Ana

BORIE_Ana

  RL_Hiver_2022

En deux mots
Clotilde se retrouve enceinte après un viol. Retrouvant son agresseur sur le quai du métro, elle le repousse. L’accident qui cause sa mort vaudra à la jeune fille trois ans de prison durant lesquelles elle mettra au monde sous X une fille nommée Ana. Commence alors une nouvelle histoire.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Ana, née sous X

Le nouveau roman de Cathy Borie raconte l’histoire d’une jeune fille enceinte après un viol qui va se retrouver incarcérée après le décès de l’agresseur et de sa fille Ana, qu’elle va abandonner à sa naissance.

L’histoire aurait pu être belle, elle va pourtant se transformer en cauchemar. Lorsque Clotilde rencontre Louis à la bibliothèque universitaire, elle le trouve beau et séduisant et il ne faut que quelques jours pour un premier rendez-vous. Une attirance réciproque qui va les mener dans une chambre d’hôtel dès leur seconde soirée ensemble et à… un viol. Malgré les non répétés de Clotilde, le jeune homme la prend sauvagement avant de s’endormir paisiblement.
Le traumatisme est tel qu’elle n’ose plus sortir. Fort heureusement son amie Sophie va lui permettre d’émerger à nouveau. Mais quand, sur le quai du métro, elle recroise Louis, elle ne peut supporter qu’il l’interpelle. D’autant qu’elle a appris qu’elle était enceinte. L’altercation va se terminer tragiquement, Louis étant happé par le métro et succombera à ses blessures.
Clotilde est hospitalisée puis conduite en maison d’arrêt. Dans l’attente de son jugement, elle prend la décision d’accoucher sous X et d’abandonner son enfant, une fille qu’elle ne verra que quelques minutes et qu’elle appellera Ana. De retour dans sa cellule, elle fait une tentative de suicide après avoir laissé un mot. «J’ai l’impression d’avoir raté des bifurcations sur mon chemin, commis des erreurs d’aiguillage, mais tout est tellement flou maintenant, la nuit des images se télescopent, Louis battant des bras et disparaissant dans un fracas diabolique, le bébé Ana aperçu tel un ange qui vole au-dessus de ma vie juste quelques instants, et ma mère, maman, je te rejoins, je fais comme toi, c’est toi qui m’as montré la voie, je comprends seulement aujourd’hui ton geste.» Avec l’aide du directeur qui la pousse à reprendre ses études et lui offre un travail à la bibliothèque, elle va reprendre goût à la vie et préparer sa sortie. Après deux années passées avec son père à Brive-la-Gaillarde, elle va retrouver Paris. Fin de la première partie.
Car la romancière a du souffle. Dans une seconde partie, elle va retracer le parcours d’Ana, sa vie d’orpheline, ses difficultés à se construire, ses multiples galères, mais aussi ses espoirs et ses rêves, dont celui de retrouver sa mère avec laquelle elle partage, sans le savoir, l’amour de la littérature.
Il n’est du reste pas très difficile d’affirmer que cet amour est aussi partagé par Cathy Borie elle-même qui, outre le résumé et les citations des ouvrages que découvrent ses protagonistes a eu la belle idée de sonner à chacun de ses chapitres un titre de livre, formant ainsi une sorte de guide de lecture (voir ci-dessous).
La troisième partie, vous l’aurez compris, sera celle des retrouvailles, mais je vous laisse au plaisir de découvrir par vous-même cet épisode d’intense émotion. En revanche, il me semble intéressant de souligner le parcours éditorial de Cathy Borie et de son manuscrit, car il apporte de l’eau au moulin à ceux qui comme moi entendent défendre le travail des éditeurs. Une première version de son livre est en effet parue en autoédition chez Librinova en avril 2020. Cette nouvelle édition corrigée et parée d’une nouvelle couverture bénéficie du soutien de L’Echelle du Temps, le nom trouvé par Tohubohu et RD pour leurs ouvrages désormais coédités.

Bibliographie
(Titres des chapitres, qui sont autant d’invitations à la lecture)
La femme gelée
Rien ne s’oppose à la nuit
Stupeurs et tremblements
Le bruit et la fureur
Voyage au bout de la nuit
La confusion des sentiments
L’écume des jours
Bonjour tristesse
Vies minuscules
Les illusions perdues
Le diable au corps
Tendre est la nuit
Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur
Orgueil et Préjugés
Frère d’âme
Les mots et les choses
Au revoir là-haut
Les rêveurs
La promesse de l’aube
Un peu de soleil dans l’eau froide
Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part

Ana
Cathy Borie
Éditions L’Échelle du temps
Roman
288 p., 18 €
EAN 9782376222347
Paru le 6/01/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris et dans la région, à Nanterre, Saint-Germain-en-Laye et Versailles avant une parenthèse à Brive-la-Gaillarde

Quand?
L’action se déroule du milieu des années 1990 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un soir, Clotilde succombe au charme sombre de Louis. La nuit d’amour se transforme en une relation non consentie. Suspectée de l’avoir poussée sous une rame de métro, Clotilde est condamnée à 4 ans de prison. De cette seule nuit d’amour subie, naîtra en prison une petite fille. Ana, abandonnée sous X.
Ana refusant avec colère l’adoption, allant de famille d’accueil en famille d’accueil, personnalité attirante et incompréhensible jusqu’au jour où à 16 ans elle s’enfuit de son foyer. C’est l’errance dans les rues de Paris, la découverte des violences de la nuit : le squat, la drogue, les risques de viol, l’alcoolisme, la prostitution. Un texte où les émotions l’emportent, où la question du consentement est posée. Un livre aussi sur le destin. Une vie peut changer en un instant.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Blog Little Pretty Books
Blog Julie les Mots

Les premières pages du livre
La femme gelée
Au début, elle eut seulement conscience de la beauté du corps de Louis penché au-dessus d’elle. Cette peau d’ambre brun. Ces muscles denses qui jouaient sous la surface de sa chair élastique. Son souffle de cannelle. Et la douceur de ses mains qui glissaient, tels des poissons, sur sa peau à elle. Le beau Louis qu’elle avait tant admiré, dont elle avait guetté les regards et les sourires, comme ceux d’un dieu inaccessible. Il était là, son visage d’ange sombre à quelques centimètres de sa bouche, si proche, elle pouvait s’emplir les narines de son odeur, toucher son cou avec sa langue, planter les dents dans son épaule.
Et puis, peu à peu, elle éprouva une impression bizarre, une sorte de décalage, d’abord infime, entre ses propres gestes, sa lenteur, le désir qui montait progressivement, et son rythme à lui, son empressement soudain, une sorte de brutalité sèche qui dans un premier temps la heurta, lui faisant oublier par intermittence la sensation de plaisir, et qui se transforma progressivement en une dureté presque méchante, une démonstration de puissance qui la sidéra.
Plusieurs minutes s’écoulèrent avant qu’elle ne se décidât à réagir. Après ce trop long moment d’inertie, elle commença à le repousser doucement, tout en chuchotant un « non » qu’elle répéta à de nombreuses reprises, mais que manifestement il n’entendait pas. Les yeux maintenant grands ouverts, elle essaya de comprendre ce qu’il faisait, elle prononça tout haut son prénom, mais on aurait dit que Louis n’était plus là, qu’ils ne faisaient plus partie du même monde… Clotilde n’éprouvait plus que la violence de ce corps superbe, les angles durs, la fureur, tandis que lui était sourd, qu’il était aveugle. Les « non » de Clotilde se perdaient dans ses halètements frénétiques, et plus il se déchaînait, moins elle luttait, tout combat semblant inutile. Il lui faisait mal et elle avait seulement envie que cela finît. Elle continuait simplement à dire non pendant qu’il la forçait, que, sans écouter ses protestations il se frayait un passage là où tout était redevenu étroit, elle sentait son corps à elle se figer au fur et à mesure que celui de Louis se débridait, jusqu’à ce que finalement tout en elle fût glacé, atone, paralysé, anéanti.
Elle ne saura jamais si cette scène avait duré cinq minutes ou une heure. Quand il s’écroula sur elle, une éternité prit fin, et un autre monde la remplaça, figé et froid. Toujours immobile, Clotilde ne remua pas immédiatement quand il se renversa sur le dos, les yeux clos, un ronflement de bien-être s’échappant de ses lèvres entrouvertes. Son cœur cognait fort dans sa poitrine, si fort qu’elle craignait que ce bruit seul suffît à le réveiller. Et qu’il recommençât. Quand elle fut sûre qu’il dormait profondément, elle se leva, gelée, enfila son jean et son pull qui traînaient à terre, retrouva ses bottines un peu plus loin, récupéra son sac, son blouson de cuir, ouvrit la porte sans bruit et se faufila dans l’escalier.
Dans la rue, elle s’autorisa la première vraie et profonde respiration depuis de longues minutes. Elle aspira l’air, le froid, le silence, et le souvenir de celle qu’elle était quelques heures auparavant. Il faisait nuit. Quelques voitures passaient encore, leurs phares se reflétant sur la chaussée mouillée de la rue de Paris. Clotilde n’avait aucune idée de l’heure. Elle essaya de deviner en déchiffrant la grosse horloge de la poste, mais elle s’aperçut qu’elle pleurait et qu’elle ne parvenait pas à faire cesser le flot de larmes qui la submergeait. De toute façon, elle se fichait bien de la position des aiguilles sur le cadran. Elle accéléra le pas et s’engagea dans la rue de Poissy, réprimant les spasmes qui secouaient son ventre, finit en courant les deux cents mètres qui la séparaient de son immeuble, rata trois fois de suite avec la grosse clé la serrure de la porte cochère, s’engouffra dans l’escalier de bois où ses talons claquèrent telles des rafales de mitraillette, et réussit à déverrouiller du premier coup la porte de son appartement. À peine eut-elle refermé le verrou qu’elle se précipita au fond de la pièce et se jeta sur son lit, laissant exploser sa colère et ses larmes comme on vomit, hoquetant et s’étouffant à moitié, le poing replié contre sa bouche pour pouvoir y enfoncer les dents et étouffer le cri qu’elle sentait monter en elle, sirène hurlante qui prenait naissance au plus profond d’elle-même, hurlement sauvage qui semblait dévaster des espaces d’elle qu’elle ne connaissait pas encore.
Ce fut l’épuisement qui fit cesser les sanglots. Clotilde essuya d’un revers de main morve et larmes, mais ne bougea pas. Engourdie, le corps douloureux, elle se laissa dériver sans penser. Plusieurs fois, elle crut qu’elle allait s’endormir, mais un soubresaut la secouait soudain et empêchait le sommeil. Pour chasser les images qui l’assaillaient, elle se força à se souvenir de Louis avant : comment elle l’avait rencontré, les mots échangés, les moments partagés avant l’irruption ce soir d’un monstre inconnu dont elle n’avait jamais soupçonné l’existence sous le masque doré et doux de cet homme aux yeux caramel.

Clotilde avait croisé Louis pour la première fois à la bibliothèque de l’université. Elle s’était installée près d’une des fenêtres, dans l’axe de l’arche de la Défense qu’on apercevait au loin, avait sorti son matériel et s’était aussitôt plongée dans ses livres et ses notes, parfaitement concentrée. Il y avait peu d’étudiants aux tables alentour et Clotilde en était ravie, cela lui éviterait de se laisser distraire par un visage ou un murmure, par le titre d’un livre ou les chuchotements bavards qui ne manquaient jamais de se produire dès que la fréquentation devenait trop importante.
Elle planchait depuis plus d’une heure quand une silhouette s’interposa entre elle et la fenêtre, projetant une ombre sur la feuille où elle prenait des notes. Désorientée, elle demeura quelques secondes le stylo en l’air, puis leva la tête vers l’intrus : comme il se tenait à contre-jour, elle ne remarqua tout d’abord de lui que sa haute taille et ses cheveux crépus auréolant un visage resté flou.
— Excuse-moi de te déranger, je cherche un livre que je ne trouve pas, je venais juste voir si tu l’avais emprunté…
Le prétexte était tellement énorme que Clotilde ne put s’empêcher de sourire. Elle pensa même : « Mais qui c’est ce gros lourd ? ». Et puis elle rougit en voyant enfin le beau visage de celui qui venait de s’adresser à elle, d’une voix à la fois suave et rocailleuse. Sans dire un mot, elle lui désigna les couvertures des ouvrages éparpillés sur sa table de travail, et l’observa pendant qu’il déchiffrait les titres. Il secoua la tête avec un air déçu. Il n’y avait pas ce qu’il cherchait. Il s’excusa de l’avoir interrompue, puis montra l’étiquette collée sur son agenda et lança :
— Clotilde ? C’est original, comme prénom !
Décidément, il n’était pas à une banalité près ! Malgré son agacement, elle lui sourit une seconde fois, mais ne trouvant rien à dire, elle finit par lancer d’une petite voix qu’elle jugea ridicule.
— Tu veux quoi exactement ?
— Aucune importance ! Je crois que je ne réussirai pas à travailler aujourd’hui, de toute façon. Je vais me prendre un café, je t’en apporte un ?
Il s’éloigna sans attendre sa réponse. Elle hochait encore la tête pour acquiescer qu’il était déjà à l’autre bout de la salle, jetant ses pièces dans la fente du distributeur. Quand il se retourna, un gobelet dans chaque main, elle fit mine de se replonger dans ses notes, le laissant traverser l’espace à grandes enjambées, surveillant sa progression derrière le rideau de ses cheveux.
— Et voilà, un café pour Miss Clotilde ! lança-t-il en posant le gobelet plein à côté d’elle. Dans le même geste, il saisit le dossier de la chaise voisine et s’assit, repoussant légèrement les livres qui le gênaient.
Vaincue, Clotilde lâcha son stylo, prit le café pour se donner une contenance et le remercia.
Pourquoi l’intimidait-il à ce point ? Elle n’avait jamais été très à l’aise dans ce genre de situation, mais aujourd’hui elle battait des records de nunucherie, et elle n’aurait pas été étonnée s’il avait fini par la planter là.
— Je te fais peur ? demanda-t-il comme s’il avait lu dans ses pensées.
Cela fit réagir Clotilde instantanément, elle le regarda droit dans les yeux et secoua vi¬gou¬reu¬sement la tête, pareille à une gamine qu’on surprend en train de voler des bonbons et qui nie en bloc la bouche pleine.
— Non, pas du tout, mais je… j’étais concentrée sur mon travail, je ne suis pas très sociable dans ces cas-là…
On aurait dit qu’il était sur le point de se mettre en colère : ses yeux dorés la détaillaient sans indulgence, elle voyait un muscle se contracter au niveau de sa mâchoire, et un autre rouler sur son avant-bras à travers son tee-shirt. Puis brus-quement un immense sourire révéla un éclair de dents blanches sur sa peau sombre, ce qui lui donna une figure innocente de petit garçon. Il tendit la main à Clotilde :
— Je m’appelle Louis.
Elle n’avait plus travaillé ce jour-là.
Louis avait bu son café, lui avait posé des questions, avait souri, fini par lui demander son numéro de téléphone, et bien sûr elle le lui avait donné. Une fois Louis parti, elle s’était sentie à la fois excitée et pleine d’hésitations, son enthousiasme lui paraissant injustifié et un peu naïf…
Elle ignorait d’où il venait et s’ils se reverraient un jour. Elle décida que ça n’avait pas d’importance, rassembla ses affaires qu’elle enfourna dans sa besace, quitta la BU et regagna le quai pour attraper son train.
Pendant plusieurs jours il ne se passa rien. Rien que ses cours de psycho, ses trajets en RER entre Nanterre et Saint-Germain-en-Laye, ses soirées à lire ou à potasser ses notes, ses papotages au téléphone avec Sophie. Elle oublia complètement Louis. Cela se fit tout seul, sans efforts, comme si une partie de son cerveau tentait de la protéger contre des illusions stupides, des rêves qu’elle avait déjà conçus à plusieurs reprises, et qui, chaque fois, avaient abouti à une réalité décevante. Les histoires d’amour ne fonctionnaient pas pour elle. La fusion avec l’autre, la confiance totale, la rencontre des âmes, ça ne marchait pas. Il ne lui restait de ses quelques tentatives que des prénoms et une amertume qui la clouait au sol dès qu’il s’agissait d’envisager un contact avec un homme susceptible de lui plaire.
Quand le téléphone sonna un soir, assez tard, elle commençait à piquer du nez sur Le Carnet d’or de Doris Lessing, et elle songea aussitôt à Louis : elle revit d’un bloc sa silhouette, sa peau fauve, les lignes de sa bouche, la couleur brûlée de son regard, et elle fixa l’appareil sans bouger pendant de longues secondes. La sonnerie s’arrêta, pour reprendre presque tout de suite, et cette fois elle décrocha sans réfléchir.
— Clotilde ?
— Oui.
— C’est Louis. Je te dérange on dirait ?
— Non. Je… J’étais sous la douche.
— Je croyais que tu dormais. Il poursuivit sans attendre :
— Tu vois qui je suis ?
— Bien sûr ! (Avec quelle précipitation elle avait dit ça, comme si elle se sentait fautive.)
À l’autre bout du fil, il y eut un silence : on aurait dit qu’il doutait de sa réponse. Alors elle reprit précipitamment, empressée à prouver sa bonne foi :
— On s’est rencontrés à la bibliothèque, tu m’as offert un café, et je t’ai donné mon numéro.
Elle entendit un sourire dans sa voix quand il répondit.
— O.K. Je voulais te proposer de faire un truc ensemble, demain soir si tu es libre.
Clotilde se retint de demander à quel « truc » il pensait, mais elle répondit :
— Demain ? Oui, je pense que oui. Vers quelle heure ?
— Comme tu veux.
Elle essayait de réfléchir à toute vitesse, mais les rouages de son cerveau semblaient pris dans de la glu, rien ne s’enchaînait logiquement.
— Clotilde, tu es toujours là ?
— Oui, oui, bien sûr.
— Tu n’as pas envie qu’on se voie ?
— Si, évidemment.
La conversation fut hachée et laborieuse, mais ils finirent par tomber d’accord sur un lieu et un horaire pour le lendemain soir. Clotilde sortit de cet échange tremblante et en sueur, elle ouvrit à nouveau son roman mais le referma sans en avoir lu une ligne. Assise dans le noir, elle se repassa en boucle le temps passé avec Louis à la Bibliothèque Universitaire, se remémorant les sensations et les mots, les regards et les signes impalpables qu’elle avait cru déceler, soudain envahie de doutes et d’incertitudes. Avait-elle été perturbée par d’autres détails, déjà oubliés, ou seulement par cette sensualité diffuse que le jeune homme dégageait et qui l’avait troublée plus qu’elle ne le pensait ?

Ils se retrouvèrent le lendemain à vingt heures devant la gare Saint-Lazare.
Lorsqu’elle déboucha rue de Rome ce soir-là, elle fut tout de suite happée par la présence de Louis, et elle saisit aussitôt pourquoi il l’avait tant impressionnée : comparé à elle, c’était une sorte de géant, on ne voyait que lui, et son regard de feu ne faisait que renforcer cette aura qui s’imposait à la foule alentour. L’effet s’avérait encore plus évident ici au milieu de la cohue que dans le paysage blanc de la bibliothèque, on aurait dit un Massaï surgi de la brousse. Elle ne savait pas pourquoi cette image lui venait en tête. Ce fut une étrange soirée. Il l’invita à dîner dans un minuscule restaurant où les tables se trouvaient collées les unes aux autres et où le niveau sonore empêchait toute discussion suivie, mais ça ne paraissait pas être un inconvénient pour lui. Ils échangèrent néanmoins quelques mots, essentiellement à propos du menu (des spécialités antillaises qui favorisèrent amplement leur consommation de vin après celle du punch offert en apéritif). Pour le reste, ils durent hausser la voix pour couvrir la musique, ce qui limitait les sujets de conversation à des banalités. À plusieurs reprises, Clotilde sentit sur elle le regard du jeune homme, mais quelque chose la retenait d’y répondre.
Ils quittèrent tard leur table, le service avait été assez lent, et Louis avait parlé plutôt lon¬guement avec le patron qu’il connaissait manifestement assez bien. Ils marchèrent au hasard dans les rues. Les effets de l’alcool avaient considérablement atténué le trouble de Clotilde, qui se sentait d’humeur à prendre les choses plus légèrement ; aussi quand Louis passa son bras autour de ses épaules, elle n’eut aucun mouvement de recul. Il lui lança :
— On dirait que tu es tendue, non ?
Elle eut un petit rire qu’elle trouva niais, mais réussit à répondre d’une voix presque assurée :
— Non, je ne crois pas. J’ai un peu trop bu, c’est tout.
— Tu as peur que j’en profite ?
Elle leva les yeux vers lui, étonnée ; toutefois, elle hocha la tête sans rien ajouter. Elle se laissa guider sans vraiment faire attention aux rues qu’ils empruntaient, prenant cependant quelques points de repère, le jardin des Tuileries, puis l’opéra, veillant à ne pas trop s’éloigner de la gare, quand Louis proposa :
— On va chez moi ?
Clotilde se figea. Elle avait évidemment envisagé cette question. Louis s’était arrêté et la fixait avec un sourire.
— Non, Louis, pas ce soir. Je… j’ai besoin de…
Elle bafouillait. Il ne l’aidait pas. On aurait dit qu’il prenait même un certain plaisir à l’observer se débattre et tenter de justifier son peu d’empressement. Il la tenait à bout de bras, une main posée sur son épaule, et l’autre jouant avec une mèche de ses cheveux qu’il enroulait et déroulait entre ses doigts. Elle finit par saisir doucement ces doigts qui lui frôlaient la joue.
— J’ai besoin de plus de temps. De te connaître un peu plus.
— Qu’est-ce que tu veux savoir ?
— Rien de particulier, enfin, on a à peine parlé, je ne sais pas ce que tu fais, où tu vis, ce que tu aimes.
— Et ça changerait quoi, que tu saches tout ça ?
Troublée, Clotilde haussa une épaule, tandis que le jeune homme lui relevait doucement le menton pour la regarder en face, certain que son pouvoir résidait bien au fond de ses prunelles aux lueurs dorées, qu’il allait la convaincre avec cette arme-là. Pour faire bonne mesure, il se pencha vers son visage et l’embrassa. Ce fut un long baiser très intime, auquel elle ne s’attendait pas et qu’elle ne put s’empêcher de prolonger, les mains agrippées à la veste de Louis et le corps mou, cotonneux, vidé de sa substance. Ce fut lui qui se détacha, et sans marquer aucune pause il enchaîna :
— J’ai vingt-cinq ans, je suis formateur en informatique, je vis à Paris dans le 8e, et j’aime la cuisine antillaise. Tu te sens mieux ?
Elle réussit à lui sourire, tout en reculant doucement.
— Oui, un peu.
— Mais ?
— Mais quoi ?
— Tu t’éloignes, tu recules, donc ça ne change rien pour toi, ce que je viens de dire.
— Si, s’obstina-t-elle, si ça change, mais pas assez pour que… Elle ne parvint pas à terminer sa phrase.
— Je ne te plais pas ? Si c’est le cas, dis-le-moi franchement… Tu n’aimes pas les Blacks, c’est ça ?
Elle s’arrêta net, ahurie : de toute évidence, il ne plaisantait pas, son visage tressaillait et il avait légèrement avancé la tête, comme un boxeur qui attend les coups et qui se prépare déjà à riposter.
— Louis, ne dis pas n’importe quoi. Si tu ne me plaisais pas, je ne serais pas ici, avec toi, je ne t’aurais pas laissé me toucher. Il me faut juste du temps, s’il te plaît.
La tension retomba d’un coup. Il s’approcha de nouveau de Clotilde, lui effleura la joue, et posa très doucement sa bouche sur la sienne.
— Bonne nuit, alors.
Puis il lui tourna le dos, et il partit.

Plusieurs jours passèrent avant qu’il ne se manifestât. Clotilde n’avait ni songé à lui demander son numéro de téléphone, ni eu l’occasion de le faire d’ailleurs. Elle fut soudain certaine qu’il ne la rappellerait jamais. Peut-être était-ce mieux ainsi, elle n’avait rien à attendre de cette relation. Elle se reprocha aussitôt de dramatiser et d’être aussi pusillanime.
Une nouvelle fois, ce fut lui qui téléphona. Encore enveloppée dans le coton doux de ses rêves dont les images s’effilochaient de seconde en seconde, Clotilde buvait un thé matinal avant de se préparer pour la fac tout en observant le ciel criblé de nuages. Surprise, elle sursauta à la sonnerie du téléphone. Elle prononça « allo » d’une voix encore enrouée de sommeil.
— C’est Louis.
Il n’attendit pas sa réaction.
— Tu es libre, ce soir ?
— Je ne sais pas, je me réveille juste, je dois regarder mon agenda. Son rire sonore la fit cligner des paupières, comme une gifle.
— Tu dois regarder ton agenda pour savoir si tu as envie de me voir ce soir ?
— Non, ce n’est pas ça…
— Alors ?
— Alors c’est bon, je n’ai rien de prévu.
Troublée, Clotilde faisait maintenant les cent pas entre le lit et la fenêtre, complètement réveillée, son bol de thé dans une main.
— Tu vis bien à Saint-Germain-en-Laye ?
— Oui, pourquoi ?
— C’est moi qui vais me déplacer, aujourd’hui… Tu m’attends à la sortie du RER vers vingt heures ?
Toute la journée, Clotilde retourna dans sa tête ce rendez-vous du soir. Sans doute dîneraient-ils quelque part en ville, elle connaissait même un très bon restaurant créole qui plairait à Louis, mais après ? Elle n’avait aucune envie qu’ils finissent la soirée chez elle. Elle se sentait piégée, il n’était pas question que quelqu’un entre dans son univers, pas encore, pas tout de suite, elle n’était pas prête. Elle imaginait déjà comment les choses s’enchaîneraient, elle envisagea différentes stratégies pour éviter cette intrusion : « j’ai une colocataire, il y a une coupure d’eau, ça ne se passe jamais chez moi le premier soir », et elle entendait par avance les moqueries du jeune homme.
Et puis rien ne se déroula comme elle l’avait prévu.
Quand il sortit de la station, il la prit dans ses bras et la laissa le conduire au Bon Mangé, où ils furent placés à une table un peu isolée, éclairée à la bougie. Ils burent le traditionnel cocktail maison, et pendant tout le repas Louis sourit, lui posa des questions, raconta des moments de son enfance. Sous la table, ses genoux parfois enserraient ceux de Clotilde, il laissait doucement le désir monter, il la fixait avec ce qui ressemblait à de la tendresse.
Après le repas, ils marchèrent un peu dans les rues désertes, Clotilde s’habituait peu à peu à l’idée qu’ils allaient passer la nuit chez elle. Ses craintes semblaient s’être apaisées, lorsque Louis la guida soudain avec détermination vers une petite rue du centre-ville.
— Où tu m’emmènes ?
— J’ai loué une chambre d’hôtel.
Elle crut d’abord qu’il plaisantait, mais ils parvinrent très vite devant un petit hôtel de la rue des Joueries. Louis entra d’un pas décidé dans le minuscule hall d’accueil, demanda sa clé, régla la note, pendant qu’elle attendait à deux pas derrière lui, rouge de confusion.
Une chambre d’hôtel, alors qu’il savait qu’elle vivait à deux pas d’ici, quelle drôle d’idée !
Dans la chambre, sa surprise donna un avantage à Louis. Il ôta à la hâte le couvre-lit à grosses fleurs rouges et enlaça Clotilde avant de la coucher sur les draps. Tout se passa d’abord avec beaucoup de douceur, les gestes souples du jeune homme chorégraphiaient un ballet lent et harmonieux, les vêtements volèrent autour d’eux, Clotilde se sentait méduse se mouvant dans des eaux tièdes, leurs corps trouvaient leur rythme et se rencontraient légèrement, et des voiles commençaient à se déchirer avec délicatesse.
Et puis tout se dérégla. Plus rien n’eut de sens. Le chaos succéda à l’harmonie, elle perdit pied, il lui fit mal et elle eut seulement envie que cela finît.

Rien ne s’oppose à la nuit
Les jours suivants, Clotilde ressassa. Elle enroula et déroula le film des dizaines, des centaines de fois. À plusieurs reprises, le téléphone sonna, mais elle n’y répondit jamais, ne cherchant même pas à s’assurer de l’identité de la personne à l’autre bout du fil. Ses cours restaient étalés sur la table qui faisait aussi office de bureau, et elle les repoussait juste assez pour pouvoir y poser un bol de thé ou de soupe. Elle ne retourna pas à la fac, redoutant d’y croiser Louis. Elle demeura même plusieurs jours sans sortir, se contentant de piocher dans ses maigres réserves : boîtes de sardines, biscottes, riz, purée Mousseline. De toute façon, elle n’avait pas faim.
Les jours passèrent. Un soir, elle décida de noter noir sur blanc ce qui avait eu lieu dans cet hôtel : peut-être que l’écriture des faits chasserait l’obsession, peut-être qu’elle s’apercevrait que finalement ce n’était pas si grave. Elle tremblait quand elle s’empara du stylo et du carnet – un journal qu’elle avait tenu des mois auparavant et abandonné depuis – et elle eut beaucoup de mal à tracer les premiers mots, recroquevillée au fond du fauteuil défoncé qu’elle avait récupéré dans une brocante.
« Au début tout allait bien. Après tout j’avais envie de lui. Et je le trouvais beau. Désirable. Lui aussi me désirait. Je l’ai senti quand il m’a couchée sur le lit qu’il a commencé à me déshabiller je sentais son empressement et je pensais que c’était son désir qui le guidait, je le trouvais encore beau et doux j’aimais sa peau et ses muscles et ses yeux, je m’abandonnais ça ne m’était pas arrivé depuis si longtemps mais maintenant je sais que je n’aurais pas dû pas aussi vite j’ai complètement baissé ma garde c’est là que tout a dérapé il est devenu brutal et je n’étais pas prête il a tout accéléré et je ne voulais pas j’ai essayé de lui dire ce que disent les filles en général quand le type est trop pressé attends un peu pas tout de suite caresse-moi encore mais il ne répondait rien et n’écoutait rien comme si la violence le submergeait il était beaucoup plus fort que moi et j’ai dit non non non je l’ai dit de plus en plus fort et je crois que j’ai commencé à pleurer mais il s’en fichait complètement il me faisait mal avec ses coudes et ses genoux il me tenait les bras au-dessus de la tête d’une seule main je sentais les barreaux du lit contre ma tête et de l’autre main il m’écartait les cuisses et quand il m’a pénétrée j’ai lâché prise que faire d’autre c’était trop tard il s’en est donné à cœur joie je me sentais molle et envahie ses coups de reins me secouaient et son souffle dans mon cou me glaçait j’étais comme absente et ça a duré mais je ne sais pas combien de temps trop longtemps. Et puis il a joui et est resté quelques secondes immobile avant de s’allonger à côté de moi. Il s’est endormi. »
Quelques jours après cette autoconfession, on frappa à sa porte. Couchée sous la couette, encore en pyjama malgré l’heure tardive, Clotilde ne bougea pas, tétanisée. On recommença et en même temps une voix lui parvint :
— Clotilde, c’est moi, Sophie ! Ouvre !
Dès que le verrou fut tiré et la porte entrouverte, Sophie s’engouffra dans la pièce et observa son amie avec attention :
— Mais qu’est-ce qui se passe ? J’ai appelé des dizaines de fois, j’étais inquiète ! Et puis quelle tête tu as ! Tu es malade ?
Comme d’habitude, Sophie reprenait à peine sa respiration entre chaque phrase, et ses émotions se lisaient à travers ses mots comme les images d’un livre, sans filtre, brutes, à vif. Secouée par cette intrusion, Clotilde, qui se terrait chez elle dans le silence et la semi-obscurité depuis des jours, sentit les larmes déborder de ses yeux et noyer son visage. Cette fois, sans une parole, Sophie la prit dans ses bras et l’étreignit. Les sanglots remontèrent en flots vers la gorge de Clotilde, qui les laissa la submerger, s’agrippant à Sophie qui tangua sous le choc. Au bout de quelques minutes, elle se détacha du corps de son amie, et recula jusqu’au fauteuil en s’essuyant les yeux.
— Pardon.
— Non, c’est moi qui suis désolée de ne pas être venue plus tôt.
Sophie s’approcha de Clotilde et lui caressa la joue.
— Je nous fais un thé. Tu racontes.
Clotilde hésita : que dire ? que garder pour elle ? Que comprendrait Sophie pour qui les aventures s’enchaînaient aussi légèrement et harmonieusement que des perles sur un collier ? Sophie qui butinait en agitant ses ailes chatoyantes, Sophie pareille à un elfe gracieux et désinvolte, qui compensait le sérieux de ses études (elle était en khâgne) par une approche insouciante de la vie quotidienne en général, et des relations amoureuses en particulier. Pendant que son amie officiait dans le coin cuisine – théière, eau bouillante¬, feuilles de thé vert, tasses en porcelaine sur le petit plateau de bois – Clotilde récitait mentalement des phrases, mais elle ne parvenait à en choisir aucune qui ressemblât à ce qu’elle avait vécu.
Enfin, Sophie s’assit près d’elle, déposa le plateau sur la table basse, et effleura le genou de Clotilde d’une main qui ne pesait pas plus qu’une plume. Elle ne dit rien, mais Clotilde réussit à souffler :
— J’ai couché avec Louis.
Sophie attendit la suite, qui ne vint pas. Il sembla à Clotilde qu’elle entendait les rouages du cerveau de son amie se mettre en marche. Celle-ci finit par dire, à voix très basse :
— Et alors ?
Clotilde tourna vers elle un regard noyé.
— C’était… horrible !
— Horrible ?
Après un long soupir, Clotilde porta la tasse brûlante à ses lèvres et, concentrée sur le trajet du liquide à l’intérieur de son corps, avala une gorgée de thé comme un baume qui aurait peut-être le pouvoir de cicatriser ses blessures intimes. Près d’elle, Sophie se taisait, débarrassée pour une fois de ses oripeaux de clown, muette, attentive, le visage entièrement tendu vers son amie. Ce fut ce silence et cette douceur qui persuadèrent Clotilde de lui parler, de jeter les mots comme ils venaient, comme elle les avait éparpillés sur son journal auparavant, sans aucune logique, juste pour se délivrer des images qui troublaient ses jours et ses nuits.
Elle ne raconta pas à Sophie ce qu’elle savait déjà, leur rencontre à la BU, les coups de téléphone et le premier dîner, mais insista sur le miel du regard de Louis, sur ses propres hésitations et les frissons qu’il faisait naître chez elle. Puis elle en vint à leur deuxième soirée, l’arrivée à l’hôtel et les gestes doux qui deviennent durs, le désir qui se transforme en exigence, l’empressement qui dégénère, et l’autre qui est sourd, l’autre qui force et s’entête, qui s’enfonce et qui blesse, seul dans son monde de chair anonyme, seul avec ses armes d’homme, oublieux de celle qui dit non, qui pleure et qui en omet de résister tant sa surprise la terrasse. Il entre où il veut comme un voleur et ça le fait jouir, il jouit quand même, ou bien il jouit à cause de ça.
Après tout, elle avait eu envie de faire l’amour avec lui, il lui plaisait, elle l’avait suivi et elle n’avait eu que ce qu’elle méritait. L’avait-elle allumé ? Était-elle coupable d’avoir provoqué cet incendie dans le corps de Louis : comment ensuite refuser de l’éteindre ? Comment refuser à un homme ce qu’on a semblé lui promettre ? De quel droit l’en priver ? C’était elle, la responsable.
— C’est un viol, dit pourtant Sophie.

Dans la tête de Clotilde, le mot déclencha un raisonnement soudain évident : il était inutile qu’elle aille déclarer ce qui lui était arrivé ou qu’elle porte plainte. Aucun policier ne recevrait son témoignage comme celui d’une victime. « Il vous a proposé de vous emmener à l’hôtel et vous l’avez suivi ? Vous pensiez qu’il allait vous lire un conte ? Que vous alliez jouer aux cartes ? ». Elle imagina parfaitement les sarcasmes des hommes qui se tiendraient derrière leur bureau, elle voyait leur air ironique, elle entendait leurs propos moqueurs. On va dans une chambre d’hôtel avec un homme, il vous baise, quoi de plus normal ? C’est le prix de la liberté sexuelle, non ?
Sophie comprit aussitôt le désarroi de Clotilde. Elle sentit même dans son corps les flux qui d’un coup s’inversaient – le désir qui se tarit, le poids soudain de cet homme couché sur elle, sa chair compacte qui heurte chaque parcelle de peau tendre et qui n’éveille plus rien que la peur. Elle sentit l’écœurement qui gagne, les mains qui envahissent et ne caressent plus, becs agressifs d’oiseaux affamés, le cœur qui s’affole et l’immense solitude qui se répand partout autour. Elle sentit cette résignation qui peu à peu se répand de l’esprit vers le corps. Le corps vide.
Sophie comprit que son amie avait bien été vaincue, mais que personne ne pourrait constater les traces de sa défaite. Il n’y avait rien à faire, rien à dire, rien à raconter. Toujours sans un mot, elle la prit dans ses bras, lui caressa les cheveux, essuya doucement l’eau sur ses joues et son menton. Elle essaya juste de la remettre dans son corps.

Pendant quelques jours, Sophie resta chez Clotilde. Elle ne la quittait que pour se rendre en cours, ce qui laissait déjà beaucoup de temps pour la solitude. Clotilde passait le plus clair de ses journées sous la couette, mais elle n’était plus aussi malheureuse, Sophie avait réveillé par sa présence une flamme de vie, et même une sorte de colère saine : elle rêvait parfois que Louis se tenait contre une cabane en bois, en pleine forêt, et qu’elle lui lançait des poignards qui s’enfonçaient partout dans son corps, d’où jaillissaient des fontaines de sang bien rouge qui la faisaient rire. D’un rire tonitruant.
Mais ce rire aussi lui fut enfoncé dans la gorge.

Un soir où elle buvait un verre de vin en compagnie de Sophie – c’était leur dernière soirée ensemble, Sophie avait prévu de rentrer chez elle dès le lendemain – Clotilde avala soudain une grande gorgée de bordeaux, comme pour se donner du courage, et elle lança tout de go :
— Je crois que la situation est pire que prévu.
Sophie ne comprit pas ce qu’elle voulait dire. Elle crut qu’elle redoutait de se retrouver seule après son départ.
— Ne pense pas à demain, profitons de ce moment, lui dit-elle en faisant tinter son verre contre celui de Clotilde. À nous !
— Non, ce n’est pas à demain que je pense… Je pense à beaucoup plus loin…
Le silence lourd, leurs mains en arrêt au-dessus de la table basse, le vin grenat qui brillait sous la lampe.
— Je suis enceinte.
— Tu… tu es sûre ? bafouilla Sophie en sursautant, ce qui projeta quelques gouttes de vin sur son jean, à hauteur des cuisses. Cette tache sembla soudain fasciner Clotilde, qui ne quittait plus des yeux le vin imbibant peu à peu le tissu, le rouge devenant de plus en plus sombre.
— J’ai fait un test cet après-midi, annonça-t-elle d’une voix blanche, le regard fixant toujours la tâche. J’avais un retard de règles, ça ne m’arrive jamais.
Sophie eut envie de gémir, au lieu de quoi elle avala d’un trait ce qui restait de vin dans son verre et s’en resservit un autre, à ras bord. En face d’elle, Clotilde buvait à petites gorgées, le visage sans expression. Pour la secouer, pour rompre le silence, Sophie posa une question stupide mais inévitable :
— Tu vas faire quoi ?
— Tu veux dire : est-ce que je vais avorter ?
Sophie approuva de la tête. Mais la seule réponse de Clotilde fut un haussement d’épaules désemparé. Le vert de ses yeux paraissait soudain terni. Il manquait à ses gestes leur éclat habituel, celui qu’ils avaient conservé ces derniers jours, même dans l’abattement et la colère.
— Tu peux encore réfléchir, c’est tout récent, tenta Sophie pour la rassurer un peu. Inutile de te précipiter.
De toute évidence, Clotilde était incapable de prendre une décision dans l’instant. Ce nouveau coup du sort la clouait au sol, comme si le destin ou les dieux avaient décrété de lui faire payer jusqu’au bout son inconséquence. À moins que, tout simplement, on cherche à lui faire comprendre que toutes ses illusions n’étaient justement que cela, des illusions, des mirages, de jolies images faites pour être feuilletées dans les livres de contes ? Un peu brusquement, elle demanda :
— Si je me fais avorter, tu m’accompagneras ?
— Bien sûr. Tu es décidée ?
— Je ne sais pas.

Quand Sophie quitta son amie le lendemain matin, elle eut l’impression que la nuit lui avait fait du bien. Elle n’avait plus son air hagard, et une énergie nouvelle se dégageait de ses mouvements, si bien que Sophie eut moins de scrupules à rassembler ses affaires et à la laisser de nouveau seule.
— On s’appelle tous les soirs, d’accord ?
— Oui, promis.
— Et si tu as un coup de blues, tu me fais signe et j’arrive.
— O.K.
— Il y a dans le frigo de quoi tenir quelques jours, et de toute façon je reviens vite, avant la fin de la semaine.
Ce fut Clotilde qui la poussa dehors, avant de l’étreindre une fois sur le palier en lui murmurant à l’oreille un merci ému.
Maintenant, l’important était ailleurs, une partie dans sa mémoire et l’autre au creux de son corps, cachée, secrète, informe, minuscule. Impossible de ne pas les mettre en lien. Le dur avec le tendre. Le violent avec le fragile. Rejeter l’un impliquait forcément de se débarrasser de l’autre, comment discuter ça ? Comment voir les choses autrement ? Ce qui aurait pu être une joie, un éclat de vie, ne deviendrait qu’un épouvantable fardeau… Un ogre allait la dévorer de l’intérieur après que son créateur l’eût malmenée, blessée, humiliée.
Les jours suivants se fondirent en un magma grisâtre, juste ponctué par les coups de téléphone réguliers de Sophie, qui prenait de ses nouvelles chaque soir, comme promis, et par les croix qu’elle traçait dans son calepin pour se convaincre que le temps passait et qu’elle avait une décision à prendre, une échéance à respecter.
Clotilde en revanche ne parvenait pas à raisonner : elle n’avait pas avancé d’un pouce depuis le départ de son amie. Le temps passait, et chaque minute ajoutait une couche de confusion à la précédente, une poussière mentale qui recouvrait tout, et au travers de laquelle Clotilde se propulsait comme dans les rêves, engluée, lourde, collée au sol par ses hésitations et ses peurs. Comme il ne se passait rien, elle demeurait confinée dans cet état étrange, posée sur le rebord de la vie, ne sachant quel dieu invoquer pour que le monde bougeât, pour qu’au moins une parcelle d’elle-même se déplaçât et entraînât avec elle d’imperceptibles changements qui en déclencheraient d’autres, et que peut-être une avalanche l’emportât enfin dans ses tourbillons blancs… »

Extrait
« Voilà, je retourne demain dans ma cellule. Je suis soulagée. Je vais enfin retrouver un peu de paix, j’ai juste mal pour mon père qui ne mérite pas de souffrir une nouvelle fois de la perte de quelqu’un qu’il aime, mais il a bien vu que ma vie s’était arrêtée depuis des semaines. J’ai l’impression d’avoir raté des bifurcations sur mon chemin, commis des erreurs d’aiguillage, mais tout est tellement flou maintenant, la nuit des images se télescopent, Louis battant des bras et disparaissant dans un fracas diabolique, le bébé Ana aperçu tel un ange qui vole au-dessus de ma vie juste quelques instants, et ma mère, maman, je te rejoins, je fais comme toi, c’est toi qui m’as montré la voie, je comprends seulement aujourd’hui ton geste, même si ma douleur n’a rien de commun avec la tienne, je suis tes traces, je plonge avec toi dans les limbes de l’oubli, comme j’ai hâte, attends-moi, s’il te plaît, j’arrive… » p. 75

À propos de l’auteur
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Cathy Borie © Photo DR

Après avoir été institutrice, professeur des écoles, Cathy Borie se consacre maintenant à l’écriture. Après Dans la chair des anges (Carnets Nord, 2018) et Mille jours sauvages (éditions de la Rémanence, 2021) sélectionné pour le Prix des auteurs inconnus, elle publie Ana en 2022, après une première version autoéditée en 2020. Elle a également publié des contes pour enfants, des nouvelles, des recueils de témoignages, une pièce de théâtre. (Source: Éditions L’Échelle du Temps)

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Hors des murs

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En deux mots
Marianne est incarcérée pour un homicide. Elle proclame son innocence, mais les jours passent. À la suite d’un malaise, on constate qu’elle est enceinte et va choisir de garder l’enfant. Commence alors un parcours à l’issue très incertaine pour la mère et l’enfant.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Ma fille, née derrière les barreaux

Laurie Cohen raconte le combat d’une femme incarcérée pour meurtre alors qu’elle est enceinte. Une plongée dans l’univers carcéral accompagnée d’une touchante histoire d’amour, mais aussi un cri de révolte. Fort émouvant.

«Je m’appelle Marianne. Je suis née dans une petite région lointaine de l’Ouest américain, mais j’ai grandi dans une ferme aux alentours de Vichy, et finalement j’ai été mutée à Paris, et comme je ne supporte pas la ville, j’ai pris une maison à Gif-sur-Yvette. Mes parents adoraient la campagne française. Ils sont morts tous les deux. D’un accident de voiture.» C’est depuis sa cellule de prison que Marianne adresse cette lettre à un inconnu. La jeune femme qui vient d’être incarcérée clame son innocence, mais personne ne l’écoute. Elle doit désormais s’adapter au milieu carcéral et à ses codétenues, «une rousse et une Black aux cheveux frisés et une petite métisse avec un air enfantin.» Entre indifférence, sororité et animosité, elle cherche ses marques. Avant de s’effondrer, victime d’un malaise. Le médecin va alors lui annoncer qu’elle est enceinte et qu’elle peut choisir de garder l’enfant, mais qu’il lui sera retiré au bout de 18 mois. Oubliant cette terrible échéance, elle entend conserver cette graine infime qui répand la vie dans son corps, ce cœur qui doucement se met à battre. «J’aime l’inventer. L’imaginer. Chaque jour, il grandit, évolue, se forme. Envie de croire que l’univers m’a donné ce bébé pour trouver la paix. Qu’il me l’a offert pour me rendre plus sereine, me donner la force de me battre. Tout recommencer.» Si l’on oublie une bagarre avec une codétenue qui voulait la rouer de coups et lui faire perdre le fruit de ses entrailles, c’est assez sereinement qu’elle a attendu l’échéance, entre les promenades, les soins, l’atelier et la bibliothèque où elle peut emprunter des ouvrages de puériculture, mais aussi Gatsby le Magnifique ou Le joueur d’échecs de Stefan Zweig.
Transférée dans le quartier des mères, elle va donner naissance à une petite fille. «Je vois ses petits yeux cobalt et ses mains minuscules. Elle gémit doucement. J’ai tout oublié. Le personnel. La prison. Ma vie de merde. Il n’y a plus qu’elle. Ce petit bout d’amour. Je glisse à son oreille :
— Je suis là, mon cœur, c’est maman.
Et sa main attrape mon pouce.»
Avec beaucoup de sensibilité et un sens aigu de la formule – La prison est un dédale existentiel. La sérénade de la condition humaine – Laurie Cohen raconte le quotidien de la mère incarcérée. Entre la peur de ne plus voir sa fille, l’insoutenable attente du procès et le dossier de demande de sortie avec bracelet électronique, on est saisi par le manque d’humanité d’une justice qui par définition est aveugle. Un premier roman parfaitement maîtrisé et qui, sans jamais tomber dans le pathos, souligne les lacunes d’un système, voire ses contradictions.

Hors des murs
Laurie Cohen
Éditions Plon
Roman
352 p., 18 €
EAN 9782259306324
Paru le 3/02/2022

Où?
Le roman est situé principalement dans une maison d’arrêt en France, sans plus de précision. En revanche, on y évoque Paris, Vichy et Gif-sur-Yvette ainsi que des voyages à l’étranger, à New York, dans le New Jersey et dans l’Ouest américain ainsi qu’en Thaïlande et à Tokyo.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Guetter la forêt déserte chaque matin. Et le ciel qui passe du bleu délavé au rose lavande. L’âme qui s’apaise. Avoir l’enfant contre mon ventre et ne plus penser à rien. Oublier les murs gris.»
On pense toujours que ça nʼarrive quʼaux autres. Mais tout peut basculer en une fraction de seconde. Un jour cʼest le bonheur parfait et le lendemain tout sʼécroule. Marianne menait une vie tranquille avec son mari David, loin du bruit de la ville, dans la forêt. Aujourd’hui, elle se retrouve menottée, dépossédée, enfermée. Elle clame son innocence mais personne ne lʼécoute. Criminelle aux yeux de tous. Dans cette prison, elle attend son jugement, celui qui scellera son destin.
Alors que le procès tarde à arriver, le médecin lui annonce quʼelle est enceinte. Marianne doit décider : interrompre sa grossesse ou mettre au monde en prison le bébé de celui qu’elle aimait et qui n’est plus. Les âmes tourmentées qu’elle rencontrera entre ces murs et au-delà l’aideront à tenir… mais jusqu’à quand ?
Laurie Cohen décrit avec force et sensibilité le quotidien dans une prison pour femmes, sans manichéisme aucun. Un premier roman sur le pouvoir de la maternité dans un contexte extrême et sans pitié.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Cité Radio (Guillaume Colombat s’entretient avec Laurie Cohen)
Afrique Économie (Nadège Koffi s’entretient avec Laurie Cohen)

Les premières pages du livre
« Quand j’ai traversé la cour de la maison d’arrêt, j’ai guetté le ciel. Ce trou de bleu entre les murs de pierre. Les barbelés tordus. Le silence. Le vent. Une brise légère qui faisait clapoter les tee-shirts suspendus à quelques fenêtres brisées. Les silhouettes perdues, derrière les barreaux, qui déambulaient, me dévisageaient. Un matin de mai. Le soleil sur mes joues. Comme pour la dernière fois.

Des barbelés militaires à lames, partout. Ça me rappelait les champs interminables et les vaches immobiles dans la brume.

Et puis, j’ai traversé ce long couloir. On m’a ordonné de me déshabiller. On m’a fouillée intégralement. De la tête aux pieds. Nue. Une femme en uniforme. Froide. Distante. Un robot. L’humiliation profonde.

La surveillante m’a demandé de lui donner mes affaires une par une pour les palper. Elle a même inspecté le fond de mes chaussures et m’a dit d’ébouriffer mes cheveux.

Ses questions banales, sans doute pour me mettre à l’aise, auxquelles j’étais incapable de répondre.

À la fin, on m’a octroyé des vêtements abandonnés, repêchés au Secours catholique. Je me sens désormais comme étrangère à moi-même.

On m’a installée dans une geôle de trois mètres carrés, à côté du greffe. J’attends. Je ne peux pas m’asseoir. J’ai les jambes molles. Ils vérifient mon titre de détention. Bientôt, on va m’attribuer un numéro d’écrou.

Détention provisoire. Un mandat de dépôt d’un an. C’est ce qui est écrit sur ma fiche. Pourtant, selon mon avocat, je pourrais écoper de douze. Douze ans alors que je suis innocente.

Les conversations alentour se brouillent. J’ai la nausée. Silhouettes nébuleuses. Coupée du monde. Je n’existe plus. Je vais me fondre à l’entité d’un groupe. Adhérer, obéir, suivre. Une énorme fourmilière. À l’abri de tous les regards.

L’agent du greffe relève mon identité : nom, prénom, date de naissance. Son collègue rédige la fiche. Un numéro d’écrou par ordre d’arrivée : 392 657. Je déteste le 7. Ils enregistrent la date et l’heure de l’écrou. Je tends mon index gauche. Une empreinte. La mémoire d’un ordinateur. Mon nom figure désormais dans le grand registre à côté du greffe. On vérifie tout : durée des mandats, fin des peines, demandes de mises en liberté…

Il faut renoncer à toutes ses affaires. Noter cinq numéros et oublier l’existence de son téléphone portable. Et se séparer de l’écharpe bleue à carreaux de Charlène, de la montre de Mathilde, du collier d’Olivier.

En échange, on me remet un euro pour appeler mon avocat, un imprimé de demande d’accès au téléphone, et un bon de cantine pour acheter quelques aliments, magazines et produits d’hygiène au sein de l’établissement.

Je répète constamment :

— Je suis innocente !

Mais on ignore mes mots.

On me demande plutôt si j’ai un régime alimentaire. Ça me rappelle quand on prend l’avion.

Dans ma notice individuelle, le magistrat ne prescrit aucun examen psychiatrique ou médical d’urgence.

Visite à l’infirmerie. Une prise de sang. Cinq tubes remplis et étiquetés.

L’odeur de la Javel afflue à mes narines. Quelqu’un a gratté le sol pour effacer les traces de saleté. Bientôt, je rejoindrai ma cellule.

Envie de fumer une clope. Embraser le bâtonnet blanc. Me poser devant une fenêtre un jour de pluie. Regarder l’eau qui décampe dans les rigoles et s’engouffre dans le fond des bouches d’égout. La pluie qui ruisselle sur les trottoirs, purge le ciel et le bitume. De temps en temps, les halos des phares qui balayent les routes et rasent les flaques d’eau. Le silence. Ça m’apaise.

Je ne sais plus pourquoi je suis là. Mal au cœur. La nausée. Oublier. Le clic de la gâchette. La balle qui perfore férocement son corps. Le sang opaque qui ruisselle dans la boue. Je cours. Sans m’arrêter. Du sang partout. Se souvenir.

J’aimerais revenir en arrière. Effleurer sa joue. L’embrasser. Mordre ses lèvres avec avidité. Humer longuement son odeur. Poser ma tête sur sa poitrine pour écouter battre son cœur. Qu’il me serre fort. À m’étouffer. Ses doigts entre mes cheveux. Un réflexe.

Je voudrais lui dire de me prendre. Sentir son corps et ce tressaillement inépuisable. Une marée bouillonnante.

J’attends de rejoindre ma cellule. Je ne sais pas combien de temps je vais passer ici. On m’a dit un an de provisoire avec prolongations possibles.

Mon avocat garantit que, dans ce genre de cas, le procès se fait souvent après deux ans.

On te rafle du temps sur terre. Et parfois même, tu crèves entre ces murs. Tu crèves comme un chien, et tout le monde te zappe.

Je venais de planter des tomates dans le jardin. On aurait pu faire des salades avec de la mozzarella et du gaspacho pour les soirs d’été. Lucie a une recette originale avec du jaune d’œuf, et beaucoup de basilic.

Ici, le vert s’efface derrière le gris.

L’odeur des arbres se fond dans la pisse et la Javel.

Vivre barricadé. Croupir dans une cellule.

J’ai toujours eu peur du quotidien. La routine bien huilée.

Être dans une cage, en dehors du monde.

Un froid polaire. J’entends la ronde des surveillantes. Leurs rires. J’ai peur. Je tremble. Des images déferlent.

Un coup de feu. Une bête abattue. Son sourire. Son regard. Sa voix.

Pas de lumière dans ma cellule, mais des ombres qui déambulent sous la porte.

Des murs cireux et écaillés.

Le lit est dur, métallique, avec un sommier et un matelas usés. Je me relève. Je souffle sur mes mains, puis sur mes doigts de pied.

Les coups de feu. Le corps abattu. Son profil dans la pénombre. Et moi, qui ne bouge pas. Tout à coup, ce silence. Juste le vent. Le vent dans les arbres, et la pluie.

Des bavures de sang dans la boue. L’eau qui estompe les traces.

Moi qui ne bouge pas, encore.

On me remet une trousse de toilette avec le nécessaire d’hygiène corporelle : rouleau de papier WC, savonnette, shampoing, brosse à dents, tube de dentifrice, serviette de toilette et gant, crème à raser et rasoirs jetables.

Dans un large cabas en plastique, on m’a glissé des « cadeaux » : vaisselle, draps, serviettes, couverture…

Impersonnel. On devient un numéro. Une bagnarde parmi les autres.

On nous le rappelle en permanence, qu’on n’est rien, qu’on appartient désormais à l’État.

Les habits, l’hygiène, la nourriture… Le moindre détail est régulé.

Prendre ma première douche en prison. De fines cloisons qui laissent entrevoir le corps de chacune.

Tout le monde me regarde.

Elles m’inspectent de la tête aux pieds.

Derrière l’une des cloisons, une fille aux cheveux roses a un corps qui me semble parfait. Deux seins pointus. Des fesses rebondies. Un ventre plat. L’eau coule le long de sa chair. Des perles d’eau scintillent sur sa peau blanche, dans la lueur blafarde des néons.

Quand j’ai terminé, on m’escorte. Je vagabonde entre les couloirs déserts, en passant des grilles et des sas. Entre mes bras, je porte des draps, quelques feuilles et un stylo. Écrire.

Écrire quoi ?

La surveillante ouvre ma cellule avec une clef. Douze mètres carrés. Mes colocataires sont absentes. Trois lits vides, le calme. Presque aucune clarté.

Elle scelle la porte. Immobile. Je débusque un lit métallique, une table, une chaise, une vieille ampoule vissée au plafond dont les fils se dispersent, un lavabo, des WC, un bidet, et une fenêtre donnant sur une grande cour, trois étages plus bas.

Les murs sont constellés de photographies d’étrangers et de gravures de noms, d’insultes, de dessins abstraits ou enfantins. Un étrange musée. Des souvenirs pour passer le temps, pour exister.

À travers l’œilleton, la surveillante m’épie. Le moindre mouvement. La moindre parole. Révolue, l’intimité.

Ma bague de fiançailles miroite dans la faible lueur du jour. Un solitaire. Le seul bijou qu’on m’ait autorisée à garder. On m’a dérobé le reste. Dans une grande valise noire. Entreposée au-dessus d’une étagère colossale, enveloppée de poussière.

David avait demandé ma main en plein Times Square, à New York, l’été dernier. Il faisait si chaud que j’avais le cou et les cuisses trempés sous mon minishort en denim. Il s’était mis à genoux et une foule nous avait encerclés – les images s’étaient imprimées dans la lentille d’un cameraman. Autour de nous, des centaines d’immenses écrans lumineux nous inondaient de publicités inutiles. J’avais hurlé de joie et de surprise. Après une balade au milieu des théâtres, music-halls, salles de spectacle et mégastores, on avait fini la soirée en sous-vêtements sur un rooftop, dans une piscine éclairée, une tequila à la main.

Le reste du voyage, on l’avait passé à voir des expositions artistiques et des boutiques vintage à Soho, à faire des traversées en bateau pour aller à Brooklyn ou au New Jersey, à prendre des photos du haut de Top of the Rock, à manger des glaces dans des barques de Central Park, et des soupes de nouilles dans Chinatown.

Perdre la notion du temps. Chaque seconde est une éternité.

J’ai entendu des bribes de paroles entre surveillantes. Une femme s’est pendue. Comme elle n’avait pas de famille, ses documents personnels ont été remis aux archives départementales. Une autre a avalé des lames de rasoir. Et sa colocataire s’est tailladé les veines. Elle a filé aux urgences.

Échapper à la folie.

J’ai tout donné. La sensation de me fondre dans le décor. Être un courant d’air. Glacé, insignifiant.

On a le droit d’aménager sa cellule.

Je conteste. S’accommoder, c’est accepter.

On m’a cité le règlement intérieur et les interdictions avant d’entrer : obstruer l’œilleton, étendre le linge, déposer des objets sur la fenêtre, allumer un feu, transformer les installations électriques…

Des barreaux. Un espace dans une quasi-pénombre. On ne distingue plus trop le ciel.

Il me manque, le ciel.

Je m’allonge sur mon lit. Abrupt. Ça heurte le dos. Position fœtale. Les yeux fermés. Les larmes qui coulent sans bruit. Le noir. Ne plus rien voir. Fuir. Vers l’inconscient.

J’ai pu garder sa chemise. La chemise de David. Elle garde encore un peu de son odeur. Je la serre contre moi. Comme si c’était lui.

Sous mon oreiller, j’ai aussi glissé la seule photo qu’il restait dans ma poche ce jour-là, ce baiser échangé de nous deux sous la neige en combinaisons de ski fluorescentes, un matin de février à Valmorel.

Ce jour-là, on avait pris la plus haute remontée mécanique, et arrivés en haut on ne voyait plus rien. Une nappe de brouillard. On a suivi un moniteur de ski en chasse-neige pour redescendre et, quand on a atteint le téléphérique, David a réalisé qu’il avait perdu son pass de ski à cause de sa poche grande ouverte. On a fouillé dans la neige et nos mains se sont gelées.

On a soufflé dessus pour effacer la douleur et le froid. Et puis, finalement, le mec qui gérait le téléphérique nous a laissés passer.

Dans la cabine, juste lui et moi, on en a profité pour s’embrasser. Il a même ouvert un peu ma combinaison pour effleurer mes seins sous ma polaire. J’ai encore le souvenir de ses mains glacées.

Et, sur mes lèvres, le parfum du chocolat chaud qu’on avait bu d’une traite en bas des pistes chez le fameux Jimbo Lolo.

Sur le sol en pierre, il y avait un mélange d’eau, de boue, de givre et de neige écrasée. En se levant pour aller aux toilettes, David a failli glisser. Il a attrapé la main d’une serveuse pour ne pas tomber, puis il m’a regardée avec gêne. Et, à cet instant, je me suis demandé si le rouge de ses joues était dû au froid ou à la honte.

On ne peut pas ouvrir la porte de notre cellule comme bon nous semble. On doit attendre les heures de promenade, et les activités. C’est quelqu’un d’autre qui décide du timing. En attendant, on parle aux murs. Certaines deviennent folles. Voilà ce qu’on est, en prison : des putains d’assistés. Chaque fois que j’ai la gorge serrée, je repense aux champs de blé à l’aube, imbibés d’or.

De temps à autre, j’entends même les oiseaux. Je les entends vraiment.

J’aimais broyer des fruits pour en faire des confitures. Des prunes dans un petit bol avec un pilon. Un peu d’eau au fond de la casserole et du sucre roux pour caraméliser. J’attendais que ça chauffe, puis j’incorporais les fruits. En tournant la spatule, je lâchais rarement le feu des yeux. Épier les flammes. Les petites bleues qui dégringolaient au hasard. Écouter le crépitement, les fruits qui fondent, sentir l’arôme sucré des prunes qui se mélangent au caramel. Patience. Ce qui me faisait tenir, c’était d’imaginer le goût des fruits sur ma langue, et les exclamations de joie de mes invités. De mettre un peu de bonheur dans ces pots en verre que j’entassais dans le placard.

La portière qui claque. Les champs déserts. L’averse. Les lueurs blafardes. La plainte aiguë de la sirène. Mon corps qui racle, de droite à gauche. Mes mains menottées. Mon regard apathique. Les marées de nuages. La route goudronnée. Puis les murs ratatinés et les fenêtres étriquées.

Je déchire le plastique qui recouvre mon « kit sanitaire » et déplie les draps blancs qui puent la lessive bon marché.

Je les étale, aux quatre coins du matelas, qui me semble ridiculement petit. Puis, je fais pareil pour l’unique oreiller qu’on m’a donné.

Ensuite, je pose la brosse à dents sur une petite étagère à côté du lit, le gel douche, le shampoing, le rouleau de papier WC.

En même temps, je pleure. Des petites larmes salées qui s’échappent de mes yeux. Je ne peux pas le croire. Je vais rester ici. À l’extérieur du monde. Dehors, tout va se métamorphoser. Les gens, la rue, les quartiers, les pancartes, les journaux, le climat, les espèces animales, les maladies, les vaccins, les livres, les films, et peut-être même les planètes dans l’univers. Et moi, je serai à côté. Décalée.

Je me brosse les dents. L’eau coule. Je passe une éponge sur mon visage et je m’allonge.

La cellule est vide.

Ma main glisse sur ma poitrine, effleure les contours de mes seins, puis mon ventre, mon nombril, et elle continue de déraper vers mes jambes, dans mon pantalon, les cuisses, et mon sexe, sous ma culotte. Mon sexe humide. Mes doigts s’agitent. Je respire fort. Je pense à lui. Ses lèvres sur mon cou. Sa main droite qui saisit mes cheveux et tire d’un coup vif, entraînant ma tête vers l’arrière. Sa main gauche qui agrippe la mienne, et la bloque, sur les barreaux du lit, et la vigueur de ses assauts, sauvages, intuitifs, sans la moindre hésitation.

Comment vais-je tenir des années sans sentir un homme, sans la frénésie des mains sur mon corps, la dureté d’un sexe heurtant ma chair, l’ébranlement et l’exaltation d’un instant ?

Comment pourrais-je encore me sentir femme, ici ?

Je me relâche. Un soupir. La sueur entre mes jambes et sur mon front. Mais le vide demeure. Et son corps ne réchauffe plus le lit, ne calme plus mes angoisses. Je suis seule.

Avant, la nuit, il m’étreignait fort, tout contre lui, ma tête contre son torse, comme une enfant. Il effleurait mes cheveux, embrassait doucement mon front, mes joues, ma nuque. Je m’endormais au rythme des battements de son cœur, étouffée par la chaleur de ses bras.

À travers les barreaux dans les ténèbres, la ligne évasive d’une lune ronde, pleine, argentée.

Elle me surveille.

À l’extérieur de la cellule, la lumière s’allume. Un bruit de porte qui claque. Les tintements d’un trousseau de clefs. Je sursaute. Ma main émerge immédiatement de mon pantalon. Des bruits de pas. Le silence.

Jamais tranquille, même quelques secondes.

S’évader. Je m’endors. Tout s’efface.

À mon réveil, mes codétenues sont rentrées. Une rousse et une Black aux cheveux frisés, en face de moi. Et, au-dessus de mon lit, une petite métisse avec un air enfantin.

Celle aux cheveux frisés demande mon prénom, puis me raconte des bribes de son quotidien ici. Elle me dit qu’elle s’appelle Moka et qu’elle attend toujours son procès depuis deux ans.

Je ne sais plus si elle me parle à moi, ou si elle récite pour elle-même, épuisée.

Elle me raconte, quand elle travaille à l’atelier. C’est son meilleur moment de la journée. Ça l’empêche de penser. Et elle se sent utile.

Elle fabrique des berlingots et des coussinets de soie, garnis de billes parfumées. Et songe à toutes ces personnes qui logent les petits sacs au fond des armoires. Tout à coup, une odeur délicieuse embaume leur intérieur, suggérant parfois le lilas, l’hibiscus, la lavande, la rose ou le coquelicot. Elle adore les couleurs vives. Ça lui prodigue un peu de baume au cœur. Ça évoque l’Orient, elle qui vient de l’île de Karabane, au Sénégal.

Elle déploie habilement l’étoffe, coupe un morceau de tissu avec le matériel approprié, en relevant les mesures au millimètre près, puis elle plonge sa main dans les billes qui roulent délicatement entre ses doigts, et en sélectionne dix, pas une de plus, qu’elle étale au creux du tissu. Enfin, elle rabat le tout comme une petite hotte, coupe un morceau de ruban, et le noue au sommet du triangle.

Quand on l’aperçoit, on n’imaginerait pas tant de douceur. Elle a des épaules carrées et un regard impénétrable.

Sa mémoire défile comme un diaporama : bancs de sable, cocotiers, marécages, mangroves, et bunuk, un vin de palme. Son père était pêcheur en pirogue. Il utilisait des nasses ou des filets. Et sa mère cueillait des huîtres sur les racines des palétuviers à la saison sèche. Ils parlaient le wolof, et le diola.

Je ne réponds rien. Je l’écoute. Je souris. La deuxième détenue, Sibylle, femme d’une trentaine d’années, les cheveux roux en bataille, de grands yeux bleus, se réveille et s’étire en bâillant. Elle déloge un carnet et un crayon, cachés sous ses couvertures, et tourne énergiquement les pages pour retrouver un croquis, d’une femme nue, qu’elle reprend tranquillement. Son trait est vif, assuré, professionnel. Elle fait abstraction de tout le reste, même des barreaux. Son procès est cette semaine, après un an et demi de provisoire.

Comme Moka, elle a sa routine. Elle ne lutte plus contre rien.

Poupon, ma troisième codétenue, ma voisine du dessus, qu’on surnomme ainsi, parce qu’elle est petite, les joues très rondes, et qu’elle ressemble à une poupée de porcelaine, s’approche de moi. Elle a la peau tannée et les cheveux frisés, des yeux marron immenses qui dévorent son visage.

Elle me tend un dessin avec un arbre, une maison, quatre bonshommes et un soleil. Ça me fait sourire. Un vrai sourire que je n’avais pas eu depuis longtemps. Je tente de lui parler mais elle ne répond pas, peut-être intimidée ou muette. Elle se contente de hocher la tête.

On a enfermé mon corps, mais pas ma pensée. Qui vagabonde, inépuisable.

Envie de hurler mon innocence au monde entier.

On ne peut pas sortir comme on veut. Alors, on attend les heures de sortie.

Parfois, on rêve de retourner en cellule, pour s’isoler, et rêver. Ne plus se confronter au regard, à la vie des autres, à l’image des murs immenses et des barbelés. La cellule devient une échappatoire.

On effectue une promenade quotidienne d’une heure à l’air libre. On en profite pour avaler plusieurs litres d’oxygène, étudier le moindre centimètre carré du ciel, les nuages, l’herbe et les quelques arbres alentour.

Des micros, des haut-parleurs, des écrans et des caméras qui vont de droite à gauche et de haut en bas encerclent la cour goudronnée. Pourtant, la tension est tellement palpable par moments qu’on peut assister à de nombreuses scènes de violence.

Alors, il faut fuir, se mettre à l’écart et rester impassible.

Quand je les regarde, j’ai l’impression d’être au milieu d’une cage de fauves. Pendant les heures de promenade, tout devient permis.

Menaces, violences, trafics de stupéfiants, jets de projectiles, racket. L’explosion de toutes les frustrations.

On est toujours en attente, comme dans un village isolé en haute montagne, du petit événement qui troublera la journée.

Toujours le lever du soleil, le crépuscule et une nouvelle routine, mais pas d’avenir.

Pas d’objectif. La seule chose qui compte, c’est tenir. Survivre.

La tempête. L’orage. Ses chaussures pleines de boue. Et les coups de feu.

J’aimerais m’envoler. Transportée. Légère. Abandonner. Oublier.

Je sais qu’autour de la prison, un peu plus loin, on peut sillonner de profondes vallées, des champs, des prairies parsemées de boutons d’or, de marguerites.

Là-bas, des perdrix construisent des nids, des faons courent entre les chênes, des canards dérivent sur les lacs, des libellules vrombissent entre les roseaux, et des écureuils se cachent dans l’écorce des arbres.

Les herbes poussent dans le sens qu’elles désirent. L’eau peut creuser des trous.

Ici, le gazon est taillé parfaitement, aussi droit que les murs qui ornent son périmètre.

Retour en cellule. Personne. J’ai acheté une soupe de nouilles en cantine. Le système d’épicerie en détention. On garde un peu de crédit sur une carte, d’un compte relié à l’extérieur. On remplit un bon avec la liste des articles, puis on se fait livrer quelques jours plus tard. Et quand on travaille dans les ateliers, ou que l’on fait le ménage, ça nous rétribue. Les sommes sont ridicules, mais ça permet de conserver un minimum d’autonomie.

Les minuscules pâtes se noient dans le bol en plastique. Posée sur mon lit, tournée vers la fenêtre, je déguste tranquillement. Le bouillon chaud coule dans ma gorge. Coriandre, piment doux, curry, coco. Je ferme les yeux un instant.

Cinq ans plus tôt, en Thaïlande. La jungle. Le vert à perte de vue. Les serpents colorés enroulés au sommet des troncs. Les radeaux de bambou qui descendent sur la rivière Kwai Noi. On dérive. Le courant nous emporte. Au hasard des chemins sauvages. Mon visage brûle au soleil. Mes joues sont rouges. Mais je suis bien.

Je savonne mes couverts au-dessus du lavabo. Dans le miroir, mon visage blême et des cernes creusent mes yeux. La prison ancre déjà de nouvelles rides.

La détention, c’est blessant. Ça blesse de plein de façons possibles, et c’est réel.

Ce n’est pas juste une attente très longue, c’est douloureux. Les gens n’imaginent pas.

L’entendre, ce n’est pas comme le vivre.

L’enfermement est physique, mais aussi mental.

Je me sens dégradée.

Frustration d’autonomie. De relations sociales. Privation de liberté.

Je ne m’imaginais pas si courageuse. Je ne pensais pas survivre.

Ici, personne n’a une histoire simple.

Ici, l’humain se révèle.

Certaines personnes font des conneries parce qu’elles se cherchent, comme des ados.

Je suis prise de nausées. Je vacille. Je m’assois sur mon lit. La tête entre mes mains. Je tremble. J’ai froid. Chaud. Je ne sais plus. La bouche sèche. Des bruits de pas.

Je me lève. Le décor se trouble un peu puis tout devient flou. J’approche de la porte. Je frappe quelques coups.

— S’il vous plaît ! Ouvrez ! Ouvrez !
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Je me sens mal…

Silence.

La chaleur me monte à la tête. Un vertige. Ça bourdonne dans mes oreilles. Les lignes des murs se confondent. J’ai l’impression de mourir. Et puis tout devient brusquement noir.

Quand je me réveille, je suis à l’UCSA, l’unité de consultation et soins ambulatoires de la prison. C’est comme un hôpital miniature et des portes qui mènent vers chaque unité : dentiste, kiné, ophtalmo… Des tons pastel sur les murs, entre l’orange et l’ocre.

Dans le cabinet, l’infirmière s’approche :

— Bonjour, pouvez-vous tendre votre bras et serrer le poing ?

Je m’exécute.

Une infirmière évalue ma tension en compressant le brassard sur mon poignet et en pressant plusieurs fois la petite pompe. Lorsqu’elle relâche la pression, l’aiguille sur le baromètre s’affole et je sens d’un seul coup l’afflux de sang après une brève coupure.

— Pourquoi suis-je ici ?
— Vous avez perdu connaissance, et votre tension est basse. Nous devons faire des tests pour vérifier votre état de santé.
— C’est grave ?
— Je ne sais pas.

Sans me regarder, elle range tout son matériel et prend des notes sur un petit carnet, qu’elle range ensuite dans sa blouse, puis se lève et quitte ma chambre.

Un robot. Sans émotions. Elle a probablement lu ma fiche.

Je bâille. J’ai la gorge sèche. Soif. L’infirmière revient, avec un dossier en main.

Elle fronce les sourcils, contrariée.

— Nous avons les résultats de vos examens sanguins.
— Et alors ?

Un instant de silence.

— Vous êtes enceinte.
— QUOI ?
— De sept semaines.
— Je…

Je bloque. Je ne sais pas quoi répondre. Je la fixe droit dans les yeux.

Un vertige.

— Désirez-vous le garder ?
— Je…

Aucun son ne sort de ma bouche. J’essaye d’enregistrer l’information. De réaliser l’impact du mot qu’elle vient de prononcer. Je repasse en boucle la phrase dans ma tête. Enceinte. Sept semaines.

Elle me regarde, agacée. Elle perd patience.

— Je vous laisse réfléchir. Reposez-vous.

Elle repart, froide, impassible.

J’entends le bruit de ses pas. Ses pas au loin. Et puis plus rien.

Moi, je fixe toujours le mur. Enceinte.

Sept semaines.

On dit qu’on le sait déjà, qu’on a un pressentiment.

C’est une sorte de sixième sens féminin.

Je n’ai rien ressenti, et mon ventre est encore tout plat.

Rien.

Ou alors… ? Non.

Je ne sais pas.

Pourquoi maintenant ? Pourquoi là ?

Sans lui. Dans un endroit sinistre. Fichée criminelle.

J’ai besoin de temps.

Je prends une carafe d’eau. Je me sers un verre.

Je m’hydrate.

Et la pensée m’effleure que j’hydrate le bébé en même temps.

Ce petit amas de cellules qui grandit doucement tout au fond de mon ventre. Moi je stagne, et lui il prend forme.

Son petit cœur, son corps, son cerveau, ses organes un par un, ses membres, et même ses pensées.

Tout cela va bientôt se concrétiser.

Être mère.

Dans ma vie d’avant je n’étais pas sûre de le vouloir vraiment. Un jour j’en avais envie, et l’autre non.

Là, tout de suite, j’ai peur. J’ignore tout de lui. Ou d’elle. Ce qu’il est. Ce qu’il va devenir. Et, en fait, je n’y crois pas vraiment. Ce n’est pas possible. Il faut que je le voie. Est-ce que je peux être mère ? Être à la hauteur ? Quelle vie pourrais-je lui offrir ? Dehors, il n’y a personne pour l’accueillir.

Est-ce qu’il aurait voulu le garder ? Le garder, l’aimer, l’instruire.

Au fond de moi, je sais.

— Alors, vous faites quoi ? demande encore l’infirmière.

Le silence. Il faut donner une réponse.

— Je le garde.
— Vous êtes sûre ?

Droit dans les yeux. Sans ciller. Sans trembler.

— Oui.

Elle repart. Elle ne répond rien. Elle doit probablement penser que c’est irresponsable. Garder un enfant en prison. Ça n’a pas de sens. C’est égoïste.

Lorsque j’étais petite, ma mère me disait que la grossesse était le moment le plus important dans la vie d’une femme. À vrai dire, elle disait même que c’était cet instant qui faisait de nous une femme en tant que telle. Une femme qui peut concevoir. Une mère. Ça engendrait de grandes responsabilités, et un sentiment de fierté. Le don incroyable de porter un enfant dans son ventre et de l’aider à venir au monde.

Et moi, j’avais peur.

Mais parfois j’idéalisais. Un foyer épanoui. Des enfants qui hurlaient au réveil en sautant sur notre lit. La joie qui débordait dans un rayon de soleil à l’aurore.

Je le ferai seule.

Je serai maman.

Je regarde un tableau accroché sur le mur. Une prairie et quelques fleurs. Un cheval qui galope.

Je me souviens d’Ivoire, un gris tacheté avec une belle crinière dans l’étable de Lucien. Lorsque je l’approchais, il s’agitait. Il m’attendait. Il hennissait et frottait sa tête contre ma joue, doucement. Lucien ouvrait la barrière. Je restais un temps à caresser sa croupe, ses hanches, son encolure, puis Lucien m’aidait à monter.

Je partais en pleine nature. Ivoire était sauvage, libre. Instinctif. Il frappait la terre avec vigueur, et je ressentais en lui la joie, la rage même, de retrouver la terre et la forêt.

Le médecin a un sourire doux. Je l’aime bien. Il s’approche de moi, suivi de l’infirmière, toujours impassible. Il se pose sur une chaise à proximité de la mienne :

— Votre tension est basse.
— C’est-à-dire ?
— Ne vous inquiétez pas. Probablement la fatigue. Ouvrez votre chemise, je vais examiner votre poitrine.

Il approche doucement ses mains et palpe avec sa paume le contour de mes seins.

Ça me fait tout drôle qu’un homme me touche. J’admire ses traits. Son visage est creusé de légères rides. Je regarde ses sourcils harmonieux, sa bouche. J’ai chaud. Entre les jambes. Dans mon corps. Une pulsion. Sa blouse. J’imagine. Que j’ouvre les boutons de sa chemise. Qu’il m’embrasse en harponnant mes lèvres, fait tomber son pantalon et me prend, sans autre précaution, jambes béantes, faisant chanceler le lit.

— Vous pesez combien ?
— Cinquante kilos.
— Votre âge ?
— Trente-quatre ans.
— Vous fumez ?
— De temps en temps.
— Il faudra arrêter.
— D’accord.
— Avez-vous des antécédents médicaux ?
— Non.
— Avez-vous toujours une menstruation normale ?
— Non, je n’ai pas eu mes règles ce mois-ci. Sauf une petite tache de sang.
— OK. Dans quelques semaines, nous ferons une première échographie, si vous êtes d’accord.
— Oui.
— Ces clichés permettront de déterminer le développement futur de votre enfant et son terme approximatif. Mais aussi de détecter une éventuelle anomalie.
— Une anomalie ?
— Une malformation, ou maladie génétique…
— Il n’aura rien de tout ça.
— On ne peut pas savoir.
— Moi, je sais.
— D’accord. On peut faire des tests.
— Quels tests ?
— Des tests sanguins, comme l’HT 21, pour dépister la trisomie 21.
— N’importe quoi !
— C’est recommandé. C’est votre première grossesse ?
— Oui.

Il me regarde. Il doit penser que c’est original d’avoir une première grossesse en prison. Mais je n’ai rien programmé. Enfant, on imagine à quoi ressemblera notre vie. Et dans la réalité c’est très différent.

— Je vais vous faire un examen vaginal.
— C’est obligé ?
— Oui. C’est important. Posez vos jambes en hauteur, sur ceci.

Il me désigne deux bordures en fer de chaque côté du lit.

Je m’exécute, dévoilant mon intimité. Malgré la gêne, cela fait monter encore mon excitation.

Il met des gants, approche sa main, écarte les lèvres de mon vagin pour l’inspecter en détail.

Je sens que je mouille. C’est ridicule mais incontrôlable.

Il prend ensuite une spatule et fait des prélèvements internes, puis remplit deux flacons distincts, et il rabat ma robe de chambre.

Il pose le matériel sur un chariot, ôte les gants et relève la tête.

— OK, tout est parfait. Pouvez-vous vous lever ?

Je m’exécute.

Le sol est froid.

— Penchez votre corps lentement vers l’avant.

Je me penche. Le médecin inspecte alors ma colonne vertébrale.

— Merci. Relevez-vous doucement je vais regarder également vos jambes pour détecter d’éventuelles varices ou œdèmes.

Passé cette étape, il remplit un dossier, rapidement, avec un trait maladroit, au stylo bleu. Puis se lève et me sourit gentiment :

— Ne vous inquiétez pas, on prendra soin de vous et du bébé. On se revoit dans quelques semaines, d’accord ? On va vous donner des conseils pour les nausées et autres désagréments. Vous allez avoir souvent envie d’uriner, les seins qui vont gonfler et picoter, une aréole autour du mamelon plus foncée, des lignes bleues et roses sous la peau, envie de grignoter… Tout cela est parfaitement normal. Je transmets aussi les papiers nécessaires à votre sécurité sociale.
— Merci.

Le médecin me fait un clin d’œil et part. »

Extraits
« Mais pour moi il existe déjà. Cette graine infime qui répand la vie dans mon corps. Et ce cœur qui doucement se met à battre.
J’aime l’inventer. L’imaginer.
Chaque jour, il grandit, évolue, se forme.
Envie de croire que l’univers m’a donné ce bébé pour trouver la paix. Qu’il me l’a offert pour me rendre plus sereine, me donner la force de me battre. Tout recommencer. » p. 66

« Cher Inconnu,
Je ne sais pas quoi te dire. Peut-être parce qu’on ne se connaît pas. Mais c’est le principe quand on fait connaissance, non? Je m’appelle Marianne. Je suis née dans une petite région lointaine de l’Ouest américain, mais j’ai grandi dans une ferme aux alentours de Vichy, et finalement j’ai été mutée à Paris, et comme je ne supporte pas la ville, j’ai pris une maison à Gif-sur-Yvette.
Mes parents adoraient la campagne française. Ils sont morts tous les deux. D’un accident de voiture. Je n’ai jamais passé mon permis, du coup. J’ai particulièrement peur des routes de montagne et des petits chemins sans aucune lumière. D’ailleurs je n’aime pas le noir. Ça fait ressortir en moi des névroses les plus profondes. Je ne sais pas pourquoi je te raconte ça. » p. 77-78

« La prison est un dédale existentiel. La sérénade de la condition humaine. » p. 102

« Ici, tout n’est que misère: cris, pleurs, folie, maladies, cauchemars, tentations, racisme, trahisons, insultes, coups, provocations, conflits, humiliations, maux de tête, abandons, oublis, fouilles, poussées suicidaires, illusions, menottes, colères, infantilisations, jugements. » p. 122

« Je vois ses petits yeux cobalt et ses mains minuscules. Elle gémit doucement. J’ai tout oublié. Le personnel. La prison. Ma vie de merde. Il n’y a plus qu’elle. Ce petit bout d’amour. Je glisse à son oreille:
— Je suis là, mon cœur, c’est maman.
Et sa main attrape mon pouce.
On continue de s’occuper de moi mais je ne me rends plus compte de rien. Je fixe ma fille. Un volcan de tendresse. » p. 163

« Je m’assois de nouveau sur mon lit et la fixe, tétanisée. Je réalise la responsabilité qui m’engage désormais vis-à-vis de ce petit être. Ma responsabilité de l’accompagner à chaque étape au fil des mois et des années, de prendre soin d’elle, sans l’étouffer, ni l’oublier. Les premiers mois sont les plus sensibles. Ses organes, son corps. Tout est fragile, infime.
Vais-je être à la hauteur?
Vivre en permanence dans l’angoisse? » p. 175

À propos de l’auteur
COHEN_laurie_DRLaurie Cohen © Photo DR

Laurie Cohen est écrivaine, photographe et cinéaste. Elle est entrée en littérature par la poésie et a remporté plusieurs prix, dont le prix du Lion’s Club d’Enghien-Les-Bains à l’âge de quatorze ans. Elle a écrit une trentaine d’albums jeunesse et un roman Young adult (finaliste du Prix Izzo des lycéens en 2014). Elle continue en parallèle de l’écriture son activité cinématographique, elle a notamment réalisé un court-métrage, Coulisses, en 2016 (sélectionné au festival de Cannes). Hors des murs est son premier roman. (Source: Éditions Plon)

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La décision

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En deux mots
Les dossiers s’accumulent sur le bureau de la juge antiterroriste Alma Revel. Après les attentats, il lui faut aussi gérer les Français revenus de Syrie et tenter de cerner leur profil. Entre tension croissante et vie de couple qui part à vau-l’eau, elle va essayer de tenir.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

La juge, la mère, l’amante

En suivant une juge antiterroriste dans son quotidien, Karine Tuil continue de sonder comme personne notre société. La Décision est un drame à la tension croissante, un roman exceptionnel.

Alma Revel est juge d’instruction antiterroriste. Dès le chapitre initial, où elle doit prendre la décision de visionner ou non les images enregistrées par la caméra que portait un terroriste sur son torse au moment où il est passé à l’acte, on comprend la violence qui accompagne son quotidien. Des images insoutenables, un fanatisme irraisonnable, un radicalisme incompréhensible.
À 49 ans, cette mère de trois enfants en instance de divorce a pourtant déjà beaucoup donné. Déjà près d’un quart de siècle à traiter des affaires criminelles sordides, d’abord comme juge d’instruction puis depuis 2009 au sein de la cellule antiterroriste. Elle aura vu passer les attentats de 2012 et de 2015 et, après Charlie Hebdo, aura été secondée par François Vasseur. Un binôme, elle de gauche et lui de droite, qui fonctionne plutôt bien, comme le constate Éric Macri, le magistrat en charge de ce nouveau dossier très chaud. Car le terroriste a cette fois été appréhendé.
En intégrant des transcriptions d’écoutes téléphoniques et d’interrogatoires dans le récit, la romancière nous convie de suivre pas à pas l’instruction menée, afin de tenter de faire la lumière dans des dossiers qui s’accumulent. Entre le couple parti en Syrie en rêvant de pouvoir vivre pleinement son islam et qui ne va pas tarder à déchanter et le radicalisé qui épouse aveuglément la doctrine d’un état islamique assoiffé de sang, elle va devoir trier. «On passe des heures avec les mis en examen, pendant des années, des heures compliquées au cours desquelles on manipule une matière noire, dure. À la fin de mon instruction, je dois déterminer si j’ai suffisamment de charges pour que ces individus soient jugés par d’autres. C’est une torture mentale: est-ce que je prends la bonne décision? Et qu’est-ce qu’une bonne décision? Bonne pour qui? Le mis en examen? La société? Ma conscience?»
Face à cette tension psychologique, à l’éloignement de ses enfants, à l’incompréhension d’un mari aigri, aux menaces de mort, l’amour va finir par s’inviter dans sa vie. Après une confrontation très éprouvante, Alma va s’effondrer dans le parking et va être relevée par un avocat. Emmanuel trouve les mots et le geste qui l’apaisent. La liaison qui suit est comme une soupape de sécurité. Jouir pour tenir. Un exercice périlleux, car la tension va encore monter d’un cran, rendant ce mélange des genres explosif.
Karine Tuil réussit une fois encore un roman fort, ancré dans l’actualité. Après Les choses humaines qui traitait du viol et de son traitement judiciaire, elle s’est cette fois rapproché des juges d’instruction du pôle antiterroriste, des avocats, des magistrats de la cour d’assises et des enquêteurs de la DGSI pour construire ce drame puissant et bouleversant. Servi par une écriture précise, au plus près de la psychologie de ses personnages, ce douzième roman est sans doute l’un de ses meilleurs.

Citations en exergue

«Croyez ceux qui cherchent la vérité, doutez de ceux qui la trouvent.» André Gide, Ainsi soit-il ou les jeux sont faits
«Il n’existe aucun moyen de vérifier quelle décision est la bonne car il n’existe aucune comparaison. Tout est vécu tout de suite pour la première fois et sans préparation.» Milan Kundera, L’Insoutenable Légèreté de l’être

La décision
Karine Tuil
Éditions Gallimard
Roman
304 p., 20 €
EAN 9782072943546
Paru le 7/01/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris. On y évoque aussi un village des Alpes du Sud, dans les montagnes du Valgaudemar et Champigny-sur-Marne, Levallois.

Quand?
L’action se déroule en 2016.

Ce qu’en dit l’éditeur
Mai 2016. Dans une aile ultrasécurisée du Palais de justice, la juge Alma Revel doit se prononcer sur le sort d’un jeune homme suspecté d’avoir rejoint l’État islamique en Syrie. À ce dilemme professionnel s’en ajoute un autre, plus intime: mariée depuis plus de vingt ans à un écrivain à succès sur le déclin, Alma entretient une liaison avec l’avocat qui représente le mis en examen. Entre raison et déraison, ses choix risquent de bouleverser sa vie et celle du pays…
Avec ce nouveau roman, Karine Tuil nous entraîne dans le quotidien de juges d’instruction antiterroristes, au cœur de l’âme humaine, dont les replis les plus sombres n’empêchent ni l’espoir ni la beauté.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Les Échos (Philippe Chevilley)

Revue de presse

ELLE (Nathalie Dupuis et Olivia de Lamberterie)

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Télé 7 jours(Héloïse Goy)

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Marie Claire (Thomas Jean)

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Karine Tuil est l’invitée de Léa Salamé © France Inter

Les premières pages du livre
1
Est-ce que vous voulez vraiment voir les images de l’attentat ?
Longtemps, c’est moi qui ai posé cette question. En tant que juge d’instruction antiterroriste, cela avait toujours représenté un problème éthique capital pour moi : devais-je montrer les images des attentats aux familles de victimes qui le réclamaient ? Était-ce mon rôle ? Au nom de la vérité, fallait-il à tout prix voir ? Les images des corps mutilés, des boîtes crâniennes explosées, des corps d’enfants démembrés étaient-elles indispensables à la vérité ? J’essayais de dissuader les familles : je voulais les protéger de l’obscénité de la mort. Mais à présent c’est moi qu’un juge d’instruction tente de convaincre de ne pas visionner l’exécution filmée par le terroriste à l’aide d’une caméra qu’il a accrochée à son torse le jour de l’attaque, c’est moi qu’on cherche à protéger, mais j’insiste, je veux savoir, j’ai peut-être besoin de voir pour y croire, il y a un tel sentiment de déréalisation face à l’horreur, on a beau vous répéter que c’est arrivé, tout en vous refuse cette évidence. François ne parle pas, ne bouge pas, je sais qu’il a pris un anxiolytique avant de venir, il m’en a proposé un dans son bureau que j’ai refusé, j’en ai déjà avalé deux pendant la nuit que j’ai passée en grande partie recroquevillée dans mon lit ; c’est lui qui, le premier, a demandé à voir les images, mais il n’est pas juge principal dans cette affaire ; au pire, il va connaître une accélération cardiaque, au pire, il se sentira mal pendant quarante-huit heures, puis il retournera au restaurant, à la salle de sport, il fera l’amour. François Vasseur est arrivé dans le service au lendemain des attentats de Charlie Hebdo ; cela a été l’un de ses premiers dossiers, nous travaillons souvent en binôme ; nous sommes, comme on dit, complémentaires : je suis la juge rouge, trop à gauche, trop souple pour cet homme de droite qui répète à ses proches qu’il ne faut céder sur rien, qu’on a été trop laxistes, que la France s’est compromise. Nous nous installons côte à côte dans le bureau du juge désigné pour instruire le dossier : Éric Macri. Le tueur a été capturé vivant après s’être retranché pendant plus de vingt-quatre heures dans un bureau situé sur le lieu du drame ; c’est lui qui va l’interroger. Éric a allumé la lumière rouge qui indique, sur le fronton de la porte extérieure, qu’il ne doit pas être dérangé. Avant, c’était un sujet de blagues entre nous : il était peut-être avec l’une de ses nombreuses conquêtes. On riait beaucoup – c’était une façon comme une autre de conjurer toute cette violence. Mais là, nous sommes, tous les trois, au bord des larmes.

Éric nous demande si nous souhaitons faire appel à la psychologue du tribunal ; c’est elle qui prépare les familles des victimes à l’horreur de ce qu’elles vont voir et les aide à ne pas s’effondrer totalement après la diffusion – quand on est soumis à un choc psychique de cette ampleur, on n’est jamais à l’abri d’une crise de folie, d’une décompensation. Je dis non ; François hoche la tête de gauche à droite. Éric demande une dernière fois, en me regardant droit dans les yeux : Alma, tu es sûre ? Pourquoi t’infliger ça ? Il me tutoie, évidemment, nous sommes proches, nous travaillons ensemble depuis des années, tu devrais te préserver, et je répète, avec un peu de nervosité dans la voix – je crois que je pourrais m’évanouir tant je redoute les images qu’il s’apprête à me montrer, tant je tremble (mais si je m’effondre j’entraînerai tout le monde dans ma chute) –, je répète que, oui, j’en suis sûre ; au cours de ma carrière, j’en ai vu, des vidéos d’exécutions, parfois même avec lui : extraits de caméras de surveillance, décapitations, vidéos issues de ces petites GoPro que les amateurs de sports extrêmes achètent pour se filmer et dont les terroristes ont détourné l’utilisation à des fins morbides – ils calent la caméra sur leur torse à l’aide d’un harnais et l’enclenchent au moment de passer à l’acte, ça ne leur suffit pas de tuer, ils veulent montrer comment ils ont tué, avec quelle haine, quel sang-froid, quelle violence, ils tuent et ils existent. Éric enclenche la vidéo en lâchant un « on y va » comme si on s’apprêtait à pénétrer tous ensemble dans un bâtiment en feu ; et je sais – nous le savons tous – que celle qui sera consumée, c’est moi.

Ce que je vois en premier, c’est la silhouette massive d’un homme qui se fige, ses lèvres entrouvertes, son regard terrorisé, ce que je vois, c’est sa tête qui explose sous l’impact d’une rafale de kalachnikov, son corps décapité qui s’écroule. François se lève et sort du bureau précipitamment, une main sur le cœur, prêt à vomir ses tripes sur le parquet fin de siècle. Moi, je reste. Respire Alma, tout mon être tressaille, ce n’est pas qu’une sensation, c’est vrai, mais je ne cille pas, j’ai appris à maîtriser mes émotions – en interrogatoire on ne doit jamais laisser transparaître ses sentiments. Éric ne regarde pas l’écran ; cette vidéo, il l’a déjà vue pour les besoins de l’enquête, je suis désormais la seule spectatrice d’un drame national, de mon drame. Les images tremblent sous les pas de l’assassin ; elles sont saccadées et un peu floues. On entend des tirs, des hurlements et ces mots du tueur dont j’identifie tout de suite la voix – parce que je la connais : Allah Akbar ! Tout est sombre, à peine éclairé par des faisceaux de lumière multicolores dont les iridescences se diffractent sur les visages statufiés d’effroi. La caméra embarquée filme à hauteur d’homme. Les victimes tombent sous les tirs de kalachnikov. J’ai l’impression atroce que c’est ma main qui tient l’arme, que c’est moi qui tire. Que c’est moi qui tue.

Retranscription de la conversation numéro 67548 sur la ligne 06XXXXX
— Je t’aime, Sonia.
— Je suis ta femme maintenant, LOL.
— Pour la vie.
— Oui, pour la vie.
— Tu te sens prête à tout quitter ?
— Ce sera le paradis !
— On restera un peu en Turquie pour la lune de miel, deux, trois jours avant de passer en Syrie.
— T’es sûr de toi ?
— Ouais ! Tant que je ne serai pas allé au bout de cette envie, je ne serai pas bien.
— J’espère que tu vas tous les massacrer, je t’encouragerai bien comme il faut, LOL.
— MDR, c’est gentil. Je suis déter, je suis au max. Et t’inquiète, tout est prévu pour les femmes de combattants.
— Je sais.
— Inch Allah, on sera heureux.
— Grave !
— Et au fait, t’as vu la vidéo que je t’ai envoyée ?
— Oui, trop cool quand le frère, il le décapite.
(Ils rient.)

2
Je me nomme Alma Revel. Je suis née le 7 février 1967 à Paris. J’ai quarante-neuf ans.
Je suis la fille unique de Robert Revel et Marianne Darrois.
Je suis de nationalité française.
En instance de divorce, mère de trois enfants.
Je suis juge d’instruction antiterroriste.
Il y a trois mois, dans le cadre de mes fonctions, j’ai pris une décision qui m’a semblé juste mais qui a eu des conséquences dramatiques. Pour moi, ma famille. Pour mon pays.
On se trompe sur les gens. D’eux, on ne sait rien, ou si peu. Mentent-ils ? Sont-ils sincères ? Mon métier m’a appris que l’homme n’est pas un bloc monolithique mais un être mouvant, opaque et d’une extrême ambiguïté, qui peut à tout moment vous surprendre par sa monstruosité comme par son humanité. Pourquoi saccage-t-on sa vie ou celle d’un autre avec un acharnement arbitraire ? Je ne sais pas, je ne détiens pas la vérité, je la cherche, inlassablement ; mon seul but, c’est la manifestation de cette vérité. Je suis comme une journaliste, une historienne, un écrivain, je fais un travail de reconstitution et de restitution, je tente de comprendre le magnétisme morbide de la violence, les cavités les plus opaques de la conscience, celles que l’on n’explore pas sans s’abîmer soi-même – tout ce que je retiens de ces années, c’est à quel point les hommes sont complexes. Ils sont imprévisibles, insaisissables ; ils agissent comme possédés ; c’est souvent une affaire de place sociale, ils se sentent blessés, humiliés, au mauvais endroit, ils se mettent à haïr et ils tuent ; mais ils tuent aussi comme ça, par pulsion, et c’est le pire pour nous, de ne pas pouvoir expliquer le passage à l’acte. On sonde les esprits, la sincérité des propos, on cherche les intentions, on a besoin de rationaliser – et dans quel but car, à la fin, on ne trouve rien d’autre que le vide et la fragilité humaine.

J’ai intégré le pôle d’instruction antiterroriste en 2009 ; j’en suis la coordonnatrice depuis 2012. Au sein de la galerie – une aile ultrasécurisée du Palais de justice de Paris –, je coordonne une équipe de onze magistrats. Les gens connaissent mal les juges d’instruction antiterroristes ; avec les agents du renseignement, nous sommes les hommes et les femmes de l’ombre ; c’est nous qui dirigeons les enquêtes, qui interrogeons les mis en examen, les complices, qui recevons les familles des victimes. On ne porte pas l’accusation, on ne travaille pas sur la culpabilité – il y a des procureurs pour ça ; notre métier, ce sont les charges : on ne se fie qu’à des éléments objectifs car si on n’a rien, on alimente le fantasme de la poursuite politique.
Nous travaillons en binôme ; sur les dossiers les plus importants, nous sommes trois, voire quatre ou cinq. Le premier juge saisi est en charge du dossier mais dans les réunions et au moment de la prise de décision, nous sommes deux. Trois services d’enquêtes collaborent avec nous : la direction générale de la sécurité intérieure, la DGSI, la sous-direction antiterroriste qui dépend de la police judiciaire, la SDAT, et la section antiterroriste de la Brigade criminelle, la crème des enquêteurs. Pour les attentats, les trois services sont saisis. Mon travail, c’est de coordonner et de diriger l’action des policiers. J’échange une cinquantaine de mails par jour avec les enquêteurs. On a des réunions régulières. On peut faire beaucoup d’expertises : ADN, informatiques, et d’autres sur la personnalité psychologique ; on missionne des psychiatres, des enquêteurs de personnalité pour reconstituer des parcours.
Le pôle antiterroriste est l’un des postes d’observation et d’action les plus exposés : il faut être solide, déterminé, un peu aventureux, capable d’encaisser des coups, de supporter la violence (interne, externe, politique, armée, religieuse, sociale), la violence, partout, tout le temps – rien ne nous y prépare vraiment. Mon prédécesseur m’avait prévenue : tu seras aspirée par cette noirceur, elle te contaminera, tu n’en dormiras plus ; je n’imaginais pas qu’elle m’abîmerait à ce point. On se sent parfois très seuls, confrontés au risque d’instrumentalisation politique, à la manipulation, aux attaques, à la récupération médiatique de nos affaires. Quand on instruit des dossiers aussi lourds que les attentats des années 2012 et 2015 notamment, on est écrasés par le poids de la douleur collective, les gens attendent beaucoup de nous – trop sans doute car nos pouvoirs sont limités ; nos forces, aussi. Chaque matin je suis confrontée aux limites de ma résistance et à la gestion de mon stress. J’arrive à mon bureau à 8 h 30, je repars à 19 heures, en théorie car en réalité, le terro, c’est vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Je prépare mes interrogatoires ou rédige mes ordonnances chez moi, le soir ; je reviens le week-end, quand je suis de permanence : c’est aussi, je crois, un moyen de fuir mon quotidien, de ne pas affronter la décomposition de mon mariage. Mes journées sont intenses, ponctuées par les interrogatoires, les réunions, les discussions avec les enquêteurs, les avocats, les autres juges, c’est un long tunnel de prises de décisions sensibles et de responsabilités – la tension est constante, permanente. Une simple erreur de procédure peut être fatale. À mes débuts, j’ai été juge de droit commun ; si je relâchais un trafiquant, je savais qu’au pire il allait trafiquer, mais là, si je me trompe, des gens peuvent être tués à cause de moi.
Mon quotidien, ce sont aussi les missions – jusqu’à quatre par an – dans des zones de conflit minées par le jihadisme, au milieu d’agents du Raid ou du GIGN surarmés, les exercices de sécurité, l’obligation de changer de chambre au milieu de la nuit pour ne pas être identifiable, la confrontation avec les gardes des détenus que je suis venue interroger, des types dont je ne sais rien, imprévisibles et sanguins, masqués de têtes de mort, les slogans scandés en pleine nuit : « Français ! Partez maintenant sinon ce sera trop tard ! », les risques de maladie, sur place, les traitements préventifs qui me laissent exsangue et ce moment où, avant de partir, j’embrasse mes enfants sans leur montrer mon émotion, en pensant que c’est peut-être la dernière fois. Je suis saisie de tous les attentats commis dans le monde ayant occasionné des victimes françaises, je me rends régulièrement dans des dictatures touchées par le terrorisme, des théâtres de guerre où règnent l’anarchie, les régimes patriarcaux les plus archaïques, ce sont toujours des situations à risques, je sais que je peux être maltraitée, humiliée et, dans le pire des cas, kidnappée. Sur l’échelle de mes angoisses, le viol et la décapitation arrivent juste en dessous de la mort de mes enfants. Souvent, j’ai eu peur ; mais au bout d’un certain temps, la peur, on finit par la dominer.
La réalité, c’est qu’on s’habitue à la possibilité de notre propre mort mais à la haine, jamais. La haine surgit et contamine tout. Elle est là quand j’ouvre les courriers des détenus [Alma Revel, vous allez crever en enfer], le compte rendu d’écoutes interceptées dans les parloirs sonorisés [la juge, cette pute] ; elle est là quand je visionne des vidéos d’exécutions ou les images prises sur les scènes de carnage [on va balafrer votre pays de mécréants], elle est là quand j’interroge des hommes, des femmes, des adolescents [j’reconnais pas votre justice, vos lois, vous êtes rien], et elle est là au moment où je reçois des SMS de menace [Les Frères vont buter ta gueule, grosse salope]. À la fin, ces microfissures provoquent une fracture, une béance qu’il faut bien combler d’une façon ou d’une autre, par une narration affective, même factice. Or, d’une manière générale, les gens n’aiment pas les juges, ils nous voient comme les clés de voûte d’un appareil punitif, nous serions rigides et trop puissants, les thuriféraires de la loi – le bras armé de la coercition.
Mon père avait été un grand lecteur et un étudiant de Foucault qu’il citait souvent : « Il est laid d’être punissable mais peu glorieux de punir. » Je suis la fille unique de Robert Revel, l’histoire a oublié mon père, il fut pourtant l’un des militants les plus actifs de la gauche prolétarienne dans les années 60, proche de Jean-Paul Sartre dont il avait failli être le secrétaire avant de tomber dans la drogue et le gangstérisme. Il me racontait que mes grands-parents, des résistants communistes, cachaient des armes et des tracts antinazis dans son berceau ; je crois que tout part de là, de l’idée que le pire est toujours possible mais qu’il ne faut jamais se coucher devant l’adversaire. Ma mère, il l’avait rencontrée sur les bancs de Normale sup. C’était l’un de ces couples passionnés qui croyaient en la révolution à une époque où intellectualité et sexualité fusionnaient, où l’on considérait encore que la littérature et les idées pouvaient changer le monde et qu’il fallait penser contre soi pour avoir une possibilité de construction et d’élévation personnelles – des convulsions de l’histoire, ils avaient fait la matrice de leur vie commune.
L’histoire familiale aurait pu être glorieuse si mon père n’avait pas choisi, du jour au lendemain, de suivre Pierre Goldman, fils de résistants juifs, icône rebelle de la gauche intellectuelle, un type brillant, fiévreux mais instable, convaincu que l’engagement passait par la lutte armée et qui l’a incité à prendre les armes pour rejoindre la guérilla au Venezuela au milieu de l’année 1968.
À leur retour, en 1969, mon père sombre avec lui dans le banditisme. Quelques années plus tard, Goldman est accusé du meurtre de deux pharmaciennes, il écrit ses Souvenirs obscurs d’un juif polonais né en France, un texte vertigineux dans lequel il clame son innocence, et il est libéré avant d’être assassiné en pleine rue. Mon père, lui, est arrêté lors du cambriolage de l’appartement parisien d’un grand patron de l’époque, incarcéré pendant onze ans et oublié de tous. Ma mère m’emmène vivre avec elle au sein d’une communauté du sud de la France composée d’intellectuels, la plupart fils de bourgeois, déterminés à modifier les structures sociales en adoptant un mode de vie rural – communauté qu’elle quitte quelques années plus tard pour faire un mariage petit-bourgeois dicté par le triptyque confort-sécurité-raison avec un médecin réputé d’un village des Alpes du Sud ; c’est là, perdue dans les montagnes du Valgaudemar, que j’ai été élevée.
Quand mon père sort de prison au début des années 80, c’est un homme déprécié, sans aucune cohérence intérieure – éclaté, branlant ; de là, ma conviction que l’incarcération, si elle peut entraîner une forme de prise de conscience, a aussi ses effets disruptifs – l’enfermement révèle le pire de vous-même et quiconque n’a pas été soumis à ce rétrécissement de l’horizon ne sait pas ce qu’est la dévastation. Il s’installe dans une HLM de Champigny-sur-Marne et tombe dans les drogues dures ; ma mère limite mes contacts avec lui jusqu’à ma majorité. Il meurt à la fin des années 90 d’une overdose ; il n’avait que cinquante-cinq ans. Pendant les quelques années où je me serai rapprochée de lui, il n’aura fait que me reprocher de m’être placée du côté de la répression : « Ton métier, c’est d’emmerder et de faire enfermer les gens qui ont des problèmes. » C’était réducteur, évidemment. Juger est aussi un acte politique.
Au-delà de l’aspect coercitif, il y a quelque chose de fascinant dans mon activité : juge, ça vous plonge dans les abysses de la nature humaine, les gens se mettent dans des situations terribles, et moi, j’accompagne ces humanités tragiques. J’ai devant moi des gens broyés par le destin, issus de tous les milieux sociaux, le malheur est égalitaire, il ne faut pas croire que certains s’en sortent mieux que d’autres ; dans la vie, chacun fait ce qu’il peut, en fonction de ses chances, de ses capacités, et c’est tout. Sur mon bureau, j’ai encadré cette phrase de Marie Curie : « Dans la vie, rien n’est à craindre, tout est à comprendre. »
Mais parfois, on ne comprend rien.

3
J’avais à peine vingt-quatre ans quand j’ai été confrontée à la dureté du métier de juge d’instruction ; les faits étaient épouvantables : une petite fille de six ans avait été retrouvée poignardée dans son lit ; c’était son père qui l’avait découverte à son réveil ; la mère avait disparu. Il avait appelé la police, les enquêteurs l’avaient cherchée partout, dans les forêts voisines, les caves inhabitées, les morts-terrains. Ils avaient retrouvé son corps échoué au bord d’un lac ; elle était morte noyée. L’enquête avait conclu qu’elle s’était suicidée après avoir tué son enfant dans un accès de folie. Pourquoi ? Comment ? On ne le saurait jamais. Il faudrait vivre avec le mystère de ce passage à l’acte. Je devais annoncer à ce père, ce mari détruit, la fin de la procédure. J’étais si jeune – avec quels ressorts psychologiques allais-je arriver au bout de mon entretien ? Je revois cet homme en larmes, je revois la greffière et l’avocate, en larmes aussi. J’ai dû trouver la force et les mots ; ça a été terrible mais je l’ai fait.
J’ai intégré l’antiterrorisme huit ans après les attentats du 11 Septembre ; j’interrogeais des hommes, des femmes dont certains avaient chanté et dansé devant les images de l’effondrement des tours, qui désavouaient la version officielle et criaient au complot. Depuis 1995, il n’y avait pas eu d’attentats en France et, en 2012, un terroriste islamiste de vingt-trois ans tuait successivement trois jeunes militaires en civil avant de pénétrer dans une école juive, arme à la main, pour assassiner trois enfants et le père de deux d’entre eux. À cette époque, j’ai accepté de devenir coordonnatrice du service – en mémoire de ces enfants. J’étais révoltée contre l’immobilisme étatique, la lâcheté et l’aveuglement de la société, je voulais comprendre comment on en était arrivés là. Le tueur n’était ni un fou ni un psychopathe mais un jeune délinquant, hâbleur, frimeur, qui volait des motos pour faire des rodéos. Qu’un jeune homme comme lui – un profil que les services de renseignements avaient même songé à recruter – fût capable de tuer des jeunes de son âge puis, le soir même, d’aller manger une pizza avec son frère et sa sœur avant de viser de sang-froid quatre jours plus tard des enfants dans leur école – des enfants dont l’un avait encore la tétine dans la bouche – montrait qu’il n’y avait plus de limite à la barbarie et pas de moyens sûrs de déceler le risque d’un passage à l’acte… Il était armé, il avait discuté pendant plus de vingt heures avec les négociateurs du Raid et de la DCRI sans montrer aucun signe de faiblesse, sans reddition possible. On ne parlait que de ça dans le service : est-ce que des erreurs avaient été commises – et lesquelles ? On ne comprenait pas grand-chose à l’époque, on était perdus, mais à partir de là, on a travaillé sur toutes les filières.
En 2015, on n’a fait que prendre des coups, on se démenait pour essayer de déterminer comment les réseaux jihadistes s’étaient organisés, c’était une période très dure, il nous a fallu tout inventer, mais on a commencé à savoir traiter ce type de dossier. Dès le début de l’année, le 7 janvier 2015, on a dû faire face à l’attentat de Charlie Hebdo, les tueurs étaient morts, on n’avait aucune idée de la façon de retrouver les complices. On ne se doutait pas que ce n’était que le début… Le lendemain, il y a eu l’assassinat d’une policière à Montrouge et, vingt-quatre heures plus tard, la prise d’otages de l’Hyper Cacher, les clients abattus lâchement, les assauts simultanés du Raid. En trois jours, notre pays s’est écroulé. C’est à cette époque que François est arrivé, en renfort ; il avait jusque-là été magistrat de liaison en Espagne. Nous étions alors une petite bande de trois juges très soudés parmi les onze qui constituaient le service : Éric Macri, cinquante-trois ans, fils d’un couple de médecins d’origine argentine, qui avait participé à la création du pôle « crimes contre l’humanité » en 2012 avant de nous rejoindre ; Isabelle d’Andigné, cinquante ans, qui avait longtemps officié au pôle financier avant de siéger comme juge assesseur dans de nombreux procès d’assises, et moi. On était très proches, on parlait beaucoup de nos peurs, de ce qu’on ressentait, on avait besoin de partager cette expérience hors norme. Quelques mois après, alors qu’on sortait à peine la tête de l’eau, les attentats du 13 Novembre nous ont plongés au cœur du chaos. Une série de fusillades et d’attaques-suicides avaient été perpétrées dans la soirée à Paris et dans sa périphérie par trois commandos qui appartenaient à l’État islamique, causant la mort de plus de cent trente personnes et des centaines de blessés. Le stade de France, des cafés parisiens et la salle de spectacle du Bataclan avaient été visés – des symboles d’une France jeune, moderne, ouverte, festive. Je me souviens des dépêches et des SMS qui tombaient en continu, du sentiment de fin du monde. Le procureur général du parquet antiterroriste et nos collègues avaient été envoyés sur les lieux du drame, en première ligne ; ils en étaient ressortis fracassés, mutiques devant les psychologues dépêchés sur place. Un mois plus tard, je pénétrais à mon tour au Bataclan, accompagnée de François et d’Isabelle… Tout avait été mis sous scellés mais les lieux étaient encore imbibés de sang.
Tu entres et tu as, en tête, la scène de carnage ; la mort s’insinue partout, tu pourrais la palper, elle te pénètre et t’entaille. Tu entres, entravée par ton histoire, ton identité sociale, politique ; tu sors et tu comprends que tout ton être a été déformé, contaminé. Tu ne seras plus jamais la même.
Le récit national de la violence, nous l’écrivions collectivement. On essayait de tenir, de se montrer réactifs, efficaces, mais on était brisés. À partir de 2015, on a tout judiciarisé : dès qu’il y avait un départ pour la Syrie, on ouvrait une enquête pour association de malfaiteurs en vue d’une entreprise terroriste, on ne triait plus. On s’est mis à faire du préventif sur tout le monde, c’était limite de la vengeance, on incarcérait mineurs, majeurs, on vivait dans l’angoisse, on n’en dormait plus… On se réveillait avec la peur au ventre et on se couchait avec un Lexomil.

Les cas de conscience étaient quotidiens. Après un attentat, je recevais les familles des victimes : elles réclamaient des coupables qui, généralement, étaient morts. Pour apaiser leur besoin de justice, je maintenais en détention – parfois pendant des années – des gens dont la faute était d’avoir eu, à un moment donné, un lien lointain, incertain avec les auteurs des crimes ; en agissant ainsi, étais-je juste ? Je leur expliquais qu’il valait mieux un non-lieu maintenant qu’un acquittement au terme d’un procès difficile dont elles sortiraient détruites ; je n’osais pas leur dire que faire condamner un innocent n’allégerait pas leur peine.
Mais les familles des victimes n’acceptent jamais l’absence de coupable et leur verdict est sans appel : si vous les libérez, c’est comme si les miens étaient morts pour rien.
Les terroristes islamistes représentaient 90 % de notre contentieux – leur propagande avait trouvé la manière d’exploiter les failles de notre société – mais nous avions aussi des terroristes d’extrême droite, d’extrême gauche. On vivait avec une menace permanente au-dessus de la tête. Quand un attentat se produisait, on s’appelait entre juges : Tu crois que c’est qui ? On cherchait des informations sur l’auteur, on voulait savoir s’il était connu ou non à l’instruction, si l’un d’entre nous l’avait déjà interrogé. Notre angoisse, c’était de ne pas avoir interpellé quelqu’un qui était passé à l’acte.

Direction générale de la sécurité intérieure, le 4 janvier 2015 à 14 h 34
– – – Je me nomme Meriem KACEM née BENACHOUR.
– – – Je suis née le 3 juillet 1966 à Alger.
– – – Je suis de nationalité française.
– – – Je travaille en tant que cantinière à la mairie de Bondy.
– – – Je suis divorcée de M. KACEM Farid, décédé.
– – – J’ai cinq enfants : Mohammed, trente ans, Kader, vingt-huit ans, Anissa, vingt-cinq ans, Mehdi, dix-sept ans, et Abdeljalil, vingt et un ans.
– – – Mon fils Abdeljalil a disparu depuis le 30 décembre 2014 avec sa jeune femme, Sonia Dos Santos. Quelques jours avant, il a dit à son grand frère Mohammed qu’il avait l’intention d’aller en Syrie. J’ai peur qu’il lui soit arrivé quelque chose, je suis très inquiète. Il avait un comportement bizarre depuis plusieurs semaines.

question : Vous êtes croyants ?
réponse : Je suis musulmane, croyante. Il y a un an, Abdeljalil a commencé à devenir plus pratiquant.
Je n’ai rien vu venir jusqu’à ce que je découvre dans ses affaires des dates de billets pour des départs à Istanbul.
Il me parlait des actualités, que Bachar El-Assad massacrait son peuple et que la France ne faisait rien. Il disait que la France agressait les musulmans, qu’il ne pouvait pas vivre sa religion comme il le voulait.
Un jour, il a dit que son rêve c’était d’aller vivre dans un pays musulman.
En ce qui concerne Abdeljalil, ça n’a pas toujours été facile avec lui. On m’a retiré la garde à cause de son père qui était très violent et on me l’a rendu quand j’ai divorcé. Il est gentil, mais il a eu des problèmes de comportement à l’adolescence. Mon fils est allé en famille d’accueil. C’est là qu’il a commencé à mal tourner. Après il est revenu vivre avec moi. Il a épousé Sonia Dos Santos et ils ont vécu chez moi jusqu’à leur départ.

question : Connaissez-vous les fréquentations de votre fils ?
réponse : Il traînait avec des types qui l’ont poussé à voler et à vendre de la drogue, et puis un jour, il a changé. Il est devenu plus religieux et il a commencé à fréquenter des gens qui lui ont monté la tête.

question : Que faisait-il dans la vie ? Il travaillait ?
réponse : Il enchaînait les petits boulots. À un moment, je lui ai trouvé un poste dans une association. Il s’occupait de jeunes handicapés. Mais depuis quelque temps, il vivait du RSA.

question : D’après vous, votre fils aurait-il rejoint l’État islamique en Syrie ?
réponse : Je ne sais pas.

question : Était-il un combattant ?

(Mentionnons que Mme Benachour sourit à cette évocation.)

réponse : Non, non… mon fils ne ferait pas de mal à une mouche.

Extraits
« Cette haine de la France, exprimée par des jeunes qui y sont nés pour la plupart, qui y ont grandi, c’est toujours une incompréhension totale. Certains ne se sentent même pas français, revendiquent une autre nationalité. On ne sait jamais précisément de quoi cette haine est le produit. D’un lavage de cerveau? D’un rejet social? D’une humiliation? De la transmission d’une humiliation? D’un processus carcéral qui les a mis en relation avec les mauvaises personnes? D’un processus judiciaire? Pour l’écrivain américain James Baldwin, si les gens s’accrochent tellement à leurs haines, c’est parce qu’ils pressentent que, s’ils viennent à les lâcher, ils se retrouveront seuls face à leur douleur. Les hommes et les femmes que je reçois dans mon bureau ont le sentiment de vivre le racisme au quotidien, qu’on les renvoie sans cesse à leur condition initiale. Ils sont parfois solides intellectuellement mais ont des failles identitaires profondes. Ils ne savent pas qui ils sont vraiment, quelle est leur place. Ils vont sur Internet chercher des réponses à leur mal-être, ils y rencontrent des idéologues dangereux qui leur retournent le cerveau en utilisant des techniques de propagande primaires mais efficaces. » p. 87-88

« On passe des heures avec les mis en examen, pendant des années, des heures compliquées au cours desquelles on manipule une matière noire, dure. À la fin de mon instruction, je dois déterminer si j’ai suffisamment de charges pour que ces individus soient jugés par d’autres. C’est une torture mentale: est-ce que je prends la bonne décision? Et qu’est-ce qu’une bonne décision? Bonne pour qui? Le mis en examen? La société? Ma conscience? » p. 111

À propos de l’auteur
TUIL_Karine_©DRKarine Tuil © Photo DR

Karine Tuil est née le 3 mai 1972 à Paris. Diplômée de l’Université Paris II-Assas (DEA de droit de la communication/Sciences de l’information), elle prépare une thèse de doctorat portant sur la réglementation des campagnes électorales dans les médias en écrivant parallèlement des romans. En 1998, elle participe à un concours sur manuscrit organisé par la fondation Simone et Cino Del Duca. Son roman Pour le Pire y est remarqué par Jean-Marie Rouart, alors directeur du Figaro littéraire. Quelques mois plus tard, son texte est accepté par les éditions Plon qui inaugurent une collection « jeunes auteurs ». Pour le pire, qui relate la lente décomposition d’un couple paraît en septembre 2000 et est plébiscité par les libraires mais c’est son second roman, Interdit, (Plon 2001) – récit burlesque de la crise identitaire d’un vieux juif – qui connaît un succès critique et public. Sélectionné pour plusieurs prix dont le prix Goncourt, Interdit obtient le prix Wizo et est traduit en plusieurs langues. Le sens de l’ironie et de la tragi-comédie, l’humour juif se retrouvent encore dans Du sexe féminin en 2002 – une comédie acerbe sur les relations mère-fille, ce troisième roman concluant sa trilogie sur la famille juive.
En 2003, Karine Tuil rejoint les Éditions Grasset où elle publie Tout sur mon frère qui explore les effets pervers de l’autofiction (nommé pour les Prix des libraires et finaliste du prix France Télévision).
En 2005, Karine Tuil renoue avec la veine tragi-comique en publiant Quand j’étais drôle qui raconte les déboires d’un comique français à New-York. Hommage aux grands humoristes, Quand j’étais drôle est en cours d’adaptation pour le cinéma et obtient le prix TPS Star du meilleur roman adaptable au cinéma.
En 2007, Karine Tuil quitte le burlesque pour la gravité en signant Douce France, un roman qui dévoile le fonctionnement des centres de rétention administrative (en cours d’adaptation au cinéma par Raoul Peck).
Karine Tuil a aussi écrit des nouvelles pour Le Monde 2, l’Express, l’Unicef et collaboré à divers magazines parmi lesquels L’Officiel, Elle, Transfuge, Le Monde 2, Livres Hebdo et écrit des portraits de personnalités du monde économique pour Enjeux les Échos.
Son septième roman, La domination, pour lequel elle a reçu la Bourse Stendhal du ministère des Affaires étrangères a été publié chez Grasset en septembre 2008 (sélection prix Goncourt, prix de Flore). Il paraît en livre de poche en août 2010.
Son huitième roman Six mois, six jours, paraît en 2010 chez Grasset . A l’occasion de la rentrée littéraire 2010, Grasset réédite son deuxième roman Interdit (prix Wizo 2001, sélection prix Goncourt). Six mois, six jours a été sélectionné pour le prix Goncourt, Goncourt des lycéens et Interallié. Il a obtenu en 2011, le prix littéraire du Roman News organisé par le magazine styletto et le Drugstore publicis.
Son neuvième roman intitulé L’invention de nos vies est paru en septembre 2013 à l’occasion de la rentrée littéraire aux éditions Grasset pour lequel elle a été parmi les 4 finalistes du prix Goncourt. Il est traduit en Hollande, en Allemagne, en Grèce, en Chine et en Italie. Il a connu un succès international et a été publié aux États-Unis et au Royaume-Uni sous le titre The Age of Reinvention chez Simon & Schuster. Il est en cours d’adaptation pour le cinéma.
Le 23 avril 2014, Karine TUIL a été décorée des insignes de chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres par Aurélie Filippetti, Ministre de la Culture et de la Communication. Le 23 mars 2017, Mme Audrey Azoulay, Ministre de la Culture et de la Communication lui décerne le grade d’officier de l’Ordre des Arts et des Lettres.
Son dixième roman L’insouciance est paru aux éditions Gallimard en septembre 2016. il a obtenu le prix Landerneau des lecteurs 2016, a été sélectionné pour divers prix littéraires parmi lesquels le prix Goncourt, le prix Interallié, le Grand prix de l’Académie Française. Traduit en plusieurs langues, il a obtenu le prix littéraire de l’office central des bibliothèques. Les choses humaines, paru en 2019, a été couronné par le Prix Interallié et le Prix Goncourt des lycéens avant d’être adapté au cinéma en 2021 par Yvan Attal. La décision est son douzième roman. (Source: karinetuil.com / éditions Gallimard)

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La toute petite reine

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En deux mots
Capucine a oublié sa valise en gare de Strasbourg et va être humiliée par le responsable des opérations de sécurisation du site. Ce qu’elle ne sait pas encore, c’est qu’Adrien, le maître-chien qui assiste à la scène, partage ses tourments et n’a qu’une envie : la retrouver.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Capucine va faire son miel

Agnès Ledig nous revient avec un nouveau roman, sombre et lumineux. Autour de la rencontre de deux âmes en peine, une orpheline et un ex-militaire essayant de soigner son traumatisme, elle va insuffler un chant d’amour et d’espoir.

Un psychiatre reçoit une jeune fille en consultation. Capucine a dû accepter ce rendez-vous pour être autorisée à quitter les urgences où elle avait été admise suite à un incident qui a mis ses nerfs à très rude épreuve. Elle avait oublié sa valise sur le quai de la gare de Strasbourg et a été accueillie par l’équipe d’intervention et de déminage lorsqu’elle s’est rendue compte de sa bévue.
Quand elle s’est effondrée en larmes, c’est Bloom, le chien d’Adrien, qui est venu la consoler. Le maître-chien a lui aussi été sensible à la détresse de la jeune fille, mais n’a pas osé venir intervenir personnellement pour la consoler.
Le psy reconnaît rapidement la fille de son ami et confrère Jean-Baptiste Claudel, un grand chirurgien décédé onze ans plus tôt dans un terrible accident de la route avec Rachel, sa compagne. Capucine et sa jeune sœur Adélie se sont retrouvées orphelines.
Leur oncle aurait alors pu être présent pour ses nièces, mais à l’époque il devait tenter de ne pas sombrer lui-même dans l’alcool qu’il consommait sans modération.
Adélie a choisi l’appartement de Strasbourg pour essayer de changer d’air, tandis que Capucine est restée dans la grande maison familiale d’Obernai. C’est autour de cette ville de la plaine d’Alsace qu’elle essaie de chasser ses idées noires en accumulant les kilomètres de course à pied.
En se rendant à son tour chez Diane, la psychiatre qui le suit depuis trois ans et son retour du Mali pour un syndrome post-traumatique, Adrien va recroiser Capucine. Car Diane partage son cabinet avec son mari Denis qui suit la jeune fille. Après la confession d’Adrien, Diane ira même jusqu’à proposer à son mari de bousculer l’agenda des séances afin d’organiser une rencontre fortuite entre leurs deux patients respectifs.
Il faudra encore quelques séances pour déboucher sur un premier vrai rendez-vous entre ces deux êtres en voie de reconstruction qui ont eu l’intuition qu’ils pourraient s’entraider, eux qui partagent déjà un deuil douloureux. Et puis, pour Capucine, c’est l’occasion de meubler le vide laissé par Adélie, partie avec son ami défendre la planète du côté de la Savoie. Une décision que sa sœur a de la peine à accepter, d’autant que sa cadette venait de réussir sa première année de médecine et avait un avenir tout tracé sur les pas de son père.
Tandis qu’Adrien essaie en savoir davantage sur le curieux comportement de son chef lors de l’intervention en gare de Strasbourg – il n’a pas jugé nécessaire de faire un rapport malgré le dispositif mis en place – et son rapport avec la famille Claudel, Capucine sent le besoin de s’éloigner des fantômes du passé.
Comme dans son précédent roman, Se le dire enfin, Agnès Ledig choisit de nouer son intrigue autour d’une rencontre inattendue, tout en suggérant que, bien plus que le hasard, les âmes meurtries développent une sensibilité particulière qui les poussent l’une vers l’autre. Sans se connaître, elles se reconnaissent. De sa plume toujours aussi limpide, elle nous livre au fil des pages, les biographies des personnages, leurs drames intimes et leurs espoirs, leur parcours sur la voie de la résilience aidés en cela par les valeurs transmises par les disparus. En passant, elle délivre aussi un plaidoyer pour les psys, qu’il ne faut pas hésiter à consulter et qui peuvent vraiment éclairer la voie vers une compréhension des traumatismes et partant, vers leur apaisement.
Mais ce qui donne tout son sel et son intérêt au roman, c’est la formidable énergie qu’il transmet au lecteur en soulignant combien le malheur et la peine, les épreuves aussi douloureuses soient-elles ne sont pas une fatalité. De livre en livre, Agnès Ledig creuse son sillon et touche ses lecteurs au cœur.

Pour les habitants de Mulhouse et de la région, je vous propose de retrouver Agnès Ledig le 3 novembre à 18h à la librairie Bisey.

La toute petite reine
Agnès Ledig
Éditions Flammarion
Roman
380 p., 21,90 €
EAN 9782081488359
Paru le 20/10/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement en Alsace, à Strasbourg, Ottrott, Obernai et le Mont Saint-Odile. On y évoque aussi la Savoie et un endroit isolé des Vosges ainsi que le Mali.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un matin, Adrien, maître-chien, est appelé pour un colis suspect en gare de Strasbourg. Bloom, son chien hypersensible, va sentir le premier que les larmes de Capucine, venue récupérer sa valise oubliée, cachent en réalité une bombe prête à exploser dans son cœur. Hasard ou coup de pouce du destin, ils se retrouvent quelques jours plus tard dans la salle d’attente d’un couple de psychiatres. Dès lors, Adrien n’a de cesse de découvrir l’histoire que porte cette jeune femme. Dénouant les fils de leur existence, cette rencontre pourrait bien prendre une tournure inattendue et leur permettre de faire la paix avec leur passé afin d’imaginer à nouveau l’avenir.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
France TV Info
Femme actuelle (Podcast – secrets d’écriture)
Actualitté (Nicolas Gary)
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)

Les premières pages du livre
« Chapitre 1
Deux prénoms sur une boîte aux lettres
Je suis trop vieux pour servir encore à quelque chose.
On a même voulu me mettre en maison de retraite.
Jamais, vous m’entendez? Jamais !
Je veux mourir ici. Si possible sur ce banc, à l’entrée de la forêt.
De là, quand je regarde la maison en contrebas, je pense à Madeleine.
Ma seule utilité de vieux, c’est de me souvenir.
Qu’ils aillent au diable, ceux qui veulent me faire perdre la boule dans leur institution. Moi, j’ai encore toute ma tête, et tant que j’ai toute ma tête avec Madeleine dedans, elle vit encore un peu.
Ce qui me rend fou, c’est de voir cette bâtisse tomber en ruine, alors qu’on aurait pu en faire un nid d’amour. Madeleine et Jean Petitgenêt. Ça aurait bien rendu sur la boîte aux lettres.
Si seulement je pouvais garder que les belles choses du passé.
Si seulement on pouvait le refaire, ce passé. Je serais pas assis seul sur ces deux planches de bois, comme un idiot, à espérer que cette vieille ferme reprenne vie pour honorer celle de Madeleine.
C’est peut-être la seule chose qui me tient debout.
Savoir qui le fera.

Chapitre 2
Papillon de nuit
— C’est la mienne ! Attendez, C’EST LA MIENNE !
Le dispositif est déjà déployé, les barrières installées, mon chien dans les starting-blocks pour aller renifler le colis suspect. Sous l’immense préau qui couvre les neuf quais de la gare de Strasbourg, sa voix résonne comme dans une cathédrale.
En me retournant, je découvre une jeune femme à bout de souffle. Elle porte des baskets sur des collants noirs, une robe et un trench-coat qui vole derrière elle, le sac à main collé à sa taille pour ne pas être gênée dans sa course. Elle n’a laissé aucune chance au militaire qui a tenté de s’interposer en haut des escalators à l’entrée du quai et qui trottine derrière elle sans aucune conviction. Un autre, plus proche de la zone ultrasécurisée, l’empêche d’avancer.
— S’il vous plaît, c’est ma valise ! supplie-t elle.
Les agents de la police ferroviaire s’approchent, alertés par les cris, en faisant signe de la laisser passer.
Elle n’a le temps ni de reprendre son souffle ni de s’excuser. Simonet, le chef de la sûreté ferroviaire, fond sur elle comme un rapace sur sa proie, prêt à lacérer la chair, de sa méchanceté crochue. Je ne l’ai jamais connu bienveillant ni compréhensif en intervention. Au point de me demander s’il était semblable dans le privé, s’il avait une femme, des enfants, s’il pouvait faire preuve de tendresse. J’en doute.
— Vous vous rendez compte du temps que vous nous faites perdre ? Comme si on n’avait que ça à faire ! Putain ! Vous auriez mérité qu’on la fasse exploser.
— Je suis désol…
— Taisez-vous ! Pièce d’identité !
Il aboie.
Je me mets à la place de cette jeune femme. J’imagine son ventre noué. Elle ne s’attendait pas à être ainsi reçue. Se faire gronder comme une petite fille alors qu’elle se sent déjà bien assez coupable. Je vois la honte au bord de ses yeux. Soudain, la colère jaillit.
— Vous n’avez pas à me parler ainsi, même si j’ai fait une erreur !
— Une erreur ? Je vous parle comme je veux, vous n’allez pas la ramener en plus ! Vos papiers !
Elle fouille dans son sac à main en essayant de contenir sa rage, souffle entre ses lèvres qu’elle connaît ses droits. Elle lui demande quel est son nom. Il ne répond pas, n’a pas baissé son regard noir. Simonet ne supporte pas ces gens qui ne s’inclinent pas devant lui. Qui osent s’opposer. Surtout quand ils ont tort. Même quand ils ont raison. Il déteste qu’on lui tienne tête. Je le connais. La situation va dégénérer.
Je m’approche, pour tenter de faire retomber la pression.
— Calme-toi, Yvon. Je crois qu’elle est désolée, non ?
— Rien à foutre des excuses. Tu as vu le dispositif déployé, pour une connasse étourdie ?
— Yvon !
— On devrait leur faire payer cher leur négligence !
Elle lui tend sa carte d’identité sans un mot, concentrée sur ses jambes qui ne voudront plus la porter bien longtemps. Je les connais ces moments où la rage laisse place au vide, où plus rien ne tient, où le pan de montagne s’effondre.
Elle se laisse tomber sur un banc du quai numéro 3, à quelques mètres de nous, prend sa tête entre ses mains et fond en larmes, emportée par les sanglots, comme on s’abandonne à l’avalanche quand il est vain de résister.
Je peine à contenir Bloom, plus agité qu’à l’accoutumée ; très bon dans son travail de recherche en explosifs, il a toujours été perturbé par les conflits humains. Et plus encore par les larmes.
— Merde ! Putain ! marmonne mon collègue de la SUGE, en semblant hésiter, les yeux rivés sur le document d’identité. C’est bon, rends-lui sa valise, lance-t il à un collègue, et laisse-la partir, on lève le dispositif.
Puis il s’éloigne d’un pas rapide, sans un mot, vers l’escalier qui mène aux couloirs souterrains. Il ne part pas, il s’éclipse, il se sauve. Sa colère le suit comme les effluves d’un mauvais parfum, mécontente d’avoir été remballée à la hâte.
La valise est rendue à la jeune femme par un gradé qui vient tout juste de sortir de l’adolescence et ne sait pas quoi dire en lui tendant sa carte d’identité. Elle ne relève pas la tête, pleure toujours. Il pose avec précaution le petit rectangle plastifié sur le bagage comme si celui-ci allait quand même exploser et repart, penaud.
Je n’arrive pas à faire de même.
Une intuition étrange. Pourquoi une telle escalade, pourquoi Yvon s’est-il enfui ? En temps normal, il aurait pris un malin plaisir à jouer avec la souris, à lui asséner des coups de bec, à la voir souffrir. Il est de ceux qui se délectent des blessures des autres, qui s’en abreuvent pour affirmer leur puissance. Et pourquoi cette jeune femme pleure-t-elle ainsi pour une situation finalement anodine ? Je ne peux pas tourner les talons comme si de rien n’était. Quelle froideur faut il dans le cœur pour rester indifférent à des larmes ?
Bloom s’est assis et regarde en direction du banc en couinant.
Je le détache. Fais comme tu sens !
Il se dirige sans attendre vers elle, hésite, va et vient, dessine des infinis sur le sol, puis se décide enfin et enfouit son museau sous ses mains de femme, pour atteindre son visage. Elle résiste. Il s’assoit alors et pose la tête sur sa cuisse en geignant toujours, de ce petit cri aigu qui semble venir du fond de ses entrailles.
Au bout de quelques minutes, elle fouille dans son sac et en ressort un grand mouchoir blanc, sèche ses larmes et caresse l’animal en essayant de lui sourire.
— J’espère que vous n’avez pas peur des chiens.
— Heureusement…
— Bloom est vif mais gentil.
— Il a l’air.
— Ça va aller ?
— Oui. Je crois. Merci.
Elle évite mon regard, encore honteuse de la situation. J’aimerais lui demander son nom, au moins son prénom, garder une trace d’elle, quelque chose de concret. Ne pas la laisser replonger dans l’anonymat de ce grand océan d’humains dont elle s’est extraite le temps de me croiser.
Ou alors lui donner le mien. Je m’appelle Adrien et j’ai envie de vous protéger.
Je l’observe se lever, se redonner une contenance en ajustant sa robe, m’adresser un sourire auquel je ne crois pas un instant, et partir en titubant, saoule de vide et de peine, sa valise derrière elle.
Je m’assois à sa place et je caresse mon binôme en le félicitant, tant pour son flair que pour son humanité. La mienne n’a pas osé.

Cette fille m’a fendu le cœur. Ce cœur qui me fatigue de se briser à tout bout de champ, à tout bout de sanglots de gens que je ne connais même pas.
Pour une fois, Bloom me donne quand même raison. À se demander si une bombe ne se cachait pas au fond d’elle, prête à exploser.
Je regarde les passagers sur le quai numéro 1, statiques, mouvants, petits, grands, en baskets ou en escarpins, le téléphone en main ou le regard dans le vide. Où vont ils ? Une réunion décisive ? Un rendez-vous amoureux ? Visiter un membre de leur famille gravement malade ? Combien de bombes au fond d’eux ?
La mienne a explosé il y a quelques années. Je n’en finis pas de déblayer les débris.
J’aurais dû prendre un chien spécialisé dans la fouille des décombres. J’aurais gagné du temps.

J’ai envie de revoir cette fille sans en comprendre la raison. En l’observant essuyer ses larmes sur mon chien, j’ai vu en une fraction de seconde défiler un avenir possible. Comme cet instant juste avant la mort, où tout le passé se déroule en accéléré. Avec elle, c’était vers le futur. C’est idiot. Je ne la connais pas. Et je ne la recroiserai probablement jamais.
J’ai pourtant réussi à devenir presque insensible aux horreurs de ce monde, le Mali m’y a bien aidé. Pas là, pas avec elle. Je me sentais au bord de sa détresse comme en haut d’une falaise, l’appel du vide, le besoin de m’y jeter pour l’en sortir. Diane me dirait que ma nature reprend le dessus. Protéger, protéger, protéger.
Je garde surtout en mémoire la puissance qui se dégageait de cette petite silhouette prostrée sur un banc. Une force inaltérable qui m’attirait comme un papillon de nuit.
Un appel d’urgence me sauve de mes pensées inutiles. Un colis suspect à l’aéroport.
La vie continue, se fichant bien des sanglots et des papillons de nuit.

Chapitre 3
Son rôle
Adélie ne m’appelle pas souvent. Quand elle s’y résout, la raison est généralement importante, – m’appeler au secours ou me proposer un nouveau geste écocitoyen. Elle est capable de faire sonner mon téléphone juste pour me demander si j’ai mis un autocollant STOP-Pub sur ma boîte aux lettres et ne pas raccrocher avant que je promette d’y consentir.
Je m’isole dans un coin de l’atelier en faisant signe à mon collègue que je dois décrocher. Quand j’étais sur les chaînes de fabrication, je ne pouvais pas m’interrompre ainsi. Maintenant que je suis chef d’équipe, j’ai un peu plus de liberté, même si je n’en abuse pas. Malgré le bruit des machines, dès les premiers mots de ma nièce, je sais qu’il est arrivé quelque chose.
— Où est elle ?
— Encore aux urgences, ils refont le point demain. Elle devrait pouvoir sortir. Le médecin de garde m’a parlé d’un de ses collègues compétents pour le suivi.
— Le suivi de quoi ?
— De ses états d’âme.
— Que s’est -il passé ?
— Je sais pas, Tonton. J’en sais rien.

Partagée entre la colère contre sa sœur et l’inquiétude malgré tout, Adélie me raconte les faits.
— Je l’avais invitée à notre soirée étudiante de rentrée, elle s’est mise à boire. Beaucoup trop. Tu sais bien qu’elle n’a pas l’habitude. Je suis arrivée juste à temps pour l’empêcher de se faire monter dessus par des mecs aussi bourrés qu’elle. Et là, elle s’est écroulée en pleurant toutes les larmes de son corps. Et puis elle a fait un malaise, alors on a appelé les secours.
Je n’arrive pas à imaginer que Capucine ait pu se comporter ainsi. Elle qui s’est toujours montrée raisonnable, sérieuse, sage. Trop sage.
— Il s’était passé quelque chose qui a pu expliquer sa conduite ?
— …
— Adélie ?
— Un peu plus tôt dans la journée, je lui avais annoncé que j’arrêtais médecine. Elle descendait du train et en a oublié sa valise. Quand elle est retournée à la gare, un dispositif de colis suspect avait déjà été déployé et elle s’est fait remettre en place par les flics. Beaucoup d’émotions en une journée.
— Tu arrêtes médecine alors que tu as validé ta première année avec brio ?
— …
— Adélie ? Tu es sûre de ce que tu fais ?
— Oui !
— Je comprends qu’elle ait pu être chamboulée.
— C’est ma vie !
— Tu sais bien que cela concerne aussi la sienne ! Je peux aller la voir ?
— Il vaut mieux attendre qu’elle soit rentrée à la maison. Je te dirai.

L’une s’écroule quand l’autre renonce à sa réussite. Je raccroche le cœur serré. Capucine et Adélie comptent plus que tout à mes yeux. Je me suis souvent demandé si leur existence serait un jour sereine. Ce n’est pas gagné.
Tant de hauts, tant de bas, et moi, témoin muet de leurs combats. Il y en a eu, des crises, durant toutes ces années. Des petites, des grandes, qui durent une heure ou des années. L’adolescence d’Adélie n’a pas été de tout repos. Capucine a tout pris sur elle, pour tenir. Aujourd’hui, elle ploie comme un jeune arbre de printemps qui a dû affronter l’hiver. D’énormes flocons qui tombent trop tôt sur des branches encore fragiles.
Je me sens impuissant. La petite n’a pas sollicité mon avis pour prendre sa décision, la grande défaille sans que j’aie rien vu venir. Et elle voudra s’en sortir seule, comme elle l’a toujours fait. Boule de courage et de détermination, virant à l’acharnement sourd et aveugle face aux mises en garde des autres pour ne pas perdre la face, se montrer à la hauteur. Peut-être devrais-tu…, tu ne crois pas que…, as-tu essayé de…, fais attention à… Rien n’y a fait. Elle s’est entêtée au détriment d’elle-même.
J’irai quand même la voir, parler un peu, faire rouler la voiture de Jean-Baptiste à laquelle elle ne veut toujours pas toucher, préparer certains arbustes pour la période hivernale, entretenir son jardin. Si elle en connaît toutes les fleurs, les bichonne, les soigne, elle me laisse m’occuper du petit potager que je leur ai installé il y a dix ans. Elle affirme que je suis le seul à être capable d’obtenir des légumes qui ressemblent à des légumes. J’avoue, j’ai un certain talent en ce domaine, hérité de mon grand-père qui passait ses journées dans son coin de terre. Il m’a tout appris. J’y trouve une occasion de passer du temps avec elle, même en silence. Quand nous jardinons ensemble, nous communiquons par fleurs interposées. Observer les tournesols le long de la clôture, et se dire qu’ils ont raison de choisir la lumière. Laisser se ressemer les plants de bourrache d’année en année et accepter qu’ils s’installent plutôt au gré du vent que de notre volonté. Ne pas arracher les jeunes pousses d’achillée millefeuille et avoir la patience d’attendre les fleurs pour en saisir les vertus.

Voilà mon rôle. Être là quand mes nièces en ont besoin, m’effacer le reste du temps. C’est ce que mon frère aurait souhaité.
Je ne pouvais pas faire plus.
J’aurais tant voulu pourtant.

Chapitre 4
Se réveiller du chaos
Elle ouvre les yeux, réveillée par une douleur vive sur le dos de la main. Sortant de sa torpeur, elle distingue progressivement les détails de ce qui l’entoure. Un lit métallique, une porte et des murs blancs, une télévision accrochée au mur, une table, une chaise. Des bruits sourds émanent du couloir où l’activité bat son plein, et accentue le contraste avec le silence de sa chambre. L’hôpital. Où chaque chambre raconte une histoire différente et où les infirmières sont un fil conducteur entre chacune. L’histoire de Capucine n’est pas glorieuse. Pas très heureuse non plus. Comme tous les patients ici. On n’atterrit pas aux urgences de gaîté de cœur. Cependant, elle n’a jamais cédé à la facilité de se prélasser dans un statut de victime. Ç’aurait été tentant, parfois, pour se reposer, souffler un peu, faire la planche dans le courant. Mais Capucine est une battante, une solide, un bon petit soldat qui ne se plaint pas. Et puis, auprès de qui ? Elle aimerait arracher le tuyau en plastique qui entre sous sa peau et la martyrise, se lever et partir. Elle n’en fait rien, anesthésiée par le produit qui y coule.
Le contour de ses souvenirs s’affine également. Elle aurait préféré tout oublier.
Oublier l’annonce de sa petite sœur qui lui a déchiré le cœur comme on arrache un pan entier d’une vieille tapisserie et qu’on découvre le mur gris.
Oublier ce sale type sur le quai de la gare qui l’a incendiée en public, la réduisant au rôle de pauvre fille étourdie qui saoule tout le monde. Ce qu’elle n’est pas. Ce qu’elle n’a jamais été. Elle, fiable et intègre. Elle, chez qui rien ne dépasse. Capucine n’a pas pu se défendre. Personne n’a voulu lui offrir la possibilité d’une excuse. Alors qu’elle en avait une.
Oublier cette volonté ridicule de noyer ses pensées dans l’alcool pour échapper à la réalité, et prendre ainsi le risque de se ridiculiser une deuxième fois dans la même journée.
Oublier les gestes déplacés de ces jeunes hommes aussi ivres qu’elle. Cette main dans sa culotte, ce doigt qui cherche une faille et son humidité. Les autres mains sur ses seins, dans sa nuque. Ces bouches qui la goûtent. Ces rires idiots qu’elle a partagés avec eux, comme si une autre fille avait pris place dans son corps, la reléguant dans un petit coin sombre en la sommant de se taire et de laisser la joyeuse, la délurée, la désinhibée faire la fête.
Oublier la colère de sa sœur en la découvrant ainsi dans un coin de la salle, et dont les cris ont transpercé la musique pourtant trop forte.
Oublier le réveil en sanglots dans le fourgon des pompiers et ce regard apitoyé de l’un d’eux.
Oublier cette étrange existence dont elle se réveille violemment et qui ne débouche sur rien. Rien de constructif, rien de concret.
Du vide. Juste du vide. Qu’elle a essayé de remplir d’alcool l’espace d’un soir désespéré.
Du vide, en ce moment comblé par une perfusion d’un tranquillisant dans son flacon qui se recroqueville sur lui-même. Au moment où le médecin entre dans sa chambre, elle aimerait se recroqueviller et disparaître comme cette petite poche en plastique translucide.
Il est patient et bienveillant. Il en faut de la patience et de la bienveillance pour être le psychiatre de garde.
Il lui demande comment elle va, fait semblant de lui prendre le pouls en posant sa main sur son poignet. Une main chaude qui apporte à Capucine un réconfort simple, elle qui a terriblement froid dans ce lit aseptisé, vêtue d’une chemise impersonnelle et d’une lourde armure de peine.
— Vous allez pouvoir sortir. Je vous ai obtenu un rendez-vous rapide, dans deux semaines, chez le Dr Diderot. Je le connais personnellement, c’est un bon médecin. Votre sœur va venir vous chercher, elle m’a dit au téléphone qu’elle vous rapporterait des habits. Les vôtres ne sont pas très frais. Je vais demander à l’infirmière de venir vous dépiquer. Je vous conseille de prendre le traitement que je vous ai prescrit au moins jusqu’à la consultation et vous aviserez de la suite avec mon collègue. Vous avez des questions ?
— C’est grave ce qui m’est arrivé ?
— Pour la forme, la situation aurait pu l’être beaucoup plus si votre sœur n’avait pas été là. Vous vous en sortez bien. Pour le fond, je ne sais pas. Vous ferez le point avec le Dr Diderot. Mon collègue vous donnera des outils. Bon courage pour la suite, mademoiselle. Je crois en vous.
Il se dirige vers la porte, pose sa main sur la clenche, hésite, puis revient vers Capucine.
— Je crois que quelques vannes ont lâché du barrage abîmé. Il vous reste à réaménager les berges pour couler des jours un peu plus paisibles à l’avenir. C’est à votre portée.

Chapitre 5
Rachel ne répond pas
Onze ans plus tôt.
Je somnole, sur le siège arrière, bercé par les mouvements de la voiture. J’ai un peu bu ce soir. Rachel conduit. Elle discute avec Catherine qui est venue passer quelques jours à la maison. La soirée était agréable, nous avons passé un joli moment. Je viens de mettre un message à Capucine pour lui dire que nous serons bientôt là. Adélie doit dormir depuis longtemps.
J’entends le cri de Rachel juste avant d’être ébloui par deux énormes phares qui surgissent de nulle part. Le choc est d’une rare violence.

Le klaxon de la voiture me réveille. J’avais perdu connaissance. Je n’ai pas vraiment mal, ou alors, je subis une telle douleur que mon cerveau m’a anesthésié. Je ne peux pas bouger. Catherine gémit à l’avant. J’essaie d’appeler Rachel. Un son fluet sort de ma bouche. Je tente un effort surhumain pour me faire entendre.
Rachel ne répond pas.
Les airbags sont maculés de rouge. La voiture est déformée. Le klaxon est assourdissant. J’ai un goût de métal dans la bouche. Toutes les vitres sont encore en place, brisées en mille morceaux. Je distingue l’éclairage dans la rue, et soudain une ombre. Un visage collé à la vitre. J’aimerais lui demander de me sortir de là, de secourir Rachel, je n’en ai pas la force. À travers un morceau de verre, j’aperçois son regard qui me fixe quelques instants. Il est froid, impassible. Puis l’ombre disparaît. Il n’a pas essayé d’ouvrir la porte. Il est sûrement parti chercher de l’aide.
Rachel ne répond pas.

Chapitre 6
Le désert de chair
C’est une maison individuelle dans un quartier calme de Strasbourg. Le petit parc qui l’entoure est assez arboré pour l’avoir préservée de la chaleur cet été. Quelques feuilles éparses commencent à jaunir et les premiers colchiques vont apparaître dans la pelouse. Comme l’an dernier. Je commence à connaître le rythme des saisons du cabinet médical, à force de le fréquenter. Il occupe le rez-de-chaussée, l’étage étant habité par la propriétaire des lieux. Un jour, en sortant de consultation, je l’avais aidée à démarrer sa tondeuse qui lui faisait des misères. Elle m’avait remercié la semaine suivante en m’offrant une balle rebondissante pour mon chien.
Bloom m’accompagne souvent. Je sais que Diane apprécie que je l’emmène. Couché sous un siège de la salle d’attente, la tête entre les pattes, toujours sur le qui-vive, il ne bouge que les yeux pour suivre le déplacement d’un autre patient qui vient de se lever.
C’est un chien angoissé mais efficace. Peut-être est-ce la raison pour laquelle nous nous sommes instantanément entendus. Les formateurs de Gramat n’avaient jamais vu une telle osmose. Il avait ses casseroles, moi les miennes, on les a mises en commun. On a fait de la bonne cuisine. Diane me demande toujours des nouvelles du chien avant de s’inquiéter de mon sort. Elle sait qu’en l’évoquant lui, je parle forcément un peu de moi.
— Vous m’avez annoncé lors de notre précédent rendez-vous que Bloom serait mis en retraite l’année prochaine. Vous aurez une nouvelle recrue ?
— Je n’imagine pas continuer avec un autre chien. Continuer tout court, je ne sais pas.
— Votre vocation a du plomb dans l’aile ?
— Vous pensez que c’en était une ?
— À vous de me le dire…

Ce que j’aime chez elle, c’est qu’elle creuse au bon endroit au bon moment. La question juste. La question que vous ne voulez pas entendre parce que vous cherchez à fuir la réponse. Surtout si elle fait mal. Elle appuie là. Comme Obélix sur le foie d’Abraracourcix dans Le Bouclier arverne. Appuyer sur la douleur pour la dissiper. Diane remplit pleinement ses fonctions. Trois ans de thérapie, on a fait du chemin. Elle m’a déjà proposé d’arrêter, et je ne suis pas prêt. Je fais encore des cauchemars. Elle m’a appris à les accepter. Pourtant, je n’imagine pas l’idée de lâcher sa bouée. Pas tant que je feins d’être cet homme solide dans un uniforme que je n’aurais peut-être jamais dû enfiler.
Je sais qu’elle n’enchaînera avec aucun autre sujet tant que je ne lui aurai pas répondu, alors je cherche. Je me souviens avoir annoncé mon désir d’engagement à ma mère le jour de mes seize ans. Par sécurité, j’ai passé mon bac, même si ma voie était déjà déterminée. Évidemment, Diane ne s’intéresse pas à la date de cette décision mais à la raison.
— Parce que je voulais faire comme mon père pour qu’il soit fier de moi ? Ou que je ne supportais pas l’injustice et que l’image qu’il me donnait, petit, était celle d’un homme dur mais juste ? Ou alors l’uniforme et les cheveux ras me rassuraient ? Pour attirer les filles ?
— Selon vous ?
— Un savant mélange de motivations inconscientes ?
— Quand vous avez signé en bas, vous vous êtes dit quoi ?
— Qu’on m’admirerait comme j’admirais mon père. Que je devais me sacrifier pour autrui comme il s’était sacrifié.
— Vous regrettez ?
— Non.
— Pourquoi n’imaginez-vous pas poursuivre ?
— Mes angoisses me fatiguent. La malveillance de certains m’épuise. Parfois, j’aimerais être un chien.
— Dans votre prochaine vie peut-être, en y pensant très fort dans le grand tunnel de la réincarnation, qui sait ! En attendant, vous êtes un homme jeune.
— Au pied du mur.
Elle me précise qu’aucun mur n’est infranchissable à qui sait poser ses mains et ses pieds au bon endroit pour l’escalader. Puis elle ajoute qu’on prend plus facilement appui sur les aspérités.
Ses mots résonnent en moi. Me vient soudain l’envie de lui parler de la valise oubliée.

— J’ai fait une étrange rencontre hier…
— Ah ?
— Probablement sans lendemain…
— Ah !
— Elle était belle tout en étant tragique…
— La rencontre ou la personne ?
— Les deux. J’essaie de l’oublier et je n’y arrive pas.
— Alors ne l’oubliez pas.
Nous parlons de la fille du quai numéro 3 pendant une bonne demi-heure. Cette impression de la connaître, mon intense envie de la secourir, mon désarroi de la laisser partir, la sensation de puissance qu’elle dégageait, la colère face à cette situation injuste, comme un écho à ma propre colère. La réaction troublante de Bloom.
— Les chiens détiennent beaucoup de réponses que nous, humains, ne voulons pas admettre. Faites-lui confiance.
Elle me connaît bien maintenant. Certains pourraient dire que nous avons fait le tour de la thérapie, et pourtant je m’accroche encore à ses petites phrases qui m’obligent à m’interroger, à ses conseils simples et pertinents.
Bloom a ses habitudes ici. Il est assis à côté de son fauteuil, les yeux fermés, la tête à hauteur de sa main, et se laisse caresser par cette femme élégante, dynamique et drôle. Je le regarde en me disant que j’aurais bien besoin de ce genre de caresse. Pas là, pas avec elle, évidemment. Seulement des moments de tendresse simple, des cadeaux de douceur, de la considération. Mon existence est un désert charnel. Par ma faute ; quand on ne supporte plus de perdre, il est plus simple de ne pas s’attacher. J’ai pourtant soif.
— Peut-être la reverrez-vous ? Strasbourg est une petite ville.
— Je ne sais même pas si elle habite ici. Elle n’était peut-être qu’en transit à la gare, entre deux trains, deux destinations. Elle peut habiter partout en France, ou même à l’étranger.
— Voire sur la Lune, avec un peu de malchance… Ne vous inquiétez pas, la vie œuvre avec justesse. Je crois qu’elle vous a déjà sauvé une fois, non ?

Chapitre 7
Rocher de larmes
La sonnette retentit dans le vide et la porte est fermée.
Je me suis toujours refusé à entrer dans la maison de mes nièces, même si je détiens un double des clés. Ce n’est pas chez moi. Et puis, je me sens toujours en décalage, moi, modeste ouvrier, face à tant de luxe. Cette villa immense m’effraie comme une ogresse qui voudrait dévorer mon âme et me voler ma simplicité, alors je garde mes distances. Quand les filles sont là, elle perd de sa puissance, de sa superbe, de son autorité. Elle redevient quatre murs et un toit. Avec un autocollant STOP-pub sur la boîte aux lettres.
Pourtant, la voiture est là. Capucine est rentrée de l’hôpital il y a quelques jours déjà, je l’ai laissée reprendre ses esprits et un peu de contenance avant de lui rendre visite, elle qui n’aime pas montrer ses faiblesses. Même à moi. Elle doit courir. Son oxygène depuis onze ans. Sa thérapie à elle. Courir à perdre haleine pour ne pas perdre pied. La rage qu’elle a trouvée dans cet effort intense lui a rendu ses ailes. Celles qui ont brûlé dans l’accident.
Son corps, bien en chair durant toute son enfance, est devenu sec en quelques mois seulement. Presque trop. Je me suis inquiété pour elle. Pour elles. Je m’en suis voulu aussi. À en crier certains soirs. À l’époque de l’accident, j’étais le seul à pouvoir prétendre les recueillir et les élever, je n’ai pas été à la hauteur. Un homme célibataire, un boulot précaire, l’alcool. Tous les feux auraient clignoté en rouge aux yeux de la société et de la justice. Je n’ai même pas essayé. Alors j’ai veillé. À distance mais j’ai veillé. Elles ne savent pas le nombre de soirs où j’ai pris mon vélo pour faire la route depuis le village voisin, où j’ai craché mes poumons en grimpant cette saleté de côte pour arriver jusque chez elles, scruter les alentours et être sûr que personne ne rôdait. Le nombre de fois où je suis passé discrètement sur le trottoir longeant l’école à l’heure de la récréation pour vérifier que personne n’embêtait Adélie dans la cour.

Je me suis assis sur le banc de la terrasse. À l’ombre de la glycine qui commence à perdre ses feuilles. Le raisin qui grimpe le long du mur de la remise termine de mûrir. Une variété ancienne. Je leur avais offert ce pied à la naissance d’Adélie. Ils ont grandi ensemble.
Le bruit de la ville remonte, étouffé par la distance qui nous sépare du centre qui fourmille.
Le Mont National surplombe Obernai et offre une vue magnifique sur la plaine d’Alsace et les premiers contreforts vosgiens. Les filles sont nées à la maternité en contrebas, ont passé toute leur enfance ici, école primaire, collège, lycée. Je me souviens de ces moments où Capucine avait honte de venir du « quartier des riches », celui qui domine le reste de la ville. Stigmatisée par certains élèves, enviée par d’autres. Attendue au tournant par quelques profs – les enfants de parents aisés sont forcément bons élèves. Je ressentais avec beaucoup de peine ce fossé qui se creusait en elle. D’un côté l’injustice qu’elle ne supportait pas concernant ma situation précaire, de l’autre l’admiration pour son père, sa réussite. Et le besoin qu’il soit fier d’elle en retour. Un besoin au-delà du raisonnable.
D’ici, on aperçoit le toit de ma maison. Dire que j’aurais pu avoir une belle villa comme mon frère. Broyée par le système scolaire, mon intelligence n’est jamais entrée dans aucune de ses cases. Je m’en suis rendu compte trop tard.
Mais qu’aurais-je fait d’une grande maison comme celle-là ? Je ne suis pas fait pour vivre avec quelqu’un.
Cette grande maison, Capucine y vit seule aujourd’hui. Adélie a préféré occuper le petit appartement de Strasbourg que leur père utilisait parfois quand le programme opératoire se prolongeait tard dans la soirée. Elle voulait aussi prendre son indépendance à l’égard de sa sœur, parfois trop exigeante, trop perfectionniste.

J’aperçois Capucine sur le sentier tout en bas. Elle court vite. Elle a pourtant encore tous les escaliers du coteau à monter. Sa silhouette fluette vole au-dessus du sol et la pente ne l’effraie pas.

Dans quelques minutes, elle sera là, peut-être surprise de me voir, peut-être pas. Je ne saurai pas quoi dire. Elle me demandera comment je vais, alors que c’est elle qui est en petit tas compact. Toujours à penser aux autres avant elle-même, comme son père. Il était doué dans son domaine, efficace, empathique avec les parents, la vie de leur enfant entre ses mains. Il a dû penser à ses filles juste avant de mourir, se dire qu’il ne les reverrait pas, le cœur broyé par la peur quant à leur avenir. Et moi, j’aurais tellement voulu le rassurer.
— Ah, tu es là ? Je suis touchée que tu sois venu. Comment tu vas ?
Les autres avant elle.
— Tu as beaucoup couru ? je demande, alors que je connais la réponse.
— Un peu plus de deux heures, répond-elle, à peine essoufflée.
— L’effort t’a fait du bien ?
— Je crois. Je vais me changer. Sers-toi un jus de fruits, il y en a au frais.

Capucine a toujours été prévenante avec moi, y compris quand je suis sorti de l’enfer de la dépendance. Elle a joué le jeu, compris les enjeux, les risques, le danger dans la moindre goutte. Elle m’a accompagné, m’a pris dans ses bras quand je tremblais du manque, a répondu au téléphone à toute heure quand j’avais besoin d’une bouée pour ne pas replonger. Elle m’a porté pour ce combat alors qu’elle était en équilibre sur un fil tendu au-dessus du vide.
Nous sommes assis côte à côte sous la tonnelle, nos verres posés sur la petite table ronde en métal anthracite.
— C’est la décision d’Adélie qui t’a mise dans cet état ?
— Elle t’en a parlé ?
— Quand elle m’a annoncé que tu étais aux urgences, oui.
— Tu en penses quoi ?
— Rien.
— Rien ?
— C’est sa vie, elle est majeure. À peine, mais majeure quand même. Tu veux faire quoi ? La forcer à poursuivre ?
— La raisonner, lui faire comprendre que c’est une folie…
Ma nièce a prononcé cette phrase sur un ton étonnamment calme, occupée dans le même temps à observer une abeille qui évolue sur le dos de sa main. Elles sont encore nombreuses dans son jardin. Il faut dire que les fleurs y poussent en abondance, échelonnées du printemps à l’automne. Elle n’a pas la main verte, elle a la main fleurie. Peut-être grâce à son prénom. Les chrysanthèmes sont déjà présents en bordure de la terrasse, ainsi que la bruyère dans la rocaille en contrebas. Elle a planté des rosiers de différentes variétés un peu partout autour de la villa et en prend soin avec beaucoup d’attention. Les premiers crocus sont apparus au bout de la pelouse, côtoyant les primevères violettes et jaunes. Elle doit avoir la maison la plus fleurie du quartier de sorte que les dernières abeilles encore présentes se réfugient chez elle. Celle qui se promenait sur sa main vient de s’envoler.
— J’essayerai de lui parler. Il faut que tu prennes soin de toi, Capucine.
— Tu ne crois pas qu’elle a encore besoin que je m’occupe d’elle ?
— Non, je ne crois pas. Elle est autonome. Maintenant c’est ton tour.
— Et celui d’Oscar aussi. Je l’ai trop négligé ces derniers temps.
— Et d’Oscar si tu veux. Je sais que quand tu t’occupes de lui, tu t’occupes de toi.

Nous avons bu un jus d’orange tandis que le soleil disparaissait derrière la montagne. Elle regardait au loin, et je savais qu’en scrutant l’horizon, elle regardait l’effondrement au fond d’elle. Puis elle s’est levée en chassant d’un geste rapide la larme qui s’aventurait sur sa joue. « Excuse-moi, je vais me doucher, tu claques la porte en sortant ? »
Le rocher qui ne veut pas montrer que l’eau suinte de partout à travers les fissures.
Je suis parti.

Chapitre 8
Une douche salée
Elle aime l’odeur de l’effort sur sa peau collante et salée. Cette odeur un peu âcre qui témoigne de la puissance de son corps. De l’étendue de sa détermination. Tout comme elle aime ensuite le parfum sucré du savon et cette sensation d’être propre et nouvelle. Minuscule renaissance après la bataille.
Elle s’est mise sur la pointe des pieds pour atteindre le carreau et voir son oncle partir sans se retourner. Il a compris avec le temps qu’elle n’était pas du genre à faire des coucous par la fenêtre, contrairement à sa sœur. Autant couper net, ne pas s’éterniser dans la séparation, déjà bien assez pénible pour en rajouter. Elle le regarde quand même s’éloigner jusqu’au bout de la rue. Elle a été dure de lui demander ainsi de s’en aller. Il ne s’en formalisera pas. Il sait qu’elle préfère la solitude quand l’humeur vacille.
Elle glisse son corps nu sous la douche brûlante, et regarde apparaître la buée sur la paroi vitrée. Les projections de mousse y dégoulinent comme si elles faisaient la course. Même ces bulles de savon ont une vie sociale. Alors que toi, toi, tu passes la tienne à courir seule.
Elle s’éternise. Tant pis pour la planète. Adélie n’a pas besoin de le savoir. Capucine culpabilise quand même, malgré le plaisir. Alors elle tourne la mollette dans le sens opposé pour activer la pluie fine. Une autre façon d’offrir son corps à la caresse de l’eau. Plus douce.
Elle se demande quelle place elle a laissé à la douceur jusque-là.
La douceur de vivre ? Certainement pas. Il fallait être présente, sérieuse, appliquée.
La douceur de l’amour ? Pas de place non plus.
La douceur de sa sœur ? Voilà bien longtemps – depuis l’adolescence – qu’Adélie n’a plus envie d’être prise dans les bras.
La douceur de courir ? Le dépassement de soi est dur, rugueux, agressif.
La douceur d’Oscar, la seule avec laquelle elle s’octroie une rencontre régulière.

Elle pense à ce rendez-vous chez le psychiatre prévu la semaine suivante, condition à sa sortie des urgences. Cette réticence à s’y rendre. Pour raconter quoi ? Elle s’est débrouillée jusque-là. Ce n’est pas un psy qui va changer le cours des événements. Encore moins faire revenir ses parents.
Elle préférerait courir encore.
Encore, encore, encore.
Courir plutôt que se confier.

Chapitre 9
Si seulement
Parfois, je suis trop gentil. Édouard, mon meilleur ami1, me l’a souvent dit depuis le lycée. Il sait de quoi il parle. Lorsque mon collègue m’a téléphoné il y a quinze jours à propos d’un rendez-vous en urgence pour une jeune femme qui avait décompensé, qu’il m’a donné son nom, j’ai eu besoin de vérifier ce que je craignais. Je n’ai pas pu dire non et je l’ai rajoutée avant ma première consultation du jour. J’ai dû me réveiller aux aurores. Je ne prends plus de rendez-vous en fin de journée, Diane n’aime pas manger tard le soir. Depuis qu’elle a instauré son jeûne intermittent, nous mangeons à l’heure où certains sont à peine en retard pour le goûter. Je me suis adapté, il paraît que cette pratique est bonne pour sa santé, mais parfois, le planning coince un peu. Je lui ai déjà proposé de commencer sans moi. Ce qu’elle déteste. Nos dîners sont sacrés pour elle. Je crois qu’elle attend ce moment d’échange entre nous après sa journée de consultations.
Diane s’est levée en même temps que moi quand mon réveil a sonné et est partie déambuler dans le parc de l’orangerie, voir les dernières cigognes avant qu’elles ne migrent vers les pays chauds pour y passer l’hiver. »

À propos de l’auteur
LEDIG_Agnes_©Franck_DelhommeAgnès Ledig © Photo Franck Delhomme

Agnès Ledig a d’abord exercé le métier de sage-femme, avant de se consacrer à l’écriture. Elle publie Marie d’en haut (Les Nouveaux Auteurs, 2011), Coup de cœur des lectrices Femme actuelle, avant de rejoindre les éditions Albin Michel avec Juste avant le bonheur (2013), qui remporte le prix Maison de la Presse, puis Pars avec lui (2014), On regrettera plus tard (2016), De tes nouvelles (2017) Dans le murmure des feuilles qui dansent (2018), Se le dire enfin (2020) et La toute petite reine (2021).
Elle écrit également des albums jeunesse illustrés par Frédéric Pillot. On leur doit Le petit arbre qui voulait devenir un nuage (Albin Michel Jeunesse, 2017) et Le Cimetière des mots doux (Albin Michel Jeunesse, 2019). En 2020, ce duo lance une nouvelle série chez Flammarion Jeunesse, collection « Père Castor », Mazette est très sensible et Mazette aime jouer. Depuis 2018, Agnès est « ambassadonneuse » de l’Établissement français du sang (EFS) afin de promouvoir le don de sang auprès du grand public. (Source: lisez.com)

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Violence(s)

ANDRAU_violences

  RL-automne-2021

En deux mots
Des femmes se retrouvent à l’hôpital. Elles ne se connaissent pas, mais ont toutes été victimes du machisme, de la domination des hommes. Par bribes, elles racontent leur parcours, leurs espoirs, leur combat.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Vivre une vie de merde et le savoir

Dans un premier roman choc, Paule Andrau a choisi de donner une voix aux femmes qui sont avant tout des victimes. Elle raconte leur quotidien, les violences qu’elles subissent et le difficile combat qu’elles mènent.

C’est à l’hôpital qu’elles se retrouvent, attendant d’être «prises en charge». Comme dans les administrations, on leur a donné un numéro. Elles sont là, un peu au bout de leur chemin de souffrance, pour essayer de se réparer. Mais le chemin est long. Car avant de pouvoir envisager une issue, il va falloir lâcher sa douleur, pleurer, crier, dire leur peine et leur mal-être, leur vie fracassée. « Écrire quoi? Que j’étais une fille à papa occupée à danser, à vibrer sous les mains des garçons d’abord, sous l’effet de toutes les drogues ensuite, à jouer ma vie sur un baiser, un shoot, une course de voiture, les cheveux déliés, la gorge pleine de rires. » Une histoire qui vient s’ajouter à d’autres histoires toutes aussi difficiles à vivre, toutes aussi violentes. Alors l’alcool, alors la drogue, alors tous les expédients sont bons pour ne plus « vivre une vie de merde et le savoir ». Sauf que ce n’est plus la vie. Tous ces artifices voilent une réalité qui finit toujours par leur revenir en pleine figure. Peu importe le milieu social – même riche, on peut être bafouée et humiliée, quittée pour une plus jeune – et peu importe l’âge. À dix ans, quand son père vous viole dans la buanderie, à vingt ans quand l’amour se confond avec le désir, à quarante ans quand on comprend qu’il sera difficile d’échapper à un quotidien éreintant qui ne laisse guère de loisir entre le ménage et les enfants ou à soixante ans, quand on est délaissée, abandonnée, vidée.
Quand on ne veut plus subir le poids d’une société qui pose l’égalité comme principe mais s’autorise à le bafouer outrageusement, à se complaire dans une mâle domination, alors on rêve de vengeance, de violence. On s’imagine Phoolan Devi faisant payer à tous ses violeurs leurs crimes abjects. Cette héroïne qui rend justice à « tous les enfants souillés, violés, battus à mort, tous ceux dont la rage de vivre a été brisée comme leurs mains, leurs dents, leurs membres ». Ou alors, on décide d’en finir. De se jeter dans le vide ou de foncer tout droit au volant de sa voiture.
Paule Andrau a construit son livre comme un puzzle, nous livrant les pièces d’une vie, celles d’une autre et d’une autre encore… Un récit éclaté qui correspond parfaitement à ces existences marquées à jamais. Ces mater dolorosa aimeraient tant pouvoir faire table rase d’un passé qui leur a tout pris, ne leur laissant au mieux que la colère. Pour que tous ces faits divers, ces histoires devenues trop banales ne se répètent plus dans l’indifférence générale.

Violence(s)
Paule Andrau
Éditions Maurice Nadeau
Premier roman
190 p., 18 €
EAN 9782862313047
Paru le 10/09/2021

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Violence(s) est roman construit sur une douzaine de récits de femmes évoquant les violences ordinaires ou extraordinaires qu’elles ont subies dans leur vie. Elles n’ont pas de nom. Mises bout à bout, les bribes de leur destin surgissent à travers ces paroles de femmes jamais dites, car elles se taisent, en devenant invisibles aux autres. Elles passent leur vie à attendre: leurs hommes, leurs enfants, leur vie même. Ce sont les vies de femmes rabaissées, humiliées, frappées, violées, torturées avant d’être tuées, juste parce qu’elles « sont femmes », celles dont on parle dans nos journaux et qu’on oublie. À travers ces paroles, ces cris interdits par toutes les conventions, elles témoignent de la violence qu’appelle partout cet « état de femme ». Toutes, même celles dont on dit qu’elles « ont réussi », malgré le « genre » auquel elles appartiennent. Ce roman les fait entrer dans la littérature pour ce qu’elles sont: des héroïnes du quotidien que sauvent leur courage et leur force de résilience, au bout du chemin.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Goodbook.fr
En Attendant Nadeau (Gabrielle Napoli)
La Viduité
Proprosemagazine (Karen Cayrat)


Paule Andrau présente Violence(s) © Production Éditions Maurice Nadeau Les lettres nouvelles

Les premières pages du livre

« X.1
Depuis des mois, depuis des années, la visite rituelle à l’hôpital. Et chaque fois ce déferlement de la souffrance des autres qui la laisse gorgée d’horreurs pour plusieurs jours. Là, dans ce couloir qui sert de salle d’attente, des heures souvent avant l’entrée dans le bureau du professeur. Des femmes. Des femmes dont les yeux vides ressemblent à ceux des saintes du Greco. Derrière ces visages que la maladie consume, des histoires, des vies qui l’assaillent inexorablement et qui la consolent de la visite pas vraiment rassurante, pas complètement positive puisqu’il faut continuer le traitement et revenir le mois prochain sans savoir quand ça finira.
L’hôpital, lieu hors du monde et monde en soi. Dès l’ouverture de la porte vitrée, un sas qui fait basculer dans l’ailleurs. L’attente au guichet : il a fallu prendre un ticket comme pour le rayon fromage ou viennoiserie dans les grands magasins. Consommateurs ici aussi, tous consommateurs. L’attente parfois interminable, souvent entrecoupée par l’arrivée de brancards et les soignants qui passent devant tout le monde pour une urgence. Prioritaires. L’attente et la pensée qui court malgré soi pendant l’attente. Sous l’apparence neutre, rester assise, ne pas bouger les mains, faire semblant de ne pas sentir la tension monter dans les jambes, nouer le ventre. La pensée qui s’emballe vers les peurs les plus folles et loin au bout, la mort, la mort, la mienne. Ne pas regarder les autres car s’apitoyer sur eux, c’est s’apitoyer sur soi et alors, la grande débâcle, le grand déballage. Attendre les documents, ces petits carrés de papier automatiquement fournis par la machine et formant une ou deux pages de chiffres, de sigles incompréhensibles.
Chacun de ces petits carrés, un sésame pour un examen, un prélèvement, un soin spécifique. Munie de ce viatique, traverser des couloirs pour atteindre le service où elle a rendez-vous. Les secrétaires à qui il faut remettre les feuilles reçues du guichet de l’entrée. Moins douloureux: au fil des mois elle les a apprivoisées, les secrétaires. Elles parlent de leurs enfants, je parle des miens, elles demandent des nouvelles, elles me reconnaissent. Et puis le couloir qui sert de salle d’attente et où nous restons pêle-mêle, les urgences, les cancéreux, les sidéens, les leucémiques. Surtout ne pas se regarder, ne pas lever les yeux parce que chez chacun, la parole est au bord des lèvres, qu’un seul regard suffit à la mettre en œuvre et que quand elle se met en branle, plus rien ne peut l’arrêter. Nous le savons tous ; alors nous regardons nos mains, nous feuilletons un agenda, nous comptabilisons dans notre sac les petits papiers pense-bêtes utiles à la semaine, nous faisons semblant de lire les journaux qui sont là sur une table basse.
Et si écrire lui donnait de déposer enfin ces confidences et ces non-dits lourds du poids de l’humain qui l’empêchent de vivre elle aussi ? Si écrire c’était déposer entre les mains de tous les autres, dans la conscience de chacun un peu de ces secrets pour les partager enfin? Les mots, trouver les mots.
Peut-être juste laisser parler ces voix qui s’entrecroisent en elle, les laisser tisser cette toile de vies meurtries, brisées, les laisser faire, juste comme elles viennent, les laisser faire.
Y arriverai-je ? Je ne sais pas. Vais-je essayer ? Je n’en sais rien. Seulement dans ma mémoire le chant de cette femme kurde sous la tente qui récite une dernière fois l’épopée de sa race, celle qui va disparaître, celle dont le poème même dit la mort à venir, chant qu’elle déroule d’une voix ferme à visage découvert tandis que les autres femmes pleurent sous leurs voiles et que les hommes eux-mêmes cachent leur face de leur main. Mélopée étrange dont chaque strophe est un éloge guerrier qui se clôt pourtant sur une note tremblée et rauque comme un égorgement. Récit de hauts faits et de souffrances dont la célébration est dévolue à une femme comme si c’était à elle, plus qu’à tout autre, qu’incombait la déploration de la misère humaine, le thrène funéraire de ceux qui ont vécu et qui vont mourir.

Pleurer, c’est tout ce qui nous reste, pas vrai ? Pleurer parce que toute cette merde… Pleurer quand on est jeune, parce qu’après… On voit bien que ça continue, que tout continue au-delà des pleurs. Les mêmes erreurs, les mêmes à vous faire mal. La même laideur. La vie, ça dure.
Alors on apprend à ne plus pleurer. Ça ennuie les autres de vous voir pleurer, ils se sentent coupables. Au début, ils consolent. Ensuite, ils deviennent rogues. Alors, on pleure toute seule. C’est plus simple. Parfois, on étouffe. On croit qu’on va crever. On crève. Ça coule, ça coule sans arrêt, bêtement dans des endroits idiots, dans des moments sans signification particulière. Sans raison. Devant le visage fermé d’une postière derrière son guichet. Quand on est prise dans un embouteillage et qu’on sait qu’on n’arrivera pas, qu’on n’arrivera pas à l’heure, qu’on n’y arrivera pas, qu’on n’arrive à rien. Ou simplement parce qu’une bouteille d’eau qu’on remplissait vous a sauté au visage.
On se retrouve trempée. La fermer, s’asseoir sur une chaise et pleurer.
On pleure pour tout mais sans que jamais personne ne le voie. On pleure pour l’autre qui une fois de plus a menti. On pleure pour les enfants devenus ennemis. Pour la vie si longue et si vide. Rien toujours.

Avant, je me disais pour tenir, pense à ceux que tu aimes. À quoi penser aujourd’hui? Où sont-ils les gens que j’aime? Les ai-je jamais aimés? Y en a-t-il encore aujourd’hui?
J’ai été ridicule, j’ai cru à toutes ces choses qui n’existent pas. D’ailleurs, s’il fallait les dire, les nommer, je ne pourrais pas, je ne pourrais plus. Trop bête. Même les dire me paraît trop bête. Alors, les avoir pensées ! Mais il n’y a rien, rien, nada. Rien nulle part. Rien partout. Que reste-t-il de ceux à qui je pensais pour tenir ? Tous m’ont bien eue, le père, le fils… Et le Saint-Esprit. Et moi, je vivais de ça, ce frémissement de tout l’être pour le plaisir donné à l’autre, cette fébrile projection vers le moment où il serait prévenu dans ses désirs, cette attente imbécile d’un regard, d’un geste, d’un mot dont l’absence a chaque jour empoisonné ma vie. Quelle bêtise. Il faut être au bout de la route pour en mesurer l’étendue.

Moi je bois. Je m’imbibe. De façon lente, systématique. Jusqu’au moment où je me sens ailleurs. C’est si facile, si précis : je peux dire l’instant où tout va basculer, devenir enfin vivable. Au début, ça brûle. Je ne peux même pas dire que c’est bon. Ma lèvre inférieure gonfle, durcit. J’en ai une conscience aiguë, presque douloureuse, mais je sais que le plaisir en dépend. Ma lèvre brûle et peu à peu je ne sais plus que cela. Puis ça descend. Ça prend les membres.
Ils s’ankylosent, s’affaissent. Et je suis libérée. Libérée de moi-même. Cette sourde pesanteur. Le visage comme de la pierre. Je bois encore. Jusqu’à la paralysie, l’insensibilité.
Je ne sens plus rien. Je suis sûre qu’on pourrait me blesser, me faire saigner sans que je crie. Invincible, je suis devenue invincible.
Ça commence à être bien. Mes paupières tombent, ma bouche s’emplit d’eau et le monde s’efface, s’éteint dans la distance. Je sens mes pommettes comme si toute ma vie s’y trouvait condensée et alors j’oublie. J’oublie tout : mon amant trop jeune, mon argent trop présent, mon passé si dérisoire, si vide, mon avenir néant. Je bois et le soleil inonde mon corps épuisé, détend tous les fils d’acier des convenances, adoucit toutes les souffrances, comble tous mes manques, ces tenailles présentes dans chacune de mes articulations, chacun de mes muscles. Il me semble qu’alors je peux tout dire, tout faire. Toutes les murailles tombent et seule compte ma musique, ma musique à moi, celle qui rythme mes non-sens.
Moi, je bois. C’est si simple. Tout s’éteint dans une nuit si douce et moi je flotte, loin, sans lien avec rien.
Qu’est-ce que je bois ? N’importe quoi. Dans n’importe quel ordre. Avec la vodka, ça va plus vite. Avec des alcools doux, je fais durer le plaisir du naufrage. Je sens l’ankylose me gagner, je la devance. Douceur suave de la pierre qui prend lentement possession de moi. J’aime cet état minéral qu’anime seule la pensée. Je ne veux plus faire un geste.
Extase.

On se tait. Attendre la visite au professeur. On pénètre dans le bureau l’un après l’autre. L’importance des premiers mots : toujours pour moi une entrée en matière qui colore le commentaire des analyses, les indications données sur les marqueurs. Il faut encaisser, ranger quelque part en soi les informations avec leur netteté immédiate et leur imprécision sur l’avenir. Toujours le dialogue se fait pédagogique : le professeur veut que je comprenne ce qui se passe, il répète
J’ai besoin de vous, je ne peux rien sans vous, il doit le répéter à chacune et chacun de ceux qui viennent dans son bureau avant moi et derrière moi. Il faut trouver la force de rester assise, d’écouter avec attention, de faire reformuler certaines phrases pour m’assurer que j’ai bien compris. Ça n’est pas fini, ça n’est jamais fini. Épuisée, épuisée au point de me sentir tomber alors que je suis assise. Parfois je pleure. Il sait bien que ce n’est pas sur moi, je ne suis jamais comme il le dit qu’une petite malade, une malade presque guérie et qui a eu la chance de survivre. Je pleure sur cet univers inhumain, en marge de la vie, antichambre de la mort.
Je quitte l’hôpital. Je ne sais ni pourquoi ni comment chaque fois j’entends ces femmes qui ne m’ont pas parlé et que je ne connais pas. Je ne sais pas de quelle partie de moi elles se lèvent mais elles sont là, partout dans ma vie, obsédantes ; je vois les événements de leur vie, ce qui les a amenées là elles aussi. Elles sont si fortes, si violentes, si pleines des cruautés qu’elles ont subies qu’elles marchent à mes côtés et qu’elles couvrent le réel de leur cri. Écrire. Il faut écrire pour donner vie à tous ces corps abandonnés, marmoréens dans leur pesanteur et informes dans leur défection totale, écrire pour donner sens à ces regards égarés de celles qui sont en train de passer du côté de la mort.

J’ai été bête, bête. J’aurai dû partir, il y a dix ans, quand j’ai commencé à douter, quand un soir je me suis retrouvée chez moi, étrangère à ma propre maison, me demandant ce que je faisais là. Partir. Et au lieu de ça, j’ai travaillé. Travaillé deux fois plus. Un tourbillon d’activités. Une journée si dense qu’elle était à elle seule toute une vie: de six heures du matin à minuit, tout, travail, gym, heures supplémentaires, et la maison, les enfants, le mari. Tout ça pourquoi ? Au bout de la route, le grand trou. Ce creux au fond de la poitrine qui s’élargit à l’infini, le désir que tout s’arrête, que tout finisse, le désir obscur, tenace de l’immobilité, de l’insensibilité de la tombe, s’arrêter enfin. Que tout cesse, tout cesse.

Des années à haïr, à se refermer sur la souffrance comme sur un noyau dur. Construire de la vie tout autour et pour tenir, haïr. Haïr l’autre pour son silence abrupt, cette absence du regard qu’on ne rencontre plus. Cette présence pesante et aveugle pendant des années, là, en face de moi. Le bruit de ses mâchoires qui mastiquent. Pas un mot. Et quand on lui parle, rien. Pendant des années, moi aussi, je me suis tue. J’ai cru que ne pas dire me préserverait et surtout sauverait les autres, donnerait un sens à ce tas de souffrances obscures, à ces miettes de peine que chaque jour laissait derrière lui. J’ai cru que parler ce serait tout casser, tout détruire et le peu que j’avais, j’y tenais tant. Alors je me suis tue.
Mais ce n’était pas encore assez. Il m’a tout pris. Vous pensez, vous qui passez, quelle vieille femme laide, négligée, repoussante. Oui, je suis tout ça. Et méchante aussi, j’ai tant de haine. Il a fichu ma vie en l’air. Il a quitté son métier.
Alors, moi, je l’ai épaulé. Je continuais. Un coup de plus.
Se taire. Marcher la route de la vie. Serrer les dents. Se taire.
Il a fallu vendre la maison, se réfugier dans un quartier périphérique. Moins cher. Vivoter à deux sur mon salaire. Car moi, n’est-ce pas, j’étais fonctionnaire, une planquée, une qui ne foutait rien mais dont on avait besoin quand même. Une qui aurait une retraite, elle, tandis que lui… Une qui touchait de l’argent à la fin de chaque mois. L’argent, il le prenait, il en vivait, sans un merci, sans un regard, sans un geste qui m’aurait fait exister. L’argent, il le prenait, comme
il m’a tout pris. Alors, aujourd’hui, plus de maison, plus d’enfants, une petite retraite, la certitude d’avoir tout manqué, l’assurance de n’avoir plus rien à vivre. Je le hais. Je le regarde en silence, je le regarde pisser sur lui, je le regarde et il sait que je le
regarde.
C’est tout ce qui me reste : ce caillou de haine qui ne passera jamais. Je mourrai nouée autour de lui si je ne suis pas devenue lui toute entière avant.

Ces journées de folie, ce tremblement, chaque matin, quand il fallait quitter les enfants, les jeter devant une porte d’école encombrée et partir pour une journée interminable.
Le temps qui se détraque et qui vous talonne sans cesse des dix minutes qui vous ont manqué dès le début. Et, pendant douze heures, le sentiment d’être orpheline, dépossédée par l’abandon forcé des enfants. L’exil sans recours dans un monde incohérent, hostile qui nie tout de la maternité. Le déchirement de les avoir laissés derrière soi, les êtres aimés, sans savoir comment ils allaient passer cette journée, ballottés au gré de personnes que l’on ne connaît pas. Et la terreur, brusquement qui fige tout en soi, tout sauf le bruit du sang qui bat aux tempes : s’ils mouraient, si elle revenait de cette traversée chaotique de la journée pour les trouver morts. S’ils devaient s’éteindre, là, brutalement, sans elle – c’est si courant – un choc, une voiture, une chute. Chaque jour, pendant toutes ces années, cette certitude qui parfois la rendait idiote : la mort omniprésente que toute cette vie nie et qui seule est vraie.
Si fort, si dur, comme une pierre dans la gorge, le désespoir de ne pouvoir sortir des rails bien huilés de la vie sociale, de ne pouvoir se dégager et courir à eux pour dire.
Pour dire quoi ? Qui aurait compris ? Elle aurait paru folle, elle aurait dérangé l’ordre des choses comme elle provoquait la haine de cette mère d’élève qui lui reprochait d’inventer pour sa fille des chapelets de mots tendres, des guirlandes d’invocations matinales pour atténuer la séparation de chaque jour. D’ailleurs ils avaient tous beau jeu de lui dire qu’il ne tenait qu’à elle de ne pas travailler…
Ces images : brisé, à terre, broyé, sanglant, son enfant.
Et l’angoisse qui envahissait sa tête, incendiait sa poitrine silencieuse, le cri réfréné de la révolte et de la peur. Et quoi aujourd’hui ? Rien de tout ça n’existe puisque
personne ne l’a su. Elle n’a jamais rien dit. Avec qui partager ?
Et est-ce que tout ne devient pas pire quand on a dit ?

Plus rien ne peut me faire pleurer. Même pas moi. Surtout pas moi. Au fond, je me hais aussi. De tout ça.
D’avoir traversé tout ça. D’exister encore après tout ça. De ne pas en être morte. Mais je ne peux pas pleurer. Plus de larmes. C’est pas faute d’en avoir versé. Peut-être que ça se tarit un jour. Plus de source des larmes. Moi : quoi d’autre que cette poignée d’os desséchée ? Dès l’origine. Rien d’autre.
Rien d’autre. Bizarre quand même cette souffrance toujours neuve dans ce corps tout déformé par l’âge. Penser que j’ai été jeune. Penser que j’ai été belle. Quand ça? Penser que j’ai été une petite fille à la robe de broderie anglaise empesée.
La seule chose qui peut encore me toucher. Ce regard de petite fille que pose parfois sur moi une femme inconnue, au hasard de la rue. Cette tendresse pitoyable pour la vieille femme que je suis devenue et dans cette tendresse le double visage de l’enfance et de la beauté retrouvé pendant un court instant. Cette femme belle et douce qui me sourit et me pardonne tout ce que je suis, ce moment sans paroles, nos deux gorges nouées, la sienne de tout ce qu’elle devine, la mienne de tout ce à quoi j’ai renoncé. Deux femmes qui se regardent et qui savent. Celle que j’ai été, celle que, je l’espère, elle ne deviendra jamais.
J’ai cru à des mots, des mots vides de sens auxquels j’ai voulu croire. C’est ma faute bien sûr. Le mot de mon fils «parce que tu le veux bien». Oui, je voulais les aimer.
Même malgré eux. Mais l’amour donne plus de force aux coups qu’on reçoit. Le pire, découvrir que les êtres qu’on aime, une fois qu’ils se sont saisis de l’amour qu’on a pour eux, se constituent en continents étrangers. Hostiles. Durs et tranchants comme des couteaux. À chaque parole une entaille.
D’abord, les coups, on les prend. Ensuite on se rétracte, on les évite d’un brusque recul. Enfin on se blinde et on les fuit. On se contracte. On se racornit. Toute desséchée comme une vieille orange oubliée sur un coin de cheminée.
La peau durcie, figée. Encore de la couleur mais comme vernie. Vitrifiée par le temps.
Elle désormais, cette vieille femme où tout s’était recroquevillé, appauvri. Et chaque matin, la contemplation de ce désert, de ce sable. »

Extraits
« Alors le psy m’a dit d’écrire. Écrire quoi? Que j’étais une fille à papa occupée à danser, à vibrer sous les mains des garçons d’abord, sous l’effet de toutes les drogues ensuite, à jouer ma vie sur un baiser, un shoot, une course de voiture, les cheveux déliés, la gorge pleine de rires. Et que quand papa est mort, j’ai soigné ma mère, que je l’ai accompagnée et que, après, plus rien, seule avec moi-même, le visage glacé dans le miroir, trop apprêté, trop travaillé pour être encore vivant. Écrire quoi? Mettre de la merde sur le papier et après relire la merde refroidie. Dégueulasse, J’aurai été la seule à me relire. Vivre une vie de merde et le savoir, c’est une chose. Mais l’avoir tous les jours sous les yeux à travers des phrases qui se décomposent non merci. Alors je bois c’est plus simple. Et quand je bois, la merde devient paillettes et ce n’est plus la vie. » p. 25

« Oui, c’est moi Phoolan Devi. Dans ces minutes où j’attends l’adhésion ou le rejet de l’Assemblée, je ne pense qu’à ce moment d’ivresse où ma vengeance rendait à l’enfant suppliciée le poids de sa souffrance désormais assumée par les bourreaux, à un taux usuraire. Je suis Phoolan Devi: la foule dans les coursives de la rotonde scande mon nom et les députés sont eux aussi saisis de cette folie. J’entre sous la coupole au milieu des applaudissements. Et avec moi, marchent dans les acclamations, tous les enfants souillés, violés, battus à mort, tous ceux dont la rage de vivre a été brisée comme leurs mains, leurs dents, leurs membres, peuple d’ombres que chacun de mes pas réveille. » p. 59

« La facilité avec laquelle les êtres entrent dans votre vie. Un regard seulement et ils s’installent. Ou alors, ils arrivent sans même qu’on le sache, à la fois étrangers et intérieurs. Tout petit d’abord. Et puis ça grandit, ça devient tout, ça vous dévore. Et quand ils vous ont dépossédée de vous-même, que vous n’existez plus qu’à travers eux, ils décident que c’est mieux ailleurs ou que vous n’existez plus ou que vous n’en valez plus la peine ou qu’ils en aiment une autre.
Pour tant de femmes autour d’elles, ce statut ambigu d’épaves de la vie, laissées-là par le flot des êtres aimés, comme déshabitées et incapables de vivre autrement qu’au passé. Alors la peur d’être un jour confrontée à cette désertion. De voir se tarir un jour ces années de soins et d’amour, ces années où ils étaient son air et sa lumière, d’avoir à les regarder comme on fait des mirages, à la fois pénétrée de leur puissance, de leur présence, et toujours frustrée de leur évanescence. La preuve de son idiotie irrémédiable. » p. 104

À propos de l’auteur
ANDRAU_PaulePaule Andrau © Photo DR – Youtube

Agrégée de lettres classiques et professeur de chaire supérieure, Paule Andrau a longtemps enseigné la littérature. Elle a écrit jusqu’ici des monographies consacrées à Voltaire, Rabelais, Diderot, Stendhal, Barbusse, Gide ou Queneau. Elle est venue au roman en saisissant des bribes de destins sur les tickets de caisse des grandes surfaces. Elle a ensuite orchestré cette «partition» en imaginant ces histoires morcelées et inaudibles. Paule Andrau habite la région de Nice. (Source: Éditions Maurice Nadeau)

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Ne t’arrête pas de courir

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Lauréat du Prix Blu Jean-Marc Roberts 2021 et du Prix du roman News 2021
En lice pour le Prix Renaudot, Prix de Flore Prix des Inrockuptibles et Prix du Roman des étudiants France Culture / Télérama

En deux mots
Par une coupure de presse Mathieu Palain découvre l’histoire de Toumany Coulibaly, champion d’athlétisme incarcéré après un cambriolage effectué le soir même de son sacre. Le journaliste décide alors de lui écrire. Le champion va accepter de lui raconter son histoire.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Le champion est en prison

S’il n’avait donné le titre de Sale gosse à son premier roman, Mathieu Palain aurait pu le donner à ce second qui retrace le parcours de Toumany Coulibaly, champion de France du 400 m et cambrioleur. Une rencontre bouleversante, une histoire édifiante.

«Quand j’ai commencé à m’intéresser à Toumany Coulibaly, j’étais en immersion à Auxerre, dans un service de la protection judiciaire de la jeunesse, pour un boulot d’enquête qui, je ne le savais pas encore, allait devenir un roman. Mon quotidien consistait à suivre des éducateurs en prise avec des gamins qui ne vont pas bien. Des écorchés vifs, qui saignent et lèchent leurs plaies. Des gosses en dépression qui se débattent dans leur adolescence en essayant de rester vivants. J’ai passé six mois à leur contact.» Si Mathieu Palain revient sur Sale gosse, son premier – et excellent ¬– roman, dès les premières pages de son second opus, c’est à la fois pour nous en confier la genèse et pour nous signifier la continuité de son travail. Il s’intéresse, aux marges de la société, à ces jeunes qui ont sombré, à ces histoires qui remplissent les rubriques des faits divers.
Cette fois, il s’agit de Toumany Coulibaly, un nom dont les férus d’athlétisme ont entendu parler, car ce jeune homme a réussi des performances de valeur internationale sur 400 m. En apprenant qu’il a été incarcéré à Fleury-Mérogis, Mathieu Palain décide de lui écrire et propose de le rencontrer. Le rendez-vous mettra de longs mois à se concrétiser, mais dès lors les deux hommes vont échanger régulièrement. Toumany va autoriser son interlocuteur à prendre des notes et à raconter son histoire.
Elle commence dans les années 80, quand son père Mamadou «entend parler de Montreuil, une ville bénie aux portes de Paris qui aurait déjà accueilli plus de dix mille Maliens. Une fois qu’il s’est niché dans vos tripes, l’appel d’une vie meilleure est irrésistible. Il part. Ses deux femmes le rejoignent après qu’il a trouvé un poste d’éboueur à la mairie de Paris.»
Quand Toumany naît, le 6 janvier 1988, il prend place au sein d’une fratrie qui se compose de 17 frères et sœurs qui bien vite quitte la Seine-Saint-Denis pour emménager à Vigneux-sur-Seine. C’est là qu’il grandit, c’est là qu’il commet ses premiers larcins. Une manière de s’affirmer, de faire plaisir, mais aussi de combattre ce qu’il considère comme une injustice. Bien entendu son père ne voit pas les choses de la même façon et n’hésite pas à l’envoyer au Mali où il doit ronger son frein. À son retour pourtant, les choses ne s’arrangent pas, loin de là. Pris dans la spirale de la délinquance, il prend part à des cambriolages et est régulièrement condamné par la justice lorsqu’il se fait attraper. Car Toumany court vite, très vite même. Repéré pour ses qualités athlétiques, il ne va pas tarder à s’imposer sur le tour de piste où il améliore régulièrement son record jusqu’à descendre sous les 46 secondes.
Il intègre alors l’équipe de Patricia Girard, médaillée olympique sur 100 m haies et désormais coach intraitable. Aux portes de l’équipe de France, il est toutefois rattrapé par son casier judiciaire. Imbroglios, galères et problèmes ne vont pourtant pas l’empêcher de devenir champion de France. Sauf que quelques heures après le podium, il est pris par la police en flagrant délit de cambriolage. Et cette fois, c’est la case prison qui va l’empêcher de réaliser son rêve, de participer aux J.O. de Rio.
Quand Mathieu Palain le retrouve, il garde son rêve et aimerait tant que ses quatre enfants, Ethan, Kylian et Tina, enfants de sa femme Rita, et de son fils, Tiago, fils né d’une autre femme le voient courir en 2024 à Paris. Une ambition qui va tarauder l’enquêteur qui n’aura de cesse de vouloir apporter une réponse à cette question en allant voir les psys, les entraineurs, les journalistes. En se mettant lui aussi à courir jusqu’à vouloir défier son champion.
S’il faut lire ce livre, c’est certes pour ce récit, mais c’est aussi pour la force dégagée par cette rencontre, par ce qu’elle apporte aux deux hommes. Mais ce témoignage est aussi un réquisitoire contre la justice qui oublie d’être juste et contre cet univers carcéral malheureusement fort justement décrié. Quand un détenu fait tous les efforts que l’on attend de lui et n’obtient rien en échange, quand toute l’administration est complice d’un système mafieux, alors on ne peut que se révolter. Et souhaiter que ce petit ruisseau finira par une grande rivière.

Ne t’arrête pas de courir
Mathieu Palain
Éditions de l’iconoclaste
Roman
422 p., 31 €
EAN 9782378802394
Paru le 19/08/2021

Où?
Le roman est situé en France, à Paris, Montreuil, Évry, Ris-Orangis, Corbeil, Grigny, Vigneux-sur-Seine, Fleury-Mérogis, Réau, Montgeron, Fresnes. Une partie se déroule au Mali, à Bamako et Bandiougoula.

Quand?
L’action se déroule des années 1980 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
L’énigme d’un homme, champion le jour, voyou la nuit. Un face-à-face exceptionnel entre l’auteur et son sujet.
De chaque côté du parloir de la prison, deux hommes se font face pendant deux ans, tous les mercredis. L’un, Mathieu Palain, est devenu journaliste et écrivain, alors qu’il rêvait d’une carrière de footballeur. L’autre, Toumany Coulibaly, cinquième d’une famille malienne de dix-huit enfants, est à la fois un athlète hors norme et un cambrioleur en série. Quelques heures après avoir décroché un titre de champion de France du 400 mètres, il a passé une cagoule pour s’attaquer à une boutique de téléphonie.
Au fil des mois, les deux jeunes trentenaires deviennent amis. Ils ont grandi dans la même banlieue sud de Paris. Ils auraient pu devenir camarades de classe ou complices de jeux. Mathieu tente d’éclaircir « l’énigme Coulibaly », sa double vie et son talent fracassé, en rencontrant des proches. Il rêve qu’il s’en sorte, qu’au bout de sa course, il se retrouve un destin.
Tout sonne vrai, juste et authentique dans ce livre. Mathieu Palain a posé ses tripes sur la table pour nous raconter ce face-à-face bouleversant. Quand la vraie vie devient de la grande littérature.
La révélation d’un auteur qui dépeint avec talent une France urbaine, ultra-réaliste et contemporaine.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Goodbook.fr
Franceinfo Culture (Anne-Marie Revol)
RTBF (podcast Week end Première – L’invité)
Quotidien (conseil de lecture de la brigade)
Blog Mémo Émoi
Blog Squirelito
Blog La page qui marque


Mathieu Palain et Toumany Coulibaly © 28 Minutes – ARTE TV

Les premières pages du livre
« Maintenant je connais ça par cœur, mais la première fois j’ai failli rater le parloir. J’avais pris mes dispositions, pourtant. Je m’étais couché tôt, j’avais mis un réveil. Seulement j’avais oublié la voiture. J’ai une bagnole en fin de vie, un Nissan qui pollue trop et à la jauge d’essence capricieuse. Même en panne sèche sur la bande d’arrêt d’urgence, elle persiste à indiquer les trois quarts du plein, alors comme cela m’est arrivé un paquet de fois et que je n’éprouve aucun plaisir à poireauter le long d’une nationale en attendant la dépanneuse, j’essaye de lui donner à boire régulièrement. Il était sept heures quand j’ai quitté la station-service de la porte de Montreuil, je m’en souviens parce que le mec à la radio annonçait les titres du journal. Je me suis dit, t’as de la marge. Puis j’ai vu toutes ces voitures à l’arrêt sur le périphérique, leurs feux traçant un fleuve rouge vif dans la nuit. Un accident. J’avais pas le droit d’être en retard. Même d’une minute. Vous ne répondez pas à l’appel, pas de parloir, tant pis pour vous. Il m’a fallu une heure et quart pour faire quarante kilomètres. Je me suis garé n’importe comment devant la prison et j’ai couru à l’accueil en espérant y trouver du monde. C’était le cas. Ça sentait le café là-dedans. La télé était branchée sur M6 Boutique, des filles en brassière faisaient de leur mieux pour nous vendre une ceinture qui donne le ventre plat. Je transpirais. J’ai à peine eu le temps de laisser mon portable au casier que le surveillant a lancé à travers la salle : « Parloir de 8 h 45 ! »
On était seize. Des mères, des sœurs, des compagnes et des sacs de linge au bout des doigts. J’étais le seul mec. En rang d’oignons, on a suivi le surveillant jusqu’à une porte blindée, il nous a fait attendre une minute dans le vent et la porte s’est ouverte. Il faisait chaud à l’intérieur, on s’y est engouffrés comme dans un bus en hiver. Il n’y avait rien dans cette salle, à part un portique de sécurité et un tapis roulant à rayons X. Le surveillant nous appelait un par un. Vous sonnez, vous enlevez un truc – ceinture, collier, paire de bottes. Trois échecs sous le portique et vous rentrez chez vous, parloir annulé. Ça a été mon tour, le surveillant a dit : « Famille Coulibaly », et je me suis avancé, sentant sur moi le regard de ces femmes qui pensaient, ce petit Blanc, là, il s’appelle Coulibaly ? J’ai ôté ma veste. À gauche, il y avait une vitre sans tain, que le surveillant a fixé un instant avant de me laisser franchir le tourniquet. Ensuite, il a fallu traverser la cour d’honneur. Les cellules étaient là. J’ai cherché une silhouette à la fenêtre mais il était trop tôt, ou bien il faisait trop froid, je n’ai rien vu derrière les barreaux. Tout me semblait très blanc. Sans les murs d’enceinte, les miradors et les rangées de barbelés, on aurait pu croire à un hôpital. Au-dessus de nos têtes, il y avait une immense toile d’araignée. Des câbles antiaériens, installés après l’évasion de Rédoine Faïd, le braqueur. Ses complices avaient découpé la porte à la disqueuse avant de l’extraire du parloir en menaçant tout le monde à la kalachnikov. Un hélicoptère les attendait. C’était il y a huit mois. Depuis, Faïd a été repris.

Les femmes déposent leurs colis à une surveillante derrière un comptoir et on refait l’appel pour recevoir un numéro de cabine. « Coulibaly, la 24. » Un surveillant m’ouvre une porte repeinte en mauve, au bout d’un couloir, et je me retrouve seul devant trois chaises en plastique et une table bancale. Voilà à quoi ressemble un parloir. Je me place au milieu, en écartant les bras je touche les murs des deux côtés. Je suis de taille moyenne, 1 mètre 74, et comme je n’ai pas des bras d’orang-outan, je dirais que la pièce fait à peu près ça de large, 1 mètre 74. Au mur, il y a un bouton rouge et un hygiaphone. Le bouton rouge, je suppose qu’on appuie dessus quand les choses dégénèrent, quand des petites amies qui n’en peuvent plus d’attendre viennent un jour dire qu’elles n’en peuvent plus, justement, et qu’elles refusent de perdre leur temps. Voilà, c’est la dernière fois. Une claque part, ça gueule, la femme en danger presse le bouton rouge et les surveillants déboulent. Le type est ceinturé, il hurle à la mort dans le couloir, sa voix chargée d’insultes s’éloigne dans les étages tandis que sa femme hoquette, le souffle court, se disant au fond d’elle, c’est bon, c’est fini.
Je l’ignorais mais l’établissement venait de vivre une histoire similaire. Alertés par des bruits suspects, les surveillants avaient déclenché l’alarme et trouvé le détenu qui sautait à pieds joints sur la tête de sa compagne. Quand en garde à vue on lui demanda pourquoi il avait fait ça, il répondit : « Elle m’a trompé. » La jeune femme, vingt-sept ans, avait été transportée à l’hôpital dans un état grave.
Il y a plus de sept cents détenus à Réau, sans compter le personnel et les surveillants, pourtant c’était comme si j’étais seul dans le bâtiment. Le silence était parfait. J’avais installé une chaise en face de la mienne, à une distance que j’estimais raisonnable pour une discussion, et continué d’attendre, seul dans cet espace si vide que le regard n’accroche nulle part. J’étais là pour visiter quelqu’un que je ne connaissais pas, et je me demandais ce qu’on allait bien pouvoir se dire. Je suppose que ça arrive avant un rendez-vous galant, ce genre de stress, on espère que l’alchimie va prendre, mais on prépare quand même deux ou trois sujets de conversation, au cas où. Ça me paraît loin, maintenant, mais à un moment, dans le silence de cette pièce froide, la question m’a violemment percuté : « Qu’est-ce que tu fais là ? »

J’étais tombé sur un article qui commençait ainsi : « C’est l’histoire d’un athlète sacré champion de France du 400 mètres qui a choisi de gâcher son talent et sa vie. Toumany Coulibaly, 30 ans, comparaissait à nouveau devant le tribunal correctionnel d’Évry pour une tentative de cambriolage. Le coureur est actuellement en détention pour des faits similaires. »
J’ignore si c’est parce que ça parlait de sport ou de ce coin de l’Essonne où j’avais grandi, mais ça m’a intéressé. Plus loin dans l’article, le jeune homme était cité à l’audience, demandant à la presse de ne plus écrire sur ses affaires, car le plus âgé de ses quatre enfants avait appris à lire et ça lui ferait mal d’apprendre que son père n’est pas seulement un champion, mais aussi un voleur multirécidiviste. Bien sûr, les journalistes s’étaient moqués de lui, et dans Le Parisien on avait eu droit au détail de son « palmarès judiciaire » : treize condamnations, que des vols et des cambriolages. J’ai cherché d’autres articles et je suis tombé sur cette info que j’ai eu beaucoup de mal à croire : le 22 février 2015, quelques heures après avoir remporté le titre de champion de France du 400 mètres, Toumany Coulibaly ne sabre pas le champagne. Il ne fête pas l’événement avec sa femme et ses enfants au restaurant. Non, il pose sa médaille sur la table de la cuisine, attrape une cagoule et rejoint quatre complices pour cambrioler une boutique de téléphones portables.

Sa première incarcération remonte à 2007. On avait dix-neuf ans en 2007. Je veux dire lui et moi, puisqu’on a six mois d’écart. Je marchais chaque matin de mon immeuble jusqu’à la gare de Ris-Orangis et me tapais une heure de RER pour rejoindre la fac, à Paris. Je voulais devenir journaliste, j’avais échoué dans le sport et j’avais pas de plan B. Lui dormait à la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis, bâtiment D3, à cinq minutes de chez moi. J’ai regardé à nouveau sa photo dans le journal. Il est en tenue de compétition, cuissard et débardeur. Il se mord la lèvre supérieure, fronce les sourcils et regarde loin devant. Il a l’air d’un type inquiet, sur le point d’envisager la fuite.
Quand j’ai commencé à m’intéresser à Toumany Coulibaly, j’étais en immersion à Auxerre, dans un service de la protection judiciaire de la jeunesse, pour un boulot d’enquête qui, je ne le savais pas encore, allait devenir un roman. Mon quotidien consistait à suivre des éducateurs en prise avec des gamins qui ne vont pas bien. Des écorchés vifs, qui saignent et lèchent leurs plaies. Des gosses en dépression qui se débattent dans leur adolescence en essayant de rester vivants. J’ai passé six mois à leur contact. Je n’en suis pas sorti en expert de la délinquance, loin de là. Disons qu’on m’a fait prendre conscience de principes importants, comme de ne pas laisser tomber un jeune qui a passé sa vie à être abandonné. Peut-être ai-je été influencé par cette expérience. Peut-être pas. Toujours est-il qu’après avoir lu tout ce que je pouvais lire sur Toumany Coulibaly, et alors qu’il exprimait très clairement son désir de ne plus avoir affaire à des journalistes, j’ai décidé de lui écrire.
Toumany Coulibaly
Allée des Thuyas
94260 Fresnes

Cher monsieur Coulibaly,
On a le même âge, on a quasiment grandi au même endroit (Ris-Orangis pour moi) et, si on se croisait, dehors on se tutoierait sûrement, mais on ne se connaît pas, alors je vais dire « vous ».
Mon père était sprinteur à Montgeron, petit, trapu, explosif, il jaillissait des blocks, mais ses jambes courtes l’handicapaient ensuite, il perdait en vitesse. Il était spécialiste du 60 mètres. Le 100, pour lui, c’était déjà trop long. Il n’est jamais devenu champion de France mais il a un record en 7,2 secondes qui n’est pas dégueulasse.
Moi, je ne suis même pas vraiment rapide – je joue 6 au foot, le type qui court longtemps –, mais je sais que le tour de piste est la pire des distances. Il faut être à fond tout en gérant l’effort. Rester en fréquence mais ne pas s’asphyxier. Accepter le lactique sans tétaniser. C’est un sport de chien qui vous fait vomir à l’entraînement et n’offre rien à part des souvenirs et des coupes qui prennent la poussière. On n’y gagne pas sa vie.
Je m’appelle Mathieu Palain. Je suis journaliste. Je ne veux pas vous faire chier. Je sais simplement, parce que j’ai passé ma vie à Ris, Évry, Grigny, Corbeil, qu’il y a des choses que les journalistes ne peuvent pas comprendre. Disiz La Peste a fait une chanson là-dessus, le « Banlieusard Syndrome ». Une histoire de spirale du mec de tess, le truc qui fait qu’on a beau chercher à s’enfuir, le quartier nous rattrape.
Je sais que ce n’est pas facile, et que s’entraîner dans une promenade à Fresnes est un non-sens. Mais j’aimerais vous rencontrer. Je ne suis pas psychologue, mais je pense que je comprends.

Je signais de mon nom, ajoutant mon adresse et mon numéro de portable.
Et puis rien. Le silence.
Je me suis d’abord dit que j’avais fait erreur, il n’était peut-être pas à Fresnes. Puis j’ai compris qu’il faisait ce qu’il avait promis de faire : ne plus parler aux journalistes.
Un an a passé.
Et puis, alors que je sortais de quinze jours de vacances sans connexion, j’ai rallumé mon portable et découvert un texto, reçu d’un numéro inconnu :
« Salut Mathieu c’est Toumany. »
Il m’a fallu un moment.
« Toumany Coulibaly ? »
Il répondit immédiatement.
« Oui c’est bien moi. Le sprinteur. »
« Vous avez reçu ma lettre ? Je suis à l’étranger avec très peu de réseau, seriez-vous d’accord pour se voir ? »
Je ne sais pas pourquoi, je l’imaginais dehors.
« Oui très bien reçue. Je l’ai conservée. Je ne suis plus à Fresnes mais toujours incarcéré à Réau. On peut reprendre contact à votre retour, pas de soucis. »
«Ah, Réau?»
«Oui… comme j’ai pris un certain nombre d’années de prison, j’ai été transféré en centre de détention.»
«Vous arrivez à vous entraîner?»
«Oh oui je m’entraîne très très dur. Je n’ai jamais lâché le sport. Depuis le premier jour de mon incarcération, je m’entraîne sans relâche. Je cours autour d’un grand terrain de foot en synthétique qui fait deux cent cinquante mètres. J’y ai accès tous les jours, pareil pour la musculation, je cours en promenade aussi. Le week-end, je fais du renforcement. Et d’autres sports aussi : de la boxe pour le cardio, volley pour la détente, yoga pour la gestion de mon souffle, j’ai repris mes études et obtenu mon BTS de comptabilité en juin dernier. Et je me soigne à travers les psys.»
«Tout ça ! C’est dingue. Vous pensez que je pourrais obtenir un parloir?»
«Oui, je ne dépends plus du juge, vous y aurez droit, je vous envoie les démarches à faire.»
Voilà comment je me suis retrouvé ce mercredi aux alentours de 8 h 45, à patienter dans une cabine de parloir du centre pénitentiaire du Sud Francilien.

Le silence vous apprend à entendre l’imperceptible. Une voix d’homme, le cliquetis d’un trousseau de clés, le « poc, poc » des chaussures de sécurité. Je tire sur mon jean, je me lève et reste là, les bras ballants, à attendre que la porte s’ouvre. Toumany Coulibaly entre en baissant la tête. Il est plus costaud que je le pensais. Un surveillant referme derrière lui. On se serre la main. Il sourit.
— Merci pour votre lettre. Je la relis souvent.
— Pourquoi m’avoir répondu un an après ? je demande.
— Je vous avais écrit bien avant mais vous m’aviez pas répondu. C’était un texto qui disait « Merci pour la lettre », un truc comme ça. J’avais pas mis mon nom, vous avez pas dû comprendre que ça venait de moi.
Je n’ai aucun souvenir d’un tel message.
— Comment ça va ?
— Très bien. Les jours passent vite, je subis pas du tout ma peine.
— Vous pouvez sortir de cellule ? Vous faites quoi de vos journées ?
— Je suis tout le temps dehors. C’est un autre monde, par rapport à Fresnes. Là-bas, on est les uns sur les autres, cellules fermées, tu sors que pour la douche ou la promenade, ça n’a rien à voir. Ici, on m’a confié le poste de monteur vidéo, je fais des petits films, des reportages…
— C’est-à-dire ?
— J’ai un pied, une caméra, et je filme ce qui se passe dans la prison. Par exemple, cet après-midi, je dois monter un reportage sur Paris-Roubaix, la course de vélo. Des détenus l’ont faite un jour avant les pros.
— Vous les avez filmés ? Comme à la télé ?
Je l’imaginais sur une moto à l’arrière du peloton, une caméra à l’épaule, à avaler de la boue et de la poussière, à avoir mal au cul à la fin de la journée, à cause des pavés.
Il rit.
— J’aurais bien aimé. Non, j’ai récupéré les images et je vais faire le montage. Tous mes reportages, je les diffuse sur la chaîne interne.
— Qui les regarde ?
— Les détenus. Ils ont la télé, il suffit qu’ils se branchent sur la 80 et ils voient ce que je fais.
— Du coup, vous vous baladez avec votre caméra et vous filmez ce que vous voulez ?
— C’est ça. Enfin, ça doit quand même être validé par la direction, donc y a des endroits que je peux pas filmer. Les murs, les grillages, tout ce qui pourrait servir à une évasion. À part ça, ils me laissent tranquille. En ce moment, on tourne un long-métrage.
— Un film de cinéma ?
— Un quatre-vingt-dix minutes. L’histoire d’un boxeur incarcéré. Je joue le rôle principal, c’est pour ça, j’ai poussé de la fonte comme un débile ces derniers temps, mais il fallait que je me fasse un corps de boxeur : les bras, les abdos, tout ça.
Par réflexe, il gonfle le buste, dévoilant les muscles épais qui s’échappent des manches de son t-shirt.
— Je suis lourd, là. 88 kilos, c’est n’importe quoi.
Il a l’air en pleine santé.
— Vous mesurez combien ? je demande.
— 1 mètre 92. Mon poids de forme, c’est 82 kilos. Après le tournage, je reprendrai la course sérieusement parce que sur 400 mètres, quand t’en peux plus et que la respiration se met à siffler, tu les sens les kilos en trop.
L’espace d’un instant, je n’ai pas su quoi répondre. J’ai repensé aux sujets de conversation qu’on prépare en cas de blanc.
— Vous gagnez un peu d’argent ? Comment faites-vous pour cantiner ?
Ah, au fait, oubliez les séries américaines. La cantine n’a rien à voir avec un réfectoire où les détenus en pyjama orange se battent à la fourchette. Chez nous, la gamelle est servie en cellule. On mange sur son lit en regardant la télé. Non, la cantine c’est le magasin général, l’épicerie au coin de la rue, l’endroit où vous achetez tout et n’importe quoi : un ventilateur, des baskets, une paire de chaussettes, de la confiture, du Nutella, une console de jeux, des plaques pour cuisiner… Ça n’a l’air de rien dehors, mais en taule, c’est vital.
— Je bosse à l’atelier. En ce moment, on trie des prospectus. Le tarif, c’est 3 euros les mille fascicules. Si tu carbures bien, tu peux te faire 39 euros. Avant, quand j’étais à Fresnes, je travaillais pas. Y a trop de candidats là-bas, ils donnent la priorité à ceux qu’ont pas de soutien, les indigents qui touchent jamais de mandat, qu’ont personne dehors, pas de femme, pas d’amis.
— Votre femme, elle vient vous voir ?
— Chaque semaine, ouais. Y a qu’elle qu’a un permis. Et toi.
Ça m’a détendu de l’entendre passer au tutoiement.
— T’as des frères et sœurs ?
Il sourit à nouveau.
— On est dix-huit chez nous. Famille malienne. J’ai deux mères. Dix-sept frères et sœurs.

J’ai pensé à Will Hunting, ce film où Matt Damon joue un surdoué avec un casier long comme le bras. Il passe son temps à se battre, fait la navette entre le tribunal et la prison, et un jour il rencontre cette fille – Minnie Driver –, une grosse tête de Harvard qui doit bûcher pour réussir parce que, contrairement à lui, elle n’a pas de génie. Ils sortent ensemble, ça se passe comme dans un rêve, sauf qu’au bout d’un moment la fille se rend compte qu’il ne lui a rien confié de vraiment personnel, alors elle lance, parce qu’il est de Boston-Sud et que c’est bourré de catholiques irlandais par là-bas :
« Alors, t’as plein de frères et sœurs ? »
Il est un peu surpris par la question, mais il acquiesce.
« Combien ? elle demande.
— Tu me croirais pas si je te le disais. »
Elle hausse les sourcils.
« Quoi, attends, cinq ? sept ? huit ?
— J’ai douze grands frères. »
Elle crie presque :
« Tu te fous de ma gueule !
— Je le jure devant Dieu. Je suis le treizième, le chanceux.
— Tu te souviens de leurs prénoms ?
— Hein ? C’est mes frères, bien sûr que je me souviens de leurs prénoms.
— Prouve-le. »
Sans la quitter des yeux, il débite à toute vitesse :
« Marky, Ricky, Jimmy, Terry, Mikey, Davy, Timmy, Tony, Joey, Robby, Johnny et Brian.
— Encore.
— Marky, Ricky, Jimmy, Terry, Mikey, Davy, Timmy, Tony, Joey, Robby, Johnny et Brian. »
Elle s’en veut d’avoir douté. Elle dit :
« J’aimerais les rencontrer », et il souffle en retour :
« Bien sûr, ouais, faudra faire ça… »
Plus tard dans le film, on apprend que Matt Damon n’a pas de frères, qu’il a été abandonné, ballotté de famille d’accueil en famille d’accueil et que les cicatrices qui marquent ses jambes ne sont pas les stigmates d’une chute à vélo mais les traces laissées par les coups de couteau et les mégots qu’on éteignait sur sa peau. On se dit alors qu’il part en vrille pour de bonnes raisons.
Je revivais cette scène quand Toumany a dégainé ses dix-sept frères et sœurs.
— Ils n’ont pas de permis pour venir ici ? je demande.
— Non. J’ai coupé les ponts avec tout le monde, les potes aussi. Je veux pas qu’ils viennent. Faut que je me recentre sur moi-même. On fait pas du neuf avec du vieux.
Pour la première fois, il y avait quelque chose de grave dans sa voix.
— Et tes enfants ? T’as des enfants, non ?
Je savais qu’il en avait quatre.
— J’ai trois enfants, Ethan, Kylian et Tina, avec ma femme, Rita, et un fils, Tiago, avec une autre femme. Les trois premiers viennent une fois par mois. Tiago, ça fait trois ans que je l’ai pas vu.
— Comment ils le vivent ? Je veux dire, ça là, ton incarcération ?
Il se passe une main sur le visage.
— Pendant longtemps, je leur ai pas dit que j’étais en prison. Avec leur mère, on disait que j’étais en stage, que je pouvais pas rentrer à la maison, et ils y croyaient. Ils venaient ici, ils pensaient que c’était un genre de centre d’entraînement et que leur père cravachait pour devenir un champion. Mon plus grand, Ethan, il a dix ans maintenant, j’ai dit à Rita, l’année prochaine, c’est le collège, faut lui dire. Moi, à son âge, je prenais le RER seul, tu m’aurais pas fait avaler ces conneries, mais elle m’a dit c’est pas la même éducation, pas la même génération, alors on a attendu. Puis elle est tombée sur l’historique de l’ordinateur et elle a vu qu’il avait tapé « Toumany Coulibaly » dans Google. Là, y a pas de secret, tu fais ça, toutes mes affaires ressortent.
— Alors ?
— Alors je lui ai dit la vérité. Il a pas pleuré. Il a réagi comme moi dans ce genre de situation, il a souri. Je sais que je l’ai énormément déçu.
— Elle date de quand, cette annonce ?
— La semaine dernière. C’est dur, mais il faut le faire. Tina, elle a trois ans, elle dit : « Samedi on va chez papa ! », ça me fend le cœur. C’est pas chez papa, c’est la prison.
Il prend une profonde inspiration.
— J’ai peur que mes actes se répercutent sur mes enfants. Je veux pas comprendre qu’il est trop tard le jour où j’irai voir mon fils au parloir. Ou quand ma fille me dira « Papa, il m’a trompé, je suis enceinte, je lâche l’école… » parce que je pourrai m’en prendre qu’à moi-même.
J’avais pas de montre. Je me disais que ça devait bientôt faire une heure, quand le surveillant s’est pointé à la porte. Il l’a entrouverte et a lancé « Fin de parloir », avant de poursuivre vers la cabine d’à côté. Toumany s’est levé, il a souri à nouveau, un vrai sourire, et m’a tendu la main.
— À bientôt.

Une fois dehors, j’avais peur d’oublier ce qu’on venait de se dire, alors j’ai roulé juste assez pour quitter le parking sous vidéosurveillance, je me suis garé le long de la voie rapide et j’ai pris des notes. C’était pas hyper confortable, alors j’ai appelé un contact à la direction de l’administration pénitentiaire pour savoir si, en tant que journaliste, je pouvais demander un permis spécial pour mener mes interviews proprement, avec un dictaphone ou un bloc-notes, au moins.
— Je serais toi, il m’a dit, je ferais pas ça. Non seulement ils te fileront pas l’autorisation, mais en plus ils vont te sucrer le parloir. Si tu demandes à faire un vague reportage sur « le sport en détention », ils seront partants, ils te trouveront une prison, un moniteur de sport motivé pour te parler, ça, y a aucun souci. Mais aller voir un mec bien précis pour l’interroger sur sa vie, ça leur plaira pas.
— Pourquoi ?
— Parce que ça starifie un détenu. Ça crée des jalousies. Donc pour éviter de foutre la merde en détention, ils te diront non.

En raccrochant, j’ai remarqué que la prison était encore à un jet de pierre. Par la vitre passager, je voyais le toit du mirador dépasser de la cime des peupliers. Il devait y avoir des gardes armés à l’intérieur, mais j’ai eu beau plisser les yeux, de là où j’étais, il m’était impossible de distinguer qui que ce soit. J’ai remis le contact.
Sur le retour, j’ai reçu un message.
« Yo, merci à toi de t’être déplacé. Ça me fait énormément plaisir. Franchement, j’aurais pas cru, mais le courant passe bien. T’as dû remarquer que je parle énormément. »
J’ai eu envie de revenir. J’avais d’un coup plein de questions.

La semaine suivante, j’avais un petit crayon dans la poche arrière de mon jean, avec des feuilles vierges pliées en quatre. Je savais que ça sonnerait pas au portique. Au parloir, j’ai demandé à Toumany si ça le dérangeait que je prenne des notes, il m’a dit non, vas-y, sans problème, et je me suis mis à gratter. Je risquais probablement pas grand-chose, mais le simple fait de cacher ces trucs me rendait nerveux. Il y a un hublot dans la porte qui permet aux surveillants de voir ce qu’il se passe depuis le couloir. Ils restent pas là à scruter vos faits et gestes – tous les couples font l’amour –, mais ils jettent quand même un œil de temps en temps. Ça me stressait de voir leurs silhouettes passer à travers le couloir. J’ai rangé mon crayon et je m’en suis tenu à la mémoire et au carnet dans la voiture.

Depuis le début, il y avait un truc que je pigeais pas : où avait-il trouvé un iPhone ?
— Je l’ai acheté ici. 500 euros. Tout le monde a un téléphone. Sans ça, tu subis vraiment.
— Qui les fait entrer ?
— Des détenus. Des surveillants. Un vieil iPhone comme le mien, ils le touchent autour de 80 euros dehors, mais à l’intérieur, ça se vend facile 500. À Fresnes, c’était 1 000 euros.
— Et tu t’es jamais fait repérer ?
— Non. Mais c’est réglo, si tu les fais pas chier, les surveillants te laissent tranquille. Ça fait bientôt trois ans que je suis incarcéré, j’ai eu deux fouilles. La dernière, j’étais au téléphone quand le gardien s’est annoncé à la porte, j’ai juste eu le temps de cacher le portable, il a fait un tour rapide, RAS, il est ressorti.
— Mais ils savent que vous avez des portables ?
— Bien sûr qu’ils savent. Je te dis, si tu te tiens à carreau, il t’arrivera rien. Tu te souviens de la chaleur, la semaine dernière ? On faisait des pompes avec des potes dans le couloir. J’étais en train de filmer quand le surveillant est arrivé. Il a rigolé. On le voit se marrer sur la vidéo.
— Ça fait trois ans que t’es là… Ta fin de peine, elle est pour quand ?
— Octobre 2023.
On était en 2019. Ça me semblait si loin. Je me suis retenu de lâcher « désolé ».

Pour des vols sans violence, normalement vous prenez trois ans, vous faites dix-huit mois et vous sortez. Le truc, c’est que Toumany avait tellement d’affaires… J’étais incapable d’expliquer l’enchevêtrement de ses condamnations, mais il en avait assez pour se retrouver avec une peine de braqueur à main armée.
— T’as encore été jugé le mois dernier, non ?
— Ils m’ont rajouté deux ans ferme. Pour le Carrefour de Vigneux.
— C’est quoi l’histoire ?
Il sourit. Il a l’air gêné mais je crois pas qu’il le soit.
— J’avais arrangé le coup avec le vigile pour un cambriolage. Il devait me sortir les plans du magasin, me donner les emplacements des caméras, débrancher l’alarme. On avait rendez-vous. Je le sentais pas, mais j’y suis allé quand même. Quand je suis arrivé, la police m’attendait. Je venais de me faire opérer des genoux, les points étaient frais, je pouvais pas courir, je me suis fait serrer.
— Pourquoi t’y es allé si tu le sentais pas ?
Il hausse les épaules.
— Je sais pas. J’avais besoin de fric. J’étais en rééducation à Clairefontaine, je voyais les footballeurs débarquer en Ferrari, en Lamborghini, et moi j’étais là, avec mon survêt de l’équipe de France, pas un euro en poche, j’avais même pas de quoi payer le kiné.
— C’était combien ?
— 60 euros la séance… Ma femme a essayé de me retenir, je la revois dans l’appartement, me barrer la porte d’entrée, je lui disais « Laisse-moi y aller », elle gueulait et tout, mais j’ai rien voulu savoir. J’en pouvais plus, je devais de l’argent à trop de monde, je volais à l’étalage pour que mes gosses aient des couches sur les fesses, je piquais des boîtes de thon, je payais plus mes amendes, c’était trop.
— Elle a réagi comment, ta femme, quand elle a su que t’étais en garde à vue ?
Il ajuste sa posture. La chaise fait un bruit de plastique.
— Ma femme ? il répète. Ma femme, je lui fais perdre son temps. Elle comprend pas pourquoi je suis comme ça. Elle m’avait envoyé chez Kiabi acheter des fringues pour la petite, je suis revenu avec une robe à 35 euros pour un bébé de trois semaines. Elle m’a hurlé dessus : « J’habille pas mes enfants avec des vêtements volés ! Va les rapporter ! »
Il rit.
— J’avais même pas volé la bonne couleur.
Je ris aussi.
— Et tes parents, ils en pensent quoi ?
— Ma mère, elle prie. Elle dit : « Toumany, tu dois voir l’imam. Tu as la main qui vole. » Voilà, c’est pas moi, c’est ma main. Encore hier, je l’ai eue au téléphone, elle me l’a ressorti.
Il souffle.
— Tu sais, on me voit comme un mec solide, mental d’acier et tout, mais je suis pas si fort. Parfois, je dirais même que je suis faible.
Je ne dis rien. Je l’observe. Il respire.
— J’ai fait des trucs dont j’ai vachement honte. Des vols à l’arraché.
— Des sacs à main ?
Je l’imaginais avec ses 88 kilos de muscle, traîner une vieille dame sur le trottoir pour un sac Chanel. Ça collait pas. J’arrivais pas à mettre son visage sur le corps du type qui ferait un truc pareil.
— J’ai posé une question à une fille, une blonde, sur le quai du RER, elle m’a envoyé chier. Son téléphone a sonné devant moi, elle a décroché, je lui ai arraché. Je l’ai entendue crier « Au voleur ! », j’ai couru tout ce que j’ai pu mais en sautant les tourniquets, j’ai pris une trop grande impulsion, ma tête a heurté un truc dans le plafond et je suis tombé K.-O. Quand je suis revenu à moi, un grand rebeu me maintenait au sol. Il devait bosser dans le bâtiment, il avait des mains épaisses, le genre qui attrape des tuiles gelées sur les chantiers. Il me tenait d’un bras, de l’autre il m’a mis une gifle de cow-boy. Je me suis mis à pleurer. J’ai dit que j’étais malien, que j’avais pas de papiers, il m’a fait la leçon, comme quoi c’était à cause de mecs comme moi que nous, les immigrés, on avait une sale image. Là-dessus, il m’a remis une gifle aussi forte que la première, il a pris le portable et l’a rendu à la fille. Avant de partir, il m’a lancé : « T’as de la chance d’être tombé sur moi. Les keufs, ils te renvoient au bled à la nage ! »
— T’as peur de rechuter ? Je veux dire, ce genre d’histoire, ça pourrait encore arriver ?
— J’ai trente et un ans. Je peux pas répéter les mêmes conneries à l’infini, faut que j’avance. Des pulsions, des tentations, j’en aurai jusqu’à la fin de ma vie. Mais je veux plus céder à la facilité. Je veux plus de ça, là, la prison, mes enfants au parloir… Ça va être dur. Il me faudra un suivi à vie. Je suis pas encore guéri.
Il a l’air sincère.
— Et le sport, t’y crois encore ?
À ce moment de l’histoire, j’avais besoin d’entendre qu’il n’avait pas lâché.
— Je m’entraîne pour ça, pour revenir. Mon objectif, c’est les Jeux olympiques à Paris en 2024.
J’essaye de prendre un ton raisonnable :
— T’es de 1988, comme moi. On aura trente-six ans en 2024. Tu penses pas que tu seras cramé ?
— J’en sais rien, faudra juger sur place. Mais je m’entraîne dur, je cours, je mange bien, je dors à 22 heures, j’ai jamais bu, jamais fumé, je suis pas abîmé.
J’avais envie de croire à cette histoire : le type aux oubliettes qui revient quand on le croit mort. Ça arrive dans les livres, au cinéma. Mais l’athlétisme est un sport cruel, qui exige le meilleur de vous-même. À 90 % de vos capacités, oubliez, vous allez vous ridiculiser.

Quand il a reçu ma lettre, Toumany était à la maison d’arrêt de Fresnes, un édifice en meulière qui sentait probablement la peinture à son inauguration en 1898, mais qui a du mal avec le progrès : 200 % d’occupation, des punaises de lit, des champignons, des rats qui couinent en dévalant les coursives. Les cours de promenade consistent en un couloir vétuste aux murs si hauts qu’on ne peut espérer le soleil qu’au zénith. Plusieurs tribunaux les ont jugées « attentatoires à la dignité humaine » mais Toumany n’a rien d’autre pour courir alors il slalome entre les détenus, trouve une foulée correcte et avale les 21 kilomètres d’un semi-marathon dans une cour de quinze mètres de long. Pour ne pas avoir à compter les tours, il est autorisé à porter une montre GPS qui lui indique l’allure et les kilomètres. Au bout d’une heure trente, la montre sonne l’arrivée. Toumany ralentit, marche, lève les bras une minute et remonte s’étirer en cellule. C’était il y a longtemps. Il entamait sa peine. Il aurait pu se dire, j’en ai pour cinq ans, minimum, je peux lever le pied, j’affronterai la souffrance quand l’horizon sera dégagé. Mais non.

— À quoi tu penses quand tu cours comme ça, au milieu des détenus ? je demande.
— À la foule. Au speaker dans le stade, aux concurrents que j’aperçois dans les coins. Je pense à ça quand je cours, plus du tout à la prison.
Le surveillant met un tour de clé, dit « C’est l’heure » d’une voix monocorde et reste dans l’embrasure, à attendre qu’on se dise au revoir. Toumany me serre la main. Je sens un papier dans ma paume. Je ferme le poing. Ils sortent, me laissant seul dans le silence. J’ouvre la main. C’est une feuille d’écolier, avec une marge et des grands carreaux, pleine de phrases au stylo bille. Je fais un tour sur moi-même pour vérifier qu’il n’y a pas de caméra, fourre la feuille dans ma poche et attends d’être à l’abri dans mon vieux Nissan, au bord de la voie rapide.
C’est une longue lettre. Je l’ai lue deux fois. Je n’ai pas pu prendre de notes à chaud, je l’ai rangée et j’ai roulé d’une traite jusqu’à la maison. Le lendemain, au petit déjeuner, Adèle a demandé ce qu’il y avait dedans. Elle a éteint la radio et je lui ai lue à voix haute. Quand j’ai relevé la tête, elle pleurait en silence au-dessus de son thé.

Qui suis-je ?

Je suis insaisissable.
Derrière mon sourire et mes attitudes gentilles, il ne faut surtout pas qu’on gratte trop le vernis parce que je crois que je suis un monstre sans CŒUR.
Je veux toujours faire bonne impression. Le regard des autres est important, je veux tellement plaire que je ne dis jamais NON. Même si je sais que ça va me mettre dans des histoires. Mais jamais je ne me battrais. Je n’aime pas la violence et je suis LÂCHE.
Les autres le savent vite et profitent de mes faiblesses.
Je suis drôle, souriant, gentil et très IMMATURE mais dans le fond, je pense surtout à moi.
Je suis MANIPULATEUR, hyper MENTEUR et pas si gentil que ça. Il est difficile de me faire CONFIANCE, je ne suis pas si FIABLE.
En fait, j’ai un aspect positif en apparence mais assez négatif derrière. J’aime avoir un ascendant sur les autres même si je suis quelqu’un de solitaire qui n’a besoin de personne et déteste demander de l’aide.
Je ne m’intéresse aux autres que si c’est bon pour moi. J’abuse souvent de la culpabilisation avec mon entourage. Ce qui fait de moi quelqu’un de NARCISSIQUE.
QUI SUIS-JE ?
Je ne sais pas trop à part que je suis un VOLEUR avec des pulsions incontrôlables.
Je suis MENTEUR et MANIPULATEUR mais derrière tout ça je suis très TIMIDE.
Je DÉTRUIS tout ce que je CONSTRUIS. Au fond de moi je rêve et j’ai ENVIE DE RÉUSSIR mais je me rends compte trop TARD que je n’y arriverai pas.
J’aime mes ENFANTS et je VEUX devenir MEILLEUR pour MOI, pour EUX et le MONDE ENTIER.

À la fin, il signe d’un dessin étrange, très enfantin. Un bonhomme souriant, les cheveux dressés en pics.

Je ne savais pas quoi penser. Par texto, je lui écris :
« J’ai lu en sortant, j’ai été surpris. Je pense que tu es trop sévère avec toi-même. »
« C’est exactement, mais exactement au mot près ce que me dit la psy : trop dur avec moi-même. Elle pense que je me trompe. Mais je me juge au regard de mes actes. »
Ce titre en rouge. Ces majuscules. Il y avait quelque chose qui me dérangeait et pendant quelques jours je n’ai pas su l’identifier. Puis j’ai aligné les mots sur une feuille : CULPABILISATION, MENTEUR, MANIPULATEUR, NARCISSIQUE, IMMATURE, LÂCHE. C’était du jargon d’expert psychiatre. Il a connu tellement d’instructions, tellement de procès, de juges, de psys, il a lu tellement de rapports qu’il a fini par s’emparer des termes que les experts ont collé sur son cas. Il y croit sans doute quand il affirme « je suis un manipulateur narcissique », mais qu’est-ce que ça veut dire ?
Dans ma lettre, j’affirmais pompeusement : « Je ne suis pas psychologue, mais je pense que je comprends. » C’était un mensonge. J’avais beau avoir le même âge, avoir grandi au même endroit, savoir qu’il existe des forces invisibles qui vous ramènent sans cesse aux problèmes du quartier, il y avait plein de choses que je ne saisissais pas chez lui. Je n’étais plus sûr de rien.
Je voulais qu’il change. Qu’il s’en sorte. Qu’il arrête de voler et qu’il devienne champion olympique du 400 mètres. Je rêvais. Je refusais de voir une réalité que pourtant il ne me cachait pas. Je savais qu’à son arrivée à Réau, le gradé l’avait convoqué dans son bureau. Pour blaguer, il avait lancé : « Oh là là, planquez tout, voilà Coulibaly ! » Les surveillants avaient ri, Toumany s’était assis et le gradé avait déroulé son speech : « Vous avez du talent, vous êtes intelligent, vous n’avez rien à faire en prison, vous devriez être dehors à défendre la France dans les grandes compétitions… » et pendant qu’il parlait, Toumany passait son bureau en revue en se disant, il faut que je lui pique un truc. Vingt minutes plus tard, il avait une télécommande universelle dans la poche. Il n’avait aucune idée de ce qu’il allait en faire, elle ne lui servait à rien. Il a fini par la donner à un détenu qui en avait assez de se lever pour changer de chaîne sur sa télé.
J’aurais pu en conclure qu’il était irrécupérable. Mais un camé doit toucher le fond pour rebondir. Connaître l’overdose, la cure, la rechute, la cure, la rechute… C’est en moyenne après le septième séjour en désintox qu’on décroche vraiment de la dope. Le tout, c’est d’y croire.
J’avais envie d’y croire. »

Extrait
« Mamadou entend parler de Montreuil, une ville bénie aux portes de Paris qui aurait déjà accueilli plus de dix mille Maliens. Une fois qu’il s’est niché dans vos tripes, l’appel d’une vie meilleure est irrésistible. Il part. Ses deux femmes le rejoignent après qu’il a trouvé un poste d’éboueur à la mairie de Paris. Toumany naît le 6 janvier 1988, à Montreuil, donc, mais il a peu de souvenirs de ses années en Seine-Saint-Denis. Il est encore petit quand les Coulibaly emménagent trente kilomètres plus au sud, à Vigneux-sur-Seine. Au rez-de-chaussée d’un immeuble bas. Cité de la Croix-Blanche. Taux de chômage: 52%.
Disons que l’histoire commence là.
Toumany est le cinquième de la fratrie. Il a une mère, Mina, qu’il appelle Maman, et une autre, Bintou, qu’il appelle Matoutou. Elles pourraient se jalouser, mais il n’y en a pas une pour lancer: «Comment tu parles à mon fils?» puisque les dix-huit gosses sont les leurs à toutes les deux. Dix-huit naissances, cela implique d’être toujours enceinte, d’avoir sans cesse un bébé dans les bras, une couche à changer, un sein à donner. Les rôles sont bien définis, Mamadou étant le seul à gagner sa vie, il occupe le sommet de la pyramide. Les enfants lui parlent peu car on ne s’adresse pas au chef pour ne rien dire. Mamadou ne participe pas aux corvées, à part la tasse qu’il lave après avoir bu son thé, seul dans la cuisine, à quatre heures du matin, avant de marcher jusqu’à la gare… » p. 42-43-44

À propos de l’auteur
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Mathieu Palain © Photo Céline Nieszawer

Remarqué pour ses talents de portraitiste dans la revue XXI, Mathieu Palain a publié son premier roman, Sale Gosse en 2019, qui a été un succès critique et public. Avec Ne t’arrête pas de courir, il affirme son goût pour une littérature du réel, dans la lignée des journalistes écrivains. Il a 32 ans. (Source: Éditions de L’Iconoclaste)

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Rêver debout

SALVAYRE_rever-debout  RL-automne-2021

En deux mots
Connaissez-vous Don Quichotte? L’avez-vous vraiment lu? Voilà quinze lettres adressées à Cervantès qui vont vous faire comprendre toute la richesse de cette œuvre qui n’a rien perdu de son actualité, bien au contraire ! Rendez-vous avec un révolté, un anar, un grand homme!

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Actualité du Quichotte

Par-delà les siècles qui les séparent, Lydie Salvayre envoie quinze lettres à Cervantès pour lui dire toute son admiration. L’occasion de (re)découvrir cette œuvre majeure de la littérature mondiale et de lui donner un brillant coup de jeune!

« Il voit plus. Il voit grand. Il voit autrement. Il voit tout ce qui, à la réalité, fait défaut.
Il voit, cher Monsieur, en poète, et jette sur le monde un œil très différent de celui du bovin. Il voit l’inapparent, l’inimaginable. Il voit dans le normal l’anormal avec une acuité rare. » On l’aura compris, Lydie Salvayre voue un culte au héros de Cervantès, à ce Don Quichotte si malmené depuis des siècles, traité de fou, d’utopiste et de biens autres sobriquets peu amènes. Une admiration sans bornes qui est pourtant assez récente, car la romancière a lu Don Quichotte, comme beaucoup d’entre nous, quand elle faisait ses études. Une lecture dont elle reconnait qu’elle ne l’a guère marquée. Et ce n’est que récemment, en la relisant, qu’elle a compris tout le bénéfice de ce livre fondateur, sans doute le premier roman jamais publié.
Elle a sans doute été la victime de ces professeurs donneurs de leçon qui s’arrêtent à l’écume des vagues et résument l’œuvre de Cervantès au combat d’un fou accompagné d’un valet bien en chair contre des moulins à vent.
Rendons donc d’abord grâce à Lydie Salvayre qui, en rédigeant ces quinze lettres à l’écrivain espagnol, nous permet de (re)découvrir un formidable chef d’œuvre et nous donne l’envie d’y replonger séance tenante (Ajoutons à ce propos qu’une nouvelle traduction est disponible dans la collection Points).
«Qu’importe en effet au Quichotte qu’on le foule aux pieds comme on foule la vigne, ou qu’on le frappe jusqu’à lui rompre les côtelettes. Qu’importe qu’on le moque ou qu’on le berne. Qu’importe qu’on le juge insensé. Et qu’importe qu’il soit l’objet de l’incompréhension la plus épaisse (il ne s’en plaint d’ailleurs jamais et ne fait rien pour être compris, il semble parfois même se complaire à ne pas l’être). Rien ne l’échaude ni ne le décourage et sa détermination ne faiblit pas d’un millimètre.»
Comme tous les bons romans cette épopée nous offre différentes lectures possibles que la romancière détaille avec bonheur.
Commençons par la lecture historique. Quand paraissent les deux volumes du Quichotte, l’Espagne est sous le joug de Philippe III qui gouverne le pays d’une poigne de fer. Successeur de Charles Quint et de Philippe II, il s’appuie sur La Santa Hermandad pour asseoir un pouvoir sans partage. Cette institution «créée par Isabelle la Catholique en 1476, fait trembler depuis un siècle tout Le peuple d’Espagne puisqu’elle cumule deux pouvoirs aussi coercitifs l’un que l’autre: le pouvoir royal et de l’Église. Constituée de groupes d’hommes armés et qui ont pour sainte mission de traquer et d’appréhender les criminels en tous genres. Ces milices forment une force de police centralisée, efficace, et dotée de larges pouvoirs de juridiction, l’ancêtre en quelque sorte des milices qui fructifièrent pendant la Seconde Guerre mondiale, et qui sévissent encore aujourd’hui dans de nombreux pays.» On comprend dès lors le courage de Cervantès qui attaque frontalement ces pouvoirs.
Ce qui nous amène à la lecture politique, illustrée par l’épisode du paysan ligoté et frappé par son maître qui révolte Don Quichotte qui vole à son secours. En 1604, il s’indigne «contre ceux qui exploitent la force des autres, qui les usent, qui leur sucent le sang et qui les épuisent en vue de leur propre profit. Et que le paysan en question se prévale de son statut de patron pour s’arroger le droit de punir son valet ainsi que bon lui semble comme celui de l’entuber en toute impunité (serait-ce une définition du patronat ?) ne l’impressionne nullement. Pire, il ne fait qu’accroître sa colère.» Voilà Lydie Salvayre soutenir une lecture marxiste de l’œuvre avant d’en faire un anar pur jus. Ajoutons-y une dose de féminisme et vous aurez sans doute une bien autre image de ce personnage. Une relecture qui va aussi bénéficier à Sancho Panza, bien loin d’un benêt grassouillet.
Et nous voilà arrivés au niveau de lecture que je préfère, celui qui compare l’action et les idées des deux héros avec le monde d’aujourd’hui pour en souligner toute l’actualité, «quelques siècles avant la révolution industrielle, avant le travail à la chaîne et les cadences infernales qui harasseront le corps et la pensée des ouvriers d’usine. Quelques siècles avant le film de Chaplin Les Temps modernes, et avant les écrits de Simone Weil qui en diront l’horreur banale. »
Oui, il faut relire ce livre comme un manifeste pour un monde plus juste, plus humain. Oui, il faut se replonger dans ce best-seller avec Rêver debout comme guide de lecture. Un guide impertinent, un exercice d’admiration, un plaisir de lecture !

Rêver debout
Lydie Salvayre
Éditions du Seuil
Roman
200 p., 18 €
EAN 9782021477139
Paru le 19/08/2021

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
France Culture (La grande Table)
En Attendant Nadeau (Santiago Artozqui)
Page des libraires (Lyonel Sasso Librairie Dialogues, Brest)
Blog Zazy lit


Lydie Salvayre: Don Quichotte au chevet du monde © Production France Culture

Les premières pages du livre
« À Miguel de Cervantès Saavedra
Monsieur, je vous le dis tout net, je ne suis pas d’humeur à rire, et les façons dont vous traitez votre Quichotte ne sont pas de mon goût.
Vous prétendez que son cerveau, tout empli des fadaises qu’il a lues dans des livres et qu’il croit véridiques, l’amène à commettre des actes insensés.
Est-il insensé de considérer que la littérature n’est pas lettre morte, parure de cheminée, boniment inutile, mais plutôt lettre vive, ardente, expérience intime qui bouleverse la vie ?
Est-il insensé de se révolter contre les saloperies dont nous sommes témoins, et de leur livrer bataille avec les moyens du bord, quitte à se casser la gueule ?
Est-il insensé de vouloir se faire le rempart et l’appui des déshérités de toutes sortes, au risque de déplaire à la Santa Hermandad qui veille à ce que rien ne nuise à sa Très Sainte Église comme à sa Très Catholique Majesté ?
Préférez-vous que l’indifférence, la résignation ou l’abdication deviennent notre lot, et que nous regardions sans piper les misères des autres dès lors qu’elles ne nous regardent pas ?
Préférez-vous qu’on les dénonce tout en se gardant bien d’agir, comme s’y évertuent nos révoltés en toc – mine indignée, voix frissonnante et tenue savamment débraillée – pour se délecter ensuite de leur très fatale impuissance ?
Ou, pire encore, préférez-vous un monde où l’on ne croirait plus en rien, où l’on ne se vouerait plus à rien et où l’on s’en féliciterait avec plus ou moins de cynisme ?
Préférez-vous un monde où il n’y aurait plus motif à s’exalter, sinon devant la flambée des cours de l’Action Tencent?
Un monde où l’enthousiasme, l’ardeur, le désir impérieux et sauvage ne surgiraient plus que devant le projet d’engranger toujours plus de dividendes ?
Pardonnez-moi, Monsieur, de m’adresser à vous avec les mots de mon époque, mais votre livre me ramène si furieusement à notre présent que je finis par oublier que quatre siècles nous séparent.

Un autre reproche, à l’instant, me monte aux lèvres. Pourquoi, Monsieur, expliquez-moi pourquoi, vous moquez-vous de votre Quichotte lorsqu’il ne s’accommode pas de ce qu’on appelle, pour aller vite, la réalité ?
Est-il insensé de s’insurger contre cette plate, cette pauvre, cette piteuse réalité ou qui se donne pour telle, et de lui préférer celle que l’on porte en soi, tellement plus vaste et désirable.
Ne pensez-vous pas que la réalité que nous appréhendons par nos yeux intérieurs, depuis nos forêts intimes, depuis nos Indes enchantées, depuis nos îles Bienheureuses et nos jardins du souvenir, ne pensez-vous pas que cette réalité-là donne à l’autre (celle dont les consensus déterminent la forme) une couleur et une saveur rares ?
Ne vous méprenez pas, Monsieur, sur le sens de mes mots. Je ne dis pas que don Quichotte cherche à imposer une illusion spécieuse en lieu et place de la réalité, comme quelques lecteurs distraits l’ont parfois avancé. Ou, pour l’exprimer autrement, que le Quichotte substitue sa petite vision subjective à une autre prétendument objective et affreusement rectangulaire.
Je dis, Monsieur, que le Quichotte perçoit parfaitement la réalité, mais qu’il la perçoit depuis ce que Victor Hugo appelle le promontoire du songe. Et depuis ce promontoire qui le porte aux confins du visible, la réalité qu’il découvre acquiert soudain une autre dimension. Elle se transmue, s’élargit, se déploie, s’exorbite et prend parfois des aspects fantastiques.
Le Quichotte peut alors appréhender ce que la plupart d’entre nous ne voient pas. Il peut scruter l’obscur ; découvrir des abîmes là où d’autres ne voient que leurs pieds ; apercevoir l’horreur là où d’autres ne voient que des insignifiances ; et sur certains visages reconnaître une splendeur devant laquelle la plupart d’entre nous sont aveugles.
Il voit plus. Il voit grand. Il voit autrement.
Il voit tout ce qui, à la réalité, fait défaut.
Il voit, cher Monsieur, en poète, et jette sur le monde un œil très différent de celui du bovin.
Il voit l’inapparent, l’inimaginable. Il voit dans le normal l’anormal avec une acuité rare.
Il perçoit tout en nouveauté, et peut ainsi saisir l’étrangeté de certains objets que nos habitudes ont rendus familiers, découvrir un aspect inouï aux formes les plus bêtes, articuler entre elles les rapprochements les plus surprenants, ressentir proches de son cœur les plus inatteignables, très éloignées de lui celles à portée de main, et éprouver devant le monde ce sentiment d’étrangeté qui parfois nous assaille mais que nos routines écrasent à grands coups de talon.
Depuis le promontoire de ses songes où une tout autre lumière vient nimber les choses et les hommes, sa vision corrige en quelque sorte la myopie dont nous sommes atteints lorsque nous les voyons uniquement éclairés par notre froide et sèche raison.

Est-ce cela, Monsieur, que vous appelez sa folie ?
Souhaitez-vous donc une vie délivrée de ses songes et de ses utopies ? Une vie entièrement vouée aux morales utiles ?
Souhaitez-vous que nous abandonnions tout ce qui a toujours tenu les femmes et les hommes debout, le goût du rêve, le goût du risque et la soif de choses nouvelles quel que soit le nom qu’on lui donne ?
Auriez-vous oublié que l’utopie est l’un des meilleurs adjuvants de la vie ?
Auriez-vous oublié qu’elle lui insuffle l’allant nécessaire pour s’avancer dans la nuit noire, forcer les murs de l’Inconnu, les renverser, les dépasser, et s’ouvrir à des langues étranges, des horizons insoupçonnés et de nouvelles Amériques ?
Auriez-vous oublié qu’elle constitue une impulsion inouïe pour la pensée qu’elle pousse dans le dos jusqu’à des terres inviolées ou laissées en jachère, en attendant qu’elle donne forme à d’inconcevables hypothèses ?
Ignorez-vous que les plus belles découvertes sont nées de ces explorations de l’impossible auxquelles se sont livrés quelques donquichottesques esprits ?
Et que les utopies les plus folles sont vouées à se réaliser un jour ou l’autre ? Toute l’Histoire, cher Monsieur, nous l’apprend.
Voulez-vous nous en déposséder en les frappant de discrédit, ainsi que s’y emploient aujourd’hui les adeptes cyniques de la realpolitik, qui ferment les yeux sur un monceau de saloperies afin de mieux tirer profit du monde comme il va ?
L’utopie est d’ailleurs un vocable que ces messieurs soigneusement éludent, ou qu’ils n’emploient qu’avec la plus extrême circonspection et toujours aux fins de le disqualifier (eux diraient : de le démonétiser), abandonnant son usage aux rêvasseurs en chambre qu’ils savent aussi inoffensifs que ces mouches qu’on chasse d’un revers de la main.
Ces messieurs, dont la race je crois n’est pas près de s’éteindre et qui travaillent sans fléchir à l’accroissement de leur pouvoir, préfèrent ne pas user de ce mot inquiétant qu’ils associent en tressaillant aux flammes du désir, au soulèvement des esprits et aux grandes ferveurs révolutionnaires, toutes choses qu’ils redoutent presque autant que leur ruine.
Moi ce que je crains, Monsieur, c’est que la carence en utopie de ceux qui nous gouvernent et qui se veulent réalistes, ne nous accule au pire si aucun nouveau don Quichotte ne déboule dans le paysage.
Je vous quitte sur ces propos inquiets dont vous ne pouvez comprendre la cause. Je reprendrai ma lettre dès qu’un peu de calme me sera revenu.

Une nuit est passée, cher Monsieur, et je ne suis toujours pas d’humeur à plaisanter, car votre obstination à malmener votre hidalgo, franchement, m’exaspère.
Vous lui flanquez en guise de heaume un plat à barbe sur la tête. Vous l’accoutrez de chausses rapiécées. Vous l’équipez d’une lance rongée de rouille et d’une branche d’arbre en guise de hallebarde. Vous le faites monter sur un roussin efflanqué très judicieusement appelé Rossinante. Bref, vous lui donnez l’allure d’un pauvre épouvantail tout cliquetant de ferraille.
En l’exposant ainsi à la risée de tous, vous autorisez ceux qui se piquent de culture à s’étrangler de rire en évoquant le pantin ridicule qu’un idéalisme exacerbé conduit à prendre pour de très féroces géants de très anodins moulins à vent.
Petite mise au point pour fermer la gueule une fois pour toutes à ces ignares : les moulins à vent, à l’époque du Quichotte, représentaient une nouveauté et rien n’était plus naturel que de les trouver déconcertants et fantastiques, et de se méprendre sur leur fonction. Comme il est naturel que nous soyons aujourd’hui déboussolés par les innovations technologiques dont on nous accable et que nous sommes loin de maîtriser, je parle d’expérience. C’est cette vitesse à laquelle le monde évolue et nous largue, aujourd’hui comme hier, c’est cette résistance qu’à tort ou à raison ces évolutions trop rapides éveillent en nous, que le Quichotte vient ainsi interroger à sa façon.
Je crois savoir, de plus, que les auteurs de romans de chevalerie que votre Quichotte admirait étaient si occupés à louer les vertus de leurs champions incomparables qu’ils négligeaient d’être précis quant aux géants qu’ils affrontaient. Ceux-ci étaient-ils ailés ? d’humeur agressive ? en lutte avec les dieux ? rivaux avec les hommes ?
Je disais donc que vous ne manquez jamais une occasion de rendre votre Quichotte grotesque et de le taxer de fou quand d’autres simplement l’appelleraient poète, philosophe ou génie.

Aussi, je vous prie de revenir un instant, Monsieur, sur votre jugement hâtif autant que désinvolte concernant sa folie.

Je vous accorde que votre Quichotte est fou, s’il est fou d’être généreux dans un monde qui ne donne jamais rien sans contrepartie, un monde pauvre en amour, pauvre en miséricorde et encore plus pauvre en pitié, (folie qui n’est pas, j’en conviens, à la portée du premier venu).

Je vous accorde qu’il est fou si c’est être fou que de choisir de vivre selon ce que vous dictent votre âme et votre cœur.

Je vous accorde qu’il est fou si la folie est le nom que l’on donne à ce qui, chez un être, subsiste encore de puissance visionnaire.

Je vous accorde qu’il est fou, si l’aliéné est un homme qui a préféré devenir fou, dans le sens où socialement on l’entend, plutôt que de forfaire à une certaine idée supérieure de l’honneur humain. C’est Antonin Artaud qui en donne la définition, et elle va comme un gant au Quichotte, lui qui ne peut que s’insurger contre toute injustice car il y va, déclare-t-il, de son honneur de chevalier.

Je vous accorde qu’il est fou si vous concevez la folie à la façon de Nietzsche : le masque qui cache un savoir fatal et trop sûr, et l’ultime recours des hommes supérieurs à qui ne s’offrent que deux issues : soit devenir fou, soit faire semblant, avec le risque de se laisser prendre au jeu, et parfois de s’y perdre.

Je vous accorde qu’il est fou, si vous tenez Les Chants de Maldoror et leur divin poison pour l’œuvre d’un dément victime du tréponème, ainsi que le bavèrent deux ou trois cuistres de son temps, des plumitifs à l’âme rance qui ne lui arrivaient pas à la cheville.

Veuillez m’excuser, cher Monsieur, d’évoquer ainsi devant vous les noms d’Artaud, Nietzsche ou Lautréamont que vous ne pouvez connaître. Mais je perds de vue régulièrement que vous êtes d’un autre temps.

Je vous accorde qu’il est fou s’il l’est aux yeux de ceux qui ne tolèrent des hommes aucune singularité ni aucune incartade, aux yeux de ceux qui les font brûler vifs sur les places publiques pour s’être détournés de la règle fixée par votre Sainte Église.

Qui d’ailleurs, cher Monsieur, détient la vérité sur la folie ? Qui décide de qui est fou et de qui ne l’est pas ? Certainement pas les Églises, ni les États, ni leurs polices, ni d’ailleurs les psychiatres.
Je réalise soudain que ces derniers n’existaient pas à votre époque, la folie n’étant pas alors considérée comme une maladie curable, mais comme le désordre d’une âme fêlée sous les coups de la volonté de Dieu ou du diable.
Les psychiatres (que j’ai beaucoup fréquentés lorsque j’exerçais moi-même ce métier), les psychiatres, depuis, ont prospéré, n’hésitant pas à apporter leur savoir-faire aux pires entreprises et provoquant chez de nombreux sujets plus de dégâts que de bienfaits. On sait, par exemple, que le menuisier Zimmer, qui hébergea le poète Hölderlin, fut mille fois plus compréhensif à son endroit et mille fois moins brutal que le docteur Johann Heinrich Ferdinand von Autenrieth qui le traita si bien dans sa clinique de Tübingen qu’il en sortit complètement anéanti. On sait aussi que le docteur Beer, qui tritura de son « scalpel merdeux » l’âme du pauvre Van Gogh, ne reconnut en lui qu’un schizophrène de type dégénéré, inconscient en ce qui concernait sa vie matérielle et incapable de surveiller ses intérêts et de faire prospérer ses affaires (ce sont les termes exacts de son rapport psychiatrique), tout ça pour avoir eu le tort d’aller peindre la nuit à la lueur de bougies qu’il avait fixées sur son chapeau afin de mieux contempler la beauté du paysage.

Je vous accorde à la fin qu’il est fou si le fait d’empêcher que l’on fasse violence aux plus faibles, et que l’on défende un valet contre la brutalité du patron qui l’emploie, vous paraît relever de la simple démence.

Pour vous amener, cher Monsieur, à changer de regard sur votre créature, je me permets de vous remettre en mémoire l’épisode auquel je viens de faire allusion :
Don Quichotte va chevauchant dans la campagne manchègue, écrivez-vous, lorsqu’il perçoit des cris plaintifs.
Il tourne bride séance tenante et, spontanément, sans réfléchir, se précipite vers le lieu d’où proviennent ces plaintes.
Il découvre alors un jeune berger, nu jusqu’à la ceinture, attaché à un chêne et frappé à grands coups de ceinture par un vigoureux paysan.
Or toute atteinte portée à la dignité des hommes, tout traitement qui abaisse et humilie, toute violence qui brise les corps et les âmes, révoltent notre Quichotte et le font trembler de colère.
Homme sans vergogne, lance-t-il au paysan, de quel droit vous attaquez-vous à un malheureux sans défense ?
Le paysan, pris de court à la vue de cet escogriffe en armes, on le serait à moins, répond qu’il punit son valet pour s’être montré négligent et avoir eu l’audace de réclamer ses gages.
Mais le Quichotte est organiquement, biologiquement, épidermiquement incapable de consentir à l’injustice, et face aux raisons invoquées par le paysan, son sang ne fait qu’un tour. Il se fâche tout noir et somme ce dernier, sur un ton qui ne souffre pas de réplique, de détacher immédiatement son valet et de le payer sur l’heure s’il ne veut pas finir transpercé d’une lance. Le Quichotte n’y va jamais avec le dos de la cuiller.
Impressionné, le fermier obtempère. Mais ne pouvant s’empêcher de mégoter, il propose de retirer de la somme due le prix des souliers qu’il a fournis à son valet ainsi que le prix des saignées pratiquées lorsqu’il était malade.
Réponse inouïe du Quichotte, digne d’un penseur marxiste :
Car s’il a abîmé le cuir de vos souliers, vous avez abîmé la peau de son corps ; et si le barbier lui a tiré du sang quand il était malade, vous, vous lui en avez tiré quand il était en pleine santé. Aussi ne vous doit-il plus rien.
Avez-vous bien lu, Monsieur, ce que vous écrivez ?
En 1604, votre Quichotte s’indigne contre ceux qui exploitent la force des autres, qui les usent, qui leur sucent le sang et qui les épuisent en vue de leur propre profit.
Et que le paysan en question se prévale de son statut de patron pour s’arroger le droit de punir son valet ainsi que bon lui semble comme celui de l’entuber en toute impunité (serait-ce une définition du patronat ?) ne l’impressionne nullement. Pire, il ne fait qu’accroître sa colère.
Marxiste je vous dis. Quelques siècles avant la révolution industrielle, avant le travail à la chaîne et les cadences infernales qui harasseront le corps et la pensée des ouvriers d’usine. Quelques siècles avant le film de Chaplin Les Temps modernes, et avant les écrits de Simone Weil qui en diront l’horreur banale.
L’affaire lui semblant résolue, le Quichotte s’éloigne et disparaît dans la forêt.
Mais à peine a-t-il quitté les lieux, que le fermier qui sans aucun doute se pense bon chrétien (il ne manque jamais une messe), mais qui a quelques privilèges à défendre et une humiliation à venger, s’assoit chrétiennement sur la promesse qu’il a faite à don Quichotte, empoigne chrétiennement son valet par le bras, le rattache chrétiennement au chêne, et lui administre chrétiennement tant de coups, qu’il le laisse plus écorché encore et plus sanguinolent que saint Barthélémy.
Telle est la morale à l’œuvre dans l’Espagne de Philippe II que don Quichotte met au jour.
En intervenant de la sorte, votre hidalgo, Monsieur, ne corrige pas seulement une forfaiture qui contrevient quelque peu, convenez-en, aux enseignements de l’Évangile, mais il révèle cette logique qui fait accroire au paysan propriétaire qu’il n’est d’autre loi que la sienne, et qu’il est dans son droit le plus strict lorsqu’il brutalise violemment son subordonné et, de surcroît, le gruge. En résumé : que la raison du possédant est toujours celle qui l’emporte.

Extraits
« Toute œuvre, vous le savez, est datée et fille de son époque, idem pour le sens qu’on lui donne, qui fluctue, s’éclaire ou s’obscurcit, s’affadit ou s’aiguise, bref se recrée sans cesse avec l’esprit du temps et les préjugés qu’il charrie. Mais quel que soit, Monsieur, le contexte dans lequel vous concevez la vôtre et dont nous devons, bien entendu, tenir compte, et malgré les circonstances atténuantes qu’il me paraît juste de vous accorder, je suis au regret de vous annoncer ceci : Vous vouliez offrir aux lecteurs un Quichotte piteux, eh bien, Monsieur, c’est raté ! Votre Quichotte est tout simplement touchant. Sa fragilité dans ce monde de brutes ne peut que nous attendrir, tout en nous amenant à réfléchir sur les raisons de la violence qu’il endure.
Vous vouliez jeter le discrédit sur sa geste ? C’est encore raté. Car ce qu’on retient d’elle, c’est l’inflexible, la scandaleuse, l’infatigable force d’insurrection qui l’anime.
Qu’importe en effet au Quichotte qu’on le foule aux pieds comme on foule la vigne, ou qu’on le frappe jusqu’à lui rompre les côtelettes. Qu’importe qu’on le moque ou qu’on le berne. Qu’importe qu’on le juge insensé. Et qu’importe qu’il soit l’objet de l’incompréhension la plus épaisse (il ne s’en plaint d’ailleurs jamais et ne fait rien pour être compris, il semble parfois même se complaire à ne pas l’être). Rien ne l’échaude ni ne le décourage et sa détermination ne faiblit pas d’un millimètre. » p. 43-44

« D’où ces aphorismes que je vous propose car ils sonnent donquichottesquement à mes oreilles et ne devraient pas, je crois, vous déplaire :
Le premier : Pas de littérature sans liberté.
Le deuxième : Pas de liberté sans courage.
Et ce troisième qui découle des deux autres : Pas d’écrivains sans courage. De cela, cher Monsieur, je suis sûre. C’est même l’une des rares choses en ce monde dont je sois vraiment sûre. » p. 48

« La Santa Hermandad, qui fut créée par Isabelle la Catholique en 1476, fait trembler depuis un siècle tout Le peuple d’Espagne puisqu’elle cumule deux pouvoirs aussi coercitifs l’un que l’autre: le pouvoir royal et de l’Église.
Cette institution est constituée de groupes d’hommes armés et qui ont pour sainte mission de traquer et d’appréhender les criminels en tous genres. Ces milices forment une force de police centralisée, efficace, et dotée de larges pouvoirs de juridiction, l’ancêtre en quelque sorte des milices qui fructifièrent pendant la Seconde Guerre mondiale, et qui sévissent encore aujourd’hui dans de nombreux pays.
Ces milices sont formées sur le modèle des anciennes hermandades, en français : fraternités. Des milices fraternelles ! Goûtez, je vous prie, la perversion, la laideur contenue dans l’accouplement de ces mots, lequel dit mieux que tout discours la violence et la muflerie, ointes par les Saintes Huiles, qui animent ces redoutables formations policières. » p. 78

« Ce matin, cher Monsieur, une question me brûle les lèvres: ce goût profond pour la liberté et la justice et cette hostilité que don Quichotte manifeste à l’endroit du pouvoir ne seraient-ils pas, incidemment, les vôtres ?
Excusez-moi de mettre les pieds dans le plat, mais il me semble que votre chevalier a, comme on dit, bon dos.
J’ai en effet le sentiment que vous lui faites endosser tout ce que vous ne pouvez formuler ouvertement; et que vous l’amenez adroitement à dire à votre place vos quatre vérités: à savoir que cette fin de siècle et ce début d’un autre sont, pour le moins, calamiteux; que l’Église catholique, apostolique et romaine est méchante autant qu’omnipotente, et ses polices mêmement; que la paresse, l’oisiveté, la gourmandise et la mollesse y triomphent chaque jour; que tous les gentilshommes ne sont pas dignes de leur titre, à la différence de qui vous savez. » p. 95-96

« Lien d’amitié tel celui qu’ont tissé lentement don Quichotte et Sancho, avec tout le bienfait qui, pour eux, en découle.
Bienfait pour don Quichotte :
Parce que Sancho est sa main amie, sa main fidèle, son garde-fou, son abri, son rempart, son factotum, son confident, son réconfort, son intercesseur, son psychanalyste, son coach, son confesseur, son maître d’hôtel, son avocat, son agent, son arbitre, son habilleuse, son faire-valoir, son chargé de mission, son consolateur, son modérateur, son bon ange, sa béquille, son frère en détresse et son oblative maman.
Parce que Sancho sait mieux le monde que lui-même. Sancho a compris par exemple que c’était l’argent qui menait la danse et qu’il n’y avait au fond que deux familles (on dirait aujourd’hui deux classes): celles qui en ont et celles qui n’en ont pas, les deux se faisant perpétuellement la guerre: tout le reste: foutaises. Quant à lui, il préfère les premières, car au jour d’aujourd’hui, l’avoir passe avant le savoir: un âne couvert d’or a meilleure mine qu’un cheval bâté. Il semblerait, cher Monsieur, que cela soit toujours le cas. Parce que (je continue à dérouler l’inventaire des raisons qui ont fait de ce couple un mythe universel), parce que Sancho l’exhorte à remonter la pente chaque fois que, las de subir rebuffades, avoinées et affronts divers, il est sur le point de s’abandonner à la mélancolie (Sancho a peut-être deviné que tant de bravades pouvaient cacher chez son maître je ne sais quelle secrète détresse). Que diable, lui dit-il, vous n’allez quand même pas vous laisser abattre ! On n’est pas en France ici. (J’aimerais que l’on puisse un jour m’expliquer cette remarque.)
Parce qu’aux yeux de don Quichotte qui connaît si mal les hommes pour les avoir seulement feuilletés, Sancho est celui qui le rattache à la communauté humaine. Celui qui lui permet de dire « nous ».
Car Sancho est le plus humain des humains.
Car Sancho est tous les hommes.
Il est vous, il est moi, il est nous.
Et rien de ce qui nous agite ne lui est étranger.
Ni ange ni bête. Mais ange et bête. Bon et bas. Loyal et lâche. Égoïste et généreux. Tendre et cruel. Et se sachant mortel. Comme vous, cher Monsieur. Comme moi. Comme nous. » p. 132-133

« Votre roman, Monsieur, est le premier best-seller espagnol, après la Bible. C’est pour vous une immense joie. Mais vous allez connaître de nouveaux soucis en 1605. Un gentilhomme, don Gaspar de Ezpeleta, ayant été assassiné devant votre maison, vous êtes accusé de son crime, puis rapidement reconnu innocent.
Vous vous installez enfin à Madrid, protégé par le comte de Lernos (le parrainage par un seigneur de haut rang est, de votre temps, une chose indispensable).
En 1613, vous publiez les Nouvelles Exemplaires, en 1614 un long poème en tercets Voyage au Parnasse, et en 1615 la seconde partie du Quichotte. Vous mourez un an après, le 22 avril 1616. Shakespeare meurt, dit-on, le même jour. C’est une coïncidence qu’il me plaît toujours de signaler.
Votre roman Les Travaux de Persille et Sigismonde paraitra un an après votre mort.
De votre vivant, vous avez contre vous, cher Monsieur, le fait de ne pas appartenir au sérail littéraire. » p. 164

À propos de l’auteur
SALVAYRE_lydie_©Martine_HeissatLydie Salvayre © Photo Martine Heissat

Née en 1946 d’un père Andalou et d’une mère catalane, réfugiés en France en février 1939, Lydie Salvayre passe son enfance à Auterive, près de Toulouse. Après une Licence de Lettres modernes à l’Université de Toulouse, elle fait ses études de médecine à la Faculté de Médecine de Toulouse, puis son internat en Psychiatrie. Elle devient pédopsychiatre, et est Médecin Directeur du CMPP de Bagnolet pendant 15 ans. Elle est l’auteur d’une vingtaine de livres traduits dans de nombreux pays et dont certains ont fait l’objet d’adaptations théâtrales. La Déclaration (1990) est saluée par le Prix Hermès du premier roman, La Compagnie des spectres (1997) reçoit le prix Novembre (aujourd’hui prix Décembre), BW (2009) le prix François-Billetdoux et Pas pleurer (2014) a été récompensé par le prix Goncourt. (Source: Éditions du Seuil)

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Enfant de salaud

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En deux mots
Et si les beaux exploits contés par son père n’étaient que mensonges? Et si le résistant était passé du mauvais côté? À la veille du procès Barbie, qu’il est chargé de couvrir pour son journal, un journaliste découvre qu’il est peut-être un enfant de salaud. Et va dès lors tenter d’extirper le vrai du faux.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Qu’as-tu fait à la guerre papa?

C’est avec raison que Sorj Chalandon est l’un des auteurs les plus attendus de cette rentrée. Avec Enfant de salaud, il nous livre sans doute l’un de ses romans les plus personnels, mais aussi un message universel. Du drame intime au procès historique.

«Il m’aura fallu des années pour l’apprendre et une vie entière pour en comprendre le sens: pendant la guerre, mon père avait été du mauvais côté. C’est par ce mot que mon grand-père m’a légué son secret. Et aussi ce fardeau.» En ouverture de ce beau et terrible roman, Sorj Chalandon raconte la rafle des enfants d’Izieu à travers les témoignages recueillis par un journaliste en reportage dans la région. Nous sommes en 1987, à quelques jours du procès de Klaus Barbie qu’il a été chargé de couvrir et pour lequel il entend se documenter. Après cette glaçante entrée en matière, le lecteur va comprendre pourquoi ce sujet touche autant le narrateur: son père a été l’un des acteurs de cette tragédie. Après avoir longtemps raconté ses glorieux faits d’armes à son fils, il a fini par confirmer les paroles mystérieuses du grand-père qui avait confié à son petit-fils qu’en fait, il était un salaud. Engagé dans la Légion tricolore, qui entendait défendre la France contre les bolchéviques, il rejoindra la division Charlemagne puis la 33e division de grenadiers de la Waffen SS, celle qui défendra le bunker d’Hitler à Berlin jusqu’aux premiers jours de mai 1945.
Accablé par ces révélations, le narrateur essaie alors de comprendre sa honte et entend faire toute la lumière sur ces zones d’ombre, retrouver des acteurs et des témoins, des textes et des photos. Car il a vite compris qu’il ne doit pas prendre pour argent comptant la seule version de son père. Il va mener sa propre enquête.
Quand s’ouvre le procès Barbie, un procès pour l’Histoire, il suivra avec attention les débats, mais observera aussi l’attitude de son père, qui a réussi à s’attitrer une des places réservées au public dans la salle durant les audiences.
Autant que le dossier qu’on lui a confié, c’est ce procès dans le procès qui va forger sa conviction: «Plus je lisais tes dépositions plus j’en étais convaincu: tu t’étais enivré d’aventures. Sans penser ni à bien ni à mal, sans te savoir traître ou te revendiquer patriote. Tu as enfilé des uniformes comme des costumes de théâtre, t’inventant chaque fois un nouveau personnage, écrivant chaque matin un autre scénario.»
On l’aura compris, trier le vrai du faux s’apparente dès lors à un travail de Sisyphe, même si certains faits vont être corroborés par des témoignages. Et à mesure que se déroule le procès Barbie se déroule aussi celui de son père, qui changeait d’uniforme et de camp, en brouillant les pistes. Mais jusqu’à quel point était-il conscient des enjeux, des risques et des conséquences de ses actes?
Sorj Chalandon a choisi de construire son roman en mettant en parallèle ces deux destins. Il propose ainsi au lecteur d’associer les plus intimes et les plus forts des sentiments aux faits historiques. Au-delà de la question de savoir ce que nous aurions fait dans de telles circonstances, c’est la relation père-fils qu’il creuse. C’est ce lien très fort qu’il analyse.
Et découvre alors qu’à l’heure du verdict, il ne peut y avoir que des perdants.

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Le procès de Klaus Barbie. Parmi le public assistant aux audiences, le père du narrateur, lui même installé à la tribune réservée aux jiournalistes. © Photo Archives Le Progrès

Enfant de salaud
Sorj Chalandon
Éditions Grasset
Roman
336 p., 20,90 €
EAN 9782246828150
Paru le 18/08/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Lyon et dans la région, mais on y évoque aussi Paris, la région Rhône-Alpes ainsi que l’Allemagne.

Quand?
L’action se déroule de la Seconde Guerre mondiale à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Depuis l’enfance, une question torture le narrateur :
– Qu’as-tu fait sous l’occupation ?
Mais il n’a jamais osé la poser à son père.
Parce qu’il est imprévisible, ce père. Violent, fantasque. Certains même, le disent fou. Longtemps, il a bercé son fils de ses exploits de Résistant, jusqu’au jour où le grand-père de l’enfant s’est emporté : «Ton père portait l’uniforme allemand. Tu es un enfant de salaud ! »
En mai 1987, alors que s’ouvre à Lyon le procès du criminel nazi Klaus Barbie, le fils apprend que le dossier judiciaire de son père sommeille aux archives départementales du Nord. Trois ans de la vie d’un collabo», racontée par les procès-verbaux de police, les interrogatoires de justice, son procès et sa condamnation.
Le narrateur croyait tomber sur la piteuse histoire d’un «Lacombe Lucien» mais il se retrouve face à l’épopée d’un Zelig. L’aventure rocambolesque d’un gamin de 18 ans, sans instruction ni conviction, menteur, faussaire et manipulateur, qui a traversé la guerre comme on joue au petit soldat. Un sale gosse, inconscient du danger, qui a porté cinq uniformes en quatre ans. Quatre fois déserteur de quatre armées différentes. Traître un jour, portant le brassard à croix gammée, puis patriote le lendemain, arborant fièrement la croix de Lorraine.
En décembre 1944, recherché par tous les camps, il a continué de berner la terre entière.
Mais aussi son propre fils, devenu journaliste.
Lorsque Klaus Barbie entre dans le box, ce fils est assis dans les rangs de la presse et son père, attentif au milieu du public.
Ce n’est pas un procès qui vient de s’ouvrir, mais deux. Barbie va devoir répondre de ses crimes. Le père va devoir s’expliquer sur ses mensonges.
Ce roman raconte ces guerres en parallèle.
L’une rapportée par le journaliste, l’autre débusquée par l’enfant de salaud.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Goodbook.fr


Sorj Chalandon présente Enfant de salaud © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« Dimanche 5 avril 1987
— C’est là.
Je me suis surpris à le murmurer.
Là, au bout de cette route.
Une départementale en lacet qui traverse les vignes et les champs paisibles de l’Ain, puis grimpe à l’assaut d’une colline, entre les murets de rocaille et les premiers arbres de la forêt. Lyon est loin, à l’ouest, derrière les montagnes. Et Chambéry, de l’autre côté. Mais là, il n’y a rien. Quelques fermes de grosses pierres mal taillées, calfeutrées au pied des premiers contreforts rocheux du Jura.

Je me suis assis sur un talus. J’ai eu du mal à sortir mon stylo. Je n’avais rien à faire ici. J’ai ouvert mon carnet sans quitter la route des yeux.
« C’était là », il y a quarante-trois ans moins un jour.
Cette même route au loin, sous la lumière froide d’un même printemps.
Le jeudi 6 avril 1944, à l’aube, c’est de ce tournant qu’ils ont surgi. Une traction de la Gestapo, suivie par deux camions civils conduits par des gars du coin. L’un d’eux s’appelait Godani. De retour à Brens, chez son employeur, il dira :
— J’ai fait un sale boulot.

Mais ce matin, seulement le bruit du vent. Un tracteur qui peine au milieu de son champ.

Je me suis mis en marche lentement, pour retarder l’instant où la Maison apparaîtrait.
Un chemin sur la gauche, une longue grille de fer forgé noir, le frôlement d’un bourdon, l’humeur mauvaise d’un chien derrière une grange. Et puis la bâtisse. Massive, trapue, coiffée d’un toit de tuiles rondes et d’une lucarne. Deux étages aux volets verts qui dominent la vallée, des grappes de lilas blancs au-dessus de la haie, du pissenlit dans le vallon et la grande fontaine asséchée, ses gargouilles assoupies au milieu d’une cour de pauvres herbes.

C’est là.

Madame Thibaudet m’attendait, au pied des trois marches qui mènent au perron.
— Vous êtes le journaliste ?
Oui, c’est ça. Le journaliste. Je n’ai eu pour lui répondre qu’un sourire et ma main tendue.
La femme est passée devant. Elle a ouvert la porte de la salle à manger, s’est figée dans un coin de la pièce, les bras le long du corps. Et puis elle a baissé les yeux. Elle semblait gênée. Son regard longeait les murs pour éviter ma présence.
Je dérangeais sa journée paisible.

Tout le village a eu pour moi ce même embarras poli, ces mêmes silences en fin de phrases. Les plus jeunes comme les anciens. Un étranger qui remonte à pied la route menant à la Maison ? Mais pour chercher qui ? Pour découvrir quoi, toutes ces années après ?
Izieu n’en pouvait plus de s’entendre dire que le bourg s’était couché devant les Allemands. Qu’un salopard avait probablement dénoncé la colonie des enfants juifs.
Qui avait fait ça ? Tiens, cela pouvait être Lucien Bourdon, le cultivateur lorrain qui accompagnait la Gestapo lors de la rafle et qui était retourné à Metz deux jours après. Oui, le crime pouvait être l’œuvre de ce félon, incorporé plus tard dans la Wehrmacht et arrêté à Sarrebruck par l’armée américaine, sous l’uniforme d’un gardien de camp de prisonniers. Et pourtant, faute de preuve, le martyre des enfants d’Izieu n’avait pas été retenu contre lui.
Mais alors, qui d’autre ? Le père Wucher ? Le confiseur de La Bruyère, qui avait placé René-Michel, son fils de 8 ans, à la colonie d’Izieu sous prétexte qu’il était turbulent ? Son gamin avait été raflé le 6 avril avec tous les autres mais descendu du camion pendant leur transfert à Lyon. Libéré par les Allemands devant le magasin de son père, parce que lui n’était pas juif. Wucher fut vite soupçonné par la Résistance. Il aurait mis son enfant là pour espionner les autres. Quelques jours plus tard, l’homme était emmené par les partisans et fusillé dans les bois de Murs. Sans avoir rien avoué.
Qui avait vendu la colonie ? Et avait-elle été seulement dénoncée ? Le bourg était épuisé par la question. En 1944, s’il y avait eu un mouchard, cela aurait pu être n’importe lequel de ses habitants. Un village de 146 suspects. Et la vermine y vivait peut-être encore, recluse derrière ses volets.
*
Ils venaient de partout, les enfants. Juifs polonais devenus gamins de Paris avant la guerre. Jeunes Allemands, expulsés du pays de Bade et du Palatinat. Mômes d’Autriche, qui avaient fui l’Anschluss. Gosses de Bruxelles et kinderen d’Anvers. Petits Français d’Algérie, réfugiés en métropole en 1939. Certains avaient été internés aux camps d’Agde, de Gurs et de Rivesaltes, puis libérés en contrebande par Sabine Zlatin, une infirmière chassée d’un hôpital lyonnais parce qu’elle était juive. Leurs parents avaient accepté la séparation, la fin de la guerre réunirait les familles à nouveau. C’était leur dernier espoir. Personne ne pourrait faire de mal à leurs enfants. Madame Zlatin avait trouvé pour eux une maison à la campagne, avec vue sur la Chartreuse et le nord du Vercors. Une colonie de vacances. Un havre de paix.

En mai 1943, dissimulé dans un hameau aux portes d’Izieu, ce refuge est devenu la Maison des enfants. Un lieu de passage, le maillon fort d’une filière de sauvetage vers d’autres familles d’accueil et la frontière suisse. C’est Pierre-Marcel Wiltzer, sous-préfet patriote de Belley, qui avait proposé cet abri à l’infirmière polonaise et à Miron, son mari.
— Ici, vous serez tranquilles, leur avait promis le haut fonctionnaire.
Et ils l’ont été pendant presque un an.
Pas de radiateurs mais des poêles à bois, pas non plus d’eau courante. L’hiver, pour leur toilette, les éducateurs réchauffaient l’eau dans un chaudron. L’été, les enfants se lavaient dans la grande fontaine. Se baignaient dans le Rhône. Jouaient sur la terrasse et y chantaient aux veillées. Ils mangeaient à leur faim. Des cartes de ravitaillement avaient été fournies par la sous-préfecture et les adolescents entretenaient un potager.
À la « Colonie d’enfants réfugiés de l’Hérault », son nom officiel de papier tamponné, pas d’Allemands, pas d’étoile jaune. Seule l’angoisse de nuit des petits arrachés à leurs parents. Sur les hauteurs, dominant le Bugey et le Dauphiné, rien ne pouvait leur arriver. Ils ne se cachaient même pas. L’herbe était haute, les arbres touffus, leurs voix cristallines. La guerre était loin.

Une poignée d’adultes est venue en renfort de Sabine et Miron Zlatin.
Quand Léon Reifman est arrivé devant la Maison, il a souri :
— Quel paradis !
Étudiant en médecine, il a participé à la création de la Maison pour s’occuper des enfants malades. En septembre 1943, Sarah, sa sœur médecin, l’a remplacé. Le jeune homme était recherché pour le STO. Il n’a pas voulu mettre la colonie en danger.
Les Zlatin ont aussi embauché Gabrielle Perrier, 21 ans, nommée institutrice stagiaire à la Maison d’Izieu par l’inspection académique. Cadeau du sous-préfet Wiltzer, une fois encore. On lui a dit que ces écoliers étaient des « réfugiés ». Officiellement, il n’y a pas de juif à la colonie. Ce mot n’a jamais été prononcé. Avant même qu’ils soient séparés, les parents ont appris à leurs enfants le danger qu’il y avait à avouer leur origine. Certains survivants, absents le 6 avril, raconteront plus tard que chacun d’eux se croyait le seul juif de la Maison. Mais tout le monde savait aussi que la maîtresse d’école n’était pas dupe.

Pendant l’année scolaire, quatre adolescents étaient pensionnaires au collège de Belley. Ils ne rentraient à la colonie que pour les vacances. Pour les plus jeunes, une salle de cours avait été aménagée au premier étage. Il y avait des pupitres, des livres, des ardoises prêtés par des communes voisines, et une carte du monde accrochée au mur. L’institutrice, qui ne se séparait jamais d’un sifflet à roulette, prenait soin de tous. Il fallait à la fois rassurer Albert Bulka, que toute la colonie appelait Coco et qui n’avait que 4 ans, et instruire Max Tetelbaum, qui en avait 12.
*
— C’est ici qu’ils faisaient la classe, a lâché Madame Thibaudet.
En haut de l’escalier de bois et de tommettes rouges, une pièce qui ressemblait à un grenier. Sur les murs blancs, de vieilles photos passées et lacérées. Images de vache tranquille, de chevaux, de montagne. Un dessin cocardier montrant un coq et un enfant.
Il faisait froid.
La propriétaire a longé le mur, une fois encore. D’un geste du menton, elle a désigné trois pupitres d’écolier, tapis dans un coin d’ombre.
Silence.
— C’est tout ce qu’il reste ?
— C’est tout, oui. On n’a gardé que ces tables-là.
Je l’ai regardée, elle a baissé les yeux. Comme prise en faute.
— Quand on est arrivés, tout était humide à cause des fuites du toit. On a fait un tas dans la cour. Il y avait des vêtements, des matelas. On y a mis le feu.
Je n’arrivais pas à saisir son regard.
— Vous y avez mis le feu ?
Elle a haussé les épaules. Voix plaintive.
— Qu’est-ce que vous vouliez qu’on fasse de tout ça ?
Alors je me suis approché de la première table, avec son banc scellé. Sur le bois, il y avait des traces usées d’encre noire.
— Je peux ?
La villageoise n’a rien répondu. Ses épaules lasses, une fois encore.
Je pouvais.
J’ai retenu mon souffle et ouvert le pupitre. Ma main tremblait. À l’intérieur, contre le battant, un papier collé, un début de calendrier jauni, calligraphié à l’encre violette. « Dimanche 5 mars 1944, lundi 6 mars, mardi 7 mars. » Tout un mois aligné.
— Et ça ?
La propriétaire s’est penchée sur le rectangle noir encadré de bois.
— Une ardoise ?
Oui. L’ardoise de l’un des enfants, oubliée au fond du pupitre. Jamais trouvée, jamais regardée. Jamais intéressé personne. Une main malhabile y avait tracé le mot « pomme ».
J’ai levé les yeux vers la femme. Elle était indifférente. Comme repartie ailleurs. Elle lissait son tablier des deux mains.
Je me suis tourné, visage contre le mur.
Un instant. Presque rien. Un sanglot privé de larmes. Le temps de graver pour toujours ces cinq lettres en moi. J’ai entendu le crissement de la craie sur l’ardoise. Lequel d’entre vous avait écrit ce fruit ?
Lorsque je suis revenu vers la femme, elle m’observait, gênée.
Mon émotion l’embarrassait.
*
Le 6 avril, lorsque le convoi allemand arrive devant la Maison, la cloche vient de sonner le petit déjeuner. C’est le premier jour des vacances de Pâques. Tous les enfants sont là. Même les pensionnaires. Du cacao fume dans les bols, une denrée rare, offerte par le père Wucher, le propriétaire de la confiserie Bilbor.

Toutes ces années après, la grande salle à manger était restée dans la pénombre, Madame Thibaudet figée sur son seuil. Volets fermés, rais de lumière, étincelles de poussières. Le parquet avait été refait, le plafond ravalé. Odeur rance d’humidité. Dans un angle de mur, un lambeau de plâtre arraché. Le jour de la rafle, elle travaillait à l’usine de joints de Belley, à vingt-cinq kilomètres de là. En 1950, elle est devenue propriétaire des murs.
D’un même geste las, elle a désigné le centre de la grande pièce.
— La table était au milieu, et ils étaient autour.
*
Les militaires sautent brusquement des camions. Dix, quinze, la mémoire des témoins a souffert. Ils appartiennent au 958e bataillon de la défense antiaérienne et à la 272e division de la Wehrmacht. Ce ne sont pas des SS mais de simples soldats. Les quelques témoins se souviennent des trois hommes en civil de la Gestapo, qui commandaient la troupe. L’un d’eux semblait être le chef. Chapeau mou, gabardine, il est resté adossé à la margelle de la fontaine, alors que ses hommes entraient dans la Maison en hurlant.
— Les Allemands sont là, sauve-toi !
La dernière phrase de Sarah la doctoresse à son frère Léon.
Le jeune homme descendait les escaliers. Il les remonte en courant. Il saute d’une fenêtre du premier étage, à l’arrière de la bâtisse. Il court vers la campagne. Il se jette dans un buisson de ronces. Un soldat part à la recherche du fuyard. Il fouille partout, frappe les taillis avec la crosse de son fusil. « Il était si proche de moi. Je pense impossible qu’il ne m’ait pas vu », témoignera le Dr Léon Reifman, bien des années après.

Plus tard, prenant possession de la Maison d’Izieu, des officiers de la Wehrmacht traiteront les gestapistes de « porcs ». D’autres se diront ouvertement « désolés » que des soldats aient été mêlés à cette opération.

Tout va très vite. C’est l’épouvante. Les militaires enfoncent les portes, arrachent les enfants à la table du petit déjeuner, fouillent la salle de classe, les combles, sous les lits, les tables, chaque recoin, font dévaler les escaliers aux retardataires et rassemblent la cohorte tremblante sur le perron. Pas de vêtements de rechange, ni valises, ni sacs, rien. Arrachés à la Maison dans leurs habits du matin et cernés sur l’immense terrasse. Tous sont terrorisés. Les grands prennent les petits dans leurs bras pour qu’ils cessent de hurler.

Julien Favet voit les enfants pleurer.
Le garçon de ferme était aux champs. Aucun gamin de la colonie n’était venu lui apporter son casse-croûte, comme chaque matin. Cela l’avait inquiété. Alors, en retournant à la ferme de ses « maîtres », comme il dit, il décide de passer par la Maison. Il est couvert de terre, en short et torse nu. Il aperçoit Lucien Bourdon, qui se prétendait « Lorrain expulsé », marchant librement près de la voiture allemande.
Un soldat arrête Favet.
— Vous sauté fenêtre ? lui demande-t-il dans un mauvais français.
Les Allemands recherchent toujours Léon l’évadé.
Julien Favet ne comprend pas. Favet est un homme simple. Un domestique agricole, comme il le dit lui-même. L’homme en gabardine adossé à la fontaine s’avance, son chapeau sur les yeux. Il s’arrête face à lui. Le dévisage longtemps et en silence.

Bien des années plus tard, Favet reconnaîtra ce visage et ce regard sur des photos de presse. Il jurera que oui, c’est bien ce même homme qui lui avait ordonné de rentrer chez lui, le 6 avril 1944, à Izieu. Il n’en doute pas. Lorsqu’il le raconte, il prononce même son nom.

— Et alors Klaus Barbie m’a dit quelque chose comme : allez !

En repartant, Favet voit les enfants effrayés entassés à coups de pied dans les camions. Deux adolescents essayent de s’échapper. Ils sautent du plateau. Théo Reis est rattrapé. Son camarade aussi. Frappés, traînés sur le sol, jetés par-dessus leurs camarades qui hurlent.
— Comme des sacs de pommes de terre, a témoigné plus tard Lucien Favet.
Le fermier Eusèbe Perticoz veut rejoindre son commis. Les soldats le bloquent.
— Monsieur Perticoz, ne sortez pas, restez bien calé chez vous ! lui hurle Miron Zlatin de l’intérieur du camion.
Un Allemand frappe le mari de la directrice pour qu’il se taise. Coup de crosse dans le ventre, coups de botte dans le tibia. Une fois encore, Julien Favet raconte.
— Le coup de mitraillette l’a plié en deux. Il a été obligé de se coucher dans le camion, et puis je ne l’ai plus vu.

Avec les 44 enfants, 7 adultes sont arrêtés. Dans les camions, aux côtés de Miron Zlatin, il y a Lucie Feiger, Mina Friedler. Et aussi les survivants de la famille Reifman. Sarah la doctoresse, qui a permis à son frère de se sauver, Eva leur mère et Moshé, leur père. Une septième adulte travaille à la colonie comme femme de ménage, Marie-Louise Decoste. Elle est embarquée avec les autres.

La veille, après avoir donné aux enfants des leçons à réviser pour la rentrée, l’institutrice était retournée dans sa famille, à quelques kilomètres de là. Avant de partir, elle avait croisé les adolescents pensionnaires, qui rentraient à la colo pour les vacances. Et Léon Reifman, revenu dans ce « paradis » pour y retrouver sa sœur médecin, leurs parents et aussi Claude, 10 ans, son petit-neveu. Tous cachés ici.
Sabine Zlatin aussi était absente. La directrice était partie à Montpellier. La Gestapo fouillait la Savoie, l’Isère, la région tout entière. Les Allemands et la milice avaient arrêté des « réfugiés » à Chambéry. Les enfants juifs de Voiron venaient d’être enlevés. Le sous-préfet Wiltzer s’était retrouvé muté à Châtellerault. La Maison d’Izieu n’était plus sûre. Alors Sabine Zlatin cherchait un autre abri pour ses gosses. Et c’est par un télégramme, que lui a envoyé une secrétaire de la sous-préfecture de Belley, qu’elle a appris le malheur : « Famille malade – maladie contagieuse. »

Le 6 avril, les malheureux sont conduits à la prison Montluc, à Lyon. Les petits sont jetés en cellule, assis à même le sol. Les adultes interrogés, puis enchaînés haut contre les murs.
Le lendemain, un tramway des transports lyonnais les emmène tous à la gare de Perrache. Puis un train de la SNCF les conduit vers Paris. Ils sont ensuite parqués dans des bus de la RATP et traversent la ville jusqu’au camp d’internement de Drancy, où ils arrivent le 8 avril 1944.
Ils sont enregistrés par la police française sous les numéros 19185 à 19235.
Le 13 avril, alors que le convoi no 71 pour Auschwitz-Birkenau se met en place en gare de Bobigny, Marie-Louise Decoste est autorisée à quitter le camp. Alors elle craque. Sa carte d’identité française est fausse. Elle s’avoue juive polonaise. Elle donne son véritable nom : Léa Feldblum. Elle ne veut pas abandonner les gamins.

34 enfants sont déportés par ce premier convoi. Coco, 4 ans, est parmi eux. Les autres sont envoyés en Pologne par groupes de deux ou trois jusqu’au 30 juin 1944. En arrivant au camp, entassés après deux nuits d’effroi, les enfants, les malades, les vieux et les faibles sont séparés des adultes valides.
Léa Feldblum, la Française aux faux papiers, le racontera plus tard : elle et Sarah la doctoresse sont désignées pour les kommandos de travail. Elles se retrouvent dans le cortège des déportés promis aux chantiers. Mais lorsque Sarah voit Claude, 10 ans, poussé par un soldat dans la colonne des plus faibles, lorsqu’elle l’entend pleurer son nom, la mère change brusquement de file. Et elle court prendre son fils dans ses bras.

Aux monitrices d’Izieu qui assistent les petits, un SS demande en allemand : « Êtes-vous leurs mères ? » Edith Klebinder, une déportée juive autrichienne, a été désignée d’autorité comme traductrice. Elle a survécu. C’est elle qui raconte.
— J’ai reformulé la question en français. Et les adultes ont répondu : « Non. Mais nous sommes comme leurs mères adoptives. »
Le même soldat demande alors aux femmes si elles veulent les accompagner.
— Elles ont dit oui, évidemment.
Alors, les monitrices et les enfants ont rejoint Sarah et Claude dans le camion.

Un mois plus tard, Miron Zlatin, le directeur de la Maison d’Izieu, Théo Reis et Arnold Hirsch, deux des adolescents qui étaient pensionnaires au collège de Belley, sont déportés de Drancy vers l’Estonie, dans un convoi composé d’hommes en âge de travailler.
Les trois seront usés dans une carrière de pierres, puis fusillés par les SS à la forteresse de Tallin, en juillet 1944.

De tous les déportés d’Izieu, seule Léa Feldblum est revenue, libérée par l’Armée Rouge en janvier 1945. Pendant sa détention, elle a servi de cobaye à des médecins nazis. Son avant-bras porte le matricule 78620. Son corps est en lambeaux. Elle pèse 30 kilos.

Léon Reifman, qui s’était sauvé par la fenêtre ouverte, a trouvé du secours pas très loin. Caché par Perticoz le paysan et Favet son garçon de ferme. Il sera accueilli plus tard par une famille française à Belley. Et il vivra.

Comme Yvette Benguigui, fillette de 2 ans recueillie avant la rafle et cachée au cœur d’Izieu, par la famille Héritier.
*
Madame Thibaudet s’impatientait un peu. Elle ne le disait pas, mais je sentais à ses gestes que la visite était terminée. Elle me regardait écrire des phrases qu’elle ne soupçonnait pas. Pages de droite, ce qui serait utile à mon reportage. Pages de gauche, ce que je ressentais. L’ardoise et le mot pomme à droite, mon ventre noué à gauche.
« Change tes larmes en encre », m’avait conseillé l’ami François Luizet, reporter au Figaro, qui m’avait surpris, quelques années plus tôt dans le sud de Beyrouth, assis sur un trottoir, désorienté, sans plus ni crayon ni papier, à pleurer les massacres que nous venions de découvrir à Sabra et Chatila.
Alors j’écrivais. Je dérobais chaque fragment de lumière, chaque battement du silence, chacune des traces laissées par les enfants. Sur une poutre du grenier, il y avait écrit « Paulette aime Théo, 27 août 1943 ». Paulette Pallarès était une gamine du coin, qui venait parfois prêter main-forte. Et Théo Reis, l’adolescent de 16 ans qui sera fusillé à Tallin. Cette déclaration d’amour a été offerte à une page de droite. Mon chagrin, confié à une page de gauche. J’écrivais tout. J’écrivais la salle de classe, le réfectoire, les escaliers qui menaient au-dehors. Je me suis adossé à la margelle de la fontaine et j’ai écrit le chant d’une alouette, la beauté de la campagne, le silence de la montagne, tout ce calme qui protégeait la Maison. Je me suis assis sur la terrasse. J’ai posé les mains partout où ils avaient posé les leurs. Sur cette rampe d’escalier, le bois rugueux de ce bureau, le froid de ce mur à l’odeur de salpêtre, le rebord d’une fenêtre, la tête d’une gargouille, l’écorce d’un arbre qui avait caché leurs jeux. J’ai arraché un peu de la mauvaise herbe qui poussait dans la cour.
J’espérais qu’un jour ce lieu serait sanctifié. Le procès de Klaus Barbie aiderait à ramener la Maison en pleine lumière. Mais j’avais peur qu’il ne reste rien de ce froid, de ce silence, de cette odeur ancienne. Rien des bureaux, rien de la pomme tracée sur une ardoise, rien de l’amour de Paulette et Théo, rien des enfants vivants, à part un mémorial célébrant leur martyre. Une nécropole élevée à leurs rires absents.

J’ai surpris Madame Thibaudet qui regardait sa montre. Le geste furtif d’une employée de bureau à l’heure de décrocher son manteau de la patère et de rentrer chez elle.
Lorsque je suis arrivé, j’étais en trop. Maintenant, c’est elle qui m’encombrait. J’aurais voulu qu’elle me laisse avec Max, avec Renate, avec tout petit Albert. Qu’elle aille faire quelques pas du côté de la grange. Ses hésitations, ses regards fuyants, sa toux gênée. Agacée.
J’étais injuste. Je le savais. Madame Thibaudet m’avait ouvert la porte des enfants et accompagné partout avec gentillesse. Maintenant, elle souhaitait que j’en termine. Que je range ce carnet, ce stylo. Que je retourne d’où je venais.
Alors j’ai refermé mon carnet. J’ai glissé mon stylo entre les spirales.

Elle n’a pu s’empêcher de soupirer. J’avais fini. Nous étions quittes.
Lorsque je lui ai tendu la main, sur le perron, elle m’a demandé :
— Ça passe quand, à la télé ?
J’ai souri. Ni équipe, ni caméra, ni micro. Quelle télé ?
Elle était saisie.
— Mais j’ai cru que vous étiez journaliste ?
— Je le suis, mais pour un journal.
Regard vaguement déçu.
— Ah oui. Un journal…
Et puis elle m’a tourné le dos. Elle a monté les trois marches. Elle est retournée chez les enfants comme si elle rentrait dans sa propre maison.
*
J’ai longé la grille de fer forgé noir, repris le chemin qui menait à la route. La bâtisse massive, trapue, coiffée de son toit de tuiles rondes et de sa lucarne. Un chien jappait toujours derrière la grange. J’ai cueilli deux grappes de lilas et une fleur de pissenlit. Je suis retourné sur la route. La départementale en lacet qui traverse les vignes et les champs paisibles. Je me suis assis sur le talus. J’ai regardé la colline, les murets de rocaille, les premiers arbres de la forêt. J’ai regardé la montagne.
J’ai posé mes fleurs là, au bord de la route, sur cette tombe qui ne se doutait pas.
Je me suis retourné une dernière fois. La lumière était trop belle.
C’était là.
Et j’avais rêvé que tu y sois avec moi, papa.
Pas pour te coincer dans un coin du grand réfectoire, te faire dire la vérité ou t’obliger à regretter ce que tu avais fait. Pour remonter la route à tes côtés. Pour conduire ta main près de la mienne, sur la margelle de la fontaine. Pour te voir frissonner comme moi dans le froid. Pour entendre le parquet pleurer sous tes pas. Pour ton souffle dans l’escalier menant à la salle de classe. Pour te tendre l’ardoise à la pomme et découvrir tes yeux de père sur ce mot d’enfant. Que tu t’asseyes au bord d’un lit. Que tu écoutes les monitrices les endormir dans la pénombre. Une seule histoire pour les filles, des histoires différentes pour chaque garçon. Ils étaient plus exigeants, les garçons. Surtout Émile Zuckerberg, le petit Belge d’Anvers, âgé de 5 ans. Il avait peur le jour, il avait peur la nuit. Il lui fallait une adulte toujours à ses côtés. Une autre maman rien qu’à lui. J’aurais voulu te raconter que c’est le Dr Mengele qui l’avait arraché de la main de Léa Feldblum.

Et peut-être, quand nous serions repartis toi et moi, laissant la Thibaudet happée par ses fantômes, nous serions-nous arrêtés sur le bord du chemin. C’est toi qui l’aurais souhaité. Une pause, avant de retrouver le monde des vivants. Et peut-être m’aurais-tu parlé. Sans me regarder, les yeux perdus au-delà des montagnes. Tu n’aurais pas avoué, non. Tu n’avais rien à confesser à ton fils. Mais tu aurais pu m’aider à savoir et à comprendre. M’expliquer pourquoi, tellement d’années après la guerre et alors que je venais de rencontrer une femme, tu m’avais demandé si elle avait « quand même des yeux aryens, comme nous », alors qu’elle était brune. J’aurais espéré que tout s’éclaire, sans que jamais personne te juge. Sans un mot plus déchirant que l’autre. Me dire où tu étais à 22 ans, lorsque Barbie et ses chiens sont venus arracher les enfants à leur Maison.
Et avant cela ? Que faisais-tu en novembre 1942, quand les Allemands sont revenus à Lyon, après l’invasion de la zone libre ? Qu’est-ce que tu as vu d’eux ? Leurs bottes cirées ? Leurs uniformes de vainqueurs ? Leurs pas frappés rue de la République ? Leurs chars sur les pavés du cours Gambetta ? Qu’est-ce que tu as compris d’eux ? Qu’est-ce que tu as aimé d’eux ? Qu’est-ce qui t’a poussé à les rejoindre plutôt que de les combattre ? Ou même à te terrer, comme tant d’autres, pendant que quelques braves forgeaient notre Histoire à ta place ?

Pourquoi es-tu devenu un traître, papa ? »

Extraits
« Il m’aura fallu des années pour l’apprendre et une vie entière pour en comprendre le sens : pendant la guerre, mon père avait été du «mauvais côté».
C’est par ce mot que mon grand-père m’a légué son secret. Et aussi ce fardeau. J’étais assis à sa table. Comme chaque jeudi après le déjeuner, j’avais droit à une pastille de menthe.
— Tu peux aller chercher ta Vichy, disait ma marraine en faisant la vaisselle.
Je n’avais pas connu la mère de mon père. Elle s’était suicidée avant la guerre. Mon grand-père s’était remis en ménage peu après, avec celle que j’appelais marraine. » p. 31

« Mon père avait été SS. À 31 ans, je repartais dans la vie avec cette honte et ce fardeau.
Les jours suivants, j’ai voulu tout savoir. Je n’en pouvais plus d’imaginer son uniforme camouflé, les runes de la SS sur son col, l’écusson FRANCE sur sa manche gauche. Je suis allé à la bibliothèque, chercher des textes et des photos. Dans le catalogue, j’ai retrouvé les deux seuls livres que mon père possédait, rangés dans la vitrine du meuble de télévision.
Le premier était un chant d’amour que l’écrivain Jean Mabire adressait à la division Charlemagne et au «fils des vieux guerriers germaniques surgis des glaces et des forêts». Une réhabilitation du nazisme, J’ai reconnu le dessin sur la couverture. » p. 68

« Plus je lisais tes dépositions plus j’en étais convaincu: tu t’étais enivré d’aventures. Sans penser ni à bien ni à mal, sans te savoir traître ou te revendiquer patriote. Tu as enfilé des uniformes comme des costumes de théâtre, t’inventant chaque fois un nouveau personnage, écrivant chaque matin un autre scénario.
La seule chose dont tu as été conscient, c’est que tout le monde te recherchait. Tu étais encore un enfant, papa. Malin comme un gosse de village qui échappe au gendarme après un mauvais tour, mais un enfant. Ces quatre années ont été pour toi une cour de récréation. Un jeu de préau. Tu ne désertais pas, tu faisais la guerre buissonnière, tu faussais compagnie à l’armée française, à la Légion tricolore, au NSKK comme un écolier sèche un cours. Tu as dû dérouter les enquêteurs. Ni la morgue du collabo, ni l’arrogance du vaincu. Tu n’étais pas de ces traîtres qui ont refusé le bandeau face au peloton. Ni de ces désorientés pleurant leur innocence. Pas même une petite crapule qui aurait profité de l’ennemi pour s’ennivrer de pouvoir ou s’enrichir. C’est un funambule que les policiers ont essayé de faire chuter. Un bateleur, un prestidigitateur, un camelot. Chaque interrogatoire a ressemblé à une partie de bonneteau. Elle est où la carte, ici? ou Là? Et la bille, sous quel godet? Ton histoire était délirante, mais plausible dans son entier. C’est en t’écoutant la rejouer séquence par séquence, que plus rien de son scénario ne me paraissait crédible.
Mais comme l’heure n’était plus aux exécutions sommaires, les policiers n’ont pas négligé le dossier d’instruction numéro 202. » p. 176-178

À propos de l’auteur
CHALANDON_Sorj_©Joel_Saget.jpgSorj Chalandon © Photo Joël Saget

Après trente-quatre ans à Libération, Sorj Chalandon est aujourd’hui journaliste au Canard enchaîné. Ancien grand reporter, prix Albert-Londres (1988), il est l’auteur de neuf romans et Enfant de salaud sera le dixième, tous parus chez Grasset. Le Petit Bonzi (2005), Une promesse (2006, prix Médicis), Mon traître (2008), La Légende de nos pères (2009), Retour à Killybegs (2011, Grand Prix du roman de l’Académie française), Le Quatrième Mur (2013, prix Goncourt des lycéens), Profession du père (2015), Le Jour d’avant (2017) et Une joie féroce (2019). (Source: Éditions Grasset)

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Dahlia

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En deux mots
Lettie se souvient de ses années de collège, du « club des cinq » qu’elle formait avec ses copines, mais surtout de sa copine Dahlia et du terrible secret qu’elle lui avait confié. En retraçant cet épisode de son adolescence, elle essaie de comprendre dans quel terrible engrenage elle s’était alors fourrée.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Le poids d’un secret impossible à garder

Dans son nouveau roman Delphine Bertholon continue à creuser le monde de l’adolescence autour d’une narratrice qui retrace un épisode traumatisant de ses années de collège.

Lettie se souvient de ses années de collège dans le sud de la France au début des années 1990. À quatorze ans, cet âge où son corps se transforme, où sa personnalité s’affirme, elle vit avec sa mère dans un mobile home installé dans un camping du bord de mer et cherche à s’intégrer à la bande de filles plus délurées, aux formes et aux fringues plus marquées, quitte à délaisser ses amies «bien rangées», plus sages et plus lisses. Car Lettie ne veut plus être une enfant. Ses tentatives d’approche sont couronnées de succès et elle fait très vite partie du «club des cinq», même si son intérêt se porte aussi sur une fille restée en dehors de la bande, mais qui l’intrigue. Il faut dire que Dahlia est assez mystérieuse, ce qui la rend aussi attrayante à ses yeux. Leur amitié va s’ancrer au fil des jours, les confidences se faire plus intimes. Jusqu’à ce moment où Dahlia explique a Lettie qu’elle a été abusée par son père.
Comment vivre avec un tel secret? Quand bien même l’adolescente a promis de n’en parler à personne, elle ne peut s’empêcher de confier la chose à sa mère. Quand Dahlia est convoquée chez le principal du collège, elle comprend que la machine policière puis judiciaire s’est mise en route. À son tour, Lettie va devoir s’expliquer. Mais que peut-elle dire? Elle attend anxieuse la suite des opérations. Et comme Dahlia ne réapparaît plus, elle doit s’en tenir aux articles sibyllins des journaux. Dahlia a été prise en charge par les services sociaux, son père est incarcéré et sa mère crie à l’innocence de son mari. Une mère qui vient aussi dire son fait à Lettie, qui ne sait dès lors plus très bien qui croire.
Après Twist (2008) et Grâce (2012), Delphine Bertholon poursuit son exploration de l’adolescence, avec toujours autant de justesse de finesse dans l’analyse. En choisissant une narratrice désormais adulte et mère, elle prend le recul nécessaire à ce sujet sensible et confirme livre après livre qu’elle occupe désormais une place de choix parmi les romancières qui n’hésitent pas à s’emparer des sujets de société. Sa réflexion sur ce sujet brûlant complète la vision proposée sous un angle différent par Karine Tuil avec Les choses humaines, Mazarine Pingeot avec Se Taire ou encore Marcia Burnier avec Les orageuses. Plus proche dans la thématique et dans le traitement, ajoutons Sauf que c’étaient des enfants de Gabrielle Tuloup.
La romancière de Cœur-Naufrage est décidément comme le bon vin, elle se bonifie avec l’âge et nous offre ici son meilleur roman. En attendant le prochain!

Dahlia
Delphine Bertholon
Éditions Flammarion
Roman
240 p., 21 €
EAN 9782081520158
Paru le 17/03/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement dans le sud de la France.

Quand?
L’action se déroule de 1989 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Début des années 1990, dans le sud de la France. Lettie, quatorze ans, vit avec sa mère dans un mobile home et brûle secrètement d’être quelqu’un d’autre. Quand survient Dahlia, une fille un peu étrange, une ardente amitié se noue entre ces adolescentes que tout semble opposer. Dahlia a deux jeunes frères, des parents généreux, et Lettie voit dans le père de son amie l’homme idéal, celui qui lui a toujours manqué. Chacune envie l’autre ; qui sa tranquillité, qui sa famille joyeuse.
Mais le jour où Dahlia lui confie un secret inavouable, Lettie ne parvient pas à le garder. La famille de son amie vole en éclats. Au milieu du chaos, le doute : et si Dahlia avait menti ?
Delphine Bertholon explore le lien ambigu entre adolescence et vérité, et les frontières floues qui nous séparent du passé.

Les autres critiques
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Les premières pages du livre
« ÉTINCELLE
La première fois que je m’aperçus de l’existence de Dahlia, c’était au début de mon année de troisième, au retour des vacances de la Toussaint. Je venais d’avoir quatorze ans le 2 novembre. Je suis née le jour des Morts et c’était l’une des choses que ma mère aimait répéter, par jeu ; devenue adulte, je le répète à mon tour. J’ai fini par aimer, je crois, cette façon d’oxymore, comme si cela me donnait une touche d’originalité. Dahlia était dans ma classe depuis la rentrée, mais je ne l’avais pas remarquée jusqu’alors. Elle était encore ce que je fus longtemps : une invisible.

Mes deux premières années de collège, j’avais été une enfant sage, lisse et discrète, qui gardait ses amitiés d’école primaire. Je ne me mêlais guère aux autres élèves, ces nouveaux que je ne connaissais pas, plus citadins, plus branchés, qui me semblaient tous tellement plus vieux, plus mûrs, plus tout en fait, alors que nous avions sensiblement le même âge. Mais cet été-là, une métamorphose s’était opérée – l’été 1989, qui avait séparé la cinquième de la quatrième. J’avais quitté la cinquième en petite fille modèle, obéissante et plate ; j’intégrai la quatrième en jeune fille dérangée, méchante malgré moi, répudiant sans pitié mes copines de toujours (les abandonnant, me retournant contre elles, les oblitérant, et j’ai encore honte aujourd’hui de simplement l’évoquer) pour frayer avec cette bande que j’avais tant crainte – elles étaient belles, avaient des fesses, des nichons, une grande gueule, des Tampax dans leur sac. Elles avaient pour certaines de bonnes notes, d’autres étaient des cancres, mais la synergie ne s’opérait pas au niveau scolaire ; elle s’incarnait ailleurs, dans cette apparente liberté, les teintures capillaires intrépides, les tenues racoleuses, les cuites secrètes, le regard des garçons, les clopes, la masturbation dont elles parlaient avec un sans-gêne époustouflant – qui m’époustoufle toujours, trente ans plus tard. Si je crois comprendre pourquoi j’avais voulu me rapprocher d’elles, je ne sais pas vraiment comment j’y étais parvenue. Mon corps avait changé, c’est vrai, mais j’étais toujours attifée de la même manière absurde, mélange de fripes et de supermarché. Quelque chose dans mon regard, mon attitude, s’était modifié, sans que j’en sois tout à fait consciente. Ce fut un glissement progressif, de moi à elles, puis d’elles à moi, comme un apprivoisement, imperceptible au début, puis soudain radical : un beau jour, je me retrouvai avec la « bande », à descendre le bar parental dans la villa d’Aydée, à échanger mes fringues avec Marie, à essayer le chapeau de cow-boy dont Lydia ne se séparait jamais. J’étais « fifille à sa maman » et soudain, j’étais devenue « populaire ». Pour les garçons du collège, je faisais maintenant partie de la constellation, mais entrer dans le cercle des étoiles avait rendu ma vie très compliquée et cela explique peut-être en partie ma découverte de Dahlia – même tardive.

Ma mère m’avait déposée tôt ce matin-là, le jour de la rentrée des vacances de la Toussaint, avant d’aller au travail. Le TER était en grève et elle embauchait à sept heures. Elle était – est toujours – infirmière à domicile.
— Je suis désolée, minette. Le père Delabre, tu le connais. Avec lui, c’est maintenant ou tout de suite.
Je haussai les épaules d’un air entendu, mi-compatissant, mi-moqueur.
— Le Délabré…
Elle sourit, mais il y avait dans ce sourire une pointe de reproche. Je m’extirpai de l’habitacle de la voiture minuscule. Elle lança :
— Tu sais, hein ?
— Je sais, acquiesçai-je avant de claquer la portière, de sentir le froid cercler mes chevilles nues, comme des fers.
Tu sais ?/Je sais. C’était un truc entre nous, un rituel pour dire « je t’aime » sans le dire. Ma mère et moi étions, comme notre voiture, deux choses minuscules dans un monde à notre image. Même pour les mots, nous étions du genre anorexique. Sauf, bien sûr, quand elle était grise. De ce point de vue, je lui ressemble beaucoup : de taiseuse à fontaine, si le vin coule à flots. Une histoire de lâcher-prise, j’imagine.

L’odeur des pins était forte, mêlée à celle de l’asphalte mouillé, sève, fleurs et métal. Il faisait encore nuit. Les grilles du collège étaient closes, la lune ronde dans un ciel noir, vertigineux, abysse inversé. Je m’assis sur un haut muret, balançai mes jambes dans le vide. Mes baskets blanches semblaient phosphorescentes dans l’obscurité. Je suivais le mouvement de mes pieds comme s’il s’était agi de rayons laser, hypnotisée, somnolente. Elle me surprit, noir sur noir, surgie de nulle part, recrachée par la nuit devant mes baskets.
— Salut.
Jump scare – je manquai choir de mon muret. Je levai les yeux et la distinguai enfin, silhouette fine et sombre, façon Giacometti. J’avalai ma salive.
— Salut.
Elle dansait d’un pied sur l’autre. Elle avait froid, ou était mal à l’aise, ou les deux. J’eus l’impression que l’odeur des pins se faisait plus forte, résinant mes narines, que l’âcreté de l’asphalte s’encavait dans ma gorge. Elle ouvrit de nouveau la bouche :
— Je peux m’asseoir ?
Je hochai la tête et, dans le mouvement, revis la lueur pâle de mes baskets blanches. Je les avais extirpées de haute lutte à l’économie maternelle, des Reebok montantes. J’en rêvais depuis des années – les baskets des danseuses, des starlettes de clips. À quatorze ans, je possédais enfin quelque chose que j’avais réellement désiré. Elle dut remarquer mon manège, car elle déclara :
— Elles sont cool, tes chaussures.
Cette phrase me mit en rage (Putain, avais-je pensé, ce ne sont pas des « chaussures », d’où tu sors, merde, sérieux ?) tout en me plongeant dans un profond ravissement. Et puis, elle sentait bon, cette fille. Elle sentait – je cherchai un moment, finis par trouver – la tarte tropézienne. Crème, brioche, fleur d’oranger. Elle n’avait pas du tout l’odeur de son physique, sans fantaisie ni gourmandise. Elle se hissa à côté de moi dans un bruissement d’étoffe. Tels deux oiseaux perchés (ara/corbeau – ou, plus vraisemblablement, mésange/moineau), nous regardions en silence la grille du collège qui s’ouvrirait bientôt, avalerait les gosses, les cris, les espoirs et les chagrins. La fille balançait elle aussi ses pieds dans le vide, chaussés de croquenots noirs, style Doc Martens mais sans marque, sûrement même pas en cuir. J’eus brusquement honte, comme si après avoir répudié mes amies d’enfance (Melody, surtout), j’étais en plus devenue une sale bourge.
Nous vîmes arriver les dames de service. Elles semblaient étrangement différentes sans leurs uniformes et leurs charlottes en papier ; plus humaines, en fait. Les dames de service sont donc celles qui arrivent en premier, avais-je songé, et cette pensée avait enkysté ma honte. Invisibles, elles aussi.
— Tu t’appelles Lettie, c’est ça ?
Je hochai la tête.
— Laetitia… Mais tout le monde dit Lettie. Sauf ma mère.
— Elle dit quoi, ta mère ?
— Minette.
— C’est mignon.
— Ouais, je suppose. Si on veut.
Le silence retomba. Je ne connaissais pas, moi, son prénom. Des semaines dans la même classe, mais je n’en avais pas la moindre idée. En fixant de nouveau la grille qui, peu à peu, s’illuminait d’aurore, je songeais qu’elle avait une tête à s’appeler Samia. Ou Bianca. Ou Izabel. Elle avait le teint mat, olivâtre, d’un Sud plus au sud que le nôtre, mais je n’aurais su déterminer lequel. L’ironie voulait qu’en réalité, comme je l’appris plus tard, elle débarquait du Havre.
— Dahlia, déclara-t-elle.
— Quoi ?
— Dahlia. C’est mon nom.
Elle sauta du muret : la grille venait de s’ouvrir. Sans un mot de plus, sans se retourner, elle marcha jusqu’à l’entrée. Elle salua le gardien, première à pénétrer l’enceinte de ce pauvre royaume. Au loin, les autres arrivaient par grappes, déversés par les cars.
2
J’ai commencé à écrire après avoir vu la flèche de Notre-Dame s’effondrer dans les flammes. Je ne suis pas certaine du lien entre cette histoire et l’incendie, mais il y en a forcément un. Peut-être est-ce simplement la notion de chute. De destruction. Quoi qu’il en soit, le récit que j’avais dans le ventre, lové depuis l’adolescence quelque part dans les entrailles, est ressorti là, devant la télévision. Le soir du 15 avril 2019, ma mère, elle aussi derrière son écran à l’autre bout du pays, m’avait téléphoné. Il y avait dans sa voix tremblante, troublée, un mélange de détresse et d’excitation.
— C’est fou, complètement fou ! On dirait du cinéma, sauf que c’est la vérité. Ça me fait presque comme le 11 septembre, tu vois ? Enfin, non, quand même pas. Mais tu vois, quoi. Le côté, je ne sais pas… Irréel ?
J’ai acquiescé en silence, l’iPhone scellé à l’oreille, oreille collante de sueur et qui, déjà, me faisait mal. J’ai cherché en vain mes écouteurs. On dirait du cinéma, sauf que. Quelques jours plus tôt, alors que je zappais de chaîne en chaîne à la recherche d’un programme susceptible de m’aider à trouver le sommeil, j’étais tombée sur la rediffusion d’une émission consacrée à l’affaire Guzzo. Je l’avais déjà vue il y a bien longtemps : à l’époque, la production avait tenté de nous interviewer, ma mère et moi. Nous avions évidemment décliné, mais j’ai éteint la télévision comme si la télécommande venait de s’enflammer. Alors, j’ai eu envie de lui parler de Dahlia. Mais nous ne l’avions pas évoquée depuis si longtemps (« N’en parlons plus, minette. Ne parlons plus JAMAIS de tout ça, tu veux bien ? ») que les mots sont restés coincés dans ma gorge, comme les larmes derrière mes paupières. À quoi bon ?
Il n’empêche : ce même soir, j’ai allumé mon ordinateur et j’ai commencé à écrire. Mina, ma fille de trois ans, venait de partir en voyage avec son père. Nous n’avions jamais été séparées plus de quelques jours et le passé s’est engouffré par la béance qu’elle avait laissée derrière elle. Les choses se mélangeaient dans ma tête, de la même manière qu’elles s’étaient mélangées à l’époque, et la fange qui m’envahissait devait trouver un moyen de se déverser.

Nous étions derrière les buissons, Aydée, Lydia, Marie et moi. Michelle manquait, elle avait la grippe ; nous étions le Club des cinq avec un membre en moins. Aydée alluma une clope et, me soufflant la fumée au visage, entra dans le vif du sujet (j’imaginai alors leurs conversations sans moi, leurs médisances, et mon crâne me parut rétrécir comme si mes tempes devenaient des serre-joints).
— Alors comme ça, Lettie, tu traînes avec Guzzo ?
Je haussai les épaules.
— Elle est gentille.
Aydée renversa la tête, nuque en arrière, partit dans un fou rire certes fabriqué, mais très bien exécuté. Aydée était forte pour ce genre de choses (et quand elle m’agaçait, en mon for intérieur, c’est ainsi que je la surnommais – La Comédienne).
— Elle est… gentille ?!
— Je ne traîne pas avec elle. Juste, je lui parle. On n’a plus le droit de parler aux gens ?
Cette tirade me demanda un effort surhumain. Au procès, avant mon témoignage, j’avais fait une attaque de panique dans le couloir. Mais ce matin-là, dans la cour du collège, j’étais déjà une sorte d’avocate – sans bien savoir qui je défendais, de Dahlia ou de moi. Il faisait froid en cette fin novembre, mais je sentais la sueur glisser le long de mon dos sous le tee-shirt noir, le pull irlandais et le blouson en jean. J’avais envie de tout arracher, de me mettre à poil, de me rouler dans la boue. Face à ces six yeux, ces multiples bras et jambes, enchevêtrés, arachnide bigarrée, j’avais l’impression d’être en feu. Marie enchaîna :
— Tu fais bien ce que tu veux, hein, c’est la démocratie. Mais c’est pas super pour ton image, quoi. Tu sais comment les mecs l’appellent ?
Je savais, oui. Ortie Gazoil. Ils avaient, pour une fois, fait preuve d’imagination, avec ce jeu de mots issu de son prénom fleuri et de la sonorité particulière de son patronyme. Et si je n’avais pas saisi à quel point c’était méchant de leur part, j’aurais trouvé le surnom plutôt chouette : ça faisait héroïne de BD trash, genre Fluide glacial. Je hochai la tête mais, entre mes dents, je chuchotai, rageuse :
— Les mecs sont des cons.
Cette allégation provoqua chez les filles des sourires de teneurs différentes. J’aurais pu les baptiser en fleurs, elles aussi. Aydée, le lys, peau diaphane et corps de liane. Marie, la dionée, plante carnivore en forme de lèvres, mauvaise langue et bouche charnue glossée de rouge. Michelle l’absente, edelweiss, inaccessible, faussement douce, résistante. Et Lydia, coquelicot, fleur dont, gamine, je faisais des poupées, robes écarlates ceinturées d’un brin d’herbe, tête couronnée de boucles noires.
Et moi ?
Moi aussi, je me sentais ortie. Une ortie déguisée en rose blanche.

Dahlia, ce même soir, m’invita chez elle pour la première fois. En dernière heure, elle me fit passer un mot.
Tu veux venir à la maison ? Ma mère fait des gâteaux. Mon père te ramènera.
Je scrutai Marie, Aydée, Lydia. Elles étaient toutes penchées sur leur exercice de maths – sauf Lydia, qui était nulle en maths, nulle en tout, qui voulait juste devenir gymnaste olympique et regardait par la fenêtre, visiblement hypnotisée par une longue chiure de mouette qui (depuis des jours) barrait la vitre de la salle 202. Elles ne faisaient pas attention à moi, alors je répondis :
OK. On se retrouve à l’arrêt du car ?
Lydia et Aydée rentraient à pied. Marie, comme moi, allait à la gare prendre le TER. Aucune des populaires ne prenait le car, à l’inverse de Dahlia. Je pliai en quatre le morceau de papier, fière de ma stratégie.
Ni vue ni connue.

À l’aube des années 1990, Dahlia et moi sommes dans le sud de la France. Il y fait souvent beau, mais il y a beaucoup de vent, un vent parfois si intense qu’il porte sur les nerfs, vous donne l’impression de sombrer dans la folie. Il y a la Méditerranée, plus ou moins proche. En face de chez Aydée, près de chez Lydia, un peu en retrait pour les autres, loin de chez Dahlia. Aujourd’hui, j’habite à Paris et je veux en partir ; retourner chez moi, près de ma mère. Je ressens chaque jour cette ville comme une punition mais, pour parvenir à la quitter, je cherche peut-être à me libérer de quelque chose, qui n’est pas seulement ma conscience (« Tu n’as rien fait de mal, minette, rien »), mais aussi de ma peur – ma peur de vivre, tout bêtement.
Je devrais sans doute décrire Dahlia, mais c’est difficile. Son visage, sa démarche, son allure sont pourtant gravés en moi avec une précision photographique. Je pourrais dire, peut-être, qu’elle ne ressemblait pas à son prénom. Dahlia était sèche et brune, toute en angles et vêtue de noir. Étrangement, je ne saurais dire si elle était jolie ou pas, je crois que je ne me suis jamais posé la question en ces termes. À l’inverse des populaires, Dahlia était, point final. Précisément, rien chez elle n’était en représentation. C’est ironique, avec le recul. Mais à l’époque, c’était ce que je ressentais, et cela me faisait du bien : puisqu’elle était, je pouvais être. Je pouvais cesser de jouer le rôle de quelqu’un d’autre, mettre l’étoile en veilleuse, comme la flamme d’une bougie sous un éteignoir. Avec elle, je pouvais rester fumée.

La maison des Guzzo était vétuste et bordélique. Vue de l’extérieur, elle semblait crasseuse, mais ce n’était pas le cas ; au contraire. Chez moi aussi c’était modeste, mais si minuscule qu’il fallait ranger au fur et à mesure, sinon on ne pouvait pas vivre : on se retrouvait rapidement ensevelies sous le linge sale, enterrées vivantes dans une boîte trop petite, trop pleine. J’étais d’ailleurs préposée aux tâches ménagères et presque maniaque, comme si l’ordre était un gage de stabilité. Et puis, c’était juste maman et moi. La caravane, maman et moi. Chez les Guzzo, il n’y avait pas non plus une once de poussière sur les plinthes, pas une trace de calcaire sur les robinets, mais ils étaient cinq là-dedans, et pas n’importe quels « cinq ». Je n’ai jamais, depuis, rencontré un endroit si vétuste, si bordélique et si propre. Il fallait, chez eux, se déchausser. Pourtant, Dahlia avait deux petits frères, des jumeaux, monstres hirsutes – Gianni et Angelo. À l’époque, ils avaient six ans ; maintenant que j’ai moi-même un enfant, je me demande comment faisait Francesca, leur mère, pour garder cette maison à ce point sous contrôle, du moins en apparence.
Cette fin d’après-midi, chez les Guzzo, j’avais eu un pressentiment. Bien entendu, sur le moment, je n’avais rien analysé ; c’était une impression tout à fait instinctive, qui n’avait pas pénétré les fibres profondes d’un cerveau en formation. J’avais été fascinée par ce bazar organisé, par la douceur de Francesca, par l’énergie des jumeaux, par cette vie qui suintait par tous les pores, comme si cette maison était une peau, une peau souple, à la fois tendre et tendue. J’avais mangé les gâteaux avec bonne humeur, mais j’avais remarqué que Dahlia – comme moi taiseuse – devenait franchement mutique dans cet environnement qui, pourtant, lui était familier. Ce que je compris sans le comprendre, c’est que dans cette maison, les hommes prenaient trop de place. Même des hommes d’un mètre dix.
Comme convenu, son père me raccompagna en rentrant du travail, car Francesca n’avait pas le permis de conduire. M. Guzzo était, lui, chauffeur routier. Francesca était une authentique « mère au foyer » et peut-être était-ce la raison pour laquelle la maison vétuste était tellement impeccable. Mais cela tenait surtout à son tempérament.
C’est idiot, cette histoire de propreté. Ça doit paraître idiot. Mais quand tout s’est déclenché, au lieu d’être un point positif, ce fut un facteur aggravant. Le dévouement, la discrétion et la messe du dimanche, allons, messieurs-dames les jurés, seriez-vous dupes ? Ne cherchait-on pas à cacher la pourriture derrière les portes closes ? Rien n’est logique dans cette histoire mais à l’époque, le tempérament de Francesca servit l’accusation.

M. Guzzo, au volant de sa Citroën CX gris métallisé, tentait de faire la conversation. Il avait un fort accent italien, c’était charmant. M. Guzzo était charmant, de A à Z, le prototype du « mec bien ». Il avait des boucles brunes, des épaules carrées, un menton volontaire et un regard d’épagneul – le regard d’une créature trop tendre pour ce monde.
— Alors ça va, l’école ?
— Oui, merci.
— Je suis content que Dahlia se soit fait une amie. Elle ne se lie pas facilement alors c’était dur, le déménagement.
Je hochai la tête, tentai un sourire.
— Elle m’a dit.
Les lignes pâles de la route défilaient le long du pare-brise, aussi hypnotiques dans la nuit que mes Reebok montantes. Pauvre M. Guzzo, je n’étais pas une bonne cliente. Je crois pourtant qu’il m’a appréciée tout de suite, sans doute parce que je lui rappelais sa fille. Ça le rassurait qu’on ne dise rien, ni l’une ni l’autre. Nous étions, simplement, des adolescentes. J’avais un peu honte qu’il découvre où j’habitais. Son foyer était certes modeste, mais c’était quand même mieux qu’un camping. Étrangement, quand Dahlia m’avait proposé de venir chez elle, je n’avais pas pensé à cela : que son père, du même coup, saurait pour chez moi. Ce sentiment était d’autant plus curieux que je ne m’en étais jamais cachée. Même les filles de la bande savaient où je vivais et, de temps à autre, m’appelaient « la bohémienne ». Le malaise que j’éprouvais à l’idée que M. Guzzo sache la vérité tenait sans doute au fait que je ne pratiquais pas les pères, jamais. Le concept même de père m’était étranger. Et ce père-là ressemblait beaucoup à celui dont j’avais rêvé petite ; celui que je m’étais inventé, faute d’informations.
Après quinze minutes de route, nous dépassâmes la gare TER, tout éclairée de jaune. Le long des quais, des ombres patientaient, projetées sur les rails. Il n’était pas si tard, à peine dix-neuf heures trente.
— On est presque arrivés, murmurai-je.
Je lui signalai bientôt le panneau coloré, illuminé par la lumière des phares : il figurait un bouquet de pins parasols d’un vert irréel au-dessus duquel sautait allègrement un poisson argenté, tout aussi irréel avec son immense œil rond, malicieux, comme sur le point de vous faire une bonne blague. J’agitai la main devant le visage de M. Guzzo.
— Vous pouvez me laisser là.
Il ralentit et tourna vers moi ses grands yeux d’épagneul.
— Tu habites le camping ? demanda-t-il, un peu surpris.
— On a un mobile home à l’année, acquiesçai-je. Mais on est bien, vous savez. On a le confort moderne et tout…
— Oh, je m’en doute ! s’empressa-t-il de dire, pétrifié à l’idée de m’avoir vexée. C’est un joli coin, et vous êtes plus près de la mer que nous. Quoi, cinq minutes en voiture ?
Je souris.
— J’y vais à pied, parfois. Quand j’ai le courage. Pour descendre c’est facile, moins pour remonter.
Il freina pour de bon, puis manœuvra pour se ranger sur le bas-côté. Ses phares éclairaient jusqu’à la guérite d’accueil, à demi masquée par les arbres tordus. Il semblait contrarié.
— Tu ne veux pas que je te laisse au bout du chemin ? Ou plus loin ?
— C’est gentil, dis-je en posant la main sur la poignée, mais j’ai l’habitude. Ça ne craint rien, par ici. Je suis chez moi dans trente secondes.
Il écarta les bras d’un geste résigné.
— Alors…
— Merci de m’avoir ramenée.
— De rien. J’ai été ravi de te rencontrer, Lettie.
— Moi aussi, m’sieur. Bonne soirée.
Je claquai la portière, puis balançai mon sac à dos sur mon épaule droite. Je pris le sentier qui menait à l’entrée du camping. Comme je n’entendais pas la Citroën redémarrer, je me retournai. M. Guzzo attendait visiblement de me voir passer la barrière blanche après laquelle, censément, je serai en sécurité. Je lui fis un petit signe de la main avant de disparaître. J’avais songé, je me souviens, elle a du bol, Dahlia. C’est vraiment un chic type.
— Mais dans la salle de bains, par exemple, t’as jamais peur de te tromper de serviette ?
— Pourquoi j’aurais peur de ça ?
— Ben, je sais pas… Si tu prends la serviette de ton père sans faire exprès, et qu’il y a du sperme dessus… Tu pourrais tomber enceinte, non ?
J’étais chez Melody, ma meilleure amie à l’école primaire. Nous avions alors une dizaine d’années et Melody me dévisageait, les yeux écarquillés, au milieu des formes géométriques orange qui ornaient le papier peint de sa chambre.
— D’abord, a-t-elle finalement répliqué, je crois pas qu’on tombe enceinte comme ça. Et après, je vois pas pourquoi mon père mettrait du « sperme » sur les serviettes, c’est dégoûtant. Pourquoi tu dis des trucs pareils, qu’est-ce qui va pas chez toi ?!
Melody était en colère. Je ne l’avais jamais vue ainsi et je me sentais honteuse d’en avoir parlé. »

À propos de l’auteur
BERTHOLON_Delphine_©DR-sudouestDelphine Bertholon © Photo DR – Sudouest

Delphine Bertholon (1976) naît et grandit à Lyon, à deux pas de la maison des Frères Lumière. Dès qu’elle sait lire, elle engloutit les 49 volumes de Fantômette. Dès qu’elle sait écrire, elle entreprend la rédaction de nouvelles, métissage improbable entre Star Wars et La Petite Maison dans la prairie.
Au collège, elle hérite d’une machine à écrire: l’affaire devient sérieuse et son père, moqueur, lui promet un collier en diamants si elle passe un jour sur le plateau d’Apostrophes.
A dix-huit ans, elle entre en hypokhâgne, découvre Henri Michaux, se prend d’amour pour la littérature américaine avec Bret Easton Ellis, tombe dans Twin Peaks, la série de David Lynch. Elle pousse l’effort jusqu’à la khâgne puis, trop dilettante pour intégrer Normale, termine ses licence et maîtrise de Lettres Modernes à Lyon III. Abandonnant finalement l’idée d’enseigner, elle monte à Paris rejoindre des amis, partis tenter leur chance comme réalisateurs. A leurs côtés, elle devient scénariste, tout en poursuivant son travail littéraire. Après moult petits boulots alimentaires, elle intègre finalement en 2007 la maison Lattès avec Cabine Commune, son premier roman. Suivront Twist, L’effet Larsen, Grâce, Le soleil à mes pieds, Les corps inutiles, Cœur-Naufrage et Dahlia. Elle est également l’auteur de deux romans pour la jeunesse, l’un aux éditions Rageot, Ma vie en noir et blanc (2016), et Celle qui marche la nuit (Albin Michel Jeunesse, 2019). (Source: lesincos.com)

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La chasse aux âmes

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En deux mots:
Un homme vient se venger des crimes dont lui et sa famille ont souffert. La procès de Joachim est l’occasion de se plonger dans l’une des pages les plus sombres de la Seconde Guerre mondiale, au cœur du ghetto de Varsovie. Et d’interroger les témoins d’une incroyable chaîne de solidarité.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Ils sont sortis du ghetto de Varsovie

Dans son second roman, Sophie Blandinières retrace l’histoire du ghetto de Varsovie en suivant notamment quatre frères bien décidés à s’en sortir. Un roman qui est aussi un appel à la vigilance.

Dès la scène d’ouverture, ce roman vous prend aux tripes. On y voit un homme errer dans la neige, la barbe en feu. Il est victime d’un incendie volontaire provoqué par un certain Joachim qui dira pour sa défense. «Je suis juif, je suis revenu».
Cet homme a pris la route de Grady, le village polonais dont il s’était enfui et qui est désormais en émoi. Ne sachant que faire de cet homme dont le récit remue un passé aussi triste qui sensible, les juges décident de le condamner à 10 ans de prison. Après avoir hésité à l’acquitter.
C’est désormais à Juliette, sa fille, qu’est dévolue la tâche de faire la lumière sur son passé. Elle va tenter de rassembler son histoire, de comprendre son geste insensé.
Pour cela, elle part pour Varsovie où une vieille dame l’attend. Ava, qui avait été rebaptisée Maria, était l’un des rares enfants nés dans le ghetto à en être sortie vivante. À 79 ans, elle ressent le besoin de témoigner. «Ces dernières années, elle s’était préparée à ce tribunal intime, elle avait réuni les éléments du procès, après la séquence judiciaire, elle avait étoffé le dossier par des entretiens avec les témoins, et avec Joachim, auquel elle rendait visite, munie de son dictaphone, une fois par semaine».
Elle raconte le journal de Luba, dont «elle connaissait chaque virgule, chaque date». Elle raconte comment elle a connu Joachim et ses trois frères, Szymon, Marek et Aron. Elle raconte sa patiente recherche des témoignages et détaille la chronologie des faits.
Une histoire bouleversante au cœur de l’horreur qui voit les mauvais traitements grimper au fil des jours dans l’échelle de l’horreur. De l’autre côté, il reste une volonté féroce de faire triompher la vie, de ne pas céder à l’inhumanité des bourreaux. Cherchant tous les moyens pour fuir cet enfer – il n’y a désormais guère de doute sur le sort réservé aux juifs – certains trahissent et vendent leur âme pour bénéficier d’un peu de répit, d’un sursis. D’autres font preuve de solidarité et de courage pour vivre et imaginer des moyens de sortir de cette prison.
Bela et Chana, aidées par Janina, vont mettre au point un réseau clandestin pour faire passer les enfants hors du ghetto. Une fois dehors, ils sont confiés à des familles ou des institutions qui leur donnent une nouvelle identité, en font des «polonais catholiques». Après avoir réussi à passer une trentaine d’enfants, Chana sent que l’heure de donner sa chance à son propre fils a sonné, même si son père n’est pas de cet avis. Avec cet exemple, on comprend le dilemme de parents qui peuvent s’imaginer ne plus jamais revoir leurs enfants. Bien des années plus tard, certains de ceux qui auront survécu, tenteront de reconstituer leur histoire.
Sophie Blandinières a su trouver les mots pour dire cette quête, pour dire la douleur et l’incompréhension, pour dire la brutalité et la solidarité, les petits calculs et les grands sacrifices. Oui, encore et toujours, il faudra témoigner pour ne pas oublier. «La chasse aux âmes» fait désormais partie de ces témoignages qui doivent servir à notre édification, notamment pour les jeunes générations qui doivent se battre pour le «plus jamais ça».

La chasse aux âmes
Sophie Blandinières
Éditions Plon
Roman
240 p., 18 €
EAN 9782259282499
Paru le 27/08/2020

Où?
Le roman se déroule en Pologne, à Varsovie, Praga, Jedwabne, Grady

Quand?
L’action se situe durant la Seconde Guerre mondiale et les années qui ont suivi.

Ce qu’en dit l’éditeur
L’Histoire bouscule les âmes, la perversité de l’occupant nazi qui veut corrompre, voir ses victimes s’autodétruire et met en place un jeu ignoble dont l’objectif est de survivre, à n’importe quel prix: vendre son âme en dénonçant les siens ou ses voisins, abandonner ses enfants affamés, ou sauver son enfant, lui apprendre à ne plus être juif, céder son âme au catholicisme pour un temps ou pour toujours en échange de sa vie.
Pour survivre, il faut sortir du ghetto. Par tous les moyens.
Trois femmes, une Polonaise, Janina, et deux juives, Bela et Chana, vont les leur donner. Elles ont organisé un réseau clandestin qui fait passer le mur aux enfants et leur donne, pour se cacher en zone aryenne, une nouvelle identité, un nouveau foyer, une nouvelle foi, polonais et catholiques.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Livres for fun

Le premier chapitre du livre
« L’homme était nu. La barbe en feu, les pieds dans la neige, il exécutait des mouvements de gymnastique ineptes, levant le bras gauche et la jambe droite ensemble, tournant sur lui-même de plus en plus vite pour tenter d’éteindre le brasier qu’était son menton. Dès qu’il ralentissait, épuisé par le vertige, les efforts, et ses blessures, il recevait un coup de gourdin, alors il se réanimait, il se remettait à danser, disgracieux et pathétique, sous les yeux noirs des bouleaux décharnés par l’hiver. Le désarticulé chantait aussi, puisqu’on le lui avait demandé, puisqu’il consentait à laisser l’humanité le quitter pour ne pas mourir.
Le témoin s’en souvenait : d’abord ça l’avait étonné de voir là un étranger enfoncer ses pas dans la neige tombée dru, lourde à courber les branches des pins, à une heure où même les gens du village n’osent pas sortir, à la lumière pure d’une aube coupante comme un châtiment. Mais il était retourné à la table où fumait son café, il ne se mêlait pas de ce qui se produisait de l’autre côté de sa fenêtre, ça valait mieux, il l’avait appris de force par sa mère qui l’avait retenu dans la maison quand, enfant, un jour d’été, il avait voulu comprendre ce qui se passait dans les rues de Jedwabne, pourquoi les cris, l’odeur, la couleur inattendue de l’air.
C’est plus tard, quand il avait entendu chanter à tue-tête, horriblement, qu’il était sorti. Dans la silhouette absurde, l’épouvantail sans vêtements ni chapeau qui gesticulait, il n’avait pas reconnu son voisin. De toute façon, il n’aurait rien fait. Il ne cherchait pas à s’en excuser, il était sidéré, ce qu’il voyait et entendait n’avait aucun sens, ça l’avait pétrifié. Il était resté là, devant sa porte, jusqu’au bout, il avait regardé l’étranger emmener, à coups de crosse sur la tête, le voisin, vers la grange, et l’y faire entrer sans le suivre, il avait vu ensuite, très vite, des flammes naître et se démultiplier. Il se rappelait une colonne noire qui trouait le bleu du ciel, et aussi s’être réjoui parce qu’il faisait beau, après une longue semaine de blizzard et de flocons gros comme des balles.
Dans la torpeur du village de Grady, la grange avait eu le temps de se consumer entièrement. Du voisin, il n’était pas resté grand-chose à enterrer. On avait pu reconstituer ses déplacements grâce aux taches rouges qui coloraient la neige.
De l’étranger, on n’avait plus entendu parler, on n’avait cessé de supposer, d’inventer des histoires à la mesure des faits, sans queue ni tête, jusqu’à son procès. Car, à la stupeur de tous, un mois plus tard il s’était livré en prononçant une phrase que la police s’était bien gardée de confier aux médias. Je suis juif, je suis revenu, avait-il déclaré. Les détails de ce crime, d’autant plus terrifiant qu’il semblait arbitraire, aussi fou que celui qui l’avait commis, occupaient la conscience et les nuits des Polonais, surtout les anciens.
Après, ça avait été encore pire, l’étranger avait un prénom, Joachim, un visage. Et un mobile.
Selon moi, le criminel n’avait pas d’excuse. Pourtant je ne savais même pas ce qu’il avait fait, j’étais petit, j’étais en France, j’étais son fils. Je crois.
Avant de disparaître, avant mes dix ans, quand il était encore à la maison, il n’était pas mon père, il ne me parlait pas, il criait quelquefois, quand la joie était trop forte, quand les couleurs étaient trop vives, les jouets trop dispersés. Quand nous étions des enfants. C’était dans ces moments-là qu’il nous détestait le plus, mon frère Marek et moi, qu’il nous punissait durement, réquisitionnait nos larmes, appelait notre désarroi. Alors, seulement, il se calmait, il se taisait, prenait son pardessus sur le perroquet de l’entrée et s’en allait. À son retour, il ne serait pas venu nous embrasser, nous dire pardon, même sans mots, il allait plutôt recueillir ceux, amers et violents, de ma mère.
Un matin de décembre, en partant pour l’école, encore engourdi, le pantalon en velours par-dessus le collant en laine qui gratte, une trace de chocolat au coin des lèvres et sur la chemise à carreaux verts, j’ai remarqué une valise devant la chambre de mes parents et le drôle d’air qu’avait mon père au moment de nous dire, comme tous les matins, travaillez bien à l’école, le vague dans le ton, la voix qui trébuche. Sur la table de la salle à manger, le soir même, il manquait son couvert.
Maman n’a répondu qu’une fois à la question, où est papa, le jour de son départ, il est parti, il ne reviendra pas, on se débrouillera très bien sans lui.
Apparemment, elle disait juste, comme si, jusqu’alors, il avait été de trop, un invité désagréable dont on regrette la présence, un inconnu qui instille le malaise, un fauteur de gêne, de malheur.
Trois semaines après sa disparition, maman avait reçu un coup de téléphone mystérieux qui l’avait bouleversée au point de l’empêcher d’aller travailler à l’hôpital. Pendant dix jours, ses patientes avaient accouché sans leur gynécologue. À nous, elle n’avait pas voulu avouer les motifs de son abattement. Et puis, d’un coup, sa gaieté ressuscitée nous avait emportés, soulevés de nouveau pour nous immuniser contre la gravité, le syndrome de son mari, et la compenser, pour préserver notre enfance, entretenir notre ignorance salutaire. Elle guettait nos éventuelles ressemblances avec lui, elle nous observait scrupuleusement, elle examinait, inquiète, les moindres signes de mélancolie ou d’angoisse.
Ce qu’elle nous taisait, elle en parlait à une autre, une amie de longue date, qui avait croisé mon père, je les ai entendues, derrière le mur, les phrases dures, la colère intacte, qu’il ne se batte pas plus pour elle, pour nous, pour la vie, qu’il se laisse engloutir par on ne sait quoi. Elle se sentait trompée, mais à vide, sans rivale, sans autre femme, sans quoi que ce soit d’autre en face, sinon quelque chose de si souterrain qu’il était hors d’atteinte.
Le Joachim qu’elle avait épousé n’avait, en réalité, pas existé ou si peu, il était une illusion, celle qu’il s’efforçait de donner, un homme vivant qui lui récitait des poèmes.
D’après ma mère, la mascarade avait cessé bien avant ma naissance, en 1968 précisément, après le séjour d’une parente qui n’avait eu d’autre choix que de fuir la Pologne, quelqu’un qui avait connu mes grands-parents, jamais évoqués par mon père.
Je n’ai jamais su ce que cette Chana avait bien pu lui dire pendant les soirées où ils s’isolaient, s’était emportée maman, mais ça l’a transformé radicalement, après c’était terminé, il est devenu un automate qui allait enseigner les mathématiques et revenait lui faire des enfants.
Alors je suis né, puis Marek, mais, ensuite, une fausse couche a fait basculer mon père dans une amertume et une colère telles qu’elles ont dissous ses contours d’homme. Il est devenu une bouche pleine de ressentiment, qui accusait ma mère d’avoir tué, s’exténuant dans son métier à faire naître des bébés anonymes, son troisième fils, Aron, un prénom en creux, vide et ennuyé, comme le ventre de maman, sans enfant pour le porter, un prénom imposé par papa, tout comme mon prénom, Szymon, malgré sa graphie ardue, et Marek.
Nous ne serions que deux fils, insuffisants pour l’équilibre, pour le barrage au néant qui faisait son trou dans mon père, nous étions aussi peu que rien.
Maman était soulagée de sa disparition, ses fils échapperaient aux ombres dont leur géniteur était porteur, et pas seulement. Elle avait tenu sa ligne, un silence parfait autour de lui, jusqu’à façonner un mort, plus inexistant que s’il avait été un cadavre en putréfaction quelque part, son nom gravé dans le marbre d’une tombe.
Nous étions, mon frère et moi, complices de son obstruction, dressés à ne pas poser de questions, formés à oublier, nier, enjoliver. Accrochés à une racine unique, tressée et solide, nous étions forts, assez en tout cas pour grandir droit. Après, nous nous sommes désaxés, feignant de nous en étonner, mais sans jamais trahir la vieille plaie endormie par les pommades de notre mère.
Maintenant elle est morte, il y a un mois, depuis, elle ne peut plus rien empêcher. Ni que je fouille dans ses affaires – des lettres auxquelles elle ne répondait pas, une photo qui appartenait à mon père, mais qu’elle n’a pas jetée – ni que j’apprenne ce qu’elle a refusé de savoir et lui, de raconter, ni que je vienne ici, à Varsovie, parce que c’est ici qu’il est né, mon père, ici qu’il n’a pas eu d’enfance. C’est aussi là qu’il est revenu en 1991, quand il nous a laissés, un peu plus. Là, enfin, qu’il est mort.
Il y avait eu un procès qui, malgré la netteté du crime de l’étranger, malgré le peu de témoins, avait duré des mois et fasciné la Pologne. L’avocat du prévenu, connu pour sa sagacité et ses ruses, avait trouvé le moyen de ranger l’opinion de son côté et de prolonger le combat pour que la défaite ne soit pas vaine, aussi parce que c’est ce que son client souhaitait, de l’attention, qu’on le laisse s’expliquer, qu’il puisse, tant d’années après, convalescent, déposer un mot après l’autre, doucement, revenir en 1940, faire surgir cet enfant du ghetto qui avait décidé de s’en sortir, en dépit de sa culpabilité, qui se fortifiait à chaque nouveau mort.
Il n’était certes pas le seul survivant, l’histoire avait été racontée ad nauseam, les criminels de guerre châtiés, les comptes étaient bons, l’affaire était réglée, le mal isolé, il affichait complet. Inutile d’encombrer les mémoires avec une haine qui pourtant avait été sacrément flamboyante au pays de Copernic, mieux valait lui substituer la fiction, l’exception, l’exemple de quelques Polonais héroïques, dont on exagérerait la bravoure, mieux valait soigner les légendes, œuvrer pour le salut de la fierté d’un peuple friand de contes épiques dont les mamelles de la nation regorgent.
Lors des grands procès, Nuremberg, Eichmann, Francfort, Barbie, les victimes, celles qui s’en étaient sorties, si l’on peut s’en sortir, l’une après l’autre, avaient livré leur récit. Selon Joachim, ça ne suffisait pas, ça n’allait pas, c’était de l’abattage, au bout du compte, les rescapés étaient mêlés indifféremment, il fallait les additionner pour la charge, pour prouver, les histoires individuelles se confondaient en une seule, elles se valaient, ce que chacun avait subi se dissolvait dans ce que tous avaient subi, ce qu’ils avaient en commun les rendait, et il en mesurait l’ironie, interchangeables, un seul visage, pas de visage, sans prénom, sans nom; le bourreau, lui, était visible, et son identité, notoire.
Je suis juif, je suis revenu. L’accusé avait tenu à faire cette déclaration, qui n’avait été ni bien comprise ni bien reçue, excitant contre lui les premiers jours de son procès une colère unanime, cet étranger, qui se prétendait victime alors qu’il avait mis au point le massacre d’un brave citoyen polonais pour un mobile brumeux, il exagérait, il l’aurait cherchée, sa condamnation.
Lorsque son avocat avait relaté à Joachim les commentaires de la presse, ce dernier, laconique, avait lancé : à leur tour d’avoir peur.
Puis il avait arrêté les énigmes : il répondait désormais généreusement aux questions de la Justice, il offrait une foule de précisions, il décrivait, racontait, il se hâtait, avec la peur qu’on le coupe, il ne laissait même pas le temps à ses larmes de couler, il était intarissable, il saisissait sa chance, c’était son histoire, seulement la sienne qu’il faisait défiler publiquement, il était revenu pour ça.
Personne d’autre que lui ne le pouvait, les morts, eux, étaient restés habiter les forêts polonaises de bouleaux alignés à l’infini, des forêts brunes et gelées, imperturbables, indifférentes aux craquètements des cigognes.
On avait songé à le gracier. Certes, il était coupable, mais son récit, comme les témoignages de Polonais qui avaient eu un lien avec lui autrefois, avait secoué les jurés et troublé la fermeté de leur décision. Ils devaient condamner un homme qu’ils avaient pris en pitié, qui leur avait fait honte, une honte épaisse, poisseuse, honte de ce qui avait été fait chez eux, par eux, de ce qu’ils étaient en train de faire, honte de le juger lui qui avait le courage de se tenir devant eux, de les considérer assez pour ça, lui qui était allé jusqu’à se souiller, tuer, sacrifier son statut d’innocent, troquer son âme contre la vérité.
À contrecœur, ils l’avaient reconnu coupable de l’assassinat de Paweł. Et le juge, conservateur, catholique fervent et patriote zélé, irrité d’avoir été touché, humilié au nom de toute la Pologne convoquée sur le banc des accusés par l’étranger, peu à peu désignée à sa place par les faits, avait prononcé une peine de dix ans d’emprisonnement. Plus tard, le magistrat avait confessé à l’avocat de Joachim avoir choisi de faire un exemple, selon l’expression consacrée pour justifier dureté, abus et violence, car il redoutait le pire. Par le pire, il entendait ou plutôt il imaginait que d’autres Juifs, beaucoup d’autres, ou leurs enfants ou leurs petits-enfants, pourraient revenir se venger, reprendre leurs biens, dépouiller, égorger, immoler des Polonais.
L’étranger s’en doutait, qu’il provoquerait la peur et que cette peur raviverait la détestation locale du Juif, elle n’attendait que ça, flamber à nouveau, elle se nourrissait d’un rien, le fantasme l’engraissait, ne plus voir de Juifs inquiétait autant que d’en voir, leur absence se voulait aussi agressive que leur présence, leur rareté aussi insupportable que leur grand nombre. Il avait aussi prévu que son geste ne sortirait pas du pays, que son procès ne s’ébruiterait pas, qu’aucun comité de soutien ne se créerait en France, en Israël ou aux États-Unis, où l’on était bien embêté, où l’on préférait s’abstenir d’avoir une opinion, où l’on avait rapidement enterré les échos en provenance de l’Est, désagréables, leur préférant les bonnes nouvelles du Proche-Orient, un espoir de concorde.
Personne n’aurait intérêt à relever l’événement, ne pas fragiliser la paix qui compose souvent avec l’oubli, laisser remisés les jerricanes d’essence, c’était l’option la plus sensée ; quand on sait à quel point l’Histoire déraisonne.

J’aurais pu, à leur instar, ne pas m’attarder sur ce que j’avais découvert dans les tiroirs de ma mère, continuer d’ignorer de quoi, de moi, ce que j’avais cherché, c’est-à-dire des restes de la vie de mon père, des bouts avec lesquels vieillir correctement, non pas des réponses à des questions dont je n’avais pas les moyens, mais des fragments à déposer dans un espace en moi inhabité, délaissé depuis près de trente ans, comme un trou d’air dangereux qui avait un prénom, Joachim, c’était tout. Sans parents, sans lieu de naissance, sans souvenirs, mon père était une abstraction, un homme sans corps, sans début ni fin. De fait, pour nous, sa mort n’avait pas eu lieu, ou depuis toujours.
En sortant du cimetière où nous venions d’enterrer notre mère, tu crois qu’il est toujours vivant, m’avait demandé Marek. Entre nous, papa était devenu notre père, puis Joachim, puis Lui. Je n’avais pas répondu, nous avions continué à marcher, puis devinant mes réflexions, d’une voix blanche, oui, avait-il ajouté, maintenant, j’ai besoin de savoir.
Je ne lui ai pas encore dit, je ne peux pas, il faut que je reconstitue notre père avant, que je recouse entre eux les destins, que je remette en ordre, en chair, en vie ce qu’il a été, que je comprenne ce à quoi il a échappé, ce qui l’a rattrapé.
C’est dans l’une des deux lettres rescapées que figurait la date de son décès, 17 mars 2005, et il ne s’agissait pas d’un faire-part administratif adressé à l’épouse du mort, mais d’un courrier manuscrit, rédigé d’une plume claire et vive, signé Ava et posté à Varsovie. Tout au long de ces quatre pages, elle s’attristait du silence implacable de ma mère, qui n’était pourtant pas parvenu à la décourager d’écrire depuis 1992, et elle restituait les derniers jours, les derniers repas, les derniers mots de mon père.
Elle avait visiblement l’habitude de cette chronique, et maman de la brûler dans le poêle, lequel avait peut-être même été installé à cet effet. Les lignes finales exprimaient de la tristesse et de l’inquiétude. Vous devez comprendre, chère Juliette, que je me fais vieille. Bientôt, je ne pourrai plus vous écrire, garder ce lien pour vos fils, j’ai promis à Joachim de leur raconter. »

Chapitre 2
« Elle n’a pas été surprise que je l’appelle, je m’étais empressé, elle n’avait pas eu le temps, ni le désir de mourir, elle m’attendait.
Dans un café de la vieille ville, presque en face du château de Varsovie, elle semblait avoir toujours été là devant son thé, elle ne faisait pas âgée pour ses soixante-dix-neuf ans, les cheveux soigneusement teints en blond, le regard d’un bleu intact, la beauté de sa jeunesse avait été loyale, elle souriait, la même fossette au menton que celle de mon père, regardant par la vitre l’automne qui s’abattait en juillet.
Elle ressemblait à l’une des femmes sur la photo dérobée à la volonté de ma mère, la plus jolie des trois, celle aux yeux de chat et aux pommettes hautes, une frange irrégulière et blonde qui dépasse de son voile d’infirmière. La deuxième, tête nue, vêtue aussi de blanc, un stéthoscope autour du cou et une cigarette aux lèvres, fixait le photographe, l’œil noir, émaciée, les cheveux très bruns et courts. La troisième, de trois quarts, avait l’air de s’intéresser à quelque chose hors cadre, elle portait une coiffe blanche ornée d’une croix et, dessous, une raie au milieu et un chignon parfaits.
Au dos de la relique en noir et blanc, aucun prénom n’était inscrit, seulement un lieu, Varsovie. Je n’avais pas tardé à la sortir de la poche intérieure de ma veste et à la mettre sous les yeux d’Ava, afin qu’elle identifie le trio, qu’elle entame là son récit.
Sa main, veineuse et tachetée, aux ongles impeccables, avait glissé doucement de sa tasse, déjà froide, à l’image, et, désignant la ravissante, submergée, elle avait prononcé un prénom, à peine audible.
Bela, sa mère de sang, qu’elle n’avait pas connue, sa mère avait été Matylda, une Polonaise joyeuse et affectueuse, belle et solide, sage et altruiste.
Ava avait été rebaptisée Maria et élevée dans les bonnes valeurs catholiques à Praga, de l’autre côté de la Vistule, par des parents aimants, modestes et braves, qui lui tenaient la main et l’endormaient le soir, la soignaient, la consolaient et qui avaient ensuite raccourci leur confort afin qu’elle fasse de longues études. Elle avait vécu ainsi, dans la chaleur de leur gentillesse, dans la confiance et la familiarité avec le monde, jusqu’en février 1968. Là, tout s’était craquelé.
Une après-midi où elle attendait devant le Femina – une salle de spectacle de l’ancien ghetto qui avait survécu –, elle avait été abordée par une femme d’une quarantaine d’années, élégante et courtoise, affreusement pâle aussi. Après s’être excusée de son inconvenance, cette dernière avait interrogé Ava sur sa broche en faux diamants rouges, une fleur sertie de doré, elle en avait ausculté chaque pétale. Surprise, mais bizarrement sans peur, Ava, encore nommée Maria, avait cru à la convoitise de cette dame, et pensé qu’elle ne pourrait pas la satisfaire, le bijou, un cadeau d’anniversaire de sa mère présumée pour ses dix-huit ans, étant trop ancien pour être encore disponible quelque part dans la capitale polonaise.
Mais la conversation avait pris un autre tour, l’inconnue avait voulu savoir l’âge de son interlocutrice et la réponse avait suscité un trouble certain. Pendant un instant, Ava qui s’estimait quelconque et invisible, s’était sentie extraordinairement précieuse. Ensuite, tandis que la nuit pointait et que ses camarades, à qui elle avait demandé de l’attendre, s’étaient déjà lassées et avaient grimpé dans un tramway, elle avait senti l’effilement d’une lame scinder son être.
En rentrant à pied ce soir-là, dans le froid sec, Maria ne reconnaissait plus rien de Varsovie. Les immenses rectangles de béton quadrillés de fenêtres, les avenues larges et droites comme des autoroutes pour le vent, les lampadaires capricieux et orange, au loin le Palais stalinien de la Culture et de la Science, à côté duquel elle habitait ; ce que quotidiennement elle appréciait de sa ville s’était mué en une fresque vide et molle où sa marche s’enlisait.
Naturellement, elle avait longé la synagogue Nożyk, miraculeusement rescapée de ces années saturées de haine antisémite, de cette époque infâme qui refaisait surface, où tout ce qui était juif devait être éradiqué, elle s’était assise le long du mur, abattue, disloquée. Elle n’était pas Maria, mais Ava, elle était juive, elle était l’un des rares enfants qui étaient parvenus à naître dans le ghetto où l’amour avait pourtant crevé en même temps que les fleurs, les arbres, de faim.
C’est cette femme, Chana, qui l’en avait sortie en avril 1943, en pleine insurrection, parce qu’elle était proche de sa mère, qui participait à la révolte armée et qui la lui avait confiée, ainsi qu’une broche en rubis, il faudrait certainement graisser des pattes, payer des Polonais pour être hébergé, pour ne pas être dénoncé.
Sa mère s’appelait Bela.
Comme convenu, Chana avait attendu Bela à Pruszków, dans une maisonnette de la banlieue sud-ouest de Varsovie, à l’adresse sécurisée fournie par leur ange gardien, la Polonaise qui complétait le trio, leur amie Janina, logisticienne de leur évasion. Cachée derrière un rideau à carreaux bleu et blanc, qui berce le bébé de six mois, emmailloté dans une couverture, Chana avait guetté sa mère.
Après quelques jours d’attente, l’angoisse s’était installée, elle ne la reverrait pas. Il ne restait d’elle que la petite Ava, maintenant, il faudrait s’en occuper, lui trouver un refuge où personne ne se douterait qu’elle était juive, où l’on oublierait sa mère, où l’on ne saurait rien du père sauf qu’il ne reviendrait jamais chercher sa fille, où le temps filerait dans le bon sens, vers un futur qui ne sentirait plus le brûlé, où l’on pourrait faire confiance à ses voisins.
Un mois après avoir quitté le ghetto, dans une étonnante veste miniature en fourrure, le bébé avait atterri chez ses nouveaux parents polonais. La broche leur avait été remise alors qu’ils n’avaient rien exigé, c’était la première fois, avec la petite, ils étaient comblés. Ça suffirait. Ils n’auraient pas à dire à leur fille qu’elle ne l’était pas, ils pourraient lui faire croire, et à eux aussi peu à peu, qu’elle était de leur sang, elle finirait peut-être par leur ressembler, la filiation perdrait son ombre, ils seraient une authentique famille, et pour être de vrais parents, ils parviendraient sans doute à être injustes, impatients et sévères.
Ça avait été si facile pour eux, le sort les avait conservés dans leur bulle, indifférents aux événements, accueillant ce qui se présentait à leur porte, que ce soit une orpheline juive en danger ou les troupes soviétiques, par piété, parce qu’ils avaient Jésus pour modèle et la Vierge Marie pour les protéger, ils n’avaient pas eu à penser ni résister, ils se faisaient petits, absents de l’Histoire et de son poison qui corrompait leur pays, ils aimaient leur fille, ils l’avaient baptisée Maria.
Officiellement, elle était demeurée Maria, qu’elle devienne juive, en cette année 1968, n’était pas approprié : en mars, la Pologne avait renoué avec son vice, avec ses mauvais gestes, son vilain réflexe, sa vieille pulsion de déjudaïsation, odżydzanie. De nouveau, on refusait aux Juifs le droit d’être polonais et, pour être bien certains qu’ils s’en iraient, habilement, on les avait destitués, on les avait privés de leur métier, de leurs revenus. On comptait sur l’humiliation, l’appauvrissement et la terreur. Comme ils n’avaient eu d’autre choix, pour survivre, que d’avoir une mémoire, ils avaient eu peur, effroyablement peur, car ça commençait toujours par de petites et grandes vexations, par des restrictions sérieuses de la citoyenneté, plus le droit d’exercer sa profession, plus le droit d’entrer ici ou là, ni de sortir, plus le droit de se fondre dans la foule, plus le droit d’être la foule.
D’un coup, il avait fallu trancher, être polonais ou juif, rester en se reniant, partir en s’abandonnant. C’était effrayant parce que absurde, mais c’était le principe, l’incompréhension.
Chana, ainsi que treize mille autres, avait appris qu’il valait mieux ne pas attendre d’avoir compris pour réagir, qu’il n’y avait rien à comprendre d’ailleurs dans la rage, justement, qu’il valait mieux se sauver avant, avant, c’est tout.
Elle avait fait ses adieux à Ava qui restait en Pologne et elle avait quitté Varsovie pour Tel-Aviv, mais, au passage, elle s’était arrêtée en France pour mon père auquel elle était attachée, car c’était le seul qui lui restait, le seul avec qui se souvenir, le seul qui partagerait sa détresse d’avoir fui, d’être arrachée à un pays qui l’avait si continument maltraitée, qu’elle aimait d’une passion dangereuse, comme éprise d’un amant manipulateur et dominateur, sous emprise, emplie d’un amour malade, mortel, dont elle aurait été incapable volontairement de s’affranchir. C’était en elle, elle n’y pouvait rien, elle était polonaise, ils avaient beau lui crier qu’être juive l’empêchait d’être une vraie Polonaise, elle était née là, dans une famille assimilée, elle avait imbibé la Pologne, sans réciprocité, comme un corps rejette un greffon.
En cette année 1968, cet exode lui répugnait tant qu’après-guerre, en dépit de tout ce qu’elle avait perdu et souffert, elle n’y avait pas songé. Chana avait tant à dire à Joachim, des nouvelles, les dernières, comment elle avait été chassée, et d’autres, qui n’avaient pas été divulguées, par prudence, parce qu’elle était fatiguée de toute cette saloperie, elle voulait que ça s’arrête, elle ne lui accorderait pas sa voix, une tranchée pour s’écouler encore. Mais les purges de 68 avaient abîmé son filtre, attaqué les profondeurs où elle avait jeté il y a très longtemps ce qui devait être tu, sa colère avait eu besoin de celle de Joachim, sa rage se cherchait un complice.
Joachim, Chana l’avait connu enfant, lui, et ses trois frères, l’aîné, le beau Szymon, et les petits Marek et Aron.
J’avais donc des oncles, ils s’appelaient comme mon frère et moi. Il y avait aussi des grands-parents, Jakub et Hanka. Il y avait tant de prénoms qui, à peine énoncés, se mettaient à danser autour de moi dans ce café où Ava invoquait les morts, l’un après l’autre.
Soudainement, elle s’était tue, harassée d’avoir charrié la leste et compacte matière du temps, le palais, dehors, s’était éclairé, le Varsovie de carton-pâte dépliait son illusion, la nuit révoquait les secrets, les serveuses espéraient notre départ.
Les mains d’Ava s’étaient immobilisées, elle semblait soulagée, son sourire était une brèche où m’engouffrer, je pourrais la revoir, je voulais tout savoir. Elle avait demandé la note, l’avait réglée et m’avait proposé de la raccompagner jusqu’à sa voiture, c’était fini, elle s’en allait, je voulais rentrer avec elle, je réclamais sa voix encore, ses histoires, celle de Chana la doctoresse, la sienne, celle de mon père, à peine évoquée, j’implorais ses mots, de l’eau dans mon être lyophilisé, j’étais prêt à tirer sur son imperméable comme le font les enfants sur la jupe de leur mère qui s’éloigne, je n’en resterais pas là, ce soir, je ne rentrerais pas à l’hôtel, seul, avec ces spectres dont je n’étais pas encore familier, avec ces marbres descellés.
Ava m’attendrait le lendemain chez elle, elle m’avait donné son adresse, elle me raconterait en détail, avec des preuves, cette fois. Ces dernières années, elle s’était préparée à ce tribunal intime, elle avait réuni les éléments du procès, après la séquence judiciaire, elle avait étoffé le dossier par des entretiens avec les témoins, et avec Joachim, auquel elle rendait visite, munie de son dictaphone, une fois par semaine.
Elle avait écouté abondamment sa voix basse et morne, ses silences comme des forages, ses souvenirs charriés dans le lit caillouteux d’un fleuve sanglant, un déluge qui aurait noyé l’arche, et déserté la Bible.
Du journal de Luba versé au procès, elle connaissait chaque virgule, chaque date, elle avait été bouleversée par ce que l’enfant du ghetto écrivait, le contraste entre sa graphie encore ronde, hésitante et la maturité de ce qu’elle énonçait. Pour ne pas faire pâlir davantage l’encre noire, Ava avait choisi la nuit pour s’imprégner de la chronique de cette enfant sensible, pour tourner avec précaution les pages jaunies des cahiers souples d’écolière, pour poser ses mains sur leur couverture brique écornée, rayée et tachée, pour déplier les feuilles de toutes sortes qu’elle avait utilisées, lorsque les cahiers étaient venus à manquer.
Sans faiblir, sans douter, sans craindre, Ava avait associé les témoignages, des vivants et des morts, recoupé, complété, reconstitué une histoire dans laquelle ils tenaient tous, ils ne seraient plus à l’étroit, une histoire qu’elle avait répétée, repassée, fait propre, polie jusqu’à ce que son émotion s’y dissipe, jusqu’à en avoir aboli le moindre pli de larmes. Elle en avait restauré la chronologie pour me faciliter le voyage, elle avait préparé l’alternance de la parole de Joachim et des écrits de Luba, elle les avait mis bout à bout, elle avait recousu le ruban du film.
À mon hôtel de l’avenue Grzybowska, affalé sur mon lit, je contemplais par la fenêtre la clarté de la nuit quand une gigantesque masse violette et noire l’a déchirée, m’incitant à me lever et à vérifier, conscient néanmoins des possibles effets de la boisson locale, qu’il s’agissait bien d’un Armageddon. Il avançait, splendide et menaçant au-dessus de l’ancien ghetto. Dont il ne restait, au-dessous de moi, qu’une bribe de mur, un pointillé chaotique.
C’est là que cet homme, Joachim, m’attendait, enfant, pour être enfin mon père.

Extrait
« Ava m’attendrait le lendemain chez elle, elle m’avait donné son adresse, elle me raconterait en détail, avec des preuves, cette fois. Ces dernières années, elle s’était préparée à ce tribunal intime, elle avait réuni les éléments du procès, après la séquence judiciaire, elle avait étoffé le dossier par des entretiens avec les témoins, et avec Joachim, auquel elle rendait visite, munie de son dictaphone, une fois par semaine.
Elle avait écouté abondamment sa voix basse et même, ses silences comme des forages, ses souvenirs charriés dans le lit caillouteux d’un fleuve sanglant, un déluge qui aurait noyé l’arche, et déserté la Bible.
Du journal de Luba versé au procès, elle connaissait chaque virgule, chaque date, elle avait été bouleversée par ce que l’enfant du ghetto écrivait, le contraste entre sa graphie encore ronde, hésitante et la maturité de ce qu‘elle énonçait. Pour ne pas faire pâlir davantage l‘encre noire, Ava avait choisi la nuit pour s’imprégner de la chronique de cette enfant sensible, pour tourner avec précaution les pages jaunies des cahiers souples d’écolière, pour poser ses mains sur leur couverture brique écornée, rayée et tachée, pour déplier les feuilles de toutes sortes qu’elle avait utilisées, lorsque les cahiers étaient venu à manquer. »

À propos de l’auteur
Prix Françoise-Sagan pour son premier livre Le sort tomba sur le plus jeune, paru chez Flammarion, Sophie Blandinières consacre sa vie à l’écriture. (Source : Éditions Plon)

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