Briser en nous la mer gelée

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En deux mots:
Suzanne et Gabriel ont décidé de se séparer. Mais la réflexion de la juge aux affaires familiales qui constate qu’il y a encore beaucoup d’amour entre eux, va pousser Gabriel à repartir à la conquête de son ex-femme, après nous avoir raconté leur rencontre et leurs brèves années de mariage.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Pour réchauffeur les cœurs, rien ne vaut l’Alaska

La plume malicieuse et pétillante d’Erik Orsenna nous conte la belle histoire d’amour de Gabriel et Suzanne. Mais si l’on se régale avec Briser en nous la mer gelée, c’est que son récit se complète de ces digressions qui en font tout le charme.

Gabriel pourrait être refroidi, voire blasé. Il enfile les divorces et se retrouve une nouvelle fois devant la Vice-Présidente aux affaires familiales, chargée de prononcer une nouvelle rupture de contrat matrimonial. Sauf que Gabriel est un indécrottable optimiste, un amoureux de la vie, un touche-à-tout curieux, un amateur de nouvelles expériences. Quand il rencontre Suzanne, scientifique spécialiste des chauves-souris, il comprend qu’il a trouvé là un nouveau terrain d’exploration. Un peu comme la carpe et le lapin, lui qui est ingénieur hydrologue va pouvoir explorer une nouvelle science, embarquer pour une nouvelle aventure.
Mais je m’emballe. Ce roman se veut une longue lettre adressée à la juge et sa greffière, le récit de leur histoire d’amour et l’aveu que l’amour est toujours là, même s’ils ont décidé de se séparer. Alors ne faut-il pas faire marche-arrière? Essayez de partir en reconquête? C’est tout l’enjeu de la seconde partie d’un roman qui, entre de belles digressions, de joyeux apartés et de jolies découvertes nous aura fait comprendre que le détroit – en l’occurrence celui de Béring – est une belle définition de l’amour, un bras de mer resserré entre deux continents.
Avant cela, on aura parcouru la France et on se sera délecté de cette nouvelle histoire d’amour aux facettes multiples. Car comme le dit si joliment Suzanne, «il y a tellement d’amours dans un amour. Tellement de vies dans la vie. Profitons-en. Avant qu’on ne les enferme, avant qu’on ne nous enferme dans des boîtes.»
Avide de découvrir toutes ces vies, le couple va nous régaler. Gabriel va lui parler des écluses, Suzanne des chauve-souris. À la fin du livre, on aura même la surprise de découvrir sur quelle recherche stratégique elle se penche, un «virus à couronne, c’est-à-dire un coronavirus»!
On n’oubliera pas non plus les jolis portraits de René de Obaldia et de l’éditeur Jean-Marc Roberts, quelques conseils de lecture comme le Portrait d’un mariage de Nigel Nicolson et Vita Sackville-West, livre reçu en cadeau de mariage ou La cloche de détresse de Sylvia Plath, la pointe de jalousie envers le séducteur Jean d’Ormesson et même faire la connaissance, page 337, d’un «légionnaire russe devenu médecin français dans la campagne de Mulhouse»!
On aura exploré les corps et les cœurs jusqu’à ce point où la lassitude gagne, où soudain, on a envie de se reposer, de «faire le point». De retour d’un jogging qui «porte conseil, bien plus que les nuits», Suzanne aura parfaitement analysé leur relation: «notre mariage était un faux oui. Je ne suis pas trop forte en grammaire, mais un oui, normalement, change le monde, non? Après un oui, le monde n’est plus le même. Ton oui à toi n’a rien changé. Un oui qui ne change pas le monde, c’est un mariage qui n’a pas commencé. Voilà ce que j’ai compris en courant ce matin. C’est assez long, 15 kilomètres. Juste la bonne distance pour comprendre. J’ai eu bien chaud. Et maintenant, j’ai froid.»
Loin de toute logique Gabriel choisit de réchauffer sa femme du côté de l’Alaska pour un final qui réunira la géographie et les sentiments. Sans oublier les livres. Car dans ce bout du monde aussi, on trouve une librairie. Remercions Erik Orsenna de nous l’avoir fait découvrir, derrière ce superbe roman d’amour.

Briser en nous la mer gelée
Erik Orsenna
Éditions Gallimard
Roman
464 p., 22 €
EAN 9782072851506
Paru le 3/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris. Mais comme dans presque tous les romans d’Erik Orsenna, on y parcourt aussi la planète, de Sainte-Adresse en passant par Châteauroux-les-Alpes avant de franchir les frontières, du côté du Panama, du Laos, sans oublier le Détroit de Béring pour finir en apothéose, atteint en passant par Minneapolis et Anchorage.

Quand?
L’action se situe de juillet 2007 à octobre 2011 et le récit gravite autour des années précédentes et des mois suivants.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Voici l’histoire d’un amour fou.
Et voici une lettre, une longue lettre envoyée à Madame la Juge, Vice-Présidente aux affaires familiales.
En nous divorçant, Suzanne et moi, le 10 octobre 2011, elle a soupiré : « Dommage, je sentais beaucoup d’amour en vous. »
Comme elle avait raison!
Mais pour nous retrouver, pour briser en nous la mer gelée, il nous aura fallu voyager.
Loin en nous-mêmes, pour apprendre à ne plus trembler.
Et loin sur la planète, jusqu’au Grand Nord, vers des territoires d’espions d’autant plus invisibles que vêtus de blanc, dans la patrie des vieux chercheurs d’or et des trésors perdus, refuge des loutres de mer, des libraires slavophiles et des isbas oubliées.
Le saviez-vous ? Tout est Géographie.
Qu’est-ce qu’un détroit, par exemple le détroit de Béring ? Un bras de mer resserré entre deux continents.
À l’image exacte de l’amour.
Et c’est là, entre deux îles, l’une américaine et l’autre russe, c’est là que court la ligne de changement de date.
Après L’Exposition coloniale, après Longtemps, l’heure était revenue pour moi de m’embarquer pour la seule exploration qui vaille : aimer.» Erik Orsenna.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
BibliObs (Jérôme Garcin)
Atlantico (Annick Geille)
RTL (Les livres ont la parole)
Les Échos (Thierry Gandillot)
Des mots de minuit 
Blog Le domaine de Squirelito


Frédéric Taddei en ballade avec Erik Orsenna © Production Europe 1

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Madame la Juge,
Voici l’histoire d’un homme. L’histoire d’un homme qui écrit à une femme. Banal, me direz-vous. Innombrables, depuis que l’écriture et l’espérance existent, innombrables sont les hommes qui, un beau jour ou la nuit venue, ont pris soudain la décision de se saisir d’un stylet, d’une plume, d’une pointe Bic ou d’un téléphone portable. Et c’est ainsi qu’ils ont commencé à former des mots pour les envoyer à une femme.
Mais cette histoire a ceci de particulier que la femme à laquelle cet homme s’adresse est une magistrate. Soyons plus précis, car divers, enchevêtrés, incompréhensibles sont les domaines de la Justice: cette femme à qui cette lettre s’adresse est juge aux affaires familiales.
Madame la Juge,
Voici l’histoire d’un homme qui vous écrit une lettre.
Voici l’histoire d’une rareté: peu fréquents, d’après les statistiques, sont les hommes qui écrivent à une magistrate; et surtout pour la remercier.
Voici l’histoire d’une bienveillance. Il était une fois une juge qui, certain matin d’octobre, vous reçoit pour vous divorcer et qui, au lieu de vous accabler de critiques ou d’indifférence, vous sourit. Oui, entendant le récit résumé de l’échec de votre amour, elle vous sourit.
— Vous voulez vraiment vous séparer? Il me semble entendre beaucoup d’amour.
Tandis que derrière cette juge qui sourit, la greffière hoche la tête. Elle aussi doit penser qu’il reste encore beaucoup d’amour entre ces deux personnes venues, ce matin-là d’octobre, pour divorcer.
C’est ainsi que l’histoire qui va suivre s’adresse à vous, madame la Juge, Anne Bérard, Vice-Présidente aux affaires familiales. Et à vous aussi, Évelyne Cerruti, madame la Greffière, puisque ce matin d’octobre vous avez hoché la tête. Cette lettre est l’histoire d’une gratitude. Cette lettre est l’histoire d’un cheminement. Amorcé bien avant l’île de la Cité (Ier arrondissement de Paris) et continué bien au-delà du détroit de Béring.
Il y a des hommes et des femmes qui ont la force d’entrer tout de suite dans leur vérité. Pour d’autres, il faudra beaucoup, beaucoup voyager. Car ils commencent par fuir. Ils ne se retrouveront que s’ils ont de la chance, par exemple la chance de rencontrer un sourire, un certain matin d’automne, dans un petit bureau sinistre d’un palais de justice.

Madame la Juge,
Ce matin-là 10 octobre, l’homme que vous alliez bientôt recevoir pour le divorcer s’était levé tôt. Il voulait repérer les lieux avant le rendez-vous fatal. Car plus il engrangeait d’années, plus il sentait s’imposer sur sa vie les forces de la Géographie. Dans sa jeunesse, il lui semblait n’avoir que ricoché : il courait tant que la terre ne lui collait pas aux semelles. C’était une époque, rappelez-vous, les années 1970, c’était un temps qui ne prêtait attention qu’à l’Histoire, c’est-à-dire aux pouvoirs des hommes, bénéfiques ou mortels. Cette croyance désinvolte en la maîtrise s’était chez lui peu à peu effacée. Non, tout n’était pas politique ! Non, l’espèce humaine n’avait pas le monopole de la vie ! Et elle devait acquiescer à des mécaniques qui la dépassaient.
D’où la longue promenade de ce poignant matin d’automne.
Paris était né là, un village posé sur une île, au milieu de la Seine. Et la grande ville avait poussé tout autour. Et sur l’île, chassant le village, s’étaient peu à peu installées les machines qui permettent aux grandes villes de vivre : une cathédrale, pour fabriquer de la croyance ; un hôtel-Dieu, pour réparer les vivants ; un nid de policiers, pour protéger les braves gens ; un palais de justice, pour séparer les bons des méchants.
Entre ces machines à vivre coulaient les deux bras d’un petit fleuve, la Seine.
C’est lui, c’est elle, le petit fleuve, la Seine qu’il allait maintenant falloir remonter jusqu’à sa source : le début de l’histoire. Comment expliquer l’échec d’un amour ? À quel moment précis du temps s’amorce la déchirure, par quel mot blessant, par quelle absence, quelle déception, quelle espérance trahie ?
On appelle lettre de château ces mots envoyés à un hôte, une hôtesse pour le, pour la remercier de vous avoir si bien accueilli.
Voici ma lettre de château, madame la Juge et Vice-Présidente aux affaires familiales.
Veuillez transmettre à Mme votre greffière hocheuse de tête mes souvenirs les plus cordiaux.
Voici l’histoire d’une oreille miraculée capable de distinguer les battements du cœur parmi tous les bruits du monde.
Voici l’histoire d’un trésor perdu, puis retrouvé.
Et pourquoi si grosse, cette lettre de château, pourquoi si pleine de pages ?
À cette question, que je me suis mille fois posée, une romancière indienne a répondu. Merci, Arundhati Roy !
Comment écrire une histoire brisée ?
En devenant peu à peu tout le monde.
Non.
En devenant peu à peu tout. »

Extraits
« Tout aura commencé par une tombe ouverte. Et le cercueil avait depuis longtemps disparu sous les fleurs. Il pleuvait comme jamais, en cette fin d’année 2006, et les pieds dans la boue nous pleurions Francis Girod.
Le réalisateur de films (L’État sauvage, La Banquière) était mort. D’aimer trop fort Anne, sa femme, son cœur s’était un beau jour arrêté.
Autour de sa tombe, les discours s’éternisaient.
Lorsqu’un ami meurt, pour quelle raison faut-il que ce soient les discours qui s’éternisent et pas l’ami mort ?
Tous les trois s’étaient blottis sous le même parapluie. Elle, architecte. Lui, producteur (mais quel dommage de ne pouvoir rester rugbyman toute sa vie). Et le troisième, moi, Gabriel. Trois qui se connaissaient depuis la nuit des temps. Vous le savez bien, madame la Juge, la nuit des temps est la patrie de l’amitié. La seule patrie où l’on ose pleurer car c’est le seul pays où on est prié de bien vouloir, avant d’entrer, déposer ses armes. »

« Ton oui à notre mariage était un faux oui. Je ne suis pas trop forte en grammaire, mais un oui, normalement, change le monde, non? Après un oui, le monde n’est plus le même. Ton oui à toi n’a rien changé. Un oui qui ne change pas le monde, c’est un mariage qui n’a pas commencé. Voilà ce que j’ai compris en courant ce matin. C’est assez long, 15 kilomètres. Juste la bonne distance pour comprendre. J’ai eu bien chaud. Et maintenant, j’ai froid.
Incorrigible, Gabriel pensa au mot maintenant. Les mots étaient chez lui les seules portes par lesquelles entraient les émotions. Main tenant. Tenir le temps par la main. Tenir Suzanne maintenant. Prendre maintenant Suzanne dans ses bras, Suzanne qui avait raison. Le jogging porte conseil, bien plus que les nuits. » p. 201

« Agent immobilier, conseiller conjugal, fiscaliste, psychanalyste, addictologue, assistant social, loueur de voitures, guide touristique, confident, oreille jamais lassée, hocheur de tête aussi longtemps que nécessaire, panseur de plaies à l’ego, raboteur discret et ferme des mêmes ego quand la mesure était dépassée, manipulateur de jurys, semeur d’idées pour plus tard, nounou des enfants petits d’auteurs désemparés par la contrainte de la garde alternée, ami (mais pas trop) des ex-femmes, employeur, au moins comme stagiaires, d’enfants grandis des mêmes auteurs toujours aussi démunis face au monde moderne, urgentiste, agence de renseignement, concierge, lecteur rapide et toujours disponible, saupoudreur de compliments mais ferme quant à l’appréciation globale, larmoyant pour les à-valoir, plus coulant sur les notes de frais (sans justificatifs), bref, Jean-Marc Roberts était l’éditeur par excellence, rare cocktail de pape protecteur et de père insidieusement fouettard, de vieux sage revenu de tout et d’enfant émerveillé par tout talent nouveau, maître des horloges, aussi stratège du long terme que tacticien de l’instant, joueur, enivré par l’excitation d’un nouveau coup à tenter.
C’est lui qui, vingt-cinq ans plus tôt, avait eu la faiblesse de publier mes deux petits ouvrages dans sa collection Bleue.» p. 294-295

À propos de l’auteur
Erik Orsenna est l’auteur de L’Exposition coloniale (prix Goncourt 1988), de Longtemps, de Madame Bâ et de Mali, ô Mali ou encore L’Origine de nos amours. Il a écrit aussi des petits précis de mondialisation, dont Voyage aux pays du coton (2006) et Géopolitique du moustique, et deux biographies, l’une consacrée au jardinier de Louis XIV, André Le Nôtre, Portrait d’un homme heureux (2000), et l’autre à Louis Pasteur, La Vie, la Mort, la Vie (2015). On lui doit également cinq contes célébrant la langue française dont La grammaire est une chanson douce (2001). Entré à l’Académie française en 1998, il occupe, sans légitimité aucune, le siège de Louis Pasteur et d’Émile Littré. (Source: Éditions Stock)

Site internet de l’auteur  (qui ne semble plus actualisé)
Page Wikipédia de l’auteur 

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les impatients

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Sélectionné pour le « Prix Orange du livre 2019 »

En deux mots:
Reine a suivi un parcours sans faute. La trentaine passée, des études brillantes qui lui ont valu une ascension rapide, elle va créer sa propre entreprise sous l’œil jaloux de son mari Pierre. Le tout Paris se précipite à L’État sauvage. Mais un petit grain de sable…

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Le destin d’une Reine

Avec son cinquième roman, Maria Pourchet renoue avec la veine ironique en racontant le parcours de Reine, une businesswoman aussi ambitieuse que décidée. Cinglant, corrosif et bien rythmé.

Je dois commencer par vous faire un aveu. Au début de ma carrière professionnelle, j’ai travaillé pour un magazine économique. Ayant notamment en charge la rubrique «portrait», je devais m’évertuer à ne sélectionner que les patrons et cadres correspondants au fameux public-cible. Si bien que le panorama proposé se concentrait sur les personnes jeunes, dynamiques, passionnés par leur métier, ambitieuses, ne comptant pas leurs heures pour réussir. Les femmes servant, tous les dix numéros environ, d’alibi et de vitrine. Reine, le personnage principal du nouveau roman de Maria Pourchet aurait fort bien pu y trouver sa place. À condition, bien entendu, de publier l’article au moment où elle tutoie les étoiles.
Comme dans le roman, on passe vite sur l’enfance et l’adolescence pour nous intéresser aux premières étapes de la carrière de cette businesswoman. « Elle a trente-trois ans. Déjà? Oui Reine va très vite. On tourne une page, on ne fait pas attention, on s’est pris dix-huit ans dans la vue. Cinq années jusqu’à Hec, trois pour en sortir, deux passées à s’en remettre, à Harvard section histoire de l’art, couplé à un poste de researcher chez Gucci USA, pour la suite se référer à LinkedIn. Il est classiquement écrit que sa passion pour la beauté est devenue un métier. Au chapitre Expérience s’énoncent en anglais quelques vies de chef de groupe, de chef produit, de chef de département France, de chef de département Moyen-Orient, de chef de département Russie et Moyen-Orient, de directrice de marque, avant qu’elle ne soit débauchée par la concurrence, toujours dans la cosmétique de luxe. C’est assez agaçant à lire. On imagine que sur le terrain ce fut palpitant, concentré, outrageusement bien payé. »
Vous aurez remarqué le ton et le style. Écrit en grande partie avec ce «On» non défini et à la seconde personne du pluriel, ce qui permet d’établir une distance ironique avec les personnages ainsi interpellés, ce roman brille par son côté incisif, par cette arrogance propre aux leaders dont les dents rayent le parquet.
Élisabeth, quarante-trois ans, un bureau à l’étage de la direction et à l’affût de sa N-1, son «dernier trophée» vient à peine d’embaucher Reine que cette dernière lui rend ses «vêtements nobles et sous-vêtements travaillés» pour lancer son propre projet. Les impatients n’ont pas envie d’attendre. Après un voyage en Bretagne et la découverte des bienfaits des algues, elle trouve des investisseurs pour la suivre dans la société L’État sauvage, un institut de soins qui commercialisera également les produits cosmétiques et qu’elle ouvrira en quelques mois à peine.
Ah, j’allais presque oublier. Ce voyage en Bretagne s’est fait en compagnie de Marin, un jeu et beau breton dont elle aurait pu s’enticher. Sauf que voilà, comme on lui a appris dans ses cours de management, elle doit anticiper, renoncer à cette aventure: « Reine s’enguirlande et prophétise. Tu te vois c’est Reine qui parle à Reine – tu te vois chercher un hôtel à Brest? Te faire choper le soir même parce que tu sentiras le gel douche caramel beurre salé? Et même. Tu te vois trois semaines à faire l’amour dont deux mal, et après quoi? Débandade chez lui, jalousie chez toi, un SMS à la con, ton téléphone qui charge au salon alors que tu es à la cuisine. Tu la vois la gueule de Pierre? Reine la voit, elle le voit aussi rester. Tout plutôt que d’admettre l’imprévu. Ils reparleront, pour passer à autre chose, de l’enfant. Mais à la suite de la trahison, subiront une stérilité psychologique. »
Pierre est le mari de Reine, rencontré alors qu’elle était à Hec. Cet intervenant extérieur, chargé de la Stratégie juridique en entreprise, lui aura facilité les études et entend lui aussi grimper les échelons de l’entreprise qui l’emploie. Mais il voit aussi leur relation s’effriter au fil du temps, confiant à son psy qu’elle «n’est plus vraiment là. Qu’elle poursuit une vie parallèle.» Est-ce une première étape avant la séparation? Reine, on s’en doute, n’a pas le temps d’y réfléchir. À moins que…
La belle trouvaille de Maria Pourchet, c’est d’avoir lancé du sable dans cette machinerie si bien huilée. Voilà Reine confrontée à quelques soucis, voilà Reine bien décidée à s’offrir une récréation. Voilà comment l’étude sociologique vire au roman à suspense, le tout accompagné d’un humour corrosif et de quelques rebondissements dans lesquels les hommes ne sont pas forcément à la fête. Enfin pas tous.
Mais ne dévoilons rien de l’épilogue, sinon pour souligner combien ce roman, après Brillante de Stéphanie Dupays, raconte avec beaucoup de finesse ce monde de l’entreprise qui est tout sauf lisse comme les parois de verre derrière lesquelles il se cache.

Les impatients
Maria Pourchet
Éditions Gallimard
Roman
192 p., 17,50 €
EAN: 9782072831454
Paru le 17/01/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris, mais aussi à Jouy-en-Josas, à Courbevoie et en Bretagne, à Molène, Brest, à Ouessant. On y évoque aussi les États-Unis et notamment Harvard.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Reine est devenue ravissante. Un visage, une chevelure, une allure à boire à l’œil dans tous les bars de métropoles. Encore qu’elle en ait peu profité, elle n’est pas sortie ces six dernières années. Il faut savoir ce que l’on veut.»
À trente-deux ans, pas d’enfants mais beaucoup de diplômes, Reine, fraîchement débauchée d’un poste opérationnel, en occupe déjà un autre. Mais voici qu’elle se lasse – ou se réveille – et, des sentiers battus de la réussite, décampe. Laissant sur place le salariat, les escarpins, la fierté de ses parents.
La voilà libre de s’inventer un avenir.
À ses côtés, un triomphe de la République, Étienne. Parti de la classe ouvrière, recalibré dans une fabrique d’élites, il trépigne sous les ordres d’un PDG increvable, certain qu’à sa place il ferait beaucoup mieux. Et puis Pierre, un mari raisonnable. Et bientôt Marin, une passion trouvée au bon moment – ou au pire, tout dépend de ce qu’on attend de l’amour.
Dans cette radiographie d’une époque et d’un milieu, on retrouve l’écriture vive de Maria Pourchet ainsi que son talent d’ironiste, tempéré, pour cette romance, par une vraie tendresse.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le JDD (Bruno Basini – à propos de l’étude qui a servi de base au roman)
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Au fil des livres 
Blog Les livres de Joëlle 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Quelque chose commence ici. Un lycée privé sous financements publics, excellente réputation, bondé, capacité d’accueil trois cents élèves, taux d’occupation, le double. Les restes poncés d’un saint Joseph en granit signalent à l’entrée la vocation initialement religieuse de l’établissement. On peut imaginer entre ces murs, avant 68, des élèves en rangs, en blouse, on leur dit tu, on leur promet le service militaire. On peut souffler. Nous sommes en 1999 et c’est le bordel.
À l’intérieur, au terme d’un corridor violemment éclairé aux néons, une salle de classe saturée et une agrégée ès lettres qui se demandera toute sa vie pourquoi. Pourquoi tant d’efforts, la Sorbonne, le grec ancien pour ça. Un lycée de province, la seconde B, trente-cinq mômes éteints, douze Nokia allumés, et au fond une gamine qui dort, toujours la même.
— Encore à vous faire remarquer?
Éveil de Reine, c’est son prénom. Pas tout à fait jolie, pas encore, mais fière, du moins butée. Le nez bref, busqué, les traits aigus, la peau parfaite et deux yeux sans aucun rapport : un bleu, un presque noir. L’un songeur, terrifié et l’autre qui vous emmerde. Soupir de Reine qui ne dort pas, qui récupère. En écho, rire de la classe. La classe peut tout à fait, quand on sait s’y prendre, être massivement attentive à quelque chose.
— T’as un mec, princesse?
— Un job de nuit?
En quelque sorte. Reine entre 0 et 4 heures du matin apprend le russe au gré de bandes VHS élimées, versions originales parfois sous-titrées des œuvres complètes de Nikita Mikhalkov, cette nuit, par exemple, Anna et Soleil trompeur. Pour le plaisir ? Pour plus tard, pour se faire remarquer exactement, avoir du travail quand on n’en donnera plus. Les parents de Reine sont catégoriques, plus tard ce sera la guerre, l’envol du prix du baril, la moitié de la France dans la rue. Iront alors aux quelques-uns du dessus du panier, aux acharnés, aux quadrilingues, les restes de l’empire. Les parents de Reine ne laisseront rien à leur fille, aucune illusion et pas un rond qui finirait dans la drogue, au maximum des aphorismes, qu’elle pourra toujours broder sur des coussins. Hériter c’est déjà renoncer, la seule récompense de l’action c’est accomplir, moi on ne m’a rien donné et regarde, travaille, lève-toi. Ne rêvasse, ne t’écoute, ne t’éparpille, ne grignote, ne demande pas trop.
D’où le russe, les langues O’ et autres performances préparatoires, sportives ou intellectuelles. Reine n’explique pas tout cela au peuple de seconde B, Reine attend que ça passe. Elle ne sera jamais si patiente qu’elle le fut à cet âge. Reine s’ébroue, elle est déjà dans l’allée.
— Vous allez où mademoiselle ?
Reine, à la porte, lève une main démiurgique. À quel signe répond pile, insolente, la sonnerie de 11 heures.

Dix minutes plus tard, aux pieds du saint Joseph éclopé, jet de lycéens s’allant cacher pour fumer qui derrière un platane, qui derrière la chapelle et néanmoins CDI. On chercherait en vain Reine au centre de ce tumulte où converge le gros du rang. Reine est dans le couloir administratif, car si ce n’est pas sa place il y fait chaud. Avec elle un ami dont personne n’a voulu qui, particulièrement gras et spécialement dans les aigus, développe la présente analyse.
— Moi je prendrais, dit-il, Biscarat en ouverture et comme ça je pourrais passer Pradal au centre. Il est taillé pour le poste, Pradal.
Il n’est pas question de politique intérieure mais de rugby, on est vendredi. Étienne s’astreint un jour par semaine à parler d’autre chose que du gouvernement Jospin, cela à la demande générale, autrement dit, Reine. Car, quelqu’un qui peut réciter le traité d’Amsterdam, Étienne, ça fait peur. Ce n’est pas quelqu’un susceptible de se faire des amis et je ne serai pas toujours là, notamment quand je serai aux US. Déjà que tu transpires des mains.
Inutile de maintenir le suspense autour d’une surprise grillée d’avance : Reine traversera l’Atlantique dans les deux sens et Étienne présentera l’Ena, l’obtenant d’un cheveu. On racontera qu’à peine insolent et merveilleusement dialectique il était bien parti, puis inversant les proportions il aura dépassé les bornes sur la fin, répondant « qui t’a fait roi ? » à la question « pour qui vous prenez-vous ? ». Ce sera bien sûr une légende. Il en court une de cet ordre par candidat. La vérité c’est qu’Étienne n’aura jamais autant transpiré. S’interdisant de retirer sa veste, au risque d’afficher des auréoles ou trop de décontraction, il présentera tout du long une carnation vermeille qui sera mise sur le compte de l’exaltation. La même année il subira une petite chirurgie, section du nerf sympathique, et ne transpirera plus jamais devant personne.
Enfin, on n’y est pas. Pour le moment, ils ont quinze et dix-huit ans, occupés à refaire la rencontre Clermont-Castres.
— Moi je commencerais, décide Reine, par dézinguer en face, le demi de mêlée. Après j’aurais un boulevard.
— Je vais y aller moi, sur le terrain.
Ce sont, non dépourvus d’humour, les mots d’une jeune fille en fauteuil, roulant droit vers Reine comme décidée à lui passer dessus. Elle freine à la butée de ses pieds, la prend par la taille, l’assoit sur ses genoux.
— Je vais leur montrer. Salut Étienne, dégage, tu nous rends pas service. Passe une clope avant. Et le feu.
Étienne, pas plus légaliste qu’un autre, allume tout le monde. Et c’est alors que, pas de bol, surgissant de nulle part comme il convient aux terreurs, un pion:
— Oh ! Faut pas vous croire tout permis parce
— Que ? Papa dirige l’usine qui fait bouffer toute la région? suppose la fille à roulettes qui est avant tout la sœur de Reine.
— Nathalie…, intervient Reine car c’est le moment et ça ne va pas aller en s’arrangeant.
— Ou parce que je vais, mourir?
— Nathalie!
Le pion s’approche des fumistes, mollement. Il n’est que fatigue, ferait mieux d’aller se faire couler un café. Mais dans la division sociale du travail, le sien est de disperser les opposants au règlement.
— Encore un pas, dit la fille, je dis que tu m’as touchée. Une handicapée, la honte.
Voilà. C’est exactement ce que Reine craignait en termes d’escalade ordinaire.

Ayant distribué à l’oral huit heures de colle que personne ne fera, la milice est partie. On parle ressources humaines, on pense que Reine ne saurait demeurer dans cette seconde B.
Absentéisme, climat social délétère, classement aux olympiades infamant. La proportion de touristes y atteint une majorité critique, la seconde B connaît tous les après-midi, selon Étienne, le même état que l’Hémicycle : c’est moins l’intelligence qui s’exprime que la digestion.
Enfin le vrai problème de la seconde B selon Nathalie, n’être point la seconde A, compétitive formation de germanistes comptant dans ses effectifs Diego, objet décevant du désir de Reine.
— Salut les filles, apparaît précisément le sujet.
— Connard, dit Étienne.
Plutôt grand mais pas fantastique, pas de quoi grimper au rideau, le nouveau venu nous attrape cependant Reine par la nuque. Et déjà elle ne participe plus aux débats, littéralement étouffée par la langue de Diego, comme il sied à cet âge salivaire.
— Il m’énerve, apprécie Étienne.
— Patience, dit Nathalie car ce garçon, on le sait, aura disparu avant Noël. Reine a besoin pour vibrer d’une passion, d’un défi, d’un sommet, alors Diego ou autre chose. Reine reprend son souffle et confie à Étienne la conduite de sa sœur. »

Extraits
« Elle a trente-trois ans. Déjà? Oui Reine va très vite. On tourne une page, on ne fait pas attention, on s’est pris dix-huit ans dans la vue. Cinq années jusqu’à Hec, trois pour en sortir, deux passées à s’en remettre, à Harvard section histoire de l’art, couplé à un poste de researcher chez Gucci USA, pour la suite se référer à LinkedIn. Il est classiquement écrit que sa passion pour la beauté est devenue un métier. Au chapitre Expérience s’énoncent en anglais quelques vies de chef de groupe, de chef produit, de chef de département France, de chef de département Moyen-Orient, de chef de département Russie et Moyen-Orient, de directrice de marque, avant qu’elle ne soit débauchée par la concurrence, toujours dans la cosmétique de luxe. C’est assez agaçant à lire. On imagine que sur le terrain ce fut palpitant, concentré, outrageusement bien payé. On voudrait bien désormais occuper cette fille pressée avec un enfant, un mariage, un déménagement, un autre enfant. On voudrait qu’elle se cogne elle aussi des faire-part, des plans de tables, des chutes hormonales. »

« Reine est devenue ravissante. Parlons-en. Un visage, une chevelure, une allure à boire à l’œil dans tous les bars de métropoles. Encore qu’elle en ait peu profité. Elle n’a pas eu le temps de sortir ces six dernières années, il faut savoir ce que l’on veut. Reine voulait tout, c’était vague. Alors on ne l’a pas beaucoup vue. »

« Passant sous l’eau froide ses avant-bras jusqu’aux coudes, Reine s’enguirlande et prophétise. Tu te vois c’est Reine qui parle à Reine – tu te vois chercher un hôtel à Brest? Te faire choper le soir même parce que tu sentiras le gel douche caramel beurre salé? Et même. Tu te vois trois semaines à faire l’amour dont deux mal, et après quoi? Débandade chez lui, jalousie chez toi, un SMS à la con, ton téléphone qui charge au salon alors que tu es à la cuisine. Tu la vois la gueule de Pierre? Reine la voit, elle le voit aussi rester. Tout plutôt que d’admettre l’imprévu. Ils reparleront, pour passer à autre chose, de l’enfant. Mais à la suite de la trahison, subiront une stérilité psychologique. Elle voit toujours plus nettement la suite. Décision bovine, arbitraire et non moins collégiale d’avancer. Stimulation hormonale, prise de poids, fécondation réussie, enfant de vieux, fatigue chronique, séparation. Elle est, sur cette conclusion, déjà de retour dans la salle. »

« Le succès vint qui statistiquement se décrit par le nombre de visites, le montant de la caisse après la fermeture, les abonnés au Facebook officiel, le volume de recommandations, les conversations en ville qui, à un moment ou un autre évoquait l’État Sauvage comme une plage secrète, les gens dans les affaires qui voulaient savoir qui connaissait quelqu’un qui avait le numéro de cette fille. On disait que Reine avait trouvé un truc, rapproché l’Atlantique de Paris, placé au cœur de la ville ce qui était à quatre heures de train. Quelqu’un voulait savoir pour quelqu’un qui cherchait pour son fils quelle école de commerce avait formé cette pépite, on supposait que c’était loin, aux Amériques probablement. À l’État Sauvage, on s’y rendait pour vérifier si c’était vrai, qu’on vous vaporisait vraiment un peu d’eau de mer dans les cheveux. C’était vrai. On avait du volume, un peu de sel sur les lèvres. On prétendait que les algues en jus contenaient autant de fer et de protéines que de la viande rouge, on tapait sur Google le nom de Reine. Qui n’avait pas encore essayé se disait par-devers soi, quel con. Tu vas voir que quand je me réveillerai il faudra faire la queue.
Il faut déjà faire la queue. »

À propos de l’auteur
Maria Pourchet est née en 1980. Elle vit et travaille à Paris. Son premier roman, Avancer, a paru en 2012 dans la collection Blanche. (Source : Éditions Gallimard)

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Le chant du canari

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Le chant du canari
Anne-Frédérique Rochat
Luce Wilquin
Roman
176 p., 17 €
ISBN: 9782882535085
Paru en août 2015

Où?
L’action se déroule dans un lieu qui n’est pas clairement défini, mais que l’on peut situer en Suisse romande, dans une ville abritant un Musée d’Histoire Naturelle.

Quand?
Le roman se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Anatole et Violaine sont en couple depuis de nombreuses années. Combien de temps exactement? Ils ne s’en souviennent plus, cela fait si longtemps. Lui travaille dans une animalerie, entouré de sifflements et de plumes de canaris; elle surveille la section zoologie du Musée d’Histoire Naturelle, silence et relents de camphre. Leur vie quotidienne est une suite d’habitudes rassurantes et de paroles répétées, Bien dormi? – Oui, merci chéri, bien dormi. Et toi, bien dormi? Ils ont tout pour être heureux. Et pourtant. Quelque chose, imperceptiblement, semble les éloigner l’un de l’autre. Il disparaît de plus en plus souvent. Pour aller où? Faire quoi? Le doute s’immisce, les certitudes s’émoussent. Et s’il suffisait d’un grain de sable, d’une pensée (un peu trop obsédante) pour tout remettre en question, tout perturber?

Ce que j’en pense
***

Une histoire somme toute banale, celle d’un couple qui se délite, forme la trame du nouveau roman d’Anne-Frédérique Rochat. Cependant, à l’image de À l’abri des regards, son précédent opus, elle parvient à entraîner le lecteur par la force de son style et l’intelligence de sa construction.
Des phrases simples, courtes, sans fioritures d’une part. Une volonté de ne pas tomber dans le pathos d’autre part. Vous comprendrez bien vite la subtilité de ce récit dont l’apparente naïveté conduit en fait à une vraie cruauté.
Même si, à priori, le quotidien de Violaine et d’Anatole est plutôt enviable. Elle travaille au Musée d’Histoire Naturelle, lui dans une animalerie. Ils mènent une vie tranquille, rangée jusqu’à ce jour où les repères se brouillent, où le soupçon s’installe.
Dès lors chaque petit détail prend une importance extrême, absurde.
Et c’est là l’autre tour de force de l’auteur : avoir construit le livre en chapitres qui sont aussi de récits s’emboîtant les uns dans les autres sans forcément suivre une quelconque chronologie. Voici donc nos jeunes époux à la fête foraine où Violaine avale des churros «comme si elle avalait son enfance, la réintégrait, la réincorporait avec gloutonnerie, voracité même.» Dans le chapitre suivant le couple visite une exposition de peinture. Anatole s’y ennuie, veut aller boire un café tandis que Violaine est obnubilée par ce qu’elle voit, veut « décrocher le tableau, l’avoir à la maison, auprès d’elle, pouvoir le regarder à toute heure, à chaque instant. »
Puis vient la visite chez les beaux-parents, autre morceau de bravoure, une sortie au zoo, un dîner chez la mère de Violaine ou encore l’anniversaire qui, loin de réconcilier le jeune couple va finir par faire de leurs incompréhensions mutuelles un énorme gouffre.
Même les cadeaux censés entretenir la flamme se transforment en poison. Le poisson rouge ne subsistera pas à la méfiance, pas plus que la toile de Max Ernst qu’il a fait reproduire, ni même le canari qui donne son titre au roman et qui devient symbole de la traîtrise, d’un univers carcéral duquel il faut à tout prix s’échapper…
Anne-Frédérique Rochat a réussi un beau roman, jolie variation sur l’usure de la vie du couple en ce début de XXIe siècle.

Autres critiques
Babelio
Entre les lignes (Radio suisse Espace 2)
Littérature-romande.net
Contrepoints.org
Blog de Francis Richard

Extrait
« Il évoquait l’idée d’une séparation pour la première fois. Malgré de nombreuses disputes et incompréhensions tout au long de leur vie de couple, jamais ils n’avaient prononcé ces mots-là. Alors c’est possible, finalement. Ce n’était pas si compliqué. Prendre ses cliques et ses claques, repartir à zéro. Trouver un autre appartement, déménager. Manger toute seule devant la télé. Essayer de rencontrer un nouvel amoureux, au moins un amant. Mais comment ? Elle n’était pas très douée en communication, ni en séduction. Et puis tout recommencer… Raconter sa vie, son enfance (ou plutôt ce que sa mère lui en avait dit puisqu’elle s’en souvenait si peu), ses goûts, ses dégoûts, ses désirs. Au lit, trouver un terrain d’entente, dépasser sa pudeur, avoir confiance. Tout ça lui avait pris tellement de temps. Elle ne se sentait pas le courage de tout reprendre depuis le début. Non, il fallait continuer cette histoire. Tant bien que mal. Redresser la barre. Traverser les tempêtes. Et s’en sortir indemne. Ou avec le moins de cicatrices possible. »

A propos de l’auteur
Anne-Frédérique Rochat est née le 29 mars 1977 à Vevey, elle a grandi à Clarens sur Montreux. En juin 2000, elle obtient un diplôme de comédienne au Conservatoire d’Art Dramatique de Lausanne, depuis elle joue régulièrement en Suisse romande. Elle a commencé par écrire des pièces de théâtre, puis a eu envie de s’essayer à un autre genre qu’elle aime et admire particulièrement, le roman. Aujourd’hui, elle continue de jouer et d’écrire. Elle vit à Lausanne. (Source : http://www.annefrederiquerochat.ch/biographie)

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