Le parfum des fleurs la nuit

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En deux mots
Leïla Slimani, en panne d’inspiration, accepte de passer une nuit au Palazzo Grassi à Venise, le musée qui accueille la collection d’art contemporain de François Pinault. Recluse dans l’ancienne douane, elle se raconte, revient sur son enfance, son père et sur l’exil.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

La nuit au musée de Leïla Slimani

Acceptant à son tour de passer une nuit au musée, Leïla Slimani est revenue de Venise avec un récit très personnel. Au-delà de ses réflexions sur l’art, elle nous livre des souvenirs d’enfance, parle de son père, de l’exil et de l’écriture.

Le principe de la belle collection imaginée par Alina Gurdiel est désormais bien connu, passer une nuit entière dans un musée et relater son expérience. Ce carrefour entre l’art et la littérature nous a déjà permis de lire quelques merveilles, comme La Leçon de ténèbres de Léonor de Recondo.
Leïla Slimani s‘est à son tour prêtée au jeu en partant pour Venise au Palazzo Grassi – Punta della Dogana qui abrite la collection François Pinault.
À cette occasion, la lauréate du Prix Goncourt pour Chanson douce nous offre bien davantage que la relation de cette expérience particulière. Elle explore sa vie et son art, elle se livre.
Pour Leïla tout commence en 2013, au moment où elle rédigeait son premier roman, Dans le jardin de l’ogre. «J’habitais à l’époque sur le boulevard Rochechouart. J’avais un petit garçon et je devais profiter des moments où il était à la garderie pour écrire. J’étais assise à la table de la salle à manger, à mon ordinateur, et j’ai pensé: À présent, tu peux dire absolument tout ce que tu veux. Toi, l’enfant polie qui a appris à se tenir, à se contenir, tu peux dire ta vérité. Tu n’es obligée de faire plaisir à personne. Tu n’as pas à craindre de peiner qui que ce soit.» Un précepte qu’elle va mettre alors en pratique et qu’elle va développer au fil de ses livres, comprenant combien «écrire c’est découvrir la liberté de s’inventer soi-même et d’inventer le monde».
Un monde qui ce soir lui échappe, un monde qui semble la fuir. Est-ce cette panne d’inspiration qui lui a fait accepter le rendez-vous avec Alina Gurdiel? Peut-être. Mais c’est avant tout l’idée de se retrouver seule, cloîtrée à la pointe de la Douane, plutôt que la beauté du lieu et encore moins les œuvres présentées.
Car si elle connaissait Picasso, Van Gogh ou Botticelli, elle n’avait durant ses années marocaines «aucune idée de ce que l’on pouvait ressentir en admirant leurs tableaux. (…) L’art était un monde lointain, dont les œuvres se cachaient derrière les hauts murs des musées européens.» C’est donc en se sentant illégitime et même un peu coupable qu’elle entre dans ce musée, après avoir eu tout juste le temps de jeter un œil à la ville et aux hordes de touristes, mais en ayant pris soin de prendre un bon repas. Sauf que l’escalope milanaise lui reste sur l’estomac et l’invite davantage à la somnolence qu’à l’exploration.
Mais finalement Leïla, fidèle à ce prénom qui signifie la nuit en arabe, va commencer sa déambulation au milieu d’œuvres qu’elle a de la peine à déchiffrer, dont la finalité lui est souvent étrangère. En revanche, cette ancienne douane lui parle. Cet endroit où débarquent les marchandises venues d’autres rives est propice à raviver les souvenirs du Maroc, de cette autre culture qui l’a accompagnée. A commencer par cette odeur forte, celle du galant de nuit planté près de sa maison à Rabat. «C’est l’odeur de mes mensonges, de mes amours adolescentes, des cigarettes fumées en cachette et des fêtes interdites. C’est le parfum de la liberté.»
S’enfonçant plus avant dans la nuit, la romancière va se confronter à des souvenirs plus douloureux. Son enfermement volontaire lui rappelle celui subi par son père: « Bien sûr, je pense à lui. Tout me ramène à lui. Ce lieu clos où je suis enfermée. Ma solitude. Les fantômes du passé.» Des fantômes qui ont construit une vocation, en lui faisant découvrir cet espace de liberté qu’est l’écriture. Une confession touchante, mais aussi un brillant plaidoyer!

Le parfum des fleurs la nuit
Leïla Slimani
Éditions Stock
Coll. Ma nuit au musée
Récit
128 p., 18 €
EAN 9782234088306
Paru le 20/01/2021

Ce qu’en dit l’éditeur
Comme un écrivain qui pense que « toute audace véritable vient de l’intérieur », Leïla Slimani n’aime pas sortir de chez elle, et préfère la solitude à la distraction. Pourquoi alors accepter cette proposition d’une nuit blanche à la pointe de la Douane, à Venise, dans les collections d’art de la Fondation Pinault, qui ne lui parlent guère?
Autour de cette «impossibilité» d’un livre, avec un art subtil de digresser dans la nuit vénitienne, Leila Slimani nous parle d’elle, de l’enfermement, du mouvement, du voyage, de l’intimité, de l’identité, de l’entre-deux, entre Orient et Occident, où elle navigue et chaloupe, comme Venise à la pointe de la Douane, comme la cité sur pilotis vouée à la destruction et à la beauté, s’enrichissant et empruntant, silencieuse et raconteuse à la fois.
C’est une confession discrète, où l’auteure parle de son père jadis emprisonné, mais c’est une confession pudique, qui n’appuie jamais, légère, grave, toujours à sa juste place: «Écrire, c’est jouer avec le silence, c’est dire, de manière détournée, des secrets indicibles dans la vie réelle».
C’est aussi un livre, intense, éclairé de l’intérieur, sur la disparition du beau, et donc sur l’urgence d’en jouir, la splendeur de l’éphémère. Leila Slimani cite Duras: «Écrire, c’est ça aussi, sans doute, c’est effacer. Remplacer.» Au petit matin, l’auteure, réveillée et consciente, sort de l’édifice comme d’un rêve, et il ne reste plus rien de cette nuit que le parfum des fleurs. Et un livre.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
France Culture (L’invitée des matins – Guillaume Erner)
France Inter (Le masque et la plume)
La Libre Belgique (Marie-Anne Georges)
Toute la culture (Jean-Marie Chamouard)
We Culte (Serge Bressan)
Le Devoir (Christian Desmeules)
Madame Figaro
CNEWS 
L’initiative.ca (Lamia Bereksi Meddahi)
Livrarium
RCF (Christophe Henning)
Blog Mediapart (Daniel Rome)
Blog Big Mammy 


Leïla Slimani présente Le parfum des fleurs la nuit © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« Paris. Décembre 2018
La première règle quand on veut écrire un roman, c’est de dire non. Non, je ne viendrai pas boire un verre. Non, je ne peux pas garder mon neveu malade. Non, je ne suis pas disponible pour déjeuner, pour une interview, une promenade, une séance de cinéma. Il faut dire non si souvent que les propositions finissent par se raréfier, que le téléphone ne sonne plus et qu’on en vient à regretter de ne recevoir par mail que des publicités. Dire non et passer pour misanthrope, arrogant, maladivement solitaire. Ériger autour de soi un mur de refus contre lequel toutes les sollicitations viendront se fracasser. C’est ce que m’avait dit mon éditeur quand j’ai commencé à écrire des romans. C’est ce que je lisais dans tous les essais sur la littérature, de Roth à Stevenson, en passant par Hemingway qui le résumait d’une manière simple et triviale : « Les plus grands ennemis d’un écrivain sont le téléphone et les visiteurs. » Il ajoutait que de toute façon, une fois la discipline acquise, une fois la littérature devenue le centre, le cœur, l’unique horizon d’une vie, la solitude s’imposait. « Les amis meurent ou ils disparaissent, lassés peut-être par nos refus. »
Depuis quelques mois, je me suis astreinte à cela. À mettre en place les conditions de mon isolement. Le matin, une fois mes enfants à l’école, je monte dans mon bureau et je n’en sors pas avant le soir. Je coupe mon téléphone, je m’assois à ma table ou je m’allonge sur le canapé. Je finis toujours par avoir froid et à mesure que les heures passent, j’enfile un pull, puis un deuxième, pour finalement m’enrouler dans une couverture.
Mon bureau fait trois mètres sur quatre. Sur le mur de droite, une fenêtre donne sur une cour d’où montent les odeurs d’un restaurant. Odeur de lessive et de lentilles aux lardons. En face, une longue planche en bois me sert de table de travail. Les étagères sont encombrées de livres d’histoire et de coupures de journaux. Sur le mur de gauche, j’ai collé des post-it de différentes couleurs. Chaque couleur correspond à une année. Le rose pour 1953, le jaune pour 1954, le vert pour 1955. Sur ces bouts de papier j’ai noté le nom d’un personnage, une idée de scène. Mathilde au cinéma. Aïcha dans le champ de cognassiers. Un jour où j’étais inspirée, j’ai établi la chronologie de ce roman sur lequel je travaille et qui n’a pas encore de titre. Il raconte l’histoire d’une famille, dans la petite ville de Meknès, entre 1945 et l’indépendance du royaume. Une carte de la ville, datant de 1952, est étalée sur le sol. On y voit, de façon très nette, les frontières entre la ville arabe, le mellah juif et la cité européenne.

Aujourd’hui n’est pas un bon jour. Je suis assise depuis des heures sur cette chaise et mes personnages ne me parlent pas. Rien ne vient. Ni un mot, ni une image, ni le début d’une musique qui m’entraînerait à poser des phrases sur ma page. Depuis ce matin, j’ai trop fumé, j’ai perdu mon temps sur des sites Internet, j’ai fait une sieste mais rien n’est venu. J’ai écrit un chapitre que j’ai ensuite effacé. Je repense à cette histoire que m’a racontée un ami. Je ne sais pas si elle est vraie mais elle m’a beaucoup plu. Pendant qu’il rédigeait Anna Karénine, Léon Tolstoï aurait connu une profonde crise d’inspiration. Pendant des semaines, il n’a pas écrit une ligne. Son éditeur, qui lui avait avancé une somme considérable pour l’époque, s’inquiétait du retard du manuscrit et devant le silence du maître, qui ne répondait pas à ses lettres, décida de prendre le train pour l’interroger. À son arrivée à Iasnaïa Poliana, le romancier le reçut et quand l’éditeur lui demanda où en était son travail, Tolstoï répondit : « Anna Karénine est partie. J’attends qu’elle revienne. »
Loin de moi l’idée de me comparer au génie russe ou le moindre de mes romans à ses chefs-d’œuvre. Mais c’est cette phrase qui m’obsède : « Anna Karénine est partie. » Moi aussi, il me semble parfois que mes personnages me fuient, qu’ils sont allés vivre une autre vie et qu’ils ne reviendront que quand ils l’auront décidé. Ils sont tout à fait indifférents à ma détresse, à mes prières, indifférents même à l’amour que je leur porte. Ils sont partis et je dois attendre qu’ils reviennent. Quand ils sont là, les journées passent sans que je m’en rende compte. Je marmonne, j’écris aussi vite que je peux car j’ai toujours peur que mes mains soient moins rapides que le fil de mes pensées. Je suis alors terrifiée à l’idée que quelque chose vienne briser ma concentration comme un funambule qui ferait l’erreur de regarder en bas. Quand ils sont là, ma vie tout entière tourne autour de cette obsession, le monde extérieur n’existe pas. Il n’est plus qu’un décor dans lequel je marche, comme illuminée, à la fin d’une longue et douce journée de travail. Je vis en aparté. La réclusion m’apparaît comme la condition nécessaire pour que la Vie advienne. Comme si, en m’écartant des bruits du monde, en m’en protégeant, pouvait enfin émerger un autre possible. Un « il était une fois ». Dans cet espace clos, je m’évade, je fuis la comédie humaine, je plonge sous l’écume épaisse des choses. Je ne me ferme pas au monde, au contraire, je l’éprouve avec plus de force que jamais.

L’écriture est discipline. Elle est renoncement au bonheur, aux joies du quotidien. On ne peut chercher à guérir ou à se consoler. On doit au contraire cultiver ses chagrins comme les laborantins cultivent des bactéries dans des bocaux de verre. Il faut rouvrir ses cicatrices, remuer les souvenirs, raviver les hontes et les vieux sanglots. Pour écrire, il faut se refuser aux autres, leur refuser votre présence, votre tendresse, décevoir vos amis et vos enfants. Je trouve dans cette discipline à la fois un motif de satisfaction voire de bonheur et la cause de ma mélancolie. Ma vie tout entière est dictée par des « je dois ». Je dois me taire. Je dois me concentrer. Je dois rester assise. Je dois résister à mes envies. Écrire c’est s’entraver, mais de ces entraves mêmes naît la possibilité d’une liberté immense, vertigineuse. Je me souviens du moment où j’en ai pris conscience. C’était en décembre 2013 et j’étais en train d’écrire mon premier roman, Dans le jardin de l’ogre. J’habitais à l’époque sur le boulevard Rochechouart. J’avais un petit garçon et je devais profiter des moments où il était à la garderie pour écrire. J’étais assise à la table de la salle à manger, face à mon ordinateur, et j’ai pensé : « À présent, tu peux dire absolument tout ce que tu veux. Toi, l’enfant polie qui a appris à se tenir, à se contenir, tu peux dire ta vérité. Tu n’es obligée de faire plaisir à personne. Tu n’as pas à craindre de peiner qui que ce soit. Écris tout ce que tu voudras. » Dans cet immense espace de liberté, le masque social tombe. On peut être une autre, on n’est plus définie par un genre, une classe sociale, une religion ou une nationalité. Écrire c’est découvrir la liberté de s’inventer soi-même et d’inventer le monde.
Bien sûr, les journées déplaisantes comme celle d’aujourd’hui sont nombreuses et parfois elles se suivent, donnant lieu à un profond découragement. Mais l’écrivain est un peu comme l’opiomane et comme toute victime de l’addiction, il oublie les effets secondaires, les nausées, les crises de manque, la solitude et il ne se souvient que de l’extase. Il est prêt à tout pour revivre cette acmé, ce moment sublime où des personnages se sont mis à parler à travers lui, où la vie a palpité.

Il est 17 heures et la nuit est tombée. Je n’ai pas allumé la petite lampe et mon bureau est plongé dans le noir. Je me mets à croire que dans ces ténèbres quelque chose pourrait advenir, un enthousiasme de dernière minute, une inspiration fulgurante. Il arrive que l’obscurité permette aux hallucinations et aux rêves de se déployer comme des lianes. J’ouvre mon ordinateur, je relis une scène écrite hier. Il est question d’une après-midi que mon personnage passe au cinéma. Que projetait-on au cinéma Empire de Meknès en 1953 ? Je me lance dans des recherches. Je trouve sur Internet des photographies d’archives très émouvantes et je m’empresse de les envoyer à ma mère. Je commence à écrire. Je me souviens de ce que me racontait ma grand-mère sur l’ouvreuse marocaine, grande et brutale, qui arrachait les cigarettes de la bouche des spectateurs. Je m’apprête à commencer un nouveau chapitre quand l’alarme de mon téléphone se déclenche. J’ai un rendez-vous dans une demi-heure. Un rendez-vous auquel je n’ai pas su dire non. Alina, l’éditrice qui m’attend, est une femme persuasive. Une femme passionnée qui a une proposition à me faire. Je songe à envoyer un message lâche et mensonger. Je pourrais prendre mes enfants comme excuse, dire que je suis malade, que j’ai raté un train, que ma mère a besoin de moi. Mais j’enfile mon manteau, je glisse l’ordinateur dans mon sac et je quitte mon antre. »

Extraits
« Pour écrire, il faut se refuser aux autres, leur refuser votre présence, toute tendresse, décevoir vos amis et vos enfants. Je trouve dans cette discipline à la fois un motif de satisfaction voire de bonheur et la cause de ma mélancolie. Ma vie toute entière est dictée par des «je dois». Je dois me taire. Je dois me concentrer. Je dois rester assise. Je dois résister à mes envies. Écrire c’est s’entraver, mais de ces entraves mêmes naît la possibilité d’une liberté immense, vertigineuse. Je me souviens du moment où j’en ai pris conscience. C’était en décembre 2013 et j’étais en train d’écrire mon premier roman, Dans le jardin de l’ogre. J’habitais à l’époque sur le boulevard Rochechouart. J’avais un petit garçon et je devais profiter des moments où il était à la garderie pour écrire. J’étais assise à la table de la salle à manger, à mon ordinateur, et j’ai pensé: «À présent, tu peux dire absolument tout ce que tu veux. Roi l’enfant polie qui a appris à se tenir, à se contenir, tu peux dire ta vérité. Tu n’es obligée de faire plaisir à personne. Tu n’as pas à craindre de peiner qui que ce soit. » p. 16

« Je connaissais les noms de Picasso, de Van Gogh ou de Botticelli mais je n’avais aucune idée de ce que l’on pouvait ressentir en admirant leurs tableaux. Si les romans étaient des objets accessibles, intimes, que j’achetais chez un bouquiniste près de mon lycée et dévorais ensuite dans ma chambre, l’art était un monde lointain, dont les œuvres se cachaient derrière les hauts murs des musées européens. Ma culture tournait autour de la littérature et du cinéma et c’est peut-être ce qui explique que j’ai été si jeune obsédée par la fiction. » p. 54

« Il suffit que je ferme les yeux pour me souvenir de ce parfum entêtant et sucré. Les larmes me montent aux paupières. Les voilà, mes revenants. La voilà, l’odeur du pays de l’enfance, disparu, englouti.
Je m’appelle la nuit. Tel est le sens de mon prénom, Leïla, en arabe. Mais je doute que cela suffise à expliquer l’attirance que j’ai eue, très tôt, pour la vie nocturne. Le jour, chacun se comportait selon ce qu’on attendait de lui. On voulait sauver les apparences, se présenter sous les traits de a vertu, du conformisme, de la bienséance. À mes yeux d’enfant, les heures du jour étaient consacrées aux activités triviales et répétitives. C’était le territoire de l’ennui et des obligations. Puis La nuit arrivait. On nous envoyait nous coucher et je soupçonnais que, pendant notre sommeil, d’autres acteurs montaient sur scène. Les gens s’exprimaient d’une autre façon, les femmes étaient belles, elles avaient relevé leurs cheveux, elles montraient leur peau brillante et parfumée. » p. 71

« Le galant de nuit c’est l’odeur de mes mensonges, de mes amours adolescentes, des cigarettes fumées en cachette et des fêtes interdites. C’est le parfum de la liberté. » p. 72

« Virginia Woolf est sans doute celle qui a le mieux compris à quel point la condition des femmes les contraignait à vivre dans une tension constante entre le dedans et le dehors. Il leur est à la fois refusé le confort et l’intimité d’une chambre à elles ainsi que l’ampleur du monde du dehors où se frotter aux autres et vivre des aventures. La question féminine est une question spatiale. On ne peut comprendre la domination dont les femmes sont l’objet sans en étudier la géographie, sans prendre la mesure de la contrainte qui est imposée à leur corps par le vêtement, par les lieux, par le regard des autres. En relisant son Journal, j’ai découvert que Virginia Woolf avait imaginé une suite à Une chambre à soi. Le titre provisoire en était : The Open Door, la porte ouverte. » p. 81

« Beaucoup pensent qu’écrire c’est reporter. Que parler de soi c’est raconter ce qu’on a vu, rapporter fidèlement la réalité dont on a été le témoin. Au contraire, moi Je voudrais raconter ce que je n’ai pas vu, ce dont je ne sais rien mais qui pourtant m’obsède. Raconter ces événements auxquels je n’ai pas assisté mais qui font néanmoins partie de ma vie. Mettre des mots sur le silence, défier l’amnésie. La littérature ne sert pas à restituer le réel mais à combler les vides, les lacunes. On exhume et en même temps on crée une réalité autre. On n’invente pas, on imagine, on donne corps à une vision, qu’on construit bout à bout, avec des morceaux de souvenirs et d’éternelles obsessions. » p. 117

« Entre 9 heures du soir et 6 heures du matin, on rêve de se réinventer, on n’a plus peur de trahir ou de dire la vérité, on croit que nos actes seront sans conséquences. On s’imagine que tout est permis, que les erreurs seront oubliées, les fautes pardonnées. La nuit, territoire de la réinvention, des prières murmurées, des passions érotiques. La nuit, lieu où les utopies prennent un parfum de possible, où le réel et le trivial semblent ne plus pouvoir nous contraindre. La nuit, contrée des songes où l’on découvre que l’on abrite, dans le secret de son cœur, une multitude de voix et une infinité de mondes. «Je proclame la Nuit plus véridique que le jour », écrit Senghor dans Éthiopiques. » p. 138

« C’est ainsi que j’ai moi aussi toujours vécu. Dans ce balancement entre l’attrait du dehors et la sécurité du dedans, entre le désir de connaître, de me faire connaître et la tentation de me replier sur ma vie intérieure.
Mon existence est tout entière travaillée par ce tiraillement entre le souhait de rester en repos dans ma chambre et l’envie, toujours, de me divertir, de me frotter aux autres, de m’oublier. »

« Mon père était un homme mystérieux. Il parlait peu de lui et je ne cherche pas à élucider ses mystères. (…) Mais si la prison a été fondatrice dans mon écriture c’est aussi parce que mon père et nous, à travers lui, avons été victimes d’une injustice. Et seule la littérature me semblait capable d’embrasser cela, cette expérience si violente, si destructrice. Je me suis souvent vue comme l’avocat de mes personnages. Comme celle qui n’est pas là pour juger, pour enfermer dans des boîtes mais pour raconter l’histoire de chacun. Pour défendre l’idée même que même les monstres, même les coupables ont une histoire. Lorsque j’écris, je suis habitée par le désir d’œuvrer au salut de mes personnages, de protéger leur dignité. La littérature, à mes yeux, c’est la présomption d’innocence. »

« Entre trente ans, la population de Venise a été réduite de moitié. Les appartements, ici, sont mis en location pour les voyageurs de passage. Ils sont vingt-huit millions chaque année; les Vénitiens, eux, sont comme des indiens dans une réserve, deniers témoins d’un monde en train de mourir sous leurs yeux. »

À propos de l’auteur
SLIMANI_leila_©Francesca-MantovaniLeïla Slimani © Photo Francesca Mantovani

Leïla Slimani est née en 1981. Elle est l’auteure de trois romans parus aux éditions Gallimard, Dans le jardin de l’ogre, Chanson douce, qui a obtenu le prix Goncourt 2016 et le Grand Prix des lectrices de Elle 2017, et Le pays des autres. (Source: Éditions Stock)

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J’ai dix-huit ans, tous les âges à la fois, et j’ai un papa

MINIERE_jai_dixhuit_ans_tous_les_ages  RL_hiver_2021

En deux mots
Pour échapper aux coups de sa mère, Valentine s’évade en écrivant son histoire. Un projet qu’elle poursuivra après avoir été jetée dans la rue à ses dix-huit ans. Elle va alors rencontrer un père qu’elle croyait disparu et tenter de rassembler les morceaux manquants de son histoire.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Albertine part à la recherche de son histoire

Isabelle Minière nous revient avec un roman subtil et prenant. En confiant à Albertine le soin de raconter son histoire depuis son enfance auprès d’une mère violente, elle retrace une quête envoûtante.

C’est l’histoire d’une fillette qui vit seule avec sa mère et qui subit jour après jour sa violence. Après les coups viendront la ceinture et le martinet. Mais sa fille encaisse en silence, car elle a trouvé un moyen d’oublier sa peine. Elle se raconte des histoires, s’entraine à lire et à écrire et se promet qu’un jour elle racontera sa vie, quand bien même elle serait sans intérêt. «Qui décide si une vie est intéressante ou pas? Une vie sans intérêt peut être intéressante à raconter, je me raccrochais à ça, sinon j’aurais déprimé à fond, Je me serais retrouvée au fond du fond du fond, j’avais des prédispositions.»
Inutile de mettre en œuvre ses plans pour fuguer, pour partir loin de cette sorcière, car un soir en rentrant chez elle, elle voit sa mère partir en ambulance, après une tentative de suicide. Un premier changement dans sa misérable vie qui lui offre un peu de liberté. Le second, encore plus radical, arrive avec ses dix-huit ans. Elle se voit confier un post-it avec le nom de son père et trois sacs Ikea contenant toutes ses affaires. Bon débarras! Son géniteur, qu’elle croyait disparu à jamais, habite en fait à quelques centaines de mètres, dans un immeuble d’un quartier plus huppé.
Accueillie par un ami qui l’installe dans l’appartement de son père, Albertine – cet ami connait le prénom de la jeune fille, alors que sa mère ne l’a quasiment jamais utilisé – va aller de surprise en surprise. Ce père est loin d’être un monstre. Sa version des faits remet en cause celle servie par sa mère, même si de nombreuses questions restent en suspens. «Les mensonges. Les pièces d’un puzzle. Il me manquait des pièces. La sorcière a empêché mon père de me reconnaître, de me voir, de m’approcher. Ouais mais, mais quand même… C’était un grand garçon, ce mec-là, il aurait pu exiger de me voir, me voir de force, m’enlever, me kidnapper à la sortie de l’école, me sortir des griffes de la sorcière. Puisqu’il savait que j’existais, il m’a abandonnée. À mon triste sort.»
Autant dire que la méfiance règne, que l’on est loin du conte de fées. Que le père et sa fille vont devoir tout reconstruire pour se trouver enfin. Mission impossible?
Isabelle Minière poursuit ici son exploration des relations familiales et des situations explosives. Depuis On n’est jamais à l’abri d’une bonne surprise, en passant par Au pied de la lettre jusqu’à Je suis né laid, elle creuse un sillon qui donne, au fil des romans, de forts jolies moissons.

J’ai dix-huit ans, tous les âges à la fois, et j’ai un papa
Isabelle Minière
Serge Safran éditeur
Roman
192 pages, 17, 90 €
EAN 9791090175815
Paru le 6/05/2021

Ce qu’en dit l’éditeur
Avec une mère violente et hargneuse, plus préoccupée par ses amants et ses traductions de romans à l’eau de rose que par sa fille, la vie d’Albertine n’est pas un long fleuve tranquille. Depuis son enfance jusqu’à l’adolescence, ce ne sont que brimades, injustices et souffrances. Pour échapper à cette mère surnommée « la sorcière », Albertine s’invente des histoires qu’elle note dans un cahier.
Le jour de sa majorité, sa mère la met à la porte, munie de trois sacs IKEA contenant ses affaires et d’un post-it avec le nom et l’adresse de son père, dont elle ignorait jusque-là l’existence.
La rencontre avec cet homme, très différent de ce qu’elle rêvait, lui fait découvrir des vérités inattendues, lui ouvre des portes inespérées sur le présent et l’avenir. Et Albertine de trouver sa vocation à raconter des histoires, d’abord aux enfants qu’elle garde, puis… sur scène!

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

Les premières pages du livre
« L’histoire de Non-Non
Dès que j’ai su lire, j’ai eu envie d’écrire l’histoire de ma vie. Même si ma vie n’était pas très intéressante. Je me suis d’abord entraînée en inventant l’histoire de Non-Non.
J’écrivais ça dans mon lit, dans ma tête. Et sans réfléchir. J’entendais les pas de ma mère monter l’escalier, comme une sorcière, sans chapeau pointu (ce que j’aurais trouvé plutôt rigolo), mais avec un couteau entre les dents. Ma mère, la sorcière, venant vérifier si je dormais.
Avant, le temps d’avant, avant que je ne sache lire, je cachais un livre dans mon lit et j’essayais de le déchiffrer. J’explorais les pages, les lettres, les dessins… Mon imagination inventait des histoires à dormir debout, à ne pas dormir du tout. Du coup: flagrant délit. La sorcière surgissait, et rugissait «Tu ne dors pas!» Comme si on dormait sur commande ; je ne comprenais pas. J’avais beaucoup de mal à comprendre les adultes, ils me semblaient manquer de logique, surtout ma mère. S’il était bon de se coucher de bonne heure, que faisait-elle dans l’escalier, tard le soir, à se faufiler, marche après marche, à pas de loup, pour que je ne l’entende pas? Elle aurait été plus tranquille dans son lit, non? On aurait été tellement plus tranquilles, elle et moi, si elle avait appliqué les consignes qu’elle m’imposait: dormir tôt.
J’étais si absorbée à deviner ce que les lettres et les dessins signifiaient que je ne voyais pas le temps passer. Je me promettais chaque soir d’éteindre vite la lumière, et ne tenais pas ma promesse, c’est le problème avec les livres.
Soudain elle ouvrait la porte, me surprenait avec la lumière allumée. Alors la furie la prenait, ses mains devenaient folles, sa voix aussi. Coups et hurlements. Une folie; elle ne se contrôlait pas, comme si un monstre prenait possession d’elle, c’est pourquoi elle est pour moi devenue la sorcière; c’est pourquoi parfois je la plaignais. Elle n’avait pas choisi d’être possédée par une sorcière, elle subissait cela, tout comme je subissais les coups, les hurlements, et tout le reste. Je me disais des choses aussi bizarres que ça, pour éviter de la détester tout à fait. C’est très difficile de détester sa mère. Pour un père, je ne savais pas, je ne connaissais pas le sujet, j’étais inculte en la matière.
Dès que la porte s’ouvrait, je me tassais sous la couverture, un oreiller sur la tête, j’étais terrifiée à l’idée qu’un coup particulièrement violent puisse me fracasser le cerveau — je doutais beaucoup de sa solidité.
Mes précautions ne servaient jamais à rien. Elle se précipitait sur moi, envoyait valdinguer draps, couverture et oreiller, Les lançait dans la pièce. Ma peau nue, c’est ce qu’elle voulait. Elle poussait un cri de rage, on aurait dit une bête sauvage, puis se ruait sur moi, frappait, frappait, frappait. J’essayais de protéger ma tête avec mes mains, je me concentrais là-dessus, jusqu’à ce que la sorcière s’épuise. Ça arrivait d’un seul coup: elle était à bout de souffle, à bout de force. Elle poussait un énorme soupir et repartait en se lamentant «Qu’est-ce que j’ai fait au ciel pour avoir un enfant pareil?» Je ne voyais pas ce que le ciel venait faire là-dedans, ça faisait partie du délire de ma mère.
Un soir elle a quitté la chambre en geignant: «J’en ai plus qu’assez d’avoir mal aux mains À cause de toi! Égoïste! Tu t’en fous d’abîmer les mains de ta mère!» Il devait me rester un fond d’optimisme, car j’ai espéré que ce serait la fin des coups, que pour prendre soin de ses mains elle renoncerait à me frapper.
Or elle a vite trouvé une solution pour ménager ses mains. La ceinture a fait son apparition. Ça faisait encore plus mal, mais ça faisait un peu moins de peine: la ceinture était un objet, sans intention, sans méchanceté. Sauf que j’étais encore plus inquiète pour ma tête. Puis elle a sans doute eu peur d’abîmer la ceinture, ce fut le tour du martinet. Elle prenait son élan, hurlait, et me lacérait. Le dos, le fesses, le ventre, les jambes. Et elle oubliait la tête. Ce ne devait pas être un martinet pour tête. C’était presque rassurant, je pouvais protéger mon ventre sans craindre que mon cerveau éclate en morceaux. Ça se terminait par la même litanie «Qu’est-ce que j’ai fait au ciel pour avoir un enfant pareil?» Pauvre ciel; j’avais la certitude qu’il n’y était pour rien, et que ma mère était cinglée.
Parfois, dans des moments de calme, entre deux orages, les moments où elle était trop fatiguée pour me traiter d’idiote d’andouille, de crétine, d’abrutie, d’imbécile, ou autres douceurs qu’elle affectionnait, elle se plaignait d’avoir été maltraitée par sa mère, d’avoir été battue, insultée. J’étais sidérée, même si j’étais habituée. Quoi? Elle avait souffert de ces choses-là et elle les répétait? Ça ne lui traversait pas l’esprit? C’était incompréhensible. Je me disais que ce n’était pas sa faute, si ma mère était un peu folle. Et j’avais très très peur d’être folle à mon tour. Non, pas par hérédité, mais par histoire ressemblante, une espèce d’imprégnation. C’était très confus. Très troublant aussi: je plaignais beaucoup l’enfant malheureuse que ma mère avait été, ça m’empêchait de trop la détester, ce qui était pourtant tentant, surtout quand les gifles pleuvaient, pour un oui pour un non, quand les cris, quand les coups. Surtout le soir. Le soir quand la sorcière venait faire son tour de garde.
Puis j’ai su lire, et elle fut bien déçue.
Elle rangeait le martinet, bien embêtée de ne pas m’avoir saisie en flagrant délit. Avant, le temps d’avant, le temps où je ne savais pas lire, les flagrants délits étaient fréquents, je rallumais la lumière pour explorer les pages, les lettres, les dessins, comprendre l’histoire. Et la sorcière jouait son rôle de sorcière, moi je jouais le rôle de la petite fille qui cache ses larmes, pour ne pas donner trop de joie à la sorcière. C’était le temps d’avant. Ma mère ne savait pas que je savais lire, je m’étais bien gardée de le lui dire. Ne jamais faire trop de confidences aux gens en qui l’on n’a pas pleinement confiance. Les confidences, ça se mérite.
Quand elle me voyait avec un livre, elle croyait que je regardais les images, j’avais la délicieuse sensation de lui jouer un bon tour.
Donc, je ne dormais pas, mais la lumière était éteinte et j’écrivais. Je voyais les pages défiler, comme dans un vrai livre, j’ajoutais çà et là des dessins, pour décorer. J’entendais les pas redescendre l’escalier, et je pensais: «Je t’ai bien eue, sorcière! Je raconterai ça, quand j’écrirai l’histoire de ma vie». Et j’écrivais l’histoire de Non-Non.
Non-Non était un petit pantin au visage tout rond, de bonnes joues, un bonnet rouge sur la tête. J’avais très envie d’avoir un bonnet, comme la plupart de mes camarades en hiver, et je l’aurais choisi rouge si j’avais eu le choix — mais la sorcière était contre les bonnets, allez savoir pourquoi. Non-Non avait donc droit, lui, au bonnet rouge. Il était très drôle, il faisait des blagues. Il était né dans un champignon géant, et le champignon l’avait tout de suite accueilli comme son enfant, passé le moment de la surprise. Champignon, ainsi baptisé par Non-Non, offrait une voiture jaune à Non-Non, lui apprenait un tas de choses, et rigolait. Ils s’entendaient bien, tous les deux, Champignon disait des trucs tellement rigolos que Non-Non éclatait de rire. Moi, je collais le drap sur ma bouche pour ne pas rire. Je riais à l’intérieur.
J’inventais chaque soir un nouvel épisode des aventures de Non-Non, j’inventais sa vie. Non-Non me consolait de vivre. L’histoire de Non-Non, je l’ai écrite dans ma tête, soir après soir, mais c’est quand même mon premier livre. Ensuite, je me l’étais promis, j’écrirais l’histoire de ma vie.
C’est la maîtresse d’école qui a annoncé à ma mère que je savais lire et écrire. Elle a fait semblant d’être déjà au courant, «Oui, oui, bien sûr.»
J’avais peur qu’elle me dise, arrivée à la maison «T’aurais pu me le dire!», et qu’elle me foute une claque — elle avait la claque tellement facile que ça m’intriguait, comme si la claque partait de façon automatique, comme un réflexe. Même pas. Pas de claque. Pour un peu, j’aurais été déçue, ma prédiction de claque automatique étant contredite.
Elle ne m’a pas parlé de ce que la maîtresse lui avait dit. Mais elle a continué à jouer à la sorcière, marche après marche, pour vérifier si je dormais. Soir après soir, j’ai continué à la décevoir. Et à imaginer comment lui échapper. Me sauver la nuit, quand elle dormait? Et pour aller où? Me trouver seule, toute petite, face à un loup? Il y avait beaucoup de loups dans mon imagination, des loups sauvages, meurtriers, encore plus dangereux que la sorcière. Alors comment faire?
Avant d’éviter les loups, éviter les coups.
Ça m’a demandé du temps, mais j’ai fini par trouver la cachette du martinet: sous son lit, dans une petite valise, dissimulé sous du linge de toilette, et enveloppé dans une taie d’oreiller. Je l’ai foutu à la poubelle, sous les épluchures, et j’ai sorti la poubelle, J’étais fière de moi. J’ai fini l’histoire de Non-Non, bien décidée à écrire un jour l’histoire de ma vie. »

Extraits
« J’avais l’impression que ce Léon (c’est le prénom de l’auteur) m’encourageait à raconter l’histoire de ma vie, même si elle était sans intérêt, Qui décide si une vie est intéressante ou pas? Une vie sans intérêt peut être intéressante à raconter, je me raccrochais à ça, sinon j’aurais déprimé à fond, Je me serais retrouvée au fond du fond du fond, j’avais des prédispositions. » p. 25

« Les yeux du paternel continuent à briller. Stop. Je n’ai jamais pleuré au cinéma, et j’ai l’impression d’être plongée dans un film dramatique. J’ai pas choisi de jouer. Je pleurerai pas.
Je ferme les yeux, j’imagine. Mon père, ma mère, le bébé interdit de père. Les mensonges. Les pièces d’un puzzle. Il me manquait des pièces. La sorcière a empêché mon père de me reconnaître, de me voir, de m’approcher. Ouais mais, mais quand même… C’était un grand garçon, ce mec-là, il aurait pu exiger de me voir, me voir de force, m’enlever, me kidnapper à la sortie de l’école, me sortir des griffes de la sorcière.
Puisqu’il savait que j’existais, il m’a abandonnée. À mon triste sort. » p. 101

À propos de l’auteur
MINIERE_Isabelle_©DRIsabelle Minière © Photo DR

Isabelle Minière est née au Mali. Elle a passé son enfance près d’Orléans, fait ses études à Tours et à Paris où elle vit aujourd’hui. Elle écrit des romans, des nouvelles et des livres pour la jeunesse. Elle est aussi psychologue, hypnothérapeute.
J’ai dix-huit ans, tous les âges à la fois, et j’ai un papa est le cinquième roman à paraître chez Serge Safran éditeur après Je suis né laid, Au pied de la lettre, On n’est jamais à l’abri d’une bonne surprise et Je suis très sensible. (Source: Serge Safran Éditeur)

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l’enfant céleste

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

 

En deux mots
Pierre vient de quitter Mary, la laissant en plein désarroi. Du côté de son fils Célian, ça ne va pas fort non plus. Il a de la peine à se concentrer à l’école. Des maux qu’ils vont tenter de panser en effectuant un voyage sur l’île de Ven, sur les pas de l’astronome Tycho Brahe, dont ils ont lu l’histoire.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Le voyage initiatique de Mary et Célian

Dans son premier roman Maud Simonnot raconte la passion commune d’une mère et son fils pour l’astronome Tycho Brahe. Une passion qui va les pousser à entreprendre un voyage riche de surprises et d’émotions sur l’île de Ven.

Mary a du vague-à-l’âme. Pierre vient de la quitter avec un message sibyllin et son fils Célian a beaucoup de peine à l’école. Il rêve et est rapidement déconcentré. Il est cependant loin d’être stupide, se passionnant pour la nature qui l’environne et pour les étoiles du ciel. Il aime par-dessus tout l’histoire de Tycho Brahe (1546-1601) que lui raconte sa mère. Cet astronome danois aura connu bien des misères avant d’entrer dans la postérité grâce notamment à Kepler qui s’est appuyé sur son héritage.
Convoquée une énième fois par son école et fatiguée nerveusement, elle prend une grande décision: «je vais demander un congé, louer l’appartement, déscolariser Célian pour le temps qui reste avant les vacances d’été, et nous allons partir sous un ciel où nous respirerons mieux. Même si fuir ne résoudra ni les blessures de l’enfance ni celles de l’amour, tant pis, je ne peux pas continuer de me laisser aller ainsi à cette dévoration mélancolique.»
Commence alors la seconde partie du roman qui se déroule sur l’île de Ven, cette sur laquelle Tycho Brahe a fait édifier son château-laboratoire dont il ne reste rien aujourd’hui. En revanche, le lieu reste un endroit magique pour Célian et Mary auquel Maud Simonnot donne tour à tour la parole pour qu’ils nous transmettent leur vécu. Grâce à Solveig, qui les accueille chez elle, ils vont pouvoir enrichir leurs connaissances et développer leur imaginaire. Si quelques failles viennent ternir le portrait de l’astronome, ils trouvent quelques clés dans son musée et quelques interrogations. Comment a-t-il pensé à appeler l’île Uraniborg avant même la découverte d’Uranus? Et comment les personnages de l’Hamlet de Shakespeare ont-ils des noms inspirés des études menées ici? Les deux hommes se connaissaient-ils? Célian a peut-être la clé du mystère, lui qui adore parcourir la lande, s’émerveiller devant une mousse rose, regarder le ciel et la mer ou les oiseaux. «Voir l’invisible… J’ai passé des années à rêver à la destinée dramatique de Tycho Brahe, des journées entières à pédaler à la recherche de ces trésors et de ces débris que laissent derrière eux les hommes, de sorte que son nom sera toujours lié à l’esprit des lieux, aux forêts s’étendant à perte de vue dans la lumière de Ven, et à cet été en compagnie de Célian. Mais c’est en le regardant à l’affût, lisant l’immobilité apparente du paysage comme je serais incapable de le faire, que j’ai enfin saisi ce qui m’avait fascinée dans l’histoire de Tycho Brahe, plus encore que l’incroyable château, le nez en or ou ses découvertes scientifiques: il a su voir dans le Ciel ce que personne n’avait vu.»
Si le récit est parfaitement documenté, c’est d’abord le cheminement intérieur de la mère et de son fils que Maud Simonnot nous propose de partager, avec des mots simples, mais qui n’excluent pas la poésie. Amour, émerveillement et ouverture aux autres forment les clés de leur initiation.
Ils sont prêts à rentrer.

L’Enfant céleste
Maud Simonnot
Éditions de l’Observatoire
Roman
176 p., 17 €
EAN 9791032913697
Paru le 19/08/2020

Où?
Le roman est situé principalement sur l’île de Ven, proche de Copenhague mais appartenant à la Suède.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Sensible, rêveur, Célian ne s’épanouit pas à l’école. Sa mère Mary, à la suite d’une rupture amoureuse, décide de partir avec lui dans une île légendaire de la mer Baltique. C’est là en effet qu’à la Renaissance, Tycho Brahe – astronome dont l’étrange destinée aurait inspiré Hamlet – imagina un observatoire prodigieux depuis lequel il redessina entièrement la carte du Ciel.
En parcourant les forêts et les rivages de cette île préservée où seuls le soleil et la lune semblent diviser le temps, Mary et Célian découvrent un monde sauvage au contact duquel s’effacent peu à peu leurs blessures.
Porté par une écriture délicate, sensuelle, ce premier roman est une ode à la beauté du cosmos et de la nature. L’Enfant céleste évoque aussi la tendresse inconditionnelle d’une mère pour son fils, personnage d’une grande pureté qui donne toute sa lumière au roman.

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Maud Simonnot présente L’enfant céleste © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« Dès sa naissance on le sait.
On se dit que cet enfant-là est différent.
Pourtant on ne le formule pas, on vient d’une famille pudique, et puis bien entendu toutes les mères doivent éprouver ce sentiment d’être devant un être singulier, forcément merveilleux.
On le tient entre ses deux mains, ce nourrisson réfugié dans une noix, si petit, si doux. Les reflets d’or clair de ses cheveux. Et ce regard un peu voilé qui ne le quittera plus. Lunaire. Oui c’est ça, un enfant céleste.

Nous traversons le fleuve et marchons jusqu’au Jardin des Tuileries. Un filet d’air fait bouger les arbres empoussiérés, la blancheur du sol nous éblouit. Nous nous sourions, comme étonnés de pouvoir être là, ensemble sous les feuillages, une saison de plus.
Paris déserté, les bancs alignés entre les tilleuls et les marronniers rouges, les rayons du soleil déclinant derrière les statues, les marches de l’escalier où nous ne cessons de nous arrêter pour nous embrasser : l’avenir nous appartient.
Quelques jours plus tard je recevrai ce message de Pierre : « Je n’aurais pas voulu mettre de tristesse dans ta vie mais je voudrais qu’on arrête. »
Et cette phrase, qui me pulvérise : « Je ne peux pas faire l’amour sans amour. »
Il n’y aura jamais d’autre explication.

Célian
La maîtresse a dit à ma mère que c’étaient des caprices, des fausses excuses tout ça, que je ne veux juste pas travailler, que je n’écoute jamais.
Maman a répondu : « Déconcentré ce n’est pas dissipé. » La maîtresse a haussé les épaules. Elle est convaincue que je suis un touriste, c’est le mot qu’elle a employé hier. Rosalie en a parlé à son père psy. Ça n’a pas loupé, il l’a répété à ma mère et elle a immédiatement demandé à voir la maîtresse. Mais ça sert à rien.
La maîtresse précédente était gentille. En plus elle s’appelait Madame Renard. Une semaine après la rentrée elle m’avait demandé ce que j’aimais. J’avais dit : « Les Shadoks ». Un lundi elle avait distribué des cartes qu’elle avait fabriquées pour nous apprendre à compter en GaBuZoMeu. Elle m’avait aussi nommé responsable de l’herbier de la classe. Depuis on en a commencé un autre avec Maman. Je ramasse des feuilles, je cherche leurs noms, et elle les peint.
Quand elle sort ses crayons et ses pinceaux je m’assois en face d’elle, je la regarde à travers le verre. Au moment où elle plonge son pinceau dans l’eau ça forme un nuage coloré qui se dilue lentement.
Aujourd’hui elle dessine un papillon pour moi. Elle découpe les antennes, fonce un peu le bleu au bord du dessin. Elle arrondit les ailes sur son doigt. Voilà, on dirait un vrai argus. Vole vole papillon.

« Avez-vous déjà eu le sentiment d’être abandonnée ? »
La phrase de Marceline m’est revenue tandis que, assise sur les marches en haut du cimetière de ma ville natale, je contemplais les tombes et le lac artificiel au-delà.
Un ami m’avait convaincue d’aller consulter cette psychanalyste malgré ma réticence à déballer mes rêves sur un divan à une personne qui finirait immanquablement par m’interroger sur ma petite enfance et mon rapport à mes parents.
Rue du Paradis il fallait franchir un porche, sonner à un interphone dissimulé sur le côté, se présenter. La première fois, partie dans le mauvais sens à la sortie du métro, je suis arrivée essoufflée, en retard. À l’interphone j’ai décliné mon identité, il y a eu un silence puis mon interlocutrice a été prise d’une quinte de toux et m’a dit dans un étranglement de gorge : « Je ne sais pas qui vous êtes mais montez. » À l’étage la porte était ouverte, il suffisait de la pousser. « Venez, venez. » Est apparue dans le salon une minuscule bonne femme, les cheveux roux, les pieds nus, déformés, qui avait du mal à marcher. « Entrez donc. » J’ai répété mon nom et mon prénom. « Ah oui Mary, il fallait me dire votre prénom, les noms je ne les retiens pas. » En la suivant dans une pièce surchargée de tapis et d’objets orientaux, je me suis demandé quel âge pouvait bien avoir Marceline, et pourquoi elle continuait de prendre des patients. À l’entendre tousser non-stop, à la voir évoluer si difficilement, on se disait que la vieille fumeuse devait être prête à mourir.
Lors de cette séance j’ai parlé du chagrin d’amour qui m’amenait. À la deuxième séance la psychanalyste a essayé de m’interroger sur ma petite enfance et mon rapport à mes parents, j’ai aussitôt décidé de ne jamais remettre les pieds ici. Puis Marceline s’est mise à tousser après avoir allumé une cigarette, j’ai cru qu’elle allait succomber devant moi et eu pitié. C’est exactement ce que j’ai ressenti : je ne pouvais pas lui faire ça.
À la troisième séance, j’ai réuni mon courage pour lui annoncer ma décision d’arrêter, et je suis rentrée chez moi, soulagée de m’être tirée d’affaire, me promettant qu’on ne m’y reprendrait pas. J’aurais dû m’y attendre, je connaissais le discours freudien – « votre expérience amoureuse désastreuse s’explique par une enfance dysfonctionnelle, une psyché insuffisamment consciente d’elle-même… » –, cette obsession à vouloir dénicher une origine dans le passé, comme si en plus de sa peine il fallait encore chercher en quoi on était responsable de son malheur. Pourtant je dois reconnaître que parmi quelques lieux communs Marceline avait dit deux choses qui avaient résonné en moi. Tout d’abord une révélation essentielle, à savoir que Pierre souffrait probablement aussi de cette situation. Et cette question bateau qui s’était engouffrée dans une brèche : « Avez-vous déjà eu le sentiment d’être abandonnée ? »
J’ai inspiré profondément avant de regarder, tout en bas du champ des pleurs, la tombe de cet homme, mon père, qui s’était suicidé quand j’avais sept ans, me laissant la fin de l’enfance pour tout héritage.
J’avais eu des difficultés à trouver sa tombe lorsque je m’étais résolue à m’y rendre enfin quelques années après sa disparition. Elle était tout près de celles des bébés, dans l’allée qui bordait le cimetière le long du lac. J’ai déposé un caillou sur la dalle de granite rose. Je lui ai rapporté des pierres rondes et polies des plages du monde entier. J’en ai toujours une avec moi, dans les poches de mes vestes, au fond de tous mes sacs. Les tourner et les retourner entre mes doigts me calme, leur contact me raccroche à la réalité ou au contraire permet de m’en dissocier.

Au moment de franchir la grille en fer de l’entrée, j’ai fait demi-tour pour pénétrer dans le carré où l’on se débarrasse des fleurs fanées et des vases brisés. D’aussi loin que je me souvienne je revois ma mère relevant précautionneusement les pots jetés, secouant les mottes de terre et récupérant des fleurs parfois encore en boutons. À chaque visite au cimetière, notre jardin s’agrandissait de quelques cyclamens, primevères, ou dahlias rendus à une nature anarchique. J’ai tenu un pot de pâquerettes contre moi, figée face à l’étendue d’eau.

Célian
Maman. Je t’aime beaucoup tu sais.
Dans ta chambre d’enfant rien n’a bougé. Je me mets sous l’édredon. Je regarde les rayures vertes des murs, les coquillages et les branches de corail, ta collection des premiers numéros de La Hulotte, un lucane mâle dans un bocal.
J’ai lu l’album sur les Découvreurs du Ciel posé vers ton lit, peut-être qu’on pourrait l’emporter à Paris ? Mon chapitre préféré c’est celui sur Tycho Brahe. Granny a trouvé ça drôle car ce scientifique te fascinait aussi quand tu avais mon âge. Il paraît que tu voulais être astronome. Je me demande pourquoi tu as choisi un autre métier finalement.
Moi je sais ce que je voudrais faire. Et je ne changerai pas d’avis.
« Regarde ce que j’ai sauvé. » Ma mère, entourée de ses chats, absorbée par sa couture, lève les yeux. Je lui tends les fleurs. « Tu viens du cimetière, c’est bien. » Un silence pesant. Puis sa gaieté reprend le dessus : « On appelle Célian et on va les mettre vers les aubépines ? »
En l’accompagnant dans ce jardin qu’elle créé par tous les temps, je songe que la vitalité organique des plantes doit être un remède à la mélancolie. Se fondre dans la simplicité d’un jardin, retrouver chaque jour cette nature généreuse, est peut-être une façon de consentir encore au monde.
J’avais fait découvrir à Pierre les polaroids de Cy Twombly sur des pivoines, des choux, des citrons… Alors que je l’interrogeais sur son travail, il m’avait répondu qu’il ressentait une lassitude nouvelle à écrire des histoires. Ça m’avait peinée mais je l’avais taquiné en lui disant qu’il pourrait toujours se consacrer à la poésie, ou à la photographie. L’idée lui avait plu. Un matin nous avions feuilleté un catalogue d’exposition de Twombly que je venais d’acheter, et admiré les images de pétales roses qui envahissaient les pages en gros plans vaporeux, clichés fanés aux airs proustiens.
Je lui avais aussi confié que le Morvan me manquait terriblement. J’étouffais au milieu de ce béton, le bruit m’assourdissait. Aux saisons intermédiaires, surtout, si peu marquées dans des villes où toutes les plantes semblent être condamnées à apparaître et disparaître dans un même mouvement accéléré, je rêvais de regagner l’espace de ma campagne, de marcher dans l’herbe… Pierre avait ri : « Tu es comme les chiens, tu as besoin d’un environnement particulier pour être heureuse. Je serais plutôt un félin, les lieux me sont indifférents. »
C’était un mois avant notre séparation. Nous avions profité d’un salon en Bourgogne où il signait son dernier roman pour partir quelques jours. Tandis que Pierre prenait des photographies des vignes rougeoyantes avec son Leica, j’ai ramassé dans la terre labourée des fossiles de bélemnites et d’oursins pour Célian. Au bout d’un rang j’ai soulevé une feuille de vigne et détaché la grappe dorée qu’elle cachait, petite grappe négligée lors des vendanges, si sucrée. Quelque chose dans l’atmosphère avait changé depuis la veille, nous avions basculé dans l’automne et une belle lumière dorée déchirait la brume froide qui recouvrait la vallée devant nous. Il m’a envoyé par la suite une photographie volée de cet instant où je suis là, immobile dans cette lumière, le regard vague. En fait je me mens. En fait à cet instant j’avais déjà l’intuition que notre relation touchait à sa fin.

Un soir, en quittant le travail, tard, j’ai vu Pierre entrer avec une jeune femme dans un restaurant où nous étions souvent allés ensemble. La fille je la connaissais, une auteure à la mode. Son attitude, rire, gorge, tout chez elle me blessait. Pierre en lui ouvrant la porte a posé sa main au bas de son dos, et ce geste m’a blessée atrocement.
C’était une vraie nuit d’hiver, glaciale. J’ai contemplé depuis le pont Neuf une cité qui m’apparaissait, même à ce moment-là, sublime avec ses façades haussmanniennes alignées derrière les silhouettes des arbres morts. Une architecture sophistiquée dont les volumes dessinés par les changements d’ombre et de lumière à chaque passage de bateau se démultipliaient dans l’eau.
Quelques mètres plus loin, je suis descendue sur le quai. L’air était orange, épais. Un couple enlacé contre un platane m’a fait détourner les yeux. Je me suis assise au bord du fleuve, espérant que le miroir apaisant de la Seine me console, mais la vision des bateaux mouches glissant sur l’onde comme des vaisseaux fantômes ne faisait qu’accroître la sensation d’être à côté de ma vie.
Je suis remontée par le boulevard de Sébastopol, la Gare de l’Est et la volée de marches du raccourci coupe-gorge le long de la Gare du Nord. Une lune blême s’était levée, éclairant dans les angles des murs des tessons de bouteilles, des oiseaux crevés et les corps recroquevillés de quelques toxicos échoués là au bout de leur misère. Au loin un métro aérien a brisé le silence, grinçant, désarticulé, sinistre. J’ai traversé ce royaume des damnés sans en prendre la mesure, moi-même âme errante, amputée de mon histoire d’amour. Toute la ville était contaminée par ma tristesse. Je ne m’en sortais pas.

Célian
Je passe l’heure à fixer la pendule. Dès que le cours commence je me dis qu’il reste cinquante-neuf minutes à attendre. Je n’arrive pas à souligner proprement, mon cahier est un torchon. Parfois j’essaie de ne pas regarder la pendule pendant au moins un quart d’heure mais je relève la tête et ça fait juste deux minutes.
Je suis obligé de bouger mes mains, c’est plus fort que moi. Je massacre mes gommes, je mange mes stylos, je me baisse sans arrêt pour ramasser mes cahiers. J’ai encore cassé ma règle, Maman ne va pas être contente.
Je n’arrive pas à ne plus m’ennuyer. J’essaie vraiment pourtant. Les autres élèves aussi semblent s’ennuyer, mais chez eux l’ennui doit être moins fort.
Je me demande pourquoi je suis là. Pourquoi nous sommes tous là. Je préférerais me promener dans la nature et observer les animaux. Ils sont plus heureux que nous. Ils ne vont pas à l’école, pourtant ils sont plus heureux c’est sûr. Ils se roulent dans l’herbe, dorment au soleil. Ils n’ont pas de montre.
La maîtresse m’a posé une question que je n’ai pas entendue. Elle s’énerve, je vois ses doigts crispés : « Tu imagines que tu peux te passer de mes cours ? » Je ne réponds pas et c’est pire. Elle devient toute rouge et s’approche en criant presque : « Puisque tu es si intelligent prouve-le. J’attends ta réponse, monsieur le génie. »
J’ai pleuré. Quelqu’un a dit : « Oh le pauvre bébé… » La sonnerie a retenti. Je me suis essuyé les yeux, je ne veux pas que Maman voie mes larmes. »

Extraits
« Les soirs je raconte à Célian l’histoire de Tycho Brahe. D’emblée surtout, ce qui frappe dans sa biographie, c’est la succession de drames, les marques indélébiles de son destin. L’astronome naît le 14 décembre 1546 en Scanie, alors province danoise, dans une famille très riche, d’une noblesse qui « se fond dans la nuit des temps ». Second enfant d’Otte Brahe et Beate Bille, Tycho était leur fils aîné mais en réalité – il n’apprendra ce secret qu’à l’âge adulte – il avait un frère jumeau décédé prématurément. Son existence à partir de cette découverte sera évidée de cette absence originelle ; ce jumeau qu’on lui a caché sera son tourment, sa fragilité.
Et l’aventure rocambolesque continue lorsqu’il n’a que deux ans : Tycho fut enlevé à ses parents par son oncle Jorgen, Amiral des armées, qui l’éleva jusqu’à sa disparition accidentelle en 1565 après un plongeon dans les eaux de Copenhague pour sauver de la noyade Frédéric II, le roi du Danemark.
Abandonné enfant, auréolé ou damné par la légende des commencements, puis en partie déshérité à la mort de son père adoptif, Tycho Brahe s’affranchit encore un peu plus des chemins tout tracés en se mariant avec une paysanne. Auparavant on avait bien essayé de le fiancer avec une femme de son rang princier tout comme on avait tenté de lui faire embrasser des carrières prestigieuses, il préféra fuir la cour et ses artifices, les honneurs, les devoirs, pour se jeter à corps perdu dans cette vocation pour l’astronomie que tous jugeaient indigne. Même s’il semble avoir été aimé par sa plus jeune sœur – Sophie, sa collaboratrice, son alter ego -, sa famille et son milieu n’ont cessé de rejeter son mode de vie et ses choix.
Pour Célian je n’ai pas besoin de romancer la suite, véritable récit de cape et d’épée : à cause d’une dispute avec un cousin, Tycho Brahe se battit en duel le 27 décembre 1566 dans un cimetière allemand – 27 décembre, ça plait à Célian, c’est sa date de naissance. Ledit cousin lui trancha l’arête du nez avec un sabre, Tycho en restera défiguré et sera obligé de recourir désormais à une prothèse en or pour cacher les deux trous béants au milieu de son visage.
Voilà notre homme à vingt ans. Son seul refuge, celui des marginaux et des poètes : le ciel étoilé. » p. 39-40

« Quatre heures du matin. Je me lève, soulagée, j’ai pris ma décision: je vais demander un congé, louer l’appartement, déscolariser Célian pour le temps qui reste avant les vacances d’été, et nous allons partir sous un ciel où nous respirerons mieux. Même si fuir ne résoudra ni les blessures de l’enfance ni celles de l’amour, tant pis, je ne peux pas continuer de me laisser aller ainsi à cette dévoration mélancolique. Pour mon fils au moins je dois surmonter mon chagrin.
J’ai conscience que je nous déleste d’un quotidien stagnant comme on ferait naufrage, et que si je demandais conseil on me dirait que ce projet est une bêtise. Je refuse de me laisser ensevelir à nouveau sous les recommandations. Combien de fois dans une vie réalise-t-on vraiment ce dont on a envie ?
Nous allons partir, quelques mois. Ça m’est venu en repensant à la métaphore de la voile contre le vent du père de Rosalie et à ma conversation avec Célian. Quant à la destination de notre voyage, c’est une évidence. » p. 55-56

« Voir l’invisible… J’ai passé des années à rêver à la destinée dramatique de Tycho Brahe, des journées entières à pédaler à la recherche de ces trésors et de ces débris que laissent derrière eux les hommes, de sorte que son nom sera toujours lié à l’esprit des lieux, aux forêts s’étendant à perte de vue dans la lumière de Ven, et à cet été en compagnie de Célian. Mais c’est en le regardant à l’affût, lisant l’immobilité apparente du paysage comme je serais incapable de le faire, que j’ai enfin saisi ce qui m’avait fascinée dans l’histoire de Tycho Brahe, plus encore que l’incroyable château, le nez en or ou ses découvertes scientifiques: il a su voir dans le Ciel ce que personne n’avait vu.
Et je l’imagine à nouveau, ce grand Danois de trente ans réfugié en haut d’une tour, une chevêchette sur l’épaule, observant une étoile bleutée que nul n’avait jamais remarquée, calculant son emplacement exact avant de l’inscrire sur le globe céleste auquel il dédierait sa vie. Avec son visage défiguré et cette brèche en lui tout aussi béante, mieux que personne il savait que «ce sont les étoiles, les étoiles tout là-haut qui gouvernent notre existence ». p. 144

À propos de l’auteur
SIMONNOT_Maud_©OLIVIER_DION

Maud Simonnot © Photo Olivier Dion

Maud Simonnot a passé sa jeunesse dans le Morvan et plusieurs années en Norvège qui l’ont inspirée pour ce livre. Sa biographie de Robert McAlmon, La Nuit pour adresse (Gallimard, 2017) a reçu le prix Larbaud et a été finaliste du prix Médicis essai. (Source: Éditions de l’Observatoire)

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Être en train

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En deux mots
En montant dans un TGV Paris-Montpellier le 21 juin 2019, l’auteur ne peut s’empêcher d’observer le petit monde qui voyage avec lui. Une «manie» qu’il va approfondir en traversant le pays et nous livrer avec finesse ses observations de sociologue du quotidien.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Ceux qui aiment prendront le train

Dans un essai-témoignage savoureux David Medioni raconte ses voyages en train un peu partout en France. Mêlant géographie et sociologie, reportage et littérature, il nous donne des envies de voyage.

Et si David Medioni avait écrit le livre idéal à acheter dans un kiosque de gare avant quelques heures de voyage? Le fondateur du magazine littéraire en ligne Ernest donnera en tout cas aux voyageurs d’agréables pistes de réflexion, aussi bien sur les rails qu’une fois arrivés à destination.
Dans son introduction, il raconte comment en avril 2019, venant de Quimper et arrivant à Paris, il a posté sur Facebook et Instagram un «instantané du train» disant ceci: «Le voyage en train a ceci de particulier qu’il est un espace-temps réduit qui permet l’introspection, la créativité et la recherche du mieux. Les pensées vagabondent. Là un homme à l’air pressé qui s’agace sur son tableur Excel Ici deux jeunes étudiants en transit. Ils n’arrêtent pas de se toucher, de se regarder, de se sourire, de se bécoter. Ils ont vingt ans de moins que moi. J’étais eux, des fois, en revenant de Bordeaux. Là, une vieille dame à une pile de journaux: le Canard, Marie France, elle lit et elle dort à intervalles réguliers. Un peu plus loin, une femme seule, 45 ans environ. Elle pleure. J’ai toujours aimé ces instants en train. Instantanés de nos vies grandes et minuscules à la fois. Il paraît même que dans ce wagon, un journaliste en transit rêvait d’écrire un roman. #soleil #train #writing #write #sun #sky #clouds #rails»
Les retours très positifs qui ont suivi et l’étincelle dans les yeux de ses enfants lorsqu’ils évoquent ensemble le train vont le convaincre de poursuivre sa réflexion. De noter les scènes vues, les livres lus, mais aussi les films, les musiques, les jeux qui occupent les passagers durant ce temps suspendu. Avec délectation, il se transforme en sociologue du quotidien, essayant de déterminer si l’habit fait le moine, de différencier les populations en fonction des horaires et des destinations ou encore du type de train. Le TER et le TGV, sans parler du train de nuit, ayant chacun des rôles et des types de voyageurs bien différents.
Puis vient ce petit jeu auquel on s’est sans doute déjà tous livrés: imaginer quelle peut-être la vie de ces personnes avec lesquelles on partage un compartiment pendant quelques heures. Qui est ce cadre qui ne peut lâcher son ordinateur? Et cette femme qui n’arrête pas téléphoner, faisant partager son intimité a tout le wagon. Et cette famille partant en vacances avec une bouée déjà gonflée. Ou encore ces deux jeunes amoureux qui ne peuvent s’empêcher de se toucher.
Un peu voyeur, un peu rêveur, on se délecte de ces bribes d’histoire, d’autant qu’elles viennent souvent s’associer à un souvenir personnel.
Qui n’a pas vécu l’épisode du passager qui ne retrouve pas son billet, celui qui s’est trompé de place, celui qui est parvenu haletant à attraper son train au dernier moment? Ou encore, moins drôle, l’incident du train arrêté en pleine voie, de la correspondance qui est déjà partie, de la voiture-bar qui est fermée.
L’amateur de littérature n’est pas en reste non plus. En feuilletant la bibliographie des ouvrages consacrés au train ou le mettant en scène, en détaillant la filmographie et en y ajoutant la bande sonore des musiques que l’on peut y entendre – quelquefois contre son gré – David Medioni réveille tout un imaginaire.
Comme je vous le disais, pensez à vous munir de ce nouveau bréviaire du voyageur la prochaine fois que vous vous rendrez à la gare !

Être en train
David Medioni
Éditions de l’Aube
Essai
184 p., 17 €
EAN 9782815941389
Paru le 21/01/2021

Où?
Les voyages en train nous emmènent un peu partout en France, partant principalement de Paris et avec une Eskapade à Bruxelles.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Prendre le train est une aventure. Instantanés de voyage, réflexions sur la place du train dans nos vies et sur son avenir dans nos sociétés peuplent cet ouvrage. Qui sommes-nous quand nous sommes sur les rails ? Qui sont ces voisins que nous ne connaissons pas mais avec lesquels nous allons partager une certaine intimité, parfois pendant de longues heures ? Que disent de nous nos « tics de train », de la peur de ne plus voir sa valise à celle de ne pas être assis à la bonne place ? Quels sont les personnages récurrents rencontrés dans un train ? Que nous l’empruntions pour le plaisir ou pour le travail, le train offre une suspension du temps dans un espace clos, que chacune ou chacun d’entre nous expérimente plus ou moins régulièrement. Ce livre décortique cette expérience universelle avec tendresse, intelligence et humour. Vous ne prendrez plus le train par hasard !

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
La Vie (Olivia Elkaim)

Bande-annonce du livre

Les premières pages du livre
« Introduction
«Papa, papa, tu sais de quoi je rêve? me demanda un matin, au petit déjeuner, Rafaël.
— Non, je ne sais pas.
— Mon rêve en ce moment, c’est de prendre le train.
— De prendre le train? m’étonnai-je.
— Oui j’aimerais prendre le Poudlard Express comme dans Harry Potter. J’aimerais être dans ce train parce qu’il est différent des TGV pour aller à Montpellier.
— Oh oui, ce serait trop bien de prendre un vieux train», a renchéri son grand frère Nathan.
La discussion a continué. Le train à voyager dans le temps de l’épisode 3 de Retour vers le futur ou celui de La Grande Vadrouille «où il y a un restaurant» furent évoqués. Et quand je leur ai parlé des trains-couchettes dans lesquels on peut dormir, les yeux de mes deux garçons pétillaient comme s’ils venaient de croiser Dumbledore (le directeur de l’école de sorcellerie dans Harry Potter) en personne.
Cette conversation avec mes enfants m’a surpris. J’ai senti la puissance de la fiction, évidemment. Harry Potter for¬ever… Mais aussi et surtout la puissance de ce que l’évocation du train et de ses possibles pouvait susciter. Leur raconter le train comme un lieu de vie a créé un désir chez mes enfants.
Quelques jours plus tard, pour les besoins d’un reportage, j’ai pris un TGV. Naturellement, en repensant aux yeux de Nathan et de Rafaël, l’idée d’observer de manière plus précise mes congénères de voyage est venue. Elle ne m’a plus quittée.
En observant attentivement et en écoutant ce qui se passe dans une rame de train, qu’elle soit de TGV ou de train Intercités, on se plonge dans un moment de vie. Les tics et les habi¬tudes des uns et des autres apparaissent de manière plus ou moins prononcée selon que le trajet est long ou cours. À force de multiplier les voyages en train, on remarque également que les personnes sont différentes, mais que les habitudes sont similaires. Pas de doute, nous sommes tous et toutes frères et sœurs humains.
Ce jour-là, donc, après la fameuse discussion avec Nathan et Rafaël, j’étais assis dans une voiture de TGV. Quasiment à la fin du trajet, j’ai ouvert mon ordinateur et je me suis mis frénétiquement à écrire sur ce que je venais de vivre. Réflexe de la modernité: en descendant du TGV, avant de partir en reportage, j’ai posté ce texte sur Facebook et Instagram :
Instantané du train
4 avril 2019, Paris-Quimper, TGV
Le voyage en train a ceci de particulier qu’il est un espace-temps réduit qui permet l’introspection, la créativité et la recherche du mieux. Les pensées vagabondent. Là un homme à l’air pressé qui s’agace sur son tableur Excel. Ici deux jeunes étudiants en transit. Ils n’arrêtent pas de se toucher, de se regarder, de se sourire, de se bécoter. Ils ont vingt ans de moins que moi. J’étais eux, des fois, en revenant de Bordeaux. Là, une vieille dame a une pile de journaux : le Canard, Marie France, elle lit et elle dort à intervalles réguliers. Un peu plus loin, une femme seule, 45 ans environ. Elle pleure. J’ai toujours aimé ces instants en train. Instantanés de nos vies grandes et minuscules à la fois. Il paraît même que dans ce wagon, un journaliste en transit rêvait d’écrire un roman. #soleil #train #writing #write #sun #sky #clouds #rails
Le soir, une fois le reportage terminé, alors que j’arrivais à mon hôtel, j’ai regardé mon téléphone. Un raz de marée. Des like à tire larigot. Des commentaires élogieux : « Merci de cet instantané, c’est beau et vrai » ; « Il n’y a pas de j’adore sur Instagram, dommage » ; « Tu tiens un truc, continue. C’est génial ! ».
Quelques jours plus tard, nouveau voyage. Et nouvel instantané.
Dans le train ce matin, au bar. C’est le tout petit matin. À gauche, un cadre, costume propre, cravate slim grise, chaussures italiennes, il boit une orange pressée pour accompagner son café. À droite, une femme, seule. Elle lit le dernier Guillaume Musso.
Au fond, trois collègues qui discutent de la réunion à venir dans la journée. Ils se plaignent d’un quatrième qui a fini la présentation PowerPoint la veille à 22 heures. « Tu te rends compte c’est un vrai procrastinateur ! Il met tout le monde dans la merde. » L’un d’entre eux temporise : « En même temps, je crois qu’il n’avait pas toutes les informations… » Juste derrière, un homme et une femme. Ils sont câlins. Elle lui dit : « Je ne pensais pas que nous arriverions à nous faire enfin ce moment tous les deux. » Il répond : « Je te l’avais promis. » « Dis-moi qu’il y en aura d’autres… » dit la femme. Il ne répond pas. Silence. Ils se tiennent la main. Dans le train, la vie, les vies s’écrivent. J’aime les observer.
Même réflexe de poster sur les réseaux sociaux ce moment, accompagné d’une photo. Même résultat. De très nombreux pouces levés, des commentaires. «Génial!», «Tu as tellement bien décrit l’hypocrisie masculine. Cette femme qui espère et l’autre qui ne répond pas», «Je vais faire attention la prochaine fois que je prendrais le train à vérifier que tu ne sois pas dans les parages à écouter mes conversations 😉 Super instantané en tout cas. On en veut encore.»
Des mots qui, comme les yeux de mes enfants, narraient en creux la relation passionnelle clandestine que nous entretenons avec le train. Passion clandestine, car il est souvent de bon ton de vilipender la SNCF, ses retards, ses trains mal organisés, et pourtant chacun et chacune d’entre nous vit avec le rail une histoire qui dit beaucoup de ce que nous sommes. Certainement que cela nous renvoie à l’enfance. À la magie du train électrique. C’est étonnant à quel point ce classique des jouets pour enfants est resté indémodable. Les enfants – et certains adultes – continuent à faire « tchou tchou » à quatre pattes dans leur chambre. Mais pourquoi le train? Peut-être parce que la voiture – même comme symbole de la liberté de circulation – fatigue et stresse le conducteur. Peut-être parce que l’avion anesthésie le voyageur et uniformise le voyage avec ses aéroports semblables de Rio à Paris ou de New York à Bangkok. Plus rien dans le voyage en l’air ne se distingue, et le voyageur distrait pourrait atterrir ici ou là sans être capable de dire exactement dans quel aéroport il se trouve. Au fond, seul le train permet de réfléchir, de rêver, de divaguer tout autant que de travailler, de synthétiser ou de théoriser. Seul le train permet d’être soi-même. Sans fard.
Dans ce moment de suspension du temps dans un espace clos, soit les masques tombent pour laisser place à une forme d’authenticité, soit ils ne veulent pas disparaître. Au contraire. Ils demeurent et deviennent des caricatures qui, elles aussi, nous racontent. Tour à tour, tous les rôles du train nous ont échu un jour: homme pressé, voisin bruyant, dormeur invétéré, liseur passionné, famille avec enfants bruyants et/ou malades, couple bécoteur, ou encore travailleur acharné.
En observant, en acceptant la suspension que le train offre, en jouant et en ne faisant plus qu’un avec elle, l’œil s’aiguise, l’oreille se tend, et la mémoire imprime mieux encore. Les couleurs, les odeurs, les sons, les mots, les apparences, les lumières, les ombres, les détails, sont là. Présents. Signifiants. Observer mes frères humains dans tous les trains que j’ai empruntés durant un an me permet de brosser un portrait éminemment subjectif, mais profondément honnête et authentique sur ce que nous sommes tous et toutes aujourd’hui. Pompeux ? Non, réaliste. Dans les trains, la France – bigarrée, différente, agaçante, joyeuse, enivrante, folle, calme – circule. Mieux, elle vit. Elle respire. Elle écrit des histoires individuelles qui sont des histoires collectives parfois, des histoires universelles toujours. Ces instantanés, ces histoires de trains, ce sont nos victoires, nos défaites, nos doutes, nos certitudes, nos envies, nos renoncements. Ce sont nos vies.
Des vies tellement réelles que ce lieu de confinement (non, il ne sera pas question du Covid-19, rassurez-vous) a inspiré les écrivains. Dans toutes les époques. Dans tous les genres. C’est ainsi, par exemple, que Marcel Proust vénérait le train. Et qu’il écrivait dans À la recherche du temps perdu, et plus précisément dans Du côté de chez Swann, un éloge de ce que le voyage par le rail faisait naître chez lui.
J’aurais voulu prendre dès le lendemain le beau train généreux d’une heure vingt-deux dont je ne pouvais jamais sans que mon cœur palpitât lire, dans les réclames des Compagnies de chemin de fer, dans les annonces de voyages circulaires, l’heure de départ: elle me semblait inciser à un point précis de l’après-midi une savoureuse entaille, une marque mystérieuse à partir de laquelle les heures déviées conduisaient bien encore au soir, au matin du lendemain, mais qu’on verrait, au lieu de Paris, dans l’une de ces villes par où le train passe et entre lesquelles il nous permettait de choisir ; car il s’arrêtait à Bayeux, à Coutances, à Vitré, à Questembert, à Pontorson, à Balbec, à Lannion, à Lamballe, à Bénodet, à Pont-Aven, à Quimperlé, et s’avançait magnifiquement surchargé de noms qu’il m’offrait et entre lesquels je ne savais lequel j’aurais préféré, par impossibilité d’en sacrifier aucun.

Extraits
« INSTANTANÉ DU TRAIN
4 AVRIL 2019, Paris-Quimper, TGV
Le voyage en train a ceci de particulier qu’il est un espace-temps réduit qui permet l’introspection, la créativité et la recherche du mieux. Les pensées vagabondent. Là un homme à l’air pressé qui s’agace sur son tableur Excel Ici deux jeunes étudiants en transit. Ils n’arrêtent pas de se toucher, de se regarder, de se sourire, de se bécoter. Ils ont vingt ans de moins que moi. J’étais eux, des fois, en revenant de Bordeaux. Là, une vieille dame à une pile de journaux: le Canard, Marie France, elle lit et elle dort à intervalles réguliers. Un peu plus loin, une femme seule, 45 ans environ. Elle pleure. J’ai toujours aimé ces instants en train. Instantanés de nos vies grandes et minuscules à la fois. Il paraît même que dans ce wagon, un journaliste en transit rêvait d’écrire un roman. #soleil #train #writing #write #sun #sky #clouds #rails » p. 11-12

« Au fond quel est le bon train de vie? Qu’il soit financier, amoureux, professionnel. À chacun de trouver sa réponse. Celle que l’auteur pourrait livrer est certainement bien différente de celle de cette jeune cadre, robe bordeaux, qui oscille entre la tentation du sommeil et les documents qu’elle est
en train de finaliser. Adolescente, se rêvait-elle dans un train à 6h39 du matin, plongée dans son travail? Et cet homme mûr, habillé en dandy, barbe de trois jours et armé de l’assurance du conquérant, s’il se retourne, estime-t-il qu’il a bien mené le train de sa vie? Les wagons qu’il tirait lui ont-ils permis d’atteindre l’allure à laquelle il aspirait ?
Au fond, la puissance d’un trajet en train, C’est qu’il nous renvoie à nous-mêmes et, par métaphore, au train de notre propre vie. À son allure. À ses wagons, chargés ou légers. Emplis de voyageurs, ou vides. Au bruit, ou au silence. Cela nous invite à regarder l’intérieur de nos wagons. À ouvrir telle porte et à se confronter à ce que l’on trouve derrière. Le wagon de la joie abrite tous les bons souvenirs; ils sont aériens, ils flottent avec nous et donnent au train de notre vie une belle allure. Bien sûr, il y a le wagon que nous n’aimons pas ouvrir. Celui des mauvais moments, des erreurs, des choses que nous aurions aimé ne pas faire, et des peines aussi. Mais ce wagon, même s’il pèse et peut parfois ralentir le train de notre vie, fait partie intégrante de nous, de ce que nous sommes. Indéniablement. Reste un autre wagon. Un dernier wagon. Celui des choses que nous transportons mais qui ne sont pas à nous. Ce wagon dans lequel chacun et chacune trouve les espoirs des parents, les constructions bancales d’identité, les chemins empruntés pour de mauvaises raisons, etc. C’est certainement ce wagon qui pèse le plus lourd dans notre «train de vie» et qui nous empêche parfois d’avancer à l’allure souhaitée. C’est ce wagon auquel nous pensons quand un voyage en train s’étire et invite à la contemplation, à l’introspection et à la méditation. Inévitablement, ces instants amènent une réflexion plus large. Les paysages qui défilent sous les yeux viennent interroger le citadin: pourquoi ne ferais-je pas comme ces voyageurs qui — chaque jour — prennent le train pour se rendre à Paris? Le soir, ils rentrent chez eux, à la campagne. Ils ont, eux, franchi le Rubicon d’une vie proche de la nature et d’un travail dans la capitale. » p. 55-58

À propos de l’auteur
MEDIONI_David_©Anna_LailletDavid Medioni © Photo Anna Laillet

David Medioni est journaliste, fondateur et rédacteur en chef d’Ernest, qui lui a permis de rassembler ses deux passions, les livres et le journalisme. Celle des livres qu’il a cultivé très tôt en étant vendeur pendant ses études à la librairie la Griffe Noire. Après avoir bourlingué 13 ans durant dans les médias. À CB News, d’abord où il a rencontré Christian Blachas et appris son métier. Blachas lui a transmis deux mantras: «Ton sujet a l’air intéressant, mais c’est quoi ton titre?», et aussi: «Tu as vu qui aujourd’hui? Tu as des infos?». Le dernier mantra est plus festif: «Il y a toujours une bonne raison de faire un pot». David a également été rédacteur en chef d’Arrêt Sur images.net où il a aiguisé son sens de l’enquête, mais aussi l’approche économique du fonctionnement d’un média en ligne sur abonnement. (Source: Éditions de l’Aube / Ernest)

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Le bonheur est au fond du couloir à gauche

ERRE_le-bonheur-est-au-fond-du-couloir-a-gauche

En deux mots:
La belle histoire d’amour entre Michel et Bérénice prend fin brutalement après trois semaines. Et l’opération reconquête s’avère bien délicate. Pas davantage les psys que les marabouts ne peuvent l’aider. Alors peut-être que le suicide… À moins que la solution ne se trouve dans les livres de développement personnel.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

La vie ne vaut d’être vécue que du bon côté

J.M. Erre nous revient avec un roman chargé d’humour qui raconte la tentative de reconquête d’un homme éconduit. Michel parviendra-t-il à faire revenir Bérénice? Sa liste de recettes mérite le détour!

On dira que Michel n’a pas eu de chance. Mais il est vrai qu’il n’a pas demandé à naître. Pendant 25 ans, jusqu’à ce moment où Bérénice décide de le quitter, il aura été «un enfant triste, un adolescent cafardeux avant de devenir un adulte neurasthénique». Il faut dire que la marche de l’Histoire ne l’a pas gâté. Il est né le jour du déclenchement du génocide rwandais et a été baptisé la veille du massacre de Srebrenica. Et ce n’est pas son déménagement rue de la Gaîté qui a arrangé les choses. Il a la mélancolie solidement ancrée en lui. Sa fréquentation assidue des psys ne va pas non plus lui être d’un très grand secours. Pour ces professionnels, il est un «obsessionnel compulsif bipolaire gravement dépressif, franchement hypocondriaque, volontiers paranoïaque et fortement inhibé à cause d’un rapport pathologique à la mère.»
La solution serait donc le suicide. Mais après consultation des statistiques en la matière et le visionnage d’un discours d’Emmanuel Macron, il doit bien se rendre à l’évidence: le suicide, c’est dangereux! L’objectif de reconquérir le cœur de Bérénice semble davantage à sa portée, d’autant que Google n’est pas avare en solutions, de la méthode du psy canadien à celle du marabout burkinabé. Sauf que ces dernières brillent par leur inefficacité. Heureusement, il reste les blogs, eux aussi très suivis et pas avares en bons conseils. Pourquoi ne pas suivre celui de Martine de Gaillac et «irradier de bonheur pour rendre les autres heureux»? Mais là encore, c’est plus vite dit que fait.
Restent les livres. Ceux que Bérénice lui a laissé, ces ouvrages consacrés au bonheur et aux moyens de l’atteindre, de le conserver, voire de l’accroître. Oui, Le bonheur est au fond du couloir à gauche!
J.M. Erre, avec son humour pince-sans-rire, fait une fois de plus la démonstration que la vie ne vaut d’être vécue que si on la prend du bon côté (encore faut-il savoir où est le bon côté). En s’amusant avec les recettes toutes faites et les manuels de développement personnel qui ne développent fort souvent que le tiroir-caisse de leurs auteurs, il fait œuvre salutaire. Et nous en fait voir de toutes les couleurs: sous couvert de fantaisie bien noire, il nous offre un moment de vie en rose. De quoi effacer quelques bleus à l’âme…

Le bonheur est au fond du couloir à gauche
J.M. Erre
Éditions Buchet-Chastel
Roman
192 p., 15 €
EAN 9782283033807
Paru le 7/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Enfant morose, adolescent cafardeux et adulte neurasthénique, Michel H. aura toujours montré une fidélité remarquable à la mélancolie. Mais le jour où sa compagne le quitte, Michel décide de se révolter contre son destin chagrin. Il se donne douze heures pour atteindre le bien-être intérieur et récupérer sa bien-aimée dans la foulée. Pour cela, il va avoir recours aux pires extrémités: la lecture des traités de développement personnel qui fleurissent en librairie pour nous vendre les recettes du bonheur…
Quête échevelée de la félicité dans un 32m² cerné par des voisins intrusifs, portrait attendri des délices de la société contemporaine, plongée en apnée dans les abysses de la littérature feel-good, Le bonheur est au fond du couloir à gauche est un roman qui vous aidera à supporter le poids de l’existence plus efficacement qu’un anti-dépresseur.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
France Télévisions Rédaction Culture (Carine Azzopardi)
L’Espadon https://www.lespadon.info/2021/01/le-bonheur-est-au-fond-du-couloir.html
L’Essor 42 (Jacques Plaine)
Blog Sans connivence
Blog Cathulu


Présentation du nouveau de J.M. Erre, Le bonheur est au fond du couloir à gauche © Production France Info

Les premières pages du livre
« Au début de mon histoire, il y a une NDE.
NDE est l’acronyme de Near Death Experience. En français: une expérience de mort imminente. De nombreuses personnes rapportent le même épisode troublant. Elles parlent d’un long tunnel sombre avec une lumière blanche au bout. Elles mentionnent des voix célestes qui les appellent, des créatures angéliques qui les invitent à les rejoindre. Elles évoquent un passage vers un autre territoire, un autre monde, une autre vie.
Moi aussi, j’ai connu tout ça. Le tunnel obscur, la lumière blanche, les voix de l’au-delà, l’attraction irrésistible vers l’inconnu… À vrai dire, j’ai longtemps hésité avant de passer de l’autre côté. Ce n’est pas que je regrettais ma vie d’avant – avais-je seulement vécu ? –, mais je me méfiais. Un mauvais pressentiment. Je sentais que quelque chose clochait. Je flairais le piège. Je soupçonnais que c’était un aller sans retour et que j’allais le regretter.
Finalement, je n’ai pas eu à faire de choix, car on m’a poussé vers la lumière. Impossible de résister. J’ai longé le tunnel, j’ai franchi le seuil, j’ai fait le grand plongeon dans l’éblouissante clarté.
Et je suis né.
C’était il y a vingt-cinq ans. Je ne m’en suis jamais remis.

Notre naissance est une expérience de mort imminente. Reste juste à connaître la durée de l’imminence.
J’ouvre les yeux et je vois Bérénice. Quoi de plus beau que le doux visage de l’Amour penché sur soi au réveil après une bonne nuit de treize heures sous Stilnox ? Elle est divine dans sa doudoune rouge, avec son bonnet sur la tête et son gros carton dans les bras. Elle me dit : « Michel, je te laisse mes bouquins. »
Bérénice m’offre un cadeau dès le réveil. J’ai une femme merveilleuse. Prévenante, cultivée, niveau 7 au sudoku, je ne la mérite pas. Si je pouvais, je lui mettrais cinq étoiles sur TripAdvisor. Elle ajoute : « C’est grâce à eux que j’ai trouvé la force de te quitter. Ils pourront t’être utiles, espèce de taré. »
Bérénice laisse tomber le carton de livres, m’écrase trois métatarsiens, empoigne sa valise et sort de la chambre. Je ne suis pas sûr qu’elle ait dit « taré ». C’était peut-être « connard » ou « salaud ». Qu’importe, c’est l’intention qui compte : Bérénice me fait un cadeau.
La porte claque. Quand l’Amour s’en va, on ne réfléchit pas, on agit. Pas une seconde d’hésitation : je prends un Lexomil.
La porte s’ouvre. L’Amour revient, c’est magique. Bérénice avait besoin d’une petite pause pour faire le point, ça arrive dans tous les couples. Nous allons nous réconcilier sous la couette dans un déchaînement sulfureux de nos sens et une extase de nos fluides qui…
« Par contre, je récupère mon Camus ! »
Bérénice s’accroupit dans un mouvement d’un érotisme échevelé, pousse un ahanement d’invitation au plaisir, puis se relève en brandissant L’Étranger, notre livre de chevet.
La porte claque. Bérénice disparaît. La table de chevet penche dangereusement sur la droite. Sans littérature pour caler l’existence, tout menace de s’écrouler. Je pleure.
Mes troubles de l’humeur sont apparus assez tôt, environ une demi-heure après ma naissance, lors de la première tétée. Il paraît que je refusais obstinément de prendre le sein, sans doute par volonté de boycotter l’hypocrite pot de bienvenue offert après mon expulsion sauvage.
Suite à neuf mois paradisiaques dans un bain d’Éden amniotique thermostat 2, j’ai été brutalement mis à la porte sans préavis. Expulsé dans le froid, nu et sans défense : on ne ferait même pas subir ça à des punks à chien squatteurs d’immeubles.
Ah, elle est belle, la patrie des droits de l’homme.
J’hésite à me lever, car Pascal a écrit : « Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre. » Je l’ai appris à Bérénice qui m’a répondu que je n’avais qu’à m’installer en couple avec Pascal. J’ai bien conscience que la probabilité d’un arrière-plan ironique dans la répartie de ma bien-aimée n’est pas nulle, mais qui suis-je pour contredire un philosophe inscrit au programme de l’Éducation nationale ?
Je me souviens soudain que les accidents domestiques sont la troisième cause de décès en France. D’après les statistiques officielles, vingt mille personnes meurent chaque année chez elles, bien plus que les victimes d’accidents de la route ou d’homicides. Pascal n’avait pas accès aux chiffres de l’Insee. En réalité, il n’existe pas d’endroit plus dangereux que notre logement. Donc, je me lève.
On sonne. Bérénice est de retour. Regret d’une vie à deux pleine de moments complices devant Netflix ? Hantise de devoir trouver un nouvel appartement quand le prix du mètre carré parisien pulvérise l’indécence ? Perspective angoissante d’une vie en solo dans le désert sentimental des métropoles occidentales ? Prise de conscience que l’horloge biologique tourne inexorablement et qu’une rupture avant conception de progéniture est une folie ? Oubli d’un parapluie ?
J’ouvre. C’est mon voisin, M. Patusse. Il me demande de ne pas claquer les portes, surtout un dimanche matin quand chacun profite d’un repos bien mérité après une dure semaine de travail. Il ajoute : « Pour ceux qui travaillent, bien sûr », avec une grimace symptomatique de l’abcès dentaire.
Je saisis le pudique sous-entendu et remercie M. Patusse de son inquiétude toute paternelle vis-à-vis de ma situation professionnelle. Je lui confirme que je n’exerce pour l’heure nulle activité salariée destinée à m’épanouir socialement trente-cinq heures par semaine, à rentabiliser l’investissement locatif loi Pinel de mon propriétaire et à cotiser cent soixante-douze trimestres avant de mourir à taux plein, mais je tiens à rassurer mon voisin : cet état n’est que provisoire.
M. Patusse souhaite que je précise ma définition du provisoire avec un rictus confirmant la gravité de sa gingivite. Je réponds que selon Albert Einstein, le temps est une notion relative. J’ajoute qu’en se plaçant au niveau le plus fondamental de la réalité physique, on pourrait même poser l’hypothèse que le temps n’existe pas.
Un tremblement compulsif de la paupière gauche de M. Patusse laisse craindre l’imminence d’un AVC. Je rassure mon voisin : ma sortie du cercle vicieux de l’assistanat est proche. C’est promis, il sera le premier informé de ma réinsertion dans un secteur d’activité florissant qui me permettra d’assumer enfin mes devoirs citoyens, à savoir aider mon pays à maintenir les déficits publics en dessous de la barre des 3 % et rembourser mes années de RSA par une surconsommation à fort taux de TVA.
En attendant l’avènement de cette heureuse perspective, M. Patusse m’invite au silence afin de respecter le bien-être des résidents de l’immeuble comme cela est prescrit dans l’article 1 du règlement de copropriété. Il m’en a d’ailleurs apporté un exemplaire qu’il a imprimé spécialement pour moi sur un papier de qualité supérieure. C’est la journée des cadeaux.
Je tranquillise mon voisin : les portes ne claqueront plus, car ma femme m’a quitté. M. Patusse n’est pas homme à se payer de mots. Puis-je lui garantir que Bérénice ne reviendra pas ? Je suis désolé, mais je ne peux pas le lui certifier à 100 %. Cependant, si l’on se fie à la description que fait Michel Houellebecq dans ses œuvres de l’impossibilité ontologique d’une relation de couple satisfaisante et pérenne, on peut estimer les chances d’un retour de Bérénice entre le peu probable et le carrément foutu.

J’ouvre les yeux et je vois Bérénice. Quoi de plus beau que le doux visage de l’Amour penché sur soi au réveil après une bonne nuit de treize heures sous Stilnox ? Elle est divine dans sa doudoune rouge, avec son bonnet sur la tête et son gros carton dans les bras. Elle me dit : « Michel, je te laisse mes bouquins. »
Bérénice m’offre un cadeau dès le réveil. J’ai une femme merveilleuse. Prévenante, cultivée, niveau 7 au sudoku, je ne la mérite pas. Si je pouvais, je lui mettrais cinq étoiles sur TripAdvisor. Elle ajoute : « C’est grâce à eux que j’ai trouvé la force de te quitter. Ils pourront t’être utiles, espèce de taré. »
Bérénice laisse tomber le carton de livres, m’écrase trois métatarsiens, empoigne sa valise et sort de la chambre. Je ne suis pas sûr qu’elle ait dit « taré ». C’était peut-être « connard » ou « salaud ». Qu’importe, c’est l’intention qui compte : Bérénice me fait un cadeau.
La porte claque. Quand l’Amour s’en va, on ne réfléchit pas, on agit. Pas une seconde d’hésitation : je prends un Lexomil.
La porte s’ouvre. L’Amour revient, c’est magique. Bérénice avait besoin d’une petite pause pour faire le point, ça arrive dans tous les couples. Nous allons nous réconcilier sous la couette dans un déchaînement sulfureux de nos sens et une extase de nos fluides qui…
« Par contre, je récupère mon Camus ! »
Bérénice s’accroupit dans un mouvement d’un érotisme échevelé, pousse un ahanement d’invitation au plaisir, puis se relève en brandissant L’Étranger, notre livre de chevet.
La porte claque. Bérénice disparaît. La table de chevet penche dangereusement sur la droite. Sans littérature pour caler l’existence, tout menace de s’écrouler. Je pleure.

Mes troubles de l’humeur sont apparus assez tôt, environ une demi-heure après ma naissance, lors de la première tétée. Il paraît que je refusais obstinément de prendre le sein, sans doute par volonté de boycotter l’hypocrite pot de bienvenue offert après mon expulsion sauvage.
Suite à neuf mois paradisiaques dans un bain d’Éden amniotique thermostat 2, j’ai été brutalement mis à la porte sans préavis. Expulsé dans le froid, nu et sans défense : on ne ferait même pas subir ça à des punks à chien squatteurs d’immeubles.
Ah, elle est belle, la patrie des droits de l’homme.

J’hésite à me lever, car Pascal a écrit : « Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre. » Je l’ai appris à Bérénice qui m’a répondu que je n’avais qu’à m’installer en couple avec Pascal. J’ai bien conscience que la probabilité d’un arrière-plan ironique dans la répartie de ma bien-aimée n’est pas nulle, mais qui suis-je pour contredire un philosophe inscrit au programme de l’Éducation nationale ?
Je me souviens soudain que les accidents domestiques sont la troisième cause de décès en France. D’après les statistiques officielles, vingt mille personnes meurent chaque année chez elles, bien plus que les victimes d’accidents de la route ou d’homicides. Pascal n’avait pas accès aux chiffres de l’Insee. En réalité, il n’existe pas d’endroit plus dangereux que notre logement. Donc, je me lève.
On sonne. Bérénice est de retour. Regret d’une vie à deux pleine de moments complices devant Netflix ? Hantise de devoir trouver un nouvel appartement quand le prix du mètre carré parisien pulvérise l’indécence ? Perspective angoissante d’une vie en solo dans le désert sentimental des métropoles occidentales ? Prise de conscience que l’horloge biologique tourne inexorablement et qu’une rupture avant conception de progéniture est une folie ? Oubli d’un parapluie ?
J’ouvre. C’est mon voisin, M. Patusse. Il me demande de ne pas claquer les portes, surtout un dimanche matin quand chacun profite d’un repos bien mérité après une dure semaine de travail. Il ajoute : « Pour ceux qui travaillent, bien sûr », avec une grimace symptomatique de l’abcès dentaire.
Je saisis le pudique sous-entendu et remercie M. Patusse de son inquiétude toute paternelle vis-à-vis de ma situation professionnelle. Je lui confirme que je n’exerce pour l’heure nulle activité salariée destinée à m’épanouir socialement trente-cinq heures par semaine, à rentabiliser l’investissement locatif loi Pinel de mon propriétaire et à cotiser cent soixante-douze trimestres avant de mourir à taux plein, mais je tiens à rassurer mon voisin : cet état n’est que provisoire.
M. Patusse souhaite que je précise ma définition du provisoire avec un rictus confirmant la gravité de sa gingivite. Je réponds que selon Albert Einstein, le temps est une notion relative. J’ajoute qu’en se plaçant au niveau le plus fondamental de la réalité physique, on pourrait même poser l’hypothèse que le temps n’existe pas.
Un tremblement compulsif de la paupière gauche de M. Patusse laisse craindre l’imminence d’un AVC. Je rassure mon voisin : ma sortie du cercle vicieux de l’assistanat est proche. C’est promis, il sera le premier informé de ma réinsertion dans un secteur d’activité florissant qui me permettra d’assumer enfin mes devoirs citoyens, à savoir aider mon pays à maintenir les déficits publics en dessous de la barre des 3 % et rembourser mes années de RSA par une surconsommation à fort taux de TVA.
En attendant l’avènement de cette heureuse perspective, M. Patusse m’invite au silence afin de respecter le bien-être des résidents de l’immeuble comme cela est prescrit dans l’article 1 du règlement de copropriété. Il m’en a d’ailleurs apporté un exemplaire qu’il a imprimé spécialement pour moi sur un papier de qualité supérieure. C’est la journée des cadeaux.
Je tranquillise mon voisin : les portes ne claqueront plus, car ma femme m’a quitté. M. Patusse n’est pas homme à se payer de mots. Puis-je lui garantir que Bérénice ne reviendra pas ? Je suis désolé, mais je ne peux pas le lui certifier à 100 %. Cependant, si l’on se fie à la description que fait Michel Houellebecq dans ses œuvres de l’impossibilité ontologique d’une relation de couple satisfaisante et pérenne, on peut estimer les chances d’un retour de Bérénice entre le peu probable et le carrément foutu.

J’ai mis cinq étoiles sur Amazon à tous les romans de Michel Houellebecq. Ce que j’aime, chez lui, c’est qu’il montre qu’il y a quelque chose au-delà du constat désespéré d’un monde sans amour et sans bonté, quelque chose au-delà de la tristesse infinie de l’homme seul face à sa misère, quelque chose au-delà de la déception inhérente à toute activité humaine : la possibilité de transformer cette noirceur en éclairs de drôlerie et d’intelligence par la magie de l’écriture.
J’aime Michel Houellebecq, car il me donne de l’espoir.
Moi aussi, un jour, quand j’aurais atteint le stade ultime de la dépression, je deviendrai un grand écrivain humoristique. Comme Michel.
À l’évocation de notre plus grand romancier (plus ou moins) vivant, je lis dans les yeux de M. Patusse qu’il frôle sa deuxième attaque cérébrale de la matinée. Dans un souci de rapprochement amical propice au bon voisinage, je lui demande si son mariage avec Mme Patusse résulte d’une passion amoureuse doublée d’une communion d’âmes, ou bien de la volonté pragmatique de combler une solitude existentielle trop douloureuse à porter au quotidien, ou encore d’un simple souci de conformisme social fiscalement avantageux.
M. Patusse laisse pendre une lippe rosâtre semée de quelques miettes de biscotte, puis tourne les talons afin d’aller échanger avec son épouse au sujet des motivations ayant conduit à leur union.
Je reste sur mon paillasson, car j’ai entendu du bruit dans la cage d’escalier.
Bérénice ?
Béré, c’est toi ?
Chaton ?
Je vais attendre un moment sur le palier. Mon amour étant très joueuse, peut-on raisonnablement écarter l’hypothèse qu’elle me fasse une blague ?
Mon portable sonne alors que j’attends Bérénice la blagueuse devant ma porte. Je décroche. C’est elle ! Ma bien-aimée me demande si je suis bien moi-même. Je ris de bon cœur et je la félicite pour son humour. Bérénice me répond qu’elle s’appelle Sarah. Mon amour est impayable. Belle, intelligente et facétieuse. Je ne la mérite pas.
Bérénice insiste. Elle s’appelle Sarah et travaille pour l’institut de sondage Ipsos. Je lui réponds que je l’aime et que je suis sûr qu’elle avait de bonnes raisons de me dissimuler son vrai nom et sa véritable activité professionnelle. Je comprends qu’elle soit partie parce qu’elle ne supportait plus de vivre dans le mensonge. Je suis heureux qu’elle m’ouvre enfin son cœur, je ne lui en veux pas du tout. Je l’attends pour le petit déjeuner. Croissant ou apfelstrudel ?
Au ton professionnel que garde Bérénice, je prends conscience qu’elle travaille dans un centre d’appels et doit être écoutée à cet instant par un superviseur soumis à l’idéologie néolibérale, adepte de la pression psychologique. Je ne veux pas nuire à ma bien-aimée, je décide de jouer le jeu. Bérénice veut que je participe à la grande enquête de l’institut Ipsos, je ne demande qu’à lui rendre service. Il s’agit d’un sondage sur le bonheur. Ça tombe bien, c’est ma spécialité.
Mes parents m’ont dit que je n’avais pas pleuré à la naissance, ce qui les avait beaucoup surpris. En revanche, j’ai pleuré tous les autres jours de mon existence, ce qui peut aussi étonner. J’ai été un enfant triste et un adolescent cafardeux avant de devenir un adulte neurasthénique. À l’heure de la civilisation zapping qui change d’avis, de conjoint ou de Smartphone comme de chaussettes, ma fidélité à la mélancolie est assez rare pour être signalée.
Je suis né le jour du déclenchement du génocide rwandais. J’ai été baptisé la veille du massacre de Srebrenica. Mon premier mot, prononcé alors qu’on annonçait la mort de François Mitterrand à la télévision, a été « Prozac ». J’ai eu mon premier chagrin d’amour le 11 septembre 2001. J’ai fait ma scolarité à l’école primaire Anne-Frank, au collège Guy-Môquet et au lycée Jean-Moulin.
Pour compenser, j’ai emménagé il y a quelques années rue de la Gaîté. Pour l’instant, ça ne marche pas trop.
L’institut Ipsos fait une grande enquête sur le bonheur des Français. C’est une excellente initiative : j’en informe Bérénice et j’en profite pour lui dire qu’elle est une formidable opératrice téléphonique afin qu’elle soit bien notée par son superviseur.
Première question : vous considérez-vous comme heureux ? Oui, non ? Je rappelle à Bérénice qu’elle peut me tutoyer. Elle reste professionnelle. Vous considérez-vous comme heureux ? Oui, non ? Je réponds : « Ça dépend. » Bérénice me dit qu’il n’y a pas de case « ça dépend ». Vous considérez-vous comme heureux ? Oui, non ? Je réponds : « Oui et non. » Bérénice me dit que c’est oui ou non. Je réponds : « Oui quand tu es près de moi, non quand tu es loin de moi, et entre les deux quand on est au téléphone. » J’ajoute qu’elle est la meilleure opératrice téléphonique que j’aie jamais rencontrée de ma vie et qu’elle mérite une promotion salariale et des avantages sociaux conséquents eu égard à ses remarquables compétences qui serviront sans nul doute un jour prochain à l’instruction des novices de l’école des opérateurs de centre d’appels.
Bérénice bredouille un « euh » d’émotion devant une déclaration d’amour aussi sincère et spontanée, puis elle se tait pendant plusieurs secondes. Que j’aime nos silences complices !
Bérénice se racle la gorge puis, soumise à la pression psychologique de son superviseur inféodé au grand capital, elle dissimule son émoi derrière une diction mécanique afin de m’adresser ses sincères remerciements au nom de l’institut Ipsos. Je l’embrasse tendrement et je lui rappelle qu’elle a des droits en tant que salariée obligée de travailler un dimanche, qu’elle reste un être humain qu’aucun superviseur au monde ne pourra empêcher d’exprimer ses sentiments, que la monstrueuse mécanique du travail ne saurait broyer la singularité émotionnelle qui fait de chacun de nous un… Bérénice ?
Béré ??
Chaton ???
Mon amour a dû raccrocher pour ne pas perdre pied dans la course féroce à la productivité, impitoyable machine à frustration qui engendre une déshumanisation du management. D’odieux individus rendent ma bien-aimée malheureuse en l’obligeant à faire des sondages sur le bonheur. La perversité à son comble. »

Extraits
« J’aime la publicité parce qu’elle a de formidables vertus pédagogiques. Grâce à elle, on apprend que l’alcool se consomme avec modération, qu’il faut ingérer cinq fruits et légumes par jour, ou encore qu’il est nécessaire de manger et bouger (ce qu’on ne nous dit jamais à l’école où, au contraire, on nous répète sans arrêt de ne pas bouger). Il est grand temps de remercier les annonceurs pour leur rôle primordial en termes de santé publique. En 1968, quand la télévision française diffuse ses premiers spots publicitaires, l’espérance de vie est de 75 ans pour les femmes et de 67,6 ans pour les hommes. En 2018, elle est de 85,3 ans pour les femmes et de 79,2 ans pour les hommes. Merci qui?
L’autre merveilleuse fonction de la publicité, c’est de vous faire toucher du doigt le bonheur. Exactement comme les discours des campagnes électorales. Un bonheur simple et accessible à tout le monde. Vous achetez un camembert et hop, vous avez plein de chouettes amis qui rigolent dans un pré en le partageant avec vous. » p. 37

« Pour reconquérir Bérénice, je dois d’abord comprendre pourquoi elle m’a quitté. Procédons avec méthode, car on sait depuis quatre cents ans, grâce à René Descartes, que rien de grand ne peut se faire sans méthode. Opérons donc étape par étape:
1) Je prends une bière pour m’aider à réfléchir.
2) Je prends une deuxième bière.
3) Je prends un Martini parce que je n’aime pas la monotonie.
4) Je prends une troisième bière parce que je n’aime pas le Martini.
5) Je ne comprends toujours pas pourquoi Bérénice m’a quitté.
6) Il faut que je trouve une autre méthode.
7) Y a-t-il une méthode pour trouver une bonne méthode ?
8) René ?
Je mets en œuvre la procédure d’urgence en situation de crise : je regarde une vidéo du président-prophète. Quand il me parle de sa voix douce et pédagogique en articulant lentement chaque syllabe, ça m’apaise. Bérénice l’aime beaucoup parce qu’il est jeune, moderne et disruptif.
Je liste mes atouts. Moi aussi, je suis jeune (j’ai seize ans de moins que le président. En fait, il est vieux!). Moi aussi, je suis moderne (j’ai un iPhone et des crédits Cetelem). Problème: suis-je assez disruptif? Problème n°2: que signifie « disruptif »?
Je demande la définition à Chierie, mon assistant personnel Apple. DISRUPTIF – VE, adj. Terme littéraire rare. Qui tend à une rupture. Voilà où le bât blesse. Je ne
tends absolument pas à une rupture. Je ne suis pas du tout disruptif. » p. 58-59

« J’ai la solution en main. Ce livre est un best-seller international écrit par une home organizer japonaise, c’est certifié sur la couverture. Il a été vu à la télé, il a été lu et approuvé par une présentatrice météo botoxée, il a reçu les éloges de Télé Poche, c’est une valeur sûre. Titre: Le rangement, c’est maintenant.
L’idée consiste à se débarrasser des objets qui encombrent nos vies, car chercher le bonheur dans les biens matériels est absurde. La satisfaction procurée par un achat qui vient combler un désir est vite effacée par le phénomène de l’«adaptation hédonique»: nous nous habituons à vitesse grand V à toute amélioration de notre situation et nous revenons à notre point de départ, insatisfaits, tendus vers un nouveau désir et une nouvelle frustration. » p. 149

À propos de l’auteur
ERRE_JM_©France_InfoJ.M. Erre © Photo France Info

J.M. Erre est né à Perpignan en 1971. Il vit à Montpellier et enseigne le français et le cinéma dans un lycée de Sète. Il écrit des romans publiés par Buchet/Chastel depuis 2006, écrit aussi des romans jeunesse édités chez Rageot. Il tient également une chronique hebdomadaire pour Groland. (Source: Éditions Buchet-Chastel)

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Liv Maria

KERNINON_Liv_Maria

  RL2020   coup_de_coeur

En deux mots:
Née sur une île bretonne Liv Maria va s’épanouir entre parties de pêche et lectures. À la suite d’une agression ses parents l’envoient à Berlin, où elle découvre l’amour avec un prof Irlandais. Une expérience aussi brève qu’intense qui, bien des années plus tard, va la charger d’un lourd secret de famille.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

L’amour, comme un boomerang

Avec Liv Maria Julia Kerninon raconte la vie mouvementée d’une femme qui va parcourir le monde pour oublier sa première histoire d’amour. Et finit par la retrouver…

L’histoire de Liv Maria commence le jour de sa conception, lorsque sur une île bretonne le spermatozoïde de Thure Christensen, un marin norvégien, prend la direction de l’ovule de la tenancière du seul café de l’endroit. Comme son père lui avouera quelques années plus tard, il fut très heureux que cet amour puisse se développer sur ce petit coin de terre : «J’ai eu de la chance qu’elle m’épouse, tu sais. Je n’étais vraiment rien du tout, à l’époque. Je suis arrivé ici sans prévenir, mes mains étaient vides, mon cœur était plein. Elle aurait pu trouver beaucoup mieux que moi. Elle le savait très bien. Elle m’a tout appris. Elle m’a donné mon enfant. Et pour ça, je lui suis éternellement reconnaissant.»
Un enfant qui va s’épanouir entre parties de pêche et lectures. À 14 ans, Liv parcourt déjà l’île au volant d’une vieille Volvo, servant de taxi et de transporteur pour des habitants qui ne se formalisent pas plus qu’elle de l’âge légal pour conduire. Questionnée sur son avenir à l’école, elle répond qu’elle entend continuer «tout pareil». Mais en 1987 – elle a alors 17 ans – elle sera victime d’une tentative de viol, alors qu’elle transportait un homme dans sa voiture à la nuit tombée. Ses parents décident de l’envoyer à Berlin, chez sa tante Bettina Christensen.
Dans la ville séparée par le mur de la honte, elle va parfaire ses connaissances linguistiques et chercher l’étymologie des mots avec le professeur irlandais Fergus O’Shea qui, dix jours après avoir fait sa connaissance, lui fera aussi découvrir ce que deux corps qui se frottent parviennent à produire comme étincelles. Mais leur amour incandescent ne durera pas 100 jours. Fergus ayant rempli son contrat retourne auprès de sa femme et de ses enfants en Irlande, avec la promesse de ne pas l’oublier et de de lui écrire.
Liv ne recevra pas de lettres de Fergus. En revanche, on lui annonce la mort accidentelle de ses parents.
De retour sur son île pour les obsèques, elle se sent un peu perdue, avant de décider de relever la tête et de transformer le café familial en hôtel. Mais très vite, elle va se sentir à l’étroit sur son île et l’envie de voyager va prendre le dessus. La voilà partie pour un périple sud-américain qui la conduira du Chili au Guatemala, passant dans les bras de différents amants, accumulant les expériences professionnelles jusqu’à se constituer un joli magot. Quand elle rencontre Flynn dans une librairie, elle est loin de se douter que quelques mois plus tard elle sera sa femme, qu’elle retournera avec lui dans son Irlande natale, enceinte de leur fils.
Julia Kerninon, avec un art consommé du suspense, va alors dévoiler le secret qui va bouleverser la vie de Liv Maria et lui donner la dimension d’une héroïne de tragédie grecque. Derrière le petit bureau de la librairie qu’elle a accepté de reprendre, elle revoit sa vie défiler. Et cherche quelle femme elle est vraiment :
«Je suis la fille unique du lecteur et de l’insulaire, je suis le bébé Tonnerre, l’orpheline, l’héritière, je suis la jeune maîtresse du professeur, la femme-enfant, la fille-fleur, la chica, la huasa, la patiente de Van Buren, la petite amie, la pièce rapportée, la traîtresse, l’épouse et la madone, la Norvégienne et la Bretonne. Je suis une mère, je suis une menteuse, je suis une fugitive, et je suis libre. Elle ne pouvait pas rester là. Elle ne savait pas exactement pourquoi, mais elle ne pouvait pas. Mon nom est Liv Maria Christensen. Je suis ce que je suis.» Mais surtout une femme qui vous n’oublierez pas de sitôt !

Liv Maria
Julia Kerninon
Éditions L’Iconoclaste
Roman
272 p., 19 €
EAN 9782378801540
Paru le 19/08/2020

Où?
Le roman se déroule d’abord en Norvège, du côté de Namdalen et Bergen, puis sur une île bretonne, avant de se poursuivre à Berlin. Suivront des voyages au Chili qu’elle parcourt du Nord au Sud, de Santiago jusqu’à la Terre de feu, passant notamment par Coquimbo. Il fera aussi étape au Guatemala et en Uruguay, pour finir en Irlande, du côté de Ballinaclogh.

Quand?
L’action se situe de 1970 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Une exploration éblouissante des sentiments au féminin, des jeux entre l’apparence et la vérité.
Son nom est Liv Maria Christensen. Enfant solitaire née sur une île bretonne, entre une mère tenancière de café et un père marin norvégien. Envoyée subitement à Berlin à l’âge de 17 ans, elle tombe amoureuse de son professeur d’anglais. Le temps d’un été, elle apprend tout. Le plaisir des corps, l’intensité des échanges. Mais, à peine sortie de l’adolescence, elle a déjà perdu tous ses repères. Ses parents décèdent dans un accident, la voilà orpheline. Et le professeur d’été n’était peut-être qu’un mirage. Alors, Liv Maria s’invente pendant des années une existence libre en Amérique latine. Puis, par la grâce d’un nouvel amour, elle s’ancre dans une histoire de famille paisible, en Irlande. Deux fils viennent au monde. Mais Liv Maria reste une femme insaisissable, même pour ses proches. Comment se tenir là, dans cette vie, avec le souvenir de toutes celles d’avant ?
Julia Kerninon brosse le portrait éblouissant d’une femme marquée à vif par un secret inavouable. Et explore avec une grande justesse les détours de l’intime, les jeux de l’apparence et de la vérité.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Kroniques.com(Amandine Glévarec)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
Mes parents font l’amour et je ne suis pas encore là.
Quand ils escaladent l’escalier de leur chambre, juste après le déjeuner, et qu’ils s’enfouissent sous les duvets de leur lit bateau, je regarde les mouvements de reins de mon père et je m’étonne qu’un homme d’un mètre quatre-vingt-dix et de cent vingt kilos puisse onduler comme ça. Seuls les petits pieds de ma mère dépassent du cadre de bois sculpté. Secrètement, je m’imagine que, la nuit, mes parents retrouvent la même taille, que la nuit ils sont égaux.
J’ai été voulue, je crois, appelée à tue-tête, mais je ne suis pas encore. Dans l’obscurité du ventre de ma mère, un spermatozoïde paternel, que j’aimerais imaginer comme un drakkar, mais que je sais au fond de moi se rapprocher plutôt d’un marsouin joueur, fend une eau onctueuse pour atteindre quelque chose de rond.
Et alors je commence à devenir. Bientôt, je serai vraiment moi.
Mon nom est Liv Maria Christensen.

Liv Maria avait cru comprendre un jour que l’union de ses parents était une source d’étonnement pour ceux qui les entouraient. Une fille de l’île avec un Norvégien, une fille d’ici avec un étranger, pour commencer. Cet homme grand et gros avec cette brindille, ce colosse plongé dans ses livres avec une tenancière de café – que pouvaient-ils bien avoir à se dire ? Liv Maria ne savait pas, elle non plus, elle savait seulement qu’elle les entendait murmurer jusque tard dans la nuit, discuter à bâtons rompus. Souvent, le soir, quand elle était petite fille, elle venait sans un bruit s’asseoir en haut de l’escalier de leur maison pour les écouter sans jamais parvenir à saisir le sens de ce qu’ils se disaient, comme s’ils avaient naturellement adopté un volume sonore qu’on ne pouvait décoder sans se trouver dans leur champ de vision. Alors elle restait sur sa marche en bois, tendant l’oreille, silencieuse, contemplant leurs ombres projetées par le feu sur le mur à côté d’elle, bercée par les chuchotements – le matin, pourtant, elle se réveillait magiquement transportée dans son lit bordé, et ni son père ni sa mère ne faisait aucun commentaire. C’était simplement la vie de famille.
Cette surprise que les autres manifestaient devant ses parents, Liv Maria la balayait sans une hésitation. C’était évident. Son père était un lecteur, et sa mère était une héroïne. Son père aimait les histoires, et sa mère était un personnage. Jane Eyre, Molly Bloom, Anna Karénine, et Mado Tonnerre dans son café, telle que son père l’avait vue pour la première fois, le jour où il y était entré pour passer le temps jusqu’à l’arrivée du ferry qui devait le ramener sur le continent. Thure Christensen était à l’époque un simple marin de commerce, une profession qu’il avait embrassée sans réelle conviction, embarquant à bord d’un porte-conteneurs comme sur sa propre vie, donnant corps à une métaphore le temps de se trouver lui-même. Il avait voyagé une semaine depuis Bergen, et puis le tanker avait fait escale dans la ville bretonne face à l’île. Il avait pris un ferry pour aller visiter, et après avoir arpenté les dunes et les criques, il avait rencontré la mère de Liv Maria dans le café-restaurant-épicerie que possédait depuis toujours la famille Tonnerre. Mais c’était aussi une armurerie. J’ai demandé une tasse de café à ta mère, et elle, elle a poussé les boîtes de balles pour attraper le sucrier, et c’est là que je les ai vues, toutes ces boîtes, et je me suis demandé où j’étais tombé. Alors, c’était ça, la France ? Je venais de ce tout petit village en Norvège et je ne connaissais rien du monde. C’était mon premier indice sur les pays étrangers – ailleurs, les gens vendaient des munitions dans les salons de thé. J’essayais de comprendre ce qui était différent, en dehors de mon pays, et ce que j’ai vu en premier, c’était ça : des balles et de la porcelaine, et ta mère qui n’était pas encore ta mère.
Liv Maria pouvait parfaitement imaginer Thure à vingt-deux ans, innocent, assis sur le tabouret de bois en attendant son café, voyant apparaître soudain devant lui Mado, hâlée, avec ses yeux perçants et ses cheveux bruns, figée dans la dernière seconde où il la contemple avant de l’aimer. Comme dans un tableau, son père avait vu sa mère ce jour-là entourée de ses attributs – la porcelaine du petit commerce et les balles destinées à la lande sauvage, la domesticité et la guerre, Pallas Athéna avec sa chouette et son bouclier. Et peut-être qu’il avait su confusément ce qui l’attendait avec cette femme – un foyer tumultueux, un bonheur féroce et une fin tragique, mais jamais l’ennui.
Sur sa mère, son père avait dit deux choses distinctes que Liv Maria n’avait jamais oubliées. La première, un jour où ils la regardaient tous les deux sur la plage, courbée, cherchant des coquillages dans le sable : La différence entre ta mère et les autres femmes – ou entre les femmes que moi, je connaissais à Namdalen – c’est la même qu’entre une pomme domestique et une pomme sauvage. Regarde-la. Elle est plus petite, plus dure, elle exige plus de subtilité pour être aimée. Mais elle est comme ça parce que rien ni personne ne la fait plier. Elle emprunte les chemins difficiles qui semblent être les seuls qu’elle connaisse, et c’est tout. La deuxième chose, un soir où ils fêtaient tous les trois le treizième anniversaire de mariage des parents – sa mère était partie dans la cuisine chercher les petites cuillères pour manger le kvaefjordkake traditionnel, et son père s’était incliné légèrement vers Liv Maria pour lui chuchoter, les yeux embués : J’ai eu de la chance qu’elle m’épouse, tu sais. Je n’étais vraiment rien du tout, à l’époque. Je suis arrivé ici sans prévenir, mes mains étaient vides, mon cœur était plein. Elle aurait pu trouver beaucoup mieux que moi. Elle le savait très bien. Elle m’a tout appris. Elle m’a donné mon enfant. Et pour ça, je lui suis éternellement reconnaissant.
Liv Maria ne savait pas exactement ce qui s’était passé le premier jour, ni quel enchaînement de hasards et de choix avait décidé son père à démissionner de la marine marchande, et sa mère à faire une place sur son île exiguë, dans son cœur si souvent serré comme un poing, à ce jeune homme naïf qui ne parlait pas encore sa langue. Ce qu’elle savait, en revanche, c’est que deux ans plus tard, au printemps 1970, elle était née là, sur l’île. Ses jeunes parents l’avaient appelée Liv, un prénom qui signifie vie en norvégien, et Maria, parce que c’était la tradition insulaire de donner aux garçons comme aux filles le nom de la Madone pour les protéger de la noyade.

Extraits
« Dès ses quatorze ans, doigts serrés sur le volant, vitres grandes ouvertes, Liv Maria parcourait l’île dans une vieille Volvo. Tous les jours, elle faisait rugir son moteur sur les petits chemins quadrillant les prés, tournant la tête juste un instant au sommet des côtes pour apercevoir la mer, partout autour. C’était parfaitement illégal, évidemment, mais ça ne posait aucun problème à l’époque parce que le seul policier de l’île était son oncle Manech – encore que Liv Maria se soit parfois demandé si cette histoire était vraie, ou s’il prétendait être policier pour son seul bénéfice à elle, pour jouer. Quand il l’arrêtait, à l’occasion, d’une seule main sur le capot, il se contentait d’éteindre l’autoradio et de vérifier que sa ceinture était attachée, et il lui donnait un baiser sur le front – un baiser si tendre que la première fois de sa vie qu’un inconnu lui avait mis une amende pour dépassement de vitesse, des années-lumière plus tard, sur une route perdue en Uruguay, elle avait pleuré d’incompréhension. L’homme lui avait essuyé la joue avec sa manche pleine de poussière, et c’était peut-être à ce moment-là seulement qu’elle avait compris combien les conditions particulières dans lesquelles elle avait grandi l’avaient laissée parfaitement innocente de certaines choses capitales. »

« Elle avait débarqué à Santiago du Chili avec une valise légère, un cœur lourd et un dictionnaire d’espagnol. Elle avait pris une chambre en ville. Elle avait d’abord trouvé du travail comme plongeuse dans un restaurant, puis, quand son espagnol était devenu meilleur, comme serveuse, et puis, des fourmis dans les jambes, elle avait quitté la capitale pour monter plus au nord, jusqu’à la région de Coquimbo, où elle avait entendu dire qu’on cherchait du monde pour la cueillette des fruits. Elle voulait utiliser ses bras. Dans la vallée d’Ovalle, elle avait cueilli du raisin et des poires, tout le temps de la récolte, avant de monter encore plus haut, vers l’Atacama, pour les myrtilles. » p. 99

« Je suis la fille unique du lecteur et de l’insulaire, je suis le bébé Tonnerre, l’orpheline, l’héritière, je suis la jeune maîtresse du professeur, la femme-enfant, la fille-fleur, la chica, la huasa, la patiente de Van Buren, la petite amie, la pièce rapportée, la traîtresse, l’épouse et la madone, la Norvégienne et la Bretonne. Je suis une mère, je suis une menteuse, je suis une fugitive, et je suis libre. Elle ne pouvait pas rester là. Elle ne savait pas exactement pourquoi, mais elle ne pouvait pas. Mon nom est Liv Maria Christensen. Je suis ce que je suis. » p. 265

À propos de l’auteur
KERNINON_Julia1©Ed_Alcock_MYOPJulia Kerninon © Photo Ed Alcock / MYOP

Julia Kerninon est née en 1987 à Nantes, où elle vit. Elle est docteure en lettres, spécialiste de littérature américaine. Elle s’est fait remarquer dès son premier roman, Buvard (2014), qui a reçu notamment le prix Françoise-Sagan. Trois livres vont suivre aux Éditions du Rouergue, dans lesquels elle affirme son talent et déroule son principal thème de prédilection, la complexité du sentiment amoureux. (Source: Éditions de l’Iconoclaste)

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Moi j’suis de la race écrite!

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En deux mots:
Jo a grandi en banlieue parisienne, dans une cité où la seule alternative est entre la délinquance et le désœuvrement. Sauf que lui choisit de faire des études de philo à la Sorbonne et de devenir écrivain. Le jour où il rencontre Ysia, il commence à croire en son rêve.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

«Ça me plaisait bien d’assembler des mots»

Pour son premier roman Yohann Elmaleh nous offre une version contemporaine du roman d’apprentissage. Suivant le parcours de Jo de la banlieue à la Sorbonne, il nous fait partager son rêve d’écrivain.

Ce pourrait être une histoire de chimie, celle de signaux invisibles que s’échangent deux personnes lorsqu’elles se rencontrent et qui transforment une existence. Comme ce jour où le regard de Jo a croisé celui d’Ysia. Il ne sait pas encore que la jeune femme à la beauté incandescente va devenir sa Muse, celle qui va le pousser à accomplir son rêve d’assembleur de mots: «j’aimerais être capable d’écrire une réaliste affaire moderne, où même la langue serait d’époque, créer un monde, un univers, des sentiments personnifiés, qui se développeraient autour d’un « Je » complexe et partout intuitif.» Mais pour concrétiser cette ambition, il lui aura fallu franchir bien des obstacles. Car Jo est un enfant de banlieue, issu de l’un de ces territoires oubliés de la République où les perspectives sont souvent limitées à une seule alternative, la délinquance et le désœuvrement. Jo aura l’occasion de goûter aux deux au sortir d’une enfance passée entre un père qui ne bosse plus et une mère qui pouvait «s’enfiler son neuvième verre de rouge tout en le considérant comme le premier». Un triste foyer familial au sein duquel on se nourrit au désespoir. Le père s’est résigné et la mère a revêtu «le voile stimulant de la folie».
Pour ne pas sombrer à son tour, Jo sort avec les jeunes du quartier et profite de l’économie souterraine qui se développe au pied des tours. «À cette époque, la mode est au racket. Car on commence à comprendre qu’à même pas cinq stations de métro, des gosses comme nous vivent plus à l’aise. Se mettent bien du franc rien que par naissance. Pour ça qu’on la suit sans se gêner, la mode. Sans trop de remords. Façon de se garnir les poches de force tout en se vengeant de notre propre sort». Au racket et au vol vient très vite s’ajouter le trafic de drogue qui lui permet tout à la fois d’avoir de l’argent et de frayer avec les consommateurs. L’occasion de franchir le périphérique et de s’incruster dans des soirées où il croise «des étudiants débatteurs, binocles rondes, critiques en herbe: romans, séries, football, cinoche… Des boursoufflés virant ivres morts, en confidence, yeux clos, joues rouges. Des bien fichus de la barbe poskés vintage, sapés pop’art, bucherons urbains, du genre hipsters, bio, underground, casques Bluetooth et tout le tintouin. Des drogués à la dure, des planants à la douce, des Blancs, un Noir, deux chauves, trois roux. De bric et de broc. Des filles partout!»
Puis vient ce jour où avec ses amis, ils choisissent de délester un bobo dans le métro et où Jo lui arrache le livre qu’il était en train de lire. Un livre dont il commence par ne rien comprendre, mais il insiste jusqu’à cette révélation: « »Les hommes qui vivent par l’esprit, à condition qu’ils soient aussi les plus courageux, sont de loin ceux qui connaissent les tragédies les plus douloureuses ; mais c’est précisément pour cela qu’ils honorent la vie, parce que c’est à eux qu’elle réserve sa plus grande hostilité. » C’était bien ça! Par cœur dans le texte! Tout moi franchement très bien décrit! Graissé, contemplé, aligné. (…) J’ai continué à le bouquiner pendant des heures, le poto Nietzsche, jusqu’au matin, sans vraiment rien en contredire.» Un livre et la rencontre avec Ysia, voilà les clefs d’un roman initiatique qui est aussi l’affirmation d’une identité, notamment servie par une langue que les non-initiés pourront avoir du mal à décrypter, mais qui fait aussi toute l’originalité de l’entreprise. En voici un petit échantillon : « Vous branlez rien d’vos journées les gavas! Z’avez cru la street c’tait vot’ daronne ou bien! Z’avez cru moi-même j’tais vot’ dar’!! tchiiiiip… Rien qu’j’entends des: «Mouss il fait rien pour nous… Il va chercher des me cs du 9-2… du 9-3… Et même pas il fait croque r ses potos sûrs… Ses gros d’enfance, et cætera.» Eh!! Moi j’vous l’dis direct, hein! Y a pas d’solidarité! Pas d’tié-kar! Pas d’potos! Ça sert à rien d’miauler là, comme des chattes: «Bouh… La France rien qu’elle nous keud’j… Bouh… Rien qu’on galère sur le terre-terre… Et même pas y a d’taf… Et même pas y a l’choix…» Oh! Les gros, l’Q7 faut l’mériter! Vous vous couchez comme Maï-li les frères! Avec des pleurnicheries comme ça, vous êtes bons qu’à faire du rap!»
Yohann Elmaleh est quant à lui bon à faire de la littérature, car il a compris qu’avec cette amante rien n’est gagné d’avance, que les échecs sont bien plus fréquents que les réussites. Et maintenant qu’il a mis le pied à l’étrier, on a hâte de le voir galoper vers son second roman!

Moi j’suis de la race écrite
Yohann Elmaleh
Éditions Flammarion
Roman
240 p., 19 €
EAN 9782081500600
Paru le 26/02/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement en banlieue parisienne et dans la capitale.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Plus je l’observais comme ça, feuilletant son livre, levant parfois le regard pour mieux s’en imprégner, les verres moirés de merveilles, plus il s’établissait en moi un vertige inouï que mes pensées d’alors se trouvèrent incapables de formuler. Je m’éprouvais dans l’indicible… Je transpirais dans l’innommé… Simplement, j’étais ému. C’est la première fois, je crois, que je fis l’expérience des mots et de leur insolente nécessité. »
Jo, la vingtaine, vit dans une cité à Crimée, où il a grandi avec sa bande de copains. Inscrit en licence de philosophie à la Sorbonne, il se retrouve vite tiraillé entre les convenances de ses études et les rudes manières de son quartier, noyant cette dualité dans les amours, l’alcool et la drogue. Une rencontre va agir comme un révélateur et faire découvrir au jeune homme une nouvelle ivresse salutaire, celle des mots.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog LPBP

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Les manies du quartier
Au quartier, les choses se déroulent comme elles doivent se dérouler, en petits faits de routine. Charriages, dragues lourdes, foots, fumées vertes, le grand ennui s’emmêle aux âmes et les agite jusqu’au sourire. On a tant de temps pour fantasmer ces lendemains qui se ressemblent qu’on s’habitue à la tournure des choses. Même que c’est toute une histoire pour les raconter ces choses-là qu’on endure. Et puis, y a pas vraiment de raison valable pour en parler. On se promène dans des fictions rythmées par la vie, voilà tout.
Un tas de types traînent devant la crèche planquée au hasard de la rue Chazaud, par roulements, inlassablement déposés dans ce coin désamarré du monde, où pointe un muret de brique rouge dressé en pente. La crèche dont je parle, elle se persiste dans ses êtres, les enracine dans sa fosse, tout asile envoûtant et ritournelle, elle les berce depuis l’enfance. Ça lui fait comme des taches pas bien lavables à la bâtisse publique, cette marmaille perdue, mi-cuir, mi-survêt’, qui s’anarchise entre gars sûrs par le carburant des rêves brisés. Ceux-là mêmes qu’on voit dans les reportages de la TNT : immigrés parqués ghettos, délinquants mineurs, cassos, engrenés mort ou prison…
C’est sur cette scène bétonnée de brique rouge que la galère mène sa danse, son éternel remix urbain et rebelote. Car faut pas compter la voir vide pour bien longtemps, la crèche. Ce terre-terre improvisé, du moment qu’on s’y laisse lascariser les méninges comme l’exige le secteur, ça vous colle sacrément aux tempes. On s’y pavane pépère, traquenard, pendant que les minutes du monde versent leurs secondes régulières, de mèche directe avec la mort. Les gars s’amènent avec leurs manières et les contes qu’ils y agitent. Chacun y met son message, ses mensonges, sa forme un brin valsée. Par pas plus de cent mots pour tout dire ; tant qu’on y peut croire encore un peu aux sensations qu’on vit ou qu’on aurait voulu vivre. De la forme au service du fond. Chez nous le blabla se prend pour le vrai.
Un gars sûr, sa berceuse, ça sert à la parlotte des cœurs.
J’avais pris quant à moi le parti de chercher la vérité ailleurs. Et à force de charbonner dans les études, tout en dépouillant des bouquins à la pelle, j’étais parvenu à atteindre la Licence de Philosophie à la Sorbonne, une étape importante de mon ascension sociale dont j’étais très fier. Mais fier tout seul, car pour l’entourage, darons, voisins, copains de galère, ce charabia d’intello en quête de sens ne voulait absolument rien dire.
Avant mon premier cours de l’année, j’amenais ainsi ma fierté solitaire parmi les blablateries de mes gars sûrs.
— Wesh philostrophe !! on m’accueillit la fume aux lèvres.
Comme d’habitude, mon pote Mouss charriait le petit Tarik :
— Arrête frère ! On sait ! Tout l’monde sait qu’t’es venu en France en cerf-volant ! Hu ! Hu ! Hu ! Hu ! Eh ! Shitix ! Fais-leur tourner les bailles, frère ! Avoue j’t’ai tricare quand t’as débarqué avec la daronne qui tapait des youyous dans les airs ! HU ! HU ! HU ! HU ! HU !
Il pouffait fort de ses propres blagues le poto Mouss, et d’un rire qui vous incruste toutes les partitions de l’esprit.
— Même qu’un moment tu t’es emmêlé l’menton dans un des fils. Pour ça qu’t’as le cou qui bande ! Hu ! Hu ! Hu ! Hu ! Hu !
Le pauvre Tarik, qu’on appelait Shitix à cause de sa consommation démesurée de shit, s’évertuait, impuissant, à racler les tics de sa grimace de victime :
— T’as vu Mouss, tchiiip… Tu sors toujours les mêmes trucs, là… Faut changer d’délire un peu, wesh !
Cependant que la crèche, à l’unisson, bombait son bloc d’une hilarité furibonde : « OH L’BÂTAAARD !!! » que ça braillait par à-coups au milieu des fous rires frénétiques.
Mon pote Mouss était le plus sûr de mes compères. Tout bonhommes qu’on se faisait, nous partagions une tendresse particulière, mise de vaines fois à l’épreuve. C’était une immense masse noire à la démarche gonflée, élancée, fière, mûre, riche, noble. Royale même ! Géante ! Un peu comme ces hip-hoppers black-ricains qui samplèrent leur génie dans le XXe siècle jazzé. Sa bouille enfantine tamisait avec ferveur les éclairs de violence qui se carraient furtivement dans les ronds de ses yeux, accordant à son vertigineux relief une aura barbare et câline à la fois.
On pouvait rester comme ça des heures à l’entendre déblatérer une branlée de théorèmes esquissés à la va-vite : « L’quartier ça laisse pas l’choix, les gros ! C’est soit Frère-Muss ! soit Scar-La ! » ; s’entrechoquant : « Les mecs ils m’font trop rire à jouer les fous repentis ! Ça fait deux mois d’placard et une fois dehors ça s’bute à la mosquée tous les soirs, à nous faire la leçon genre t’es dans l’hr’lam, ou j’sais pas quoi, tchiiip… Que des mythos… Alors nique toutes leurs mères et leurs barbes ! » ; s’alignant : « Moi j’vous l’dis, arrêtez d’croire les bonhommes qui font les mecs j’ai fait ci, j’ai fait ça, tchiiip… Du concret ! C’est tout c’qui compte, les gavas ! Du concret ! » ; s’étourdissant avec un lyrisme que nous savourions sans rien lâcher des sillages que sa prose abandonnait, et sa voix grave, en tout virile et musicale, tonnait des talents trop écumés, trop pudiques du cœur pour s’étaler dans une quelconque vie d’artiste.
Le quartier au corps, mon soce Mouss n’embrassera jamais l’ivresse de son sample. Avec force, la messe lui était dite en faveur de l’art caillerassé de vivre.
Pendant que Mouss charcutait l’orgueil de Shitix à coups de lol, que les gars encourageaient fraternellement sa dèche, que moi je surveillais ma montre au fil du Don’t Cry de J Dilla qui me chialait dans le casque, Koffi se dirigea en bombe vers nous avec son extase essoufflée et sa bouteille routinière de whisky noyé dans un 50 centilitres de Coca-Cola sans gaz. Maintenant qu’il ne tenait plus le pavé de la crèche, il pixélisait une vie approximative aux alentours du quartier, vagabondant son déclin dans toutes sortes de bars d’ivrognes et squats de crackés, et nous rejoignait tous les jours pour nous taxer comme il le pouvait clopes, spliffs, tise, et quelques humeurs mendiées de nostalgie.
Ça l’empêchait pas de débiter des blablas d’éloquence comme à l’ancienne, Koffi. Surtout qu’il la jouait comme si de rien n’était, comme si l’époque ronflait encore sous son règne, quoique finement, à base d’infimes coups de pression tout juste visibles à l’œil nu :
— Ouais Shitix ! Lâche une clope frérot, tu s’ras mignon !
Et sans même un regard pour le remercier ; ce qui fit lever le camp direct à ce pauvre Tarik.
Comme ça qu’il alluma sa clope surtaxée, et d’un bond déballa :
— Oh les frelons ! J’ai encore croisé c’fils de pute de schlag ! L’métisse d’la dernière fois, là ! Voyez d’qui j’parle…
— Non.
— Bah écoutez ’coutez ’coutez… Y a un narvalo, j’le connais pas. Il m’connaît pas. Un jour on s’est embrouillés pour un truc, j’saurais même plus dire quoi ! P’têt un faux regard dans la rue… Ptêt un pèt’ en gova… J’sais ap’. Bref ! On s’est rossé l’rocco mal, ce jour-là… Coups d’têtes ! Balayettes ! Corps-à-corps ! Tout-par !! » Il nous décrivait la scène en mimant ses actes avec des gestes. « Patates de forain ! High-kicks ! Une vraie péta ! Un carnage, frère ! Plein de sang !! Depuis, chaque fois qu’on s’croise, on s’rentre dedans ! Dans l’lard les gros ! Et toujours en balle ! Même pas un « Salam » ! BIIIIIM !! Un bordel, frère ! En règle ! Alors j’l’ai vu hier soir aux arènes de Stalingrad…
— Eh ! Eh ! Eh ! Eh ! Eh !! Vas-y ! ’As-y là ! gronda Mouss d’une traite et sans tarder. Ferme ta grande gueule avant qu’j’te kick ta bouche !!
Tout de suite, parmi nous autres, ça mit un froid son offensive.
Je savais en effet que Mouss avait de plus en plus de mal à se remplir des manières de Koffi, mais de là à l’afficher aussi sec et devant tout le monde… C’était certainement qu’il y avait des hics qui ne passaient plus à présent. Que ça avait trop enflé dans sa flemme et qu’autant de temps à supporter ces chiqués l’avait foutu d’humeur wesh et pour de bon.
— Oh Mouss ! Tranquille… Tranquille, frère… bégaya Koffi. C’est quoi l’délire ?
— M’appelle pas frère ! Y a pas d’délire !
Mouss avança alors princièrement sa masse vers la dégaine hésitante de Koffi et lui cala son monstrueux poing à deux doigts du clapet :
— Y a plus d’frère, frère ! J’suis plus ton p’tit ou ton poto, narvalo, machin tout ça là… Y a rien ! Mais comme t’es l’ancien, j’vais pas faire mon bâtard. J’t’en laisse une dernière, avant d’te casser tout c’qui t’reste de tes chicos d’la mort…
Il s’approcha encore un chouï et serra le poing jusqu’à faire briller ses phalanges et ses veines et ses dents :
— Tu vas retourner avec tes clochards et tes cracker’s, là… Stalincrack ou j’sais pas quoi ! Tu vas leur taxer tes cigarettes, leur jouer les durs, leur mythonner tes histoires, les michetonner… C’que tu veux, j’m’en bats les couilles ! Mais si tu remets un seul de tes pieds carrés d’cracker’s ici… tchiiiiip… Gros ! J’vais tellement t’patater dans l’axe, tu sentiras même plus les coups », il conclut sa pression, le poto Mouss, avec un sourire tendre et vicieux comme je lui en avais rarement vu.
On vit rouler sous les yeux tremblotants de Koffi une larmichette inondée de bouffonnerie. C’était inédit. Un choc ! Détonnant, comme neuf ! Lui qui avait si ardemment entretenu l’illusion du brave, du grand frère invincible, intouchable, quoiqu’à moitié camé. En maquillant toutes nos pulsions hostiles derrière des consciences aveuglées par sa légende d’ancien baroudeur, d’ancien taulard, du genre go-fast ! Trop d’liasses ! Et pire encore ! De gros bonnet, gangster chaudard, jadis braqueur, briseur de côtes, dealer d’lourds chromes ! En gros, tout ce qu’on aurait voulu être sans oser le faire. Qui parlait mal, des fois… souvent… Qui narguait selon son bon caprice nos âmes hébétées, apeurées, de sorte qu’on ne fasse pas trop de vagues sur son compte, devenu faiblard, enfin. Pour ne pas que ce jour baisé débarque, où se dévoilerait à nous le Principe, le postulat plus que précis, inéluctable, parfait ! Rien à redire :
Koffi, il est mort dans le film.
Je distinguai tout de même dans sa larme une nuée mélancolique qui me rendit tout pensif. Je me revis gosse, comme ça, chaussé sport, tout sapé de Nike, Reebok, banane Lacoste… À taper petitement le ballon sur la place des Biches avec les autres, sous les immenses ombres des grands de la crèche, dont Koffi soutenait le pavé, la carne fière et bombée, haute comme un chef de meute.
Je me souvins alors du regard gaga qu’il avait chaque fois que nous venions l’aborder, les pommettes joufflues d’admiration. Et de cette fois où il vint lui-même au secours de Shitix, qui était tombé dans le canal gelé d’un rude hiver, en tentant de récupérer la balle, malgré la présence des pompiers au pied de leur caserne, lesquels effectuaient tout un tas de manœuvres théoriques en vue de se jeter à l’eau, tenues de plongée, bouteilles de gaz, masques, grande échelle, tuyau, p’tite échelle… Déli-délo, presque ! Koffi, lui, il n’avait pas vacillé d’un pas. On le vit bombarder la place comme un buffle, et se lancer plaf ! en plein dans le gel ! Quand il remonta Shitix, intact, ses vêtements et son visage étaient tout tachés du sang que les pets de glace avaient déposé ici et là. Personne n’eut le loisir de le remercier pour cette bravoure, Koffi, car il n’en demandait pas tant. Ni trop, ni trop peu ; c’était son ton.
Comme lorsqu’il cacha que cette poucave d’Alassan avait balancé deux trois noms aux flics avant de purger quatre mois ferme au lieu de ses trois piges bien méritées, pour un trafic de drogue mal ficelé, et contre les ordres pourtant explicitement donnés. Ou qu’il renfloua financièrement la famille de Samir à la mort de son grand frère. Le Mirsson, qui était là avec nous aujourd’hui, à parader la nouvelle volonté générale devant celui qui m’apparut à ce mince moment comme un ange déchu. Ou qu’il aida encore, avec l’argent des braquos, Polo le Portugais, qui était là aussi. Et Malamine, absent. Et Sassi, absent. Et Mouss encore ! Le poto Mouss, violent, haineux, qui le chérissait par-dessus tout à la grande époque de la place.
Koffi… Qui aimait trop l’Humain. Qui derrière sa tyrannie manifeste, ses bailles d’énervé et ses mises à l’amende arrangeait coûte que coûte les affaires des uns et des autres. Et contre son intérêt. En prenant de gros risques. Quand on s’y connaît un peu, tout de même. Sûr que les vrais savent !
C’est peut-être ça, d’ailleurs, son humanisme, qui l’avait déconnecté de nous autres. Peut-être aussi qu’on s’était tous trompés de principe, ou qu’il s’en fait plusieurs, des principes, pour une seule et même vérité. Que rien n’est vraiment sans appel et qu’au final, la vérité a des facettes mouvantes, comme la vie et ses mémoires. »

Extraits
« C’est au sein de cette torpeur louche que ma mère endurait sa perte. En bonne ménagère, elle avait accompagné le paternel dans sa lente chute vers la disgrâce du vivre-ensemble, essuyant coups, pleurs, crises, vases, baffes, pin-pon, pin-pon, secours… Police ! Splendide comme une mère, sans jamais rien bouder des épreuves qu’on traversa. Ce n’est qu’au croisement entre l’inaction et la dépression que son spleen revêtit le voile stimulant de la folie. Comme un dé fi lancé au monde, lequel se limitait au triste foyer familial, elle décida de se passionner pour la première besogne venue quand mon père ne bossa plus ; de sortir à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit quand il ne sortit plus ; de parler sans trêve et à tout-va quand il ne parla plus ; de boire jusqu’au bégaiement quand il ne but plus. Et le tout se déployant dans l’inversion la plus totale : chacun de ses comportements était poussé à l’extrême, avec une volonté si minutieuse, si résolue, qu’ils en de vinrent très vite automatiques. Le pire de tous étant cette fêlure incessante du fil de sa mémoire, cette interminable fantaisie. Ainsi ma pauvre mère pouvait réitérer la même tâche dix fois d’affilée. S’enfiler son neuvième verre de rouge tout en le considérant comme le premier. Stopper net le cours d’une conversation pour la reprendre immédiatement depuis le début. Devant moi ; sans moi. Méconnaissable. » p. 37-38

« Il y avait du monde, des tripés de tous les bords, charabiant par bouquets de vifs parleurs vers les placards, les vitres , les lampes, culs sur les meubles, dans tous les recoins. Et puis d’autres fêtards violemment plus stones encore, plein les fauteuils, le lit cinq places, coussins à franges, chorées de galoches, verres en plastique, poudreuse au groin. Ils s’humanisaient tous à tout-va en des chiqués interchangeables, à l’unisson dans les déteintes. Du même acabit parisien. On y comptait des étudiants débatteurs, binocles rondes, critiques en herbe : romans, séries, football, cinoche… Des boursoufflés virant ivres morts, en confidence, yeux clos, joues rouges. Des bien fichus de la barbe poskés vintage, sapés pop’art, bucherons urbains, du genre hipsters, bio, underground, casques Bluetooth et tout le tintouin. Des drogués à la dure, des planants à la douce, des Blancs, un Noir, deux chauves, trois roux. De bric et de broc. Des filles partout ! » p. 78-79

« Avant la rentrée sorbonnarde, avant les premiers relents d’adulte où le monde vous pardonne la jeunesse, avant qu’on me salue «philostrophe!», avant l’alcool, avant l’euro; c’est, je dois bien le dire, la délinquance. À cette époque, la mode est au racket. Car on commence à comprendre qu’à même pas cinq stations de métro, des gosses comme nous vivent plus à l’aise. Se mettent bien du franc rien que par naissance. Pour ça qu’on la suit sans se gêner, la mode. Sans trop de remords. Façon de se garnir les poches de force tout en se vengeant de notre propre sort. Puis petit à petit, cette redistribution, on la pratique de mieux en mieux. Avec la bande on s’organise. On se foire parfois côté technique. Mineurs au poste ! Trouille s juvéniles ! Mais entre gars sûrs on s’épate. Jouer les durs on y prend goût. » p. 95

« Les hommes qui vivent par l’esprit, à condition qu’ils soient aussi les plus courageux, sont de loin ceux qui connaissent les tragédies les plus douloureuses ; mais c’est précisément pour cela qu’ils honorent la vie, parce que c’est à eux qu’elle réserve sa plus grande hostilité.» C’était bien ça ! Par cœur dans le texte ! Tout moi franchement très bien décrit ! Graissé, contemplé, aligné. Absolument déterminé ! C’est dans la même chambre d’où je romance aujourd’hui que se produisit cet événement pas prévisible, bien atypique, révélateur et pour moi seul. Là, allongé sur le li t, face au petit miroir cloué à mon ancienne hauteur. Ce fut mon premier jour de lecture. Le plus frappant. Peut-être le seul. Malgré l’orage nerveux qui éclata ce soir-là, j’ai maintenu le cap. J’ai continué à le bouquiner pendant des heures, le poto Nietzsche, jusqu’au matin, sans vraiment rien en contredire. » p. 113

« Vous branlez rien d’vos journées les gavas ! Z’avez cru la street c’tait vot’ daronne ou bien ! Z’avez cru moi-même j’tais vot’ dar’ !! tchiiiiip… Rien qu’j’entends des : « Mouss il fait rien pour nous… Il va chercher des me cs du 9-2… du 9-3… Et même pas il fait croque r ses potos sûrs… Ses gros d’enfance, et cætera. » Eh !! Moi j’vous l’dis direct, hein ! Y a pas d’solidarité ! Pas d’tié-kar ! Pas d’potos ! Ça sert à rien d’miauler là, comme des chattes : « Bouh… La France rien qu’elle nous keud’j… Bouh… Rien qu’on galère sur le terre terre… Et même pas y a d’taf… Et même pas y a l’choix… » Oh ! Les gros, l’Q7 faut l’mériter ! Vous vous couchez comme Maï-li les frères ! Avec des pleurnicheries comme ça, vous êtes bons qu’à faire du rap ! Moi j’fais les choses avec Veusty… Rien qu’on casse-pipe H24 ! tchiiiiip… On remue not’ boule ! Et ça biffe sec ! En tout c’est mille keussaves qui rentrent semaine, avec des salariés en fer ! Des soldats sûrs qu’ont la tate-pa ! Pa’ce que les mecs, vous croyez quoi ? Qu’les gens ils vont vous prendre au sérieux alors qu’vous bicravez vingt balles par jour ? Et que j’me couche à 6 du mat’… Et que j’ me lève à 14 heures… tchiiiiip… Allez ! Barrez-vous là !! S’pèces de clochards ! Moi comme j’le dis hein, on n’a pas squatté l’même bidon ! On naît solo, on crève solo ! Y a pas d’histoire, faut grailler l’monde !! » p. 164

« Je ne savais pas trop quoi lui dire, moi, à part que ça me plaisait bien d’assembler des mots, et puis qu’à terme j’aimerais être capable d’écrire une réaliste affaire moderne, où même la langue serait d’époque, créer un monde, un univers, des sentiments personnifiés, qui se développeraient autour d’un «Je» complexe et partout intuitif. » p. 181

« En attendant ainsi peinard les échéances du prochain semestre , je partageais mes heures de bibli entre ma besogne universitaire et les publications du blog. Je ne m’épargnais pas; Charles non plus. Selon les termes de notre collaboration, nous étions déterminés à faire de cette revue littéra-web une gazette quotidienne. Alternativement, à nous deux, on publiait donc tous les jours un article propre et corrigé, sur tous les thèmes, sous toutes les formes: des aphorismes , des nouvelles, un sonnet bastonnant le siècle, un autre applaudissant l’ivresse, des dizaines d’extraits «d’un roman qui n’existera jamais», un feuilleton débitant les aventures de nos soirées parisiennes, des lettres datées «au lecteur», «à l’ami pauvre», «au cul de ma teille», sans oublier mon pastiche du J’accuse… ! de Zola, revisité en J’emmerde… ! Lettre aux résidents du coin, et puis des échos polémiques, brûlots d’anar, critiques d’éloges… » p. 210

À propos de l’auteur
Yohann Elmaleh a trente-trois ans. Moi j’suis de la race écrite! est son premier roman. (Source: Éditions Flammarion)

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La belle Hélène

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 RL2020

Roman en lice pour le Premier Prix littéraire Europe1 – GMF

En deux mots:
Hélène anime un atelier de lecture à Sciences-Po. Son but est certes d’intéresser les étudiants à la littérature, mais surtout de leur montrer combien les textes peuvent les enrichir, surtout lorsqu’elle peut les faire résonner avec leurs interrogations, leur vie. Une mission quelquefois couronnée de succès, la découverte de quatre nouvelles et d’un nouvel amour…

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Hélène, un portrait en quatre nouvelles

Dans La belle Hélène Pascale Roze raconte un atelier d’écriture à Sciences-Po. L’occasion de nous présenter quatre merveilleuses nouvelles, mais aussi de nous démontrer le pouvoir de la littérature. Mission accomplie!

Hélène Bourguignon a un peu plus de soixante ans, mais n’a rien perdu de son enthousiasme et de son envie de faire partager ses bonheurs de lecture. Toutefois, l’atelier de lecture qu’elle anime au sein de la prestigieuse école parisienne de Sciences Politiques n’a rien d’académique. Foin des cours magistraux et du bourrage de crâne. Elle s’est donnée pour mission de faire aimer les textes, de faire découvrir aux élèves combien ils peuvent accompagner leur vie et même – bonheur suprême – les aider à avancer dans la vie. Il faut dire que sa propre biographie lui donne des armes de persuasion massive: si elle vit désormais seule, elle a été mariée deux fois et est deux fois veuve, mère de Lou et grand-mère de Juliette, sœur de Stéphane qui a lui choisi l’agriculture.
Avec Xavier, un soixante-huitard, elle aura brûlé sa jeunesse avant de le quitter pour un écrivain. Laurent aura été son grand amour, parti trop tôt. À ses côtés, elle aura aussi fait ses premiers pas en littérature, comme nègre puis en publiant un premier roman. Outre son atelier de lecture, elle lit encore des manuscrits pour une maison d’édition. Une passion pour les mots qui l’accompagne désormais au quotidien, nourrie de la philosophie de Sénèque et d’Épictète, de Marc-Aurèle et de Simone Weil.
Pascale Roze a choisi de construire son roman autour de quatre leçons données durant le mois de mai 2018 avec de somptueuses nouvelles – qu’elle nous donne envie de (re)découvrir – signées Robert Musil, Anton Tchékhov, Dino Buzzati, Yasmina Reza et Richard Brautigan. Pour s’approprier ces textes, ses étudiants doivent non seulement les lire, mais les résumer et les commenter. Une façon fort agréable pour le lecteur de se plonger dans ces œuvres, y compris dans le ressenti quelquefois très différent de ces textes. De mieux comprendre et surtout de découvrir de superbes écritures: «Ma vie est tout à fait à plaindre, pire que celle du chien le plus malheureux» (Vanka, Anton Tchékhov ; «Le vent soufflait sur les éteules aussi doucement que s’il avait eu une soupe d’enfant à refroidir» (Trois femmes, Robert Musil) ; les gens ont besoin d’un peu d’amour, et bon dieu que c’est triste, parfois, de voir toute la merde qu’il leur faut traverser pour en trouver. (La vengeance de la pelouse, Richard Brautigan)
Avouons-le, la plupart de ses étudiants appelés à avoir de hautes fonctions administratives et politiques passent à côté de ces trésors. Mais Hélène se satisfait lorsqu’une seule élève démontre une sensibilité toute particulière. Elle la soutient et l’accompagne alors avec un œil pétillant vers une vocation théâtrale.
On imagine du reste que c’est ce même œil qui aura séduit ce juge avec lequel elle fera peut-être un petit bout de route, acceptera une invitation à dîner et découvrira plus tard l’île de beauté.
Hommage à la littérature et plus encore à la lecture et à la relecture, ce roman est aussi une exploration de l’intime, de ces «marqueurs» qui fixent à jamais une émotion, une boîte aux trésors bien précieuse. Cette petite musique qui – petit clin d’œil à La Belle Hélène d’Offenbach –fleure bon la nostalgie joyeuse.

La Belle Hélène
Pascale Roze
Éditions Stock
Roman
160 p., 18 €
EAN 9782234086289
Paru le 2/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris. On y évoque aussi un séjour en Corse.

Quand?
L’action se situe de nos jours, notamment en mai 2018.

Ce qu’en dit l’éditeur
La lecture enrichit la vie comme la vie enrichit la lecture, c’est à cet art de lire qu’Hélène Bourguignon exerce ses étudiants de Sciences-po. Lire pour découvrir les expériences fondamentales à travers Buzzati, Tchékhov, Reza.
Chaque cours est un défi recommencé, d’une semaine à l’autre il se passe toujours quelque chose. Un souvenir, une émotion, une réaction et tout déraille dans la vie si organisée d’Hélène Bourguignon. Elle a perdu son mari, mais elle n’a perdu ni sa sensibilité ni sa fantaisie. Lorsqu’elle répond aux questions de ses étudiants, lorsqu’elle accepte une invitation à dîner, le présent est là, dans son intensité.
Et cette joie de vivre chaque instant pleinement devient communicative. Bientôt le lecteur aimerait croiser cette femme, marchant boulevard Pereire, ou bouquinant dans le transat du jardin de son immeuble, car elle est libre. Elle est libre d’entendre ce qu’un personnage de Tchékhov éprouve, comme elle est libre d’écouter les propositions d’un homme. Et de croire à un nouveau départ.
Un roman tour à tour émouvant, cocasse, et intime. Pascale Roze suit le regard de cette femme solitaire et lumineuse pour évoquer des lieux, Paris, la Bourgogne, la Corse ; jusqu’au finale, qui esquisse la possibilité d’une seconde jeunesse.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
France Inter (La chronique de Clara Dupont-Monod)
Europe 1 (Nicolas Carreau)
Blog Baz-Art
Blog Christlbouquine 


Pascale Roze présente La Belle Hélène. © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Richard Brautigan
Elle n’a jamais su être à l’heure. Toujours en avance. Quand, exceptionnellement, elle est en retard, elle a pu vérifier qu’une sorte d’instinct avait essayé de la prévenir qu’elle aurait mieux fait de rester chez elle. Donc, comme tous les jeudis, elle est en avance. Il fait bon, son cartable se balance au bout de son bras et elle descend la rue en inspectant les devantures des boutiques de chaussures très chères dont les talons avoisinent les dix centimètres (elle qui a un petit cartable en vieux cuir culotté, pense-t-elle chaque fois avec satisfaction). Elle se contrefiche des chaussures mais elle a besoin d’une contenance pour tenir les dix, mettons huit, minutes qui lui restent avant d’entrer. Elle pourrait se passer de ce faux but de marche, simplement aller jusqu’au boulevard Raspail puis revenir. À Paris, qui se préoccupe de savoir pourquoi vous marchez ? À Paris, on est invisible. Mais elle n’a pas grandi à Paris et elle a beau y vivre depuis qu’elle est adulte, son corps se souvient qu’à la campagne quelqu’un qui marche crève le paysage. À la campagne, vous êtes un gibier. Le boulevard s’annonce par une grande flaque de soleil que les platanes absorbent en brillant de toutes leurs feuilles. Elle vérifie l’heure, le timing est bon, demi-tour. Sourcils légèrement froncés, regard fixé sur un horizon intérieur, elle avance maintenant droit sur le trottoir. Le cartable que sa main tenait avec légèreté ne se balance plus. Le pas est lent. Elle tourne à droite, s’arrête un instant pour sortir la carte qu’elle va montrer aux vigiles, se faufile dans l’attroupement, tend la carte, ouvre son cartable (dont elle oublie en le faisant combien il est intime et chéri). Allez-y, madame. Elle remercie d’un sourire, peine à remettre sa carte dans son porte-carte, bloquant le flux, la doublure de nylon coince. Quelque chose dans son maintien se défait. Allez-y, madame, répète le vigile. Elle insiste, s’agace, renonce, jette carte et porte-carte dans le cartable. Le hall résonne comme une volière et lui donne un léger vertige. On ne rentre et ne sort que par ce hall, Vigipirate oblige. Une bombe ferait un carnage, elle y pense chaque fois. Du haut du plafond l’énorme pendule domine la foule. Le cours commence dans dix minutes. On la bouscule. Chaque fois qu’elle pénètre dans le hall, un pincement cardiaque lui rappelle qu’elle a le trac. Rien à voir avec celui épouvantable qu’elle éprouva la première fois qu’elle se rendit en prison, une prison de province avec une petite grille dans la muraille derrière laquelle quelqu’un était venu la regarder, enfermée ensuite dans une pièce dont la porte n’avait pas de poignée, non, pas de poignée, avec quatorze détenues pendant deux heures. Soyez sans crainte, avait dit le directeur, il y a un micro relié à mon bureau. Trac plus supportable toutefois que celui qui la paralysa le jour où elle dut affronter une émission télévisée, en proie à la sensation d’un évanouissement imminent. Tu étais très bien, avait dit Laurent, quand elle était rentrée à la maison. Brouhaha d’anglais et de français. Elle se fraie un chemin vers un mur. Une grande table derrière laquelle sont assis des étudiants appelant à une cause quelconque encombre l’espace. Elle atteint le mur, pose son cartable pour avoir les deux mains libres, sort carte et porte-carte et, pliée en deux vers le sol, s’applique à faire pénétrer l’un dans l’autre, se redresse. Elle n’aurait pas dû rester pliée, elle a la tête qui tourne. Cent personnes s’occuperaient d’elle si elle avait un malaise. C’est Jérôme, là-bas. Elle l’avait l’année dernière. Il ressemble à deux cent pour cent à ses amis d’enfance. Rien ne change, quoi qu’on en dise. Faux. Regarde ces visages exotiques, écoute ce brouhaha fait d’anglais autant que de français. Bientôt les cours seront tous en anglais, tu le sais. Était-ce ainsi quand tu avais leur âge ? Elle tire la colonne vertébrale vers le chignon, lâche le mur. Tu es dans un lieu formidablement ouvert, moderne, innovant, comme l’avait affirmé Macron pas encore président dans son laïus de remise des diplômes. Pourquoi dire rien ne change alors que les choses changent inexorablement ? Tu es dans un lieu formidablement ouvert, moderne, innovant. Allez, en route.
La première fois, avant de venir, elle avait choisi une tenue appropriée à la situation. La jupe, le chignon. Elle croyait s’être amusée à se déguiser. Une jouissance inconnue l’avait guidée. Elle y a depuis apporté des raffinements, un bijou dans les cheveux, des jupes étroites, parfois une ceinture. Elle aurait pu faire un autre choix. Elle aurait pu, organisant son budget, s’acheter une de ces paires de chaussures vernies et hautes qui lui auraient donner l’air d’un héron. Elle aurait pu. Elle a de grandes jambes. Elle aurait pu choisir l’allure jeune. Oui. Mais le plaisir qu’elle a éprouvé a été tel que le lendemain, bien qu’elle n’ait pas cours, elle a remis la jupe. En une année, elle a intégralement changé sa garde-robe, sa coiffure, son allure. Des amies le lui ont dit avec un soupçon de reproche dans la voix : tu te fais des chignons ? Et même une dame âgée, avec un air carrément ulcéré : tu ne devrais pas attacher tes cheveux. Ça fait vieux. C’est comme madame. Pourquoi tu dis toujours bonjour madame, merci madame, au revoir madame, c’est ostentatoire. Quoi, ostentatoire ? Qu’est-ce que j’ai d’ostentatoire ? Les vigiles disent bien merci madame. Ce n’est tout de même pas un mot réservé au prolétariat ? Ça l’agace que tous les étudiants ne lui disent pas madame. Elle ne trouve pas le culot de leur dire : vous devez me dire bonjour madame, vous devez écrire bonjour madame dans vos mails, plutôt que d’utiliser ce bonjour flottant et indéfini. Ce n’est pas parce que les journalistes à la télévision disent Pascal Perrineau bonjour, que vous ne devez pas lui dire bonjour monsieur, et me dire bonjour madame. La nuit, quand elle n’arrive pas à dormir, elle leur parle pendant des heures, elle fait cours dans son lit. Dans l’ascenseur, elle tient son petit cartable à deux mains devant elle et elle sourit à tous, solide. Elle sent son sourire sur son visage. Hier soir, elle a vu Voyage à Tokyo d’Ozu. Le père et la mère sourient tout le temps. Les enfants jamais. Ils sont dans un temps hargneux où il y a toujours quelque chose à faire, les clients, les patients, le ménage. Forcément, les parents encombrent. « Ne pas souvent et sans nécessité dire à quelqu’un ou lui écrire : je n’ai pas le temps. Et par ce moyen constamment ajourner les obligations que commandent les relations sociales, en prétextant l’urgence des affaires », Marc-Aurèle. Deuxième siècle après J.-C. En plein dans le mille ! Voilà qui serait important à aborder avec les étudiants. Elle aimerait avoir la liberté de choisir ce sur quoi travailler à chaque séance, en fonction de ce qu’elle aura glané dans la semaine. On pourrait réfléchir à Ozu et Marc-Aurèle. Elle voit déjà un cours. Mais il lui faut s’en tenir à l’étude de la nouvelle, au carcan du programme qu’elle s’est imposé à elle-même et qui a eu l’heur de convenir à la directrice de la scolarité. Elle trouvera bien le moyen de les glisser quelque part, elle ne pourra pas s’en empêcher. Quatrième étage. Passage aux toilettes pour vérifier que nul petit cheveu ne s’échappe des barrettes et resserrer son manteau. Traits tirés, elle dort mal. As-tu revêtu ta lumière ? dit-elle à son reflet, un truc que lui avait donné l’aumônier de Nanterre : se rappeler chaque matin en s’habillant cette phrase des Écritures : « Vous avez revêtu la lumière. » En même temps que la jupe (à l’époque elle portait des pantalons, par conformisme, ça ne lui allait pas), la lumière. Incroyable ce que ce conseil lui a servi. Ce prêtre était doué pour la littérature. Il savait qu’elle n’est que concrète. Elle entre dans la classe. Elle fait son entrée. »

À propos de l’auteur
Pascale Roze est romancière et dramaturge, auteur d’une douzaine de romans dont Chasseur zéro, qui reçut le prix Goncourt en 1996. Elle est membre du prix Médicis. (Source: Éditions Stock)

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Les cœurs imparfaits

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Barbara se voit contrainte de rendre visite à cette mère qu’elle voulait oublier, car sa santé décline. Charles et Lise, les Médecins et aide-soignante de l’EHPAD où elle est placée vont tenter de renouer les fils distendus entre la mère et sa fille. Le trio va petit à petit se rapprocher.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Barbara, Charles et Lise et la vieille dame

En rassemblant Les cœurs imparfaits de Barbara, Charles et Lise, Gaëlle Pingault réussit un second roman aussi fort que lucide sur la fragilité et le besoin des relations humaines. Et pose un regard acéré sur notre société.

Disons-le d’emblée, Gaëlle Pingault fait mieux que confirmer les promesses nées avec Il n’y a pas internet au paradis. Il faut désormais l’intégrer au club très fermé des romancières qui parviennent à parfaitement ciseler leurs personnages, à entraîner le lecteur dès les premières pages et à construire son livre avec subtilité, par exemple en faisant alterner les temporalités. C’est ainsi que le chapitre introductif raconte de la naissance de Barbara et le bonheur de Rose, sa mère face à ce beau bébé.
Dans le chapitre suivant, on retrouve Barbara aujourd’hui, c’est-à-dire une quarantaine d’années plus tard. Elle est devenue prof de lettres à l’université et une femme qui ne s’en laisse pas compter, choisit ses amants comme ses escarpins, – pour agrémenter sa tenue – sûre d’elle et de ses choix. Elle a été un peu secouée d’apprendre que sa mère perdait peu à peu ses facultés et qu’il faut désormais songer à la placer sous tutelle, même si face à Charles, le médecin de l’EHPAD qui l’a contactée, elle a affirmé ne pas vouloir s’occuper de cette femme qu’elle n’aimait pas.
Retrouvant la chronique de son enfance, qui se déroule en alternance, on apprend en effet la rapide dégradation des sentiments de Rose vis-à-vis d’une progéniture qui l’empêche de se reposer. Il ne s’agit pas d’un blues post-natal mais d’un malaise qui va s’accroître au fil du temps, creusant le fossé entre elle et sa fille.
Répondant à une nouvelle convocation de Charles, Barbara va apprendre la bipolarité de sa mère et le lourd traitement aux neuroleptiques qui la ronge, ce qui va provoquer colère et désarroi. «Grandir avec un mensonge, c’est se promener avec une bombe à retardement». Lise, l’aide-soignante, a tout juste le temps de la rattraper pour qu’elle ne s’affaisse pas dans le hall de l’immeuble. Elle l’ignore, mais cette dernière est sans doute celle qui entretient les meilleures relations avec sa mère, notamment lorsqu’elle lui fait la lecture.
Gaëlle Pingault va dès lors rapprocher les trois cercles autour de Barbara, Charles et Lise. Trois personnages en quête d’une nouvelle vie. Charles est lassé de ses soirées auprès d’Éliane, une épouse qui ne semble plus faire partie de sa vie depuis longtemps. Barbara s’ennuie avec Antonio, l’amant italien qui ne l’amuse plus. Et Lise se cherche.
Les personnages secondaires sont, autre qualité de ce roman, très bien campés. Éliane et leurs enfants Louise et Paul, Antonio ou encore Ninon, une étudiante que Barbara veut pousser à la réussite et sa tante Suzanne avec laquelle elle aimerait retrouver sa complicité passée. Sans oublier les pensionnaires de l’EHPAD. Tous apportent au récit davantage de densité et de réalisme. Pour faire bonne mesure, on ajoutera quelques fantômes à cette galerie, car ils hantent aussi les pages de ce roman. Il y a là le mari de Rose, qui l’a quitté avant la naissance de Barbara, et Isabelle, l’amour de Charles qui s’est suicidée deux ans après leur rencontre. Deux traumatismes qui ont laissé de profondes traces. Charles s’est alors plongé dans le travail, Barbara dans les livres. Car elle a toujours pensé que la littérature serait sa planche de salut: «la passion, c’est ce qui résiste quand tout s’écroule autour». Et comme désormais «la lecture est une part fondamentale d’elle-même», on pourra trouver l’inspiration pour de prochaines lectures dans ses «alchimies littéraires imprévisibles».
Dans ce très riche roman, on trouvera aussi un écho l’actualité la plus brûlante. Charles s’y bat contre la directrice de l’EHPAD qui entend gérer son établissement comme une entreprise ordinaire, un centre de profits. Or «personne ne peut embrasser la complexité des métiers du soin, leurs forces et leurs faiblesses, pour aller ensuite briser les chaînes humaines et les complémentarités qui en garantissent la cohérence. Sauf à se cantonner aux hautes sphères, en réfléchissant à vide et surtout loin de toute expérience de terrain». Des phrases que nos politiques seraient avisés d’écouter!
On le voit, après s’être attaqué à la petite entreprise, Gaëlle Pingault confirme qu’elle est une observatrice acérée des rouages de notre société. J’attends avec impatience le troisième tome de ses Rougon-Macquart d’aujourd’hui !

Les cœurs imparfaits
Gaëlle Pingault
Éditions Eyrolles
Roman
320 p., 16 €
EAN 9782212572896
Paru le 19/03/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement dans une ville qui n’est pas nommée. On y évoque aussi des voyages sur la Gineste, entre Marseille et Cassis ainsi qu’à Rome, Lisbonne, Prague.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Barbara est seule. Sa solitude a des allures de refuge ou de bastion, érigé dès l’enfance, pour tenir une mère imprévisible à distance. Quand le médecin de l’EHPAD « Les genêts » la convoque, ce passé qu’elle fuit la rattrape.
Médecin en fin de carrière, Charles s’ennuie. Coincé dans sa vie, coincé dans son couple, voilà où l’ont conduit des choix par défaut. L’intransigeance de Barbara le contraint à faire face à ses propres petites lâchetés.
Lise est aide-soignante. Elle s’impose une discipline rigoureuse, tente d’offrir aux résidents des Genêts des moments de partage arrachés à la cadence minutée des soins. Mais pour combien de temps ?
Barbara, Charles, et Lise… Dans l’histoire de chacun, des empêchements sont venus enrayer la possibilité d’aimer librement. Autour de Rose, la mère absente, ces cœurs imparfaits se rencontrent et inaugurent des voies possibles de consolation.

68 premières fois
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)

Les autres critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Encres vagabondes (Dominique Baillon-Lalande)
Lire & Vous 


Rencontres virtuelles durant le confinement entre Natacha Sels et Gaëlle Pingault à propos de son roman Les cœurs imparfaits © Production Natacha Sels

INCIPIT (Les premières pages du livre)
Elle est magnifique. Superbe. Belle à en couper le souffle. Il faudrait inventer des mots rien que pour elle, des mots nouveau-nés. Ceux qui existent ont déjà trop servi pour cette vie toute neuve.
— C’est une petite fille ! déclare la sage-femme enthousiaste en déposant le nourrisson contre le flanc de sa maman.
Rose avait imaginé que, peut-être, elle pleurerait d’émotion. À d’autres moments, elle avait eu peur de ne rien ressentir. Montagnes russes de fin de grossesse. Finalement, c’est une joie infinie qui la traverse. Une exaltation folle – non, pas folle, elle déteste ce mot, incroyable, plutôt – qui s’empare d’elle. Elle a envie d’une danse tribale, physique et rythmée, ses pieds nus foulant le sol.
— Bonjour, Barbara, murmure Rose en se penchant sur l’enfant, bienvenue, ma jolie puce.
La petite n’a pas crié. Cela n’inquiète pas la sage-femme, elle dit que tout va bien, et que, non, tous les bébés ne pleurent pas à la naissance. Barbara a de grands yeux sombres, qui observent déjà autour d’elle. De bonnes joues, des cheveux noirs, fins et soyeux, avec deux mèches plus longues, bouclées. Elle est grande. Cinquante-deux centimètres, ce n’est pas rien. Grande et belle. Puisse ta destinée l’être aussi, pense sa mère.
Rose est émerveillée. Le premier jour à la maternité ressemble à un voyage en apesanteur. Le contraste est net et délectable, avec son interminable et parfois douloureuse fin de grossesse. Elle n’était pas folle, quoi qu’aient pu en penser certains, elle était juste lasse d’être grosse. Désormais elle sent à peine le sol sous ses pieds, elle a l’impression de léviter. Elle marche pieds nus pour capter le maximum de sensations. Ce n’est pas très bien vu par le personnel, elle s’en fiche. Elle dort peu, mais ne se sent pas fatiguée. Elle écoute et suit les conseils, donne le bain, apprend à préparer les biberons. Tout a l’air facile. Tout est fluide. Rose est abasourdie par la douceur de la peau de sa fille, et par son odeur. Elle a le sentiment qu’elle reconnaîtrait les deux, même les yeux fermés. Rose est traversée par une puissance animale, instinctive, qu’elle n’a jamais ressentie. Et qui lui plaît.
La deuxième nuit, la petite pleure beaucoup, mais on avait prévenu la maman, c’est classique. Rose appelle l’infirmière, malgré tout. Elle est rassurante – vous savez, madame, un bébé qui pleure, c’est un bébé qui s’exprime. Au bout de quelques heures, elles s’endorment toutes les deux, Barbara lovée contre sa mère.
Rose aimerait que ce moment de calme et de douceur dure toute leur vie.

Depuis son arrivée au bureau ce matin, Charles se demande de manière obsédante si le point mousse est vraiment plus facile que le jersey, ou si c’est juste une légende urbaine. Après tout, ça n’est pas plus crétin, comme façon de passer le temps, que d’arpenter le bureau de long en large, entre la porte et la fenêtre.
Charles l’avouerait sans difficulté, il n’est pas toujours passionné par son travail. Il y a dix ans, il n’aurait pas cru cette situation possible, mais aujourd’hui, c’est le cas. Et même, régulièrement, il s’ennuie, il s’emmerde, il trouve le temps long. Le poste n’est pas déshonorant, mais enfin ça sent furieusement l’écurie. La fin de carrière n’est plus très loin, elle le guette au coin du couloir. Ses grandes années de prestige et de surcharge de travail sont derrière lui. C’est évident pour lui depuis un bon moment, et ça l’est désormais devenu pour tout le monde. Au bureau, il pourrait avoir pour nom indien Lucidité anticipatrice.
Il a de beaux restes. Mais ce ne sont jamais que des restes. Ici, il se contente de jouer un peu les prolongations, sans réel enjeu. Le match est plié depuis longtemps. Et ce genre de partie se termine toujours sur le même score : Vie active 0 – Retraite 1
Il a accepté ce poste de médecin coordonnateur d’EHPAD en toute connaissance de cause. Il n’en attendait rien de bien folichon, comparé à l’adrénaline des grands colloques où il intervenait et où il était applaudi par la profession. Mais il était temps de laisser place au renouvellement, à la tête du prestigieux service de neurologie qu’il dirigeait. Il est doté d’une grande quantité de dignité et d’éthique. Et en médecine, la dignité et l’éthique interdisent formellement de s’agripper à une place que Plus-jeune-et-plus-brillant-que-soi (du nom indien de son successeur neurologue) peut désormais mieux occuper et faire évoluer. Alors quand le poste s’est présenté, au sein de cette maison de retraite, il l’a pris. Un poste sans grand prestige, mais comprenant malgré tout quelques défis. Même s’il connaît bien les pathologies du vieillissement, Charles n’est pas gériatre de formation. Il allait devoir le devenir sur le tas et il aimait cette idée.
Il se doutait qu’il allait pas mal s’ennuyer. Et il en a eu très vite la confirmation. Nette et sans bavures. Pourtant, il reste discret sur le sujet. Ses commentaires seraient mal interprétés, sans doute pris pour de la condescendance. Son ennui n’est pas factuel, Charles a plein de boulot. C’est un ennui intellectuel. Il n’est plus confronté aux complexités passionnantes de la neurologie. Un soin d’escarre n’a pas grand-chose à voir avec une chirurgie éveillée du cerveau, il en est le premier désolé, mais c’est une réalité. Il n’est pas malheureux à l’EHPAD. C’est juste qu’il a été habitué à une tout autre pression, qui parfois lui pesait, mais qui aujourd’hui lui manque. Il se découvre versatile. Il n’y a pas d’âge pour les grandes prises de conscience.
Son côté philosophe a d’emblée avancé qu’il y avait plus grave. Pour s’ennuyer, il faut avoir le luxe d’être en vie. L’emmerdement est donc un privilège. Son côté taquin a clamé qu’au pire, il se mettrait au tricot. Point mousse, ou jersey donc, il commencerait par le plus facile. Voire, il apprendrait les deux dans la foulée – pourquoi pas ? Soyons fous. Tricoter pour ses petits-enfants, même s’il n’en a pas encore, c’est une belle idée. Ou pour lui, tiens, allez. Pourquoi un grand ponte de neuro ne tricoterait-il pas ? Rien que pour voir la tête de certains, ce serait à tenter. De manière bien visible et bien flagrante, à la pause-café, ou en réunion, ça devrait avoir son charme.
Au-delà de tout, il a d’emblée trouvé amusant d’attendre la retraite dans un EHPAD. Il sera aux premières loges pour décrocher une belle piaule le jour où il atteindra la limite d’âge. Paf, directement du bureau du médecin au lit de la 45, du restaurant du personnel au repas mixé, des réunions d’équipe aux redifs de l’inspecteur Derrick. Lucidité anticipatrice, mentionnait-il précédemment. Elle est pas belle, sa vie ?
Il a, depuis toujours, un côté potache un peu con. Éliane, sa femme, a sur ce sujet un comportement paradoxal. Il lui est arrivé d’en rire, mais depuis le premier jour, elle ne cesse de répéter qu’il serait temps que l’humour bête lui passe. Une affirmation de plus en plus pincée, au fil des années, d’ailleurs. Il se demande encore si c’est une simple formule ou si elle le pense vraiment.
Comme si on était obligé de devenir sinistre avec les années.
Comme si les facéties n’étaient autorisées qu’en dessous d’un certain nombre de cheveux blancs et de rides.
Comme si l’âge impliquait d’être sérieux, raisonnable et plan-plan.
Comme si l’âge impliquait d’être vieux.
Conneries.
Il a eu des cheveux blancs trop tôt pour se ranger dès qu’ils sont apparus, et il a décidé depuis longtemps de laisser ses ambiguïtés à sa femme. De toute façon, être ambiguë est devenu, au fil du temps, un genre de seconde nature chez elle.
Alors voilà, maintenant, pour appeler un chat un chat, il se fait un peu chier, mais puisque ça semble inévitable, et quasiment pour la bonne cause, il l’accepte, tout en envisageant donc de se mettre au tricot. L’état des lieux n’est pas si catastrophique.
Il est connu pour être plutôt délicat et empathique, ce qui est loin d’être le cas de l’ensemble du corps médical, hélas. Lui, on lui concède un petit truc en plus. Il est humain, murmure-t-on dans son dos, sans qu’il ignore, pour autant, le moindre avis qui circule à son sujet. Sa réputation, il en rigole. Ça l’occupe quand il s’ennuie trop, dans son nouveau bureau à l’EHPAD – il n’a pas encore commencé le tricot. Il n’en démordra pas, c’est un comble que ça suscite des commentaires. Si on en est rendu à trouver fôôôôrmidââââble qu’un médecin soit humain, avec des accents circonflexes et des bouches en cul-de-poule, c’est que la médecine va diablement mal. Ce qui, d’ailleurs, lui paraît probable. Mais c’est un autre sujet dont il n’a aucune intention de s’occuper ni aujourd’hui, ni demain, ni d’ailleurs à aucun moment d’ici sa retraite. Il a activé l’option place aux jeunes, et il s’y tiendra, y compris pour les grandes batailles philosophico-déontologico-politico approximatives.

Extraits
« — Je suis ici depuis peu. À ce titre, j’étudie l’ensemble des dossiers, c’est l’occasion de porter dessus un regard neuf. L’état cognitif de votre maman, Rose Albin, me questionne pas mal, je l’avoue. Il n’est… pas très bon. Dégradé, même.
Il guette sa réaction. C’est dur, ce genre d’annonce, pour les enfants. L’imaginaire collectif est nourri de tout un tas de représentations pas sympathiques au sujet des vieux qui perdent la boule. Car pour parler vrai, état cognitif dégradé, voilà, c’est mamie ou papy qui yoyottent, quoi.
Il faut parfois laisser le silence prendre sa place, pour permettre que l’information soit intégrée. Les questions et les explications viennent après. Il faut du temps pour tout mettre à plat, entendre les angoisses et les ressentis, puis proposer des bilans, des protocoles, ou suggérer des décisions. Dans ces moments, il retrouve son envergure de grand ponte, sa capacité à gérer la complexité et à la rendre accessible. C’est plus intéressant que de rédiger des ordonnances pour des repas mixés, qui sont ensuite transmises à la cuisine centrale.
Il n’a pas besoin d’attendre longtemps. Elle répond vite.
— D’accord.
C’est tout.
C’est inhabituel. Il finirait par être plus déstabilisé qu’elle, à force. Curieux rendez-vous.
— Je sais que ce genre de nouvelle n’est pas simple, reprend-il. Je présume que vous avez peut-être des questions, des inquiétudes…
Elle lui coupe la parole avant qu’il ait pu finir.
— Docteur, je vous arrête tout de suite. C’est très aimable à vous de procéder en douceur, mais ne vous fatiguez pas. Je n’aime pas ma mère et elle ne m’aime pas non plus. Il en a presque toujours été ainsi, alors j’ai décidé de ne plus la voir dès que je l’ai pu. Nous vivons fort bien l’une sans l’autre. Enfin, moi en tout cas, je vis bien sans elle. »

« Barbara adore ces moments. Sa lecture préférée reste Au bonheur des dames, parce qu’elle a découvert ce livre durant son époque midinette et qu’elle a soupiré d’émerveillement pour cette romance à rebondissements. Elle n’avait rien capté aux sous-titres sociaux du roman, à l’époque. Rien compris de son arrière-plan engagé. Elle l’a juste lu comme une grande épopée romantique. Et c’est aussi pour cette raison que Zola l’impressionne, il offre plusieurs niveaux de lecture, tous captivants.
Le grand panier de linge sale est rempli à ras bord. L’honnêteté voudrait même que Barbara reconnaisse qu’il est au-delà du remplissage. Depuis hier, elle est contrainte à laisser son linge sale par terre, à côté de la porte de la salle de bains. Il est plus que temps d’agir.
Plus tard, elle est tombée dans la poésie. Apollinaire et ses alcools, Rimbaud et sa jeunesse tourmentée. Elle est restée un peu étrangère à Baudelaire. Elle adore Prévert. En revanche, elle ne peut pas blairer Victor Hugo, trop emphatique. Mais elle pourrait relire Racine à l’infini. Est-ce moins grandiloquent? Pas sûr. Pourquoi aime-t-elle le second et déteste-t-elle le premier? Mystère des alchimies littéraires imprévisibles. » p. 36

« Isabelle était drôle. Hilarante, même. Grande gueule, mais respectueuse des gens fragiles. Idéaliste comme pas possible. C’était une superbe amoureuse, hypersensible, pas toujours heureuse dans ses histoires de cœur, mais du genre opiniâtre. Elle chantait faux et elle buvait trop peut-être parce que son idéalisme était souvent déçu. Elle adorait la marmelade d’orange, qu‘elle mangeait exclusivement en trempant le doigt dans le pot et surtout pas avec une petite cuillère.
Ensemble, ils ont révisé des partiels, suivi des stages, bu un nombre inavouable de litres de bière et commenté le cul d’un nombre incalculable de filles. Leurs appréciations n’étaient pas toujours très malignes, Charles en convient. Isabelle était sa meilleure pote. Ils se fâchaient, parfois. Isabelle la gaucho, Charles le fils de bourges. Les qualificatifs étaient d’elle. Visions du monde pas toujours compatibles. Mais ils s’aimaient, alors les bouderies ne duraient pas. » p. 46

« Comment peut-on diriger des établissements ou des politiques de soin à l’aune de la seule rentabilité? C’est sûr, il ne faut jamais être intervenu dans la chambre d’un malade soi-même, sinon ce serait impossible. Personne ne peut embrasser la complexité des métiers du soin, leurs forces et leurs faiblesses, pour aller ensuite briser les chaînes humaines et les complémentarités qui en garantissent la cohérence. Sauf à se cantonner aux hautes sphères, en réfléchissant à vide et surtout loin de toute expérience de terrain. » p.145-146

À propos de l’auteur
Gaëlle Pingault est novelliste, romancière, animatrice d’ateliers d’écriture, orthophoniste, Bretonne. Tout dépend du sens du vent! Celui qu’elle préfère, c’est le noroit qui claque. Elle a été lauréate du festival du premier roman de Chambéry et du prix Lions club de littérature grand ouest pour son premier roman II n’y a pas d’internet au paradis. Les Cœurs imparfaits est son deuxième roman. (Source: Éditions Eyrolles)

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Briser en nous la mer gelée

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  RL2020  coup_de_coeur

 

En deux mots:
Suzanne et Gabriel ont décidé de se séparer. Mais la réflexion de la juge aux affaires familiales qui constate qu’il y a encore beaucoup d’amour entre eux, va pousser Gabriel à repartir à la conquête de son ex-femme, après nous avoir raconté leur rencontre et leurs brèves années de mariage.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Pour réchauffeur les cœurs, rien ne vaut l’Alaska

La plume malicieuse et pétillante d’Erik Orsenna nous conte la belle histoire d’amour de Gabriel et Suzanne. Mais si l’on se régale avec Briser en nous la mer gelée, c’est que son récit se complète de ces digressions qui en font tout le charme.

Gabriel pourrait être refroidi, voire blasé. Il enfile les divorces et se retrouve une nouvelle fois devant la Vice-Présidente aux affaires familiales, chargée de prononcer une nouvelle rupture de contrat matrimonial. Sauf que Gabriel est un indécrottable optimiste, un amoureux de la vie, un touche-à-tout curieux, un amateur de nouvelles expériences. Quand il rencontre Suzanne, scientifique spécialiste des chauves-souris, il comprend qu’il a trouvé là un nouveau terrain d’exploration. Un peu comme la carpe et le lapin, lui qui est ingénieur hydrologue va pouvoir explorer une nouvelle science, embarquer pour une nouvelle aventure.
Mais je m’emballe. Ce roman se veut une longue lettre adressée à la juge et sa greffière, le récit de leur histoire d’amour et l’aveu que l’amour est toujours là, même s’ils ont décidé de se séparer. Alors ne faut-il pas faire marche-arrière? Essayez de partir en reconquête? C’est tout l’enjeu de la seconde partie d’un roman qui, entre de belles digressions, de joyeux apartés et de jolies découvertes nous aura fait comprendre que le détroit – en l’occurrence celui de Béring – est une belle définition de l’amour, un bras de mer resserré entre deux continents.
Avant cela, on aura parcouru la France et on se sera délecté de cette nouvelle histoire d’amour aux facettes multiples. Car comme le dit si joliment Suzanne, «il y a tellement d’amours dans un amour. Tellement de vies dans la vie. Profitons-en. Avant qu’on ne les enferme, avant qu’on ne nous enferme dans des boîtes.»
Avide de découvrir toutes ces vies, le couple va nous régaler. Gabriel va lui parler des écluses, Suzanne des chauve-souris. À la fin du livre, on aura même la surprise de découvrir sur quelle recherche stratégique elle se penche, un «virus à couronne, c’est-à-dire un coronavirus»!
On n’oubliera pas non plus les jolis portraits de René de Obaldia et de l’éditeur Jean-Marc Roberts, quelques conseils de lecture comme le Portrait d’un mariage de Nigel Nicolson et Vita Sackville-West, livre reçu en cadeau de mariage ou La cloche de détresse de Sylvia Plath, la pointe de jalousie envers le séducteur Jean d’Ormesson et même faire la connaissance, page 337, d’un «légionnaire russe devenu médecin français dans la campagne de Mulhouse»!
On aura exploré les corps et les cœurs jusqu’à ce point où la lassitude gagne, où soudain, on a envie de se reposer, de «faire le point». De retour d’un jogging qui «porte conseil, bien plus que les nuits», Suzanne aura parfaitement analysé leur relation: «notre mariage était un faux oui. Je ne suis pas trop forte en grammaire, mais un oui, normalement, change le monde, non? Après un oui, le monde n’est plus le même. Ton oui à toi n’a rien changé. Un oui qui ne change pas le monde, c’est un mariage qui n’a pas commencé. Voilà ce que j’ai compris en courant ce matin. C’est assez long, 15 kilomètres. Juste la bonne distance pour comprendre. J’ai eu bien chaud. Et maintenant, j’ai froid.»
Loin de toute logique Gabriel choisit de réchauffer sa femme du côté de l’Alaska pour un final qui réunira la géographie et les sentiments. Sans oublier les livres. Car dans ce bout du monde aussi, on trouve une librairie. Remercions Erik Orsenna de nous l’avoir fait découvrir, derrière ce superbe roman d’amour.

Briser en nous la mer gelée
Erik Orsenna
Éditions Gallimard
Roman
464 p., 22 €
EAN 9782072851506
Paru le 3/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris. Mais comme dans presque tous les romans d’Erik Orsenna, on y parcourt aussi la planète, de Sainte-Adresse en passant par Châteauroux-les-Alpes avant de franchir les frontières, du côté du Panama, du Laos, sans oublier le Détroit de Béring pour finir en apothéose, atteint en passant par Minneapolis et Anchorage.

Quand?
L’action se situe de juillet 2007 à octobre 2011 et le récit gravite autour des années précédentes et des mois suivants.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Voici l’histoire d’un amour fou.
Et voici une lettre, une longue lettre envoyée à Madame la Juge, Vice-Présidente aux affaires familiales.
En nous divorçant, Suzanne et moi, le 10 octobre 2011, elle a soupiré : « Dommage, je sentais beaucoup d’amour en vous. »
Comme elle avait raison!
Mais pour nous retrouver, pour briser en nous la mer gelée, il nous aura fallu voyager.
Loin en nous-mêmes, pour apprendre à ne plus trembler.
Et loin sur la planète, jusqu’au Grand Nord, vers des territoires d’espions d’autant plus invisibles que vêtus de blanc, dans la patrie des vieux chercheurs d’or et des trésors perdus, refuge des loutres de mer, des libraires slavophiles et des isbas oubliées.
Le saviez-vous ? Tout est Géographie.
Qu’est-ce qu’un détroit, par exemple le détroit de Béring ? Un bras de mer resserré entre deux continents.
À l’image exacte de l’amour.
Et c’est là, entre deux îles, l’une américaine et l’autre russe, c’est là que court la ligne de changement de date.
Après L’Exposition coloniale, après Longtemps, l’heure était revenue pour moi de m’embarquer pour la seule exploration qui vaille : aimer.» Erik Orsenna.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
BibliObs (Jérôme Garcin)
Atlantico (Annick Geille)
RTL (Les livres ont la parole)
Les Échos (Thierry Gandillot)
Des mots de minuit 
Blog Le domaine de Squirelito


Frédéric Taddei en ballade avec Erik Orsenna © Production Europe 1

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Madame la Juge,
Voici l’histoire d’un homme. L’histoire d’un homme qui écrit à une femme. Banal, me direz-vous. Innombrables, depuis que l’écriture et l’espérance existent, innombrables sont les hommes qui, un beau jour ou la nuit venue, ont pris soudain la décision de se saisir d’un stylet, d’une plume, d’une pointe Bic ou d’un téléphone portable. Et c’est ainsi qu’ils ont commencé à former des mots pour les envoyer à une femme.
Mais cette histoire a ceci de particulier que la femme à laquelle cet homme s’adresse est une magistrate. Soyons plus précis, car divers, enchevêtrés, incompréhensibles sont les domaines de la Justice: cette femme à qui cette lettre s’adresse est juge aux affaires familiales.
Madame la Juge,
Voici l’histoire d’un homme qui vous écrit une lettre.
Voici l’histoire d’une rareté: peu fréquents, d’après les statistiques, sont les hommes qui écrivent à une magistrate; et surtout pour la remercier.
Voici l’histoire d’une bienveillance. Il était une fois une juge qui, certain matin d’octobre, vous reçoit pour vous divorcer et qui, au lieu de vous accabler de critiques ou d’indifférence, vous sourit. Oui, entendant le récit résumé de l’échec de votre amour, elle vous sourit.
— Vous voulez vraiment vous séparer? Il me semble entendre beaucoup d’amour.
Tandis que derrière cette juge qui sourit, la greffière hoche la tête. Elle aussi doit penser qu’il reste encore beaucoup d’amour entre ces deux personnes venues, ce matin-là d’octobre, pour divorcer.
C’est ainsi que l’histoire qui va suivre s’adresse à vous, madame la Juge, Anne Bérard, Vice-Présidente aux affaires familiales. Et à vous aussi, Évelyne Cerruti, madame la Greffière, puisque ce matin d’octobre vous avez hoché la tête. Cette lettre est l’histoire d’une gratitude. Cette lettre est l’histoire d’un cheminement. Amorcé bien avant l’île de la Cité (Ier arrondissement de Paris) et continué bien au-delà du détroit de Béring.
Il y a des hommes et des femmes qui ont la force d’entrer tout de suite dans leur vérité. Pour d’autres, il faudra beaucoup, beaucoup voyager. Car ils commencent par fuir. Ils ne se retrouveront que s’ils ont de la chance, par exemple la chance de rencontrer un sourire, un certain matin d’automne, dans un petit bureau sinistre d’un palais de justice.

Madame la Juge,
Ce matin-là 10 octobre, l’homme que vous alliez bientôt recevoir pour le divorcer s’était levé tôt. Il voulait repérer les lieux avant le rendez-vous fatal. Car plus il engrangeait d’années, plus il sentait s’imposer sur sa vie les forces de la Géographie. Dans sa jeunesse, il lui semblait n’avoir que ricoché : il courait tant que la terre ne lui collait pas aux semelles. C’était une époque, rappelez-vous, les années 1970, c’était un temps qui ne prêtait attention qu’à l’Histoire, c’est-à-dire aux pouvoirs des hommes, bénéfiques ou mortels. Cette croyance désinvolte en la maîtrise s’était chez lui peu à peu effacée. Non, tout n’était pas politique ! Non, l’espèce humaine n’avait pas le monopole de la vie ! Et elle devait acquiescer à des mécaniques qui la dépassaient.
D’où la longue promenade de ce poignant matin d’automne.
Paris était né là, un village posé sur une île, au milieu de la Seine. Et la grande ville avait poussé tout autour. Et sur l’île, chassant le village, s’étaient peu à peu installées les machines qui permettent aux grandes villes de vivre : une cathédrale, pour fabriquer de la croyance ; un hôtel-Dieu, pour réparer les vivants ; un nid de policiers, pour protéger les braves gens ; un palais de justice, pour séparer les bons des méchants.
Entre ces machines à vivre coulaient les deux bras d’un petit fleuve, la Seine.
C’est lui, c’est elle, le petit fleuve, la Seine qu’il allait maintenant falloir remonter jusqu’à sa source : le début de l’histoire. Comment expliquer l’échec d’un amour ? À quel moment précis du temps s’amorce la déchirure, par quel mot blessant, par quelle absence, quelle déception, quelle espérance trahie ?
On appelle lettre de château ces mots envoyés à un hôte, une hôtesse pour le, pour la remercier de vous avoir si bien accueilli.
Voici ma lettre de château, madame la Juge et Vice-Présidente aux affaires familiales.
Veuillez transmettre à Mme votre greffière hocheuse de tête mes souvenirs les plus cordiaux.
Voici l’histoire d’une oreille miraculée capable de distinguer les battements du cœur parmi tous les bruits du monde.
Voici l’histoire d’un trésor perdu, puis retrouvé.
Et pourquoi si grosse, cette lettre de château, pourquoi si pleine de pages ?
À cette question, que je me suis mille fois posée, une romancière indienne a répondu. Merci, Arundhati Roy !
Comment écrire une histoire brisée ?
En devenant peu à peu tout le monde.
Non.
En devenant peu à peu tout. »

Extraits
« Tout aura commencé par une tombe ouverte. Et le cercueil avait depuis longtemps disparu sous les fleurs. Il pleuvait comme jamais, en cette fin d’année 2006, et les pieds dans la boue nous pleurions Francis Girod.
Le réalisateur de films (L’État sauvage, La Banquière) était mort. D’aimer trop fort Anne, sa femme, son cœur s’était un beau jour arrêté.
Autour de sa tombe, les discours s’éternisaient.
Lorsqu’un ami meurt, pour quelle raison faut-il que ce soient les discours qui s’éternisent et pas l’ami mort ?
Tous les trois s’étaient blottis sous le même parapluie. Elle, architecte. Lui, producteur (mais quel dommage de ne pouvoir rester rugbyman toute sa vie). Et le troisième, moi, Gabriel. Trois qui se connaissaient depuis la nuit des temps. Vous le savez bien, madame la Juge, la nuit des temps est la patrie de l’amitié. La seule patrie où l’on ose pleurer car c’est le seul pays où on est prié de bien vouloir, avant d’entrer, déposer ses armes. »

« Ton oui à notre mariage était un faux oui. Je ne suis pas trop forte en grammaire, mais un oui, normalement, change le monde, non? Après un oui, le monde n’est plus le même. Ton oui à toi n’a rien changé. Un oui qui ne change pas le monde, c’est un mariage qui n’a pas commencé. Voilà ce que j’ai compris en courant ce matin. C’est assez long, 15 kilomètres. Juste la bonne distance pour comprendre. J’ai eu bien chaud. Et maintenant, j’ai froid.
Incorrigible, Gabriel pensa au mot maintenant. Les mots étaient chez lui les seules portes par lesquelles entraient les émotions. Main tenant. Tenir le temps par la main. Tenir Suzanne maintenant. Prendre maintenant Suzanne dans ses bras, Suzanne qui avait raison. Le jogging porte conseil, bien plus que les nuits. » p. 201

« Agent immobilier, conseiller conjugal, fiscaliste, psychanalyste, addictologue, assistant social, loueur de voitures, guide touristique, confident, oreille jamais lassée, hocheur de tête aussi longtemps que nécessaire, panseur de plaies à l’ego, raboteur discret et ferme des mêmes ego quand la mesure était dépassée, manipulateur de jurys, semeur d’idées pour plus tard, nounou des enfants petits d’auteurs désemparés par la contrainte de la garde alternée, ami (mais pas trop) des ex-femmes, employeur, au moins comme stagiaires, d’enfants grandis des mêmes auteurs toujours aussi démunis face au monde moderne, urgentiste, agence de renseignement, concierge, lecteur rapide et toujours disponible, saupoudreur de compliments mais ferme quant à l’appréciation globale, larmoyant pour les à-valoir, plus coulant sur les notes de frais (sans justificatifs), bref, Jean-Marc Roberts était l’éditeur par excellence, rare cocktail de pape protecteur et de père insidieusement fouettard, de vieux sage revenu de tout et d’enfant émerveillé par tout talent nouveau, maître des horloges, aussi stratège du long terme que tacticien de l’instant, joueur, enivré par l’excitation d’un nouveau coup à tenter.
C’est lui qui, vingt-cinq ans plus tôt, avait eu la faiblesse de publier mes deux petits ouvrages dans sa collection Bleue.» p. 294-295

À propos de l’auteur
Erik Orsenna est l’auteur de L’Exposition coloniale (prix Goncourt 1988), de Longtemps, de Madame Bâ et de Mali, ô Mali ou encore L’Origine de nos amours. Il a écrit aussi des petits précis de mondialisation, dont Voyage aux pays du coton (2006) et Géopolitique du moustique, et deux biographies, l’une consacrée au jardinier de Louis XIV, André Le Nôtre, Portrait d’un homme heureux (2000), et l’autre à Louis Pasteur, La Vie, la Mort, la Vie (2015). On lui doit également cinq contes célébrant la langue française dont La grammaire est une chanson douce (2001). Entré à l’Académie française en 1998, il occupe, sans légitimité aucune, le siège de Louis Pasteur et d’Émile Littré. (Source: Éditions Stock)

Site internet de l’auteur  (qui ne semble plus actualisé)
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