Fête des pères

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En deux mots
La belle histoire d’amour entre l’acteur Damien Maistre et la journaliste américaine Leslie Nott va tourner au vinaigre lorsque Donald Trump arrive à la Maison-Blanche. Une remarque un peu déplacée et c’est le couple qui vole en éclats. Reste alors pour Damien à endosser un nouveau rôle, celui de «père du dimanche».

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

L’enfant du divorce

Jean-Michel Olivier raconte les «pères du dimanche» et leur vie déchirée, ici doublée d’un éloignement géographique entre la Suisse et la France et plus tard les États-Unis. Une réflexion aussi lucide que désenchantée.

Le narrateur de ce roman vit depuis des années entre la France et la Suisse, entre Genève et Paris. Quand s’ouvre le roman, il rejoint la capitale pour y passer le week-end avec son fils, comme tous les «pères du dimanche». Après avoir rendu l’enfant à Leslie, sa mère, il repart pour Genève et se remémore sa rencontre avec son ex-femme, fille d’une bonne famille de Chicago.
C’est à l’ambassade de Suisse de Paris qu’il avait rencontré cette journaliste américaine et que très vite tous deux avaient fini à l’horizontale, peut-être à leur propre surprise. Mais la chimie à l’air de prendre, leurs cultures différentes devenant objet de curiosité qui pimentent une relation qui devient de jour en jour plus évidente. Jusqu’au mariage – que la belle famille de Romain voit d’un œil circonspect – et à la naissance de leur enfant. Le grain de sable qui va enrayer la machine si bien huilée va survenir avec l’élection de Donald Trump. Une catastrophe pour Leslie dont Romain ne saisit pas la gravité. Pire encore, il va se permettre une remarque ironique qui va détruire leur couple en quelques secondes.
On pourra dire que le ver était déjà dans le fruit, que le temps avait commencé son travail de sape et que la fameuse usure du couple était inévitable dans une telle constellation. Les sociologues du XXIe siècle noteront que les couples divorcés constituaient désormais la norme. Un symbole de plus dans un monde incertain.
Une évolution des mœurs qui, comme fort souvent pour les faits de société, ne s’accompagne pas d’une législation adaptée et qui finir de déstabiliser Romain.
Déjà dans le mariage il cherchait sa place de père. En-dehors, il ne la trouvera pas davantage.
Le titre de ce roman est ironique, mais il peut aussi se lire phonétiquement: «faites des pères». Car Jean-Michel Olivier en fait aussi une réflexion douce-amère sur la paternité, sur le rôle dévolu à cet homme qui ne voit son enfant que par intermittence. Comment dès lors construire une relation solide? Comment transmettre des valeurs qui pourront être balayées en quelques secondes par l’ex, sa belle-famille, son nouvel homme? Ceci explique sans doute pourquoi, le jour où la mère n’est pas au rendez-vous – elle qui est si pointilleuse sur le respect des règles – il décide de s’offrir une escapade avec l’enfant pour lui montrer un coin de terre sauvage, pour lui dire aussi combien ses lectures l’ont formé, pour l’encourager à développer son propre libre-arbitre. Sous l’égide de Nicolas Bouvier, il retrouve l’île d’Aran et des émotions qu’il croyait oubliées.
Si mon expérience de père divorcé a forcément joué dans l’empathie ressentie pour cet anti-héros, je me suis demandé en refermant le livre si ma lecture était avant tout «masculine». En tout état de cause, je me réjouis de débattre avec les lectrices…

Fête des pères
Jean-Michel Olivier
Coédition Serge Safran éditeur / Éditions de l’Aire
Roman
384 p., 21 €
EAN 9782889562664
Paru le 18/11/2022

Où?
Le roman est situé principalement en Suisse et en France, à Genève et Paris. On y évoque aussi Chicago.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Je m’appelle Damien Maistre et je suis né un mardi, à Genève, le 9 février 1971, d’une mère institutrice et d’un père qui vendait des balances de précision. Et j’ai toujours mené une double vie. Deux passeports (suisse et français). Deux appartements (Genève et Paris). Deux professions (comédien au théâtre et doubleur au cinéma). Deux psys (jungien et lacanien). Parfois deux femmes (Ambre et Leslie) et deux foyers. Entre mes ports d’attache, je suis un funambule.»
À l’ambassade de Suisse à Paris, Damien Maistre, acteur, rencontre Leslie Nott, journaliste américaine. Début d’une histoire d’amour. Un enfant naît de l’union. Mais la carrière de Damien s’enlise. Quant à l’élection de Donald Trump à la présidence américaine, elle entraîne… la rupture du couple ! Les deux amoureux se séparent et se partagent la garde de l’enfant. Damien devient dès lors un père du dimanche. Qui, parfois, s’adonne aux amours tarifées. Or une nuit où il sort de chez Selma, il est attiré par des cris dans une cave et se trouve face à deux dealers agonisant qui lui abandonnent un sac de sport bourré de billets de banque. Un jour de la Fête des Pères, Damien ramène son enfant chez sa mère qui n’est pas là. Il décide alors de partir à l’aventure avec l’enfant. S’ensuit une longue équipée qui les mène jusqu’à l’île d’Aran, sur les traces de Nicolas Bouvier, écrivain qu’il vénère et qui a chanté la rude beauté de l’île…

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le Blog de Francis Richard

Les premières pages du livre
« Dans le TGV
Je somnole sur la banquette de velours gris du TGV. À côté de moi, une femme entre deux âges travaille sur son ordinateur. Je l’entends soupirer de temps en temps devant des graphiques illisibles. Le contrôleur vient de passer. Il a scanné mon abonnement Prestige. Pour la millième fois, je vois défiler les champs de blé et de maïs, les bosquets dans la brume, les animaux broutant dans les prairies, les marécages, les villages sous la pluie.
J’ai toujours eu une double vie. Deux passeports (suisse et français). Deux appartements (Genève et Paris). Deux professions (comédien au théâtre et doubleur au cinéma). Deux psys (jungien et lacanien). Parfois deux femmes (Ambre et Leslie) et deux foyers. Deux motos (une BMW F 850 GS Adventure et une Harley-Davidson 1340 Electra Glide Side Car). Etc.
Éternelle dialectique du miroir: lequel des deux est le reflet de l’autre ?
J’avale un Xanax et j’essaie de dormir. Mais je n’y arrive pas. Tout se mélange dans ma tête. Les visages et les voix. Paris et Genève. Les larmes des mères et les cris de l’enfant. Je ferme les yeux, je tâche à faire le vide en moi. Mais l’orage se déchaîne, impitoyable.

Pères du dimanche
Hier, c’était dimanche, un dimanche comme les autres.
Il a plu toute la nuit et au matin la pluie s’est transformée en grésil, les nuages ont migré vers la côte atlantique et le soleil a fait une pâle apparition. L’enfant s’est levé tôt, mais il n’est pas venu tambouriner à la porte de ma chambre. Il n’est pas venu vérifier si j « étais seul dans mon lit ou si je faisais semblant de dormir. Comme un grand, il est allé chercher un berlingot de lait chocolaté dans le frigo, s’est installé devant la télévision, puis a passé en revue les chaînes du bouquet numérique.
Le dimanche matin, le choix n’est pas varié: il y a les émissions religieuses et les programmes pour les enfants. Autrefois, l’enfant passait ses matinées avec Petit Ours Brun ou les fameuses Histoires u Père Castor. Maintenant, il a grandi, c’est presque un homme, il a huit ans, il aime les aventures de Bob l’éponge, Il suçote son lait en riant à gorge déployée devant ces personnages grotesques,
Vers midi, la pluie s’est arrêtée, J’ai éteint la télévision et l’enfant a grogné, comme si on le réveillait en pleine nuit. On est sorti manger un hamburger sur les Champs. L’enfant s’est goinfré de frites bien grasses, puis a avalé un soda, ça l’a calmé. L’humeur était de nouveau au beau fixe. On a pris la moto et on s’est retrouvés comme chaque dimanche aux Buttes Chaumont à donner du pain sec aux canards.
Tout près du parc, il y a des terrains de football. Sur la pelouse artificielle, les cris fusaient, comme les menaces et les insultes. Quand les rouges ont marqué un but, les jaunes ont laissé éclater leur colère. Un mec a eu des mots avec l’arbitre. On n’a rien entendu. Mais l’arbitre l’a aussitôt expulsé. Ça a mis le feu aux poudres. Bordel! Tous les joueurs en sont venus aux mains. Un jaune a poursuivi l’arbitre à travers le terrain pour lui casser la gueule. Par chance, le type en noir a pu trouver refuge dans une cahute où il s’est enfermé.
L’enfant riait comme un fou. Ça lui rappelait les bastons dans le préau de son école. On est restés là comme deux imbéciles, puis tout le monde s’est dispersé et on s’est promenés jusqu’aux balançoires. On a attendu longtemps qu’une place se libère. Ensuite, on est allés jusqu’au train en bois qui longe la pataugeoire. Un joli train en miniature avec locomotive et wagons. On s’est assis sur les banquettes au milieu des feuilles mortes. J’ai sifflé entre mes doigts pour annoncer le départ du convoi et on a fait semblant de partir. On aurait pu se croire dans un vrai train, sauf que le train ne bougeait pas et qu’on restait éternellement en gare. En rade, quoi! Mais assez vite l’enfant s’est lassé de ce jeu.
On s’est promenés le long du lac artificiel.
Soudain, l’enfant a lâché ma main. Un gosse qu’il ne connaissait pas est venu le chercher et tous les deux ont couru sur le terrain de football.
Autour de la pelouse, il n’y avait que des hommes, Des pères du dimanche. Comme moi. On les reconnaît facilement, car ils sont mal rasés, ils portent souvent des survêtements de sport informes, de vieilles baskets, ils ont les cheveux en bataille. Ils ne savent pas ce qu’ils font là. Et le dimanche on dirait qu’ils ont tous la même idée en même temps.
Ensemble, on se lamente et on se console. Comme il y a des écrivains du dimanche, on est aussi des philosophes du dimanche.
«Chaque minute passée avec mon fils est importante, me confie Adrien (dont la femme est partie avec un collègue de travail). C’est le temps qui fait et défait nos vies. »
D’habitude, je me lasse assez vite de ces pensées amères — ces cris de haine et d’impuissance — apparemment sincères. Mais aujourd’hui je n’y échappe pas.
« Sais-tu ce qu’elle m’a fait ?

— Qui?
— Julie, Mon ex.
— Non.
— Elle m’a empêché de voir Audrey, ma fille, pendant un mois, Sous prétexte que je sortais avec une femme rencontrée sur Tinder. Une Africaine…
— Bordel !
— Pour elle, je suis un type instable. Un nostalgique des colonies. Elle prétend que sa fille, notre fille, va être traumatisée…
— C’est absurde!
— On en est là… »
Après un détour par L’Âge d’Or — «les meilleures pizzas de Paris » —, c’est la route du retour.
On traverse des quartiers enchantés. La terre des souvenirs. Le Dôme où j’ai mangé pour la première fois avec Leslie. Le Bagelstein de la rue Vaugirard où on se retrouvait pour déjeuner sur le pouce. Et l’hôtel Saint Vincent, 5 rue du Pré-aux-Clercs, pour les siestes crapuleuses. Le Luxembourg pour le tennis et les promenades du dimanche.
C’est le pays où j’ai vécu six ans.
Sur la moto, l’enfant chantonne. Il est heureux. Il a passé le week-end avec son père du dimanche. Mais il se réjouit de rentrer chez lui, à la maison. Les routes sont encore luisantes de pluie. Je roule lentement. Je gagne du temps sur le malheur.
Mais pas trop: si je suis en retard, il y aura des représailles
J’arrive dans la cour. L’enfant descend de la bécane. Ôte son casque, le pose sur le siège de cuir. Au troisième étage, les fenêtres sont allumées. Quelqu’un guette notre venue. On ne voit pas son visage, mais on devine la femme debout derrière les rideaux. On est arrivés. On est déchirés. »

Extraits
« Je m’appelle Damien Maistre, je suis né un mardi, à Genève, le 9 février 1971, d’une mère institutrice et d’un père qui vendait des balances de précision. Pour l’histoire de la Suisse contemporaine, c’est une date importante: l’avant-veille, le dimanche 7 février, les Suisses avaient accordé le droit de vote et d’éligibilité aux femmes. » p. 18

« – Je voulais te demander si, by chance, tu pouvais t’occuper de l’enfant le week-end prochain. Ce n’est pas ton week-end, je sais, mais c’est la Fête des Pères, tu pourrais passer du temps avec lui et ça nous permettrait de nous retrouver, avec Russ, nous en avons besoin.
– Vous vous êtes perdus de vue ? dis-je ingénument.
– Non. Mais je crois qu’il ne supporte plus l’enfant… — Ou toi, peut-être.
– Bullshit ! Tu ne peux pas dire quelque chose de gentil de temps en temps?» p. 101-102

À propos de l’auteur
OLIVIER_jean_michel_DRJean-Michel Olivier © Photo Indra Crittin

Jean-Michel Olivier est né à Nyon (Suisse) en 1952. Journaliste et écrivain, il a publié de nombreux livres sur la photographie et l’art contemporain, ainsi que treize romans. Il est considéré comme l’un des meilleurs écrivains de sa génération. En 2004, il a reçu le Prix Michel-Dentan pour L’Enfant secret, puis en 2010 le Prix Interallié pour L’Amour nègre. Après Lucie d’enfer, un conte noir, paru aux éditions Bernard de Fallois en 2020, il publie Fête des pères, une coédition des éditions de L’Aire (Suisse) et Serge Safran éditeur (France) en 2022. (Source: Serge Safran éditeur)

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Kariba ou le secret du barrage

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En deux mots
Un couple commence à se déchirer durant ses vacances au Zimbabwe avant que le fossé ne se creuse de retour en Suisse. Giada décide alors de partir en Italie chez sa mère. Au lieu de l’apaisement espéré, elle va vivre un drame.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Après les vacances de la discorde

Dans ce roman qu’on ne lâche plus, car la tension y est permanente, Adelmo Venturelli associe un couple en crise, une famille déchirée par un secret de famille et une quête de liberté. Un drame retracé par chacun des personnages.

La tension s’installe dès les premières lignes du roman, quand Yanis avoue que le couple qu’il forme avec Giada bat de l’aile. Leur différend s’est exacerbé lorsqu’ils ont constaté que l’analyse de leur situation était diamétralement opposée. En arrivant au Zimbabwe, ils ont dû constater la situation économique catastrophique du pays et l’extrême difficulté à trouver de l’argent liquide, mais aussi à se fournir en carburant. Prudent, Yanis a proposé de renoncer et de visiter la Zambie voisine. Ce qui a provoqué la colère de Giada qui a pris les clés du 4X4 et n’est rentrée qu’en fin de journée, avec l’assurance d’avoir des billets et de l’essence. C’est qu’elle a croisé la route d’Alessio, originaire comme elle de Domodosolla, et qui revient régulièrement au pied du barrage qui a coûté la vie à son père, employé par l’entreprise Girola chargée d’édifier l’ouvrage.
Outre ses conseils avisés, il a remis à Giada des émeraudes en lui faisant promettre qu’elle viendrait lui rapporter à Domodossola.
Yanis a fini par accepter de se rendre au parc national de Mana Pools où la faune et la flore s’offraient quasiment pour eux seuls. Aussi, après avoir crevé, ils ont vécu une nuit d’angoisse avant l’arrivée des secours.
C’est au grand soulagement de Yanis qu’ils ont regagné la Suisse, mais sans pour autant effacer le malaise. D’autant que la maison familiale était occupée par la sœur de Yanis et son fils, invitée inopinée qui a provoqué la colère de Giada. Pour leurs derniers jours de vacances, ils vont alors décider de rendre visite à la mère de Giada en Italie. L’occasion de faire franchir la frontière aux émeraudes.
Arrivée chez sa mère Giada va faire expertiser les pierres par un gemmologue et les cacher dans la maison de sa mère, car elle n’arrive plus à joindre Alessio. C’est alors que se produit un horrible drame.
Adelmo Venturelli choisit alors de nous ramener en 1958, au moment de la construction du barrage. Il nous dévoile alors la vie du père d’Alessio, sa découverte des émeraudes et cet accident mortel qui a poussé un fils à partir en Afrique sur les pas de son père.
Les secrets de famille vont alors éclater les uns après les autres…
Construit autour des versions successives livrées par tous les protagonistes, ce roman choral montre combien les non-dits peuvent faire des ravages, combien la dissimulation peut entraîner de drames intimes, combien ils peuvent détruire les vies. Adelmo Venturelli réussit avec Kariba ou le secret du barrage un suspense qui va entrecroiser les destinées, ne laissant personne indemne. Un roman fort, tendu comme un arc, et qui touche au cœur.

Kariba ou le secret du barrage
Adelmo Venturelli
Pearlbooksedition
Roman
196 p., 18 €
EAN 9783952547502
Paru le 28/09/2022

Où?
Le roman est situé au Zimbabwe, à Kariba puis au parc national de Mana Pools avant le retour en Suisse, précédent un voyage en Italie, à Domodossola, Sesto Calende et Salecchio.

Quand?
L’action se déroule de 1958 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Le barrage de Kariba, construit par des Italiens, a balafré le Zambèze dans les années 1950. D’un côté, il s’accroche en Zambie, de l’autre il empoigne la roche du Zimbabwe. Dans l’église, érigée sur la colline de la petite ville de Kariba, une stèle porte les noms des quatre-vingt-six victimes de la construction de cet ouvrage.

Une odeur familiale planait dans la pièce, mais je ne l’identifiai pas tout de suite. Elle devint pénétrante, puis évidente lorsque je me rapprochai du panier. Des champignons, bien sûr ! Je fus surprise de constater que les spécimens que j’avais sous les yeux étaient tous identiques et, surtout, tous vénéneux: des amanites tue-mouches !

Giada et Yanis vivent en Suisse et sont de grands amateurs de voyages en Afrique. Bien que leur couple batte de l’aile, ils partent ensemble au Zimbabwe. À Kariba, Giada fait la connaissance d’Alessio, originaire de la même ville italienne qu’elle. Celui-ci lui confie l’une des raisons de ses voyages : la quête d’émeraudes, qu’il rapporte clandestinement en Italie. Fascinée par cet homme, elle accepte de transporter pour lui quelques pierres précieuses. Les émeraudes arrivent à bon port, mais Giada se demande si elles n’auraient pas un lien avec un événement tragique qui, peu de temps après, va bouleverser sa vie.

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Les premières pages du livre

« Prologue

Giada est ma compagne. Contrairement à tous les autres personnages de ce récit, elle n’est pas fictive. J’ai écrit cette histoire à cause de notre couple qui bat de l’aile. Elle m’apparaît de plus en plus agressive. Je la crains, n’ose plus la contrarier, exprimer une opinion différente. Mes souffrances demeurent vives et lancinantes. Je voudrais qu’elle comprenne, en lisant ce texte, comment je la vois.

Giada est distante. Au fond, je crois qu’elle s’éloigne, qu’elle se laisserait volontiers séduire par tout homme à son goût qui croiserait son chemin. Je prie le Bon Dieu pour qu’il nous réserve des derniers moments de tendresse. Pour écrire cette histoire, je l’ai regardée avec des yeux plus grands que jamais. J’ai pu lui dire ce que j’aurais été incapable d’exprimer à haute voix. Je l’ai dépeinte avec ses arrogances et ses caprices. Une héroïne à laquelle le lecteur n’osera pas toujours s’identifier. Il ne sait pas qu’elle peut aussi être adorable, confuse, parfois immature. Il faut être un écorché, avoir une sensibilité singulière, pour percevoir son insouciance, son charme.

Yanis

Zimbabwe, 30 juillet

Le barrage de Kariba a imprimé de profondes marques dans la gorge humide du Zambèze. Il s’y agrippe comme un forcené qui ne lâchera plus jamais prise. Il a donné vie à ce gigantesque lac turquoise que des bandes d’oiseaux sillonnent en permanence. Je le contemplais depuis le jardin du lodge suspendu comme un balcon. Les taches noires des cormorans en contrebas se succédaient en file indienne pour disparaître dans une brume lointaine. Le ciel immense se mêlait avec l’eau. La Zambie, de l’autre côté, se fondait avec le Zimbabwe. J’aspirai une grande bouffée de cette magie africaine.

Pour tromper l’inquiétude qui me rattrapait, je pris mes jumelles pour observer le ballet des guêpiers au bout du jardin. Ils passaient des branches des arbres à la clôture avant de rebrousser chemin. Les alentours de ce lodge regorgeaient d’oiseaux. Au petit matin, le chant du calao trompette nous avait réveillés. Il criait comme un enfant qui pleure…

Ce fut plus tard que tout bascula, après le petit déjeuner, à la suite de notre altercation. Je n’avais jamais vu Giada se cabrer si vite. Comme dans un duel, le doigt sur la gâchette, elle s’était retournée et avait tiré.

— J’ai besoin de prendre l’air, avait-elle lâché. Et de s’emparer des clés du quatre quatre. Je ne fis rien pour la retenir. Elle aurait tiré une seconde fois. « Dégonflé ! » m’aurait-elle répété. Avait-elle raison ?

Le cyclone qui dormait en elle se réveilla subrepticement à la première difficulté. Nous étions arrivés à Kariba la veille, en franchissant le barrage depuis la Zambie, et notre premier contact avec le Zimbabwe se révéla assez rude. Nous avions largement sous-estimé la crise économique que traversait le pays. Je pestais encore à l’annonce de l’employé de banque qui nous dit clairement :

— Impossible de changer vos dollars, nous n’avons plus d’argent liquide ! Ahuri, je lui demandai si on pouvait payer en dollars. Sa réponse me glaça :

— Personne ne les acceptera ! Un goût amer m’était aussitôt venu à la bouche, amer comme la fin d’un voyage. Au lodge, la propriétaire accepta de nous fournir l’équivalent de cinquante dollars en monnaie locale. La somme me semblait dérisoire pour un périple de trois semaines. Giada, visiblement satisfaite, se montra bien plus optimiste.

— Je suis sûre qu’on en trouvera encore. J’étais loin d’en être aussi certain.

— Tu t’angoisses pour un rien. On a des cartes de crédit ! Elle fut bien forcée d’en rabattre lorsque plus tard, au supermarché, la caissière refusa notre carte de crédit et que nous utilisâmes une part importante de notre argent liquide. Pourtant rien ne semblait la désarçonner. Elle voulut tout de même tester un distributeur automatique de billets.

— Ils sont vides, ne rêve pas ! Ils l’étaient, évidemment. Je ne voyais aucune lueur d’espoir. Giada s’obstinait à chercher de petites lumières, des vers luisants cachés dans cette obscure mélasse.

— Il y a forcément des magasins où ils acceptent les dollars !

La situation ne laissait rien présager de bon. Giada retrouvait les élans d’agressivité que je lui avais connus au début de l’été. L’orage approchait. Lorsque nous apprîmes l’existence d’une deuxième difficulté majeure, mon souhait de renoncer définitivement au Zimbabwe mit le feu aux poudres. Comment, en effet, allions nous parcourir plus de deux mille kilomètres dans un pays confronté à une pénurie de carburant ? À Kariba, une interminable file de voitures s’étirait le long de la route en direction de la seule station-service à être approvisionnée. L’attente pouvait durer des heures, avec le risque d’arriver trop tard, de voir s’évaporer la dernière goutte de carburant. Cette nouvelle entrave avait ravivé mon angoisse latente.

— Tu veux vraiment continuer ? m’étais-je écrié. Giada, qui n’avait rien perdu de son enthousiasme, me répondit aussitôt :

— Il doit bien y avoir une solution, sinon comment expliques-tu une telle circulation ?

— Quelle circulation ?

— Tu es aveugle, tu ne vois pas tous ces véhicules qui passent ? Je compris alors qu’un voile obscur allait nous envelopper, nous enfermer chacun de notre côté. C’est pourquoi, ce matin-là, après le petit déjeuner, et une nuit d’hésitations à la recherche de la bonne formulation, j’avais osé le lui annoncer sans trop de fioritures. Elle me tournait alors le dos, debout devant le lavabo, dans la pénombre de la salle de bains.

— On est quasiment obligés d’y renoncer ! dis-je. Elle cessa de se brosser les dents, pivota et, immobile, me foudroya du regard. Je battis en retraite dans la chambre pour me soustraire à ses yeux écarquillés, riboulants. Un silence envahit l’espace, avant qu’elle ne riposte :

— Pas question, je veux faire ce voyage ! Elle apparut dans l’embrasure de la porte, visiblement très agacée. J’aurais voulu l’amener à reconnaître qu’elle faisait preuve d’un optimisme exagéré, mais cette envie butait contre ma culpabilité. Ne lui avais-je pas déjà imposé notre déménagement ? Je tentai de lui présenter mon plan B, avec un enthousiasme qui s’avéra aussitôt insuffisant.

— Nous pourrions retraverser la frontière, faire un périple en Zambie…

— On y était l’an dernier, protesta-t-elle.

— On n’a pas tout vu… Elle retourna dans l’obscurité de la salle de bains. Je l’entendis se rincer la bouche, cracher à plusieurs reprises et marmonner des mots dont je ne compris pas le sens. Puis, comme accrochée à un ressort qui vient de se détendre, elle resurgit pour me lancer :

— Tu es un dégonflé ! Je reculai de quelques pas. Elle s’avança dans ma direction, menaçante. Elle respirait bruyamment, haletait.

— Je veux visiter ce pays ! tonna-t-elle. Et elle sortit en me poussant de côté, comme si je lui bloquais le passage. Elle alla se poster sur la terrasse face au lac Kariba, les bras croisés, les jambes rigides, dans une attitude de bouderie évidente. Je sentis les tendons de mon cou se crisper. Je m’essuyai le visage en soufflant un grand coup, et répétai :

— Franchement, je ne vois pas comment nous pourrions nous en sortir ! Impossible de faire taire cette anxiété qui grandissait en moi. J’aspirais à des vacances faciles, fluides et sans embûches. Giada, silencieuse, semblait très distante. Sans doute ruminait elle d’anciennes rancœurs. Dehors, seuls les oiseaux bougeaient. J’aurais dû la rejoindre avant qu’elle n’agisse. Au lieu de cela, immobile, je laissai la situation se figer.

— J’ai besoin de prendre l’air, dit-elle enfin. J’avais posé la clé du quatre quatre sur ma table de nuit. Elle la prit sans un mot ni un regard et sortit de la pièce en levant un bras en guise d’au revoir. Surpris, stupéfait, incapable de bouger, je parvins tout juste à prononcer son nom.

— Giada ! Elle avait quitté le lodge vers 10 heures du matin. J’étais seul dans cette prison suspendue au-dessus du lac, isolée sur la colline, à plusieurs kilomètres de la ville. Je ne pouvais pas partir à sa recherche. D’abord certain qu’elle ne tarderait pas à revenir, j’attendis calmement. Mais les minutes et les heures s’écoulaient, et je commençais à craindre qu’elle n’ait eu un accident. Elle ne mesurait vraisemblablement pas l’ampleur du tourment que me causait son absence prolongée.

Toute la journée, je guettai les bruits de moteur en approche, épiai les véhicules dans les lacets de la route en contrebas. Je crus, ou je voulus croire, à plusieurs reprises que c’était Giada. Les quatre quatre sont souvent blancs. Je réussis tout de même à lire quelques chapitres du guide sur le Zimbabwe, histoire de me convaincre que ce pays était passionnant. Je devais me préparer à affronter mon angoisse. Giada ne céderait pas, cette fois, me disais-je en repensant au déménagement.

Depuis son départ, j’éprouvais un horrible sentiment d’abandon, de trahison, et une envie profonde de me révolter, mais j’eus le temps de comprendre que cela ne ferait qu’envenimer la situation. Il me faudrait rester calme à son retour. Si seulement je pouvais lui prouver l’invraisemblance d’un circuit au Zimbabwe. Si seulement j’avais pu l’appeler ! Mais son téléphone trônait sur sa table de nuit.

Lorsqu’elle rentra, à 16h 30, elle était rayonnante. Elle ne semblait aucunement gênée de m’avoir abandonné tout ce temps. Je la trouvais impudente, irresponsable. Elle s’approcha de moi, voulut même me donner un baiser. Je me montrai glacial et détournai la tête. J’attendais d’abord des excuses, mais elle fit une deuxième tentative avec l’empressement de quelqu’un qui a un irrépressible besoin d’affection. Aurait-elle connu le même calvaire que moi ?

— Je suis désolée, me susurra-t-elle enfin.

Je lui accordai mes lèvres. Le fait qu’elle prolonge le contact me dérangea. Je voulais des explications, entendre que des circonstances indépendantes de sa volonté l’avaient empêchée de rentrer plus tôt. Mais elle me raconta tout autre chose.

— Je me suis renseignée. Je sais où trouver de l’essence. Et de reculer d’un pas, comme effectuant un pas de danse, certainement pour mieux observer ma réaction. Elle était toujours aussi rayonnante. Je restai impassible. Je ne croyais pas trop à ce genre de miracles. Elle se répéta en haussant un peu le ton. Puis elle gagna la terrasse de la chambre. Se retournant, elle perçut de toute évidence mon scepticisme. Elle fit une moue, sans doute prête à me donner de nouvelles explications. Je m’avançai jusqu’au rideau – qui faisait office de porte entre la chambre et la terrasse –, le fermai pour lui faire comprendre ma contrariété mais, bien entendu, elle en était très consciente. Sa voix transperça la toile :

— Il y a un chantier naval au bord du lac. Ils pourraient nous vendre de l’essence. Je voyais sa silhouette se dessiner derrière le tissu qu’une petite brise silencieuse faisait trembler. Quant à elle, sans doute ne me voyait-elle pas, car je me tenais dans l’obscurité de la chambre. S’il y avait eu une sortie derrière moi, j’aurais pu partir et la laisser parler dans le vide.

— Tu m’as entendue ? me lança-t-elle comme si elle voulait, en effet, s’assurer de ma présence. Pour moi, ses paroles étaient des sornettes destinées à ne pas m’avouer ce qu’elle avait réellement fait. Je voulais plus d’informations sur sa journée, qu’elle parvienne à me rassurer. Comment pourrait-on nous proposer de l’essence alors que la population locale n’arrivait plus à s’en procurer ? Un coup de vent plus intense froissa le rideau. Le contour de Giada, de l’autre côté de la toile, se lézarda. Les mots qui traversèrent le rideau me parvinrent déformés :

— Tout est une question de moyens ! Soudain, le dessin de son corps changea d’aspect. Giada marchait, sa silhouette grandissait, s’approchait du rideau. Je battis en retraite derrière les lits. Une main apparut au bord de l’étoffe, qu’elle écarta juste au moment où je fuyais vers la salle de bains.

— Où es-tu ? Ne fais pas l’idiot ! J’aurais aimé disparaître, histoire de la déstabiliser, de lui rendre la pareille.

— Tu ferais mieux de m’écouter, ajouta Giada. J’étais conscient du ridicule de ma fuite, mais ce petit jeu atténuait mes frustrations. Le silence se fit, et je craignis que Giada ne soit repartie. De longues secondes s’égrenèrent avant qu’elle reprenne la parole.

— Viens, il faut qu’on parle. Je sais, je t’ai abandonné. Je suis désolée. Je ne voulais pas perdre la face. Aussi trouvai je une excuse puérile.

— Laisse-moi une seconde. J’attendis encore un court laps de temps, puis je tirai la chasse, ouvris le robinet, fis semblant de me laver les mains. Je retournai dans la chambre.

— C’est quoi, cette histoire d’essence ?

— Si on paie le prix fort, on pourra en avoir.

— Qui te l’a dit ? Giada s’embourba dans des explications confuses à propos d’un Italien qu’elle disait avoir rencontré à l’église dans l’après-midi.

— Quelle église ?

— Un sanctuaire au sommet de la colline, bâti par des Italiens.

— Par des Italiens ? Qu’est-ce qu’ils sont venus faire à Kariba ?

— Ils ont construit le barrage sur le Zambèze. J’eus alors droit à un petit exposé sur l’édifice. Il avait été érigé dans les années 1950 par l’entreprise Umberto Girola. Giada fut tout excitée de me révéler ce détail, parce que cette entreprise avait son siège à Domodossola, d’où elle était originaire.

— L’Italien que j’ai rencontré est aussi de Domodossola, m’annonça-t-elle. Par quel étrange concours de circonstances Giada avait-elle croisé quelqu’un de cette petite ville d’Italie du Nord ? Elle me rapporta la poignante histoire de cet individu d’une manière étrange, comme si elle évoquait ses propres souvenirs. Il était le fils d’un ouvrier décédé lors de la construction du barrage.

— Il a aussi perdu sa mère en bas âge, c’est un orphelin, ajouta-t-elle, visiblement émue. Il lui avait raconté qu’il venait régulièrement au Zimbabwe, à la recherche d’un lien avec son père. Je trouvai étrange qu’un homme qui devait approcher la soixantaine fasse encore ce voyage. Qui était ce type ? Avait-il tenté de séduire ma Giada ? Giada, toujours aussi agitée, me relata sa descente jusqu’au chantier naval avec cet homme qu’elle appelait par son prénom, Alessio. Elle tournait autour de moi comme pour me désorienter, brouiller la logique de mes pensées. Cherchait-elle à me convaincre du bien-fondé de sa longue absence ? Me cachait elle autre chose ? Elle testait mon attention par des regards furtifs. Je sentais qu’elle voulait me dire : « Je ne pouvais tout de même pas abandonner ce type ! J’ai dû écouter son histoire jusqu’au bout. » J’aurais aussi aimé savoir ce qu’elle avait fait avant de rouler jusqu’à cette église au sommet de la colline. J’interrompis sa déambulation. Je voulais endiguer ce flot de mots sur l’Italien. Ils m’étourdissaient. Je la saisis par un bras. Elle me regarda avec surprise.

— Qu’as-tu fait avant de te rendre dans cette église ?

— J’étais contrariée, furieuse. Tu es tellement peureux ! Elle évoqua une crique, où elle avait fait une longue halte pour réfléchir.

— Je ne voulais pas revenir au lodge avant d’être certaine qu’on n’avait pas le choix. Je tiens vraiment à visiter ce pays. Je la retenais encore par le bras, elle se libéra en grimaçant. Elle se remit à déambuler nerveusement, sans me quitter des yeux.

— De toute façon, maintenant que j’ai trouvé de l’essence… Je tentai d’entamer son assurance.

— Notre voyage sera long. Il n’y aura pas des Italiens pour nous aider à chaque difficulté. Mais cet Alessio lui avait, paraît-il, fait comprendre qu’en y mettant le prix il y aurait toujours une solution pour remplir le réservoir : il suffisait de demander. J’avais de sérieux doutes.

— Et l’argent liquide ? Giada plongea la main dans la poche de son jean. Elle en sortit une petite liasse de billets de la monnaie locale.

— Où te les es-tu procurés ?

— Au marché noir… Giada semblait avoir surmonté toutes les difficultés. Je me sentis minable et, pour ne plus la voir, je m’échappai sur la terrasse et m’enfonçai dans le fauteuil en cuir tourné vers le large. J’entendais sa voix derrière ma nuque : avec Alessio, ils étaient passés à la station-service Total et n’avaient pas eu besoin d’attendre longtemps. Quelqu’un s’était approché, attiré par notre Toyota immatriculée en Zambie.

— Le taux est un peu usurier… six bonds pour un dollar, au lieu de neuf au change officiel ! précisa-t-elle. Je regardais le lac, honteux de ne pas avoir moi-même découvert toutes ces combines. Mais quelle initiative pouvais-je prendre, enfermé dans ce lodge ? J’en voulais à Giada. Elle mit une main sur mon épaule, certainement pour me témoigner son affection. Je le ressentis comme un geste de domination et lui lançai, d’une voix sèche :

— À cause de toi, je suis resté coincé ici toute la journée ! Giada ne répondit pas. Elle comprenait l’humiliation que je pouvais éprouver. Un martin pêcheur vint se poser sur un pieu de la palissade au fond du pré. Giada ramassa les jumelles que j’avais laissées sur les dalles en granit, à côté du fauteuil. Elle fit la mise au point et s’exclama:

— Magnifique ! Je compris à cet instant que nous allions faire le tour complet du Zimbabwe, malgré mes angoisses qui étaient toujours là. »

Extrait
« Les émeraudes avaient cristallisé le long d’un filon d’une vingtaine de kilomètres où s’échelonnaient cinq à six exploitations. Des Shonas creusaient inlassablement à ciel ouvert, tandis que d’autres triaient le minerai pour en extraire les pierres précieuses. Elles étaient petites, leur poids souvent inférieur à un carat, mais si riches en chrome que leur couleur verte était splendide, inimitable. De temps à autre, comme par magie, de grosses gemmes sortaient aussi de la gangue. »

À propos de l’auteur
VENTURELLI_Adelmo_DRAdelmo Venturelli © Photo DR

Adelmo Venturelli est né en 1955. Il est lycéen lorsqu’il compose ses premiers récits. Il s’oriente ensuite vers la biologie et la protection de l’environnement, sans délaisser pour autant l’écriture. Un premier roman est édité en 1987. Les hasards de l’existence le plongent ensuite dans l’univers de la sculpture. Pour donner vie à son monde imaginaire, il modèle, taille pendant de nombreuses années, travail qui donnera lieu à plusieurs expositions. À la cinquantaine, il retrouve l’écriture. Des romans naissent, son style s’affine, et il se découvre un penchant pour le thriller. En 2019 paraît La Sterne et en 2022 Kariba ou le secret du barrage. (Source: PEARLBOOKSEDITION)

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L’Affaire Alaska Sanders

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En deux mots
En avril 1999 la découverte du cadavre d’Alaska Sanders met en émoi les habitants de Pleasant Mountain. Et si l’enquête es rapidement bouclée, Perry Gahalowood, le sergent de la brigade criminelle, et son ami Marcus Goldman ne se satisfont pas de cette version. Au fil de leur contre-enquête, ils vont aller de surprise en surprise.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Enquête sur une enquête bâclée

Le nouveau roman de Joël Dicker, L’Affaire Alaska Sanders, chaînon manquant entre La vérité sur l’affaire Harry Quebert et Le Livre des Baltimore, paraît au sein de la maison d’édition créée par l’auteur Genevois. Un double défi qu’il relève haut la main!

Disons-le d’emblée. C’est un vrai plaisir de retrouver Marcus Goldman et les protagonistes de La vérité sur l’affaire Harry Quebert dans ce nouveau roman qui vient s’insérer chronologiquement entre le roman qui a fait connaître Joël Dicker dans le monde entier et Le Livre des Baltimore et couvre les années 2010-2011. Il met en scène des personnages que les fidèles lecteurs de Joël Dicker connaissent bien et que les nouveaux lecteurs découvriront avec bonheur.
Dans un court chapitre initial, on apprend qu’ Alaska Sanders, employée de station-service dans une bourgade du New Hampshire, est assassinée en avril 1999.
Puis on bascule en 2010 à Montréal où se tourne l’adaptation de G comme Goldstein, le livre qui aura transformé Marcus Goldman en phénomène éditorial. Et même s’il a un peu de peine à trouver l’inspiration, tout va bien pour lui. Il a depuis trois mois une liaison avec Raegan, une superbe pilote d’Air Canada rencontrée à New York la nuit du nouvel an et Hollywood lui propose un pont d’or pour adapter La vérité sur l’affaire Harry Quebert. Mais pour l’instant, il ne veut pas de cette version cinématographique, car il imagine que Harry Quebert – dont il n’a plus de nouvelles – n’apprécierait pas cette plongée dans un dossier qui l’a certes innocenté mais surtout totalement discrédité.
C’est d’ailleurs en tentant de retrouver son mentor à Aurora où il pense qu’il a pu se réfugier qu’il va retrouver Perry Gahalowood, le sergent de la brigade criminelle, et sa famille. Il avait fait sa connaissance au moment de l’affaire Quebert et s’était lié d’amitié avec le policier, son épouse Helen et ses deux filles Malia et Lisa.
Alternant les époques, l’auteur nous fait suivre en parallèle l’enquête menée par Perry en 1999 pour retrouver les assassins d’Alaska Sanders, retrouvée par une joggeuse au moment où un ours noir s’attaque à sa dépouille et l’enquête que mène Marcus onze ans plus tard.
Car si dès la page 161, l’affaire est officiellement bouclée avec la mort de Walter Carrey, le petit ami d’Alaska, confondu par son ADN, et celui de son complice Eric Donovan, condamné à perpétuité, l’affaire sera relancée à peine dix pages plus tard, lorsque Marcus retrouve Perry, venu assister aux obsèques d’Helen, qui vient de succomber d’une crise cardiaque. Mais n’en disons pas davantage de peur de gâcher le plaisir à découvrir les rebondissements de ce roman aussi dense que passionnant.
Soulignons plutôt combien les fidèles lecteurs de Joël Dicker trouveront ici de quoi se régaler. Car ils savent que dans ses romans, comme avec les poupées russes, une histoire peut en cacher une autre. Il faut alors recommencer à enquêter, rechercher à quel moment on a fait fausse route. Son duo d’enquêteurs revoit alors son scénario, un peu comme l’écrivain, qui écrit sans connaître la fin de son roman et se laisse guider par le plaisir qu’il rencontre en imaginant les situations auxquelles ses personnages sont confrontés.
Un nouveau page turner dans lequel on retrouvera les thèmes de prédilection de l’auteur, la rédemption «qui n’arrive jamais trop tard», la fidélité en amitié et la ténacité. «Je crois que ce roman raconte avant tout, dans un monde où tout doit être rapide et parfait, comment les relations entre les gens sont devenues superficielles. On ne prend pas vraiment le temps de connaître les autres et fort souvent, quand on fait l’effort de s’intéresser à eux, on découvre des choses cachées, que l’on se refusait peut-être à voir jusque-là. C’est ce que découvrent Perry et Marcus», explique du reste le Genevois qui m’a accueilli dans les bureaux de sa nouvelle maison d’édition.
Car c’est avec un «double trac» qu’il sillonne désormais les plateaux de télévision, les rédactions et les librairies. D’abord en Suisse, où le roman paraît avec une semaine d’avance, puis en France. Il y présente son roman, mais aussi sa maison d’édition, Rosie & Wolfe. Dans un premier temps, elle va proposer tous les romans de l’écrivain-entrepreneur dans une version grand format, poche, numérique et audio. L’an prochain de nouvelles plumes devrasient élargir le catalogue.

J’aurais pour ma part le plaisir de l’accueillir en mai prochain à Mulhouse. Et pour les impatients, signalons aussi la rencontre et lecture digitale organisée par l’Éclaireur FNAC le 9 mars à 19h.

L’Affaire Alaska Sanders
Joël Dicker
Éditions Rosie & Wolfe
Roman
576 p., 23 €
EAN 9782889730018
Paru le 10/03/2022

Où?
Le roman est situé aux États-Unis et au Canada. Entre New York, Montréal, on y sillonne le New Hampshire, de Concord à Durham, Barrington et Wolfeboro. Côté Canada, on passe aussi par Magog et Stanstead et côté américain, on visite Burrows et Boston, Montclair dans le New Jersey, Salem dans le Massachusetts ou encore Baltimore.
Un voyage au Bahamas, à Nassau et Harbour Island, puis du côté de Miami en Floride.

Quand?
L’action se déroule en 2010-2011, avec de nombreux retours en arrière, principalement en 1999.

Ce qu’en dit l’éditeur
Le retour de Harry Quebert
Avril 1999. Mount Pleasant, une paisible petite bourgade du New Hampshire, est bouleversée par un meurtre. Le corps d’Alaska Sanders, arrivée depuis peu dans la ville, est retrouvé au bord d’un lac.
L’enquête est rapidement bouclée, puis classée, même si sa conclusion est marquée par un nouvel épisode tragique.
Mais onze ans plus tard, l’affaire rebondit. Début 2010, le sergent Perry Gahalowood, de la police d’État du New Hampshire, persuadé d’avoir élucidé le crime à l’époque, reçoit une lettre anonyme qui le trouble. Et s’il avait suivi une fausse piste ?
Son ami l’écrivain Marcus Goldman, qui vient de remporter un immense succès avec La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert, va lui prêter main forte pour découvrir la vérité.
Les fantômes du passé vont resurgir, et parmi eux celui de Harry Quebert.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
RTS (Philippe Revaz)
Le Messager (Claire Baldewyns)
Podcast La bouteille à moitié pleine

Les premières pages du livre
La veille du meurtre
Vendredi 2 avril 1999

La dernière personne à l’avoir vue en vie fut Lewis Jacob, le propriétaire d’une station-service située sur la route 21. Il était 19 heures 30 lorsque ce dernier s’apprêta à quitter le magasin attenant aux pompes à essence. Il emmenait sa femme dîner pour fêter son anniversaire.
– Tu es certaine que ça ne t’embête pas de fermer ? demanda-t-il à son employée derrière la caisse.
– Aucun problème, monsieur Jacob.
– Merci, Alaska.
Lewis Jacob considéra un instant la jeune femme : une beauté.
Un rayon de soleil. Et quelle gentillesse ! Depuis six mois qu’elle travaillait ici, elle avait changé sa vie.
– Et toi ? demanda-t-il. Des plans pour ce soir ?
– J’ai un rendez-vous…
Elle sourit.
– À te voir, ça a l’air d’être plus qu’un rendez-vous.
– Un dîner romantique, confia-t-elle.
– Walter a de la chance, lui dit Lewis. Donc ça va mieux entre vous ?
Pour toute réponse, Alaska haussa les épaules. Lewis ajusta sa cravate dans le reflet d’une vitre.
– De quoi j’ai l’air ? demanda-t-il.
– Vous êtes parfait. Allez, filez, ne soyez pas en retard.
– Bon week-end, Alaska. À lundi.
– Bon week-end, monsieur Jacob.
Elle lui sourit encore. Ce sourire, il ne l’oublierait jamais.

Le lendemain matin, à 7 heures, Lewis Jacob était de retour à la station-service pour en assurer l’ouverture. À peine arrivé, il verrouilla derrière lui la porte du magasin, le temps de se préparer à recevoir les premiers clients. Soudain, des coups frénétiques contre la porte vitrée : il se retourna et vit une joggeuse, le visage terrifié, qui poussait des cris. Il se précipita pour ouvrir, la jeune femme se jeta sur lui en hurlant : « Appelez la police ! Appelez la police ! »
Ce matin-là, le destin d’une petite ville du New Hampshire allait être bouleversé.

PROLOGUE
À propos de ce qui se passa en 2010
Les années 2006 à 2010, malgré les triomphes et la gloire, sont inscrites dans ma mémoire comme des années difficiles. Elles furent certainement les montagnes russes de mon existence.
Ainsi, au moment de vous raconter l’histoire d’Alaska Sanders, retrouvée morte le 3 avril 1999 à Mount Pleasant, New Hampshire, et avant de vous expliquer comment je fus, au cours de l’été 2010, impliqué dans cette enquête criminelle vieille de onze ans, je dois d’abord revenir brièvement sur ma situation personnelle à ce moment-là, et notamment sur le cours de ma jeune carrière d’écrivain.
Celle-ci avait connu un démarrage foudroyant en 2006, avec un premier roman vendu à des millions d’exemplaires.
À vingt-six ans à peine, j’entrais dans le club très fermé des auteurs riches et célèbres, et j’étais propulsé au zénith des lettres américaines.
Mais j’allais vite découvrir que la gloire n’était pas sans conséquence : ceux qui me suivent depuis mes débuts savent combien l’immense succès de mon premier roman allait me déstabiliser. Écrasé par la célébrité, je me retrouvais dans l’incapacité d’écrire. Panne de l’écrivain, panne d’inspiration, crise de la page blanche. La chute.
Puis était survenue l’affaire Harry Quebert, dont vous avez certainement entendu parler. Le 12 juin 2008, le corps de Nola Kellergan, disparue en 1975 à l’âge de quinze ans, fut exhumé du jardin de Harry Quebert, légende de la littérature américaine. Cette affaire m’affecta profondément : Harry Quebert était mon ancien professeur à l’université, mais surtout mon plus proche ami à l’époque. Je ne pouvais croire à sa culpabilité.
Seul contre tous, je sillonnai le New Hampshire pour mener ma propre enquête. Et si je parvins, finalement, à innocenter Harry, les secrets que j’allais découvrir à son sujet briseraient notre amitié.
De cette enquête, je tirai un livre : La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert, paru au milieu de l’automne 2009, dont l’immense succès m’installa comme écrivain d’importance nationale. Ce livre était la confirmation que mes lecteurs et la critique attendaient depuis mon premier roman pour m’adouber enfin. Je n’étais plus un prodige éphémère, une étoile filante avalée par la nuit, une traînée de poudre déjà consumée : j’étais désormais un écrivain reconnu par le public et légitime parmi ses pairs.
J’en ressentis un immense soulagement. Comme si je m’étais retrouvé moi-même après trois ans d’égarements dans le désert du succès.
C’est ainsi qu’au cours des dernières semaines de l’année 2009, je fus envahi par un sentiment de sérénité. Le soir du 31 décembre, je célébrai l’arrivée du Nouvel an à Times Square, au milieu d’une foule joyeuse. Je n’avais plus sacrifié à cette tradition depuis 2006. Depuis la parution de mon premier livre. Cette nuit-là, anonyme parmi les anonymes, je me sentis bien.
Mon regard croisa celui d’une femme qui me plut aussitôt. Elle buvait du champagne. Elle me tendit la bouteille en souriant.
Quand je repense à ce qui se passa au cours des mois qui suivirent, je me remémore cette scène qui m’avait donné l’illusion d’avoir enfin trouvé l’apaisement.
Les évènements de l’année 2010 allaient me donner tort.

Le jour du meurtre
3 avril 1999
Il était 7 heures du matin. Elle courait, seule, le long de la route 21, dans un paysage verdoyant. Sa musique dans les oreilles, elle avançait à un très bon rythme. Ses foulées étaient rapides, sa respiration maîtrisée  : dans deux semaines, elle prendrait le départ du marathon de Boston. Elle était prête.
Elle eut le sentiment que c’était un jour parfait : le soleil levant irradiait les champs de fleurs sauvages, derrière lesquels se dressait l’immense forêt de White Mountain.
Elle arriva bientôt à la station-service de Lewis Jacob, à sept kilomètres exactement de chez elle. Elle n’avait initialement pas prévu d’aller plus loin, pourtant elle décida de pousser encore un peu l’effort. Elle dépassa la station-service et continua jusqu’à l’intersection de Grey Beach. Elle bifurqua alors sur la route en terre que les estivants prenaient d’assaut lors des journées trop chaudes. Elle menait à un parking d’où partait un sentier pédestre qui s’enfonçait dans la forêt de White Mountain jusqu’à une grande plage de galets au bord du lac Skotam. En traversant le parking de Grey Beach, elle vit, sans y prêter attention, une décapotable bleue aux plaques du Massachusetts. Elle s’engagea sur le chemin et se dirigea vers la plage.
Elle arrivait à la lisière des arbres, lorsqu’elle aperçut, sur la grève, une silhouette qui la fit s’arrêter net. Il lui fallut quelques secondes pour se rendre compte de ce qui était en train de se passer. Elle fut tétanisée par l’effroi. Il ne l’avait pas vue.
Surtout, ne pas faire de bruit, ne pas révéler sa présence : s’il la voyait, il s’en prendrait forcément à elle aussi. Elle se cacha derrière un tronc.

L’adrénaline lui redonna la force de ramper discrètement sur le sentier, puis, lorsqu’elle s’estima hors de danger, elle prit ses jambes à son cou. Elle courut comme elle n’avait jamais couru.
Elle était volontairement partie sans son téléphone portable. Comme elle s’en voulait à présent !
Elle rejoignit la route 21. Elle espérait qu’une voiture passerait : mais rien. Elle se sentait seule au monde. Elle piqua alors un sprint jusqu’à la station-service de Lewis Jacob. Elle y trouverait de l’aide. Quand elle y arriva enfin, hors d’haleine, elle trouva porte close. Mais voyant le pompiste à l’intérieur elle tambourina jusqu’à ce qu’il lui ouvre. Elle se jeta sur lui en s’écriant: «Appelez la police ! Appelez la police!»

Extrait du rapport de police
Audition de Peter Philipps
[Peter Philipps est agent de la police de Mount Pleasant depuis une quinzaine d’années. Il a été le premier policier à arriver sur les lieux. Son témoignage a été recueilli à Mount Pleasant le 3 avril 1999.]

Lorsque j’ai entendu l’appel de la centrale au sujet de ce qui se passait à Grey Beach, j’ai d’abord cru avoir mal compris. J’ai demandé à l’opérateur de répéter. Je me trouvais dans le secteur de Stove Farm, qui n’est pas très loin de Grey Beach.

Vous y êtes allé directement ?
Non, je me suis d’abord arrêté à la station-service de la route 21, d’où le témoin avait appelé les urgences. Au vu de la situation, je trouvais important de lui parler avant d’intervenir. Savoir à quoi m’attendre sur la plage. Le témoin en question était une jeune femme terrorisée. Elle m’a raconté ce qui venait de se passer. Depuis quinze ans que j’étais policier, je n’avais jamais fait face à une situation pareille.

Et ensuite ?
Je me suis immédiatement rendu sur place.

Vous y êtes allé seul ?
Je n’avais pas le choix. Il n’y avait pas une minute à perdre. Je
devais le retrouver avant qu’il ne prenne la fuite.

Que s’est-il passé ensuite ?
J’ai conduit comme un dingue de la station-service jusqu’au parking de Grey Beach. En arrivant, j’ai remarqué une décapotable bleue, avec une plaque du Massachusetts. Ensuite, j’ai attrapé le fusil à pompe et j’ai pris le sentier du lac.

Et… ?
Quand j’ai déboulé sur la plage, il était toujours là, en train de s’acharner sur cette pauvre fille. J’ai hurlé pour qu’il arrête, il a levé la tête et il m’a regardé fixement. Il a commencé à approcher lentement dans ma direction. J’ai compris aussitôt que
c’était lui ou moi. Quinze ans de service, et je n’avais encore jamais tiré un coup de feu. Jusqu’à ce matin. »

À propos de l’auteur
Joël Dicker © Photo Markus Lamprecht

Joël Dicker est né en 1985 à Genève où il vit toujours. Ses romans sont traduits dans le monde entier et sont lus par des millions de lecteurs. Son œuvre a été primée dans de nombreux pays. En France, il a reçu le Prix Erwan Bergot pour Les derniers jours de nos pères, puis le Prix de la vocation Bleustein-Blanchet, Le Grand prix du roman de l’Académie française et le Prix Goncourt des lycéens pour La vérité sur l’affaire Harry Quebert. Ce roman a aussi été élu parmi «les 101 romans préférés des lecteurs du monde» et a été adapté en série télévisée par Jean-Jacques Annaud. Il a publié en 2015 Le livre des Baltimore, en 2018 La Disparition de Stéphanie Mailer, en 2020 L’Énigme de la chambre 622 et en 2022 L’Affaire Alaska Sanders.

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Le goût des garçons

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En deux mots
La narratrice de ce premier roman, pensionnaire dans une institution religieuse, vient de fêter ses treize ans et d’avoir ses règles. À la transformation de son corps va succéder une furieuse envie de vouloir tout connaître de la sexualité.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Sa seule obsession, c’est le sexe

Avec ce premier roman qui raconte comment une fille de treize ans part avec avidité à la découverte de la sexualité, Joy Majdalani réussit une entrée remarquée en littérature. Et nous offre un chant de liberté.

La narratrice de ce premier roman a treize ans. Pour elle, comme pour bon nombre de ses copines du Pensionnat Notre Dame de l’Annonciation, il n’y a désormais qu’un seul sujet de conversation qui vaille la peine, le sexe et ses mystères.
Une obsession que l’on peut analyser de trois manières complémentaires et qui donnent à ce parcours initiatique toute sa densité. Si la jeune fille est tant travaillée par ce sujet, c’est d’abord pour des causes physiologiques. Les bouleversements anatomiques qui surviennent avec la puberté donnent l’occasion à toutes les pensionnaires de se pencher sur leur corps et celui de leurs copines de classe, de voir les seins «à la fermeté intrigante» pousser, les hanches s’arrondir, la pilosité gagner du terrain. C’est ce «caractère sexuel secondaire» qui va du reste effrayer le plus la narratrice qui, tout au long du roman, va traquer tous les poils. Le moindre d’entre eux devenant le symbole de la disgrâce. Cette exploration ne va du reste pas s’arrêter au sexe féminin. Il faut désormais essayer de comprendre comment fonctionnent les garçons, quel est ce mystère qui fait raidir leur membre. Après les caresses et cette étape initiatique que constitue un baiser avec la langue, il va falloir pousser plus avant le côté tactile, offrir ses seins à la main d’un garçon en échange de la caresse de ce qu’elles prennent déjà comme une transgression d’appeler une bite.
La seconde lecture est celle du roman de formation. Au fil des pages, l’enfance s’éloigne, la naïveté – quand ce n’est pas l’ignorance – et remplacée par une inextinguible soif de savoir, de connaître. Et de franchir très vite les étapes, quitte à se fourvoyer: «Nous prenions le viol pour une libération forcée. Nous imaginions le beau chevalier blond qui abattrait d’un coup d’épée les portes scellées pour nous arracher aux bras étouffants de nos mères.» Fort heureusement, ces vœux restent pieux et tiennent davantage du fantasme que de la réalité.
Ce qui nous amène au troisième niveau de lecture, sociologique. Car l’irruption du désir est aussi marquée par de nouvelles alliances, par la construction d’un réseau, d’une bande de copines, les «Dangereuses», qui vont rivaliser pour s’octroyer la place la plus enviée, quitte à mentir, quitte à trahir. C’est ainsi que Bruna va endosser un faux profil sur internet pour piéger sa copine. Mais, elle ne lui en tiendra pas vraiment rigueur, car «les histoires d’amour torrides qu’elle me rapportait tous les lundis alimentaient mes grandes théories sur ce qui plaisait ou non.»
Il en ira de même avec la belle Ingrid, celle qu’il fallait à tout prix côtoyer pour avoir droit au statut de fille intéressante. Car la «suceuse» pouvait partager son expérience, raconter «ce qu’il fallait faire une fois qu’on nous avait enfoncé l’objet dans la bouche, la position de la langue, des dents, le degré de succion qu’il fallait administrer.» Et si en fin de compte «son tutoriel expéditif ne m’apprit rien et ne fit que me frustrer davantage», elle aura apporté une pierre de plus à la construction d’une sexualité plus libre.
Car Joy Majdalani, derrière ce récit construit avec l’avidité qui caractérise cet âge des grandes mutations, montre une voie vers l’émancipation. Faisant fi des préceptes religieux et des diktats familiaux, il s’agit de s’armer pour s’offrir un meilleur futur. Un premier roman très réussi!

Le goût des garçons
Joy Majdalani
Éditions Grasset
Premier roman
176 p., 14,90 €
EAN 9782246828310
Paru le 5/01/2022

Où?
Le roman est situé au Liban, principalement à Beyrouth.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Elles sont «de bonne famille». «Bien élevées.» Collégiennes à Notre Dame de l’Annonciation. Elles pourraient aussi bien être dans n’importe quelle institution d’une autre religion ou un très bon collège de la République. Elles ont treize ans, elles sont insoupçonnables. Elles n’ont que le désir en tête.
La narratrice, qui a treize ans, rêve des garçons, de leur sexe, de faire l’amour avec eux. Toutes en parlent. Il y a bien sûr la peur, que les religieuses du collège s’empressent d’entretenir en brandissant des images sanglantes de fœtus avortés, mais la peur ! Elle ajoute à la curiosité. La narratrice s’allie à la terrible Bruna. Rivale et confidente, elle sait dénicher sur Internet des garçons avec qui s’adonner à des conversations téléphoniques interdites. Bruna lui tend un piège, où elle tombe avec naïveté. Que faire ? Se rapprocher des plus belles de la classe, les Dangereuses ? Ces transgressives savent quoi faire de leur corps.… Les fâcheux peuvent bien la traiter de putain, il lui faut goûter, goûter au garçon.
Légendes, ragots, ignorances, peurs, élans, embûches, alliances, traîtrises, téléphone, Internet, tout tourne autour des garçons et de leur corps mystérieux dans un mélange de fantasmes et de romantisme. Cru et délicat, dévoilant les candeurs comme les cruautés, voici un premier roman d’une véracité implacable qui marquera.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
RFI (Vous m’en direz des nouvelles)
L’éclaireur FNAC (Sophie Benard)
Atlantico (Annick Geille)
Focus LeVif.be
Blog Lily lit
Blog Mademoiselle lit

Les premières pages du livre
« Le corps des filles
Je vous parle de ces filles qui m’ont donné le goût des garçons.
Au fond de notre classe de 5e, près du radiateur, des fenêtres, somnolent les Dangereuses : Soumaya, Ingrid et leur bande. L’uniforme du collège Notre-Dame de l’Annonciation enveloppe les fesses et les seins neufs. L’affreuse jupe portefeuille retroussée jusqu’au-dessus des genoux, une provocation quotidienne lancée à la surveillante : un apprentissage de désobéissance civile – une organisation souterraine, en maquis, la force du nombre en recours contre ce cerbère aux portes du collège, mesurant la longueur du tissu sur les cuisses et qui tous les jours peut punir deux ou trois déviantes, pas plus. Les autres sont laissées libres alors que leurs sœurs-martyres sont cloîtrées à l’Aumônerie, attendant que leurs parents viennent les récupérer.
Au centre de la classe, le fief des insignifiantes. Chaussettes hautes bordées de dentelle, lunettes orange ou vertes, peu sexuelles, duvets de moustache, sous-pulls en flanelle portés sous la chemise, imposés par une mère inquiète, de celles qui préparent des goûters à la symétrie militaire, qui ne laissent au vice aucun espace où fleurir. On reconnaît leurs filles à la lenteur qu’elles mettent à quitter cette zone de transit qu’on appelle l’âge ingrat, se laissant couver dans cet entre-deux, tandis que leurs nez, pressés de rejoindre l’âge adulte, se contorsionnent en déformations bizarres, qui préfigurent, au milieu d’un visage poupin, les grandes métamorphoses à venir.
Deux afflictions contraires, mais d’une gravité comparable, peuvent s’abattre sur ces infortunées.
Certaines portent encore sur leurs panses le gras de leur jeune âge. Elles sont dodues comme les bébés ou les vieilles, d’androgynes boules qui se laissent rouler jusqu’à l’orée de l’adolescence. D’autres sont toutes d’ossements et de cartilages. Le spectre de l’enfance maintient sa poigne sur leurs petits corps secs, empêche la chair d’abonder.
Aucune, ou presque, n’échappe à la malédiction qui accable uniformément les habitantes de nos contrées. Un foisonnement pileux qui ne connaît pas de frontière, occupant ici un dos, là le pourtour d’un mamelon, s’élançant à la conquête d’un cou vierge de baisers mais déjà marqué par une féminine barbe. Un duvet presque invisible, mais perceptible au toucher.
Nos livres de SVT nous avaient appris qu’à la puberté les garçons et les filles développaient chacun une pilosité propre à son sexe : les caractères sexuels secondaires. Nous avions retenu cette information sans froncer nos monosourcils. Certaines d’entre nous cultivaient la moustache depuis l’école maternelle. Parmi tous les obstacles hérissés entre moi et la sexualité, les poils étaient le plus insurmontable. Ma peau, pour être présentée à ces absents garçons, nécessiterait une mue presque intégrale. Désespérant d’obtenir l’aide d’un adulte, je cherchai un remède sur l’ordinateur familial. Un site français m’informa que je souffrais d’hirsutisme. L’annonce de cette pathologie rare me terrassa. Je ne remis pas en doute ce diagnostic qui s’abattait sur moi et moi seule, malgré l’abondance pilaire de mes congénères, en tout point semblable à la mienne.
Aucun élan solidaire ne venait adoucir le poids de ce malheur que nous avions en partage. Nous restions chacune persuadée de devoir souffrir en silence un calvaire honteux qui nous était propre. Nous nous consolions un peu lorsque nous découvrions chez d’autres une monstruosité qui nous était épargnée. La vue de mes poils de cou avait provoqué la grande hilarité de Bruna, mon amie. Quelques mois plus tôt, alors que je me changeais, après une journée à la plage, dans la même cabine que la douce Rim, j’avais repéré entre ses seins une touffe translucide. Je le lui fis remarquer avec une horreur affectée et cruelle, si bien que la belle, non accoutumée à ces brimades, finit par en pleurer.
La découverte que j’avais faite ce jour-là était rendue plus délectable par le statut particulier dont jouissait Rim.
Il s’en trouvait trois ou quatre par classe, des miraculées comme elle : assez peu pour pouvoir toutes les énumérer. Le récit de leur béatitude faisait le tour de notre collège et de ceux avoisinant. Un brassage génétique immémorial avait conféré à leur teint, à leurs yeux, à leur chevelure, la clarté du nord. Peu importait leur joliesse véritable, leur blondeur les investissait de certains droits inaliénables sur le cœur des adultes, d’abord, qui les choyaient avec plus d’entrain, et sur ceux des hommes, plus tard. Ce qu’on appelait alors blondeur était loin de se résumer à la couleur jaunâtre des cheveux. Il s’agissait d’une qualité diffuse qui éclairait les complexions, qui se définissait surtout par contraste avec nos camaïeux de bruns. Il suffisait parfois de l’éclat d’un œil bleu.
De nombreuses filles bêtement châtains avaient injustement joui des privilèges de la blondeur avant qu’une poussée d’hormones ne vienne, vers treize ou quatorze ans, révéler une chevelure plus sombre. Leur vie durant, elles tenteront de raviver cette gloire révolue, répétant à qui voudra bien l’entendre qu’elles étaient nées blondes.
Parmi les nombreuses bénédictions de la blondeur, une peau glabre nous faisait le plus envie. Jamais les blondes n’auront à s’encombrer des techniques épilatoires qui seront notre lot quotidien. On racontait que si d’aventure des poils s’essayaient à envahir leurs corps ou leurs visages, la blondeur les rendrait invisibles, même en plein soleil. Les néons des vestiaires féminins avaient pourtant suffi. À leur lumière m’apparut le duvet qui frémissait sur le torse de Rim.
Blonde, ses poils avaient poussé avant ses seins.
La génétique n’expliquait pas seule la variété de nos pelages. Un facteur environnemental déterminant venait soulager de rares chanceuses. Elles avaient des mères clémentes qui les autorisaient à recourir à l’épilation. Leur mansuétude nous faisait miroiter un monde où nous pourrions nous aussi bénéficier des artifices de la féminité, où nous aurions une mainmise sur nos destins et le pouvoir de corriger les défauts dont la biologie nous avait accablées. Nous les brandissions en exemple pour faire flancher nos propres mères. Nous menions des campagnes : tous les soirs, nous arguions, marchandions, pleurions. Les bandes de cire nous restaient interdites.
Chaque mère y allait de son style individuel. Au sujet de l’éducation des jeunes filles, chacune avait échafaudé un système de croyances contre lequel nous ne pouvions rien. Des années d’observations sociales minutieuses et une amertume tenace envers leur propre mère leur avaient servi de laboratoire. Elles en avaient tiré un manifesto éducatif qui stipulait en termes très précis quand et comment autoriser les filles à porter des talons, s’épiler, ou sortir sans supervision. Persuadées d’avoir raison, elles s’appliquaient dans la réalisation de leur grand œuvre maternel en observant du coin de l’œil les autres mères se fourvoyer.
Certaines, trop laxistes, précipitaient leurs filles hors de l’enfance. Leurs fillettes de douze ans avaient du vernis à ongles, du fard à paupières, les cheveux décolorés. On condamnait la vulgarité de ces inconscientes, qui, pour s’amuser, affublaient leurs toutes jeunes filles de tenues de madame. À l’inverse, d’autres n’inculquaient à leur progéniture aucun souci du paraître. Elles traînaient de grandes filles de dix-sept ou dix-huit ans aux sourcils broussailleux, aux cheveux coupés court, perdues pour l’amour. Ces pauvresses seront toujours étrangères aux rudiments de la coquetterie, condamnées par leurs mères à des vies de solitude ou de grande religiosité. Tout est dans la mesure, répétaient nos mères, imbues de leur sagesse. Chaque chose en son temps.
Attendre patiemment que son temps vienne.
Et puis un jour de printemps, le week-end de Pâques, par exemple, accompagner sa mère chez le coiffeur. S’ennuyer sur un canapé, entortillée entre les manteaux et les sacs à main des clientes, lire un magazine tandis que, la tête renversée et les yeux fermés, votre mère se soumet aux gestes professionnels de celui qui la shampouine et de celle qui lui vernit les ongles. Jalouse, vous ne daignez pas lever la tête lorsque les habituées qui passent par là s’exclament Mais c’est ta fille!, vous félicitent d’avoir tant grandi, vous demandent quelle école vous fréquentez.
Soudain, un mot lâché en arabe, avec indolence, comme à contrecœur, vous arrache à votre lecture.
Dommage… soupire l’esthéticienne, courbée sur son ouvrage. Dans le salon de beauté, les dames de bonne famille parlent français, seule l’esthéticienne s’autorise l’arabe. Comme ce premier mot a produit un certain effet sur l’assistance, la pythie marque une courte pause avant de reprendre de plus belle.
Quel dommage ! Votre pauvre fille, Madame…, implore-t-elle, les yeux toujours rivés sur la manucure de votre mère. Elle a de si jolis yeux, ils le seraient encore plus si vous l’autorisiez à débroussailler ces vilains sourcils qui lui obstruent la vue… et cette affreuse moustache !
Vous vous précipitez, incrédule, auprès de votre mère et de cette bienfaitrice insoupçonnée. Vous êtes si étourdie de trouver une partisane à votre cause perdue que vous en oubliez de vous vexer. Oui, vos sourcils sont monstrueux, voilà des mois que vous vous évertuez à le répéter. Il se trouve enfin une adulte pour corroborer vos dires et tenter d’infléchir l’interdit maternel. Vous saisissez l’occasion, initiant un de ces caprices publics honnis de votre mère et qui vous valent d’habitude de sévères réprimandes. L’enjeu est trop important, vous prenez le risque. Votre mère, ligotée par la cape en caoutchouc du coiffeur, contrainte de ne bouger ni la tête, ni les mains, est neutralisée : elle ne peut que vous adresser de furieux regards en biais.
Allez Madame, c’est jour de fête ! renchérit l’esthéticienne. Ma nièce a le même âge que votre fille et je lui épile les sourcils depuis des années déjà.
Vous savez que ce dernier argument jouera en votre défaveur. Votre mère puise sa détermination dans un dégoût profond pour les pratiques du petit peuple.
L’esthéticienne se fend d’un sourire racoleur : Pour vous, je le ferais gratuitement…
Mais voyons, ce n’est pas une question d’argent ! s’ébroue la mère. Comme vous n’interrompez pas vos suppliques, elle se résigne enfin à mettre un terme à l’esclandre public. Vous vous installez pour la première fois sur le divan de l’esthéticienne. Alors que vous savourez la brûlure de la cire, vous découvrez en vous une singulière tristesse. Vous aviez négocié sans trop y croire : la résolution de votre mère vous semblait un fort imprenable. Il aura suffi de quelques mots doucereux pour le faire tomber.
*
N’attendez pas de ces quelques gouttes de cire qu’elles vous hissent au rang des Dangereuses de la classe. Elles ont pour elles ce qu’il faut d’insolence et une beauté hormonale, presque accidentelle. L’effort appliqué que vous mettrez à les rejoindre est la raison pour laquelle vous ne serez jamais des leurs. Je ne saurai jamais ce qui distingue Soumaya et Ingrid du reste des filles, mais j’ai consacré ma vie à leur étude. Leurs cuisses blanches sous leurs jupes, leurs décolletés obscènes dès qu’elles ouvraient les deux boutons supérieurs de notre uniforme à carreaux m’avaient propulsée dans une quête effrénée. Il fallait leur ressembler, car elles seules goûteraient un jour la vie dans ce qu’elle a de plus intense, goûteraient l’amour dans ce qu’il a de plus éperdu. Il fallait leur ressembler : il y allait des garçons. »

Extraits
« Les histoires d’amour torrides qu’elle me rapportait tous les lundis alimentaient mes grandes théories sur ce qui plaisait ou non. Jamais, je ne la soupçonnais de mentir. Quelquefois, j’attribuais son succès à la lourdeur adipeuse de ses seins. Ils n’avaient pas la fermeté intrigante de ceux d’Ingrid ou Soumaya, ils étaient pétris de la même graisse flasque qui recouvrait hier ses joues et son ventre. Cela semblait suffire. » p. 29

« Nous prenions le viol pour une libération forcée. Nous imaginions le beau chevalier blond qui abattrait d’un coup d’épée les portes scellées pour nous arracher aux bras étouffants de nos mères. Enlacées contre ses hanches, nous irions vers le nord.
Avoir connu l’épaisseur des nuits archaïques. Se savoir vouée à l’ombre, espérer tenir un jour des braises dans le creux de ses mains, N’avoir, pour soi, que deux certitudes. D’abord, celle de sa propre inadéquation à l’amour. Car je m’étais vue de près, et on ne pouvait pas vraiment dire que j’étais de ces douces qui inspirent le désir. Le revers de ce désespoir fondamental, c’est un optimisme absolu et messianique. Mon salut ne viendra qu’une seule fois et il durera toujours. Il suffirait du premier pour m’extirper des ténèbres. » p. 45

« Je restais enfermée avec elle dans la cabine des toilettes, dans la proximité de la suceuse, comme pour m’imprégner du stupre qu’elle charriait. Je ne la délivrerais de sa peur que lorsqu’elle m’aurait livré les informations que je brûlais d’obtenir. Je demandais ma rançon: qu’elle me dise ce qu’il fallait faire une fois qu’on nous avait enfoncé l’objet dans la bouche, la position de la langue, des dents, le degré de succion qu’il fallait administrer. Son tutoriel expéditif ne m’apprit rien, ne fit que me frustrer davantage. » p. 81

À propos de l’auteur
MADJALANI_Joy_©jean_francois_pagaJoy Majdalani © Photo Jean-François Paga

Joy Majdalani est née à Beyrouth en 1992 et vit à Paris depuis 2010. En 2018, elle publie On the rocks, son premier texte, dans la revue Le Courage. Le Goût des garçons est son premier roman. (Source: Éditions Grasset)

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Nos mains dans la nuit

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En deux mots
Émilie est revenue. Avec cette amie d’enfance, née à quelques jours d’intervalle, elle va partager toute sa jeunesse, un peu comme leurs mères respectives. Pourtant leurs caractères sont très différents et, mystérieusement, un beau jour ces voisines vont disparaître sans laisser de traces.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Une si longue absence

Avec son second roman Juliette Adam replonge en enfance. Bouleversée par le retour d’Émilie, cette «meilleure» amie si fascinante et si mystérieuse, elle va tenter de comprendre comment sa vie s’est construite à l’aune de celle de sa voisine.

Pour parler de Zoé et d’Émilie, il vaut peut-être mieux commencer par dire quelques mots de leurs mères. Lisa avait 18 ans lorsqu’elle a fait la connaissance de Morgane. À compter de ce moment, les deux femmes ne sont plus quittées, même si leur parcours professionnel était bien différent. Elles ont trouvé une colocation dans un appartement situé dans une ville côtière de Bretagne et tandis que Lisa partait à Rennes pour y suivre des cours de journalisme, Morgane travaillait à Bricorama. Quand un homme est entré dans leurs vies respectives, elles ont trouvé deux pavillons qui se faisaient face. Mariage et enfants ont suivi. Et Zoé est née avec une semaine d’écart d’Émilie, dans le même hôpital. Les deux filles ont alors grandi ensemble, même si là encore, leurs personnalités étaient bien différentes. Pour Zoé, la fille et la mère ont quelque chose de fascinant, d’étincelant. «Elle portait une telle lumière en elle. J’avais l’impression qu’elle pouvait venir à bout des ténèbres les plus tenaces, éclairer les profondeurs, tenir à distance la noirceur. Morgane me faisait l’effet d’un ange qui errait sur terre depuis bien trop longtemps et qui pourtant n’arrivait toujours pas à s’en lasser. Elle me montrait qu’on pouvait vivre autrement, qu’un ailleurs était possible, sans même avoir à partir.» Ajoutons que l’aura d’Émilie gagne encore un intensité grâce à son don de voyance. Ses prémonitions s’avéraient souvent justes, annonçant le décès prochain d’une grand-mère ou encore la catastrophe de Fukushima. Mais au fil des jours les liens se distendent entre la première de classe et la marginale. Jusqu’à ce jour où, de retour de voyage, Zoé découvre un panneau «maison vendue» sur le pavillon d’en face et apprend que ses voisines sont parties «dans le sud».
Commence alors une longue période sans nouvelles. Malgré tous les efforts déployés par Zoé, elle n’entendra plus parler de son ami, ni de sa mère.
Et soudain, comme le chapitre initial nous l’a appris, Émilie est de retour, comme si elle avait toujours été là, retrouvant son ami dans le salon de thé où elle travaille régulièrement.
Juliette Adam rend parfaitement bien l’état d’esprit de sa narratrice, entre l’émerveillement et l’incompréhension. Elle sent qu’elle est manipulée, mais veut croire que leurs liens sont très forts. En fait, elle est aveuglée par un attachement qui vire à l’obsession, qui l’empêche de construire une vie qui ne tiendrait pas compte d’Émilie. Le tout sur fond de mystère, de ce trou noir – cette si longue absence – dont elle va tenter de comprendre la cause.

Nos mains dans la nuit
Juliette Adam
Éditions Fayard
Roman
356 p., 20,90 €
EAN 9782213723372
Paru le 05/01/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement dans une ville côtière qui n’est pas précisée, ainsi qu’à Rennes et Nantes. On y évoque aussi des vacances à Hendaye.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Le secret, c’est de s’inquiéter pour quelqu’un. » Entre Raphaël, son frère abîmé, sa mère, qui semble lui cacher quelque chose d’essentiel, et son père, avec qui elle n’est jamais parvenue à communiquer, Zoé ne manque pas de sujets de tourments. Travaillant le temps d’un été dans la ville côtière où elle a grandi, elle tente tant bien que mal de rassembler les éléments disparates de son existence. Mais c’est la réapparition d’Émilie, la fille étrange qui l’a toujours fascinée et l’obsède encore, qui va créer un véritable séisme dans sa vie. La jeune femme sera-t-elle capable, cette fois, de retenir celle qui n’a jamais cessé de lui échapper ?
Avec Nos mains dans la nuit, Juliette Adam signe un roman poignant sur l’entrée dans l’âge adulte, où les projets sont suspendus aux souvenirs, et la confiance dans l’avenir à l’élucidation du passé.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Blog Les lectures d’Antigone

Les premières pages du livre
« 1
Je te connais depuis que je suis née. Je ne pense pas que tu t’en sois vraiment rendu compte. Tu m’as toujours donné l’impression que ta vie était ailleurs. Que tu évoluais dans ton monde, un lieu caché, quelque part dans les plis des draps ou le vide d’un double vitrage, ce genre d’endroit inaccessible où tu te trouvais à l’abri de moi, à l’abri de tout. Mais moi, je ne voyais que toi. Tu étais si saisissante avec ton air grave. Si magnétique. Tous tes gestes respiraient la majesté, un seul mot de toi suffisait à me fasciner et je passais des semaines à y repenser, à faire tourner en boucle tes paroles dans ma tête. Elles devenaient prophétiques à force d’être répétées. Tu ne pouvais pas t’empêcher de rendre solennel ce qui ne l’était pas. Tu creusais de minuscules sépultures au beau milieu du potager, y enterrais avec soin les fourmis que tu avais écrasées par inadvertance, du bout de tes sandales roses. Tu lançais des avions en papier pour prévenir les oiseaux de l’arrivée de l’hiver. Tu guettais le facteur chaque matin, assise sur une minuscule chaise que tu installais sous le pommier, juste derrière la barrière en fer rouillé de ton jardin. Quand tu l’apercevais enfin, tu t’autorisais à sourire, et lui remettais en soupirant un bouquet de mourons rouges, lui lançant qu’aujourd’hui encore, grâce à lui, le soleil n’allait pas s’écrouler. Ma mère jugeait toujours comiques tes saillies théâtrales, mais moi, je demeurais désarmée devant tes rituels, devant tes règles qui n’obéissaient à rien de ce que je connaissais. Je détestais ça. Ne pas savoir. Ne pas comprendre. À cet âge, être la plus brillante de ma classe, même en première année d’école primaire, était devenu une donnée que je tenais pour dérisoire, mais à laquelle j’étais secrètement accrochée. Tout ce qui pouvait me démontrer que les adultes se trompaient sur mon compte me terrifiait. Et tu en étais la preuve vivante. Toi et tes mystères. Toi et ta peau transparente. Toi et tes yeux de fantôme. J’avais peur. Peur pour toi, peur qu’il t’arrive quelque chose. Tu étais du genre à tomber d’une falaise par inadvertance, trop occupée à poursuivre une aigrette de pissenlit dansant dans le vent. Du genre à ouvrir la portière de la voiture en pleine autoroute, juste pour avoir un peu plus d’air. Du genre à proposer de jouer à qui tiendrait le plus longtemps la main à plat sur une plaque chauffante, sans y voir aucun danger. J’en faisais des cauchemars. Tu mourais, sans cesse, tu mourais, mourais, mourais sous mes yeux, et je ne pouvais rien faire à part te regarder souffrir en silence et écouter ta mère m’accuser de ne pas avoir été à la hauteur, de n’avoir été qu’une déception pour tout le monde. Pourtant, à l’époque, j’aurais fait n’importe quoi pour te sauver. Tu dois me croire. Chaque fois que je posais mes yeux sur toi, une part de moi me disait que je te voyais pour la dernière fois. Je t’observais avec la plus grande attention, mémorisais chaque centimètre de peau, chaque plissement autour des yeux, chaque tressautement de sourcils, je m’abreuvais de toi comme si je voulais imprimer ton visage pour toujours et me promettre de ne jamais l’oublier. Je m’attendais à tout de toi. Tu avais tes coups d’éclat venus d’une autre planète, mais tu passais la majorité du temps à te taire, en fixant le vide. Et je pense que c’était ça qui m’inquiétait, me poussait à être constamment sur le qui-vive. Je te savais capable de commettre une connerie à n’importe quel moment. Je ne compte plus le nombre de fois où tu as été à deux doigts de te tuer. La fois où tu as traversé la route les yeux fermés. Celle où je t’ai fait recracher les pilules contraceptives de ta mère. Celle où tu as trouvé un cadavre de lapin dans le jardin et lui as arraché le cœur, avec un air étonné. Tu te mettais continuellement en danger. Tu courais dans le jardin, un couteau de cuisine à la main, enfonçais des stylos dans les prises électriques, mettais tes mains dans le four brûlant, glissais la tête la première dans la baignoire remplie à ras bord, te retenais de respirer jusqu’à ce que tu t’évanouisses. Tu gobais les œufs d’oiseaux tombés de leur nid, te rasais une partie des sourcils, suivais des inconnus, leur prenais la main avec fermeté. Tu ne te rendais jamais compte de rien. Et moi, je te surveillais tout le temps. Je devais être là pour ramasser les débris que tu laissais sur ton passage. Je me disais qu’un jour tu te volatiliserais, comme ça, sans prévenir. Tu te débrouillerais pour te dissoudre dans l’air, ne laissant plus que le vestige de ta présence, une sorte de brume épaisse qui alourdirait tout et serait toujours à mes côtés, des années après ta mort. J’ai tellement anticipé ce scénario que je m’étonne de te savoir encore en vie, même si je n’ai plus aucune nouvelle de toi. Je m’attendais à des signes qui ne sont jamais venus. Tu t’es contentée de sortir de ma vie de la façon la plus banale possible. C’est triste à crever. Mais qu’est-ce qu’on peut bien y faire ? Tu sais, après ton départ, j’ai mis une éternité à comprendre d’où venait ce calme qui creusait ma poitrine. Tu as emporté avec toi mon inquiétude, celle qui n’était tournée que vers toi. Tu as fait disparaître cette anxiété qui m’a toujours accompagnée, me rongeait sans que j’y puisse rien. Tu as capturé mes frayeurs et mes rêves d’enfant. Tout ce qui faisait ce que j’étais. Tu me l’as volé, Émilie. Et je ne te pardonnerai jamais ça.

2
Tu ne le sais sûrement pas, mais nous sommes nées à une semaine d’écart, toi et moi, en pleine canicule. Dans le même hôpital. Je ne sais pas si c’était dans la même chambre. C’est ce que nos mères nous disaient en tout cas. Elles se connaissaient depuis leurs 18 ans et ne s’étaient pas quittées depuis. Elles avaient vécu un moment en colocation dans un studio près de la gare, coincé entre une crèche et une station-service. Ma mère était étudiante en journalisme, la tienne vendeuse dans un Bricorama. La mienne suivait ses études à Rennes, elle prenait tous les jours le TER de 6 h 57 pour s’y rendre, le même que je prends aujourd’hui pour rejoindre mon université et mon studio, à la fin des vacances ou du week-end. Ma mère ne voulait pas vivre dans une grande ville. Elle se sentait trop petite, pas assez au courant du monde, constamment jugée pour son ignorance, pour son manque de modernité. Elle étouffait. Surtout dans les amphis. Même si elle ne me l’a jamais avoué. Très vite, elle a trouvé un poste de rédactrice dans un magazine féminin, le genre à zoomer sur la cellulite des actrices, à commenter la vie sentimentale des chanteuses, à s’extasier sur les potins de la famille royale anglaise. Elle était responsable de la rubrique des tenues de stars sur les tapis rouges des Oscars, des Golden Globes ou de la Fashion Week. Elle pouvait écrire ses articles à la maison, ce qui lui permettait de n’effectuer le déplacement à Rennes qu’une fois par semaine. Ça lui allait très bien. Elle y travaille encore aujourd’hui. Elle est devenue la rédactrice en chef des pages mode, a gravi les échelons, naturellement, petit à petit, sans se presser. Elle ne rêve pas de plus. Elle ne rêve pas beaucoup, ma mère. Elle se contente de ce qu’elle a, depuis toujours. La tienne, au contraire, n’a jamais perdu ses espérances. Elle n’a pas arrêté d’enchaîner les petits boulots, comme elle le pouvait, dans l’espoir de monter sa propre boutique un jour. Combien de fois j’ai aimé l’entendre me raconter ses aventures de cueilleuse de pommes, femme de chambre dans un hôtel quatre étoiles, sondeuse en ligne pour des marques de sodas bretons, testeuse de bougies parfumées, dog-sitter, livreuse de sushis, distributrice de prospectus pour des montres de luxe, sexeuse de poussins, nettoyeuse d’écran de cinéma et même modèle nu pour des étudiants d’art, autant de métiers qui lui ont appris différentes manières de voir le monde, comme elle disait. Sa vie me semblait tout droit sortie d’un roman picaresque. À des années-lumière du quotidien sans vie de ma mère. Pourtant, elles s’entendaient à la perfection, c’était presque effrayant de se dire qu’elles avaient un jour pu vivre l’une sans l’autre. Bien sûr, elles s’engueulaient de temps en temps pour de la vaisselle cassée, des disques mal rangés, ou des flacons de parfum renversés. Mais rien de bien méchant. Elles étaient bien ensemble. Parfois, elles montaient sur le toit par l’escalier de service, prenaient l’apéro en regardant le soleil se noyer dans la mer, comptaient les étoiles sous un plaid violet un peu trop rêche, leurs épaules se touchant, leurs mains enlacées quelquefois. Ma mère écoutait la tienne parler des énergies du cosmos, ne la comprenait pas quand elle disait que cela n’avait rien à voir avec l’astrologie, que ça c’était bon pour ceux qui avaient trop peur de vivre. Elles s’adonnaient à des concours de cuisine, lançaient des batailles d’eau sans prévenir dans l’appartement, s’amusaient à rendre fou leur voisin raciste, se prenaient pour le duo de justicières loufoques de leur immeuble. Ça devait être parfait. Du moins, c’est ce que j’imaginais. Mais lorsque ma mère a rencontré mon père dans un café près du port, alors qu’elles n’avaient que 21 ans, il leur a bien fallu se séparer. Ma mère ne pouvait pas supporter de vivre éloignée de Morgane, sa sœur, son adorée, sa moitié. Je crois que ça emmerdait mon père, cette proximité entre elles. Il n’en a jamais parlé. Pas devant moi, en tout cas. Mais il ne parle jamais de rien, mon père. Encore aujourd’hui, il reste une sorte de statue sans vie à mes yeux. Un esprit de passage qui ne peut être vu que par ma mère. Je me demande s’il parle de moi. Si j’existe vraiment pour lui. J’ai toujours eu l’impression que je n’étais qu’une case à cocher dans sa liste. Quelque chose de désincarné dont il avait absolument besoin pour pouvoir un jour s’allonger, et se dire, ça y est, j’ai réussi ma vie. J’ai un foyer. J’ai un boulot. Une famille. J’ai bâti quelque chose.
Nos mères ont fini par repérer deux petites maisons à vendre dans une rue plantée de châtaigniers, exactement l’une en face de l’autre. Elles n’étaient pas spécialement charmantes ni spacieuses, mais se trouvaient à un kilomètre de la mer, si on se mettait sur la pointe des pieds sur leurs minuscules balcons, on pouvait presque deviner la surface d’un magma bleuté, et c’était comme s’il s’apprêtait à tout engloutir. Mais surtout, elles avaient un jardin. Pour ta mère, c’était l’essentiel. Morgane n’était pas encore fleuriste à cette époque, elle était même loin de deviner qu’elle posséderait un jour une boutique rien qu’à elle, mais elle passait déjà son temps à jardiner. Ça la détendait, elle disait. Ça l’aidait à oublier. Au fil des années, elle avait arrangé son terrain de manière à ce que chaque coin représente un continent. Quand je venais chez vous, je m’armais d’un sac à dos koala rempli de briques de jus de raisin et de sachets de fraises Tagada, disais adieu à ma mère pour me lancer dans un tour du monde. À droite du portail se dressait un bosquet de bambous jouxtant un ginkgo biloba, des lotus et un cerisier en fleur. Je tapotais la grenouille en céramique sur la tête du tanuki en pierre, me recueillais devant le Bouddha turquoise avec respect, au cas où cela servirait à quelque chose. Je continuais en direction de l’Europe et de son champ de fleurs, je les respirais toutes, sans exception, coquelicots, tulipes, lavandes, myosotis, œillets, bleuets, iris, lauriers, marguerites et chèvrefeuilles. Je murmurais leurs noms, comme pour les saluer. J’espérais y découvrir une petite fée, endormie au creux des pétales, même si je n’y croyais plus depuis longtemps. Il fallait ensuite passer devant la maison sans toucher le paillasson flamant rose – au risque de revenir au point de départ selon une règle que j’avais ajoutée pour plus de dangerosité – pour arriver en Amérique du Sud. Je contemplais avec émerveillement les pétales de dahlia, les branches de ceibo. Je me sentais en vie. Enfin, je revenais sur mes pas pour atterrir en Afrique, prenant bien garde à m’hydrater, avançant difficilement à mesure que j’imaginais la température augmenter. Je m’installais finalement sous le flamboyant, attentive à ne pas écraser les protéas qui s’épanouissaient autour de mes bottes de pluie, et savourais l’exploit que je venais de réaliser. Toi, tu me regardais par la fenêtre de ta chambre pervenche, encore en pyjama, et, un carnet à la main, dessinais, l’air perdu, sans un regard sur ce que tu créais.
Ma mère m’a toujours raconté que, même au neuvième mois de grossesse, Morgane sortait encore tous les jours dans son jardin pour cueillir des feuilles de menthe, des grappes de groseilles et des brins de ciboulette. Elle s’en servait pour les tisanes qu’elle confectionnait à l’aide d’un ancien grimoire trouvé par hasard chez un bouquiniste. Il avait appartenu à une sorcière du temps de l’Inquisition et devait sûrement valoir des milliers d’euros, mais Morgane préférait le garder près d’elle, au cas où ces femmes auraient eu raison depuis tout ce temps. Ça explique pas mal de choses sur toi, je crois. Sur la manière dont tu as été éduquée. Morgane, elle, avait été élevée dans une villa à la peinture écaillée, couverte de lierre et de lilas, donnant sur une plage de sable fin. Elle y vivait avec sa mère, une sorte de fausse voyante aux allures d’Esmeralda qui la menaçait de lui jeter une malédiction au moindre faux pas. Tu n’arrives pas à faire bouillir de l’eau sans te brûler, tu verras, ma fille, de tes poumons sortiront des vers à tête humaine qui finiront par te transpercer la peau, te crever les yeux, voler ta voix pour crier, hurler à t’en faire exploser le crâne, et tu t’étoufferas de toi-même. Tu n’as pas fait ton lit, très bien, mais prends garde, ma fille, un incendie bleuâtre vient de prendre naissance en toi et ce n’est qu’une question de temps avant qu’il ne te consume. Tu as cassé ce verre, ce n’est pas grave, ma fille, tu viens juste de condamner ton futur enfant à une mort certaine, oui, je vois la mer, je vois une nuit sans lune, je vois un râteau planté dans le sable et toi qui ne peux pas le sauver. Et elles y croyaient. Je pense aussi qu’elle la battait. Morgane a fini par fuguer pour dresser une tente jaune Quechua sur une plage sauvage couverte de détritus où personne ne venait jamais s’aventurer. Quand elle me parlait de cette période de sa vie, je ne pouvais pas m’empêcher de la voir comme une survivante, une rescapée. Une aventurière. Chaque jour, elle se levait aux aurores pour admirer le lever du soleil sur la mer, se délectait de sa lueur orangée en sirotant son café. Elle pêchait des bars et des maquereaux assise sur des algues gluantes, allait cueillir des crevettes dans des mares, attrapait des méduses à l’aide d’un seau rouge abandonné qu’elle avait trouvé en se lavant dans l’eau salée. Elle observait leur peau translucide pendant des heures, fascinée par leurs gracieux mouvements, avant de leur rendre leur liberté à l’arrivée de la nuit. Elle partait chercher des pommes dans des vergers entourés de barbelés, arrachait des bottes de carottes dans les parcelles agricoles, cueillait des framboises près d’une chapelle abandonnée où elle venait se réfugier les jours de tempête. L’après-midi, elle faisait le tour des déchets qui s’étaient échoués, trouvait parfois des objets inespérés. Un paquet de cigarettes, des serviettes hygiéniques, une casserole, des tee-shirts troués, des Doliprane, un briquet. Des lettres raturées et des dessins au crayon à papier les jours de vent violent. Des poèmes inachevés qu’elle tentait ensuite de terminer si elle avait de la chance. Parfois, elle allait voler des sandwichs triangles au supermarché. Elle ne se faisait jamais prendre. Elle était douée pour ça. Pour se débrouiller. Pour vivre au jour le jour. Sans penser au lendemain. Comme s’il n’allait pas exister. Comme si elle n’y croyait pas. Elle a vécu ainsi un temps, au rythme des marées, sans rien dire à personne. Elle n’est jamais revenue chez sa mère. Ça a laissé des marques, qu’elle n’a jamais montrées. Et elle ne voulait les léguer à personne. Encore moins à toi. C’est ce qu’elle te répétait toujours. « Ma mère ne survivra pas en toi. » Mais une part d’elle est toujours restée malgré tout fascinée par l’ésotérisme, les revenants, la magie. Non pas qu’elle y croie vraiment, mais cette atmosphère n’a jamais cessé de l’imprégner, d’accompagner son quotidien rempli de plantes médicinales, de pierres d’harmonie et d’animaux croisés à la lisière de la forêt. Nos mères étaient superstitieuses, chacune à sa façon. Quand elles se sont avoué le même jour qu’elles étaient enceintes, elles y ont vu un signe. Une injonction à faire de nous des amies fidèles, des êtres inséparables, de véritables sœurs. On jouerait, constamment, à chat perché, aux orphelines, aux naufragées. On partagerait des secrets à l’ombre d’un cyprès, on boirait notre limonade à la même paille, on ferait de grosses bulles en riant. On s’écroulerait sur le sable en se tenant les côtes, n’en pouvant plus du bonheur d’être ensemble. Et puis, plus tard, on irait en boîte, on fumerait, boirait, se défoncerait, cognerait, baiserait et puis on se rangerait. On ferait des pique-niques sur la plage avec nos compagnons en admirant le coucher de soleil sur une nappe à carreaux, une bouteille de rosé à la main. Jamais plus d’une par soirée. On amènerait nos gamins en Corse. On les ferait dormir dans le même lit, lovés l’un contre l’autre, leurs mains se cherchant dans le noir. On les observerait sans un mot pour ne pas briser ce miracle. On adresserait des prières silencieuses à la nuit. On murmurerait faites qu’ils s’entendent aussi bien que nous. Faites que nos enfants s’aiment. Mais ça ne s’est pas passé comme ça. Avec le recul, je me demande si on ne voulait pas défier cette bénédiction, toutes les deux, chacune à notre manière. Toi qui t’éloignais de moi. T’éloignais de tout. Et moi qui n’ai jamais pu laisser tomber. Qu’importe à quel point tu me repoussais. Qu’importe à quel point je ne comptais pas pour toi. C’est drôle. Tu savais que nos mères voulaient nous appeler de façon à ce que l’on soit accordées ? Il y a eu Delphine et Solange, Serena et Vénus, Thelma et Louise, et même Aphrodite et Artémis, mais mon père a refusé d’en entendre parler, alors ça a juste été Émilie et Zoé. Je me demande si ça aurait changé quelque chose. Si cela nous aurait réellement rapprochées. Parfois, je me demande si tout n’est pas la faute de mon père. De ses absences. De ses silences. Mais je sais à quel point c’est facile de le blâmer, pour tout ce qui m’arrive, alors la réponse ne doit pas être aussi simple. Avec toi, rien n’est jamais aussi simple.

3
Mon père n’était pas doué pour les mots. Pour la tendresse, pour l’affection, pour l’attachement. Pour nous montrer qu’il savait qui on était. À l’époque, il travaillait déjà comme conducteur de porte-conteneurs, souvent en direction du port de Shanghai, de Singapour ou de Ningbo-Zhoushan. Il partait un mois, téléphonait de temps en temps, et puis il revenait. Il ne parlait pas de ce qu’il voyait là-bas. Il ne parlait pas de l’océan, des tempêtes, des couchers de soleil, des orages et de la lumière. Il ne parlait pas des gens qu’il rencontrait, des marchandises qu’il acheminait. Il n’avait pas l’air de s’intéresser aux pays qu’il visitait. C’était le boulot, c’est tout. Pas la peine d’en faire tout un plat. Il se reposait dans un hôtel, le plus proche du port possible avant de refaire le chemin vers la France, pressé de retrouver les bras de sa femme. Quand il était en ville, il s’enfermait avec ma mère dans la chambre, s’en allait ramasser des couteaux sur les plages sauvages, fumait sur la terrasse, tentait de lire un Zola qu’il ne finissait jamais, partait boire des coups avec ses collègues sur le port, toujours sur le port. J’avais l’impression qu’il ne pouvait pas s’en éloigner trop longtemps. Mes parents s’en allaient le temps de leur traditionnel week-end en amoureux à Étretat, nous laissant chez Morgane et toi, pour mon plus grand plaisir. Et puis, il retournait en mer. Il était absent de nouveau, et chaque fois je l’oubliais un peu plus. Chaque fois, j’étais encore plus surprise quand il rentrait, comme si mon cœur de gamine pensait que, s’il nous abandonnait, c’était forcément pour de bon. Les pères ne reviennent jamais dans les livres pour enfants. Les orphelins et les abandonnés le restent, ils trouvent une nouvelle famille souvent, mais n’attendent jamais de leurs disparus qu’ils reviennent. Je n’espérais pas son retour, je ne me languissais pas de ses absences. J’avais déjà bien assez à faire avec toi. Cela vient peut-être du fait que mon père ne jouait pas vraiment avec nous, contrairement à nos mères, qui connaissaient tout de nos goûts, savaient ce qui faisait briller nos yeux de petites filles. Il a bien essayé le foot avec mon grand frère, mais Raphaël n’a jamais été un grand sportif, toujours fourré dans ses jeux vidéo, ses mangas ou ses documentaires animaliers. Me proposer une séance de tirs au but ne lui a jamais traversé l’esprit. Je me débrouillais pourtant plutôt bien, tous les garçons de l’école me le disaient. Bien mieux que mon frère en tout cas. Le seul moment que nous partagions, mon père et moi, c’était nos parties d’échecs les jours de pluie. On jouait en silence, seulement troublés par le bruit des gouttes s’abattant sur la vitre du salon. Il ne me donnait pas de conseils, il se contentait de déplacer ses pions et de me voler mes pièces une par une, sans un mot. J’ai fini par acheter un livre sur les ouvertures, que je lisais jusque tard le soir, au point d’en choper des migraines qui ne me quittaient pas au réveil. Je me suis mis en tête que je pourrais devenir plus proche de lui si je le battais. Qu’il serait enfin fier de moi, qu’il me regarderait avec admiration pour une fois, et plus comme une petite fille sage et sans saveur. Mais quand je l’ai enfin tenu en échec, il s’est contenté de me sourire et de se lever de son fauteuil, l’air apaisé. Il a rangé le plateau dans sa housse de protection, l’a déposé sur le haut de la bibliothèque, là où prennent la poussière les objets dont on ne se sert plus. On n’a plus jamais rejoué après ce jour. Comme s’il avait accompli son but, son rôle de père. Qu’il en avait fini avec moi. Parfois, j’enviais mon grand frère. Lui, au moins, existait dans les yeux de mon père. Mal, mais il existait. Un petit con vaut mieux que rien, ça, je l’ai bien compris avec toi. Quand mon frère avait encore merdé, volé, frappé, insulté, mon père l’amenait parler longuement dans le bureau ovale, comme il l’appelait. Je collais mon oreille contre la porte, me retenais de respirer, mais je n’arrivais pas entendre ce qui se tramait là-dedans. À croire que mon père l’engueulait en chuchotant. J’aurais pu moi aussi me mettre à faire n’importe quoi. Je rêvais de fugues, de coups d’éclat, de cris, de gifles et de verres brisés. Ça aurait été la solution pour que mon père se soucie lui aussi de moi. Mais c’était contre ma nature. Moi et mon envie de toujours bien faire. J’avais beau lui présenter mes bulletins, mes nouvelles prouesses en danse, lui faire goûter mes crèmes glacées maison, il se contentait d’un laconique « c’est bien », avant de reprendre ce qu’il était en train de faire. Et c’était tout. C’était bien. Je le prenais pour une marque d’indifférence. D’une incapacité à s’émerveiller des actes de sa fille. Je n’ai pas souvenir qu’il m’ait pris dans ses bras. Une petite tape sur la tête, un baiser sur le front quand je me faisais mal, une caresse fugace sur la joue à la limite. Et encore. Ces rares élans d’amour sont morts depuis longtemps. C’était le temps d’avant ma puberté. Avant que mon corps d’enfant se transforme, que mes hanches s’élargissent, que mes seins grossissent. Avant qu’il sache encore moins se comporter avec moi. Même une bise, il ne peut plus. Je vois bien que ça le gêne, qu’il prend un air pataud, qu’il ne trouve pas ça naturel. Je ne sais pas si je dois trouver son rapport à mon corps respectueux ou malsain. S’il pense me mettre à l’aise, à considérer mon corps comme un temple, comme celui d’une sainte qui ne doit pas être touchée, sous peine de passer pour un prédateur sexuel. Je me demande si je dois trouver ça étrange qu’il considère une étreinte entre un père et sa fille comme quelque chose de transgressif, d’érotique, d’incestueux. Mais, en vérité, je crois que lui-même ne le sait pas. Et qu’il ne doit pas vraiment se poser la question.
Un soir, au tout début de mon adolescence, il a passé la main sous mon tee-shirt de nuit. Par accident. J’avais fait un cauchemar, et je savais bien que j’étais trop grande pour venir dans le lit de mes parents, mais je me suis glissée dans les draps en dormant à moitié, comme par reflexe. Il m’a pris pour ma mère, ça, je l’ai compris dès qu’il a posé ses doigts sur moi. Quand je l’ai repoussé en grognant, il m’a jeté un regard d’incompréhension. Ma mère ne voulant pas de lui, cela semblait ne pas être possible, défier toutes les lois de l’univers, renverser sa conception du monde. Il a frotté ses yeux, comme un petit garçon encore engourdi par le sommeil. Et puis il m’a reconnue. Il a porté la main à sa bouche, s’est excusé en chuchotant, a commencé à se balancer d’avant en arrière. La première et dernière fois que j’ai lu de la panique dans son regard. J’ai essayé de le rassurer, de le consoler, de lui dire que c’était pas grave. Je savais bien qu’il avait pas fait exprès. Il s’est levé en frissonnant, l’air honteux, le dos voûté, et est parti dormir sur le canapé pour me laisser seule avec ma mère, comme s’il avait besoin de s’infliger une pénitence pour pouvoir me regarder en face le lendemain. Comme s’il avait besoin de se punir pour tout oublier. Après ça, j’ai eu l’étrange pensée que la prochaine personne qui toucherait ma poitrine, cela devait être toi. Je me suis sentie conne, conne et sale de penser ça dans le noir, avec toi dormant dans la maison d’en face. Je me suis demandé si j’étais normale. Si je n’étais pas plus perturbée par toi que ce que je pensais. Et puis je me suis rendormie. Pour faire comme mon père. Pour t’oublier. »

Extrait
« Morgane a toujours représenté à mes yeux ce que la vie pouvait avoir de plus étincelant. Bien plus que ma mère. Elle portait une telle lumière en elle. J’avais l’impression qu’elle pouvait venir à bout des ténèbres les plus tenaces, éclairer les profondeurs, tenir à distance la noirceur. Morgane me faisait l’effet d’un ange qui errait sur terre depuis bien trop longtemps et qui pourtant n’arrivait toujours pas à s’en lasser. Elle me montrait qu’on pouvait vivre autrement, qu’un ailleurs était possible, sans même avoir à partir. Malgré tout ce qu’elle avait traversé, elle restait toujours de bonne humeur, n’élevait jamais la voix, ne s’employait qu’à rire et inventer de nouveaux moyens de nous amuser, toi et moi. Elle faisait en sorte que chaque jour porte en lui une part de magie et je comptais sur elle pour veiller à notre bonheur. Tout était possible. On pouvait découvrir une piscine gonflable remplie de canards en plastique, de paillettes et de Barbie en bikini au beau milieu du jardin. » p. 57

À propos de l’auteur
ADAM_juliette_DRJuliette Adam © Photo DR

Juliette Adam est étudiante en Lettres et Arts à l’Université de Paris. Chez Fayard, elle a publié Tout va me manquer en 2020 et Nos mains dans la nuit en 2022.
(Source: Éditions Fayard)

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Restons bons amants

CARTON_restons_bons_amants  RL_Hiver_2022

Sélectionné pour le Grand Prix RTL-Lire 2022

En deux mots
C’est au moment où elle met un terme à sa relation avec son amant, un chanteur célèbre, pour retrouver Gabriel, son mari, et ses enfants qu’Hélène pense pouvoir retrouver une vie apaisée. Mais l’envie, le désir, l’amour sont difficilement contrôlables.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Liaison dangereuse

En revisitant le triptyque mari, femme, amant, Virginie Carton nous offre une variation originale sur un sujet pourtant maintes fois exploré. Restons bons amants est la tentative désespérée d’une femme de construire une histoire différente.

Hélène s’apprête à fêter Noël en famille, auprès de son mari et de ses enfants. Un couple ordinaire, à priori sans histoire. Sauf qu’Hélène a mis un terme à une liaison entretenue durant des années avec un chanteur. C’est dans sa loge qu’ils ont fait l’amour quelques minutes après leur rencontre dans une ville du sud. Sans rien se promettre, ils se sont retrouvés. Cette seconde fois, elle a pu passer toute la nuit dans les bras de son amant. «C’est là sans doute que tout a commencé. Que notre lien, malgré nous, s’est noué. L’envie de nous revoir s’est mise à nous taquiner. Sans que jamais nous nous fixions de rendez-vous. Ta vie était si pleine et j’avais toute la vie. On s’est revus au hasard des villes. C’était toujours léger. Tu prenais tous les risques et je nous protégeais. J’apparaissais, disparaissais, évitant de laisser des traces, brouillant les pistes. Ton sourire, toujours, m’accueillait. Nous prenions parfois des chambres séparées. C’était plus drôle. Plus discret. Tu venais frapper à ma porte, me retenais. On passait la journée à s’inviter.
Tu as très vite appris mon corps. Les coins où il fallait s’attarder. Tu y mettais beaucoup de soin, de patience, tu prenais ton temps. Tu ne pensais qu’à mon plaisir. Après seulement au tien. Tu étais un amant fin, distingué. Un amant absolument parfait. À présent, je peux te l’avouer, avec toi, j’ai presque tout appris de la sensualité. Avec toi, j’ai grandi.»
Mais à 25 ans, elle décide qu’il lui faut se marier, fonder une famille et que ce projet n’est pas compatible avec sa liaison et décide de rompre. La séparation se fera en douceur. Commence alors une autre vie, une vie normale mais qui comble ses attentes. «J’avais été si sauvage, si éprise de liberté. J’aimais cet homme, d’une façon nouvelle, inédite. Le savoir là, toujours pour moi, me réconfortait. Je ne vivais pas l’état amoureux, violent, dévastateur, mais quelque chose de profond, qui s’installait, me ferrait. Il me domptait. Au fil du temps, je me sentais dépendante de son odeur, de sa chaleur. Il était mon mari, le père de mes enfants. Mon socle.» Seul petit accroc au contrat, des SMS échangés en secret.
Est-ce l’usure de la vie de couple, l’envie d’écrire une nouvelle page ou un coup de folie? Toujours est-il que les amants finissent par se retrouver et à vivre ce qu’ils voulaient à tout prix éviter, une double-vie.
Virginie Carton nous offre avec ce court roman, tendu comme un arc de Cupidon, une étude de mœurs originale. Vue par les yeux d’une femme, la question du sexe pour le sexe, dans lequel l’amour ne doit pas interférer, semble être résolue. Si les deux amants comprennent d’emblée qu’ils ne pourront jamais rien construire ensemble, sinon des rendez-vous furtifs, alors ils pourront vivre leur relation sereinement. Sauf que l’envie et le désir sont des matières hautement instables. À manier avec beaucoup de précaution pour qu’elles ne vous explosent pas en pleine figure. Sans compter qu’à l’heure des réseaux sociaux et des smartphones, la stratégie du secret est bien difficile à tenir. C’est avec sensibilité et lucidité que la romancière de La blancheur qu’on croyait éternelle fait le constat douloureux de l’impossibilité d’une île qui préserverait leur histoire. Entre le besoin de s’émanciper et celui tout aussi fort de ne pas perturber la vie de famille, entre le piment de l’histoire interdite et les injonctions sociales qui la poussent à la normalité, Hélène n’aura plus le choix. En construisant ce roman sur le temps d’une vie, Virginie Carton joue un air sur une corde sensible, de plus en plus fragile. C’est beau, c’est fort, c’est de plus en plus risqué.

Restons bons amants
Virginie Carton
Éditions Viviane Hamy
Roman
140 p., 13,90 €
EAN 9782381400402
Paru le 2/02/2022

Où?
Le roman est situé en France, notamment dans le sud.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Nous nous étions promis de n’être que des amants. Que nos vies resteraient belles et ordonnées. Que nos amours seraient respectées. Que des amants, parce qu’il est des gens destinés à s’unir pour la vie. Que nous n’en étions pas. Que des amants, parce que nos corps se trouvaient bien ensemble, ne voyaient aucune raison de s’en passer. Que des amants parce que tu vois, déjà demain, je suis si loin.
Hélène n’est pas encore mariée ni mère lorsqu’elle rencontre son amant, un homme de scène. De la naissance d’une liaison à la prise de conscience d’une passion, cette excroissance amoureuse, gracieuse parce que légère, intense parce qu’éphémère, devient le refuge d’une histoire sans avenir. Avec pudeur et justesse, Restons bons amants est à la fois un hommage aux aimés, à la force d’être femme et au vertige que nous procurent les amours interdites.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr

Les premières pages du livre
« La maison a repris vie. Les enfants jouent dans leur chambre. Le feu crépite dans la cheminée. J’ai fait un crumble aux pommes. Ça sent bon. Dehors, c’est la fin de l’automne. J’aime l’automne. Ses odeurs, ses pluies. Mon mari passe derrière moi, me caresse les hanches. Je me blottis dans son cou. Oui, j’ai déjà commencé à préparer les listes de Noël avec les petits. Ce n’est pas si tôt. C’est même un peu tard. Dans les magasins, en ville, c’est la cohue. Les catalogues de jouets sont tombés à flots dans la boîte aux lettres, il est difficile de les garder hors de leur vue. Alors oui, ils ont déjà rêvé devant les pages, eux qui croient au père Noël.
La maison a repris vie. J’ai repris mon souffle. Mon rythme. Je sais maintenant que je ne te verrai plus, que je vais vieillir comme tout le monde, sans plus rien qui me sorte de mon quotidien. Je sais maintenant que je suis ordinaire. Que notre histoire le fut. Puisqu’elle avait une fin. Nous nous étions pourtant promis de ne jamais rien vivre qui puisse ressembler à un amour. Nous nous étions promis de ne nous attacher à rien, ni à nous-mêmes. Et nous voilà défaits.

« C’est sûr, cela va nous déséquilibrer un petit peu, tous les deux. »

Nous nous étions promis de n’être que des amants. Que nos vies resteraient belles et ordonnées. Que nos amours seraient respectées. Que des amants, parce qu’il est des gens destinés à s’unir pour la vie. Que nous n’en étions pas.
Que des amants, parce que nos corps se trouvaient bien ensemble, ne voyaient aucune raison de s’en passer.
Que des amants parce que tu vois, déjà demain, je suis si loin.

Mon mari me caresse les cheveux, je me serre contre lui. Il fait bon rester à la maison. Les enfants rient dans le salon. Après Noël, nous partirons à la montagne, comme chaque année. Je ferai les sacs. Ils s’endormiront en regardant les lumières de l’autoroute défiler par les vitres du monospace. Mon mari me demandera de changer de disque : « Simon and Garfunkel, ça m’endort, c’est mortel… » Il fera des arrêts sur des aires éclairées aux néons, pour boire un café. À travers les gouttes de pluie dégoulinant sur le pare-brise, j’observerai mon homme déambuler dans une salle un peu vide, parmi quelques routiers, un ou deux vacanciers fatigués, son café fumant à la main, un peu blafard. J’attendrai qu’il jette son gobelet en plastique dans une poubelle, qu’il reprenne place à côté de moi et qu’on redémarre.
L’odeur de la cheminée me fait du bien. Je regarde le jardin. Mes camélias sont jeunes, comparés à celui que tu as sur la terrasse de ta chambre. Tu venais de le tailler.
On s’est aimés de longues années. Je ne l’aurais pas cru. Je n’aurais pas cru qu’un non-amour puisse autant durer.

I
Olympia. Paris. « Tu viens ? » Je te suis. Nous montons l’escalier. Un étage. Deux. Ton nom sur la porte. Tu ouvres. Me fais entrer. Refermes à clé derrière nous. Face à face. Debout devant la porte. On se regarde. Tu vas t’asseoir au bout de la loge chaude et feutrée, devant le miroir. Ouvres ton courrier. Sur la tablette, un gros bouquet de fleurs. Des petits mots, des fax accrochés sur les bords de la glace. Un silence. Tu te relèves et soupires en t’approchant de moi : « Un gars qui m’envoie son CV pour être chanteur, que veux-tu que j’en fasse ? » Je souris.
Tu es debout devant moi, tu me regardes. Tu me murmures avec un drôle de sourire, comme mélancolique : « Tu es belle… » J’ai vingt-trois ans, je suis libre. Toi, pas très. Entre nous, vingt années.
On s’est rencontrés quelques semaines auparavant, dans une ville de bord de mer. Un hôtel luxueux, une terrasse face à l’océan. Je me remets d’un mariage éclair et tes chansons ont bercé ma jeunesse. Entre nous, une familiarité immédiate. Tu me demandes quelle est ma préférée. Au concert, je suis au premier rang. Au moment du rappel, tu me la chantes, sans me quitter des yeux. Le soir, tard, une idylle. Et l’envie de se revoir.
Dans la pièce, il fait très chaud. On entend un bruit dans le couloir. D’autres artistes sont attendus ce soir. Il est un peu plus de 18 heures et ils ne vont sans doute pas tarder à gagner leur loge, proche de la tienne. Tu m’attrapes par la taille. Ton désir est brûlant. Nous devons être discrets.
Je suis assise sur tes genoux, tu caresses mes cheveux, tu me souris. On ne prononce pas un mot. On reste comme ça. Que dire après ça ? Une question me brûle les lèvres. « Est-ce que ça t’arrive souvent ? – Non. Non. J’ai parfois des élans de tendresse… Mais ça fait longtemps que j’ai arrêté… (Tu cherches le mot juste, tu ris un peu, d’un rire grave.) … ce genre de folie ! » Silence. Je me lève, reprends mes affaires. Comme je suis encore nue, tu saisis mes hanches, me tournes face à toi. Tu as l’air de prendre plaisir à me contempler de près et ton regard s’attarde sur les moindres détails de mon anatomie. J’ai envie d’enfiler au moins ma culotte. « Arrête… Je suis timide. » Tu me relâches, me libères. Je termine de me rhabiller. Tu te passes de l’eau sur le visage.
« Tu viens au concert ce soir ?
– Oui.
– Tu me retrouves dans la loge après ?
– Je ne crois pas.
– Tu dois rentrer chez toi ?
– Non. »
J’ai ton odeur plein le pull et les cheveux. On dirait que ça t’a fait du bien. Faire l’amour, comme ça, pour rien, juste avant de monter sur scène, avec une fille dont tu ne sais pas grand-chose. Je ne trouve pas cela moche, ni triste. Faire l’amour pour rien, c’est sans doute la seule façon de faire l’amour. On ne se doit rien. C’était bien. Salut. Bon concert. Dans la salle, parmi le millier de personnes venues t’écouter, je suis l’élue. Celle qui t’a vu nu, juste avant. Celle qui t’a vu sans la lumière des projecteurs et qui sait où tu as dîné, ce que tu as fait, juste avant. De mon fauteuil, je t’observe. Il me semble que tu me vois, que tu me souris parfois. Et moi, j’ai fait l’amour avec toi.
« Alors au revoir ?
– Oui. Au revoir. »
La première fois, on s’était dit au revoir.

II
« Mais que fais-tu là ?
– Je me promène.
– Par hasard ?
– Presque.
– C’est bien. Ça me fait plaisir de te revoir. »
La deuxième fois, on s’était revus pas tout à fait par hasard, dans une région maritime du sud de la France. C’était en été. Une saison plus tard. On est allés boire un verre. Il y avait beaucoup de soleil et pas mal de vent. On s’est souri. Tu m’as donné le nom de ton hôtel, le numéro de ta chambre. Dès que nous nous sommes quittés, je t’y ai rejoint. Tu m’as dit : « Il y a beaucoup de paparazzis dans ce petit coin de France. » Alors j’ai fermé les rideaux et nous avons fait l’amour bercés par le bruit des vagues. C’était moins fougueux que la première fois. On a pris notre temps. Tout tourbillonnait. Le vent, la mer, le soleil, les vacanciers qui passaient sous nos fenêtres ouvertes, la musique dans l’air, nos deux corps qui se serraient l’un contre l’autre avec reconnaissance, avec plaisir. J’aimais tes os fins, ta peau douce. Tu paraissais heureux.
Le soir tombé, après ton concert en plein air, nous avons pris un bateau, quitté la terre ferme pour aller dîner sur une île, éclairée de lumières douces. Tout était doux. Notre table sur la plage, ton regard brûlant, rieur et sans promesses, les serveurs qui s’efforçaient de débarrasser la réalité de toute contrainte matérielle. »

Extraits
« C’est là sans doute que tout a commencé. Que notre lien, malgré nous, s’est noué. L’envie de nous revoir s’est mise à nous taquiner. Sans que jamais nous nous fixions de rendez-vous. Ta vie était si pleine et j’avais toute la vie.
On s’est revus au hasard des villes. C’était toujours léger. Tu prenais tous les risques et je nous protégeais. J’apparaissais, disparaissais, évitant de laisser des traces, brouillant les pistes. Ton sourire, toujours, m’accueillait. Nous prenions parfois des chambres séparées. C’était plus drôle. Plus discret. Tu venais frapper à ma porte, me retenais. On passait la journée à s’inviter.
Tu as très vite appris mon corps. Les coins où il fallait s’attarder. Tu y mettais beaucoup de soin, de patience, tu prenais ton temps. Tu ne pensais qu’à mon plaisir. Après seulement au tien. Tu étais un amant fin, distingué. Un amant absolument parfait.
À présent, je peux te l’avouer, avec toi, j’ai presque tout appris de la sensualité. Avec toi, j’ai grandi. p. 21

Mais à cet âge de mon existence, la vie à deux m’apparaissait comme un défi à relever. J’avais été si sauvage, si éprise de liberté. J’aimais cet homme, d’une façon nouvelle, inédite. Le savoir là, toujours pour moi, me réconfortait. Je ne vivais pas l’état amoureux, violent, dévastateur, mais quelque chose de profond, qui s’installait, me ferrait. Il me domptait. Au fil du temps, je me sentais dépendante de son odeur, de sa chaleur. Il était mon mari, le père de mes enfants. Mon socle.
Mon amie Cécile me dit un jour que je l’avais dans la peau. Je crois que c’était ça, oui.
Souvent, je me disais qu’il n’y avait qu’auprès de lui que je pourrais réussir ce pari. p. 39

À propos de l’auteur
CARTON_Virginie_DRVirginie Carton © Photo DR

Virginie Carton est journaliste à La Voix du Nord et spécialiste de la musique et la chanson française. Elle est l’auteure de Des amours dérisoires (éditions Grasset, 2012), La Blancheur qu’on croyait éternelle, (éditions Stock, 2014) et La Veillée (éditions Stock, 2016). Elle est également co-auteur de Et nous sommes revenus seuls avec Lili Keller-Rosenberg (Plon, 2021). (Source: Éditions Viviane Hamy)

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Les enchanteurs

BRISAC_les_enchanteurs

  RL_Hiver_2022

En deux mots
Après des études supérieures bâclées, Nouk est engagée par Olaf, un éditeur-prédateur qui la met dans son lit avant de la congédier de son harem. Elle trouvera alors un nouveau poste d’éditrice chez Werther, dont le profil n’est guère différent.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Quand les maisons d’édition étaient des harems

Geneviève Brisac raconte le parcours d’une jeune femme dans deux maisons d’édition à la fin du siècle passé. Les enchanteurs est roman autobiographique, mais aussi une réflexion mordante sur le jeu du sexe et du pouvoir.

Ceux qui suivent le milieu littéraire parisien se souviennent de quelques affaires retentissantes après les révélations de #metoo au cinéma et la libération de la parole qui s’en est suivie. L’ironie de l’histoire veut que les maisons d’édition, qui ont relayé la parole des femmes agressées, se sont à leur tour retrouvées montrées du doigt. Geneviève Brisac ne brise pas un tabou en racontant l’histoire de Nouk, mais elle met en lumière des pratiques trop longtemps occultées. Quand les éditeurs jouaient de leur pouvoir pour aligner les conquêtes.
On entre dans la vie de Nouk dans les années 1970, au moment où elle découvre l’École Normale Supérieure de Fontenay. Mais elle ne se sent pas du tout à l’aise dans la prestigieuse école et s’enfuit très vite pour s’engager pour des causes plus nobles comme par exemple celle les Chiliens pris sous la botte de Pinochet.
C’est alors qu’elle croise la route d’Olaf qui, comme ce nom ne l’indique pas, est un Breton qui publie des livres de mer et de marins. Il l’engage au sein de son harem, comme le soulignent sans aucune ironie ses deux acolytes. Nouk aura le droit de s’asseoir à côté du patron, puis de coucher avec lui jusqu’au jour où un autre «petit cul» vient prendre sa place et où elle est invitée à faire ses cartons. Exit l’assistante. Elle va alors retrouver du travail chez un amateur d’art contemporain, passer d’Olaf à Werther. D’un harem à un autre, en quelque sorte. Car Werther n’est différent d’Olaf que dans le fait d’avoir une maîtresse officielle. Pour le reste, il aligne lui aussi les conquêtes comme autant de trophées de chasse. «Werther m’avait entraînée chez lui, un jour, je dirais presque pour la forme, par principe, et je n’avais pas dit non, allez savoir pourquoi, il prétend que nous avons recommencé, je crois qu’il se trompe. Je n’ai jamais aimé monter chez lui. Ce jour-là, j’ai eu l’impression comique d’être un lièvre dans la gueule d’un chien.»
Ici pas de problème de consentement, pas davantage d’accusation d’agression sexuelle et encore moins de viol. Mais c’est sans doute toute la subtilité du récit. Ce machisme est tellement ordinaire qu’il ne vient même pas à l’esprit des victimes de s’en plaindre. Au contraire, les filles du harem en viendraient plutôt à se jalouser.
Geneviève Brisac raconte avec un semblant de détachement le quotidien des maisons d’édition il y a quelques décennies. Et en la lisant, on se pose inévitablement la question de savoir ce qui a changé depuis.
Si Nouk, le personnage de fiction que la romancière a mis en scène à de nombreuses reprises depuis Les Filles, choisit de s’émanciper – un peu contrainte il est vrai – elle laisse derrière elle quelques proies plus dociles et quelques interrogations sur l’intégrité d’un univers dont la misogynie est désormais plus qu’établie. Gageons que la plume aussi délicate que virulente de Geneviève Brisac aura quelque écho dans le petit cercle des maisons parisiennes bien établies.

Les Enchanteurs
Geneviève Brisac
Éditions de l’Olivier
Roman
192 p., 17€
EAN 9782823618754
Paru le 7/01/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris.

Quand?
L’action se déroule des années 1970 au début du XXIe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
À dix-huit ans, Nouk pensait que le monde allait changer de base. Il semblerait que quelque chose ait mal tourné…
Nouk est rebelle, insolente. Quand Olaf l’embarque dans sa maison d’édition, elle n’imagine pas qu’il puisse un jour se séparer d’elle. C’est pourtant ce qu’il fait. N’a-t-elle vraiment rien vu venir ?
Avec Werther, c’est autre chose. Ce grand éditeur, excentrique et visionnaire, devient son mentor. Mais il se montrera incapable de la protéger.
Cinglant, poétique, d’un humour féroce, Les Enchanteurs jette un regard lucide sur le mélange détonant que forment le sexe et le pouvoir dans l’entreprise.
Mais c’est d’abord la désillusion, la colère et la mélancolie que convoque ici Geneviève Brisac, dans un hymne à la résistance, c’est-à-dire à la vie.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Boomerang (Augustin Trapenard)

Les premières pages du livre
CHAPITRE 1
Une vie entière
Le cœur battant, le cœur lourd, elle remplit le coffre de sa voiture. Je la vois de dos pour le moment. Un dos étroit, des cheveux fous.
Je sais qu’il y a là sa vie entière. Le coffre déborde de tracts et d’affiches, il sent la cigarette et l’encre, on y trouve aussi un duvet gris, des bières et un sac de voyage.
Cette voiture est son bien le plus précieux. Un bien de couleur bronze. Doré presque. Un carrosse. Des camarades ouvriers de l’usine Renault à Flins la lui ont vendue à bas prix.
Voiture dorée vaut mieux que bonne renommée.
Elle emménage aujourd’hui à l’École normale supérieure des filles-qui-n’ont-pas-fait-de-grec.
Fontenay, c’est ainsi qu’on la nomme, se situe à Fontenay comme son nom l’indique. On y accède par un boulevard qui ondule à travers de beaux arbres.
Nouk se perd.
Nouk, c’est le nom de la fille.
La voici qui se perd.
Oh, my God, elle se perd cent fois. Sens de l’orientation, néant. Elle gare enfin son carrosse devant le perron de l’École normale supérieure à l’heure du dîner. C’est comme arriver dans un pensionnat. Jamais elle n’a été en pension. Une prison facultative. Pour des prisonnières volontaires, dans une ville au nom ravissant.
Vous qui entrez ici, laissez toute espérance.

Sa chambre est une cellule semblable à celles qu’elle a visitées autrefois au 45, rue d’Ulm, chez les garçons. Elle est simplement plus triste. Tout est toujours plus triste chez les filles. Plus pauvre et plus triste. Un lit étroit, une table métallique, une chaise assortie, une armoire munie d’une tringle et de cintres en fer-blanc. Une table de nuit. Des étagères étroites destinées aux livres. Un lavabo. Elle range rapidement ses vêtements et colle une photo de Rosa Luxemburg sur l’armoire.
Elle devrait être fière et gaie. Hélas : elle est fière, bien sûr, mais tellement déçue.

C’est moi. Je me vois. Je descends dîner sans parler à personne et personne ne me parle, il n’y a là aucun visage familier. Je n’ai jamais su aborder les gens, et mon air terrifié me maintient fermement dans ma solitude. On apporte de la soupe.
La soupe du couvent. Mon Dieu. De la soupe. Du gratin de pâtes. Un yaourt.
Je veux retourner au Quartier latin et assister à une réunion sur n’importe quoi. N’importe quoi de vivant. C’est ça ma vraie vie. Sans jamais de soupe. Mort aux soupes !
Des cigarettes et des cafés et des dîners à minuit chez l’Afghan. Donnez-moi une assiette en plexiglas transparente remplie du riz à la carotte de l’Afghan.
Je me retourne dans mon lit de fer. Passé ce concours par conformisme, sans y réfléchir, l’ai réussi par chance. J’ai aimé ces années irréelles absorbée dans les livres en pensant à la révolution.
C’est cela qu’il y avait au bout, une petite chambre nue, un bol de soupe, une écrasante solitude. Une nuit blanche sinistre.
Dès l’aube, Nouk descend au réfectoire.
Cent yeux la regardent – et les miens aujourd’hui –, des visages blêmes, des visages ronds, des visages maigres, des bandeaux sur des cheveux raides, des filles avec des nattes, des filles inconnues en robe de chambre en laine des Pyrénées bleue ou rose. Mon Dieu, une odeur très étrange de filles en robe de chambre en laine, une odeur inconnue et terrifiante.
J’entends leurs pensées distinctement. Qui c’est, cette connasse ?
Je m’enfuis, je remonte dans ma chambre, je vide les étagères, voici mon sac.
Ma 4L dorée m’emporte loin de l’École de Fontenay. À jamais.
Je ne m’étonne pas une seconde de recevoir pourtant ma bourse, mon salaire, je suis payée pendant quatre ans à ne rien faire. Bravo !

Nouk devient militante à plein temps, reçoit de son école un salaire de mille cinq cents francs.
Être payée pour la première fois (pour ne rien faire donc, sinon semblant d’étudier et pouvoir mieux militer) l’impressionne.
L’École verse l’argent sur un compte de la BNP, sans rien demander. ENS BNP : ces acronymes signent le passage chez les adultes, diplôme et compte en banque. Ils sont malins, à la BNP, de harponner ainsi de jeunes et naïves fonctionnaires qui, toute leur vie sans doute, placeront là leurs économies.
Nouk ne fait pas d’économies. Cet argent lui permet de se consacrer entièrement à l’écriture de tracts destinés à dessiller les yeux de tas de personnes. Certaines nuits, bien qu’elle ne distingue guère les traits de son visage – ou bien à cause de cela, précisément –, elle tombe amoureuse du garçon qui tourne la manivelle et compte les tracts à côté d’elle. Il est très grand, très maigre, inquiet et silencieux. Ses yeux verts brillent sous la lune. Certaines nuits, il prend sa main dans l’ombre et elle en est bouleversée. Mais rien de plus. Elle songe que leurs cœurs doivent battre au même rythme et elle appelle cela amour.
Il se nomme Berg.
Nouk et Berg impriment des dizaines de rames de papier de toutes les couleurs qu’ils distribuent ensuite à l’aube à la sortie des stations de métro et aux portes des usines. Les mains glacées qu’on serre comme une promesse sont inoubliables.
Ils fument, le jour se lève. La fumée fait des volutes au-dessus de leurs têtes.

Il faut verser son salaire à l’organisation, participer à plusieurs réunions par jour, fumer sans cesse des cigarettes. Nouk croit immensément au pouvoir des mots. Et tous les autres avec elle.
Bientôt elle vit avec ce militant, permanent lui aussi.
Être comme tout le monde est son rêve caché, et la vie en couple est la norme. L’organisation pousse ses jeunes militants et militantes à coucher ensemble au nom de la liberté, de l’hétérosexualité et de Wilhelm Reich. On distribue des diaphragmes aux filles. Dociles, elles apprennent à s’en servir, elles trouvent cela casse-pieds, mais quelle autre, quelle meilleure preuve possible de leur libération ?
Il faut plier l’objet en deux après l’avoir enduit de gelée spermicide. L’amour meurt à cet instant, quand le cercle en plastique, mal tenu entre le pouce et l’index, se déplie dans un bruit caoutchouteux et pénible, projetant la gelée spermicide un peu partout sur le sol de la salle de bains. Hélas.
Nouk ne s’imagine pas vivre avec un autre humain sans payer le loyer, sans se dévouer pour lui. Elle pense : Ma cuiller dorée dépasse de ma bouche. Elle pense : Pas de drame, je suis si folle, je dois faire attention. Attention à tout, attention à ce que rien ne déborde. Il y a, comme un dragon assoupi, cette haine qu’elle a peur de déclencher. Pourquoi ?
Nouk abrite Berg et le nourrit. Il n’a sans doute pas eu la chance de naître avec une petite cuiller dorée dans la bouche, de passer un concours réservé aux héritières dans son genre, ni de pouvoir s’acheter une 4L couleur bronze. En vérité, elle apprend bientôt qu’il est propriétaire d’une Volkswagen rouge. Mystère des humains. Mystère des voitures. Serait-ce un des sujets de ce livre, la voiture, ce bien en voie de disparition qui nous a tant occupés sans que nous le sachions ?
Nouk déteste la Volkswagen rouge, son clinquant et le fait qu’il n’est pas question qu’elle prenne son volant.
– Ah bon ?
– Pas question.
– Pourquoi ?
– Il n’aime pas prêter ses affaires. Sa voiture, c’est sacré. Il est sûr qu’elle l’abîmerait.
– Et elle ne proteste pas ?
– Non. Pour le moment, elle garde la sienne, la 4L de Cendrillon.
Le soir, elle y repense, à sa voiture chérie, garée en bas, sur le quai. Elle attend le retour du garçon en écoutant Le Pop Club de José Artur.
– Ah oui, il y avait ce slogan si bien trouvé : 24 heures sur 24, la vie serait bien dure si l’on n’avait pas Le Pop Club avec José Artur.
– Tu as une bonne mémoire. Chaque soir, donc, en écoutant le générique de Claude Bolling, elle prépare du thon en boîte avec des pommes de terre Lunor précuites, trop salées, caoutchouteuses – encore – et molles. Elle étale les ingrédients dans un plat en pyrex, elle enfourne la mixture après l’avoir nappée de sauce tomate et généreusement saupoudrée de fromage râpé.
Les cafards qui la regardent rigolent bien en décollant leurs pattes du papier peint graisseux de la cuisine, un papier peint couleur jaune à rayures et motifs orange.
Le garçon revient de ses expéditions vers minuit.
Le matin, ils se lèvent tard en général.

Comme tant d’autres, convaincus de jouer une partie décisive avec l’histoire de leur temps, Nouk consacre ses journées à défendre le peuple chilien contre les attaques fascistes, bataille perdue ô combien.
Augusto Pinochet prend le pouvoir le 11 septembre 1973. Les camionneurs et les tanks ont gagné. Dans son palais de la Moneda, le président Salvador Allende se suicide d’une rafale de mitraillette dans la tête. Le palais est pillé et saccagé par les militaires. La violence se déchaîne. Je n’arrive pas à y croire. Des milliers de révolutionnaires et de démocrates chiliens sont assassinés et des milliers d’hommes et de femmes, torturés. Le stade de Santiago se remplit de corps maltraités. Les putschistes y déversent leurs victimes humiliées, insultées, tabassées. On viole, on torture, on terrorise à tout-va.
Nous avions si souvent crié plus jamais ça.
Nous l’avions promis à nos ancêtres assassinés.
Juré de faire de nos corps un rempart au fascisme.
Nous nous réunissons sans cesse, nous manifestons sans cesse, et nous créons des dizaines de comités de soutien au peuple chilien. Venceremos.
Nouk roule dans sa 4L dorée, pleine à ras bord de tracts et d’affiches vainement solidaires du peuple chilien. El pueblo unido. Elle pense comme tout le monde à la guerre d’Espagne, Andaluces de Jaén.
Jamais elle ne repense à cette École remplie de filles en robe de chambre. Un autre monde.

Le temps passe. Une lettre officielle arrive, envoyée du Réel. L’administration exige que toute élève de l’École passe le concours de l’agrégation.
Vous aviez oublié ? Pas eux.
Le Réel n’oublie rien.
Dès lors, non sans souplesse, avec tact, Nouk réorganise sa vie.
L’École de Fontenay se trouve au bout du RER.
Le prendre désormais tous les matins ou presque, suivre les cours. Franz Kafka me parle à l’oreille. Il est mort l’année où ma mère naissait, je vois dans ce hasard comme une chaîne secrète. Il me dit : Il n’est pas nécessaire que tu sortes de ta maison. (Je sors quand même.) Reste à ta table et tends l’oreille. (Je tente de le faire, je n’entends rien pour le moment.) Tu n’as même pas besoin de tendre l’oreille, attends jusqu’à en avoir le souffle coupé. Reste là, dans ce silence et cette solitude parfaite. Alors le monde s’offrira à toi pour que tu le démasques.
J’aime réciter les longs monologues brûlants de Jean Racine.
J’aime réciter les poèmes glacés de Stéphane Mallarmé et prononcer non sans fatuité des phrases lourdes de sens caché : Savoir qu’on n’écrit pas pour l’autre, savoir que ces choses que je vais écrire ne me feront jamais aimer de qui j’aime, savoir que l’écriture ne compense rien, ne sublime rien, qu’elle est précisément là où tu n’es pas – c’est le commencement de l’écriture.
Et toc. Roland Barthes est notre dieu caché, avec son pote Lucien Goldmann, dont je me demande s’il n’est pas un peu trotskiste, mais qui s’en soucie ?
À l’École, cette fois-ci, je reconnais les visages, fatigués dès le mois d’octobre, nuits blanches imprimées sur les paupières maquillées de khôl, plis d’inquiétude au coin des lèvres. Premières rides.

On dit que certains livres disparaissent de la bibliothèque, pour empêcher des rivales de les lire. Des pages de l’Éthique sont arrachées. Je plains ces livres aux pages déchiquetées. Toute la journée, je prends des notes.
– Et le soir, tu fais quoi ? Tu vas à des réunions encore ?
– Oui, mais les temps ont changé. C’est le temps des réunions de femmes. Le temps des combats pour l’avortement libre et gratuit. Le temps de la lutte contre le viol. Viol de nuit, terre des hommes.
– Alors, le soir, Nouk se rend discrètement, non sans timidité, à des réunions féministes, au lieu de réviser ses poèmes ?
– Oui, et elle rédige des tracts qui disent notre corps nous appartient.
– Permets-moi de sourire. Elle se rend donc dans une tour de la faculté de Jussieu où se tient le comité de soutien au peuple chilien ?
Oui. Ampoules qui pendent de plafonds aux coffrages démolis. Chaises précaires. Je vais à mes réunions, mes réunions, mes réunions. Pompidou meurt. Je prends des notes. Giscard est élu. Je prends des notes, assise sur un radiateur éteint. Je lis, je lis, je lis le tendre Antonio Gramsci. Je prends des notes. L’indifférence est le pire des crimes. J’étudie. je travaille probablement cent fois moins que les autres. Mais comment comparer ma vie et celles des autres. Celles que je vois par la fenêtre ouverte ne sont que destins imaginés.
Ce qui est sûr : je sais désormais prendre des notes (du moins on peut l’espérer).
En mai, le concours de l’agrégation. Vingt-deux ans. On m’agrège. J’attends. Mais quoi ? Que la vie commence !

CHAPITRE 2
Deux pas en arrière, un pas en avant. Tu as fait beaucoup de mal
J’avais cru avoir appris de force à dire oui, durant les mois d’un internement où je simulais l’obéissance jusqu’à l’éprouver, pour être libre comme Socrate. C’était un vernis qui ne trompait que moi. Tout en moi disait non. Plus jamais. Plus jamais. Il suffit de dissimuler ses sentiments de colère et de terreur. Ou mieux encore de n’en plus ressentir aucun. Un tas de gens y parviennent. Comment faire ?
J’étais habitée par un désir secret de liberté et de solitude qui ne pouvait se réaliser, car je n’étais jamais seule et toujours prisonnière d’une parole ensorcelée : Tu as fait beaucoup de mal. »

Extrait
« Werther m’avait entraînée chez lui, un jour, je dirais presque pour la forme, par principe, et je n’avais pas dit non, allez savoir pourquoi, il prétend que nous avons recommencé, je crois qu’il se trompe. Je n’ai jamais aimé monter chez lui.
Ce jour-là, j’ai eu l’impression comique d’être un lièvre dans la gueule d’un chien.
Si l’on m’interroge, je ne dirai pas que je n’ai pas eu de plaisir. Mais assez peu. Comme une toute petite musique venue du fond de mon cœur, dans cet appartement où il n’y en a jamais.
Mais je n’y étais pas. J’avais le sentiment qu’il ne s’agissait pas de moi.
C’était sans doute assez vrai.
J’ai appelé chez lui, le soir, pour me rassurer. Il n’a pas répondu. J’ai appelé chez Isabelle, sa compagne, elle a dit sèchement: Vous me dérangez. » p. 89

À propos de l’auteur
BRISAC_Genevieve_©Jeremie_Besset_RFIGeneviève Brisac © Photo Jérémie Besset

Normalienne et agrégée de lettres, Geneviève Brisac a enseigné en Seine-Saint-Denis, avant de publier trois livres aux éditions Gallimard. Elle a rejoint les éditions de l’Olivier en 1994, avec Petite. Son roman Week-end de chasse à la mère a obtenu le prix Femina en 1996. Geneviève Brisac est l’auteur de plus de dix autres romans et essais, dont Une année avec mon père (l’Olivier, 2010), qui a reçu le prix des Éditeurs, et Dans les yeux des autres (l’Olivier, 2014). Elle est également éditrice pour la jeunesse à l’École des Loisirs, et l’auteur de pièces de théâtre et de scénarios de film. Elle a récemment publié avec succès Vie de ma voisine (Grasset, 2017), Le chagrin d’aimer (Grasset, 2018) et Sisyphe est une femme (L’Olivier, 2019). (Source: éditions de l’Olivier / Agences Trames).

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Ils ont tué Oppenheimer

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En deux mots
Robert Oppenheimer aurait aimé être écrivain ou cow-boy. Il sera finalement physicien et «père de la bombe atomique». Lui qui aimait la vitesse, les femmes et la recherche scientifique devra faire face à une cabale visant à l’éloigner du projet Manhattan qu’il dirigera pourtant avec brio.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

La vie trépidante du père de la bombe atomique

Dans un roman habilement construit, Virginie Ollagnier part à la recherche de Robert Oppenheimer. Esprit brillant poursuivi par les maccarthystes, il offrira une belle résistance aux obscurantistes avant de devoir céder.

En novembre dernier pour CNews Lyon, Virginie Ollagnier a raconté comment elle a rencontré Oppenheimer et comment le scientifique américain est devenu l’objet de toute son attention: «Il y a deux départs. À 13 ans en classe de physique chimie, il y a un portrait d’Oppenheimer, j’ai l’impression qu’il me regarde, je le trouve magnifique mais aussi triste, il me touche, je tombe amoureuse de lui! En 2015, dans une librairie, je tombe sur la biographie d’un scientifique, en une, une photo d’Oppenheimer. Je me dis, Robert que fais-tu là, qui es-tu? Je la lis, c’est scientifique et compliqué, c’était un esprit brillant, mais je veux savoir qui est derrière ce regard. Je commence à souligner ce qui m’intéresse. Les dates, des faits. Je prends des notes. Le déclic viendra quand, au cours de mes recherches, je me rendrai compte qu’il a été écouté par le FBI, c’est ça le monde libre? À travers son histoire, j’y vois alors la mort de la gauche américaine.» Le roman qui paraît aujourd’hui reflète bien la complexité du personnage et les enjeux géopolitiques liés à ses recherches et à ses engagements. Quand en 1942, le FBI a commencé à s’intéresser à lui, «Oppenheimer était un physicien non nobélisé, sans expérience de projets d’envergure, il n’était pas une figure tutélaire du monde scientifique, à peine plus qu’un excellent théoricien, célèbre et peu publié.» Voilà les faits, voilà une face de la médaille. L’autre montre «un scientifique débordant d’enthousiasme communicatif, admiré de ses pairs et prêt à secouer tout ce petit monde pour obtenir des résultats, il comprenait et partageait ses soucis et, miracle, répondait aux questions qu’il n’avait pas encore formulées, Et ça, c’était une première. Le physicien proposait des solutions pratiques, matérielles […] Un homme d’action, quoi.» Pendant de longues années c’est cette face brillante qui aura le dessus.
Virginie Ollagnier nous raconte comment, quelques mois plus tard, malgré des rapports le qualifiant de gauchiste, il est nommé directeur scientifique du Projet Manhattan et comment il va créer à Los Alamos, le laboratoire national qui va mettre au point les trois premières bombes atomiques de l’Histoire. S’il a choisi ce coin désertique du Nouveau-Mexique, ce n’est pas pour son isolement, mais parce qu’il a ici des souvenirs forts. Au début des années 1920, il y fait un séjour qui va le marquer. Au sortir de l’adolescence, il se prend pour un cow-boy, fait du cheval et galope en compagnie de Katherine Chaves-Page. «Très vite il était tombé amoureux du regard posé sur lui. Il avait redressé la tête, bombé le torse et tenté d’impressionner la cavalière. Pour la première fois, il voyait la fin de son enfance comme un espoir. Il existait un moment proche où l’incompréhension dans laquelle il se débattait depuis son entrée à l’école prendrait fin. Un temps où il aurait une place. Il n’avait jamais été enfant et, s’il était né vieux, ce n’était bientôt plus une fatalité.»
L’amour, la jalousie, la convoitise, la vengeance ou encore la soif de reconnaissance et de pouvoir. Voilà les sentiments qui donnent à ce roman toute sa puissance.
Il y est certes question des recherches du «père de la bombe atomique», mais il y surtout question des hommes et de leurs rivalités. Et d’une volonté farouche qui permet de franchir bien des obstacles. Car si les maccarthystes font finir par avoir sa peau, il n’aura de cesse de vouloir être réhabilité.
En choisissant de nous faire partager le résultat de ses recherches et ses hypothèses, Virginie nous propose une construction très originale qui délaisse la chronologie pour les temps forts, qui marie la marche du monde aux réflexions des scientifiques. Il est vrai qu’au sortir de la Seconde Guerre mondiale guerre, ils auront vu l’usage de leur arme de destruction massive et refuseront, pour beaucoup d’entre eux, d’aller plus loin dans cette folie. Autour de Robert Oppenheimer, les atomes n’ont pas fini de graviter !

Ils ont tué Oppenheimer
Virginie Ollagnier
Éditions Anne Carrière
Roman
346 p., 20,90 €
EAN 9782380822199
Paru le 07/01/2022

Où?
Le roman est situé aux États-Unis, notamment à Los Alamos au Nouveau-Mexique.

Quand?
L’action se déroule principalement des années 1940 à 1960.

Ce qu’en dit l’éditeur
Robert Oppenheimer aimait les femmes, courser les trains au volant de sa puissante voiture, affronter les tempêtes à la barre de son bateau et galoper sur les chemins du Nouveau-Mexique. Par-dessus tout, il aimait la physique car elle réveillait en lui le philosophe, le poète. Un poète riche, un philosophe inquiet de l’avenir des pauvres, un philanthrope qui finança le parti communiste et les Brigades internationales luttant contre Franco en Espagne. Aussi, lorsque en 1942 le général Groves le choisit pour diriger les recherches sur la création de la bombe atomique à Los Alamos, les services secrets, le contre-espionnage et le FBI se liguent pour empêcher la nomination d’un communiste. Groves résiste, convaincu de la loyauté de Robert Oppenheimer. Trois ans plus tard, après les bombardements d’Hiroshima et Nagasaki, la célébrité et l’influence d’Oppenheimer sont immenses. Pour tous, il est devenu « Doctor Atomic ». Mais cet intellectuel sensible à l’art et aux exigences humanistes prend conscience de la responsabilité de la science et s’oppose à la volonté de la détourner au profit de l’armée. Il se fait de puissants ennemis au sein du complexe militaro-industriel, qui élabore un piège pour le faire tomber.
Ils ont tué Oppenheimer nous plonge au cœur de la guerre froide et du redoutable dialogue entre la science et le pouvoir. C’est le livre d’une bascule du monde, engendrée par la course à l’armement, mais aussi celui, plus intime, d’un homme flou, à la fois victime et bourreau, symbole du savant tourmenté par les conséquences morales de ses découvertes. Virginie Ollagnier fait de Robert Oppenheimer un formidable personnage de fiction.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Actualitté

Les premières pages du livre
1
Où comment Robert Oppenheimer entre en politique
Avant d’ouvrir les yeux, au moment où je sais que je rêve ou ne rêve déjà plus, les sons familiers me rappellent mon existence. Pour la dernière fois, le soleil se lève sur mon quartier. Avant d’ouvrir les yeux, je connais l’heure, je sais la pluie ou comme aujourd’hui la lumineuse aurore. J’entends rouler le camion des ordures, siffler le môme qui distribue mon journal, la voiture de Christine parfois, lorsque je traîne au lit.
Ne cède pas encore, écoute, me dis-je pour repousser les emmerdements qui s’ouvrent devant moi. C’est ainsi que je fais, je ferme les yeux. Par-dessus le barrage de ma volonté, malgré mon désir de reporter ce déménagement, malgré la colère, l’image de Robert renaît à mon esprit. Ça faisait longtemps, lui dis-je en comprenant combien sa présence est singulière et cohérente. C’est aujourd’hui que je me défais de mon temps, de ma vie telle que je l’ai toujours connue, mais j’emporte Robert dans mes cartons. Je quitte la maison mais il me suit. Pourquoi est-ce l’idéaliste Robert Oppenheimer, du haut des marches du Capitole, qui me vient ? Pourquoi l’homme puissant décidé à changer le monde ? Pourquoi pas le scientifique éreinté au lendemain de son procès, le visage défait, qui me hante depuis cinquante années ? Je me tourne vers mon poste de radio. Il ne ronronne pas encore les informations, mais son cadran lumineux dénonce l’heure et la date. Nous sommes le 29 juin 2004, il est 7 h 34. Exactement cinquante ans. Jour pour jour. Dix-huit mille deux cent soixante-deux aurores d’une vie à l’autre, d’une époque à l’autre, d’absurdes parallèles. Absurde coïncidence qui me réveille tout à fait. Un méchant hasard sépare mon matin du 29 juin 1954, jour du rendu du procès de Robert. Je me retourne, fâché. Mon matin attendra encore un peu.
Mais le matin ne m’attend pas, il fourmille de souvenirs. Comment ai-je pu autoriser l’assassinat de cet homme ?
À Newton la pomme tombée. À Einstein la langue pendue. À Robert le chapeau. À Robert le soleil du Nouveau-Mexique. Une allégorie de l’Amérique dans ce qu’elle se voyait de vaste, d’indomptable et de moderne. Robert, la bombe atomique, la domination, l’impérialisme, mais aussi la protection, le refuge, la défense. Robert, le sentiment national, l’unité, l’appartenance, mais aussi la déchirure, la désunion, la séparation. Robert le gauchiste, le communiste, l’ennemi de l’intérieur, le traître, l’espion, le conseiller des présidents traîné devant les juges du maccarthysme.
Le sommeil m’a laissé tomber. Chaque matin, je me réveille dans la peau du juriste qui a monté le dossier contre Oppenheimer. Je me réveille dans une peau vieillie et lâche… Lâche. Le mot, à peine passé, est pensé, puis pesé. C’est certain, je suis le lâche qui a fourni les armes, celui qui a introduit le soupçon dans le Droit, celui qui a mis fin à la présomption d’innocence aux États-Unis, à commencer par celle de Robert. J’étais l’outil d’un conglomérat qui me dépassait. J’étais l’avocat de la Commission à l’énergie atomique, un juriste qui a bien fait son travail, le juriste qui a assemblé les événements pour les travestir en preuves, qui a offert aux politiciens, aux militaires, aux industriels, aux prophètes de la Big Science la tête de Robert. J’ai permis de faire condamner pour défaut de loyauté un consultant sans pouvoir décisionnaire. Je suis tous ceux qui ne l’ont pas soutenu, qui n’ont pas dénoncé la forfaiture des puissants.
Avant l’humiliation du génie, la Commission à l’énergie atomique et ses partenaires militaires, industriels et universitaires ont profité de son éclat. Un héros trop utile. Afin de promouvoir l’avenir nucléaire, ils ont même embauché des substituts de l’icône. Je me souviens d’un film promotionnel de 1951 mettant en scène la ville atomique de Los Alamos. Après avoir présenté les habitants, les activités et masqué les secrets sous une musique enregistrée par l’orchestre de l’US Air Force, la Commission achève son film sur un vrai ou un faux docteur Oppenheimer. Les images dignes de Hollywood ont de la gueule. Les derniers rayons de soleil éclaboussent l’objectif de la caméra depuis la Colline de Los Alamos dans un chatoiement d’or et d’ocre typique du Nouveau-Mexique, les traits de lumière dorée dessinent une silhouette de danseur. Ainsi posté en haut d’une tour d’observation, Robert jette un rapide coup d’œil sur la journée écoulée, avant de courir ailleurs, à pas pressés, là où le public l’imagine à de nouvelles conquêtes scientifiques. Un plan si bref qu’aucun spectateur ne discerne le visage de l’homme, un plan si large que le spectateur imagine reconnaître les traits du père de la Bombe. Pour les derniers incrédules, une explosion atomique, l’allégorie avant l’ultime fondu au noir sur la Colline du Capitole. La voix off rappelle la nécessité de l’arme, la force de défendre ce qui nous est le plus cher, cette terre transmise en héritage, cette terre qui est notre foyer.
La silhouette n’est pas la sienne. Le chapeau n’est pas son pork-pie. À l’époque de ce film, Robert était déjà devenu l’homme à abattre.
J’entends la voiture de Christine quitter son parking. Elle part travailler. C’est l’heure de mon thé de retraité. C’est aujourd’hui, me répété-je pour me donner du courage, je déménage aujourd’hui. C’est finalement arrivé. Et je me lève.
Mardi 25 septembre 1945, Capitol Hill, Washington D.C.
Pour sa première conférence de presse, tous levèrent les yeux vers lui. En haut de l’escalier blanc, sa silhouette avait capté leur attention à la manière des super-héros à la mode. Comme eux, il était identifiable à un abrégé de vêtements, comme eux il possédait une faculté exceptionnelle. C’était cette dernière que les journalistes étaient venus observer. Oppenheimer avala les marches, projeté en avant dans un balancement de bras trop grands, de jambes trop longues. Comme les super-héros, le Doctor Atomic révélait une humaine et décevante banalité.
Oppenheimer se plaça devant les micros, face à la caméra, retira son chapeau, passa sa langue sur ses lèvres séchées de gravité. Ce qu’il s’apprêtait à énoncer sous un soleil d’été indien, face aux jardins du Capitole, serait concis, brutal. Des mots coûteux. Vers la droite, il jeta un œil au petit homme brun à lunettes, une main inquiète portée au visage. Alors, il regarda derrière la caméra, derrière le Washington Monument, derrière le Lincoln Memorial, planta ses yeux dans les yeux des téléspectateurs derrière l’œil mécanique et, sur un geste du caméraman, dit : « Il m’a été demandé si dans les années à venir il serait possible de tuer 40 millions d’Américains dans les vingt plus grandes villes du pays en une seule nuit grâce à des bombes atomiques. Je le regrette, mais la réponse est oui. » Il fit une pause après l’annonce de la mort potentielle de 40 millions ¬d’Américains. Un instant, le temps d’humecter ses lèvres, il chercha l’acquiescement derrière les lunettes du petit homme brun. Puis il déroula son allocution, capturant cet après-midi-là l’attention de ses compatriotes installés dans leurs salons devant le journal du soir. La bobine de film copiée serait diffusée aux grands médias de Washington, puis voyagerait vers les chaînes de télévision de chaque État. Le soir même, tous sauraient. « Il m’a été demandé s’il existait des contre-mesures aux bombes atomiques. Je sais que les bombes que nous avons créées à Los Alamos ne peuvent être détruites par des contre-mesures. Je crois qu’il n’existe aucun fondement qui permettrait de croire que de telles contre-mesures puissent être développées. Il m’a été demandé si la sécurité nationale repose sur l’espoir de tenir secrètes nos connaissances dans le domaine des bombes nucléaires. Je suis désolé, mais un tel espoir n’existe pas. Je pense que le seul espoir pour notre sécurité future repose sur une collaboration avec le reste du monde, basée sur la confiance et l’honnêteté. »
Pour une fois, il n’avait pas philosophé sur les doutes et les espoirs des scientifiques. Il n’avait pas dit l’agitation des laboratoires due à la demande des militaires de perfectionner ces armes. Il avait parlé droit, direct, sec, comme il savait le faire avec les ennuyeux. Après les dangers exposés, la dénonciation du secret militaire et l’unique chemin vers la paix ouvert, Oppenheimer quitta l’estrade. Il quitta des journalistes muets, peu coutumiers de la brutalité de sa franchise. Il n’entendit pas les murmures rompre le silence des chroniqueurs scientifiques. Il n’entendit pas les questions restées en suspens se déverser en chuchotis interrogatifs. En quelques pas, il doubla le petit homme à lunettes. Au trot, son ami et collègue le physicien Isidor Rabi suivit le mouvement en direction de Constitution Avenue. Le père de la bombe atomique abandonnait derrière lui le silence disloqué qu’il avait espéré provoquer.
Rabi lui sourit. « Ça y est, on les a réveillés. On va tous les avoir sur le dos. Le département de la Défense, l’Air Force, le FBI, les industriels, le président Truman, les banquiers, les journalistes, tous. »
Oppenheimer ralentit pour permettre à Rabi de le rattraper. Il lui fit un clin d’œil. « C’était le plan, non ? Maintenant, à nous de courir plus vite qu’eux. »

2
Où comment Robert Oppenheimer rencontre le général Groves
Le désordre de mon grenier est plus vaste que dans mon souvenir. Vaste comme l’âge de la maison qui a vu grandir ma famille, vieillir mes amis et passer les années, qui bientôt verra grandir une autre famille, vieillir d’autres amis. Chaque jour à ce bureau, j’ai retrouvé le portrait officiel de Robert à l’université de Berkeley. La mise en scène s’impose. La bibliothèque en arrière-plan, le mur blanc soulignant la largeur du dos, le livre tenu ouvert par la main gauche, le regard direct, les épaules penchées vers nous, l’ébauche du sourire, la lumière de face pour la transparence des yeux. Tout est maîtrisé. Nous sommes à la fin des années 1930, lorsque Robert revêt la respectabilité du professeur de physique théorique pour le photographe. Un jour, ma fille m’a dit : « Il partage avec Montgomery Clift une beauté distante mêlée de conquête. » Depuis, quand je croise ce regard penché vers moi, je retrouve la pudeur tapageuse qui fit le succès de l’acteur. Cette beauté faussement embarrassée m’a montré chaque matin le chemin du travail.
Parmi toutes, si j’ai choisi cette photographie ce n’est pas pour la belle gueule, mais pour le morceau de papier tenu serré entre le pouce et l’index de la main droite de Robert. Malgré la préparation de l’instantané, malgré l’installation des lumières, le cadre officiel et définitif, il a oublié entre ses doigts un petit morceau de papier. Peut-être n’est-ce qu’un marque-page de fortune retiré du livre ouvert pour la pose, cependant cette étourderie me marmonne mon ignorance. Je ne saurai jamais qui était Robert Oppenheimer. Constater chaque jour la présence de ce morceau de papier m’a permis de me réjouir de ses zones d’ombre et d’admettre ses secrets. Je me suis tenu au côté de son ami Isidor Rabi qui voyait en Robert une charade. Les autres, les institutions voyaient en lui un empêcheur de financer en rond.
Je crois que Robert n’a eu de cesse de faire entendre sa vérité et de défendre les libertés des citoyens contre les intérêts du complexe militaro-industrio-universitaire. Je crois que sa ténacité lui a valu d’être la première victime de cette association d’intérêts, qu’il avait contribué à créer.
Aujourd’hui encore, en 2004, d’un océan à l’autre Robert est célébré, dévisagé, sans être envisagé.
Je me souviens de l’intervention du doyen du département de physique de Berkeley, Mark Richards. Derrière le pupitre en bois mélaminé beige, il célébrait Robert. En costume gris et cravate blanche, Richards se dégage en clair sur les rideaux de l’amphithéâtre. Il annonce la victoire du complexe militaro-industriel sur nos esprits. Il définit notre nouvelle acception de la confiance. Après un panégyrique, il résume : « Le général Groves a choisi Oppenheimer, alors âgé de trente-neuf ans, pour encadrer le développement de la bombe dans ce qui est devenu le Laboratoire national de Los Alamos. Groves a choisi Oppenheimer malgré l’opposition d’un grand nombre de personnes. Il n’était pas récipiendaire d’un prix Nobel, n’avait aucune expérience administrative et c’était un gauchiste, un sympathisant communiste. » Richards lève le regard sur son auditoire. Il sourit déjà. Derrière ses lunettes rondes, ses yeux se plissent de la plaisanterie à venir, du bon mot bien senti. « Pouvez-vous imaginer de tels antécédents à un directeur du Laboratoire national de Los Alamos, aujourd’hui ? » La salle est secouée de rires, ces rires francs mais contenus des gens comme il faut. Ils valident le bon mot. La plaisanterie est plaisante. Non, bien sûr, cette situation ne pourrait pas se représenter, pensent-ils. Et leurs rires révèlent le soulagement partagé.
Dans cette connivence, j’entends un instantané de notre présent. La part d’héritage et la part souhaitée. L’espoir d’une frauduleuse sécurité. J’entends le portrait de notre société actuelle, celle d’après le 11 Septembre. J’y vois d’autres portraits, d’autres visages, de nouveaux ennemis. Et je redoute l’amalgame des catastrophes. Robert était de gauche, certes, mais ni un bolchevik ni un espion. Après la chute du mur de Berlin, avec l’ouverture des dossiers du KGB, il est apparu qu’il avait été plusieurs fois approché par les Soviétiques sans jamais être recruté. Aujourd’hui, je redoute d’autres confusions. Je pense aux terroristes qui ont écroulé New York, je pense à la nouvelle Catastrophe. Je vois la confiscation de nos libertés, comme mes concitoyens de gauche ont perdu les leurs pendant la guerre froide. Sans jamais les retrouver. Je connais notre appétence à la paix. Je connais l’appétence des gouvernements à la sécurité. Cela n’a pas tardé. En 2002, pour marquer l’impérieuse nécessité, pour imposer le coût de la guerre, la CIA a secoué le bas de son pantalon poudreux des décombres du World Trade Center. Elle a choisi d’en appeler à la Catastrophe. Elle a déclaré : « Tout ce que je peux dire, c’est qu’il y aura un avant et un après 11 Septembre, et qu’on ne prendra plus de gants. » Sans rien dévoiler de ses pratiques, elle a déchiré notre avenir pour bâtir un nouveau futur.
Jeudi 8 octobre 1942, université de Berkeley, Californie
La lenteur de l’arrivée en gare de Berkeley agaçait le général Groves. Il avait eu le temps de compter les enfants le long de la voie ferrée, le nombre de tapis étendus sur les barrières, les mouettes égarées loin de la côte. Groves soupira et appuya son front sur la vitre. Il était né impatient. Pour parfaire son caractère irascible, il était allergique aux mous, aux indécis, avec une aversion particulière pour les confus. Le verbe devait être clair, précis, rapide et le temps rempli au pas de gymnastique.
En 1941, il avait mis sa puissance naturelle au service de la construction du Pentagone et avait tiré le bâtiment du sol en à peine seize mois. Cette efficacité additionnée à une absence de modestie avait projeté son nom jusqu’à Washington. En septembre 1942, après avoir lancé la création de la bombe atomique, le président Roosevelt lui avait refilé le bébé.
Groves rêvait de guerres européennes. Il se voyait descendre l’Unter den Linden jusqu’à la porte de Brandebourg, avant d’occuper la place Rouge, debout sur un char. Mais le projet Manhattan le coinçait sur le sol américain et Groves détestait se sentir coincé. Depuis des mois, le général, formé dans la poussière du corps des ingénieurs de l’armée, s’attaquait au glacis de l’université. Las, il circulait d’un centre de recherche à un autre, traversant le pays de long en large à la rencontre des scientifiques de cette saloperie de projet Manhattan. Ce n’était pas le projet lui-même qui lui cisaillait les nerfs, non, c’était l’impression de perdre son temps à chercher un précis dans un océan d’évasifs.
Le lundi précédant son arrivée à Berkeley, Groves et son aide de camp Kenneth Nichols avaient été reçus par les cadors de Chicago. Des nobélisés, de futurs nobélisés, des directeurs de recherche travaillant sur le développement d’un réacteur nucléaire. Pas un ne lui avait tapé dans l’œil. Pas même le docteur Enrico Fermi, dont tous vantaient l’intelligence et la pédagogie. Groves avait trouvé peu claires ses explications. Fermi avait été rangé dans la catégorie des « flous » et définitivement disqualifié. La justification de son choix, que le général n’aurait jamais reconnue en public, se cachait dans l’ignorance de Fermi. Groves attendait une estimation fine de la puissance explosive de la future bombe atomique, afin de connaître la quantité exacte de matériel fissile à préparer. Son cerveau d’ingénieur exigeait de hiérarchiser les priorités, planifier le déroulé des étapes de la fabrication de la bombe, anticiper la construction des bâtiments dédiés aux expérimentations. De la maîtrise de l’échéancier scientifique dépendait l’organisation de son temps et Groves détestait dépendre d’autres que lui. En fin de réunion, le général leur avait demandé de se prononcer sur la quantité de matière fissile. Les scientifiques avaient convenu que leur faisceau de précision s’échelonnait entre 25 et 50 %. Là, le général avait perdu son sang-froid. Il n’était peut-être pas récipiendaire d’un doctorat, mais son sens pratique réclamait autre chose que cette approximation à la noix. C’était absurde. Les contrariétés de Groves se piquaient d’expressions fleuries pour assassiner ses interlocuteurs. Pourtant, s’il ne se privait pas de fouetter de mots, Groves le faisait avec calme, sa carrure remplaçant avantageusement les éclats de voix. Il fleurit donc les derniers instants de la rencontre d’indéniables brutalités langagières. Les -scientifiques demeuraient le méchant côté du projet Manhattan. Groves en était certain, il ne parviendrait pas à se plier à leur rythme, ni à leurs imprécisions. Il devait trouver un intermédiaire, un maître d’œuvre scientifique pour les comprendre et les houspiller, discuter leurs exigences et caresser leurs ego de divas. En désespoir de cause, il espérait le rencontrer sur la côte Ouest.
Ce jeudi 8 octobre, dans le bâtiment de bois du Radiation Laboratory de Berkeley, Groves comprit que le prix Nobel de physique Ernest Lawrence n’était pas son homme. Le nobélisé avançait des chiffres, mais il parlait en millions de dollars d’investissements pour sa nouvelle machine. Machine qui n’avait pas été foutue de faire sauter la barrière électrique de l’uranium, ni d’altérer sa structure. C’était impardonnable. La colère de Groves s’abattit sur son aide de camp. En militaire qui se respecte, le général passait ses frustrations sur Nichols ou dans des barres chocolatées Hershey’s, les deux solutions n’étant pas incompatibles.
Ce n’était pas un hasard si son ventre poussait de l’avant ou si dans l’intimité Nichols le traitait de sonovabitch, élégante contraction d’une vive insolence. Leur fréquentation illustrait à merveille la théorie du caleçon de laine. Au début, Nichols avait trouvé Groves irritant, à présent il lui était insupportable.
Alors que le manque d’argent semblait être l’unique résultat concret des expérimentations du Radiation Laboratory, Groves regarda sa montre. L’heure du déjeuner approchant, il pouvait s’autoriser la fuite. D’un geste martial, il stoppa les plaintes de Lawrence et, Nichols sur ses talons, quitta le laboratoire. Groves souffrait d’ennui et de consternation. Pour ne pas reconnaître son absence de résultats, Lawrence avait plaidé les problèmes de financement, la petitesse de son accélérateur de particules, l’étroitesse du laboratoire, le manque de personnel. Par-delà les mous, les indécis et les confus, Groves méprisait les lâches.
Le président de l’université avait organisé un déjeuner en l’honneur de Groves et des scientifiques détachés aux recherches secrètement menées à Berkeley. Depuis l’été 1942, les physiciens réunis en petits groupes travaillaient à la potentialité d’une bombe atomique. Tous espéraient rendre concevable l’inconcevable. Tous souhaitaient confronter leur intelligence aux mystères de la nature. La jubilation et l’excitation nourrissaient leur appétit de découverte.
Avant l’attaque de Pearl Harbor par les Japonais, la Seconde Guerre mondiale était entrée dans la vie des intellectuels américains en vagues de réfugiés venus trouver asile aux États-Unis. Parmi eux, nombre de chercheurs, qui dans leur fuite avaient déplacé le centre de gravité scientifique de l’Europe vers les États-Unis. Lorsqu’un doute naissait sur l’usage de l’énergie atomique, les scientifiques prenaient à témoin leurs homo¬logues réfugiés, écoutaient leurs récits sur Hitler, lisaient les noms des bateaux coulés dans l’Atlantique et se remettaient au travail. Le groupe dédié aux aspects théoriques des performances de la bombe, dirigé par l’Américain Robert Oppenheimer, réunissait le Hongrois Edward Teller, l’Allemand Hans Bethe, le Suisse Félix Bloch, les Américains John van Vleck, Emil Konopinski, Eldred Nelson, Stanley Frankel et Robert Serber. Mais les réfugiés n’étaient pas tous scientifiques. L’ami d’Oppenheimer, Haakon Chevalier, avait accueilli chez lui Vladimir Pozner, auteur de littérature, juif, antinazi notoire et militant communiste. À l’occasion de soirées chez Chevalier, Oppenheimer avait rencontré Pozner et les deux hommes s’étaient liés d’admiration. Oppenheimer aimait les lettres. Enfant, il avait hésité à se dédier à l’écriture. Jeune homme, il avait composé et publié de la poésie. Adulte, sa pensée scientifique s’articulait de littérature et s’émaillait de philosophie. Oppenheimer n’était pas un spécialiste, un monomane, un expert. Ses confrères l’avaient mis devant cette grave contradiction : on ne pouvait être à la fois poète et physicien. Selon ce théorème, l’opposition de la poésie et de la physique rendait ces activités incompatibles à habiter le même homme.
Les serveurs naviguaient sur les discussions liquides de l’apéritif, passant entre les scientifiques, les administratifs et les deux militaires. Les boiseries de la salle de réception résonnaient d’échanges anodins lorsque Oppenheimer entra. Son regard bleu effleura les deux inconnus. Le premier dévorait l’espace autour de lui, grand, carré, la voix forte, la ceinture trop tendue sur un ventre d’ancien sportif, gros coffre, yeux vifs sous des sourcils froncés. Le second, moins fort, moins voyant, moins en tout, déjà dégarni, portait des lunettes. Le scientifique aurait poursuivi son chemin si, d’un geste impérieux, le président de l’université ne l’avait convié à les rejoindre.
À son habitude, à grands battements de jambes, Oppenheimer traversa la salle. Nichols recula, réfractaire à la main tendue. Il savait Oppenheimer communiste, aussi ¬choisit-il la fuite plutôt que la compromission. Groves, conservant la curiosité qu’il appliquait à tous, le reçut d’une poignée de main rude. Détestant plus encore les ouï-dire que les scientifiques, avant de juger un homme le général le rencontrait. Oppenheimer lui rendit la fermeté de la main et du regard. Il était son genre d’homme, direct comme un coup de poing. Très vite, ils quittèrent la sphère de la conversation, délaissèrent Marcel Proust et John Donne, la guerre en Europe, les cours menés de front entre Berkeley et le California Institute of Technology, la construction du Pentagone, pour entrer dans le dur. Et le vide se fit autour d’eux. La rapidité, la perspicacité et l’évidence de leurs échanges les isolèrent. Ils ne se quittèrent plus. Les témoins parlèrent d’immédiateté.
Groves souriait. Ce premier sourire depuis des mois alarma Nichols, réfugié au buffet. Dans l’assemblée réunie pour le déjeuner, un seul scientifique ne devait pas se voir offrir le poste de directeur, et le général sympathisait avec lui. En 1933, Oppenheimer avait versé 3 % de ses revenus annuels à un fonds de soutien aux scientifiques juifs démissionnés des universités allemandes ; en 1937, il avait été secrétaire du bureau local du Syndicat national des enseignants et avait organisé des collectes de fonds pour les Brigades internationales prenant les armes pour soutenir les républicains espagnols contre Franco, des activités considérées comme anti-américaines. Puis le pacte germano-soviétique de non-agression avait été signé et Oppenheimer avait renoncé au communisme. Une erreur de jeunesse pour Groves. Une nouvelle virginité trop pratique pour Nichols.
Groves riait. Après la sidération, son aide de camp regarda le rire métamorphoser la physionomie du général, brider ses yeux et colorer ses joues. Groves et Oppenheimer prirent place à table sans que personne n’ose les rejoindre. En compagnie du prix Nobel Ernest Lawrence, l’anxieux Nichols surveillait l’évolution du déjeuner. Le plaisir de Groves ne se tarissait pas et celui ¬d’Oppenheimer semblait croître. Laurel et Hardy, pensa Nichols. Un long trait tracé avec style par un costume d’excellente facture, une ligne de fumée bleue à l’aplomb de sa main gauche et des yeux immenses face à un corps rond et massif, débordant de son uniforme, tripotant sa moustache avec jubilation. Perdu dans un nuage bleu, le général rigolait bouche ouverte, inhalant à pleins poumons une fumée qu’il détestait. Tel qu’il regardait Groves, Nichols pouvait le voir sombrer dans le charme d’Oppenheimer comme le miel emporte la cuiller.
Le corps massif du général dévala la pente douce l’entraînant jusqu’au taxi, puis la gare et enfin Washington. À bonne distance, Nichols marchait derrière. Il anticipait à regret les deux jours en tête à tête, enfermés dans leur wagon-lit. Trois nuits de ronflements. Quarante et une heures jusqu’à Chicago, puis dix-sept jusqu’à Washington. Tel était le temps imparti pour déraciner la passion du sonovabitch pour le communiste. Comment expliquer autrement cet engouement soudain pour Oppenheimer ? Nichols, en psychologue de mess, aurait parié sur un mariage prochain. Et là, courant vers le taxi, il était certain d’aller au-devant des problèmes. Il espérait tenir bon jusqu’à l’arrivée de la cavalerie du Federal Bureau of Investigation et des services secrets de l’armée. Ils ne laisseraient jamais un communiste diriger le projet le plus secret de l’histoire des États-Unis.
À peine son large séant posé sur sa couchette, Groves détailla les talents du docteur Oppenheimer. Les yeux portés de l’autre côté de la fenêtre où scintillait la baie d’Oakland, Nichols cherchait une échappatoire. S’il parvenait à différer la discussion jusqu’à la gare de San Francisco, il pouvait escompter la reporter au lendemain car Groves était un couche-tôt. Vers 21 heures, les notes prises dans la journée lues et réécrites, les dossiers classés, Groves éteignait sa lampe. Son ronflement n’attendait pas quelques minutes pour priver Nichols de repos. Cependant, ce soir-là, malgré l’heure avancée, le général ne dormait pas. Debout en pyjama et robe de chambre dans leur wagon-lit Pullman, il ne lâchait rien. Il avait vu en Oppenheimer son directeur et aucun argument ne parvenait à le détourner de son choix, pas même la suggestion d’une barre chocolatée Hershey’s. Groves connaissait son talent de visionnaire. La preuve ? Il avait été choisi par le président Roosevelt. Lui, et aucun autre.
D’un calme à se faire casser la figure, Nichols démontait les arguments à mesure que Groves les avançait. Une douce vengeance des brimades. Le 26 janvier 1942, le FBI avait recommandé une surveillance particulière d’Oppenheimer pour « possible appartenance » à un groupe « hostile à la prospérité du pays ». Oppenheimer naviguait entre syndicalisme, communisme, enseignement et direction de recherche au sein du projet Manhattan. Cette association entre la présidence d’un groupe de recherches top secret et une vie sociale dangereuse pour la sécurité de l’État dynamitait sa titularisation. Nichols énonçait les faits : Oppenheimer était un physicien non nobélisé, sans expérience de projets d’envergure, il n’était pas une figure tutélaire du monde scientifique, à peine plus qu’un excellent théoricien, célèbre et peu publié.
Séduit, Groves flirtait avec la mauvaise foi. Oppenheimer était un scientifique débordant d’enthousiasme communicatif, admiré de ses pairs et prêt à secouer tout ce petit monde pour obtenir des résultats, il comprenait et partageait ses soucis et, miracle, répondait aux questions qu’il n’avait pas encore formulées. Et ça, c’était une première. Le physicien proposait des solutions pratiques, matérielles, et pas dans dix ans, non, dès à présent. Un homme dont l’esprit cavalait au même rythme que le sien, chez qui l’urgence provoquait questions puis analyses, pour finalement, et sans confusion ni lâcheté, trancher. Un homme d’action, quoi. Cette ardeur lui était irrésistible. Même la démarche d’Oppenheimer, cette étrange manière de se précipiter en avant dans une chute rattrapée à chaque pas, traduisait, selon lui, l’efficacité du corps au service de l’esprit. De plus, si Oppenheimer était un gauchiste, il l’était à la manière des grands bourgeois se préoccupant de la misère des petits, de l’injustice du coût de l’éducation et des soins. Rien dans son discours ne laissait à penser à un bolchevik couteau entre les dents. Au pire soutenait-il le New Deal de Roosevelt et l’augmentation des impôts sur les multinationales. Mais Nichols restait insensible aux arguments. Poussant un soupir de taureau, Groves plissa les yeux. Cet échange musclé avec son aide de camp le préparait au débat qui l’attendait à Washington. Là-bas, il aurait à répondre à l’attaque coordonnée des services de renseignement et des manufacturiers redoutant plus l’espionnage industriel que les nazis. Aussi recensa-t-il ses arguments.
Groves rappela à Nichols les limites de sa mission. Primo, il était chargé de la fabrication du plutonium. Pour cela, il coordonnait le travail des industriels, organisant le bombardement de l’uranium pour obtenir le plutonium, cet isotope fissile qui changerait le cours de la guerre. Il était le référent de la General Electric, d’Union Carbide, de DuPont ou encore de Monsanto. En d’autres termes, Nichols gaspillait son temps à le contredire et perdait de vue l’ensemble du projet. Secundo, Nichols n’était que le financier de ces entreprises. N’avait-il pas obtenu une rallonge de six mille tonnes de lingots d’argent du Trésor américain en prévision d’investissements pharaoniques des grandes entreprises au service de la guerre ? Tertio, le général décidait car il était le chef, ce qu’il traduisit avec poésie : « Arrêtez de me faire chier, Nichols. J’ai entendu. Un communiste est un danger pour la sécurité du projet Manhattan et les brevets des entreprises, mais jusqu’à preuve du contraire Oppenheimer n’est pas communiste et, tant que vous n’aurez que des soupçons, il n’en sera pas un. » D’un geste vif et calculé, ce moment où la mauvaise foi remporte le point par forfait, le général attrapa son carnet posé sur sa tablette de nuit, envoyant valdinguer son réveil de voyage posé dessus. Le bruit métallique, les bonds dorés et la disparition de l’instrument sous la couchette suspendirent la dispute. « Ramassez-moi ça, Nichols. » Le régime militaire a ça de bon qu’une fois que vous êtes arrivé tout en haut, les autres vous obéissent. L’affrontement prit une pause pour célébrer l’humiliation. C’était décidé, Groves trouvait le physicien franc du collier et voyait son utilité sur le long terme. Oppenheimer tarabusterait les scientifiques, son enthousiasme cadencerait le rythme du général et son côté bon élève le rendrait obéissant. Oppenheimer deviendrait le chef d’orchestre et Groves lui fournirait les partitions.
« Pourquoi pas, général, répondit Nichols après avoir ramassé les morceaux de sa dignité et le réveil. Pourquoi pas un scientifique pour valider vos intuitions, mais sachez que je m’opposerai à sa nomination au projet Manhattan. »
La main de Groves s’écrasa sur son carnet, comme s’il écrasait le visage terne et froid de ce bureaucrate en gants blancs. Le doctorat de Nichols ne lui permettait pas de comprendre ce que l’expérience de terrain avait appris à Groves. À quoi bon perdre mon temps ? pensa le général, choisissant de quitter le compartiment. La perspective d’une nouvelle barre chocolatée au wagon-restaurant n’était pas une si mauvaise idée.
L’air du couloir sentait la fraîcheur des heures tardives, les résineux des forêts traversées et la fumée de la locomotive. Comme Oppenheimer, cette odeur n’était pas parfaite, mais c’était la bonne. En robe de chambre, traînant ses pantoufles vers les confiseries, Groves convoqua le soulagement réparateur de cette rencontre. Il s’agissait bien d’un soulagement après la lassitude, la crainte et le doute. Il avait trouvé son alter ego et n’y renoncerait pas.
Les quelques fumeurs encore présents envisagèrent son entrée avec circonspection. Même en tenue de nuit, le général marquait l’autorité que ses galons imposaient en uniforme. Il fronça ostensiblement le nez et gagna la table sous la fenêtre ouverte. Oppenheimer fumait, mais chez lui cela ne traduisait pas un loisir, plutôt l’impatience. Bien sûr il y avait quelque chose de séduisant dans ce regard direct et droit, bien sûr le général était sensible à l’intelligence et à la pédagogie, cependant c’était la franchise du scientifique qui l’avait convaincu. Oppenheimer avait exprimé l’intime conviction de Groves. Il avait reconnu que les scientifiques ne savaient pas grand-chose et qu’ils devaient apprendre vite, que cette situation leur demandait de calculer une bombe avant d’obtenir les matériaux fissiles, avant même de savoir comment les assembler. Il avait avoué qu’aucun d’entre eux n’était spécialiste d’une discipline qui n’existait pas encore et naîtrait en cours de route. Oppenheimer avait été honnête. Il avait demandé à Groves de lancer tous les fronts à la fois, la théorie en même temps que l’ingénierie, que la production de plutonium, que les sciences appliquées. Dans le cas contraire, ils perdraient la course contre Hitler. Ces mots auraient pu sortir tout droit du cœur du général. Il s’était senti seul trop longtemps pour ne pas reconnaître celui avec qui partager ses inquiétudes. La dernière proposition d’Oppenheimer avait été la meilleure. « L’échange d’idées est la source de la recherche, général. Les idées doivent se partager, s’écouter, se mâcher, se contredire.
— Nous ne sommes plus à l’université, docteur, on parle du plus grand secret de notre époque.
— Alors, créez une université secrète. »
À cet instant précis, Groves avait su qu’il croisait le regard de celui qui, comme lui, trouvait des solutions aux emmerdements.

3
Où comment Robert Oppenheimer échoue à faire interdire la bombe
Sans parvenir à les remplir, j’ai assemblé quelques cartons de transport pour recevoir mes souvenirs, les documents collectés, classés, agrafés depuis tant d’années. Saisi de la mystique des pèlerins, je regarde les frises colorées de mes Post-it. Tout est aligné là, chaque moment marquant, les faits retenus par ¬l’Histoire. Entre ces feuillets se cachent l’épaisseur des pensées, la fluidité des sentiments, la fragile vraisemblance. Même si tout ce que j’écris est vrai, ce tout est sujet à mon interprétation. L’Histoire est la peau du temps, fragment après fragment cousu par ceux qui racontent, ceux qui ont survécu, ceux qui ont gagné. Mes mots épinglés au mur retracent un chemin, ils n’expliquent pas. Mon enquête a créé un kachina, un masque, une parure à Robert. Les kachinas des Indiens hopis du Nouveau-Mexique incarnaient les mythiques esprits d’enfants morts noyés lors d’antiques migrations. Ces enfants morts volaient les enfants vivants et les emportaient dans l’au-delà. Pour soulager les défunts, une fois l’an, les Hopis peignaient des masques, cousaient des costumes, fabriquaient des poupées. Pour apaiser ces êtres originels, ils dansaient, ils commémoraient le souvenir de la noyade. Reconnaissants, les esprits renoncèrent à leurs funestes cueillettes.
Habillant Robert de couleurs et de plumes de papier, j’ai invoqué son kachina dans l’espoir d’accéder au sensible. Sous ma main s’étirent les informations collectées, défilent les années de sa vie. Les siennes. Les miennes. Les nôtres, depuis la bombe. Sur mon mur, j’ai affiché ses interrogations, non mes certitudes. Robert s’est niché en moi en éclats de souvenirs.
Mardi 2 juillet 1946, New York
« L’affaire est sans espoir. » Oppenheimer froissa le journal et le jeta sur la table du hall de l’hôtel. Le Washington Post annonçait le succès de l’essai nucléaire sur Bikini. La veille, la Navy avait vérifié qu’une bombe atomique était en mesure de couler un bateau de guerre, question à laquelle Oppenheimer avait répondu au président Truman, des mois auparavant, d’un laconique : « Oui, ce type de bombe peut couler un navire, l’unique variable à votre test est la distance séparant le bateau de l’explosion. »
Devant les ascenseurs, son regard gris fumée croisa le sourire désolé de son ami Isidor Rabi. Le sourire triste disait : « On s’est fait baiser, mon gars. » Depuis quelques jours, sans se le dire, ils avaient admis l’échec de leur plan, et la bombe atomique Able sur Bikini venait de l’homologuer. Rabi appuya sur le bouton-poussoir de l’ascenseur. « Opération Croisée des chemins : tu ne peux leur reprocher de manquer d’humour ! » Oppenheimer ne répondit pas, il tentait de juguler le froid de la colère plongeant dans ses veines. Des deux, il était le plus bouleversé, le moins résolu à l’abdication. Peut-être se croyait-il plus qu’un autre responsable de l’apocalypse nucléaire.
Dans le grincement mécanique de l’ascenseur les tirant vers le ciel nocturne, vers la terrasse de l’hôtel, au-dessus de New York, ils n’échangèrent plus un mot. À l’étage, le long couloir sentait la poussière de tapis et le vieux tabac. Parvenu devant la porte de sa chambre, Rabi hésita. Il reconnaissait les symptômes de la colère d’Oppenheimer. Givre intérieur, elle blanchissait ses lèvres. Il posa sa main chaude au-dessus du coude de son ami. « On fait monter le service d’étage et c’est toi qui régales. »
La porte à peine ouverte, sans allumer les lumières, Oppenheimer traversa la chambre, ouvrit la porte-fenêtre, sortit sur la terrasse et poussa un juron étouffé. Une injure comme Rabi n’en entendit plus. Un presque-cri, qui lui fit mal. Ce fut la dernière fois qu’il entendit pareil vocabulaire sortir de la nuit d’Oppenheimer. Les mains vaines, il déambulait en va-et-vient déréglés, avalant en trois pas la longueur de la terrasse. L’injure n’avait pas apaisé son corps. « C’est fini. Nous ne trouverons plus d’accord aux Nations unies. Les militaires ont fait péter la première bombe atomique en temps de paix. Ils nous ont coupé l’herbe sous le pied. Ils ont gagné. » Pour éluder cette évidence, Oppenheimer alluma une cigarette. En stratège, il avait élaboré l’interdiction de l’usage militaire de l’atome, en intellectuel, il avait stimulé la rationalité contre l’émotion, mais l’homme avait échoué. Silencieux, il s’abîma dans les lumières de New York sans que Rabi ose le tirer de ses pensées. Le corps de danseur se penchait sur le vide, revisitait sa méthode, ses manœuvres, traquant ses erreurs. « Je suis prêt à aller n’importe où, faire n’importe quoi, mais là je suis à court d’idées, Rab. Même la physique, l’enseignement me semblent sans objet maintenant. Je suis vidé, sec.
— Tu as des alliés.
— Quand le président n’en est pas, qui est assez puissant pour le faire changer d’avis ?
— Les médias, l’opinion publique.
— Pour l’effet que ça a eu. »
Oppenheimer tassa une nouvelle cigarette sur le cadran de sa montre et l’alluma. Il avait parrainé le Bulletin of Atomic Scientists, un journal créé par des anciens du projet Manhattan pour soulever le voile d’ignorance jeté sur l’atome, sur les bombes, un journal pour expliquer à la presse, pour avertir le public et la communauté scientifique. Il avait participé à la rédaction d’un opuscule intitulé One World or None. Ce recueil d’articles alertait sur les dangers de la bombe, expliquait les enjeux de la fission de l’atome et démontrait la nécessaire union des peuples du monde pour domestiquer la puissance nucléaire. Lors de sa publication, le Washington Post avait titré : « Pour le bien de la planète, lisez One World or None. » Mais les livres sont lus par ceux qui les choisissent et les essais approfondissent une pensée déjà attentive. Pour toucher le grand public, ils avaient produit un court-métrage et la connaissance était entrée dans les foyers. Le choc avait été grand et l’affolement général. Il brisait la croyance de monsieur et madame Tout-le-monde aux enfants jouant au ballon sur la pelouse des pavillons, à la béatitude du confort moderne, à la voiture achetée à crédit, à la Liberté éclairant le monde. L’isolationnisme de banlieue fut vaporisé. La société américaine contempla sa mort prochaine dans l’infini d’un ciel de feu. Oppenheimer n’avait pas compris la réponse de la population effrayée. Il souhaitait éduquer à la conscience politique de l’atome, il avait dit « Travaillons à son contrôle », ils avaient entendu « On va tous crever ».
« C’est ma faute si les Américains veulent plus de bombes. J’ai fait le jeu du lobby des armes.
— Oppie, les lobbys étaient déjà présents sur les Collines de Los Alamos et du Capitole. Les accords à l’ONU, tels que nous les rêvions, sont morts depuis que Truman t’a remplacé par un businessman. C’est lui qui a viré la science et la transparence de l’ONU. C’est lui qui les a remplacées par l’économie et la stratégie. Il a enterré ton plan. Toi, tu as fait ton possible. »
Les mains sur la balustrade de la terrasse, les yeux perdus dans New York, Oppenheimer poursuivait sa pensée. « J’avais encore quelques espoirs d’incliner les négociations dans mon sens, mais l’explosion d’Able a tout foutu en l’air. La Navy a offert à Staline l’opportunité de dénoncer notre manque de sérieux sur le désarmement. » Au-dessus d’eux scintillait une nuit d’étoiles d’été. « Il fallait montrer l’exemple de la frugalité atomique et astreindre les Russes à nous suivre. Il fallait les enchaîner à des accords internationaux en nous y enchaînant aussi. Il fallait renoncer à notre propre puissance atomique pour les empêcher d’exercer la leur. » Silencieux, Oppenheimer se retourna vers Rabi. Comme le destroyer USS Anderson, champion de la bataille de Midway et de la campagne de Guadalcanal, coulé à cinq cents mètres de l’épicentre de l’explosion d’Able, ses derniers espoirs avaient été envoyés par le fond.
Lorsque Oppenheimer était allé trouver Truman pour dénoncer le sang qui rougissait ses mains depuis Hiroshima, ce dernier lui avait rappelé sa place négligeable dans la chaîne de commandement. Lui seul avait ordonné le bombardement. Lorsque le président avait exhorté Oppenheimer à rejoindre l’équipe du test Able, le scientifique avait refusé, considérant la démonstration mathématique établie : plus proche de l’explosion égale plus de dégâts. Après cela, ils étaient demeurés chacun de son côté de Virginia Avenue.
Oppenheimer regarda au-dessous de la terrasse, tout en bas, jusqu’au vertige, les passants minuscules. Le 14 juin 1946, le gymnase du gothique Hunter College de New York avait été l’épicentre du monde, la capitale de l’élite diplomatique ; un ballet de voitures pavoisées, de drapeaux nationaux, pour un espoir de paix au sein du bâtiment temporaire de ¬l’Organisation des Nations unies. Peut-être Oppenheimer avait-il été naïf, mais il comptait bannir les armes atomiques, comme en 1925 les gaz de combat, vestiges de la Première Guerre mondiale, avaient été interdits. Il prétendait à la création d’une Autorité inter¬nationale de développement atomique à laquelle seraient confiés la recherche et le développement des applications pacifiques de l’énergie nucléaire, ainsi que la prévention de la construction et l’élimination des armes de destruction massive. Le Doctor Atomic avait déclaré le contrôle de l’atome, par toutes les nations, pour tous les peuples. Préférant les promesses économiques de la guerre froide à la concorde, Truman avait envoyé le courtier Bernard Baruch pour le remplacer. Baruch, membre du conseil d’administration des Mines Newmont propriétaires de mines d’uranium, était venu encadrer l’extraction minière. Là où le rapport Acheson-Lilienthal rédigé par Oppenheimer entendait contrôler la chaîne nucléaire des mines aux affectations scientifiques, Baruch avait prêché un désarmement total, promettant aux contrevenants des représailles atomiques exercées par l’Amérique seule. L’application de ces sanctions exigeait des membres du Conseil de sécurité de l’ONU de renoncer à leur droit de veto. Les négociations avaient été rompues.
L’optimisme féroce d’Oppenheimer l’avait poussé à suivre la délégation Baruch et à assister au dévoiement de ses propositions. Peut-être reste-t-il encore une chance, avait-il espéré. Impuissant, il se tenait là, assis derrière Baruch, à quelques mètres de Groves. L’homme qui portait la responsabilité de la bombe avait senti le sens de l’Histoire gonfler et virer de bord, il avait vu les intérêts industriels l’emporter sur l’intérêt général. Lorsque le souffle atomique d’Able avait pénétré le Hunter College, lorsque les représentants soviétiques avaient joué les scandalisés déjà debout, poings fermés, bouches enhardies d’avertissements, Groves s’était penché vers Oppenheimer. Il riait. Il disait : « Les États-Unis n’ont pas à se soucier de la bombe russe, ils ne savent même pas construire une Jeep. » Alors, terrassé par la bravade de Groves, par les intérêts privés de Baruch et la duplicité des Soviétiques, Oppenheimer avait allumé une nouvelle cigarette pour chasser le froid qui étouffait ses mots.
La fumée marbra de blanc la nuit, un brouillard vite dissipé dans la douceur estivale. Penché au-dessus de la rue, Oppenheimer allumait une cigarette avec la précédente. À son côté, Rabi s’appuya sur le garde-corps, tournant le dos à la ville. « Tu te rappelles comme nous étions sûrs de notre coup ? comme il nous paraissait simple d’imposer notre vision aux politiques ? »
Oppenheimer suivit la chute de son mégot, la braise scintillant dans la nuit jusqu’à disparition. « Depuis les fenêtres de ton bureau je regardais l’Hudson charrier ses blocs de glace. L’atmosphère de Noël simplifiait nos espoirs, leur donnait clarté et évidence. Oui, bien sûr, je me souviens. Nous devions nous faire engager à Washington pour prendre le pouvoir de l’intérieur.
— Je comptais sur ton charme pour ouvrir les portes, et ça a marché, on s’est fait de puissants amis. » De puissants ennemis, pensa Rabi avant de poursuivre : « Il paraît qu’une future Commission à l’énergie atomique administrée par des civils va voir le jour. Tu n’auras qu’à sourire et ils te feront une place, et tu me proposeras de te rejoindre.
— Tu comptes donc me suivre à Washington ?
— On ne va pas laisser l’atome aux mains des militaires. Si ?
— C’est vrai, on ne peut plus descendre du train en marche. Il y a trop en jeu.
— Alors on est foutus ! »
Et Rabi lui tapa dans le dos pour sceller le pacte.

4
Où comment Robert Oppenheimer propose le site de Los Alamos pour fabriquer la bombe
Au Nouveau-Mexique, la puissance de la nature est plus sensible qu’ailleurs. Elle jaillit des cascades, de la fraîcheur de l’ombre des arbres, du chant de la brise, du frémissement de la peau des chevaux, de la gorge des oiseaux, des parfums fauves de la terre. Cette musique colorée d’immensité révèle la mélodie intérieure de Robert. Contrairement à nombre de ses collègues, il n’était pas musicien. Sa musique à lui s’habillait de mots. De mots tranchants comme l’air des hauts plateaux, soyeux des torrents et solides de soleil. Voilà ce qui lui a été reproché, faire entendre sa voix tranchante, soyeuse et solide. Révéler à mots choisis ses doutes.
J’ai volé le deuxième volume de Hound & Horn dans une bibliothèque. Je n’ai pas oublié de le rendre, non, j’ai glissé la publication de Harvard contre ma poitrine, sous ma veste, délibérément. Je voulais posséder un poème de Robert dans son emballage d’origine. Je sais, c’est ridicule, mais en le serrant à nouveau entre mes doigts, en respirant son papier jauni, pas un instant je ne regrette mon geste. Le poème Crossing raconte le Nouveau-Mexique, la patience des chevaux, l’immensité de la terre et des cieux, l’effort, la nécessaire liberté.
Lundi 16 novembre 1942, mesa de Pajarito, Nouveau-Mexique
Oppenheimer rencontra le Nouveau-Mexique du temps où il se voulait écrivain. Il devint cow-boy. La découverte de la vitesse du galop, du lustré de la robe et de l’odeur animale chez l’adolescent contemplatif eut l’effet d’une bombe.
Le galop et Katherine Chaves Page. Le camp de base des randonnées était une simple cabane de rondins surplombant la rivière Pecos, louée à une famille d’aristocrates désargentés dont Katherine Chaves Page était l’héritière. Très vite elle avait montré son admiration pour la culture et la vivacité de l’adolescent. Très vite il était tombé amoureux du regard posé sur lui. Il avait redressé la tête, bombé le torse et tenté d’impressionner la cavalière. Pour la première fois, il voyait la fin de son enfance comme un espoir. Il existait un moment proche où l’incompréhension dans laquelle il se débattait depuis son entrée à l’école prendrait fin. Un temps où il aurait une place. Il n’avait jamais été enfant et, s’il était né vieux, ce n’était bientôt plus une fatalité.
Le galop et Katherine Chaves Page avaient changé le jeune homme fragile en un athlète fantasque. Il sondait son talent pour l’endurance, parcourant la région de Sangre de Cristo d’une montagne à l’autre, traversant rivières, canyons, vallées. L’équitation corrigea sa gaucherie, sans pour autant guérir son étrange manière de se déplacer. Mais, Katherine trouvant sa démarche charmante et audacieuse, il s’autorisait à conquérir l’immensité d’un État plus vaste que certains pays européens, à conquérir Katherine de dix ans son aînée. Sans retenue, sans excuse ni permission, il se découvrit heureux.
Ces souvenirs de liberté répondaient en écho aux vœux de Groves. Le plateau de la mesa de Pajarito, isolé au nord et au sud par des canyons, à l’ouest par les monts Pajarito, ouvert sur un seul pont enjambant le Rio Grande à l’est, s’offrait en écrin au grand secret.
« Aviez-vous envisagé un lieu aussi beau, général ? Deux mille mètres d’altitude, un ciel bleu et sec presque toute l’année.
— Il ne neige pas ici ?
— Le plus souvent, il neige sur les cimes que vous voyez là-bas. »
Oppenheimer pointa de sa cigarette le massif blanc qui barrerait bientôt le coucher du soleil. Il avait observé la réticence du général à toute idée nouvelle, aussi lançait-il chacune de ses propositions sous la forme d’une boutade, puis, quelques jours plus tard, reprenait l’idée plus sérieusement. Ainsi assouplissait-il le cuir du militaire.
« L’armée n’aura qu’à nous fournir des skis.
— Pourquoi ça ?
— Pour skier.
— Vous avez failli m’avoir, Oppenheimer.
— Une écurie ?
— Elle est bien bonne celle-là ! »
Le général se sentait fort de l’armée et de l’université pour s’opposer aux requêtes d’Oppenheimer. Jamais ces institutions n’autoriseraient les femmes et les enfants sur un site militaire. Oppenheimer avait semé l’idée de la présence des familles, des loisirs au sein du laboratoire. L’idée allait germer et croître. Dans quelques semaines, lorsqu’ils en discuteraient à nouveau, le chemin ne serait plus si long avant qu’ils tombent d’accord sur le nombre de chevaux mis à disposition par l’armée. Oppenheimer exposa la suite des solutions apportées aux exigences de Groves. Santa Fe n’était qu’à une heure trente ¬d’Albuquerque, la gare de triage entre l’est et l’ouest des États-Unis.
« Vous vendez bien votre camelote, Oppenheimer.
— N’est-ce pas ? »
Il souffla la fumée de sa cigarette sur l’immensité du ciel. En ces terres amies, il se sentait capable des plus grands défis et le défi était grand. « Nous n’avons pas le choix, général. Si, comme les services secrets vous l’ont confirmé, Heisenberg dirige le projet atomique allemand, alors nous devons agir vite, très vite. Lançons-nous dans une campagne de recrutement.
— Docteur, vous connaissez les limites de ma patience. C’est vous qui vous chargerez du recrutement des scientifiques.
— Commençons par réunir ici ceux qui sont déjà au travail. Ils choisiront leurs équipes. Pour les autres, je m’en occupe. »
Voilà ce qui enchantait Groves, la réactivité d’Oppenheimer, cette vitesse de compréhension des enjeux et la mise en œuvre de réponses pondérées par le but commun.
« Ce lieu est parfait. »
Le général examina la mesa au-dessous d’eux. La Ranch School de Los Alamos abritait une cinquantaine de garçons venus étudier et se confronter à la vie sauvage. Un îlot en territoire pueblo. Par déformation professionnelle, il réfléchit aux canalisations d’eau, à l’électrification, à la gestion des déchets, aux routes, aux baraquements. Il espérait loger les quelque cinq cents hommes de la bombe. Il construisit une petite ville de cinq mille âmes, où l’on skia, où l’on dansa.
« N’est-ce pas. La nature du Nouveau-Mexique est une des plus belles. Une terre hopie, pueblo et apache. La terre de ces Indiens qui ne cèdent pas, tenaces jusqu’au sacrifice. C’est la terre de Geronimo.
— Bien sûr, bien sûr…
— Une fois la guerre terminée, nous rentrerons chez nous, nous rendrons ce lieu aux Indiens, aux daims, aux sources, aux arbres. »
Les rêveries sibyllines d’Oppenheimer interrogeaient Groves sur sa réelle naïveté ou une potentielle manœuvre. Il n’existait pas de polygraphe pour ces mensonges-là. Mais si la plupart des remarques du scientifique l’amenaient à réorienter ses stratégies, celle-ci était ridicule. Si l’État réquisitionnait l’immensité, y dressait un laboratoire dédié à l’atome, il ne la rendrait pas. Ni aux Indiens ni à personne. Groves préféra ne pas commenter et ramena la conversation sur la répartition de leur travail. Il prendrait en charge le matériel, le scientifique réunirait des cerveaux.
« Bien. Comment pensez-vous…
— Je vais devoir exposer nos recherches et donner à mes collègues l’assurance que le Gadget sera achevé à temps pour affecter l’issue de la guerre contre le nazisme, sinon…
— Sinon ils ne viendront pas. J’ai compris. Cependant, n’en dites pas trop, le projet Manhattan est classé top secret, seul un groupe très restreint connaît son existence et ceux-là ont engagé leur honneur sur un secret absolu. »
Oppenheimer tira sur son clope. « Je leur dirai que nous fabriquons des radars. »
À leurs pieds, la fin d’après-midi allongeait les ombres de la Ranch School. Les bâtiments de pierre, les chalets de bois se laissaient caresser d’écarlate et les garçons guidaient les chevaux vers leurs box. Il était l’heure de rentrer. Entre le lac et le bâtiment principal de l’école, sur la terre ocre, un enseignant rassemblait les plus jeunes pour l’activité sportive de fin de journée. Ils battaient des bras, sautillaient sur place avant de s’élancer autour du lac pour une course de détente. Le plus grand secret américain serait retenu dans ces espaces de montagne, paysage d’aventures, territoire de westerns.
À trente-huit ans, Oppenheimer n’espérait plus devenir écrivain, il espérait convaincre : « Si vous êtes des scientifiques, vous avez le sens de l’aventure ; si vous êtes des scientifiques, vous croyez qu’il est bon de comprendre comment fonctionne le monde. C’est là le grand défi ; le cœur du mystère, sur lequel nous travaillons. Devant nous s’ouvrent des jours intenses pour la physique ; nous pouvons espérer, je pense, être en train de vivre un âge héroïque des sciences physiques, alors qu’un nouveau et vaste champ expérimental naît sous nos yeux. Ceux qui parmi vous pratiquent la science, qui essaient d’apprendre, vous savez à quel point la connaissance est nécessaire. »
Groves comptait l’argent destiné à l’achat de la Ranch School, à l’expropriation des Indiens pueblos et à la construction des infrastructures du laboratoire. Il comptait les arbres à arracher, les tonnes de terre à égaliser. Oppenheimer réfléchissait au devenir de la terre de Geronimo, aux arbres, au désert, au vent. Sa décision bouleversait un monde parfait. Un temps seulement, espéra-t-il.

5
Où comment Robert Oppenheimer tombe dans le piège du Comité sur les activités anti-américaines
À la retraite, j’ai pris mes aises dans le grenier. Sur le mur de droite, j’ai suspendu la photographie de Frank et de Robert enfants. Cheveux peignés, pose artificielle et culottes courtes. Je n’en connais pas la date exacte, mais la situe autour de 1914 ou de 1915. Le costume sombre, trop grand de Robert est épinglé d’une cravate. Le costume marin blanc de Frank, de nœuds. Portrait de studio. Bottines noires à lacets craquantes de cirage. Bottines blanches à boutons et chaussettes blanches en accordéon. Deux enfants, deux esprits brillants nés à huit ans d’écart. Assis, Robert tient Frank serré contre lui. Robert sourit à peine, promesse d’un bon fils. Frank sourit large, encore trop jeune pour promettre. Entre eux se tient invisible la mort de leur frère Lewis Frank Oppenheimer, quarante-cinq jours après sa naissance. Un frère disparu quatre années après Robert, quatre années avant Frank. Dans l’étroitesse de leur fraternité, capturé par le photographe, se cache le serment de protection.
Voilà toute l’histoire. Pour assassiner Robert, la guerre froide commença par exiler Frank. Après avoir assigné Hollywood puis quelques politiciens de Washington, le Comité sur les activités anti-américaines a braqué ses lumières sur les scientifiques. Il faut dire qu’ils prenaient des libertés sur le discours officiel. Encore convaincu d’être un citoyen parmi les autres, Robert déclarait : « Il faut nous souvenir que nous sommes une puissante nation. Les États-Unis ne doivent pas conduire leurs affaires dans une atmosphère de peureuse méfiance. Des politiques développées et menées dans une telle atmosphère nous engageraient dans toujours plus de secret et une menace de guerre imminente. » Il était temps de le faire taire. Pour le faire taire, il fallait menacer l’être sur le berceau duquel il s’était engagé à protéger la vie. Et Frank était en danger. Si le Comité sur les activités anti-américaines condamnait le communisme de Frank, il n’enseignerait plus la physique à l’université du Minnesota, il deviendrait un paria. Et paria, il le devint.
Avec la fin de la guerre, nos pieds ont été pris dans un courant d’arrachement, ces mouvements de mer qui vous emportent au large pour vous noyer. La nouvelle guerre froide nous a plongés dans l’angoisse d’une indiscutable guerre nucléaire, dans les coups d’État en Amérique du Sud, la conquête de l’Asie et de l’Europe par les communistes, les procès de nos ennemis de l’intérieur le soir à la télé. »

Extraits
« Lundi 16 novembre 1942, Mesa de Pajarito, Nouveau-Mexique.
Oppenheimer rencontra le Nouveau-Mexique du temps où il se voulait écrivain. Il devint cow-boy. La découverte de la vitesse du galop, du lustré de la robe et de l’odeur animale chez l’adolescent contemplatif eut l’effet d’une bombe.
Le galop et Katherine Chaves-Page. Le camp de base aux randonnées était une simple cabane de rondins surplombant la rivière Pecos, louée à une famille d’aristocrates désargentés dont Katherine Chaves-Page était l’héritière. Très vire elle avait montré son admiration pour la culture et la vivacité de l’adolescent. Très vite il était tombé amoureux du regard posé sur lui. Il avait redressé la tête, bombé le torse et tenté d’impressionner la cavalière. Pour la première fois, il voyait la fin de son enfance comme un espoir. Il existait un moment proche où l’incompréhension dans laquelle il se débattait depuis son entrée à l’école prendrait fin. Un temps où il aurait une place. Il n’avait jamais été enfant et, s’il était né vieux, ce n’était bientôt plus une fatalité. » p. 39

« Oppenheimer cloisonnait sa vie, domestiquait ses émotions depuis si longtemps que la fragmentation lui était devenue coutumière. Une habitude établie pour se préserver des attaques des garçons de son enfance, devenue une seconde nature preste à l’oubli. Cette protection lui avait permis de se reconstruire, de se défaire du passé, de devenir l’homme qu’il souhaitait être. Avec le temps, cette discipline s’appliquait à tout, du Gadget à Jean. Oppenheimer se délaissait des souffrances, des bonheurs, les rangeait dans un coin reculé de son esprit pour ne jamais les partager. Cette île dont seuls ses pas foulaient la plage le retirait de la vie, mais lorsqu’il revenait parmi les hommes, il se concentrait sur l’instant, sur l’essentiel. Et ce soir-là l’essentiel était Jean. » p. 102

À propos de l’auteur
OLLAGNIER_Virginie_DRVirginie Ollagnier © Photo DR

Virginie Ollagnier est écrivaine et scénariste de bande dessinée. Elle a notamment publié Toutes ces vies qu’on abandonne, Rouge argile (Liana Levi) et Nellie Bly (Glénat). (Source: Éditions Anne Carrière)

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Les Déshérités

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  RL-automne-2021

En deux mots
Les deux cadavres que retrouve l’inspecteur Gross dans une ferme sur le haut du canton de Vaud sont criblés de balles tirées par un fusil d’assaut. Si très vite l’enquête se tourne vers un membre de la famille, ce « coupable idéal » ne convainc pas le policier qui poursuit son enquête.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Double meurtre dans les Alpes vaudoises

En retraçant l’enquête menée par un inspecteur après la découverte de deux cadavres dans une ferme, Valentin Decoppet met les ingrédients du polar au service d’une réflexion sur les secrets de famille, la corruption et la cupidité.

C’est dans un décor que l’on qualifierait volontiers d’idyllique, dans les Alpes vaudoises, au-dessus du Rhône, que l’inspecteur Gross est appelé. Dans une ferme où une vingtaine de bêtes attendent de pouvoir sortir de leur étable après la traite, il découvre deux cadavres tués par balle. Son chef expliquera aux médias lors d’une conférence de presse de cinq minutes les résultats des premières investigations. «Les victimes sont Alexandre et Marie Rochat, respectivement âgés de trente-sept et quarante ans. Mariés, sans enfants, ils ont été retrouvés sans vie avant-hier. Les blessures par balle correspondent à une arme de type fusil d’assaut. Le suspect est en fuite, nous vous tiendrons au courant de l’avancée de l’enquête.»
L’enquête qui justement n’avance plus. Les interrogatoires des membres des familles des deux victimes qui ont pu être jointes ne donnent rien. On ne sait rien, on n’a rien vu, on n’avait plus guère de relations avec le couple. Reste Jean Rochat qui a disparu depuis le jour du drame. L’homme avait déjà eu affaire à la justice lorsque la municipalité lui avait proposé de lui racheter un bout de ses terres pour y faire passer un chemin de randonnée. Au tribunal, il avait fini par gagner avec le soutien d’une association écologique qui avait démontré la présence d’une espèce protégée de papillons. Mais ce combat l’avait perturbé à tel point qu’il avait passé plus d’un an en hôpital psychiatrique.
Après quinze jours d’errance, il est arrêté à Zweisimmen et avoue les crimes aux policiers bernois. À Gross, il avouera avoir jeté l’arme dans la fosse à purin où elle sera effectivement retrouvée.
Mais cette affaire est trop rondement menée pour l’inspecteur. Il veut en avoir le cœur net et poursuit son travail et se rend compte qu’il « a mis les pieds dans une affaire qui s’empire à mesure qu’il en découvre les dessous. Ces querelles de village le dépriment, des personnes sont mortes, et c’est à lui de mettre cette histoire au clair. » C’est en recherchant une montre Omega qu’il va comprendre que les relations de Jean sont beaucoup plus complexes qu’elles ne le semblaient à priori.
Mais comme dans sa vie privée, Gross ne sait plus vraiment comment mener sa barque à bon port.
Valentin Decoppet réussit, sous couvert de polar, à nous offrir une plongée dans les liens familiaux souvent distendus à l’heure des héritages. Alors la cupidité et la jalousie, le sentiment d’injustice et l’envie de vengeance prennent le pas sur les liens du sang. Ajoutez-y la soif du pouvoir, un soupçon de corruption et quelques remords et vous obtiendrez une subtile analyse des mœurs peu ragoutants d’une époque où le moindre bout de terre, surtout en Suisse, fait beaucoup d’envieux. Une belle réussite servie par un style limpide, mêlé d’helvétismes de bon aloi.

Les déshérités
Valentin Decoppet
Bernard Campiche Éditeur
Roman
172 p., 00,00 €
EAN 9782882414687
Paru le 7/01/2022

Où?
Le roman est situé en Suisse, principalement dans les Alpes vaudoises, mais aussi à Aigle et Lausanne.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
À la poursuite de l’auteur d’un meurtre sordide, l’inspecteur Gross découvre peu à peu les histoires d’un village montagnard. Jalousies familiales, internement forcé et corruption s’entremêlent et forcent le policier à s’immiscer toujours plus profondément dans la vie des habitants.

Les critiques
Babelio

À propos de l’auteur
DECOPPET_Valentin_©Philippe_PacheValentin Decoppet © Photo Philippe Pache

Valentin Decoppet est né en 1992 à Lausanne. Après des études de français, d’allemand et de traductologie, il obtient un Master en écriture créative à la Haute école des arts de Berne. Il traduit de l’allemand et du suisse allemand et vit à Berne. (Source: Bernard Campiche Éditeur)


Focus Littérature

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Double Nelson

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  RL-automne-2021

En deux mots
Quand on partage sa vie avec une femme membre des services spéciaux, il faut s’attendre à voir sa vie bousculée. Mais les missions d’Edith perturbent tellement Luc que la rupture est inévitable. Il va enfin pouvoir se remettre à son roman. Sauf qu’Edith, de retour d’une mission périlleuse, vient chercher refuge chez son ex.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Partir, revenir

Philippe Djian nous revient avec un roman doucement ironique qui se lit comme un thriller. Double Nelson, une prise de soumission au catch, raconte comment après leur rupture, Edith et Luc finissent par se retrouver pour une vie de couple très particulière.

Non, Philippe Djian n’en a pas fini avec l’exploration du couple et des mécanismes qui le font fonctionner ou disjoncter. Cette fois, l’histoire de Luc et d’Edith commence au moment de leur rupture. Quand ils se rendent compte que la passion amoureuse a cédé la place au conflit quasi permanent. Et quand vous saurez qu’Edith est membre des forces spéciales, vous comprendrez combien il peut être éprouvant de se frotter à elle. Si Luc a pu accepter leurs jeux sexuels et son irrépressible envie d’avoir toujours le dessus, il doit rendre les armes. Un post-it collé sur la porte du réfrigérateur est là pour le signifier la fin de leur aventure qui, il est vrai, avait commencé bien curieusement. En mission, Edith l’avait confondu avec un ennemi et l’avait neutralisé en deux temps, trois mouvements. Le temps de se rendre compte de sa méprise, il avait succombé à son charme. Un peu sado-maso, mais tout aussi surprenant pour quelqu’un qui cherche l’inspiration.
Revenu au célibat, il constate cependant que la solitude lui pèse, que la séparation lui laisse un goût amer. Par chance Marc Ozendal, le nouveau voisin qui s’est installé en face de chez lui, est aussi séparé de sa femme. Si bien qu’ils peuvent noyer dans l’alcool leurs beaux souvenirs et s’encourager mutuellement à de meilleurs lendemains. Et puis, il est peut-être temps de se remettre à ce roman qu’il a promis à Caroline, son éditrice qui attend avec impatience de le lire.
Mais cette nouvelle routine n’a pas le temps de s’installer qu’Edith réapparaît déjà. Blessée lors d’une mission périlleuse, elle trouve refuge chez Luc où elle espère être à l’abri et pouvoir se requinquer. Sauf que dans l’intervalle, il y a aussi eu du changement en face de chez lui avec l’arrivée de Michèle, dont on dira simplement qu’elle est érotomane à tendance suicidaire et qu’elle voit d’un très mauvais œil le retour d’Edith. Mais comment Luc pourrait-il refuser son aide à son ex.? Et comment peut-il espérer cohabiter avec elle sans que le feu de la passion qui continue à couver sous les braises ne se réveille? Ajoutons encore à ces questions l’apparition d’une menace qui se précise au fil des pages.
C’est dans son style joyeusement ironique que Philippe Djian choisit de faire se rencontrer deux êtres diamétralement opposés, la femme baroudeuse et l’écrivain casanier et d’appuyer le trait en donnant à la femme un rôle masculin et inversement. Une recette très «cinématographique» et qui, par parenthèse, se prêterait sans doute fort bien à une adaptation sur grand écran.
Une spécificité que le romancier a peaufiné au fil de ses romans depuis 37°2 le matin, Oh… (Prix Interallié, adapté par Paul Verhoven sous le titre Elle ou encore Chéri-Chéri ou plus récemment avec 2030. Dans ce dernier roman, on retrouve aussi le thème du voisinage qui semble revêtir de plus en plus d’importance dans son œuvre et qui sert à souligner l’évolution des principaux protagonistes. Entre violence et humour, ce combat de catch amoureux en plusieurs rounds est une belle réussite.

Double Nelson
Philippe Djian
Éditions Flammarion
Roman
240 p., 20 €
EAN 9782081473324
Paru le 25/08/2021

Où?
Le roman est situé en France, dans un endroit qui n’est pas précisément situé, mais d’où il est possible d’entendre l’océan.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un «double Nelson», c’est une prise de soumission qui consiste, dans un match de catch, à faire abandonner l’adversaire. Mais on peut aussi s’en servir dans une relation amoureuse. Tout commence par une séparation. Luc et Edith ont vécu quelques mois d’un amour intense, jusqu’à ce que le métier de cette dernière – elle fait partie des forces spéciales d’intervention de l’armée – envahisse leur quotidien au point de le défaire. Sauf que quand, réchappée d’une mission qui a mal tourné, Edith le prie de la cacher chez lui le temps de tromper l’ennemi à ses trousses, c’est la vie de Luc qui bascule et son roman en cours d’écriture qui en prend un coup. Ces deux-là qui peinaient à vivre ensemble vont devoir réapprendre à s’apprivoiser, alors qu’autour d’eux la menace d’une riposte de mercenaires se fait de plus en plus pesante. Il faudra bien que certains se soumettent…

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Goodbook.fr
Le journal de Montréal (Karin Vilder)
Atlantico (Annick Geille)
Le Progrès (Stéphane Bugat)
Le Devoir (Manon Dumais)
Benzinemag (Eric Debarnot)
France Inter (La bande originale – Nagui)
RFI (Vous m’en direz des nouvelles)
France Bleu (Frédérique Le Teurnier)
Blog Agathe The Book


Philippe Djian présente Double Nelson © Production Flammarion

Les premières pages du livre
« Il savait bien
Il savait bien que ça allait se passer de cette manière. Qu’il était allé trop loin. Edith le rejoignit sur la promenade qui longeait l’embouchure du fleuve. Il y avait du vent, un ciel gris-violet de fin d’été. Il plissait les yeux car ses cheveux lui cinglaient le visage. De sorte que la gifle qu’elle lui administra ne changea pas grand-chose à ce qu’il ressentait. Elle pouvait bien lui en donner une deuxième pour le même prix. Il n’avait pas l’intention de bouger. Sa joue était chaude. Son oreille sifflait.
Elle décida qu’elle allait lui en coller une autre.
Ils en étaient arrivés là.

C’était déjà difficile d’écrire un roman. D’ailleurs, avant de rencontrer Edith, il n’avait rien écrit de bon depuis des mois. Sa vie était partie en vrille, une véritable patinoire, comme d’habitude, au terme d’une énième rupture dont le souvenir s’estompait à peine. Il ne parvenait plus à se concentrer sur son travail, parfois quelques phrases lui venaient, puis son esprit s’échappait et l’entraînait dans une forêt profonde où il ne manquait pas de se perdre. Il rentrait les poches vides. En haillons. Il ne restait plus rien.
Bref, le pays sortait d’une longue période froide et brumeuse. Aux premiers jours de janvier, le soleil s’était remis à briller, l’air sentait déjà bon – des monticules de neige glacée, noircie, encombraient encore les trottoirs et ce maudit roman semblait consentir à reprendre sa route.
Luc menait de nouveau une vie sans heurts, à ce moment-là. Il vivait seul et ne fréquentait pas les sites de rencontres. Il se dégourdissait les jambes dans le jardin lorsque Edith lui était tombée dessus à bras raccourcis, comme un diable surgissant de sa boîte. Leur histoire avait ainsi débuté.
Certes, ils avaient d’emblée partagé quelques mois passionnés, intensément sexuels et sans nuages, mais les fondations s’étaient bientôt fissurées. Avant que tout ne s’effondre. Bien entendu, le roman était une fois de plus en berne – on aurait dit une dépouille jetée au fond d’un puits, il en était malade. D’être à ce point obnubilé par Edith – il aurait dû se méfier depuis le début.
Elle avait fondu sur lui à pieds joints et sous le choc l’avait flanqué par terre alors qu’il était arrêté et prêtait l’oreille à un bruit d’hélicoptère qui stationnait au-dessus des bois. Et avant qu’il n’ait eu le temps de dire ouf, elle était à cheval sur lui et le bâillonnait dans la foulée au moyen de ruban adhésif. Il avait tâché de la faire basculer mais elle lui avait envoyé son coude en pleine figure et profité de l’avoir sonné pour lui lier les poignets avec un Serflex.
Il y repensait parfois avec un sourire attendri.
Elle s’était relevée et parlait dans un microphone fixé au revers de son treillis cependant qu’il grognait, se tortillait sur le sol et cherchait à la déséquilibrer, mais elle esquivait et lui écrasait la figure sous une semelle crottée de ses rangers. Comme il ruait malgré tout dans les brancards, elle avait grimacé et lui avait envoyé un méchant crochet au menton. Elle semblait très énervée. Dans son micro, elle les traitait de connards, d’une voix sifflante. Il ne comprenait rien à ce qui se passait. Elle l’avait presque mis KO. Mais déjà, il était ensorcelé.
Elle lui avait rendu visite le lendemain pour s’excuser. Il s’était plus ou moins entiché d’elle sur-le-champ, au premier regard qu’ils avaient échangé. Elle l’avait bien amoché. Il tenait une poche de glace contre sa joue, son œil droit était à demi fermé et il portait une minerve. Il la fit entrer et retourna à son fauteuil sans attendre. Il y avait une chance sur un million pour tomber sur une femme qui éliminait toutes les autres. Et il fallait que ça lui arrive.
Il s’agissait d’une erreur. Elle en frémissait encore de dépit. Ils s’étaient trompés de maison. De cible. À cause d’un bug. Elle ne pouvait en dire plus. Elle avait abandonné son treillis pour une tenue de mi-saison aux couleurs claires. Elle avait défait ses cheveux. Elle était désolée.
Ça paraît dingue, n’est-ce pas, avait-elle ajouté en souriant.

Il leur avait fallu
Il leur avait fallu quelques mois avant de s’apercevoir que leur affaire ne tournait pas très rond et l’été se transforma en fournaise, le torchon brûla et Luc ne parvint plus à penser à autre chose, il ne voulait pas la perdre mais la douleur que lui procurait cette seule pensée n’était pas sans intérêt. Ils multiplièrent les désaccords, les malentendus, les scandales dans les restaurants dès qu’ils avaient un peu bu. Les insultes.
Et un matin, alors qu’elle avait passé la soirée de la veille à flirter sous son nez avec le patron de la boîte – quoi qu’elle en disait –, il avait fourré ses affaires dans un sac et il était rentré chez lui après avoir collé un Post-it sur le miroir de la salle de bains pour informer Edith qu’il la quittait.
Elle n’avait pas apprécié le Post-it. Le vent soufflait et elle venait de lui asséner une sacrée gifle. Leur liaison avait viré à l’aigre mais il était resté face à elle, sans dire un mot, en souvenir des bons moments qu’ils avaient passés ensemble. Il commençait déjà à la regretter. Elle avait eu raison de le frapper. Il aurait d’ailleurs pu lui rendre la pareille, lui envoyer quelques bonnes gifles pour y avoir mis du sien à tout foutre en l’air. Ils méritaient d’être punis tous les deux pour ce qu’ils avaient proprement piétiné.
Il rangea le garage en rentrant. Edith l’avait encombré de son matériel et on ne pouvait plus rien y mettre. Il passa l’après-midi à monter des étagères métalliques pour y déposer son attirail, son tapis de course, son rameur, ses ballons, ses haltères et autres, et surtout le sac de frappe suspendu au beau milieu, autour duquel elle tournait avant de le cogner sans prévenir, le plus méchamment possible, lui décochant une série qui aurait mis un homme de cent kilos à genoux. Certains matins, quand il se levait à l’aube pour travailler, pour être tranquille, pour fixer toute son attention sur cette pourriture de roman en cours et afin de se laisser baigner par le silence, par l’éveil de la nature engourdie, etc., il entendait soudain l’impact des gants sur le sac et il savait qu’ensuite ce serait le grincement du rameur et pire encore que tout lorsqu’elle se mettrait à cavaler sur son tapis F75 haut de gamme comme s’il y avait le feu. De sorte que, bien entendu, son humeur s’en ressentait et il tâchait de surmonter sa contrariété, mais quelquefois il en avait marre.
Et pour dire la vérité, il n’aimait pas son côté militaire, son besoin de commander, même quand ils baisaient. Souvent c’était comme une lutte, lequel finirait par grimper sur l’autre, mais dans ce cas précis les choses lui convenaient. Ils avaient enlevé les pieds du lit pour ne pas tomber de trop haut. Il les remit.
Le soir s’annonçait quand un camion de déménagement s’arrêta devant la maison en face de la sienne, de l’autre côté de la route qui desservait le lotissement. Edith lui avait administré une telle gifle quelques heures plus tôt que son oreille sifflait encore un peu. Il observa un instant ce qui se passait à travers le hublot de la porte. Un break venait de se garer derrière le camion pendant que des types déverrouillaient les portes et actionnaient le plateau élévateur. Deux personnes sortirent de la Volvo. Un type et un gamin. Il n’était pas écrivain pour rien, il imaginait déjà différents scénarios tordus, improbables, sinistres. Il ne les avait pas bien vus à cause de la pénombre. Il trouvait un peu bizarre de déménager à la tombée du soir mais les gens étaient timbrés pour la plupart, de sorte qu’il ne s’en émut pas davantage, éteignit la lumière et regagna son salon en pensant que la journée avait été rude, il ne s’était pas menti.
Le lendemain matin, dès l’aube, il s’installa à son bureau pour écrire et il attendit en vain. Qu’elle commence. Qu’elle envoie dans le sac quelques directs d’échauffement, pof, pof-pof, pof. Il gardait les mains au-dessus du clavier et rien ne venait.
Agacé, il pivota sur son siège à roulettes. La vie de célibataire qui lui tendait les bras une fois de plus ne manquait pas d’attraits mais elle ne comblait pas tout. Il faisait à peine jour lorsqu’il descendit de sa chambre pour faire un peu de repassage ou quoi que ce soit d’autre du moment qu’il ne restait pas bloqué sur une contrariété – et l’absence d’Edith, déjà, était partout.
Il savait qu’il devrait serrer les dents durant quelque temps. Il resta dans l’ombre en pénétrant dans la cuisine. Il avait une vue imprenable sur la maison d’en face. L’aurore était encore timide, aucune lumière ne brillait alentour en dehors des fenêtres des nouveaux arrivants. Derrière lesquelles circulaient des silhouettes sombres au rez-de-chaussée. Le camion avait disparu.
Le jour se leva lentement. Il s’apprêtait à tirer le store pour s’isoler de ceux d’en face, mais il se ravisa, il trouva que c’était inamical, à tout le moins impoli. Autant se montrer sous un bon jour. Il n’allait pas leur adresser un signe de bienvenue, il n’irait pas jusque-là, d’autant qu’il était de nouveau accaparé par le complet silence qui régnait autour de lui, il avait perdu l’habitude d’être seul. Il fit la grimace. Il ne savait pas encore comment réagirait le roman, c’était mal parti, il allait devoir trouver le moyen de reposer ses doigts sur le clavier et accepter de souffrir. Les conditions étaient réunies pour que l’affaire tourne au fiasco. Il en était aux deux tiers mais la fin lui paraissait encore si lointaine qu’il faillit vomir. Pour certains, quitter une femme était comme arrêter l’héroïne, la descente était raide.
Il remonta dans sa chambre, rouvrit son ordinateur portable et resta assis, paralysé, jusqu’aux alentours de midi devant l’écran éteint, et aucun signe de vie de cette ordure de roman qui restait bloqué sur une phrase comme une voiture qui aurait embouti un arbre. Pas le moindre tressaillement.
On sonna à sa porte. Les chaînes tombèrent à ses pieds. Tout était bon parfois pour s’échapper sans donner l’impression qu’on fuyait. Il quitta son bureau sans attendre, la conscience presque tranquille, et il descendit aux nouvelles.
Je suis votre nouveau voisin, lui annonça le gars qui se tenait derrière la porte en survêtement. Je venais voir si vous n’auriez pas un marteau à me prêter.

Ça devint une habitude
Ça devint une habitude, ces emprunts d’outillage. Le gars s’appelait Marc Ozendal et il était plutôt sympathique. Il rendait les outils propres et nettoyés à la fin de la journée. L’occasion de se croiser, d’échanger trois mots, de parler du temps. Mais très vite, chacun s’aperçut que l’autre était logé à la même enseigne, que des histoires de femmes étaient là-dessous, et ils se détendirent, Marc sortait d’une rupture brutale et Luc avait rompu avec Edith. Ils savaient de quoi ils parlaient.
L’été commençait à prendre des couleurs d’automne. Il faisait encore bon vivre dehors et ils étaient là, tous les deux, assis dans le jardin avec le gosse, Paul, qui tournait sur son vélo autour du rond-point, et une bière légère à la main, l’air était doux, le soleil cliquetait dans les feuilles rouges, ils ne s’étaient pas dit un mot depuis deux minutes et profitaient de ce calme en observant le couchant.
Parfois je me demande si j’ai bien fait, déclara Luc sans prévenir ni même tourner la tête. Je commence à oublier ses mauvais côtés.
Moi pareil, répondit Marc derrière ses lunettes de soleil. Alors que je l’aurais étranglée, par moments. Bon, je sais que j’ai pas le droit de dire ça, mais.
Non, coupa Luc, tu en as tout à fait le droit. Ne te gêne pas. Elles ne prennent pas de gants avec nous, ne l’oublions pas.
Je ne risque pas d’oublier. Elle finira bien par nous remettre la main dessus. Son avocat est une ordure. J’hésite à inscrire Paul sous un faux nom à l’école, mais je me dis que c’est reculer pour mieux sauter. Elle lâchera pas le gamin.
Ça, souvent elles nous tiennent, d’une manière ou d’une autre. Au point que les pires moments s’estompent, c’est malheureux à dire. Bientôt on ne verra plus que leurs qualités.
Marc sortit une photo de son portefeuille et la tendit à Luc.
Je te présente Iris, soupira-t-il. On dirait un ange, n’est-ce pas. C’est ce que j’ai cru. Elle cachait bien son jeu. Par moments, je me demandais si elle n’avait pas mangé du chien enragé, je plaisante pas.
Tu as entendu parler des forces spéciales, demanda Luc en plissant les yeux dans la lumière ambrée qui frémissait au-dessus des arbres. Edith a été la première femme à les intégrer, du jamais- vu. Un mental d’acier, une résistance à toute épreuve. Les balèzes qui s’entraînaient avec elle n’en croyaient pas leurs yeux. Elle a commencé par me sauter dessus à pieds joints lorsque nous nous sommes rencontrés. Elle est tombée du ciel. Je me suis retrouvé à l’hôpital. J’aurais dû me méfier, je sais, mais bon, tu sais comment ça marche. Bien sûr que tu le sais. On a ça au fond des tripes, mon vieux. On est marqués.
En dehors de ça, reprit Marc, quand elle prenait ses calmants, tu te serais damné pour elle. Oui, elle rentrait ses griffes, oh oui. Mais ça ne durait pas longtemps. Si je voulais la prendre dans mes bras, je devais me dépêcher.
On peut ruser de temps en temps, mais ça devient lassant, acquiesça Luc. Je ne me souviens pas d’un seul jour, vers la fin, où Edith n’a pas été furieuse contre moi.
Il resta un instant dubitatif. Quand elles veulent, reprit-il, elles trouvent toujours quelque chose. C’est rarement la bonne raison.
Quelques lumières commencèrent à briller aux fenêtres autour d’eux – deux trois familles, des femmes seules avec des enfants, des vieux – lorsqu’ils se séparèrent. Marc embarqua Paul et son vélo sous le bras, traversa la route pour remonter chez lui cependant que Luc hésitait à se remettre à son roman. Ce n’était pas écrire dont il avait envie pour le moment. Bien entendu, le sexe à domicile lui manquait déjà mais ce n’était pas tout. Il semblait qu’elle avait gardé une part de lui, qu’il n’était plus entier, et écrire un roman quand on n’est plus entier, ça devient super coton. Il valait mieux en rire. Il n’avait que la quarantaine – bien tassée –, mais il se releva des marches du perron comme un vieillard et retourna à l’intérieur. Écrire était mauvais pour la circulation. Quand elle était bien lunée et qu’il était aimable, Edith lui prodiguait de longs massages, parfois virils mais très efficaces au bout du compte, ou d’autres manipulations beaucoup plus tendres, ingénieuses, mais très efficaces aussi. De quoi tenir durant des heures ensuite, rechargé à mort étonnamment, l’esprit vif, de quoi aligner quelques phrases sur lesquelles on ne reviendrait plus. C’était comme de lever une armée, la sentir grossir dans son dos.
Il sortit un paquet de pâtes surgelées et l’enfourna au micro-ondes. Il songeait à regarder un truc sans intérêt avant de se mettre au travail, quand la nuit serait franchement tombée et que le décor serait emporté. Plus c’était insipide, mieux c’était. Le cerveau se mettait en veille, les tensions se relâchaient, le roman palpitait au loin. Il suffisait de couper le son.
Il regrettait de ne pas avoir un travail de bureau qu’il pourrait quitter à heures fixes. Fermer la boutique après avoir fait ses huit heures. Mais le piège s’était refermé sur lui. Écrire avait foutu sa vie en l’air. C’était la seule raison pour laquelle il continuait de noircir des pages. Pour ne pas s’avouer vaincu.
Edith n’avait plus donné de ses nouvelles pendant trois semaines après cette méchante gifle qu’elle lui avait flanquée et qu’il ruminait jour après jour.
Il payait cher la décision qu’il avait prise. Mettre fin. Certes, Edith avait un côté rigide pas toujours très facile à vivre, mais il ne détestait pas ça, il s’en serait facilement accommodé. Sauf que ce n’était pas le but. Flanquer le feu aux poudres était le but. Rechercher la tension. Cela ne servait plus à rien d’en parler à présent. Il avait fait la seule chose qu’il y avait à faire. Il fallait savoir se couper un bras. La douleur était le gage d’être toujours en vie. C’était comme ça, il n’y pouvait rien. Il était conscient du mal qu’il avait fait à ces femmes en les poussant à bout. Provoquer l’orage. Faire tonner la foudre. Larguer Edith au moyen d’un Post-it était la meilleure façon de se la mettre à dos. Ça n’avait pas loupé.
Mais ce foutu roman était sauvé. Une fois de plus. Avant que les braises ne s’éteignent, il fallait réagir. Anticiper, ne pas reculer devant le sacrifice. Il en croisait quelquefois des comme lui, il repérait au premier coup d’œil ceux qui payaient le prix fort, qui se mutilaient, qui offraient leur gorge pour se remettre en selle. Ils se reconnaissaient. Ils préféraient s’éviter. Ils ne semblaient pas très fiers d’eux-mêmes. En tout cas lui ne l’était pas.
Caroline, son éditrice, qui l’observait depuis des années, avait fini par comprendre comment il fonctionnait, quel carburant il utilisait, et elle trouvait ça navrant, déplorable, mais il vendait encore quelques livres, une rareté par les temps qui couraient, et leur amitié était solide. Il n’empêche, elle éprouvait de la pitié pour ces femmes lorsqu’elle y pensait, elle en avait au moins connu trois avec lesquelles il avait rompu au simple motif qu’il n’en pinçait que pour l’épreuve de force. Edith était la quatrième, la dernière en date. Avec Luc, les ruptures s’enchaînaient, les orages éclataient, les incendies brûlaient durant des semaines et des mois, il n’y avait pas d’alternative, ça semblait ne jamais finir, de sorte que Caroline n’évoquait plus guère la question avec lui. Elle fréquentait des écrivains depuis si longtemps qu’elle ne s’étonnait plus de rien. Elle avait parfois l’impression de diriger une clinique psychiatrique. Des murs capitonnés n’auraient pas été superflus.
J’hésite à me faire poser un stérilet, lui déclara-t-elle en fermant la porte de son bureau. Il y a du pour et du contre. Tu ferais quoi, à ma place.
Il se laissa tomber dans un fauteuil. Je n’en sais rien, soupira-t-il. Je ne peux pas imaginer être à ta place, ajouta-t-il en réprimant une grimace, tu te rends compte de ce que tu dis, comment je pourrais te répondre. J’en sais rien. Je n’y connais rien. Je croyais que la plupart des femmes prenaient la pilule, c’est tout ce que je sais.
Moi aussi, bien sûr. Mais c’est ma gynéco. Et Gilbert a peur que ça le blesse.
Mais non, il ne va pas se blesser, fit Luc avec un haussement d’épaules. C’est étudié pour, putain.
Luc, tu m’as l’air bien nerveux de bon matin.
Non. Pas du tout. Mais on ne s’épargne rien, Edith et moi. C’est vraiment pénible. Encore maintenant depuis qu’elle est réapparue pour récupérer ses affaires. Toujours à couteaux tirés. Je ne sais pas comment on s’y prend.
C’est vrai que c’est une énigme, fit Caroline en prenant l’air étonné.
Elle pourrit la moitié de ma journée, reprit-il, je ne peux rien faire d’autre que de penser à elle. Heureusement qu’il reste l’autre moitié pour écrire. Dans l’ambiance que tu imagines.
Il jeta un coup d’œil pensif sur le bleu du ciel.
Mais bon, reprit-il, rien ne vaut la tension. Pour écrire, j’entends, rien ne vaut ce courant électrique. L’impérieuse nécessité, Caro. J’arrive à m’y mettre chaque jour. C’est un miracle. Alors que toutes les braises ne sont pas encore éteintes. Mais le bouquin avance, les choses vont bien de ce côté-là.
Luc. Je n’en doute pas une seconde. Mais pourquoi ne pas rompre une bonne fois pour toutes. Ce serait plus simple.
Non, rien n’est simple. Tu veux dire trancher tous les liens. Pourquoi pas. Mais non, ça ne marcherait pas. On est encore en pleine lutte. J’allais dire en pleine nuit. Mais le maudit bouquin avance, ne changeons rien. Ne déclenchons pas de nouvelles hostilités.
Elle haussa vaguement les épaules puis l’invita à déjeuner.
Rien n’a changé, sauf qu’on ne couche plus ensemble, déclara Luc en consultant la carte. Je crois que je suis perdant, non, dans l’histoire. En ce moment elle me harcèle à propos d’haltères qui auraient disparu. Mais qu’est-ce que j’en sais moi, je ne suis pas le gardien de son attirail. Elle a fouillé le garage de fond en comble. C’est quand même effrayant, m’a-t-elle balancé, c’est quand même effrayant ce peu de respect que tu as pour mes affaires. Bon, je ne te fais pas de dessin. Elle était au bord de la crise de nerfs.
Mais tu n’en as pas assez parfois, s’étonna Caroline avant d’ajouter qu’elle avait envie d’une pizza à l’ail et d’un verre de vin blanc sec.
Oui, tu as raison, c’est fatigant, répondit Luc. C’est exténuant. Mais c’est une saine fatigue. Comme après un déménagement, quand le soir tombe et qu’on reste assis au milieu des cartons sans bouger, légèrement hébété. Écoute, je vais faire comme toi. Pizza à l’ail.
Ils passèrent un bon moment ensemble, quoi qu’il en soit. Il faisait bon, ils parlèrent de tout et de rien. Ce n’est pas un écrivain qu’il faut à cette femme, finit-il par déclarer tandis qu’ils prenaient leur café. Ça ne pouvait pas coller. On s’est entêtés pour rien. On s’est aveuglés. Edith a besoin de se dépenser. Chaque fois qu’elle rentrait d’une mission elle était enchantée. Qu’est-ce que je pouvais lui apporter de plus. Elle revenait couverte de bleus et je ne pouvais pas la toucher pendant une semaine. Elle a ça dans le sang, Caro, qu’ajouter de plus. Elle a sauté cent fois en parachute et moi pas une seule fois et ça m’étonnerait que ça m’arrive. Ça dit bien ce que ça veut dire.
J’aimais bien Edith. On s’entendait bien, soupira Caroline.

Oui, mais là n’est pas la question. Moi aussi je l’aimais bien. Tout le monde l’aimait bien. Mais c’est fini, c’est terminé. Je ne sais pas sur quel ton je dois le dire, j’ai l’impression que personne ne m’entend. Edith la première. Elle ne se prive pas de m’appeler quand ça ne va pas. Est-ce que moi, est-ce que je l’appelle. Non, je me sers un verre et j’attends que ça passe. Je ne lui demande pas si je peux dormir sur son canapé pour un oui ou pour un non, elle m’a fait le coup une ou deux fois déjà. Elle a débarqué à l’improviste, elle a cogné à ma porte. J’aurais pu être avec quelqu’un, j’ai halluciné. Je lui ai dit eh bien entre, fais comme chez toi, et je suis retourné me coucher. Je te dérange, m’a-t-elle lancé, tu n’es pas seul peut-être. Je n’ai rien répondu, je suis reparti dans ma chambre, j’ai éteint la lumière et j’ai fermé les yeux. Parce que si c’est ça, si c’est ça qu’Edith appelle une séparation, alors on a un problème, je ne sais pas où on va. Mais c’est aussi ma faute, Caro, j’aurais dû partir en voyage, me mettre en mode avion, là elle aurait compris que les mots avaient un sens. J’ai été trop faible. J’aurais dû changer toutes mes serrures.
Mais tu ne l’as pas fait.
Non, mais j’y pense toujours. Quand elle aura compris que nous nous sommes séparés pour de bon, qu’elle ne peut plus m’avoir sous la main en permanence, que ses visites impromptues ne sont plus tolérables, eh bien tout ira mieux. »

À propos de l’auteur
DJIAN_Philippe_©Witi_de_TeraPhilippe Djian © Photo Witi de Tera

Né en 1949 à Paris, Philippe Djian est l’auteur de plus d’une vingtaine de romans parmi lesquels 37,2 le matin, la série Doggy Bag (Julliard, 2005-2008), Impardonnables (prix Jean Freustié), Oh (prix Interallié), Chéri-Chéri, Marlène… (Gallimard, 2009, 2012, 2014, 2017.) et 2030 (Flammarion, 2020). Plusieurs d’entre eux ont été adaptés au cinéma, tel 37,2 le matin par Jean-Jacques Beneix (avec Béatrice Dalle et Jean-Hugues Anglade, 1986), mais aussi Impardonnables, par André Téchiné (avec Carole Bouquet et André Dussolier, 2011), Incidences (Gallimard, 2010) par les frères Larrieu, sous le titre L’Amour est un crime parfait (avec Karine Viard et Mathieu Amalric, 2013) et Oh, par Paul Verhoven sous le titre Elle, avec Isabelle Huppert (2016). Il est également le parolier de Stephan Eicher. (Source: Éditions Flammarion)

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