Demain la brume

DEMEILLERS-demain_la_brume  RL2020

En deux mots:
Ce pourrait être l’histoire d’amour de Katia et Pierre-Yves du côté de Nevers, à moins que ce ne soit celle de Damir et Jimmy et leur groupe de rock «Les bâtards célestes» du côté de Zagreb. Mais c’est d’abord un drame humain vécu lors de cette dernière guerre européenne au début des années 1990.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

«Ce cataclysme qui nous écrasés»

À travers les portraits de jeunes qui ont envie de mordre la vie à pleines dents, Timothée Demeillers raconte comment en 1990 la Guerre s’est invitée en Europe. Et a balayé leurs rêves, de Nevers à Vukovar.

Dans ce beau roman choral, Timothée Demeillers présente successivement les personnages qui vont nous accompagner au fil des chapitres et qui finiront par se croiser bien plus tard. On commence par Katia Koné, une jeune fille de dix-neuf ans qui a soif de vie. Elle s’ennuie à Nevers où il ne se passe rien en ce début d’années 90. Le seul petit titre de gloire des habitants aura été nomination de Pierre Bérégovoy au gouvernement.
Après le lycée, il lui reste la musique – sa chambre est tapissée de posters des Clash – et l’envie de prendre le large. L’occasion va s’offrir à elle lorsqu’elle rencontre Pierre-Yves, musicien punk. Lors d’une soirée chez une copine, il va lui propose non pas de la ramener chez elle, mais d’aller jusqu’à Paris. Un voyage qui va changer sa vie.
Changement d’univers dans le second chapitre. Nous sommes cette fois dans l’ex-Yougoslavie, au moment où Tito meurt et où les pays de l’est vont basculer les uns après les autres. C’est là que nous faisons la connaissance de Damir Mihailović qui, avec Nada et Jimmy, ont formé un groupe de rock contestataire baptisé les Bâtards Célestes. Lors d’un concert, il se font remarquer en interprétant Fuck you Yu qui ne va pas tarder à devenir l’hymne de tous ceux qui aspirent à davantage de liberté et d’indépendance dans cette Yougoslavie qui a rendu l’âme, même s’ils n’entendent pas pour autant être récupéré par les nationalistes Croates qui poussent les feux. Peur eux, il n’est pas question d’être inféodé à un quelconque pouvoir.
Nada, quant à elle, se retrouve aussi désœuvrée que son père, licencié après vingt-cinq ans à l’usine de Vuteks. Une décision que Milan, son ami d’enfance, explique comme un choix politique: il faut éloigner tous les Serbes. Nada n’y croit pas trop. Mais en cet été 1990, elle décide de «faire attention».
Des extraits du journal intime de Sonja Kojčinović viennent s’intercaler au fil d’un récit qui se tend de plus alors qu’en France ce qui se trame à quelques centaines de kilomètres est vécu dans une indifférence quasi-totale.
On sent combien Timothée Demeillers s’est documenté et combien il essaie, en détaillant les exactions commises, d’éviter tout manichéisme. Cette saloperie de guerre ne peut être propre, obligeant bien malgré eux les gens à prendre parti. Pierre-Yves pourra témoigner de cette horreur, lui qui rêvait d’aventure va se retrouver en première ligne là où «la civilisation est réduite à un panorama jaune, brûlé, constellé d’impacts, de jardins labourés, de bicoques éventrées, de débris de désolation». Roman puissant qui peut aussi se lire comme une piqûre de rappel face à la montée des nationalismes, aux solutions populistes, mais aussi au déni de réalité, à cette furieuse envie de tourner la tête pour ne rien voir. Alors s’élèveront les paroles de «Le vent froid a gommé les frontières», une chanson composée alors, la houle a atteint les arbres des forêts, a obscurci les sentiers de montagne, laissant des villes brûlées, du gros sel et les cris du silence, demain la brume, demain la brume.

Demain la brume
Timothée Demeillers
Asphalte éditions
Roman
400 p., 19 €
EAN 9782365331012
Paru le 3/09/2020

Où?
Le roman se déroule en France, notamment à Nevers, Paris, Saint-Nazaire et en ex-Yougoslavie, notamment à Vukovar et Zagreb.

Quand?
L’action se situe en 1989 et les années suivantes.

Ce qu’en dit l’éditeur
1990, Nevers. Katia, lycéenne rebelle, étouffe au bord de la Loire. Elle découvre la poésie, l’engagement et rêve d’indépendance. Elle tombe follement amoureuse de Pierre-Yves, libre et anticonformiste comme elle aimerait l’être. Mais la soif d’absolu du jeune homme va bien plus loin que la sienne…
1990, Zagreb. Damir et Jimmy sont les Bâtards célestes, le duo rock qui monte. Leur tube « Fuck you Yu » fait danser la jeunesse yougoslave, qui se reconnaît dans ses paroles iconoclastes. Et souvent mal comprises : la chanson va devenir, contre la volonté de Damir, un véritable hymne à l’éclatement de la Yougoslavie.
1990, Vukovar. Dans cette ville pluriculturelle, personne n’est censé savoir qui est serbe et qui est croate. Pour Nada, c’est un mensonge. Et chacun sait très bien quel est son camp.
Dans Demain la brume, Timothée Demeillers met en scène des destins malmenés par l’Histoire, dans une Europe où les frontières se renforcent au lieu de s’effacer.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Institut Français
Quatre sans Quatre
Blog The killer inside me
Blog La page qui marque 
Charybde 27, le blog
Blog Garoupe 


Timothée Demeillers présente son roman Demain la brume © Production Harmonia Mundi livre

Les premières pages du livre
Katia Koné
Je sortais tout juste de l’enfance, j’étais à un âge où l’on se dit que la vie ne vaut pas grand-chose, où l’on claironne que l’on voudrait se foutre en l’air et où l’on feint la mélancolie à la moindre contrariété parce que la dépression est encore quelque chose de séduisant, d’énigmatique et de romantique. Pour survivre, je courais après le fantastique, le ténébreux, je m’enveloppais dans des habits trop grands pour moi, j’imitais les attitudes et les poses en noir et blanc des Clash, dont je tapissais ma chambre de posters, leur aura sulfureuse sur papier glacé. Je n’étais qu’une jeune lycéenne élevée dans le calme propret des bords de Loire, mais je me persuadais d’évoluer dans la crasse londonienne, je m’imaginais des odeurs de fog et de bière éventée entre les briques cramoisies des mansions anglaises, sous le bas ciel britannique, tandis que les hymnes incendiaires échappés de mon walkman me cognaient les tympans. J’arborais une crête de cheveux pourpres pour ressembler à mes idoles et j’écrivais des poèmes virulents dans un calepin que je rangeais dans la poche intérieure de ma veste en jean perforée de pin’s et d’épingles à nourrice. Je fumais. Je buvais. Et chaque verre bu, chaque cigarette fumée l’était en essayant d’imiter mes héros, les Clash et leurs quatre gueules d’ange, anguleuses et blanchâtres, drapés dans leurs perfectos brillants. Je voulais leur ressembler. Je voulais devenir comme eux. Je rêvais que ma vie soit la leur.
J’étais entre deux âges.
J’avais dix-huit ans.
C’est là que tout a commencé.
J’habitais Nevers. Nevers et son insupportable quiétude. Nevers et sa Loire pas encore magistrale, encore rivière anodine, glissant mollement telle une inéluctable marée noire le long de ses rives écussonnées de crépis sales et de toits en ardoises qui se confondaient avec la couleur du ciel. Nevers qui vivotait dans des habits trop grands pour elle, des manoirs à tourelles et des jardins à la française, témoins de son histoire royale, aujourd’hui occupés par des institutions préfectorales médiocres et des chambres de commerce. Nevers qui ressassait le nom de son maire dans tous les foyers, à tous les comptoirs de bar, parce qu’il semblait que, pour une fois, quelqu’un avait réussi à s’extirper de cette soupe fade. Grâce à lui, on pouvait désormais entendre prononcer le nom de notre ville à la télévision nationale, ce qui revenait pour la plupart des habitants à une bénédiction, comme si à travers ce « Nevers » ou ce « Pierre Bérégovoy » articulés par le présentateur du JT, c’était un peu de nous qu’on causait, nous qui étions habituellement si éloignés de tout ça, comme si nous en tirions une gloire toute personnelle.
Mais malgré notre maire, ministre des Finances de la France entière, malgré la télévision, Nevers restait Nevers, l’ennui gonflait à mesure de mes rêves d’émancipation, de mes envies de liberté, à mesure que je prenais conscience que mes poèmes ne sortiraient jamais des quatre murs de ma chambre et que je n’insufflerais jamais le vent de la révolution punk sur la scène poétique française.
Je haïssais cette ville. Je la haïssais fabuleusement.
Après minuit, les rues assoupies s’exposaient sous la lueur jaunâtre des lampadaires dont les halos soporifiques grésillaient devant les volets clos et ne s’éteignaient qu’avec le lever du jour. Et dans ce terrain de jeu bien trop petit, notre bande lycéenne rejouait ce que nous pensions être la folie insomniaque des plus grandes capitales. Les nuits où nos parents nous laissaient sortir, nous roulions d’épais joints de mauvais haschisch, buvions au goulot de vieilles bouteilles de calvados oubliées au fond des buffets à alcool familiaux, nous promenions notre ennui ivres dans les rues en nous cachant dans des bosquets taillés en fleurs de lys lorsque les patrouilles de police approchaient. Parfois, l’un d’entre nous apportait une bombe de peinture et nous taguions, comme c’était la mode dans les banlieues françaises, notre lassitude dans des phrases révolutionnaires, pensant peut-être que cela permettrait une prise de conscience collective de l’ennui qui plombait la jeunesse d’ici, mais c’était peine perdue. Nous ne récoltions que de sèches brèves dans l’édition du Journal du Centre: ils font désormais partie du paysage urbain, les tags, une pollution visuelle qui s’amplifie, le centre de Nevers a été à nouveau vandalisé, « c’est une honte de faire ça vraiment quel est l’intérêt », commente écœurée la gérante de l’agence du Crédit mutuel de l’avenue du Général-de-Gaulle…
Et les articles se concluaient avec d’autres propos du même acabit, des commérages de commerçants mécontents, sans jamais parler de l’aspect poétique et du sens profond des inscriptions. Tout cela ne faisait que confirmer la médiocrité qui m’entourait : je vivais dans un monde de cons à une époque tout aussi naze.
De ces virées artistiques, je rentrais au milieu de la nuit, dans le pavillon de mes parents un peu en retrait du centre. Je garais ma mobylette Peugeot orange dans le jardin. Je montais les escaliers qui menaient à ma chambre sur la pointe des pieds en évitant les marches qui grinçaient particulièrement. Je me glissais dans mon lit. Je me saisissais de mon carnet pour écrire des textes que j’avais la prétention d’appeler des poèmes, je filais les mots au rythme du stylo Bic, qui débordait parfois des petits carrés blancs de la page, et je me persuadais qu’un jour ces carnets seraient retrouvés, et qu’ils seraient exhumés et publiés et que, comme Kafka, mon œuvre serait érigée au rang des chefs-d’œuvre posthumes de la littérature française alors que je n’osais même pas les soumettre au journal de mon lycée et puis, tandis que j’écrivais au rythme de mon ébriété, j’entendais les petits pas de souris de ma mère qui se relevait pour aller aux toilettes, ma mère qui ne pouvait fermer l’œil avant mon retour et que j’imaginais si fluette, se retournant dans son lit toute la nuit, aux côtés des cent kilos inamovibles et ronflants de mon père, ma mère, attendant nerveusement le cliquetis de la serrure de la porte d’entrée qui viendrait la délivrer, ma fille n’a pas été renversée, ni violée, ni assassinée ce soir ! Et moi, alors, j’éteignais la lumière pour lui faire croire qu’en effet je dormais et j’interrompais de la sorte ma carrière de plus grande poétesse punk de ce tout début des années 1990. Et avant de m’endormir, la réalité de ma vie me sautait à la gueule.

C’est après une manifestation que j’ai rencontré Pierre-Yves. En ce mois de novembre 1990, les lycéens étaient dans la rue. Moi aussi, j’étais allée bruyamment manifester. Je séchais les cours, parcourue par un excitant sentiment de transgression. Il faisait gris. Un brouillard épais était remonté du fleuve et avait tout enveloppé de son humidité molletonnée. La ville suintait. Dissimulée dans la poisse de la brume, je riais, je chantais, je crachais mon mal-être dans des formules bien ficelées, reprises avec vigueur par toute la masse humaine autour de moi.

Jospin ta réforme tu sais où on se la met, du pognon pour les lycées par pour l’armée, des pions pour l’éducation.

L’ambiance était joyeuse. Je répétais les slogans à tue-tête. Je hurlais. Je braillais. Au fond, je ne savais pas grand-chose sur quoi que ce soit mais ça n’avait aucune importance. Le mal-être que nous ressentions était véritable, lui. Nous, les « cocus de l’histoire », les lycéens trompés par toutes les convictions auxquelles avaient cru nos parents. On nous taxait d’individualistes. On nous taxait d’égoïstes. On nous taxait de nihilistes. Mais était-ce notre faute si nous avions assisté à l’écrou¬lement de toutes les idéologies ? S’il semblait ne rester aucun idéal pour lequel s’engager ? Alors là, serrée dans la foule aux côtés de mes camarades de classe, je voulais croire que notre lutte mettrait un coup d’arrêt à ce projet liberticide et que notre manifestation serait la première d’un mouvement massif et global qui marquerait l’histoire. Une nouvelle révo¬lu¬tion dont la France, et le monde, avaient bien besoin.
Nous étions une petite bande du lycée. Une dizaine, qui, comme moi, rêvaient d’une autre vie, d’un autre avenir. Les garçons se laissaient pousser les cheveux et les filles se les rasaient. Nous nous échangions les cuirs. Les motifs écossais. Les bracelets cloutés. Nous nous achetions une culture punk dans les friperies du centre-ville, des jeans déjà troués, fatigués, des cuirs tannés, des Doc coquées déjà portées. Nous dressions nos majeurs tendus aux gens bien comme il faut et fumions à la chaîne des cigarettes roulées. Nous nous rebellions dans notre bocal clos en nous jurant que jamais nous ne rentrerions dans le rang comme les autres générations contestataires avant nous, comme les autres frondeurs devenus des vieux cons, mais tous nous lorgnions sur les quelques punks, les vrais de vrais, qui zonaient à proximité de la gare. Ils n’étaient pas légion à Nevers. Nous leur enviions ce frisson de liberté qui s’échappait d’eux. Nous les admirions avec leurs crêtes tellement hérissées qu’on aurait dit des lames, leurs chiens laineux qui grignotaient les restes de bouffe et lapaient parfois, en fin de soirée, un peu de bière versée dans leurs gamelles. Juste pour rire. Lorsque les clébards tanguaient sur leurs pattes fragiles, ils semblaient se demander de quel côté de la terre il faisait bon marcher. Pierre-Yves était l’un de ces punks. Enfin, c’est avec eux qu’il a débarqué dans le cortège de la manifestation, ce jour-là. Leur petit groupe s’agitait à côté du nôtre. Bruyant et désordonné. Dans le trottinement monotone du cortège, ils se mouvaient désarticulés, allaient, venaient, sortaient du défilé en essaim nerveux pour recouvrir d’autocollants la vitrine d’un fast-food américain, puis retournaient se fondre dans la masse compacte, s’abriter dans la chaleur des anoraks colorés. Ivres et joyeux. Libres. Pierre-Yves riait beaucoup. Je l’avais tout de suite repéré. Pourtant, il n’était pas particulièrement attirant avec son petit mètre soixante-dix et ses cheveux désespérément fins qui tombaient sur un front trop vaste, une mèche d’enfant de bonne famille. Pas qu’il soit moche non plus, enfin ce n’était pas mon genre de mec. Mais il était un peu différent des autres. Lui ne portait pas la crête. N’avait pas de chien. Pourtant, il dégageait quelque chose.

Les manifestants ont fini par se disperser et le brouillard par se lever. Une demi-lune d’une pâleur laiteuse éclairait la nuit tombée. Pierre-Yves est resté à nos côtés. Il nous a accompagnés dans l’un des rares cafés restés ouverts.
L’endroit était bondé. Embrumé par la fumée de cigarette. Le brouhaha des conversations se brouillait dans un boucan indémêlable. Nos vêtements couverts d’autocollants colorés, nos drapeaux et banderoles à nos pieds, nous nous sommes installés à une table beaucoup trop petite pour nous tous. Nous hurlions pour nous faire entendre autour de bières et d’Orangina. Nous débattions sur les époques les plus fastes où nous aurions aimé vivre. Nous maudissions notre génération désenchantée, et nous idéalisions le San Francisco des années 1960, le Katmandou des années 1970, les squats londoniens des années 1980. Nous nous demandions où diable pouvait être l’épicentre frémissant de ce début des années 1990, mais nous avions beau sortir des plaisanteries à propos de Beyrouth en ruine, nous ne trouvions rien qui puisse être comparable aux époques passées. Nous avions l’impression que le monde avait été douché à l’eau de Javel du consumérisme et qu’il ne restait que des lieux aseptisés, vidés de toute substance, des salles d’attente rutilantes d’hôpitaux désinfectés où, à défaut de mourir d’épidémies, l’on crevait d’ennui. Et l’on attendait de nous que l’on suive de force la marche du monde. Que l’on rentre dans les clous, que l’on fonde une famille et que l’on fasse une poignée de gosses que l’on pourrait nourrir à la même bouillie dont nous avions été gavés. Le capitalisme avait achevé ses ennemis. Le capitalisme était sorti seul vainqueur, fatigué, éreinté mais sans rivaux désormais.
C’est Pierre-Yves qui nous racontait tout ça. Toute la bande était pendue à ses lèvres. Et il nous haranguait, avec sa voix éraillée, comme s’il causait du haut de la tribune d’un syndicat ouvrier :
« La jeunesse de Nevers s’emmerde, elle attend une alternative, mais je suis sûr que notre génération va marquer l’histoire. »
Et peut-être parce que nous voulions tous y croire, ne serait-ce qu’un peu, nous reprenions ses paroles des flammes dans les yeux, nous, le petit groupe de punks lycéens, tous apprentis artistes, écrivains, poètes ou musiciens, nous reprenions ses paroles en les plaquant sur nos petites ambitions personnelles, et je me souviens avoir pensé que peut-être, dans quelques années, on parlerait de nous comme du « groupe de Nevers » où, à l’instar du Chelsea Hotel, tous les plus grands contemporains se côtoyaient dans une émulation créatrice prodigieuse, que l’on se souviendrait de nous comme de ceux qui avaient contribué à la période faste de cette ville que nous aurions quittée depuis longtemps, l’endroit où il fallait grandir à l’époque, ses cafés où nous nous retrouvions, désormais considérés comme des lieux emblématiques où affluaient des hordes de touristes nostalgiques pour humer un peu de l’esprit de création qui y flottait en notre temps. Et je dois admettre que, naïvement, il y avait un petit morceau de moi-même qui y croyait vraiment.
Puis Pierre-Yves s’est rembruni et nous a lancé :
« C’est marrant quand même, vous êtes la première génération de lycéens à demander plus de pions pour vos lycées, vous y avez réfléchi à ça ? Pourquoi pas des CRS pour votre cour de récréation, tant qu’on y est ? »
Son ton était tellement en décalage avec tout ce qui s’était raconté avant que personne n’a su comment digérer ces paroles ironiques et critiques. Pierre-Yves, lui, s’est tu, fixant d’un œil dur un point invisible dans la pièce.
« Parce que t’étais pas dans la manif, toi, peut-être ? lui a demandé un de mes camarades de classe.
– Si, mais c’est important de réfléchir, de pas suivre bêtement, tu vois.
– Merci papa… » j’ai réagi en lui lançant un clin d’œil moqueur.
Il m’a regardée et a souri. Tendrement. Il était assis à côté de moi. Malgré l’atmosphère étouffante du bar, il était engoncé dans un blouson Schott, une cigarette roulée au bec, qu’il fumait, pensif, alors qu’un thé refroidissait devant lui : « Je bois pas d’alcool », avait-il rapidement précisé à notre groupe comme pour s’excuser lorsque quelqu’un avait voulu commander une première tournée. Sa jambe me frôlait sous la table. Je sentais sa chaleur qui m’irradiait. Je n’osais plus bouger. Il était étonnamment doux, presque enfantin. Sa présence naturelle parmi nous. Nous descendions des demis de Kanter et la conversation a pris une tournure plus habituelle : ressasser les dérapages de nos soirées éméchées. Pierre-Yves restait silencieux, riant quand il fallait rire, nous relançant parfois d’une question anodine. Puis à son tour, il racontait avec emphase les nombreuses manifestations auxquelles il avait pris part, comment les flics l’avaient chargé, en mimant les coups de matraque avec de grands gestes théâtraux. Nous rigolions alors qu’il décrivait les flots de sang qui s’échappaient de son arcade sourcilière.
Je le dévisageais et mon cœur battait fort. Sur la banquette en skaï de ce rade boudiné. Dans ce petit bar décoré de tableaux de mauvais goût, de nus voluptueux et de paysages savamment choisis par le patron pour leur laideur et la vulgarité des palettes. Mon cœur cognait à toute berzingue devant son reflet dans les grands miroirs face à nous, qui dédoublaient son visage, et, gênée, de peur d’être surprise, je plongeais la tête dans mon demi, à regarder la mousse se diluer à petit feu dans le breuvage doré, à me dire merde Katia, je crois que t’es en train de tomber pour ce mec… Je voulais qu’il me remarque, et j’essayais de retenir son attention par des sourires furtifs, des coups d’œil complices. Mais il n’y avait en réalité rien de prémédité. Parce que justement ce type me faisait un effet incontrôlable. Des détails de sa personne s’érigeaient en promesses à mes yeux : sa nonchalance et son
sérieux, son air de tout savoir et de tout contrôler, sa virilité naissante m’intimidaient, la façon dont il souriait d’un air entendu, jamais surpris.
Il incarnait ce à quoi je voulais ressembler, sans avoir le courage d’aller jusqu’au bout. L’effluve de soufre. L’aura de la vie libre. Une posture en décalage avec le monde. Décalée même de la norme anticonformiste que nous avions créée. Il dégageait une sorte de rayonnement jusque dans ses postures, ses doigts qui jouaient délicatement avec l’anse de sa tasse de thé, ses jambes élégamment croisées, ses pattes d’oie rieuses au coin de ses yeux, sa voix enrouée par son tabac brun, l’Ajja 17, dont le paquet bleu chiffonné reposait sur le formica de la table, les cigarettes épaisses qu’il roulait d’une main et dont il s’emplissait les poumons de larges bouffées, qu’il conservait de longues secondes avant de les recracher en volutes violacées, en l’air pour ne pas nous importuner, et puis les mystères qu’il semblait traîner derrière ses paroles rocailleuses. « Y’a pas à dire mais les flics français à côté des allemands c’est des enfants de chœur… » Cette voix chaude interrompue par une toux grasse, ces phrases qui faisaient coexister des formules littéraires ampoulées parsemées d’un argot familier, à tel point que je me demandais si je faisais face à un petit bourgeois qui se la jouait gros dur ou à un loulou philosophe. Ces mystères ouvraient dans ma tête un envoûtant abysse d’aventures, de fuite loin de cette ville, loin des miens, loin de ma jeunesse.
Au fil de la soirée, alors que l’ivresse infusait et que l’audience autour de la table se faisait plus clairsemée et moins tapageuse, c’est lui qui m’a adressé la parole. Son premier regard franc, ses yeux pétillants, sa bouche tordue dans un rictus amusé :
« Tu m’as l’air bien sage, pour une petite punkette… »
Et il avait appuyé punkette, comme pour mettre le terme entre guillemets, et moi qui pensais être habituée au combat social, à la lutte d’opinion binaire, à hurler mes opinions à la gueule de mes détracteurs, je me suis retrouvée pétrifiée, parce que je n’arrivais pas à savoir d’où il me parlait, à quelle catégorie de mec je m’adressais. Je ne savais pas si c’était un reproche ou une plaisanterie, ou si ça lui plaisait, si je lui plaisais. J’ai rougi et je lui ai souri, et lui a poursuivi en me confiant presque à voix basse que les punks n’étaient pas les plus cons, qu’au moins ils n’avaient pas encore abandonné le combat contre l’inéluctable dégringolade de ce monde de merde. Il a dit ça d’un ton bienveillant, presque attendri, et ça m’a rassurée qu’il nous tienne, moi et les punks, dans son estime. Nous nous sommes souri et j’ai entraperçu quelque chose dans ses yeux, un éclair malicieux, une résonance, une osmose entre nous. Au cours de la soirée, je ne l’avais jamais vu adresser un sourire comme ça à quelqu’un d’autre, et ça m’a réconfortée.
« Parce que t’es pas punk, toi ? je lui ai naïvement demandé, comme si le monde se divisait entre ceux qui l’étaient et ceux qui ne l’étaient pas.
– Si, d’une certaine manière », il a répondu, énigmatique, puis sa phrase l’a fait rire, il s’est lancé dans un fou rire étrange, tout son corps parcouru de soubresauts nerveux, son fou rire caractéristique que j’apprendrais à tant aimer chez lui, ces éclats communicatifs, alors que mes rares camarades à être restés nous ont dévisagés, interloqués devant cette scène cocasse, ce fou rire de l’un face au visage médusé de l’autre.
À la fermeture du café, je suis restée seule avec Pierre-Yves. Autour de nous, les tables se vidaient dans une danse éthylique de fin de soirée, un ballet de membres dissociés qui raclaient des chaises au sol, se saisissaient d’habits au portemanteau et passaient des laines autour de nuques rosées. Il s’est approché de moi encore davantage, je sentais sa chaleur, sa main m’a frôlée et il m’a fixée longuement. Une œillade qui semblait vouloir me transpercer, fouiller la possibilité d’un à très vite.
« On se reverra, Katia ? il m’a demandé avec un regard désemparé, presque suppliant, comme si tout dépendait de moi.
– Oui, oui », j’ai bafouillé, décontenancée par cette fragilité qu’il me laissait entrevoir, cette soudaine mise à nue. L’envie de me blottir contre lui m’a fait baisser les yeux.
« Oui… oui… d’accord, il s’est repris en imitant mon cafouillage verbal. Mais quand ?
– Bah demain ? Je… Je vais à une soirée demain… enfin… je veux dire tu pourrais venir ? »
Je lui ai donné l’adresse, je lui ai répétée, puis il l’a répétée, et je n’ai rien dit d’autre, j’étais paralysée par l’émotion et dans la précipitation je ne lui ai pas demandé de numéro où le contacter, ni une adresse où le trouver, je ne lui ai pas demandé de me garantir qu’il serait bien là, je ne lui ai pas dit que j’aimerais vraiment qu’il soit là, je suis restée muette et il a retiré sa jambe de la mienne, il m’a adressé un petit salut, sa main collée contre sa tempe, sans un mot, l’air de dire carpe diem ou qui vivra verra, avant de déposer un billet de 100 F sur la table, sans attendre la monnaie, et j’ai trouvé ça d’une classe folle, et il s’est éclipsé. « Quelle conne », j’ai prononcé à voix haute, et je suis rentrée chez moi, débordée par un déferlement de sentiments contrastés.

Le lendemain, le jour s’est levé sur une congestion de nuages. Une matinée figée. Un tapis gris d’automne qui venait calfeutrer tout ce qu’il y avait au-dessus et donnait à la ville un aspect ouaté, une luminosité d’une blancheur nostalgique. Même les cloches des églises carillonnaient en sourdine contre le duvet nuageux, glissant dans les rues endormies le long des rideaux de fer qui ligotaient les boutiques closes, entre les rares passants matinaux qui flânaient, leur panier chargé de provisions. J’étais encore au lit et je pensais à Pierre-Yves. Je rejouais la scène du bar une centaine de fois. Sa jambe contre la mienne. Son sourire mis à nu. Dans la pénombre de ma chambre. La tête posée sur une peluche qui me servait d’oreiller. J’écoutais les bruits familiers du samedi matin. Au rez-de-chaussée, sous ma chambre, mes parents petit-déjeunaient. Les routines du week-end qui se répétaient depuis mon enfance. Les voix franches de la radio allumée. France Info il est 9 h 15, les dernières actualités, Yves Lebec. Les nouvelles qui résonnaient dans la salle à manger où mes parents se faisaient face, devant leurs bols aux liserés bleus rapportés de Bretagne, remplis d’un café clair filtré par le glouglou régulier de la cafetière, un café pruneau au léger et désagréable arôme âcre. Rocard qui persiste et signe malgré la motion de censure contre la loi sur la CSG. L’odeur de brûlé des tartines de pain blanc qui sautaient noircies du grille-pain. Suite à l’intervention télévisuelle de Lionel Jospin hier sur FR3, les lycéens ont défié le ministre… Le bourdonnement du micro-ondes, qui tournait avec le plat du déjeuner, sorti du congélateur. De nouvelles scènes d’émeute à Vaulx-en-Velin… Puis le ding libérateur. Le grattement du couteau sur la surface brûlée de la mie, le beurre trop froid qui brisait le pain dur. S’ils avaient pu se douter du tsunami que j’étais en train de vivre. Moi, dans mon lit, la tête aussi brumeuse que le ciel de novembre, je pensais à Pierre-Yves.
À ce dernier regard plein d’espoir.
Et au désespoir de ce dernier regard.
Parce que bien sûr, l’euphorie de l’alcool envolée, je me disais que jamais il ne viendrait à la soirée où je l’avais invité, jamais il ne s’en souviendrait, l’avènement d’un nouveau jour lui ferait relativiser son attirance pour moi. Je deviendrais à ses yeux ce que j’étais en réalité : une petite lycéenne qui jouait à la grande fille et voulait se faire passer pour ce qu’elle n’était pas.
La fête était prévue de longue date, chez Élodie, ma plus ancienne amie. Je la connaissais depuis toujours. Nous étions nées le même jour et avions fait toute notre scolarité ensemble, jusqu’à ce que je rate mon bac l’année précédente. Son père était notre médecin de famille. Nos parents avaient appris à s’apprécier du fait de notre amitié et s’invitaient une à deux fois par an prendre l’apéritif dans des rencontres qui restaient cordiales, mais qui n’avaient jamais aboli le déséquilibre qui existait entre un médecin et son patient, entre un notable et une classe moyenne, entre un propriétaire de vieilles pierres et celui d’un pavillon. Ma bande du lycée ne l’appréciait pas trop. « Ah ouais, ta copine en Chevignon qu’allume tous les mecs. » J’essayais de leur expliquer qu’on se connaissait depuis gamines, qu’elle n’était pas ce qu’elle paraissait, que l’habit ne faisait pas toujours le moine et que, derrière sa gueule mignonnette de porcelaine, elle aussi avait l’âme rock’n’roll, mais ça ne suffisait pas à les convaincre. Alors forcément, même si par je ne sais quel miracle Pierre-Yves venait quand même, faire se rencontrer son monde et celui d’Élodie m’apparaissait soudain totalement absurde, voué à un désastre annoncé, une déconfiture retentissante. Comment croire que Pierre-Yves s’intégrerait dans cette soirée pleine des amis d’Élodie, les enfants de bourges du centre-ville ?
En fin d’après-midi, j’ai voulu appeler Élodie. J’avais besoin de lui parler de Pierre-Yves. Lui raconter comment nous nous étions rencontrés. Je suis sortie téléphoner dans la cabine la plus proche. Je ne pouvais pas le faire de chez nous : mon père passait ses week-ends à lire dans son fauteuil du salon, juste à côté de l’appareil. Ma mère, elle, pestait au bout de quelques minutes dès que j’occupais la ligne.
Dehors, le froid m’a enveloppée de son odeur automnale. L’air était comme de la fumée. Le fin brouillard qui s’était déployé maintenait en suspens la combustion des âtres. La cabine téléphonique trônait devant le tabac fermé depuis quelques mois. Dans le petit centre commercial, il n’y avait pas un chat. Un jour mort à rester chez soi. J’ai inséré ma carte téléphonique. Il me restait trente-quatre unités. J’ai composé le numéro des parents d’Élodie. Le combiné gris-bleu collé sur l’oreille. Froid comme un glaçon. Les tonalités se succédaient. Sa mère a décroché.
« Ça fait longtemps, Katia ! Comment vont tes parents ? Ton père ne devait pas retourner en Afrique cet été ? Il est revenu finalement ? » Puis, sans me laisser le temps de prendre des nouvelles à mon tour, elle s’est écriée : « Élodie c’est pour toi ! » pour être entendue à l’étage par sa fille, qui a répondu d’une voix lointaine qu’elle prenait l’appel en haut, suivi tout de suite de sa voix espiègle.
Nous avons échangé des banalités, mais je n’étais pas à l’aise, je n’arrivais pas à lui dire pourquoi je l’appelais au juste, je lui ai demandé si tout était prêt pour ce soir, si elle avait besoin d’aide, si elle voulait que je vienne plus tôt. Elle m’a répondu non, ça devrait aller, et dans le silence qui a suivi, j’ai réussi à laisser échapper la question qui me brûlait les lèvres, en forçant l’innocence, comme un détail sans importance :
« Ça te dérange si j’invite quelqu’un ? »
Elle est restée silencieuse quelques secondes. Elle essayait sûrement d’entendre si sa mère avait bien raccroché l’appel dans le salon et n’écoutait pas la conversation depuis le
deuxième téléphone.
« Bien sûr que non, ça ne me dérange pas, mais tu vas peut-être me dire qui c’est, surtout ? » Elle a ri.
« Un mec, j’ai répondu platement.
– Bah oui, je me doute, si tu me demandes avec ce ton cachottier. Bon, tu me racontes toute l’histoire ?
– J’étais à la manif hier… » j’ai commencé. »

À propos de l’auteur
DEMEILLERS_timothee_©DRTimothée Demeillers © Photo DR

Timothée Demeillers est né en 1984. Prague, faubourgs est, son premier roman, est paru chez Asphalte en 2014. A suivi Jusqu’à la bête, lauréat des prix Jeune Romancier – Le Touquet Paris Plage, Calibre 47, Deuxième Roman de Grignan, et sélectionné pour de nombreux autres prix. Demain la brume, est son troisième roman, paru en 2020. Il vit aujourd’hui à Nantes. (Source: Éditions Asphalte)

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Le soleil se lève aussi

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En deux mots:
À Paris dans les années 1920, le journaliste Jake Barnes, vit entouré d’une bande d’expatriés avec lesquels il fait la fête et rivalise pour les yeux d’une belle Anglaise. Si une blessure de guerre l’a rendu impuissant, il ne désespère pas de parvenir à ses fins, notamment lors d’un voyage au Pays basque et en Espagne.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Une tragédie sous un soleil brûlant

Les déboires du journaliste Jake Barnes dans le Paris des années 1920 permettent à Ernest Hemingway de raconter la «génération perdue» de l’après-guerre. Et de faire vaciller les certitudes des mâles virils.

Comme les romans d’Ernest Hemingway sont indissociables de sa vie, commençons par reprendre la partie de sa biographie qu’il raconte dans Le soleil se lève aussi. Après la Première guerre mondiale qu’il a effectuée comme ambulancier sur le front italien, Hemingway décide de reprendre son métier de journaliste et part pour Paris. Au début des années 1920, installé à Montparnasse, il côtoie toute une colonie d’expatriés, d’Ezra Pound à Gertrude Stein, de Sherwood Anderson à Sylvia Beach qui accueillait généreusement les Américains dans sa librairie Shakespeare and Co. Il y a sans doute croisé aussi Francis Scott Fitzgerald ou James Joyce. C’est dans ce Paris des «années folles» que s’ouvre ce roman qui va raconter le parcours de Jake Barnes, journaliste américain derrière lequel il n’est pas difficile de reconnaître le double de l’auteur. Une technique qu’il va également utiliser pour les autres personnages du livre, largement inspirés de ses amis et fréquentations, ce qui lui vaudra notamment l’inimitié de Harold Loeb qu’il a dépeint sous le nom de Robert Cohn. Mais si le jeu des masques a provoqué un scandale au moment de la parution du livre son intérêt aujourd’hui tient bien davantage dans la chronique et les idées développées.
Le désenchantement de cette «génération perdue» est personnifiée par Jake lui-même, devenu impuissant après une blessure infligée sur le front italien et qui se désespère de voir Brett Ashley, la belle anglaise dont il est amoureux passer d’un amant à l’autre. Une galerie composée d’un Ecossais qui attend son divorce pour l’épouser à son tour, un comte grec qui roule sur l’or et Robert Cohn, dont je viens de parler, juif américain complexé qui aimerait aussi obtenir les faveurs de Brett. C’est dans l’alcool, le jeu et les fêtes que l’on cache son mal-être.
Quand Bill Gorton débarque des États-Unis, son ami Jake décide de lui faire découvrir le Pays basque et l’Espagne et de l’emmener à Pampelune pour la San Fermin, notamment célèbre pour ses corridas. Avant cela, ils pêcheront la truite.
En passant du calme de la partie de pêche à la fièvre de la corrida, Hemingway donne une forte intensité à cette dernière partie où les inimitiés, les frustrations et la violence vont se déchaîner. Chacun se retrouvant alors à l’heure du choix, souvent douloureux, dans une atmosphère électrique. Tandis que le soleil continue à se lever, leurs rêves s’évanouissent.
Hemingway considérait son roman comme «une tragédie, avec, pour héros, la terre demeurant à jamais.» Je crois que le passage du temps lui a donné raison.

Le soleil se lève aussi
[The Sun Also Rises]
Ernest Hemingway
Folio Gallimard (n°221)
Roman
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Maurice Edgar-Coindreau
288 p., 7,50 €
EAN 9782072729997
Paru le 11/05/2017

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris puis au Pays Basque et enfin en Espagne, notamment à Pampelune et Madrid.

Quand?
L’action se situe dans les années 1920.

Ce qu’en dit l’éditeur
Paris, années 1920. Jake Barnes, journaliste américain, retrouve la belle et frivole Lady Ashley, perdue dans une quête effrénée d’amants. Nous les suivons, s’abîmant dans l’alcool, des bars parisiens aux arènes espagnoles, en passant par les ruisseaux à truites des Pyrénées. Leurs compagnons, Robert Cohn, Michael Campbell, sont autant d’hommes à la dérive, marqués au fer rouge par la Première Guerre mondiale.
Dans un style limpide, d’une efficacité redoutable, Hemingway dépeint le Paris des écrivains de l’entre-deux-guerres et les fameuses fêtes de San Fermín. Ses héros, oscillant sans cesse entre mal de vivre et jouissance de l’instant présent, sont devenus les emblèmes de cette génération que Gertrude Stein qualifia de «perdue».

68 premières fois
Sélection anniversaire: le choix de Sébastien Spitzer

SPITZER_Sebastien©Astrid-di-CrollalanzaAprès avoir découvert Miller, Hemingway et Fante, Sébastien Spitzer est devenu journaliste. Il a longtemps baroudé comme grand reporter, puis s’est mis au roman. Son premier, Ces rêves qu’on piétine, a été traduit dans plusieurs pays et remporté une quinzaine de prix littéraires. Après Le Cœur battant du monde, il publie le 20 août La Fièvre. (Photo Astrid di Crollalanza)

«J’avais l’âge des défis qu’on se lance entre amis pour se prouver des choses. Chiche ! Luc venait de dégotter un nouveau terrain de jeu. Une piste d’athlétisme, à Colombes. L’hiver amputait nos loisirs. À dix-huit heures, les spots électriques peinaient à nous offrir des minutes de sursis. La piste était mal éclairée. Il faisait froid. J’étrennais une paire flambant neuve de chaussures à pointe. À vos marques ! Prêts ! L’entraîneur donna le départ du 400 mètres. Nous étions six ou sept. Luc tenait la corde. J’étais dans sa foulée. Je faisais honneur à notre belle amitié. Et puis, je ne sais pas. Une ampoule ? La peur de perdre ? Le souvenir d’une fille qui me faisait le coup du mépris ? Je ne sais plus pourquoi, mais en sortie de virage j’ai ralenti puis cessé de courir. Luc a gagné la course. Bien sûr ! Haut la main ! En se retournant, il m’a vu franchir la ligne au pas. Et son regard dépité est resté dans ma tête, gravé, comme dans le marbre. Il était si déçu. Il n’a rien dit au retour. Il regardait devant lui, replié comme un vrai parapluie. Je fixais mes chaussures.
Les vacances qui suivirent, je les passais chez une tante, en Espagne. Sur la Costa Brava. Je partais quinze jours avec quinze livres. Henry Miller. Marcel Pagnol et… Hemingway. « Le Soleil se lève aussi ». J’ai découvert son univers. Ses valeurs. Ses héros. J’ai trouvé des modèles qui en avaient, eux ; qui ne se seraient pas arrêté, eux. Jamais. J’ai trouvé des silences qui me donnaient des réponses. Ses héros ne se plaignaient pas. Ils ne rechignaient pas. Ils faisaient, de leur mieux. J’ai presque tout lu dans la foulée de ce livre. J’ai presque tout aimé d’Hemingway. Son style, efficace et sensible. Ses scènes. Ses thèmes aux antipodes des écrits tristes et insipides de ces auteurs érudits qui composent des récits gavés des vues des autres. Lui, était humain. Infiniment humain. Il avait vu. Vécu. Senti.»

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Page Wikipédia du roman
Charlie Hebdo (Yann Diener)
France Culture (florilège des émissions sur Ernest Hemingway)
Blog Calliope Pétrichor
Blog Les Aglamiettes
Blog Marque-Pages

Documentaire d’Henry King sur Le soleil se lève aussi © Dailymotion

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Il fut un temps où Robert Cohn était champion de boxe, poids moyen, à l’Université de Princeton. N’allez pas croire que je me laisse impressionner par un titre de boxe, mais, pour Cohn, la valeur en était énorme. Il n’aimait pas du tout la boxe. En fait, il la détestait, mais il l’avait apprise péniblement et à fond pour contrebalancer le sentiment d’infériorité et de timidité qu’il ressentait en se voyant traité comme un juif, à Princeton. Il éprouvait une sorte d’intime réconfort à l’idée qu’il pourrait descendre tous ceux qui le traiteraient avec impertinence, bien que, étant très timide et foncièrement bon garçon, il n’eût jamais boxé qu’au gymnase. C’était l’élève le plus brillant de Spider Kelly. Spider Kelly enseignait à tous ses jeunes gentlemen, qu’ils pesassent cent cinq ou deux cent cinq livres, à boxer comme des poids plume. Cette méthode semblait convenir à Cohn. Il était vraiment très rapide. Il était si bon que Spider ne tarda pas à le faire se mesurer avec des gens trop forts pour lui. Son nez en fut aplati à jamais, et cela contribua à augmenter le dégoût de Cohn pour la boxe. Il n’en retira pas moins une espèce de satisfaction assez étrange et, à coup sûr, son nez s’en trouva embelli. Pendant sa dernière année à Princeton, il lut trop et se mit à porter des lunettes. Je n’ai jamais rencontré personne de sa promotion qui se souvînt de lui, on ne se rappelait même plus qu’il avait été champion de boxe, poids moyen.
Je me méfie toujours des gens francs et simples, surtout quand leurs histoires tiennent debout, et j’ai toujours soupçonné que Robert Cohn n’avait peut-être jamais été champion de boxe, poids moyen, que c’était peut-être un cheval qui lui avait marché sur la figure, ou que sa mère avait peut-être eu peur ou qu’elle avait vu quelque chose ou que peut-être, dans son enfance, il s’était heurté quelque part. Mais, finalement, quelqu’un vérifia l’histoire de Spider Kelly. Spider Kelly, non seulement se rappelait Cohn, mais il s’était souvent demandé ce qu’il était devenu.
Par son père, Robert Cohn appartenait à une des plus riches familles juives de New York et, par sa mère, à une des plus vieilles. A l’école militaire où il avait préparé ses examens d’entrée à Princeton, tout en s’acquittant fort bien de son rôle de trois-quarts aile dans l’équipe de football, personne ne lui avait rappelé la race dont il était issu. Personne ne lui avait jamais fait sentir qu’il était juif et, par suite, différent des autres, jusqu’au jour où il entra à Princeton. C’était un gentil garçon, cordial et très timide, et il en conçut de l’amertume. Il réagit en boxant, et il sortit de Princeton avec le sentiment pénible de ce qu’il était et un nez aplati. Et il se laissa épouser par la première jeune fille qui le traita gentiment. Il resta marié cinq ans, eut trois enfants, perdit la majeure partie des cinquante mille dollars que son père lui avait laissés (le reliquat des biens étant allé à sa mère), acquit une dureté assez déplaisante par suite des tristesses de sa vie conjugale avec une femme riche, et, juste au moment où il avait décidé de quitter cette femme, c’est elle qui s’était enfuie avec un miniaturiste. Comme il y avait déjà bien des mois qu’il songeait à abandonner sa femme, mais qu’il ne l’avait jamais fait, trouvant trop cruel de la priver de sa compagnie, son départ lui fut une surprise des plus salutaires.
Le divorce fut prononcé et Robert Cohn partit pour la Californie. Il y tomba au milieu d’un groupe de littérateurs et, comme il avait encore un peu des cinquante mille dollars, il ne tarda pas à subventionner une revue d’art. La revue commença à paraître à Carmel, en Californie, et finit à Provincetown, dans l’État de Massachusetts. A cette époque, Cohn, qui avait été considéré purement comme un ange et dont le nom figurait en première page simplement comme membre du comité consultatif, était devenu seul et unique rédacteur. L’argent était à lui et il découvrit qu’il aimait l’autorité que confère le titre de rédacteur. Il fut tout triste le jour où, le magazine étant devenu trop coûteux, il lui fallut y renoncer.
A ce moment-là, cependant, il avait d’autres sujets de préoccupation. Il s’était laissé accaparer par une dame qui, grâce au magazine, comptait bien arriver à la gloire. Elle était fort énergique et Cohn n’avait jamais manqué une occasion de se laisser accaparer. De plus, il était sûr qu’il en était amoureux. Quand la dame s’aperçut que le magazine n’irait pas bien loin, elle en voulut un peu à Cohn et elle pensa que mieux valait profiter de ce qui restait tant qu’il y avait quelque chose dont on pût profiter. Elle insista donc pour qu’ils allassent en Europe où Cohn pourrait écrire. Ils allèrent en Europe où la dame avait été élevée et ils y restèrent trois ans. Pendant ces trois années, la première passée en voyage, les deux autres à Paris, Robert Cohn eut des amis, Braddocks et moi. Braddocks était son ami littéraire. J’étais son ami de tennis.
La dame à laquelle il appartenait – elle s’appelait Frances – s’aperçut à la fin de la deuxième année que ses charmes diminuaient, et son attitude envers Robert passa d’une possession nonchalante mêlée d’exploitation à la ferme résolution de se faire épouser. Cependant, la mère de Robert faisait à son fils une pension de trois cents dollars par mois. Pendant deux ans et demi, je ne crois pas que Robert Cohn ait jamais levé les yeux sur une autre femme. Il était assez heureux sauf que, comme bien des gens qui vivent en Europe, il aurait préféré vivre en Amérique, et il avait découvert l’art d’écrire. Il écrivit un roman et, à vrai dire, ce roman n’était pas aussi mauvais que les critiques le prétendirent plus tard. Néanmoins, ce n’était pas un bon roman. Il lut beaucoup de livres, joua au bridge, joua au tennis et boxa dans un gymnase de quartier.
Je remarquai pour la première fois l’attitude de la dame à son égard, un soir où nous avions dîné tous les trois ensemble. Nous avions dîné au restaurant Lavenue et nous étions ensuite allés prendre le café au Café de Versailles. Nous avions pris plusieurs fines après le café, et j’annonçai mon intention de partir. Cohn avait parlé d’aller passer la fin de la semaine quelque part, tous les deux. Il voulait quitter la ville et faire une grande randonnée à pied. Je suggérai d’aller en avion jusqu’à Strasbourg et de monter ensuite à pied à Sainte-Odile, ou à quelque autre site d’Alsace. « Je connais une femme à Strasbourg qui pourra nous faire visiter la ville », dis-je.
Quelqu’un me décocha un coup de pied sous la table. Je crus que c’était par hasard et je continuai :
– Voilà deux ans qu’elle est là-bas, et elle connaît tout ce qu’il y a à voir dans la ville. C’est une femme épatante.
Je reçus un nouveau coup de pied sous la table et, levant les yeux, je vis Frances, la dame de Robert, le menton en l’air, le visage dur.
– Et puis, après tout, dis-je, pourquoi aller à Strasbourg ? Nous pourrions tout aussi bien aller à Bruges ou dans les Ardennes.
Cohn parut soulagé. Je ne reçus pas de coup de pied. Je souhaitai le bonsoir et partis. Cohn dit qu’il voulait acheter un journal et qu’il allait m’accompagner jusqu’au coin de la rue.
– Bon Dieu, dit-il, pourquoi as-tu été parler de cette femme de Strasbourg ? Tu ne voyais donc pas Frances ?
– Non, je n’avais pas idée. Qu’est-ce que ça peut bien foutre à Frances que je connaisse une Américaine à Strasbourg ?
– Oh, peu importe. N’importe quelle femme. Je ne pourrai pas y aller, voilà tout.
– Ne dis donc pas de bêtises.
– Tu ne connais pas Frances. Une femme, quelle qu’elle soit. Tu n’as pas vu la tête qu’elle faisait ?
– Eh bien, dis-je, on ira à Senlis.
– Ne te fâche pas.
– Je ne me fâche pas. Senlis est très bien. Nous pourrons descendre au Grand Cerf. Nous nous promènerons dans les bois et puis nous rentrerons tranquillement chez nous.
– Bon, ça me va.
– Alors, à demain, au tennis, dis-je.
– Bonne nuit, Jake, dit-il, et il se dirigea vers le café.
– Tu as oublié de prendre ton journal, dis-je.
– C’est vrai.
Il m’accompagna jusqu’au kiosque, au coin de la rue.
– Tu n’es pas fâché contre moi, Jake ?
Il se retourna, le journal à la main.
– Mais non, je n’ai aucune raison.
– A demain, au tennis, dit-il.
Je le regardai s’en retourner au café, le journal à la main. Il m’était plutôt sympathique et, évidemment, la vie avec elle n’était pas toujours rose. »

Extrait
« Elle me regardait dans les yeux, avec cette manière à elle de regarder qui vous faisait douter si elle voyait vraiment avec ses propres yeux. Et ces yeux continueraient à regarder après que tous les yeux du monde auraient cessé de regarder. Elle regardait comme s’il n’y avait rien au monde qu’elle n’eût osé regarder comme ça, et, en réalité, elle avait peur de tant de choses! »

À propos de l’auteur
Ernest Hemingway est né en 1899 à Oak Park, près de Chicago. Il passa tous les étés de sa jeunesse en plein bois, au bord du lac Michigan. En 1917, il entre au Kansas City Star comme reporter. Il s’engage en 1918 comme ambulancier de la Croix-Rouge sur le front italien. Après la guerre, Hemingway reprend en Europe son métier de journaliste. En 1936, il devient correspondant auprès de l’armée républicaine en Espagne. Il fait la guerre de 1939 à 1945, participe à la Libération de Paris avec la division Leclerc, puis continue à voyager : Cuba, l’Italie, l’Espagne. En 1954, Hemingway reçoit le prix Nobel de littérature. En 1961, il met fin à ses jours. (Source: Éditions Gallimard)

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