Elise ou la vraie vie

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Son frère ayant quitté Bordeaux pour Paris, Élise Letellier se décide à le suivre et va travailler avec lui en usine. C’est là qu’elle rencontre Arezki et tombe amoureuse de lui. Mais de nombreux obstacles parsèment leur route vers le bonheur, à commencer par le conflit algérien.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

https://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_d%27Alg%C3%A9rie
https://fr.wikipedia.org/wiki/Marie-Jos%C3%A9_Nat
https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89lise_ou_la_Vraie_Vie_(film)

Ma chronique:

L’amour impossible de la Bordelaise et de l’Algérien

Prix Femina 1967, Élise ou la vraie vie n’a pas pris une ride. Ce beau et fort roman de Claire Etcherelli est certes ancré dans le conflit algérien, mais cette histoire d’amour contrarié est aussi universelle que celle de Roméo et Juliette.

Comme c’est le cas de nombreux grands livres, Élise ou la vraie vie peut se lire à différents niveaux qui viennent se compléter et donner à l’œuvre sa force et sa densité. Commençons par l’arrière-fond historique. Nous sommes au moment de la Guerre d’Algérie qui, entre 1954 et 1962, a embrasé les deux côtés de la Méditerranée. Car si les autorités françaises de l’époque ont longtemps ne pas voulu parler de Guerre, les tensions croissantes et surtout l’exportation du conflit dans la métropole ont installé un climat de peur et poussé à des exactions et à des rafles dans les milieux nationalistes algériens. Entre le Front de libération nationale (FLN) et l’Organisation armée secrète (OAS), il n’y aura très vite aucune possibilité de dialogue, mais une liste de morts que ne va cesser de s’allonger et laisser, comme avec les cadavres retirés du Métro Charonne, une trainée sanglante et peu glorieuse.
C’est donc dans ce contexte qu’Élise Letellier décide de quitter Bordeaux pour «monter à Paris». Dans la capitale, elle rejoint son frère Lucien et accepte de travailler chez Citroën avec lui. Ici foin de misérabilisme, la dure condition du travail à la chaîne est décrite simplement, sans faire dans l’emphase, mais en soulignant aussi les difficultés de la cohabitation avec les immigrés appelés en renfort pour compléter une main d’œuvre alors difficile à trouver. Parmi ces derniers Élise croise le regard d’Arezki l’Algérien. Leur histoire d’amour aura ce côté tragique et universel des grandes passions contrariées et, pour ceux qui comme moi ont vu l’adaptation au cinéma de Michel Drach avant de lire le livre, les yeux de Marie-Josée Nat. Si le contexte les pousse à garder leur liaison secrète, ils ne peuvent fermer les yeux devant le racisme qui gangrène la France d’alors. Et la xénophobie qui continue à faire des ravages de nos jours, y compris dans les rangs de la police qui fait alors la chasse aux «Nordaf» sans discernement, persuadés que leur couleur de peau est déjà la preuve de leur crime.
Comme le souligne la romancière Anaïs Llobet, qui garde ce roman comme un talisman, c’est «avec une écriture toute dans la retenue, une économie des mots» que Claire Etcherelli parvient à donner une puissance inégalée à son roman. Sur les pas d’Élise et d’Arezki, on ne peut qu’être saisi par l’émotion et partagé ces sentiments d’injustice, d’impuissance et de révolte qu’ils vivent alors dans leur chair. Jusqu’à cet épilogue qui ne peut qu’être tragique.

Élise ou la vraie vie
Claire Etcherelli
Éditions Folio Gallimard (n° 939)
Roman
288 p., 7,50 €
EAN 9782070369393
Paru le 5/01/1973

Où?
Le roman se déroule en France, à Bordeaux, puis Paris et banlieue. On y évoque aussi l’Algérie.

Quand?
L’action se situe entre 1954 et 1962.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Un concert fracassant envahit la rue. « Les pompiers », pensai-je. Arezki n’avait pas bougé. Les voitures devaient se suivre, le hurlement s’amplifia, se prolongea sinistrement et s’arrêta sous la fenêtre. Arezki me lâcha. Je venais de comprendre. La police. Je commençai à trembler. Je n’avais pas peur mais je tremblais tout de même. Je n’arrêtais plus de trembler : les sirènes, les freins, le bruit sec des portières et le froid, – je le sentais maintenant – le froid de la chambre.»

68 premières fois
Sélection anniversaire: le choix d’Anaïs Llobet

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Anaïs Llobet est journaliste. En poste à Moscou pendant cinq ans, elle a suivi l’actualité russe et effectué plusieurs séjours en Tchétchénie, où elle a couvert notamment la persécution d’homosexuels par le pouvoir local. Elle est l’auteure de deux romans: Les Mains lâchées (2016) et Des hommes couleur de ciel (2019).

«Un premier roman qui date de 1967, avec une écriture toute dans la retenue, une économie des mots, de grands dénouements cachés dans des phrases toutes simples. Claire Etcherelli fait confiance à son lecteur pour saisir les non-dits, lire les silences, retenir sa respiration lorsqu’il le faut. En tant que jeune écrivaine, je garde ce roman au plus proche de moi, et je relis souvent ce talisman lorsque je doute, notamment lorsque notre époque de grands bavards me déroute.»

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Page Wikipédia du roman
Blog Lecture écriture (Jean Prévost)
Blog Calliope Pétrichor 


Archives de l’INA et interview de Marie-José Nat lors du tournage de Élise ou la vraie vie © Production INA

Extraits
« La pendule de la porte de Choisy marquait la demie. Arezki était déjà dans la file, mais un peu à l’écart. J’allai vers lui. Il me fit un signe. Je compris et me plaçai derrière lui sans mot dire. Lucien arriva. Il ne me vit pas et je fis semblant de ne pas le voir. Il alluma une cigarette, et comme il tenait l’allumette près de son visage, j’en saisis le profil desséché, noir de barbe, osseux.
Nous montâmes dans la même fournée. Impossible de reculer, il m’aurait vue. J’allai vers l’avant, prenant soin de ne pas me retourner. Arezki m’ignora. À la Porte de Vincennes où beaucoup de gens descendirent, je me rapprochai de lui. Il me demanda où je désirais descendre afin que nous puissions marcher un peu. Je dis : « A la Porte de Montreuil. » J’avais repéré les soirs précédents une rue grouillante où, me semblait-il, nous nous perdrions aisément.
Il descendit et je le suivis. Lucien m’avait-il vue ? Cette supposition me gêna. Nous traversâmes, et, contemplant deux cafés mitoyens, Arezki demanda :
— On boit un thé chaud ?
— Si vous voulez.
Il y avait beaucoup de monde et beaucoup de bruit. Les banquettes semblaient toutes occupées. Arezki s’avança dans la deuxième salle. Je l’attendis près du comptoir. Quelques consommateurs me dévisagèrent, je sentais leurs yeux et je devinais leurs pensées. Arezki réapparut. En le regardant s’avancer, j’eus un choc. Mon Dieu, qu’il avait l’air arabe !… Certains, à la chaîne, pouvaient prêter à confusion avec leur peau claire et leurs cheveux châtains. Ce soir-là, Arezki ne portait pas de chemise mais un tricot noir ou marron qui l’assombrissait davantage. Une panique me saisit. J’aurais voulu être dehors, dans la foule de la rue.
— Pas de place. Ça ne fait rien, nous allons boire au comptoir. Venez là.
Il me poussa dans l’angle.
— Un thé ?
— Oui.
— Moi aussi.
Un garçon nous servit prestement. Je soufflai sur ma tasse pour avaler plus vite. Dans la glace, derrière le percolateur, je vis un homme coiffé de la casquette des employés du métro qui me dévisageait. Il se tourna vers son voisin qui repliait un journal.
— Moi, dit-il, très fort, j’y foutrais une bombe atomique sur l’Algérie.
Il me regarda de nouveau, l’air satisfait. Son voisin n’était pas d’accord. Il préconisait :
— …foutre tous les ratons qui sont en France dans des camps.
J’eus peur qu’Arezki réagît. Je le regardai à la dérobée, il restait calme, apparemment.
— Il paraît qu’on va nous mettre en équipes, me dit-il.
Sa voix était assurée. Il tenait l’information de Gilles et m’en détailla les avantages et les inconvénients. Je me détendis. Je lui posai beaucoup de questions, et, pendant qu’il y répondait, j’écoutais ce que les gens disaient autour de nous. Et j’eus l’impression qu’en me répondant, il suivait la conversation des autres.
Quand je passai devant lui pour sortir, l’homme qui voulait lancer une bombe atomique fit un pas vers moi. Par chance, Arezki me précédait. Il ne vit rien. Je m’écartai sans protester et le retrouvai dehors avec la sensation d’avoir échappé à un péril.
La rue d’Avron s’étendait, scintillante à l’infini. Pendant quelques minutes, les étalages nous absorbèrent.
— Alors, me demanda-t-il ironiquement, comment allez-vous ?
— Mais je vais bien.
— Vous aviez l’air malheureuse ces derniers jours. Vous n’avez pas été malade ? »
Tu peux badiner, Arezki. Tu es là. Ce soir, je n’évoque pas ton visage. C’est bien toi, présent. […] C’est un moment privilégié, suspendu irréellement au-dessus de nos vies comme le sont les guirlandes accrochées dans cette rue. Ne parler que pour dire des phrases légères qui nous feront sourire.
— Il faut m’excuser pour ces derniers jours, j’étais occupé. Des parents sont arrivés chez moi.
— J’ai cru que vous étiez fâché. Vous ne me disiez ni bonjour ni bonsoir.
Il proteste. Il m’adressait un signe de tête chaque matin. Et puis, est-ce si important ? Il faudrait, dit-il, choisir un jour, un endroit fixes pour nous rencontrer.
J’approuve. Les boutiques s’espacent, la rue d’Avron scintille moins, et là-bas, devant nous, elle est sombre, à peine éclairée. Nous traversons. Arezki tient mon bras, puis passe le sien derrière moi et pose sa main sur mon épaule.
— Je suis assez occupé ces jours-ci. Mais le lundi, par exemple… Votre frère est monté derrière nous. Vous l’avez vu ?
— Je l’ai vu.
— Élise, dit-il, si on se disait tu ?
Je lui répondis que je vais essayer, mais que je crains de ne pas savoir.
— Le seul homme que je peux tutoyer est Lucien.
— C’est ça, dit-il moqueusement, elle va encore me parler de son frère…
Pendant notre première promenade, je ne lui ai, remarque-t-il, parlé que de Lucien.
— Je me suis demandé si tu étais vraiment sa sœur. Où pourrions-nous nous retrouver lundi prochain ?
— Mais je ne connais pas Paris.
— Ce quartier n’est pas bon, déclare-t-il.
Et il me fait faire demi-tour. Nous remontons vers les lumières.
— Choisissez vous-même et vous me le direz lundi matin.
— Où ? à la chaîne devant les autres ?
— Pourquoi pas ? Les autres se parlent. Gilles me parle, Daubat.…
— Tu oublies que je suis un Algérien.
— Oui, je l’oublie.
Arezki me serre, me secoue.
— Répète. C’est vrai ? Tu l’oublies ?
Ses yeux me fouillent.
—Oui, mais vous le savez bien. Je ne peux pas être raciste.
— Ça, je le sais. Je pensais plutôt, au contraire, à cause de Lucien et des gens comme ça, que c’était un peu l’exotisme, le mystère. Il y a un an…
Nous reprenons notre marche et il me tient à nouveau par l’épaule.
— … j’ai connu une femme. Je l’ai… oui, aimée. Elle lisait tous les jours dans son journal un feuilleton en images, ça s’appelait « La passion du Maure ». Et ça lui était monté à la tête. Elle mêlait ça avec les souvenirs de son père qui avait été clandestin pendant la guerre contre les Allemands. » p. 155-159
« On s’occupait beaucoup de moi. J’avais quarante-cinq minutes à attendre. Je pris une rue transversale, au hasard. Elle aboutissait à un grand terrain vague au fond duquel s’élevaient plusieurs immeubles neufs.
À huit heures moins le quart, je revins au bureau d’embauche. Quelques hommes, des étrangers pour la plupart, attendaient déjà. Ils me regardèrent curieusement. À huit heures, un gardien à casquette ouvrit la porte et la referma vivement derrière lui.
– Qu’est-ce que tu veux ? demanda-t-il à l’un des hommes qui s’appuyaient contre le mur.
– Pour l’embauche.
– II n’y a pas d’embauche, dit-il en secouant la tête. Rien.
– Ah oui ?
Sceptique, l’homme ne bougea pas.
– On n’embauche pas, répéta le gardien.
Les hommes remuèrent un peu les jambes, mais restèrent devant la porte.
– C’est marqué sur le journal, dit quelqu’un.
Le gardien s’approcha et lui cria dans la figure :
– Tu sais lire, écrire, compter ?
Ils commencèrent à s’écarter de la porte, lentement, comme à regret. L’un d’eux parlait, en arabe sans doute, et le nom Citroën revenait souvent. Alors, ils se dispersèrent et franchirent le portail.
– C’est pour quoi ? questionna le gardien en se tournant vers moi.
Il me regarda des cheveux aux chaussures.
– Je dois m’inscrire. Monsieur Gilles…
– C’est pour l’embauche ?
– Oui, dis-je intimidée.
– Allez-y.
Et il m’ouvrit la porte vitrée.
Dans le bureau, quatre femmes écrivaient. Je fus interrogée : j’expliquai. Une des femmes téléphona, me fit asseoir et je commençai à remplir les papiers qu’elle me tendit.
– Vous savez que ce n’est pas pour les bureaux, dit-elle, quand elle lut ma fiche.
– Oui, oui.
– Bien. Vous sortez, vous traversez la rue, c’est la porte en face marquée  » Service social « , deuxième étage, contrôle médical pour la visite.
Dans la salle d’attente, nous étions cinq, quatre hommes et moi. Une grande pancarte disait « Défense de fumer » et c’était imprimé, en dessous, en lettres arabes. L’attente dura deux heures. À la fin, l’un des hommes assis près de moi alluma une cigarette. Le docteur arriva, suivi d’une secrétaire qui tenait nos fiches. La visite était rapide. Le docteur interrogeait, la secrétaire notait les réponses. Il me posa des questions gênantes, n’insista pas quand il vit ma rougeur et me dit de lui montrer mes jambes, car j’allais travailler debout. « La radio », annonça la secrétaire. En retirant mon tricot je défis ma coiffure, mais il n’y avait pas de glace pour la rajuster. L’Algérien qui me précédait se fit rappeler à l’ordre par le docteur. Il bougeait devant l’appareil.
– Tu t’appelles comment ? Répète ? C’est bien compliqué à dire. Tu t’appelles Mohammed ? et il se mit à rire. Tous les Arabes s’appellent Mohammed. Ça va, bon pour le service. Au suivant. Ah, c’est une suivante…
Quand il eut terminé, il me prit à part.
– Pourquoi n’avez-vous pas demandé un emploi dans les bureaux ? Vous savez où vous allez ? Vous allez à la chaîne, avec tout un tas d’étranger, beaucoup d’Algériens. Vous ne pourrez pas y rester. Vous êtes trop bien pour ça. Voyez l’assistante et ce qu’elle peut faire pour vous.
Le gardien nous attendait. Il lut nos fiches. La mienne portait: atelier 76. Nous montâmes par un énorme ascenseur jusqu’au deuxième étage. Là, une femme, qui triait de petites pièces, interpella le gardien.
– Il y en a beaucoup aujourd’hui ?
– Cinq, dit-il.
Je la fixai et j’aurais aimé qu’elle me sourît. Mais elle regardait à travers moi.
– Ici, c’est vous, me dit le gardien.
Gilles venait vers nous. Il portait une blouse blanche et me fit signe de la suivre. Un ronflement me parvenait et je commençai à trembler. Gilles ouvrit le battant d’une lourde porte et me laissa le passage. Je m’arrêtai et le regardai. Il dit quelque chose, mais je ne pouvais plus l’entendre, j’étais dans l’atelier 76. Les machines, les marteaux, les outils, les moteurs de la chaîne, les scies mêlaient leurs bruits infernaux et ce vacarme insupportable, fait de grondements, de sifflements, de sons aigus, déchirants pour l’oreille, me sembla tellement inhumain que je crus qu’il s’agissait d’un accident, que ces bruits ne s’accordant pas ensemble, certains allaient cesser. Gilles vit mon étonnement.
– C’est le bruit ! cria-t-il dans mon oreille.
Il n’en paraissait pas gêné. L’atelier 76 était immense. Nous avançâmes, enjambant des chariots et des caisses, et quand nous arrivâmes devant les rangées des machines où travaillaient un grand nombre d’hommes, un hurlement s’éleva, se prolongea, repris, me sembla-t-il, par tous les ouvriers de l’atelier.
Gilles sourit et se pencha vers moi.
– N’ayez pas peur. C’est pour vous. Chaque fois qu’une femme rentre ici, c’est comme ça.
Je baissai la tête et marchai, accompagnée par cette espèce de « ah » rugissant qui s’élevait maintenant de partout.
À ma droite, un serpent de voitures avançait lentement, mais je n’osais regarder.
– Attendez, cria Gilles.
Il pénétra dans une cage vitrée construite au milieu de l’atelier et ressortit très vite, accompagné d’un homme jeune et impeccablement propre.
– Monsieur Bernier, votre chef d’équipe.
– C’est la sœur de Letellier ! hurla-t-il.
L’homme me fit un signe de tête.
– Avez-vous une blouse ?
Je fis non.
– Allez quand même au vestiaire. Bernier vous y conduira, vous déposerez votre manteau. Seulement, vous allez vous salir. Vous n’avez pas non plus de sandales ?
Il parut contrarié.
Pendant que nous parlions, les cris avaient cessé. Ils reprirent quand je passai en compagnie de Bernier. Je m’appliquai à regarder devant moi.
– ils en ont pour trois jours, me souffla Bernier. Le gardien avait sur lui la clé du vestiaire. C’était toujours fermé, à cause des vols, m’expliqua Bernier. J’y posai à la hâte mon manteau et mon sac. Le vestiaire était noir, éclairé seulement par deux lucarnes grillagées. Il baignait dans une odeur d’urine et d’artichaut.
Nous rentrâmes. Bernier me conduisit tout au fond de l’atelier, dans la partie qui donnait sur le boulevard, éclairée par de larges carreaux peints en blancs et grattés à certains endroits, par les ouvriers sans doute.
– C’est la chaîne, dit Bernier avec fierté.
Il me fit grimper sur une sorte de banc fait de lattes de bois. Des voitures passaient lentement et des hommes s’affairaient à l’intérieur. Je compris que Bernier me parlait. Je n’entendais pas et je m’excusai.
– Ce n’est rien, dit-il, vous vous habituerez. Seulement, vous allez vous salir.
II appela un homme qui vint près de nous.
Voilà, c’est mademoiselle Letellier, la sœur du grand qui est là-bas. Tu la prends avec toi au contrôle pendant deux ou trois jours.
– Ah bon ? C’est les femmes, maintenant, qui vont contrôler ?
De mauvais gré, il me fit signe de le suivre et nous traversâmes la chaîne entre deux voitures. II y avait peu d’espace. Déséquilibrée par le mouvement, je trébuchai et me retins à lui. Il grogna. Il n’était plus très jeune et portait des lunettes.
– On va remonter un peu la chaîne, dit-il.
Elle descendait sinueusement, en pente douce, portant sur son ventre des voitures bien amarrées dans lesquelles entraient et sortaient des hommes pressés. Le bruit, le mouvement, la trépidation des lattes de bois, les allées et venues des hommes, l’odeur d’essence, m’étourdirent et me suffoquèrent.
– Je m’appelle Daubat. Et vous c’est comment déjà ? Ah oui, Letellier.
– Vous connaissez mon frère ?
– Évidemment je le connais. C’est le grand là-bas. Regardez.
Il me tira vers la gauche et tendit son doigt en direction des machines.

« À six heures, il reste encore un peu de jour, mais les lampadaires des boulevards brûlent déjà. J’avance lentement, respirant à fond l’air de la rue comme pour y retrouver une vague odeur de mer. Je vais rentrer, m’étendre, glisser le traversin sous mes chevilles. Me coucher… J’achèterai n’importe quoi, des fruits, du pain, et le journal. Il y a déjà trente personnes devant moi qui attendent le même autobus. Certains ne s’arrêtent pas, d’autres prennent deux voyageurs et repartent. Quand je serai dans le refuge, je pourrai m’adosser, ce sera moins fatigant. Sur la plate-forme de l’autobus, coincée entre des hommes, je ne vois que des vestes, des épaules, et je me laisse un peu aller contre les dos moelleux. Les secousses de l’autobus me font penser à la chaîne. On avance à son rythme. J’ai mal aux jambes, au dos, à la tête. Mon corps est devenu immense, ma tête énorme, mes jambes démesurées et mon cerveau minuscule. Deux étages encore et voici le lit. Je me délivre de mes vêtements. C’est bon. Se laver, ai-je toujours dit à Lucien, ça délasse, ça tonifie, ça débarbouille l’âme. Pourtant, ce soir, je cède au premier désir, me coucher. Je me laverai tout à l’heure. Allongée, je souffre moins des jambes. Je les regarde, et je vois sous la peau de petits tressaillements nerveux. Je laisse tomber le journal et je vois mes bas, leur talon noir qui me rappelle le roulement de la chaîne. Demain, je les laverai. Ce soir, j’ai trop mal. Et sommeil. Et puis je me réveille, la lumière brûle, je suis sur le lit ; à côté de moi sont restées deux peaux de bananes. Je ne dormirai plus. En somnolant, je rêverai que je suis sur la chaîne; j’entendrai le bruit des moteurs, je sentirai dans mes jambes le tremblement de la fatigue, j’imaginerai que je trébuche, que je dérape et je m’éveillerai en sursaut. »

« J’avais cinquante minutes d’irréalité. Je m’enfermais pour cinquante minutes avec des phrases, des mots, des images. Un lambeau de brume, une déchirure du ciel les exhumaient de ma mémoire. Pendant cinquante minutes, je me dérobais. La vraie vie, mon frère, je te retiens ! Cinquante minutes de douceur qui n’est que rêve. Mortel réveil, porte de Choisy. Une odeur d’usine avant même d’y pénétrer. Trois minutes de vestiaire et des heures de chaîne. La chaîne, ô le mot juste… Attachés à nos places. Sans comprendre et sans voir. Et dépendant les uns des autres. Mais la fraternité, ce sera pour tout à l’heure. Je rêve à l’automne, à la chasse, aux chiens fous. Lucien appelle cet état : la romanesquerie. Seulement, lui, il a Anna ; entre la graisse et le cambouis, la peinture au goudron et la sueur fétide, se glisse l’espérance faite amour, faite chair… Autrefois, il y a quelques mois, était Dieu. Ici, je le cherche, c’est donc que je l’ai perdu. L’approche des êtres m’a éloignée de lui. Un grand feu invisible. Tant d’êtres nouveaux sont entrés dans mon champ et si vite ; le feu a éclaté en mille langues et je me suis mise à aimer les êtres.»

À propos de l’auteur
Claire Etcherelli est née à Bordeaux en 1934. Son père mort à la guerre, elle est élevée par sa mère et son grand-père paternel. Elle a surtout vécu à Bordeaux, au pays Basque et à Paris. Issue d’un milieu très modeste, elle obtient une bourse afin de poursuivre ses études. Elle vient s’installer à Paris, mais le manque d’argent la contraint à travailler en usine à la chaîne, pendant deux ans. De cette expérience Claire Etcherelli retient l’image d’un environnement éprouvant et obsédant, qu’elle décrit dans son premier roman Élise ou la vraie vie (1967). Le roman, qui obtient le prix Femina en 1967, conte l’amour tragique d’une Française et d’un travailleur immigré, mais élabore aussi une réflexion sur la guerre d’Algérie et ses conséquences sociales. Le roman a été traduit en anglais et plusieurs autres langues. Élise ou la vraie vie a été portée à l’écran par Michel Drach en 1970. (Source: berlol.net)

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L’été en poche (7): Une immense sensation de calme

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Prix Révélation de la Société des Gens de Lettre 2018

En 2 mots:
Dans un premier roman qui sonde les âmes dans une nature hostile, Laurine Roux nous livre un superbe conte où la brutalité et l’instinct de survie se mêlent à la poésie et aux légendes. La narratrice y suit Igor confronté à la guerre, la maladie et la noirceur des âmes.

Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Une immense sensation de calme
Laurine Roux
Folio Gallimard
144 p., 6,90 €
EAN 9782072858208
Paru le 19/08/2020

Les premières lignes
« À présent il faut que je raconte comment Igor est entré dans ma vie. C’était la fin de la saison froide, j’avais passé l’hiver dans la maison des frères Illiakov.
Un matin, un homme arrive près du lac où je ramasse les nasses. C’est lui. À une centaine de pas de moi, il s’immobilise. Un oiseau aux ailes larges traverse le ciel, Igor sourit. Mille ans de solitude et de détermination frémissent à ses lèvres. Il se tient au bas de la falaise et regarde là où les hommes ne peuvent aller. Je le vois se plaquer à la paroi. Sa main est grise comme le caillou, son esprit dur comme le calcaire. J’ai l’impression qu’il va être avalé par la montagne, appelé par ses rondeurs de femme. Lui la comprend avec ses doigts. Bientôt ils évoluent ensemble, amants sauvages que la nature réunit clandestinement.
Igor n’est pas un homme. Il répond à des instincts. De même qu’on ne demande pas à un renard pourquoi il creuse un terrier, on ne peut exiger d’Igor qu’il explique pourquoi courir dans cette direction plutôt qu’une autre. Il en est incapable. C’est un animal. J’aurais pu le deviner dès ce premier jour. Tout était déjà inscrit dans ce corps-à-corps avec la roche. J’aurais également pu me douter que beaucoup de mes questions resteraient sans réponse.
Il grimpe le long de la falaise. Ne regarde pas en bas. Son esprit se disperse dans chacune de ses cellules, condensé dans l’effort, sans aucun autre but que celui de former le geste pur. Bientôt mon corps est secoué, aspiré vers le sien. Mais Igor continue à monter sans se préoccuper de moi. Alors je sais. Il faudra attendre. Je ne serai pas seule. Il y aura les algues et le vent. Les cristaux, la glace et le sang. La terre est sa couche, la pierre sa maîtresse. À l’image des animaux qui n’ont pas de partenaire d’élection, Igor fait feu de tout bois. Pour lui, l’amour est partout. Quand il passe une journée à couper des bûches, son corps entier tend vers la matière. On peut parler d’amour. Mais je crois, après tant d’années, que le mot n’est pas complètement juste. Dans son cas, le désir provoque des arrêts et des observations. Il examine, explore. Son amour est pareil à la glace qui brûle à force de froid. »

L’avis de… Jacques josse (remue.net)
« L’écriture de Laurine Roux, qui signe avec Une immense sensation de calme un premier roman plus que convaincant, est discrètement ciselée. Ses personnages, en adéquation constante avec la force tellurique des paysages qu’elle décrit, nous emportent dans un territoire qui semble hors du monde mais où la transmission, le partage et l’entraide existent bel et bien. »

À propos de l’auteur
Née en 1978, Laurine Roux vit dans les Hautes-Alpes où elle est professeur de lettres modernes. Après Une immense sensation de calme en 2018 paraîtra, le 13 août, son second roman Le Sanctuaire (Source : Éditions du Sonneur)

Page Facebook de l’auteur
Blog de l’auteur (pattes de mouche et autres saletés)

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La femme révélée

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En deux mots:
Eliza Donneley a dû fuir Chicago pour trouver refuge à Paris. Au fil de ses rencontres dans la capitale, elle va tenter de se reconstruire, de progresser dans l’art de la photographie, tout en gardant en elle l’espoir de pouvoir un jour rentrer en Amérique pour y revoir son fils.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

La photographe, loin des clichés

Gaëlle Nohant la magicienne a à nouveau réussit l’un de ses admirables numéros. Après La part des flammes et Légende d’un dormeur éveillé, elle nous entraîne en 1950 entre Paris et Chicago sur les pas d’une photographe.

Gaëlle Nohant poursuit son exploration de notre passé, avec toujours le même talent et le même sens de la narration, le même style addictif qui entraine le lecteur à ne plus vouloir lâcher les personnages. Après La part des flammes et Légende d’un dormeur éveillé nous voici dans les années cinquante, entre Paris et Chicago. L’occasion d’évoquer les clubs de jazz de la capitale et les combats pour les droits civiques aux États-Unis, le combat des femmes pour leur émancipation et celui des minorités pour davantage d’égalité, les peines de l’exil forcé et le besoin de racines.
Quand s’ouvre le roman, Eliza Donneley est à Paris où elle a trouvé refuge sous un nom d’emprunt, Violet Lee.
Si on ne saura qu’au fil de récit les raisons impérieuses qui l’ont poussée à s’exiler, on apprend très vite qu’elle a laissé derrière elle un mari violent, sa mère et son fils Tim, âgé de quelques années. «Désormais, je me raccrochais à l’espoir que si j’étais assez patiente, je trouverais le moyen de rentrer chez moi. Ce chez moi n’était pas la maison de mon mari. Plus vaste et imprécis, il épousait les contours de ma ville natale, du lac qui la bordait, de ses frontières mouvantes. La ville où mon fils, Martin Timothy Donnelley, était venu au monde par une journée froide et grise de novembre 1942, réveillant de ses premiers cris notre rue engourdie par les prémices de l’hiver. »
Mais cette promesse va devenir de plus en plus difficile à tenir, car elle se pressent que son ex-mari ne la lâchera pas, que ses sbires veulent l’empêcher de nuire à leurs petites affaires aussi immorales que rentables. On y retrouve du reste aussi La Part des flammes, le feu assassin.
Après avoir réussi à trouver un toit et quelques personnes prêtes à l’aider, notamment ses voisines les prostituées, elle se décide à sortir le Rolleiflex qu’elle avait acheté avant de quitter les États-Unis et qui va lui permettre d’ouvrir un nouveau chapitre de sa vie. Dans les rues, les cafés, les clubs de jazz, elle va photographier de nombreux personnages, témoigner de la société de l’époque.
Comme pour ses précédents romans, on comprend très vite que Gaëlle Nohant s’est énormément documentée, que son évocation de Paris aussi bien que de Chicago est le fruit de lectures, de témoignages rassemblés mais aussi de séjours effectués ces dernières années, y compris avec un appareil photo en bandoulière (ceux qui suivent la romancière sur les réseaux sociaux ont auront des preuves tangibles).
À l’image de la photo qu’elle découvre après son passage dans le révélateur, Violet va se révéler petit à petit à elle-même. Volontaire et courageuse, elle comprend que les clés de son destin sont entre ses mains, mais aussi dans celles qui à ses côtés sont prêts à l’aider. Battante, elle découvre qu’il y a des causes qui sont plus grandes qu’elle, mais aussi qui rapprochent ceux qui les partagent.
Après Paris, c’est à Chicago qu’elle voudra suivre sa route, bien des années après avoir fui.
La femme révélée est un formidable voyage dans le temps, un magnifique portrait de femme, un panorama des combats menés de part et d’autre de l’Atlantique pour plus d’égalité et de Droits, pour davantage de solidarité et pour dégager l’horizon. Ce qui est fait, on l’aura compris, une œuvre qui résonne avec les problématiques d’aujourd’hui et qui se lit comme un chant d’espoir. Tout simplement superbe!

La femme révélée
Gaëlle Nohant
Éditions Grasset
Roman
400 p., 20,90 €
EAN 9782246819318
Paru le 2/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris ainsi qu’aux Etats-Unis, principalement à Chicago.

Quand?
L’action se situe de 1950 à1970, mais on évoque aussi les années précédentes depuis la crise de 1929.

Ce qu’en dit l’éditeur
Paris, 1950. Eliza Donneley se cache sous un nom d’emprunt dans un hôtel miteux. Elle a abandonné brusquement une vie dorée à Chicago, un mari fortuné et un enfant chéri, emportant quelques affaires, son Rolleiflex et la photo de son petit garçon. Pourquoi la jeune femme s’est-elle enfuie au risque de tout perdre?
Vite dépouillée de toutes ressources, désorientée, seule dans une ville inconnue, Eliza devenue Violet doit se réinventer. Au fil des rencontres, elle trouve un job de garde d’enfants et part à la découverte d’un Paris où la grisaille de l’après-guerre s’éclaire d’un désir de vie retrouvé, au son des clubs de jazz de Saint-Germain-des-Prés. A travers l’objectif de son appareil photo, Violet apprivoise la ville, saisit l’humanité des humbles et des invisibles.
Dans cette vie précaire et encombrée de secrets, elle se découvre des forces et une liberté nouvelle, tisse des amitiés profondes et se laisse traverser par le souffle d’une passion amoureuse.
Mais comment vivre traquée, déchirée par le manque de son fils et la douleur de l’exil? Comment apaiser les terreurs qui l’ont poussée à fuir son pays et les siens?  Et comment, surtout, se pardonner d’être partie?
Vingt ans plus tard, au printemps 1968, Violet peut enfin revenir à Chicago. Elle retrouve une ville chauffée à blanc par le mouvement des droits civiques, l’opposition à la guerre du Vietnam et l’assassinat de Martin Luther King. Partie à la recherche de son fils, elle est entraînée au plus près des émeutes qui font rage au cœur de la cité. Une fois encore, Violet prend tous les risques et suit avec détermination son destin, quels que soient les sacrifices.
Au fil du chemin, elle aura gagné sa liberté, le droit de vivre en artiste et en accord avec ses convictions. Et, peut-être, la possibilité d’apaiser les blessures du passé. Aucun lecteur ne pourra oublier Violet-Eliza, héroïne en route vers la modernité, vibrant à chaque page d’une troublante intensité, habitée par la grâce d’une écriture ample et sensible.

Les critiques
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INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Au réveil, elle a oublié l’enchaînement des événements qui l’ont conduite dans cet hôtel miteux où elle s’efforce de se rendre invisible. Un bruit incongru la tire du sommeil, ou une odeur inexplicable. Elle se tourne sous le drap rêche, se cogne contre un mur. Que fait-il là, ce mur ? Elle ouvre les paupières, acclimatant sa vue à la pénombre, striée par les tranches de jour qui entrent par les vieilles persiennes. Le papier peint défraîchi la frappe comme une anomalie, réveille sa mémoire. Remontent tous les détails de sa fuite, le temps étiré, suspendu, précipité dans les battements du sang. Les veilles enroulée dans son imperméable, ses pieds brisés par les longues stations dans les escarpins, cette application à fuir les regards, donner le change, paraître savoir où elle allait.
Eliza Bergman, née trente et un ans plus tôt par une nuit de chaos, s’est évanouie dans les brumes du lac Michigan, qui escamotent les cadavres et les charognes. Tout ce qu’il est préférable de cacher.
Elle a longtemps différé sa fuite, tergiversé, dressant des arguments objectifs et des peurs irrationnelles contre son instinct. Elle a attendu de n’avoir plus le choix pour s’armer de courage, descendre dans les soubassements de la ville, affronter ceux qui pouvaient l’aider. Le genre d’amis qu’on préfère ne pas cultiver, qui font payer cher leurs services et ne vous laissent jamais quitte. Elle le savait déjà, à l’instant où le petit voyou italien lui a tendu le passeport au-dessus du comptoir d’un bistrot borgne. Elle l’a ouvert et étudié en silence, frappée par la ressemblance physique.
La propriétaire du passeport s’appelait Violet Lee. Elle était née le 11 mars 1919 à Chicago, quelques mois avant qu’Eliza ajoute son premier cri à ceux d’une ville à feu et à sang. Sur la photo, Violet a des yeux marron-vert, des cheveux châtains aux épaules : elles pourraient être jumelles. Pas très grande : un centimètre de plus qu’elle. Le passeport ne mentionne pas sa fin prématurée. Eliza ignore tout de celle dont elle porte le nom. Jusqu’aux circonstances d’une mort qui l’a frappée en pleine jeunesse, si tant est que ce mot ait eu un sens pour elle. Durant sa brève existence, Violet Lee devait ressembler à ces pauvres filles que la ville avale en bâillant, sans y prendre garde. Une gentille paumée accrochée à un rêve hors d’atteinte, ou qui ne rêvait pas plus loin qu’une paire de chaussures neuves, un prince de comptoir qui la traiterait un peu mieux que les autres. A-t-elle fini poignardée dans une ruelle du South Side, au coin d’un de ces rades où des truands minables échangent leurs dernières combines ? Étranglée par un amant de fortune ? L’a-t-on tuée pour quelques dollars, ou pour la violer plus commodément ? Pour ce qu’elle en sait, Violet Lee est peut-être morte de froid sur un banc de Jackson Park, ou d’une dose de trop pour survivre à la nuit. Son fantôme accapare les pensées d’Eliza. Comme si usurper son identité l’avait chargée d’une responsabilité à son égard, d’un mystérieux devoir qu’il lui incombe d’élucider.
Si elles s’étaient croisées par hasard, qu’auraient-elles pensé l’une de l’autre ? Violet Lee aurait sans doute envié son allure, celle d’une femme dont le moindre accessoire représentait deux mois de salaire d’une vendeuse de chez Marshall Field. Au premier coup d’œil, elle aurait mesuré la distance entre leurs mondes : l’abîme qui sépare les manoirs de la Gold Coast des meublés crasseux de Wicker Park.
« Si tu me voyais maintenant, Violet… », sourit Eliza du fond de son refuge aux murs lézardés. « En héritant ton nom, j’ai dû hériter la vie qui va avec… »
Désormais, elle doit oublier jusqu’à son prénom. Sans se retourner, trancher les émotions et les souvenirs qui s’y rattachent.
Au pied du lit étroit, son imperméable froissé témoigne du chemin parcouru. Le cuir de ses escarpins est marqué de cicatrices. Mais dans le double-fond de sa valise dorment des bijoux que peu de fugueuses peuvent s’offrir. De quoi tenir un temps, si elle arrive à les revendre. Pour l’instant, ils constituent un butin encombrant pour une femme qui ne doit pas se faire remarquer. Sur la table, un Rolleiflex l’observe de ses yeux éteints. Son bien le plus précieux, avec la photo de son fils.
C’est étrange, pendant des années elle a rêvé que la maison prenait feu, qu’elle devait fuir, décider en quelques secondes de ce qu’elle emportait. Elle se précipitait dans la chambre de l’enfant et l’arrachait au sommeil, trésor brûlant contre sa poitrine. Mais toujours elle revenait sur ses pas dans le couloir aveuglé de fumée, au risque de rester prisonnière, retournait dans sa chambre et tâtonnait à la recherche de son appareil photo.
Elle ne l’a pas oublié dans sa fuite, mais elle a laissé le petit derrière elle. Cette pensée lui coupe le souffle et les jambes. Il faut la repousser tout de suite le plus loin possible. Respirer.
Ou la laisser tout incendier, et ne plus jamais dormir.
Chapitre un
À la réception de l’hôtel, la patronne au regard de fouine est en grande conversation avec un livreur de primeurs. Elle a forcé sur le maquillage, comme on repeindrait un immeuble en train de s’effondrer. Le rouge à lèvres qui bave aux commissures de ses lèvres sans chair, les boucles d’oreilles et les sourcils redessinés au crayon trahissent un souci des apparences qu’elle n’applique pas à son hôtel. Elle attrape la clef que je lui tends et l’accroche au tableau. Tout est poisseux ici, les meubles et les gens. Je lui demande la direction de la place de la Madeleine. Même s’il y a longtemps que je parle et lis le français, mon accent du Midwest chahute les syllabes et bute sur le genre des noms. Quand la gérante me répond, elle avale la moitié des consonnes et je dois déployer une concentration épuisante pour la comprendre. Pendant qu’elle m’indique la direction à grand renfort de gestes, le livreur à la casquette enfoncée sur les yeux lui lance :
— Dis-moi, la Petite Mère… tu loges des Amerloques maintenant ?
Elle répond en plissant les yeux que sa réputation a dû franchir l’Atlantique. Ils partent dans un fou rire. Le livreur enlève sa casquette pour nous saluer et repart, sa cargaison de légumes sous le bras, vers la gare Saint-Lazare.
Je suis soulagée de retrouver l’air libre et la rue. Je me retourne vers l’hôtel minable où j’ai pris une chambre, parce qu’il faut bien s’installer quelque part. Il transpire la crasse et l’avarice. Si j’y restais, je sens qu’il finirait par déteindre sur moi.
Hier, arrivant en train du Havre à la nuit tombée, j’étais brisée de fatigue. J’ai erré longtemps aux abords de la gare, dans ce mélange de faux clinquant et de sordide, et j’ai fini par décider de m’échouer ici. J’avais envie de pleurer. J’ai tendu quelques billets français à cette femme en échange d’un mauvais lit, d’une chambre aux murs de papier, d’un bidet et d’un lavabo sans eau chaude. Je me console en me disant que la dégringolade entre mon ancienne vie et ce lieu est si vertigineuse que ceux qui sont à mes trousses ne penseront pas à m’y chercher. Ce n’est qu’une étape de plus après les gares, le bateau, les heures d’attente sur des quais encombrés de valises et d’enfants. Ma première nuit a été aussi tumultueuse qu’une traversée en mer par gros temps.
Réveillée en sursaut par le vacarme de mes voisins de palier, j’ai dormi par courtes redditions traversées de cauchemars où je ne cessais de perdre Tim dans une foule qui me bousculait sans m’entendre.
Au réveil, quand j’ai retraversé le couloir, le calme n’était troublé que par des ronflements irréguliers qui me rappelaient ceux d’Adam quand il avait trop bu.
Je me suis éloignée vers la Madeleine, rassérénée par l’air vif. Le soleil soulignait les arêtes des toits et redessinait les visages. Moi qui viens d’un monde si orgueilleusement vertical, j’observais ces façades alignées comme des vieilles dames prenant le thé, les lignes Art déco qui venaient rompre l’ensemble, et partout la pierre des musées, des églises et des monuments, patinée par les siècles. Ici, le passé se fait obsédant. Les plaques au-dessus des porches rappellent que tel poète ou tel homme politique a vécu là, les statues veillent sur les squares et les carrefours. Je me demande si tous ces bras de pierre ne finissent pas par vous ligoter. À Chicago c’est l’inverse, on ne courtise que le futur. Comme s’il fallait oublier le sang versé pour bâtir la ville, ce sang venu de tous les coins du monde se mêler à celui des abattoirs. On se hâte de détruire pour reconstruire de nouveaux symboles de fierté et de puissance, toujours plus hauts, plus arrogants. Le passé est cette boue qui s’accroche à nos chaussures, cet accent qui trahit notre origine. Ce sont ces souvenirs qui nous déchirent. »

Extraits
« J’espère que les photos seront bonnes. C’est toujours un pari, il n’y a pas de deuxième chance. Observant l’étrange faune qui se presse sur la chaussée, je me demande comment j’ai pu ne pas me rendre compte que j’étais dans une rue de prostitution, et que j’avais choisi un hôtel de passe. Ma mère y verrait la bouche de l’Enfer. Elle préférait ignorer tout ce qui se rapportait au Near North Side de Chicago. La seule évocation des artères mal famées de la ville lui faisait quitter la table. Étonnamment, je ne me sens ni choquée ni effrayée, plutôt fascinée par ce que je ne connais pas et que j’ai envie de comprendre. Je me réjouis d’avoir été là au bon moment pour capter l’affrontement, la révolte animale de la prostituée aux cheveux rouges et le charme magnétique de l’autre, la Louise Brooks de trottoir qui m’a observée tout du long de ses yeux imperturbables, sous les paupières cernées de khôl. »

« Depuis le jour où j’ai pris ma première photo, je n’ai jamais réussi à m’en passer. Quand je tiens une image et alors il me la faut, rien d’autre ne compte. C’est un mélange d’instinct et d’urgence, une excitation très particulière. » p. 40

« Désormais, je me raccrochais à l’espoir que si j’étais assez patiente, je trouverais le moyen de rentrer chez moi. Ce chez moi n’était pas la maison de mon mari. Plus vaste et imprécis, il épousait les contours de ma ville natale, du lac qui la bordait, de ses frontières mouvantes. La ville où mon fils, Martin Timothy Donnelley, était venu au monde par une journée froide et grise de novembre 1942, réveillant de ses premiers cris notre rue engourdie par les prémices de l’hiver. » p. 49

À propos de l’auteur
Née à Paris en 1973, Gaëlle Nohant vit aujourd’hui à Lyon. Elle a publié L’Ancre des rêves, 2007 chez Robert Laffont, récompensé par le prix Encre Marine, La Part des flammes, Légende d’un dormeur éveillé et La femme révélée. Elle est également l’auteur d’un document sur le Rugby et d’un recueil de nouvelles, L’homme dérouté. (Source: Grasset)

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Elmet

MOZLEY_elmet
  RL2020  coup_de_coeur

Lauréate du Polari First Book Prize, du Somerster Maugham Award et finaliste du Man Booker Prize 2017, du Women’s Prize for Fiction et de l’International Dylan Thomas Prize.

En deux mots:
John Smythe s’est construit une maison pour vivre à l’écart avec ses enfants Cathy et Daniel. Mais dans le Yorkshire les étrangers ne sont pas forcément les bienvenus. Dès lors, ils vont devoir se battre pour s’imposer, même si les armes sont très inégales.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

La fuite désespérée de Cathy et Daniel

Couronnée de nombreux Prix en Grande-Bretagne, Fiona Mozley est l’une des révélations de cette rentrée dont Joëlle Losfeld nous assure – à juste titre – qu’elle nous invite à une «fête de la lecture».

Cathy et Daniel vivent avec leur père John Smythe dans le Yorkshire. Ils se sont établis là, dans la région natale de leur mère, après avoir quitté la maison sur la côte à la suite du décès de leur grand-mère. «On était arrivés peu de temps avant mon quatorzième anniversaire. Cathy venait juste d’avoir quinze ans. C’était le début de l’été, ce qui laissait à papa tout le temps nécessaire pour construire la maison. Il savait qu’elle serait terminée bien avant l’hiver. Dès la mi-septembre, on put l’occuper.»
John, qui a une stature imposante, gagne sa vie en participant à des combats rémunérés ou bien vend sa force de travail, passe des heures dans les bois à chasser et à abattre du bois, mais ne s’épanche guère sur ses activités devant sa progéniture. Un jour pourtant, il raconte à Cathy et Daniel qu’il est allé récupérer une somme d’argent qu’un ami, victime d’un accident, n’était plus à même de réclamer par lui-même. Il a ainsi pu réparer une injustice. Valeur cardinale à ses yeux.
«À l’époque, il ne cherchait qu’une chose: nous endurcir contre l’inconnu. Contre les choses sombres du monde. Car plus on en savait, plus on serait armés. Et pourtant, le monde était totalement absent de nos vies…»
Quand Cathy est importunée par les jeunes collégiens, s’il se range derrière sa fille qui a choisi de ne pas se laisser faire et de défendre son petit frère, il ne proteste toutefois pas quand la directrice de l’établissement la réprimande pour avoir fait subir de mauvais traitements aux garçons. Il décide simplement de confier à Vivien, une amie, le rôle de préceptrice plutôt que de continuer à envoyer ses enfants à l’école.
La confiance qu’il accorde à ses enfants le pousse à croire aussi Cathy lorsqu’elle raconte qu’elle a vu un homme près d’une jeune fille retrouvée morte, alors que la police avait conclu à un suicide. Une thèse qui ne sera du reste pas remise en cause avec la découverte d’un second cadavre. John prend alors l’initiative d’effectuer des rondes, mais sans résultat. S’il ne va pas voir la police, c’est qu’il est réticent à l’autorité. Et aux institutions de manière plus générale.
Il n’aspire qu’à la paix, en quasi autarcie.
Mais, par la confession du narrateur, le lecteur sait d’emblée que l’histoire a mal fini. Daniel se retrouve seul, sans argent, erre à la recherche de sa sœur. Que s’est-il passé? On ne le découvrira qu’à la fin du livre.
En revanche, on apprend assez vite qu’un certain Price, qui possède quasiment toutes les terres du Comté, entend faire valoir ses droits de propriété sur le lopin où John a construit sa maison. Et que John organise la riposte, chargeant Daniel et Cathy d’en savoir plus sur la façon dont Price mène ses affaires et comment avec Coxswain, son homme de main, il exploite les familles.
Le conte prend alors des allures de lutte des classes avec «un combat illégal pour régler légalement un différend.» Comme Joëlle Losfeld, on pense aux Raisins de la colère et à une tragédie contemporaine sur «l’enfance, la révolte, l’injustice, la tyrannie, la violence faite aux femmes, ais aussi le courage qu’il faut pour être libre et l’amour.»
Le tour de force de Fiona Mozley étant de nous livrer le tout presque sous forme poétique, avec un style léger qui va soudain basculer dans l’horreur, donnant plus de force encore au choc final. C’est superbe !

Elmet
Fiona Mozley
Éditions Joëlle Losfeld
Roman
Traduit de l’anglais par Laetitia Devaux
240 p., 19 €
EAN 9782072880117
Paru le 3/01/2020

Où?
Le roman se déroule en Angleterre dans le Yorkshire.

Quand?
L’action se situe il y a quelques années.

Ce qu’en dit l’éditeur
John Smythe est venu s’installer avec ses enfants, Cathy et Daniel, dans la région d’origine de leur mère, le Yorkshire rural. Ils y mènent une vie ascétique mais profondément ancrée dans la matérialité poétique de la nature, dans une petite maison construite de leurs mains entre la lisière de la forêt et les rails du train Londres-Édimbourg. Dans les paysages tour à tour désolés et enchanteurs du Yorkshire, terre gothique par excellence des sœurs Brontë et des poèmes de Ted Hughes, ils vivent en marge des lois en chassant pour se nourrir et en recevant les leçons d’une voisine pour toute éducation.
Menacé d’expulsion par Mr Price, un gros propriétaire terrien de la région qui essaye de le faire chanter pour qu’il passe à son service, John organise une résistance populaire. Il fédère peu à peu autour de lui les travailleurs journaliers et peu qualifiés qui sont au service de Price et de ses pairs. L’assassinat du fils de Mr Price déclenche alors un crescendo de violence ; les soupçons se portent immédiatement sur John qui en subit les conséquences sous les yeux de ses propres enfants…
Ce conte sinistre et délicat culmine en une scène finale d’une intense brutalité qui contraste avec la beauté et le lyrisme discret de la prose de l’ensemble du roman.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le JDD (Karen Lajon)
France Bleu (Des livres et délires)
L’Usine Nouvelle (Christophe Bys)
Blog The killer inside me 


Entretien avec Fiona Mozley à l’occasion de la rencontre entre l’auteur et les lecteurs de Babelio © Production Babelio

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Je ne projette pas d’ombre. La fumée dans mon dos étouffe la lumière du jour. Je compte les traverses, et les chiffres défilent. Je compte les rivets et les boulons. Je marche vers le nord. Mes deux premiers pas sont lents et traînants. Je ne suis pas sûr d’avoir pris la bonne direction, mais je dois m’en tenir à mon choix : j’ai franchi le tourniquet, et la barrière s’est refermée.
Je sens encore l’odeur des braises. Contour charbonneux d’une épave qui ondule. J’entends à nouveau les voix de ces hommes et de la fille. La rage. La peur. La détermination. Puis ces vibrations destructrices dans les bois. La langue des flammes. Leurs crachats secs et brûlants. Ma sœur à la peau maculée de sang, et cette terre vouée à la destruction.
Je longe la voie ferrée. Quand j’entends une locomotive au loin, je me jette derrière les aubépines. Pas de trains de passagers, juste de marchandises. Des wagons en acier maculés d’emblèmes inattendus : l’héraldique d’une jeunesse qui a bien vieilli. De la rouille, des gravillons, des décennies de brouillard sale.
La pluie tombe puis s’arrête. Les herbes folles sont trempées. La semelle de mes chaussures crisse dessus. Si mes muscles me font mal, je les ignore. Je cours. Je marche. Je reprends ma course. Je traîne des pieds. Je me repose un peu. Je bois dans des trous remplis d’eau de pluie. Je me redresse. Je repars.
Je doute sans cesse. Si elle est partie vers le sud en atteignant la voie ferrée, c’est fichu, je ne la retrouverai jamais. J’aurai beau marcher, trotter, courir, m’allonger au milieu des voies pour me faire couper en deux par un train, ça ne changera rien. Si elle est partie vers le sud, je l’ai perdue.
J’ai choisi le nord, alors je continuerai par là.
Je brise tous les liens. Je progresse en bordure des champs. J’escalade des barbelés, des barrières. Je franchis des zones industrielles et des jardins privés. Je ne m’occupe pas des limites des comtés, des quartiers, des paroisses. Je traverse des prés, des pâturages et des parcs.
Les rails m’aiguillent au milieu des collines. Les trains glissent dans les vallons assombris par les sommets. Je passe une nuit étendu dans la lande à observer le vent, les corbeaux, les véhicules au loin ; absorbé par les souvenirs de cette même terre, plus au sud ; avant, bien avant ; puis par les souvenirs d’une maison, d’une famille, de ses hauts et ses bas, des revers de fortune, des commencements et des fins, des causes et des conséquences.
Le lendemain matin, je reprends ma route. Les vestiges d’Elmet gisent à mes pieds.

On arriva en été, quand le paysage était en fleurs, les journées longues et chaudes, la lumière douce. Je me promenais torse nu, et ma sueur était propre. J’aimais l’étreinte de cet air épais. Pendant ces mois-là, des taches de rousseur apparurent sur mes épaules osseuses. Le soleil était long à se coucher, les soirées tournaient à l’étain avant de noircir, puis un nouveau matin s’immisçait. Les lapins gambadaient dans les champs et, avec un peu de chance, lorsqu’il n’y avait pas de vent et que la brume s’accrochait aux collines, on apercevait un lièvre.
Les fermiers abattaient les nuisibles, et nous, on piégeait des lapins pour les manger. Mais pas le lièvre. Pas mon lièvre. C’était une femelle qui veillait sur sa portée dans un terrier à l’ombre du chemin de fer. Elle était habituée au passage des trains et quand je la voyais, elle était toujours seule, comme si elle avait réussi à s’échapper de son terrier. C’est rare qu’une créature de son espèce abandonne sa progéniture en plein été pour courir les champs, pourtant cette hase était en quête. De nourriture ou de compagnie. En quête comme un animal qui chasse, à croire qu’elle avait décidé de ne pas rester proie, mais au contraire de courir et de chasser. Comme si un jour, alors qu’elle était poursuivie par un renard, elle avait fait volte-face pour se lancer aux trousses de son poursuivant.
Quelle qu’en soit la raison, cette hase n’était pas comme les autres. Lorsqu’elle filait, je la distinguais à peine, mais quand elle faisait halte, elle se transformait en la chose la plus immobile à des kilomètres à la ronde. Plus immobile que les chênes et les pins. Encore plus immobile que les rochers et les pylônes. Plus immobile que la voie ferrée. À croire qu’elle dominait la terre, qu’elle avait réussi à la bloquer en se plaçant au centre, que même les jalons les plus fixes tournoyaient follement autour d’elle, et que tout le reste, tout le paysage, était aspiré par son œil disproportionné, globuleux, de la couleur de la braise.
Si la hase faisait figure de mythe, cette terre qu’elle griffait l’était tout autant. Ce paysage qui n’avait été qu’une immense forêt était à présent parsemé de pustules en forme de bosquets. Les fantômes de l’ancienne forêt se manifestaient encore lorsque le vent soufflait. Le sol regorgeait d’histoires brisées qui tombaient en cascade, pourrissaient puis se reformaient dans les sous-bois de façon à mieux ressurgir dans nos vies. On racontait que des hommes verts avec des visages en feuille d’arbre et des membres en bois noueux scrutaient depuis les fourrés. Les cris de meutes à moitié mortes de faim qui couraient, haletantes, pour attraper du gibier en train de les charger. Robin des Bois et sa troupe de vagabonds faméliques qui sifflotaient, se battaient et festoyaient avec la même liberté que les oiseaux à qui ils volaient leurs plumes. La forêt s’étirait sur une large bande entre le nord et le sud. Sangliers, ours et loups. Biches, cerfs, daims. Kilomètres de champignons souterrains. Perce-neige, campanules, primevères. Les arbres avaient depuis longtemps cédé le terrain à des champs, des pâturages, des routes, des maisons et des voies ferrées, il ne restait plus que quelques bois comme le nôtre.
Papa, Cathy et moi, on occupait une petite maison qu’il avait construite de ses mains avec des matériaux provenant des environs. Il avait choisi pour nous ce petit bois de frênes séparé de la principale ligne de chemin de fer de l’est par deux champs, suffisamment loin pour ne pas être vus, suffisamment près pour bien connaître les trains. Ils passaient assez souvent, si bien qu’on savait différencier le vrombissement et le sifflet des trains de voyageurs des sons étouffés et étranglés que produisaient les trains de marchandises avec leur cargaison dans des conteneurs en métal peint. Ils avaient des horaires et des intervalles bien à eux, et leur son se propageait comme les cernes des arbres autour de notre maison, tintant à la manière des carillons tibétains. Les longs Andelante et Pendolino indigo qui reliaient Londres à Édimbourg ; les convois plus petits et plus vieux, avec de la rouille sur leurs pantographes crissants. Les vieux trains à bestiaux qui faisaient teuf-teuf en direction de l’abattoir, trop lents pour les rails modernes, aussi mal à l’aise sur l’acier laminé à chaud que des vieillards sur de la glace. »

Extraits
« On était arrivés peu de temps avant mon quatorzième anniversaire. Cathy venait juste d’avoir quinze ans. C’était le début de l’été, ce qui laissait à papa tout le temps nécessaire pour construire la maison. Il savait qu’elle serait terminée bien avant l’hiver. Dès la mi-septembre, on put l’occuper. Avant ça, on vivait dans deux anciens camions de l’armée que papa avait achetés à un receleur de Doncaster, puis ramenés par les petites routes et les chemins. On les avait reliés avec des filins d’acier, puis on avait tendu et attaché avec soin une toile goudronnée au centre en guise de toit. Papa dormait dans un camion, Cathy et moi dans l’autre. À l’abri de la toile goudronnée, il y eut d’abord de vieux fauteuils de jardin en plastique, puis un canapé bleu tout défoncé. C’était notre salon. On posait nos tasses et nos assiettes sur des caisses en bois retournées pour éviter de les mettre par terre, et aussi nos pieds, par les chaudes soirées d’été où il n’y avait rien d’autre à faire que parler et chanter. » p. 17

« Parfois, on avait l’impression que nos questions embarrassaient papa. Il cherchait à être ouvert, à partager son savoir avec ses enfants, à leur donner des détails sur sa vie avant leur existence, et sa vie actuelle, mais on savait que si des détails étaient trop délicats, il les gardait pour lui. À l’époque, il ne cherchait qu’une chose: nous endurcir contre l’inconnu. Contre les choses sombres du monde. Car plus on en savait, plus on serait armés. Et pourtant, le monde était totalement absent de nos vies » p. 69

À propos de l’auteur
Née à Hackney, Grand Londres, en 1988 Fiona Mozley est romancière et médiéviste. Elle a grandi à York et a étudié l’histoire à Cambridge. Elle prépare à l’Université de York une thèse de doctorat en études médiévales sur le Moyen Âge tardif tout en travaillant à mi-temps dans la librairie The Little Apple Bookshop à York. Elmet (2017), son premier roman, a obtenu le prix Somerset-Maugham 2018, et été sélectionné pour le prestigieux Man Booker Prize en 2017. (Source: Babelio)

Compte Twitter de l’auteur (en anglais)

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Rivage de la colère

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En deux mots:
En 1967, sur son île de Diego Garcia Marie Ladouceur est heureuse. Elle vient de faire la connaissance de Gabriel, qui vient seconder l’administrateur de l’île. Mais leur amour va être contrarié par les soubresauts de l’Histoire. C’est aussi le début d’une injustice qui dure depuis plus d’un siècle.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Et soudain, l’indépendance (volée)

Avec son second roman Caroline Laurent confirme l’étendue de son talent découvert avec Et soudain, la liberté et nous livre une partie tragique de son histoire familiale. Éblouissant!

C’est un petit paradis sur terre, un bout d’île oublié de tous où la vie s’écoule au rythme de la nature. La pêche et les noix de coco assurant aux quelques mille personnes peuplant l’archipel des Chagos de quoi vivre. En vendant l’huile de coprah, ils peuvent gagner de quoi améliorer leur ordinaire. Aussi quand arrive le bateau ravitailleur, c’est jour de fête. Surtout en ce mois de mars 1967, car le Sir Jules  est non seulement chargé de riz ou de farine, mais aussi d’un bœuf dont la viande viendra donner à la noce qui se prépare une saveur supplémentaire. Et, pour couronner le tout un beau jeune débarque qui embrase aussitôt l’imagination de Marie Ladouceur.
Gabriel vient seconder l’administrateur et n’est pas insensible à la sensualité sauvage de cette jeune fille aux pieds nus. Irrésistiblement attirés l’un par l’autre, ils vont s’unir sans se soucier du qu’en dira-t-on, s’aimer ardemment et au bout de quelques mois découvrir que le fruit de leur passion grandit dans le ventre de la belle autochtone.
C’est à ce moment que l’Histoire – celle avec un grand H – vient s’abattre sur eux. Nous sommes en août 1967, la date fixée par le Royaume-Uni pour le vote sur l’indépendance de l’île Maurice. Pas plus à Diego Garcia que sur les autres îles de l’archipel l’annonce de la victoire des indépendantistes ne trouble le quotidien des habitants. Seul Gabriel, qui a été contraint à signer une déclaration l’obligeant au secret, comprend ce qu’implique cette victoire. Car elle est assortie d’un accord secret conclu avec la couronne britannique qui donne l’archipel aux Anglais et stipule que Diego Garcia sera cédé aux États-Unis pour qu’ils y installent une base militaire. Les jours passent, faits de privation et d’incitations au départ jusqu’à ce jour de 1970 où toute la population est sommée de quitter l’île en une heure.
Caroline Laurent parsème son récit de réflexions de cet enfant arraché à son paradis et dont toute la vie n’est qu’un long combat – qui n’a toujours pas trouvé son épilogue – pour réparer cette injustice.
Car rien n’est fait à Maurice pour accueillir les réfugiés. Dans la troisième partie du roman, qui va de 1973 à 1975, on suit ces hommes, ces femmes et ces enfants quasiment livrés à eux-mêmes. La plupart se retrouvent dans un bidonville, contraints à se battre pour un bout de toit, pour trouver de quoi manger, pour que les autorités daignent enfin s’intéresser à eux. Marie espère retrouver sa sœur, partie avant elle et dont on a annoncé la mort. Pour un petit groupe d’hommes commence alors le combat de toute une vie. Ceux dont Caroline Laurent se fait la porte-parole. Et si le 25 février 2019 la Cour internationale de justice de La Haye a estimé que le Royaume-Uni avait «illicitement» séparé l’archipel des Chagos de l’île Maurice après son indépendance en 1968, cet avis n’était que consultatif. Le combat continue !

On trouvera en ligne un fort intéressant article sur «Les déplacés des Chagos» signé Caecilia Alexandre et Konstantia Koutouki

Rivage de la colère
Caroline Laurent
Éditions Les Escales
Roman
432 p., 19,90 €
EAN 9782365694025
Paru le 9/01/2020

Où?
Le roman se déroule d’abord dans l’archipel des Chagos, principalement à Diego Garcia, puis à Maurice. On y évoque aussi un voyage à La Haye.

Quand?
L’action se situe de 1967 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Après le succès de Et soudain, la liberté, co-écrit avec Evelyne Pisier, voici le nouveau roman de Caroline Laurent. Au cœur de l’océan Indien, ce roman de l’exil met à jour un drame historique méconnu. Et nous offre aussi la peinture d’un amour impossible.
Certains rendez-vous contiennent le combat d’une vie. Septembre 2018. Pour Joséphin, l’heure de la justice a sonné. Dans ses yeux, le visage de sa mère…
Mars 1967. Marie-Pierre Ladouceur vit à Diego Garcia, aux Chagos, un archipel rattaché à l’île Maurice. Elle qui va pieds nus, sans brides ni chaussures pour l’entraver, fait la connaissance de Gabriel, un Mauricien venu seconder l’administrateur colonial. Un homme de la ville. Une élégance folle.
Quelques mois plus tard, Maurice accède à l’indépendance après 158 ans de domination britannique. Peu à peu, le quotidien bascule et la nuit s’avance, jusqu’à ce jour où des soldats convoquent les Chagossiens sur la plage. Ils ont une heure pour quitter leur terre. Abandonner leurs bêtes, leurs maisons, leurs attaches. Et pour quelle raison? Pour aller où? Après le déchirement viendra la colère, et avec elle la révolte.
Roman de l’exil et de l’espoir, Rivage de la colère nous plonge dans un drame historique méconnu, nourri par une lutte toujours aussi vive cinquante ans après.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
L’Orient littéraire (Georgia Makhlouf)
Blog Serial lectrice 
Blog Une ribambelle 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Ce n’est pas grand-chose, l’espoir.
Une prière pour soi. Un peu de rêve pilé dans la main, des milliers d’éclats de verre, la paume en sang. C’est une ritournelle inventée un matin de soleil pâle.
Pour nous, enfants des Îles là-haut, c’est aussi un drapeau noir aux reflets d’or et de turquoise. Une livre de chair prélevée depuis si longtemps qu’on s’est habitués à vivre la poitrine trouée.
Alors continuer. Fixer l’horizon. Seuls les morts ont le droit de dormir. Si tu abandonnes le combat, tu te trahis toi-même. Si tu te trahis toi-même, tu abandonnes les tiens.
Ma mère.
Je la revois sur le bord du chemin, la moitié du visage inondée de lumière, l’autre moitié plongée dans l’ombre. Ma géante aux pieds nus. Elle n’avait pas les mots et qu’importe ; elle avait mieux puisqu’elle avait le regard. Debout, mon fils. Ne te rendors pas. Il faut faire face. Avec la foi, rien ne te sera impossible… La foi, son deuxième étendard. Trois lettres pour dire Dieu, et Dieu recouvrait sa colère, son feu, sa déchirure, la course éternelle de sa douleur.
Je n’ai pas la foi. Je préfère parler d’espoir. L’espoir, c’est l’ordinaire tel qu’il devrait toujours être : tourné vers un ailleurs. Pas un but ni un objectif, non, un ailleurs. Un lieu secret dans lequel, enfin, chacun trouverait sa place. Un lieu juste.
Le mien existe.
Une île perdue au large de l’océan Indien, une langue de sable exagérément plate, et vide, et calme ; une certaine transparence des flots. La mer comme un pays. Cette île que personne ne connaît, c’est chez moi, c’est ma terre.
Tu vois, ton absence n’y change rien. Même sans toi, Maman, je continue. Je suis prêt.
Douze heures de vol jusqu’à Paris. Puis un train pour La Haye, changement à Rotterdam. Je n’aurai pas le temps de visiter la tour Eiffel. J’aurais aimé pourtant. Grimper au sommet et que pour une fois, ce soit moi qui regarde les autres de haut.
Pardon.
Je ne pars pas en touriste. Je n’ai jamais été un touriste. C’est quoi un touriste ? Un Blanc en bermuda et en tongs qui vient oublier à Maurice qu’il gagne de l’argent ?
Pas de promenade non plus à La Haye. Des Pays-Bas je ne verrai que la Cour internationale de justice. Le monde posera ses yeux sur nous.
Un duel.
La justice est la méchante sœur de l’espoir. Elle vous fait croire qu’elle vous sauvera, mais de quoi vous sauvera-t-elle puisqu’elle vient toujours après le malheur. Un verdict, ça ne répare rien. Ça ne console pas. Parfois tout de même, ça purge le cœur. La seule délivrance que je vise est celle-là : la purge. Mettre à terre les coupables. Renverser l’ordre établi. Tu n’en demandais pas tant, Maman. Cette colère-là, c’est seulement la mienne.
Quand les gens devant moi s’émerveillent – Ton courage vraiment, ta force, depuis toutes ces années… –, je ne sais que répondre. Le courage est l’arme de ceux qui n’ont plus le choix. Nous serons tous, dans nos pauvres existences, courageux à un moment ou un autre. Ne soyez pas impatients.
Mars 1967
Vise l’œil et tu transperceras la tête.
Le lagon était immobile, lisse comme une plaque de verre. Les alizés qui avaient secoué les vagues noires de nuit retenaient à présent leur souffle. Marie fixa une dernière fois sa proie, leva sa foëne bien haut et l’abattit d’un coup sec entre les coraux.
Vise l’œil et tu transperceras la tête. Oublie le reste autour. Pique-le !
Les mots de sa mère étaient passés dans ses gestes – mémoire insulaire, mémoire de feu, transmise aux filles depuis tant de siècles. Son corps savait. Bientôt, c’est à Suzanne qu’elle léguerait ça.
Marie sentit une résistance au bout de son harpon. Le poulpe lâcha un nuage d’encre. Trop tard ; il était pris. Elle hissa la bête hors de l’eau en poussant un cri de victoire, engagea un fil de fer dans son bec. Avec un bruit mat, la tige transperça le cerveau flasque.
Au loin, l’air se teintait déjà d’or et de blancheur. Elle avait traqué la bête trop longtemps. Il devait être 6 heures et le travail sur la plantation de coprah allait commencer. Marie pesta contre elle-même. Une fois de plus, Josette serait obligée de justifier son retard auprès du vieux Félix. Elle imaginait d’ici le regard de sa sœur, ah te voilà toi, je t’écoute… Avec un sourire désolé, elle lui avouerait : l’appel de la mer, violent, irrépressible, la proie enroulée dans les anfractuosités de la roche, le temps qui s’efface alors. Elle prendrait sa place sur la parcelle, sortirait son coupe-coupe et après avoir fendu le premier coco, glisserait à l’oreille de Josette : « Je vais cuire une fricassée délice pour toi… » Sa sœur lui mettrait une petite claque sur l’épaule – fin de l’histoire.
La pieuvre jetée dans son dos, Marie s’apprêtait à regagner le rivage quand une ombre l’arrêta à l’horizon. Elle plissa les yeux, devina une tache grise tout au nord de la passe. Parfois, elle le savait, les désirs sont si puissants qu’on discerne avec précision le contour de choses qui n’existent pas. Et ce qu’elle désirait par-dessus tout, dans l’aube de Diego Garcia, c’était voir la première le cargo. Depuis quelques jours, l’île tout entière palpitait, le Sir Jules avait quitté Port-Louis et sillonnait l’océan Indien. Le vieux Félix avait relayé le message de l’administrateur : qu’on décore l’église, qu’on prépare les entrepôts, le navire n’allait plus tarder.
Chaque fois que le Sir Jules ou le Mauritius faisait halte sur l’archipel des Chagos, Marie oubliait son labeur quotidien. Un royaume se déversait sur les plages de l’île. Des denrées introuvables à Diego, comme le riz, la farine ou le sucre, envahissaient la jetée ; du vin, du tissu, du savon, des médicaments, des produits de beauté rejoignaient les réserves et des hommes venus de loin leur apportaient distractions et nouvelles – le curé, le capitaine, plus rarement un docteur. Tant de rêves. Marie regarda droit devant elle. À l’autre bout du monde des gens vivaient dans la neige. La neige… Le mot seul la faisait frémir. Il fallait se représenter un grand manteau blanc tendu sur le corps du monde, lui avait-on expliqué. Mais l’unique manteau blanc qu’elle connaissait était la plage de Diego Garcia, aussi immaculée que la coquille des œufs de tortue.
Dans sa ligne de mire, la tache grise se fit plus précise. Lorsque des points lumineux, rouges, puis verts, se mirent à clignoter, elle comprit qu’elle ne s’était pas trompée. Elle regagna la rive à la hâte, brouillant le nuage d’encre de la pieuvre ; de violette, l’eau devint mauve pâle, pareille aux fleurs du jacaranda. Il fallait qu’elle prévienne Josette, qu’elle prévienne les autres. Personne ne travaillerait plus aujourd’hui, le Sir Jules était là ! Sur le sentier, emportée par l’excitation, elle se mit à courir, indifférente au poulpe valsant dans son dos, à sa jupe trempée et aux cailloux qui lui cisaillaient la plante des pieds, soulevant derrière elle une fine écume de terre.
*
«Bateau là!»
Les hommes sortirent de l’entrepôt, intrigués, elle ne s’arrêta pas, fila jusqu’à la parcelle où les femmes écalaient les cocos. Sa sœur était courbée en deux, occupée à tourner la chair blanche des noix vers le soleil. « Josette ! » La silhouette se redressa, déploya son corps rond de bonbonnière, posa les poings sur les hanches. Le coupe-coupe suspendu, toutes les femmes tournèrent la tête vers Marie. Son cœur battait vite après cette longue course. Elle se laissa tomber sur le muret, savoura l’instant. Ce sentiment d’être celle qui savait, celle qui avait vu – celle, aussi, qui apporterait la joie –, la grisait comme une lampée de rhum. « Bateau là… » répéta-t-elle dans un souffle. Josette ouvrit grand la bouche. Vrai? Le Sir Jules? Marie acquiesça en brandissant le poulpe. L’expression de doute sur le visage de sa sœur céda la place à un franc sourire. Elle traversa la parcelle, se hissa gaiement par-dessus le muret. « Alalila! » Toutes les femmes l’entourèrent en chantant et frappant dans leurs mains. Josette minaudait – le navire ferait d’elle la reine de l’île, l’élue éclatante. « Prête? » lui demanda Marie en pressant son bras. Elle jeta à nouveau le poulpe sur son épaule et entraîna Josette. L’odeur forte et iodée, semblable à celle des entrailles de poisson en décomposition, se mêla aux effluves sucrés du coco.
Sur la terre face à elle, les noix s’accumulaient comme des seins coupés qu’on aurait vidés de leur lait. »

Extrait
« Sauvage. Sagouin. Nègre-bois. Voleur. Crétin. Crevard.
Fils de rien.
Chagossien, ça voulait dire tout ça quand j’étais enfant. Notre accent? Différent de celui des Mauriciens. Notre peau? Plus noire que celle des Mauriciens. Notre bourse, vide. Nos maisons, inexistantes.
Méprise-les, oublie-les, me répétait ma mère. Mais comment oublier la honte? »

À propos de l’auteur
Caroline Laurent est franco-mauricienne. Après le succès de son livre co-écrit avec Evelyne Pisier, Et soudain, la liberté (Les Escales, 2017 ; Pocket, 2018 ; prix Marguerite Duras ; Grand Prix des Lycéennes de ELLE ; Prix Première Plume), traduit dans de nombreux pays, elle signe son nouveau roman Rivage de la colère. En parallèle de ses fonctions de directrice littéraire chez Stock, Caroline Laurent a été nommée en octobre 2019 à la commission Vie Littéraire du CNL. (Source : Éditions Les Escales)

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La fille de l’Espagnole

SAINZ_BORGO_la_fille_de_lespagnole

 RL2020

Ouvrage figurant dans la sélection des 20 romans de la rentrée de la FNAC

En deux mots:
Après l’enterrement de sa mère, Adelaida Falćon se retrouve seule, chassée de son domicile par des «révolutionnaires». Elle trouve refuge chez la fille de l’Espagnole, qui vient d’être assassinée et tente de survivre et d’élaborer un plan pour fuir cette violence aveugle qui s’abat sur son pays.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Ce moment où tout peut basculer

Dans «La Fille de l’Espagnole», un premier roman saisissant, la journaliste Karina Sainz Borgo retrace le parcours d’une jeune femme qui essaie de sauver sa vie dans un Venezuela en proie au chaos.

Adelaida Falćon, la narratrice de ce roman qui vous prendra aux tripes, vient de perdre sa mère alors que le pays est en train de basculer dans le chaos. Le désordre est tel que même l’organisation de funérailles relève du tour de force. Quand Clara et Amelia, les sœurs de la défunte, doivent renoncer à assister aux obsèques en raison de l’insécurité croissante, elle comprend la gravité de la situation: «le monde, tel que je le connaissais, avait commencé à s’effondrer». Et de fait, la violence, la peur et la mort ne vont dès lors cesser de la hanter. Car, on l’aura compris, la mort de sa mère est une métaphore pour dire la mort d’un pays: «Je ne songeais qu’à ce moment où le soleil allait disparaitre, plongeant dans l’obscurité la colline où j’avais laissé ma mère toute seule. Alors je suis morte une seconde fois. Je n’ai jamais pu ressusciter les morts qui se sont accumulés dans ma biographie cet après-midi-là. Ce jour-là, je suis devenue ma seule et unique famille. Les dernières bribes d’une vie qu’on n’allait pas tarder à m’arracher, à coups de machette. A feu et à sang, comme tout dans cette ville.»
Construit sur une tension croissante, le roman va dès lors devenir un guide de survie. Au moment de regagner son appartement Adelaida se heurte à un groupe de femmes qui ont mis la main sur les lieux, y organisant leur trafic de marchandises. Elles lui refusent même le droit d’emporter quelques effets personnels et prennent un malin plaisir à déchirer devant elle les quelques livres qu’elle entendait conserver. En fuyant, elle voit la porte d’entrée d’une voisine entrouverte et trouve refuge dans le domicile chez Aurora Peralta, la fille de l’Espagnole qui gît là, assassinée. Après avoir cohabité avec ce cadavre, elle comprend qu’il va lui falloir s’en débarrasser. Une mission quasi impossible pour elle, surtout au cinquième étage d’un immeuble. Les émeutes qui s’intensifient dans la rue lui apporteront la solution. Mais n’en disons pas davantage, sinon pour souligner que cette scène est un parfait condensé de la folie qui s’est emparée d’un pays qui quelques années auparavant était calme et accueillant. Julia, originaire de Galice, n’avait pas hésité à émigrer et s’était fait au fil des années une jolie réputation de cuisinière hors-pair. Sa gargote, dans le quartier des immigrés, n’avait pas tardé à se faire une clientèle d’habitués.
Aujourd’hui, il va falloir tenter de faire le chemin inverse. Adelaida, qui a le même âge qu’Aurora va chercher à usurper son identité pour pouvoir gagner l’Espagne. Alors que les derniers amis et connaissances capables de l’aider disparaissent sans laisser de réel espoir : «Les Fils de la Révolution sont arrivés à leurs fins. Ils nous ont séparés de part et d’autre d’une ligne. Celui qui a quelque chose et celui qui n’a rien. Celui qui part et celui qui reste. Celui qui est fiable et celui qui est suspect. Ils ont érigé le reproche en une division supplémentaire dans une société qui n’en manquait pas. Je ne vivais pas bien, mais si j’étais sûre d’une chose, c’était que ça pouvait toujours être pire. Ne pas faire partie de la catégorie des moribonds me condamnait à me taire par décence.»
Cela peut paraître étrange, mais c’est bien un sentiment de culpabilité qui étreint Adelaida lorsqu’elle choisit l’exil, tout en comprenant que ce Venezuela «n’était pas une nation, c’était une machine à broyer.»
En cela Karina Sainz Borgo, que j’ai eu la chance de rencontrer, ressemble beaucoup à sa narratrice. Elle a quitté le Venezuela en 2006 et s’est installée à Madrid où elle est journaliste. Son roman, qu’elle aura porté une dizaine d’années avant de l’écrire, montre admirablement cette ambivalence l’instinct de survie et les racines qu’on aimerait préserver. S’il a déjà été traduit dans une vingtaine de pays, c’est non seulement en raison de sa force et de son habile construction – on aurait envie de recopier toutes les formules qui concluent les chapitres – mais c’est d’abord parce qu’il résonne avec tous les problèmes actuels et en particulier cette peur que soudain tout bascule dans un avenir incertain.
Les grands romans sont des vigies dans la tourmente, celui de Karina Sainz Borgo nous éclaire et nous appelle à la vigilance.

La Fille de l’Espagnole
[La hija de la Espanola]
Karina Sainz Borgo
Éditions Gallimard
Roman
Trad. de l’espagnol (Venezuela) par Stéphanie Decante
240 p., 20 €
EAN 9782072857355
Paru le 3/01/2020

Où?
Le roman se situe principalement au Venezuela, à Ocumare et à Caracas, puis se termine en Espagne, à Madrid.

Quand?
L’action n’est pas située dans le temps, disons qu’elle se déroule il y a quelques années, avec des souvenirs remontant quarante ans en arrière.

Ce qu’en dit l’éditeur
Adelaida Falcón vient d’enterrer sa mère lorsque de violentes manifestations éclatent à Caracas. L’immeuble où elle habite se retrouve au cœur des combats entre jeunes opposants et forces du gouvernement. Expulsée de son logement puis dépouillée de ses affaires au nom de la Révolution, Adelaida parvient à se réfugier chez une voisine, une jeune femme de son âge surnommée «la fille de l’Espagnole». Depuis cette cachette, elle va devoir apprendre à devenir (une) autre et à se battre, pour survivre dans une ville en ruine qui sombre dans la guerre civile.
Roman palpitant et d’une beauté féroce, le récit de cette femme seule sonne juste, comme une vérité, mais également comme un avertissement. Il nous parle depuis l’avenir, à la manière d’une dystopie, nous rappelant que notre monde peut s’effondrer à tout moment, qu’il est aussi fragile que nos souvenirs et nos espoirs.

Les critiques
Babelio
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(en espagnol) Biografía y literatura de Karina Sainz Borgo © Production Casa de América

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Nous avons enterré ma mère avec ses affaires : sa robe bleue, ses chaussures noires à talons plats et ses lunettes à double foyer. Impossible de faire nos adieux autrement. Impossible de dissocier cette tenue de son souvenir. Impossible de la rendre incomplète à la terre. Nous avons tout inhumé, parce que après sa mort il ne nous restait plus rien. Pas même la présence de l’une pour l’autre. Ce jour-là, nous nous sommes effondrées d’épuisement. Elle dans son cercueil en bois ; moi sur la chaise sans accoudoirs d’une chapelle en ruine, la seule disponible parmi les cinq ou six que j’ai cherchées pour organiser la veillée funèbre et que j’ai pu réserver pour trois heures seulement. Plus que de funérariums, la ville regorgeait de fours. Les gens y entraient et en sortaient comme ces pains qui se faisaient rares sur les étagères et pleuvaient dru dans notre mémoire quand la faim revenait.
Si je parle encore au pluriel de ce jour-là, c’est par habitude, parce que les années nous avaient soudées comme les lames d’une épée avec laquelle nous nous défendions. En rédigeant l’inscription pour sa tombe, j’ai compris que la mort commence dans le langage, dans cet acte d’arracher les êtres au présent pour les ancrer dans le passé, pour les réduire à des actions révolues qui ont commencé et fini dans un temps qui s’est éteint. Ce qui fut et ne sera plus. Telle était la vérité : ma mère n’existerait plus que conjuguée d’une autre manière. En l’inhumant, je mettais un terme à mon enfance de fille sans enfants. Dans cette ville à l’agonie, nous avions tout perdu, y compris les mots au temps présent.
Six personnes se sont rendues à la veillée funèbre. Ana a été la première. Elle est arrivée en traînant le pas, soutenue par Julio, son mari. Plus que marcher, Ana semblait traverser un tunnel obscur qui débouchait sur le monde que nous, les autres, habitions. Cela faisait des mois qu’elle suivait un traitement aux benzodiazépines. L’effet commençait à se dissiper. Elle avait à peine assez de gélules pour assurer la dose quotidienne. Comme le pain, l’alprazolam se faisait rare et le découragement se frayait un chemin avec la même force que le désespoir de ceux qui voyaient disparaître ce dont ils avaient besoin pour vivre : les personnes, les lieux, les amis, les souvenirs, la nourriture, le calme, la paix, la raison. « Perdre » était devenu un verbe égalisateur que les Fils de la Révolution brandissaient contre nous.
Ana et moi nous sommes connues à la faculté de lettres. Depuis lors, nous avons vécu nos enfers respectifs en synchronie. Et c’était le cas une fois de plus. Quand ma mère a été admise dans l’unité de soins palliatifs, les Fils de la Révolution ont arrêté Santiago, le frère d’Ana. Ce jour-là, des dizaines d’étudiants ont été appréhendés. Aucun n’a été épargné. Le dos à vif criblé de chevrotines, passés à tabac dans un coin ou violés avec le canon d’un fusil. Pour Santiago ce fut La Tombe, une combinaison des trois, savamment dosée.
Il a passé plus d’un mois dans cette prison creusée cinq étages sous terre. Isolé de tout bruit, sans fenêtres, privé de lumière naturelle et d’aération. La seule chose qu’on entendait, c’était le cliquetis des rails du métro au-dessus de nos têtes, avait dit un jour Santiago. Il occupait une des sept cellules alignées les unes à la suite des autres, si bien qu’il ne pouvait pas voir ni savoir qui d’autre était détenu en même temps que lui. Chaque geôle mesurait deux mètres sur trois. Sol et murs blancs. Tout comme le lit et les barreaux à travers lesquels on lui passait un plateau avec de la nourriture. On ne lui donnait jamais de couverts : s’il voulait manger, il devait le faire avec les mains.
Cela faisait des semaines qu’Ana n’avait aucune nouvelle de Santiago. Elle ne recevait même plus l’appel pour lequel elle payait toutes les semaines, pas plus que la piètre preuve de vie qui lui parvenait sous la forme de photos envoyées d’un téléphone auquel ne correspondait jamais le même numéro.
Nous ne savons pas s’il est vivant ou mort. Nous ne savons rien de lui, a confié Julio ce jour-là, à voix basse et en s’éloignant de la chaise sur laquelle Ana a regardé fixement ses pieds pendant trente minutes. Durant tout ce temps, elle s’est limitée à lever les yeux pour poser trois questions :
« À quelle heure sera enterrée Adelaida ?
— À deux heures et demie.
— Bien, murmura Ana. Où ça ?
— Au cimetière de la Guairita, dans le secteur historique. Maman a acheté cette concession il y a très longtemps. La vue est belle.
— Bien… – Ana semblait redoubler d’efforts, comme si concevoir ces quelques mots relevait d’une tâche de titan –. Veux-tu rester avec nous aujourd’hui, le temps que le plus dur soit passé ?
— Je prendrai la route pour Ocumare demain à la première heure ; je vais rendre visite à mes tantes et leur laisser quelques affaires, ai-je menti. Merci pour ta proposition. Pour toi aussi c’est une période difficile. Je le sais.
— Bien. »
Ana m’a embrassée sur la joue et est repartie. Qui voudrait partager le deuil des autres quand il sent se profiler le sien ?
María Jesús et Florencia, deux institutrices à la retraite avec lesquelles ma mère était restée en contact, sont arrivées. Elles m’ont présenté leurs condoléances et sont parties rapidement elles aussi, bien conscientes que rien de ce qu’elles pourraient dire n’adoucirait la mort d’une femme encore trop jeune pour disparaître. Elles sont reparties en pressant le pas, comme si elles essayaient de distancer la faucheuse avant qu’elle ne vienne les chercher à leur tour. Pas une seule couronne de fleurs au funérarium, excepté la mienne. Une composition d’œillets blancs qui recouvraient à peine la moitié du cercueil. »

Extraits
« Je n’ai jamais conçu notre famille comme une grande chose. La famille, c’était nous deux, ma mère et moi. Notre arbre généalogique commençait et s’achevait avec nous. À nous deux, nous formions une plante vivace, une sorte d’aloe vera qui pouvait pousser n’importe où. Nous étions petites et veinées, nervurées presque, peut-être pour ne pas souffrir quand on nous arrachait un morceau, voire toutes nos racines. Nous étions faites pour résister. Notre monde reposait sur l’équilibre que nous étions capables de conserver à nous deux. Le reste relevait de l’exceptionnel, de l’accessoire ; nous pouvions donc nous en passer : nous n’attendions rien de personne, nous nous suffisions l’une à l’autre. »

« Le seul mort que j’avais m’attachait à une terre qui expulsait les siens avec autant de force qu’elle les engloutissait. Ce n’était pas une nation, c’était une machine à broyer » p. 27

« Je ne songeais qu’à ce moment où le soleil allait disparaitre, plongeant dans l’obscurité la colline où j’avais laissé ma mère toute seule. Alors je suis morte une seconde fois. Je n’ai jamais pu ressusciter les morts qui se sont accumulés dans ma biographie cet après-midi-là. Ce jour-là, je suis devenue ma seule et unique famille. Les dernières bribes d’une vie qu’on n’allait pas tarder à m’arracher, à coups de machette. A feu et à sang, comme tout dans cette ville. p. 33

« Les Fils de la Révolution sont arrivés à leurs fins. Ils nous ont séparés de part et d’autre d’une ligne. Celui qui a quelque chose et celui qui n’a rien. Celui qui part et celui qui reste. Celui qui est fiable et celui qui est suspect. Ils ont érigé le reproche en une division supplémentaire dans une société qui n’en manquait pas. Je ne vivais pas bien, mais si j’étais sûre d’une chose, c’était que ça pouvait toujours être pire. Ne pas faire partie de la catégorie des moribonds me condamnait à me taire par décence. » p. 54

« J’ai regardé les assiettes, les pages arrachées, les gros doigts aux ongles écaillés, les tongs et le corsage de ma mère. J’ai levé le regard, qu’elle a soutenu avec délectation. J’avais encore un goût de métal dans la bouche. Je lui ai craché dessus.
Elle a essuyé son visage, imperturbable, et a sorti son revolver. La dernière chose dont je me souvienne, c’est le bruit du coup de crosse sur ma tête. » p. 87

« Dans la profonde solitude d’un parc plein de nymphes et d’arbres, quelque chose dans ce pays, de l’ordre de la déprédation, commençait à s’abattre sur nous.» p.106

« Ils envoyaient quelqu’un incapable de comprendre ce qu’il avait vu pour que dans sa voix blanche affleure la tache sombre de la mort.» p. 141

« J’ai compris ce jour là de quoi sont faits certains adieux. Les miens, de cette poignée de merde et de viscères, de ce littoral qui s’enfuyait, de ce pays pour lequel je ne pouvais pas verser une seule larme.» .p 221

« Toute mer est un bloc opératoire où un bistouri aiguisé sectionne celles et ceux qui prennent le risque de la traverser.» p. 226

À propos de l’auteur
Karina Sainz Borgo, née en 1982 à Caracas, est journaliste, blogueuse et romancière. Elle a quitté le Venezuela il y a une douzaine d’années et vit désormais en Madrid où elle collabore à différents médias espagnols et d’Amérique latine. La fille de l’Espagnole (La hija de la española, 2019) dont l’action se déroule à Caracas, est son premier roman. Il a fait sensation lors de la Foire du livre de Francfort en octobre 2018, les éditeurs d’une vingtaine de pays en ayant acquis les droits. (Source: Livres Hebdo / Babelio)

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Torrentius

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RL_automne-2019  coup_de_coeur

En deux mots:
Le roi Charles Ier d’Angleterre dépêche Rigby, son émissaire particulier aux Pays-Bas pour y dénicher des œuvres d’art pour sa collection particulière à caractère pornographique. Ce dernier va tomber sur un artiste du nom de Torrentius dont l’art le fascine. Mais les autorités néerlandaises n’apprécient guère ce personnage truculent…

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Le peintre qui se moquait des conventions

À partir des quelques éléments biographiques connus, Colin Thibert nous fait découvrir la vie et l’œuvre du peintre néerlandais Torrentius et nous offre tout à la fois un roman d’aventures et un manifeste pour la liberté de création.

Sa fiche Wikipédia est très concise: «Johannes Symonsz (Jan) van der Beeck, né en 1589 à Amsterdam et mort le 17 février 1644 à Amsterdam, mieux connu sous le nom de Johannes Torrentius, est un peintre néerlandais. Soupçonné d’être membre des Rose-Croix, il est arrêté, torturé et condamné en 1627 à 20 ans d’emprisonnement. Le roi Charles Ier d’Angleterre qui admirait ses œuvres intervint en sa faveur et obtint sa relaxe après deux années de prison. Torrentius resta 12 ans en Angleterre comme peintre de la Cour, puis retourna en 1642 à Amsterdam, où il mourut deux ans plus tard. Son tableau le plus célèbre (et a priori le seul à lui avoir survécu par miracle après la destruction de toute sa production hollandaise sur ordre de la justice après sa condamnation pour hérésie et immoralité), Nature morte avec bride et mors (ci-dessous), conservé au Rijksmuseum d’Amsterdam, a donné son titre à un recueil d’essais sur la Hollande du XVIIe siècle du poète polonais Zbigniew Herbert (réédition Le Bruit du temps, 2012).

TORRENTIUS_nature_morteIl connaissait personnellement Jeronimus Cornelisz, un apothicaire frison devenu négociant pour le compte de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales (VOC), connu pour avoir été en juin 1629 l’instigateur d’une des mutineries les plus sanglantes de l’histoire, à bord du navire Batavia et après son naufrage dans les Houtman Abrolhos, archipel corallien au large de l’Australie, le bourreau de son équipage et de ses passagers.»
À partir de cette biographie succincte l’imagination de Colin Thibert va faire merveille. Il va imaginer que le personnage de Rigby, l’émissaire personnel du roi Charles Ier d’Angleterre à qui ce dernier va confier la mission d’écumer les cabinets d’artistes néerlandais pour le fournir en œuvres d’art pour ses collections royales. Mais, derrière ce mandat officiel, il devra aussi chercher pour son cabinet privé des œuvres licencieuses, que la morale très rigoriste de l’époque interdit formellement.
Ce dernier va tomber à Haarlem sur un sacré personnage. Torrentius, qui signe ses tableaux V.d.B. (son vrai nom est Van der Beeck), est un épicurien, fort en gueule, amateur de bonne chère et de femmes légères. Son œil pétillant et ses joues couperosées peuvent en témoigner. Mais cela ne l’empêche nullement d’être un artiste remarquable, notamment dans la réalisation de gravures à caractère pornographique, dans lesquelles il n’hésite pas à se représenter lui-même. Sûr de lui et de ses alliés, il n’hésite d’ailleurs pas à la provocation, en particulier lorsqu’il a trop bu.
Mais bientôt les choses vont se gâter et les autorités s’intéresser à ce sulfureux concitoyen. En faisant parler Klaas, son assistant, ils vont trouver matière à procès :
«Suborner le domestique de Torrentius, l’amener à témoigner contra son maître, c’est l’une des idées que Van Sonnevelt, assoiffé de vengeance, est venu proposer un jour au bailli nouvellement désigné. Velsaert a estimé l’offre recevable. Il s’agit, après tout, de confondre un blasphémateur, un être amoral et pervers, peut-être même un athée. Quand on œuvre pour la cause qui est la sienne, tous les moyens sont bons.»
Torrentius n’a que faire des avertissements, il travaille avec ardeur pour satisfaire les commandes. Mais le filet se resserre et il finit «par se faire coffrer». Ce qu’il pensait n’être qu’une simple péripétie va le conduire à un procès inique et à une condamnation d’une sévérité exemplaire. Il faudra l’intervention du roi d’Angleterre pour lui permettre de prendre l’exil. Mais cet épisode l’aura marqué durablement et il ne retrouvera plus son regard pétillant et son inspiration.
Colin Thibert a trouvé le style qui sied à ce genre d’épopée. Parfaitement documenté, son imagination a fait le reste pour nous offrir un roman où l’aventure et la truculence des personnages prend le pas sur la biographie. Ce faisant, il donne au lecteur beaucoup de plaisir à suivre cet artiste et, comme le graveur, à nous livrer une réflexion sur le rôle de l’artiste, sur la rigueur protestante, mais aussi sur la duplicité des hommes et des âmes. On se régale !

Torrentius
Colin Thibert
Éditions Héloïse d’Ormesson
Roman
128 p., 15 €
EAN 9782350875378
Paru le 22/08/2019

Où?
Le roman se déroule aux Pays-Bas, à Haarlem et en Angleterre.

Quand?
L’action se situe au XVIIe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans l’austère Haarlem du XVIIe siècle, Johannes van der Beeck peint, sous le nom de Torrentius, les plus extraordinaires natures mortes de son temps et grave sous le manteau des scènes pornographiques qui se monnayent à prix d’or…

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« C’est une petite eau-forte d’une obscénité remarquable. Dans le désordre d’un lit, une femme nue, cambrée, qu’un homme prend par-derrière, une main lutinant le téton gauche, l’autre soulevant la jambe droite à la pliure du genou. Les seins, le ventre et les cuisses ont le luisant des charcuteries de qualité. La gravure est si fine que l’on pourrait compter les poils du pubis. La femme a un visage enfantin et doux, ses lèvres sont gonflées par le plaisir. L’homme parait avoir le double de son âge: cheveux longs, frisés, bouc hérissé, face congestionnée. Sous la broussaille des sourcils, ses yeux brillent autant que le gros diamant qu’il porte à l’oreille.
– Alors, monsieur Brigby? Que voyez-vous?
Avec sa longue barbe, ses cheveux blancs et sa calotte, Houtmans a l’air d’un sage docteur du sanhédrin. Trompeuse apparence, il n’est qu’épicier.
– Je vois… je vois l’accouplement d’un satyre et d’une nymphe, répond Brigby dont le teint a viré au carmin. Oppressé, il respire à petits coups dans la touffeur de la boutique.
– C’est bien plus que cela, monsieur.
– Que voulez-vous dire? Cette scène aurait-elle un sens caché?
Après un temps, Houtmans chuchote:
– Il s’agirait d’un autoportrait…
– Comment cela?
– Eh bien, l’artiste s’est représenté en fornicateur.
– Vous m’en direz tant ! Et la femme?
– Quelle importance? C’est une putain connue sous le nom de Zwantie.
– Elle paraît si jeune, murmure Brigby, reportant son attention sur la gravure.
– Le vice n’a pas d’âge.
– Certainement.
Brigby toussote et demande:
– Vous en avez d’autres?
Houtmans retire avec précaution l’un des tiroirs du grand meuble à épices et le pose sur le comptoir. Des parfums de poivre et de girofle se répandent. D’une cache, il sort une liasse de papier vélin nouée d’un ruban de satin vert qu’il défait. Lissant les estampes du plat de la main, il les présente, l’une après l’autre, à la curiosité avide de son client. Toutes figurent d’énergiques scènes de copulation traitées avec la même crudité, le même souci du détail. Le blanc laiteux des chairs féminines est mis en valeur par des noirs veloutés, profonds. Les hommes sont en demi-teintes. Priapiques et lubriques, tous ressemblent peu ou prou, si Houtmans a dit vrai, à l’auteur des eaux fortes dont le monogramme, V.d.B., figure en has à droite de l’image.
– Combien demandez-vous du lot? s’enquiert Brigby.
Houtmans annonce un prix, l’Anglais se récrie, indigné.
Dans le registre qu’il tient d’une plume appliquée, Brigby note ce soir-là: «Un lot d’estampes de belle facture figurant des scènes mythologiques. Total: soixante florins.» Au terme d’un marchandage serré, il a payé plus de quatre fois cette somme à Houtmans. L’extrême rareté de telles images et leur qualité exceptionnelle justifient leur prix. En détenir est un délit passible de la prison, voire du bûcher selon les juridictions.
Grand amateur d’art, le roi Charles Ier d’Angleterre, qui n’est pas homme à faire les choses à moitié, s’est fixé pour but de constituer la plus belle collection d’Europe. II a commencé par racheter des œuvres de peintres célèbres à des pairs endettés, il a surtout chargé Sir Dudley Carleton, En connaisseur, d’écumer le plat pays pour son compte lorsqu’il y était son ambassadeur. En quittant les Provinces-Unies pour assumer d’autres fonctions, Sir Dudley Carleton a trouvé en Brigby un rabatteur impitoyable et compétent. Il fallait également qu’il fût d’une discrétion à toute épreuve car le roi est aussi friand de pornographie. »

À propos de l’auteur
Né en 1951 à Neuchâtel, Colin Thibert est écrivain et scénariste pour la télévision. Il a longtemps pratiqué le dessin et la gravure. En 2002, il a reçu le prix SNCF du Polar pour Royal Cambouis (Série Noire, Gallimard). Son dernier roman, Un caillou sur le toit, a paru en 2015 chez Thierry Magnier. (Source : Éditions Héloïse d’Ormesson)

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Le Mars Club

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En deux mots:
Condamnée à perpétuité pour meurtre, Romy, 29 ans, atterrit dans le plus grand centre de détention pour femmes de Californie. Elle va nous raconter son quotidien en réclusion et revenir sur ses souvenirs d’enfance et de jeunesse, sans oublier son combat pour son fils.

Prix Médicis étranger 2018.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

La stripteaseuse, la perpétuité et le petit garçon

Rachel Kushner happe son lecteur avec l’histoire de Romy, stripteaseuse condamnée à perpétuité. Une plongée saisissante dans l’univers carcéral et une féroce réflexion sur l’Amérique d’aujourd’hui.

Elle s’appelle Romy parce que sa mère rêvait pour elle d’un destin semblable à cette belle princesse qu’elle avait vu au cinéma. Mais les chances de rencontrer un beau prince charmant au Mars Club sont proches du zéro. Dans ce club de striptease où travaille Romy, ce sont davantage les paumés, les petits délinquants et les junkies qui se retrouvent. Ceux dont les moyens se limitent à quelques dollars pour s’offrir «une part de rêve» dans une boîte à striptease. Il y a par conséquent davantage de chances d’y croiser un homme peu recommandable qu’un bon samaritain.
Cet homme, c’est Kurt Kennedy. Romy va le tuer pour se protéger et protéger son fils. C’est le début d’un engrenage que Rachel Kushner dépeint d’autant mieux qu’elle travaille depuis des années comme bénévole dans le plus grand pénitencier pour femmes de Californie. Elle a compris que le système judiciaire américain est fait pour protéger les nantis et écraser les plus faibles. Qu’il y a d’une part ceux qui peuvent se payer les meilleurs avocats et ceux qui, comme elle, se voient attribuer un avocat commis d’office. Il n’y souvent ni le temps, ni les compétences pour défendre vraiment son client. Voilà donc la version du Procureur tout puissant servi aux jurés: « Les douze personnes présentes savaient donc simplement qu’une jeune femme à la moralité douteuse une strip-teaseuse avait tué un citoyen honorable, un ancien combattant de la guerre du Vietnam, souffrant d’une invalidité permanente à la suite d’un accident du travail. Et comme, en plus, un gamin était présent lors des faits, on avait ajouté l’accusation de mise en danger de mineur. »
Et voilà comment on se retrouve condamnée à deux peines de perpétuité, plus six ans.
L’avenir s’incarne dès lors entre les murs d’un pénitencier de plusieurs milliers de femmes avec tous les problèmes que l’on peut imaginer. Violence, promiscuité, dépression et introspection…
« Le problème, c’est qu’on continue d’exister, qu’on en ait l’intention ou pas, jusqu’à ce qu’on cesse d’exister, et alors, les projets ne riment plus à rien.
Mais ne pas avoir de projets ne signifie pas que je n’ai pas de regrets.
Si seulement je n’avais pas travaillé au Mars Club.
Si seulement je n’avais pas rencontré Kennedy le Pervers.
Si seulement Kennedy le Pervers n’avait pas décidé de me traquer.
Mais il a décidé de le faire et il s’y est appliqué, implacablement. Si rien de tout cela n’était arrivé, je ne serais pas dans ce bus, en route vers une vie dans un trou en béton. »
Rachel Kushner parvient parfaitement à transmettre l’ambiance lourde, la cape de plomb qui s’abat sur les épaules de Romy. Le jour où on lui apprend qua mère est morte dans un accident de voiture et que Jackson, son fils de sept ans, se retrouve seul, la tension croît encore. De quoi devenir folle. De quoi finir en cellule d’isolement.
Restent alors les souvenirs, les relations avec les autres détenues, notamment Conan et Sammy, mais aussi les livres et les petits travaux autorisés. Sans oublier cette idée folle: l’évasion.
Ce qui rend le livre fascinant, c’est à la fois cette implacable machine à broyer les humains et ce coin de ciel bleu qui résiste. Le réquisitoire est sans appel, même si l’espoir fait vivre.

Le mars club
Rachel Kushner
Éditions Stock
Roman
traduit de l’anglais (États-Unis) par
480 p., 23 €
EAN: 9782234085015
Paru le 22 août 2018

Où?
Le roman se déroule aux États-Unis, principalement en Californie, de San Francisco à Los Angeles, en passant par Santa Barbara, Sunland et Stanville, le nom donné à l’endroit où se situe le pénitencier.

Quand?
L’action se situe des années quatre-vingt à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Romy Hall, 29 ans, vient d’être transférée à la prison pour femmes de Stanville, en Californie. Cette ancienne stripteaseuse doit y purger deux peines consécutives de réclusion à perpétuité, plus six ans, pour avoir tué l’homme qui la harcelait. Dans son malheur, elle se raccroche à une certitude: son fils de 7 ans, Jackson, est en sécurité avec sa mère. Jusqu’au jour où l’administration pénitentiaire lui remet un courrier qui fait tout basculer.
Oscillant entre le quotidien de ces détenues, redoutables et attachantes, et la jeunesse de Romy dans le San Francisco de années 1980, Le Mars Club dresse le portrait féroce d’une société en marge de l’Amérique contemporaine.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Télérama (Nathalie Crom)
Le Temps (Salomé Kiner)
Grazia (Pascaline Potdevin)
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog la rousse bouquine 
Blog Tu vas t’abîmer les yeux

Signalons pour les lecteurs anglophones, une série d’articles de Rachel Kushner publiés par la revue New Yorker sur Stanville et le système carcéral pour femmes aux États-Unis. Lien vers les articles

Les premières pages du livre
« Une fois par semaine, le jeudi, c’est la nuit des Chaînes. Une fois par semaine, soixante femmes vivent ce moment décisif. Et certaines parmi ces soixante le revivent encore et encore. Pour elles, ça devient de la routine. Moi, je ne l’ai vécue qu’une fois. On m’a réveillée à 2 heures du matin, menottée, décomptée : Romy Leslie Hall, détenue W314159. Et je me suis mise dans la queue avec les autres pour un trajet d’une nuit dans la vallée.
Dès que le bus banalisé est sorti de l’enceinte de la prison, je me suis collée à la fenêtre grillagée pour tenter d’apercevoir le monde extérieur. Il n’y avait quasiment rien à regarder. Des passages souterrains et des bretelles d’accès, des boulevards déserts plongés dans l’obscurité. Personne dans les rues. On roulait à une heure tellement impossible que les feux ne passaient même plus du vert au rouge, ils clignotaient, bloqués à l’orange. Une voiture a surgi, tous phares éteints. Elle a doublé le bus à vive allure, un bolide noir à l’énergie démoniaque. Une fille du même quartier que moi à la maison d’arrêt du comté avait écopé d’une condamnation à vie simplement parce qu’elle conduisait. Ce n’était pas elle qui avait tiré, certifiait-elle à quiconque lui prêtait l’oreille. Elle n’avait pas tiré, non, elle conduisait. Rien de plus. Ils s’étaient servis du système de reconnaissance automatique des plaques d’immatriculation. Elle apparaissait sur les images enregistrées par les caméras de vidéosurveillance. On voyait la voiture en pleine nuit, phares allumés puis éteints. Si le conducteur éteint les phares, c’est qu’il y a préméditation. S’il éteint les phares, c’est qu’il y a meurtre.
Ils avaient une bonne raison de nous transférer à cette heure-là, de nombreuses raisons même. S’ils avaient pu nous mettre dans une capsule et nous catapulter dans la prison, ils ne s’en seraient pas privés. N’importe quel moyen pour empêcher les gens normaux d’apercevoir ce groupe de femmes menottées et enchaînées dans un fourgon cellulaire.
Lorsqu’on s’est engagés sur l’autoroute, quelques-unes, parmi les plus jeunes, pleurnichaient et reniflaient. Une fille était enfermée dans une cage, elle semblait enceinte de huit mois, son ventre était tellement gros qu’ils avaient dû rajouter une chaîne pour maintenir ses mains enchaînées sur les côtés. Elle hoquetait et tremblait, le visage ravagé par les larmes. Ils l’avaient mise dans une cage à cause de son jeune âge, pour la protéger de nous. Elle avait quinze ans.
Une femme assise devant s’est tournée vers la fille qui pleurait et elle a sifflé bruyamment, comme si elle pulvérisait de l’insecticide. Ça n’a eu aucun effet, alors elle a hurlé :
« La ferme, bordel !
− Punaise », s’est exclamée la personne en face de moi.
Je viens de San Francisco et un transgenre, ça n’a rien d’extraordinaire pour moi, si ce n’est que cette personne-là avait vraiment l’air d’un homme. Épaules aussi larges que l’allée du bus, barbe au menton. J’ai supposé qu’elle venait d’un quartier de la prison du comté réservé aux gouines. C’était Conan, je ferais sa connaissance plus tard.
« Merde, c’est qu’une gosse. Fiche-lui la paix. »
La femme a dit à Conan de la boucler, ils ont commencé à se chamailler et les flics sont intervenus.
Dans les maisons d’arrêt et les prisons, il y en a certaines qui font la loi, et cette femme qui réclamait le silence était de celles-là. Si on se plie à leurs règles, elles en inventent encore d’autres. Il faut toujours se battre, sinon on se retrouve sans rien.
J’avais déjà appris à ne pas pleurer. Quand j’ai été arrêtée, il y a deux ans, je ne pouvais pas m’en empêcher. Ma vie était fichue, je le savais. La première nuit que j’ai passée en taule, je ne cessais de me dire que tout ça n’était qu’un rêve, que j’allais bientôt me réveiller. Mais chaque fois que j’ouvrais les yeux, je retrouvais le même matelas puant la pisse, j’entendais de nouveau les portes claquer, les cris de démence et les sirènes. La fille qui partageait ma cellule n’avait rien d’une démente, elle. Elle m’avait brutalement secouée pour obtenir mon attention. J’avais levé les yeux. Alors, elle s’était retournée et avait remonté sa chemise de prisonnière pour me montrer le tatouage au creux de ses reins, son label de femme de mauvaise vie :
Ferme ta putain de gueule
Ça avait marché. J’avais retenu mes larmes.
Un instant de douceur avec ma codétenue, à la maison d’arrêt du comté. Elle voulait m’aider. Tout le monde n’est pas capable de la fermer et moi, malgré mes efforts, je n’étais pas ma codétenue, que j’ai fini d’ailleurs par considérer un peu comme une sainte. Pas à cause de son tatouage, mais de sa fidélité au commandement. Il ne s’agissait ni de sacrifice, ni de stoïcisme. Pas plus que de la nécessité de purger sa peine sans gémir ni se plaindre. Il s’agissait de dignité, d’être digne enfermée dans une cage. Même entravée, même sous le coup d’une décharge de Taser. Être quelqu’un à n’importe quel prix.
J’y crois toujours. »

Extraits
« J’ai dit que tout allait bien, mais c’est faux. On me vampirisait. Il ne s’agissait pas d’un problème moral. Cela n’avait aucun rapport avec la moralité. Ces hommes me ternissaient, je n’avais plus d’éclat. À cause d’eux, j’étais insensible au toucher et en colère. J’obtenais quelque chose en échange de ce que je donnais, mais ce n’était jamais assez. Je leur soutirais le plus possible, à ces portefeuilles – des portefeuilles ambulants, c’est ainsi que je voyais ces hommes. Malgré tout, l’échange n’était pas équitable, et le fait de le savoir m’enrobait d’une sorte de pellicule. Quelque chose mijotait en moi. Au fur et à mesure des années passées au Mars Club, à m’asseoir sur des genoux, à supporter ces échanges viciés. Quelque chose mijotait et bouillonnait. Et lorsque je l’ai dirigé sur une cible – ce n’était pas une décision, l’instinct avait pris le dessus –, c’était fini. »

« Lorsque Gordon Hauser avait douze ans, des troubles avaient éclaté à l’échelle de la communauté, provoquant une situation de crise, après qu’un détenu nommé Bo Crawford s’était évadé de la vieille prison du comté, située dans le centre-ville de Martinez. La baie de San Pablo s’était retrouvée en état d’occupation. Patrouilles de surveillance, blindés, tireurs d’élite, unités cynophiles, barrages sur les routes, à quoi s’ajoutaient des nouvelles palpitantes selon lesquelles Bo Crawford avait laissé des traces ou été aperçu à Pinole, Benicia, Antioch, Vallejo, Pittsburg. On avait bouclé le comté pendant dix jours, le temps de rattraper le prisonnier évadé qui se terrait dans une bicoque abandonnée au bord du détroit de Carquinez, juste derrière Port Costa. Être en cavale n’était pas de tout repos. »

À propos de l’auteur
Rachel Kushner est l’auteure des Lance-flammes (Stock, 2015), finaliste du National Book Award et du Folio Prize, et l’un des meilleurs livres de 2013 selon le New York Times. Son premier roman Télex de Cuba (Cherche-Midi, 2012) a été également finaliste du National Book Award. Ses livres ont été traduits dans dix-sept langues. Elle vit à Los Angeles. (Source : Éditions Stock)

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Une immense sensation de calme

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En deux mots:
La narratrice de ce roman aussi rude que poétique, va tenter de survivre dans une nature hostile. En suivant Igor, elle va tenter de conjurer la guerre, la maladie et la noirceur des âmes.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

«Le jeu des feuilles a traversé l’oubli»

Dans un premier roman qui sonde les âmes dans une nature hostile, Laurine Roux nous livre un superbe conte où la brutalité et l’instinct de survie se mêlent à la poésie et aux légendes.

Pour cette chronique, je souhaite commencer par rendre hommage à un auteur que je n’ai pas lu, mais qui est à l’origine d’une très belle initiative, le blog intitulé Le Off des auteurs et qui s’attache à demander aux auteurs en tous genres de raconter la genèse de leur livre. Cédric Porte a ainsi demandé à Laurine Roux de se prêter à l’exercice. Elle nous apprend ainsi que des amis de Sofia l’ont entraînée dans une équipée vers la Mer Noire, plus précisément à Irakli Beach. « On dort dans les bois, passe la journée sur la plage. Le temps ralentit, à l’image des pas dans le sable. Petit à petit, un état d’abandon me gagne. Une perméabilité aux éléments, jusqu’à ce bain de minuit au milieu du plancton luminescent. Le ciel se confond à la mer, le pelagos aux étoiles, et la nudité du corps dans cette immensité brute, magique et primordiale fait de ce moment une épiphanie. Le lendemain, l’instant continue d’irradier. Kyro, l’un des amis, reste longtemps face à la mer. Ses cheveux forment des figures géométriques variables avec le vent. Il semble s’effacer. Rentrée en France, cette image ne me quitte pas. Elle contient une puissance et un hors-champ dont je ne sais que faire. Je perçois qu’il est question de porosité entre la vie et la mort, l’homme et la nature, mais surtout que cette silhouette augure la possibilité d’une disparition sereine. J’écris une trentaine de pages, uniquement descriptives. Petit à petit, les contours de Kyro s’estompent. Un personnage prend chair, un espace s’ouvre. Igor et la taïga. »
Et effectivement ce qui frappe d’abord en lisant ce livre, c’est que la nature y joue les premiers rôles, personnage à part entière comme dans les livres de nature writing, comme disent les américains. Ici la nature est rude, le climat difficile, les éléments hostiles. Mais en même temps, c’est cette même nature qui livre les clés pour survivre et qui sert de grand ordonnateur. C’est ainsi qu’à la sortie de la saison froide la chasse et la pêche reprennent leurs droits. Quand la narratrice – dont on ne saura pas le nom – va relever ses nasses, elle croise un Igor. « Il répond à des instincts. De même qu’on ne demande pas à un renard pourquoi il creuse un terrier, on ne peut exiger d’Igor qu’il explique pourquoi courir dans cette direction plutôt qu’une autre. Il en est incapable. C’est un animal. J’aurais pu le deviner dès ce premier jour. » Presque sans échanger un mot, elle va le suivre comme une évidence. Jusqu’à l’Invisible, jusqu’à l’hiver. Jusqu’à cette nuit où il part dans l’obscurité avec son ami Tochko. « Lors de cette nuit, je découvre l’importance du renoncement. Je comprends qu’il faudra oublier l’inquiétude et les explications. Les minutes qui passeront seront mes compagnes. Les heures et les jours, des frères d’attente. Je les remplirai de jeux en attendant son retour. Car à chaque fois il reviendra. À cela non plus il n’y aura pas d’explication. Alors je me rendors dans la vapeur d’os et de viande. »
Alors que le froid commence à percer les vêtements, on va découvrir petit à petit le passé de ce petit groupe de personnes, comprendre qu’une guerre a laissé des traces indélébiles depuis un demi-siècle, que ceux qui vivent là sont des survivants qui ne peuvent que se rattacher à la nature et aux légendes. Ces histoires qui parsèment le récit et lui confère une dimension aussi poétique que mystique : « Chaque deuxième lune de l’automne, au moment où les arbres décharnés tapissaient le sol de feuilles orange et rouges, elle allumait un feu dans la cheminée, posait le pot de sel à ses pieds et se mettait à chanter. Elle s’adressait aux esprits du Grand-Sommeil et leur demandait de venir écouter ce qu’elle avait à leur dire. Elle chantait jusqu’à ce qu’ils arrivent. Alors elle s’arrêtait et fermait ses paupières, sa voix devenait profonde et basse. Elle leur demandait de prendre soin d’Ama qui avait disparu trop tôt; de lui apporter un peu de joie car elle n’en avait pas suffisamment eu; ensuite, elle chargeait les esprits de lui transmettre de nos nouvelles. Quand elle était sûre qu’ils écoutaient, elle racontait l’année qui venait de s’écouler. Le travail de la terre, les récoltes, les maladies. Puis elle rassurait Ama à mon sujet, se réjouissait que je devienne une robuste et honnête jeune fille. Elle n’oubliait jamais de rapporter les naissances, les morts et les mariages. Cela durait jusque tard dans la nuit. Baba ne voulait omettre aucun détail. Enfin, quand elle estimait que c’était assez, elle prenait une poignée de sel et la jetait dans le feu. Si les grains devenaient étincelles, les esprits acceptaient de transmettre le message. Elle en jetait encore une. Chaque grain contenait l’un des mots qu’elle avait prononcés. Ainsi, les messagers pouvaient les faire passer dans le monde du Grand-Sommeil. De minuscules langues de lumière crépitaient dans la nuit avant de se volatiliser dans l’au-delà. Lorsqu’elle avait fini, elle me faisait venir à côté d’elle et me caressait la tête. Il me semblait que sa paume, constellée de résidus de sel, contenait toute la voûte céleste. J’étais dedans et dehors à la fois. »
Avec une plume ciselée dans le bois et le sang, dans la neige et la cendre, Laurine Roux va nous offrir le passé des personnages nés dans un monde cruel, celui d’Igor mais aussi celui de la narratrice et de ses parents. Et comme tout ce beau roman est construit sur les contradictions, les antagonismes, on ne sera pas étonné de voir la nature qui ne pardonne rien offrir de quoi guérir les maux. Ni de constater que dans un univers aussi oppressant des valeurs telles que la transmission et la solidarité vont aussi trouver leur place. Parce que le désespoir n’est jamais sûr…

Une immense sensation de calme
Laurine Roux
Éditions du sonneur
Roman
128 p., 15 €
EAN : 9782373850765
Paru en janvier 2018

Ce qu’en dit l’éditeur
Alors qu’elle vient d’enterrer sa grand-mère, une jeune fille rencontre Igor. Cet être sauvage et magnétique, presque animal, livre du poisson séché à de vieilles femmes isolées dans la montagne, ultimes témoins d’une guerre qui, cinquante ans plus tôt, ne laissa aucun homme debout, hormis les «Invisibles», parias d’un monde que traversent les plus curieuses légendes.
Au plus noir du conte, Laurine Roux dit dans ce premier roman le sublime d’une nature souveraine et le merveilleux d’une vie qu’illumine le côtoiement permanent de la mort et de l’amour.

68 premières fois
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog du petit carré jaune (Sabine Faulmeyer)
Blog Mes écrits d’un jour (Héliéna Gas)

Les autres critiques
Babelio 
Remue.net (Jacques Josse)
Causeur.fr (Jérôme Leroy)
Blog Les lectures du mouton (Virginie Vertigo)
Blog de Marc Villemain (éditeur de Laurine Roux)

Les premières pages du livre:
À présent il faut que je raconte comment Igor est entré dans ma vie. C’était la fin de la saison froide, j’avais passé l’hiver dans la maison des frères Illiakov.
Un matin, un homme arrive près du lac où je ramasse les nasses. C’est lui. À une centaine de pas de moi, il s’immobilise. Un oiseau aux ailes larges traverse le ciel, Igor sourit. Mille ans de solitude et de détermination frémissent à ses lèvres. Il se tient au bas de la falaise et regarde là où les hommes ne peuvent aller. Je le vois se plaquer à la paroi. Sa main est grise comme le caillou, son esprit dur comme le calcaire. J’ai l’impression qu’il va être avalé par la montagne, appelé par ses rondeurs de femme. Lui la comprend avec ses doigts. Bientôt ils évoluent ensemble, amants sauvages que la nature réunit clandestinement.
Igor n’est pas un homme. Il répond à des instincts. De même qu’on ne demande pas à un renard pourquoi il creuse un terrier, on ne peut exiger d’Igor qu’il explique pourquoi courir dans cette direction plutôt qu’une autre. Il en est incapable. C’est un animal. J’aurais pu le deviner dès ce premier jour. Tout était déjà inscrit dans ce corps-à-corps avec la roche. J’aurais également pu me douter que beaucoup de mes questions resteraient sans réponse.
Il grimpe le long de la falaise. Ne regarde pas en bas. Son esprit se disperse dans chacune de ses cellules, condensé dans l’effort, sans aucun autre but que celui de former le geste pur. Bientôt mon corps est secoué, aspiré vers le sien. Mais Igor continue à monter sans se préoccuper de moi. Alors je sais. Il faudra attendre. Je ne serai pas seule. Il y aura les algues et le vent. Les cristaux, la glace et le sang. La terre est sa couche, la pierre sa maîtresse. À l’image des animaux qui n’ont pas de partenaire d’élection, Igor fait feu de tout bois. Pour lui, l’amour est partout. Quand il passe une journée à couper des bûches, son corps entier tend vers la matière. On peut parler d’amour. Mais je crois, après tant d’années, que le mot n’est pas complètement juste. Dans son cas, le désir provoque des arrêts et des observations. Il examine, explore. Son amour est pareil à la glace qui brûle à force de froid. »

Extraits
« C’est à peu près à cette époque que je suis allée habiter chez Baba. Apa ne pouvait plus s’occuper de moi. Depuis que nous n’allions plus à l’hôpital, il avait les yeux de plus en plus rouges et mouillés. Petit à petit il s’était transformé en tas de feuilles mortes. Jusqu’à être complètement mort.
Cela fait longtemps que je n’ai pas pensé à Ama et Apa. Ils sont rangés dans ma tête comme de vieux habits d’un autre temps qu’on a fini par délaisser. Et un jour, sans trop savoir pourquoi, on les retrouve au fond de l’armoire. Le temps les a abîmés. Ils sentent le renfermé. Mais quelque chose reste intact à travers les ans. Le jeu des feuilles a traversé l’oubli. Si j’arrive à marcher uniquement sur les brunes, peut-être qu’Igor reviendra ? Mais je ne suis plus une petite fille. Il faut être raisonnable. Ama n’a pas guéri. Alors j’arrête de jouer. »

« Les deux femmes se jaugèrent. Puis Kolia déposa les fruits dans sa robe et, quand elle eut fini, attrapa une pomme. Lorsqu’elle mordit dedans, le jus coula le long de son menton, dégoulina dans son cou, sur son ventre et son sexe pour finir dans l’eau, traçant un chemin de désir qui disparut dans le courant. L’insolente beauté provoquait la vieillesse. Grisha continua à la dévisager avec froideur. Au début du troisième mois, l’aïeule attendit, à découvert devant le mélèze. Kolia remontait le cours de l’eau et s’arrêta au niveau du panier. Elle observa un moment la vieille qui n’était pas à sa place habituelle puis, après quelques secondes, prit les fruits et s’en alla. Cela dura trente jours. Le quatrième mois, la vieille Grisha resta à mi-chemin. Le cinquième, à quelques pas. Chaque mois elle se rapprochait, jusqu’au neuvième où elle se posta à côté du panier. Kolia finit par arriver, son ventre distendu par la grossesse aussi ferme que la peau des fruits.
Les deux femmes se trouvaient si proches qu’elles auraient pu se toucher. Mais ni l’une ni l’autre ne s’y risquèrent. Et chaque jour de ce dernier mois elles se contentèrent de rester l’une et l’autre à portée de main, s’examinant avec défiance. Kolia glougloutait en avalant les pommes et Grisha, dont le corps était devenu sec, contemplait sa voracité. Qui les eût aperçues de loin eût pu croire à une mère venant nourrir sa fille. Car au terme de ces neuf mois, on pouvait dire que les deux femmes s’étaient inextricablement liées, chacune ayant fini par apprivoiser l’autre. »

À propos de l’auteur
Née en 1978, Laurine Roux vit dans les Hautes-Alpes où elle est professeur de lettres modernes. (Source : Éditions du Sonneur)

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