Mon Maître et mon Vainqueur

DESERABLE-Grand-Prix-Academie-francaise

  RL-automne-2021  coup_de_coeur

En deux mots
Le narrateur est convoqué par le juge pour détailler l’affaire qui concerne ses meilleurs amis. En lui racontant la relation entre Tina, Edgar et Vasco, il va cependant faire bien davantage que détailler un fait divers. Car ce rendez-vous entre eros et thanatos est un bijou d’humour grinçant.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

L’ami, la femme, l’amant, le (futur) mari et le juge

Dans son nouveau roman, François-Henri Désérable rassemble les ingrédients du roman à suspens, du roman d’amour et de la quête existentielle. Le tout servi par un style aussi brillant qu’enlevé. On comprend l’Académie Française qui vient de lui décerner son Grand Prix!

Un revolver, un cahier Clairefontaine de 96 pages dans lequel ont été écrits une vingtaine de poèmes rassemblés sous le titre Mon maître et mon vainqueur et des traces de poudre sur les mains. Voilà les indices retrouvés sur Vasco et voilà comment débute cet excellent roman. Le narrateur, convoqué par le juge parce qu’il connaissait particulièrement bien les protagonistes de cette affaire, va répondre aux questions du magistrat et dérouler l’histoire de Vasco, de Tina et d’Edgar.
C’est d’abord l’histoire de Tina qu’il veut entendre. Leur première rencontre s’est faite via une émission de radio durant laquelle la comédienne venait présenter sa pièce. Il avait d’emblée été séduit par sa voix et ses silences. Il avait alors eu envie de la voir sur scène. Et là, malgré une place derrière un pilier, il était tombé sous le charme de ses yeux émeraude. Va alors naître une belle amitié qui va se renforcer au gré de leurs rencontres hebdomadaires.
Les choses vont se gâcher lorsqu’il entraîne Tina dans une soirée et lui présente son ami Vasco qui tombe éperdument amoureux de la belle. Une attirance qui est réciproque et qui va faire fi des conventions et de la promesse faite à Edgar de l’épouser. Car Tina est en couple depuis des années, mère de deux jumeaux et engagée dans les préparatifs d’un mariage qui s’annonce somptueux.
Comme dans les meilleurs vaudevilles, la femme, l’amant et le (futur) mari vont se croiser sous le regard incrédule du narrateur mis dans la confidence.
Dans le bureau du juge, il va confier ce qu’il sait de cette affaire, donnant par la même occasion aux lecteurs des détails plus intimes et livrant des sentiments que la justice n’a pas à connaître.
L’occasion est belle pour que la plume allègre de François-Henri Désérable, qui nous avait déjà séduite dans Un certain M. Piekielny fasse à nouveau merveille. Enlevée et poétique – quelques protagonistes y taquinent la muse et Verlaine va jouer un rôle important dans cette tragi-comédie – ce récit vous fera aussi découvrir quelques trésors de la BnF, reviendra sur la relation Rimbaud et Verlaine et vous proposera quelques sonnets et haïkus, ma foi assez réussis.
Avec cet instant poésie, voici venu le moment de vous dévoiler l’origine du titre de ce nouveau superbe roman. Il est issu du recueil Les chansons pour elle (1891) et intitulé «Es-tu brune ou blonde?»
Es-tu brune ou blonde ?
Sont-ils noirs ou bleus,
Tes yeux ?
Je n’en sais rien mais j’aime leur clarté profonde,
Mais j’adore le désordre de tes cheveux.

Es-tu douce ou dure ?
Est-il sensible ou moqueur,
Ton cœur ?
Je n’en sais rien mais je rends grâce à la nature
D’avoir fait de ton cœur mon maître et mon vainqueur.
Comme l’écrit avec beaucoup d’à-propos Jean-Paul Enthoven dans sa chronique du Point, «on est ici dans le cœur du réacteur passionnel. Avec prose en fusion et phrases à haute valeur émotive ajoutée. Un régal. Tristes sires, stylistes moroses, amateurs de yoga et de sentiments bios s’abstenir.» En d’autres termes, régalez-vous!

Mon maître et mon vainqueur
François-Henri Désérable
Éditions Gallimard
Roman
192 p., 18 €
EAN 9782072900945
Paru le 19/08/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Le cahier, c’était la première chose que m’avait montrée le juge, quand tout à l’heure j’étais entré dans son bureau. Sous la couverture souple et transparente, on pouvait lire au feutre noir : MON MAÎTRE ET MON VAINQUEUR.
Sur les pages suivantes, il y avait des poèmes. Voilà ce qu’on avait retrouvé sur Vasco : le revolver, un cahier noirci d’une vingtaine de poèmes et, plus tard, après expertise balistique, des résidus de poudre sur ses mains.
Voilà ce qu’il en restait, j’ai pensé, de son histoire d’amour. »

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François-Henri Désérable présente Mon maître et mon vainqueur © Production Gallimard

Les premières pages du livre
« 1
J’ai su que cette histoire allait trop loin quand je suis entré dans une armurerie. Voilà ce que plus tard, beaucoup plus tard me confierait Vasco, un jour où nous serions assis, lui et moi, en terrasse d’un café. Ce jour-là donc, je veux dire celui où il est entré dans une armurerie, Vasco avait reçu des menaces, sérieuses au point qu’il avait éprouvé le besoin de se procurer une arme à feu.
C’était un vendredi d’octobre un peu avant midi, à côté de la gare du Nord. En vitrine, en plus des carabines et des armes de poing, Colt, Browning, Beretta, Luger – des noms qui lui étaient familiers, mais dont il n’aurait su dire s’ils renvoyaient à des marques ou des modèles, si beretta par exemple était un nom commun, ou si c’était celui d’une marque, un nom propre passé dans le langage courant –, en vitrine il y avait des armes blanches, dagues, épées, couteaux, poignards et même, me dirait Vasco, un sabre à champagne.
L’armurier était au fond de sa boutique, assis sur un tabouret devant un écran d’ordinateur, un sandwich à la main.
Il a levé la tête : je peux vous aider ?
Voilà, a dit Vasco, je pense m’inscrire dans un club de tir, vous auriez quelque chose à me conseiller ?
Mouais, a marmonné l’armurier, si vous revenez dans un an.
Et il lui a expliqué que ça n’était pas si facile, ça n’était pas comme aux États-Unis où on sortait d’un magasin avec un 9 mm dans un sac en papier comme si on venait de commander une demi-douzaine de donuts, non, en France, il fallait une autorisation, soumise à diverses conditions cumulatives – être majeur et licencié d’un club de tir, ne pas avoir de casier judiciaire, ne pas avoir été admis sans consentement en soins psychiatriques, et cætera. Et puis il fallait adresser sa demande en préfecture, fournir tout un tas de pièces, formulaires, justificatifs, déclarations, certificats, actes, licences, avis, carnets, tout cela pouvait durer des mois, au moins un an et encore, l’a prévenu l’armurier, pas sûr qu’on vous la donne, cette autorisation : vous savez, avec les attentats…
Et si je suis menacé, a objecté Vasco, si je dois me défendre, je fais comment ?
Le mieux, a suggéré l’armurier, c’est une matraque télescopique, celle-ci par exemple. Et il a sorti de la vitrine une matraque noire, en acier nickelé, avec manche en caoutchouc cranté antidérapant – la crème de la crème pour seulement 59 euros 90. Faites voir, a demandé Vasco. Pliée, la matraque mesurait vingt et un centimètres, déployée, elle en faisait cinquante-trois, tout juste de quoi tenir un assaillant à distance.
Entre ça et rien, s’est dit Vasco, et il est sorti avec sa matraque télescopique dans un étui en nylon. Et pendant près d’un mois il ne sortait plus qu’avec sa matraque, avec aussi la boule au ventre, s’attendant à voir débarquer à tout moment en bas de chez lui Edgar avec une batte de base-ball, puisque c’est cela qu’entre autres choses Edgar avait écrit dans son mail : je vais te défoncer à coups de batte.
Ma matraque, ma petite matraque, se rassurait Vasco en la caressant : il suffisait de la tenir par le manche, puis d’exécuter, d’un mouvement vif du poignet, un geste de balancier d’arrière en avant et hop, elle se déployait aussitôt. Ça devenait alors une arme redoutable, un coup dans la mâchoire, avait précisé l’armurier, et l’assaillant n’avait plus qu’à boire de la soupe pendant six mois. Voilà à quoi songeait Vasco quand il songeait à Edgar, de la soupe, viens donc me trouver, et tu vas boire de la soupe pendant six mois.

2
Ah, s’est écrié le juge, ceci explique cela :
Ni Colt ni Luger
Ni Beretta ni Browning
Bois ta soupe Edgar
Encore un haïku, j’ai dit. Vous n’avez qu’à compter les syllabes : cinq, sept, cinq. Dix-sept au total.
Dix-sept syllabes, vous dites ? a demandé le juge qui récitait le haïku à voix basse, en comptant sur ses doigts :
Ni/Colt/ni/Lu/ger (5)
Ni/Be/ret/ta/ni/Bro/wning (7)
Bois/ta/sou/pe/Ed/gar (6)
Le dernier vers, a dit le juge : il compte six syllabes, pas cinq.
Cinq. À cause de l’élision : la voyelle en fin de mot s’efface devant celle qui commence le mot suivant. Le juge est un bon juge, par exemple, en plus d’être une flagornerie est un hexasyllabe : le e de juge s’efface au profit du e de est : Le/ju/ge est/un/bon/juge = six syllabes. Idem avec Bois/ta/sou/pe Ed/gar : le e de soupe s’efface devant le e d’Edgar, le vers compte cinq syllabes et le tercet dix-sept. Mais enfin, je ne suis pas là pour un cours de versification…
En effet, a dit le juge. Puis : Vuibert, apportez-moi le scellé no 1.
Et en attendant que le greffier lui apporte le scellé no 1, le juge s’est allumé une clope. Il m’a demandé si j’en voulais une, mais je ne fumais pas, je n’avais jamais vraiment fumé de ma vie, alors il a fumé seul, le juge, en silence, à la fenêtre entrouverte, le regard perdu au loin vers la fontaine Saint-Michel, les cheveux dans le vent que le vent échevelait ; sa cravate penchait, on aurait dit un poète, et peut-être qu’au fond sa vocation c’était ça : vivre en poète. Peut-être qu’il s’était retrouvé par hasard sur les bancs d’une faculté de droit, par hasard à l’École nationale de la magistrature, plus tout à fait par hasard au palais de justice de Paris, à mener des enquêtes, à éplucher des dossiers, à auditionner des témoins, alors qu’au fond de lui il n’aspirait qu’à être poète, ou plus simplement à jouer au poète, à en prendre la pose, c’est-à-dire à regarder le soleil se coucher sur la Seine en déclamant des sonnets, la cravate de travers.
Voilà à quoi je pensais, pendant que lui pensait aux fleuves impassibles, au prince d’Aquitaine à la tour abolie, à la chair qui est triste, hélas, aux sanglots longs des violons de l’automne, plus prosaïquement à ses gamins qu’il faudrait aller chercher tout à l’heure à l’école, à sa femme qui lui avait demandé de passer au pressing, récupérer sa jupe en cuir noir, aux bas résille, aux jarretières en dentelle qu’il lui arrivait de porter là-dessous ; à rien, peut-être. Il a écrasé sa clope sur l’appui de fenêtre ; la porte s’est ouverte ; le greffier était là.
Vous le reconnaissez ? a demandé le juge.
Sauf erreur de ma part, j’ai dit, il s’agit du greffier.
Le greffier a souri, mais pas le juge.
Pas le juge qui a dit, en montrant le scellé no 1 que lui avait remis le greffier : ça, vous le reconnaissez ?
Comment ne pas le reconnaître ? Je l’avais regardé pendant des heures, j’en avais caressé le canon et la crosse, je l’avais tenu entre les mains avec une infinie précaution. J’avais même mis Vasco en joue, pour plaisanter j’avais appuyé sur la détente, et j’avais entendu le cliquetis que ça fait quand on tire à sec, sans munition, et que le chien vient percuter le barillet. J’aurais pu le reconnaître entre mille.
Alors, a insisté le juge, vous le reconnaissez ?
Et j’aurais pu prétendre que non, que je ne l’avais jamais vu, ce Lefaucheux à six coups de calibre 7 mm, désolé, ça ne me dit rien, j’aurais pu dire, mais je me suis rappelé qu’un peu plus tôt j’avais prêté serment de dire toute la vérité, rien que la vérité, j’avais même levé la main droite, je me suis rappelé que j’étais face au juge, dans le bureau du juge, et le juge n’avait pas l’air d’être là pour rigoler.
Attendez, j’ai dit, faites voir.
Et de nouveau j’ai pu l’examiner de très près, ce revolver, de nouveau j’ai vu, même à travers le sachet en plastique transparent, les poinçons « ELG et étoile », les initiales « JS » frappées sur la face avant du barillet, et bien sûr le numéro de série, le fameux no 14096 qui avait tant affolé l’histoire de la littérature.
J’ai concédé que oui, je le reconnaissais.
Bien, s’est félicité le juge. Continuons à faire le lien entre ce revolver et ce cahier.
Le cahier, c’était la première chose que m’avait montrée le juge, quand tout à l’heure j’étais entré dans son bureau. Un Clairefontaine à grands carreaux, format 21 × 29,7. Quatre-vingt-seize pages dont il ne restait qu’un peu plus de la moitié – le reste avait fini dans ma corbeille. Sous la couverture souple et transparente, on pouvait lire au feutre noir : MON MAÎTRE ET MON VAINQUEUR
Sur les pages suivantes, il y avait des poèmes. Voilà ce qu’on avait retrouvé sur Vasco : le revolver, un cahier noirci d’une vingtaine de poèmes et, plus tard, après expertise balistique, des résidus de poudre sur ses mains. Voilà ce qu’il en restait, j’ai pensé, de son histoire d’amour.
Quelle affaire, j’ai dit. Et si le juge m’avait convoqué, c’est qu’il avait de bonnes raisons de croire que je pouvais l’aider à y voir plus clair. Un véritable casse-tête, m’avait-il avoué : pas de témoins, ou plutôt, s’était-il corrigé, deux cent cinquante témoins dont aucun n’était fiable, car tous, connaissant de près ou de loin la victime, avaient pris son parti, tous accablaient le mis en examen qui n’avait qu’un nom à la bouche : Tina. Vasco répétait en boucle Tina, Tina, Tina, comme si psalmodier son prénom allait la faire revenir. Voyez ça avec Tina, disait Vasco, mais la Tina en question, se désolait le juge, refusait de collaborer à l’enquête, au sujet de laquelle Vasco se contentait d’un laconique : le cahier, tout est dans le cahier, vous n’avez qu’à lire les poèmes.
Alors, avait demandé le juge, vous m’expliquez ?
Je passais pour être le meilleur ami de Vasco. J’étais l’un des amis les plus proches de Tina. Autant dire qu’il attendait beaucoup de moi, le juge. Et moi j’étais d’accord pour lui expliquer ce qu’il voulait, si ça lui chantait je pouvais bien me faire l’exégète d’un recueil de poèmes, mais enfin je l’avais quand même mis en garde, il allait devoir s’armer de patience, tout cela allait prendre du temps. C’était toute une histoire, cette histoire.
Je suis payé pour qu’on m’en raconte, avait dit le juge.
Par quoi je commence ?
Parlez-moi d’elle. Parlez-moi de Tina.

3
Un silence. De Tina j’ai d’abord entendu un silence. On l’avait invitée à la radio un matin pour la promo de sa pièce, l’animateur venait de lui demander si le théâtre ne faisait que reproduire le réel, ou s’il le transcendait pour atteindre une forme d’universel, question à laquelle en retour on n’obtient le plus souvent qu’une réponse éculée – pas le genre de Tina qui avait décidé d’y réfléchir vraiment, comme si elle pesait intérieurement chacun de ses mots.
Résultat, un blanc, un long blanc que l’animateur a comblé comme il pouvait, en rappelant l’heure qu’il était (9 h 17), le nom de la station et celui de son invitée, son âge (vingt-huit ans), sa profession (comédienne), le titre de la pièce (Deux jours et demi à Stuttgart) dont elle partageait l’affiche et qui lui valait une nomination aux Molières (de la révélation féminine) et enfin son sujet (l’ultime rencontre entre Verlaine et Rimbaud, les deux jours et demi qu’ils avaient passés ensemble à Stuttgart en février 1875), avant de reformuler la question (alors, le théâtre, mimétisme ou mimèsis ?)
J’étais chez moi, dans la salle de bains, la radio posée sur la machine à laver, je me brossais les dents et je pouvais entendre distinctement le frou-frou des brins de la brosse sur l’émail de mes dents, je pouvais entendre s’écouler le mince filet d’eau et surtout, surtout les silences de Tina, oui, j’entendais les silences de Tina, et je songeais qu’il faudrait établir une typologie du silence, les décrire puis les classer, du silence suggestif au silence oppressant, du silence solennel au silence désolé, du silence monotone d’un coin de campagne en hiver au silence pieux des fidèles à l’église, du silence éploré des chambres funéraires au silence contemplatif des amants au clair de lune, tous, il faudrait les décrire, jusqu’aux silences radiophoniques de Tina.
Ça a duré comme ça pendant dix minutes d’un silence quasi parfait, seulement interrompu par les questions de l’animateur qui les posait maintenant en s’excusant presque, comme s’il était intimidé par les silences réflexifs de Tina, de longs silences inhabituels à la radio, et dont les relances de l’animateur ne faisaient que redoubler l’intensité. Elle m’avait d’abord intrigué, puis elle m’avait agacé. Elle semblait s’écouter ne rien dire comme d’autres s’écoutent parler. L’animateur a fini par lancer une chanson : Ton héritage, de Benjamin Biolay – je m’en souviens comme si c’était ce matin même, je l’entendais pour la première fois, magnifique, cette chanson, si tu aimes l’automne vermeil merveille rouge sang, ai-je fredonné, ça vous dit quelque chose ? Non ? Bon.
Toujours est-il qu’après la chanson de Biolay Tina s’est mise à parler.
Non pas d’elle, non pas de sa pièce, non pas pour répondre aux questions de l’animateur : elle s’est mise à réciter des poèmes. Combien de temps nous reste-t-il, a demandé Tina, dix minutes, c’est ça ? Alors laissez-moi vous offrir un peu de Verlaine, un peu de Rimbaud, laissez-moi vous réciter des poèmes. Et pendant dix minutes en direct à la radio, à une heure de très grande écoute elle a dit des vers, elle a commencé par un sonnet des Poèmes saturniens, et quand elle a eu fini de réciter celui-là, sans même laisser l’animateur la relancer elle a enchaîné avec un autre poème, de Rimbaud cette fois-ci : Au Cabaret-Vert sur le dernier vers duquel elle a dit écoutez, écoutez la double allitération, en s, en r, la chope immense, avec sa mousse que dorait un rayon de soleil arriéré, écoutez bien, et elle l’a répété, ce vers, en détachant chaque syllabe, en accentuant chaque phonème, et sans transition on a eu droit au Bateau ivre, aux vingt-cinq quatrains scandés de bout en bout comme ils devraient toujours l’être, d’une voix juste et posée, venue non pas des cordes vocales, non pas du frottement de l’air des poumons sur les replis du larynx, mais de plus loin, de plus bas, du cœur, des tripes, du bas-ventre, que sais-je, une voix qui vous fait entendre les clapotements furieux des marées, qui vous fait voir les lichens de soleil et les morves d’azur, les hippocampes noirs, les archipels sidéraux, et pendant qu’on pouvait écouter, sur une station concurrente, un élu local dénoncer un projet de réformes décidé en catimini par une bande d’incapables, véritable coup de rabot qui allait grever les finances des communes, et sur une autre un ministre défendre cette mesure nécessaire dans la conjoncture actuelle pour parvenir à l’équilibre budgétaire, relancer la croissance et retrouver la confiance des ménages, et sur une autre encore un leader syndical mettre en garde le chef du gouvernement qui se disait déterminé à garder le cap et néanmoins désireux de renouer le dialogue social, et sur une autre enfin un imitateur imiter tout ce monde entre deux rires affectés du patron de la matinale, Tina, elle, récitait de la poésie, et moi j’étais là, dans ma salle de bains, adossé au tambour de la machine à laver, et comme un million d’auditeurs ce matin-là je ne respirais plus qu’à la césure, entre deux hémistiches.
Je l’avais trouvée tour à tour artificielle et sincère, poseuse puis touchante, je ne savais pas à quoi m’en tenir, je ne savais pas si j’étais fasciné ou agacé ou les deux à la fois, mais elle m’avait donné envie d’aller la voir, sa pièce. Il ne restait que quelques places de catégorie 4, à trente-huit euros et à « visibilité réduite », et j’ai pensé naïvement qu’elle serait partiellement réduite, la visibilité, dérisoirement réduite, j’ai pensé qu’à ce prix je pourrais voir au moins les deux tiers de la scène et même, pourquoi pas, en prenant la peine de me pencher un peu, la scène tout entière – or ce que j’avais pris pour une mise en garde anodine était un euphémisme, doublé d’une véritable escroquerie : je me suis retrouvé sur un strapontin, derrière un poteau, que dis-je, un pilier, un pilier porteur, énorme, massif, et sans doute que si vous le retiriez, ce pilier, c’était tout l’édifice qui s’écroulait sur lui-même, et à ce moment-là je n’étais pas contre le voir s’écrouler sur les salauds qui me l’avaient vendue, cette place, car j’avais beau me contorsionner, j’avais beau passer mon cou derrière celui de mon voisin, rien. Je n’ai rien vu de Deux jours et demi à Stuttgart. Trente-huit balles, j’ai dit. Et soixante-dix balles d’ostéo. Pour le torticolis.
Autant vous dire qu’en sortant de là je l’avais mauvaise. D’accord, me direz-vous, ça ne m’avait pas empêché de tout entendre, de la première à la dernière réplique – celle, authentique, qu’a eue Verlaine en apprenant la mort de Rimbaud –, mais enfin j’aurais quand même voulu la voir, cette pièce « sensible et haletante » selon Le Point, « d’un réalisme sidérant » (Le Monde), « portée par deux comédiennes au sommet de leur art » (Télérama), avec « la jeune Lou Lampros, magistrale dans le rôle de Rimbaud » (L’Officiel des spectacles) et « la révélation de l’année dans celui de Verlaine » (Elle, qui parlait donc de Tina). Il n’y avait eu d’avis mitigé que celui du Figaro : « Un monument de verbiage à la scénographie sans grâce, à peine sauvé par sa distribution faussement audacieuse (les deux poètes incarnés par deux femmes, quelle idée !) » – phrase hélas un peu trop longue, avaient fait valoir les producteurs de la pièce, pour figurer in extenso sur l’affiche, mais qu’on avait quand même tenu à reproduire partiellement : « Un monument […] ! » (Le Figaro).
C’était marqué comme ça, en lettres capitales, sur l’affiche à l’entrée du théâtre : « UN MONUMENT […] ! » (Le Figaro), et juste au-dessus il y avait le nom de la pièce, et encore au-dessus les visages des deux comédiennes, Lou et Tina, dos à dos, et j’ignore pourquoi, mais j’ai été comme happé par le regard, par les yeux de Tina – des yeux…
Que votre ami, a dit le juge, évoque dans un poème.
mon insomnie
continuelle
la zizanie
perpétuelle
la symphonie
habituelle
de mes nuits :
le vert inouï
de tes yeux
(et en plus ils sont deux)
Pas de doute, j’ai dit, ce sont bien les yeux de Tina, ils sont verts, ils sont deux, pas de doute. Des yeux d’un vert, mon Dieu. Un vert propre à ses yeux : des yeux vert-de-tina. L’Amazonie vue du ciel, disait Vasco, avec un zeste de bleu : l’iris a la vigueur de la houle ; tout est grondement, roulement, tohu-bohu perpétuel où se noie la pupille, comme un navire démâté par l’orage. Et sur l’affiche aussi ils étaient verts, ses yeux, mais d’un vert pâle, un vert délavé d’après la pluie ; elle avait un demi-sourire, un menton carré, légèrement proéminent ; une moustache postiche lui mangeait la moitié du visage.
Et j’aurais pu lui dire, au juge, comment j’étais parvenu, via le producteur de sa pièce que je connaissais plus ou moins, à faire sa rencontre, comment elle et moi étions devenus amis, oui, j’aurais pu lui dire la tendre complicité qui depuis m’unissait à Tina (je ne prétends pas qu’au début je n’avais pas eu envie de coucher avec elle, elle aussi y avait songé quelque temps, disons que l’idée l’avait effleurée, et bien qu’elle n’ait jamais rien laissé entendre en ce sens, j’aime à croire que ce fut le cas, mais elle n’avait aucune intention d’être infidèle à Edgar – et cela va de soi, c’était avant Vasco. Et puis l’envie nous était passée, nous étions parvenus à sublimer ce désir, à fragmenter l’éros pour n’en garder que sa dimension spirituelle – tant mieux : notre amitié valait mieux qu’un corps-à-corps éphémère, et d’une certaine façon elle était déjà de l’amour, et c’est peut-être ça, l’amitié : une forme inachevée de l’amour).
J’aurais pu lui dire tout ça mais ça n’était pas le sujet. Le sujet, c’est que nous avions pris l’habitude de nous voir une fois par semaine, le jeudi après-midi – c’était jour de relâche au théâtre. Nous nous retrouvions à l’Hôtel Particulier, qui présentait le double avantage d’être à deux pas de chez moi et pas trop loin de chez elle : ainsi je n’avais jamais à l’attendre longtemps. Elle disait souffrir depuis plusieurs années d’une pathologie qu’elle craignait irréversible : elle omettait de prendre en compte le temps de trajet. Elle ne partait de chez elle qu’à l’heure où elle était attendue, comme si, d’un claquement de doigts, elle pouvait se retrouver sur le lieu de rendez-vous où elle arrivait en général en retard d’un quart d’heure, parfois plus, jamais moins – elle ratait des trains, elle offusquait des gens, c’est comme ça, mon vieux, il faut t’y faire, disait Tina. Alors quand un jeudi après-midi je lui ai fait savoir que je recevais des amis à dîner samedi soir, qu’il y aurait ce Vasco que je voulais lui présenter, et qu’elle m’a dit j’essaierai de passer (elle avait déjà quelque chose de prévu), il m’a semblé tout naturel qu’il ne fallait pas trop compter sur sa présence parmi nous ce soir-là.

4
Vasco n’aimait que les brunes ou les blondes or les cheveux de Tina tiraient vers le roux – auburn, avec des reflets acajou. Tina n’aimait les garçons qu’aux yeux verts, or ceux de Vasco étaient bleus, avec une touche de marron. Elle n’était pas du tout son genre ; il n’avait jamais été le sien. Ils n’avaient rien pour se plaire ; ils se plurent pourtant, s’aimèrent, souffrirent de s’être aimés, se désaimèrent, souffrirent de s’être désaimés, se retrouvèrent et se quittèrent pour de bon – mais n’allons pas trop vite en besogne.
Il n’avait pas fallu bien longtemps après ça, après sa rencontre avec elle, pour que Vasco m’assaille de questions. Il voulait tout savoir de Tina, un peu comme vous, j’ai dit, qui voulez tout savoir de Vasco. Car elle était venue, finalement. En retard, comme d’habitude, mais elle était venue. Nous en étions au dessert, Vasco s’entretenait de bowling avec Malone, son avocat – qui en ce temps-là n’était pas son avocat, mais un avocat que nous avions pour ami. Et je les écoutais d’une oreille, j’écoutais Vasco lui raconter la seule fois de sa vie où il avait joué au bowling, c’était un mercredi soir à Joinville-le-Pont, un cauchemar, disait Vasco, il se souvenait encore de sa boule qui finissait une fois sur deux dans les rigoles en bordure de la piste, des quilles toujours droites, comme une armée de soldats nains prêts à fondre sur lui, et du zéro humiliant qui s’affichait sur le panneau d’affichage. J’ai vécu des heures outrageantes au bowling de Joinville-le-Pont, disait Vasco quand on a toqué à la porte. C’était Tina.
Un bouquet de jonquilles qu’elle avait dans les mains dissimulait son visage, mais je pouvais voir, de part et d’autre du bouquet, ses cheveux et ses boucles d’oreilles, des boucles immenses ornées de pétales d’hortensia, et qui la faisaient ressembler à une princesse andalouse – à l’idée que Vasco se faisait d’une princesse andalouse, et d’ailleurs c’est comme ça que plus tard il l’appellerait, ma princesse andalouse, il dirait. Tiens, c’est pour toi, m’a dit Tina ; alors j’ai mis les fleurs dans un vase pendant qu’elle s’excusait du retard, elle arrivait d’une autre soirée, elle avait un peu picolé, est-ce que j’avais du champagne ? Je lui ai servi une coupe, elle a trinqué avec nous, je ne sais plus de quoi nous avons parlé, je me souviens que nous l’écoutions sans rien dire, Vasco surtout qui semblait fasciné : il la regardait avec un sourire un peu niais, droit dans les yeux, comme s’il voulait vivre là où portait son regard. Je te promets s’échappait d’un tourne-disque, mais le vinyle était rayé, et la voix de Johnny butait sur le mot couche de « Je te promets le ciel au-dessus de ta couche » – couche, couche, couche, bégayait Johnny, alors Tina s’est levée, elle a soulevé la pointe du tourne-disque, et comme il n’y avait plus de musique… »

Extraits
« Le ravissement à deux acceptions: celle d’enchantement, de plaisir vif, mais aussi celle d’enlèvement, de rapt. Et c’est précisément cela que depuis quelques temps Tina éprouvait, le sentiment d’être enlevée à sa propre vie: celle d’une femme qui aimait un homme qui lui était fidèle, et qu’elle allait épouser. Elle avait vu Vasco trop souvent, à des intervalles trop rapprochés, elle était maintenant sur le point d’être foutue, c’est elle qui disait ça, je suis à ça, disait-elle en rapprochant son pouce de son index, d’être foutue – sa façon de lui dire sans le dire qu’elle commençait à l’aimer. Elle s’en voulait, mais moi je crois qu’elle n’aurait pas dû s’en vouloir: on ne choisit pas de tomber amoureux, on le fait toujours malgré soi. Elle était, disait-elle, une grenade, une putain de grenade dégoupillée entre ses jambes, il était encore temps pour lui de les prendre à son coup, parce qu’entre elle et lui il n’y avait pas de lendemains, et sans lendemains, elle explosait.
Or d’ici quelques mois elle allait se marier, elle aimait son mari, elle ne voulait ni ne pouvait aimer un autre homme, il pouvait comprendre, non? Mais Vasco ne comprenait pas, il ne comprenait rien, Vasco, il ne voyait pas qu’il y avait, dans l’exubérance, dans l’allégresse endiablée de Tina, dans cette façon qu’elle avait de se dévoiler sans pudeur, de se livrer sans réserve à qui croisait son chemin, amis intimes ou parfait inconnus, dans l’illusion qu’elle leur donnait de tout leur donner, il ne voyait pas qu’il y avait là un moyen de mieux leur dérober l’essentiel: son tumulte intérieur, ses fêlures, l’insondable gouffre dans quoi s’engouffrait son immense solitude. p. 62-63

Elle et lui se connaissaient depuis bientôt deux mois maintenant et j’étais devenu le confident de l’un et le confesseur de l’autre, l’historiographe de leur amour: car c’était bien d’amour, qu’il s’agissait — des vertiges enivrants de l’amour en ses débuts: les veilles des jours où ils devaient se voir leur étaient délectables par les lendemains qu’elles promettaient, et les lendemains des jours où ils s’étaient vus par les souvenirs de la veille. Et si Vasco s’employait à rester léger, vaguement indifférent, feignant de n’éprouver pour Tina qu’un désir incertain, tout, dans l’inflexion, dans le modelé de sa voix s’altérait quand il me parlait d’elle — or elle était son unique sujet de conversation, sa seule obsession, il n’avait à la bouche que le prénom de Tina dont ce jour-là c’était l’anniversaire. p. 66

À propos de l’auteur
DESERABLE_francois_henriFrançois-Henri Désérable © Photo Claire Désérable

François-Henri Désérable est l’auteur de trois livres aux Éditions Gallimard, dont Évariste et Un certain M. Piekielny. Dans Mon maître et mon vainqueur, roman virevoltant, il laisse percevoir une connaissance sensible des tourments amoureux. (Source: Éditions Gallimard)

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Requiem pour une apache

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En deux mots:
L’hôtel tenu par Jésus est menacé de fermeture. Mais les clients solidaires décident de ne pas se laisser faire. Ils ont beau être tous des cabossés de la vie, ils n’en font pas moins preuve d’une belle énergie et d’une solidarité sans failles. Le combat continue…

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

L’hôtel des cabossés de la vie

Avec Requiem pour une apache Gilles Marchand confirme son grand talent en nous offrant une fable poétique et politique autour d’un hôtel menacé de fermeture et défendu par ses pensionnaires.

Fable poétique et politique, ce nouveau roman de Gilles Marchand vient confirmer la place à part qu’occupe le romancier dans le paysage de la littérature française contemporaine. Son écriture très originale, empreinte de poésie, d’humour et de fantaisie n’est pas sans rappeler Boris Vian. Une bouche sans personne et Un funambule sur le sable, ses deux premiers romans écrits en solo, ont en commun avec Requiem pour une apache de nous offrir toute une galerie de personnages auxquels on va très vite s’attacher, à commencer par Jolene.
Quand cette caissière de supermarché pousse la porte de l’hôtel tenu par Jésus, elle vient de perdre son travail, mais pas son énergie. Et si, dès le titre, le lecteur est prévenu que cette apache aura droit à un requiem, on aura droit d’abord à un joyeux combat mené par une troupe de cabossés de la vie riches d’une profonde humanité. Au pays des utopies il n’y a pas de vaine bataille!
Au cet de cet «établissement qui ne respirait pas le grand luxe», les clients ont établi des règles de vie commune proches d’une phalanstère et se retrouvent, par exemple, dans la grande salle «tous les soirs, été comme hiver, du lundi au dimanche». L’occasion de faire plus ample connaissance avec cette troupe hétéroclite.
Commençons par Wild Elo, le pseudonyme du narrateur qui avait connu son heure de gloire dans les années 1970. «Les gens débordaient d’amour et de drogue, on militait, on draguait et on chantait. Sur scène une véritable communion avec les spectateurs.» Mais désormais son public a déserté les salles et il est classé au rang des ringards, ce qui ne l’empêche pas de composer et de se produire dans la grande salle. Autour de lui, Marie-Claire, une représentante en encyclopédies qui continue à croire en sa mission alors qu’à l’heure d’internet plus personne ne semble vouloir s’encombrer de ces lourds volumes. Et que dire de ce couple passé par la case prison et qui rêve d’une gloire à la Bonnie et Clyde. Pour ce faire, ils ne cessent de raconter leurs exploits passés. Pour faire bonne mesure, on ajoutera un ancien catcheur. Antonin, Marcel, Joséphine et les autres vont se battre pour leur hôtel menacé de fermeture et leur dignité, tout en se livrant à de superbes digressions qui, avec un humour teinté de mélancolie, vont nous enrichir de dizaine d’histoires… Celle du contrôleur du service de gaz faisant figure de running gag. Mais n’en disons pas davantage!
Sur une bande son signée des Beatles, des Doors ou encore de Dolly Parton, Gilles Marchand réussit à faire rimer nostalgie et poésie, humanité et combativité, amitié et solidarité. Autrement dit, voilà le roman idéal en ces temps troublés.

Requiem pour une apache
Gilles Marchand
Éditions Aux Forges de Vulcain
Roman
Traduit de l’anglais (États-Unis) par
410 p., 20 €
EAN 9782373050905
Paru le 21/08/2020

Où?
Le roman se déroule en France, dans une ville qui n’est pas précisément située.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
La sortie de Requiem pour une apache de Gilles Marchand marque les dix ans des éditions Aux forges de Vulcain. Dix ans, pour une maison d’édition, c’est peu, mais c’est assez pour mesurer le chemin parcouru et je ne pouvais rêver d’un texte plus symbolique pour cette date. Car une grande partie du chemin qu’ont parcouru les forges de Vulcain l’a été grâce à Gilles. Je l’ai rencontré au salon du livre 2015. Il avait aimé un roman des forges, et lu un entretien où j’expliquais comment je travaillais. Il avait un manuscrit sous le coude. Plusieurs personnes lui avaient dit : c’est un bon texte, mais quelque chose, dedans, ne fonctionne pas. Il me l’a confié, me disant que je semblais être la bonne personne pour l’épauler. Je lis le texte et lui demande de me dire ce qu’il a voulu raconter avec ce roman. Et là, il me raconte une histoire qui me touche et m’émeut, et je lui dis, ce n’est pas l’histoire que j’ai lue. Il sourit, reprend son manuscrit, revient quelques semaines après. Le texte était désormais parfait. C’était Une bouche sans personne. Ce roman fut comme l’occasion d’une renaissance pour les forges. Elena Vieillard, notre graphiste, réinventa, pour ce livre, nos couvertures. Et ces nouvelles couvertures plurent. Et ce beau texte, dans ce nouvel écrin, plut. Je dois beaucoup à Gilles, car il a eu du succès (c’est utile le succès, cela permet d’atteindre nos dix ans !), mais aussi parce qu’il m’a permis d’établir, une règle, la règle des forges, de ne pas publier que des textes, mais de publier aussi des personnes, de les encourager à aspirer à l’idéal, puis de les aider à atteindre cet idéal, titre à titre, en construisant une œuvre. Requiem pour une apache est le troisième roman de Gilles Marchand, c’est un livre manifeste pour les forges, une ode à l’amitié, à la solidarité, à l’idéalisme et au réalisme, un texte poétique et politique. C’est un texte qui dit beaucoup de notre époque et de notre destin collectif. Dans Une bouche sans personne, Gilles explorait ce qui reste en nous de notre passé, dans Un funambule sur le sable il montrait le sort fait à une personne différente. Dans Requiem pour une apache, on retrouve son humour, sa mélancolie, mais son écriture prend une amplitude nouvelle, en dressant un grand portrait des invisibles, de celles et ceux qui font tourner la société. Trois romans : le passé, le présent, et désormais: l’avenir.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Mémo Émoi
Blog Domi C Lire
Blog Carobookine

Les premières pages du livre
https://www.actualitte.com/premiers-chapitres/extrait/requiem-pour-une-apache-gilles-marchand/7562
« Il aurait fallu commencer par le début mais le début, on l’a oublié. Ça a démarré bien avant nous. Et bien avant elle.
Rome ne s’est pas faite en un jour, la légende de Jolene non plus. On la présente aujourd’hui comme la meneuse d’une troupe d’insurgés. Plutôt que d’insurgés, ça tenait davantage d’une cour des Miracles contemporaine accueillant les trop maigres, les trop gros, les trop petits ou trop grands, les trop ceci ou trop cela, les roux, les Arabes, les Noirs et les Chinois.
Mais cette histoire n’aurait certainement jamais existé si les termes utilisés avaient été ceux-là. Parce que ce n’est pas les « Chinois », les « Arabes » ou les « trop gros » qu’on les appelait… Dans la réalité, elle était entourée par les chinetoques, les bougnoules et les bamboulas, les youpins, les gros tas et les boudins, les sacs d’os, les Poil de carotte, les nabots et les avortons, les salopes et les pétasses, les gouines et les pédés, les garçons manqués, les efféminés, les ploucs et les bouseux, les mongoliens et les débiles, les crânes d’œuf et les Queue-de-rat, les rastaquouères, les bâtards, les anciens taulards, les nouveaux crevards et les néoclochards, les boiteux, les bigleux, les neuneus, les peureux, les pas sérieux. Les vieux. Ceux qu’on ne veut plus, les rebuts de la société, les inutiles. Ceux qui n’ont plus rien à nous apprendre, qu’on n’écoute plus, qu’on ne veut plus entendre. Les pas comme il faut, les mal élevés, les malhabiles, les mal finis, les mal foutus, les malades, les bancals. Les sourdingues, les doux dingues et les baltringues.
Tous ceux qui prennent trop de place, qui ne rapportent pas assez d’argent, qui ne sont pas faits du bon bois, pas du bon moule, qui n’ont pas la taille standard. Entrée des artistes, sortie à l’hospice. Et sans un bruit. On ne veut pas vous entendre, on ne veut pas vous voir, on veut vous oublier. Surtout vous oublier. Faire semblant que vous n’existez pas, que vous n’avez jamais existé, que vous n’existerez jamais.
Cette drôle de troupe avait fini par rassembler tous ceux qui avaient, un jour ou l’autre, été insultés pour ce qu’ils représentaient. Jolene leur a donné une voix. La sienne.

1
On a écrit beaucoup de choses sur elle, on l’a comparée à Marianne et à Louise Michel, on en a fait une espèce d’héroïne née pour défendre la veuve et l’opprimé ou, selon le point de vue, une dangereuse anarchiste prête à embrocher du bourgeois.
La Jolene que j’ai fréquentée tenait des deux.
Mais de loin.
Nous sommes une petite dizaine de personnes à l’avoir connue de près. Certes, sur une courte période : quelques semaines à peine qui nous ont marqués à jamais.

Jolene.
C’est nous qui avions choisi son surnom.
Elle apparaissait, mettait une pièce dans le juke-box et la chanson de Dolly Parton résonnait dans toute la salle. Jolene. Un prénom d’ailleurs pour une inconnue venue d’ailleurs.
Jolene. Assez grande, brune, pantalon large, gros pull en laine, lunettes aux verres épais, une pièce sur le comptoir pour un café ou une bière selon l’heure. Pas une parole inutile, pas un sourire qui ne sert à rien. Mais un s’il vous plaît et un merci.
Jolene, un surnom qui ne plaisante pas. Après tout, dans sa chanson, Dolly Parton la supplie de lui laisser son homme. « Allez Jolene, tu peux prendre celui que tu veux, on le sait bien, celui-ci, moi je l’aime, alors laisse-le-moi. » L’histoire ne dit pas si Jolene part avec sa proie ou pas, mais Dolly n’avait pas l’air très sûre de son coup, ce qui peut se comprendre vu les circonstances : elle aurait écrit cette chanson pour garder son mari, qui fantasmait sur une jeune et séduisante employée de banque.
Notre Jolene ne ressemblait pas à l’idée qu’on se fait d’une employée de banque. Elle n’était ni jeune ni séduisante.
On a écrit qu’elle était d’une beauté incroyable. Cela fait partie des inventions qui ont commencé à circuler dans les semaines qui ont suivi les événements. Je sais bien comment la légende fonctionne. On exige de nos héros qu’ils soient beaux. Je ne sais pas dans quelle mesure c’est légitime. On a dit qu’elle était grande, qu’elle était blonde, qu’elle avait de grands yeux bleus, une poitrine arrogante. Oui, « une poitrine arrogante ». C’était la manière élégante que le journaliste avait trouvée pour signifier qu’elle avait des gros seins. Parce qu’il est tout à fait évident que cet élément anatomique était primordial. Quitte à avoir une héroïne, autant qu’elle ait des seins arrogants et des jambes interminables.
Mais non.
Des rondeurs, des lunettes, un nez qui n’avait rien d’aquilin. Mal coiffée. Vraiment mal coiffée et non « savamment mal coiffée ». Pas de quoi faire rêver un directeur de casting, pas de quoi mouler un buste de Marianne d’hôtel de ville.
Je ne blâme pas les journalistes : nous avons tous fini par la trouver belle. Si l’un de nous devait la décrire aujourd’hui, il parlerait de son allure, de son accent, de la manière qu’elle avait de se tenir droite face à ceux qui se mettaient en travers de sa route. Elle nous impressionnait tous et nous avons fini par la trouver belle. Si un jour une actrice devait incarner son rôle, la production imposerait certainement une de ces vedettes au physique irréprochable. Ce serait un mauvais choix. On passerait à côté du personnage. C’est dans l’épreuve qu’elle s’est transformée, transfigurée. Elle était le produit d’une lutte. C’est comme si elle avait été éteinte et s’était allumée d’un coup d’un seul.
Elle ne se confiait pas facilement. Elle était comme une bête méfiante qu’il a fallu apprivoiser. À moins que ce ne soit elle qui nous ait apprivoisés. On ne sait jamais qui apprivoise qui.
Au cours de ces semaines, elle s’est livrée par bribes, peu convaincue de l’intérêt de son passé. J’ai pu reconstituer cette petite vie semblable à des milliers d’autres. Elle la trouvait sans importance et s’excusait presque de me raconter ça.
Pour elle, l’Histoire c’était pour les Vercingétorix ou les Napoléon, enfin les gens connus et surtout les hommes. Et aussi un peu Jeanne d’Arc. Jolene, elle venait de nulle part et avait eu une vie de rien. Comme ses parents, comme ses voisins, comme les gens de son quartier, comme tout le monde ou presque.
Elle était fille unique, c’était bien assez pour ses parents. Ils le lui avaient souvent répété. C’était pas méchant, c’était leur manière de gonfler les joues et de souffler, une façon de dire qu’ils étaient fatigués. Sa mère était femme de ménage, elle partait tôt le matin et rentrait tard le soir, épuisée, moulue. Elle se plaignait de son dos, elle se plaignait de ses genoux, elle se plaignait de ne jamais prendre de vacances, elle se plaignait de ne rien comprendre aux devoirs de sa fille, elle se plaignait de son mari qui ne l’aidait pas dans ses tâches domestiques.
Ils vivaient au cinquième étage d’un immeuble décrépit dont on avait du mal à imaginer qu’il ait pu un jour être neuf. Les murs s’écaillaient, la rambarde de l’escalier tremblait, les fenêtres se fendaient, les cafards se marraient. Ce n’était pas sale, ce n’était même pas insalubre. C’était vieux. Tout simplement vieux. Ils rêvaient parfois de partir loin. Vers le sud, toujours vers le sud. À cause de Nino Ferrer. La mère de Jolene adorait son Sud qui ressemblait à la Louisiane et à l’Italie. Elle ne connaissait ni la Louisiane ni l’Italie, mais elle faisait confiance à Nino. C’était également le surnom qu’elle avait donné à son mari.
Lui était peintre en bâtiment. Et pas n’importe quel bâtiment. La tour Eiffel. De quoi en boucher un coin à pas mal de monde et surtout aux copines et aux copains de Jolene : « Mon père, il peint la tour Eiffel, alors ta gueule. » Certainement la phrase qu’elle a le plus prononcée durant son enfance. Surtout à partir du moment où le père en question a commencé à boire. « Il boit peut-être, mais il peint la tour Eiffel, alors ta gueule. » Il n’y avait rien à répondre à cela. Il peignait la tour Eiffel. Alors ta gueule. Il n’y avait pas tant de monde que ça qui pouvait se vanter d’être monté là-haut, d’avoir sorti un pot de peinture et un pinceau et d’avoir passé une couche ou deux sur la dame de Fer. Alors ta gueule. C’est vrai que parfois, il buvait un peu trop, c’est vrai également qu’il ne marchait pas toujours droit, mais là-haut, dans le ciel, là, plus haut que les oiseaux, il peignait comme un as, alors ta gueule. Il se levait plus tôt que tout le monde, il traversait la ville, on lui donnait une corde et il escaladait, il emmerdait personne, il faisait pas d’histoires, il avait pas le vertige, il peignait un pilier, un autre, un autre et encore un autre, et il montait. Parce que la tour Eiffel, elle mesure plus de trois cent vingt mètres, alors ta gueule avec tes réflexions comme quoi le père de Jolene y marchait pas bien droit.
Il marchait peut-être pas bien droit mais il marchait haut.
Et il aimait sa fille. Mal, mais il l’aimait.
Il lui racontait des histoires de tour Eiffel et de peinture. Elle était incollable sur le fer puddlé et l’oxydation, elle disait que sans sa peinture la Tour s’effondrerait… Le seul moment de gloire de sa scolarité eut lieu au cours d’un exposé sur la tour Eiffel. Elle avait expliqué qu’il y avait trois nuances de couleurs – de la plus claire, en haut, à la plus sombre, en bas – pour des raisons de perspective, même si elle n’avait pas bien compris le mot. Elle avait raconté à la classe que là-haut ça bougeait sévère et qu’il ne fallait pas avoir peur parce qu’on était bien obligé de la repeindre, la Tour. À la main, toujours à la main, Eiffel, il était très fort pour construire des tours mais il n’avait pas inventé de machine pour les repeindre. Faut dire qu’il comptait la démolir, c’est peut-être pour ça. On avait même changé de couleur, au début elle n’était pas comme ça, elle était « rouge Venise ». La mère de Jolene, c’était sa couleur préférée, elle ne voyait pas trop à quoi ça pouvait ressembler, mais Venise c’était non seulement dans le Sud mais en plus en Italie, alors, pour Nino, elle avait décidé que c’était celle-là sa préférée. Son père, il estimait que la tour Eiffel, elle n’avait rien à voir avec l’Italie, alors il ne voyait pas pourquoi elle aurait une couleur italienne et puis le Nino, il commençait à l’emmerder à coller des rêves impossibles à sa femme. Lui, celle qu’il préférait c’était la « rouge-brun », la première couche qu’il y avait posée. C’était en 1954. Après ils sont passés au « brun tour Eiffel », c’était en 1968 et il n’y travaillait déjà plus. S’il avait eu la possibilité de choisir, il aurait carrément tenté autre chose, pourquoi pas couleur argent ou carrément en or, quelque chose entre Versailles, le Grand Palais et la quincaillerie du coin de la rue qui avait des inox rutilants.
Quand elle parlait de son père, Jolene avait les larmes aux yeux. Je crois bien que c’étaient les rares occasions où je la voyais le regard humide.
« C’était pas vraiment un exposé, tu sais. Personne m’avait rien demandé. C’était le maître qui voulait qu’on apprenne la poésie de Maurice Carême :
Mais oui je suis une girafe,
M’a raconté la tour Eiffel,
Et si ma tête est dans le ciel,
C’est pour mieux brouter les nuages,
Car ils me rendent éternelle.

« Me souviens plus de la suite, mais je me souviens que je trouvais ça complètement débile. Je crois bien que c’est pour ça que j’ai pris la parole pour dire que le p’tit père Carême, il était bien gentil mais que, pour qu’elle broute les nuages, la girafe, il fallait qu’il y ait une armée de peintres pour s’en occuper. Mon père, il disait qu’y avait qu’Apollinaire qui savait parler de la tour Eiffel : “Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin.” C’était peut-être parce que le livre s’appelait Alcools que c’était son préféré, j’ai jamais trop su. »
Mais cette armée a fini par renvoyer un de ses soldats à la maison. Même harnachés, même avec les filets de protection, on préférait que les ouvriers soient sobres. Et le père de Jolene, ça commençait à se voir qu’il biberonnait du matin au soir. Un jour, il est rentré du travail ivre mort. On voulait plus de lui sur la Tour, on voulait plus de lui dans l’entreprise, on voulait plus de lui. Il a pris une bouteille de vin rouge, l’a bue au goulot, assis sur le canapé. Sa femme lui disait de pas se mettre dans cet état, qu’il allait retrouver du travail, qu’il devait y avoir une erreur, qu’il connaissait la Tour comme personne et qu’il savait même le truc de la perspective et des couleurs claires et foncées. Mais il a rien voulu savoir. Il a fini sa bouteille. Et une autre.
Le lendemain, il a recommencé. Jusque-là personne ne l’avait vraiment considéré comme un alcoolique. C’était pas tellement un mot qu’était utilisé dans le quartier. On disait qu’il buvait. Un peu comme tout le monde, en somme. Et puis il peignait la tour Eiffel, alors ta gueule. Sauf que là, il ne la peignait plus. Mais alors plus du tout. Il n’avait plus de boulot, plus de pinceau, plus de pot avec de la peinture rouge-brun à l’intérieur. Et il traînait toute la journée au café du coin où son ardoise s’allongeait et où il n’était pas toujours aimable.
Le soir, il n’était plus en état de raconter des histoires de tour Eiffel à Jolene. Il n’était plus en état de rien. Il se couchait et ronflait. Parfois il faisait un scandale, mais on ne comprenait plus très bien tous ses mots parce que sa bouche était toute pâteuse et les consonnes le fatiguaient.
Contrairement à ce que certains ont raconté par la suite, Jolene n’a jamais été battue par son père. Cela ne fait pas pour autant d’elle une enfant gâtée, mais son père n’a jamais levé la main ni sur elle ni sur sa mère. Il buvait, il chancelait, il en voulait à la terre entière, mais il ne frappait personne. Il crachait des postillons lourdement chargés en alcool, ça c’est exact. Et Jolene ne pouvait plus dire qu’il peignait la tour Eiffel. Il ne peignait plus rien.
Sa santé s’est très vite dégradée. Il toussait, se cognait, tombait, avait du mal à respirer. Un médecin est venu plusieurs fois, mais il ne pouvait rien faire. « Faut arrêter de boire. » Mais il n’avait pas envie d’arrêter de boire, il avait toujours bu. « Parce qu’en France, on boit, monsieur, et qu’ici on est en France. Si j’étais américain, je boirais du Coca-Cola et je mâcherais des chewing-gums mais je suis français, alors je bois du vin rouge. » Le médecin hochait la tête, il avait l’habitude. C’était une sorte de tradition dans le quartier. Il faisait le tour des foies tous les jours et continuait à expliquer à chacun que le vin rouge avait beau être une belle tradition bien de chez nous, il nous tuait à coup sûr si on faisait pas gaffe. Peut-être que le message serait mieux passé si lui-même n’avait pas empesté l’alcool du matin au soir. Mais il les aimait ses patients, alors il fallait bien trinquer. « À votre santé. » Il faisait ce qu’il pouvait.
Un matin, Nino ne s’est pas réveillé. Pourtant, il respirait encore et Jolene a tout essayé, elle lui a parlé de la tour Eiffel, lui a récité par cœur sa poésie de Maurice Carême, plusieurs fois. Et elle a prié Marie et Jésus en leur demandant de réveiller son papa. Mais ou la ligne était occupée ou ils aimaient pas Maurice Carême, ce qu’elle pouvait bien comprendre, ou alors ils voulaient le punir à cause du vin rouge, toujours est-il qu’il ne se réveillait pas. Le médecin est revenu et a dit qu’il fallait l’amener à l’hôpital.
«C’était pas joli ce qui s’est passé à l’hôpital. Il a même pas pu dire au revoir.»
Jolene avait eu les yeux vides en prononçant cette phrase. Ils avaient séché.
« On est rentrées avec maman. Elle s’est occupée des papiers. Et on a jeté les bouteilles vides et les pleines. Y en avait partout, dans la cuisine, sous le lit, dans les placards. Au pied du fauteuil, même dans ma chambre. On a passé une semaine à pleurer, tout le temps. Je suis pas allée à l’école. Je voulais pas qu’on se moque de mon père et j’étais en colère.
« Lorsque j’y suis retournée, j’étais prête à me battre, vraiment, je crois même que je le voulais, que j’attendais que ça, que quelqu’un ose traiter mon père d’alcoolique. Mais il s’est rien passé. Rien de rien. Le maître a été gentil avec moi, il m’a dit que si j’avais besoin de quelque chose, je devais lui dire. Moi, je savais pas de quoi je pouvais avoir besoin à part mon papa. Les autres enfants, ils disaient rien, je crois qu’ils m’évitaient et ça m’a coupé l’envie de me battre, mais j’étais quand même en colère. J’ai fini l’année comme ça, sans rien faire. J’allais en classe, j’attendais que ça passe et je rentrais chez moi le soir, tous les soirs. J’avais pas envie de me faire des amies, de toute façon, j’en avais jamais vraiment eu. C’était pas grave, j’attendais d’avoir l’âge de trouver un boulot.
«Je suis allée sur sa tombe, mais il était pas plus bavard que Jésus ou Marie. Alors je comprenais pas bien pourquoi on l’avait mis là. Je me sentais obligée d’y aller au moins une fois par semaine et il se passait jamais rien. C’est pour ça que j’aime pas les cimetières, ça crée des obligations et ça sert à rien. On a pas le droit d’abandonner nos morts alors que c’est eux qui nous ont abandonnés.»

2
Elle a continué à aller à l’école, laissant passer le temps, sans amis ni ennemis. On la laissait tranquille parce qu’on ne savait pas trop quoi en faire et qu’elle n’était pas très aimable. On ne l’invitait pas aux anniversaires, on la choisissait en dernier lorsqu’il fallait former des équipes en cours de sport ou pour la préparation d’un exposé et on avait toujours peur qu’elle se mette en colère.
Elle a fini par devenir transparente, comme une ombre vaguement menaçante que l’on préfère ignorer.
Arrivée au collège, nouvel établissement, nouveaux camarades, mais rien à faire, le regard ne s’accrochait pas sur elle. Ni les autres élèves ni les professeurs ne semblaient savoir qui elle était. Lorsqu’ils faisaient l’appel, les enseignants levaient la tête comme s’ils la découvraient pour la première fois… et l’oubliaient jusqu’à l’appel suivant. Ses résultats n’étaient pas bons, elle n’était douée en rien. Le français la berçait, les mathématiques l’endormaient, l’histoire-géo la somnolait, le sport la sportait mal.
On lui avait proposé de redoubler, elle n’avait pas d’avis. Sa mère non plus. On lui avait conseillé de prendre des cours de soutien. Elle n’avait pas d’avis. Sa mère non plus. C’était trop cher, alors elle avait redoublé. Cela n’avait rien changé. L’année suivante n’avait pas été meilleure et elles n’avaient toujours pas les moyens de payer un professeur en dehors de l’école.
Sa mère pleurait. Tous les soirs, elle pleurait et elle écoutait Nino Ferrer et elle repleurait. Elle disait que c’était pas juste qu’on lui ait volé son Nino à elle avant qu’il l’amène dans le Sud. Jolene, elle, savait bien que son père n’aurait pas aimé le Sud. Il n’y a pas de tour Eiffel dans le Sud. Tout juste une tour de Pise, et elle est même pas droite. Et toute blanche. Cela dit, c’est vrai que le blanc c’est salissant et qu’elle aurait besoin d’un petit coup de frais. Mais c’était pas pareil, pas la même échelle, il n’y aurait jamais de « blanc tour de Pise ».
Son père avait voulu qu’elle fasse des études. C’était très bien de monter en haut de la tour Eiffel, mais il espérait mieux pour sa fille. Il ne savait pas exactement ce qu’elle pourrait devenir mais au minimum vendeuse et puis un jour pourquoi pas avoir sa propre boutique. Il lui avait fait réciter ses tables des centaines de fois. Tous les soirs, une table. Il fallait qu’elle sache compter tout et tout le temps. Combien de pommes dans le saladier ? Et si j’en enlève une ? Et si j’en coupe une en quatre et que j’en laisse juste un quartier ? Y a pas à dire, ça lui a bien servi pour sa caisse. Au début, elle faisait tous les comptes de tête. Mais ça ne plaisait pas aux clients. Et encore moins au patron. Trop de risques d’erreurs. Et puis les machines, elles sont là pour ça, alors ça ne servait à rien de s’esquinter le cerveau, fallait l’économiser.
Alors elle l’a économisé, son cerveau. À force de l’économiser, on finit par perdre le mode d’emploi, on ne sait plus bien le rallumer, on ne sait plus bien dans quel sens ça se tient.

3
Si Jolene était déjà perdue, si sa présence même ressemblait davantage à une absence, il y avait quelque chose en elle qui refusait de s’éteindre. L’orgueil d’être la fille d’un peintre de la tour Eiffel ne l’avait pas quittée. Elle ne cherchait plus à griffer, mais sa colère n’avait pas disparu et surgissait sans qu’elle y prenne garde. Pour un détail, la remarque en trop, le petit geste indélicat ou le mauvais regard. Elle s’était battue à deux ou trois reprises. « Pour des broutilles. » Pour exister.
Alors qu’elle marchait dans la rue, elle avait entendu quelqu’un qui se moquait d’elle, de son pull ou de son blouson, elle ne s’en souvenait plus. « Ils étaient trois. Deux filles et un garçon, habillés bien à la mode comme il faut. Et moi je passais, j’avais rien demandé, je demandais jamais rien, je m’en foutais d’eux, je les avais même pas vus. Là, ils me demandent si je suis bien dans mes sacs à patates. Je me suis arrêtée parce que j’étais pas habituée à ce qu’on me parle dans la rue. Pourquoi ils me parlaient de mes habits alors que même moi j’avais pas d’avis sur mes vêtements ? Je leur ai demandé de répéter et ils m’ont traitée de boudin. C’est le mec qui a dit ça. Pour faire le malin devant ses copines, je pense. Alors je lui ai donné une gifle. Ils l’avaient pas vue venir, j’ai cru que le mec allait pleurer. Les deux filles aussi, elles sont restées sans voix mais elles continuaient à mâcher leurs chewing-gums très fort. Alors je les ai giflées aussi. Paf. Paf. Une chacune. Alors on s’est battus. Ils étaient pas très forts, mais ils étaient trois. Ils m’ont bien dérouillée. J’ai pas regretté. »
Elle s’était fait renvoyer de son collège à cause de cela. Une histoire de crêpage de chignon qui n’avait pas sa place dans cet établissement, selon la notification du proviseur. La fille avec qui elle en était venue aux mains n’avait pas eu de comptes à rendre. Ses parents étaient venus la défendre, expliquant que ce n’était pas le genre de leur fille d’agir de la sorte. Jolene n’avait pas de genre alors on l’avait déclarée coupable. Elle ne s’était pas défendue, elle s’en moquait. Cet établissement ou un autre, dans le fond, ça ne changeait pas grand-chose.
Elle parvenait la plupart du temps à contenir cette colère. Pour la bonne et simple raison qu’elle fuyait tout contact humain. Ses contemporains ne s’intéressaient pas à elle, et elle le leur rendait bien. Dans son deuxième collège comme au cours des années suivantes, elle ne dérogea pas à sa règle : sitôt sa tâche achevée, elle rentrait chez elle.
Elle n’avait pas d’amies, pas de meilleure copine. Pas de petit copain. Elle ne désirait ni les uns ni les autres. C’est ce qu’elle m’a dit et je crois qu’elle était sincère. Elle était sur la défensive, tout le temps. Parfois un peu paranoïaque. Elle se sentait mal aimée. Et à force de se sentir mal aimée, elle finit par le devenir. On n’aime pas ceux qui restent en retrait, on les croit snobs ou sournois, on se méfie d’eux.
Jolene, avec ses pulls informes, ses jupes mal taillées et ses grosses lunettes, n’était pas la fille la plus élégante du collège. Et comme elle n’était pas non plus la plus drôle, ni la plus intelligente, ni la plus sympa, ni la plus branchée, ni la plus quoi que ce soit, on avait fini par se moquer d’elle. Elle avait eu droit à quelques surnoms désobligeants. En cours de sport, on l’avait comparée à Oliver Hardy. C’était la seule fois où elle avait pleuré en public. « J’ai pas pu empêcher mes larmes de monter. Je l’avais pas vue venir, celle-là. Et si j’ai pleuré, c’était pas tellement à cause de l’allusion à mon poids, en plus, j’étais pas si grosse, juste un peu ronde. C’était parce qu’on me comparait à un homme, comme si j’étais trop moche pour être comparée à une femme. »
Je me souviens que lorsqu’elle m’a raconté cette histoire, ça m’a fait penser à Janis Joplin, profondément meurtrie lorsqu’elle avait été élue « le mec le plus moche » de son lycée. Jolene s’était promis de ne plus se laisser insulter publiquement. La colère est revenue après les larmes.

4
Jolene ne s’était jamais remise de la mort de son père. Elle avait l’impression que sa vie n’aurait dorénavant plus d’intérêt.
Le collège était obligatoire, alors elle y retournait, matin après matin.
Elle s’asseyait et attendait. Elle séchait les cours de sport dans la mesure du possible.
Le soir, elle se pressait pour rentrer chez elle, ressortait faire quelques courses, la plupart du temps des pâtes ou du riz. Puis elle commençait les tâches ménagères pour épargner un peu de labeur à sa mère. Quand celle-ci rentrait, elles se mettaient à table silencieusement. Pas même le tic-tac d’une horloge pour perturber la chape qui s’était posée sur leur appartement.
À la fin du repas, sa mère se levait, se penchait sur le tourne-disque et mettait Le Sud. Les larmes montaient jusqu’à ses yeux, se hissaient jusqu’à ses paupières et basculaient sur ses joues. Chaque soir le même morceau, chaque soir le même chemin de larmes.
Jolene filait dans sa chambre, elle ne supportait plus Nino Ferrer ni les larmes maternelles. Elle s’allongeait sur son lit et regardait le plafond. Il ne s’y passait rien, elle ne pensait à rien, n’écoutait rien, ne voyait rien, ne sentait rien. Comme Tommy dans la comédie musicale des Who.
De temps à autre, elle se redressait, boxait son oreiller et reprenait sa position.
Elle se réveillait le lendemain, tout habillée, sans savoir si elle avait fermé les yeux ou pas. Sa mère était dans le salon et l’électrophone tournait dans le vide en crachant.
Une tartine, un bol de café, des dents à brosser, une douche et une nouvelle journée sans paroles. L’électrophone faisait des étirements, sachant que quelques heures plus tard il allait réattaquer une nuit de Sud.
Quatorze ans, quinze ans : rien.
Seize ans. Le lycée n’était plus obligatoire, mais Jolene n’avait rien d’autre à faire, alors elle y allait. Au moins, à l’école on n’écoutait pas Nino Ferrer.
Dix-sept ans. Les professeurs ne la reconnaissaient toujours pas et s’étonnaient encore de sa présence lorsqu’ils lui remettaient sa copie. Elle était une énigme pour tout le monde. Personne n’aurait su la décrire, elle n’était pas sur les photos de classe – elle n’aimait pas ça –, ne participait à aucune fête, ne parlait jamais à personne. Elle n’était pas sauvage, elle était absente, perdue quelque part entre la tombe de son père et la tour Eiffel.
Et puis un jour sa mère est arrivée avec un homme. « Voici Albert. » Et c’était tout.
Un prénom et rien d’autre. Seulement un prénom un peu vieillot. Albert et sa valise. Elle n’avait jamais entendu parler de lui et le voilà qui s’installait. Sa mère ne s’est pas justifiée, ne lui a jamais dit comment elle l’avait rencontré. Un matin, en faisant couler son café, elle a murmuré « et il nous aide pour le loyer, bien entendu ».
Ils ne se sont pas mariés, ne se sont pas disputés, ne se sont pas vraiment aimés. Il était là, un père remplaçant. Il était ouvrier, ses mains étaient noires et calleuses, de belles mains. Une grosse moustache parfumée au tabac. Un mégot sans arrêt fiché au coin des lèvres. On pouvait penser qu’il avait toujours été là. Ils ont acheté une télé et ont fini par former une famille plus ou moins modèle. Pas le meilleur modèle, mais un modèle qui a une assiette pleine et des vêtements propres presque tous les jours. Alors, ça allait.
Pour Jolene, ça n’allait pas tellement. L’Albert, elle a jamais pu le sentir. « L’aimait pas Nino Ferrer. » Elle aurait pu en faire un allié, mais Jolene ne voulait pas trahir sa mère. Que celle-ci remplace Le Sud par un poste de télévision était un renoncement qu’elle ne pouvait pas accepter. Elle avait perdu son père, elle ne voulait pas perdre sa mère. Elle lui a fait la guerre. Elle éteignait la télévision, mettait Nino à fond, claquait les portes, répondait mal, devenait grossière et reclaquait les portes. C’était sa première rébellion. Elle n’a pas duré. Peut-être que sa mère était plus attachée à Albert qu’elle ne l’avait envisagé : un matin, elle lui a dit qu’elle avait une semaine pour trouver un boulot et un appartement. Elle n’avait pas dix-huit ans.
Le ciel est tombé et lui a rebondi une bonne dizaine de fois sur le crâne. Forcément, ça lui a fait mal. Elle est allée se coucher, comme tous les soirs, en regardant le plafond, tout habillée. Le sommeil n’est pas venu. Alors, elle a boxé son oreiller, pris un sac et mis quelques vêtements dedans. Elle est sortie dans la nuit sans dire au revoir. Elle n’a pas claqué la porte.

5
Une nuit sur un banc lui a suffi pour comprendre qu’il lui fallait rapidement trouver un métier. Elle avait exclu la possibilité de devenir femme de ménage, rapport à son père qui avait rêvé d’une autre profession, d’un autre standing pour elle.
Il avait insisté pour que sa fille fasse des études, pour lui éviter d’avoir à faire des ménages. Il avait détesté que sa femme astique le sol des autres. « J’ai rien contre la propreté, mais j’aime autant que chacun s’occupe de la sienne. »
Il n’avait pas aimé savoir sa femme dans la crasse des autres, pliée en deux à ramasser une poussière qui ne lui avait jamais appartenu. Il n’avait pas aimé qu’on la voie faire le ménage des autres, ça lui avait donné l’impression qu’il n’était pas capable de subvenir aux besoins de son foyer. Mais peindre la tour Eiffel, ça ne lui avait pas rapporté assez, même en passant plusieurs couches. Elle avait bien été obligée de s’y coller. Elle allait loin et elle rentrait tard.
Alors Jolene a fait la tournée des cafés, des restaurants. Elle était jeune, elle avait de l’énergie à revendre. Elle ne souriait pas ou pas assez. On le lui a reproché. Fallait qu’elle fasse un effort de présentation, de sourire, de joliesse. C’est pas une tenue, mademoiselle, pourriez mettre une jupe et un chemisier un peu soigné. On l’a traitée de plouc et de souillon, on n’avait pas de place pour elle, on n’était pas la cantine des PTT. Elle a traîné sur les marchés, on y est moins regardant. Sa stature, son embonpoint rassuraient même plutôt les clients. Elle a vendu des légumes, pour dépanner. Elle a vendu du fromage, pour dépanner. Elle a vendu du saucisson, pour dépanner. Elle était toujours là pour dépanner. On ne la gardait jamais. Il y avait mieux qu’elle sur le marché de l’emploi. Ou on oubliait de la rappeler. Elle n’était pas très bavarde, pas très agréable à vivre. Elle ne savait pas faire, elle manquait de technique. Elle était polie mais taiseuse. Elle marmonnait plus qu’elle ne parlait, elle ne s’imposait jamais, restait en retrait, faisait ce qu’on lui demandait, et ce n’était pas assez.
Elle s’est levée aux aurores, s’est couchée tard, s’est usé les semelles et les genoux, s’est brisé le dos, a eu trop froid l’hiver et trop chaud l’été, s’est fait insulter quand elle n’allait pas assez vite, s’est pris quelques mains aux fesses, a eu droit aux plaisanteries graveleuses des fêtards noctambules qu’elle croisait au petit matin.
Elle ne s’est jamais posé de questions sur la vie qu’elle aurait rêvé d’avoir parce qu’à cette époque Jolene n’avait pas de rêves. Elle avait un loyer à payer, et c’était tout. Elle avançait au jour le jour sans faire d’histoires. Elle avait bien vu que les rêves de Louisiane et d’Italie de sa mère ne l’avaient menée nulle part. Elle bossait du côté de la porte de Clignancourt, c’était pas vers le sud et c’était tant mieux. Et si t’es pas contente c’est le même tarif, ma bonne dame, si tu veux pas le boulot je le refile à quelqu’un d’autre. Des filles qu’ont la dalle, c’est pas ce qui manque.
Jolene ravalait sa salive et faisait ce qu’elle avait à faire. Le soir, elle s’allongeait sur son matelas – elle avait trouvé une chambre de bonne pas trop chère et plus ou moins salubre – et regardait le plafond en attendant de trouver un sommeil qui n’était pas du genre à arriver trop en retard.
Parfois, elle rendait visite à la tour Eiffel. Elle avait bien essayé d’intégrer l’équipe des peintres. Et pas uniquement pour dire « Ta gueule » à ses copains. Elle n’avait pas de copains, de… »

À propos de l’auteur
Gilles Marchand est né en 1976 à Bordeaux. Batteur dans un groupe de rock, il se tourne vers l’écriture de nouvelles en 2010. Son premier roman, Le Roman de Bolaño en 2015 aux éditions du Sonneur, est écrit en collaboration avec Éric Bonnargent, et suscite l’enthousiasme des libraires et des lecteurs du romancier Roberto Bolaño.
C’est avec son premier roman solo qu’il rencontre un grand succès: Une bouche sans personne est publié en 2016. D’abord sélectionné parmi les «Talents à suivre» par les libraires de Cultura, il remporte le prix Libr’à Nous, le Coup de cœur des lycéens du Prix Prince Pierre de Monaco en 2017 et le prix du meilleur roman francophone Points Seuil en 2018.
Son deuxième roman, Un funambule sur le sable, publié en 2017, est un succès et impose cet écrivain original, qui mêle réalisme magique et humanisme, comme l’héritier de Boris Vian, Romain Gary et Georges Perec.
En 2018, il recueille les nouvelles qu’il a publiées dans divers collectifs aux éditions Antidata au sein d’un seul volume, qu’il étoffe d’inédits: Des mirages plein les poches. Ces textes reçoivent le prix du premier recueil de nouvelles de la Société des Gens de Lettres. En 2020, il revient au roman avec Requiem pour une apache. (Source: Éditions Aux Forges de Vulcain)

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L’été en poche (35)

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Trois fois dès l’aube

En 2 mots
Dans le hall de hôtel, des rencontres se font, des vies basculent. Lorsque le temps est suspendu, lorsque tout est possible, lorsque le destin peut basculer. Ce petit livre est un grand livre !

Ma note
etoileetoileetoileetoile (j’ai adoré)

Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes

L’avis de… Fabienne Pascaud (Télérama)
« Les personnages de Baricco sont souvent obstinés dans leur folie douce, solitaires et déterminés. Mais leur solitude est riche d’une force intérieure incandescente. Qui les broie et les magnifie. Comme des torches vives. Qui éclairent longtemps après qu’on les a, nous aussi, observées se consumer. »

Vidéo


Présentation du livre par Diane Shenouda. © Production Europe 1

Trois fois dès l’aube

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Trois fois dès l’aube
Alessandro Baricco
Gallimard
Nouvelles
128 p., 13,50 €
ISBN: 9782070142378
Paru en février 2015

Où?
Pour les lecteurs de Mr Gwyn, précédente œuvre d’Alessandro Baricco, il ne fait pas de doute que l’action se situe quelque part en Grande-Bretagne, disons à Birmingham, avec une escapade vers la mer.

Quand?
A quelques détails, on peut situer ces trois nouvelles de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Deux personnages se rencontrent à trois reprises.
Un homme commence à parler avec une femme dans le hall de son hôtel et, quand celle-ci a un malaise, il l’héberge dans sa chambre. Leur conversation se poursuit, l’homme s’ouvre à elle mais mal lui en prend.
Un portier d’hôtel aide une jeune cliente à s’enfuir afin d’échapper à son compagnon, un individu violent et dangereux. Plus âgé qu’elle, il lui révèle qu’il a passé treize ans en prison à la suite d’un meurtre.
Malcolm, le personnage de la première rencontre, est encore enfant quand ses parents meurent dans l’incendie de leur maison. Pour le soustraire aux suites de ce drame et l’emmener dans un endroit sûr, une inspectrice de police le conduit chez un de ses amis.
Trois histoires nocturnes qui se concluent à l’aube et qui marquent, chacune à sa façon, un nouveau départ. Trois facettes qu’Alessandro Baricco rassemble en un récit hypnotique et puissant, non dépourvu d’élégance et même de sensualité.

Ce que j’en pense
****

Impossible de commencer cette chronique sans évoquer la genèse de ces trois nouvelles, tant elle est constitutive du travail de l’écrivain, pour ne pas dire de ses obsessions. Dans son précédent roman, Mr Gwyn*, il mettait en scène un écrivain britannique qui décidait de mettre un terme à sa carrière. Il était, sous le nom d’Akash Narayan, l’auteur de Trois fois dès l’aube. Alessandro Baricco a voulu savoir ce que contenait ce livre imaginaire, une sorte de défi qu’il a lancé à lui-même et qu’il relève haut la main.
A tel point même qu’il est quasi impossible, une fois entré dans le premier récit, d’en ressortir sans avoir terminé ce délicieux petit livre. L’envie pourra même vous prendre de le relire, tant la virtuosité des dialogues a quelque chose d’addictif.
Une femme entre dans le hall d’un hôtel. Il est quatre heures du matin. Dans le hall, un homme est assis dans un fauteuil, prêt à entamer sa journée de travail. « Quelle fatigue. Cela vous ennuie si je m’assieds un moment ? » Sauf à être un goujat, on n’imagine pas une autre réponse que celle de ce fabricant de balances, surtout quand votre interlocutrice est une belle femme en longue robe de soirée jaune. Disant « Je vous en prie », il ne se rend pas compte que le piège se referme sur lui. Il ne va pas pouvoir sortir de ce dialogue, malgré un rendez-vous important et sa propension à tout régler avec minutie. Sans dévoiler la fin de l’histoire, disons que cette femme qu’il ne connaissait pas quelques minutes plus tôt se retrouvera quasi nue dans son lit. Un destin peut dès lors basculer.
Il n’en ira pas autrement dans les deux autres nouvelles qui sont situées à peu près à la même heure et au même endroit, c’est-à-dire dans le hall d’un hôtel. Il y a d’une part le concierge qui viendra au secours d’une femme, afin qu’elle trouve « quelqu’un de moins enclin à la vulgarité et à la violence » que cet homme qui l’accompagne.
Il y a d’autre part cette femme, inspecteur de police, chargée d’accompagner un enfant qui vient de voir sa maison et sa mère brûler et qui décide que cet endroit n’est pas le plus approprié à la situation.
La photo de couverture de ce livre, œuvre de Richard Tuschman, est tirée d’une série baptisée Hopper Meditations. Elle illustre parfaitement l’ambiance du livre. Lorsque le temps est suspendu, lorsque tout est possible, lorsque le destin peut basculer. Ce petit livre est un grand livre !

* Signalons à ce propos qu’il n’est pas nécessaire de lire
Mr Gwyn pour apprécier ce livre, mais pour ceux qui auront envie de le découvrir, la version poche vient de paraître.

Autres critiques

Babelio
Culture box
Télérama
Les Echos
Le JDD (Chronique de Bernard Pivot)

Extrait

« C’était un hôtel, d’un charme un peu suranné qui avait su probablement, par le passé, tenir certaines promesses de luxe et de raffinement. Par exemple, il avait une belle porte à tambour en bois, un détail toujours propice aux fantasmes.
C’est par là qu’une femme entra, à cette heure étrange de la nuit, apparemment perdue dans ses pensées, à peine descendue d’un taxi. Elle portait juste une robe du soir jaune, plutôt décolletée, sans l’ombre d’un châle sur les épaules : cela lui donnait l’air intrigant de ceux à qui il est arrivé quelque chose. Il y avait une élégance dans ses mouvements, mais on aurait dit aussi une comédienne regagnant les coulisses, libérée de la contrainte du jeu et renouant avec une partie d’elle-même, plus sincère.. » (p. 17)

A propos de l’auteur

Alessandro Baricco est né à Turin le 28 janvier 1958. Il est écrivain, musicologue et homme de théâtre italien contemporain.
Après des études de philosophie et de musique, Alessandro Baricco s’oriente vers le monde des médias en devenant tout d’abord rédacteur dans une agence de publicité, puis journaliste et critique pour des magazines italiens. Il a également présenté des émissions à la télévision italienne (RAI) sur l’art lyrique et la littérature. Il est un des collaborateurs du journal La Repubblica où il a publié en 2006 un feuilleton, intitulé « I Barbari » (Les Barbares).
En 1991, il publie, à 33 ans, son premier roman « Châteaux de la colère », pour lequel il obtient, en France, le Prix Médicis étranger en 1995. Il a également écrit un ouvrage sur l’art de la fugue chez Gioacchino Rossini et un essai, « L’Âme de Hegel et les Vaches du Wisconsin » où il fustige l’anti-modernité de la musique atonale. En 1994, avec quelques amis, il fonde et il dirige à Turin une école de narration, la Scuola Holden – ainsi nommée en hommage à un personnage de J. D. Salinger – une école sur les techniques de la narration, où l’on peut « apprendre à écrire » dans un premier temps et à « écrire comme lui » dans un second temps.
Passionné et diplômé en musique, Alessandro Baricco invente un style qui mélange la littérature, la déconstruction narrative et une présence musicale qui rythme le texte comme une partition. Sa traductrice, Françoise Brun, écrit, à propos de son style : « Mais ce qui n’appartient qu’à lui, c’est l’étonnant mariage entre la jubilation de l’écriture, la joie d’être au monde et de le chanter, et le sentiment prégnant d’une fatalité, d’un destin. »
Désireux de mêler ses textes à la musique pour les enrichir (puisqu’il les construit dans cet esprit), il demande au groupe musical français Air de composer une musique pour « City » (2001). Il s’en suit un concert dans lequel Air joue la musique en live et Baricco lit ses textes en public. (Source: Babelio)

Site Wikipédia de l’auteur

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