Dans l’ombre des hommes

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En deux mots:
Louise découvre que son mari la trompe et qu’il a touché des pots-de-vin dans une transaction financière. Elle décide de divorcer, mais elle n’échappe pas pour autant au déferlement médiatique qui s’abat sur elle.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Quand médias et réseaux sociaux s’acharnent sur vous

Le nouveau roman d’Anaïs Jeanneret frappe fort et juste. Il met en scène une romancière, épouse d’un homme politique corrompu et qui la trompe de surcroît. Elle devient alors la proie des médias et des réseaux sociaux, aptes à juger sans savoir.

Quand Louise sort de chez elle, elle a l’humeur aussi maussade que celle des manifestants bardés de leurs gilets jaunes. Et ses yeux rougis par le gaz lacrymogène sont à l’unisson de son état d’esprit. Après plus de vingt ans de mariage elle a découvert que Philippe, son mari secrétaire d’État à Bercy, possédait un compte off-shore et avait une liaison avec Mathilde, son assistante.
Autant dire que le dîner qu’elle honore de sa présence l’indiffère au plus haut point. Elle regarde les convives s’agiter et s’auto-congratuler, satisfaits du vernis dont ils ont recouvert leurs existences bourgeoises.
Elle a fait son choix. Demander le divorce et prendre l’air.
Dans ce coin perdu du Perche où s’est réfugié sa mère, qui l’accueille sans lui pose de questions, elle trouve la quiétude de la zone blanche, d’une nature figée par l’hiver. L’endroit est idéal pour poursuivre la rédaction de son nouveau roman.
Ici, elle se ressource, retrouve des souvenirs et prévient son fils Léo parti en stage en Australie de son choix. Qui ne l’étonne pas outre-mesure, ayant bien senti le fossé se creuser entre ses père et mère. À deux heures de route de Paris, la rumeur de la capitale la rattrape cependant. Elle découvre les insinuations fielleuses des journalistes après le rachat du groupe de presse Pressinvest orchestré par son mari: « Louise Voileret, l’écrivain des beaux quartiers a toujours su merveilleusement bien s’entourer, Dès le lycée, elle a noué des liens avec Pierre Bergot, aujourd’hui nouveau propriétaire de Pressinvest. Étudiante à la Sorbonne, elle fait tout naturellement un stage d’été au Figaro, bon sang ne saurait mentir. Le service littéraire accueille la jeune stagiaire quand d’autres passent leur été à travailler dans un fast-food, On ne s’étonnera donc pas de voir son premier roman publié deux ans plus tard. Puis elle épouse Philippe Dumont, bomme politique réputé pour son puissant réseau. N’en jetez plus! Pourtant, il lui en faut davantage. Pressinvest est à vendre. L’opportunité est trop belle. Elle fait le lien entre M. Bergot et son mari. Ce dernier ouvre les bonnes portes, ignorant le conflit d’intérêts. De son bureau de Bercy, rien n’est plus simple, L’homme d’affaires saura remercier Mme Voileret le moment venu, elle peut attendre sereinement le renvoi d’ascenseur.» La voilà punie pour une faute qu’elle n’a pas commise. La voilà prise dans une spirale infernale qui va la happer encore plus puissamment. Des amies prennent leur distance, son éditeur manque leur rendez-vous, les journalistes l’assaillent. Les révélations s’enchaînent, la forçant à réagir. D’autant que la vague devient de plus en plus nauséabonde, l’antisémitisme venant se mêler aux soi-disant mœurs dissolues.
« Au-delà du défoulement, la haine est devenue un moyen d’expression comme un autre. Elle semble sans limites, banalisée, décomplexée, auto-justifiée et nourrie par le conspirationnisme et la misère humaine. »
Anaïs Jeanneret réussit parfaitement à dépeindre cette époque qui, par la force et l’instantanéité des réseaux sociaux, peut détruire en un instant une réputation, vider des tombereaux d’insanités et contre lesquels il n’y a pas moyen de lutter. Alors, il faut se blinder, alors il faut essayer de se construire une nouvelle légèreté. « Mais après l’implosion des derniers mois, elle n’est pas certaine de savoir recoller les morceaux. Pas sûre de retrouver cette légèreté. » Le réquisitoire est aussi implacable que désespérant. Puisse ce roman nous aider à ne pas nous emballer, à ne pas crier avec la meute mais conserver un regard lucide sur une actualité qui s’emballe trop fréquemment, laissant le spectaculaire prendre le pas sur la réalité des faits. En ce sens, ce roman est un avertissement salutaire.

Playlist du roman


Ella Fitzgerald et Louis Armstrong Let’s Call Thee Whole Thing Off


Pink Floyd The Dark Side of the Moon

Dans l’ombre des hommes
Anaïs Jeanneret
Éditions Albin Michel
Roman
208 p., 17,90 €
EAN 9782226452313
Paru le 6/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris, mais aussi en Normandie dans un village du Perche. On y évoque aussi des voyages à New York, en Corse, à L’Isle-sur-la-Sorgue, à Honfleur et Trouville ainsi que Sydney en Australie.

Quand?
L’action se déroule de nos jours, avec des retours en arrière dans les années 1980.

Ce qu’en dit l’éditeur
Tout perdre du jour au lendemain. Quitter Paris et les privilèges d’un milieu envié mais impitoyable. Fuir son mari poursuivi pour trafic d’influence. Devenir la proie d’un infernal harcèlement sur les réseaux sociaux et dans la presse parce que «femme de».
Dans ce roman contemporain, Anaïs Jeanneret, observant les milieux du pouvoir et leur cruauté, décrit la traque d’une femme prise dans l’engrenage du cyberbashing. Et qui, en choisissant de sortir de l’ombre, s’expose à une violence fatale. Une histoire d’aujourd’hui.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
France Bleu Azur (le livre du jour)

Les premières pages du livre
« Elle sort de l’immeuble sans remarquer la pluie de janvier qui précipite le crépuscule. Dehors, il n’y a pas une âme. La ville semble désertée. Sur l’asphalte mouillé, ses semelles émettent un bruit de succion qui résonne désagréablement dans le silence. Absorbée par l’implosion de son existence, l’étrangeté de cet après-midi ne lui apparaît pas. Dans sa fuite, elle remonte la rue de Varenne vers les Invalides. Un ronflement de moteur se rapproche, puis s’éloigne. À peine a-t-elle eu le temps d’apercevoir entre les façades d’immeubles en vis-à-vis la voiture de police passant en trombe sur le boulevard. Elle tourne sur la droite, longe le square d’Ajaccio et commence à percevoir la rumeur. En débouchant sur l’esplanade des Invalides, elle tombe sur un mur de cars de CRS qui bloque le quartier. Elle le dépasse. De l’autre côté, vers la rue Fabert, elle devine la foule malgré la fumée par-dessus laquelle volent quelques projectiles. Elle s’approche encore. Elle ne pense plus. Elle n’a plus d’identité. Elle veut juste se fondre dans la mêlée humaine. Un groupe de femmes quitte le cortège et passe devant elle sans croiser son regard. Quelque part, des cris recouvrent les revendications, aussitôt suivis d’affrontements. Des détonations explosent, puis les manifestants se dispersent pour échapper aux gaz lacrymogènes. Ça ne l’arrête pas. Sans réfléchir, sans le vouloir, elle avance. En première ligne, des jeunes cagoulés vêtus de noir courent tête baissée sur les forces de l’ordre. Quelqu’un lui dit de ne pas rester là. Ses yeux brûlent. Elle suffoque. Elle ne bouge pas. À travers ses larmes, elle voit les poings tendus, les banderoles, la confusion. Elle voit des hommes dont elle ne saisit pas s’ils sont policiers ou frondeurs. Prise entre les Gilets jaunes et les CRS qui s’affrontent chaque samedi depuis des semaines, elle voit ceux qui avancent, ceux qui reculent. Dans chaque camp, la tension est d’une même intensité, l’épuisement marque les visages d’une même violence. C’est comme une vague de napalm, personne n’y échappe. Pas même elle. Sa fatigue se nourrit d’autres défaites. Qu’importe. Dans cet entremêlement de tragédies individuelles, tous partagent le désarroi et la rage. Soudain, il y a une bousculade, un corps percute le sien, on la pousse, on l’entraîne en sens inverse. C’est alors qu’elle est prise de nausées. Alors que sa propre lassitude lui coupe les jambes.

Elle roule maintenant dans les rues illuminées. Les décorations rappellent les fêtes de fin d’année à peine terminées. Plus rien n’évoque les troubles de la journée. Elle traverse le pont Royal, s’engage dans la rue de Rivoli. Elle ne s’est jamais lassée de la beauté de Paris. Ce soir pourtant, rien n’est plus pareil. Un gouffre vient de s’ouvrir devant elle.
Place de la Concorde, elle manque faire demi-tour. Mais elle n’a nulle part où aller.
Elle s’observe dans le miroir de l’ascenseur. Avant de venir, elle a pris un bain, enfilé une robe, remis de l’ordre dans ses cheveux, s’est maquillée, puis elle est partie, soulagée de n’avoir pas croisé son mari. Elle espère faire illusion malgré ses traits tirés et ses yeux encore irrités par les gaz. Au fond, elle sait que personne n’y prêtera attention. C’est l’avantage de la cinquantaine. Mais le réflexe de respectabilité demeure. Ne jamais laisser paraître les failles.
Derrière la porte, elle devine les conversations enjouées et les rires. Elle prend une inspiration et sonne. Nathalie lui ouvre.
– Bonjour, ma chérie. Entre. Où est Philippe ?
– Un problème de dernière minute. Il est retenu au ministère.
– Quel dommage ! C’est encore à cause des manifestations ? Je voulais lui présenter Amrish Ajay, le grand industriel indien.
Il y a une quinzaine d’invités, certains que Louise ne connaît pas, d’autres qu’elle a aperçus quelques fois sans parvenir à se rappeler où. Et trois ou quatre qu’elle n’a aucune envie de voir. Elle regrette déjà d’être venue mais Nathalie avait évoqué « un petit dîner juste entre nous ». Elle sourit parce que c’est ce qu’il convient de faire. Mais très vite, la crispation de ses muscles devient douloureuse. Elle maîtrise pourtant l’art du pilotage automatique. Ce soir, c’est au-dessus de ses forces.
– Jean-Jacques, vous connaissez bien sûr Louise Dumont ? L’épouse de notre ministre préféré, malheureusement retenu à Bercy. Enfin, j’espère qu’il pourra nous rejoindre un peu plus tard.
– Secrétaire d’État, corrige Louise sans savoir à qui elle s’adresse.
À voir ses cheveux coupés court, son interlocuteur n’est sûrement pas avocat. Elle s’est toujours interrogée quant à leur goût pour les coiffures échevelées. Sans doute désirent-ils ainsi signifier la nature romantique de leur mission, revendication qui, dans certaines affaires, peut prêter à sourire. Avec sa tête de premier de la classe et sa cravate serrée, elle imagine plutôt Jean-Jacques dans la fonction publique ou la finance. Mais peu importe.
– Vous devez avoir des tas de choses à vous raconter, lance Nathalie dans un éclat de rire aussi absurde que ses propos.
Louise n’a rien à dire à cet homme. En regardant son amie s’éloigner vers d’autres invités, elle peine à se souvenir de la jeune femme qu’elle a connue quinze ans plus tôt. Elle était follement amoureuse d’un artiste peintre et ses rires étaient alors de vrais rires, jusqu’au jour où elle avait annoncé son mariage avec un banquier. Personne n’avait compris. Ou plutôt, tout le monde avait compris.
– Chère madame, votre mari a été parfait la semaine dernière dans cette émission politique. Il a mouché les journalistes avec brio. Vous pouvez être fière de lui !
Louise revoit la tête de Philippe la veille, son visage déformé par la stupeur, mâchoire ouverte et regard de lapin pris dans les phares d’une voiture, puis par la haine. Elle l’entend encore lui jeter à la figure: « Qui es-tu pour me faire la morale, pauvre cruche ! Barre-toi si cette vie te dégoûte, si je ne suis pas à la hauteur de ton éthique, de ta morale à deux balles. On rêve ! »
– Vous regardez beaucoup la télévision, Jean-Jacques ?
Ou s’appelle-t-il Jean-Pierre ? Elle est prise d’un doute. Mais à la persistance de son air satisfait, elle suppose ne s’être pas trompée.
– Rarement. À part les émissions culturelles et les débats politiques, bien sûr.
– Bien sûr !
Elle s’étonne toujours de voir ces hommes en costume agrafé d’une barrette rouge censée faire toute la différence répondre sérieusement à d’aussi stupides questions. La réponse ne la déçoit pas. À cet instant, Paul Perrier et sa jeune épouse, Mathilde, font leur apparition dans le salon. Jean-Jacques continue ses bavardages sans remarquer que Louise ne l’écoute plus.
– Votre mari a raison de vouloir créer des lois pour encadrer Internet. On ne peut pas laisser un tel espace sans réglementation. Il faut structurer et moraliser ce circuit mondialisé.
– Structurer et moraliser…
Chaque fois qu’elle a rencontré l’assistante de Philippe, Louise a toujours été gênée par son obséquiosité. Ce soir, elle comprend mieux. Elle se demande si Mathilde est au courant des combines de son secrétaire d’État. Si elle fait partie du dispositif. Si, d’une manière ou d’une autre, elle y joue un rôle. Si elle en tire quelque avantage. Louise l’observe au bras de son mari, et elle la trouve parfaite dans son chemisier blanc ouvert juste ce qu’il faut, son pantalon noir et ses escarpins aux talons vertigineux sur lesquels elle ne chancelle pas d’un millimètre, image à laquelle se juxtaposent les photos qu’elle a découvertes cachées dans un dossier de Philippe : Mathilde en lingerie noir et rouge, dans une posture ridicule.
– Passons à table si vous voulez bien !
Nathalie attrape le bras de Louise et l’entraîne vers la salle à manger.
– Ça va ? Je te trouve pâlichonne.
– Tout va bien.
– Je t’ai placée à côté de Bernard. Il t’apprécie beaucoup.
– Je le connais ? Bernard qui ? Tu me fais la fiche ?
– Oh, Louise, tu es infernale ! Bernard Cachon, patron des moyennes surfaces du même nom. Philippe le connaît.
– Tu m’as gâtée !
– À ta gauche, il y a Stéphane Thinet. Vous pourrez parler livres.
Louise se demande comment elle va survivre à cette soirée. À peine assise face au petit carton où est écrit d’une calligraphie d’un autre siècle Louise Dumont, elle avale le verre de vin qui vient de lui être servi. Elle ne s’est jamais habituée à ce nom qu’elle reconnaît comme une réalité d’état civil mais qui ne reflète pas son identité, aujourd’hui encore moins qu’hier. Elle s’appelle Louise Voileret.
Monsieur Moyennes Surfaces semble plein d’allant.
– Je suis très honoré, Louise, vous permettez que je vous appelle Louise, de passer ce dîner à vos côtés. Je connais votre époux de longue date. Il vous a sûrement raconté cette anecdote très amusante à propos de nos échanges lorsqu’il était au cabinet de Castrani ? Enfin, maintenant, avec ses nouvelles fonctions, j’imagine qu’il est très pris.
– Assez, en effet.
Elle n’a évidemment jamais entendu parler de lui. C’est fou comme l’accession au pouvoir révèle des amitiés jusque-là discrètes.
– Vous devez l’être aussi. Femme de ministre, c’est un travail à temps plein, rémunéré ou non, si vous voyez ce que je veux dire…
– Formidable ! J’adore les hommes spirituels. Mais je ne suis pas femme de ministre, vous savez.
Louise voudrait un autre verre de vin. Un double gin serait encore plus approprié.
– Attendez quelques semaines, et vous verrez. Au prochain remaniement, votre époux sera nommé au Travail ou aux Comptes publics. Ça ne fait aucun doute. Notre pays a besoin d’hommes comme lui. Et vous savez ce qu’on dit : derrière chaque grand homme il y a une femme.
– Loin derrière, alors. Je ne me mêle pas de ses affaires. Il se débrouille très bien sans moi. Les ministères regorgent de bonnes volontés.
Pressentant un vent frais, Bernard Cachon tourne la tête pour s’adresser à son autre voisine. Louise fixe dans son assiette les noix de coquilles Saint-Jacques. Avaler bouchée après bouchée pour ne pas s’étouffer. Boire pour faire passer les mollusques, et tout le reste. Demeurer tranquille, apparemment tranquille, à sa place comme elle sait si bien le faire. Ne pas céder à la panique. Ne pas se lever d’un bond en envoyant valdinguer la table. Ne pas s’enfuir. Elle réfléchit à la suite. Elle passera la nuit à l’hôtel et attendra que Philippe ait quitté l’appartement pour aller récupérer quelques affaires. L’idée de cohabiter un jour de plus avec lui est insoutenable. Ensuite, elle ira chez sa mère en Normandie. Elle s’installera dans la maison annexe le temps de s’organiser. À son âge, cette perspective lui donne envie de pleurer, mais l’urgence est de s’éloigner. De respirer un air pur. De s’extirper de ce cauchemar. De digérer ce qu’elle vient de découvrir sur Philippe et qui embrouille tout. Elle s’est tellement trompée. Tous ses renoncements, tous les compromis accumulés au fil du temps remontent à la surface et lui font l’effet d’un électrochoc.
– Alors, Louise, quand sors-tu ton prochain roman ?
– Pardon ? Heu… cette année, je ne sais pas encore quand.
– J’ai beaucoup aimé le dernier, tu sais. Vraiment. Et je ne désespère pas d’arriver un jour à te débaucher. Je suis certain que tu pourrais faire un excellent livre sur le monde politique.
Toute la saveur de la phrase tient dans ce vraiment. C’est une flatterie de camelot. La confirmation du mensonge possible sinon certain. Ce vraiment est un affront dont l’éditeur n’est pas conscient mais qui allume dans le regard de Louise une rage froide.
– Encore faudrait-il que je m’y intéresse, ce qui est loin d’être le cas, répond-elle avec un ton plus sec qu’elle n’aurait souhaité.
– Tu l’écrirais sous une forme romanesque bien sûr, tu ferais ça merveilleusement bien. Il s’agit juste de le situer dans un univers qui n’a aucun secret pour toi. Je te garantis un best-seller.
– Un best-seller ! Tu me tentes.
– Tu en es où ? Trente mille exemplaires ? Là, tu franchirais les cent mille.
Louise voudrait qu’il se taise. Être ailleurs. S’il savait à quel point elle souhaite se tenir à distance de ce pouvoir politique qui aspire ses serviteurs avec la force d’un trou noir. Ça fait des mois que Stéphane Thinet la poursuit avec cette idée. Depuis que Philippe a été nommé à Bercy en fait. Avant, il la saluait à peine. À l’autre bout de la table, autour du redoutable et redouté Paul Perrier, avocat choisi pour sa force de frappe et plus encore pour éviter de l’avoir contre soi, retentissent des éclats de rire qui libèrent enfin Louise de l’attention de ses voisins. Le nom de Trump résonne dans tous les sens. Le shutdown, le financement du mur à la frontière mexicaine, le sort réservé aux émigrés, tout le monde s’accorde. Trump, ou l’assurance des dîners en ville réussis. Les sujets aussi consensuels ne sont pas si nombreux. Harvey Weinstein n’est pas mal non plus, quoiqu’un peu plus risqué. Il suffit qu’une voix féminine lâche « Moi aussi, j’ai connu ça » pour jeter le trouble et mettre tout le monde mal à l’aise. Moi aussi fait aussitôt planer une menace sur l’assemblée. Mieux vaut s’en tenir à l’auteur du célèbre : « J’ai tenté de la baiser… J’embrasse, j’attends même pas. Et quand t’es une star, elles te laissent faire. » Instructif. Il semble pourtant qu’en dépit de son sidérant mépris pour les femmes, Trump soit cantonné au rôle du dangereux imbécile. C’est dire s’il s’en tire bien.
Louise a encore du mal à concevoir l’étendue du désastre. Au fil des mois, elle avait senti Philippe ailleurs, de plus en plus absorbé par son portable, excédé pour un rien. Sa nervosité avait atteint un degré tel qu’il oscillait entre l’irritation et les enthousiasmes de jeunes collégiennes. Elle avait envisagé l’existence d’une liaison sérieuse, bien sûr. Mais elle n’avait pas imaginé Philippe hors-la-loi. Au bout de vingt-trois ans, elle le connaissait par cœur, du moins le pensait-elle. Lorsqu’ils s’étaient rencontrés, elle avait été séduite par son énergie, son envie de laisser une trace, d’avancer à pas de géant, par sa capacité de travail et sa confiance en lui inébranlable. Elle l’avait aimé pour son audace, son courage, sa gaieté communicative, ses appétits de petit garçon lâché dans une confiserie. Elle l’avait vu jouer des coudes, recevoir des coups et en donner. Le chemin parcouru, les postes subalternes, les échelons gravis un à un, les jeux de chaises musicales dans les cabinets ministériels, les croche-pieds, les jalousies, la compétition de chaque instant, tout cela, elle savait. Sa nomination était venue récompenser des années d’efforts et cette avancée décisive sonnait comme une victoire. Il suffisait de voir accourir de toutes parts les courtisans, de tendre l’oreille aux flatteries qui tombaient sur Philippe comme une pluie de mousson. De leur couple, demeuraient la facilité et l’habitude, un attachement au passé, et bien sûr leur fils. Le désir charnel, le besoin de l’autre, la complicité, les rires, tout cela s’était évaporé depuis longtemps. Quant à sa fidélité, Louise ne se faisait plus d’illusions mais elle évitait d’y songer. Ils évoluaient dans des univers distincts, chacun prenant garde à ne pas s’immiscer dans celui de l’autre. Elle n’était pas fière de cet arrangement. Mais les mois passaient à toute vitesse. Et, de façon assez surprenante, les années encore davantage. Ce qu’elle n’avait pas perçu, c’était l’habileté de Philippe dans la trahison. C’était le glissement progressif entre les petits arrangements et la malhonnêteté. Sans doute avait-elle manqué d’attention. Peut-être n’avait-elle pas voulu voir. Maintenant, elle ressent une immense honte. Honte des agissements de son mari, et honte de son propre aveuglement et de sa lâcheté.
La déflagration s’est produite hier matin avec cette lettre arrivée par la poste à l’adresse de M. Dumont. Louise aurait pu ne pas y prêter attention. Mais après le départ de Philippe, elle était tombée sur l’enveloppe expédiée de Trinité-et-Tobago, décachetée et oubliée sur le lavabo de la salle de bains. Elle n’avait pas résisté et avait regardé. Elle l’avait fait presque sans y penser, avec cependant la sensation diffuse d’ouvrir une boîte de Pandore. À l’intérieur, elle était tombée sur un relevé bancaire mentionnant un virement de trois cent mille dollars versés sur le compte de M. Philou. Brutalement, ce nom enfoui dans les limbes de sa mémoire avait resurgi d’un passé lointain. Il l’avait frappée comme un coup de massue. Elle en avait eu les jambes coupées et avait dû s’asseoir sur le rebord de la baignoire. Au début de leur histoire, ils s’amusaient à s’appeler ainsi. Phi pour Philippe, Lou pour Louise. À eux deux, ils étaient les Philou. À cet instant, ce jeu entre amoureux se révélait d’une ironie glaçante. Louise avait eu l’impression que son sang ne remontait plus jusqu’au cœur. Incapable de travailler ni de penser à autre chose, elle était allée dans le bureau de son mari. Elle avait fouillé partout à la recherche d’autres documents compromettants. Elle n’avait rien trouvé. Mais dans sa nervosité, elle avait fait tomber des dossiers empilés sur la table. Les feuilles s’étaient éparpillées au sol parmi lesquelles étaient cachées les photos de Mathilde. Sur la plus vulgaire, l’assistante avait écrit au feutre : « Bon anniversaire, mon chéri. »
Le soir, à son retour du ministère, Philippe avait assez rapidement concédé être intervenu dans les tractations pour l’acquisition d’un groupe de presse très convoité. Comme tout le monde, Louise avait suivi l’affaire dans les journaux. Selon les jours, les rumeurs couraient sur le rachat soit par le concurrent direct de Pressinvest, soit par un industriel, soit par un magnat russe, soit par une entreprise américaine de télécommunication. Ce qui, d’après son mari, expliquait les trois cent mille dollars et le compte de M. Philou. Mais l’argent n’était pas à lui, il n’agissait qu’en tant qu’intermédiaire, il ne pouvait pas en dire davantage, secret professionnel, et ce nom n’avait rien à voir avec eux, où allait-elle chercher des idées pareilles, enfin oui, il l’avait donné sans réfléchir, d’ailleurs tout ça ne la regardait pas, et depuis quand se permettait-elle de fouiller dans ses affaires, de lire son courrier ? Quant à sa liaison, il avait nié avec fermeté. Puis il s’était réfugié dans les insultes. Pour autant, Louise, ne croyant pas un mot de son histoire d’intermédiaire, ne l’avait pas lâché : Depuis quand touchait-il des pots-de-vin ? Possédait-il d’autres comptes frauduleux ? Qui avait approvisionné celui-ci ? Pierre Bergot, son ami connu pour racheter des entreprises fragilisées, les dépecer en laissant sur le carreau les trois quarts des salariés avant de les revendre avec une plus-value juteuse ? Pour que l’homme d’affaires s’enrichisse encore davantage, ou qu’il étende son influence à travers journaux et sites web ? Et Philippe, qu’attendait-il en retour ? L’argent n’était sûrement pas sa seule motivation. Soutenu par une presse tombée entre des mains reconnaissantes, sans doute espérait-il un portefeuille à la hauteur de ses ambitions ?
– Tais-toi ! avait hurlé Philippe. Tu as toujours détesté Pierre, on se demande bien pourquoi. Son unique tort est de réussir ce qu’il entreprend.
– Je t’ai connu avec des convictions. Tu disais vouloir te rendre utile, tu te souviens ? Mais c’était dans une autre vie !
– Tu as raison, Louise, une autre vie. Ta vision du monde est pathétique. Puérile, naïve et pathétique. Tu es dépassée, hors des réalités. Tu es juste devenue vieille.
– Je m’en vais.
– C’est ça, barre-toi !
– Léo, tu as pensé une seconde à lui ? Tu te rends compte des risques que tu lui fais courir ? Que tu nous fais courir ?
– Tu es encore là ? Qu’est-ce que tu attends ? Tu sais où se trouve la porte.
– Tu es d’une inconséquence sidérante ! Ton fils s’élance dans la vie, et toi tu ne trouves rien de mieux que de salir son nom.
– Salir son nom ? Le pauvre petit ! Oui, un père au service de l’État, ça doit être dur pour lui !
– Qu’est-ce que tu lui diras lorsqu’il découvrira ce que tu as fait, lorsqu’il confrontera tes actes à toutes les leçons de morale que tu as pu lui faire ?
– De quoi tu me parles, ma pauvre ?
– Tu espères vraiment passer entre les mailles du filet ? On est au vingt et unième siècle, tout finit par se savoir et l’heure n’est plus aux indulgences. Les affaires Cahuzac ou Fillon, tu en as entendu parler ? Tu as vu dans quel état ils en sont sortis, eux et leurs familles ?
– Ça n’a rien à voir.
– Vraiment ? Tu te crois plus malin que les autres ? Même si tu n’es pas ministre, et tu n’es pas près de le devenir avec tes magouilles, tu restes un homme public et tu fais partie du gouvernement.
– Cet argent n’est pas à moi, je te le répète.
– Je comprends maintenant tes allers et retours aux États-Unis ces dernières semaines. Et je suppose que tu réglais tes affaires dans les îles accompagné de ta maîtresse. À ce stade d’ailleurs, pourquoi te gêner ?
– Arrête avec ça. Mathilde est amoureuse de moi, ce n’est pas ma faute. Au demeurant, elle fait très bien son travail. Mais il ne s’est jamais rien passé entre nous. Jamais !
– Quel dommage ! Une femme qui porte si bien le rouge et le noir ! Mais attention, prends bien soin de ne pas la décevoir. Elle t’a accompagné dans ton paradis fiscal, j’imagine qu’elle n’a aucun doute sur ce que tu allais y faire. Et une femme délaissée peut faire des ravages. La vengeance par dénonciation, c’est un grand classique. Remarque, comme ça, la boucle serait bouclée.
– Tu menaces de me dénoncer ?
– Je parle de ta maîtresse.
– Tu m’emmerdes. Tu ne sais rien. Tu n’as aucune idée de rien. Tu imagines ce qui t’arrange.
– En quoi ça m’arrange de découvrir que mon mari est un escroc ?
– Un escroc, carrément ! Tu deviens imaginative. Je pensais que tu te cantonnais aux romans psychologiques.
Louise en avait assez entendu. Elle était partie dans la chambre en fermant la porte derrière elle. Elle entendait Philippe s’agiter dans l’appartement. Elle était restée longtemps sous la douche. Un peu plus tard, elle était allée chercher son portable dans le salon. Philippe ronflait sur le canapé, pris du sommeil des innocents.
Jeune homme, il avait eu un parcours atypique. Après Sciences Po, au lieu de filer directement à l’ÉNA, il était parti en Inde seul avec son sac à dos. Il avait sillonné le pays jusqu’à New Delhi où il avait travaillé plusieurs mois dans une organisation humanitaire. Puis il était rentré en France et avait repris ses études. Louise l’avait rencontré trois ans après, mais elle avait vu les photos de lui, cheveux longs, peau brûlée et regard fiévreux. Elle était tombée amoureuse de cet homme capable du grand écart, à la fois aventurier et étudiant acharné. Elle y avait vu le signe d’une personnalité complexe, et leurs premières années avaient été solaires et imprévisibles. La liberté de Philippe, ses emportements, ses idées inclassables dénotaient parmi les jeunes énarques. Mais il était rentré peu à peu dans le moule, et son ambition l’avait éloigné de ses idéaux. Au fil du temps, sa curiosité et son altruisme avaient été remplacés par un intérêt exclusif pour les agitations du microcosme politique. De son côté, Louise avait continué à écrire, à s’occuper de Léo, à être heureuse. Sans doute heureuse. Car l’insatisfaction s’était instillée dans ce bonheur tranquille, rongeant doucement ses certitudes. Lorsque le constat d’échec l’avait rattrapée, elle s’était figée dans une panique silencieuse. »

Extraits
« Louise Voileret, l’écrivain des beaux quartiers a toujours su merveilleusement bien s’entourer, Dès le lycée, elle a noué des liens avec Pierre Bergot, aujourd’hui nouveau propriétaire de Pressinvest. Étudiante à la Sorbonne, elle fait tout naturellement un stage d’été au Figaro, bon sang ne saurait mentir. Le service littéraire accueille la jeune stagiaire quand d’autres passent leur été à travailler dans un fast-food, On ne s’étonnera donc pas de voir son premier roman publié deux ans plus tard. Puis elle épouse Philippe Dumont, bomme politique réputé pour son puissant réseau. N’en jetez plus! Pourtant, il lui en faut davantage. Pressinvest est à vendre. L’opportunité est trop belle. Elle fait le lien entre M. Bergot et son mari. Ce dernier ouvre les bonnes portes, ignorant le conflit d’intérêts. De son bureau de Bercy, rien n’est plus simple, L’homme d’affaires saura remercier Mme Voileret le moment venu, elle peut attendre sereinement le renvoi d’ascenseur. » p. 60

« Au-delà du défoulement, la haine est devenue un moyen d’expression comme un autre. Elle semble sans limites, banalisée, décomplexée, auto-justifiée et nourrie par le conspirationnisme et la misère humaine. » p. 137-138

« Romancière, elle avait jusque-là compté sur un mélange d’inconscience et d’enthousiasme. Elle s’était employée à oublier que personne n’attendait ses livres et que tant d’autres en avaient écrit de bien meilleurs, de plus brillants, tout en se laissant porter par l’évidence de son désir à s’emparer des mots pour les plier à son seul plaisir. Mais après l’implosion des derniers mois, elle n’est pas certaine de savoir recoller les morceaux. Pas sûre de retrouver cette légèreté. L’écriture est une mécanique fragile. » p. 174

À propos de l’auteur
JEANNERET_anais_©SylvieCesarAnaïs Jeanneret © Photo Sylvie César

Anaïs Jeanneret a publié plusieurs romans dont Les Yeux cernés, Les Poupées russes, La Traversée du silence, La solitude des soirs d’été, prix François-Mauriac de l’Académie française 2014 et Nos vies insoupçonnées. (Source: Éditions Albin Michel)

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Les grandes poupées

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En deux mots:
Dans les années 1950, une petite fille se retrouve avec sa mère, séparée d’un père alcoolique, loin d’un oncle parti en Indochine. Elle regarde le curieux monde des adultes avec des yeux tantôt joyeux, tantôt apeurés.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

«Mon oncle fait la guerre, mon père ne fait rien»

Des hommes absents sont au cœur du second roman de Céline Debayle. Après Baudelaire et Apollonie, elle change de registre pour retracer les souvenirs d’une fillette dans la France des années cinquante.

En une phrase, la première du roman, le lecteur a tout à la fois le résumé du livre et l’état d’esprit de la narratrice: «Mon oncle fait la guerre, mon père ne fait rien». Cet oncle est parti vers l’Indochine pour défendre les miettes de l’Empire, tandis que son frère passe son temps dans les cafés à s’acoquiner à la pègre, à jouer, à boire.
Nous sommes à Marseille, en 1953, au moment où la mère de la narratrice décide de quitter ce père devenu totalement ingérable, de partir se réfugier à Antibes.
Sa fille ne comprend pas vraiment ce qui se passe, suit le mouvement sans imaginer qu’elle ne reverra plus ce père qu’elle aime tant. Dans son esprit, il reste sa vedette de cinéma ressemblant à Clark Gable dans «New York-Miami, sans moustache mince ni chapeau mou», celui qui la «secouait de rires avec un rien, une singerie, le mot Honolulu, le bruit du moustique». À sept ans, elle est déjà nostalgique de cette époque où son père marchait droit, lorsqu’il était maître d’hôtel au restaurant Lou Pescadou.
«Le siècle était pile à mi-course. La France se remettait debout, l’Europe naissait. Insouciance, croissance, espérance, l’horizon dégagé jusqu’à l’an 2000. La Guerre froide n’inquiétait pas encore. C’était l’époque de la cigarette reine, des bouteilles consignées, du beurre à la coupe, des agents aux carrefours avec le bâton blanc. L’époque des bals à javas et des blagues à Toto, des tabliers d’écoliers et des opérettes de Luis Mariano.»
Le soleil se couchant sur la Méditerranée au large d’Antibes ne pourra effacer les larmes de la fille, ni celle de sa mère. Toutes deux n’imaginaient pourtant pas que leur destin avait déjà basculé, que leur ex-mari et père était déjà «en route vers le noir. Terrible noir. Irréversible noir.»
C’est tout à la fois cette descente aux enfers et l’évolution psychologique de la narratrice que Céline Debayle réussit fort bien à rendre dans ce roman à l’atmosphère singulière. En dressant un parallèle entre les deux frères, le voyou et le soldat, le moins que rien et le héros qui défend son pays, elle accentue le gouffre qui va emporter une enfance. Dans cette France qui se métamorphose, la peur va alors faire place à l’insouciance. Et si son père ne la retrouvait pas? Et si sa mère disparaissait elle aussi? Et si elle devait alors vivre chez cette tante et cet oncle qu’elle aurait tant aimé voir mourir à la place du si joli couple formé par ses parents?
Le choix de la romancière de confier le récit du drame qui se noue au fil des pages à une fillette permet de donner lui donner davantage d’intensité, de violence. Saisissant!

Les grandes poupées
Céline Debayle
Éditions Arléa
Roman
168 p., 17 €
EAN 9782363082381
Paru le 20/08/2020

Où?
Le roman se déroule dans le Sud de la France, entre Marseille et Antibes. On y évoque aussi l’Indochine.

Quand?
L’action se situe principalement en 1953.

Ce qu’en dit l’éditeur
L’été 1953. Une femme fuit avec sa petite fille et se réfugie chez sa sœur, mère d’une fillette, épouse d’un soldat en guerre en Indochine. Un quatuor féminin dans une maison isolée du sud de la France tourmenté au quotidien par les maris/pères, absents mais d’une présence obsédante. Un huis clos familial et estival où s’entrecroisent mystères et rebondissements, amours et haines, espoirs et désespoirs, douleurs d’enfants et douleurs d’adultes, jeux et interdits. Un drame singulier dans un milieu modeste de l’Après-guerre reconstitué avec exactitude, un suspens familial où la mort s’invitera.
Les Grandes Poupées est un roman sur l’amour filial intense et confisqué, l’amour paternel radié, l’amour maternel combatif. C’est aussi un roman sur les anxiétés conjugales, les ambiguïtés parentales, la pénibilité de l’existence. Tout s’entrelace dans les craintes, avec ici ou là, des joies d’enfant, des souvenirs heureux à jamais perdus. Avec en toile de fond, la guerre d’Indochine, l’alcool et les malfrats du milieu marseillais.
Le style y est léger, dépouillé, le ton distancié.
Céline Debayle s’est attachée à restituer sans pathos, sans débordement sentimental, les maux de ses personnages le temps d’un été. Elle ne juge pas mais raconte une histoire originale et cruelle puisée, en partie, dans sa propre vie.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Radio RCF (Lorène Majou)
La Cause littéraire (Cyrille Godefroy)
Blogs Médiapart (Frédéric L’Helgoualch)
La Marseillaise (Anne-Marie Mitchell)
Le nouveau blog littéraire de Pierre Ahnne
Lettres capitales (Entretien mené par Dan Burcea)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Mon oncle fait la guerre, mon père ne fait rien.
François Maxence Belair réussit tout, même son nom. Robert Dubois rate les marches, et le reste. Il ne sait pas porter un fusil, planter un clou, plier un drap. Mais il chante Le Chapeau de Zaza, imite la sauterelle, invente des histoires de cul-de-jatte. Pas longtemps…
À sept ans je le quitte.
Nous ne le savions pas, sinon mon père m’aurait cachée chez Paulo le Merlu. Et j’aurais appelé à l’aide Mlle Baisérieux, vieille fille qui sirote la Jouvence de l’Abbé Soury. Elle me donne des caramels mous. Je préfère les durs, on les suce plus longtemps. Les caramels durs durent, je dis pour m’amuser, oublier les torchons qui volent avec les fourchettes, et le petit oiseau mort dans ma menotte.
Ma mère me réveille tard, je me rappelle l’ampoule allumée.
– Dépêche-toi on s’en va!
– Où?
– Ne pose pas de question!
– On va chercher papa à La Carapace?
– Ne prononce plus ce nom du diable, plus jamais!
C’est la nuit, la Ville est encore chaude, ma mère me traîne. Je pense sans doute à mon père, aux belles dames. ]e transpire en robe du dimanche, trop serrée. Ma culotte colle. Sur un mur une réclame, je la lis: «Dubo, Dubon, Dubonnet». Ma mère s’agace.
– Tais-toi! Il n’y a pas du bon!
J’aime lire tout haut, et tout: les étiquettes de vin, la notice du Phenergan, les paquets de cuisine, Maïzena, bouillon Kub, coquillettes Rivoire & Caret, malt Kneipp – difficile à dire, impression de cracher comme un garçon.
Un chat noir passe, ma mère s’agace encore.
– Décidément c’est la poisse!
Je connais ce mot et aussi vice, détraqué, salopard.
Ma mère porte une valise, moi un poupon. Mince la valise, à son image. Des miettes du passé: des habits, le napperon dc sa marraine, un recueil de Rimbaud, ma médaille de baptême gravée Josette Violette Lisette… Ma mère ne m’explique rien, elle m’emporte comme une seconde valise. J’ai ce souvenir, elle avec deux fardeaux. Et la ville vide, et le ciel plein d’étoiles.
À la gare Saint-Charles, l’éclairage du guichet est verdâtre, le même qu’à l’hôpital où pépé Léonard m’a dit: «Adieu ma poupette».
Deux billets pour Antibes en troisième classe!
– C’est où Rantibe?
Ma mère ne me répond pas.
Troisième parce qu’on est trois, moi, toi et le poupon?
Mot d’enfant qui amusera longtemps ma famille aux repas de fête. Pas moi…
Dans le compartiment, une passagère nous questionne:
– Vous allez en vacances sur notre belle Riviera ? La promenade des Anglais? La Croisette?
Ma mère éclate en sanglots. Le train part, me secoue, m’arrache à mon père. Je sanglote aussi.
Près d’Antibes. Un lieu-dit, les Pins-Verts, où gémissent cigales et abeilles. Une maison égaré: entre pins et lavandes, avec un jardinet assoiffé tel un paillasson. Il y a deux femmes et deux fillettes. La blondes, tante Emma et Alice – sept ans aussi –, et les brunes, ma mère Odette et moi. Plus d’hommes à la maison, plus de mégots ratatinés dans le cendrier, de résultats de football 31 la TSF le dimanche soir. Plus de blaireau à la crème, de casquette, de chaussettes dc géant que je bourrais de papier journal pour jouer à Gulliver.
Depuis un an, mon oncle François combat en Indochine.
Undochine, Deuxdochine…
Emma me gronde, on ne plaisante pas avec la guerre! Elle prononce «guerrrre», plus tragique, et ça m’apeure. Elle répète, le cercueil guette mon mari. Ma cousine martèle, je veux pas papa dans la boîte, comme pépé. Seul à Marseille, le mien m’inquiète aussi, il a faim. Il ne sait pas cuire les coquillettes ni le bouillon Kub.
Soleil brûlant, saison glacée.

Extrait
« Le siècle était pile à mi-course. La France se remettait debout, l’Europe naissait. Insouciance, croissance, espérance, l’horizon dégagé jusqu’à l’an 2000. La Guerre froide n’inquiétait pas encore. C’était l’époque de la cigarette reine, des bouteilles consignées, du beurre à la coupe, des agents aux carrefours avec le bâton blanc. L’époque des bals à javas et des blagues à Toto, des tabliers d’écoliers et des opérettes de Luis Mariano.
L’époque où mon père marchait droit.
Il était maître d’hôtel au restaurant Lou Pescadou. Je suis maître, disait-il, se rêvant puissant. Maître de lui, en tout cas. L’alcool ne l’imbibait pas, et le lait coulait dans ma bouche, pas encore figé sur l’ardoise de l’épicière avec la piquette Kiravi, et le malt en guise de café. » p. 33

À propos de l’auteur
DEBAYLE_Celine_©DRCéline Debayle © Photo DR

Céline Debayle vit à Paris. Après Baudelaire et Apollonie, elle publie Les grandes poupées, son second roman. (Source : Éditions Arléa)

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L’attrape-cœurs

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Holden Caulfield, 16 ans, vient d’être renvoyé de son lycée. Plutôt que de rentrer chez lui, il choisit de prendre une chambre d’hôtel et erre dans New York. Les gens qu’il côtoie alors vont alors le persuader qu’il n’est pas bien dans sa peau et que ce monde n’est pas le sien.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Trois jours d’errance à New York

Prenez le temps de (re)lire L’Attrape-cœurs et vous y trouverez, derrière l’errance d’un adolescent à New York, une réflexion sur la perte de l’innocence et sur la nécessité de sonder les marges de notre société.

Quand on reprend un livre que l’on a lu et qui vous a beaucoup plus étant adolescent, on se demande si le plaisir sera le même ou si lecteur et le livre ont bien vieilli. Avec L’Attrape-cœurs, cette seconde lecture a non seulement été plaisante, mais elle m’aura permis de découvrir un «autre livre» ou plus exactement d’en percevoir de nouvelles facettes, plus noires.
Pour commencer par le commencement, j’ai ainsi compris ce que signifiait le titre du livre. Dans sa version originale, The Catcher in the Rye (l’attrapeur dans un champ de seigle) fait allusion à un poème de Robert Burns où cet attrapeur est chargé d’empêcher les enfants de tomber de la falaise. C’est plus précisément le cœur des enfants qu’il faut ici attraper avant que ces derniers ne basculent dans le monde des adultes. Une entreprise vouée à l’échec, car on n’arrêtera pas le temps qui passe, sauf peut-être pour ceux qui, comme le frère du narrateur, meurent enfant.
Aujourd’hui, je vois dans la fuite racontée dans ce roman aussi l’envie de se rapprocher d’Allie, mort d’une leucémie à dix ans.
Voici donc le narrateur, Holden Caulfield, 16 ans, errant dans les rues de New York. Il vient d’être une nouvelle fois renvoyé de son lycée et s’est bagarré à l’internat avec Stradlater qui a eu le tort de coucher avec Jane Gallagher, une amie qu’il estime beaucoup. Et même s’il redoute la réaction de ses parents, son premier réflexe est de rentrer chez lui. Nous sommes en décembre, à quelques jours de Noël. Mais en arrivant, il prend peur et trouve refuge dans un hôtel.
Les trois jours qui suivront racontent les boîtes de nuit, les rencontres, ses obsessions et ses fantasmes. Entre excitation et résignation, entre envie et découragement. Et quand le liftier de l’hôtel lui propose de faire monter une prostituée pour cinq dollars, il accepte la proposition. Mais là encore, rien ne se passera comme prévu. Il lui faudra à nouveau prendre la fuite. Jusqu’à se retrouver interné. C’est du reste de l’asile qu’il nous offre sa confession.
Je retrouve alors dans Salinger le Kerouac de Sur la route. Cette envie, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, de briser le carcan moral et les règles de bienséance. À la fois dans le langage et dans les actes. Si le roman à un peu vieilli, c’est peut-être dans le style, mais après tout cela fait partie de cet instantané des années 1950 qui marque la fin d’une époque. Kerouac comme Salinger ont compris que c’était dans les marges que se construisait le nouveau monde. Des marges qu’ils explorent, quitte à se briser les ailes, quitte à subir les foudres de la société et des parents, encore attachés à l’ordre ancien.

L’attrape-cœurs
J.D. Salinger
Éditions Pocket
Roman
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Annie Saumont
256 p., 9,65 €
EAN 9782266125352
Paru le 24/05/2002

Ce qu’en dit l’éditeur
J.D. Salinger débute sa carrière d’écrivain en 1948 en publiant des nouvelles dans le magazine américain The New Yorker. Deux ans plus tard il publie son premier roman, L’attrape-cœurs (The catcher in the rye), chronique d’un désastre annoncé. Le lecteur y suit le pérégrinations d’Holden Caulfield, un adolescent paumé exclu de son internat à la veille des vacances de Noël. Pendant deux jours, Holden va errer seul dans New York. Alcool, prostitution, décrochage scolaire, problèmes psychiatriques, L’attrape-cœurs aborde des thèmes compliqués par le prisme de l’adolescence, chose très rare à l’époque. Dès son arrivée dans les librairies américaines, le livre connaît un succès immédiat. En France, il paraît en janvier 1953 mais ne connaît pas le même succès. Il faudra attendre l’édition des Nouvelles et de Franny et Zooey, l’autre unique roman de Salinger, pour que son œuvre gagne en célébrité.

68 premières fois
Sélection anniversaire: le choix de Stéphanie Kalfon

KALFON_stephanie
Lauréate en 2007 de la bourse «Scénariste TV» décernée par la Fondation Lagardère, Stéphanie Kalfon a notamment travaillé pour la série Vénus et Apollon diffusée sur Arte. Elle est également la réalisatrice du film Super triste avec Emma de Caunes et travaille actuellement sur un long métrage avec Jean-Pierre Darroussin. Après Les parapluies d’Erik Satie (Éditions Joëlle Losfeld, 2017), lauréat du premier Prix Littéraire des Musiciens en 2018, elle a confirmé son talent de romancière avec Attendre un fantôme.

«Un roman des profondeurs, qui n’est pas simplement une invitation à l’aventure, aux mille vies que la vie offre en promesse à l’enfance, qui n’est pas qu’un mouvement continu dans le rythme kaléidoscopique du vivant, dans la cadence poétique et vulgaire – héroïque, fantasmée, humoristique, tendre – d’un enfant qui s’éloigne fugue rap conspire crache admire questionne mord s’égare… mais qui emporte avec lui tous les quatre cent coups par où le langage, quand il frissonne exact, devient une palpitation, une voix qui ne nous quitte plus. C’est un roman que je ne peux plus relire tellement j’y suis attachée, au sens où chaque phrase qui s’y trouve s’attache à moi et m’empêche de parler. Il me happe dans sa mélodie, et coupe toutes mes musiques. Pour me laisser dans l’émotion pure, celle d’avoir un peu moins de solitude autour de soi, et l’horizon d’un vagabondage à partager en guise d’existence, qui serait une fête où on ne se sent pas à l’étroit.»

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Page Wikipédia du livre
Arte (livres culte)
Télérama
Slate (Arnaud Aubry)
Le Monde (Martine Silber)
ELLE 
L’Express (Delphine Peras)
Blog Le chat sur mon épaule (Robin Guilloux)
Actualitté
Editions Robert Laffont
Buzz littéraire
La Libre Belgique (Fanny Ruwet)
Le blog de passion de lecteur

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Si vous voulez vraiment que je vous dise, alors sûrement la première chose que vous allez demander c’est où je suis né, et à quoi ça a ressemblé, ma saloperie d’enfance, et ce que faisaient mes parents avant de m’avoir, et toutes ces conneries à la David Copperfield, mais j’ai pas envie de raconter ça et tout. Primo, ce genre de trucs ça me rase et secundo mes parents ils auraient chacun une attaque, ou même deux chacun, si je me mettais à baratiner sur leur compte quelque chose d’un peu personnel. Pour ça ils sont susceptibles, spécialement mon père. Autrement ils seraient plutôt sympa et tout – d’accord – mais ils sont aussi fichument susceptibles. Et puis je ne vais pas vous défiler ma complète autobiographie. Je veux juste vous raconter ce truc dingue qui m’est arrivé l’année dernière vers la Noël avant que je sois pas mal esquinté et obligé de venir ici pour me retaper. Même à D.B, j’en ai pas dit plus, pourtant c’est mon frère et tout. Il est à Hollywood. C’est pas trop loin de cette foutue baraque et il vient me voir pratiquement chaque dimanche. C’est lui qui va me ramener chez nous quand je sortirai d’ici, peut- être le mois prochain. Maintenant qu’il a une Jaguar. Une de ces petites merveilles anglaises qui font du trois cents à l’heure. Et qui lui a sûrement coûté pas loin de trois briques. Il est plein aux as à présent. Ça le change. Avant, quand il était à la maison, c’était rien qu’un vrai écrivain. Il a écrit des nouvelles, ce bouquin terrible La vie cachée d’un poisson rouge, au cas où vous sauriez pas. L’histoire la meilleure, justement, c’était La vie cachée d’un poisson rouge, il était question d’un petit gosse qui voulait laisser personne regarder son poisson rouge parce qu’il l’avait acheté tout seul, avec ses sous. Ça m’a tué. Maintenant D.B. il est à Hollywood, il se prostitue. S’il y a une chose dont j’ai horreur c’est bien le cinéma. Surtout qu’on m’en parie jamais.
Là où je veux commencer c’est à mon dernier jour avant de quitter Pencey Prep. Pencey Prep est ce collège, à Agerstown, Pennsylvanie, vous devez connaître. En tout cas vous avez sûrement vu les placards publicitaires. Y en a dans un bon millier de magazines et toujours ça montre un type extra sur un pur-sang qui saute une haie. Comme si tout ce qu’on faisait à Pencey c’était de jouer au polo. Moi dans le secteur j’ai même jamais vu un canasson. Et en dessous de l’image du type à cheval y a toujours écrit : « Depuis 1888, nous travaillons à forger de splendides jeunes hommes à l’esprit ouvert. » Tu parles ! Ils forgent pas plus à Pencey que dans n’importe quelle autre école. Et j’y ai jamais connu personne qui soit splendide, l’esprit ouvert et tout. Peut-être deux gars. Et encore. C’est probable qu’ils étaient déjà comme ça en arrivant.
Bon. On est donc le samedi du match de foot contre Saxon Hall. Le match contre Saxon Hall c’était censé être un truc de première importance, le dernier match de l’année et on était aussi censé se suicider, ou quelque chose comme ça, si notre cher collège était battu. Je me souviens que vers trois heures, ce foutu après-midi, j’étais allé me percher en haut de Thomsen Hill, juste à côté du vieux canon pourri qu’avait fait la guerre d’Indépendance et tout.
De là on voyait le terrain en entier et on voyait les deux équipes qui se bagarraient dans tous les sens. On voyait pas fameusement la tribune mais on pouvait entendre les hurlements ; côté Pencey un bruit énorme et terrible puisque, pratiquement, toute l’école y était sauf moi, et côté Saxon Hall rien qu’une rumeur faiblarde et asthmatique, parce que l’équipe visiteuse c’était pas l’habitude qu’elle trimbale avec elle des masses de supporters.
Au foot, les filles étaient plutôt rares. Seulement les Seniors avaient le droit d’en amener. Y a pas à dire, Pencey est une sale boîte. Moi j’aime bien être quelque part où on peut au moins voir de temps en temps deux ou trois filles, même si elles font que se gratter les bras ou se moucher ou juste ricaner bêtement ou quoi. La môme Selma, Selma Thurmer – c’est la fille du directeur –, elle venait souvent aux matchs, mais elle a pas exactement le genre à vous rendre fou de désir. Une brave fille, remarquez. Une fois, dans le bus d’Agerstown, je me suis assis à côté d’elle et on a comme qui dirait engagé la conversation. Je l’aime bien. Elle a un grand nez et les ongles rongés jusqu’au sang et elle se met un de ces foutus soutien-gorge tellement rembourrés qu’on voit plus que ça qui pointe ; mais on aurait plutôt envie de la plaindre. Moi ce qui me bottait c’est qu’elle vous faisait pas tout un plat de son grand homme de père. Probable qu’elle savait qu’en vrai c’était un sacré plouc.
Si je me trouvais en haut de Thomsen Hill, au lieu d’être en bas à regarder le match c’est pour la raison que je venais de rentrer de New York avec l’équipe d’escrime. Le foutu manager de l’équipe d’escrime, ben c’était moi. M’en parlez pas. Le matin on était allés à New York pour la rencontre avec le collège McBurney. Mais y en avait pas eu, de rencontre ; j’avais laissé l’équipement, les fleurets et tout dans le métro. C’était pas totalement ma faute. J’étais toujours debout à regarder le plan pour savoir quand faudrait descendre. Donc on était rentrés à Pencey vers deux heures et demie alors qu’on devait rentrer pour le dîner. Et pendant tout le voyage du retour les autres de l’équipe m’avaient fait la gueule. En un sens, c’était plutôt marrant.
L’autre raison que j’avais de pas être au match c’est que je m’en allais dire au revoir au père Spencer, mon professeur d’histoire. Il avait la grippe et tout, alors je pensais bien qu’on se reverrait pas avant le début des vacances de Noël. Mais il m’avait écrit un petit mot pour me demander de passer chez lui avant de partir. Il savait que je reviendrais pas à Pencey. J’ai oublié de vous dire que j’étais renvoyé. J’étais pas supposé revenir après les vacances de Noël pour la raison que j’avais foiré en quatre matières, et pour le manque d’application et tout. On m’avait souvent averti – en particulier chaque demi-trimestre, quand mes parents venaient voir le père Thurmer – qu’il était grand temps, qu’il fallait que je m’applique, mais j’en tenais pas compte. Alors on m’a flanqué dehors. A Pencey on met très souvent des types à la porte. Pencey a une fichue réputation question études. Sans rire. »

A propos de l’auteur
J. D. Salinger est l’une des plus grandes légendes de la littérature américaine. Né à New York en 1919, il grandit dans une famille juive et suit des cours du soir à Columbia University. Il publie des nouvelles dans The New Yorker et Collier’s. En 1942, il intègre l’armée et prend part aux combats du D-Day et de la bataille des Ardennes. Hospitalisé en 1945 pour soigner un stress post-traumatique, il reprend l’écriture d’un roman qui deviendra L’Attrape-cœurs et sera publié en 1951. Après le succès mondial de ce chef-d’œuvre, Salinger a toujours évité d’être sous le feu des projecteurs, menant une vie de reclus avec sa femme et ses deux enfants, Margaret et Matthew. L’Attrape-cœurs, Dressez haut la poutre maîtresse, Charpentiers, Franny & Zooey et ses Nouvelles sont déjà disponibles en «Pavillons poche». (Source: lisez.com)

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Nostra Requiem

ROUBAUDI_nostra-requiem

 RL2020

En deux mots:
Une tempête provoque la mort d’un poulain mort et embourbe des chevaux. L’éleveur envoie son fils Brubeck prévenir son acheteur, l’intendant militaire. Mais ce dernier ne revient pas. Aussi charge-t-il son aîné de le retrouver. L’enquête s’annonce difficile.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

L’éleveur et ses deux fils

Ludovic Roubaudi nous offre avec Nostra Requiem un conte dans lequel la folie des hommes va entraîner l’éclatement d’une famille. Quand à la tempête succède la guerre et la colère.

«Nous élevions des chevaux, une centaine répartie en six troupeaux, que nous vendions au fort de Bardaoul, à trois jours de marche de chez nous.» C’est ainsi qu’Anton, le narrateur, résume sa vie auprès de son père et de son frère. Leur seule distraction étant les histoires que son père sait si bien leur raconter, entretenant aussi de cette manière la mémoire de leur mère disparue. Au fil des pages, quelques indices nous laissent imaginer que nous sommes quelque part en Europe centrale au début du siècle dernier.
Le drame va se jouer un soir de tempête. Alors que tous trois travaillent à assainir un plan d’eau, le temps devient exécrable et va entraîner la mort d’un poulain et l’embourbement des chevaux. Même en unissant leurs efforts, ils ne pourront tous les sauver. Il faut prévenir l’intendant militaire Peck qu’ils ne pourront honorer leur livraison. Brubeck, le plus jeune fils, est chargé de cette mission. Mais après une semaine, il n’est toujours pas de retour. Le père confie alors à Anton, son aîné, le soin de retrouver son frère.
Mais sa bonne volonté et sa candeur devront très vite s’incliner face au piège qui lui est tendu. Lorsqu’on l’invite, il pense que c’est pour l’aider : «Bois, gamin. Bois à la santé de la mère Tapedur, et à celle de ton frère. Je ne voulais pas le froisser, aussi ai-je bu. Ce n’était pas très bon, cela piquait fort. Je dus faire une grimace, car il éclata d’un rire énorme. Décidément tous les hommes rigolaient fort dans cette ville, et je ne comprenais toujours pas pourquoi. J’avais à peine fini mon verre que l’adjudant Illy m’en servit un autre.» Très vite ivre, on le fait signer son enrôlement.
Et voilà comment le bruit et la fureur entrent dans cette famille et la font exploser. «Nous ne savions rien des haines éternelles et des victimes expiatoires, nous flottions avec les autres dans cette colère lancée sur la ville. Et la vague s’est abattue sur le quartier de nos existences.»
Ludovic Roubaudi, un peu comme Jean-Claude Grumberg avec La plus précieuse des marchandises, choisit le conte pour nous dire la folie des hommes. Pour dire la haine face à la beauté, la duplicité face à l’innocence, la cruauté face à l’amour. Mais il parvient toutefois, et ce n’est pas là le moindre de ses tours de force, à conserver cette lueur d’espoir qui fait que le pire n’est jamais sûr.
Au sein de ces troupes qui ne savent pas vraiment pour quoi elle se battent, Anton veut encore croire à la fraternité, veut encore espérer en un monde meilleur. Même réduit à de la chair à canon, il nous dit qu’un autre monde existe.
Face à l’antisémitisme, aux discours belliqueux, aux cris de haine, les belles histoires de son père, puis les siennes, ont aussi le pouvoir d’ouvrir les esprits. Et s’il avait la clé pour sortir du «labyrinthe du fou»?
Merci à Ludovic Roubaudi de nous offrir ce conte profond servi par une plume délicate.

Nostra requiem
Ludovic Roubaudi
Éditions Serge Safran
Roman
192 p., 17,90 €
EAN 9791097594435
Paru le 7/02/2020

Où?
Le roman se déroule quelque part en Europe, vraisemblablement du côté des Balkans.

Quand?
L’action se situe au début du siècle dernier, alors que la Grande Guerre menace.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un éleveur de chevaux aime raconter des histoires à ses deux fils.
Un jour, une tempête les force à abandonner leurs travaux autour d’un étang. Un poulain y perd la vie, plusieurs de leurs chevaux sont embourbés.
Brubeck, le cadet, est chargé de se rendre auprès de l’intendant militaire Peck, leur plus grand acheteur. Au bout de huit jours, inquiet de ne pas voir revenir son jeune frère, Anton part à sa recherche, fait de mauvaises rencontres, se retrouve ivre dans une maison close.
Et le voilà enrôlé dans l’armée, à la veille d’une guerre dont il ignore tout. Grâce à son talent de conteur, hérité de son père, et à l’amitié de Spinoz, il tient le coup et apaise le cœur des soldats. Jusqu’à ce qu’il raconte l’histoire du «labyrinthe du fou»!
L’auteur de Candide ne désavouerait certes pas cet envoûtant conte métaphysique contemporain.

Les critiques
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Blog Encres vagabondes (Dominique Baillon-Lalande )
ZAZY 


Conversation confinée avec Ludovic Roubaudi pour Nostra Requiem © Production Natacha Sels

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Le père était un homme limpide. Paisible. Il n’imposait jamais ses émotions, sauf lorsqu’il racontait des histoires, et il nous en racontait beaucoup. Chaque soir.
Il y avait celle du dentiste pour éléphants, celle du fou qui conseillait un général, celle du mur sur la rivière, celle du pirate qui cherchait l’espoir, celle du mangeur de pierre.
Alors on voyait son visage s’animer des peurs, des joies, des larmes et des espoirs qu’il racontait, mais on comprenait en le regardant qu’il les jouait.
Une seule d’entre elles faisait naître en lui une émotion incontrôlée : celle de sa rencontre avec notre mère.
Malgré le temps passé, il gardait, entre la chair et l’os, le sentiment d’avoir été vendu.
Il la racontait seulement en hiver car elle était longue et uniquement si nous la lui demandions. Il s’asseyait près du feu et commençait toujours par les mêmes mots.
« Nous étions une famille de paysans. Mon père cultivait des betteraves et du chou. Ma mère s’occupait de trois poules, de notre vache et d’un petit potager qu’elle défendait âprement contre le gel et la sécheresse. Nous mangions peu et si je n’ai pas souvenir d’avoir connu la satiété, je n’ai jamais eu le ventre vide. Jusqu’au jour où la rouille s’est abattue sur nos champs de betteraves. On a vu les feuilles se tacher de petits points rouge-orangé, se dessécher, puis flétrir et mourir. Une semaine plus tard, nous avons dû brûler la moitié de notre champ de choux, attaqué à son tour par ce que mon père appelait la hernie. C’était comme si un géant invisible serrait son poing immense sur les feuilles. Elles se contractaient comme le visage d’une vieille femme sous le soleil, parcheminées et froissées elles mouraient, puis le poing sautait sur un autre chou. Mon père ne disait rien : il arrachait et brûlait. Ma mère ne disait rien : elle nous regardait et pleurait. J’étais le plus petit des cinq enfants. Celui qui travaillait le moins. J’avais dix ans. Un matin, mon père (votre grand-père) me prit par la main et me conduisit à la ville à deux jours de marche. Un peintre de piano qui cherchait un garçon à tout faire était prêt à me prendre pour rien. J’ai pleuré tout le long du chemin. J’avais compris au moment même où nous avions franchi la porte de notre ferme que je partais à jamais.
Aujourd’hui, je regrette mes larmes. Elles ont dû faire souffrir mon père, et il ne le méritait pas… J’appris bien plus tard que pas un de mes frères et sœurs n’avait survécu à la famine.
M. Panchewiack, mon nouveau maître, était un brave homme. S’il oubliait parfois, par distraction, de se nourrir, et par là même de me nourrir à mon tour, il n’oubliait jamais de m’apprendre tout ce qu’il savait. Cet homme était un puits de science. C’est avec lui que j’ai découvert le fonctionnement du monde.
Il était de petite taille, sec, les mains constellées de traces de peinture, les cheveux courts et gris, la barbe longue et blanche et le nez perpétuellement pris d’un rhume chronique qui l’obligeait à une consommation excessive de mouchoirs.
Mon père venait de disparaître au coin de la rue lorsque M. Panchewiack m’adressa la parole pour la première fois.
– Sais-tu compter, petit bonhomme ?
– Non.
– Alors si je te demandais de me donner trois clous, tu ne saurais pas le faire ?
– Je ne sais pas, maître.
– Sais-tu écrire au moins ?
– Non.
– Je suppose que tu ne sais pas lire non plus ?
– Non.
Il se lissa la barbe.
– Au fait, sais-tu jouer du piano ?
Je ne savais pas ce qu’était un piano, aussi je ne répondis rien.
– Réponds à ma question. Sais-tu jouer du piano ?
– Peut-être.
Il se redressa pour tenter de comprendre ma réponse. Puis, après avoir réfléchi quelques secondes, il se pencha à nouveau vers moi.
– As-tu déjà entendu de la musique ?
– Non, maître.
– Eh bien, cela n’a aucune importance. Ici, on ne joue pas, on travaille.
L’atelier de M. Panchewiack se trouvait au rez-de-chaussée d’une maison de bois de trois étages. Il était éclairé en façade par une large fenêtre à petits carreaux poussiéreux qui estompait la lumière et nous évitait les reflets sur la peinture. À l’arrière, une porte à double battant ouvrait sur une cour où nous entreposions nos ceintures de piano.
Au fond de l’atelier, il y avait le grand four de briques réfractaires avec, à sa gauche, une petite colline de charbon. Le jour de mon arrivée, malgré le froid, il ne fonctionnait pas.
Au-dessus de nous, dans de petits gourbis que des femmes bruyantes et débordées briquaient du soir au matin tout en gourmandant leur nombreuse progéniture, vivaient trois familles. Le linge pendait aux fenêtres de la cour et l’habillait certains jours de pétales multicolores pareil à un bouquet abandonné par le vent.
Les hommes, eux, travaillaient comme maçon, menuisier, vannier, chaudronnier, dans les échoppes qui occupaient les rez-de-chaussée de toutes les maisons de la rue… On l’entendait, cette venelle, bruisser du chant des outils et des jurons des – Oui, non, oui, non… tu ne sais rien dire d’autre ?
Je haussais les épaules.
Il me regarda avec un léger sourire et me passa la main dans les cheveux.
– Tu es un bon petit, Anton. Tu verras, je serai un bon maître et tu auras bientôt entre les mains un véritable métier et dans la tête un grand savoir. Mais pour ça, il va te falloir apprendre à poser des questions. Sais-tu poser des questions ?
– Oui, maître.
– Alors, pose-moi une question. Mais attention : je veux une bonne question.
Les enfants ont une conscience instinctive du sérieux et je compris au plus profond de moi que mon avenir avec M. Panchewiack dépendait de la qualité de ma question.
J’ai pris mon temps avant de lui demander :
– Comment fait-on du noir ?
Il m’a regardé avec intérêt avant de se redresser, ne lâchant pas mon regard du sien, puis s’est pris la tête à deux mains.
– Le noir ? Bien sûr, Anton ! Mais lequel ?
À la suite de cette conversation qui dut se produire trois semaines après mon arrivée, j’ai véritablement commencé à travailler avec M. Panchewiack. J’avais jusque-là été cantonné au balayage de l’atelier, à la corvée de bois, à le regarder choisir avec soin ses brosses, ouvrir ses grands pots de métal dans lequel se trouvait la peinture noire et admirer les passes croisées qu’il appliquait sur les ceintures posées devant lui.
Mes débuts furent néanmoins très éloignés de la peinture.
– Tu dois d’abord apprendre à préparer le support.
Je découvris alors l’interminable ponçage du bois. Dans le sens du fil, avec une bourre de coton et de la poudre d’émeri, pendant des heures, brosser du bras et de la main la pièce de bois.
– Tu dois étaler l’ensemble de ton poids sur toute la longueur de la pièce, Anton. Sans à-coup. Glisse lentement, fermement, doucement. Le bois doit être lisse comme la joue d’une jolie fille.
– Je ne connais pas de fille, maître.
– Sers-toi de ton imagination.
J’ai poncé avec plus de rêve et d’amour que n’importe quel artisan du monde et M. Panchewiack m’en félicita.
– Sais-tu pourquoi le noir de la nuit est si profond ?
– Non, maître.
– Parce que Dieu a peint l’obscurité sur la douceur de la nuit.
Je ne comprenais pas toujours les phrases de M. Panchewiack alors je souriais bêtement.
Il soupirait, attrapait une nouvelle planche et me la tendait.
– Au boulot, petit.
J’ai travaillé des semaines durant sur de vieilles planches, usant mes bras, mes forces et ma patience à gommer jusqu’aux imperfections les plus invisibles du bois. M. Panchewiack passait sa tête au-dessus de mon épaule, observait mon travail et pointait du doigt un endroit précis.
– Passe la paume de ta main là. Sens-tu quelque chose ?
Sous ma peau lisse, je sentais quelques grains accrocher.
Alors je reprenais ma bourre de coton, ma poudre d’émeri, et ponçais à nouveau.
Lorsque, enfin, fier et heureux, je lui apportais mon travail en quête de son approbation, il soupirait avec une sorte de résignation négative, puis me tendait une nouvelle planche.
– Recommence.
Le soir, je me couchais épuisé, les bras et les épaules endoloris, les cheveux cotonneux de la poussière blonde du bois, les yeux irrités et le cerveau bouillonnant de colère. Pourquoi me fallait-il toujours recommencer la même tâche, le même mouvement ? Qu’avaient donc mes planches pour ne pas être telles que le maître les voulait ?
C’est la douceur d’une caresse sur le bois tendre et lisse qui me le fit comprendre.
J’avais travaillé plusieurs heures sur une énième planche lorsque, laissant glisser ma paume tout le long du fil parfait du bois, je fus envahi par un immense sentiment de bonheur. Il n’y avait plus ni travail, ni résultat devant moi, simplement la satisfaction d’avoir donné à l’abrupte matière toute la douceur de mon cœur. Je restais ainsi, debout, le regard plongé dans le blond et le miel mêlés du bois, heureux et apaisé, passant et repassant doucement ma main sur cette surface pleine et infinie, sans dire un mot. »

Extraits
« Il y avait un autre éclat de beauté devant lequel je passais de longs moments : la vitrine de la pâtisserie de la place Blanche. Je regardais l’or et le caramel, les nuages fouettés de la crème, le sucre et la pâte légère unis en un paysage de bonheur. L’eau m’en venait à la bouche.
Jamais je n’avais osé imaginer que de telles prouesses d’élégance puissent être le mobilier du palais humain. Comment la gourmandise pouvait-elle être aussi majestueusement inventive?
J’utilisais les quelques pièces glissées dans ma poche par la générosité de M. Panchewiack pour m’offrir des choux gorgés de crème, des babas ruisselants de rhum, des meringues craquantes sous la première bouchée puis suaves et langoureuses comme une chevelure blonde sur une épaule dénudée. »
– Soyez gourmands, mes fils, disait alors notre père en interrompant son récit pour se servir un verre de vin, et vous découvrirez peut-être l’amour. »

« Que pouvions-nous faire, frêles et innocents enfants amoureux, si ce n’est suivre la course de la foule qui dévalait les rues de la ville en cascade furieuse vers les bas quartiers où nous habitions. Mort aux juifs, mort aux juifs! À ces cris, toutes les fenêtres s’ouvrirent grandes pour porter loin et fort l’appel au meurtre. Et de toutes les portes qui claquaient jaillirent les bourreaux honnêtes et droits en quête de jugement et de peine. Une marée hurlante et fauve, bave aux lèvres et poings serrés, roulait en colère vers la vengeance. Nous ne savions rien des haines éternelles et des victimes expiatoires, nous flottions avec les autres dans cette colère lancée sur la ville. Et la vague s’est abattue sur le quartier de nos existences. J’ai vu les vitrines exploser, les portes fracassées et les hommes, les femmes, les enfants et les vieux engloutis par la foule, et le sang de leurs larmes recouvrir jusqu’aux yeux des quelques justes qui, comme nous, tentaient de ne pas mourir noyés de haine. Combien de temps le drame et la fureur ont-ils ravagé les ruelles boueuses et les ateliers? » p. 39

« Nous élevions des chevaux, une centaine répartie en six troupeaux, que nous vendions au fort de Bardaoul, à trois jours de marche de chez nous. » p. 51

L’adjudant Illy me conduisit à une table vide et me fit asseoir sur une chaise à dossier doré et coussin rouge. De la main, il attira l’attention d’une femme blonde et potelée. D’un signe, il lui ordonna de nous servir à boire sans m’avoir au préalable demandé si j’avais soif. C’était un homme qui aimait décider pour les autres. La jeune femme amena un seau en argent avec une bouteille enfouie au milieu de gros morceaux de glace. L’adjudant Illy me servit immédiatement un verre d’une boisson dorée et pétillante. Bois, gamin. Bois à la santé de la mère Tapedur, et à celle de ton frère. le ne voulais pas le froisser, aussi ai-je bu. Ce n’était pas très bon, cela piquait fort. Je dus faire une grimace, car il éclata d’un rire énorme. Décidément tous les hommes rigolaient fort dans cette ville, et je ne comprenais toujours pas pourquoi. J’avais à peine fini mon verre que l’adjudant Illy m’en servit un autre. P. 75

« – Après y avoir bien réfléchi, je crois que j’ai de la chance d’être juif.
– Tu n’es pas Juif.
– Ça, je le sais, mais les autres le croient, c’est la seule chose qui compte. Le roi est roi parce que tout le monde le croit, alors qu’en réalité il est un homme comme toi et moi. C’est le regard qu’on porte sur toi qui fait ce que tu es.
– Et c’est une chance d’être vu comme un Juif? » p.97

À propos de l’auteur
Ludovic Roubaudi, né en 1963 à Paris, directeur d’une agence de création de contenus, est l’auteur de plusieurs romans publiés au Dilettante : Les Baltringues, Le 18, Les chiens écrasés, Le pourboire du Christ… Suite à Camille et Merveille, ou l’amour n’a pas de cœur, paru en 2016 (Folio, 2019), Nostra Requiem est le deuxième roman de Ludovic Roubaudi à paraître chez Serge Safran éditeur. (Source: Éditions Serge Safran)

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Crime au pressoir

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En deux mots:
La découverte des cadavres de deux bébés dans un pressoir d’Ingersheim, au cœur du vignoble alsacien est l’affaire du journaliste Julien Sorg. Rendant compte de l’enquête, il nous offre par la même occasion de découvrir le patrimoine de cette région à l’histoire aussi riche que mouvementée.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Enquête dans le vignoble alsacien

Après Crime de guerre en Alsace, Jean-Marie Stoerkel poursuit son exploration du patrimoine alsacien à travers les faits divers sur lesquels enquête un journaliste de L’Alsace. Cette fois, il s’agit d’élucider un double infanticide: deux bébés sont retrouvés morts dans un pressoir.

La commune d’Ingersheim, proche de Colmar, est l’un des joyaux de la route des vins d’Alsace. Si elle n’est pas aussi réputée que ses voisines Riquewihr ou Turckheim, elle vaut tout autant le détour, notamment pour ses appellations Grand cru d’Alsace et ses crémants, mais aussi pour son patrimoine architectural, à commencer par sa Tour des sorcières, vestige d’un château fort du XIIIe siècle. C’est du reste à deux pas de cette tour que se situe le nouveau fait divers dont va devoir s’occuper Julien Sorg, le journaliste au quotidien L’Alsace – le double de l’auteur – qui se passionne pour tous les mystères de sa région.
Quand il arrive sur place, le domaine viticole a déjà été cerné par les forces de l’ordre qui lui refusent l’accès au pressoir où ils viennent de découvrir les cadavres de deux bébés. Une attitude plutôt inhabituelle pour le localier qui a quotidiennement rendez-vous avec les commissariats, gendarmeries et tribunaux.
Cela dit, le fait qu’on veuille lui mettre des bâtons dans les roues est plutôt du genre à exciter sa convoitise et à l’encourager à en savoir davantage.
Lorsque le procureur annonce en conférence de presse que l’ADN récupéré sur les lieux est exploitable et que la police scientifique devrait permettre de mettre un nom sur le coupable, le capitaine Loïc Caradec qui dirige l’enquête et a finalement accepté de collaborer avec Julien – il sait tout l’intérêt que peut avoir une communication habilement dirigée – peut s’enorgueillir d’avoir rondement mené les choses. Car la chance est avec lui. L’empreinte génétique d’une femme, victime deux ans plus tôt d’un accident de la route qui a coûté la vie à son mari et à son fils, correspond à celle d’un cheveu retrouvé sur le cordon qui entourait les cadavres. Elle est incarcérée rapidement. Il ne lui reste plus qu’à la faire avouer.
C’est alors que les choses se compliquent. Muriel est devenue une amie de Véronique, l’épouse de Julien et elle ne croit pas une seconde à la culpabilité de l’esthéticienne. Avec l’aide d’une avocate pénaliste, le couple va tenter d’apporter son soutien à la jeune femme qui croupit en prison.
Mais les semaines, puis les mois passent sans qu’un progrès notable ne puisse être enregistré. Et au moment où Julien commence à perdre espoir, un nouvel élément va permettre de relancer le dossier.
Le suspense est habilement construit, poussant le lecteur à ne pas lâcher le livre. Mais son intérêt est triple. Jean-Marie Stoerkel nous fait aussi partager le fruit de ses recherches et de ses découvertes sur sa région natale, sur son patrimoine artistique et architectural. Un trésor qui fascinera à la fois ceux qui n’ont pas encore visité l’Alsace et ceux qui passent tous les jours devant certaines bâtisses où qui ont déjà visité les musées sans connaître l’histoire des œuvres exposées.
Ajoutons-y aussi les souvenirs du journaliste qui pour avoir travaillé de longues années dans la presse locale en connaît tous les rouages et nous en livre les secrets de fabrication, tout en rendant hommage à quelques collègues qui ont marqué de leur empreinte la région, en défendant des valeurs plutôt que des bilans comptables.
Enfin, et ce n’est pas le moins intéressant, on apprend comment fonctionnent les rouages de la justice, quels rôles jouent les enquêteurs, le procureur, le juge et la police scientifique dont les tests ADN semblent aujourd’hui être l’alpha et l’oméga de toute enquête. Comme à chaque fois, tout est inventé et tout est vrai. Un régal !

Crime au pressoir
Jean-Marie Stoerkel
Éditions du Bastberg
Roman
316 p., 15,20 €
EAN 9782358591270
Paru le 1/10/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Ingersheim, Colmar et Mulhouse, mais aussi dans les villages limitrophes de Turckheim, Kaysersberg ou encore Éguisheim.

Quand?
L’action se situe en 1991.

Ce qu’en dit l’éditeur
Vendanges 1991 en Alsace. Deux nouveau-nés sont découverts morts dans le pressoir d’un vigneron à Ingersheim. Muriel, une jeune femme de Kaysersberg au passé dramatique, se reconnaît dans le portrait-robot envoyé aux gendarmes et à un journaliste par un correspondant anonyme. Elle se retrouve inculpée du crime et emprisonnée, car l’ADN, la nouvelle reine des preuves, l’accuse.
Pourtant, le journaliste colmarien Julien Sorg croit en son innocence. Ce roman est une sorte de suite, située plus de quarante ans après, de Crime de guerre en Alsace, hymne à la Résistance alsacienne, où l’ancien résistant et soldat libérateur Thomas Sorg, le père de Julien, a fait face à un dilemme cornélien en découvrant que le père de son amoureuse était un vil collabo.
Crime au pressoir est aussi une ode à l’Alsace, à son histoire riche, à son formidable patrimoine et à ses grands personnages.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« 1. Deux petits cadavres dans le raisin
«C’est donc arrivé comme ça. On était rentrés des vendanges et on venait de déposer dans la cour les cuves remplies de raisins. Vous savez, ces belles cuves en chêne, pas comme ces caisses en plastique qu’on utilise de plus en plus maintenant. Deux de mes camarades vendangeurs sont allés dans la pièce où se trouve le pressoir. Tout à coup, un des deux a poussé un grand cri qui a tout déchiré avant de s’évanouir aussitôt dans le silence subit…»
Julien sourit malgré lui à l’idée que son interlocuteur, s’adressant à un journaliste, s’est mis en tête d’utiliser un phrasé littéraire. Dès son entrée dans le bistrot d’Ingersheim où ils s’étaient donné rendez-vous, il lui a trouvé une tête d’artiste maudit, avec ses longs cheveux plaqués en arrière et sur les côtés, sa barbe broussailleuse et son regard fiévreux. Une gueule à ne pas beaucoup aimer les gendarmes, qu’il s’est dit aussi. Et ce témoin était en or.
Il était tombé miraculeusement bien. C’était un peu plus d’une heure auparavant. Julien venait de se faire sèchement rembarrer par les gendarmes quand il s’était présenté dans la Hintergass, appelée en français la rue du Maréchal-Foch, devant la maison du vigneron. Son copain Philippe, qui est aussi le correspondant du journal à Ingersheim, lui avait téléphoné à son bureau de l’agence à Colmar, le prévenant qu’on avait découvert chez le viticulteur les corps sans vie de deux petits enfants.
Julien Sorg ne comprend toujours pas pourquoi les enquêteurs l’ont aussi mal accueilli et chassé. D’habitude, l’adjudant-chef et tout l’effectif de sa brigade se montraient plutôt aimables avec lui, même lorsqu’ils s’efforçaient de lui cacher des éléments d’une affaire. C’était d’ailleurs devenu une sorte de jeu, avec les règles du fair-play, et Julien ne leur avait jamais fait de coup vache. Mais là, les affiliés de la grande muette ne s’affichaient pas seulement muets ; ils manifestaient carrément une hostilité à son encontre. Et lui ne saisissait pas pourquoi.
«Circulez, il n’y a rien à voir!», l’a rembarré tout de suite celui qui interdisait l’entrée de la propriété du viticulteur. Julien a alors demandé à parler an commandant de brigade. II a dû poireauter un très long moment dans la rue. Les badauds se regardaient comme on contemple une curiosité. Certains le reconnaissaient comme le journaliste à Colmar qui a grandi ici à Ingersheim où ses parents habitent toujours.
L’adjudant-chef Sutter a fini par apparaître sur le trottoir en fulminant. «Vous me dérangez en pleine enquête, monsieur, et je n’ai rien à vous dire! Fichez le camp!», qu’il lui aboyait. «Pourquoi? Il s’est passé quelque chose me concernant?», s’est étonné Julien de plus en plus abasourdi.
En temps normal, le sous-officier lui aurait au moins résumé l’événement. Mais là, il l’a furieusement toisé et lui a hurlé avant de tourner les talons: «Vous voulez savoir ce qui se passe? Demandez donc au directeur de votre journal, il vous expliquera! Maintenant déguerpissez! Et que je ne vous voie pas traîner dans la rue, sinon je vous fais arrêter pour entrave à une enquête judiciaire!»
C’est après ça que Julien, cuvant son incompréhension, a redécouvert qu’il y a toujours un dieu pour les journalistes. Retournant dans la maison du vigneron, le gendarme a bousculé un bonhomme qui en sortait. Chacun râlait contre l’autre et Julien a adressé au malmené un regard de compassion.
«Ils me saoulent avec toujours les mêmes questions! J’avais beau leur dire que je devais absolument partir, ils ne me lâchaient pas la grappe. Comme si c’était moi qui avais tué ces deux bébés!» maugréait le type. «Hein? Ce sont deux bébés tués?», a rebondi Julien, du coup rempli à nouveau par la fièvre journalistique. «Oui, étranglés, retrouvés dans le pressoir!», a répondu l’autre, pressé, en ajoutant: «Navré, mais je dois aller récupérer ma voiture chez le garagiste. Il va fermer…»
Julien lui a couru après, l’a questionné: «Je peux vous parler après? Je suis Julien Sorg, journaliste à L’Alsace…» Il s’est angoissé durant le bref instant précédant la réponse. Qui fut: «Oui. Attendez-moi au bistrot en face de la mairie, sur la rue de la République… »

Extrait
« La période la plus terrible a été après l’annexion en 1940 de l’Alsace par le IIIe Reich, assortie d’une véritable répression culturelle et linguistique. Les Alsaciens n’avaient même plus le droit de parler alsacien, une langue pourtant germanophone. Et quand l’Alsace est redevenue française en 1945, il fallait plus que parler le français à l’école et on se faisait taper sur les doigts quand on parlait l’alsacien.» L’élu a débuté sa carrière de professeur en 1964 au lycée Bartholdi à Colmar. Il y a enlevé les grands panneaux “Il est chic de parler français“ accrochés dans les couloirs. Le proviseur a écrit au rectorat en le stigmatisant comme quelqu’un de très dangereux. Puisque Cronenberger n’était pas encore titulaire, il n’a pas eu de poste à la rentrée suivante à cause de cette rébellion. Il a été sauvé par le syndicat SGEN-CFDT de l’Éducation nationale. Dans une autre interview, il a aussi déclaré: «Jamais on n’a enseigné dans nos écoles à nos enfants ni la littérature alsacienne ni l’histoire de l’Alsace. Les enseignants ne connaissent plus les grands auteurs alsaciens depuis le Moyen Âge à aujourd’hui, de Brant à André Weckmann en passant par Nathan Katz, Émile Storck, Albert Schweitzer, Germain Muller et Jean-Paul Sorg. Les élèves français ignorent d’ailleurs tout autant ce qu’était la rafle du Vel’ d‘Hiv pendant la Seconde Guerre mondiale et en Alsace. Ils ne savent pas non plus ce qu’étaient les incorporés de force. J’en veux beaucoup au système éducatif. On a besoin de nos racines. Quand on ne sait plus d’où on vient, on a du mal à savoir on où on va.» p. 255

À propos de l’auteur
Né en 1947 à Ingersheim où il vit désormais, Jean-Marie Stoerkel a effectué une carrière de journaliste à L’Alsace à Mulhouse. Il y était chargé de la rubrique faits divers et justice. Il est l’auteur de seize précédents livres (documents, récits et romans policiers), dont neuf aux Éditions du Bastberg, souvent inspirés de ses enquêtes. (Source : Éditions du Bastberg)

Page Wikipédia de l’auteur 

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À crier dans les ruines

KOSZELYK_a-crier_dans_les-ruines

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Sélectionné pour le prix Stanislas du premier roman
Talents Cultura de la rentrée

En deux mots:
La catastrophe de Tchernobyl pousse Léna à fuir une terre irradiée, laissant derrière elle Ivan, son amoureux, et ses belles promesses. C’est désormais en France qu’elle doit se construire un avenir… qui la conduira vingt ans plus tard à revenir dans la cité martyr de Pripiat.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Retour à Tchernobyl

L’émotion sourd de toutes les pages du premier roman d’Alexandra Koszelyk. «À crier dans les ruines» est un chant d’amour à une terre, à un serment de jeunesse, mais aussi une terrible déchirure.

Je vous parle d’un temps que les moins de quarante ans ne peuvent pas connaître, de ce 26 avril 1986 où un accident nucléaire dans la centrale de Tchernobyl a soudain transformé les belles certitudes sur le progrès et les avancées de la science en un drame mortel qui a secoué le monde. Je vous parle d’un temps où l’Allemagne et la Suisse interdisaient la consommation de légumes de son potager et où le fameux nuage s’étant arrêté à la frontière, la France ne «courait aucun risque». Je vous parle d’un temps où l’information sur la catastrophe, les victimes, le traitement du problème et la zone contaminée était très parcellaire, en grande partie censurée par les autorités russes (et quand on voit le traitement de l’accident nucléaire des derniers jours, on se dit que rien n’avait vraiment changé de ce côté).
Je vous parle d’un temps qui a fait basculer du jour au lendemain la vie de milliers de personnes, notamment celle de Léna, le personnage au centre de ce beau roman.
Les premières pages se déroulent en 2006, vingt ans après la catastrophe, au moment où Léna arrive à Kiev pour s’inscrire à une excursion vers Pripiat avec quelques touristes dont la curiosité est plus forte que le risque encouru. Mais pour elle, on va le comprendre très vite, ce voyage revêt un caractère autrement plus important: elle revient dans la ville où elle a passé son enfance, dans la ville où elle a connu Ivan, auprès de l’arbre sur lequel a été gravé la preuve de leur amour, là où elle a fait un serment qu’elle n’aura pu tenir.
Le brutal arrachement à cette terre frappe aussi ses parents et sa grand-mère Zenka qui laisse derrière elle, dans le train de l’exil, «son chez-soi, sa langue, et des amis déjà enterrés». Dimitri, son père, a pu trouver un emploi à Flamanville, non loin de Cherbourg, où ses connaissances dans le domaine nucléaire sont appréciées.
Suivent alors des pages fortes sur l’exil et sur la façon dont on peut essayer de surmonter ce déchirement. Léna trouve un réconfort dans la lecture : «Les livres n’étaient pas seulement des outils pour apprendre le français ou pour s’évader: ils comblaient cette absence qui la dévorait et étaient un pont de papier entre les rives de ses deux vies. La lueur d’une bougie blèche au fond d’une caverne.»
La lecture et l’écriture. Car l’adolescente espère toujours que ses lettres trouveront Ivan qui, de son côté lui écrit aussi. Des lettres qu’il n’envoie pas, mais dans lesquelles il dit son espoir puis sa peine. Il raconte la vie à quelques kilomètres de ce maudit réacteur n°4 et le fol espoir né après la chute du mur de Berlin. Il raconte comment la douleur s’est transformée en colère: «J’ai longtemps espéré ton retour. En 1990, j’ai cru chaque jour que tu reviendrais. Tu sais ce que ça fait d’attendre? D’espérer? Quand ça s’arrête, on tombe de haut. Je croyais en toi, en ta force, en notre complicité. Mais ce n’était que du vent. Comme les autres. Tu es comme les autres. Dès que tu as franchi cette putain de frontière à la con, tu m’as oublié. Peu importe ce qu’on avait vécu. Pfft, du vent! Les promesses ne tiennent que le temps d’être dites.»
On aura compris dès les premières pages que Léna n’a rien oublié. Mais peut-on effacer vingt ans de sa vie et retrouver ses racines?
La plume sensible d’Alexandra Koszelyk – qui a eu la bonne idée d’aller, à l’instar de Jean d’Ormesson, chercher son titre dans les poèmes d’Aragon – donne à ce roman une profondeur, une humanité, une force peu communes. Si bien que je n’ai qu’une certitude en refermant ce roman: il ne sera pas inutile de crier dans les ruines, car le message sera entendu!

À crier dans les ruines
Alexandra Koszelyk
Éditions Aux forges de Vulcain
Premier roman
240 p., 19 €
EAN 9782373050660
Paru le 23/08/2019

Où?
Le roman se déroule à Pripiat, commune proche de Tchernobyl, située dans la zone interdite ainsi qu’à Kiev puis en France, principalement à Cherbourg et Flamanville. On y évoque aussi le voyage de l’exil passant par Kiev, Jytomyr, Ternopil, Lviv, Tarnów, Cracovie, Varsovie, Poznań, Francfort et un séjour en Italie, à Sorrente.

Quand?
L’action se situe de 1986 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
L’odyssée d’une jeune femme, déterminée à retrouver son pays et son amour, tous deux détruits par Tchernobyl. Lena et Ivan sont deux adolescents qui s’aiment. Ils vivent dans un pays merveilleux, entre une modernité triomphante et une nature bienveillante. C’est alors qu’un incendie, dans l’usine de leur ville, bouleverse leurs vies. L’usine en question, c’est la centrale de Tchernobyl. Et nous sommes en 1986. Les deux amoureux sont séparés. Lena part avec sa famille en France, convaincue qu’Ivan est mort. Ivan, de son côté, ne peut s’éloigner de la zone, de sa terre qui, même sacrifiée, reste le pays de ses ancêtres. Il attend le retour de sa bien-aimée. Lena, quant à elle, grandit dans un pays qui n’est pas le sien. Elle s’efforce d’oublier. Mais, un jour, tout ce qui est enfoui remonte, revient, et elle part retrouver le pays qu’elle a quitté vingt ans plus tôt.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Livres Hebdo (Nicolas Turcev)
Blog Just a word (Nicolas Winter)
L’Albatros, le blog de Nicolas Houguet
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
Blog Agathe the Book
Blog Sur la route de Jostein
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Daily Mars
Culturez-vous (entretien avec l’auteur)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Quand Léna arrive à Kiev, elle ne s’attend à rien ou plutôt à tout. Des odeurs de son enfance, la musique de sa langue natale, les dernières images avant son exil. Mais de fines particules assombrissent les lumières de la ville, la grisaille embrume ses souvenirs. Des silhouettes la frôlent et semblent appartenir à un autre temps. Quand elle remonte le col de sa veste, un homme lui fait signe de l’autre côté de la rue puis s’approche. À quelques mètres d’elle, il découvre son erreur: il l’a prise pour une autre. Elle comprend à peine ses excuses en russe. Léna regarde la silhouette, celle-ci n’est déjà plus qu’un point à l’horizon.
«À la prochaine à droite, vous serez arrivé à votre destination.»
La voix métallique du GPS la sort de sa rêverie. Au bout de l’allée clignotent les néons de l’agence de voyages. Elle pousse la porte, de l’air chaud enveloppe ses mollets. Derrière le comptoir se tient une femme qui lui tend un dépliant. Ici, une seule destination est proposée.
«Pour vous rendre dans la ville fantôme Pripiat, vous prendrez notre bus. Il y a un seul aller-retour par jour. Quand vous serez dans la zone contaminée, vous ne resterez jamais seule. Vous suivrez la guide et resterez avec votre groupe. Deux conditions à remplir pour y accéder: vous devez me certifier que vous avez plus de dix-huit ans et que vous n’êtes pas enceinte. Vous signerez ce papier en deux exemplaires. Un pour vous, un pour moi.»
Le prix annoncé est élevé, mais Léna ne tergiverse pas quand elle dépose cinq cents dollars sur le comptoir. La femme au tailleur vert compte un à un les vingt-cinq billets de vingt dollars. Elle mouille son doigt puis l’applique sur le coin du billet. Une petite trace se forme avant de s’évanouir. L’hôtesse en fait un tas ordonné puis les range dans une boite rouillée. Lorsqu’elle la referme, le grincement remplit la pièce vide. D’un tiroir, elle sort un registre d’inscription. De la poussière tournoie quand elle le dépose sur son bureau.
«Il me reste une place pour demain. Mais peut-être est-ce trop tôt?»
Léna n’ose y croire, elle fixe la femme quelques secondes, puis sourit en signe d’acquiescement. Quand elle repasse le seuil de l’agence, le ciel lui semble moins gris.
La nuit, le sommeil peine à venir: la lumière de la diode du téléviseur l’empêche de s’endormir. Léna se retourne, s’enroule dans le drap, sans jamais trouver le sommeil. À trois heures du matin, elle s’avoue vaincue. Elle tâtonne et appuie sur l’interrupteur de la lampe. Une lumière jaune envahit la pièce. Elle plisse les yeux puis sort un roman de sa valise, une araignée en surgit. Léna sursaute puis regarde ce corps velu, il sera son compagnon de nuit. Les pages tournent, les heures défilent, Léna découvre le destin d’une femme brisée par l’Histoire. Le personnage s’appelle Lara : le prénom commence et finit comma le sien. Léna se rendort sur cette pensée quand let premières lueurs du jour arrivent.
« Ma charmante, mon inoubliable! Tant que le creux de mes bras se souviendra de toi, tant que tu seras encore sur mon épaule et sur mes lèvres, je serai avec toi.»
Le livre tombe sans bruit, les lettres du titre Le Docteur Jivago paraissent plus noires sur le carmin de la moquette. Dans un coin, l’arachnide tisse sa toile sans se préoccuper du temps.
Trois heures plus tard, Léna est en avance. Elle a trouvé refuge dans un café, tout près du lieu de rendez-vous. Derrière la vitre, le monument de la place Maïdan impose sa verticalité. Quelques instants, le regard de Léna se perd sur la statue qui surplombe la colonne: érigée en 2001 pour commémorer les dix ans de l’indépendance, Berehynia, la déesse mère de la Nature et protectrice de l’Arbre de Vie, domine la ville. Les bras levés, elle s’ouvre au monde et porte un rameau d’or. Léna repense à sa grand-mère. La voix des souvenirs se superpose à la musique criarde du café. Pendant quelques secondes, elle est dans le parc de Pripiat, avec Zenka, quand elle lui racontait ce mythe. »

Extraits
« Les livres n’étaient pas seulement des outils pour apprendre le français ou pour s’évader: ils comblaient cette absence qui la dévorait et étaient un pont de papier entre les rives de ses deux vies. La lueur d’une bougie blèche au fond d’une caverne. »

« J’ai longtemps espéré ton retour. En 1990, j’ai cru chaque jour que tu reviendrais. Tu sais ce que ça fait d’attendre? D’espérer? Quand ça s’arrête, on tombe de haut. Je croyais en toi, en ta force, en notre complicité. Mais ce n’était que du vent.
Comme les autres. Tu es comme les autres. Dès que tu as franchi cette putain de frontière à la con, tu m’as oublié. Peu importe ce qu’on avait vécu. Pfft, du vent! Les promesses ne tiennent que le temps d’être dites. Après, on trouve toujours des choses pour s’en détourner. Se divertir. Qu’as-tu trouvé là-bas pour y rester? Je ne te suffisais pas? L’homme est pourri jusqu’à la moelle. Les dirigeants ont détruit ma vie, la région, ce pays. Tu sais ce que ça fait de voir la mort en face? De voir les gens tomber malades? »

À propos de l’auteur
Alexandra Koszelyk est née en 1976. Elle enseigne, en collège, le français, le latin et le grec ancien. Diplômée à l’Université de Caen Normandie (1995-2001), elle travaille à Saint-Germain-en-Laye depuis 2001. En parallèle, elle est formatrice pour l’association Paysage et patrimoine sans frontières, un prestataire de formation au paysage, au jardin et à l’histoire des arts. Elle écrit également sur son blog personnel consacré à la littérature Bric à Book. À crier dans les ruines est son premier roman. (Source : Livres Hebdo / Twitter)

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Court vêtue

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Logo_premier_roman

Prix Goncourt du Premier roman 2019

En deux mots:
Félix, quatorze ans, rencontre Gil, la fille du patron qui a l’accepté comme apprenti et qui l’héberge. Elle incarne pour lui l’image de la femme idéale, objet de tous ses fantasmes. La pureté de son amour va finir par troubler la jeune-fille pourtant peu farouche.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Le doux parfum de l’innocence

Pour «Court vêtue» Marie Gauthier a obtenu le Prix Goncourt du Premier roman. Un choix judicieux pour cette quête amoureuse mettant aux prises un garçon de quatorze et une fille un peu plus âgée, mais bien plus expérimentée.

Pour son premier roman Marie Gauthier a choisi une belle histoire d’amour. Belle, parce qu’il s’agit de la première, belle parce qu’elle marquera à vie les amoureux, belle parke Quelle la romancière a réussi le tour de force de marier l’eau et le feu, l’innocence et la perversité, le rêve et le cauchemar.
Dans le rôle de l’innocent pur et sensible, on trouve cette fois Félix, 14 ans. Du côté de celle qui a déjà perdu cette innocence, on trouve Gil, de quelques ans son aînée. Gil, diminutif de Gilberte, est la fille d’un cantonnier qui a accepté d’héberger le jeune homme pour lui apprendre les rudiments de son métier. Cette première expérience hors du cocon familial lui insuffle un vent de liberté. C’est avec les yeux gourmands de celui qui a tout à apprendre qu’il s’engage dans cette nouvelle aventure. Il voit Gil comme une sorte de paradis inaccessible, comme l’incarnation de LA femme, comme un mystère à explorer. Avec passion, il va épier Gil, tenter de l’approcher, de la comprendre. Et voir au fil des jours, sa passion croître.
Marie Gauthier réussit fort bien à décrire cette sorte d’état second qui donne aux yeux énamourés une sorte de myopie particulière transformant le réel, une sorte d’amnésie particulière qui fait disparaître tous les obstacles et nie ce qui pourrait entraver la quête de l’être cher.
Car Gil est d’un tout autre calibre. Elle veut savoir ce que cela fait de faire l’amour et choisit la première occasion en suivant un employé dans une chambre d’hôtel. «Ce qui devait se passer avait eu lieu. Elle n’avait pas vraiment le souvenir des mains sur son corps, son corps entier s’était donné. Quelque chose d’elle avait été pris, elle ne savait pas trop ce que c’était mais elle en était allégée, débarrassée. Il avait suffi de s’en remettre aux mains propres d’un employé de passage pour être allégée de sa condition. Pour trouver la légèreté. Les mains de l’homme, son corps, avaient réussi ce prodige-là.»
Elle a alors compris que sa fraîcheur, sa beauté, son corps excitaient la convoitise, que tous ces hommes qui se retournaient sur elles voulaient tous lui faire l’amour, à commencer par le patron de la supérette où elle travaille: «Pendant les heures creuses, dans la réserve à marchandises, le gérant prend Gil. C’est mieux quand la supérette est fermée, mais alors ils manquent de temps, lui à cause de sa femme, Gil parce qu’elle doit préparer le repas.»
Mais entendons- nous bien, si elle s’offre ainsi, ce n’est pas par amour, c’est pour le satisfaire, éventuellement pour ajouter une expérience supplémentaire à sa connaissance des hommes, à la manière dont les mâles de différents âges et conditions se comportent. Du coup, elle ne comprend pas – au moins au début – que Félix brûle pour elle d’un amour sincère, entier, exclusif. Car si elle fait l’amour, elle n’est pas amoureuse. Mais va finir pas être troublée par l’innocence de ce garçon.
À l’image de l’été caniculaire, la passion va monter en température jusqu’à l’explosion.
Ce court roman, à la lecture très plaisante, est idéal pour les vacances. Sous des airs de romance, il cache une analyse fort intéressante des perceptions très différentes qui peuvent exister au sein du couple. Quand le fragment du discours amoureux rencontre L’Été meurtrier !

Court vêtue
Marie Gauthier
Éditions Gallimard
Roman
112 p., 12,50 €
EAN 9782072777974
Paru le 03/01/2019

Où?
Le roman se déroule en France, dans un village qui n’est pas précisé.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Vive, légère, alerte, elle était comme un courant d’air dans la maison. Elle arrivait pour repartir une seconde plus tard. La nuit, elle filait sans prévenir. Puis soudain elle était dans sa chambre, dans son lit. Félix l’entendait respirer dans son sommeil. Il imaginait sa
poitrine en train de se gonfler sous la chemise de nuit. Il faisait jour c’était dimanche.»
Félix, quatorze ans, en apprentissage dans un bourg poussiéreux et écrasé de chaleur, est hébergé par son patron. Dans la maison du cantonnier habite aussi sa fille de seize ans Gilberte, dite Gil. Gil travaille à la supérette, s’occupe avec une certaine légèreté des repas et du ménage. Dans le temps qui lui reste, elle s’éclipse avec des hommes. Beaucoup d’hommes, souvent plus âgés qu’elle. Fasciné par la jeune fille, Félix vit dans l’attente d’un regard de Gil, d’un signe.
Marie Gauthier restitue avec une intensité magnétique l’atmosphère moite et oppressante du bourg en plein été, les sensations confuses du jeune garçon devant la sensualité troublante du corps de Gil.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Livres Hebdo
BibliObs (Elisabeth Philippe)
Le Littéraire
Tribune livres (Evelyne Sagnes)
Blog de Marie Céhère 
Au fil des livres 


Marie Gauthier présente son roman Court vêtue © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Lors de son arrivée, la maison était vide. Félix était entré en vitesse avec son sac. Il allait manger, dormir, habiter ici alors qu’il n’y connaissait personne. Il avait monté ses affaires à l’étage, comme le type le lui avait demandé, et en descendant il s’était arrêté au milieu de l’escalier. Les murs, les bruits lui étaient étrangers. Pourtant le moteur de la voiture tournait encore dans la cour. Sa mère, sur le point de partir, parlait avec l’homme. Dehors rien d’essentiel n’était en jeu. Juste des serrements de main. La chose importante c’était que la voiture allait redémarrer. Félix et sa mère ne s’étaient pas vraiment dit au revoir. Elle ne lui courait plus après pour l’embrasser. Ils ne faisaient plus ça. Elle ne le cherchait même plus des yeux. Du moment qu’il était arrivé à bon port, tout était bien. Elle avait prolongé encore un peu la conversation puis Félix avait entendu claquer la portière. Il se sentait un peu perdu parce qu’il n’était jamais venu dans ce bourg. Si on l’avait déposé là, quelqu’un viendrait le chercher. Quelques jours auparavant on lui avait demandé de remplir des formulaires et fait miroiter un avenir. En tout cas finis les courses avec sa mère, les jours de pluie, les temps longs à l’attendre dans la voiture sur le parking des grandes surfaces.

Ce genre de malaise allait disparaître. Il ne le gênerait plus. Le départ de sa mère en coup de vent avait balayé la maison familiale remplie d’enfants. Il allait pouvoir respirer. L’homme de la cour, après avoir écrasé son mégot avec le pied, lui avait dit qu’il reviendrait s’occuper de lui. Une grande fille aux cheveux clairs et ébouriffés était passée sans dire un mot. Revenue sur ses pas, elle lui avait montré la cuisine, le séjour avec son buffet sombre, sa table de ferme, son canapé en velours râpé. À l’étage, des chambres et encore des chambres, la salle de bain et les w.-c. Dans le couloir du haut elle lui avait dit Je m’appelle Gil et s’était sauvée. Félix sentait qu’il pourrait vivre sous ce nouveau toit, se plaire dans cette maison étrangère, oublier la sienne, oublier les parents. Il serait un visiteur sans identité, venant de nulle part avec seulement un sac et un bout de papier dans la poche. Il allait profiter de n’avoir plus de passé. Sa vie commencerait maintenant. Il voulait sortir de l’enfance, se détacher de ceux qu’il avait connus jusque-là, défaire les liens.

Même après quelques jours, l’homme, qui déjà n’avait eu que peu d’échanges avec sa mère, ne lui avait guère posé de questions. Il avait une tête ronde, des cheveux abondants et des yeux clairs. Debout dans la cuisine, sa grosse ceinture de cuir lui collait le polo au ventre. Pantalon marron, veste épaisse brun roux en toile. Musclé, un peu lourd, il avait un regard embrumé et doux. Il souriait volontiers. Après le déjeuner il fumait une Gitane maïs, le mégot faisait des va-et-vient sur sa lèvre inférieure tandis qu’il bafouillait des bouts de phrases entre les bouffées. Il se servait volontiers un coup de blanc qu’il buvait en deux lampées, avant de rincer le verre d’un revers de doigt et de le reposer sur l’égouttoir. Félix se concentrait au niveau du mégot, parce qu’il attendait une indication sur le travail à faire. Il fallait peut-être qu’il saisisse des instructions dans les bredouillis. Appuyé au mur, le père au mégot rejetait la fumée en faisant des ronds. Finalement il écrasait sa cigarette dans le cendrier en verre sur le coin du buffet.

Tout était un peu flou dans la tête de Félix. On l’avait mis là parce qu’on ne savait trop quoi faire de ce corps maladroit d’adolescent. De l’avis de tout le monde il était fait pour le dehors. La conseillère d’orientation avait suggéré l’apprentissage. Félix s’était donc retrouvé chez ces gens. Il allait découvrir un travail au grand air. Le type au mégot était censé lui enseigner un métier. Au début, il lui a surtout montré le café. Ils y passaient en vitesse le matin et y restaient plus longtemps en fin d’après-midi. Il y avait des moments amusants, d’excitation : les gars, les verres, la joie d’être là ensemble. La salle était étouffante. L’alcool qui arrivait allait changer quelque chose, apporter du nouveau. Les hommes au comptoir plaisantaient tout le temps, étaient toujours en train de se faire des accolades et de dire des choses compréhensibles que pour eux. Des borborygmes. Impossible de savoir si c’était vraiment important. Si c’était sur la vie, sur le bourg, sur le travail, si ça concernait l’apprenti. Félix se demandait s’il était réellement là pour apprendre quelque chose. Ces messes basses de comptoir le faisaient douter. Peut-être qu’il était juste mis à l’épreuve. Ça ne paraissait pas sérieux. Les gars se moquaient de lui parce qu’il avait encore l’air d’un gamin. Pourtant il riait, même aux blagues improbables. Comme le vin le sonnait, il faisait semblant. Il trempait à peine ses lèvres dans le verre. Il aimait bien. Son avenir c’était peut-être de goûter du vin blanc dans ce café. Dans la camionnette, le père au mégot le faisait grimper à sa droite et lui répétait qu’il voulait lui apprendre le boulot. En fait il lui demandait d’enlever les fleurs fanées du monument aux morts, de balayer les marches de la mairie, de porter des bidons graisseux qui sentaient l’essence. Après avoir donné ses instructions le père au mégot s’endormait sur un banc. Mais sous la casquette ça pouvait ne pas se voir.

Félix avait quitté ses parents, mais il ignorait pour combien de temps. Rien n’était prévu pour la rentrée. Il avait atterri dans cette maison dont seule une partie était occupée. Derrière une porte au fond du couloir il y avait un grand vide. Ces gens n’en faisaient rien. Peut-être une ancienne grange qui s’ouvrait sur la cour. Ces vieilles maisons ont souvent des traces un peu douteuses, comme des taches d’huile sur les murs qui font entrevoir des vies passées, plutôt inquiétantes. Des signes de bagarre, des choses vaguement sinistres. Dans le plafond, une marque de sang dont la couleur a passé avec le temps, juste au-dessus de la tête de Félix. C’est là que les fantômes vivent, qu’ils luttent la nuit, à coups de lampe à pétrole. Félix dormait contre ce vide, sans savoir ce qu’il y avait dedans. Au petit matin les poutres craquent, la roche grince. Mais vaste, trapue, immense, cette maison-là faisait face. Félix n’avait jamais dormi dans si grand. Il ne savait pas trop où il était. »

Extraits
« Il y avait eu un premier épisode en plein après-midi dans une chambre d’hôtel toute claire malgré les rideaux tirés. Elle donnait sur une rue où on entendait le grondement des camions. Le type s’était lavé, avait plié son pantalon avec soin. Gil était restée debout bras ballants sans trop savoir quoi faire en attendant qu’il ait fini. Ensuite il l’avait déshabillée, avec ordre. Méticuleusement. Il sentait le savon. Il avait ôté doucement le tee-shirt et la jupe. Gil s’était retrouvée en sous-vêtements. Elle n’oublierait pas ce que ça lui avait fait de se retrouver en sous-vêtements dans une chambre d’hôtel en plein après-midi avec un inconnu. La forte impression de nudité qu’elle avait eue. Ensuite il avait dégrafé le soutien-gorge, fait glisser la culotte le long des jambes et dit Maintenant tu peux aller te laver. Il l’avait regardée gentiment pendant qu’elle s’essuyait devant le lavabo. Puis il lui avait ordonné de se laisser faire. C’était comme si elle avait quitté son corps, comme si elle l’abandonnait, qu’elle en cédait l’usage, la propriété. Elle n’avait pas résisté parce qu’elle avait accepté de venir dans la chambre. Elle ne savait pas comment s’y prendre. Personne ne le lui avait appris. Elle n’avait pas fait semblant. Il lui avait embrassé tout doucement les seins, le ventre plusieurs fois. Elle n’avait pas bronché. Il avait été soigneux, propre. Elle se demandait si ça serait toujours comme ça, s’il voudrait recommencer avec elle, si elle-même recommencerait avec d’autres, si elle aurait toujours cette agréable sensation de nudité, si elle se sentirait toujours aussi nouvelle après. »

« Pendant les heures creuses, dans la réserve à marchandises, le gérant prend Gil. C’est mieux quand la supérette est fermée, mais alors ils manquent de temps, lui à cause de sa femme, Gil parce qu’elle doit préparer le repas. À certains moments seules quelques mémés font leurs courses. C’est lent les mémés, c’est un peu sourd. Du fond du magasin après le bruit de la porte, on surprend leurs Chuchotements. Puis elles cherchent à voix haute dans les rayons, demandent s’il y a quelqu’un. En attendant qu’elles choisissent, qu’elles s’agitent, on a bien le temps. Elles ne s’impatientent pas. Il y a aussi des instants où personne ne vient. C’est comme un lieu fantôme, la musique dans les allées, la sensation de froid. »

À propos de l’auteur
Née à Annecy, Marie Gauthier a suivi des études de lettres à Lyon, avant de se diriger vers le théâtre. Elle remporte le Goncourt du premier roman 2019 pour «Court vêtue» et vit à Paris. (Source : Éditions Gallimard)

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Suiza

BELPOIS_Suiza

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Sélectionné pour le « Prix Orange du livre 2019 »

En deux mots:
Sur un coup de tête, une jeune femme décide de quitter la Suisse en direction du sud. Elle arrive en Galice, trouve refuge dans un village où elle est engagée comme serveuse avant que Tomás ne s’en saisisse. Suiza et lui vont alors apprendre à s’apprivoiser, à s’aimer.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

L’été meurtrier

Le premier roman de Bénédicte Belpois, va secouer les consciences. «Suiza» est une belle étrangère qui débarque dans un village de Galice, où elle va provoquer un séisme.

Quel choc! Une fois n’est pas coutume, je vais commencer par l’épilogue de ce terrible roman (dans tous les sens du terme). Sans rien en dévoiler, je vous dirai simplement qu’il vous surprendra et ne pourra vous laisser indifférent. Et si je vous en parle d’emblée, c’est parce qu’il est à l’image de tout le roman, très loin du politiquement correct, se jouant des codes et de la bienséance. S’il n’était signé par une femme, j’imagine même qu’on aurait volontiers taxé l’auteur d’«affreux macho».
Sauf que Bénédicte Belpois a plus d’un tour dans son sac pour torpiller ce jugement à l’emporte-pièce, en particulier une habile construction.
Mais venons-en au récit qui s’ouvre sur une première scène forte en émotions: Tomás vient d’apprendre qu’il est atteint d’un cancer et que ses jours sont comptés. De retour dans son exploitation agricole située dans un village de Galice, il choisit de raconter que les médecins lui ont trouvé une pleurésie et de continuer à travailler dans ses champs.
Quand il rejoint ses amis au bistrot, une surprise l’attend. Álvaro s’est adjoint les services d’une jeune femme qui a quitté la Suisse pour partir vers le sud et qui, après quelques pérégrinations va finir chez lui. Une serveuse dont il fait peu de cas : «Elle parle pas espagnol. Tu peux lui dire qu’elle est conne, elle comprend pas. Tu peux l’insulter, elle bouge pas d’un poil. La femme idéale, j’te dis.»
Celle qu’Álvaro a décidé d’appeler Suiza va subjuguer Tomás. Son innocence, son visage, ses cheveux blonds, son odeur vont le rendre fou. «J’étais comme un dingue. Un prédateur. J’avais envie de la mordre, là où les veines battent, et de ne lâcher son cou que lorsqu’elle aurait fini de se débattre. Me revenait en mémoire une scène similaire de renard étouffant une caille, la froideur scintillante de ses yeux patients et déterminés. Je me suis levé, au ralenti, tout doucement, pour la surprendre, la coincer au plus vite. J’avais au moins trois têtes de plus qu’elle, ça allait être facile.»
Comme Álvaro avant lui, il va prendre la jeune femme et l’installer chez lui.
Donnant la parole à Suiza, Bénédicte Belpois va retracer le parcours de la jeune femme et détailler son état d’esprit. Il n’y est nullement question de rancœur ou de colère mais bien davantage de se construire une nouvelle vie.
À force d’attentions et de persévérance elle va gagner le cœur de Tomás. Lui qui s’est retrouvé très vite marié et qui aura très vite perdu cette épouse décédée d’un cancer bénéficie en quelque sorte d’une seconde chance. Avant de partir à son tour, il veut offrir à Suiza un avenir, lui montre comment gérer la ferme, lui offre des cours d’espagnol, lui fait découvrir la mer, lui offre une garde-robe, encourage ses talents artistiques…
De cette rencontre d’êtres meurtris, Bénédicte Belpois fait une épopée tragique, un opéra en rouge et noir que l’on pourrait fort bien lire sur un air de Carmen:
L’amour est enfant de Bohême,
Il n’a jamais connu de loi;
Si tu ne m’aimes pas, je t’aime,
Si je t’aime, prends garde à toi.

Suiza
Bénédicte Belpois
Éditions Gallimard
Roman
256 p., 20 €
EAN 9782072825729
Paru le 07/02/2019

Où?
Le roman se déroule en Espagne, dans un petit village de Galice. On y évoque aussi le Jura français et suisse.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Elle avait de grands yeux vides de chien un peu con, mais ce qui les sauvait c’est qu’ils étaient bleu azur, les jours d’été. Des lèvres légèrement entrouvertes sous l’effort, humides et d’un rose délicat, comme une nacre. À cause de sa petite taille ou de son excessive blancheur, elle avait l’air fragile. Il y avait en elle quelque chose d’exagérément féminin, de trop doux, de trop pâle, qui me donnait une furieuse envie de l’empoigner, de la secouer, de lui coller des baffes, et finalement, de la posséder. La posséder. De la baiser, quoi. Mais de taper dessus avant.»
La tranquillité d’un village de Galice est perturbée par l’arrivée d’une jeune femme à la sensualité renversante, d’autant plus attirante qu’elle est l’innocence même. Comme tous les hommes qui la croisent, Tomás est immédiatement fou d’elle. Ce qui n’est au départ qu’un simple désir charnel va se transformer peu à peu en véritable amour.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
Blog Les livres de Joëlle
Blog La page déchirée 
Blog La bibliothèque de Delphine-Olympe
Blog Agathe the book

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Ici, les gens vont raconter n’importe quoi sur mon compte, après un fait divers pareil. N’importe quoi. Que j’avais ça dans les gènes, la violence et l’ennui, que j’étais bien le fils de mon père et que ça devait arriver. Ils vont raconter ma vie, même à ceux qui ne demanderont rien, ceux qui seront juste de passage, ceux qui viendront au village pour voir une connaissance, ou visiter la région. Mais personne ne sait vraiment l’histoire, à part Ramón. Agustina aussi, si je réfléchis bien, mais elle, elle ne pouvait pas être tout à fait objective, j’étais comme son fils. C’était surtout Ramón qui aurait eu le droit de l’ouvrir, parce que lui, il vivait presque avec nous.
Il a su le premier que j’étais malade. Un truc vraiment grave, une saloperie. Oui, c’est comme ça que ça a commencé, cette histoire, avec une bonne maladie bien dégueulasse.
Et sournoise, en plus, parce que je n’ai pas su tout de suite. Au début, je ne faisais que cracher et tousser, j’avais de la fièvre, j’ai cru que c’était une simple grippe. Je n’ai même pas arrêté de fumer. Don Confreixo m’a collé sous antibiotiques, mais ça ne passait pas. Je me sentais mal. Il m’avait envoyé aux urgences à Lugo au bout d’une semaine, et là j’ai eu droit au grand shampooing. Scanner des poumons, puis de tout le corps, grand ballet de docteurs qui venaient se disputer au pied de mon lit sur la poursuite du protocole, les examens complémentaires et le diagnostic, pendant que je m’agitais en pensant à la tonne de boulot qu’il me restait : les foins allaient débuter dans quelques jours alors qu’un de mes meilleurs tracteurs m’avait lâché, en plus des contrôles sanitaires qui s’annonçaient périlleux : il traînait encore en Terra Chá quelques cas de fièvre catarrhale qui nous plombaient les exportations. J’ai fini par me tirer contre avis médical, en leur demandant de transmettre à mon médecin, quand ils seraient enfin d’accord sur le diagnostic et la marche à suivre. Mais je sentais bien que ça craignait.
Le lendemain même, Don Confreixo m’a appelé, à la première heure, après la traite.
— Tomás ? Tu es rentré ? Il faut que tu passes ce matin, l’hôpital m’a appelé, j’ai tes résultats.
— Ça va pas être possible, docteur. Aujourd’hui j’ai le contrôle pour les troupeaux. Et il faut que j’aille à Orense pour un tracteur. Je suis déjà en retard.
— Ce n’est pas une question, Tomás, il faut que tu viennes, c’est impératif. S’il te plaît.
Ramón venait d’arriver, je courais vers le tracteur, j’ai dit « oui oui » pour me débarrasser de lui. J’étais juste énervé parce que je savais qu’il allait me bouffer une matinée de boulot.
Quand j’ai été devant lui, il a chaussé ses lunettes de vrai docteur et il a ouvert la bouche puis l’a refermée sans rien dire, après une grande inspiration. Il a fait le crapaud deux ou trois fois, ça m’a gonflé, j’ai dit très rapidement :
— C’est grave ?
— Oui.
— Un cancer ?
— Oui, il a répondu, cet abruti.
Franco. Il déglutissait avec difficulté et me regardait avec des yeux de lémurien aveugle, j’ai vite compris que pour la pommade et le décorum, il allait falloir que je m’adresse ailleurs.
— Il me reste combien de temps ?
Je l’ai dit sans y penser vraiment, parce que dans les films c’est toujours ce que l’on dit après une annonce pareille. Avec un visage angoissé. Le film passe en noir et blanc, les héros crispent les mandibules et susurrent des phrases bibliques dans un souffle que l’on pense être l’avant-dernier.
— Tomás, tu vas un peu vite en besogne ! On n’est pas là pour parler de survie, mais pour parler de guérison.
Ah, quand même, il se fendait d’un encouragement, l’assassin.
Je me regardais les mains, mes grosses paluches de paysan, je trouvais que j’avais les ongles encore assez propres malgré tout et je me demandais si j’allais avoir le temps de m’envoyer un rioja avant de retourner au boulot.
Ont suivi le protocole, les rendez-vous à prendre, ceux à honorer, Don Confreixo s’occupait de tout mais évitait de me regarder dans les yeux. Il tripotait mon dossier et se raclait la gorge à intervalles réguliers, téléphonait à des confrères pour m’obtenir fissa un rendez-vous chez un pneumologue renommé.
J’ai retrouvé Ramón au bar.
— J’ai une pleurésie. Il va sûrement falloir que je retourne à l’hôpital quelques jours, pour des antibiotiques, et des nouvelles radios, peut-être même une intervention. Demande à Alberto s’il peut venir te filer un coup de main, pendant que je serai à Lugo.
La ferme, c’était facile, le vieux savait aussi bien que moi ce qu’il fallait faire. Le plus dur, c’était la valise : je n’avais même pas de pyjama. Je couche à poil. Ou tout habillé, quand je suis trop bourré.
J’ai eu le temps pour le rioja. J’en ai même bu trois, pendant que le vieux me mettait au parfum pour les champs.
Ça a commencé comme ça, vraiment. Le reste, je vais essayer de le raconter simplement. Parce que si je suis un mec un peu primaire, je ne suis pas le psychopathe qu’on raconte. J’ai fait comme j’ai pu, mais ça m’est tombé sur la gueule et je ne vois pas bien comment j’aurais pu agir autrement.
J’étais presque heureux de venir à l’hôpital finalement.
Pour le pyjama, ça n’avait pas été un problème, je ne devais pas être le seul. J’avais pris mon air de gamin de douze ans qui n’a pas de gentille maman pour glisser un pyjama dans sa valise de colo et les aides-soignantes m’avaient filé, compatissantes, une grande chemise de nuit ouverte dans le dos. Mon voisin de chambre voyait mon cul chaque fois que je me levais pour aller pisser, alors que je tentais pourtant de tenir les deux pans volages avec ma main gauche. Mais comme en même temps je poussais la potence de la main droite, et que j’ai toujours été agile comme un dragster, je finissais toujours par montrer mes fesses, pour ne pas buter dans le lit, la porte, la chaise, sur tous les obstacles rassemblés là exprès pour me faire chier et me rappeler que j’étais trop grand, trop gros, trop con.
Aux blouses blanches, j’avais envie de dire: opérez-moi. Enlevez-moi tout ce qu’il est possible d’enlever: les poumons, le foie, la rate et le cœur. Je ne veux plus de cette chair avariée, dans laquelle pousse quelque chose d’abominable, contre ma volonté. Les médecins n’étaient pas tous d’accord, il leur avait fallu deux jours pour décider que oui, on finirait par me découper les côtes pour aller chercher cette merde qui me dévorait le poumon.
Même après l’intervention, je crois que j’étais bien. Je n’avais pas mal, on me shootait à heure régulière, plus la pompe de morphine qui distillait dans mes veines un bonheur comateux. On s’occupait de moi, il n’y avait pas à dire. Les infirmières étaient gentilles mais grosses et moches: pas une pour relever le niveau, même pas de quoi s’inventer une petite branlette. Elles n’avaient pas les porte-jarretelles et les décolletés provocants des revues porno, elles couraient partout et tout le temps et ne venaient que pour me retourner comme une crêpe et me laver le dos avec un truc qui puait, genre eau de Cologne premier prix. Ça les faisait kiffer de me laver le dos, je ne savais pas pourquoi, elles me demandaient toujours après si je me sentais «plus frais». Je trouvais surtout que ça me piquait, mais je ne disais rien, je ne voulais pas casser leur bel enthousiasme. Elles me lavaient le sexe aussi, mais avec les gants en plastique, sans blague, ça ne me faisait aucun effet.
À part ça, deux jours qu’il faisait beau, avec une chaleur d’enfer exceptionnelle, même pour la saison. Pas d’orages, je transpirais comme un bœuf sur mon alèse en plastique et je pensais à mes champs, merde… J’aurais pu faire les foins, normalement. J’espérais que Ramón allait commencer par les champs du coteau, c’était toujours là que c’était le plus mûr. Mais il le savait mieux que moi.
Je lui avais interdit de venir me voir, je préférais qu’il s’occupe de mes champs et je n’avais pas envie qu’il comprenne que j’étais plus malade que je voulais bien le laisser paraître. Il me connaissait par cœur, je savais bien qu’il aurait tout deviné. On n’ouvrait pas un mec en deux pour une pleurésie. »

Extraits
« Álvaro est parti à nouveau d’un rire gras et fort, qui a secoué Ramón de devant sa télé et l’a poussé à s’intéresser lui aussi à la conversation.
— De Suisse, tu dis ?
— Eh oui, mon gars, c’est ça, la mondialisation ! Avant, c’est ceux de chez nous qui partaient pour nourrir leur famille et travaillaient comme des esclaves pour un salaire de misère, mais maintenant, c’est les Suisses qui viennent en Galice pour faire fortune.
— Si les Suisses viennent faire fortune chez toi, Álvaro, ils sont pas arrivés!
Ramón s’est mis à glousser lui aussi comme un dindon en lui claquant sa grosse main d’étrangleur sur l’épaule. Belle brochette de vieux séniles.
La femme, cette Suiza, est revenue à la table avec un plateau et la bière.
— Pour juste une bière, le plateau, c’est pas la peine, s’est appliqué à gueuler Álvaro.
— Pourquoi tu lui parles comme à une mongole? a demandé Ramón.
— Dis donc, pépé, faudrait voir à écouter quand on cause ! Elle parle pas espagnol. Tu peux lui dire qu’elle est conne, elle comprend pas. Tu peux l’insulter, elle bouge pas d’un poil. La femme idéale, j’te dis.

« À nouveau, j’étais comme un dingue. Un prédateur. J’avais envie de la mordre, là où les veines battent, et de ne lâcher son cou que lorsqu’elle aurait fini de se débattre. Me revenait en mémoire une scène similaire de renard étouffant une caille, la froideur scintillante de ses yeux patients et déterminés.
Je me suis levé, au ralenti, tout doucement, pour la surprendre, la coincer au plus vite. J’avais au moins trois têtes de plus qu’elle, ça allait être facile. Je l’ai regardée avec une telle intensité qu’elle a fini par lever les yeux vers moi, enfin, une fois la bière et le verre posés sans encombre. Elle m’a paru instantanément effrayée. Je sentais qu’elle percevait mon désir, ma puissance, et que je lui faisais peur. Son inquiétude la rendait encore plus immobile, mon regard la clouait au plancher.
Tous les deux, nous ne bougions plus d’un pouce, sachant que le premier qui esquisserait un mouvement entraînerait une attaque ou une fuite irréversible. J’étais dans les starting-blocks, prêt à jaillir. »

« Je me suis enfui. Je suis monté dans mon tracteur, j’ai démarré en trombe et roulé jusque chez moi, ballotté par les ornières, bercé par le bruit du moteur. J’ai marmonné des mots sans suite, légèrement penché en avant, accroché au volant. Je n’étais pas moi-même.
C’est le chien aboyant de joie qui m’a tiré de mon monologue. J’étais arrivé dans la cour de la ferme depuis un moment, le moteur était éteint. Je lui ai filé une caresse furtive puisqu’il fêtait mon retour et j’ai grimpé quatre à quatre les marches en pierre puis en bois qui montent au grenier, sans voir le reste de la maison. Entre les toiles d’araignées, il y avait une petite fenêtre qui donnait sur la campagne environnante, c’était mon mirador. Tout petit déjà, je me réfugiais là, quand mon père m’avait grondé pour quelque bêtise d’enfant. J’avais placé un vieil escabeau sous le petit carré de ciel et maintenant je restais là à fumer, la tête dans la lucarne. Depuis cet observatoire, ma vue s’étendait sur toute ma campagne galicienne. Les champs à perte de vue, comme une houle verte et molle qui rappelait la mer si proche et pourtant invisible. Les eucalyptus, les gommiers bleus. La couleur bleu tendre des jeunes feuilles, le vert foncé qui vient plus tard. Quand le vent du matin se levait et faisait soupirer la forêt, c’était comme s’il y en avait deux en une. Bleue ou verte. Verte ou bleue. Selon sa force, c’était toujours différent. Si la brise agitait mollement les feuilles, c’était comme un grand banc d’anchois affolés, qui fuyaient devant les filets des pêcheurs, quand leurs ventres étincelants capturaient un rayon de soleil. Si la brise devenait vent, la forêt entière mugissait, et couraient alors dans les grandes branches et sur les cimes de fortes vagues bicolores, pleines d’écume, qui s’écrasaient contre le ciel. »

À propos de l’auteur
Bénédicte Belpois vit à Besançon où elle exerce la profession de sage-femme. Elle a passé son enfance en Algérie. C’est lors d’un long séjour en Espagne qu’elle a commencé à écrire «Suiza», son premier roman. (Source: Babelio)

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La vraie vie

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En deux mots:
La narratrice grandit au sein d’une famille dirigée par un père violent. Avec son petit frère Gilles, ils essaient de l’éviter autant que faire se peut. Mais un accident violent traumatise Gilles et va pousser sa sœur à tenter de trouver une solution pour lui redonner le goût de vivre.

Ma note:
★★★★★ (coup de cœur, livre indispensable)

Ma chronique:

La nuit du chasseur

Adeline Dieudonné marquera cette rentrée littéraire 2018. Car outre le succès public et les nombreux prix venus couronner La vraie vie, elle prend d’emblée place parmi les plumes qui comptent dans la littérature francophone contemporaine.

L’inventaire est impressionnant. Il n’y a quasiment pas un média – télévision, radio et presse écrite – qui ne se soit penché sur le premier roman d’Adeline Dieudonné pour en souligner les qualités. J’en viens du reste à me demander s’il est bien utile pour le modeste blogueur que je suis de poursuivre la série d’éloges, car j’ai moi aussi succombé aux charmes de «La vraie vie» et à cette histoire digne du Stephen King de «Misery».
Du coup, ma chronique sera un collage qui rendra par la même occasion hommage aux plumes qui ont analysé ce formidable suspense. Comme l’écrit Jérôme Garcin dans L’Obs, le livre s’ouvre «par le spectacle mortifère d’une faune empaillée dont le totem est une défense d’éléphant: félins, cerfs, daguets, sangliers, gnous, oryx, impalas, hyènes, tous tués par le père, un viandard éthylique en tenue militaire, qui les expose comme autant de trophées dans une pièce muséale de son pavillon d’une sinistre banlieue belge.» Un père violent et prédateur, «un homme immense, avec des épaules larges, une carrure d’équarrisseur. Des mains de géant. Des mains qui auraient pu décapiter un poussin comme on décapsule une bouteille de Coca.»
En face de lui, une ombre comme le dit Laurence Houot sur Culturebox: «Une femme maigre, avec des long cheveux mous (…) La famille redoute ses accès de colère froide, qui finissent toujours par s’abattre sur la mère.»
Reste la narratrice, 11 ans, et son petit frère Gilles. Ils tentent de s’en sortir, se livrant à leurs jeux dans la casse auto, en rendant visite à une voisine conteuse, en attendant le marchand de glace. Jusqu’au jour où ce dernier est victime d’un grave accident, la bombe de crème chantilly lui explosant au visage.
C’est Frédérique Roussel qui nous livre la suite dans Libération: «Des images cauchemardesques ont envahi les jeunes têtes. Le frère de 8 ans a une réaction de repli autistique et se délecte désormais de torture animale. Elle, elle est déterminée à le sauver du monstre qui l’a investi, jusqu’à imaginer construire une machine à voyager dans le temps pour revenir juste avant la scène du glacier.»
La narratrice se souvient de «Retour vers le futur», mais pour reproduire ce bond dans le passé, elle a besoin d’en savoir plus. Les cours du professeur Pavlović vont l’aider à progresser et à devenir une championne de la physique quantique.
Mais Gilles s’est rapproché de son père pendant ce temps, s’est inscrit au club de tir et a pris ses distances avec sa sœur qui, comme sa mère va devenir une proie lors d’une partie de chasse mémorable.
Pascal Blondiau dans «Le carnet et les instants», résume parfaitement combien «cette histoire de révolte, de résilience, de rage à vivre la vraie vie» nous est servie «dans un registre narratif pur, extrêmement visuel et sensible, d’une clarté et d’une efficacité absolue, soutenue par des métaphores cinglantes». Et laissons la conclusion à Alexandre Fillon dans Sud-Ouest Dimanche : Une chose est certaine, Adeline Dieudonné arrive parfaitement à prendre son lecteur en otage et à le surprendre du début à la fin. Il y a quelque chose de Joyce Carol Oates chez elle. L’avenir lui appartient.»

La vraie vie
Adeline Dieudonné
Éditions L’Iconoclaste
Roman
270 p., 17 €
EAN : 9782378800239
Paru le 29 août 2018

Où?
Le roman se déroule dans un endroit qui n’est pas précisé.

Quand?
L’action se situe à notre époque.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un roman initiatique drôle et acide. Le manuel de survie d’une guerrière en milieu hostile. La fureur de vivre.
Chez eux, il y a quatre chambres. Celle du frère, la sienne, celle des parents. Et celle des cadavres. Le père est chasseur de gros gibier. Un prédateur en puissance. La mère est transparente, amibe craintive, soumise à ses humeurs.
Avec son frère, Gilles, elle tente de déjouer ce quotidien saumâtre. Ils jouent dans les carcasses des voitures de la casse en attendant la petite musique qui annoncera l’arrivée du marchand de glaces. Mais un jour, un violent accident vient faire bégayer le présent. Et rien ne sera plus jamais comme avant.
LA POÉTIQUE DU CAUCHEMAR
La Vraie Vie est un roman initiatique détonant où le réel vacille. De la plume drôle, acide et sans concession d’Adeline Dieudonné jaillissent des fulgurances. Elle campe des personnages sauvages, entiers. Un univers à la fois sombre et sensuel dont on ne sort pas indemne.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Libération (Frédérique Roussel)
BibliObs (Jérôme Garcin)
La Croix (Jeanne Ferney)
Télérama (Christiane Ferniot)
Culturebox (Laurence Houot)
Actualitté (Béatrice Courau)
Le carnet et les instants (Pascal Blondiau)
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
Blog Les lectures du mouton (Virginie Vertigo)
Blog Enfin livre! (Nicole Volle)


Adeline Dieudonné présente La vraie vie à La Grande Librairie © Production France Télévisions

Les premières pages du livre
« À la maison, il y avait quatre chambres. La mienne, celle de mon petit frère Gilles, celle de mes parents et celle des cadavres.
Des daguets, des sangliers, des cerfs. Et puis des têtes d’antilopes, de toutes les sortes et de toutes les tailles, springboks, impalas, gnous, oryx, kobus… Quelques zèbres amputés du corps. Sur une estrade, un lion entier, les crocs serrés autour du cou d’une petite gazelle.
Et dans un coin, il y avait la hyène.
Tout empaillée qu’elle était, elle vivait, j’en étais certaine, et elle se délectait de l’effroi qu’elle provoquait dans chaque regard qui rencontrait le sien. Aux murs, dans des cadres, mon père posait, fier, son fusil à la main, sur des animaux morts. Il avait toujours la même pose, un pied sur la bête, un poing sur la hanche et l’autre main qui brandissait l’arme en signe de victoire, ce qui le faisait davantage ressembler à un milicien rebelle shooté à l’adrénaline du génocide qu’à un père de famille.
La pièce maîtresse de sa collection, sa plus grande fierté, c’était une défense d’éléphant. Un soir, je l’avais entendu raconter à ma mère que ce qui avait été le plus difficile, ça n’avait pas été de tuer l’éléphant. Non. Tuer la bête était aussi simple que d’abattre une vache dans un couloir de métro. La vraie difficulté avait consisté à entrer en contact avec les braconniers et à échapper à la surveillance des gardes-chasse. Et puis prélever les défenses sur la carcasse encore chaude. C’était une sacrée boucherie. Tout ça lui avait coûté une petite fortune. Je crois que c’est pour ça qu’il était si fier de son trophée. C’était tellement cher de tuer un éléphant qu’il avait dû partager les frais avec un autre type. Ils étaient repartis chacun avec une défense.
Moi, j’aimais bien caresser l’ivoire. C’était doux et grand. Mais je devais le faire en cachette de mon père. Il nous interdisait d’entrer dans la chambre des cadavres.
C’était un homme immense, avec des épaules larges, une carrure d’équarrisseur. Des mains de géant. Des mains qui auraient pu décapiter un poussin comme on décapsule une bouteille de Coca. En dehors de la chasse, mon père avait deux passions dans la vie : la télé et le whisky. Et quand il n’était pas en train de chercher des animaux à tuer aux quatre coins de la planète, il branchait la télé sur des enceintes qui avaient coûté le prix d’une petite voiture, une bouteille de Glenfiddich à la main. Il faisait celui qui parlait à ma mère, mais, en réalité, on aurait pu la remplacer par un ficus, il n’aurait pas vu la différence.
Ma mère, elle avait peur de mon père.
Et je crois que, si on exclut son obsession pour le jardinage et pour les chèvres miniatures, c’est à peu près tout ce que je peux dire à son sujet. C’était une femme maigre, avec de longs cheveux mous. Je ne sais pas si elle existait avant de le rencontrer. J’imagine que oui. Elle devait ressembler à une forme de vie primitive, unicellulaire, vaguement translucide. Une amibe. Un ectoplasme, un endoplasme, un noyau et une vacuole digestive. Et avec les années au contact de mon père, ce pas-grand-chose s’était peu à peu rempli de crainte. »

Extraits
« Il y a vachement, vachement longtemps, pas très loin d’ici, sur une montagne disparue, vivait un couple de dragons gigantesques. Ces deux-là s’aimaient si fort que la nuit ils chantaient des chants étranges et très jolis, comme seuls les dragons peuvent le faire. Mais ça faisait peur aux hommes de la plaine. Et ils n’arrivaient plus à dormir. Une nuit, alors que les deux amoureux s’étaient assoupis, rassasiés de leurs chants, ils étaient venus, ces crétins d’hommes, avec des torches et des fourches, sur la pointe des pieds, et ils avaient tué la femelle. Le mâle, fou de chagrin, avait carbonisé la plaine peuplée d’hommes, de femmes et d’enfants. Tout le monde était mort. Puis, il avait donné de grands coups de griffe dans la terre. Et ça avait creusé des vallées. Depuis, la végétation a repoussé, des hommes sont revenus, mais les traces de griffes sont restées. »
Les bois et les champs alentour étaient parsemés de cicatrices, plus ou moins profondes.
Cette histoire faisait peur à Gilles.
Le soir, il venait parfois se blottir dans mon lit parce qu’il croyait entendre le chant du dragon. Je lui expliquais que c’était juste une histoire, que les dragons n’existaient pas. Que Monica racontait ça parce qu’elle aimait bien les légendes, mais que tout n’était pas vrai. Au fond de moi-même, il y avait quand même un léger doute qui se baladait. Et j’appréhendais toujours de voir mon père rentrer d’une de ses chasses avec un trophée de dragon femelle. Mais, pour rassurer Gilles, je faisais la grande et je chuchotais : « Les histoires, elles servent à mettre dedans tout ce qui nous fait peur, comme ça on est sûr que ça n’arrive pas dans la vraie vie. » p. 16-17

« Le vieux s’est penché pour faire un joli tourbillon de crème sur ma glace. Ses yeux bleus grand ouverts, bien concentrés sur la spirale nuageuse, le siphon contre sa joue, le geste gracieux, précis. Sa main si proche de son visage. Au moment où il est arrivé au sommet de la petite montagne de crème, au moment où le doigt s’apprêtait à relâcher sa pression, au moment où le vieux se préparait à se redresser, le siphon a explosé. Boum.
Je me souviens du bruit. C’est le bruit qui m’a terrifiée en tout premier. Il a percuté chaque mur du Démo. Mon cœur a manqué deux battements. Ça a dû s’entendre jusqu’au fond du bois des Petits Pendus, jusqu’à la maison de Monica.
Puis j’ai vu le visage du vieux monsieur gentil. Le siphon était rentré dedans, comme une voiture dans la façade d’une maison. Il en manquait la moitié. Son crâne chauve est resté intact. Son visage, c’était un mélange de viande et d’os. Avec juste un œil dans son orbite. Je l’ai bien vu. J’ai eu le temps. Il a eu l’air surpris, l’œil. Le vieux est resté debout deux secondes, comme si son corps avait eu besoin de ce temps pour réaliser qu’il était maintenant surmonté d’un visage en viande. Puis il s’est effondré.
Ça ressemblait à une blague. J’ai même pu entendre un rire. Ça n’était pas un rire réel, ça ne venait pas de moi non plus. Je crois que c’était la mort. Ou le destin. Ou quelque chose comme ça, un truc bien plus grand que moi. Une force surnaturelle, qui décide de tout et qui se sentait d’humeur taquine ce jour-là. Elle avait décidé de rire un peu avec le visage du vieux.
Après, je ne me souviens plus très bien. J’ai crié. Des gens sont arrivés. Ils ont crié. Mon père est arrivé. Gilles ne bougeait plus. Ses grands yeux écarquillés, sa petite bouche ouverte, sa main crispée sur son cornet de glace vanille-fraise. Un homme a vomi du melon avec du jambon de Parme. L’ambulance est arrivée, puis le corbillard. » p. 34-35-36

« Je me suis souvenue d’un film que j’avais vu un jour, dans lequel un scientifique un peu fou inventait une machine à remonter le temps. Il utilisait une voiture toute bricolée avec plein de fils partout, il fallait rouler très vite, mais il y parvenait. Alors j’ai décidé que moi aussi j’allais inventer une machine et que je voyagerais dans le temps et que je remettrais de l’ordre dans tout ça.
À partir de ce moment-là, ma vie ne m’est plus apparue que comme une branche ratée de la réalité, un brouillon destiné à être réécrit, et tout m’a semblé plus supportable. » p. 50

« Quand toute sa rage a eu fini de se déverser sur le type, il a regardé son poing plein de sang, l’air perplexe, se demandant si c’était le sien. Le type était incrusté dans son divan, comme un lapin dans l’asphalte d’une route de campagne. Du sang coulait de sa bouche pour aller se mélanger aux autres taches sur son tee-shirt. Dans les yeux de Gilles, j’ai vu la vermine exulter devant ce spectacle. Elle s’est remise à copuler, coloniser, dévaster le peu de terres encore fertiles et vivantes dans la tête de mon petit frère. » p. 84

« Il a dit « bon les enfants vous avez votre matériel? »
On a tous répondu « Oui ! »
« Ce soir, vous allez participer à votre première traque. La traque c’est… »
On aurait dit qu’il évoquait le souvenir d’une histoire d’amour.
C’est le moment où le lien se tisse entre vous et la bête. Un lien unique. Vous verrez que c’est la bête qui décide. À un moment, elle s’offre à vous parce que vous avez été le plus fort. Elle capitule. Et c’est là que vous tirez. Ça demande de la patience. Il faut harceler votre proie jusqu’à ce qu’elle décide qu’elle préfère la mort. Vous allez comprendre que ce qui vous guide vers cotre proie, ce ne sont pas vos yeux ni vos oreilles. C’est votre instinct de chasseur. Votre âme entre en communion avec celle de la bête et vous n’avez plus qu’à laisser vos pas vous mener à elle, calmement, sans vous presser. Si vous êtes de vrais tueurs, ça devrait être facile.
Cette nuit, il n’y aura pas de mise à mort. Juste la traque. Et la proie sera … » p.179

À propos de l’auteur
Adeline Dieudonné est née en 1982. Elle habite Bruxelles. Dramaturge et nouvelliste, elle a remporté grâce à sa première nouvelle, Amarula, le Grand Prix du concours de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Elle a publié une nouvelle, Seule dans le noir aux éditions Lamiroy, et une pièce de théâtre, Bonobo Moussaka, en 2017. La Vraie Vie est son premier roman. (Source : Éditions de l’Iconoclaste)

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Simple

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En deux mots:
Antoine Orsini découvre dans le maquis le cadavre d’une jeune fille assassinée. Comme il est le baoul, l’idiot du village, il attire d’emblée les soupçons et se voit condamner. Près de trente ans plus tard, il raconte ce qui s’est vraiment passé.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

L’idiot du village

Julie Estève est de retour avec un roman formidablement cruel et un suspense admirablement construit, le tout servi par une langue d’une inventivité rare, celle du baoul, le narrateur considéré par tous comme l’idiot du village.

À propos de Moro-Sphinx, son premier roman, je disais que Julie Estève « fait montre d’un beau savoir-écrire et parvient à ménager le suspense, à nous livrer chapitre après chapitre les bribes d’une vie qui se dissout dans une sorte d’ordinaire peu ordinaire. » Un jugement que je peux réitérer avec ce second roman, même s’il est situé à mille lieues du premier.
La jeune femme à la sexualité débridée a laissé la place à un homme qui vit dans un petit village en Corse sur les hauteurs d’Ajaccio. Nous allons le suivre à plusieurs époques de son existence, chroniqueur des faits divers – et des bribes de sa vie – qui vont secouer cette communauté.
Disons d’emblée combien ce personnage est bien campé et combien Julie Estève a réussi le pari de créer une langue propre au baoul qui donne à ce second roman un parfum très original. Le baoul, c’est le nom que l’on donne en Corse au simplet, à l’idiot du village. Antoine est donc un être à part, mais contrairement à ceux que croit la majorité des habitants, son dérangement n’affecte nullement sa mémoire.
Quand l’histoire commence, il vient de dénicher une chaise en plastique qui va devenir sa confidente. Tout au long du roman, il va s’adresser à elle pour lui raconter ses souvenirs ou pour préciser un point.
Il se souvient de sa scolarité, de la cruauté dont il a été victime, mais aussi de la gentillesse de sa maîtresse, Madame Madeleine, qui repose aujourd’hui au cimetière et à laquelle il rend régulièrement visite: «Je la couvre d’immortelles parce qu’elle mérite un champ de fleurs au-dessus d’elle. Même si ça sert à rien vu qu’elle est morte, c’est bien mieux avec, que rien.»
Mais un autre corps en décomposition va faire grimper l’intensité dramatique et le suspense, celui de Florence Biancarelli, retrouvée morte à seize ans en 1987. «Florence, elle ressemblait au soleil au zénith. La regarder, ça faisait suinter les yeux. Quand je l’ai trouvée dans la forêt de pins, elle était plus une star pour un sou! Magic, il était planté par terre à côté, on sait pas ce qu’elle a pu lui raconter, il a pas dit un mot ! En tout cas, la petite, moi j’ai failli pas la reconnaître, comme de la cire elle était sa peau. Avec les globes enfoncés! j’dis à ma chaise. C’est en 1987 que j’l’ai découverte! Un jeudi. Ça fait vingt-neuf ans, ça fait du chemin. Florence, c’est la pire chose qui me soit arrivée dans la vie. Les autres y disent que c’est ma faute si elle est morte, y disent que j’suis une saloperie et qu’y faudrait m’arracher les couilles! » Avec la chaise en plastique du bar, le lecteur va petit à petit découvrir la vérité, entendre parler d’autres morts et découvrir les secrets que le village préfèrerait voir rester enfouis. Après tout, c’est si facile de condamner le baoul. Si même si la police le voit comme un coupable idéal, il n’a pourtant pas tué Florence. Bien au contraire, il était chargé de la surveiller pour le compte de son ami Yvan, l’employé de la poste, qui rêvait de l’épouser et pouvait disposait en échange de la cabine téléphonique à partir de laquelle il pouvait appeler le monde entier.
Aujourd’hui, après avoir purgé une longue peine de prison, il est de retour mais il est seul. Il n’y a guère que son ami Magic pour l’accompagner.
Julie Estève réussit tout à la fois une chronique sociale, une ode à la différence et un manuel sur la cruauté. Et nous voilà à nouveau du côté de Moro-Sphinx !

Simple
Julie Estève
Stock
Roman
208 p., 17,50 €
ISBN: 9782234083240
Paru le 22 août 2018

Où?
Le roman se déroule en Corse, dans un village dans le maquis, du côté d’Ajaccio.

Quand?
L’action se situe des années 80 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
On ne l’appelle jamais Antoine Orsini dans ce village perché au cœur des montagnes corses mais le baoul, l’idiot du coin. À la marge, bizarre, farceur, sorcier, bouc émissaire, Antoine parle à sa chaise, lui raconte son histoire, celles des autres, et son lien ambigu avec Florence Biancarelli, une gamine de seize ans retrouvée morte au milieu des pins et des années 80.
Qui est coupable?
On plonge à pic dans la poésie, le monde et la langue singulière d’un homme simple, jusqu’à la cruelle vérité.

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Julie Estève présente Simple © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« Les autres, ils verraient rien qu’un déchet! Ils ont pas l’imagination nécessaire mais moi, la chaise en plastique du bar, fêlée au milieu, paumée dehors à côté des poubelles, si je regarde bien la fissure au centre, c’est la faille de San Andreas que je vois ! Je trouve qu’elle ressemble à l’idée que je m’en fais. Les autres, ça leur viendrait pas à l’esprit que la faille peut s’ouvrir et le monde s’écrouler comme un château de cartes, pulvérisés les immeubles, engloutis les routes, les ponts, les gens, dans un trou géant, et ça tremblerait de partout, et c’en serait fini de la Californie et de Google, peut-être aussi de l’humanité va savoir, tous crevés, tous brûlés, aspirés, broyés, et la mer, la mer se déchaînerait et fabriquerait une vague plus grande que les gratte-ciel, et toutes les vitres des gratte-ciel exploseraient dans une pluie de verre : y aurait un boucan ! alors un type costaud, avec des biceps comme des cuisses, voudrait sauver sa femme et puis sa gosse grâce à son courage et à ses muscles, ce type, c’est Dwayne Johnson, il a pas l’air subtil, il a une tête carrée on dirait un cube et son corps un mur en briques, ce type, Dwayne Johnson, il pilote des hélicoptères, des avions, des bateaux, des poids lourds, il sait tout faire comme qui rigole et moi j’l’ai vu la semaine dernière à Ajaccio, sur l’écran large de l’Ellipse, j’avais pas l’argent pour le cinéma mais j’ai fait mon numéro à la guichetière et elle m’a laissé entrer ! faudrait que je lui offre un p’tit quelque chose pour remercier, des fleurs qui poussent dans le maquis, y a qu’à se baisser, un gros bouquet, à coup sûr ça lui ferait plaisir, les filles ça aime les fleurs et je serais gentleman ! en plus, elle est jolie avec ses yeux noirs et ses grands seins. Quand j’y repense, c’était du beau spectacle le film San Andreas, le tremblement de terre, les seins de la guichetière, y a pas à dire, les Américains ils savent inventer les catastrophes naturelles avec les effets spéciaux.
La chaise, elle est perdue comme moi au soleil, et le soleil craque sur ma tête mais je m’en cogne d’être rouge, d’être fou de chaleur, j’en profite parce qu’il chasse les autres dans les lits et les fauteuils à bascule, ils dorment dans leur coin et moi j’ai la paix ! Là, on entend rien que les mouches et les frelons qui passent et qui dérangent le silence, on leur dit rien à eux, ils sont peinards les insectes.
Me suis foutu sur la chaise et j’ai le cul coincé dans le trou comme un con, y a mon short qui dépasse, ça me pince la peau des fesses, j’arrive pas à m’en sortir et à m’arrêter de rire, ça me fait des hoquets et des larmes au bout des yeux, chut, chut, je mets le doigt sur ma bouche pour contrôler mais ça marche pas c’est pire, chut, je dois pas foutre le bordel avec ma rigolade, ça va les réveiller les autres, et alors ils vont gueuler ferme-la le mongol ! voilà ce qu’ils vont dire à coup sûr, oh! je sais bien comment ils m’appellent, y a tellement de mots sales dans la langue en français pour causer de moi! Un jour, j’ai dressé une liste dans mon cahier et j’en suis pas revenu de tous les mots possibles, je les ai criés comme un taré, les uns après les autres, et les mots y z’étaient devenus les balles d’un fusil, ça m’a brûlé la peau, j’ai gardé ma liste!
J’installe ma chaise devant l’école en face qu’est fermée depuis un bail, y a plus de cris dans la cour. L’école, c’est madame Madeleine. Quand je pense à elle j’ai froid. J’essaye de pas trop me souvenir mais j’ai une mémoire pas normale et je me rappelle tout ici. J’ai treize ans et des poux dans la tête. Je me gratte en permanence, et les démangeaisons ça crée des croûtes en plus des bêtes qui ont choisi mes cheveux comme maison. Personne veut se mettre à côté dans la classe, suis assis au fond avec Philips mon plus grand copain que j’appelle Magic. J’lui ai trouvé son vrai nom dès que je l’ai rencontré! Il est petit et il a des boutons. Ma place, c’est près de la fenêtre, je vois les arbres à l’extérieur et le vent.
Les autres y se pincent le nez et y disent que je pue, y disent que je suis le pouilleux et que je serai clochard plus tard à cause de l’odeur, et de la crasse sur mes pieds, et sur mes mains, et sous mes ongles. J’leur réponds qu’ils seront morts un jour et qu’ils schlingueront à perpétuité au cimetière pas loin, alors ils chialent parce qu’ils ont peur de sous la terre, des asticots, des vers. Y me poussent.
– T’es un putois ! ils crient.
Un putois, j’trouve que c’est joli. Avec Magic aussi on cherche des animaux à distribuer, et Noëlle, elle a des taches de rousseur plein la gueule pis les yeux bas: c’est la murène Noëlle!
– Noëlle la murène, Noëlle la murène! je braille.
Tout le monde rit sauf elle parce qu’elle aime pas les poissons. Le lendemain, Noëlle, elle vide la bouteille de parfum à sa mère sur ma tête, je sens la fille la vache ! Elle colle des chewing-gums dans mes tifs j’arrive pas à les retirer, ça fait des fils blancs comme une toile d’araignée. Je vois ma tête aux toilettes, j’peux pas me dominer tellement je me bidonne, et les autres aussi y se bidonnent, à se plier.
Un jour j’ai becqueté des mouches elles étaient crevées. Les copains, ils les avaient planquées dans un fiadone, elles ressemblaient à du chocolat moi j’ai pas fait la différence. Sous le pin à la récréation, je renifle la résine qui sort du tronc pour respirer pareil que les arbres. Je casse les pommes avec un caillou et je mange les pignons cachés dedans. C’est mon plat préféré les pignons mais sur les mains à la fin c’est du goudron. Ça met longtemps à s’en aller ça, et les copains y jouent à chat, et d’un coup ils courent vers l’arbre!
– Tous sur le putois! elle hurle Noëlle.
J’suis pas préparé à la bagarre et me souviens que des petites semelles qui dansent au-dessus, et des crachats, et puis la cloche elle sonne. Y a un âne qui passe au ralenti, il a une tête à faire pleurer. Les ânes, ils ont toujours une tête à s’attendrir. Y me regarde. J’veux lui donner une caresse mais j’ai perdu ma force pour m’lever. J’ai envie de pisser alors je pisse où je suis dans mon pantalon. J’m’endors en boule sur le gravier en moins de rien. J’suis par terre à roupiller, et madame Madeleine, elle m’réveille avec ses mains douces comme les galets de la rivière. Elle a les yeux pleins de flotte en m’voyant mais elle me fait des sourires. Elle m’apporte dans sa maison qui est rangée. Rangée et sans poussière. Elle m’déshabille en entier, oh j’ai la pine à poil! Elle me fiche dans la baignoire et me nettoie avec une éponge et du savon à la lavande. Elle inspecte mes jambes, mes bras, mon dos, mon ventre, et toutes les taches bleues et jaunes et marron que j’ai. Elle attrape une serviette avec des bouclettes molles et elle me frictionne pour que je sois au sec. L’eau du bain, ça fait du blanc dans l’air qui efface le miroir et je dessine dans la buée un arbre. En dessous, avec mon doigt, j’écris Madlène. Elle pose un bisou sur mon front et elle me peigne avec sa brosse, et comme les chewing-gums y partent toujours pas, elle coupe aux ciseaux des touffes énormes! Y en a partout par terre d’mes cheveux, on croirait la nepita dans les rochers des montagnes.
– Voilà mon garçon, tu es propre comme un sou neuf! elle dit.
Elle me dit mon garçon, madame Madeleine. Et elle part, et elle revient avec un vieux pantalon qui est à son vieux fils. Elle me le fait enfiler et j’peux garder le fute en cadeau! Après ça à l’école, les copains, tous y m’appellent Antoine. Fini le putois, fini le pouilleux, fini le bouffeur de mouches. Au goûter, madame Madeleine, elle me raconte des histoires de dieux et de déesses en Grèce, elle m’apprend à bien compter, et à bien lire dans mon dictionnaire, et qu’il faut être bon en soin, mais j’y arrive pas toujours à être appliqué dans mes cahiers. Elle m’dit des choses que les autres y connaissent pas. Un jour dans son lit, d’un coup sec son cœur il lâche, et je sais plus avec qui lire et être bien coiffé. Alors je chiale. Vingt-quatre heures sur vingt-quatre. J’chiale partout. Dans le maquis sur la route de Nocerella dans l’épicerie de la mère Biancarelli au lac devant la mairie dans la cour de récré à la chapelle au rond-point du Finosello sur le sable dans les toilettes dans les arbres, et j’en oublie sûrement des endroits où j’ai chialé!
Madame Madeleine, je la visite au cimetière dès que je peux, et je la couvre d’immortelles parce qu’elle mérite un champ de fleurs au-dessus d’elle. Même si ça sert à rien vu qu’elle est morte, c’est bien mieux avec, que rien. »

Extraits
« Florence, elle ressemblait au soleil au zénith. La regarder, ça faisait suinter les yeux.
Quand je l’ai trouvée dans la forêt de pins, elle était plus une star pour un sou! Magic, il était planté par terre à côté, on sait pas ce qu’elle a pu lui raconter, il a pas dit un mot ! En tout cas, la petite, moi j’ai failli pas la reconnaître, comme de la cire elle était sa peau.
Avec les globes enfoncés! j’dis à ma chaise.
C’est en 1987 que j’l’ai découverte! Un jeudi. Ça fait vingt-neuf ans, ça fait du chemin. Florence, c’est la pire chose qui me soit arrivée dans la vie. Les autres y disent que c’est ma faute si elle est morte, y disent que j’suis une saloperie et qu’y faudrait m’arracher les couilles! »

« Quand je l’ai dénichée Florence, elle était allongée au milieu des pins, Magic à ses pieds il était tout crotté! La gamine, elle avait les yeux ouverts sur rien. Elle ne bougeait plus un orteil. J’avais beau l’appeler, elle ne répondait pas. Je l’ai chatouillée sous les pieds, rien, elle rigolait pas du tout! Du coup, je l’ai secouée. Elle était molle et y avait du sang en quantité! Me suis approchée de sa bouche, lui ai enfoncé à l’intérieur un doigt voir si elle mordait, non, elle mordait pas ! J’ai gueulé à deux pas de ses oreilles et ça l’a pas dérangée. Puis me suis foutu à transpirer pareil que la mer, salé. Florence, elle sentait les abattoirs alors qu’avant, son parfum il était à la lavande, j’aimais bien la renifler. Après je me souviens plus, suis tombé à la renverse. Quand j’ai revu le monde, j’avais chié dans mon pantalon, y en avait partout de la merde! » (p. 23 et 24)

« Me suis foutu à trembler pareil qu’un vieux moteur. C’était la première fois qu’on me condamnait à mort ! J’avais pas envie de crever déjà et me retrouver dans le trou au cimetière avec ma mère ! À l’heure qu’il est, elle doit être toute pourrie bouffée par les vers. Elle doit être verte maman, ou marron, ou bleue. Peut-être elle a même plus de peau sur ses os et c’est qu’un squelette ! J’ai pas fait exprès de la tuer maman, c’était improvisé! Quand je pense à elle, j’ai du vomi qui me monte d’en bas. »

« Et papa est mort un dimanche y a dix ans. Son foie il était imbibé de vin pareil que l’eau dans l‘éponge. C’était la cirrhose! II avait plus besoin de manger et il dormait souvent. Sur son corps, partout y avait des bleus alors que personne le tabassait, lui. Il dégueulait dans les toilettes, puis après il faisait ça dans le seau près du lit. Il avait plus sa force à Ia fin, même pour les insultes. Et une nuit, voilà, il a crevé, c’est grâce à la fièvre. Il est mort au même endroit que maman dans les draps, une place qui est confortable. Maintenant. ils sont réunis au cimetière debout dans un trou.
La mort c’est un trou! On tombe dedans mais ça dure combien de temps la chute, et au bout du trou y a quoi… »

À propos de l’auteur
Julie Estève est née en 1979 à Paris. Après Moro-sphinx, son premier roman (2016) très remarqué par la presse, elle signe son second roman Simple. (Source : Editions Stock)

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