Nage libre

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En deux mots:
Issa vient de rater son bac et dans sa Zone, les perspectives d’avenir sont proches du néant. Quand il accepte de suivre son ami Élie à la piscine, il ne sait pas encore combien cette décision va être capitale.

Ma note:
★★★ (bien aimé)
Ma chronique:

Dans le grand bain

Quand on a raté son bac, qu’on vit dans un quartier difficile avec une mère célibataire, l’avenir n’est pas rose. Issa réussira-t-il à s’en sortir?

À 25 ans, Boris Bergmann nous offre déjà son quatrième roman. On se souviendra notamment de Viens là que je te tue ma belle, paru en 2007, alors couronné par un prix créé pour l’occasion, le Prix de Flore du Lycéen et de Déserteur paru en 2016. Cette fois le jeune homme s’est mis dans la peau d’un jeune métis prénommé Issa, un héritage du Mali d’où vient Fatumata, sa mère. De son père on ne saura rien d’autre qu’il a fui avant même sa naissance. À la périphérie de Paris, pas la banlieue chaude mais plutôt un «bourrelet tiède», l’horizon se résume aux barres d’immeuble et au désœuvrement. Quand, comme Issa, on ne veut pas sombrer dans la délinquance, il n’y a guère que les petits boulots pour essayer de seconder une mère qui connaît mieux que personne la chanson métro, boulot, dodo. Car Issa vient de rater son bac, sans espoir de rattrappage.
Fort heureusement, il n’est pas seul dans sa galère. Élie, son voisin, lui propose de quitter la Cité du Parc, bât. B, esc. 2, 3e ét., appt. 24C pour une nouvelle expérience: la piscine municipale.
Ce qui semble à priori un loisir comme un autre a tout d’un rite de passage pour Issa. Dans tous les sens du terme, il doit se découvrir, oublier sa pudeur et les interdits que les intégristes entendent lui faire respecter. C’est peu dire qu’il rentre avec appréhension dans l’eau. Mais il va surmonter le traumatisme et apprendre à regarder son corps et celui des autres, notamment celui des femmes. « Il saisit l’importanoe de ce premier pas vers le corps de l‘autre. Il a réussi, sans avoir le choix, à partager un peu de salive, de langue, de dent, de peau. C’est quand même son premier baiser. Sa passion naissante d’adolescent solitaire n’est plus confrontée à son propre vide mais à la passion d’un autre (…) Issa sent pousser en lui la plante commune – désir d’être désirable. » Et la métamorphose est spectaculaire. L’anxieux, le mélancolique, le résigné, l’envieux de son copain extraverti va avancer ses pions. Au fur et à mesure de ses progrès en natation, il va se transformer, tenter de dépasser ses propres limites, mais aussi celles que les ancêtres de Tombouctou veulent lui imposer en jufeant sa pratique sportive impure. Sa situation sociale ne lui fait plus peur, lui qui né « dans le tiroir du bas. Dernière petite tache de pourriture sur la carte de la capitale, en haut à droite. » Il s’enhardit à franchir le prériphérique, à répondre aux attaques des bandes qui hantent la cité, à venir en aide à Élie qui doit subir les coups d’un père violent.
Du coup, il s’inscrit à la formation de maître-nageur sauveteur. Un autre moyen de s’insérer… et d’épater les filles.
« Toutes ses lourdeurs tombent au sol, abandonnées comme de vieux vêtements sales. Profanation des certitudes, des évidences, des lacunes, des pauvretés, des temporalités. Tout chavire, tout se mélange… »
Boris Bergmann sait admirablement rendre compte de cette métamorphose. À l’inverse de Delphine de Vigan qui raconte une descente aux enfers dans Les Loyautés, ce roman d’apprentissage tente d’oublier le malheur et les drames pour nous montrer qu’une autre voie est possible. Mais le combat est rude. Ici, il n’est pas question de lendemains qui chantent, mais de petites victoires, d’une rencontre qui permet d’avancer encore un peu davantage vers l’émancipation. À tel point qu’on aimerait quelquefois pousser Issa, l’aider à faire de plus grands pas. Mais Issa avance à son rythme, mesuré mais déterminé. N’hésitez pas vous aussi à vous lancer dans le grand bain. Vous verrez combien cette Nage libre peut faire du bien.

Nage libre
Boris Bergmann
Éditions Calmann-Lévy
Roman
312 p., 18,90 €
EAN : 9782702161401
Paru le 3 janvier 2018

Où?
Le roman se déroule en région parisienne. Le Mali y est évoqué.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Du haut de son HLM parisien, l’horizon d’Issa se resserre: il vient de rater son bac et n’a pas le moindre projet d’avenir. Par chance, son ami Élie lui propose de le former pour devenir maître-nageur – excellent prétexte pour passer l’été ensemble. Mais Issa garde d’épouvantables souvenirs d’enfance de la piscine.
Il se prête néanmoins au jeu, se faisant violence chaque jour pour dompter le bassin. Sous l’eau, l’enjeu sportif se mue bientôt en un vaste éveil des sens où chaque corps déclenche son désir d’adulte. Plus que le crawl, la conquête de l’autre devient l’obsession d’Issa. Mais la «zone» dans laquelle il vit le laissera-t-elle ainsi s’abandonner? Et, surtout, sera-t-il là pour Élie quand il aura à son tour besoin d’un ami? De son style nerveux et acéré, Boris Bergmann dresse le portrait d’une jeunesse qui se débat pour être libre, signant ici un roman d’une grande sensibilité.

Les critiques
Babelio
Blog Lire au lit

Les premières pages du livre
« Son nom manque à l’appel.
Il a beau chercher – c’est facile, il est le plus grand, presque deux mètres, comme un arbre mûr, il les dépasse tous –, il a beau scruter la liste qu’une main a punaisée au tableau ; il ne trouve pas. Il ne se trouve pas.
Il est plus grand que les autres et pourtant il se tient courbé, le dos brisé. Il cherche, hume, flaire, parcourt la liste mille fois parcourue… Ah. Enfin. ISSA. C’est son nom.
Son nom est là. En capitales. Mais, comme s’il n’existait pas, il n’y a rien à côté, rien pour le soutenir. Du vide, du blanc. Pas le moindre résultat positif. Pas la moyenne. Pas même la case « rattrapage » qu’on aurait cochée en dernier recours. Ça y est. C’est officiel. Il a raté son bac.
Il s’extirpe de la cohue, mélasse frétillante de corps indifférenciés. Laisse son nom dans l’oubli. Laisse son nom tomber là. Issa croise tous ces visages qu’il connaît et qui le méprisent. Il aimerait les mépriser en retour, ce serait juste – dent pour dent, vengeance de canines, colère de molaires –, mais il ne sait pas faire ça. Il ne sait pas être juste. Il ploie un peu plus, il prolonge sa brisure vers le bas.
Il voudrait se rayer de la liste, tracer un trait à la règle sur ce patronyme imposé, ces lettres noires qui le confectionnent, lui donnent vie, l’habitent à plein-temps, lui inculquent un son et une histoire – brisés, eux aussi.
Il aimerait voir Élie, entendre sa voix. La sentir, sa voix, car les voix ont une odeur et une couleur rien qu’à elles. Élie, ami unique. Que fait-il ? Où est-il ? Il doit chercher son nom, lui aussi. Il doit chercher.
Chercher Issa ? Peut-être. Mais Issa en doute.
Issa… C’est pas beaucoup, son nom. On le cerne facilement. Ça tient en quelques lettres. Prononcé à haute voix, c’est moins qu’un souffle.
Issa : nom-prophète, nom savant, nom taille haute et destin qui va avec. À-valoir de grandeur, ça ne suffit pas pour y croire. Sa mère l’a appelé Issa en hommage au nom que porte Jésus dans le Coran. Et parce qu’un vieux parent mort au pays et réputé pour sa sagesse s’appelait aussi Issa. Nom-histoire, mais pas la sienne.
C’est un nom trop grand pour lui. Pas à sa taille.
Issa : héritage du Mali. Le pays de sa mère, Fatumata. Et de son géniteur, père inconnu, parti bien avant, qui n’a rien voulu connaître, surtout pas le reconnaître.
Issa pense à ce pays d’origine, comme on dit, mais qu’il n’a jamais vu, jamais foulé. Né à Paris dans le XIXe arrondissement. Depuis, Issa n’a pas bougé.
Enfin il aperçoit Élie.
Il entend la rumeur qui l’entoure : Élie aussi a raté, Élie aussi a échoué. Mais Élie s’en fiche, lui. Il porte haut le sourire hardi, tord ses lèvres rouges jusqu’à l’excès, pour leur montrer que ça ne l’atteint pas, avec sa noble violence, il est insaisissable.
Issa aimerait s’approcher. Mais Élie est avec les Autres.
Tous ceux qui ont raté ont spontanément convergé vers son rire et son insolence car ils les rassurent. Ils s’y associent, s’y abritent. C’est de l’ombre, un rocher, une cachette, un espace libre – l’insolence des Autres. Issa ne peut pas, lui, en être, en faire partie. Il n’a pas le droit.
Alors il rentre. Il laisse son nom. Son nom a fait défaut. »

À propos de l’auteur
Dès l’adolescence, Boris Bergmann impressionne avec son premier roman, Viens là que je te tue ma belle, couronné en 2007 d’un prix de Flore des lycéens créé pour lui. Phénomène d’édition tant par sa jeunesse que par son talent, il est très remarqué en 2016 avec Déserteur, encensé par la presse, finaliste du prix Wepler et du prix de Flore et lauréat du prix du Touquet. Nage libre est son deuxième roman à paraître chez Calmann-Lévy. Boris Bergmann vit actuellement à Rome, où il a été sélectionné par la prestigieuse Villa Médicis pour une année de résidence. (Source : Éditions Calmann-Lévy)

Site Wikipédia de l’auteur

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L’été en poche (30)

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Ahlam

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En 2 mots
Un peintre célèbre s’installe en Tunisie et se lie avec une famille à laquelle il apporte aide et savoir. Mais Ahlam et son frère Issam vont suivre deux voies opposées.

Ma note
etoileetoileetoileetoileetoile (coup de cœur, livre indispensable)

Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes

L’avis de… Thierry Clermont (Le Figaro)
« Inséparables, les deux enfants de Farhat prennent des chemins différents. Tandis qu’Ahlam, amoureuse de Paul, de 20 ans son aîné, choisit la voie de l’émancipation, son frère Issam se radicalise au contact des fondamentalistes. Le roman, particulièrement bien documenté, décrit avec précision le phénomène de la fanatisation et le fonctionnement des cellules salafistes. »

Vidéo


Marc Trévidic présente son livre sur le plateau de La Grande Librairie. © Production La Grande Librairie

L’abandon des prétentions

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En deux mots
La fille de Jeanine raconte la vie de sa mère, enseignante à la retraite qui a choisi d’aider les réfugiés, les immigrés, les repris de justice. Et transforme la vie d’une héroïne du quotidien en manifeste politique.

Ma note
etoileetoileetoile (beaucoup aimé)

L’Abandon des prétentions
Blandine Rinkel
Éditions Fayard
Roman
248 p., 18 €
EAN : 9782213701905
Paru en janvier 2017

Où?
Le roman se déroule principalement à Rezé près de Nantes, ainsi qu’à Paris, La Rochelle, Saint-Martin-de-Ré, Notre-Dame-de-Monts, Lanrivoaré. Les pays et lieux d’origine de nombreux migrants et réfugiés y sont mentionnés, tels que Damas

Quand?
L’action se situe de nos jours et trace la vie de Jeanine de 1950 à 2015.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Qu’est-ce qu’une vie réussie ? » Au bic, Jeanine recopie la question sur un post-it, puis, comme chaque jour, part marcher. Croisant, au cours de ses dérives, divers visages : un architecte syrien fuyant son pays, un danseur étoile moscovite, une mythomane espagnole…
Ne sous-estime-t-on pas, d’ordinaire, l’amplitude des voyages intérieurs suscités par ces rencontres fortuites ?
Sans doute fallait-il, pour en prendre la mesure, le regard d’un proche. C’est sa fille qui dresse le portrait de cette femme de soixante-cinq ans, en autant de fragments, composant un kaléidoscope où se confondent le monde et une mère.

Ce que j’en pense
Un portrait de femme, une réflexion sur le rôle de la littérature, un plaidoyer pour davantage de fraternité et d’ouverture vers les autres : les différents niveaux de lecture du premier roman de Blandine Rinkel en font sa force et sa richesse.
Au soir de sa vie, Jeanine n’a rien de l’aventurière, n’est pas victime ou coupable d’un quelconque crime et n’a pas davantage vécu un épisode hors du commun. Une femme ordinaire à la vie banale qui a choisi cette vie rangée, avec «un penchant pour la liberté qu’offre l’abandon des prétentions.»
Un mari dont elle va finir par divorcer, une famille, un poste d’enseignante qui voit défiler des volées d’élèves jusqu’à la retraite, un pavillon à Rezé dans la banlieue de Nantes : fini l’adrénaline de l’ambition ! On pourrait résumer ainsi son existence, en y ajoutant une pratique que la narratrice – sa fille – appelle le «rosissement d’argent» et qui consiste «à faire disparaître ses fonds propres pour financer les causes les plus bizarres». Mais elle ne donne pas seulement son argent, mais aussi son temps et son logement, de préférence à des marginaux de tout poil.
C’est ainsi que sa route va croiser des réfugiés, des repris de justice, des immigrés ou plus simplement des compatriotes qui suscitent son intérêt. Attardons-nous sur deux d’entre eux, à commencer par Moussa qui a quitté la Syrie via la Tunisie pour débarquer en France. Accueilli et aidé par Jeanine, il va brusquement disparaître. Alors qu’il semble évident qu’il s’est radicalisé et a rejoint l’armée islamique, Jeanine pense que «c’est une allégeance dans laquelle il a dû se laisser entraîner» car «c’était un gentil garçon.» Ce que l’on peut appeler de la naïveté est bien davantage une philosophie de vie, une «sorte de pouvoir magique vous permettant, en dépit d’un réel ou d’un virtuel décevant, de régénérer votre innocence à l’infini.»
Toutefois, et sans manichéisme, on va découvrir que cet optimisme n’est qu’ne façade. Les nuits de Jeanine, ponctuées de crises de somnambulisme, révèlent l’empreinte profonde laissée par ces expériences. «C’est comme si toutes les angoisses qui ne la visitaient pas le jour, face aux repris de justice, aux femmes battues et autres soldats de Daech, se déchargeaient en elle pendant la nuit.»
Autre rencontre, autre exemple. Barnabé s’amuse à récolter des photos d’identité déchirées ou encore des lettres ou petits mots tombés des poches. Ce collectionneur, «sorte d’Amélie Poulain viril de la Bretagne», répond à sa manière à la question que pose la romancière sur son rôle et sur celui du roman qu’elle écrit. Elle a la «conviction que chaque vie, même et surtout la plus anodine en apparence, vaut d’être écrite et pensée; chacun de ceux qui ont honnêtement traversé ce monde est digne qu’on lui construise, à tout le moins rétrospectivement, une destinée, et non seulement car celle-ci confère du poids aux gestes, mais aussi parce qu’elle renseigne sur la manière dont chacun, mis en confiance, peut être aimé. Il nous faudrait écrire un livre sur chacun de nos proches, pour apprendre, au gré des pages, combien, comment, nous les aimons. »
Avec beaucoup de délicatesse et au-delà des destins qui un jour croisent la route de Jeanine, ceux de Brenda l’Américaine, de Vincent le Péruvien, de Bernard, d’Adarsh, de Kareski, d’Hortense et de tous les autres, Blandine Rinkel nous montre ce que pourrait – ce que devrait – être une mise en pratique au quotidien de la devise qui figure sur tous les frontons de nos mairies. Voilà comment un portrait de femme ordinaire devient un programme politique. Sans doute aussi déstabilisant que salutaire !

Autres critiques
Babelio 
Télérama (Nathalie Crom)
L’Express (Baptiste Liger)
Libération (Luc Le Vaillant)
Blog T Livres? T Arts?
Blog Sans connivence 

Les premières pages du livre 

Extrait
« Elle se souvient des explications de l’homme, quelques mois plus tôt, qui lui disait avoir quitté la Tunisie pour la France afin de réussir sa vie et n’avait depuis navigué que de dépit en dépit, l’humiliation qu’il endurait à Emmaüs à cause de son physique et de son français lacunaire, en raison de sa religion aussi, à laquelle on ne s’intéressait que dans d’alarmants médias, cet avilissement, donc, atteignait les cimes de sa déception et lui donnait envie, à l’époque déjà, de repartir auprès des siens. Il souhaitait, disait-il, retrouver son Orient et sa dignité. L’enrôlement dans le camp des donneurs de mort fut-il un moyen de recouvrer un peu de cet honneur perdu ? »

A propos de l’auteur
Née en 1991, Blandine Rinkel écrit pour divers médias (Le matricule des anges, France Inter, Citizen K, Gonzai…) et collabore au mouvement Catastrophe. L’abandon des prétentions est son premier roman. (Source : Éditions Fayard)

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Sans Véronique

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En deux mots
Véronique, l’épouse de Bernard, est l’une des victimes de l’attentat terroriste de Sousse. Après la sidération, le mari veut comprendre et qui sait, se venger.

Ma note
etoileetoileetoile (beaucoup aimé)

Sans Véronique
Arthur Dreyfus
Éditions Gallimard
Roman
256 p., 19,50 €
EAN : 9782072688874
Paru en janvier 2017

Où?
Le roman se déroule d’abord en France, puis en Tunisie et Lybie et enfin en Turquie et Irak. En France, on passe par Paris, Thomery, Chailly-en-Bière, Perthes, Tremblay-en-France, Roissy, Villepinte, Villeparisis, Courty, Vaujours et Sevran.
En Tunisie, les villes de Tunis, Kairouan, Gaâfour, Port El-Kantaoui et Sousse sont mentionnées. En Lybie, la ville côtière de Sabratha abrite un camp d’entrainement. Après un atterrissage à Istanbul, la route conduira en Irak jusqu’à Alep et aux alentours.

Quand?
L’action se situe autour de la date du 26 juin 2015.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Plusieurs secondes ont passé, durant lesquelles Bernard s’est efforcé d’ordonner les mots qu’il venait d’entendre, et qui s’enchevêtraient dans son esprit : Sousse, la Tunisie, un attentat, ce matin, Véronique – tout cela n’avait aucun sens, Monsieur, vous m’entendez? a articulé la voix, tandis que, de l’autre côté, Bernard se mettait à trembler, écrasant sa main gauche sur la tablette du téléphone, ici les chiens, qui avaient perçu son état, se sont approchés, avant qu’une phrase enfin s’échappe de sa bouche : Qu’est-ce qui est arrivé à ma femme?»

Ce que j’en pense
Méfiez-vous des écrivains. Ils peuvent faire leur miel d’une situation banale et, sans le savoir, vous vous retrouvez au cœur d’un roman passionnant. À entendre Arthur Dreyfus, venu présenter son nouveau livre la semaine passée à Mulhouse, la scène d’ouverture de Sans Véronique s’est déroulée exactement telle que décrite : assis dans le métro, il croise le regard d’un couple au moment où le mari et la femme se quittent. Ils sont à l’âge de la retraite, mais leur amour ne semble pas usé. Dans leurs gestes, dans leur attitude, on sent l’affection qu’ils se portent.
Ils s’appellent Véronique et Bernard. Elle est caissière à Intermarché, il est plombier. Sils se retrouvent sur la ligne 11, c’est parce que Véronique part pour la Tunisie. Ses patrons lui ont offert une semaine en Tunisie, «ça ne valait sans doute pas une fortune à l’échelle d’Intermarché, mais ils l’avaient fait, c’était important de retenir la gentillesse, avait souligné Véronique, parce que c’est pas tous les jours.»
Huit jours, cela passe vite. Mais en rentrant chez lui, Bernard a immédiatement senti le vide, cherché à le compenser en «s’occupant». Pas avec sa maquette de train miniature, mais en allant se promener du côté des prostituées. À son retour, il constate que son épouse et sa fille Alexia ont cherché à le joindre et que ses deux heures d’absence ont déjà semé un vent de panique, sa fille s’apprêtant même à signaler sa disparition à la police.
Le temps de rassurer tout le monde, il se seul chez lui, entouré de ses chiens. Il fait le constat amer que la voix, la présence de Véronique lui manque. Aussi est-il déjà psychologiquement fragilisé quand le Ministère des Affaires étrangères l’appelle pour lui apprendre dans ce jargon diplomatique que sa femme figure parmi les victimes de l’attentat qui vient d’être perpétré en Tunisie.
Tout s’effondre. Après l’incrédulité, il faut bien se rendre à l’évidence, suivre le policier venu l’escorter jusqu’à la cellule de crise du quai d’Orsay. Se retrouver avec les autres familles, avec Alexia, avec cette douleur d’autant plus incompréhensible qu’elle frappe la plus innocente des victimes.
Arthur Dreyfus divise alors son roman en deux, nous offrant de suivre ces deux trajectoires qui n’auraient jamais dû se rencontrer, celle de Véronique et celle de Seifeddine. Le jeune tunisien qui rêvait d’un avenir meilleur et qui, comme son frère, travaille bien à l’école, rêve de liberté, d’un «océan de désirs». Ses professeurs le voient déjà ingénieur, il fait la connaissance de Sophie, une étudiante Belge spécialiste du pilotage des réseaux industriels avec laquelle il goûte à l’amour et échafaude des rêves d’avenir.
Mais alors comment va-t-il basculer dans le terrorisme ? À cette question cruciale, on serait tenté de répondre Inch’Allah, tant les circonstances qui font basculer un jeune vers le terrorisme tiennent – dans ce cas-ci – du destin et de circonstances fortuites. Le frère de Seifeddine est foudroyé lors d’un orage, ce qui entraîne un fort traumatisme et une remise en cause de sa manière de vivre. Ajoutons un refus de visa pour la Belgique et on y trouvera le ferment d’une révolte attisée d’une part par un sentiment de trahison, car Sophie ne lui répond plus, et d’autre part par les «amis» de la mosquée qui sentent le jeune homme prêt à devenir le prochain martyr de leur cause. Son professeur de mathématiques et son père vont bien essayer de le raisonner, mais déjà Seifeddine est «hors de portée», prêt à « frapper l’Occident dans son cœur, là où on insultait le plus effrontément la culture musulmane, dans un hôtel pour Blancs, une station balnéaire où les femmes se dénudaient, où les Tunisiens étaient réduits en esclavage, témoins forcés d’actes de mécréance ».
La grande force du roman tient dans le parallèle fait par l’auteur entre cette dérive et celle de Bernard, lui aussi est bientôt «hors de portée». Après la prostration, l’hébétude, vient cette envie d’agir qu’il va assouvir en prenant un billet pour la Turquie et de là partir se venger en Syrie.
Bien loin de toute propagande ou d’une démonstration manichéenne, Arthur Dreyfus met le doigt sur le point le plus sensible… et ne nous laisse guère d’illusions sur l’évolution du conflit. La violence va continuer d’entraîner la violence. Le terrorisme va perdurer. Cette tragédie contemporaine est éclairante.

Autres critiques
Babelio 
Arte (Lionel Jullien)

Les premières pages du livre 

Extrait
« La dernière fois qu’il l’a vue vivante, c’était dans le métro parisien, quelques secondes après la fermeture des portes à l’arrêt République ; un garçon de vingt ans assis face à eux les a observés se dire au revoir, il a été touché par leur affection imperceptible et, bien qu’il fût monté à la station précédente, il avait compris avant le moindre échange de paroles, de regards, que ces deux-là formaient un couple – son intuition était due, estimait-il, à leur apparence : on s’approchait de Beaubourg, de l’Hôtel de Ville, après les arrêts Jourdain, Goncourt, et Belleville; la plupart des voyageurs connaissaient la mode, une jeune femme à la frange parfaite et chatoyante avait inscrit sur son sac en toile my chanel is at home, il y avait aussi un garçon africain aux cheveux rasés d’une façon très stylisée, dont la chemise était boutonnée jusqu’au col, qui écoutait une musique au tempo lent, il y avait deux adolescentes vêtues de leggings roses et parées »

A propos de l’auteur
Arthur Dreyfus est scénariste et réalisateur. Il est le fils de l’écrivain Isabelle Kauffmann. Il a obtenu le Prix du jeune écrivain 2009 pour sa nouvelle « Il déserte » (Buchet-Chastel). La Synthèse du Camphre, son premier roman, est édité chez Gallimard.
En 2012, est sorti son deuxième roman, toujours chez Gallimard, Belle-famille, roman inspiré par l’affaire de la disparition de Madeleine McCann. Le livre reçoit le Prix Orange du livre 2012. Pendant quelques mois à partir de janvier 2012, Arthur Dreyfus présente une chronique hebdomadaire décalée dans l’émission culturelle de France 2, « Avant-premières ».
L’auteur est l’un des parrains de l’association Bibliothèques sans frontières.
Il vit et travaille à Paris. (source: Babelio)

Site Wikipédia de l’auteur 

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Ahlam

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Ahlam
Marc Trévidic
JC Lattès
Roman
324 p., 19 €
ISBN: 9782709650489
Paru en janvier 2016

Où?
Le roman se déroule principalement en Tunisie, à Melitta, Remla, Kerkennah,
l’île de Gharbi, de Chergui, à El Kraten, Ouled Kacem, Sidi Tebeni, Er Roumadia, El Attaya, El Abassia, Ouled Bou Ali, Ouled Yaneg, Ouled Ezzedine, Sfax et Tunis. Les villes de New York, Boston, San Francisco et Tokyo ainsi que Saint-Paul-de-Vence sont évoquées, Enfin, un épisode dramatique se déroule à Paris.

Quand?
L’action se situe de nos jours, sur un laps de temps d’une vingtaine d’années.

Ce qu’en dit l’éditeur
Lorsqu’en 2000 Paul, célèbre peintre français, débarque aux Kerkennah en Tunisie, l’archipel est un petit paradis pour qui cherche paix et beauté. L’artiste s’installe dans « la maison de la mer », noue une forte amitié avec la famille de Farhat le pêcheur, et particulièrement avec Issam et Ahlam, ses enfants incroyablement doués pour la musique et la peinture. Peut-être pourront-ils, à eux trois, réaliser le rêve de Paul : une œuvre unique et totale où s’enlaceraient tous les arts.
Mais dix ans passent et le tumulte du monde arrive jusqu’à l’île. Ben Ali est chassé. L’islamisme gagne du terrain. L’affrontement entre la beauté de l’art et le fanatisme religieux peut commencer.

Ce que j’en pense
*****
Un choc. Mais aussi et surtout un coup de cœur. Marc Trévidic, connu pour avoir été juge d’instruction au pôle antiterroriste du Tribunal de Grande Instance de Paris, a eu raison de choisir la forme du roman pour nous parler d’un sujet qu’il connaît bien. Car ses personnages nous permettent de comprendre de façon quasi épidermique comment on peut basculer vers la radicalisation, quel rôle joue l’islam dans cette évolution, quel attrait peut avoir la Syrie et l’armée islamique pour un jeune homme et comment, presque s’en que ses proches ne s’en rendent compte, on peut devenir un terroriste.
Mais venons-en au roman proprement dit. Il met en scène Paul Arezzo, un artiste peintre devenu riche et célèbre après avoir rencontré un galeriste américain subjugué par la manière dont il parvenait dans ses tableaux « à saisir les changements d’états d’âme dans les variations du regard. » Sans doute pour trouver un nouvel élan et pour se ressourcer, il décide de s’installer en Tunisie, à Kerkennah « bien loin de l’Amérique, dans un hôtel un peu miteux, organisant son espace entre sa chambre à coucher et son atelier de la taille, somme toute, de son premier atelier à Montmartre. Peut-être avait-il recherché, sans le savoir, un espace limité où l’artiste dort et peint, un retour aux sources de la création ? »
C’est là qu’il rencontre Farhat et Nora. Lui est marin pêcheur et va accepter de mener Paul au gré de sa barque dans les ports et criques des alentour. « Farhat avait le petit plus : la bouteille fraîche de rosé à dix mètres de fond, dans un filet de pêche accroché à une bouée. Paul en profita mais pas tout seul. Il avait cru que Farhat, religion oblige, ne buvait pas. Il comprit vite le contraire. Deux camarades sur une felouque et sous un soleil de plomb avaient bien le droit au verre de l’amitié. Allah n’y trouverait rien à redire. Juste une petite réprimande peut-être, sous la forme d’une mauvaise conscience a posteriori. »
Nora, quant à elle, est professeur de français. Le couple a deux enfants, Issam et Ahlam. Très bons élèves en classe et de plus en plus beaux en grandissant, ils ne tardent pas à se lier d’amitié avec Paul. Qui entend développer leurs dons artistiques et au-delà, envisage de mêler peinture et musique dans une sorte de mariage des arts.
Un drame va toutefois venir ternir ce beau projet. Nora est victime d’une grave maladie qui l’affaiblit. Très vite, Paul comprend que la seule issue est de confier Nora aux spécialistes parisiens et va entreprendre toutes les démarches pour tenter de sauver son amie et organiser le transfert, même si cette dernière n’entend pas quitter sa famille.
« Nora se fit une philosophie. Elle se sentait mieux. Ses forces étaient revenues. Elle avait vingt-neuf ans. Elle était jeune. Elle avait de la volonté. Elle voulait guérir et elle guérirait. C’était une chance inespérée d’être admise dans un grand hôpital parisien. On le devait à Paul. Et puis, elle n’était jamais allée à Paris. Elle verrait la tour Eiffel, les Champs-Élysées, Notre-Dame, le Sacré-Cœur. Par son enthousiasme contagieux, elle fit taire les objections de Farhat et les pleurs des enfants. »
Mais même les spécialistes français seront impuissants à sauver la belle tunisienne.
À la mort et à la douleur de la famille, l’actualité internationale va ajouter son lot d’incertitudes et de déstabilisation. La chute des tours jumelles et l’attaque du Pentagone en 2001 sont salués par des salafistes. À Kerkennah, on minimise cette «mise en garde appuyée», même si les signes de radicalisation se multiplient. La fin du régime de Ben Ali va encore accentuer les choses. Car si le printemps arabe est synonyme d’ouverture vers la démocratie, ils ouvre aussi une période d’incertitudes qui voit les mouvements islamistes s’imaginer pouvoir prendre le pouvoir. Et laisser leurs exactions impunies. Issam a aussi trouvé refuge dans la religion, reniant l’amitié de Paul avec sa formation artistique. Auprès de ses amis, il va peu à peu dériver vers l’intégrisme et participer à des actions punitives. Jusqu’au jour où son chemin croise celui de sa sœur. Qui va bien essayer de la raisonner, mais en vain. L’altercation est violente : « — J’ai honte, Ahlam. Tu t’habilles comme une Française. Tu exhibes ton corps sans aucune pudeur. C’est quoi, cette robe ?
— Dégage, connard, t’es pas mon père.
Alors, pour la première fois, les deux doigts de la main se séparèrent. Issam, avec des yeux de fou, se précipita sur sa sœur. Il la jeta au sol. Sur la plage déserte, Issam cherchait quelque chose. Ses yeux roulaient, embrassaient l’espace. Il vit une algue fournie et longue, comme une corde épaisse gorgée d’eau. Il la ramassa. Ahlam était étendue, le ventre sur le sable, pleurant de tout son corps en soubresauts convulsifs. Et Issam commença. Le premier coup ne fut pas violent. Un coup d’essai. L’algue était un bon fouet. Elle avait claqué dans l’air, vibré sur les épaules d’Ahlam en projetant des centaines de gouttelettes qui ressemblaient à des perles de cristal. Issam recommença et ne put s’arrêter. Il fouettait l’ait et il fouettait le dos de sa sœur. Il criait shaytan, shaytan. Chaque coup était une décharge électrique pour la jeune fille. Elle était terrorisée. Une fois, juste une fois, elle tenta de tourner la tête pour comprendre ce qui lui arrivait, mais l’algue lui brûla le visage. Alors elle enfouit sa tête dans le sable. Protéger son visage, protéger son visage ! Que le dos supporte, qu’il soit lacéré, mais pas son visage. De toute façon, elle allait mourir. Au bout de trois minutes, elle en était certaine. Quelque chose avait emporté son frère, était entré dans son corps, avait pris possession de son esprit. Ce ne pouvait être vraiment lui, pas Issam, pas son frère adoré, pas celui qui se blottissait contre elle, la nuit tombée, quand la tempête soufflait. Elle n’avait jamais aimé personne comme lui. Il était son double. Quand elle jouait, il lui jetait un regard tendre et peignait la beauté du monde. Elle regardait sa nuque, son dos, ses bras qui dessinaient l’espace. Issam était son héros… devenu son bourreau. »
Des dizaines d’articles, d’études et de reportages essaient d’expliquer les attentats de Paris, de Bruxelles, de Nice, de Munich, de Tunis et d’ailleurs. Il y est question de cellules terroristes, de logistique, de voyages en Syrie, d’armée islamique… Marc Trévidic nous montre qu’un garçon tout à fait «normal» peut basculer du jour au lendemain, devenir un «moudjahidin courageux». Que ni son père, ni sa sœur ne comprennent vraiment ce qui le motive et combien il est difficile de le ramener à la raison.
Avec habileté, l’auteur mêle l’histoire de la Tunisie de ces dernières années au sort de la famille. En choisissant un artiste comme personnage principal, il peut encore appuyer le trait, démontrer que le combat contre l’obscurantisme est aussi un combat culturel. Qu’il n’est jamais gagné et qu’il réclame une vigilance de tous les instants.
En refermant le livre, j’avais en tête les images de la Promenade des Anglais à Nice un soir de 14 juillet. Je revoyais ces corps, cette violence et cette souffrance. Je me suis alors dit que ce livre devrait être au programme des collèges. Ahlam veut dire les rêves…

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Extrait
« Quand Ahlam essaya une dernière fois de raisonner son frère, quelque chose se brisa pour de bon. Elle n’aurait pas dû essayer. Elle serait restée sur un vague espoir. Elle n’aurait pas entendu les paroles ni subi les gestes de trop.
— J’ai honte, Ahlam. Tu t’habilles comme une Française. Tu exhibes ton corps sans aucune pudeur. C’est quoi, cette robe ?
— Dégage, connard, t’es pas mon père.
Alors, pour la première fois, les deux doigts de la main se séparèrent. Issam, avec des yeux de fou, se précipita sur sa sœur. Il la jeta au sol. Sur la plage déserte, Issam cherchait quelque chose. Ses yeux roulaient, embrassaient l’espace. Il vit une algue fournie et longue, comme une corde épaisse gorgée d’eau. Il la ramassa. Ahlam était étendue, le ventre sur le sable, pleurant de tout son corps en soubresauts convulsifs. Et Issam commença. Le premier coup ne fut pas violent. Un coup d’essai. L’algue était un bon fouet. Elle avait claqué dans l’air, vibré sur les épaules d’Ahlam en projetant des centaines de gouttelettes qui ressemblaient à des perles de cristal. Issam recommença et ne put s’arrêter. Il fouettait l’ait et il fouettait le dos de sa sœur. Il criait shaytan, shaytan. Chaque coup était une décharge électrique pour la jeune fille. Elle était terrorisée. Une fois, juste une fois, elle tenta de tourner la tête pour comprendre ce qui lui arrivait, mais l’algue lui brûla le visage. Alors elle enfouit sa tête dans le sable. Protéger son visage, protéger son visage ! Que le dos supporte, qu’il soit lacéré, mais pas son visage. De toute façon, elle allait mourir. Au bout de trois minutes, elle en était certaine. Quelque chose avait emporté son frère, était entré dans son corps, avait pris possession de son esprit. Ce ne pouvait être vraiment lui, pas Issam, pas son frère adoré, pas celui qui se blottissait contre elle, la nuit tombée, quand la tempête soufflait. Elle n’avait jamais aimé personne comme lui. Il était son double. Quand elle jouait, il lui jetait un regard tendre et peignait la beauté du monde. Elle regardait sa nuque, son dos, ses bras qui dessinaient l’espace. Issam était son héros… devenu son bourreau. Maintenant Ahlam ne sentait plus rien. Sans doute Issam frappait-il encore. Pas sûr. Ahlam eut un sursaut. D’où lui venait-il ? Du visage tendre de sa mère, des histoires qu’elle leur racontait, Issam à droite dans le lit, elle à gauche, Nora au centre. Au temps du bonheur. Et maintenant ?
— Issam, c’est la robe de maman !
Elle avait hurlé. Elle avait craché tout l’air de ses poumons en dégageant sa tête du sable. Elle hurla encore plus fort :
— Issam, c’est la robe de maman que je porte, celle à fleurs !
Celle à fleurs ? Celle à fleurs ! Issam se souvenait. Qu’elle était belle, maman, avec cette robe à fleurs qui accrochait le soleil ! Tout le monde la regardait. Il n’y avait rien de mal dans le regard des gens, seulement de l’admiration et de la tendresse, le plaisir de voir la beauté qui effleure le sol.
Issam avait laissé tomber son fouet d’algues à ses pieds. Il était taché de sang. Que faisait-il au juste ? Et après, ce serait quoi ?
Ahlam resta longtemps sur la plage, inerte. Elle n’avait pas perdu connaissance mais ne savait pas comment le monde allait tourner désormais. La nuit tomberait-elle ? Le jour viendrait-il ? Était-il possible que le monde existe après ça ? Puis, lentement, elle se redressa. Assise sur le sable, elle laissa le vent du large la recoiffer. Elle avait besoin de revivre. Elle se sentait morte. La nuit tombait doucement. Bientôt, si elle ne faisait rien, son père ou Fatima la chercherait et la trouverait. Il faudrait qu’elle explique. À cette pensée, la honte et la peur l’envahirent. C’était un curieux mélange de sentiments. Pourquoi avait-elle peur ? Pourquoi avait-elle honte ? Il lui semblait que, si elle racontait ce qui s’était passé, il n’y aurait plus jamais de retour en arrière. Son enfance serait effacée, Nora serait morte pour de bon et la famille serait pulvérisée. Elle comprit ce qu’elle devait faire. Elle hocha la tête de bas en haut avec résolution. Elle ne dirait rien. Elle serait forte. Elle laisserait du temps au temps et Issam à ses démons. » (p. 135-136-137-138)

A propos de l’auteur
Marc Trévidic a été juge d’instruction au pôle antiterroriste du Tribunal de Grande Instance de Paris, est l’un des meilleurs spécialistes des filières islamistes. Il est aujourd’hui vice-président au tribunal de grande instance de Lille où il est en charge de la coordination du pôle pénal.
Il est l’auteur de deux ouvrages très remarqués, Au cœur de l’antiterrorisme et Terroristes, tous deux publiés chez Lattès en 2010 et 2013, Marc Trévidic est également président de l’AFMI, Association Française des Magistrats Instructeurs. Ahlam est son premier roman. (Source : Éditions JC Lattès)

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