Le corps d’après

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   RL_automne-2019  68_premieres_fois_logo_2019

 

Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Du sang, des larmes, de la souffrance… Ce n’est pas l’image traditionnelle d’un accouchement, mais c’est ce que vit la jeune femme qui vient d’accoucher et qui a choisi de nous livrer son histoire, sans fards et bien loin des clichés de la maternité et du «plus beau jour de la vie».

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

«De chair et d’os et de viscères»

Virginie Noar a choisi pour son début en littérature de nous dire ce que ressent vraiment une femme qui accouche, combien le rôle de mère est difficile et combien l’expression «ce n’est que du bonheur» est galvaudée. Édifiant!

Le test de Rorschach est probablement le test de personnalité le plus célèbre au monde. Inventé en 1921 par le psychiatre suisse Hermann Rorschach, il permet à partir de tâches d’encre de définir le profil psychologique des patients. Si je vous en parle en introduction à cette chronique, c’est parce la graphiste Élodie Campo a choisi l’une de ces tâches pour illustrer la couverture de ce roman. Choix judicieux, car il invite d’emblée le lecteur à imaginer, à interpréter… et à confronter cette image au titre énigmatique «Le corps d’après».
Même si, dès les premières lignes, qui décrivent une épisiotomie, on comprend que cet après est la période qui suit un accouchement. Et que nous sommes bien plus proches d’une tragédie que d’un hymne à la joie. À en croire l’équipe médicale, tout s’est bien passé, le bébé est là et les premiers tests sont concluants. Reste à faire place nette. Tout à l’air si simple. Le bonheur promis se heurte pourtant à une dure réalité: «tu claques des dents, tu voudrais dormir et qu’on t’arrache de ce corps étranger, là, tout de suite, ne jamais avoir vu cette étendue de sang qui macule la salle de bains étroite et virginale. Tu t’assieds sur la cuvette des toilettes parce que.
Ça virevolte. Tu ne peux plus. Tu as mal. Peur. Tu chuchotes « au secours ». Ça tourne. Ça virevolte. Tu tombes, de ce corps nu qui saigne sans s’arrêter. Mais tu n’es pas morte. Tu n’es pas morte.»
Toujours en vie, il faut alors tenter de se réapproprier ce corps «de chair et d’os et de viscères», d’apprivoiser la peur omniprésente, de croire que tout va s’arranger. Pour cela Virginie Noar choisit de revenir sur les épisodes précédents, de nous raconter comment tout a commencé et le plaisir qu’il y avait alors de faire l’amour et de s’abandonner. Il n’était pas question de tomber enceinte: «Ce n’était pas du tout prévu comme ça. On devait baiser, c’est tout, s’exténuer, glisser l’un contre l’autre, mouillés tremblants, le souffle court, se pénétrer, jouir puis soupirer, tout ça pour ne pas oublier qu’on était vivants et qu’on ne deviendrait jamais des gens morts, usés, aigris.»
Après le test de grossesse positif, elle nous raconte le parcours classique de la femme enceinte, libre et célébrée. «J’effectue des prises de sang, plein de prises de sang, j’organise et planifie des rendez-vous, je me rends aux cabinets d’échographie, j’écarte les jambes et remonte ma culotte, essuie mes cuisses et rabats la manche de mon pull-over, je n’omets pas Ies «merci au revoir à bientôt pour le prochain examen, je suis tellement heureuse», je signe des formulaires, cachette des enveloppes, je préviens la terre entière, surtout la CAF et la Sécu, c’est important. Et la bonne nouvelle, c’est que tout va bien. Tout est sous contrôle.»
Jolie formule pour cacher toutes les peurs de la naissance à venir et celles, encore plus terrifiantes face au nouveau-né.
Sylvie Le Bihan avait ouvert la voie au printemps. Dans son roman Amour propre elle s’interrogeait sur le statut de ces femmes qui refusent la maternité, qui revendiquent le droit de ne pas aimer les enfants. Virginie Noar lui emboîte en quelque sorte le pas en démystifiant la belle histoire que l’on nous vend sur la grossesse et la maternité. N’en reste pas moins un lien viscéral mis en exergue par une très belle formule: «Donner la vie, c’est rendre la mort possible en même temps. C’est terrifiant et merveilleux.»

Le corps d’après
Virginie Noar
Éditions François Bourin
Premier roman
256 p., 19 €
EAN 9791025204566
Paru le 22/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, sans davantage de précision.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
C’est le début. L’absence de sensations. Les inquiétudes irrationnelles. La peur que, soudain, tout s’arrête. Alors, stupéfier les joies dans le sillon des lendemains incertains. Ne pas s’amouracher d’un tubercule en formation, c’est bien trop ridicule et puis, sait-on jamais, il pourrait. Mourir. Je me sens coupable. D’un bonheur qui ne vient pas. Je me sens coupable. Des larmes insensées alors que je devrais sourire. Et puis, ce matin-là, j’entends. Entre les quatre murs silencieux qui ne voient pas le désordre alentour, j’entends. Le balbutiement de son cœur.
Le Corps d’après est le récit d’un enfantement, et d’une lutte. Contre les injonctions, le bonheur factice, le conformisme. Au bout du chemin, pourtant, jaillit la vie. Celle qu’on s’inventera, pied à pied, coûte que coûte. Pour que, peu à peu, après la naissance de l’enfant, advienne aussi une mère, femme enfin révélée à elle-même.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Slate (Thomas Messias)
Livres Hebdo (Alexiane Guchereau)


Virginie Noar présente son premier roman, Le corps d’après © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Mais tu n’es pas morte.
Les pieds immergés dans la mare de tes entrailles exfoliées, tu n’es pas morte, tu es bien vivante. De chair et d’os et de viscères.
Derrière la porte, elle est là, les paupières closes et l’insouciance au corps.
Elle t’attend, elle te manque; où est-elle? Elle flotte dans l’air et tes chevilles se noient.
Tu ne parviens pas à toucher, là. Ça ne cesse jamais de couler, tu ne sais que faire de cette serviette rêche et minuscule, blanche absurdité moquant l’ampleur de la tragédie. Ils ont cousu, là, entre tes jambes, à l’intérieur de toi béante, ils ont fait des points avec un fil et une aiguille, t’ont rapiécée, le geste las et l’âme ailleurs. Ils ont cousu ici et tu l’as senti, oh oui tu l’as bien senti, tu es déchirée dedans.
Ça tourne autour. Tes jambes vacillent, ton corps est faible et rompu, tu voudrais rentrer à la maison et dormir jusqu’à beaucoup. Tu as mal aux os, tu as mal au corps, tu as froid, tu frissonnes.
La sage-femme t’a laissée, là, sur le seuil de la porte. Elle t’a abandonnée et a dit «à tout à l’heure» d’une voix guillerette, comme si elle ne voyait pas dans tout ce corps éreinté que tu voulais la supplier de ne pas te laisser comme ça, vidée comme un poulet, dépecée, charcutée, mutilée.
En tremblant, tu fais couler un mince filet d’eau sur ce morceau de chair bleuie par les efforts, cette tranche de peau malade et gélatineuse qui se balance sous tes yeux et porte la mélancolie précoce du nourrisson qui n’y reviendra jamais.
Ton ventre. Tu n’as même pas pensé à le toucher une dernière fois et il n’en reste que sa peau flétrie. Tu es devenue un fruit passé, tu dois maintenant te laver, effacer les traces de l’Évènement, tout doit disparaître. Là-bas, derrière la porte, ils ont déjà dissimulé le sang la merde les larmes les cris, les draps ont été changés, la lumière a été tamisée, il ne reste que le bébé à la peau douce dans un pyjama de velours et un bonnet trop grand pour lui, un bracelet en plastique avec son prénom dessus, la layette et les publicités dedans. Tout est prêt pour que le monde accueille le nourrisson enfin extrait de la mère mais, tout de même, madame, lavez-vous la vulve, soyez présentable.
Où est-elle? Que fait-elle?
Lave-toi.
Tu as froid, tu pleures, tu suffoques dans ce réduit aseptisé mais tu sais aussi que c’est que du bonheur, c’est comme ça qu’ils disent tous: «quand ils déposent le bébé sur ton ventre vide, tu oublies tout». Pourquoi tu n’oublies pas tout, toi, hein?
Lave-toi.
Pourquoi tu pleurniches alors que ton bébé, là-bas, c’est que du bonheur?
Avec l’écume blanche du savon entre tes mains, tu effleures lentement ta poitrine et. Ton ventre. Flasque et las.
Prise de vertige, tu ne peux soudain réprimer le hoquet de dégoût qui jaillit de ta bouche. Tu regardes tes pieds, souillés de vomissures et de sang et tu entends «c’est que du bonheur» dans ta tête obstinée, cette petite tête capricieuse qui ne veut rien entendre de ce que disent les autres.
Et puis tu chancelles.
Tu voudrais pleurer, être vivante de larmes ou de cris peu importe, tu claques des dents, tu voudrais dormir et qu’on t’arrache de ce corps étranger, là, tout de suite, ne jamais avoir vu cette étendue de sang qui macule la salle de bains étroite et virginale. Tu t’assieds sur la cuvette des toilettes parce que.
Ça virevolte.
Tu ne peux plus. Tu as mal. Peur. Tu chuchotes «au secours».
Ça tourne. Ça virevolte.
Tu tombes, de ce corps nu qui saigne sans s’arrêter. Mais tu n’es pas morte.
Tu n’es pas morte. »

Extraits
« Pourtant, au début, au presque début, c’était juste une histoire d’odeur qui manquait à la vie pour qu’elle vaille la peine d’être vécue. Juste une odeur de sexe, de sueur et d’indécence frivole, comme des banalités à oublier une fois consommées. Ce n’était pas prévu que ça devienne une promesse de chagrin. Ce n’était pas du tout prévu comme ça. On devait baiser, c’est tout, s’exténuer, glisser l’un contre l’autre, mouillés tremblants, le souffle court, se pénétrer, jouir puis soupirer, tout ça pour ne pas oublier qu’on était vivants et qu’on ne deviendrait jamais des gens morts, usés, aigris. »

« J’effectue des prises de sang, plein de prises de sang, j’organise et planifie des rendez-vous, je me rends aux cabinets d’échographie, j’écarte les jambes et remonte ma culotte, essuie mes cuisses et rabats la manche de mon pull-over, je n’omets pas les «merci au revoir à bientôt pour le prochain examen, je suis tellement heureuse», je signe des formulaires, cachette des enveloppes, je préviens la terre entière, surtout la CAF et la Sécu, c’est important. Et la bonne nouvelle, c’est que tout va bien. Tout est sous contrôle.»

« Corps si souvent éprouvé est tout à coup devenu solaire. Il n’y a pas si longtemps, il n’y avait que l’épreuve de ma silhouette anguleuse et ma peau transpercée, creusée, mélangée aux corps étrangers pour me faire vivante. Désormais, je suis femme pleine, vivant la turgescence des épidermes comme l’avènement de ma féminité, une sorte de quintessence du sexuel féminin. Je me sens corps érotique, alors que jamais je n’ai pu être vraiment comblée de mon état “femelle”. Alors que toujours, j’ai été: genoux écorchés; enfant sage; démarche maladroite; enfant obéissante; peau basanée; fantasmes assassins; désirs refoulés. Corps encombré encombrant. Alors que toujours, j’ai été à l’inverse d’exister. »

À propos de l’auteur
Virginie Noar, pigiste et travailleuse sociale, a trente-cinq ans. Elle exerce dans un espace de rencontre parents-enfants. Le Corps d’après est son premier roman. Elle réside en Ardèche, à Joyeuse. (Source: Éditions François Bourin)

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Le bal des folles

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

Lauréate du Prix Première Plume 2019
Lauréate du Prix Stanislas 2019
Sélectionné pour le Prix Renaudot
Sélectionné pour le Prix du Premier Roman

En deux mots:
En cette année 1885, Charcot poursuit ses travaux à la Salpêtrière. Louise, atteinte d’hystérie sévère, lui sert de cobaye pour ses expériences d’hypnose suivie par un public curieux. Mais l’attraction la plus courue du tout-Paris est le Bal des folles organisé avec les pensionnaires de cet hôpital qui est bien davantage une prison.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Eugénie et Louise, à la folie

Étonnant premier roman que ce Bal des Folles auquel nous convie Victoria Mas. Il a lieu à la Salpêtrière, où Charcot multiplie les expériences sur des femmes «différentes», souvent internées arbitrairement.

En 1885 à Paris, La Salpêtrière est un établissement plus que deux fois centenaire qui conserve la réputation de prison pour femmes qu’il a longtemps été. Après les mendiantes et les prostituées, on y enferme désormais les «folles», terme générique qui regroupe aussi bien les épileptiques que les retardées mentales, les hystériques que les maniaco-dépressives. Ce service, dirigé par Jean-Martin Charcot, expérimente beaucoup et pratique notamment l’hypnose au cours de séances qui sont devenues une attraction très courue.
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C’est pour Louise, seize ans, l’occasion de tuer son ennui et de s’échapper quelques instants de cet immense dortoir où règne une discipline de fer.
Mais la jeune fille rêve de pouvoir fuir pour de bon, en compagnie d’un aide-soignant qui lui fait miroiter le mariage. Elle attend avec impatience le grand bal annuel durant lequel elle pourra s’envoler dans les bras de son futur mari. Un événement encore plus suivi et commenté, car la listes des invités rassemble les politiques, les scientifiques, les journalistes et les artistes.

Bal_des_Folles_©Dussault
En cette fin du XIXe siècle, le neurologue Charcot tente de sauver ses patientes de la folie en organisant pour elles des bals lors de la mi-carême. Dans un ballet baroque se côtoient, le temps d’une valse, le Tout-Paris et les aliénées.
Illustration Antoine Moreau Dusault pour Historia

En pleins préparatifs, quelques jours avant la mi-carême, Eugénie vient rejoindre les aliénées. Son seul crime est de converser avec les morts. Une déviance que son père n’accepte pas sous son toit. Aussi n’hésite-il pas à faire interner sa fille sans autre forme de procès. Toutefois, le pouvoir de la nouvelle venue va troubler Geneviève, l’infirmière jusqu’alors surtout réputée pour sa rigidité. Mais quand Eugénie lui transmet un message de sa sœur décédée et l’encourage à partir sans attendre pour Clermont-Ferrand où son père a été victime d’un accident, elle se sent redevable envers sa nouvelle pensionnaire.
Victoria Mas, d’une plume aussi alerte que documentée, sait parfaitement faire monter la tension. À mesure que se profile ce bal tant attendu, Geneviève prend toujours plus de risques pour qu’Eugénie puisse lui transmettre les messages de l’au-delà. En échange, elle promet d’aider la captive à fuir.
Loin de moi l’idée de dévoiler les rebondissements multiples de cette soirée mémorable et les destins de Louise, Eugénie et Geneviève. Aussi me contenterai-je de saluer la performance de la primo-romancière dont la plume n’a pas fini de nous séduire. Victoria Mas. Retenez bien ce nom !

Le bal des folles
Victoria Mas
Éditions Albin Michel
Premier roman
256 p., 18,90 €
EAN 9782226442109
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris. On y évoque aussi un voyage à Clermont-Ferrand.

Quand?
L’action se situe à la fin du XIXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Chaque année, à la mi-carême, se tient un très étrange Bal des Folles.  Le temps d’une soirée, le Tout-Paris s’encanaille sur des airs de valse et de polka en compagnie de femmes déguisées en colombines, gitanes, zouaves et autres mousquetaires. Réparti sur deux salles, d’un côté les idiotes et les épileptiques; de l’autre les hystériques, les folles et les maniaques. Ce bal est en réalité l’une des dernières expérimentations de Charcot, désireux de faire des malades de la Salpêtrière des femmes comme les autres. Parmi elles, Eugénie, Louise et Geneviève, dont Victoria Mas retrace le parcours heurté, dans ce premier roman qui met à nu la condition féminine au XIXe siècle.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Livres Hebdo (Alexiane Guchereau)
Actualitté (Antoine Oury)
Télérama (Fabienne Pascaud)
Blog Agathe the Book
Blog C’est contagieux 

Le bal des folles – Victoria Mas – © Production éditions Albin Michel

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Le 3 mars 1885
– Louise. Il est l’heure.
D’une main, Geneviève retire la couverture qui cache le corps endormi de l’adolescente recroquevillée sur le matelas étroit ; ses cheveux sombres et épais couvrent la surface de l’oreiller et une partie de son visage. La bouche entrouverte, Louise ronfle doucement. Elle n’entend pas autour d’elle, dans le dortoir, les autres femmes déjà debout. Entre les rangées de lits en fer, les silhouettes féminines s’étirent, remontent leurs cheveux en chignon, boutonnent leurs robes ébène par-dessus leurs chemises de nuit transparentes, puis marchent d’un pas monotone vers le réfectoire, sous l’œil attentif des infirmières. De timides rayons de soleil pénètrent par les fenêtres embuées.
Louise est la dernière levée. Chaque matin, une interne ou une aliénée vient la tirer de son sommeil. L’adolescente accueille le crépuscule avec soulagement et se laisse tomber dans des nuits si profondes qu’elle ne rêve pas. Dormir permet de ne plus se préoccuper de ce qu’il s’est passé, et de ne pas s’inquiéter de ce qui est à venir. Dormir est son seul moment de répit depuis les événements d’il y a trois ans qui l’ont conduite ici.
– Debout, Louise. On t’attend.
Geneviève secoue le bras de la jeune fille, qui finit par ouvrir un œil. Elle s’étonne d’abord de voir celle que les aliénées ont surnommée l’Ancienne attendre au pied de son lit, puis elle s’exclame :
– J’ai cours !
– Prépare-toi, tu as assez dormi.
– Oui !
La jeune fille saute à pieds joints du lit et saisit sur une chaise sa robe en lainage noir. Geneviève fait un pas de côté et l’observe. Son œil s’attarde sur les gestes hâtifs, les mouvements de tête incertains, la respiration rapide. Louise a fait une nouvelle crise hier : il n’est pas question qu’elle en fasse une autre avant le cours d’aujourd’hui.
L’adolescente s’empresse de boutonner le col de sa robe et se tourne vers l’intendante. Perpétuellement droite dans sa robe de service blanche, les cheveux blonds relevés en chignon, Geneviève l’intimide. Avec les années, Louise a dû apprendre à composer avec la rigidité de cette dernière. On ne peut lui reprocher d’être injuste ou malveillante ; simplement, elle n’inspire pas d’affection.
– Comme ceci, Madame Geneviève ?
– Lâche tes cheveux. Le docteur préfère.
Louise remonte ses bras arrondis vers son chignon fait à la hâte et s’exécute. Elle est adolescente malgré elle. À seize ans, son enthousiasme est enfantin. Le corps a grandi trop vite ; la poitrine et les hanches, apparues à douze ans, ont manqué de la prévenir des conséquences de cette soudaine volupté. L’innocence a un peu quitté ses yeux, mais pas entièrement ; c’est ce qui fait qu’on peut encore espérer le meilleur pour elle.
– J’ai le trac.
– Laisse-toi faire et ça se passera bien.
– Oui.
Les deux femmes traversent un couloir de l’hôpital. La lumière matinale de mars entre par les fenêtres et vient se réfléchir sur le carrelage – une lumière douce, annonciatrice du printemps et du bal de la mi-carême, une lumière qui donne envie de sourire et d’espérer qu’on sortira bientôt d’ici.
Geneviève sent Louise nerveuse. L’adolescente marche tête baissée, les bras tendus le long du corps, le souffle rapide. Les filles du service sont toujours anxieuses de rencontrer Charcot en personne – d’autant plus lorsqu’elles sont désignées pour participer à une séance. C’est une responsabilité qui les dépasse, une mise en lumière qui les trouble, un intérêt si peu familier pour ces femmes que la vie n’a jamais mises en avant qu’elles en perdent presque pied – à nouveau.
Quelques couloirs et portes battantes plus tard, elles entrent dans la loge attenante à l’auditorium. Une poignée de médecins et d’internes masculins attendent. Carnets et plumes en main, moustaches chatouillant leurs lèvres supérieures, corps stricts dans leurs costumes noirs et leurs blouses blanches, ils se tournent en même temps vers le sujet d’étude du jour. Leur œil médical décortique Louise : ils semblent voir à travers sa robe. Ces regards voyeurs finissent par faire baisser les paupières de la jeune fille.
Seul un visage lui est familier : Babinski, l’assistant du docteur, avance vers Geneviève.
– La salle est bientôt remplie. Nous allons commencer d’ici dix minutes.
– Avez-vous besoin de quelque chose en particulier pour Louise ?
Babinski regarde l’aliénée de haut en bas.
– Elle fera l’affaire comme ça.
Geneviève hoche la tête et s’apprête à quitter la pièce. Louise marque un pas anxieux derrière elle.
– Vous revenez me chercher, Madame Geneviève, n’est-ce pas ?
– Comme chaque fois, Louise.
En coulisse de la scène, Geneviève observe l’auditorium. Un écho de voix graves monte des bancs en bois et emplit la salle. Celle-ci ressemble moins à une pièce d’hôpital qu’à un musée, voire à un cabinet de curiosités. Peintures et gravures habillent murs et plafond, on y admire des anatomies et des corps, des scènes où se mélangent des anonymes, nus ou vêtus, inquiets ou perdus ; à proximité des bancs, de lourdes armoires que le temps fait craquer affichent derrière leurs portes vitrées tout ce qu’un hôpital peut garder en souvenir : crânes, tibias, humérus, bassins, bocaux par douzaines, bustes en pierre et pêle-mêle d’instruments. Déjà, par son enveloppe, cette salle fait au spectateur la promesse d’un moment singulier à venir.
Geneviève observe le public. Certaines têtes sont familières, elle reconnaît là médecins, écrivains, journalistes, internes, personnalités politiques, artistes, chacun à la fois curieux, déjà converti ou sceptique. Elle se sent fière. Fière qu’un seul homme à Paris parvienne à susciter un intérêt tel qu’il remplit chaque semaine les bancs de l’auditorium. D’ailleurs, le voilà qui apparaît sur scène. La salle se tait. Charcot impose sans trouble sa silhouette épaisse et sérieuse face à ce public de regards fascinés. Son profil allongé rappelle l’élégance et la dignité des statues grecques. Il a le regard précis et impénétrable du médecin qui, depuis des années, étudie, dans leur plus profonde vulnérabilité, des femmes rejetées par leur famille et la société. Il sait l’espoir qu’il suscite chez ces aliénées. Il sait que tout Paris connaît son nom. L’autorité lui a été accordée, et il l’exerce désormais avec la conviction qu’elle lui a été donnée pour une raison : c’est son talent qui fera progresser la médecine.
– Messieurs, bonjour. Merci d’être présents. Le cours qui va suivre est une démonstration d’hypnose sur une patiente atteinte d’hystérie sévère. Elle a seize ans. Depuis qu’elle est à la Salpêtrière, en trois ans nous avons recensé chez elle plus de deux cents attaques d’hystérie. La mise sous hypnose va nous permettre de recréer ces crises et d’en étudier les symptômes. À leur tour, ces symptômes nous en apprendront plus sur le processus physiologique de l’hystérie. C’est grâce à des patientes comme Louise que la médecine et la science peuvent avancer.
Geneviève esquisse un sourire. Chaque fois qu’elle le regarde s’adresser à ces spectateurs avides de la démonstration à venir, elle songe aux débuts de l’homme dans le service. Elle l’a vu étudier, noter, soigner, chercher, découvrir ce qu’aucun n’avait découvert avant lui, penser comme aucun n’avait pensé jusqu’ici. À lui seul, Charcot incarne la médecine dans toute son intégrité, toute sa vérité, toute son utilité. Pourquoi idolâtrer des dieux, lorsque des hommes comme Charcot existent ? Non, ce n’est pas exact : aucun homme comme Charcot n’existe. Elle se sent fière, oui, fière et privilégiée de contribuer depuis près de vingt ans au travail et aux avancées du neurologue le plus célèbre de Paris.
Babinski introduit Louise sur scène. Submergée par le trac dix minutes plus tôt, l’adolescente a changé de posture : c’est désormais les épaules en arrière, la poitrine gonflée et le menton relevé qu’elle s’avance vers un public qui n’attendait qu’elle. Elle n’a plus peur: c’est son moment de gloire et de reconnaissance. Pour elle, et pour le maître. »

À propos de l’auteur
Victoria Mas a travaillé dans le cinéma. Elle signe avec Le Bal des folles son premier roman. (Source : Éditions Albin Michel)

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Baïkonour

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  RL_automne-2019  68_premieres_fois_logo_2019  Logo_second_roman

Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Vladimir Savidan était pêcheur en mer de Bretagne et emmenait quelquefois sa fille Anka avec lui, malgré l’opposition de sa femme Édith. Le jour où il a chaviré, elle n’était pas à bord, mais dans le salon de coiffure qui l’employait. Marcus Bogat est grutier. Il vient d’accepter une mission à Kergat. Du haut de son engin, il voit la vie, il voit Anka.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

La coiffeuse rencontre le grutier

«Les Déraisons» avait été un joli succès. Avec «Baïkonour» Odile d’Oultremont confirme son talent et nous entraîne en Bretagne, en vue plongeante depuis la cabine d’un grutier. Vertigineux!

Il y a deux ans, en découvrant son premier roman, j’écrivais «Odile d’Oultremont, retenez bien ce nom. Car il y a toutes Les Déraisons d’y croire!» Refermant son second roman, je suis ravi de constater que mon intuition s’est vérifiée. La même magie opère, cette façon de se pencher sur des vies ordinaires et de nous embarquer avec des personnages très attachants.
Nous avons cette fois rendez-vous à Kerlé, village côtier de Bretagne où Vladimir Savidan a construit une nouvelle vie. L’émigré russe est marin-pêcheur à bord du Baïkonour – ceux qui s’attendaient, en découvrant le titre du roman, à un récit sur l’épopée spatiale soviétique en seront pour leurs frais – et personnifie l’image du héros aux yeux de sa fille Anka qui ne rêve que d’accompagner son père et de prendre sa succession. Mais les rêves peuvent se transformer en cauchemar, surtout lorsque la mer est hostile. Malgré toutes ses qualités, Vladimir doit s’avouer vaincu. «Par vent fort, il disparaît à environ sept nautiques des côtes, violemment happé par une vague cannibale qu’il pensait abordable.» Pour son épouse et encore plus pour sa fille, ce drame est une épreuve difficile à surmonter. Dans le salon de coiffure où elle est employée, le caractère enjoué d’Anka cède la place à une profonde mélancolie.
Odile d’Oultremont a très habilement construit son livre, en nous proposant en parallèle l’histoire de Marcus Bogat. On se doute d’emblée qu’il croisera la route d’Anka, mais sans à aucun moment en imaginer le scénario. Marcus vient du sud de la France où vit encore – difficilement – son père. Après son bac, il s’est offert une formation d’ouvrier de chantier à Paris, et «par nécessité viscérale de changer enfin de perspective, Marcus Bogat devint grutier.» Il a accepté une mission d’un an et huit mois à Kerlé et occupe une position privilégiée d’observateur.
« Depuis le sommet de sa grue, c’est en contrebas qu’il scrute. Au sol, toute petite, la vie s’ébat. Il n’y a, sous ses pieds, ni chaos ni excitation, la plupart du temps, rien ne se passe, seul un mouvement perpétuel, allant et venant. Ça ressemble au train-train des vagues par temps calme, de minuscules entrechats, une multitude de pas prompts ou las sur le macadam… »
Marcus suit Anka durant ses déplacements de son domicile à son travail, mais n’ose pas aborder la jeune fille. Au fil des jours qui passent, Anka devient pour lui une obsession qui va le pousser à négliger quelques aspects élémentaires de sécurité. Bien qu’attaché à son harnais, lorsqu’il dévisse du sommet de la grue, sa tête heurte la structure et il se retrouve comme une marionnette suspendue à un fil au-dessus du vide.
Je l’ai dit, Odile d’Oultremont a joliment construit son scénario. Aussi, ne voulant pas vous gâcher le plaisir de découvrir comment ils vont se retrouver, je n’en dirais pas davantage. En revanche, il me faut souligner l’élégance de l’écriture, l’attention portée aux personnages, y compris ceux qui sont ici au second plan comme la mère d’Anka et le père de Marcus, sans oublier ce souffle vital qui entraîne le lecteur et lui laisse entrevoir un coin de ciel bleu. Il finit toujours par arriver, même après les plus fortes tempêtes.

Baïkonour
Odile d’Oultremont
Éditions de l’Observatoire
Roman
220 p., 18 €
EAN : 9791032904329
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement en Bretagne, à Kerlé. On y évoque aussi le Var et l’arrière-pays méditerranéen ainsi que Paris.

Quand?
L’action se situe de nos jours, entre 2017 et 2018.

Ce qu’en dit l’éditeur
Anka vit au bord du golfe de Gascogne, dans une petite ville de Bretagne offerte à la houle et aux rafales. Fascinée par l’océan, la jeune femme rêve depuis toujours de prendre le large. Jusqu’au jour où la mer lui ravit ce père qu’elle aimait tant : Vladimir, pêcheur aguerri et capitaine du Baïkonour.
Sur le chantier déployé un peu plus loin, Marcus est grutier. Depuis les hauteurs de sa cabine, à cinquante mètres du sol, il orchestre les travaux et observe, passionné, la vie qui se meut en contrebas. Chaque jour, il attend le passage d’une inconnue. Un matin, distrait par la contemplation de cette jeune femme, il chute depuis la flèche de sa grue et bascule dans le coma.
Quelque part entre ciel et mer, les destins de ces deux êtres que tout oppose se croiseront-ils enfin ?

Les critiques
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Odile d’Outremont Présente Baïkonour

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« La sécurité d’abord.
Au quotidien, c’était sa servitude, son indiscutable sujétion ; bien plus qu’un mantra, il s’agissait pour lui d’une obligation légale.
Depuis quarante-deux ans, Vladimir Savidan était pêcheur de crustacés et de gastéropodes en mer de Bretagne.
Ce jour de février, il embarque seul à bord du Baïkonour, un Cleopatra Fisherman 38. Par vent fort, il disparaît à environ sept nautiques des côtes, violemment happé par une vague cannibale qu’il pensait abordable. La météo, pourtant clémente, n’avait rien annoncé de cet épiphénomène. En quarante-sept secondes, elle envoie valser l’engin en polyester renforcé de fibre de verre, pourtant connu pour affronter les mers les plus hostiles. Cette fois, la Rolls des bateaux de pêche ne fait pas le poids.
D’urgence, il remonte les casiers. La tempête qui soulève la mer attrape l’engin comme une frêle proie, et la barre ainsi libérée, accule le nez du bateau à la dérive. Les vagues qui imposent des creux de neuf mètres par endroits éclatent sur la poupe en y balançant quarante mille litres d’eau d’un seul coup. Ironiquement, ça fait l’effet d’un tremblement de terre.
L’Atlantique furibond envoie promener la barre, la catapulte aux antipodes, la faute à quoi, il n’en sait foutrement rien. Submergé par une brusque inquiétude qui enfle et se mue en panique, Vladimir se demande bien à qui il devra en vouloir de perdre ainsi la vie.
Soulevé comme une caresse d’abord, il plonge ensuite tout droit sous la surface. On dirait un jouet lancé bêtement dans une baignoire. Aussitôt immergé jusqu’à plusieurs mètres, le marin, seul à bord, est séquestré par d’aquatiques tentacules libérant, à quelques centimètres à peine de la surface, une puissance inouïe.
Dans un état de semi-conscience, paralysé par endroits, une partie de lui sait qu’il est temps de lâcher l’affaire, l’autre lutte encore, et il rêve ou peut-être seulement imagine-t-il que sa femme est sa fille et que sa fille est sa femme, il mélange l’essentiel, il fait flou et humide, il a conscience d’être à la limite de l’état des choses et curieusement au lieu de chercher l’air à respirer, il avale l’eau, la bouche pleine entièrement ouverte, laisse entrer la mer, il ignore pourquoi, elle s’introduit en lui comme une anguille, glisse le long des parois de sa trachée et, de cette façon, s’empare de lui, ensuite peu à peu le confisque au lieu et au moment, et le voilà pris. Sans attendre l’asphyxie, il se mue déjà en tôlard de la mer, un milliard de barreaux en acier pour chacune des particules d’oxygène manquantes et d’un coup une prison gigantesque se constitue autour de lui, l’Alcatraz des fonds marins pour le gober d’une traite. Vladimir est coincé, harnaché par les jambes, une masse excessive et confuse lui ronge les tendons, les muscles, il parvient encore à ouvrir les yeux et distingue, très vaguement apparentes, des traînées sanguinolentes qui se mélangent aux nappes et le narguent effrontément. Il pourrait s’en détacher. Il voudrait penser à son Édith et à son Anka, leurs traits coutumiers réconfortants se rappelant à lui comme un baroud d’honneur, mais c’est le visage de la Mer qui apparaît avec ses milliards d’énormes yeux embourbés dans le flegme et le dédain, et qui ondulent en rouleaux nerveux le fixant de partout. À présent, il faut songer à autre chose que la vie, mais pour engager cette tâche il se sent sous-équipé, il n’est pas philosophe, pas croyant, il n’est que marin-pêcheur. Je suis capitaine, capitaine d’un bateau. »

Extraits
« Marcus se sent mal à l’aise. Habituellement, lorsqu’il observe quelque chose du monde, il n’a pas l’habitude de poser son regard à l’horizontale. Depuis le sommet de sa grue, c’est en contrebas qu’il scrute. Au sol, toute petite, la vie s’ébat. Il n’y a, sous ses pieds, ni chaos ni excitation, la plupart du temps, rien ne se passe, seul un mouvement perpétuel, allant et venant. Ça ressemble au train-train des vagues par temps calme, de minuscules entrechats, une multitude de pas prompts ou las sur le macadam, il devine les cailloux crisser sous les semelles dures, et glisser sous les plus molles. Ou les feuilles des arbres soulevées d’un trottoir à l’autre par la brise inconstante. Les mots échangés cinquante mètres plus bas, qu’il n’entend pas mais dont il perçoit, parfois, un accent, une voix poussée plus haut, un cri. »

« Son père était au chômage, il l’est resté toute sa vie. J’ai bossé à ne rien foutre, disait-il avec une pointe de fierté. Catherine, sa mère, était au foyer. Ce qui, avec un mari inactif, rendait la fonction étrangement absurde. Un jour, elle avait pourtant émis l’idée de travailler. Bernard l’avait mal pris, et, peu à peu, l’hypothèse s’étant muée en idée fixe, sa femme avait fini par le menacer de partir. Tout simplement. Mais l’homme avait feint de ne pas s’en soucier et un soir de novembre, après avoir accepté une offre d’emploi en Alsace, Cathy avait fourré dans son coffre dix-sept années pleines, en poussant bien fort, pour que tout puisse rentrer. »

« Depuis le sommet de sa grue, c’est en contrebas qu’il scrute. Au sol, toute petite, la vie s’ébat. Il n’y a, sous ses pieds, ni chaos ni excitation, la plupart du temps, rien ne se passe, seul un mouvement perpétuel, allant et venant. Ça ressemble au train-train des vagues par temps calme, de minuscules entrechats, une multitude de pas prompts ou las sur le macadam… »

« Le départ de sa mère plongea Marcus dans une enfonçure de perplexité. Il n’avait jamais rien compris au couple de ses parents, cela sonna donc à la fois comme le prolongement de l’absurdité familiale mais aussi comme l’expression d’une piqûre acide, un chagrin très profond en lui dont il ne fut jamais capable, par la suite, d’extraire les restants. Mais pour ne pas ajouter à l’apathie paternelle le désaveu, il se priva de toute opposition. »

« À dix-huit ans, le bac en poche, Marcus prit la route de Paris. Pendant trois ans, il avait accumulé un pécule estimable à force de s’user à d’innombrables petits boulots. Chaque jour de vacances y passait. Il s’offrit une formation d’ouvrier de chantier et rapidement se spécialisa. Par nécessité viscérale de changer enfin de perspective, Marcus Bogat devint grutier. »

À propos de l’auteur
Odile d’Oultremont est scénariste et réalisatrice. Après Les Déraisons, un premier très bien accueilli, il publie Baïkonour. (Source : Éditions de l’Observatoire)

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À nous regarder, ils s’habitueront

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En deux mots:
Alice et Vincent vont bientôt être parents, mais leur bonheur se heurte à une grossesse difficile qui va entraîner une naissance prématurée. Commence alors une douloureuse attente. Le nouveau-né va-t-il s’en sortir?

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Ce bébé tant attendu, ce drame inattendu

Pour son cinquième roman Elsa Flageul a choisi de mettre en scène un couple dont l’enfant arrive prématurément, à sept mois. Un événement qui va bouleverser toute leur vie.

Certains romans vous touchent parce qu’ils font résonner en vous de fortes émotions, parce que vous retrouvez dans votre lecture des situations qui ont touché le plus intime de votre être. C’est le cas avec ce roman sensible et délicat qui m’a rappelé l’épisode le plus douloureux de ma vie, la perte d’un enfant deux jours après sa naissance. J’avoue avoir mis longtemps à me décider à le lire et si je vous en parle aujourd’hui, c’est parce qu’il m’a aidé. Et s’il est impossible de se préparer à un tel drame, il est essentiel de savoir que d’autres ont vécu des situations similaires et qu’ils s’en sont sortis.
Alice et Vincent se préparent à cet «heureux événement», imaginent leur rôle de parent, cherchent un prénom, pensent à l’aménagement de leur appartement. Se réjouissent. Jusqu’au jour où le drame survient, où Alice part aux urgences, deux mois avant le terme prévu de sa grossesse.
Avec beaucoup de pudeur, Elsa Flageul raconte la violence de la course contre la montre qui s’engage. Parce que les parents se retrouvent démunis, parce que le système hospitalier leur «prend» leur enfant, parce que dès lors il faut vivre l’angoisse au ventre. Parce qu’à partir de ce moment, leur vie a basculé. Pour toujours. Finie la vie d’avant, celle où ils étaient seuls, celle où ils n’avaient pas peur. Car «la peur, c’est comme le froid, ça vous glisse sous la peau, ça vous rentre sous les ongles, ça vous glace le sang, ça vous gèle les os, c’est tout le corps alors qui se met à trembler, à claquer des dents, et même quand l’atmosphère se réchauffe, le corps garde en lui le souvenir du tremblement, de l’effroi, comme une empreinte.»
La romancière montre aussi fort bien que si ce drame touche le père et le mère, chacun ne réagit pas de la même manière. L’histoire, le vécu est individuel. À tel point que l’on ne comprend plus son mari et sa femme, à tel point qu’il arrive souvent que le couple ne résiste pas à une telle déflagration. «On a beau faire, imaginer, préparer les mouchoirs, envisager les chutes, quand il [le malheur] vous tombe dessus, il est toujours plus lourd que ce que vous avez jamais pu porter.»
De belles pages racontent aussi combien l’entourage peut-être un facteur aggravant, souvent par maladresse. Parce que la famille, les amis ne savent pas non plus que faire, comment réagir. De ce point de vue aussi, ce roman éclaire les choses:
« Certains sont conscients de la situation, s’inquiètent, demandent à être rappelés, n’importe quand, même la nuit, formidables on vous dit. D’autres sont complètement à côté de la plaque, ils n’ont tout bonnement pas compris ou pas mesuré, un bébé est un bébé, on ne va pas chipoter non plus. Alors ils demandent à voir l’enfant, la merveille, la beauté, débitent sans s’en rendre compte ces mots banals que l’on dit lorsque l’enfant paraît et qui, sans le vouloir, sont si cruels aujourd’hui, si à côté : c’est que du bonheur, profitez bien, baisers à vous trois (eh oui maintenant vous êtes trois!!), plein de bisous à la jolie famille, il est magnifique c’est certain. Et des cœurs, et des fleurs. Certains réclament des photos que je ne leur envoie pas, ce n’est pas le bébé dragon, sondé et perfusé, qu’ils attendent. »
Les jours et les semaines qui suivent ne feront pas retomber la pression, bien au contraire. Maintenant, quand leur histoire est connue, qu’elle circule, ils doivent affronter la condescendance, la fausse solidarité, voire la curiosité morbide. Se débattre avec ces histoires censées rassurer et qui ne font que montrer le gouffre qui sépare ceux qui sont extérieurs à ce drame et ceux qui y sont plongés et que Alice décrit parfaitement: «Ce n’est pas maintenant. Ce n’est pas moi. La Vie n’est qu’une histoire de cas particuliers. Rien ne fait sens. Rien n’est juste. Rien ne se ressemble? Une vie, ça ne se mesure pas. Une vie, ça ne se compare pas.»

À nous regarder, ils s’habitueront
Elsa Flageul
Éditions Julliard
Roman
192 p., 18,50 €
EAN: 9782260032205
Paru le 3 janvier 2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Ils sonnent à l’interphone, s’annoncent, entrent, ouvrent leur casier fermé à clef, y déposent leurs sacs, leurs manteaux, se lavent soigneusement les mains au savon, pendant plusieurs secondes, chacun leur tour, sans parler, sèchent leurs mains avec du papier puis les passent sous une pompe géante de solution hydro-alcoolique, se les frictionnent longtemps, sèchent leurs mains avec du papier, enfilent chacun une blouse jaune transparente, Vincent attache celle d’Alice dans le dos, Alice attache celle de Vincent.
Ils ouvrent la porte qui sépare César du reste du monde. Chaque matin, après avoir accompli tout cela, Alice met la main sur la poignée de la porte, chaque matin elle prend une grande inspiration, ferme les yeux et dit tout bas: j’espère que la nuit s’est bien passée. Chaque matin.
En réalité chaque matin elle se demande: mon bébé est-il mort?»

Les critiques
Babelio
RTS – émission Versus lire (entretien avec d’Elsa Flageul)
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
Blog Cultur’elle (Caroline Doudet)
Blog L’Insatiable (Charlotte Milandri)
Blog BLABLABLAMIA 
Blog Carobookine
Blog Les livres de Joëlle 
Blog Agathe The Book

Incipit (Les premières pages du livre)
« Alice et Vincent entrent dans l’enceinte de l’hôpital. Le gardien à l’entrée fouille le sac d’Alice du bout des doigts, sans trop y croire, puis les laisse passer. Ils marchent côte à côte sans se parler, longent la pelouse famélique, la cafétéria de l’hôpital qui est si triste certains jours, si gaie aujourd’hui, on se demande bien pourquoi. Alice trouve même qu’il y a une bonne ambiance. Quelle drôle d’idée vraiment. Ils entrent dans le bâtiment principal, la maternité, il y a des familles et des enfants un peu partout. Un petit garçon en pyjama dort sur des chaises en plastique, sa mère parle très fort au téléphone en agitant les mains, ses bagues font un léger bruit métallique qu’Alice remarque. Ils prennent un premier ascenseur, puis un deuxième. Une femme enceinte entre avec eux en se dandinant péniblement, un homme la soutient par le bras, elle semble énorme et souffle en gémissant. Alice remarque que la fermeture Éclair de ses bottines n’est pas fermée parce que ses pieds sont trop gonflés. Elle a presque envie de dire bon courage à la femme enceinte mais elle n’ose pas. On ne dit pas ça aux femmes enceintes. On ne leur dit d’ailleurs rien de ce qui les attend, des mensonges oui, des belles images certainement, des sentiments faciles d’accord. Rien de la violence, rien de la peur, rien de la fatigue. Rien du combat. Alice et Vincent descendent au troisième étage, laissant la femme enceinte aux pieds d’éléphant à ses rêves de délivrance et de bébé dodu. Ils arrivent devant la porte du service de néonatalogie : ils sonnent à l’interphone, s’annoncent, entrent, ouvrent leur casier fermé à clef, y déposent leurs sacs, leurs manteaux, se lavent soigneusement les mains au savon, pendant plusieurs secondes, chacun leur tour, sans parler, sèchent leurs mains avec du papier puis les passent sous une pompe géante de solution hydroalcoolique, se les frictionnent longtemps, sèchent à nouveau leurs mains avec du papier, enfilent chacun une blouse jaune transparente, Vincent attache celle d’Alice dans le dos, Alice attache celle de Vincent dans le dos.
Et ils ouvrent la porte qui sépare leur bébé du reste du monde. Chaque matin, après avoir accompli tout cela, Alice met la main sur la poignée de la porte, chaque matin elle prend une grande inspiration, ferme les yeux et dit tout bas : j’espère que la nuit s’est bien passée. Chaque matin.
En réalité, chaque matin elle se demande: mon bébé est-il mort?

L’Arrivée
1. Journal d’Alice
J’ai appelé un taxi. Entre mes jambes ça coule, ça n’arrête pas de couler. J’ai mis un pantalon large pour que ça ne se voie pas et j’ai emporté une serviette de toilette pour mettre sous mes fesses, dans le taxi. Pour que le chauffeur ne s’aperçoive pas que j’ai perdu les eaux et que je peux accoucher à tout moment, ou presque. On m’a toujours raconté que les taxis refusaient de prendre les femmes enceintes qui étaient sur le point d’accoucher, pour des raisons d’assurance, à moins que ce ne soit plus simplement pour des questions de propreté, je ne sais plus. Je n’ai jamais su si c’était vrai mais je tente quand même de faire bonne figure devant ce chauffeur, pour qu’il ne sache pas combien l’heure est grave, qu’il ne me pose pas de questions, et que cette situation ne devienne pas réelle, tangible, concrète : je vais accoucher, mais je ne suis enceinte que de sept mois, je vais accoucher et mon bébé est trop petit, trop fragile. Je vais accoucher et c’est beaucoup trop tôt. De ça, je ne veux pas parler, je ne veux même pas l’envisager. J’en suis de toute façon incapable. Alors je fais bonne figure, je glisse discrètement la serviette sous mes fesses, il me parle de ce quartier, comme il a changé n’est-ce pas, avant c’était un vrai coupe-gorge ici, ces jolies maisons fleuries étaient des maisons d’ouvriers, il dit ouvrier avec un dégoût à peine dissimulé, cela me choque mais je ne dis rien, je n’ai pas la force de parler des bobos qui ont inondé ce quartier et dont je fais sans doute partie, ni du monde dans lequel on vit, le monde n’existe plus, les bobos n’existent plus, on est vendredi il est dix-neuf heures et le bébé que j’attends ne va peut-être jamais vivre. Pendant que le taxi traverse la Seine, je pleure en silence en observant tous ces gens qui vont quelque part, chez eux, au cinéma, au restaurant, à des dîners, une bouteille sous le bras, des gâteaux soigneusement emballés dans un carton avec une ficelle dorée, j’envie leur légèreté, moi qui semble être subitement passée de l’autre côté. Mais de quel côté s’agit-il ? Celui des gens qui ont un accident de voiture un samedi soir en rentrant d’un dîner entre amis un peu trop arrosé, des gens à qui l’on dit lors d’une banale visite médicale qu’il faut faire un scanner, une IRM, des analyses de sang plus poussées parce qu’il y a quelque chose qui cloche, mais qui cloche vraiment, celui des gens dont l’enfant en grandissant ne fixe jamais le regard et tout de même ce bébé ne tient pas sa tête, à plus de six mois. Le mauvais côté, l’autre pays, l’autre rive.
De cette autre rive, je regarde ces gens normaux, silhouettes de papier dont je ne sais rien et qui ont l’air d’avoir une vie parfaite, sans histoires, sans heurts, sans douleurs, une vie témoin comme il y a des maisons témoins. Sûr qu’ils ne voudraient pas être dans ma peau. Moi non plus d’ailleurs.

Alice est en salle de travail depuis plus d’une heure. Quand elle est arrivée aux urgences, elle a dit tout de suite qu’elle avait perdu les eaux, que c’était sûr. L’infirmier lui a répondu : on va voir ça, sur un ton qui laissait entendre que bon, s’il y avait quelqu’un qui savait, c’était lui et pas elle. Alice a insisté, elle avait quelque chose de mauvais dans le regard, de perdu. La peur rend méchant, parfois. L’infirmier a l’habitude, il n’a pas relevé. Puis il l’a auscultée avec un très grand coton-tige trempé dans une solution et immédiatement, le coton-tige est devenu noir. L’infirmier s’est tu, un peu étonné il faut dire, il ne l’avait pas vraiment prise au sérieux. Il y a tant de femmes qui viennent ici pour un oui pour un non, parce qu’elles ont peur, parce qu’elles ont besoin d’être rassurées. L’infirmier comprend ça, il ne juge pas. Enfin c’est ce qu’il dit. Parfois, il les trouve chiantes toutes ces bonnes femmes. Il les juge sans s’en rendre compte, avec la sévérité de celui qui ne sait pas, qui ne saura jamais et qui en garde fierté et amertume. Alice a vu le coton-tige devenir noir, on ne lui avait pas appris ça mais elle a compris : en médecine, le noir est la couleur du malheur, du sang séché, de la mort. Elle a compris.
Elle a appelé Vincent qui travaillait, qui ne savait pas, bizarrement elle ne lui avait rien dit encore, peur de sentir sa peur, peur que tout ça soit vrai. Elle pleurait, il ne comprenait pas, il lui a fait répéter plusieurs fois, il a dit j’arrive d’une façon un peu chevaleresque qui lui a plu. C’était la bonne façon de le dire, au bon moment. Après avoir raccroché, Alice a regretté de ne pas lui avoir demandé d’apporter la valise du bébé avec ses pyjamas, ses bodys, sa layette, toutes ces choses remplies de minuscules boutons-pression dont on ne sait à quoi ils servent, mais en fait c’était impossible : il n’y avait pas de valise, pas de pyjamas avec des baleineaux, des chimpanzés, des lionceaux, pas de bodys, pas de tétines, il n’y avait rien parce qu’ils n’avaient rien acheté, ils n’avaient pas eu le temps de le faire, ils regardaient même toutes ces choses avec une forme de fascination, se vantant presque de ne pas y toucher, les tailles, les couleurs, tout leur semblait trop loin, trop petit. Les pyjamas étaient des enveloppes vides dans lesquelles aucun enfant, même imaginaire, n’arrivait à se glisser. Ils n’étaient pas prêts. Ce bébé n’avait même pas de prénom. Bien sûr ils avaient quelques idées oui. Mais rien de décidé. C’était trop tôt.

Extraits
« Alice est sortie du bureau, elle a dit plusieurs fois merci, par réflexe. Elle sentait qu’elle aurait dû poser des questions pratiques, importantes, exprimer même une opinion sur ce transfert qu’elle n’avait pas su commenter, empotée qu’elle était. Aucun mot un peu savant n’était sorti de sa bouche. Si Vincent avait été là. Elle voulait lui parler, le voir, c’est à lui qu’elle a pensé en premier mais avec César ils étaient toujours à l’IRM, elle avait oublié l’IRM, les lésions cérébrales, les séquelles, tout ce à quoi Vincent lui interdit de penser, de formuler presque, pour une bonne raison: on ne se prémunit jamais contre le malheur, on a beau faire, imaginer, préparer les mouchoirs, envisager les chutes, quand il vous tombe dessus, il est toujours plus lourd que ce que vous avez jamais pu porter. » p. 95

« Ce soir pourtant, Alice dormira dans leur lit à Vincent et à elle, elle retrouvera leur vie d’avant, celle où ils étaient seuls, celle où ils n’avaient pas peur. Mais la peur, c’est comme le froid, ça vous glisse sous la peau, ça vous rentre sous les ongles, ça vous glace le sang, ça vous gèle les os, c’est tout le corps alors qui se met à trembler, à claquer des dents, et même quand l’atmosphère se réchauffe, le corps garde en lui le souvenir du tremblement, de l’effroi, comme une empreinte. Elle sait que leur vie d’avant n’existe plus, que l’absence de César est partout, même dans les endroits où il n’est encore jamais allé. » p. 119

« Certains sont conscients de la situation, s’inquiètent, demandent à être rappelés, n’importe quand, même la nuit, formidables on vous dit. D’autres sont complètement à côté de la plaque, ils n’ont tout bonnement pas compris ou pas mesuré, un bébé est un bébé, on ne va pas chipoter non plus. Alors ils demandent à voir l’enfant, la merveille, la beauté, débitent sans s’en rendre compte ces mots banals que l’on dit lorsque l’enfant paraît et qui, sans le vouloir, sont si cruels aujourd’hui, si à côté : c’est que du bonheur, profitez bien, baisers à vous trois (eh oui maintenant vous êtes trois!!), plein de bisous à la jolie famille, il est magnifique c’est certain. Et des cœurs, et des fleurs. Certains réclament des photos que je ne leur envoie pas, ce n’est pas le bébé dragon, sondé et perfusé, qu’ils attendent. » p. 126-127

En vérité, je voudrais qu’on nous foute la paix. C’est impossible de penser ça, impossible de le ressentir mais c’est pourtant le cas. Je ne supporte plus les anecdotes qui se veulent rassurantes : untel est né prématuré, il a aujourd’hui dix-huit ans et entre à Sciences Po, unetelle ne pesait qu’un kilo à la naissance et c’est aujourd’hui une grande fillette de dix ans qui fait du handball. Je m’en fous. Ce n’est pas notre histoire. Ce n’est pas César. Ce n’est pas maintenant. Ce n’est pas moi. La Vie n’est qu’une histoire de cas particuliers. Rien ne fait sens. Rien n’est juste. Rien ne se ressemble? Une vie, ça ne se mesure pas. Une vie, ça ne se compare pas. » p. 128

À propos de l’auteur
Avant de se lancer dans l’aventure romanesque, Elsa Flageul a d’abord étudié le cinéma et travaillé sur l’œuvre de Jacques Demy. Le cinéma garde une influence majeure sur son travail d’écrivain, caractérisé par un sens aigu de la musicalité et une écriture d’une grande délicatesse. Aux éditions Julliard, elle a déjà publié Madame Tabard n’est pas une femme (2011), J’étais la fille de François Mitterrand (2012), Les Araignées du soir (2013) et Les Mijaurées (2016). À nous regarder, ils s’habitueront est son cinquième roman. (Source: Éditions Julliard)

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Tout le bleu du ciel

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Sélectionné pour le Prix Orange du livre 2019

En deux mots:
Les médecins détectent chez Émile une forme précoce de la maladie d’Alzheimer. Aussi décide-t-il de partir pour un dernier grand voyage et cherche un compagnon de route via petite annonce. Joanne est prête à tenter l’aventure. Le périple qui suit nous permet de découvrir les Pyrénées, de revenir sur les parcours respectifs des deux randonneurs et nous offre une formidable leçon de vie.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Émile ou De l’éducation

Avec «Tout le bleu du ciel» Mélissa Da Costa entre en littérature par la grande porte. Son roman rassemble Émile et Joanne le long d’un parcours initiatique que vous n’oublierez pas de sitôt.

Avant d’en venir à cette petite merveille de roman, il faut raconter la belle histoire de Mélissa Da Costa. À 28 ans, cette novice en littérature a choisi la plateforme d’autoédition monbestseller.com pour se faire connaître. Choix gagnant, puisqu’elle a été repérée et couronnée par le Prix du premier roman. Mais la belle histoire ne s’arrête pas là, puisque la blogosphère s’empare du livre et qu’un éditeur – Carnets nord – s’engage à le publier. Sans oublier sa sélection parmi les 21 finalistes du Prix Orange du Livre 2019 (dont je suis très fier).
Mais venons-en au livre qui s’ouvre sur une petite annonce peu banale: «Jeune homme de 26 ans, condamné par un Alzheimer précoce, souhaite prendre le large pour un ultime voyage. Recherche compagnon(ne) d’aventure pour partager avec moi ce dernier périple.» Émile vient d’apprendre qu’il souffre d’une forme précoce d’Alzheimer et n’entend pas se soumettre aux tests que l’on veut le faire subir, mais profiter des derniers mois qui lui sont concédés pour faire ce grand voyage qu’il a jusqu’à présent toujours reporté.
Il s’est acheté un camping-car et a mis Renaud, son ami le plus proche, dans la confidence. À sa grande surprise, un message sibyllin, mais positif lui parvient: «Je m’appelle Joanne, j’ai 29 ans. Je suis végétarienne, pas très à cheval sur le ménage et le confort. Je mesure 1m 57 à peine, mais je suis capable de porter un sac à dos de 20 kilos sur plusieurs kilomètres. J’ai une bonne condition physique malgré quelques allergies (piqûres de guêpes, arachides et mollusques). Je ne ronfle pas. Je ne parle pas beaucoup, j’aime la méditation, surtout quand je suis plongée dans la nature. Je suis disponible dès que possible pour partir.»
Le temps d’arriver de Saint-Suliac, un petit village proche de Saint-Malo, et ce petit bout de femme grimpe aux côtés d’Émile, nullement impressionnée par l’épée de Damoclès qui pointe au-dessus de son compagnon de route.
Mélissa Da Costa parvient fort bien à retranscrire cette rencontre improbable, cette période où on s’apprivoise mutuellement, faite de questions qui ne trouvent pas tout de suite de réponse, d’indices que l’on interprète plus ou moins correctement. Pourquoi Joanne a-t-elle éprouvé ce besoin de partir? À qui peut-elle bien téléphoner? Pourquoi Émile repousse-t-il le moment d’écrire cette lettre pour prévenir sa famille qu’il est parti? Et combien de temps tiendra-t-il avant d’oublier?
Elle montre combien jour après jour les liens se tissent, la connaissance de l’autre fait croître l’empathie. Joanne comprend parfaitement qu’Émile ne veut pas crever branché à des électrodes, qu’il n’a pas envie de devenir un poids pour les autres et qu’au contraire il a envie que ses proches gardent de lui l’image d’un homme dynamique. Émile découvre combien sa compagne est tenace, déterminée, courageuse, cultivée et précieuse.
On aurait envie de raconter ici toutes les anecdotes, de souligner combien les confidences échangées donnent à ce périple dans les montagnes pyrénéennes un relief particulier. Disons simplement que Joanne a l’idée d’acheter un carnet dans lequel Émile pourra se confier, raconter ce qu’il vit, laisser une trace pour lui mais aussi pour ses proches avant que la maladie ne prenne le dessus.
Du côté de l’observatoire du Pic du Midi, elle lui aura aussi confié cette citation de Proust «La véritable voyage de découverte ne consiste pas à chercher de nouveaux paysages, mais à avoir de nouveaux yeux.»
Oubliant les autres randonneurs croisés en route – y compris la belle et envoûtante marcheuse qui met le grappin sur Émile – ils vont vérifier ce principe rousseauiste: «Je ne conçois qu’une manière de voyager plus agréable que d’aller à cheval; c’est d’aller à pied. On part à son moment, on s’arrête à sa volonté, on fait tant et si peu d’exercice qu’on veut.»
Une belle escapade qui va pourtant s’arrêter brutalement. Émile perd connaissance et se retrouve hospitalisé. À l’hôpital, on se rend compte qu’il doit être considéré comme inapte à se promener dans la nature. La seule personne qui peut encore venir à son secours est Joanne.
D’un roman fort en émotions, la primo-romancière réussit alors le tour de force d’écrire l’une des plus belles histoires d’amour qu’il m’a été donné de lire. Cette seconde partie du livre est tout simplement magnifique. Je brûle d’envie de vous la raconter mais n’en ferait rien, de peur de gâcher votre plaisir. Et conclurai cette chronique avec une nouvelle citation de l’Émile de Jean-Jacques Rousseau qui me semble parfaitement résumer ce roman: «L’homme qui a le plus vécu n’est pas celui qui a compté le plus d’années, mais celui qui a le plus senti la vie.»

Tout le bleu du ciel
Mélissa Da Costa
Éditions Carnets nord
Roman
654 p., 21 €
EAN 9782355363245
Paru le 15/02/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement sur les chemins de randonnée des Pyrénées.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Petiteannonce.fr : Émile, 26 ans, condamné à une espérance de vie de deux ans par un Alzheimer précoce, souhaite prendre le large pour un ultime voyage. Recherche compagnon(ne) pour partager avec moi ce dernier périple.
Émile a décidé de fuir l’hôpital, la compassion de sa famille et de ses amis. À son propre étonnement, il reçoit une réponse à cette annonce. Trois jours plus tard, avec le camping-car acheté secrètement, il retrouve Joanne, une jeune femme, qui a pour seul bagage un sac à dos, un grand chapeau noir, et aucune explication sur sa présence. Ainsi commence un voyage stupéfiant de beauté. À chaque détour de ce périple naît, à travers la rencontre avec les autres et la découverte de soi, la joie, la peur, l’amitié, l’amour qui peu à peu percent la carapace de douleurs d’Émile.
Une écriture vive et alerte, des dialogues impeccables, des personnages justes et attachants qui nous emportent jusqu’à un dénouement inattendu, chargé d’émotions.
On ne sort pas intact de ce récit magnifique, mené de main de maître par Mélissa Da Costa, une jeune auteure de 28 ans, qui a toujours écrit et publie là son premier roman.

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Interview de Mélissa Da Costa par Gérard Quentin © production MBTV

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Petitesannonces.fr
Sujet : Recherche compagnon(ne) de voyage pour ultime escapade
Auteur : Emile26
Date : 29 juin 01:02
Message :
Jeune homme de 26 ans, condamné par un Alzheimer précoce, souhaite prendre le large pour un ultime voyage. Recherche compagnon(ne) d’aventure pour partager avec moi ce dernier périple.
Itinéraire à valider ensemble. Alpes, Hautes-Alpes, Pyrénées ?
Voyage en camping-car avec passages en randonnées (sac à dos et tente à porter). Condition physique convenable à avoir.
Départ : dès que possible. Durée du voyage : 2 ans maximum (selon estimation des médecins). Possibilité d’écourter.
Profil de mon/ma compagnon(ne) de voyage :
Pas de compétences médicales particulières à avoir : je ne reçois aucun soin ou traitement et je dispose de toutes mes capacités physiques.
Bon mental (je risque de subir des pertes de mémoire de plus en plus importantes).
Goût pour la nature.
Ne pas être effrayé(e) par des conditions de vie quelque peu rustres.
L’envie de partager une aventure humaine.
Me contacter uniquement par mail. Nous pourrons échanger par téléphone par la suite.
Émile se frotte le menton. C’est un tic qu’il a depuis gamin, dès qu’il est songeur ou indécis. Il n’est pas certain de son annonce. Il la trouve froide, désincarnée, un peu dingue aussi. Il l’a écrite d’une traite, sans réfléchir. Il est une heure du matin. Il n’a pas dormi depuis une semaine, ou presque pas. Ça n’aide pas pour écrire.
Il relit l’annonce. Il trouve qu’elle laisse un goût bizarre en bouche. Un peu amer. Mais il se dit que c’est bien comme ça, que c’est suffisamment noir pour décourager les âmes sensibles et suffisamment insensé pour décourager les personnes conventionnelles. Seule une personne suffisamment spéciale pourra déceler le ton décalé de cette annonce.
Depuis qu’on lui a annoncé le verdict médical, il voit sa mère pleurer et son père serrer les mâchoires. Il voit sa sœur dépérir, le visage mangé par les cernes. Lui non. Il a pris la nouvelle avec une lucidité totale. Une forme d’Alzheimer précoce, lui a-t-on dit. Une maladie neurodégénérative entraînant une perte progressive et irréversible de la mémoire. La maladie finira par attaquer le tronc cérébral jusqu’à sa destruction. Le tronc cérébral responsable des fonctions vitales : battements du cœur, tension artérielle, respiration… Ça, c’est la bonne nouvelle. La mort le rattrapera rapidement. Dans deux ans au plus tard. C’est parfait. Il n’a pas envie de devenir un poids, de passer le restant de sa vie, des dizaines et des dizaines d’années encore, dans un état de sénilité avancée. Il préfère savoir qu’il mourra bientôt. Deux ans, c’est bien. Il peut encore en profiter un peu.
Ça n’est pas plus mal, finalement, que Laura soit partie, un an plus tôt. Ça aurait beaucoup compliqué les choses. Il se le répète depuis une semaine, depuis le verdict. Laura est partie, il n’a plus de nouvelles depuis un an. Pas un coup de fil. Il ne sait même pas où elle vit. Et c’est tant mieux. Il n’a plus réellement d’attache comme ça. Il peut partir. Il peut entamer ce dernier voyage sereinement. Non pas qu’il n’ait plus personne… Il y a bien ses deux parents, il y a sa sœur Marjorie et son compagnon Bastien, leurs jumeaux. Il y a Renaud, son ami d’enfance, Renaud qui vient de devenir papa et qui cherche une maison pour établir sa famille. Renaud papa et marié… C’est une sacrée revanche de la vie ! Jamais ils n’auraient parié là-dessus tous les deux. Renaud, c’était le petit gros au fond de la classe. Asthmatique, allergique aux cacahuètes et totalement ridicule sur un terrain de sport. Alors que lui était ce gamin espiègle et un peu rebelle, vif d’esprit. À les voir tous les deux, on se demandait ce qu’ils faisaient ensemble. Le petit gros et le rebelle. Renaud était toujours un peu resté dans son ombre. Et puis les choses avaient tourné avec les années. C’était tant mieux pour Renaud. Il avait commencé par perdre dix kilos, puis il avait trouvé sa voie : il était devenu orthophoniste. À partir de là, il s’était transformé. Renaud avait rencontré Laëtitia et ils formaient une famille maintenant. Alors que lui, le gamin espiègle, il se retrouvait là, sur le bas-côté. Vingt-six ans, plus si vif. Il avait laissé partir Laura…
Émile secoue la tête en se renversant sur son siège de bureau. Il n’est plus l’heure d’être sentimental et de ressasser le passé. Il faut se concentrer sur le voyage maintenant. Ce voyage, il en a eu l’idée dès qu’on lui a annoncé le verdict. Il a pris une heure ou deux pour s’effondrer, puis l’idée de voyage a germé dans son esprit. Il n’en a pas parlé. À personne. Il sait qu’on l’en empêcherait. Ses parents et sa sœur se sont empressés de l’inscrire à l’essai clinique. Le médecin a bien précisé pourtant : il ne s’agit pas de le guérir ou de le soigner, simplement d’en apprendre un peu plus sur sa maladie orpheline. Aucun intérêt pour lui. Passer ses dernières années dans une chambre d’hôpital à faire l’objet d’études médicales. Pourtant, ses parents et sa sœur ont insisté. Il sait pourquoi. Ils refusent d’accepter sa mort. Ils s’accrochent à l’espoir infime que l’essai clinique et ses observations permettent de freiner la maladie. La freiner pour quoi ? Rallonger sa vie ? Rallonger sa sénilité ? C’est déjà tout vu : il partira. Il réglera tous les détails dans le plus total des secrets, sans leur en toucher un mot, et il partira.
Il a déjà trouvé le camping-car. Il a envoyé l’argent. Il récupérera le véhicule en fin de semaine. Il le stationnera sur un parking en ville, en attendant que tout soit réglé, pour ne pas éveiller les soupçons de ses parents et de sa sœur. Pour Renaud, il hésite encore. Lui en parler ? Lui demander son avis ? Il ne sait pas. Si Renaud avait été célibataire, sans enfant, tout aurait été différent. Ils seraient partis tous les deux. Ça ne fait aucun doute. Mais voilà, les choses ont changé. Renaud a sa vie, ses responsabilités. Et Émile il n’a pas envie de l’embarquer dans ses dernières errances. Pourtant, ils en ont rêvé d’aventures tous les deux. Ils se disaient : « Quand on aura fini les études, on partira avec nos tentes et nos sacs à dos dans les Alpes. » Puis Émile a rencontré Laura. Et Renaud a rencontré Laëtitia. Ils ont laissé tomber leurs envies d’évasion.
Aujourd’hui il peut enfin partir. Il n’a guère plus d’attaches. Il n’a que deux ans à vivre et des proches qui se préparent déjà à le perdre. Maintenant ou dans deux ans, ça ne fait pas grande différence. Il relit une dernière fois l’annonce. Oui, elle est étrange et impersonnelle. Oui, probablement personne n’y répondra. Peu importe, il partira tout de même. Seul. Il craint de mourir seul, c’est quelque chose qui l’angoisse. Mais si ça doit arriver, si personne ne répond à son annonce alors tant pis. Il partira car son dernier rêve est plus fort que sa peur. Il clique sur le bouton « Envoyer » et un message s’affiche à l’écran, lui indiquant que l’annonce vient d’être publiée. Il se laisse aller dans son fauteuil en soupirant. Il est une heure et quart du matin. Si jamais quelqu’un répond, si jamais quelqu’un a la folie ou le courage de lui répondre (il ne sait pas très bien comment le définir)… alors il est persuadé qu’il aura trouvé le meilleur compagnon de voyage de tous les temps.
«Émile, vieux, je suis désolé, je n’ai pas pu laisser le petit à Laëtitia, elle travaille. D’ailleurs, tu sais, elle nous rejoint dès qu’elle termine.»
Renaud a l’air embêté d’arriver dans la chambre d’hôpital avec son gamin sous le bras. Émile lui donne une tape sur l’épaule.
«Arrête, tu sais bien que j’aime voir ton morveux.
— Il devrait dormir. Il n’a pas dormi de la nuit. Il devrait s’effondrer maintenant.»
Renaud semble fatigué. Émile le regarde se débattre, le bébé sous le bras, essayant de déplier la poussette. Le bébé a tout juste six mois et Émile ne s’est jamais habitué à voir Renaud avec un enfant. Ça lui paraît encore absurde. Alors le voir là, déplier une poussette avec cet air si concentré, c’est plus fort que tout.
«Pourquoi tu ris ?
— J’ai l’impression d’être devant un mirage.
— Quoi ? Pourquoi?
— Toi et le morveux, toi le roi de la poussette pliante.
— C’est ça, moque-toi. Ça t’ar…»
Il ne termine pas sa phrase et Émile comprend tout de suite pourquoi. Renaud allait répondre « ça t’arrivera un jour aussi », comme il en a l’habitude, mais il a stoppé net. Il devient écarlate devant sa bourde.
«Désolé… J’ai…»
Émile secoue la tête. Il réplique avec un large sourire :
«Eh non, ça ne m’arrivera pas. J’échapperai au moins à ça! Qui a dit que la vie était mal faite?»
Il essaie de faire sourire Renaud mais c’est peine perdue. Renaud abandonne la poussette et se tourne vers lui, le visage défait.
«Comment tu fais? Je veux dire… J’en dors plus… Comment tu fais toi, pour en plaisanter?»
Émile tente de fuir son regard en faisant mine d’inspecter ses ongles. Il prend un air désinvolte.
«Ça va. Je veux dire… dans quelques mois je ne saurai même plus qui je suis alors… Plus rien n’aura d’importance. Pas la peine de se biler!»

Extraits
« Il a failli effacer l’annonce. Pourtant ce matin quelqu’un y a répondu. Et il est totalement pris au dépourvu… Car ça n’est pas un homme, comme il était intimement persuadé que ce serait le cas, si toutefois une réponse venait à arriver. Non, il s’agit d’une femme. Une jeune femme. Elle dit avoir vingt-neuf ans. L’annonce devrait l’avoir effrayée ou au moins inquiétée. Partir seule avec un homme inconnu, qui se prétend en fin de vie, sans avoir aucune idée précise de l’itinéraire ou du but profond de ce voyage… Mais elle n’a pas eu l’air inquiète. Elle a posté un message court, elle n’a presque pas posé de questions. Est-ce qu’elle est dérangée psychologiquement ?
Petitesannonces.fr
Sujet : Re: Recherche compagnon(ne) de voyage pour ultime escapade
Auteur : Jo
Date : 5 juillet 08:29
Message :
Bonjour Emile26,
Votre annonce a retenu mon attention.
Je m’appelle Joanne, j’ai 29 ans.
Je suis végétarienne, pas très à cheval sur le ménage et le confort.
Je mesure 1m57 à peine, mais je suis capable de porter un sac à dos de 20 kilos sur plusieurs kilomètres.
J’ai une bonne condition physique malgré quelques allergies (piqûres de guêpes, arachides et mollusques).
Je ne ronfle pas.
Je ne parle pas beaucoup, j’aime la méditation, surtout quand je suis plongée dans la nature.
Je suis disponible dès que possible pour partir.
J’attends de vos nouvelles.
Joanne »

« Je pourrais vous faire une liste des raisons qui m’ont poussé à partir. Ça pourrait vous aider à comprendre et à me pardonner. Vous pourriez en trouver au moins une qui serait valable, pour chacun d’entre vous. La première et la plus évidente, c’est que je ne veux pas de cet essai clinique et que je ne veux pas crever branché à des électrodes. Je ne veux pas être un rat de laboratoire. Si la maladie doit m’emporter, qu’elle m’emporte, mais par pitié que tous ces médecins me fichent la paix !
La deuxième raison, celle qui explique ma fuite, c’est que je ne veux pas devenir un poids pour vous. Si j’étais resté, ça se serait produit. Vous avez mieux à faire. Tous autant que vous êtes.
La troisième raison tient plus à une histoire de fierté et d’ego. Est-ce qu’elle est moins louable? je ne sais pas. Mais voilà, je ne veux pas ternir l’image que vous avez de moi. Je préfère partir (égoïstement sans doute) en vous laissant une image de moi telle que je l’imagine: jeune, beau, musclé, plein d’avenir, dynamique, séduisant… (riez, oui…)
Je ne veux pas devenir sénile, délirant, je ne veux pas qu’on m’aide à me rappeler mon nom, qu’on doive me réapprendre à lacer mes chaussures ou à faire cuire un œuf. Je ne veux pas que la dernière image que vous ayez de moi soit celle d’un homme diminué et vulnérable (surtout le dernier point). J’ai ma fierté, comme tout le monde. Je préfère vivre mes derniers mois à l’abri de vos regards.
Une autre raison, plus sympathique celle-là, c’est que j’ai toujours voulu le faire, ce fameux voyage en pleine nature!!! Renaud, on se l’était juré! Tu auras probablement le temps de le faire plus tard, avec Laëtitia et le morveux. Pour moi c’est maintenant ou jamais. C ’est plutôt chouette de partir en réalisant un rêve 😉
Je n’ai pas voulu des adieux. Je suis lâche. Ça fait aussi partie de mes qualités. » p. 111

À propos de l’auteur
Mélissa Da Costa a vingt-huit ans. Après des études d’économie et de gestion, elle est chargée de communication dans le domaine de l’énergie et du climat. Elle suit également des formations en aromathérapie, naturopathie et sophrologie. (Source : Éditions Carnets nord)

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Vigile

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En deux mots:
Antoine est victime d’un infarctus. Après les premiers soins prodigués par son épouse, il est dirigé dans une unité de cardiologie. Les médecins réservent leur diagnostic. L’attente commence, ponctuée par les visites des amis, de la famille, par les souvenirs. Et par l’espoir entretenu par les enfants de trois et six ans.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

«C’est arrivé, comme cela, d’un coup. Le cœur»

Avec «Vigile» Hyam Zaytoun réussit une entrée d’autant plus remarquable en littérature qu’elle s’attaque à un sujet difficile, celui d’une femme confrontée à l’infarctus de son mari.

«La lumière. Ton visage, tes yeux fixes. Tu n’es plus là. Une secousse encore.
Tu n’es plus là. Je t’appelle, t’appelle, Antoine, Antoine. Mons¬trueux sentiment d’abandon. Tu ne peux pas me faire ça. Mon cœur bat la chamade. Mes mains tremblent. Je me lève, essaye de rassembler mes pensées, juste agir, faire les bons gestes dans le bon ordre. La peur, elle est là, mais je dois agir. Arriver à des¬cendre les escaliers jusqu’au salon. Attraper mon téléphone, composer le 18.»
Cette scène-choc dans les premières pages de ce roman aussi court qu’intense, aussi essentiel qu’émouvant, donne le ton du livre, celui de l’urgence, toujours sur le fil du rasoir.
Il n’y aura aucun mot de trop dans cette déclaration d’amour, il n’y aura aucun artifice dans ce combat contre la mort. Déjà la dispute qui a conduit Antoine à ne pas s’installer dans le lit conjugal est oublié. Désormais, ce sont les gestes qui sauvent, qui doivent sauver ce mari et ce père, qui sont essentiels. C’est avec l’énergie du désespoir qu’elle effectue le massage cardiaque, presque dans un état second.
Quand les brancardiers emmènent Victor pour le service de cardiologie de l’hôpital Mondor à Créteil, c’est une très longue attente qui commence. C’est aussi le temps des questions, de l’incompréhension mêlée à cette idée de faute: «Pourquoi cette blessure? Pourquoi cette façon que tu as eue de ne pas sentir alors que tu sens si bien? Ceux qui te connaissent savent. On ne peut qu’être stupéfait. Tu sembles si solide. Le temps n’a pas de prise sur toi. Tu fais si jeune et les seize ans qui nous séparent l’un de l’autre ne se devinent pas. Tu portes tes deux enfants dans les bras sans ciller. Tu vas aider les copains à déménager, à bricoler. Tu n’es jamais malade. Et c’est arrivé, comme cela, d’un coup. Le cœur. Je me sens tellement coupable.»
Puis il faut rassurer les enfants, Victor trois ans, et Margot, six ans. Puis il faut prévenir la famille et les amis. Puis il faut s’installer dans cette non vie.
Avec Charles, l’ami de longue date, elle s’autorise à parler. Y compris de cette hypothèse inimaginable quelques heures plus tôt. S’il ne revenait pas.
Car le temps qui passe sans aucun signe d’amélioration fait mal, creuse la douleur. Alors on se rattrape à chaque parole, à chaque encouragement, aux mots des enfants qui ne doutent pas.
Même quand les médecins viennent lui annoncer qu’il ne s’est pas réveillé. «Ce que nous avons fait n’a pas suffi à le sauver.»
Hyam Zaytoun, on l’aura compris, a réussi son pari, y compris dans son lumineux épilogue que je vous laisse découvrir. C’est magnifique de retenue, c’est intense dans l’amour, c’est merveilleux dans la soif de vie. Après le Manifesto de Léonor de Récondo, c’est mon second coup de cœur pour un livre qui refuse de laisser la grande faucheuse triompher.

Vigile
Hyam Zaytoun
Éditions Le Tripode
Roman
128 p., 13 €
EAN 9782370551856
Paru le 03/01/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris et à Créteil. Mais on y évoque aussi un voyage en Inde.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un bruit étrange, comme un vrombissement, réveille une jeune femme dans la nuit. Elle pense que son compagnon la taquine. La fatigue, l’inquiétude, elle a tellement besoin de dormir… il se moque sans doute de ses ronflements. Mais le silence revenu dans la chambre l’inquiète. Lorsqu’elle allume la lampe, elle découvre que l’homme qu’elle aime est en arrêt cardiaque.
Avec une intensité rare, Hyam Zaytoun confie son expérience d’une nuit traumatique et des quelques jours consécutifs où son compagnon, placé en coma artificiel, se retrouve dans l’antichambre de la mort.
Comment raconter l’urgence et la peur? La douleur? Une vie qui bascule dans le cauchemar d’une perte brutale? Écrit cinq ans plus tard, Vigile bouleverse par la violence du drame vécu, mais aussi la déclaration d’amour qui irradie tout le texte. Récit bref et précis, ce livre restera à jamais dans la mémoire de ceux qui l’ont lu.

68 premières fois
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Les autres critiques
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INCIPIT (Les premières pages du livre)
« C’est une histoire de pulsation. Une certitude physique qui mute en pensée. Ça me traverse, dans la cuisine, alors que tu es là, juste derrière moi. À peine un mètre nous sépare. Nos corps s’activent pour préparer le repas et nos cœurs étrangement battent plus qu’à l’ordinaire.
Ça ne va pas. On ne peut pas continuer comme ça.
Ce n’est pas de s’être disputés, pas non plus d’avoir dit qu’on allait dans le mur, qu’il fallait gagner plus d’argent sinon on ne s’en sortirait pas. À peine dits, ces mots-là, je les regrette. Tu fais tout ce que tu peux et moi aussi. Non, la pensée qui me traverse n’a rien à voir avec tout cela. Elle me fait peur autrement. C’est une alerte physique, la sen¬sation d’être en survoltage, oui, une histoire de pulsation.
Je n’aime pas me coucher sans toi. Ni m’endormir triste ou fâchée. Mais je suis trop groggy pour veiller longtemps avec ce rhume qui m’épuise, le comprimé qui m’assomme. Je monte seule. Un peu avant, tu me dis que tu as mal à la poitrine. Des courbatures sans doute d’avoir porté le gros meuble hier soir. Veux-tu que j’appelle un médecin? Je demande, au cas où. Il est vrai que mon père sort d’un infarctus. Alors je pose la question. Mais tu ris, balayes la proposition d’un geste. Ce n’est rien. Je vais me coucher.
La nuit profonde m’empêche d’émerger. J’essaye en vain de trouver l’interrupteur. Arrête.
Tu fais le malin, je crois. C’est une blague, ce vrombissement de bouche. Ce jeu étrange que tu fais au milieu de la nuit. Serait-ce que je ronfle et tu te moques?
J’ai tant de mal à vaincre le sommeil, cette nuit-là.
Dans le noir je te parle, te demande d’arrêter, je t’appelle: ce n’est pas drôle.
L’interrupteur, je ne le trouve pas, mon cœur bat la chamade, je dois savoir déjà: ton front que j’ai touché est trempé de sueur…
La lumière. Ton visage, tes yeux fixes. Tu n’es plus là. Une secousse encore.
Tu n’es plus là.
Je t’appelle, t’appelle, Antoine, Antoine. Mons¬trueux sentiment d’abandon.
Tu ne peux pas me faire ça.
Mon cœur bat la chamade. Mes mains tremblent.
Je me lève, essaye de rassembler mes pensées, juste agir, faire les bons gestes dans le bon ordre. La peur, elle est là, mais je dois agir. Arriver à des¬cendre les escaliers jusqu’au salon. Attraper mon téléphone, composer le 18.
Je remonte les escaliers, pose le téléphone en mode haut-parleur.
Je commence à masser ta poitrine. Le lit est trop mou.
Un homme décroche. Je dis, Mon mari a fait un infarctus. Je donne l’adresse. On me demande si je sais faire un massage cardiaque, je dis, Oui.
— Vous l’avez mis par terre?
Non, je réalise que non, que ça ne peut pas mar¬cher.
Je tire doucement ton corps pour le faire glisser par terre. Je crois que j’y arrive sans trop heurter ta tête. Je dis, Je ne sais plus comment on compte pour le bouche-à-bouche. La voix :
— Vous ne faites que le massage.
Mes mains sur ta poitrine, mes mains imbriquées l’une dans l’autre, pour me donner la force. À genoux, je donne mon poids dans ta poitrine et souffle pour deux. Il y a une semaine jour pour jour, j’ai reçu dans la boîte aux lettres un petit mémo des pompiers, intitulé « Les gestes qui sauvent ». Un carton avec les numéros utiles, en cas d’urgence. Et un petit dessin illustrant le massage cardiaque. C’est un après-midi chargé. Pourtant à mon bureau, je croise les mains comme il faut, mime, pour moi, le geste qui sauve, appris lors de ce stage de secourisme à la Croix-Rouge, il y a quatre ans, une bonne résolution de jeune maman. J’y ai peu repensé, j’ai si souvent laissé traîner ce genre de papier pour le jeter plus tard…
L’oxygène te quitte peu à peu, je le vois à ton front, à ton visage qui perd sa couleur. Je donne mon poids dans ta poitrine, continue de t’appeler.
Reviens mon amour.
À l’autre bout du fil, la voix me dit :
— Vous continuez.
Je n’ai pas le droit de flancher puisque je sais quoi faire.
Le temps passe, il faut qu’ils arrivent vite, les pompiers. Alors, le geste, le geste, le geste qui sauve, répétitif. Il fait passer ma peur, occupe mon énergie, tout entière dans mes mains, dans mon dos qui s’in¬cline, près de toi, en rythme…
Je vois les minutes s’égrener sur le téléphone et les pompiers n’arrivent pas.
Le découragement, immense.
Je le dis à cet homme à l’autre bout du fil. Quand arrivent-ils ?
Pourquoi ne viennent-ils pas ? Je ne vais pas tenir.
Ta vie précieuse entre mes mains, mon chéri, c’est tellement difficile…
La mort est comme un diable qui susurre à l’oreille que c’est déjà trop tard, que tu m’as quittée désormais, que je ne vais pas y arriver. Je lui fais face avec mon corps qui tremble à n’en plus pouvoir, avec ces gestes que j’ai appris, comme une prière à laquelle s’accrocher.
Et puis soudain, au moment où la peur est à son comble, tu inspires.
Une inspiration.
Une seconde où tu reprends vie.
Une petite décharge électrique.
Ton visage était violet, il reprend ses couleurs.
Tu es reparti déjà, mais en moi la colère est arri¬vée en flots. Je ne te lâcherai pas.
Je suis une machine à oxygène. Le temps ne compte plus. »

Extrait
« Pourquoi cette blessure? Pourquoi cette façon que tu as eue de ne pas sentir alors que tu sens si bien? Ceux qui te connaissent savent. On ne peut qu’être stupéfait. Tu sembles si solide. Le temps n’a pas de prise sur toi. Tu fais si jeune et les seize ans qui nous séparent l’un de l’autre ne se devinent pas. Tu portes tes deux enfants dans les bras sans ciller. Tu vas aider les copains à déménager, à bricoler. Tu n’es jamais malade. Et c’est arrivé, comme cela, d’un coup. Le cœur.
Je me sens tellement coupable. » p. 34

À propos de l’auteur
Hyam Zaytoun est une auteure française de 43 ans. Comédienne, elle joue régulièrement pour le théâtre, le cinéma et la télévision. Elle participe notamment au tournage de la série Le Bureau des Légendes. Elle collabore par ailleurs à l’écriture de scénarios. Son feuilleton radiophonique «J’apprends l’arabe» a été diffusé par France Culture en 2017. Vigile est son premier roman. (Source : Agence Anne & Arnaud)

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Risque zéro

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En deux mots:
Une opération délicate à l’hôpital se solde par la mort du patient. Assuré par la société Providence et muni d’une puce sous-cutanée, ce décès entraîne une enquête et la garde à vue d’Agnès, infirmière et épouse de Victorien, l’un des concepteurs du projet. Une expérience qui va entraîner sa révolte contre ce système intrusif.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Un espion sous la peau

Dans ce roman d’anticipation Olga Lossky nous imagine dans quelques années munis d’une puce sous-cutanée censée nous assurer un «Risque zéro». Avec quelques questions passionnantes à la clé.

Nous sommes au milieu du XXIe siècle. La recherche a progressé et chaque patient a désormais la possibilité de souscrire au programme Providence dont le principal avantage, via la «plume d’ange» injectée sous la peau, est de recueillir en temps réel les informations sur l’état physique et pouvoir ainsi minimiser les risques. Tous les membres de la famille Carmini en sont équipés. Il faut dire que Victorien est l’un des architectes du système, chargé de la promotion du programme via le développement de jeux électroniques sensibilisant la population aux risques encourus.
Agnès, son épouse, est infirmière et prend quelquefois en charge des patients équipés de cette puce. Comme cette nuit où «ils s’étaient retrouvés autour d’une rate éclatée suite à une chute du deuxième étage». Un événement imprévisible par définition, mais qui va toutefois entraîner une enquête après le décès du patient. Akim Benarka, le chirurgien et Agnès se retrouvent en garde à vue, le temps de vérifier si leur prise en charge s’est effectuée dans les règles de l’art.
Entre les murs de sa cellule, elle va se repasser le fil des événements. Se dire qu’ils auraient pu s’acharner encore davantage, que Akim est peut-être parti trop vite pour une autre intervention, avant de se persuader que de toute manière, il était impossible de sauver le patient.
Ce qu’elle ne sait pas, c’est que Victorien et son fils Ancelin sont entrés à son insu «en relation avec elle». Ils se sont en effet rassurés sur son état physique en consultant toutes les données que sa puce continuait d’émettre. Avant que Victorien n’imagine de profiter de cette expérience pour «sensibiliser le grand public sur la réalité d’une garde à vue vécue par une innocente.»
Agnès est finalement relâchée, mais les médias se sont emparés de l’affaire, pointant une faille du système Providence «incapable d’assurer à ses abonnés une prise en charge spécifique en cas d’urgence.»
Du coup, c’est le branle-bas de combat dans la société qui prévoyait d’assurer des millions de personnes supplémentaires.
Et c’est aussi à ce moment que le roman d’Olga Lossky va encore croître en intensité. Car de part et d’autre vient le temps des questions, des remises en cause. Jusqu’où le système entrave-t-il la liberté? Les réfractaires au système – parmi lesquels l’arrière-grand-père refusant tout système, même après avoir été retrouvé au pied de l’arbre duquel il a chuté – sont aussi convaincants.
Pour faire une pause digitale, Agnès décide de suivre Akim en Afrique du Sud où il a ouvert un dispensaire. C’est là que l’épilogue de ce passionnant roman va vous happer. C’est là que les questions vitales vont prendre tout leur sens. C’est là qu’elle va sortir définitivement de sa zone de confort. C’est là que toutes les certitudes vont voler en éclat. C’est là qu’Olga Lossky réussit son coup.

Risque zéro
Olga Lossky
Éditions Denoël
Roman
332 p., 20,90 €
EAN : 9782207141762
Paru le 3 janvier 2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris et en Afrique du Sud, non loin du Cap.

Quand?
L’action se situe vers 2050.

Ce qu’en dit l’éditeur
Au milieu du XXIe siècle, Providence a révolutionné le suivi médical grâce à la «plume d’ange», une puce sous-cutanée qui contrôle la santé et l’environnement de ses adhérents en temps réel. Son objectif: le risque zéro. Agnès Carmini vit dans ce monde millimétré, où repas et temps de sommeil sont dictés par les logiciels. Victorien, son mari, a beau être l’un des concepteurs du projet, elle ne parvient pas à se satisfaire pleinement de ce système, dont la régularité apaise pourtant ses angoisses. Agnès continue d’exercer comme anesthésiste à l’hôpital public, un des derniers bastions à refuser la médecine numérique, et se ressource dans la hutte en paille de ses grands-parents, qui ont choisi un mode de vie autarcique.
Tout bascule le jour où une adhérente Providence meurt au bloc. Agnès est accusée de négligence tandis que l’opinion publique s’émeut. Le risque zéro ne serait-il qu’un mythe ou, pire, un simple argument de vente? Que fait donc l’épouse d’un dirigeant de Providence dans ce service de médecine traditionnelle, loin des innovations prônées par la prestigieuse entreprise? La tornade médiatique va contraindre Agnès à faire voler en éclats les contours de son existence programmée.

Les critiques
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INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Nuit de garde à vue
Le policier arborait deux fines moustaches qui retombaient aux commissures et Agnès trouva qu’il ressemblait à un esturgeon. Elle en avait vu de beaux spécimens la semaine passée, à l’aquarium, en compagnie de Joumana. De telles moustaches la confortaient dans l’idée que tout ceci n’était qu’une plaisanterie. L’homme en uniforme réitéra néanmoins son ordre avec un rien d’impatience.
— Enlevez vos affaires et mettez-les dans le casier. Chaussures, montre, bijoux, soutien-gorge, ceinture, récita-t-il.
Agnès s’exécuta. Elle aurait pu se croire encore au vestiaire de l’hôpital, en train de troquer ses vêtements contre un pyjama de bloc.
— Et mes chaussettes ?
La question était destinée à détendre l’atmosphère, mais l’homme lui tendit sans ciller des surchaussures en gaze bleue.
— Vous pouvez les garder. Plus rien dans les poches ?
En grattant bien, Agnès finit par sortir quelques centimes oubliés, qu’elle avait dû glisser là avec l’intention de les donner à Joumana pour jouer à la marchande.
— Passez le portique.
Une sonnerie aiguë retentit, lui enjoignant de faire demi-tour.
— Pas de ceinture ? interrogea l’homme.
Agnès fit non de la tête. Le policier appuya sur un bouton du combiné accroché à la poche revolver de sa chemise.
— Manon, tu peux venir au portique pour une fouille au corps, s’il te plaît ?
— Ne cherchez pas, c’est la puce qui sonne, expliqua Agnès en brandissant sa main. Elle interfère avec le champ électromagnétique.
Circonspect, l’homme pencha ses moustaches sur le carré de peau entre la base du pouce et de l’index.
— Alors c’est ça, une plume d’ange ? On voit pas grand-chose… La dame sonne, expliqua-t-il ensuite à la dénommée Manon. Elle dit qu’elle a une puce.
— Il faut croire que oui, constata la policière après une brève palpation qui ne donna rien. Vous avez un certificat, quelque chose ?
— Sur mon téléphone, répondit Agnès en tendant le bras vers le casier que l’homme avait refermé.
En quelques mouvements du pouce sur l’écran de son option d’abonnement Providence et sa carte de puce RFID.
— La grande classe ! remarqua la policière, envieuse. Mais je vous préviens, ici, c’est plutôt la grosse crasse…
Agnès replaça avec regret son multiphone dans le vestiaire. Il arrivait au bout de son autonomie et ce n’était pas au fond d’un casier que la batterie solaire allait pouvoir faire le plein.

Une fois passé le portique de détection, le policier-esturgeon louvoya dans un dédale d’escaliers et de couloirs, ponctués d’imposantes grilles auxquelles il présentait chaque fois son badge.
— On est au sous-sol ? demanda Agnès qui ressentait le besoin urgent d’engager la conversation.
— Est-ce que j’ai l’air d’un guide touristique ? bougonna l’homme.
Il lui indiqua un réduit qui méritait tout juste le nom de pièce. À peine la moitié d’un box des urgences, mesura Agnès du regard. Elle comprit qu’elle était arrivée chez elle pour les vingt-quatre prochaines heures.
— Il y a une caméra de surveillance, dit le gardien en désignant l’œil de verre au-dessus de la porte vitrée.
— Ah, c’est moderne…
Elle avait perdu l’espoir d’imprimer un semblant de sourire à la moustache tombante.
— Si vous voulez utiliser les commodités, faut faire signe.
Sur ces paroles d’encouragement, le policier invita sa prisonnière à pénétrer dans les lieux d’une pression ferme entre les omoplates. Après quoi, il joua une partition de cliquetis et de chaînes sur la porte close.
L’inventaire des lieux fut bouclé d’un regard. Un banc de béton encastré dans le mur supportait un matelas orange guère plus épais qu’une feuille de papier et constellé d’auréoles douteuses. Le tout éclaboussé d’une lumière crue provenant d’un néon à l’abri derrière sa grille. En tendant les bras, on pouvait toucher simultanément les murs opposés de la cellule. Agnès n’en menait pas large. »

Extrait
« — Si nous voulons parvenir à toucher un autre type de public, renchérit Mathys, il faut réussir pour de bon à débarrasser le système Providence de cette image élitiste. La commercialisation du nouveau pack Essentiel, qui propose une protection de base contre le risque à un moindre coût, n’a pas rencontré le succès escompté. D’après les dernières analyses des experts marketing, nous souffrons d’un manque de visibilité auprès de la cible visée. Beaucoup trop de personnes n’ont de Providence que l’image répandue par les médias, lors du dernier piratage des plumes d’ange. Selon eux, nous ne sommes qu’une entreprise de niche, à la merci de la moindre cyberattaque. Il faut absolument changer cela. C’est pourquoi j’ai sollicité Victorien pour élaborer l’une de ces séquences vidéoludiques dont il a le secret et qui font toute notre originalité.
L’intéressé esquissa une moue des lèvres destinée à relativiser le compliment.
— Hum, n’oublions pas tout de même que c’est la technologie de pointe de la plume d’ange qui reste à la base de notre succès, nuança Milos, en charge des opérations. La dernière cyberattaque a été complètement montée en épingle par des journalistes peu scrupuleux. »

À propos de l’auteur
Après Requiem pour un clou (Gallimard, 2004), La Révolution des cierges (Gallimard, 2010), La Maison Zeidawi (Denoël, 2014) et Le Revers de la médaille (Denoël, 2016), Risque zéro est le cinquième roman d’Olga Lossky. (Source: Éditions Denoël)

Site Wikipédia de l’auteur

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Manifesto

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En deux mots:
Léonor part à la Pitié-Salpêtrière pour y veiller son père Félix. Elle sait qu’il vit ses dernières heures. Tandis que l’esprit du défunt vagabonde en compagnie d’Hemingway, sa fille lui confie ce qu’elle lui doit, ses mots d’amour…

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Aficionado, appassionato… Manifesto

Une nouvelle petite merveille signée Léonor de Récondo. Après le magnifique Point Cardinal, voici un témoignage très émouvant sur les dernières heures passées avec son père Félix.

Avec cet émouvant hommage à son père, Léonor de Récondo démontre avec maestria qu’elle est l’une de nos plus belles plumes. C’est-à-dire qu’elle réussit à faire une œuvre littéraire d’un drame intime, qu’elle parvient à transcender la mort de son père pour en faire une ode à la liberté. Un Manifesto tout entier contenu dans cette phrase «Pour mourir libre, il faut vivre libre.»
Après Amours et Point Cardinal, voici donc le récit des derniers jours de Félix, cloué sur son lit dans une chambre l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière. Un univers froid et sans âme, un environnement dont Léonor et sa mère vont tenter de faire abstraction pour accompagner les derniers jours de cet homme.
Félix a quant à lui déjà fait disparaître les murs de l’hôpital. Il est au bord de la mer assis sur un banc aux côtés d’Ernest Hemingway. Ce n’est «pas seulement le lieu du souvenir, mais aussi celui d’une espérance, d’une vie passée fringante et riche».
On l’aura compris, l’esprit de Félix vagabonde, s’engage sur les routes des souvenirs, celui d’une enfance en Espagne, de la guerre contre Franco, de l’exil.
Et qui mieux qu’Hemingway, cet autre amoureux de l’Espagne, pour évoquer ces années, ces paysages, ces combats et la douleur de l’exil. Sans oublier les morts, à la fois si lointains et si proches, les morts qu’il va rejoindre… «Mais je n’y crois pas. On meurt, c’est tout, et on agrandit l’âme de ceux qui nous aiment. On la dilate. La mienne va bientôt exploser.»
Pour Cécile et Léonor l’inconcevable, l’inacceptable, mais la tout aussi inévitable fin s’inscrit dans une autre chronologie, à la fois insoutenable dans l’attente et trop rapide pour tout dire : «Je ne veux rien oublier, je veux que ça s’inscrive. Dans quelques heures, je ne te verrai plus, c’est maintenant que se fait le souvenir. Et pourtant, je sais que je vais oublier, comme j’ai oublié les mains et le rire de Frédéric, et ce n’est pas faute d’amour. Je voudrais retenir vos voix à tous, en faire une polyphonie. Y ajouter la mienne le moment venu.»
Une procession qui n’oublie ni les grands-parents, ni le frère, ni Dominique retrouvée morte dans un squat à Montreuil.
Au chagrin, à la peine qui tétanise, j’imagine ce besoin de trouver une issue, de «faire le deuil». Et j’imagine tout autant la romancière essayer de poser sur le papier un début d’histoire, d’y revenir, de pleurer de rage, de tout jeter puis de recommencer. Puis d’arriver à ce moment de grâce, de communion avec Félix le sculpteur. Où ce qu’il dit de son art peut aussi se dire de celui de sa fille «mon paysage intérieur est surpeuplé, foule dense, désespérée souvent. On m’a demandé d’où venaient mes personnages, s’il y avait une image originelle qui viendrait hanter toutes les autres. Je ne le crois pas. Il y a des émotions passées qui, lorsqu’on les retrouve en pensée, nous bouleversent chaque fois.»
Bouleversant, ce roman l’est à coup sûr. Il impose Léonor de Récondo comme l’une de nos plus élégantes stylistes.

Manifesto
Léonor de Récondo
Sabine Wespieser éditeur
Roman
192 p., 18 €
EAN 9782848053141
Paru le 10/01/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris avec des réminiscences de l’exil de l’Espagne vers la Côte basque. On y cite Irun, Saint-Jean-de-Luz, Hendaye, Dax, Mont-de-Marsan ainsi que les Cévennes ou encore Nîmes. On y évoque aussi Montreuil.

Quand?
L’action se situe de nos jours. On y évoque des souvenirs remontant jusqu’à 1920.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Pour mourir libre, il faut vivre libre.» La vie et la mort s’entrelacent au cœur de ce «Manifesto» pour un père bientôt disparu. Proche de son dernier souffle, le corps de Félix repose sur son lit d’hôpital. À son chevet, sa fille Léonor se souvient de leur pas de deux artistique – les traits dessinés par Félix, peintre et sculpteur, venaient épouser les notes de la jeune apprentie violoniste, au milieu de l’atelier. L’art, la beauté et la quête de lumière pour conjurer les fantômes d’une enfance tôt interrompue.
Pendant cette longue veille, l’esprit de Félix s’est échappé vers l’Espagne de ses toutes premières années, avant la guerre civile, avant l’exil. Il y a rejoint l’ombre d’Ernest Hemingway. Aujourd’hui que la différence d’âge est abolie, les deux vieux se racontent les femmes, la guerre, l’œuvre accomplie, leurs destinées devenues si parallèles par le malheur enduré et la mort omniprésente.
Les deux narrations, celle de Léonor et celle de Félix, transfigurent cette nuit de chagrin en un somptueux éloge de l’amour, de la joie partagée et de la force créatrice comme ultime refuge à la violence du monde.

Les critiques
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RFI
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Blog Sur la route de Jostein


Léonor de Récondo présente son nouveau roman Manifesto © Production Librairie Mollat

Incipit (Les premières pages du livre)
J’ai commencé l’écriture de ce texte depuis plusieurs mois déjà, quand je fais un rêve. Je suis dans une pièce entourée d’une multitude de petits bouts de papier. Cécile, ma mère, est assise sur un canapé, elle m’observe. Je dois écrire la quatrième de couverture de ce livre. Je suis angoissée, j’essaie de mettre en ordre les petits bouts de papier, ce qu’il s’est passé dans les années 1980, puis 1990, et cette nuit-là. La nuit du 24 au 25 mars 2015 où Cécile et moi avons accompagné Félix, mon père, vers la mort.
Je suis perdue, Cécile est calme. Elle me dit :
– C’est simple, Léonor. Quelle est la phrase qui viendrait tout définir?
Je la regarde, je ne sais pas. Sans lui répondre, je continue de fouiller frénétiquement les papiers.
Elle poursuit :
– La phrase importante de ce manifeste, de ton Manifesto?
Je m’arrête à nouveau. Je réfléchis et réponds :
– Pour mourir libre, il faut vivre libre.
Et je me réveille en sursaut avec ce mot «Manifesto».
Cécile, en plus d’être l’un des personnages principaux de ce texte, m’offrait un titre et la possibilité de poursuivre l’écriture de cette ultime conversation entre Félix et Ernest Hemingway.

«Je te vois assis sur le banc en marbre, le ciel sous les pieds. Tu regardes la vallée. Je m’approche lentement, la montée m’a fatigué. Tu as le dos courbé. Ça fait combien de temps qu’on ne s’est pas vus, Ernesto? Des décennies, dans les années cinquante sûrement, j’avais vingt ans, et toi, trente de plus.
Aujourd’hui, je savais que je te trouverais là. Il faut qu’on se raconte, toi, moi, les autres. Sinon, on se taira et on regardera le paysage longtemps, à s’en remplir les yeux. On se dira : tu te souviens ? Et on se souviendra de tout, Ernesto, très précisément de chaque détail.
Peut-être qu’on posera des mots dessus. Il paraît que ça allège. On deviendra, alors, si légers qu’il n’y aura plus de banc, plus rien, juste le ciel et tous les détails qu’on y trouvera. On se regardera et on rira des rides, des cheveux blancs, des dents qui manquent. On s’observera du coin de l’œil, la pupille vive comme au premier jour, et on pensera aux femmes qu’on a aimées, à leurs corps, à leurs seins chauds et fragiles dans nos paumes, à leurs ventres tendus, à nos bouches
sur leurs lèvres. On y pensera comme si c’était hier, et nos mains nues se souviendront. Je te vois de dos, Ernesto, je m’approche lentement.
Je vois la forêt et le bois, je sens la chaleur de l’été. On lancera les phrases à la montagne. Tu me parleras de ton suicide et des toros. Je te parlerai de mes enfants morts, et puis j’ouvrirai la boîte que j’ai avec moi et je te montrerai le violon. Il n’y aura personne pour le faire sonner, mais ça n’a plus d’importance. J’ai tellement imaginé, rêvé ce son, qu’en ouvrant l’étui tu l’entendras un peu, et moi, je l’entendrai parfaitement.
La musique se faufile dans le fil du bois, attend, se cache, puis s’endort. Léonor viendra la réveiller un jour. Mais aujourd’hui, ce qui compte, c’est qu’on se retrouve, toi et moi.
Tu me parleras de Madrid et du Florida, de Martha, comme elle était chic toujours, même dans la poussière des bombardements, même sur le front, même devant la mort au coin de la rue. Et puis tu me décriras encore et encore ses jambes, si longues. Je hocherai la tête. Je ne l’ai jamais rencontrée. On va revivre tout ça ensemble avec nos doutes et nos silences. Personne n’est là pour nous entendre, pour se moquer du lyrisme des deux petits vieux. On ne radote pas. Non, on se dit tout ça avec notre corps, une bonne dernière fois. Une dernière fois aussi longue qu’une éternité. Et on se tapera sur l’épaule.
Ernesto, tu es en vie.»
«Toi aussi Félix.»

Extrait
« Je ne veux rien oublier, je veux que ça s’inscrive. Dans quelques heures, je ne te verrai plus, c’est maintenant que se fait le souvenir. Et pourtant, je sais que je vais oublier, comme j’ai oublié les mains et le rire de Frédéric, et ce n’est pas faute d’amour. Je voudrais retenir vos voix à tous, en faire une polyphonie. Y ajouter la mienne le moment venu. »

À propos de l’auteur
Léonor de Récondo, née en 1976, débute le violon à l’âge de cinq ans. Son talent précoce est rapidement remarqué, et France Télévisions lui consacre une émission alors qu’elle est adolescente. À l’âge de dix-huit ans, elle obtient du gouvernement français la bourse Lavoisier qui lui permet de partir étudier au New England Conservatory of Music (Boston/U.S.A.). Elle devient, pendant ses études, le violon solo du N.E.C. Symphony Orchestra de Boston. Trois ans plus tard, elle reçoit l’Undergraduate Diploma et rentre en France. Elle fonde alors le quatuor à cordes Arezzo et, grâce au soutien de l’association ProQuartet, se perfectionne auprès des plus grands maîtres du genre (Quatuor Amadeus, Quatuor Alban Berg). Sa curiosité la pousse ensuite à s’intéresser au baroque. Elle étudie pendant trois ans ce nouveau répertoire auprès de Sigiswald Kuijken au Conservatoire de Bruxelles. Depuis, elle a travaillé avec les plus prestigieux ensembles baroques (Les Talens Lyriques, Le Concert d’Astrée, Les Musiciens du Louvre, Le Concert Spirituel). De 2005 à 2009, elle fait partie des musiciens permanents des Folies Françoises, un ensemble avec lequel elle explore, entre autres, le répertoire du quatuor à cordes classique. En février 2009, elle dirige l’opéra de Purcell Didon et Enée mis en scène par Jean-Paul Scarpitta à l’Opéra national de Montpellier. Cette production fait l’objet d’une tournée. En avril 2010, et en collaboration avec la chanteuse Emily Loizeau, elle crée un spectacle mêlant musique baroque et musique actuelle.
Léonor de Récondo a été premier violon sous la direction de Vincent Dumestre (Le Poème Harmonique), Patrick Cohën-Akenine (Les Folies Françoises), Enrico Gatti, Ryo Terakado, Sigiswald Kuijken. Elle est lauréate du concours international de musique baroque Van Wassenaer (Hollande) en 2004.
Elle fonde en 2005 avec Cyril Auvity (ténor) L’Yriade, un ensemble de musique de chambre baroque qui se spécialise dans le répertoire oublié des cantates. Un premier disque de l’ensemble paraît chez Zig-Zag Territoires autour du mythe d’Orphée (plusieurs fois récompensé par la presse), un deuxième de cantates de Giovanni Bononcini en juillet 2010 chez Ramée.
Léonor de Récondo a enregistré une quinzaine de disques (Deutsche Grammophon, Virgin, K617, Alpha, Zig-Zag Territoires) et a participé à plusieurs DVD (Musica Lucida). En octobre 2010, paraît son premier roman, La Grâce du cyprès blanc, aux éditions Le temps qu’il fait.
Depuis 2012, elle publie chez Sabine Wespieser éditeur: en 2012, Rêves oubliés, roman de l’exil familial au moment de la guerre d’Espagne. En 2013, Pietra viva, plongée dans la vie et l’œuvre de Michel Ange, rencontre une très bonne réception critique et commerciale. Amours, paru en janvier 2015, a remporté le prix des Libraires et le prix RTL/Lire. Point cardinal, paru en août 2017 a été finaliste du prix Fnac, élu prix du Roman des étudiants France Culture/Télérama, et 5e au palmarès Livres Hebdo des libraires. Manifesto, paru en janvier 2019, renouera avec la veine autobiographique de Rêves oubliés.

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Hâte-toi de vivre!

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Logo_premier_roman

En deux mots:
Après un accident, Léo se retrouve sur un lit d’hôpital. Pour l’aider à se reconstruire, elle va pouvoir compter sur sa grand-mère Lina, dont le fantôme l’accompagne désormais et entend lui prodiguer ses conseils avisés.

Ma note:
★★★ (bien aimé)
Ma chronique:

Madame et son fantôme

Lauréate du Mazarine Book Day, Laure Rollier nous offre un roman aussi joyeux qu’entraînant sur les pas d’une trentenaire obligée de revoir ses priorités après un accident de voiture.

J’emprunte à Hélène Harbonnier, journaliste à la Voix du Nord, la formule qui résume le mieux ce joli roman : «un pavé de bonnes ondes, qui se déguste comme une sucrerie». La journaliste qui s’est penchée sur la vogue des romans «feel good», trouverait en effet sans aucune peine le point commun entre Hâte-toi de vivre et Il est grand temps de rallumer les étoiles de Virginie Grimaldi, À la lumière du petit matin d’Agnès Martin-Lugand ou encore Dans le murmure des feuilles qui dansent d’Agnès Ledig: tous ces livres (re)donnent le moral aux lecteurs en propageant une philosophie optimiste, un peu comme un manuel de développement personnel enrobé dans une bonne histoire.
Dans le cas de Laure Rollier, on pourrait même dire que la présence du livre dans les rayons des librairies est en elle-même déjà une première preuve que le volontarisme et l’envie de réussir peuvent déplacer des montagnes.
Elle est en effet la première lauréate du Mazarine Book Day. Cette initiative originale, sorte de speed-dating pour nouveaux auteurs, permet à chacun de venir présenter son livre en un maximum de dix minutes à un jury composé de l’éditeur, d’un libraire et d’un blogueur et d’avoir un retour argumenté.
La troisième édition vient du reste d’avoir lieu avec quelque 140 participants et en présence de Laure Rollier.
Mais venons-en au livre et à Léo, la narratrice, qui est professeur de philosophie dans un lycée du Sud-Ouest. L’existence qu’elle mène est celle de beaucoup de femmes, essayant de gérer au mieux un agenda chargé. Dès les premières pages, on comprend que ce n’est pas chose facile, car elle est déjà en retard. Mauvais conseiller, le stress va la mener à la catastrophe. Elle ne voit pas le bus qui arrive et termine… sur un lit d’hôpital.
Le choc du réveil s’accompagne d’une évidence et d’une surprise. Il va lui falloir retisser le fil de sa vie et revoir ses priorités, mais elle pourra bénéficier des conseils d’un fantôme, celui de sa grand-mère qui partage désormais son quotidien et qui entend la remettre sur de bons rails. Une jolie trouvaille, très romanesque, que cette voix de l’au-delà, mais si elle est tout sauf diplomate. Mais après tout, c’est en mettant les pieds dans le plat et en regardant la réalité telle qu’elle est – et non telle que Léo aimerait qu’elle soit – que l’on peut reconstruire une vie. Entre les amis qu’il va falloir trier, les amours qui méritent une réévaluation et la famille qui recèle un secret qui fausse son jugement, la jeune fille va pouvoir dresser un bilan critique et, au fil des pages, tracer les contours d’une vie choisie et non subie, avec ce qu’il faut de rebondissements.
Le récit est alerte, le style enlevé. Autour de Léo, les personnages de Lina, la grand-mère, de Louise la colocataire, de l’ami Juju et de sa fille Tess sont parfaitement campés et apportent leur pierre à l’édifice. C’est plein d’humour et cela se déguste effectivement comme un bonbon acidulé. Et après tout, il n’y a pas de mal à se faire du bien !

Hâte-toi de vivre
Laure Rollier
Éditions Mazarine
Roman
220 p., 17 €
EAN : 9782863744789
Paru le 21 février 2018

 

Ce qu’en dit l’éditeur
« 7 h 52. Collision. Accident de voiture.
À son réveil à l’hôpital, Léo, jeune professeure de philosophie âgée de trente ans, se retrouve nez à nez avec Mamie Lina, qui n’est autre que sa grand-mère décédée. Personnage haut en couleurs à l’humour cinglant qui donne son avis sur tout – sans qu’on le lui ait demandé –, celle-ci s’immisce dans la vie quotidienne hésitante de Léo et de ses amis Louise et Juju, à un moment décisif de leur vie. Par ses interventions intempestives, cette grand-mère pas comme les autres chamboule tout sur son passage. Mais en confrontant Léo à ses peurs et à ces secrets qui hantent toute famille, elle fait à sa petite-fille le plus beau cadeau: le courage de saisir la vie à pleine main – et de donner une chance au bonheur. »

Les critiques
Babelio
Blog Carobookine
La VIDA Magazine
Le Petit bleu d’Agen
Le blog d’eirenamg
Romanthé – un blog littéraire décalé
Blog Malénia dans ses livres
Blog Des livres et des coquelicots

Les premières pages du livre:
La musique d’Hotel California se lance sur mon téléphone…
6 h 35. C’est trop tôt. Cinq minutes encore. Pas plus.
7 h 10. Merde ! C’est trop tard, là ! Qu’est-ce qu’il a encore, cet iPhone ? J’avais mis le rappel pourtant, j’en suis sûre. C’est quand même incroyable qu’on vous vende des appareils qui coûtent deux bras et qu’ils ne soient pas fichus de fonctionner correctement. Parce que, maintenant, je le déverrouille et j’entends bien le cliquetis – il n’était donc pas en silencieux. Si j’ai le temps, je m’arrêterai chez Juju pour qu’il regarde ce qui a merdé.
7 h 20. Faites-nous penser à faire un procès à Apple. À ma mauvaise foi et à moi.
— Léo, je te dépose ?
— Non, non, je me lève juste, Louloune ! Je suis super à la bourre, je prends ma voiture ! rétorqué-je à ma colocataire en étouffant un bâillement.
— OK à plus, me répond Louise depuis le salon, juste avant de sortir en claquant bruyamment la porte d’entrée.
Je n’aime pas ça. Être en retard, je veux dire. Mais il est hors de question que j’attaque la journée sans mon intraveineuse de caféine… Putain, il est déjà 7 h 35. J’hallucine. J’ai cours à 8 heures. Autant se rendre tout de suite à l’évidence : comme je ne voyage pas avec Air Force One, je n’y serai jamais. Quel jour on est ? Jeudi… Je commence par les Littéraires. En plus.
J’aurais peut-être mieux fait de supplier ma colocataire de m’attendre, quitte à enfiler mes chaussures dans la voiture. Tandis que les minutes défilent, je me bats avec le tube de dentifrice, puis c’est au tour de mes cheveux de rester coincés dans la brosse. Plus on essaie de faire les choses rapidement, plus la vie nous balance des bâtons dans les roues, non ?
Dans le miroir de l’entrée, je jette un rapide coup d’œil sur l’étendue des dégâts et de mes cernes. Le mascara a fait ce qu’il a pu, mais il n’est pas chirurgien. Je vais devoir me résoudre à sortir comme cela, l’horloge tourne et je ne peux pas me permettre de remettre les pieds dans la salle de bain. Même si je l’entends m’appeler depuis l’étage.
Mes clés ? Qu’ai-je encore fait de mes clés ? En temps normal, je suis déjà en train de râler contre les parents qui se garent sur le parking des professeurs. Bouge-toi un peu, Léo ! Sur le mur de notre salon, l’horloge géante mi-suédoise, mi-taiwanaise se fout de ma gueule avec ses longs bras qui font la course entre eux.
Où est mon portable ? Il faut que j’appelle Louise, elle doit être arrivée au lycée! Elle !
— Louloune, tu peux t’arrêter à la «Vie scolaire» prévenir que je serai en retard? dis-je d’une traite dans le maudit téléphone tout en enfilant mes Converse.
— Genre, combien de retard? me questionne ma colocataire. Mais bouge, con!
— Quoi ?
— Non, je parle à Luc Alphand devant, le mec, il slalome avec les feux! Je l’entends râler comme j’en ai l’habitude.
— Dix minutes, quinze max. Qu’ils ne se barrent pas, les gosses, j’arrive, OK?
— OK, fait-elle tandis que le klaxon me transperce un tympan.
— Et arrête de répondre en conduisant!
— Alors arrête de m’appeler. Elle me raccroche au nez. »

Extrait
« 7 h 52. Cela devrait passer, le temps de me garer, 8 h 10, au pire, je suis devant la salle. À la radio, Manu raconte qu’il a entendu parler d’un mec qui n’a jamais pissé debout de sa vie. Jamais. Il trouve ça hallucinant, moi aussi. Le monde est peuplé de gens étranges. Mais qu’est-ce que…
7 h 53. BAM.
Je sens mon estomac monter irrémédiablement dans ma gorge. J’ai la nausée. Et cette odeur âcre qui me brûle les yeux. J’entends la ceinture enfoncer ma clavicule dans un craquement. Je suis sonnée par l’uppercut que l’airbag fait subir à mon nez. Il fait froid, j’ai froid. Manu ne parle plus. Mes oreilles sifflent tellement que je pourrais hurler. Toujours cette odeur âcre. Je ne comprends plus rien, je ne sais plus où je suis, j’ai mal. Je porte ma main à mon nez, elle est inondée de sang. Je découvre à ce moment le bus face à moi que je n’avais pas vu avant. Je distingue, malgré mes paupières de plus en plus lourdes, des gens courir vers moi. J’ai froid. J’ai sommeil. Je m’endors. »

À propos de l’auteur
Laure Rollier est auteure, blogueuse, caricaturiste et vit dans le Sud Ouest de la France avec ses trois enfants. Après avoir publié un recueil de poésie en 2015, Laure se consacre entièrement à ses activités artistiques et littéraires. En 2016, elle décide de publier son premier roman Ce que tu ne sais pas sur son blog dans le but de récolter des fonds pour la recherche contre le cancer, sa priorité. Parallèlement, Laure travaille sur des caricatures, principalement sur le thème de la petite enfance, la maternité et la grossesse pour des magazines et blogs français. Lauréate du Mazarine Book Day, son «vrai» premier roman Hâte-toi de vivre paraît en 2018 chez Mazarine. (Source : ensemble maintenant)

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Parmi les miens

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En deux mots:
Victime d’un grave accident de voiture, une femme est dans le coma. Autour d’elle son mari et ses enfants sont sous le choc. Vient alors le temps des questions…

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Ma mère, cette inconnue

Une fratrie et un mari se retrouvent face à une mère et épouse victime d’un grave accident. Désormais chacun est seul face à cette vie qui ne tient qu’à un fil.

 

« Il y a peu de choses que je n’acceptais pas venant de maman. La voir mourir en faisait partie. » Dès la première phrase du premier roman de Charlotte Pons le lecteur est happé par une histoire à forte teneur dramatique, par une tragédie qui change à jamais ceux qui y sont confrontés.
Je me souviens d’un repas de famille et de ce moment particulier où, après avoir épuisé les banalités, les commentaires sur l’actualité et les dernières histoires drôles nous en somme svenus à parler de la mort. Je me souviens notamment de ma mère nous priant de «la laisser partir» si jamais elle ne devait plus avoir sa tête. Je me souviens exactement de cette phrase : «Je ne veux pas finir comme un légume».
Je me souviens aussi du regard que nous avions échangé entre mes frères et ma sœur, mélange de crainte de nous retrouver un jour dans cette situation et d’interrogations sur l’attitude que nous aurions alors.
Voilà qui explique sans doute combien le personnage de Manon, l’aînée de la fratrie imaginée par la romancière et narratrice de ce drame intime m’a touchée. Un coup de fil de sa sœur l’avertit que sa mère a eu un grave accident et qu’elle doit sans tarder venir les rejoindre à l’hôpital de sa ville natale. Durant les cent cinquante kilomètres de trajet elle a à peine le temps de concevoir la situation, entre douleur et incompréhension.
En retrouvant son père, son frère Gabriel et sa sœur Adèle, en comprenant que si sa mère sort du coma elle ne sera ce «légume» tant redouté, elle trouve une seule issue pour évacuer la douleur, lâcher cette phrase définitive: autant qu’elle meure.
« J’avais dû le dire à voix haute car dans le regard de mes frère et sœur, j’ai lu l’effroi, j’ai deviné le gouffre qui menaçait toujours de surgir entre nous. Nos liens étaient si ténus. Mais que croyaient-ils ? Que nous avions les épaules pour cela? Affronter l’humanité de notre mère dans ce qu’elle avait de plus vain. Un corps, juste un corps. Qui se dégrade et que l’on maintient en vie coûte que coûte. Je ne pouvais pas, s’agissant de maman, imaginer l’œil vide et mort qu’elle nous jetterait lorsqu’on lui donnerait la becquée, imaginer les soliloques que l’on tiendrait en espérant qu’un mot l’atteigne. »
Pourquoi Manon prend seule ce poids sur ses épaules? Parce qu’étant l’aînée, elle se sent investie d’une mission ? Parce qu’elle ne se rend pas compte que pour son père et sans doute ses frère et sœur, il y a des circonstances dans lesquelles il vaut mieux essayer de nier la réalité que de prononcer ne condamnation.
« Les jours qui suivent, nous ne parlons pas de l’avenir; nous ne parlons pas de grand-chose d’ailleurs, nous abandonnant à ce temps bien particulier qui suit un traumatisme et n’exige rien d’autre que de se laisser aller à sa douleur. »
Manon s’installe quelques temps chez son père, Parmi les siens. Elle est de toute façon incapable de travailler ou encore de partager sa peine avec son mari et son fils. Car elle est obsédée par cette vie qui ne tient qu’à un fil et dont elle ne sait finalement pas grand chose. Venue de Norvège, elle a toujours été très mystérieuse sur ses parents. Petite fille, Manon a un jour croisé sa grand-mère sans qu’elle lui soit présentée. Les questions longtemps restées sans réponse prennent soudain une importance vitale. Son frère va finir par lâcher une part du lourd passé, son père également lorsqu’apparaissent des lettres expédiées d’Allemagne.
Et alors que l’on sait que l’issue sera fatale, voilà que l’hôpital entend récupérer le lit occupée par ce «légume». La famille décide alors de ramener cette femme totalement absente, et qui prend pourtant de plus en plus place dans leur quotidien, à son domicile. Une nouvelle épreuve commence alors.
Outre la revue d’effectifs et l’analyse some toute très lucide des liens qui se distendent au fil du temps avec les membres de la fratrie, Manon découvre combien sa meilleure amie Lisbeth lui est précieuse, qu’il est si apaisant de partager sans rien avoir à se dire. Car elle a la gorge sèche et, après les reproches encaissés autour d’elle, ne sait plus comment dire les choses? Comment exprimer sa détresse ? Comment expliquer à son mari, à son enfant qu’elle se retrouve déboussolée. Comment « dire toute la difficulté à être mère quand la mienne est en train de mourir, lui dire tout ce qu’elle ne m’a pas transmis et que je devrai trouver seule désormais; lui dire aussi toute l’intimité mêlée de défiance que j’éprouve pour mon bébé et qui me fait peur, me noue les tripes; lui dire encore que je n’ai plus souvenir d’une telle intimité avec ma mère aujourd’hui que je suis adulte, et que ça aussi, ça me rend malade. »
Avec beaucoup de pudeur, mais sans rien cacher des tourments et des conflits intérieurs qui agitent la narratrice et les membres de sa famille, Charlotte Pons nous offre un roman fort, chargé d’émotions, sans oublier de distiller quelques surprises de taille tout au long de son récit. Bref, une entrée en littérature réussie !

Parmi les miens
Charlotte Pons
Éditions Flammarion
Roman
192 p., 18 €
EAN : 9782081414150
Paru en août 2017

Où?
Le roman se déroule en France, dans une ville au bord d’un lac, dans un chalet situé sur les hauteurs et dans une grande ville située à quelques 150 km. On y évoque aussi la Norvège et l’Allemagne.

Quand?
L’action se situe de nos jours avec des reminiscences à l’époque de la seconde guerre mondiale.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Il y a peu de choses que je n’acceptais pas venant de maman. La voir mourir en faisait partie. » Quand le médecin leur annonce que leur mère est vivante mais en état de mort cérébrale, Manon laisse échapper qu’elle préfèrerait qu’elle meure. C’est trop tôt pour y penser, lui répondent sèchement Adèle et Gabriel.
Délaissant mari et enfant, Manon décide de s’installer parmi les siens. Au cœur de cette fratrie grandie et éparpillée, elle découvre ce qu’il reste, dans leurs relations d’adultes, des enfants qu’ils ont été. Et tandis qu’alentour les montagnes menacent de s’effondrer, les secrets de famille refont surface. Qui était vraiment cette mère dont ils n’ont pas tous le même souvenir?
Charlotte Pons écrit une tragédie ordinaire tout en tension psychologique et révèle un talent fou pour mettre en scène, dans leur vérité nue, les relations familiales.

68 premières fois
Blog Les couleurs de la vie (Anne Leloup)
Romanthé – blog littéraire décalé (Sarah Dupouy)

Autres critiques
Babelio
Le Point (Marie-Sandrine Sgherri)
Livres Hebdo (Léopoldine Leblanc)
Blog Abracada Books
Blog Tombée du ciel
Blog Lis-moi si tu veux
Blog Meelly lit
Blog Passion bouquins
Blog Chronicroqueuse de livres

Les premières pages du livre:
« Il y a peu de choses que je n’acceptais pas venant de maman. La voir mourir en faisait partie. Mais quoi? Penser à maman comme à un légume. Je n’étais jamais aussi désemparée que lorsqu’elle ne me comprenait pas et voilà qu’elle ne m’aurait plus reconnue? — Autant qu’elle meure. J’avais dû le dire à voix haute car dans le regard de mes frère et sœur, j’ai lu l’effroi, j’ai deviné le gouffre qui menaçait toujours de surgir entre nous. Nos liens étaient si ténus. Mais que croyaient-ils ? Que nous avions les épaules pour cela? Affronter l’humanité de notre mère dans ce qu’elle avait de plus vain. Un corps, juste un corps. Qui se dégrade et que l’on maintient en vie coûte que coûte. Je ne pouvais pas, s’agissant de maman, imaginer l’œil vide et mort qu’elle nous jetterait lorsqu’on lui donnerait la becquée, imaginer les soliloques que l’on tiendrait en espérant qu’un mot l’atteigne. Tu m’entends, dis, tu m’entends? Je ne pouvais pas envisager que la peau contre laquelle elle nous serrait enfants en vienne à nous dégoûter. Elle avait ce grain de beauté, là, sur le bras. Lequel déjà? Petite, je le caressais sans cesse. Il y avait des années que je ne l’avais plus touchée. Je l’avais dit à voix haute et c’est là que l’histoire a définitivement tourné court entre Adèle, Gabriel et moi. Que les liens sur lesquels nous tirions depuis l’enfance ont cédé. Que celle-ci, en somme, s’est terminée. »

Extrait
« Au bout du fil, la voix est celle de quelqu’un de blême. J’en reconnais le timbre, celui de ma sœur, pas le ton, paniqué, ni le sens de ce qu’elle dit, improbable: Maman a eu un accident.
Je pense: «Non». Et puis: «Pourquoi pas?». Cela arrive tous les jours, répondre au téléphone et soudain, flancher. Cela arrive tous les jours et ce jour-là, c’est mon tour.
— Elle va bien?
— Viens, on t’attend.
Je les imagine, tous les trois sous la lumière crue des néons de l’hôpital. Adèle, Gabriel et notre père. Leur panique et leur détresse identiques à la mienne. Une bouffée d’amour comme je n’en ai pas ressentie à leur égard depuis longtemps me remue. Le sentiment d’appartenir à quelque chose de bien plus grand que ma personne – une famille, un destin, un monde en marche.
En raccrochant, je bafouille à l’intention de Simon: «Je crois que ma mère est en train de mourir» et sans autre explication ni considération pour l’énormité de ce que je viens de dire, je le plante là, notre fils dans les bras, pour rallier la ville de mon enfance, pied au plancher. Cent cinquante kilomètres, une vingtaine de cigarettes fumées et peut-être autant d’accidents auxquels j’ai échappé. Cent cinquante kilomètres en apnée, jusqu’au parking de l’hôpital où l’urgence qui m’a poussée à appuyer sur l’accélérateur retombe pour laisser place à une trouille qui me paralyse. Les mains crispées sur le volant, encore tout étourdie par le trajet, nauséeuse d’avoir trop fumé, je me concentre pour percevoir un signe – de ma mère, des morts ou
de Dieu que je ne prie jamais –, n’importe quoi qui me dirait «ça ira», mais rien d’autre ne me parvient que les clics et les clacs du moteur encore chaud ou le ronflement de la voie rapide qui passe en dessous. Il me faudra encore dix minutes
avant de parvenir à bouger. »

À propos de l’auteur
Charlotte Pons a passé huit ans au sein d’une rédaction parisienne comme journaliste culture et chef d’édition. Elle a créé en 2016 les ateliers d’écriture «Engrenages & Fictions». Parmi les miens est son premier roman. (Source : Éditions Flammarion)

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