Crime au pressoir

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En deux mots:
La découverte des cadavres de deux bébés dans un pressoir d’Ingersheim, au cœur du vignoble alsacien est l’affaire du journaliste Julien Sorg. Rendant compte de l’enquête, il nous offre par la même occasion de découvrir le patrimoine de cette région à l’histoire aussi riche que mouvementée.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Enquête dans le vignoble alsacien

Après Crime de guerre en Alsace, Jean-Marie Stoerkel poursuit son exploration du patrimoine alsacien à travers les faits divers sur lesquels enquête un journaliste de L’Alsace. Cette fois, il s’agit d’élucider un double infanticide: deux bébés sont retrouvés morts dans un pressoir.

La commune d’Ingersheim, proche de Colmar, est l’un des joyaux de la route des vins d’Alsace. Si elle n’est pas aussi réputée que ses voisines Riquewihr ou Turckheim, elle vaut tout autant le détour, notamment pour ses appellations Grand cru d’Alsace et ses crémants, mais aussi pour son patrimoine architectural, à commencer par sa Tour des sorcières, vestige d’un château fort du XIIIe siècle. C’est du reste à deux pas de cette tour que se situe le nouveau fait divers dont va devoir s’occuper Julien Sorg, le journaliste au quotidien L’Alsace – le double de l’auteur – qui se passionne pour tous les mystères de sa région.
Quand il arrive sur place, le domaine viticole a déjà été cerné par les forces de l’ordre qui lui refusent l’accès au pressoir où ils viennent de découvrir les cadavres de deux bébés. Une attitude plutôt inhabituelle pour le localier qui a quotidiennement rendez-vous avec les commissariats, gendarmeries et tribunaux.
Cela dit, le fait qu’on veuille lui mettre des bâtons dans les roues est plutôt du genre à exciter sa convoitise et à l’encourager à en savoir davantage.
Lorsque le procureur annonce en conférence de presse que l’ADN récupéré sur les lieux est exploitable et que la police scientifique devrait permettre de mettre un nom sur le coupable, le capitaine Loïc Caradec qui dirige l’enquête et a finalement accepté de collaborer avec Julien – il sait tout l’intérêt que peut avoir une communication habilement dirigée – peut s’enorgueillir d’avoir rondement mené les choses. Car la chance est avec lui. L’empreinte génétique d’une femme, victime deux ans plus tôt d’un accident de la route qui a coûté la vie à son mari et à son fils, correspond à celle d’un cheveu retrouvé sur le cordon qui entourait les cadavres. Elle est incarcérée rapidement. Il ne lui reste plus qu’à la faire avouer.
C’est alors que les choses se compliquent. Muriel est devenue une amie de Véronique, l’épouse de Julien et elle ne croit pas une seconde à la culpabilité de l’esthéticienne. Avec l’aide d’une avocate pénaliste, le couple va tenter d’apporter son soutien à la jeune femme qui croupit en prison.
Mais les semaines, puis les mois passent sans qu’un progrès notable ne puisse être enregistré. Et au moment où Julien commence à perdre espoir, un nouvel élément va permettre de relancer le dossier.
Le suspense est habilement construit, poussant le lecteur à ne pas lâcher le livre. Mais son intérêt est triple. Jean-Marie Stoerkel nous fait aussi partager le fruit de ses recherches et de ses découvertes sur sa région natale, sur son patrimoine artistique et architectural. Un trésor qui fascinera à la fois ceux qui n’ont pas encore visité l’Alsace et ceux qui passent tous les jours devant certaines bâtisses où qui ont déjà visité les musées sans connaître l’histoire des œuvres exposées.
Ajoutons-y aussi les souvenirs du journaliste qui pour avoir travaillé de longues années dans la presse locale en connaît tous les rouages et nous en livre les secrets de fabrication, tout en rendant hommage à quelques collègues qui ont marqué de leur empreinte la région, en défendant des valeurs plutôt que des bilans comptables.
Enfin, et ce n’est pas le moins intéressant, on apprend comment fonctionnent les rouages de la justice, quels rôles jouent les enquêteurs, le procureur, le juge et la police scientifique dont les tests ADN semblent aujourd’hui être l’alpha et l’oméga de toute enquête. Comme à chaque fois, tout est inventé et tout est vrai. Un régal !

Crime au pressoir
Jean-Marie Stoerkel
Éditions du Bastberg
Roman
316 p., 15,20 €
EAN 9782358591270
Paru le 1/10/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Ingersheim, Colmar et Mulhouse, mais aussi dans les villages limitrophes de Turckheim, Kaysersberg ou encore Éguisheim.

Quand?
L’action se situe en 1991.

Ce qu’en dit l’éditeur
Vendanges 1991 en Alsace. Deux nouveau-nés sont découverts morts dans le pressoir d’un vigneron à Ingersheim. Muriel, une jeune femme de Kaysersberg au passé dramatique, se reconnaît dans le portrait-robot envoyé aux gendarmes et à un journaliste par un correspondant anonyme. Elle se retrouve inculpée du crime et emprisonnée, car l’ADN, la nouvelle reine des preuves, l’accuse.
Pourtant, le journaliste colmarien Julien Sorg croit en son innocence. Ce roman est une sorte de suite, située plus de quarante ans après, de Crime de guerre en Alsace, hymne à la Résistance alsacienne, où l’ancien résistant et soldat libérateur Thomas Sorg, le père de Julien, a fait face à un dilemme cornélien en découvrant que le père de son amoureuse était un vil collabo.
Crime au pressoir est aussi une ode à l’Alsace, à son histoire riche, à son formidable patrimoine et à ses grands personnages.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« 1. Deux petits cadavres dans le raisin
«C’est donc arrivé comme ça. On était rentrés des vendanges et on venait de déposer dans la cour les cuves remplies de raisins. Vous savez, ces belles cuves en chêne, pas comme ces caisses en plastique qu’on utilise de plus en plus maintenant. Deux de mes camarades vendangeurs sont allés dans la pièce où se trouve le pressoir. Tout à coup, un des deux a poussé un grand cri qui a tout déchiré avant de s’évanouir aussitôt dans le silence subit…»
Julien sourit malgré lui à l’idée que son interlocuteur, s’adressant à un journaliste, s’est mis en tête d’utiliser un phrasé littéraire. Dès son entrée dans le bistrot d’Ingersheim où ils s’étaient donné rendez-vous, il lui a trouvé une tête d’artiste maudit, avec ses longs cheveux plaqués en arrière et sur les côtés, sa barbe broussailleuse et son regard fiévreux. Une gueule à ne pas beaucoup aimer les gendarmes, qu’il s’est dit aussi. Et ce témoin était en or.
Il était tombé miraculeusement bien. C’était un peu plus d’une heure auparavant. Julien venait de se faire sèchement rembarrer par les gendarmes quand il s’était présenté dans la Hintergass, appelée en français la rue du Maréchal-Foch, devant la maison du vigneron. Son copain Philippe, qui est aussi le correspondant du journal à Ingersheim, lui avait téléphoné à son bureau de l’agence à Colmar, le prévenant qu’on avait découvert chez le viticulteur les corps sans vie de deux petits enfants.
Julien Sorg ne comprend toujours pas pourquoi les enquêteurs l’ont aussi mal accueilli et chassé. D’habitude, l’adjudant-chef et tout l’effectif de sa brigade se montraient plutôt aimables avec lui, même lorsqu’ils s’efforçaient de lui cacher des éléments d’une affaire. C’était d’ailleurs devenu une sorte de jeu, avec les règles du fair-play, et Julien ne leur avait jamais fait de coup vache. Mais là, les affiliés de la grande muette ne s’affichaient pas seulement muets ; ils manifestaient carrément une hostilité à son encontre. Et lui ne saisissait pas pourquoi.
«Circulez, il n’y a rien à voir!», l’a rembarré tout de suite celui qui interdisait l’entrée de la propriété du viticulteur. Julien a alors demandé à parler an commandant de brigade. II a dû poireauter un très long moment dans la rue. Les badauds se regardaient comme on contemple une curiosité. Certains le reconnaissaient comme le journaliste à Colmar qui a grandi ici à Ingersheim où ses parents habitent toujours.
L’adjudant-chef Sutter a fini par apparaître sur le trottoir en fulminant. «Vous me dérangez en pleine enquête, monsieur, et je n’ai rien à vous dire! Fichez le camp!», qu’il lui aboyait. «Pourquoi? Il s’est passé quelque chose me concernant?», s’est étonné Julien de plus en plus abasourdi.
En temps normal, le sous-officier lui aurait au moins résumé l’événement. Mais là, il l’a furieusement toisé et lui a hurlé avant de tourner les talons: «Vous voulez savoir ce qui se passe? Demandez donc au directeur de votre journal, il vous expliquera! Maintenant déguerpissez! Et que je ne vous voie pas traîner dans la rue, sinon je vous fais arrêter pour entrave à une enquête judiciaire!»
C’est après ça que Julien, cuvant son incompréhension, a redécouvert qu’il y a toujours un dieu pour les journalistes. Retournant dans la maison du vigneron, le gendarme a bousculé un bonhomme qui en sortait. Chacun râlait contre l’autre et Julien a adressé au malmené un regard de compassion.
«Ils me saoulent avec toujours les mêmes questions! J’avais beau leur dire que je devais absolument partir, ils ne me lâchaient pas la grappe. Comme si c’était moi qui avais tué ces deux bébés!» maugréait le type. «Hein? Ce sont deux bébés tués?», a rebondi Julien, du coup rempli à nouveau par la fièvre journalistique. «Oui, étranglés, retrouvés dans le pressoir!», a répondu l’autre, pressé, en ajoutant: «Navré, mais je dois aller récupérer ma voiture chez le garagiste. Il va fermer…»
Julien lui a couru après, l’a questionné: «Je peux vous parler après? Je suis Julien Sorg, journaliste à L’Alsace…» Il s’est angoissé durant le bref instant précédant la réponse. Qui fut: «Oui. Attendez-moi au bistrot en face de la mairie, sur la rue de la République… »

Extrait
« La période la plus terrible a été après l’annexion en 1940 de l’Alsace par le IIIe Reich, assortie d’une véritable répression culturelle et linguistique. Les Alsaciens n’avaient même plus le droit de parler alsacien, une langue pourtant germanophone. Et quand l’Alsace est redevenue française en 1945, il fallait plus que parler le français à l’école et on se faisait taper sur les doigts quand on parlait l’alsacien.» L’élu a débuté sa carrière de professeur en 1964 au lycée Bartholdi à Colmar. Il y a enlevé les grands panneaux “Il est chic de parler français“ accrochés dans les couloirs. Le proviseur a écrit au rectorat en le stigmatisant comme quelqu’un de très dangereux. Puisque Cronenberger n’était pas encore titulaire, il n’a pas eu de poste à la rentrée suivante à cause de cette rébellion. Il a été sauvé par le syndicat SGEN-CFDT de l’Éducation nationale. Dans une autre interview, il a aussi déclaré: «Jamais on n’a enseigné dans nos écoles à nos enfants ni la littérature alsacienne ni l’histoire de l’Alsace. Les enseignants ne connaissent plus les grands auteurs alsaciens depuis le Moyen Âge à aujourd’hui, de Brant à André Weckmann en passant par Nathan Katz, Émile Storck, Albert Schweitzer, Germain Muller et Jean-Paul Sorg. Les élèves français ignorent d’ailleurs tout autant ce qu’était la rafle du Vel’ d‘Hiv pendant la Seconde Guerre mondiale et en Alsace. Ils ne savent pas non plus ce qu’étaient les incorporés de force. J’en veux beaucoup au système éducatif. On a besoin de nos racines. Quand on ne sait plus d’où on vient, on a du mal à savoir on où on va.» p. 255

À propos de l’auteur
Né en 1947 à Ingersheim où il vit désormais, Jean-Marie Stoerkel a effectué une carrière de journaliste à L’Alsace à Mulhouse. Il y était chargé de la rubrique faits divers et justice. Il est l’auteur de seize précédents livres (documents, récits et romans policiers), dont neuf aux Éditions du Bastberg, souvent inspirés de ses enquêtes. (Source : Éditions du Bastberg)

Page Wikipédia de l’auteur 

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Changer le sens des rivières

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En deux mots:
Marie rencontre Alexandre dans le café où elle est serveuse. Leur relation va s’achever brutalement, par une scène humiliante. Sa réaction va lui conduire au tribunal où un juge va lui permettre de retrouver le droit chemin et bien davantage.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Le juge, la serveuse et l’amateur de cinéma

Une serveuse et un passionné de cinéma vont s’aimer, se déchirer, se retrouver… Pour son cinquième roman, Murielle Magellan réussit le difficile pari de Changer les sens des rivières.

« J’aime les regretteurs d’hier
Qui trouvent que tout ce qu’on gagne, on le perd,
Qui voudraient changer le sens des rivières,
Retrouver dans la lumière
La beauté d’Ava Gardner. »
Dans l’album «Ultra moderne solitude», Alain Souchon a composé plusieurs petites merveilles dont «La beauté d’Ava Gardner» qui a inspiré à Murielle Magellan le très beau titre de son roman. Mais avant de changer le sens des rivières, attardons-nous un peu sur les paroles qui précèdent, car c’est bien le constat implacable que fait Marie: «tout ce qu’on gagne, on le perd». Une simple soustraction en apporte la preuve, celle qui vient déduire les dépenses de son salaire de 1320€ auquel on peut encore ajouter quelque 250€ de pourboires: «Loyer / charges: 410€ ; Téléphones / Internet: 53€; Essence / assurance / divers voiture: 110 €; Manger: 350€; Papa: 300€; Reste pour autres: 347€. Soit: 1 €/ jour environ.»
Autant dire que nous sommes en pleine actualité et que les débats et les propositions sur le pouvoir d’achat trouvent ici une belle illustration. On imagine que toutes les fins de mois sont difficiles et que le moindre accroc peut renverser le fragile équilibre auquel Marie s’accroche. Sa vieille Ford Fiesta ne doit pas la lâcher, son père doit rester calme et ne pas désespérer le personnel soignant, son patron doit continuer à lui proposer quelques heures supplémentaires…
Peut-elle imaginer que la solution puisse s’appeler Alexandre? Le jeune homme l’a séduite. Elle le trouve brillant, ravi qu’un intellectuel puisse s’intéresser à elle. Malheureusement l’admiration de Marie pour l’apprenti cinéaste augmente tout autant que le déception d’Alexandre pour les lacunes de la serveuse. Ce qu’elle voit comme un jeu, «T’as peur de devenir débile à mon contact? Embrasse-moi!» est brutalement devenu «une brutale nécessité» pour son partenaire. Marie repousse Alexandre qui chute lourdement et se blesse au moment où passe une patrouille de police. Le tout finit au tribunal où Marie est condamnée à dédommager la victime, n’a plus le droit de s’approcher de son domicile et devra indemniser le policier sur lequel elle a aussi déversé sa colère.
977€ non prévus. Ne sachant comment trouver l’argent, elle se retourne vers le juge Doutremont. Ce dernier lui propose alors un marché: il lui avance la somme dont elle a besoin en échange d’un service de taxi. Elle devra venir le chercher à son domicile pour l’emmener au tribunal où aux différents lieux de rendez-vous le temps d’éponger sa dette. Comme souvent, les rencontres improbables ouvrent de nouveaux horizons. Alors que le juge essaie de lui expliquer ce qu’est le «droit chemin», elle gratte le vernis derrière lequel se réfugie le magistrat. Petit à petit, ils se découvrent et s’apprivoisent. Après quelques péripéties que je vous laisse découvrir, Marie parviendra à changer le sens des rivières et Murielle Magellan à battre en brèche ce fameux déterminisme social qui certains entendent ériger en règle intangible. Et si bien des obstacles restent à franchir, Marie a compris qu’elle est désormais la maitresse de son destin.

Changer les sens des rivières
Muriel Magellan
Éditions Julliard
Roman
240 p., 19,50 €
EAN: 9782260030102
Paru le 03/01/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement en Normandie, au Havre et environs, à Oudalle, Saint-Aubin

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Peut-on changer le cours de sa vie? À vingt ans, des rêves plein la tête, Marie n’a pas eu la chance d’étudier. Elle n’a connu que la galère des petits boulots et le paysage industriel du Havre. Aussi, lorsqu’elle rencontre Alexandre, garçon brillant et beau parleur, son cœur s’emballe. Mais comment surmonter ce sentiment d’infériorité qui la poursuit? Financièrement aux abois, piégée par un acte de violence incontrôlée, Marie accepte le marché que lui propose un juge taciturne, lui servir de chauffeur particulier pendant quelques mois. Une cohabitation qui risque d’être houleuse, compte tenu de la personnalité de ces deux écorchés vifs.
Dans ce roman d’apprentissage en forme de fable urbaine, Murielle Magellan confronte deux mondes habituellement clos, et nous livre un texte émouvant sur l’éveil à l’autre.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
L’Express (Delphine Peras)
Publik’Art 
Ernest (David Medioni)
Putsch (Emmanuelle de Boysson)


Murielle Magellan présente son roman Changer les sens des rivières © Production éditions Julliard

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Loyer/charges : 410 euros.
Téléphones/Internet : 53 euros.
Essence/assurance/divers voiture : 110 euros.
Manger : 350 euros.
Papa : 300 euros.
+ Salaire : 1320.
+ Pourboires : environ 250 euros.
Reste pour autres : 347 euros. Soit : 12 euros/ jour environ.

Marie scrute la liste rédigée de son écriture ronde d’ex-élève appliquée, et conclut que douze euros par jour, c’est assez pour s’acheter une paire de Converse roses pour son rendez-vous du lendemain avec Alexandre. Les siennes ont trop marché et malgré plusieurs passages en machine, la toile n’arrive plus à se débarrasser d’un fond gris épuisé. Elle imagine ses pieds avec les nouvelles chaussures au bout. Soixante euros pointure 38 pour ce moment qu’elle attend depuis si longtemps. Depuis qu’elle a mis Alexandre dans son collimateur de rêveuse. Marie ne sait pas pourquoi son corps s’agite autant quand le jeune homme n’est pas loin, et ce depuis le premier regard, quand il a franchi le seuil de la brasserie, il y a quatre mois. Lunettes rondes, prénom de chevalier, des choses à dire sur « la situation actuelle », Alexandre ne ressemble en rien aux voyous à quadriceps de footballeurs dont elle s’est entichée jusque-là. Il vient au bar chargé de gros livres qu’il feuillette aussi concentré qu’un vieillard devant la nuit qui tombe. Parfois, il sort de grandes feuilles cartonnées pour faire ce qu’il appelle ses story-boards, une succession de dessins qui décrit tous les plans d’un film. Il quittera Le Havre un jour pour se présenter à Paris au concours d’une école de cinéma renommée. En attendant, il est graphiste dans une petite entreprise de communication.
Un jean, un haut ample qui laisse apparaître ses épaules, un sourire en coin complice, Marie sait déployer ses charmes. Peu à peu, Alexandre s’est mis à la regarder, puis il a cherché le contact. « Et voilà Jean Seberg sans son journal », a-t-il tenté devant des amis à lui un jour où elle avait coupé ses cheveux encore un peu plus court. Ou bien un autre jour: «Cette créature est aussi discrète qu’un ange!» Elle le laissait dire, sans chercher à comprendre, séduite par son humour et son œil rieur. Quand il était seul, la timidité d’Alexandre l’emportait mais un simple coup d’œil, furtif, suffisait à la rassurer.
Marie a guetté le moment où il lui en demanderait davantage, et c’est arrivé quand elle ne s’y attendait pas, un après-midi, alors qu’il était en pleine conversation téléphonique et qu’elle ramassait sa monnaie; il a dit à son interlocuteur «attends une seconde» et a osé «Marie?! Tu fais quoi ce week-end?». Elle a répondu «Rien de précis», avec la délectation de celle qui s’enfonce dans un brouillard tiède. Il a levé le pouce et a repris sa conversation, mutin.
Avec Alexandre, Marie a l’impression que des mondes inexplorés se cachent derrière les virages, des supergalaxies au-dessus des nuages. Alexandre, c’est la perspective d’un ailleurs. Cette vibration sensuelle et romantique est inédite dans sa courte vie, mais elle la reconnaît malgré tout. Elle naît d’une mémoire enfouie, collective, saturée de romances ou d’images de conte de fées injectées par intraveineuses. La jeune femme n’est pourtant pas de ces filles à jupes courtes et tee-shirts déchirés qu’on trouve à l’arrière des théâtres les jours de concert. Elle ne s’est jamais rêvée en robe de mariée avec une vedette à son bras; elle a trop à faire pour sauver sa peau. Avoir un toit, de quoi manger, organiser son quotidien.
C’est peut-être par la télévision qu’est arrivée l’hypothèse d’être bouleversée « dès le premier regard » par un homme; la télévision sans cesse allumée durant son enfance, sur les fictions ou les téléréalités. Ce n’est pas par les livres, en tout cas, car elle ne lit plus depuis que sa mère est morte, et que, huit mois plus tard, sa sœur aînée Victoria a prétexté l’amour fou pour les abandonner et disparaître dans la nature avec un trentenaire tatoué. L’hypocondrie psychotique de leur père a fini de se déclarer. La brume est entrée dans la maison.
Marie avait douze ans. C’était assez pour garder de bons réflexes en orthographe mais rien depuis ne se fixe en elle. Malgré tout, à la grande fierté de son père, ancien chaudronnier, et de Mado, l’aide à domicile qui l’accompagne depuis des années, la cadette de la famille a obtenu son bac pro option chaudronnerie industrielle. Ainsi diplômée, elle aurait pu être technicienne d’atelier ou de chantier. Elle aurait pu participer à la réalisation de presque n’importe quel ouvrage métallique, pièces de bateau, d’avion, de train, de mobilier même; elle aurait pu travailler la tôle et les profilés, les tubes ou les poutrelles, contrôler la conformité ou définir des outillages. Mais Marie a préféré l’activité de serveuse, plus ludique à ses yeux juvéniles, et aux horaires plus souples, qui lui laisseront du temps pour marcher sur les docks avec Alexandre, se jeter sur lui entre deux cheminées et se voir vieillir dans les reflets des vitres teintées garées là. »

Extrait
« Tous les jours, ou presque, il faut prendre la route d’Oudalle, passer Saint-Aubin et aller voir Papa, pour être rassurée et repartir l’esprit libre. Les soirs de crise, elle le quitte sous les injures: «C’est bon, p’tite pute, tu peux aller te faire tringler et boire des coups», puisque depuis qu’il est fou, Papa, du haut de ses cinquante-cinq ans, pense que dehors tout le monde s’envoie en l’air, et qu’il est le seul à regarder la télé. Papa a amorcé sa sortie de route quand Isabelle, son épouse, est tombée malade. Il s’est mis à singer les douleurs qu’elle ressentait, en un mimétisme ridicule, presque drôle aux yeux des enfants. Sauf qu’à la mort bien réelle de sa femme, l’hypocondrie s’est déclarée de façon irrécusable: il allait crever lui aussi. Son cœur ne tenait plus. Il agonisait.
À l’époque, il travaillait encore chez Total, et certaines de ses bouffées délirantes avaient lieu à l’usine. Il a d’abord suscité la compassion de ses supérieurs, puis, à force de fausses alertes, il s’est fait renvoyer sous couvert de licenciement économique. Il n’a jamais cessé de railler sa direction: «Licenciement économique, tu parles! On a toujours besoin d’un chaudronnier.» Et il ajoutait que les patrons n’aimaient pas les cardiaques, fussent-ils leur meilleur ouvrier. Marie et Mado ont eu beau lui rappeler qu’il n’était pas cardiaque, tous les examens le démontraient, il n’en a jamais démordu. La médecine ne connaît sans doute pas toutes les formes de faiblesse du cœur. Un jour, ils trouveront ce qu’il a, ils identifieront une maladie rare, et plus personne ne ricanera. »

À propos de l’auteur
Murielle Magellan a d’abord écrit pour le théâtre et la télévision. En 2002, sa pièce Pierre et Papillon est jouée à Avignon puis au Théâtre des Mathurins et reçoit de nombreux prix. En 2004, Bernard Murat a monté sa pièce Traits d’union. Co-auteure de la série Petits meurtres en famille, pour France 2 (Globe de cristal), et de La Joie de vivre, d’après Émile Zola, réalisée par Jean-Pierre Améris, elle écrit également pour le cinéma (Sous les jupes des filles et Si j’étais un homme, tous deux d’Audrey Dana). Par ailleurs, elle a mis en scène le spectacle Oceanerosemarie, La Lesbienne Invisible et dirigé des mises en lecture de textes (de V. Ovaldé, notamment) dans le cadre du Paris des Femmes 2013 et du Festival des correspondances de Grignan. Son premier roman, Le Lendemain, Gabrielle, est paru en 2007 aux éditions Julliard. Depuis, elle a publié Un refrain sur les murs (2011, Prix Gaël Magazine, Prix Horizon du deuxième roman), N’oublie pas les oiseaux (2014) et Les Indociles (2016). Changer le sens des rivières est son cinquième roman. (Source : Éditions Julliard)

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Je t’aime

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En deux mots:
Un accident mortel provoqué sous l’emprise du cannabis va faire basculer la vie d’Alice, la petite amie du conducteur et, par un effet de domino, celle de toute sa famille. Quand l’amour est proche de la haine, personne ne s’en sort indemne!

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Je t’aime… je te hais

Dans «Je t’aime» Barbara Abel explore ces liens étranges qui unissent parents et enfants lorsqu’ils sont confrontés à une crise majeure. Quand la tension est extrême, l’amour est alors proche de la haine.

On appelle cela un fait divers, autrement dit un événement à ranger dans la catégorie de ceux qui arrivent presque quotidiennement et qui ne méritent pas que l’on ne s’y attarde outre-mesure. En l’occurrence, il s’agit d’un accident de la circulation. La voiture conduite par un jeune homme s’est encastrée dans un bus de transport scolaire, causant la mort du chauffeur, dont la voiture a dévié de sa trajectoire, et celle d’un petit garçon de sept ans.
Mais sous la plume de Barbara Abel, on saisit immédiatement la dimension dramatique et les implications de cet accident. Bruno, le conducteur de la voiture, était un jeune homme bien, qui vivait sa première histoire d’amour, et qui rentrait chez lui après avoir ramené la belle Alice chez elle. Certes, il était un peu énervé, parce que sa mère les avait surpris dans sa chambre et avait exigé que la jeune fille rentre chez elle. Mais surtout, ils avaient tous les deux passé l’après-midi à s’aimer et à fumer quelques joints. Les résultats des analyses ne laissent aucun doute.
Ce qui laissent pantois à la fois la mère de Bruno, greffière au tribunal, qui n’aurait pu imaginer que son fils se droguait et le père d’Alice, chirurgien, qui «n’a rien vu venir».
Il en va tout différemment de Maude, la belle-mère d’Alice qui a surpris la fille de son nouveau compagnon quelques mois plus tôt en train de tirer sur un joint. Elle lui a promis de ne rien dire à son père si elle promettait d’arrêter. En fait, elle entretenait l’espoir que ce secret puisse les rapprocher, car depuis qu’elle avait recomposé sa famille en emménageant avec ses deux enfants chez Simon et Alice, les tensions étaient permanentes. Et comme on le sait, «une famille recomposée, c’est comme une greffe: on ne sait jamais si ça va prendre.»
Et si on imagine bien combien la perte de son amoureux peut affecter Alice, on va découvrir au fur et à mesure combien chacun des membres de la famille va être affecté par ce drame. À la peine et au mutisme d’Alice vient en effet s’ajouter une enquête de police, car les mères des deux enfants décédés, Nicole et Solange, veulent que l’on fasse toute la lumière sur cette affaire. Depuis combien de temps se droguaient-ils? Qui a fourni la drogue? Qui sont les trafiquants? Après un premier interrogatoire qui n’a pas permis de lever le voile une perquisition est ordonnée. Elle va permettre de découvrir des plants de cannabis dans la cave du domicile et entraîner la garde à vue d’Alice.
Simon qui «nourrit pour sa fille une adoration indissociable des angoisses ordinaires afférentes à la fonction paternelle» ne veut pas croire à cette culpabilité pourtant si évidente. Maude est bouleversée, mais veut croire que tout va s’arranger. «L’amour est le moteur de ses actes, il légitime ses choix, il est la matière première de ses pensées. Elle aime fort, avec bonheur et sans répit. Elle aime sa vie, son boulot, ses enfants… »
Après Je sais pas, Barbara Abel poursuit son exploration des liens familiaux et de la psychologie des enfants. L’épilogue qu’elle va nous proposer va vous laisser pantois. En nous prouvant que «rien n’est plus proche de l’amour que la haine», elle réussit une nouvelle fois un roman fort et prenant que vous n’aurez pas envie de lâcher avant le dernier coup de théâtre!

Je t’aime
Barbara Abel
Éditions Belfond
Thriller
464 p., 19,50 €
EAN : 9782714476333
Paru en janvier 2018

Ce qu’en dit l’éditeur
Après un divorce difficile, Maude rencontre le grand amour en la personne de Simon. Un homme dont la fille, Alice, lui mène hélas une guerre au quotidien. Lorsque Maude découvre l’adolescente en train de fumer du cannabis dans sa chambre, celle-ci la supplie de ne rien dire à son père et jure de ne jamais recommencer. Maude hésite, mais voit là l’occasion de tisser un lien avec elle et d’apaiser les tensions au sein de sa famille recomposée.
Six mois plus tard, Alice fume toujours en cachette et son addiction provoque un accident mortel. Maude devient malgré elle sa complice et fait en sorte que Simon n’apprenne pas qu’elle était au courant. Mais toute à sa crainte de le décevoir, elle est loin d’imaginer les effets destructeurs de son petit mensonge par omission…
Ceci n’est pas exactement une histoire d’amour, même si l’influence qu’il va exercer sur les héros de ce roman est capitale. Autant d’hommes et de femmes dont les routes vont se croiser au gré de leur façon d’aimer parfois, de haïr souvent.
Parce que dans les livres de Barbara Abel, comme dans la vie, rien n’est plus proche de l’amour que la haine…

Les critiques
Babelio 
Le Carnet et les instants (Nausicaa Dewez)
Les lectures de l’oncle Paul 
Zonelivre.fr 
Blog Carobookine
Blog Collectif Polar 
Emotions – blog littéraire et musical
Rubrique Un livre en cinq questions 


Barbara Abel présente Je t’aime © Production Marie-Claire Belgique

Les premières pages du livre:
« La première fois que Maude a dit « Je t’aime » à quelqu’un, c’était par écrit. Elle avait dix-sept ans, l’été commençait à peine et, avec lui, les vacances scolaires s’étalaient à perte de vue jusqu’à une rentrée lointaine et négligeable. Septembre ressemblait à un concept. Elle venait de tomber amoureuse d’un garçon de trois ans son aîné, jeune étudiant en médecine, rencontré à l’anniversaire d’une amie commune.
Louis.
Ils ont roucoulé une semaine durant, avant de partir chacun de leur côté pour des vacances prévues de longue date.
En 1998, si les téléphones mobiles se banalisaient, les communications coûtaient un bras. Les mails nécessitaient la possession d’un ordinateur, les portables et autres laptops étaient encore rares, raison pour laquelle la lettre restait le moyen de communication le plus répandu.
Perdue au fin fond de l’Espagne en compagnie de ses parents, Maude a attendu un mot doux de Louis pendant deux interminables semaines, guettant chaque jour l’arrivée du facteur. Elle avait envoyé une missive au début de son séjour, révélant entre les lignes la force de son amour et la folie de ses attentes. La distance idéalisait la romance, l’absence de l’aimé en aiguisait le désir. Sans nouvelles de Louis, son cœur jouait aux montagnes russes, passant en un éclair des sommets exaltés de l’espoir aux creux dépressifs du doute. Le dix-septième jour, enfin, au retour d’une balade, une lettre est apparue parmi le courrier, le miracle qu’elle n’attendait plus. Fébrilc, elle a décacheté l’enveloppe et découvert un court feuillet gribouillé d’une écriture à peine lisible : le jeune homme, dont la graphie ressemblait déjà à celle du médecin qu’il était appelé à devenir, avait couché sur le papier ses émois, qu’elle a eu un mal de chien à décrypter. Les quelques phrases manuscrites semblaient receler tout le mystère de ses sentiments. Au bas de la page, pourtant, quelques mots effaçaient tout doute quant à l’adoration du jeune homme: « À vite, mon amour. »
Transportée par cette déclaration qu’elle n’espérait plus, Maude s’est empressée de lui répondre. Tremblante, elle a achevé son billet par ces mots d’une folle audace, concédant à leur relation une intimité qui lui faisait tourner la tête: « Je t’aime. »
Au moment d’écrire ces sept lettres, son cœur s’est répandu dans sa poitrine. Il l’a inondée d’une chaleur épicée, une flamme à la fois distincte et diffuse, un truc bizarre qui encombrait son corps et son esprit tout ensemble. Elle y a mis tout ce qu’elle possédait, tout ce qu’elle était. Sa chair et son âme.
Les vacances se sont achevées sans autre nouvelle de Louis. À son retour, Maude s’est empressée de lui donner rendez-vous, consumée par un feu que le fantasme avait nourri sans relâche. Arrivée un quart d’heure à l’avance, elle a utilisé ce temps pour magnifier un lien qu’elle avait déjà largement célébré dans ses rêves les plus fous.

Soyons clairs, les retrouvailles ont été un échec cuisant, un naufrage qui a englouti jusqu’aux tisons oubliés. »

Extrait
« Dans la rue, cinq silhouettes accompagnées d’un chien s’approchent de la maison alors que l’aube n’est encore qu’un vague projet. L’obscurité s’attarde au-dehors comme à l’intérieur, elle manipule les ombres à sa guise et se gausse du faisceau lumineux que l’éclairage public étire jusque dans le salon.
Dans la cuisine, l’horloge indique cinq heures cinquante-huit. À l’extérieur, quatre des hommes, ainsi que le chien, rejoignent la porte d’entrée tandis que le cinquième fait le tour par l’arrière et se poste devant la porte du jardin. Ils se déplacent sans bruit, avec une économie de moyens dont la synchronie n’a d’égale que l’efficacité. »

À propos de l’auteur
Barbara Abel vit à Bruxelles où elle se consacre à l’écriture. Prix Cognac avec L’Instinct maternel (Éditions du Masque, 2002), puis sélectionnée par le prix du Roman d’Aventures pour Un bel âge pour mourir (Éditions du Masque, 2003), elle voit aujourd’hui son œuvre adaptée à la télévision et traduite en plusieurs langues. Marquant son grand retour au roman noir, Derrière la haine (Fleuve Éditions, 2012) – Prix des lycéens de littérature belge 2015 –, sort sur les grands écrans en 2018. Après la fin (2013) est son dernier roman publié chez Fleuve Éditions. Après L’Innocence des bourreaux (Belfond, 2015) et Je sais pas (Belfond, 2016), Je t’aime (Belfond, 2018) est son douzième roman. Tous ces titres sont repris chez Pocket. (Source : Éditions Belfond)

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Les Déraisons

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En deux mots:
Une bouleversante histoire d’amour doublée d’un procès surréaliste. La dernière année que Louise et Adrien passent ensemble réserve bien des surprises. Une histoire servie par une langue étincelante de fantaisie. Un gros coup de cœur!

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Toutes les Déraisons d’y croire

C’est l’histoire de Louise et d’Adrien. De l’année durant laquelle Louise se bat contre un cancer du poumon, soutenu par Adrien. Un drame plein de fantaisie.

Quelquefois la vie est si terriblement injuste qu’il vaut mieux en rire. L’humour devient alors le stade suprême du désespoir et une manière de nous faire accepter l’inéluctable. Comme la mort d’un être cher. Chose impensable, inimaginable, comme le chantaient les Rita Mitsouko
Le cancer
Que tu as pris sous ton bras
Maintenant
Tu es en cendres, en cendres
La mort
s’est comme une chose impossible
C’est à cette douloureuse expérience que va être confronté Adrien le jour où il va apprendre que son épouse Louise va devoir lutter contre un cancer du poumon. Mais, à l’image de Marcia Baila, c’est sur un rythme entraînant, plein de poésie et d’inventitvité qu’Odile d’Oultremont nous raconte cette année particulière. Un véritable tour de force qui entraîne le lecteur dans un tourbillon d’émotions.
Tout commence le 3 octobre 2016, alors que s’ouvre un procès devant le tribunal de première instance de Bruxelles. Les audiences doivent définir si Adrien Bergen a perçu indûment 28400 € de la société AquaPlus qui l’emploie.
Mais, avec un joli sens de la construction et du suspense, Odile d’Oultremont interrompt son récit, car il faut pour comprendre ce qui se trame dans ce tribunal, reonter une dizaine d’années plus tôt.
À ce jour d’octobre 2005, lorsqu’Adrien rend visite à Louise Olinger pour lui annoncer une coupure d’eau de trois jours. Habitué aux récriminations, il est surpris par la réaction de Louise, qui est plus attentive à la forme du message qu’à son fond. Le dialogue qui suit donne le ton de tout le roman : « Je suis venu vous prévenir que, malheureusement, à partir du 17 octobre, nous devrons procéder au remplacement de canalisations, ce qui implique que, malheureusement, l’eau sera coupée pendant trois jours. Dans tout le quartier…
Elle protesta aussitôt.
– Non, non, non !
– Laissez-moi vous…
Je dis non, l’interrompit-elle. Pas pour la coupure d’eau. Je dis non à deux utilisations consécutives de l’adverbe « malheureusement » dans une même phrase. Ça, c’est non!
– Pardon?
Ce n’est pas joli, ni raffiné, ni très positif, « malheureusement », alors si en plus vous le dites deux fois…
Adrien se figea. Quelque chose lui échappait.
– Ah bon. Excusez-moi.
– Mais non! Ne vous excusez pas, c’est vraiment la dernière des choses à faire!
La situation ne s’arrangeait pas. Adrien aspirait à un point d’amarrage, à quelque chose de familier, une réaction normale.
– Ah bon…, répéta-t-il. Qu’est-ce que je dois faire alors?
J’en sais rien, agissez, remplacez le mot, que sais-je?
– OK… je vais le remplacer, d’accord… donc à partir du 17 octobre nous devrons malheureusement procéder au remplacement de canalisations, ce qui implique que l’eau sera coupée… ce qui est très dommage…
Il lui lança un regard interrogateur.
– « Ce qui est très dommage… « , ça vous convient?
Louise éclata de rire.
– Époustouflant !
Il soufila, rassembla ses forces, et répéta :
– Donc… l’eau sera coupée, ce qui est très dommage, pendant trois jours. »
C’est ainsi que commence leur belle histoire d’amour. Quand Adrien découvre les talents de cette cliente, artiste à l’imagination débordante qui, au fil des heures et des jours qui suivent va lui permettre d’élargir son horizon et de constater que «l’imagination de Louise le propulsait comme un puissant moteur».
Dès lors, on suit en parallèle ce procès et la chronique des premières années de la vie du couple, revenant aussi sur quelques épisodes marquants de leur jeunesse, comme le traumatisme subi par Louise quand sa mère disparaît, jusqu’à cette funeste année durant laquelle le cancer fait son travail de sape.
Louise choisit de ne pas se plaindre, mais un peu comme Mathieu Malzieu et son Journal d’un vampire en pyjama de mettre encore davantage de vie «d’élaborer, de rêver, d’imaginer, de peindre, de fonder, de rire, de fabriquer, de concevoir, d’innover, d’écrire, de dessiner, de susciter, de bâtir, de jouer.»
Adrien se positionne sur le même registre. Il devient «le mécène de la planète Louise, grasse et vitale, il la polissait, la coiffait, lui injectait des vitamines, la labourait et la désinfectait, et, pour la protéger, il avait constitué une armée robuste, dont il était le seul soldat.»
Pendant ce temps son avocat tente de démontrer que son employeur, qui a mis près d’une année avant de constater qu’il était absent, portait aussi une part de responsabilité dans cette «placardisation». Le président Albert Vaxe, dont c’est sans doute l’une des dernières affaires, commence à trouver l’affaire beaucoup plus intéressante que prévue. Et pendant que la camarde aiguise sa faux et qu’une ribambelle de charlatans proposent leurs remèdes miracle, Adrien s’essaie torero à l’assaut des tumeurs ou encore lion pour pousser des rugissements propres à faire reculer les métastases. C’est magnifique et poignant comme tous ces combats que l’on sait perdus d’avance, mais qui sont d’autant plus beaux qu’ils sont inutiles. Il y a la majesté de Don Quichotte dans cette guerre, la poésie fantastique qui se découvre quand sur la plage, il ne reste que L’Ecume des Jours.
2018 pourrait bien être une année riche en découvertes. Odile d’Oultremont, retenez bien ce nom. Car il y a toutes Les Déraisons d’y croire !

Les Déraisons
Odile d’Oultremont
Éditions de l’Observatoire
Roman
217 p., 18 €
EAN : 9791032900390
Paru le 10 janvier 2018

Où?
Le roman se déroule en Belgique, à Bruxelles et environs.

Quand?
L’action se situe de 2005 à 2016, avec quelques retours en arrière dans la biographie des protagonistes.

Ce qu’en dit l’éditeur
La vie d’Adrien et de Louise est un chaos enchanteur. Méritant et réservé, il travaille pour assurer leur quotidien.
Ouvrière qualifiée de l’imaginaire, elle désaxe la réalité pour illuminer leur ordinaire.
Leur équilibre amoureux est bouleversé le jour où l’agenda stratégique de l’employeur d’Adrien coïncide avec la découverte de tumeurs dans les poumons de sa femme.
Pendant que les médecins mettent en place un protocole que Louise s’amuse à triturer dans tous les sens, l’employé modèle est exilé par un plan social aux confins d’un couloir. Sidéré, Adrien choisit pour la première fois de désobéir : il déserte son bureau vide pour se dévouer tout entier à Louise, qui, jour après jour, perd de l’altitude.
Mais peut-on vraiment larguer les amarres et disparaître ainsi sans prévenir ?
Et les frasques les plus poétiques peuvent-elles tromper la mélancolie, la maladie et finalement la mort ?

68 premières fois
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)

Les autres critiques
Babelio
Le Parisien (Pierre Vavasseur)
Le Figaro
Blog Carobookine
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Les premières pages du livre
« 3 octobre 2016
La pièce est magistrale. Ses murs dressés comme des remparts soutiennent une voûte suspendue à plusieurs mètres du sol, sculptée en éventail et percée d’une imposante lucarne. Par-delà, le ciel dispense sa lumière matinale, une colonie de nuages traverse lentement le tableau. Adrien ne peut s’empêcher de penser que, de là-haut, Louise doit se marrer.
Dans cette salle de justice, l’air en circulation lente a pris la couleur presque jaune des époques antérieures. Depuis la disparition de sa femme, il y a quelques mois, ici ou ailleurs, à tout moment, c’est comme si le présent était déjà ancien. En ñlant, Louise a emporté les pigments clairs de l’oxygène, elle s’est barrée avec le blanc. La vision d’Adrien a reculé d’un cran sur la palette Pantone. Même les murs de ce tribunal sont devenus légèrement plus foncés. Adrien observe le trône du président, une simple chaise posée derrière un imposant bureau face à l’assemblée. Dans quelques minutes, il va devoir répondre à des questions officielles, trier les mots, les peser, les modérer, les tempérer, il ignore s’il dispose encore de telles capacités dans son stock intérieur, ces dernières années, il n’a plus rien utilisé de tel.
Au fond de lui, ça marche, ça court, ça rampe, ça se cogne aux lines parois de ses entrailles, entre côtes et organes patrouillent en désordre curiosité et appréhension.
Le président du tribunal n’est pas tout jeune. il est petit, et le fait qu’il soit assis n’y change rien. Il est ratatiné à la fois des membres inférieurs et du torse, un tronc fin et compact, physiquement condensé, lyophilisé. »

Extrait
« À l’aube, le lendemain, Louise se leva d’un bond, saisit le visage d’Adrien à pleines mains et l’embrassa avec force. Elle fonctionnait parfois avec agressivité, c’était une manière d’imposer aux traces laissées dans son sillage de demeurer vivaces, sa façon maladroite de se rappeler à lui.
Elle annonça une fois debout comme on déclame un poème :
– Aujourd’hui, journée en O !
– Encore?
– Bon dodo?
– Ramollo. Et toi mon angelot?
– Oui ! Excitée par ma première chimio!
Et voilà, malgré la nuit sans fermer l’œil, malgré le poids de l’anxiété, elle le ramassait comme le sucre en poudre dans une petite cuillère, il n’y avait plus qu’à embrayer, c’était presque une obligation morale: on ne laisse personne seul avec une telle quantité de bonne volonté.
– T’es dingo…
Il l’embrassa.
– Je t’accompagne à l’hosto.
Louise se cabra, licorne grognon, gamine indignée.
– Tu vas au bureau!
– No…
– So !
Une heure plus tard, à l’arrêt de bus, Adrien profita des dernières hésitations de la porte pour s’embarquer à bord. »

À propos de l’auteur
Odile d’Oultremont est scénariste et réalisatrice. Les Déraisons est son premier roman. (Source : Éditions de l’Observatoire)

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