La chasse aux âmes

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En deux mots:
Un homme vient se venger des crimes dont lui et sa famille ont souffert. La procès de Joachim est l’occasion de se plonger dans l’une des pages les plus sombres de la Seconde Guerre mondiale, au cœur du ghetto de Varsovie. Et d’interroger les témoins d’une incroyable chaîne de solidarité.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Ils sont sortis du ghetto de Varsovie

Dans son second roman, Sophie Blandinières retrace l’histoire du ghetto de Varsovie en suivant notamment quatre frères bien décidés à s’en sortir. Un roman qui est aussi un appel à la vigilance.

Dès la scène d’ouverture, ce roman vous prend aux tripes. On y voit un homme errer dans la neige, la barbe en feu. Il est victime d’un incendie volontaire provoqué par un certain Joachim qui dira pour sa défense. «Je suis juif, je suis revenu».
Cet homme a pris la route de Grady, le village polonais dont il s’était enfui et qui est désormais en émoi. Ne sachant que faire de cet homme dont le récit remue un passé aussi triste qui sensible, les juges décident de le condamner à 10 ans de prison. Après avoir hésité à l’acquitter.
C’est désormais à Juliette, sa fille, qu’est dévolue la tâche de faire la lumière sur son passé. Elle va tenter de rassembler son histoire, de comprendre son geste insensé.
Pour cela, elle part pour Varsovie où une vieille dame l’attend. Ava, qui avait été rebaptisée Maria, était l’un des rares enfants nés dans le ghetto à en être sortie vivante. À 79 ans, elle ressent le besoin de témoigner. «Ces dernières années, elle s’était préparée à ce tribunal intime, elle avait réuni les éléments du procès, après la séquence judiciaire, elle avait étoffé le dossier par des entretiens avec les témoins, et avec Joachim, auquel elle rendait visite, munie de son dictaphone, une fois par semaine».
Elle raconte le journal de Luba, dont «elle connaissait chaque virgule, chaque date». Elle raconte comment elle a connu Joachim et ses trois frères, Szymon, Marek et Aron. Elle raconte sa patiente recherche des témoignages et détaille la chronologie des faits.
Une histoire bouleversante au cœur de l’horreur qui voit les mauvais traitements grimper au fil des jours dans l’échelle de l’horreur. De l’autre côté, il reste une volonté féroce de faire triompher la vie, de ne pas céder à l’inhumanité des bourreaux. Cherchant tous les moyens pour fuir cet enfer – il n’y a désormais guère de doute sur le sort réservé aux juifs – certains trahissent et vendent leur âme pour bénéficier d’un peu de répit, d’un sursis. D’autres font preuve de solidarité et de courage pour vivre et imaginer des moyens de sortir de cette prison.
Bela et Chana, aidées par Janina, vont mettre au point un réseau clandestin pour faire passer les enfants hors du ghetto. Une fois dehors, ils sont confiés à des familles ou des institutions qui leur donnent une nouvelle identité, en font des «polonais catholiques». Après avoir réussi à passer une trentaine d’enfants, Chana sent que l’heure de donner sa chance à son propre fils a sonné, même si son père n’est pas de cet avis. Avec cet exemple, on comprend le dilemme de parents qui peuvent s’imaginer ne plus jamais revoir leurs enfants. Bien des années plus tard, certains de ceux qui auront survécu, tenteront de reconstituer leur histoire.
Sophie Blandinières a su trouver les mots pour dire cette quête, pour dire la douleur et l’incompréhension, pour dire la brutalité et la solidarité, les petits calculs et les grands sacrifices. Oui, encore et toujours, il faudra témoigner pour ne pas oublier. «La chasse aux âmes» fait désormais partie de ces témoignages qui doivent servir à notre édification, notamment pour les jeunes générations qui doivent se battre pour le «plus jamais ça».

La chasse aux âmes
Sophie Blandinières
Éditions Plon
Roman
240 p., 18 €
EAN 9782259282499
Paru le 27/08/2020

Où?
Le roman se déroule en Pologne, à Varsovie, Praga, Jedwabne, Grady

Quand?
L’action se situe durant la Seconde Guerre mondiale et les années qui ont suivi.

Ce qu’en dit l’éditeur
L’Histoire bouscule les âmes, la perversité de l’occupant nazi qui veut corrompre, voir ses victimes s’autodétruire et met en place un jeu ignoble dont l’objectif est de survivre, à n’importe quel prix: vendre son âme en dénonçant les siens ou ses voisins, abandonner ses enfants affamés, ou sauver son enfant, lui apprendre à ne plus être juif, céder son âme au catholicisme pour un temps ou pour toujours en échange de sa vie.
Pour survivre, il faut sortir du ghetto. Par tous les moyens.
Trois femmes, une Polonaise, Janina, et deux juives, Bela et Chana, vont les leur donner. Elles ont organisé un réseau clandestin qui fait passer le mur aux enfants et leur donne, pour se cacher en zone aryenne, une nouvelle identité, un nouveau foyer, une nouvelle foi, polonais et catholiques.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Livres for fun

Le premier chapitre du livre
« L’homme était nu. La barbe en feu, les pieds dans la neige, il exécutait des mouvements de gymnastique ineptes, levant le bras gauche et la jambe droite ensemble, tournant sur lui-même de plus en plus vite pour tenter d’éteindre le brasier qu’était son menton. Dès qu’il ralentissait, épuisé par le vertige, les efforts, et ses blessures, il recevait un coup de gourdin, alors il se réanimait, il se remettait à danser, disgracieux et pathétique, sous les yeux noirs des bouleaux décharnés par l’hiver. Le désarticulé chantait aussi, puisqu’on le lui avait demandé, puisqu’il consentait à laisser l’humanité le quitter pour ne pas mourir.
Le témoin s’en souvenait : d’abord ça l’avait étonné de voir là un étranger enfoncer ses pas dans la neige tombée dru, lourde à courber les branches des pins, à une heure où même les gens du village n’osent pas sortir, à la lumière pure d’une aube coupante comme un châtiment. Mais il était retourné à la table où fumait son café, il ne se mêlait pas de ce qui se produisait de l’autre côté de sa fenêtre, ça valait mieux, il l’avait appris de force par sa mère qui l’avait retenu dans la maison quand, enfant, un jour d’été, il avait voulu comprendre ce qui se passait dans les rues de Jedwabne, pourquoi les cris, l’odeur, la couleur inattendue de l’air.
C’est plus tard, quand il avait entendu chanter à tue-tête, horriblement, qu’il était sorti. Dans la silhouette absurde, l’épouvantail sans vêtements ni chapeau qui gesticulait, il n’avait pas reconnu son voisin. De toute façon, il n’aurait rien fait. Il ne cherchait pas à s’en excuser, il était sidéré, ce qu’il voyait et entendait n’avait aucun sens, ça l’avait pétrifié. Il était resté là, devant sa porte, jusqu’au bout, il avait regardé l’étranger emmener, à coups de crosse sur la tête, le voisin, vers la grange, et l’y faire entrer sans le suivre, il avait vu ensuite, très vite, des flammes naître et se démultiplier. Il se rappelait une colonne noire qui trouait le bleu du ciel, et aussi s’être réjoui parce qu’il faisait beau, après une longue semaine de blizzard et de flocons gros comme des balles.
Dans la torpeur du village de Grady, la grange avait eu le temps de se consumer entièrement. Du voisin, il n’était pas resté grand-chose à enterrer. On avait pu reconstituer ses déplacements grâce aux taches rouges qui coloraient la neige.
De l’étranger, on n’avait plus entendu parler, on n’avait cessé de supposer, d’inventer des histoires à la mesure des faits, sans queue ni tête, jusqu’à son procès. Car, à la stupeur de tous, un mois plus tard il s’était livré en prononçant une phrase que la police s’était bien gardée de confier aux médias. Je suis juif, je suis revenu, avait-il déclaré. Les détails de ce crime, d’autant plus terrifiant qu’il semblait arbitraire, aussi fou que celui qui l’avait commis, occupaient la conscience et les nuits des Polonais, surtout les anciens.
Après, ça avait été encore pire, l’étranger avait un prénom, Joachim, un visage. Et un mobile.
Selon moi, le criminel n’avait pas d’excuse. Pourtant je ne savais même pas ce qu’il avait fait, j’étais petit, j’étais en France, j’étais son fils. Je crois.
Avant de disparaître, avant mes dix ans, quand il était encore à la maison, il n’était pas mon père, il ne me parlait pas, il criait quelquefois, quand la joie était trop forte, quand les couleurs étaient trop vives, les jouets trop dispersés. Quand nous étions des enfants. C’était dans ces moments-là qu’il nous détestait le plus, mon frère Marek et moi, qu’il nous punissait durement, réquisitionnait nos larmes, appelait notre désarroi. Alors, seulement, il se calmait, il se taisait, prenait son pardessus sur le perroquet de l’entrée et s’en allait. À son retour, il ne serait pas venu nous embrasser, nous dire pardon, même sans mots, il allait plutôt recueillir ceux, amers et violents, de ma mère.
Un matin de décembre, en partant pour l’école, encore engourdi, le pantalon en velours par-dessus le collant en laine qui gratte, une trace de chocolat au coin des lèvres et sur la chemise à carreaux verts, j’ai remarqué une valise devant la chambre de mes parents et le drôle d’air qu’avait mon père au moment de nous dire, comme tous les matins, travaillez bien à l’école, le vague dans le ton, la voix qui trébuche. Sur la table de la salle à manger, le soir même, il manquait son couvert.
Maman n’a répondu qu’une fois à la question, où est papa, le jour de son départ, il est parti, il ne reviendra pas, on se débrouillera très bien sans lui.
Apparemment, elle disait juste, comme si, jusqu’alors, il avait été de trop, un invité désagréable dont on regrette la présence, un inconnu qui instille le malaise, un fauteur de gêne, de malheur.
Trois semaines après sa disparition, maman avait reçu un coup de téléphone mystérieux qui l’avait bouleversée au point de l’empêcher d’aller travailler à l’hôpital. Pendant dix jours, ses patientes avaient accouché sans leur gynécologue. À nous, elle n’avait pas voulu avouer les motifs de son abattement. Et puis, d’un coup, sa gaieté ressuscitée nous avait emportés, soulevés de nouveau pour nous immuniser contre la gravité, le syndrome de son mari, et la compenser, pour préserver notre enfance, entretenir notre ignorance salutaire. Elle guettait nos éventuelles ressemblances avec lui, elle nous observait scrupuleusement, elle examinait, inquiète, les moindres signes de mélancolie ou d’angoisse.
Ce qu’elle nous taisait, elle en parlait à une autre, une amie de longue date, qui avait croisé mon père, je les ai entendues, derrière le mur, les phrases dures, la colère intacte, qu’il ne se batte pas plus pour elle, pour nous, pour la vie, qu’il se laisse engloutir par on ne sait quoi. Elle se sentait trompée, mais à vide, sans rivale, sans autre femme, sans quoi que ce soit d’autre en face, sinon quelque chose de si souterrain qu’il était hors d’atteinte.
Le Joachim qu’elle avait épousé n’avait, en réalité, pas existé ou si peu, il était une illusion, celle qu’il s’efforçait de donner, un homme vivant qui lui récitait des poèmes.
D’après ma mère, la mascarade avait cessé bien avant ma naissance, en 1968 précisément, après le séjour d’une parente qui n’avait eu d’autre choix que de fuir la Pologne, quelqu’un qui avait connu mes grands-parents, jamais évoqués par mon père.
Je n’ai jamais su ce que cette Chana avait bien pu lui dire pendant les soirées où ils s’isolaient, s’était emportée maman, mais ça l’a transformé radicalement, après c’était terminé, il est devenu un automate qui allait enseigner les mathématiques et revenait lui faire des enfants.
Alors je suis né, puis Marek, mais, ensuite, une fausse couche a fait basculer mon père dans une amertume et une colère telles qu’elles ont dissous ses contours d’homme. Il est devenu une bouche pleine de ressentiment, qui accusait ma mère d’avoir tué, s’exténuant dans son métier à faire naître des bébés anonymes, son troisième fils, Aron, un prénom en creux, vide et ennuyé, comme le ventre de maman, sans enfant pour le porter, un prénom imposé par papa, tout comme mon prénom, Szymon, malgré sa graphie ardue, et Marek.
Nous ne serions que deux fils, insuffisants pour l’équilibre, pour le barrage au néant qui faisait son trou dans mon père, nous étions aussi peu que rien.
Maman était soulagée de sa disparition, ses fils échapperaient aux ombres dont leur géniteur était porteur, et pas seulement. Elle avait tenu sa ligne, un silence parfait autour de lui, jusqu’à façonner un mort, plus inexistant que s’il avait été un cadavre en putréfaction quelque part, son nom gravé dans le marbre d’une tombe.
Nous étions, mon frère et moi, complices de son obstruction, dressés à ne pas poser de questions, formés à oublier, nier, enjoliver. Accrochés à une racine unique, tressée et solide, nous étions forts, assez en tout cas pour grandir droit. Après, nous nous sommes désaxés, feignant de nous en étonner, mais sans jamais trahir la vieille plaie endormie par les pommades de notre mère.
Maintenant elle est morte, il y a un mois, depuis, elle ne peut plus rien empêcher. Ni que je fouille dans ses affaires – des lettres auxquelles elle ne répondait pas, une photo qui appartenait à mon père, mais qu’elle n’a pas jetée – ni que j’apprenne ce qu’elle a refusé de savoir et lui, de raconter, ni que je vienne ici, à Varsovie, parce que c’est ici qu’il est né, mon père, ici qu’il n’a pas eu d’enfance. C’est aussi là qu’il est revenu en 1991, quand il nous a laissés, un peu plus. Là, enfin, qu’il est mort.
Il y avait eu un procès qui, malgré la netteté du crime de l’étranger, malgré le peu de témoins, avait duré des mois et fasciné la Pologne. L’avocat du prévenu, connu pour sa sagacité et ses ruses, avait trouvé le moyen de ranger l’opinion de son côté et de prolonger le combat pour que la défaite ne soit pas vaine, aussi parce que c’est ce que son client souhaitait, de l’attention, qu’on le laisse s’expliquer, qu’il puisse, tant d’années après, convalescent, déposer un mot après l’autre, doucement, revenir en 1940, faire surgir cet enfant du ghetto qui avait décidé de s’en sortir, en dépit de sa culpabilité, qui se fortifiait à chaque nouveau mort.
Il n’était certes pas le seul survivant, l’histoire avait été racontée ad nauseam, les criminels de guerre châtiés, les comptes étaient bons, l’affaire était réglée, le mal isolé, il affichait complet. Inutile d’encombrer les mémoires avec une haine qui pourtant avait été sacrément flamboyante au pays de Copernic, mieux valait lui substituer la fiction, l’exception, l’exemple de quelques Polonais héroïques, dont on exagérerait la bravoure, mieux valait soigner les légendes, œuvrer pour le salut de la fierté d’un peuple friand de contes épiques dont les mamelles de la nation regorgent.
Lors des grands procès, Nuremberg, Eichmann, Francfort, Barbie, les victimes, celles qui s’en étaient sorties, si l’on peut s’en sortir, l’une après l’autre, avaient livré leur récit. Selon Joachim, ça ne suffisait pas, ça n’allait pas, c’était de l’abattage, au bout du compte, les rescapés étaient mêlés indifféremment, il fallait les additionner pour la charge, pour prouver, les histoires individuelles se confondaient en une seule, elles se valaient, ce que chacun avait subi se dissolvait dans ce que tous avaient subi, ce qu’ils avaient en commun les rendait, et il en mesurait l’ironie, interchangeables, un seul visage, pas de visage, sans prénom, sans nom; le bourreau, lui, était visible, et son identité, notoire.
Je suis juif, je suis revenu. L’accusé avait tenu à faire cette déclaration, qui n’avait été ni bien comprise ni bien reçue, excitant contre lui les premiers jours de son procès une colère unanime, cet étranger, qui se prétendait victime alors qu’il avait mis au point le massacre d’un brave citoyen polonais pour un mobile brumeux, il exagérait, il l’aurait cherchée, sa condamnation.
Lorsque son avocat avait relaté à Joachim les commentaires de la presse, ce dernier, laconique, avait lancé : à leur tour d’avoir peur.
Puis il avait arrêté les énigmes : il répondait désormais généreusement aux questions de la Justice, il offrait une foule de précisions, il décrivait, racontait, il se hâtait, avec la peur qu’on le coupe, il ne laissait même pas le temps à ses larmes de couler, il était intarissable, il saisissait sa chance, c’était son histoire, seulement la sienne qu’il faisait défiler publiquement, il était revenu pour ça.
Personne d’autre que lui ne le pouvait, les morts, eux, étaient restés habiter les forêts polonaises de bouleaux alignés à l’infini, des forêts brunes et gelées, imperturbables, indifférentes aux craquètements des cigognes.
On avait songé à le gracier. Certes, il était coupable, mais son récit, comme les témoignages de Polonais qui avaient eu un lien avec lui autrefois, avait secoué les jurés et troublé la fermeté de leur décision. Ils devaient condamner un homme qu’ils avaient pris en pitié, qui leur avait fait honte, une honte épaisse, poisseuse, honte de ce qui avait été fait chez eux, par eux, de ce qu’ils étaient en train de faire, honte de le juger lui qui avait le courage de se tenir devant eux, de les considérer assez pour ça, lui qui était allé jusqu’à se souiller, tuer, sacrifier son statut d’innocent, troquer son âme contre la vérité.
À contrecœur, ils l’avaient reconnu coupable de l’assassinat de Paweł. Et le juge, conservateur, catholique fervent et patriote zélé, irrité d’avoir été touché, humilié au nom de toute la Pologne convoquée sur le banc des accusés par l’étranger, peu à peu désignée à sa place par les faits, avait prononcé une peine de dix ans d’emprisonnement. Plus tard, le magistrat avait confessé à l’avocat de Joachim avoir choisi de faire un exemple, selon l’expression consacrée pour justifier dureté, abus et violence, car il redoutait le pire. Par le pire, il entendait ou plutôt il imaginait que d’autres Juifs, beaucoup d’autres, ou leurs enfants ou leurs petits-enfants, pourraient revenir se venger, reprendre leurs biens, dépouiller, égorger, immoler des Polonais.
L’étranger s’en doutait, qu’il provoquerait la peur et que cette peur raviverait la détestation locale du Juif, elle n’attendait que ça, flamber à nouveau, elle se nourrissait d’un rien, le fantasme l’engraissait, ne plus voir de Juifs inquiétait autant que d’en voir, leur absence se voulait aussi agressive que leur présence, leur rareté aussi insupportable que leur grand nombre. Il avait aussi prévu que son geste ne sortirait pas du pays, que son procès ne s’ébruiterait pas, qu’aucun comité de soutien ne se créerait en France, en Israël ou aux États-Unis, où l’on était bien embêté, où l’on préférait s’abstenir d’avoir une opinion, où l’on avait rapidement enterré les échos en provenance de l’Est, désagréables, leur préférant les bonnes nouvelles du Proche-Orient, un espoir de concorde.
Personne n’aurait intérêt à relever l’événement, ne pas fragiliser la paix qui compose souvent avec l’oubli, laisser remisés les jerricanes d’essence, c’était l’option la plus sensée ; quand on sait à quel point l’Histoire déraisonne.

J’aurais pu, à leur instar, ne pas m’attarder sur ce que j’avais découvert dans les tiroirs de ma mère, continuer d’ignorer de quoi, de moi, ce que j’avais cherché, c’est-à-dire des restes de la vie de mon père, des bouts avec lesquels vieillir correctement, non pas des réponses à des questions dont je n’avais pas les moyens, mais des fragments à déposer dans un espace en moi inhabité, délaissé depuis près de trente ans, comme un trou d’air dangereux qui avait un prénom, Joachim, c’était tout. Sans parents, sans lieu de naissance, sans souvenirs, mon père était une abstraction, un homme sans corps, sans début ni fin. De fait, pour nous, sa mort n’avait pas eu lieu, ou depuis toujours.
En sortant du cimetière où nous venions d’enterrer notre mère, tu crois qu’il est toujours vivant, m’avait demandé Marek. Entre nous, papa était devenu notre père, puis Joachim, puis Lui. Je n’avais pas répondu, nous avions continué à marcher, puis devinant mes réflexions, d’une voix blanche, oui, avait-il ajouté, maintenant, j’ai besoin de savoir.
Je ne lui ai pas encore dit, je ne peux pas, il faut que je reconstitue notre père avant, que je recouse entre eux les destins, que je remette en ordre, en chair, en vie ce qu’il a été, que je comprenne ce à quoi il a échappé, ce qui l’a rattrapé.
C’est dans l’une des deux lettres rescapées que figurait la date de son décès, 17 mars 2005, et il ne s’agissait pas d’un faire-part administratif adressé à l’épouse du mort, mais d’un courrier manuscrit, rédigé d’une plume claire et vive, signé Ava et posté à Varsovie. Tout au long de ces quatre pages, elle s’attristait du silence implacable de ma mère, qui n’était pourtant pas parvenu à la décourager d’écrire depuis 1992, et elle restituait les derniers jours, les derniers repas, les derniers mots de mon père.
Elle avait visiblement l’habitude de cette chronique, et maman de la brûler dans le poêle, lequel avait peut-être même été installé à cet effet. Les lignes finales exprimaient de la tristesse et de l’inquiétude. Vous devez comprendre, chère Juliette, que je me fais vieille. Bientôt, je ne pourrai plus vous écrire, garder ce lien pour vos fils, j’ai promis à Joachim de leur raconter. »

Chapitre 2
« Elle n’a pas été surprise que je l’appelle, je m’étais empressé, elle n’avait pas eu le temps, ni le désir de mourir, elle m’attendait.
Dans un café de la vieille ville, presque en face du château de Varsovie, elle semblait avoir toujours été là devant son thé, elle ne faisait pas âgée pour ses soixante-dix-neuf ans, les cheveux soigneusement teints en blond, le regard d’un bleu intact, la beauté de sa jeunesse avait été loyale, elle souriait, la même fossette au menton que celle de mon père, regardant par la vitre l’automne qui s’abattait en juillet.
Elle ressemblait à l’une des femmes sur la photo dérobée à la volonté de ma mère, la plus jolie des trois, celle aux yeux de chat et aux pommettes hautes, une frange irrégulière et blonde qui dépasse de son voile d’infirmière. La deuxième, tête nue, vêtue aussi de blanc, un stéthoscope autour du cou et une cigarette aux lèvres, fixait le photographe, l’œil noir, émaciée, les cheveux très bruns et courts. La troisième, de trois quarts, avait l’air de s’intéresser à quelque chose hors cadre, elle portait une coiffe blanche ornée d’une croix et, dessous, une raie au milieu et un chignon parfaits.
Au dos de la relique en noir et blanc, aucun prénom n’était inscrit, seulement un lieu, Varsovie. Je n’avais pas tardé à la sortir de la poche intérieure de ma veste et à la mettre sous les yeux d’Ava, afin qu’elle identifie le trio, qu’elle entame là son récit.
Sa main, veineuse et tachetée, aux ongles impeccables, avait glissé doucement de sa tasse, déjà froide, à l’image, et, désignant la ravissante, submergée, elle avait prononcé un prénom, à peine audible.
Bela, sa mère de sang, qu’elle n’avait pas connue, sa mère avait été Matylda, une Polonaise joyeuse et affectueuse, belle et solide, sage et altruiste.
Ava avait été rebaptisée Maria et élevée dans les bonnes valeurs catholiques à Praga, de l’autre côté de la Vistule, par des parents aimants, modestes et braves, qui lui tenaient la main et l’endormaient le soir, la soignaient, la consolaient et qui avaient ensuite raccourci leur confort afin qu’elle fasse de longues études. Elle avait vécu ainsi, dans la chaleur de leur gentillesse, dans la confiance et la familiarité avec le monde, jusqu’en février 1968. Là, tout s’était craquelé.
Une après-midi où elle attendait devant le Femina – une salle de spectacle de l’ancien ghetto qui avait survécu –, elle avait été abordée par une femme d’une quarantaine d’années, élégante et courtoise, affreusement pâle aussi. Après s’être excusée de son inconvenance, cette dernière avait interrogé Ava sur sa broche en faux diamants rouges, une fleur sertie de doré, elle en avait ausculté chaque pétale. Surprise, mais bizarrement sans peur, Ava, encore nommée Maria, avait cru à la convoitise de cette dame, et pensé qu’elle ne pourrait pas la satisfaire, le bijou, un cadeau d’anniversaire de sa mère présumée pour ses dix-huit ans, étant trop ancien pour être encore disponible quelque part dans la capitale polonaise.
Mais la conversation avait pris un autre tour, l’inconnue avait voulu savoir l’âge de son interlocutrice et la réponse avait suscité un trouble certain. Pendant un instant, Ava qui s’estimait quelconque et invisible, s’était sentie extraordinairement précieuse. Ensuite, tandis que la nuit pointait et que ses camarades, à qui elle avait demandé de l’attendre, s’étaient déjà lassées et avaient grimpé dans un tramway, elle avait senti l’effilement d’une lame scinder son être.
En rentrant à pied ce soir-là, dans le froid sec, Maria ne reconnaissait plus rien de Varsovie. Les immenses rectangles de béton quadrillés de fenêtres, les avenues larges et droites comme des autoroutes pour le vent, les lampadaires capricieux et orange, au loin le Palais stalinien de la Culture et de la Science, à côté duquel elle habitait ; ce que quotidiennement elle appréciait de sa ville s’était mué en une fresque vide et molle où sa marche s’enlisait.
Naturellement, elle avait longé la synagogue Nożyk, miraculeusement rescapée de ces années saturées de haine antisémite, de cette époque infâme qui refaisait surface, où tout ce qui était juif devait être éradiqué, elle s’était assise le long du mur, abattue, disloquée. Elle n’était pas Maria, mais Ava, elle était juive, elle était l’un des rares enfants qui étaient parvenus à naître dans le ghetto où l’amour avait pourtant crevé en même temps que les fleurs, les arbres, de faim.
C’est cette femme, Chana, qui l’en avait sortie en avril 1943, en pleine insurrection, parce qu’elle était proche de sa mère, qui participait à la révolte armée et qui la lui avait confiée, ainsi qu’une broche en rubis, il faudrait certainement graisser des pattes, payer des Polonais pour être hébergé, pour ne pas être dénoncé.
Sa mère s’appelait Bela.
Comme convenu, Chana avait attendu Bela à Pruszków, dans une maisonnette de la banlieue sud-ouest de Varsovie, à l’adresse sécurisée fournie par leur ange gardien, la Polonaise qui complétait le trio, leur amie Janina, logisticienne de leur évasion. Cachée derrière un rideau à carreaux bleu et blanc, qui berce le bébé de six mois, emmailloté dans une couverture, Chana avait guetté sa mère.
Après quelques jours d’attente, l’angoisse s’était installée, elle ne la reverrait pas. Il ne restait d’elle que la petite Ava, maintenant, il faudrait s’en occuper, lui trouver un refuge où personne ne se douterait qu’elle était juive, où l’on oublierait sa mère, où l’on ne saurait rien du père sauf qu’il ne reviendrait jamais chercher sa fille, où le temps filerait dans le bon sens, vers un futur qui ne sentirait plus le brûlé, où l’on pourrait faire confiance à ses voisins.
Un mois après avoir quitté le ghetto, dans une étonnante veste miniature en fourrure, le bébé avait atterri chez ses nouveaux parents polonais. La broche leur avait été remise alors qu’ils n’avaient rien exigé, c’était la première fois, avec la petite, ils étaient comblés. Ça suffirait. Ils n’auraient pas à dire à leur fille qu’elle ne l’était pas, ils pourraient lui faire croire, et à eux aussi peu à peu, qu’elle était de leur sang, elle finirait peut-être par leur ressembler, la filiation perdrait son ombre, ils seraient une authentique famille, et pour être de vrais parents, ils parviendraient sans doute à être injustes, impatients et sévères.
Ça avait été si facile pour eux, le sort les avait conservés dans leur bulle, indifférents aux événements, accueillant ce qui se présentait à leur porte, que ce soit une orpheline juive en danger ou les troupes soviétiques, par piété, parce qu’ils avaient Jésus pour modèle et la Vierge Marie pour les protéger, ils n’avaient pas eu à penser ni résister, ils se faisaient petits, absents de l’Histoire et de son poison qui corrompait leur pays, ils aimaient leur fille, ils l’avaient baptisée Maria.
Officiellement, elle était demeurée Maria, qu’elle devienne juive, en cette année 1968, n’était pas approprié : en mars, la Pologne avait renoué avec son vice, avec ses mauvais gestes, son vilain réflexe, sa vieille pulsion de déjudaïsation, odżydzanie. De nouveau, on refusait aux Juifs le droit d’être polonais et, pour être bien certains qu’ils s’en iraient, habilement, on les avait destitués, on les avait privés de leur métier, de leurs revenus. On comptait sur l’humiliation, l’appauvrissement et la terreur. Comme ils n’avaient eu d’autre choix, pour survivre, que d’avoir une mémoire, ils avaient eu peur, effroyablement peur, car ça commençait toujours par de petites et grandes vexations, par des restrictions sérieuses de la citoyenneté, plus le droit d’exercer sa profession, plus le droit d’entrer ici ou là, ni de sortir, plus le droit de se fondre dans la foule, plus le droit d’être la foule.
D’un coup, il avait fallu trancher, être polonais ou juif, rester en se reniant, partir en s’abandonnant. C’était effrayant parce que absurde, mais c’était le principe, l’incompréhension.
Chana, ainsi que treize mille autres, avait appris qu’il valait mieux ne pas attendre d’avoir compris pour réagir, qu’il n’y avait rien à comprendre d’ailleurs dans la rage, justement, qu’il valait mieux se sauver avant, avant, c’est tout.
Elle avait fait ses adieux à Ava qui restait en Pologne et elle avait quitté Varsovie pour Tel-Aviv, mais, au passage, elle s’était arrêtée en France pour mon père auquel elle était attachée, car c’était le seul qui lui restait, le seul avec qui se souvenir, le seul qui partagerait sa détresse d’avoir fui, d’être arrachée à un pays qui l’avait si continument maltraitée, qu’elle aimait d’une passion dangereuse, comme éprise d’un amant manipulateur et dominateur, sous emprise, emplie d’un amour malade, mortel, dont elle aurait été incapable volontairement de s’affranchir. C’était en elle, elle n’y pouvait rien, elle était polonaise, ils avaient beau lui crier qu’être juive l’empêchait d’être une vraie Polonaise, elle était née là, dans une famille assimilée, elle avait imbibé la Pologne, sans réciprocité, comme un corps rejette un greffon.
En cette année 1968, cet exode lui répugnait tant qu’après-guerre, en dépit de tout ce qu’elle avait perdu et souffert, elle n’y avait pas songé. Chana avait tant à dire à Joachim, des nouvelles, les dernières, comment elle avait été chassée, et d’autres, qui n’avaient pas été divulguées, par prudence, parce qu’elle était fatiguée de toute cette saloperie, elle voulait que ça s’arrête, elle ne lui accorderait pas sa voix, une tranchée pour s’écouler encore. Mais les purges de 68 avaient abîmé son filtre, attaqué les profondeurs où elle avait jeté il y a très longtemps ce qui devait être tu, sa colère avait eu besoin de celle de Joachim, sa rage se cherchait un complice.
Joachim, Chana l’avait connu enfant, lui, et ses trois frères, l’aîné, le beau Szymon, et les petits Marek et Aron.
J’avais donc des oncles, ils s’appelaient comme mon frère et moi. Il y avait aussi des grands-parents, Jakub et Hanka. Il y avait tant de prénoms qui, à peine énoncés, se mettaient à danser autour de moi dans ce café où Ava invoquait les morts, l’un après l’autre.
Soudainement, elle s’était tue, harassée d’avoir charrié la leste et compacte matière du temps, le palais, dehors, s’était éclairé, le Varsovie de carton-pâte dépliait son illusion, la nuit révoquait les secrets, les serveuses espéraient notre départ.
Les mains d’Ava s’étaient immobilisées, elle semblait soulagée, son sourire était une brèche où m’engouffrer, je pourrais la revoir, je voulais tout savoir. Elle avait demandé la note, l’avait réglée et m’avait proposé de la raccompagner jusqu’à sa voiture, c’était fini, elle s’en allait, je voulais rentrer avec elle, je réclamais sa voix encore, ses histoires, celle de Chana la doctoresse, la sienne, celle de mon père, à peine évoquée, j’implorais ses mots, de l’eau dans mon être lyophilisé, j’étais prêt à tirer sur son imperméable comme le font les enfants sur la jupe de leur mère qui s’éloigne, je n’en resterais pas là, ce soir, je ne rentrerais pas à l’hôtel, seul, avec ces spectres dont je n’étais pas encore familier, avec ces marbres descellés.
Ava m’attendrait le lendemain chez elle, elle m’avait donné son adresse, elle me raconterait en détail, avec des preuves, cette fois. Ces dernières années, elle s’était préparée à ce tribunal intime, elle avait réuni les éléments du procès, après la séquence judiciaire, elle avait étoffé le dossier par des entretiens avec les témoins, et avec Joachim, auquel elle rendait visite, munie de son dictaphone, une fois par semaine.
Elle avait écouté abondamment sa voix basse et morne, ses silences comme des forages, ses souvenirs charriés dans le lit caillouteux d’un fleuve sanglant, un déluge qui aurait noyé l’arche, et déserté la Bible.
Du journal de Luba versé au procès, elle connaissait chaque virgule, chaque date, elle avait été bouleversée par ce que l’enfant du ghetto écrivait, le contraste entre sa graphie encore ronde, hésitante et la maturité de ce qu’elle énonçait. Pour ne pas faire pâlir davantage l’encre noire, Ava avait choisi la nuit pour s’imprégner de la chronique de cette enfant sensible, pour tourner avec précaution les pages jaunies des cahiers souples d’écolière, pour poser ses mains sur leur couverture brique écornée, rayée et tachée, pour déplier les feuilles de toutes sortes qu’elle avait utilisées, lorsque les cahiers étaient venus à manquer.
Sans faiblir, sans douter, sans craindre, Ava avait associé les témoignages, des vivants et des morts, recoupé, complété, reconstitué une histoire dans laquelle ils tenaient tous, ils ne seraient plus à l’étroit, une histoire qu’elle avait répétée, repassée, fait propre, polie jusqu’à ce que son émotion s’y dissipe, jusqu’à en avoir aboli le moindre pli de larmes. Elle en avait restauré la chronologie pour me faciliter le voyage, elle avait préparé l’alternance de la parole de Joachim et des écrits de Luba, elle les avait mis bout à bout, elle avait recousu le ruban du film.
À mon hôtel de l’avenue Grzybowska, affalé sur mon lit, je contemplais par la fenêtre la clarté de la nuit quand une gigantesque masse violette et noire l’a déchirée, m’incitant à me lever et à vérifier, conscient néanmoins des possibles effets de la boisson locale, qu’il s’agissait bien d’un Armageddon. Il avançait, splendide et menaçant au-dessus de l’ancien ghetto. Dont il ne restait, au-dessous de moi, qu’une bribe de mur, un pointillé chaotique.
C’est là que cet homme, Joachim, m’attendait, enfant, pour être enfin mon père.

Extrait
« Ava m’attendrait le lendemain chez elle, elle m’avait donné son adresse, elle me raconterait en détail, avec des preuves, cette fois. Ces dernières années, elle s’était préparée à ce tribunal intime, elle avait réuni les éléments du procès, après la séquence judiciaire, elle avait étoffé le dossier par des entretiens avec les témoins, et avec Joachim, auquel elle rendait visite, munie de son dictaphone, une fois par semaine.
Elle avait écouté abondamment sa voix basse et même, ses silences comme des forages, ses souvenirs charriés dans le lit caillouteux d’un fleuve sanglant, un déluge qui aurait noyé l’arche, et déserté la Bible.
Du journal de Luba versé au procès, elle connaissait chaque virgule, chaque date, elle avait été bouleversée par ce que l’enfant du ghetto écrivait, le contraste entre sa graphie encore ronde, hésitante et la maturité de ce qu‘elle énonçait. Pour ne pas faire pâlir davantage l‘encre noire, Ava avait choisi la nuit pour s’imprégner de la chronique de cette enfant sensible, pour tourner avec précaution les pages jaunies des cahiers souples d’écolière, pour poser ses mains sur leur couverture brique écornée, rayée et tachée, pour déplier les feuilles de toutes sortes qu’elle avait utilisées, lorsque les cahiers étaient venu à manquer. »

À propos de l’auteur
Prix Françoise-Sagan pour son premier livre Le sort tomba sur le plus jeune, paru chez Flammarion, Sophie Blandinières consacre sa vie à l’écriture. (Source : Éditions Plon)

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Sauf que c’étaient des enfants

TULOUP_sauf_que_cetaient_des_enfants
  coup_de_coeur  RL2020  Logo_second_roman

 

 

En deux mots:
Huit jeunes collégiens sont accusés de viol en réunion et mis en garde à vue. Dans l’établissement scolaire, c’est le choc puis le temps des questions. Fatima a-t-elle dit la vérité? Alors que s’engage la procédure judiciaire, les masques tombent.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Fatima et les huit garçons

Pour son second roman Gabrielle Tuloup analyse un fait divers, l’inculpation de huit collégiens pour viol en réunion. Et fait de «Sauf que c’étaient des enfants» un drame finement ciselé.

Gabrielle Tuloup nous avait impressionnés dès son premier roman, La Nuit introuvable dans lequel un fils retrouvait sa mère atteinte de la maladie d’Alzheimer et qui, avant de sombrer, lui avait laissé une confession épistolaire émouvante qui allait modifier son jugement et sa vie. Pour son second roman, changement d’atmosphère complet, même si là aussi il est question de remise en cause, de jugement trop rapide et de vies qui basculent.
Nous sommes dans un collège de banlieue au moment où, pour les besoins d’une enquête judiciaire, la police demande au principal l’autorisation de consulter les photos des élèves. Devant la gravité de l’affaire – il s’agit d’un viol en réunion – l’homme obtempère. Fatima, la victime, reconnait l’un de ses agresseurs, puis un autre… Au total se sont ainsi huit élèves de l’établissement qui auraient participé à ce fait divers sordide. Et qu’il va falloir mettre en garde à vue, parce que, avec le soutien de sa mère, la jeune fille a porté plainte.
Le principal négocie une façon discrète d’appréhender les suspects: les surveillants iront chercher les élèves dans leur classe et ils seront alors remis aux policiers en civil qui les attendent.
Si les choses se passent sans heurts apparents, on imagine l’onde de choc ainsi créée.
Au plus proche des différents acteurs impliqués dans ce drame, le personnel de l’établissement, du principal aux surveillants, en passant par les enseignants et les élèves, Gabrielle Tuloup décrit cette atmosphère de plus en plus pesante, ces rumeurs qui enflent, cette suspicion qui se généralise.
Il y a ceux qui minimisent, ceux qui font de la victime la première coupable, ceux qui ne veulent pas se prononcer et ceux qui jugent immédiatement les huit élèves. Et puis, il y a ceux qui, après la sidération, sont touchés en plein cœur comme Emma, prof de français. Cette affaire va raviver des souvenirs, remettre à vif une plaie qui n’était pas vraiment cicatrisée. «Ça lui explose au visage. Ils ont fait ça. Ses mômes ont fait ça. Elle l’entend de nouveau, nettement, le rire collectif. Ils savaient donc, les copains. Et Nadir qui frimait, les yeux brillants, les épaules sorties. Nadir qui, d’habitude, s’arrête toujours au bon moment. Qu’on n’aille pas lui expliquer que ce sont des gosses, qu’ils ne se rendent pas compte. Leur foutue présomption d’innocence, ils peuvent se la garder.» Elle va avoir beaucoup de mal à retrouver les élèves au terme de leur garde à vue. Car bien entendu, le temps judiciaire n’a rien à voir avec celui des médias et des réseaux sociaux. Dans l’attente du procès la présomption d’innocence devrait pourtant prévaloir.
C’est aussi ce que les parents des adolescents incriminés espèrent. Vœu pieux! En quelques jours tout va voler en éclats. La défense s’organise, le clan se resserre : «Cher Juge, je connais bien ces huit garçons, je les connais depuis longtemps et je peux vous garantir que ces jeunes hommes sont innocent. Ils sont comme des frères pour moi et m’imaginer les voir faire une tel chose m’est aussi insupportable qu’incrédible. Je suis contre le fais que ces jeunes soit pénaliser or que certains ne l’on pas toucher. ni même parler. De plus cette jeune elle a déjà une réputation car il y a des rumeurs sur cette personne et ce jour-là je ne doute pas qu’elle était consentante. Je compte sur vous pour prononcer la sentence la plus juste en espérant avoir un jugement clément pour mes amis. Merci d’avance.»
Si ce roman s’inscrit dans la lignée des romans qui, après #metoo, traitent des violences faites aux femmes – on pense à Karine Tuil et Les choses humaines, à Mazarine Pingeot et Se taire ou encore au tout récent Le Consentement de Vanessa Springora – il est avant tout la chronique d’une dérive ordinaire, un témoignage qui n’oublie aucune des pièces du dossier. On y retrouve du reste les rapports de l’assistante sociale, les bulletins scolaires annotés ou encore un compte-rendu de la réunion de l’association SOS victimes.
On y voit le courage qu’il faut pour briser le silence, pour oser porter plainte. On y voit aussi le long chemin que parcourent les victimes jusqu’à dire les choses. Grâce à la belle construction du roman, on bascule alors de l’histoire de Fatima à celle d’Emma. Et l’on comprend que le combat est loin d’être terminé. Loin de tout manichéisme, Gabrielle Tuloup réussit ici un roman délicat et solidement documenté, un réquisitoire contre les à priori et jugements péremptoires, une réflexion sur la vie ordinaire dans un collège. Utile, forcément utile.

Sauf que c’étaient des enfants
Gabrielle Tuloup
Éditions Philippe Rey
Roman
176 p., 16 €
EAN 9782848767840
Paru le 2/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Stains en banlieue parisienne.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un matin, la police entre dans un collège de Stains. Huit élèves, huit garçons, sont suspectés de viol en réunion sur une fille de la cité voisine, Fatima. Leur interpellation fait exploser le quotidien de chacun des adultes qui entourent les enfants. En quoi sont-ils, eux aussi, responsables ? Il y a les parents, le principal, les surveillants, et une professeure de français, Emma, dont la réaction extrêmement vive surprend tout le monde. Tandis que l’événement ravive en elle des souvenirs douloureux, Emma s’interroge : face à ce qu’a subi Fatima, a-t-elle seulement le droit de se sentir victime ? Car il est des zones grises où la violence ne dit pas toujours son nom… Avec beaucoup de justesse, Gabrielle Tuloup aborde la question de l’abus sexuel dans notre société. Le lecteur, immergé dans l’intimité de personnages confrontés à la notion de consentement et aux lois du silence, suit leur émouvante quête de réparation.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Au revoir les enfants
Mardi 27 janvier 2015
Le réel ne prend pas de gants. Il ne frappe pas à la porte du bureau de Ludovic Lusnel. C’est la sonnerie du téléphone qui s’en charge. Le principal a l’habitude de travailler avec la police. Mais pas comme ça.
Son établissement présente bien. La façade de briques ordonnées, en vis-à-vis des cités, exhibe fièrement les principes républicains. Lusnel a enseigné dix ans dans le 93 avant de prendre de nouvelles responsabilités. Il était professeur d’histoire, il connaît la nécessité des devises, leur limite. Homme sensible, mais factuel, il a rangé son violoncelle et acheté des cravates de couleur. Voilà quatre ans qu’il est principal au collège André-Breton de Stains. Les manuels lui ont appris la Terreur et les révolutions, alors il fait en sorte que la vie soit organisée, maîtrisable. Il s’en ira sûrement à la fin de l’année, il a demandé sa mutation. Ce sera plus reposant.
Lusnel dit souvent que c’est son collège, son équipe, ses élèves. Ce n’est pas juste. Rien ne lui appartient, bien sûr, mais parfois tout lui incombe. Parfois le réel débarque, sans préavis, deux sonneries de téléphone :
« Allô ?
– Capitaine Marnin, brigade de protection de la famille. »
On l’informe de la visite d’une jeune fille d’un établissement voisin. Elle vient reconnaître des coupables, il doit préparer les trombinoscopes des classes. Il demande quels sont les faits. On lui répond « agression sexuelle ». Il ne réalise pas tout de suite. Il range la paperasse accumulée à côté de l’ordinateur, dit à la secrétaire de réunir les brochures contenant les photos des enfants par niveau, de la sixième à la troisième, et fixe son esprit le plus longtemps possible sur l’organisation du planning du début d’année, les prochains conseils de classe, le brevet blanc…
Fatima arrive accompagnée de deux policiers. Très calme. Elle a porté plainte quatre jours plus tôt. Une adolescente comme les autres, avec des baskets et un sweat comme les autres, pas l’air plus victime que les autres. Elle tourne les pages en passant un à un les visages alignés. « Lui oui », « lui non ». C’est froid, implacable. Lusnel pense que c’est terrible, cette utilisation des trombis. Un livret de bouilles d’enfants, tantôt souriants, tantôt boudeurs, le regard vif ou défiant, chemise à col boutonné ou survêtement, transformé en outil de reconnaissance de supposés criminels.
Elle en est à sept. Sept élèves. Là, il réalise. La jeune fille assise devant lui dit avoir été abusée par sept élèves de son établissement. Quand elle se saisit du dossier des cinquième, il considère la capitaine avec incrédulité. Elle ferme les paupières un peu plus longuement pour lui signifier de laisser faire. Ce n’est pas fini. Fatima reconnaît formellement huit garçons du collège André-Breton pour viol en réunion, dont un élève de cinquième.
« Merci Fatima, est-ce qu’il y a quelque chose que tu voudrais ajouter ? »
Non de la tête.
« Mon collègue va te raccompagner chez toi, je dois discuter avec M. Lusnel. »
La jeune fille se lève, impassible, comme lors du trajet aller. Marnin avait elle-même appelé pour convenir du rendez-vous la veille. Elle était passée prendre Fatima au pied de son immeuble à 13 h 30. La silhouette lui avait semblé toute petite sous la hauteur écrasante de la tour. Elle avait arrêté la Clio à son niveau et s’était penchée pour lui ouvrir la porte, à l’avant, à côté d’elle.
« Ça va ?
– Ça va. »
Marnin a l’habitude, elle a appris à cloisonner, pourtant elle n’avait pu s’empêcher de se mettre à la place de la jeune fille. Elle s’imaginait entrer dans le collège, prendre le risque de croiser ses bourreaux au détour d’un couloir, reconnaître un éclat de voix, un rire peut-être. Elle avait voulu la rassurer.
« On va directement dans le bureau du principal. Tu ne verras personne. »
Fatima n’avait pas paru inquiète. Elle mâchait bruyamment son chewing-gum et pianotait sur son nouveau téléphone, l’ancien ayant été confisqué pour les besoins de l’enquête. On ne peut jamais savoir ce qui se passe sous les mèches de cheveux lissés, derrière les cils courbés au mascara noir, passé et repassé plusieurs fois pour plus d’effet, comme dans les publicités. Et si elle pleurait ? s’était demandé la capitaine. Mais Fatima n’avait pas pleuré. Elle avait quitté la pièce sans se retourner.
Marnin doit maintenant expliquer à Lusnel la suite des événements. Elle lui laisse le temps de reprendre sa respiration et de réajuster le nœud de sa cravate.
« Les faits n’ont pas eu lieu au collège, mais dans la cité d’en face. »
Lusnel est soulagé. Évidemment. Comme s’il valait mieux que cela arrive dans les escaliers d’une tour plutôt que dans les toilettes de son école, nettoyées deux fois par jour.
« On a de la chance qu’elle ait porté plainte. C’est rare dans ce genre de cas. Les filles subissent des intimidations si violentes qu’elles se taisent.
– Mais, interrompt Lusnel, on est sûr de ce qu’elle avance ? »
Il s’en veut à l’instant même d’avoir posé la question. Marnin poursuit sans relever :
« C’est grâce à la mère. C’est elle qui a poussé Fatima à faire une déposition. Elle a repéré les griffures et les bleus quand sa fille est rentrée.
– Et les élèves qu’elle a identifiés, ils sont tous coupables ?
– On le saura bientôt. Comme les faits sont récents, on va pouvoir lancer les analyses d’ADN. Ça simplifie beaucoup les choses pour la suite. »
Elle marque un temps puis ajoute, comme pour elle-même : « Cette femme, la mère, elle est bien courageuse. Il va falloir les protéger toutes les deux maintenant. »
Le principal approuve. Il connaît les mécanismes d’intimidation des bandes entre elles, la capitaine ne lui apprend rien.
« Je vous donne toutes les informations parce que, si menaces il y a, elles proviendront vraisemblablement de chez vous. » Marnin a insisté sur les derniers mots. Le principal réprouve cette assimilation de sa personne à son établissement, mais il s’abstient de tout commentaire.
« Soyez vigilant et faites-nous remonter les informations, si vous entendez des bruits de couloir ou autres. Vous m’indiquerez aussi le bureau de votre CPE, il faut que je la rencontre. Nous aurons besoin d’elle. »
Elle lui parle de l’organisation concrète des opérations, de « coup de filet », d’interpellation simultanée, bref : d’organisation. C’est son rayon. Marnin lui offre l’asile de l’action, il s’y réfugie aussitôt.
On ne se rend pas compte tant que l’affaire reste à la télévision ou dans les journaux. C’est toujours ailleurs, plus loin, on n’y peut rien et c’est comme ça. Cette fois c’est différent, les coupables viennent de « chez lui », comme il se l’est aimablement vu rappeler. Les doigts de Fatima, sans trembler, se sont posés sur des visages qu’il croise tous les jours, dont il a la responsabilité. Ces portraits figés, sous lesquels ne manque plus qu’un numéro de matricule, ne disent rien des grimaces et tics de langage, des centimètres pris pendant l’été, des voix qui ont mué. Il a noté, un à un, les noms des élèves désignés, en même temps que le policier, dans le cahier qui lui sert de journal de bord. La liste dressée le long de la marge laisse un vide angoissant sur tout le reste de la page. L’impuissance le mortifie. La voix ferme de la capitaine le rappelle à l’ordre.
« Il est important pour nous d’arrêter tous les suspects en même temps. »
Le principal comprend tout de suite : les policiers ne vont pas agir dehors, ils viendront les prendre dans les classes. L’idée lui est insupportable.
Des images remontent de loin. Ludovic était en troisième quand le film Au revoir les enfants de Louis Malle est sorti. Il habitait le village d’Avon, là où les faits avaient eu lieu. Son professeur d’histoire leur avait raconté le courage de ce prêtre qui avait caché des adolescents juifs dans son collège durant la guerre. Elle avait demandé aux élèves de se mettre en quête de personnes ayant rencontré le résistant. Il interrogea les voisins, recueillit des témoignages. Au mois de décembre, enfin, la classe alla voir le film au cinéma. Ludovic avait beau connaître l’issue, il espérait quand même. Il est devenu professeur à son tour. On ne choisit pas d’être éducateur si on n’espère par réécrire la fin. Pourtant, dans la salle obscure, ses doigts s’étaient crispés au bout des accoudoirs : les officiers étaient entrés dans l’établissement. Ils avaient fait sortir les élèves, les avaient alignés dos au mur. Ils les avaient arrachés. À leurs amis, à la vie. Jamais il ne s’est remis de ces images. L’école devait être un abri, un asile.
La capitaine en face de lui insiste, ils doivent fixer le jour où la brigade pourrait intervenir. Ça n’a rien à voir, bien sûr, sauf que c’est son collège et que ce sont des enfants. Alors il la supplie « qu’on ne les prenne pas dans les classes, s’il vous plaît.
– Impossible. »
Il faut éviter la destruction de preuves. Tout peut se révéler utile, des messages ont pu être échangés… Les arcanes sordides du crime lui sont distillés par petites touches odieuses. L’air de rien. Pour eux c’est le quotidien. Mais la mention de possibles vidéos filmées avec les téléphones l’achève. Il pense à Pauline, sa fille. Alors il prend son calendrier et convient avec la capitaine que l’intervention aura lieu une semaine plus tard, le lundi 2 février. »

Extraits
« Ça lui explose au visage. Ils ont fait ça. Ses mômes ont fait ça. Elle l’entend de nouveau, nettement, le rire collectif. Ils savaient donc, les copains. Et Nadir qui frimait, les yeux brillants, les épaules sorties. Nadir qui, d’habitude, s’arrête toujours au bon moment. Qu’on n’aille pas lui expliquer que ce sont des gosses, qu’ils ne se rendent pas compte. Leur foutue présomption d’innocence, ils peuvent se la garder. »

(Courier adressé au juge, fautes d’orthographe comprises)
« Cher Juge, je connais bien ces huit garçons, je les connais depuis longtemps et je peux vous garantir que ces jeunes hommes sont innocent. Ils sont comme des frères pour moi et m’imaginer les voir faire une tel chose m’est aussi insupportable qu’incrédible. Je suis contre le fais que ces jeunes soit pénaliser or que certains ne l’on pas toucher. ni même parler. De plus cette jeune elle a déjà une réputation car il y a des rumeurs sur cette personne et ce jour-là je ne doute pas qu’elle était consentante. Je compte sur vous pour prononcer la sentence la plus juste en espérant avoir un jugement clément pour mes amis. Merci d’avance. »

À propos de l’auteur
Née en 1985, Gabrielle Tuloup a grandi entre Paris et Saint-Malo. Championne de France de slam en 2010, elle est professeure agrégée de lettres et enseigne en Seine-Saint-Denis. En 2018, elle est lauréate du Festival du premier roman de Chambéry pour La nuit introuvable. (Source : Éditions Philippe Rey)

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Torrentius

THIBERT_torrentius 
RL_automne-2019  coup_de_coeur

En deux mots:
Le roi Charles Ier d’Angleterre dépêche Rigby, son émissaire particulier aux Pays-Bas pour y dénicher des œuvres d’art pour sa collection particulière à caractère pornographique. Ce dernier va tomber sur un artiste du nom de Torrentius dont l’art le fascine. Mais les autorités néerlandaises n’apprécient guère ce personnage truculent…

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Le peintre qui se moquait des conventions

À partir des quelques éléments biographiques connus, Colin Thibert nous fait découvrir la vie et l’œuvre du peintre néerlandais Torrentius et nous offre tout à la fois un roman d’aventures et un manifeste pour la liberté de création.

Sa fiche Wikipédia est très concise: «Johannes Symonsz (Jan) van der Beeck, né en 1589 à Amsterdam et mort le 17 février 1644 à Amsterdam, mieux connu sous le nom de Johannes Torrentius, est un peintre néerlandais. Soupçonné d’être membre des Rose-Croix, il est arrêté, torturé et condamné en 1627 à 20 ans d’emprisonnement. Le roi Charles Ier d’Angleterre qui admirait ses œuvres intervint en sa faveur et obtint sa relaxe après deux années de prison. Torrentius resta 12 ans en Angleterre comme peintre de la Cour, puis retourna en 1642 à Amsterdam, où il mourut deux ans plus tard. Son tableau le plus célèbre (et a priori le seul à lui avoir survécu par miracle après la destruction de toute sa production hollandaise sur ordre de la justice après sa condamnation pour hérésie et immoralité), Nature morte avec bride et mors (ci-dessous), conservé au Rijksmuseum d’Amsterdam, a donné son titre à un recueil d’essais sur la Hollande du XVIIe siècle du poète polonais Zbigniew Herbert (réédition Le Bruit du temps, 2012).

TORRENTIUS_nature_morteIl connaissait personnellement Jeronimus Cornelisz, un apothicaire frison devenu négociant pour le compte de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales (VOC), connu pour avoir été en juin 1629 l’instigateur d’une des mutineries les plus sanglantes de l’histoire, à bord du navire Batavia et après son naufrage dans les Houtman Abrolhos, archipel corallien au large de l’Australie, le bourreau de son équipage et de ses passagers.»
À partir de cette biographie succincte l’imagination de Colin Thibert va faire merveille. Il va imaginer que le personnage de Rigby, l’émissaire personnel du roi Charles Ier d’Angleterre à qui ce dernier va confier la mission d’écumer les cabinets d’artistes néerlandais pour le fournir en œuvres d’art pour ses collections royales. Mais, derrière ce mandat officiel, il devra aussi chercher pour son cabinet privé des œuvres licencieuses, que la morale très rigoriste de l’époque interdit formellement.
Ce dernier va tomber à Haarlem sur un sacré personnage. Torrentius, qui signe ses tableaux V.d.B. (son vrai nom est Van der Beeck), est un épicurien, fort en gueule, amateur de bonne chère et de femmes légères. Son œil pétillant et ses joues couperosées peuvent en témoigner. Mais cela ne l’empêche nullement d’être un artiste remarquable, notamment dans la réalisation de gravures à caractère pornographique, dans lesquelles il n’hésite pas à se représenter lui-même. Sûr de lui et de ses alliés, il n’hésite d’ailleurs pas à la provocation, en particulier lorsqu’il a trop bu.
Mais bientôt les choses vont se gâter et les autorités s’intéresser à ce sulfureux concitoyen. En faisant parler Klaas, son assistant, ils vont trouver matière à procès :
«Suborner le domestique de Torrentius, l’amener à témoigner contra son maître, c’est l’une des idées que Van Sonnevelt, assoiffé de vengeance, est venu proposer un jour au bailli nouvellement désigné. Velsaert a estimé l’offre recevable. Il s’agit, après tout, de confondre un blasphémateur, un être amoral et pervers, peut-être même un athée. Quand on œuvre pour la cause qui est la sienne, tous les moyens sont bons.»
Torrentius n’a que faire des avertissements, il travaille avec ardeur pour satisfaire les commandes. Mais le filet se resserre et il finit «par se faire coffrer». Ce qu’il pensait n’être qu’une simple péripétie va le conduire à un procès inique et à une condamnation d’une sévérité exemplaire. Il faudra l’intervention du roi d’Angleterre pour lui permettre de prendre l’exil. Mais cet épisode l’aura marqué durablement et il ne retrouvera plus son regard pétillant et son inspiration.
Colin Thibert a trouvé le style qui sied à ce genre d’épopée. Parfaitement documenté, son imagination a fait le reste pour nous offrir un roman où l’aventure et la truculence des personnages prend le pas sur la biographie. Ce faisant, il donne au lecteur beaucoup de plaisir à suivre cet artiste et, comme le graveur, à nous livrer une réflexion sur le rôle de l’artiste, sur la rigueur protestante, mais aussi sur la duplicité des hommes et des âmes. On se régale !

Torrentius
Colin Thibert
Éditions Héloïse d’Ormesson
Roman
128 p., 15 €
EAN 9782350875378
Paru le 22/08/2019

Où?
Le roman se déroule aux Pays-Bas, à Haarlem et en Angleterre.

Quand?
L’action se situe au XVIIe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans l’austère Haarlem du XVIIe siècle, Johannes van der Beeck peint, sous le nom de Torrentius, les plus extraordinaires natures mortes de son temps et grave sous le manteau des scènes pornographiques qui se monnayent à prix d’or…

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« C’est une petite eau-forte d’une obscénité remarquable. Dans le désordre d’un lit, une femme nue, cambrée, qu’un homme prend par-derrière, une main lutinant le téton gauche, l’autre soulevant la jambe droite à la pliure du genou. Les seins, le ventre et les cuisses ont le luisant des charcuteries de qualité. La gravure est si fine que l’on pourrait compter les poils du pubis. La femme a un visage enfantin et doux, ses lèvres sont gonflées par le plaisir. L’homme parait avoir le double de son âge: cheveux longs, frisés, bouc hérissé, face congestionnée. Sous la broussaille des sourcils, ses yeux brillent autant que le gros diamant qu’il porte à l’oreille.
– Alors, monsieur Brigby? Que voyez-vous?
Avec sa longue barbe, ses cheveux blancs et sa calotte, Houtmans a l’air d’un sage docteur du sanhédrin. Trompeuse apparence, il n’est qu’épicier.
– Je vois… je vois l’accouplement d’un satyre et d’une nymphe, répond Brigby dont le teint a viré au carmin. Oppressé, il respire à petits coups dans la touffeur de la boutique.
– C’est bien plus que cela, monsieur.
– Que voulez-vous dire? Cette scène aurait-elle un sens caché?
Après un temps, Houtmans chuchote:
– Il s’agirait d’un autoportrait…
– Comment cela?
– Eh bien, l’artiste s’est représenté en fornicateur.
– Vous m’en direz tant ! Et la femme?
– Quelle importance? C’est une putain connue sous le nom de Zwantie.
– Elle paraît si jeune, murmure Brigby, reportant son attention sur la gravure.
– Le vice n’a pas d’âge.
– Certainement.
Brigby toussote et demande:
– Vous en avez d’autres?
Houtmans retire avec précaution l’un des tiroirs du grand meuble à épices et le pose sur le comptoir. Des parfums de poivre et de girofle se répandent. D’une cache, il sort une liasse de papier vélin nouée d’un ruban de satin vert qu’il défait. Lissant les estampes du plat de la main, il les présente, l’une après l’autre, à la curiosité avide de son client. Toutes figurent d’énergiques scènes de copulation traitées avec la même crudité, le même souci du détail. Le blanc laiteux des chairs féminines est mis en valeur par des noirs veloutés, profonds. Les hommes sont en demi-teintes. Priapiques et lubriques, tous ressemblent peu ou prou, si Houtmans a dit vrai, à l’auteur des eaux fortes dont le monogramme, V.d.B., figure en has à droite de l’image.
– Combien demandez-vous du lot? s’enquiert Brigby.
Houtmans annonce un prix, l’Anglais se récrie, indigné.
Dans le registre qu’il tient d’une plume appliquée, Brigby note ce soir-là: «Un lot d’estampes de belle facture figurant des scènes mythologiques. Total: soixante florins.» Au terme d’un marchandage serré, il a payé plus de quatre fois cette somme à Houtmans. L’extrême rareté de telles images et leur qualité exceptionnelle justifient leur prix. En détenir est un délit passible de la prison, voire du bûcher selon les juridictions.
Grand amateur d’art, le roi Charles Ier d’Angleterre, qui n’est pas homme à faire les choses à moitié, s’est fixé pour but de constituer la plus belle collection d’Europe. II a commencé par racheter des œuvres de peintres célèbres à des pairs endettés, il a surtout chargé Sir Dudley Carleton, En connaisseur, d’écumer le plat pays pour son compte lorsqu’il y était son ambassadeur. En quittant les Provinces-Unies pour assumer d’autres fonctions, Sir Dudley Carleton a trouvé en Brigby un rabatteur impitoyable et compétent. Il fallait également qu’il fût d’une discrétion à toute épreuve car le roi est aussi friand de pornographie. »

À propos de l’auteur
Né en 1951 à Neuchâtel, Colin Thibert est écrivain et scénariste pour la télévision. Il a longtemps pratiqué le dessin et la gravure. En 2002, il a reçu le prix SNCF du Polar pour Royal Cambouis (Série Noire, Gallimard). Son dernier roman, Un caillou sur le toit, a paru en 2015 chez Thierry Magnier. (Source : Éditions Héloïse d’Ormesson)

Site Wikipédia de l’auteur

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Changer le sens des rivières

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En deux mots:
Marie rencontre Alexandre dans le café où elle est serveuse. Leur relation va s’achever brutalement, par une scène humiliante. Sa réaction va lui conduire au tribunal où un juge va lui permettre de retrouver le droit chemin et bien davantage.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Le juge, la serveuse et l’amateur de cinéma

Une serveuse et un passionné de cinéma vont s’aimer, se déchirer, se retrouver… Pour son cinquième roman, Murielle Magellan réussit le difficile pari de Changer les sens des rivières.

« J’aime les regretteurs d’hier
Qui trouvent que tout ce qu’on gagne, on le perd,
Qui voudraient changer le sens des rivières,
Retrouver dans la lumière
La beauté d’Ava Gardner. »
Dans l’album «Ultra moderne solitude», Alain Souchon a composé plusieurs petites merveilles dont «La beauté d’Ava Gardner» qui a inspiré à Murielle Magellan le très beau titre de son roman. Mais avant de changer le sens des rivières, attardons-nous un peu sur les paroles qui précèdent, car c’est bien le constat implacable que fait Marie: «tout ce qu’on gagne, on le perd». Une simple soustraction en apporte la preuve, celle qui vient déduire les dépenses de son salaire de 1320€ auquel on peut encore ajouter quelque 250€ de pourboires: «Loyer / charges: 410€ ; Téléphones / Internet: 53€; Essence / assurance / divers voiture: 110 €; Manger: 350€; Papa: 300€; Reste pour autres: 347€. Soit: 1 €/ jour environ.»
Autant dire que nous sommes en pleine actualité et que les débats et les propositions sur le pouvoir d’achat trouvent ici une belle illustration. On imagine que toutes les fins de mois sont difficiles et que le moindre accroc peut renverser le fragile équilibre auquel Marie s’accroche. Sa vieille Ford Fiesta ne doit pas la lâcher, son père doit rester calme et ne pas désespérer le personnel soignant, son patron doit continuer à lui proposer quelques heures supplémentaires…
Peut-elle imaginer que la solution puisse s’appeler Alexandre? Le jeune homme l’a séduite. Elle le trouve brillant, ravi qu’un intellectuel puisse s’intéresser à elle. Malheureusement l’admiration de Marie pour l’apprenti cinéaste augmente tout autant que le déception d’Alexandre pour les lacunes de la serveuse. Ce qu’elle voit comme un jeu, «T’as peur de devenir débile à mon contact? Embrasse-moi!» est brutalement devenu «une brutale nécessité» pour son partenaire. Marie repousse Alexandre qui chute lourdement et se blesse au moment où passe une patrouille de police. Le tout finit au tribunal où Marie est condamnée à dédommager la victime, n’a plus le droit de s’approcher de son domicile et devra indemniser le policier sur lequel elle a aussi déversé sa colère.
977€ non prévus. Ne sachant comment trouver l’argent, elle se retourne vers le juge Doutremont. Ce dernier lui propose alors un marché: il lui avance la somme dont elle a besoin en échange d’un service de taxi. Elle devra venir le chercher à son domicile pour l’emmener au tribunal où aux différents lieux de rendez-vous le temps d’éponger sa dette. Comme souvent, les rencontres improbables ouvrent de nouveaux horizons. Alors que le juge essaie de lui expliquer ce qu’est le «droit chemin», elle gratte le vernis derrière lequel se réfugie le magistrat. Petit à petit, ils se découvrent et s’apprivoisent. Après quelques péripéties que je vous laisse découvrir, Marie parviendra à changer le sens des rivières et Murielle Magellan à battre en brèche ce fameux déterminisme social qui certains entendent ériger en règle intangible. Et si bien des obstacles restent à franchir, Marie a compris qu’elle est désormais la maitresse de son destin.

Changer les sens des rivières
Muriel Magellan
Éditions Julliard
Roman
240 p., 19,50 €
EAN: 9782260030102
Paru le 03/01/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement en Normandie, au Havre et environs, à Oudalle, Saint-Aubin

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Peut-on changer le cours de sa vie? À vingt ans, des rêves plein la tête, Marie n’a pas eu la chance d’étudier. Elle n’a connu que la galère des petits boulots et le paysage industriel du Havre. Aussi, lorsqu’elle rencontre Alexandre, garçon brillant et beau parleur, son cœur s’emballe. Mais comment surmonter ce sentiment d’infériorité qui la poursuit? Financièrement aux abois, piégée par un acte de violence incontrôlée, Marie accepte le marché que lui propose un juge taciturne, lui servir de chauffeur particulier pendant quelques mois. Une cohabitation qui risque d’être houleuse, compte tenu de la personnalité de ces deux écorchés vifs.
Dans ce roman d’apprentissage en forme de fable urbaine, Murielle Magellan confronte deux mondes habituellement clos, et nous livre un texte émouvant sur l’éveil à l’autre.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
L’Express (Delphine Peras)
Publik’Art 
Ernest (David Medioni)
Putsch (Emmanuelle de Boysson)


Murielle Magellan présente son roman Changer les sens des rivières © Production éditions Julliard

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Loyer/charges : 410 euros.
Téléphones/Internet : 53 euros.
Essence/assurance/divers voiture : 110 euros.
Manger : 350 euros.
Papa : 300 euros.
+ Salaire : 1320.
+ Pourboires : environ 250 euros.
Reste pour autres : 347 euros. Soit : 12 euros/ jour environ.

Marie scrute la liste rédigée de son écriture ronde d’ex-élève appliquée, et conclut que douze euros par jour, c’est assez pour s’acheter une paire de Converse roses pour son rendez-vous du lendemain avec Alexandre. Les siennes ont trop marché et malgré plusieurs passages en machine, la toile n’arrive plus à se débarrasser d’un fond gris épuisé. Elle imagine ses pieds avec les nouvelles chaussures au bout. Soixante euros pointure 38 pour ce moment qu’elle attend depuis si longtemps. Depuis qu’elle a mis Alexandre dans son collimateur de rêveuse. Marie ne sait pas pourquoi son corps s’agite autant quand le jeune homme n’est pas loin, et ce depuis le premier regard, quand il a franchi le seuil de la brasserie, il y a quatre mois. Lunettes rondes, prénom de chevalier, des choses à dire sur « la situation actuelle », Alexandre ne ressemble en rien aux voyous à quadriceps de footballeurs dont elle s’est entichée jusque-là. Il vient au bar chargé de gros livres qu’il feuillette aussi concentré qu’un vieillard devant la nuit qui tombe. Parfois, il sort de grandes feuilles cartonnées pour faire ce qu’il appelle ses story-boards, une succession de dessins qui décrit tous les plans d’un film. Il quittera Le Havre un jour pour se présenter à Paris au concours d’une école de cinéma renommée. En attendant, il est graphiste dans une petite entreprise de communication.
Un jean, un haut ample qui laisse apparaître ses épaules, un sourire en coin complice, Marie sait déployer ses charmes. Peu à peu, Alexandre s’est mis à la regarder, puis il a cherché le contact. « Et voilà Jean Seberg sans son journal », a-t-il tenté devant des amis à lui un jour où elle avait coupé ses cheveux encore un peu plus court. Ou bien un autre jour: «Cette créature est aussi discrète qu’un ange!» Elle le laissait dire, sans chercher à comprendre, séduite par son humour et son œil rieur. Quand il était seul, la timidité d’Alexandre l’emportait mais un simple coup d’œil, furtif, suffisait à la rassurer.
Marie a guetté le moment où il lui en demanderait davantage, et c’est arrivé quand elle ne s’y attendait pas, un après-midi, alors qu’il était en pleine conversation téléphonique et qu’elle ramassait sa monnaie; il a dit à son interlocuteur «attends une seconde» et a osé «Marie?! Tu fais quoi ce week-end?». Elle a répondu «Rien de précis», avec la délectation de celle qui s’enfonce dans un brouillard tiède. Il a levé le pouce et a repris sa conversation, mutin.
Avec Alexandre, Marie a l’impression que des mondes inexplorés se cachent derrière les virages, des supergalaxies au-dessus des nuages. Alexandre, c’est la perspective d’un ailleurs. Cette vibration sensuelle et romantique est inédite dans sa courte vie, mais elle la reconnaît malgré tout. Elle naît d’une mémoire enfouie, collective, saturée de romances ou d’images de conte de fées injectées par intraveineuses. La jeune femme n’est pourtant pas de ces filles à jupes courtes et tee-shirts déchirés qu’on trouve à l’arrière des théâtres les jours de concert. Elle ne s’est jamais rêvée en robe de mariée avec une vedette à son bras; elle a trop à faire pour sauver sa peau. Avoir un toit, de quoi manger, organiser son quotidien.
C’est peut-être par la télévision qu’est arrivée l’hypothèse d’être bouleversée « dès le premier regard » par un homme; la télévision sans cesse allumée durant son enfance, sur les fictions ou les téléréalités. Ce n’est pas par les livres, en tout cas, car elle ne lit plus depuis que sa mère est morte, et que, huit mois plus tard, sa sœur aînée Victoria a prétexté l’amour fou pour les abandonner et disparaître dans la nature avec un trentenaire tatoué. L’hypocondrie psychotique de leur père a fini de se déclarer. La brume est entrée dans la maison.
Marie avait douze ans. C’était assez pour garder de bons réflexes en orthographe mais rien depuis ne se fixe en elle. Malgré tout, à la grande fierté de son père, ancien chaudronnier, et de Mado, l’aide à domicile qui l’accompagne depuis des années, la cadette de la famille a obtenu son bac pro option chaudronnerie industrielle. Ainsi diplômée, elle aurait pu être technicienne d’atelier ou de chantier. Elle aurait pu participer à la réalisation de presque n’importe quel ouvrage métallique, pièces de bateau, d’avion, de train, de mobilier même; elle aurait pu travailler la tôle et les profilés, les tubes ou les poutrelles, contrôler la conformité ou définir des outillages. Mais Marie a préféré l’activité de serveuse, plus ludique à ses yeux juvéniles, et aux horaires plus souples, qui lui laisseront du temps pour marcher sur les docks avec Alexandre, se jeter sur lui entre deux cheminées et se voir vieillir dans les reflets des vitres teintées garées là. »

Extrait
« Tous les jours, ou presque, il faut prendre la route d’Oudalle, passer Saint-Aubin et aller voir Papa, pour être rassurée et repartir l’esprit libre. Les soirs de crise, elle le quitte sous les injures: «C’est bon, p’tite pute, tu peux aller te faire tringler et boire des coups», puisque depuis qu’il est fou, Papa, du haut de ses cinquante-cinq ans, pense que dehors tout le monde s’envoie en l’air, et qu’il est le seul à regarder la télé. Papa a amorcé sa sortie de route quand Isabelle, son épouse, est tombée malade. Il s’est mis à singer les douleurs qu’elle ressentait, en un mimétisme ridicule, presque drôle aux yeux des enfants. Sauf qu’à la mort bien réelle de sa femme, l’hypocondrie s’est déclarée de façon irrécusable: il allait crever lui aussi. Son cœur ne tenait plus. Il agonisait.
À l’époque, il travaillait encore chez Total, et certaines de ses bouffées délirantes avaient lieu à l’usine. Il a d’abord suscité la compassion de ses supérieurs, puis, à force de fausses alertes, il s’est fait renvoyer sous couvert de licenciement économique. Il n’a jamais cessé de railler sa direction: «Licenciement économique, tu parles! On a toujours besoin d’un chaudronnier.» Et il ajoutait que les patrons n’aimaient pas les cardiaques, fussent-ils leur meilleur ouvrier. Marie et Mado ont eu beau lui rappeler qu’il n’était pas cardiaque, tous les examens le démontraient, il n’en a jamais démordu. La médecine ne connaît sans doute pas toutes les formes de faiblesse du cœur. Un jour, ils trouveront ce qu’il a, ils identifieront une maladie rare, et plus personne ne ricanera. »

À propos de l’auteur
Murielle Magellan a d’abord écrit pour le théâtre et la télévision. En 2002, sa pièce Pierre et Papillon est jouée à Avignon puis au Théâtre des Mathurins et reçoit de nombreux prix. En 2004, Bernard Murat a monté sa pièce Traits d’union. Co-auteure de la série Petits meurtres en famille, pour France 2 (Globe de cristal), et de La Joie de vivre, d’après Émile Zola, réalisée par Jean-Pierre Améris, elle écrit également pour le cinéma (Sous les jupes des filles et Si j’étais un homme, tous deux d’Audrey Dana). Par ailleurs, elle a mis en scène le spectacle Oceanerosemarie, La Lesbienne Invisible et dirigé des mises en lecture de textes (de V. Ovaldé, notamment) dans le cadre du Paris des Femmes 2013 et du Festival des correspondances de Grignan. Son premier roman, Le Lendemain, Gabrielle, est paru en 2007 aux éditions Julliard. Depuis, elle a publié Un refrain sur les murs (2011, Prix Gaël Magazine, Prix Horizon du deuxième roman), N’oublie pas les oiseaux (2014) et Les Indociles (2016). Changer le sens des rivières est son cinquième roman. (Source : Éditions Julliard)

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Tenir jusqu’à l’aube

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En deux mots:
Une mère seule avec un petit enfant essaie de s’en sortir. On va la suivre tout au long de son combat quotidien pour mener de front son travail de graphiste et l’éducation de son fils. Une épreuve exténuante, un constat sans appel.

Ma note:
★★★ (beaucoup aimé)

Ma chronique:

Le dur combat d’une mère célibataire

Un nouveau roman percutant signé Carole Fives. Après Une femme au téléphone, elle nous raconte dans Tenir jusqu’à l’aube le quotidien d’une mère célibataire. Dramatiquement juste, formidablement prenant.

Il y a de ces livres qui vous secouent. De ces histoires qui vous remuent. De ces scènes qui vous restent ancrées dans la mémoire. Carole Fives réussit une nouvelle fois à attraper son lecteur dès les premières lignes de ce court et bouleversant roman. Nous sommes à Lyon où nous prenons le pas d’une femme pressée. Après avoir fait manger son fils, l’avoir couché, lui avoir lu une histoire et attendu qu’il s’endorme, elle s’est offert une escapade de quelques minutes. Prendre l’air, croiser des gens, se promener seule: un luxe quasi impossible pour une mère célibataire. Car chaque pas résonne déjà de ce sentiment de culpabilité. Il pourrait arriver quelque chose au bébé. Aussi se dépêche-t-elle de monter les escaliers et n’est vraiment rassurée qu’en constatant que l’enfant dort toujours.
Tout au long du roman, il va en aller de même. Au fil des jours qui passent le poids de sa responsabilité va croître, les moments de liberté se limiter à la portion congrue.
Dans son appartement, qu’elle n’arrive plus à payer, elle doit être attentive chaque minute car son fils a vite fait de transformer la cuisine en champ de bataille, la salle de bain en territoire inondé ou le coin jeu en studio de street art.
Quand elle va à un rendez-vous ou se promène au parc de la Tête d’Or, sa vigilance ne doit pas se relâcher non plus. Il suffit d’un instant d’inattention pour le perdre, pour qu’il s’en prenne à un autre petit garçon ou qu’il chute malencontreusement.
Bien entendu, elle cherche des solutions. Le père de l‘enfant ayant démissionné, elle essaie de trouver une place de crèche. Mais pour l’obtenir elle aurait dû s’inscrire dès la conception de l’enfant. Son grand-père l’accueille quelquefois, mais s’énerve du manque d’éducation de son petit-fils et s’étonne du laisser-faire de sa fille.
Ajoutons encore à ce tableau les rendez-vous avec l’administration qui va briller par son incompétence à régler les problèmes ou, sorte de sommet de l’humiliation, à sa visite chez le pédiatre. Une scène que je vous laisse découvrir par vous-mêmes.
On l’aura compris, le tableau dressé par Carole Fives ressemble à un long chemin de croix, une épreuve qui apparaît de plus en plus insoluble au fil des jours.
Le temps pour se consacrer à son métier de graphiste se réduit comme peau de chagrin, les dettes s’accumulent, pas plus le père que le grand-père n’apportent leur soutien.
Avec beaucoup d’à-propos, Carole Fives choisit d’agrémenter son récit en publiant d’une part des échanges menés sur internet avec des femmes rencontrant les mêmes problèmes et d’autre part des extraits de La chèvre de Monsieur Seguin, l’histoire qu’elle lit à son bout de chou et qui résonne très fort en elle.
L’épilogue de ce drame est aussi subtil que surprenant. Il nous prouve combien Carole Fives s’installe livre après livre, comme une voix originale de la littérature française contemporaine.

Tenir jusqu’à l’aube
Carole Fives
Éditions l’arbalète – Gallimard
Roman
192 p., 17 €
EAN : 9782072797392
Paru le 16 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Lyon. On y évoque aussi des voyages à Paris.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Et l’enfant?
Il dort, il dort.
Que peut-il faire d’autre?»
Une jeune mère célibataire s’occupe de son fils de deux ans. Du matin au soir, sans crèche, sans famille à proximité, sans budget pour une baby-sitter, ils vivent une relation fusionnelle. Pour échapper à l’étouffement, la mère s’autorise à fuguer certaines nuits. À quelques mètres de l’appartement d’abord, puis toujours un peu plus loin, toujours un peu plus tard, à la poursuite d’un semblant de légèreté.
Comme la chèvre de Monsieur Seguin, elle tire sur la corde, mais pour combien de temps encore?
On retrouve, dans ce nouveau livre, l’écriture vive et le regard aiguisé de Carole Fives, fine portraitiste de la famille contemporaine.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Télérama (Christine Ferniot)
Slate.fr (Thomas Messias)
Lyon capitale (Kevin Muscat)
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
Blog Lecturissime 
Blog Les livres de Joëlle 
Blog Les lectures du mouton (Virginie Vertigo)
Blog Loupbouquin 


Carole Fives présente Tenir jusqu’à l’aube. © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« Avec quelle confiance l’enfant a avalé ses pâtes, ses légumes. Il a même terminé le yaourt aux fraises, son biberon de lait tiède. Avec ça, il devrait être calé.
Elle lui a lu une histoire, est restée près de lui jusqu’à ce que les petits poings se desserrent et relâchent enfin sa main.
Elle a encore patienté quelques minutes, l’obscurité de la pièce à peine perturbée par le stroboscope de la veilleuse lapin.
La porte d’entrée qu’elle referme avec mille précautions derrière elle.
Dans le hall, l’éclairage automatique se déclenche.
Il y a encore tant de monde dehors.
Un grand vent frais.
Marcher, juste, marcher. À peine le tour du pâté de maisons.
De la musique sort des fenêtres ouvertes d’un appartement, des rythmes de salsa. Elle perçoit des silhouettes. Des voix reprennent en espagnol un refrain qu’elle ne connaît pas. Quelqu’un se penche à la fenêtre, elle accélère.
Elle stoppe net devant la vitrine d’une agence immobilière. Les annonces s’illuminent sur les écrans LCD. Dernier étage avec terrasse, 1100 euros. Triplex ensoleillé, 850. La campagne à la ville, maison+ jardinet, 1200. Idéalement placé, traversant est-ouest, 850. Joli canut, pentes de la Croix-Rousse, 880.
Plus loin un autre appartement, une autre fête. Un son plus rock, plus puissant. Un livreur à scooter l’évite de justesse sur le trottoir, elle bondit et s’excuserait presque.
Une petite bande éméchée traverse la rue, il est vraiment! Il est vraiment phénoménal.
Mais son smartphone vibre déjà dans sa poche. Elle ralentit, savoure ses derniers pas. Le badge sur l’interphone, les escaliers quatre à quatre.
Sixième étage droite.
Elle rouvre la porte, essoufflée.
À l’intérieur, rien n’a bougé.
Dans la petite chambre, le ronflement régulier de l’enfant. Il est encore enrhumé, demain, elle lui fera un lavage de nez, même s’il déteste ça.
C’est bon pour ce soir.
Désormais elle tient ce trésor, elle pourra recommencer. »

Extrait
« Elle tapa avec son poing sur son fax, et lui sortit la liste des pièces à réunir pour monter le dossier. Et il n’y avait pas de temps à perdre, les délais étaient de minimum six mois avant d’envisager une audience devant un juge. Elle lui tapota l’épaule en la poussant vers la sortie, et lui assura que dans cette bataille qui commençait, elle n’était plus seule. En attendant, elle était priée de lui verser un acompte de cinq cents euros, à l’ordre du cabinet. »

À propos de l’auteur
Carole Fives est née le 12 novembre 1971 dans le Pas-de-Calais. Après une licence de philosophie et une maîtrise d’arts plastiques, Carole Fives entre à l’école des beaux-arts de Paris où elle obtient le diplôme national supérieur d’expression plastique (DNSEP). Artiste plasticienne et vidéaste, elle écrit d’abord dans le cadre de performances sonores. Un premier recueil de nouvelles est publié en 2010, Quand nous serons heureux, qui est récompensé par le prix Technikart, présidé cette année-là par Alain Mabanckou. Elle est aussi auteur d’albums et de romans jeunesse notamment à l’École des Loisirs (Zarra, Modèle vivant… ) et chez Hélium. Elle travaille régulièrement avec les dessinatrices Dorothée de Monfreid et Séverine Assous. Après avoir vécu à Lille, elle s’est installée récemment à Lyon. (Source: Wikipédia)

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Pleurer des rivières

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En deux mots:
Franck et Mériem forment un joli couple, mais ils ont de la peine à subvenir aux besoins de leurs sept enfants. Julien et Séverine forment aussi un joli couple, mais même leur fortune ne leur permet pas d’avoir un enfant. Le jour où Mériem tombe à nouveau enceinte s’esquisse une solution qui pourrait aider les deux couples…

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

La mère, l’enfant et la loi

En racontant l’histoire d’un couple de gitans qui échange son enfant contre un camion, Alain Jaspard relate bien plus qu’un fait divers. Il explore la famille, la filiation, les liens du sang et du cœur. Vertigineux!

C’est lors du pèlerinage aux Saintes-Maries-de-la-Mer que Franck rencontre Mériem. Les deux adolescents découvrent l’amour à la plage, la force du désir et le plaisir sous les caresses du soleil, le chant des oiseaux et ceux de leur grande famille, celle des gitans rassemblés autour du feu au milieu des caravanes. Sans autre forme de procès, le jour de ses quinze ans Mériem épouse Franck, qui n’est guère plus âgé, dans une petite église de Marseille. Quelques semaines plus tard, elle met au monde son premier enfant.
Le jeune couple reprend la route et rejoint la banlieue parisienne où Franck travaille dans le bâtiment, se faisant embaucher sur les chantiers, même s’il préfère récupérer la ferraille avec ses amis. Ce n’est pas de tout repos, mais cela permet de nourrir la famille qui ne cesse de s’agrandir. Car si Franck est un chaud lapin, Mériem n’est pas en reste. N’ayant recours à aucun moyen de contraception et ne voulant pas entendre parler d’IVG, elle va mettre au monde sept enfants.
« Nourrir toutes ces bouches était devenu harassant, Franck s’épuisait au boulot, sans râler, du courage à revendre, quand fallait y aller il y allait, avec Sammy ou sans Sammy, le campement le trouvait aussi vaillant au plumard qu’au boulot, on le respectait. Quant à Mériem, elle se serait bien passée de toutes ces grossesses, ces vergetures, ces hanches en cruche, ce ventre flasque, mais elle aimait ses mômes, louve en furie pour qui lèverait une main sur eux… »
Aussi, et même si c’est à contrecœur, il accepte de suivre Sammy qui lui propose un «coup sûr», voler plusieurs tonnes de cuivre sous la forme de câbles servant à alimenter le plateau de tournage d’un film. L’opération va être un fiasco et ils vont se retrouver en prison.
C’est là que Franck va croiser la route de Julien, avocat commis d’office. Ce dernier va réussir à obtenir la relaxe de Franck et à faire condamner ses acolytes en sursis à des peines mineures. Leur relation pourrait s’arrêter là. Sauf que Séverine, l’épouse de Julien, n’arrive pas à avoir d’enfant. Ils ont pourtant tout essayé. Mériem, quant à elle, est plutôt gênée d’annoncer qu’elle est à nouveau enceinte…
Et si Mériem donnait son fils à Séverine, cela arrangerait tout le monde.
Alain Jaspard construit très subtilement son roman, faisant de cette proposition une sorte d’évidence qui va finir à s’imposer à tous. Séverine et Mériem se lient d’amitié, Julien ôtera une grande épine du pied à Franck en lui offrant un nouveau camion, le scénario de l’échange se construit un peu comme les livres pour enfants que dessine Séverine, avec l’idée de rendre sympathiques les animaux qui ne le sont pas à priori.
Mériem tente de cacher son ventre qui grossit tandis que Séverine fait grossir artificiellement le sien. Tous les protagonistes étant d’accord sur les termes de l’échange, il n’y a aucun souci à se faire. Sauf que…
L’épilogue de ce premier roman, qui ferait sans doute un excellent film, vous réserve encore quelques rebondissements. Mais il va surtout vous plonger dans des abîmes de réflexion sur ce qui fait une famille, combien sont intangibles les liens du sang ou encore sur le destin offert aux enfants «bien nés» par rapport à ceux dont les parents sont marginaux. L’auteur laisse à chacun d’entre nous la liberté de s’indigner ou de se féliciter. C’est aussi en cela qu’il est grand.

Pleurer des rivières
Alain Jaspard
Éditions Héloïse d’Ormesson
Roman
192 p., 17 €
EAN : 9782350874746
Paru le 23 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris et dans la région parisienne, à Colombes, Bagneux, Argenteuil, Pontoise, Nanterre, Sainte-Geneviève-des-Bois, Fleury-Mérogis ou encore Montreuil. On y évoque aussi le sud de la France, d’Aix-en-Provence à Manosque, en passant par Quinson, Saint-Martin-de-Brômes ou Riez-la-Romaine ainsi que les Saintes-Maries-de-la-Mer et Marseille.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Enfreindre la loi peut se révéler fatal. Julien, brillant avocat, le sait mieux que personne. Pourtant, lorsqu’il parvient à obtenir la relaxe de son client, Franck, un Gitan d’Argenteuil, il n’imagine pas que leurs épouses respectives vont les entraîner dans une folle aventure. Pour les deux jeunes femmes, complices inattendues, une seule question se pose: quand on fait le bien, où est le mal?
Pleurer des rivières donne voix et chair à ceux que l’on n’entend plus, remisés à l’écart des consciences. Sans misérabilisme, ce roman rythmé, incisif, explore les clivages qui défigurent la société. Loin de s’engouffrer dans une dénonciation au vitriol, Alain Jaspard éclaire les multiples visages de la détresse et porte sur les êtres un regard plein d’indulgence.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Livres Hebdo (Léopoldine Leblanc)
Actualitté (Clémence Holstein)
Page des libraires (Françoise Gaucher, Librairie Le coin des livres, Davézieux)
Blog Agoravox (Jean-François Chalot)


Héloïse d’Ormesson et Alain Jaspard présentent Pleurer des rivières © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« Il la couvrait de baisers, arrachait son fichu, dénouait sa natte, une cascade de boucles fauves dégringolait en ribambelles sur son dos, le vent s’en mêlait, chaleureux. Il l’allongea sur un lit de sable et d’herbes du printemps, il releva sa longue jupe orangée, découvrit ses seins, deux minuscules tétons roses, son ventre, ses cuisses, c’était la première fois qu’il voyait tant de beauté. Elle souleva ses reins, il enleva sa culotte, parcourut de ses lèvres sa peau blanche, elle souriait, elle attendait. Quand il la pénétra avec une tendresse maladroite elle eut mal, elle poussa un cri. Il se figea mais ce fut elle qui appuya sur ses fesses pour qu’il continue son va-et-vient, petit à petit elle sentit son corps s’emplir de douceur, elle fut submergée, comme noyée de plaisir, son souffle se mua en gémissements. Il jouit vite, trop vite, dans un long râle. Pas elle.
Il se laissa rouler sur le dos, elle l’embrassa. Ils restèrent immobiles et muets un long moment, des bouffées de guitare parvenaient du campement, des oiseaux sifflaient dans le marais, le soleil se faufilait au travers du bouquet de tamaris faisant danser des taches claires sur leur peau. Elle toucha son sexe humide, visqueux, sa main était rouge de sang.
Toute sa vie elle s’en souviendrait: il ramassa sa culotte blanche et se dirigea vers le marais, elle le regardait marcher les fesses à l’air, elle riait. Il rinça sa bite dans l’eau saumâtre puis trempa la culotte, revint vers elle et s’en servant de linge lava son ventre, son cul, sa chatte. Et il lécha son ventre, salé, frais.
Ils rêvèrent un moment. Très loin, des Gitans venus d’Andalousie chantaient de courtes phrases musicales implorantes qu’ils appellent des saetas, flèches décochées vers une madone de plâtre peint surgie des flots de la Méditerranée – ce «chant profond» déchirant de mysticisme, mélange de cultures de réprouvés Berbères, Juifs, Nègres des négriers de Cadix, ravalés par la rapacité populaire au rang de nomades voleurs de poules et diseuses de bonne aventure, qui fit passer un tremblement de désir dans le dos de Mériem.
C’est elle qui recommença. Elle voulait connaître ce sexe dur de l’homme qui l’avait déflorée, elle se pencha sur lui, contempla cette drôle de chose toute molle, s’en amusa, la caressa, la prit dans sa bouche, l’amour ça s’apprend vite, la chose molle au goût salé devint vite très dure, elle rit encore, fière de son pouvoir. Il voulut voir son cul, elle se mit sur le ventre, il submergea cette croupe laiteuse de baisers, le cœur battant la chamade, il la prit comme ça, à quatre pattes, sa joue dans le sable, les mains crispées sur des touffes d’herbe, dans le tintamarre d’une multitude multicolore de colliers, de boucles, de bracelets de pacotille. Haletants, gémissants. Là elle jouit.
La fête dura deux semaines, le temps du pèlerinage. Chaque jour ils retrouvaient leur bouquet de tamaris, leur lit de sable, ils l’avaient attendri en le couvrant de brassées d’herbe sèche. C’était encore des enfants, leurs jouets c’était leur corps, leurs jeux étaient érotiques, il y avait le soleil, le marais, les oiseaux, les guitares, les chants. Ce serait les plus beaux jours de leur vie.
On les maria le jour de ses quinze ans, lui n’en avait guère plus, à la va-vite, dans une petite église de Marseille. Quelques semaines plus tard, elle mit au monde son premier enfant. »

Extrait
« Il y a au moins trois ou quatre mille euros à se faire.
Franck n’est pas chaud. Des petits larcins bien sûr, de temps en temps ça lui arrive, mais là, c’est trop gros, trop dangereux. C’est re-niet.
Le malheur avec Franck, c’est son sens de l’amitié, dire non à un pote, il a du mal. Il faut bien dire aussi qu’il n’a pas les moyens de faire travailler Sammy. Sammy qui a fini par dégotter un moteur pour le Mercedes, un bon moteur, une super affaire, chez un casseur sérieux de Vitry. Mais pas donné. Avec l’argent du cuivre, il pourrait se le payer et retourner à la ferraille.
Franck, tout ça, ça le perturbe, ça l’empêche de dormir, ça le tourneboule.
Sammy le sent bien, qui remet ça, un coup en or, aucun risque, pour venir en aide à un ami, un vrai pote.
Et c’est ainsi qu’un beau matin les voilà tapis sur une petite butte à surveiller à la jumelle un château où fourmillent des comédiens, des techniciens, par un beau soleil du printemps. »

À propos de l’auteur
Né en 1940, Alain Jaspard est réalisateur. Il a signé plusieurs adaptations de livres jeunesse en séries animées, notamment Tom-Tom et Nana de Jacqueline Cohen et Bernadette Després, Le Proverbe de Marcel Aymé, ainsi que Les Contes de la rue Broca de Pierre Gripari. Pleurer des rivières est son premier roman. (Source : Éditions Héloïse d’Ormesson)

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Une histoire trop française

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Voici cinq bonnes 5 raisons de lire ce livre:
1. Parce que cela fait des années que je suis Fabrice Pliskin dans l’Obs et que je n’ai à ce jour pas encore lu l’un de ses romans. Voilà une belle occasion…

2. Parce que j’aime les romans qui s’emparent des faits divers, qu’il s’agisse de crimes sordides tels que l’affaire Dutroux avec La mésange et l’ogresse de Harold Cobert ou l’escapade des adeptes de Charles Manson dans The Girls d’Emma Cline, de plonger dans les coulisses de la politique comme avec la trilogie qui commence par L’Emprise de Marc Dugain ou de creuser un scandale économique, comme avec Ondes de choc de Didier Liautaud.

3. Parce que le sujet abordé, le scandale des prothèses mammaires PIP, est l’occasion de mettre le doigt sur l’une des plaies de notre époque, le chantage à l’emploi. Offrir du travail à des dizaines, voire des centaines d’employés, permet-il de mettre sciemment en danger les consommateurs?

4. Parce que l’auteur a la bonne idée de donner l’un des rôles principaux à un ex-critique littéraire. Car Jean, le patron de l’entreprise, retrouve sont ami Louis avec lequel il partageait l’amour de la littérature et lui offre de venir travailler à ses côtés. Il devra assure rla communication et défendre l’indéfendable.

5. Parce que ce roman est aussi le roman de l’ironie et du cynisme que la Larousse définit ainsi : « mépris effronté des convenances et de l’opinion qui pousse à exprimer sans ménagements des principes contraires à la morale, à la norme sociale. »

Une histoire trop française
Fabrice Pliskin
Éditions Fayard
Roman
420 p., 20 €
EAN : 9782213705071
Paru en août 2017

Ce qu’en dit l’éditeur
« C’est le triste particularisme de notre entreprise.
Nous pratiquons le mensonge et la fraude. »
Fondée par un homme de gauche, la société Jodelle Implants vend des prothèses mammaires aux femmes du monde entier. Véritable «laboratoire d’innovation sociale», elle se distingue par la diversité de ses employés, ses hauts salaires ou sa crèche d’entreprise. Ici, chaque matin, le PDG envoie aux cent vingt salariés un poème de La Fontaine ou de Rimbaud.
Lorsque Louis Glomotz, critique littéraire au chômage, y trouve un emploi, il est loin de se douter que cette façade humaniste cache une réalité toxique, et qu’il va se retrouver au cœur d’un scandale sanitaire mondial.
Inspiré de faits réels, innervé par une ironie tragique, Une histoire trop française, entre thriller industriel et précis de psychopathologie du salarié, pose une question : peut-on vraiment faire confiance à ceux qui nous veulent du bien?

Les critiques
Babelio 
BibliObs (Grégoire Leménager)
Page des libraires (Marc Rauscher)
Blog Des livres et Sharon


Fabrice Pliskin présente «Une histoire trop française» © Production Hachette

Les premières pages du livre
« Il court dans l’escalier. Il court dans l’escalier d’une tour de cinquante étages. Ce n’est pas sa première course verticale. Gravir à toutes jambes les escaliers des plus hauts édifices, il sait les férocités de cette discipline. Ses genoux ont déjà gravi bien des tours.
La tour Oxygène, à Lyon.
La tour Bordeaux Métropole.
La tour Eiffel.
L’Empire State Building.
La Princess Tower de Dubaï.
Le Taipei 101 de Taïwan.
La Shangaï Tower.
La Tokyo Skytree.
Ce matin-là, il grimpe les étages de la plus haute tour de France. Elle se dresse à Courbevoie, dans le quartier de La Défense, sur la rive droite de la Seine. Elle abrite, entre le dix-septième et le trente et unième étage, les bureaux d’un cabinet d’audit financier, puis, entre le trente-deuxième et le quarante-quatrième, les bureaux d’une société d’assurance-crédit.
Il avale les doubles volées de marches et vire aux paliers.
Sept hommes sont à ses trousses, qui soufflent derrière son dos.
Leurs semelles de caoutchouc poussent des cris de singe en glissant sur le béton.
Pour gagner de la vitesse, il agrippe la rampe et se hisse à la force de la main, non sans guetter en lui les signes de la crise cardiaque.
Suer, peiner.
Il sent ses cuisses se pétrifier davantage à chaque marche.
Il franchit le quinzième, puis le seizième étage. C’est toujours le même, avec ses murs blancs, son sol gris, son globe de lumière. Malgré l’hostilité de ses jambes, il bondit de marche en marche, en tâchant d’oublier que l’escalier en compte neuf cent cinquante-quatre.
Au vingtième étage, une aigreur d’estomac commence à l’assiéger. Un croissant radote en lui, qu’il se maudit d’avoir eu la faiblesse d’avaler avant le départ.
Au moment où sa main lâche la rampe pour essuyer les gouttes de sueur qui l’aveuglent, les sept hommes jaillissent comme des démons, le long de la rampe, l’un après l’autre, et se carapatent vers les étages supérieurs, dans des cris de singe. »

Extrait
« – Tu m’as encore réveillée.
Il a remué dans son sommeil et Eudoxie le gronde au milieu de la nuit. Il n’ose plus bouger. À peine s’il ose respirer. Là, il fait le mort. Il se consume, étendu, immobile, entre Eudoxie et l’insomnie, les coudes et les épaules en vrac. Pendant de longues heures, il entend son cœur pulser dans son oreille gauche et résonner dans l’âme du matelas aux sept cent quarante-cinq ressorts. À la fin, il s’enhardit. Il ose bouger quand elle bouge, dans la continuité de son mouvement, dans son impérieux sillage. Il s’octroie le luxe et la liberté de se mouvoir après qu’elle a bougé elle-même. Comme ça, je me couvre, se dit-il, comme pour s’en convaincre lui-même. S’il y a litige, libre à moi d’argumenter, au nom du principe d’égalité, qu’elle ne bouge pas moins que moi dans son sommeil. Mais la nuit abolit ce principe abstrait, procédurier, dérisoire. Louis est ductile ; Eudoxie est cassante. Quand il bouge dans le lit, c’est obligeamment, furtivement, insensiblement, avec une patience presque géologique, comme s’il s’appliquait à ne dériver que d’un centimètre par an. Quand il bouge, c’est moins mouvement que micro-plissement, moins micro-plissement que suintement. C’est goutte-à-goutte, comme se forme une draperie de calcite dans une grotte. Quand il bouge, ce n’est jamais franchement, c’est schisteusement. Quand elle bouge, c’est avec la magnitude d’un séisme, avec décrochement, raclement, cisaillement, à vous enfanter une chaîne de montagnes à chaque chevauchement. Quand elle bouge, c’est avec la démesure d’un supercontinent. Le lit nocturne est cette zone où s’affrontent une plaque tectonique et une stalagmite.
– Arrête de me fixer, je te sens, ça m’empêche de dormir, dit-elle en écarquillant soudain ses grands yeux, tandis que, dans une insomnie de chômeur, Louis admire son visage aux paupières closes, comme le visiteur admire un masque Dogon au musée du quai Branly, se dit-il, avec mauvaise conscience.
Mais Louis ne peut s’empêcher de la dévorer des yeux. Il est vrai que, dans le désœuvrement de l’insomnie, il n’a pas grand-chose d’autre à faire. »

À propos de l’auteur
Écrivain et romancier, Fabrice Pliskin est l’auteur, entre autres, de Toboggan (Flammarion), L’Agent dormant (Flammarion), Le Juif et la Métisse (Flammarion) et Impasse des bébés gris (Léo Scheer). (Source : Éditions Fayard)

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