L’allègement des vernis

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Prix La Ponche 2023
Finaliste du Prix Orange du Livre 2023
En lice pour le Prix de l’homme pressé

En deux mots
La nouvelle directrice du Louvre fait appel à un cabinet-conseil pour l’aider à accroître la fréquentation du musée. Ce dernier lui proposer une restauration de La Joconde. Aurélien est chargé de mener à bien cette opération délicate. Il n’est pas au bout de ses surprises.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Le Louvre comme vous ne l’avez jamais vu

Dans un premier roman époustouflant, Paul Saint Bris nous entraîne au Louvre où la Joconde retrouve des couleurs, ou les agents de nettoyage assurent le spectacle et où l’amour se cache derrière les cariatides. Érudit, surprenant, emballant!

Commençons par une scène marquante de ce formidable roman. Homéro, agent d’entretien du Louvre, met un casque audio et prend les commandes de sa laveuse. Emporté par la musique, il effectue une sorte de ballet avec son engin autour des statues, risquant même de les heurter et de les dégrader. Pour Hélène, en charge de la statuaire, une telle attitude devrait conduire à un licenciement sur le champ. Mais au contraire, elle va être fascinée par cette danse jusqu’à tomber dans les bras de l’homme à l’autolaveuse.
À l’image de cette manière novatrice de nettoyer le musée le plus célèbre de France, Paul Saint Bris va nous faire découvrir Le Louvre sous un œil neuf. Le musée et son personnel, à commencer par sa nouvelle directrice.
Daphné Léon-Delville a été nommée pour ses résultats en tant que responsable des relations extérieures. Pour la première fois, ce n’est pas à un conservateur qu’échoit cette fonction mais à une dircom. Une décision assortie d’un mandat aussi clair que difficile à tenir: augmenter les ressources du musée en augmentant la fréquentation jusque-là limitée à 9 millions de visiteurs.
Pour cela, elle va avoir recours à une société de conseil spécialisée. La présentation des résultats de leur étude devant le personnel va étonner, voire choquer les conservateurs. Car sa proposition-phare est une restauration de l’iconique Joconde dont il faudra «alléger les vernis». Pour Aurélien, conservateur du département des peintures, il est urgent d’attendre afin de ne pas provoquer un tollé. Mais face à Daphné, il préfère capituler, tout comme devant la première commission d’experts qui, malgré le refus courroucé de ses deux prédécesseurs, finit par approuver le projet. Face à la ministre de la Culture, il ira même jusqu’à soutenir sa patronne.
Le sort en est jeté.
Il lui faut maintenant trouver le meilleur restaurateur pour mener à bien cette tâche délicate. Pour cela, Aurélien part en Toscane où il va dénicher Gaetano, la perle rare, nous offrant par la même occasion une plongée éclairante dans ce milieu très fermé et les différentes techniques mises en œuvre au fil du temps. L’occasion aussi de lever le voile sur le prologue du roman et sur Robert Picault, le restaurateur qui au XVIIIe siècle a révolutionné la restauration.
Cette seconde partie va nous mener jusqu’à la fin de cette restauration, une étape sous tension permanente qui va réserver son lot de surprises. Mais n’en disons rien, pas davantage que sur l’épilogue très réussi.
Soulignons en revanche combien ce roman construit comme un thriller sonde notre rapport à l’art et plus largement aux images en cette époque des réseaux, sans oublier de revenir sur les rocambolesques épisodes qui ont accompagné Monna Lisa au fil des siècles. Gageons que Gonzague Saint Bris serait fier de son neveu qui signe là une entrée en fanfare en littérature !

L’allègement des vernis
Paul Saint Bris
Éditions Philippe Rey
Premier roman
352 p., 22 €
EAN 9782848769882
Paru le 5/0372023

Où?
Le roman est situé principalement en France, à Paris. On y voyage aussi en Toscane, notamment à Florence et à Londres.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Aurélien est directeur du département des Peintures du Louvre. Cet intellectuel nostalgique voit dans le musée un refuge où se protéger du bruit du monde. Mais la nouvelle présidente, Daphné – une femme énergique d’un pragmatisme désinhibé –, et d’implacables arguments marketing lui imposent une mission aussi périlleuse que redoutée : la restauration de La Joconde.
À contrecœur, Aurélien part à la recherche d’un restaurateur assez audacieux pour supporter la pression et s’attaquer à l’ultime chef-d’œuvre. Sa quête le mène en Toscane, où il trouve Gaetano, personnalité intense et libre. Face à Monna Lisa, l’Italien va confronter son propre génie à celui de Vinci, tandis que l’humanité retient son souffle…
Ce roman au style vif porte un regard acéré sur la boulimie visuelle qui caractérise notre époque, sur notre rapport à l’art et notre relation au changement. Paul Saint Bris met en scène une galerie de personnages passionnants en action dans le plus beau musée du monde. Jusqu’au dénouement inattendu, il démontre, avec humour et brio, que l’allègement des vernis peut tout autant bénéficier aux œuvres qu’aux êtres qui leur sont proches.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Les Échos (Sabine Delanglade)
L’Usine nouvelle (Christophe Bys)
RFI (Vous m’en direz des nouvelles)
Le Pavillon de la littérature
Le Mensuel
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Joëlle Books
Blog Mémo Émoi
Blog Littéraflure


Paul Saint Bris présente «L’allègement des vernis» durant Le Journal international © Production TV5 Monde

Les premières pages du livre
Prologue
Mue prodigieuse
Il a réduit la peinture à sa stricte matière, à sa quintessence, à ses deux dimensions : un mince film coloré aussi fragile que l’aile d’un papillon, un agglutinat de pigments et de liants fin comme une peau humaine, si fin qu’il a pu admirer le dessin au travers. Cette membrane gigantesque, il l’a séparée du panneau de bois pulvérulent qui lui servait de support, au prix d’une patience infinie, puis il l’a marouflée sur un châssis entoilé d’un coutil au point serré. Il aimerait qu’on fasse ainsi de son âme, qu’on la détache de sa vieille carcasse fatiguée pour l’arrimer à un corps neuf et vaillant. Qu’on lui donne la vie éternelle.
Le fils l’a aidé à installer la peinture sur le chevalet. Il a demandé que l’œuvre lui soit présentée sur son revers ; il a bien assez contemplé le saint en lévitation sur son rapace, c’est le dos du tableau qui l’intéresse désormais. Dans l’atmosphère enfumée de vapeurs nitreuses, ses mains douloureuses, cloquées et desséchées, ses mains attaquées par l’acide, déformées par de grotesques bubons, ses mains pourtant divines d’habileté, ses mains qui sont sa peine et sa fierté fouillent les étagères. Elles palpent, fébriles, les flacons aux formes variées, toute une pharmacopée fumante, et parmi les fioles, elles trouvent une plume et un encrier.
Alors il grimpe sur un haut tabouret avec les précautions dues à son âge, et là, une fois calé sur l’assise, la plume dans une main et l’encrier dans l’autre, il s’immobilise. Le regard égaré dans la monotonie du tissu, il pense aux premières fois, aux expérimentations ratées, aux menaces et critiques assassines. Il pense à la foule bruissante du Luxembourg venue admirer sa Charité, à l’extase des bourgeois, aux compliments du roi. Il pense aux honneurs reçus, au logement à Versailles, à la fabuleuse pension. Surtout, il pense aux génies qu’il a côtoyés dans la chair de la matière, aux prodiges qu’il a fréquentés dans l’intimité de la peinture, réunis par-delà les espaces et le temps, valeureux compagnons de la beauté.
Ainsi, les doutes et la suspicion ont fait place à l’étonnement et à l’émerveillement. De fabulateur, il est devenu alchimiste, puis magicien, puis Dieu. Comme toute bonne chose, cela n’a pas duré. Malgré la pression, il s’est gardé de livrer son secret, croyant s’assurer par là qu’on ne pourrait se passer de lui. On s’en est passé. L’humanité se passe parfois de Dieu. On l’a écarté, rejeté. D’autres sont venus avec des techniques plus performantes et des prix plus avantageux. Il n’en conçoit plus d’amertume. C’est le destin des hommes. Rien d’autre que le destin des hommes. Au moins, il a connu la Gloire.
La plume plonge dans l’encrier et vient gratter la toile avec un crissement aigre. L’émotion qui l’envahit, brûlante, est légitime : il met ici un terme au travail de toute une vie. C’est sa dernière œuvre. Son chant du cygne.
D’une calligraphie prudente, appliquée, de celui qui a appris sur le tard, il écrit :
En 1510, peint sur bois par Raphaël d’Urbin. En 1773, la peinture a été séparée de l’impression restant sur le bois et adaptée sur cette toile par Picault.
Il prend un moment pour se relire à voix basse, plusieurs fois, comme s’il marmonnait une prière. Il éprouve un sentiment d’incomplétude. Non, ce n’est pas ça, ce n’est pas tout à fait ça. Ce n’est pas assez ça. Il incline la tête et soulève de nouveau la main. Suspendue en l’air, la plume hésite un temps avant de retourner au contact de la toile grise, à l’endroit exact du point final. D’un mouvement sec et nerveux, il transforme le point en virgule, puis avec application il complète la phrase. Il la complète avec le seul qualificatif qui lui revient, par-delà la technique et la profession, par-delà le savoir, le geste et le métier, le seul qualificatif qui convient à son talent, celui qui unit le peintre et le restaurateur dans un même élan de création, qui met sur un plan d’égalité Raphaël Sanzio d’Urbin et Robert Picault de Paris. Le seul qualificatif à sa divine mesure :
… et adaptée sur cette toile par Picault, artiste.

Première partie
Sweetie
Look at me like a Leonardo’s paintin’
Look at me but don’t touch me
I’m sexy like a Leonardo’s paintin’
Just want me but don’t touch me

« C’est une star planétaire. Tu connais, c’est obligé ! » avait dit Zoé en lui glissant un de ses AirPods dans l’oreille. Aurélien avait balancé la tête au rythme de la chanson. La musique ne lui évoquait rien, pas plus que son interprète, mais elle avait le mérite d’être entraînante et, en tant que conservateur, il était plutôt en phase avec les paroles.
Daphné aussi s’était étonnée de son ignorance. D’un ton caustique, la présidente qui aimait les chiffres lui avait rappelé quelques fondamentaux pour rafraîchir sa mémoire : six Grammy, un milliard d’écoutes cumulées, une ligne de streetwear et des contrats d’égérie avec les marques les plus en vue du moment. Passer à côté de sa popularité, c’était vraiment ne pas vouloir faire partie du monde. Oui, s’était excusé Aurélien, maintenant qu’elle en parlait, ça lui disait peut-être quelque chose.
Après un divorce difficile qui l’avait éloignée de son public, la star opérait un retour aux sources et au RnB de ses débuts. À peine dévoilé, l’étendard féministe Leonardo’s Paintin’ s’était imposé en tête du hit-parade. Dans le cadre de sa tournée promotionnelle, l’artiste de passage à Paris avait tenu à se rendre au Louvre et avait explicitement demandé la présence du directeur du département des Peintures à ses côtés. S’il avait un peu rechigné, Daphné lui avait fait comprendre que certaines occasions de communication ne se refusent pas.

Quand Aurélien rejoignit le petit groupe au pied de la Victoire de Samothrace, Daphné était déjà là avec la directrice des relations extérieures ainsi que la chanteuse et la demi-douzaine de femmes qui constituait son entourage. Un caméraman filmait, légèrement en retrait. L’artiste arborait une longue crinière rose, une combinaison aux reflets irisés et des chaussures effilées comme des poulaines. Blotti contre son sein, un animal au pelage clair qu’Aurélien reconnut être une hermine ou un petit furet – le même que Vinci avait représenté dans les bras de Cecilia Gallerani – le regardait d’un air cruel en passant à intervalles réguliers sa minuscule langue sur ses canines pointues. La jeune femme lui caressait nonchalamment la tête de ses ongles immenses. « She doesn’t like men, my sweetie! » Aurélien recula d’un pas.
« Let’s go ! » envoya la chanteuse avec autorité. Le conservateur guida le groupe dans l’aile Denon déserte. On avait retardé son ouverture pour éviter des bousculades et permettre à l’artiste de profiter des œuvres sans être importunée. Les gardiens se tenaient à distance, dans les oreillettes les consignes étaient claires, pas de demande d’autographes ou de selfies pour le personnel.
Arrivé dans le Salon carré où siègent les primitifs italiens, Aurélien montra Saint François d’Assise recevant les stigmates du précurseur Giotto. C’était une bonne entrée en matière. Sur un fond d’or hérité de la tradition byzantine, saint François, genou en terre, paumes ouvertes, surpris, ébloui et peut-être même inquiet, recevait du Christ représenté en étrange séraphin les marques du supplice de la croix. Pour figurer l’opération, Giotto avait dessiné des rayons dorés reliant les mains et les pieds de Jésus à ceux du saint.
« Lasers. It looks like fucking lasers ! » lâcha la chanteuse avant de tourner le dos au tableau. Aurélien hocha la tête. C’était une manière de voir les choses.
Si la star lui en avait laissé le temps, il aurait attiré son regard sur la composition en diagonale opposant le monde des hommes et la sphère céleste. Il aurait fait remarquer la posture expressive inédite du saint auquel tout un chacun pouvait s’identifier. Il aurait expliqué que dans cette volonté de rendre accessible le sacré, dans cette recherche du réel au détriment de l’idéalisation, il y avait là les germes vivaces de la révolution humaniste. Et si l’on y ajoutait les intuitions du maître en matière de perspective, toutes ces caractéristiques, aurait-il conclu, faisaient de Giotto un pionnier et certainement le père de la Renaissance italienne.

Il ne dit rien de tout cela ; le groupe s’était désintégré et déambulait dans la Grande Galerie, puis disparut subitement dans la salle des États. Aurélien, un peu vexé, les retrouva sans se presser. La chanteuse se tenait face à La Joconde. De part et d’autre, les six amazones s’étaient réparties en arc de cercle le long de la rambarde de protection. Il hésita à se lancer dans un commentaire du tableau, mais l’Américaine posa son index sur ses lèvres violettes.
Ils restèrent là un moment sans rien dire quand elle imprima à sa colonne vertébrale une ondulation subtile, un frémissement qui naissait quelque part dans ses cuisses et se propageait vers sa nuque comme une brise sur un champ de blé. Les yeux dans la peinture, le corps parcouru d’une houle à l’amplitude croissante, l’artiste descendit lentement sur ses talons jusqu’à s’accroupir complètement, avant de se redresser dans une oscillation serpentine dont la fluidité était interrompue d’à-coups et de tremblements, comme si cette généreuse enveloppe de chair abritait une armature mécanique. La tête, mobile au bout de son cou, dodelinait de droite à gauche. Ses longs doigts déployés en éventail caressaient l’air d’une gestuelle nécromancienne. Autour, les jeunes femmes se balançaient comme un chœur gospel. Certaines envoyèrent quelques vocalises. L’hermine juchée sur l’épaule de sa maîtresse accompagnait le rythme de mouvements de sa queue à l’extrémité charbonneuse. Elle tournait de temps en temps vers Aurélien un faciès haineux.
Prise entre l’œil avide d’un iPhone et celui bienveillant de La Joconde, l’Américaine poursuivait une chorégraphie à la sensualité robotique, vaguement obscène si l’intention n’apparaissait pas si pure ; dans l’étrange atmosphère qui était tombée comme une chape sur la salle des États, cette démonstration ressemblait davantage à l’offrande d’une prêtresse païenne qu’à une parade de boîte de nuit. La grâce se tenait là, quelque part entre la manucure extravagante, les cils papillons, la chevelure acide, les mouvements scandés de son corps, les brillances moirées du vêtement, la cambrure de Vénus. La grâce tenait tout ça ensemble. La fille du Bronx au destin de Cosette élevée dans les clubs de striptease, devenue l’un des visages de réussite de l’Amérique, confrontait sa propre célébrité à celle d’une dame de Florence disparue il y a cinq cents ans. Ce n’était pas la première, mais si d’autres étaient venus se mesurer avec les chefs-d’œuvre dans une compétition d’égos, son hommage à elle était touchant de vérité et de candeur.
Daphné chuchota à l’oreille d’Aurélien, avec gourmandise : « On va exploser les compteurs ! » Derrière sa vitrine, bon public, Lisa souriait. La légende disait que, pour obtenir sa délicate expression, Léonard avait fait appel à des musiciens et troubadours qui jouaient sans interruption pendant qu’il la dessinait. Son sourire éternel devait aux artistes ; peut-être qu’il nécessitait parfois d’être entretenu par eux.
La danse finit brutalement, comme elle avait commencé, et le musée replongea dans un silence religieux. La chanteuse se tourna vers Aurélien. C’était peut-être le bon moment pour prodiguer quelques explications sur la peinture. À peine ouvrit-il la bouche que l’hermine bondit de l’épaule de la jeune femme pour fondre sur lui. Il eut juste le temps de protéger son visage. Les crocs du mustélidé s’enfoncèrent dans le gras de sa paume. La douleur vive lui arracha un cri et l’animal effrayé disparut dans la Grande Galerie.
En un instant, le groupe se disloqua. Une nuée d’amazones en talons de douze coururent comme elles pouvaient sur le parquet ciré tandis que la star hurlait des « Come back sweetie ! » sans effet. Daphné avait dégainé son portable et, instantanément, six membres de la brigade des pompiers du Louvre arrivèrent à la rescousse. On fouilla derrière les cadres d’Arcimboldo, sous les banquettes bornes de Paulin. On répandit des boulettes de viande pour appâter la fugitive. Aurélien s’était fourré la plaie dans la bouche et suçotait sa blessure sous le regard noir de l’Américaine. Après une heure de recherche, on dut s’avouer vaincu. L’hermine avait remporté la partie de cache-cache. La star pleurait maintenant sur un banc et ses assistantes se pressaient pour lui offrir des mouchoirs. Aurélien se confondit en excuses. La bête finirait bien par revenir. On promit que dès qu’on la retrouverait on l’enverrait à Los Angeles. En première classe, tout à fait.

Aurélien regagna son bureau avec une certaine lassitude tandis qu’une foule désordonnée et bruyante reprenait possession du Louvre. Il songea que les chefs-d’œuvre n’avaient pas été conçus pour être observés dans les conditions du monde actuel : quelque part, il devait admettre que le concept même de musée, en les offrant à la vue de tous, avait dénaturé la relation aux œuvres. À la Renaissance, les toiles ou panneaux peints dans l’intimité des ateliers étaient destinés à des endroits tout aussi confidentiels, pour la plupart réservés à de rares privilégiés : l’appartement d’un prince ou le réfectoire d’un couvent interdit aux laïcs. Et quand ils étaient disposés dans des lieux accessibles au commun des mortels, les fresques et les retables se donnaient dans le secret des flammes vacillantes des cierges, à la lueur faiblarde des vitraux, dans la ferveur et le mystère. Certainement, il y avait une incongruité à ce qu’aujourd’hui les œuvres se retrouvent scrutées sous toutes les coutures, détachées de tout contexte, diffusées à si grande échelle, dépliant leur vérité crue sous des flots de lumens ou sur des millions de pixels rétroéclairés.

Présidente
En avril dernier, le président-directeur du Louvre, un homme issu du sérail des conservateurs du patrimoine, avait pris sa retraite après deux mandats au bilan controversé. Son départ avait appelé une nouvelle nomination à la tête du musée.
Aurélien avait un temps caressé ce rêve avec mollesse et distance, si peu convaincu lui-même qu’il ne fut pas surpris de voir que les autres ne l’étaient pas plus que lui : malgré son expérience et sa longévité, son nom ne fut jamais murmuré dans les couloirs ou lancé à la cantonade dans les dîners, pas plus qu’il ne fut griffonné sur les notes des secrétaires d’État ; nul n’avait pensé à lui pour le poste. Son collègue Karim Bouteief du département des Antiquités égyptiennes, le deuxième département le plus important après le sien, avait plus d’ambition. Il avait entrepris une campagne qui consistait principalement en une série de déjeuners gras dans les alcôves du café Marly avec tout ce que la Culture comptait d’influents et de décideurs.
Contre toute attente, mais surtout contre toutes les règles, le président de la République avait nommé, sur proposition du ministère, la directrice des relations extérieures de l’institution, ce qui était inédit dans son histoire et avait suscité une vive levée de boucliers. Jusque-là, les présidents-directeurs avaient toujours été choisis parmi le corps des conservateurs du patrimoine. Pour la première fois, la tête du musée n’était pas issue de la recherche scientifique et du monde de l’expertise. Devant la bronca, la ministre s’était défendue. Non, il ne s’agissait pas seulement de parité ou de jeunisme, même si le choix d’une femme de quarante-sept ans était un geste historique aligné avec les valeurs que voulait incarner le gouvernement, mais bien une question de compétences. Un article du Point avait apporté une explication plus approfondie à cette nomination hors norme. Le Louvre appartenait à l’État et, malgré ses millions d’entrées, son budget était pour moitié subventionné par les fonds publics. Cette part devait diminuer et le meilleur moyen pour cela était de redonner à l’établissement une plus grande autonomie financière, autrement dit, il convenait de maximiser sa rentabilité. Donc, dans le paysage culturel français de cette année-là, la seule personne apte à prendre la tête de ce paquebot de deux mille employés, à redresser la fréquentation sinistrée par les différentes crises économiques et sanitaires, à faire entrer le Louvre dans une nouvelle ère, celle de la startup nation, n’en déplaise à Karim Bouteief et tous les conservateurs du patrimoine qui s’attendaient que la succession se fasse parmi leurs pairs, cette personne ne pouvait être que Daphné Léon-Delville.

Après une première partie de carrière dans le privé, dans l’industrie cosmétique puis dans l’hôtellerie, l’énergique Léon-Delville avait fait une entrée fracassante au service communication du Louvre où elle ne s’était guère attardée dans les fonctions subalternes, gravissant les échelons à vitesse grand V pour devenir en quelques années sa directrice des relations extérieures.
Avec un talent et une intuition hors pair, elle avait considérablement amélioré la visibilité de l’établissement dans les médias et sur les réseaux sociaux. Le pouls de Daphné battait au rythme du monde, et même un peu en avance sur celui-ci, tant elle savait précéder les désirs de ses contemporains. Du musée elle avait fait une marque puissante et attractive. Une marque décomplexée. Avec elle, maintes barrières étaient tombées, les stars de la pop se pressaient au Louvre pour tourner leurs clips, les créateurs de mode pour défiler devant ses illustres marbres et les géants de la Silicon Valley pour nouer de fabuleux et juteux partenariats. La brand awareness s’était hissée à des sommets jamais atteints. Sa compréhension des enjeux numériques, sa capacité à s’approprier les codes des nouveaux moyens de communication avaient sidéré le milieu du patrimoine et les recettes de la billetterie s’en étaient directement ressenties.
« Avant moi, c’était l’âge de pierre ! » aimait-elle répéter à longueur des entretiens qu’elle donnait aussi bien dans Connaissance des Arts que dans Elle. Daphné mettait la même énergie à sa publicité personnelle qu’à celle de l’institution. Elle avait compris que l’époque, plus que toutes les précédentes, réclamait du récit, un récit sans fard, intime et continuel, et son aptitude à se raconter avec un naturel déconcertant avait contribué à sa popularité autant qu’elle avait déstabilisé les instances culturelles. Au fil des longs billets d’autopromotion dont elle abreuvait les réseaux, on croisait de la #résilience, de la #disruption et quelques #businessroutines impactantes, des exploits sportifs de type semi-marathon, des doutes et des rebonds, des citations de Steve Jobs que venaient avantageusement compléter les paroles de Gandhi ou de René Char. Sa success-story s’y racontait en pleine lumière. Pas de second degré ici, tout était à prendre au pied de la lettre, le discours était direct, assumé, délicieusement impudique. Addictif. Le soir de sa nomination, elle s’était contentée de partager un précepte de Zarathoustra.
Sois le maître et le sculpteur de toi-même.

Dans les premières semaines de son mandat, Daphné Léon-Delville s’était astreinte à une sévère diète de communication. Même la logorrhée de son profil LinkedIn s’était brusquement tarie. Ce répit, à mettre sur le compte d’une prudente tactique d’observation, avait permis à la nouvelle présidente de lister toutes les incohérences et les points d’amélioration de l’établissement. Il était assez fascinant de constater que rien de ce qui n’allait pas ne lui échappait. Son regard aigu était magnétiquement attiré par le dysfonctionnel, l’inesthétique ou le bancal. Elle l’analysait avec une rapidité saurienne. De la typographie – hors charte – des badges du personnel d’accueil jusqu’à l’empreinte carbone – perfectible – du transport des œuvres, Daphné était sur tous les fronts.
Au début du mois de juin, la période d’observation terminée, elle avait convoqué un à un les différents corps du musée. C’était une chose que de relever les manques et défaillances, c’en était une autre que de les remonter aux intéressés. Là était son véritable talent. Elle le faisait avec force encouragements et une bienveillance revendiquée, en adepte du nudge, une technique de management visant à suggérer le changement plutôt que l’imposer. Elle répandait sur ses équipes un enthousiasme débordant porté par un éternel sourire, et il semblait prodigieux et presque suspect qu’ils demeurent ainsi l’un et l’autre, toujours intacts et inébranlables. Il y avait de l’autorité dans un tel entrain, tant il était difficile d’y opposer la moindre contestation.
Efficace, elle privilégiait une gestion directe des dossiers et s’était débarrassée de l’aréopage d’énarques, de conseillers et de sous-directeurs de cabinet qui entourait l’ancien président. Certains parlaient de micromanagement, mais cette simplification de la chaîne de décision était à mettre à son crédit.
Si elle était globalement appréciée parmi le personnel du Louvre et au-delà, le pragmatisme désinhibé de Léon-Delville rencontrait quelques résistances chez certains des plus anciens membres de l’institution. Quant à Aurélien, il lui avait trouvé un air de ressemblance avec le Portrait d’une jeune femme de Lübeck tenant un œillet de Jacob van Utrecht et s’était permis de déplacer le tableau dans un recoin où il le verrait moins.

Rabeha
Homéro était le fruit d’une union singulière. Sa mère, Rabeha, avait émigré du Maroc avec ses parents, ses oncles et ses frères à la fin des années cinquante, sous la présidence de René Coty, au moment où la France peinait à trouver dans sa population les ressources nécessaires à sa reconstruction. La famille, musulmane et très pratiquante, avait vu d’un mauvais œil grandir la nature émancipée et effrontée de la petite dernière, si prompte à épouser les mœurs occidentales et à tourner le dos aux traditions. Elle avait quatorze ans quand on avait retrouvé un 45-tours de Johnny caché sous son lit et qu’importe si elle ne possédait pas de tourne-disque pour l’écouter, elle le chérissait à cause de sa couverture. On y voyait celui qui était déjà l’idole des jeunes à genoux avec sa guitare dans un flamboyant costume rouge. En lettres jaunes, il était écrit « Je cherche une fille ». Conscients du danger qui guettait la réputation de la famille, le père, les oncles et les frères s’étaient relayés pour tenter de raisonner la petite sur cette idolâtrie, mais c’était peine perdue : Rabeha n’en faisait qu’à sa tête. Les différentes méthodes essayées n’eurent aucun effet pour contrer le souffle de liberté qui s’était emparé de la jeunesse jusque dans leur propre foyer. La coercition, la privation et même la torgnole ne dissuadèrent pas la jeune fille de vibrer à l’unisson avec sa génération. Quelques mois plus tard, comme on devait s’y attendre, Rabeha sortait en minijupe, fumait des P4 et écoutait les yéyés.
Tout juste majeure, elle avait rencontré un Brésilien largement plus âgé qu’elle et dont elle ignorait tout des activités professionnelles. Cela avait à voir avec le commerce international, mais elle n’était pas certaine d’avoir bien compris et cela aurait tout à fait pu être autre chose. L’annonce ou plutôt la découverte de son idylle avait jeté un froid glacial dans les relations familiales et cela ne s’était pas arrangé quand Homéro était venu au monde quelque part au début des années soixante-dix. Cette naissance hors mariage, avec un chrétien de surcroît, scella la séparation de Rabeha et des membres de sa famille. Elle ne les revit plus.

Avant de déserter leur vie d’une façon soudaine et définitive, le père d’Homéro avait insisté pour que son fils soit baptisé dans la religion catholique, ce qui avait fait l’objet de vives tensions dans son couple. Quand bien même Rabeha avait pris toutes ses distances avec sa propre religion, il y avait là un enjeu culturel qu’elle n’était pas disposée à lâcher tout à fait. Las de discuter, le père s’en était allé trouver un prêtre avec son fils et le prénom qu’il lui avait choisi : Homéro. Heureux de cette initiative, mais tatillon, le prêtre s’était inquiété qu’il n’y ait pas de saint portant ce nom. Alors le père – biologique – avait proposé celui de Roméo, un peu par dépit, car il l’aimait moins. Roméo étant tout aussi dépourvu de saint patron qu’Homéro, l’homme d’Église avait suggéré Romain, mais le père agacé avait rétorqué que, puisque c’était ainsi, on irait se faire baptiser ailleurs, peut-être même chez les musulmans. Après avoir considéré le risque de voir s’échapper un agneau, le prêtre avait admis qu’il valait mieux incrémenter le troupeau d’un Roméo, voire d’un Homéro, que de le laisser filer à la concurrence.
Une fois le baptême effectué et avec le sentiment de sa tâche accomplie, quelque temps après le père avait donc abandonné femme et enfant, sans explications et sans un mot. Au milieu de l’après-midi, après sa sieste, il avait quitté le modeste appartement qu’ils louaient porte de Saint-Cloud et on ne l’avait plus jamais revu.
Homéro s’était souvent demandé à quel point sa vie aurait été différente s’il avait été prénommé Romain ou Mohammed. Quand bien même il aurait préféré qu’il soit le fruit d’un consensus parental, il aimait son prénom qui racontait l’aventure et l’ailleurs, et qui, pour la plupart des gens, était un territoire vierge, ouvert à tout imaginaire et dénué de préjugés. Il en tirait une certaine liberté. Et puis c’était son unique héritage paternel.

Rabeha délaissée, fauchée, mais libérée de la tyrannie d’un compagnon autoritaire, était enfin disponible pour épouser sa destinée. Depuis son adolescence, la jeune femme nourrissait des velléités pour la chanson. Malheureusement, être mère célibataire n’était pas facilitateur de carrière. Une opportunité s’était présentée par l’entremise d’un cousin très éloigné, Mickaël, le dernier lien qu’il lui restait avec son sang. Lui-même avait rompu toutes relations avec sa propre famille qui le suspectait, à raison, d’aimer les garçons. Mickaël était un nom d’emprunt – son vrai prénom était Brahim – et Rabeha, qui avait du mal à s’y habituer, l’appelait Mickaël Brahim. Elle le disait d’une traite, sans respirer, à voix un peu basse, liant les quatre syllabes comme s’il s’agissait d’un seul prénom. Mickaël Brahim était couturier et travaillait pour la maison Vicaire, spécialiste des costumes de scène, de cirque et de music-hall. Elle était tombée sur lui par hasard boulevard de Rochechouart et il l’avait invitée à passer à l’atelier. Là, elle avait été émerveillée par les imprimés chatoyants, les strass, les soies irisées et mousselines délicates qui servaient de matière première aux créations Vicaire : vestes à galon, boléros manches bouffantes, tutus à fronces, corsets bustiers, jupons de cancan et les fabuleux habits de clown qui valaient à la maison sa renommée. Ils avaient discuté un court moment, faisant rapidement le point sur leurs vies, sans se livrer totalement, comme s’il persistait entre eux une certaine défiance de se retrouver en famille alors qu’ils en étaient tous deux bannis. Changeant de conversation, Mickaël Brahim montra à sa cousine les justaucorps à sequins qu’il était en train de concevoir pour la troupe des danseuses de Claude François quand il suggéra que Rabeha pourrait faire une parfaite Claudette si elle en avait envie. Ça lui était venu comme ça, il ne l’avait même pas vue danser. Elle avait le physique. De là à la chanson, il n’y avait qu’un pas qui serait vite franchi, avait-il dit. Dès lors qu’on avait formulé ce projet pour elle, Rabeha l’embrassa de tout son être et se soumit à un entraînement spartiate qui occupait tous les rares moments de répit que lui laissaient les nombreux petits boulots qu’elle exerçait. Est-ce que Rabeha avait du talent ? Ce n’était pas certain. En revanche, elle avait un enfant. Mickael Brahim en l’apprenant – curieusement, elle avait omis de l’évoquer en traçant le bref récit de son existence – avait eu l’air très ennuyé. « Aïe », avait-il dit sobrement. Un entretien avec une Claudette qui passait à l’atelier pour essayer une tenue avait confirmé la difficulté. « As-tu une solution de garde longue durée ? Quelqu’un à qui tu pourrais le confier pendant les tournées ? Les voyages, les répétitions ne laissent pas de place pour un chiard, avec Claude. » Non, pas de famille, peu d’amis, personne pour s’occuper de l’enfant plus d’une soirée. Avant même qu’on l’ait vue danser, on lui mettait des bâtons dans les roues. En rentrant chez elle, Rabeha avait récupéré son Homéro laissé à la voisine. Devant la bouille charmante du bambin, son regard doux et plein de cils, elle s’était dit que, décidément, c’était tout ce qu’elle avait et qu’elle trouverait un autre moyen de réaliser son destin. Elle se coucha en visualisant la vie de tournées et de clips TV qu’elle abandonnait derrière elle, les milliers de costumes qu’elle ne porterait pas, les applaudissements qu’elle n’entendrait pas, les fans transis qu’elle n’éconduirait pas, la concurrence ravageuse entre les filles, les répétitions épuisantes au moulin de Dannemois et les engueulades du patron caractériel. Claude François s’électrocuta l’année d’après, ce qui rétrospectivement la conforta dans l’idée qu’elle avait fait le bon choix.

Rabeha prenant de l’âge, le rêve de la danse s’était éloigné, mais celui de la chanson perdurait, sans date de péremption – il n’y avait qu’à voir le nombre de vieilles chanteuses qui poussaient leurs rengaines dans les émissions du samedi soir, des femmes qui devaient déjà s’égosiller dans les bals à la Libération, alors que de danseuses, passé vingt-cinq ans, wallou, il n’y en avait plus aucune. Pour gagner sa vie et nourrir son garçon, elle accepta une proposition de ménages chez un grand producteur de l’époque. Peut-être espérait-elle ainsi se rapprocher de sa passion, mais son employeur était rarement là et, quand cela arrivait, il semblait préférer le silence aux reprises a cappella de Dalida. Ce n’était pas faute d’avoir essayé. Elle tenta encore quelques radio-crochets, sans succès, et se fit longtemps balader par un musicien fauché qui lui promit un duo sur son futur album, dans la seule optique de concrétiser ledit duo dans son lit. De propositions bancales en espoirs déçus, la voix de Rabeha se tut. Du producteur, elle passa à une clientèle moins flamboyante mais tout aussi fortunée dans le XVIe arrondissement de Paris. Elle garda une passion sincère pour Dalida et consacra son existence à améliorer le quotidien de sa minuscule famille avec courage et résilience.
Homéro grandit dans une insouciance relative, bien peu conscient des efforts de sa mère pour lui assurer un confort de vie correct. C’était un garçon affable, un peu replet, qui savait se faire aimer de son entourage. De son enfance il avait peu de souvenirs, sinon que ce fut une période agréable où on lui avait à peu près foutu la paix. Alors qu’il entrait dans l’âge adulte, Rabeha déclara un cancer foudroyant. En quelques mois, l’affaire fut pliée. En plus de son incommensurable tristesse, Homéro se trouva désemparé, absolument pas prêt à affronter la vie sans la présence de sa mère à ses côtés. Dans le vide immense qu’elle lui laissait, il prit la pleine mesure de tous les sacrifices auxquels elle avait consenti pour lui.

Chêne et roseau
La réunion avait lieu dans la salle du Conseil, une grande pièce de style rocaille décorée de boiseries sur le thème de la chasse, assez spacieuse pour contenir l’ensemble des directeurs des huit départements et des onze directions de service. Depuis la nomination de Daphné, ce collège qui se tenait deux fois par mois avait pris une nouvelle tournure : on y débattait davantage des scores de la billetterie que de prêts ou d’acquisitions des œuvres. Aurélien arriva légèrement après l’horaire et eut la désagréable surprise de s’apercevoir qu’il était le dernier. Daphné Léon-Delville siégeait à l’extrémité de l’immense table en noyer, du moins la place lui était réservée. Elle ne l’occupait pas, car elle était appuyée contre un radiateur près de la fenêtre, ce qui lui conférait une position en surplomb. Les directeurs de département s’étaient regroupés d’un côté de la table et les directeurs de service de l’autre. Près de ces derniers se tenaient quelques personnes qu’Aurélien aurait peut-être identifiées s’il avait lu l’ordre du jour.
La seule place libre était en bout de table, à l’opposé de celle de Daphné. La présidente se tourna vers lui et, avec ce sourire immuable qui chaque fois plongeait Aurélien dans une drôle de perplexité, elle le fixa de son regard clair jusqu’à ce qu’il se soit complètement immobilisé sur sa chaise.
« Pardonnez-moi, je suis prêt.
– Bien, commença Daphné toujours appuyée sur le radiateur. Nous accueillons aujourd’hui Culture Art Média Patrimoine à qui j’ai commandé à mon arrivée un audit sur la fréquentation du musée. »
Un jeune homme roux et barbu se leva, salua l’assemblée. D’allure athlétique, il portait un costume gris sur un tee-shirt immaculé. En observant le chignon positionné au sommet de son crâne, Aurélien se demanda comment cette mode avait pu se frayer un chemin des plateaux de téléréalité jusqu’à ce genre de réunion ; il n’avait pas vu venir cette révolution silencieuse.

Matthieu avait créé l’agence Culture Art Média Patrimoine, CAMP en abrégé, spécialiste des questions muséales. La société encore jeune, grâce à l’énergie de son fondateur et à un certain nombre de clients peu indisposés par son man bun, s’était taillé en un peu moins de cinq années une place de choix dans son secteur, raflant d’importantes missions de conseil auprès d’institutions culturelles, à la faveur de frontières toujours plus poreuses entre la sphère publique et les affaires privées.
En préambule, Matthieu remercia Daphné pour sa confiance dans des termes qui donnaient l’impression d’un lien au-delà d’une relation strictement professionnelle, accentué par un tutoiement inédit. Avec une connivence appuyée, il exprima sa fierté d’accompagner la présidente dans cette nouvelle ère du musée, une ère trois point zéro, et indiqua que les meilleurs talents de son écurie avaient été sollicités pour mener à bien cette mission. Avant de passer la parole à « Ben qui allait entrer dans le dur », Matthieu conclut son laïus par un proverbe chinois qui disait en substance qu’il fallait rester souple tel le roseau pour ployer sous le vent du changement et absorber ses contraintes. Ce matin, Aurélien se sentit plutôt comme un chêne séculaire particulièrement rigide et enraciné.
Ben connecta sa tablette sur le système vidéo qui équipait la pièce et l’entête de la présentation s’afficha sur le visage d’Aurélien, malencontreusement placé entre la machine et l’écran. Le conservateur se décala et Ben, après avoir lancé le chronomètre sur son Apple Watch, entra effectivement dans le dur, et d’une façon magistrale : il attaqua son auditoire par une série de chiffres qu’il appelait data ou metrics, dont il tirait tout un tas de KPI, pour la plupart dénommés par d’obscurs acronymes qu’il ne prit jamais la peine de traduire. Ben naviguait du CX au DQM, du SMO aux KOL, abandonnant parfois ces abréviations pour des anglicismes énigmatiques, seeding, mapping, funnel ou insights. Aurélien en était certain, l’essentiel de ce sabir n’avait jamais été prononcé dans l’enceinte du musée. De temps en temps, égaré dans ce marigot imbitable, un mot gracieux réveillait son attention comme celui de « cohortes » qui lui évoquait d’impavides armées antiques ou le très poétique « lac de données » dans lequel il aurait volontiers noyé ses soucis, aussitôt souillé par d’affreux benchmark ou scrapping. Il pensa qu’une des exigences de sa pratique était de rendre intelligibles des propos compliqués ; pour les consultants, au contraire, le jargon mouvant et sans cesse renouvelé ne semblait avoir d’autre intention que de créer chez le client le sentiment de dépassement et de désuétude nécessaire à leur économie. »

Extraits
« Redonner ses vraies couleurs à La Joconde, c’est créer un événement planétaire et vous assurer la venue de millions de gens empressés d’admirer sa photogénie nouvelle. »
Léa fixait Aurélien de son regard franc et volontaire. Il en éprouva de la gêne. D’ailleurs, toute l’assemblée le dévisageait comme si l’on attendait de lui une réaction. Il resta silencieux. Que pouvait-il dire ? Fallait-il se lancer dans une discussion avec une agence marketing sur la technique de Léonard, les risques d’une telle restauration, le tollé que cela provoquerait dans le monde des arts et à l’extérieur, et mille autres répercussions dont il n’avait encore aucune idée ?
Matthieu reprit la parole. « En restaurant La Joconde, vous êtes à peu près sûrs de capter chaque année onze à douze millions de visiteurs avides de voir et revoir le chef-d’oeuvre, de faire parler du Louvre comme jamais depuis le cambriolage de 1911, de susciter un débat profond dans l’opinion. Il n’y a pas à notre sens de meilleure solution pour faire venir le public en nombre. » p. 46-47

« Reprends ton vol », installation de Randy Devanlet, né en 1972, questionne frontalement les effets du temps sur la perception des œuvres. Le plasticien, adepte de la prise de risque, établit un geste polémique et lourd de sens qui contracte l’échelle du temps en une durée appréhendable par l’homme. L’œuvre de Cosimo Rosselli, propriété de l’artiste, est ainsi soumise à un milieu bactériologique acide qui accélère son oxydation. L’état de la peinture révélé toutes les demi-heures par une grue automatique permet au spectateur de se rendre compte de l’effet du temps, de la corruption de la matière, de la destruction de la chair, ici picturale, de son inéluctable érosion. Lorsque la peinture est plongée dans son bain, le visiteur est invité à s’imaginer l’état réel de sa dégradation. Randy Devanlet s’est distingué par ses œuvres «Nounours» en 2020 et «Noushka» en 2022, où ont été soumis au même processus d’oxydation accélérée les sujets de l’ours en peluche de son enfance et de sa chienne décédée, œuvres qui font également partie de la collection Pinault. » p. 74

À propos de l’auteur
SAINT-BRIS_Paul_DRPaul Saint Bris © Photo DR/Philippe Rey

Paul Saint Bris, âgé de quarante ans, vit à Paris où il est Directeur artistique. Il est le fils aîné de François Saint Bris, directeur du Clos Lucé et le neveu de Gonzague Saint Bris. Il est très attaché à Amboise où il a passé de nombreuses vacances et où, enfant, il venait passer Noël avec sa grand-mère, ses parents et ses sept oncles et tantes. Il signe avec L’allègement des vernis son premier roman. (Source: Éditions Philippe Rey / La Nouvelle République)

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La face cachée de Lily

DORNER_la_face-cachee_de_lily  RL2020

En deux mots:
Le boucher complimente sa cliente pour le baiser passionné qu’elle a échangé avec son mari et dont il a été le témoin. Sauf que cette femme, ce n’était pas elle. Et voilà comment le doute s’installe et comment une vie sans histoires va basculer. L’heure de la révolte a sonné!

Ma note:
★★★ (beaucoup aimé)

Ma chronique:

Quand s’instille le poison du doute

Avec humour et un sens de la formule qui fait mouche Françoise Dorner raconte comment la vie d’une jeune femme va basculer après une remarque de son boucher. Désormais l’épouse modèle va tomber le masque. Jubilatoire!

C’est l’histoire d’un jeune couple de fleuristes dont la vie semble se dérouler paisiblement. Rien de bien spectaculaire dans leur relation, mais l’amour semble avoir cimenté le couple. Bref, tout va bien jusqu’à cette confidence de son boucher et le dialogue qui s’en suit, bel exemple du style enlevé de Françoise Dorner qui va faire mouche durant tout le roman :
« – Alors, dites donc, on se bécote le soir sous les portes cochères, comme des ados? J’aimerais bien que ma femme m’enlace comme ça après dix ans de mariage.
Je l’ai regardé, étonnée, n’ayant aucun souvenir de porte cochère.
– Avec la jupe fendue et le string, a-t-il précisé à voix basse. Il a de la chance, votre mari.
Il a pris mon silence pour de la pudeur, et il n’a pas insisté. J’ai tout de même réussi à demander un boudin blanc truffé, en plus du noir qu’il était en train de m’emballer. Je pensais qu’il s’abstiendrait de revenir à la charge, vu la réaction mortifiée que je ne parvenais pas à dissimuler sous mes efforts de diversion charcutière. Mais il n’a pu s’empêcher d’ajouter, en me rendant ma carte bancaire:
– Si vous pouviez en toucher un mot à ma femme…
– Pardon?
– Je lui en ai offert un pour Noël, et elle ne l’a jamais mis, elle dit que c’est vulgaire. Je pense que ça la ferait changer d’avis, venant d’une personne aussi classe que vous qui n’a pas peur de se contenter du string minimum…
Devant mon air ahuri, il a précisé en rougissant :
– Désolé, c’était de l’humour.
J’ai hoché la tête. Jamais je n’ai porté de string. Jamais mon mari ne m’en a offert. Et je suis toujours en pantalon.
– Hé ! Vous oubliez vos boudins!
En me les tendant, il m’a fait un clin d’œil assorti d’une moue rassurante, genre « ça restera entre nous »».
Comme elle s’est installée dans sa routine de couple, elle décide toutefois de ne rien dire à Arthur. Mais désormais le doute s’est installé. Chaque regard un peu appuyé pour une jolie femme devient suspect, chaque livraison chez une cliente qui se prolonge un peu fait naître la soupçon. Et tandis qu’Arthur fait comme si de rien n’était, elle s’étiole. Mais quand il lui annonce qu’elle pourra se reposer un peu parce qu’il a engagé une jeune stagiaire, elle décide de se jouer avec les armes de séduction massive. Mais ni le string, ni la jupe fendue n’ont l’air d’émouvoir plus que cela un mari distrait.
«Le couple, c’était donc cela. Soudain, tout s’arrête. Et, malgré des tentatives inutiles de séduction, on se retrouve dans l’incompréhension, et on cherche vainement à quel moment on n’a pas fait ce qu’il fallait, et on se sent coupable. Coupable de ne pas avoir été à la hauteur pour tenir sur la durée, coupable de n’avoir pas ressenti l’imperceptible usure qui fait passer de l’habitude à l’indifférence. Coupable d’avoir cru que l’homme à qui on avait dit «Oui» était sur la même longueur d’onde: à l’abri de toutes les tentations, loin du paraître et du mensonge, bien au chaud dans la confiance, la connivence, la sérénité.»
Alors pourquoi ne pas faire comme Arthur, essayer de trouver un amant. Il n’y a d’ailleurs pas besoin de chercher très loin, ce voisin croisé dans l’ascenseur pourrait fort bien faire l’affaire. D’autant qu’il a l’air d’apprécier sa présence.
Mais Françoise Dorner est bien trop habile pour se contenter d’une comédie de boulevard. La romancière accélère, à l’imager de la voiture qui a failli envoyer notre héroïne à la mort. Elle s’en sortira avec quelques hématomes, un petit coup du lapin et une double entorse genou-cheville. Et l’envie de ne plus s’en laisser compter. La voilà partie sur le terrain de chasse de son mari. Pourquoi ne pas goûter à l’attrait de l’inédit et lui voler Angélique? Et voilà comment une comédie légère bascule vers une introspection plus douloureuse. Suis-je celle que les autres ont envie de voir ou n’ai-je joué toute ma vie un rôle de composition? La face cachée de Lily mérite vraiment le détour!

La face cachée de Lily
Françoise Dorner
Éditions Albin Michel
Roman
160 p., 14,90 €
EAN 9782226453600
Paru le 2/11/2020

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris et en région, notamment à Asnières.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Tout allait bien avec mon mari, jusqu’au jour où le boucher m’a complimentée pour ce qu’il avait surpris la veille : notre baiser passionné sous une porte cochère, avec ma jupe fendue. Sauf que je n’avais aucun souvenir de porte cochère, et que je suis toujours en pantalon.
Ma vie de couple a basculé, ce jeudi-là, tandis que je nous achetais du boudin. Mais cette femme qui n’était pas moi allait me permettre de découvrir enfin qui je suis. D’explorer, avec une jubilation croissante, la face cachée de la gentille fille indolore qu’avaient fabriquée ma mère, mon conjoint, les convenances et les blessures d’enfance… »

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
France Bleu (Le livre coup de cœur de Valérie Rollmann)

Les premières pages du livre
En tant que fleuristes, c’est rarement le dimanche que nous faisons l’amour. Comme dit mon mari, le plaisir du lundi, c’est sacré. Sauf que, depuis trois semaines, il semble avoir changé d’avis.
Pourtant, le jour de notre mariage, l’adjoint au maire avait fait un si beau lapsus: «Pour le meilleur et pour le rire.» Cela présageait un avenir radieux, en nous évitant le pire. Mais lorsque le pire est arrivé, je n’ai pas ri du tout. Pour moi, le pire représentait la maladie, la mort, mais j’étais loin d’imaginer que cela concernait aussi le cul.
*
Comment réagir en apprenant que son mari a une liaison? Faire un éclat ou faire comme si?
J’ai tenté d’analyser la situation en dépit des sanglots qui m’arrachaient le cœur. À part l’amour et le quotidien qui nous unit, du lit au magasin, il n’y a jamais rien eu entre nous. Je veux dire: ni ombre, ni conflit, ni jalousie, ni lassitude – enfin, je croyais. Je n’ai jamais fait attention à un autre homme depuis que je lui ai dit oui, et de son côté je n’avais jamais surpris de regard mal placé en direction d’une cliente. C’est vrai que de nouvelles fesses, petites ou grosses, qui frétillent ou prennent des poses, ça peut créer de la tentation, un besoin de dépaysement. Mais de là à passer à l’action… Dans le quartier, en plus.
Je suis une femme trompée ou pas? me demandais-je dans la glace.
Mon reflet ne me répondait rien. Être ou ne pas être, dans mon cas, c’était plutôt dire ou ne pas dire. Affronter des journées entières le déni, le mensonge par omission, ou l’attente de l’aveu assorti de ces mots qui soi-disant vous remettent d’aplomb («Je n’aime que toi»), tout ça me paraissait insurmontable. Pourtant je suis restée coite. Mais mon imagination ne se taisait pas. En regardant Arthur, je le voyais très nettement, debout contre le mur, ululer pendant qu’une inconnue lui faisait une fellation. Et ça, ce n’était pas très agréable. Ce qui m’a le plus étonnée, cela dit, c’est qu’il continuait à me faire l’amour en gémissant toujours de la même manière. Mais était-ce à moi qu’il faisait l’amour? Incapable de lui poser la question, je sentais «l’autre» en surimpression, et j’éprouvais des sensations nouvelles qui n’étaient pas toutes déplaisantes – c’est ce que je vivais le moins bien.
Pourquoi n’ai-je rien dit? Parce que dans la vie, les seules choses que j’aime, c’est entendre le bruit de sa clé pénétrer dans la serrure de notre appartement, écouter sa voix me dire «C’est moi, mon amour», et sentir ses lèvres m’embrasser comme si c’était la première fois. Avec souvent un petit bouquet du jour, quelques roses prêtes à se faner: les invendues de la boutique. Même si je dois me contenter des laissées-pour-compte, cela fait plaisir. Je pense que j’ai un mari parfait, malgré son écart de conduite.
Je l’ai appris tout à fait par hasard en allant chez le boucher. Ce jour-là, seul derrière son étal, il m’avait accueillie avec un sourire complice:
– Alors, dites donc, on se bécote le soir sous les portes cochères, comme des ados? J’aimerais bien que ma femme m’enlace comme ça après dix ans de mariage.
Je l’ai regardé, étonnée, n’ayant aucun souvenir de porte cochère.
– Avec la jupe fendue et le string, a-t-il précisé à voix basse. Il a de la chance, votre mari.
Il a pris mon silence pour de la pudeur, et il n’a pas insisté. J’ai tout de même réussi à demander un boudin blanc truffé, en plus du noir qu’il était en train de m’emballer. Je pensais qu’il s’abstiendrait de revenir à la charge, vu la réaction mortifiée que je ne parvenais pas à dissimuler sous mes efforts de diversion charcutière. Mais il n’a pu s’empêcher d’ajouter, en me rendant ma carte bancaire:
– Si vous pouviez en toucher un mot à ma femme…
– Pardon?
– Je lui en ai offert un pour Noël, et elle ne l’a jamais mis, elle dit que c’est vulgaire. Je pense que ça la ferait changer d’avis, venant d’une personne aussi classe que vous qui n’a pas peur de se contenter du string minimum…
Devant mon air ahuri, il a précisé en rougissant :
– Désolé, c’était de l’humour.
J’ai hoché la tête. Jamais je n’ai porté de string. Jamais mon mari ne m’en a offert. Et je suis toujours en pantalon.
– Hé ! Vous oubliez vos boudins!
En me les tendant, il m’a fait un clin d’œil assorti d’une moue rassurante, genre «ça restera entre nous».
*
J’ai préparé le dîner, comme d’habitude, mais le cœur n’y était pas. Je me suis même remis du rose à joues avant qu’il rentre. Il m’a serrée dans ses bras, m’a dit tu as bonne mine mon amour, a pris une douche et nous sommes passés à table.
– C’est bon, ce mélange de boudins avec des pommes cuites. Tu as rajouté quelque chose, il me semble.
– Oui, du sucre roux au dernier moment.
– Ça doit être ça, ce côté caramélisé, presque chinois. Vraiment délicieux. Tu innoves, mon amour, c’est bien.
– J’essaie. Parfois on se lasse de manger toujours la même chose.
– Moi, je ne me lasse jamais.
J’ai hoché la tête avec un petit sourire, mais, en le regardant, je ne voyais que l’image d’une porte cochère où il enlaçait une femme. Et ce n’était pas moi.
Il m’a fait l’amour dans la foulée avec une énergie particulière, peut-être à cause des boudins caramélisés, et, pour la première fois, j’ai fait semblant de jouir. Juste pour qu’il ne soit pas inquiet ou soupçonneux. Pourquoi ai-je réagi ainsi ? À sept ans, j’avais assisté, malgré moi, à une scène horrible où ma mère criait sur mon père qui l’avait trompée, d’après une voisine. Il a juste pris son manteau gris et sa belle écharpe bleue que je lui avais offerte pour la fête des Pères en cassant ma tirelire, et il est parti. Tout simplement, sans un mot. On ne l’a jamais revu. Alors je me suis dit : « Quand on est grand, il ne faut pas crier, sinon tout le monde s’en va. » C’est resté gravé dans ma tête. Pour le meilleur et pour le pire.
*
Longtemps, je l’ai écouté ronfler. C’était inhabituel, mais il ne fallait pas non plus mettre ça sur le compte de sa liaison. En était-ce une, d’abord ? Ou juste un baiser sous une porte cochère qui n’avait débouché sur rien, à part l’enthousiasme avec lequel il m’avait complimentée pour mes boudins, histoire de se remettre en règle avec sa conscience.
Je me suis réveillée en sursaut, à trois heures du matin. Je venais de rêver de mes fesses que je contemplais dans la glace, mises en valeur par un string minimaliste autour duquel se promenaient des mains qui n’étaient pas celles de mon mari.
J’avais tellement honte que je suis allée prendre une douche. Ça ne l’a pas réveillé. J’ai bu un verre d’eau, et je me suis recouchée contre lui en me disant que, tout de même, ce n’était pas à moi de culpabiliser.

Extraits
« Le couple, c’était donc cela. Soudain, tout s’arrête. Et, malgré des tentatives inutiles de séduction, on se retrouve dans l’incompréhension, et on cherche vainement à quel moment on n’a pas fait ce qu’il fallait, et on se sent coupable. Coupable de ne pas avoir été à la hauteur pour tenir sur la durée, coupable de n’avoir pas ressenti l’imperceptible usure qui fait passer de l’habitude à l’indifférence. Coupable d’avoir cru que l’homme à qui on avait dit «Oui» était sur la même longueur d’onde: à l’abri de toutes les tentations, loin du paraître et du mensonge, bien au chaud dans la confiance, la connivence, la sérénité. » p. 41

« Venez, on va faire quelques pas au bord de la Seine, il fait beau, ça vous fera du bien. Vous êtes si pâle.
J’ai hoché la tête, nous avons traversé le quai de Grenelle et nous avons rejoint l’allée des Cygnes, juste en dessous de la statue de la Liberté. Je commençais à me détendre. Se promener à deux, sans but, ce qui m’arrive rarement avec mon mari, était très agréable, j’en avais presque oublié la Mucha pendant quelques minutes. Et même ce coup de vent impromptu qui a soulevé ma jupe m’a fait rire, quand je l’ai rabaissée de justesse.
Vincent s’est retourné vers moi :
– Vous avez l’air d’aller mieux.
– Oui. Merci de votre patience.
Avec le temps, on finit par obtenir ce qu’on attend.
– Encore faut-il savoir ce qu’on veut.
Il n’a pas répondu. On a fait le tour de la petite île, au rythme des pipis de Charly, et on est revenus devant le centre commercial de Beaugrenelle, en échangeant des platitudes sur les pistes cyclables désertes qui augmentaient la pollution en multipliant les embouteillages. Au moment de se quitter, il s’est approché de mon visage, et, machinalement, je l’ai repoussé :
– Non, pas sur le front, s’il vous plaît. » p. 47

À propos de l’auteur
DORNER_francoise_©Denis-FelixFrançoise Dorner © Photo Denis Félix

Françoise Dorner, prix Goncourt du premier roman, prix Roger-Nimier, prix du Théâtre de l’Académie française, nous offre le portrait irrésistible et poignant d’une jeune femme étouffée qui, à la faveur d’une trahison, reprend le contrôle sur sa vie, son couple et ses désirs. (Source: Éditions Albin Michel)

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En deux mots:
Flânant sur le port de Calvi, Antonia reconnaît Dragan, qu’elle a connu alors qu’elle couvrait la Guerre des Balkans. Ils vont converser jusqu’au petit matin, avant que la photographe ne prenne la route et ne meure dans un accident de voiture. Ses funérailles nous offrent l’occasion de découvrir sa vie.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

La photographe et la mort

Jérôme Ferrari, à travers le portrait d’une photographe corse, nous livre une passionnante réflexion sur le poids des images qui fixent le temps, sur la fascination de la guerre et sur la mort.

Au mois d’août les touristes flânent sur le port de Calvi. Antonia déambule au milieu de ses gens. Elle est photographe, chargée de réaliser les clichés des mariages. Du moins, c’est son métier en 2003, au moment où commence ce beau roman et où s’achève sa vie. Antonia va en effet être victime d’un accident de la route quelques heures plus tard, sans doute à cause d’une maladresse due à la fatigue. Elle a en effet pris la route au petit matin, aprèd avoir conversé de longues heures avec Dragan, qu’elle avait rencontré à Belgrade en 1991, au moment de la Guerre des Balkans et qui, lui aussi, se promenait à Calvi, ayant choisi la légion étrangère pour fuir son pays.
Si Jérôme Ferrari a choisi ce drame en ouverture de son roman, c’est pour avoir «fait l’expérience de la puissance des photographies et de la façon dont elles bouleversent notre rapport au temps: ce qu’elles nous montrent est à chaque fois figé pour toujours dans la permanence du présent et a pourtant, dès le déclenchement de l’obturateur, déjà disparu. Personne n’a énoncé ce paradoxe plus clairement que Mathieu Riboulet : « La mort est passée. La photo arrive après qui, contrairement à la peinture, ne suspend pas le temps mais le fixe. » »
Nous voici invités aux funérailles d’Antonia, célébrées par son oncle et parrain à qui la famille a un peu forcé la main. Car le prêtre est affligé, lui qui a offert à sa filleule son premier appareil photo à 14 ans, décidant ainsi de la vocation de l’adolescente. Dans cette Corse aux traditions et aux mœurs fortement ancrées, elle découvre dans ses clichés un moyen d’évasion mais aussi une part de pouvoir. En figeant une réalité, elle va écrire à sa manière les événements, montrer les réunions de famille puis – en étant embauchée par un quotidien régional – illustrer la rubrique locale et les faits divers et notamment ceux liés au FNLC. À travers son regard, les faits de gloire des séparatistes deviennent ridicules. « Elle photographiait de mauvais acteurs récitant le texte incroyablement pompeux d’une pièce ratée que ni la violence ni les années de prison ne pouvaient rendre plus authentique et, dans cette pièce, Antonia jouait elle aussi, comme les autres, peut-être encore plus mal que les autres. Chaque fois qu’elle appuyait sur le déclencheur, elle validait cettc mise en scène qui n’avait rien à voir avec la réalité mais n’existait que dans l’attente de sa transformation en images. Tout cela ne lui semblait guère honorable. D’ailleurs, à bien y réfléchir, l’écrasante majorité des photographes n’exerçaient pas un métier honorable, ils donnaient de l’importance à des sujets futiles, pire encore, ils fabriquaient de la futilité, et s’ils avaient de surcroît des prétentions artistiques, c’était encore bien pire… »
Une farce qui va pourtant entraîner à son tour des drames. Encore la mort et encore le déchirement quand Pascal B. – son homme – est arrêté puis emprisonné ou quand les nationalistes vont se combattre entre factions rivales.
Quand arrive la Guerre des Balkans, Antonia décide d’aller couvrir ce conflit sans pour autant avoir de mandat. Peut-être pour voir à quoi ressemble une «vraie guerre», peut-être pour fuir la Corse, mais en tout cas par inconscience. Car ce qu’elle voit est terrible, accablant.
Ses photos vont compléter celles réalisées par les photographes des guerres antérieures, celle de Gaston Chérau qui couvrit la guerre italo-turque entre 1911 et 1912 en Libye, celles de Rista Marjanović ou encore celles de Ron Haviv qui sont autant de témoignages de la barbarie. À moins qu’il ne s’agisse de propagande, d’un parti pris. Mais ce qui est sûr, c’est que cette expérience aura changé à jamais la vie d’Antonia.
Comme dans Les vies multiples d’Amory Clay de William Boyd, le photojournalisme est au cœur de ce roman parce qu’il fixe ainsi le temps, donne une éternité aux événements, mais surtout pose parce qu’il pose la question, à l’heure des médias de masse et des réseaux sociaux, de la manière dont il rend compte du réel ou le déforme. Avec son écriture limpide, Jérôme Ferrari confirme son talent qui lui a valu le Prix Goncourt 2012.

À son image
Jérôme Ferrari
Éditions Actes Sud
Roman
224 p., 19 €
EAN : 9782330109448
Paru le 22 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, principalement en Corse, à Calvi et dans la région d’Ajaccio et Bastelica mais aussi à Nice et Lyon ainsi qu’en Ex-Yougoslavie, à Belgrade, Osijek et Vukovar.

Quand?
L’action se situe des années 80, à l’époque de la guerre des Balkans jusqu’en 2003.

Ce qu’en dit l’éditeur
Par une soirée d’août, Antonia, flânant sur le port de Calvi après un samedi passé à immortaliser les festivités d’un mariage sous l’objectif de son appareil photo, croise un groupe de légionnaires parmi lesquels elle reconnaît Dragan, jadis rencontré pendant la guerre en ex-Yougoslavie. Après des heures d’ardente conversation, la jeune femme, bien qu’épuisée, décide de rejoindre le sud de l’île, où elle réside. Une embardée précipite sa voiture dans un ravin : elle est tuée sur le coup.
L’office funèbre de la défunte sera célébré par un prêtre qui n’est autre que son oncle et parrain, lequel, pour faire rempart à son infinie tristesse, s’est promis de s’en tenir strictement aux règles édictées par la liturgie. Mais, dans la fournaise de la petite église, les images déferlent de toutes les mémoires, reconstituant la trajectoire de l’adolescente qui s’est rêvée en photographe, de la jeune fille qui, au milieu des années 1980, s’est jetée dans les bras d’un trop séduisant militant nationaliste avant de se résoudre à travailler pour un quotidien local où le “reportage photographique” ne semblait obéir à d’autres fins que celles de perpétuer une collectivité insulaire mise à mal par les luttes sanglantes entre clans nationalistes.
C’est lasse de cette vie qu’Antonia, succombant à la tentation de s’inventer une vocation, décide, en 1991, de partir pour l’ex-Yougoslavie, attirée, comme tant d’autres avant elle, dans le champ magnétique de la guerre, cet irreprésentable.
De l’échec de l’individu à l’examen douloureux des apories de toute représentation, Jérôme Ferrari explore, avec ce roman bouleversant d’humanité, les liens ambigus qu’entretiennent l’image, la photographie, le réel et la mort.

« DANS LES ANNÉES 1990, j’ai découvert la photo de Ron Haviv sur laquelle un paramilitaire des tigres d’Arkan prend son élan pour frapper les cadavres de trois civils qu’il vient d’abattre, quelque part en Bosnie. Il porte des lunettes de soleil à monture blanche et, entre les doigts de sa main gauche, il tient une cigarette dans un geste d’une absolue désinvolture. Ce garçon était manifestement mon contemporain, il était à peine plus âgé que moi et notre évidente proximité avait quelque chose d’intolérable. La guerre sortait des livres d’histoire.
C’est alors, je crois, que j’ai pour la première fois fait l’expérience de la puissance des photographies et de la façon dont elles bouleversent notre rapport au temps : ce qu’elles nous montrent est à chaque fois figé pour toujours dans la permanence du présent et a pourtant, dès le déclenchement de l’obturateur, déjà disparu. Personne n’a énoncé ce paradoxe plus clairement que Mathieu Riboulet : « La mort est passée. La photo arrive après qui, contrairement à la peinture, ne suspend pas le temps mais le fixe. »
Parce que la mort est passée, le roman s’ouvre sur celle d’Antonia et passe par toutes les étapes de la messe de ses funérailles. Au cours d’une vie consacrée aux photographies, les plus insoutenables et les plus futiles, des portraits de famille, des conférences de presse clandestines, des attentats, des mariages, la guerre en Yougoslavie, elle s’est constamment sentie renvoyée de l’insignifiance à l’obscénité.
Le roman est donc l’histoire de son échec. Le prêtre qui célèbre la messe est l’oncle d’Antonia. C’est aussi lui qui l’a portée sur les fonts baptismaux et qui lui a offert, pour son quatorzième anniversaire, son premier appareil photo. J’imagine qu’il ne se le pardonne pas. » J. F.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Actualitté (Clémence Holstein)
Télérama (Marine Landrot)
La Croix (Sabine Audrerie)
Le Devoir (Christian Desmeules)
Blog L’Or des livres


Jérôme Ferrari présente À son image © Production Actes Sud Éditions

Les premières pages du livre
« La dernière fois qu’elle l’avait vu, dix ans plus tôt, il rentrait chez lui et elle l’accompagnait. Depuis que le car de Belgrade les avait déposés à la gare routière,
Il n’avait pas dit un mot. Et puis il s’était arrêté, toujours en silence, pour s’accouder à la balustrade d’un pont sur le Danube dont les bombardements de l’Otan de 1999 ne laisseraient bientôt subsister que les piliers. Antonia se tenait en retrait, l’appareil photo à la main, et elle le regardait. Il portait un treillis déchiré sur lequel il avait cousu ses galons de sergent et, sous l’insigne de la JNA dissoute, un écusson serbe à l’aigle bicéphale flanqué des quatre sigma lunaires. À ses pieds était posé un grand sac militaire ne contenant rien d’autre qu’une édition hongroise du Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas d’Imre Kertész, le premier volume d’une traduction serbo-croate des œuvres complètes de Bukowski et quelques cassettes, de R.E.M. et Nirvana, dont il ne se rappelait même plus la dernière fois qu’il les avait écoutées. Il se tenait la tête dans les mains.
Il ne regardait pas les eaux noires du fleuve, le ciel chargé de pluie. En passant près de lui, un groupe de très jeunes gens qui s’avançait sur le pont avait ralenti et éclaté d’un rire incompréhensible en le toisant ostensiblement. Antonia avait pris la photo, la dernière du reportage qu’elle lui avait consacré et qui ne serait jamais publié. Il avait d’abord semblé ne pas réagir. Et puis il avait relevé la tête et Antonia avait vu qu’il pleurait. Il avait ramassé son sac et, alors qu’elle s’apprêtait à le suivre, il l’avait arrêtée d’un signe de la main et elle était restée sur le pont à le regarder s’éloigner jusqu’à ce qu’il eût disparu et qu’il fût trop tard pour d’autres adieux.
Ce vendredi soir d’août 2003, sur le port de Calvi, elle le reconnut immédiatement. Dragan marchait dans sa direction, au milieu de la foule des touristes, avec un autre sous-officier de la Légion étrangère et son uniforme était maintenant impeccable. Elle s’arrêta. Quand il croisa son regard, il lui sourit et vint l’embrasser avec une chaleur qui ne pouvait être feinte. Elle était si troublée qu’elle ne réalisa pas tout de suite qu’il s’adressait à elle en français. Il désigna l’appareil qu’elle portait en bandoulière. Il y a des choses intéressantes à photographier ici?
Elle se mit à rire. Non. Vraiment rien d’intéressant. Elle prenait des photos de mariage, maintenant, et c’était la raison de sa présence à Calvi. Des photos d’alliances. De familles émues. De couples, évidemment, beaucoup de couples, devant des massifs de fleurs, des voitures de luxe ou des couchers de soleil sur la Méditerranée. Toujours les mêmes choses à la fois curieusement grotesques, répétitives et éphémères. Elle gagnait bien sa vie mais ce n’était certainement pas intéressant. Elle se tut. Elle craignit qu’il ne pût mesurer la profondeur de son amertume. Elle lui demanda s’il voulait prendre un verre.
Il était d’astreinte. Il devait rentrer au camp Raffalli. Mais il serait heureux de passer la soirée du lendemain avec elle. Antonia avait prévu de retourner chez elle, dans le Sud, dès la fin du mariage.
Elle avait promis à ses parents de dîner avec eux. Il haussa les épaules. Ne pouvait-elle rester un jour de plus? Elle le regarda. Bien sûr que si, elle pouvait.
Elle appela sa mère pour lui annoncer qu’un imprévu la forçait à prolonger de vingt-quatre heures son séjour en Balagne. Elle ne pourrait pas dîner au village samedi soir, comme elle l’avait promis, mais elle serait là sans faute le lendemain. Bien qu’Antonia s’efforçât de présenter ce contretemps sous un jour aussi peu dramatique que possible, elle n’en déclencha pas moins presque immédiatement un réquisitoire éploré dans lequel lui étaient reprochés sa désinvolture, son ingratitude et son égoïsme. Antonia ne commit pas l’erreur de se mettre en colère. Elle assura sa mère de la perfection de son amour filial, lui dit qu’elle se réjouissait de la voir dimanche et la réduisit au silence en lui raccrochant plus ou moins au nez. Après quoi elle éteignit son portable et alla se coucher. »

Extraits
« La mort prématurée constitue toujours, et d’autant plus qu’elle est soudaine, un scandale aux redoutables pouvoirs de séduction. Depuis l’autel, il voit se presser derrière les bancs de l’église les gens du village et des inconnus, il voit des cousins plus ou moins éloignés, ses frères et, au premier rang, tout près du cercueil, sa sœur et son beau-frère, et Marc-Aurèle qui pleure sans aucune retenue. Il aurait pu refuser de célébrer la messe, se tenir debout à leurs côtés. S’il avait fait ce choix, peut-être serait‑il lui aussi en train de pleurer. Mais Antonia n’a que faire de larmes supplémentaires. Il n’en doute plus: c’est ici, au bas de l’autel, que se trouve sa place, c’est ici qu’il est le plus proche de sa filleule défunte, plus proche qu’il ne l’a été depuis bien longtemps. »

« Je vous ai parlé des larmes du Christ, trop longuement et maladroitement, et je vous en demande encore pardon. Pourquoi pleure-t-il? Parce qu’il se tient dans le déchirement. Nous nous tenons nous aussi, avec lui, dans ce déchirement. Nous devons nous y tenir: là, entre l’espoir et le deuil, tout à la fois accablés par le deuil et débordant d’espoir. Ainsi, nous croyons qu’Antonia est auprès du Seigneur, mais nous la pleurons quand même. »

À propos de l’auteur
Né à Paris en 1968, Jérôme Ferrari, après avoir enseigné en Algérie puis en Corse, vit actuellement à Paris. Il a reçu le prix Goncourt en 2012 pour Le Sermon sur la chute de Rome. Toute son œuvre est publiée aux éditions Actes Sud. (Source : Éditions Actes Sud)

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