la sirène, le marchand et la courtisane

HERMES_GOWAR_la_sirene_le marchand_et

  RL_hiver_2021  Logo_premier_roman

En deux mots
Un marchand ambitieux croit avoir tout perdu quand le capitaine du bateau qu’il a affrété revient sans son navire. Dans ses bagages, il ramène toutefois une sirène qui va lui assurer fortune et notoriété et lui permettre de faire la connaissance d’Angelica, à qui il va promettre une nouvelle sirène.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Une sirène peut en cacher une autre

Dans un premier roman époustouflant de virtuosité, Imogen Hermes Gowar nous entraîne à la fin du XVIIIe siècle dans une Angleterre avide de nouvelles découvertes, sur les pas d’un marchand prêt à tout pour obtenir les faveurs d’une femme qui a compris comment le manipuler.

Jonah Hancock est bien seul dans sa grande maison, si l’on omet le chat qui joue avec la souris qu’il a capturée. À 37 ans son épouse Mary a succombé en mettant au monde leur fils Henry, mort-né. Alors Hancock vit avec ses fantômes.
À une dizaine de kilomètres de là, dans un faubourg de Londres, Angelica reçoit Mrs Chappell, la mère maquerelle pour laquelle elle travaillait jusque-là. Car elle a décidé de continuer à recevoir des hommes, mais de s’affranchir de celle qui lui a appris à paraître bien davantage qu’une prostituée. Désormais, elle rêve de s’élever dans la société.
Hancock est sur les nerfs. Il a engagé une forte somme en affrétant un bateau dont il n’a plus de nouvelles. Et ce n’est pas les le capitaine Jones qui le rassure. Il revient sans bateau et sans cargaison, avec un simple paquet.
Il a tout vendu pour revenir avec un cadavre, mais pas n’importe lequel. Celui d’une sirène aux longs cheveux noirs. En cette fin de XVIIIe siècle, cette attraction qui devrait lui rapporter bien plus qu’il n’a perdu. D’abord incrédule, il doit bien constater que le bouche-à-oreille fonctionne. «Les premiers clients arrivent juste après l’aube et les visiteurs continuent à affluer même après que les cloches de St. Edmund ont sonné minuit; au cœur de la nuit, il faut tirer le verrou à la porte pour les empêcher d’entrer. Un groupe de catholiques vient prier pour débarrasser la créature de ses démons, mais en dépit de leur baragouin, la sirène ne remue pas ne serait-ce qu’une écaille. Des étudiants arrivent d’Oxford, déjà ivres, et la libèrent de sa cloche de verre avant de se la disputer en se battant entre eux. Après cet incident, Mr Murray s’arme d’une Matraque. Un émissaire de la Royal Society vient étudier la sirène: bien qu’il déclare n’être pas du tout déconcerté, son expression parle pour lui.»
En entendant parler de cette foule qui se précipite Mrs Chapell voit tout l’intérêt qu’elle pourrait tirer de la chose et propose un marché à Hancock, louer la sirène et en faire la principale attraction d’un spectacle qu’elle va imaginer. Après quelques réticences, il finit par accepter et se voit entraîner dans le monde de la nuit et du stupre, y fait la connaissance d’Angelica, qui comme lui espère sortir de sa condition. Mais contrairement aux politiques et aux hommes d’affaires corrompus, il se sent mal à l’aise devant tant de débauche et fuit, avant de réclamer sa sirène. Pour le faire changer d’avis, l’envoyé de Mrs Chapell lui transmet une invitation d’Angelica.
«Mr Hancock est un homme particulièrement impressionnable, c’est vrai. En moins de quatre heures, il se décide à visiter Angelica Neal dans la soirée. Il ne sait ni ce qu’il dira, ni ce qu’il fera, Mais elle m’attend, pense-t-il, je ne peux pas lui faire le déshonneur d’ignorer son invitation.»
Mais ce soir-là, il ne rencontra pas la prostituée, se décidera à récupérer son bien qu’il vendra pour 20000 livres, de quoi satisfaire ses projets de bâtisseur.
Après la sirène, voici le marchand et son ambition. On va le suivre dans Londres au moment où la ville se transforme, où de nouveaux quartiers émergent. Ce monde de la fin du XVIIIe siècle se construit sur des croyances et des rêves autant que sur l’ambition qui aveugle.
Avec un art consommé de la mise en scène, Imogen Hermes Gowar montre combien les femmes savent alors jouer de ces ambitions, profiter de l’aveuglement de ceux qui sont éblouis par l’irrépressible besoin d’ascension sociale, quitte à être à leur tour victimes de leurs propres ambitions. Très documenté, le roman entraîne le lecteur dans ce siècle où l’amour se pare de mysticisme et où les apparences sont fort souvent trompeuses. Comme dans Miniaturiste de Jessie Burton, on se frotte à la rigueur des uns, aux rêves des autres. C’est subtilement beau et c’est formidablement réussi pour un premier roman !

La sirène, le marchand et la courtisane
Imogen Hermes Gowar
Éditions Belfond
Roman
Traduit de l’anglais par Maxime Berrée
528 p., 22 €
EAN 9782714480767
Paru le 4/03/2021

Où?
Le roman est situé en Angleterre, principalement à Londres et dans les faubourgs.

Quand?
L’action se déroule à la fin du XVIIIe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans la lignée de Miniaturiste de Jessie Burton ou du Serpent de l’Essex de Sarah Perry, un premier roman éclatant de style et d’imagination ; un véritable cabinet de curiosités dans la bonne société londonienne du XVIIIe siècle, où le merveilleux côtoie l’ivresse et l’extravagance.
Un soir de septembre 1785, on frappe à la porte du logis du marchand Hancock. Sur le seuil, le capitaine d’un de ses navires. L’homme dit avoir vendu son bateau pour un trésor: une créature fabuleuse, pêchée en mer de Chine. Une sirène.
Entre effroi et fascination, le Tout-Londres se presse pour voir la chimère. Et ce trésor va permettre à Mr Hancock d’entrer dans un monde de faste et de mondanités qui lui était jusqu’ici inaccessible.
Lors d’une de ces fêtes somptueuses, il fait la connaissance d’Angelica Neal, la femme la plus désirable qu’il ait jamais vue… et courtisane de grand talent. Entre le timide marchand et la belle scandaleuse se noue une relation complexe, qui va les précipiter l’un et l’autre dans une spirale dangereuse.
Car les pouvoirs de la sirène ne sont pas que légende. Aveuglés par l’orgueil et la convoitise, tous ceux qui s’en approchent pourraient bien basculer dans la folie…

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Toute la culture
Page des libraires (Linda Pommereul Librairie Doucet, Le Mans)
Blog Les lectures de Cannetille 
Blog Blondes and littéraires


Bande-annonce du livre «La Sirène, le Marchand et la Courtisane» d’Imogen Hermes Gowar © Production Place des Éditeurs

Les premières pages du livre
« Septembre 1785
LA MAISON DE JONAH HANCOCK a un toit en pente, des coffres encastrés comme dans une cabine de bateau, des murs chaulés à blanc, des plinthes noires et des poutres parfaitement chevillées les unes aux autres. Le vent souffle dans Union Street, et la pluie frappe contre les carreaux tandis que Mr Hancock, appuyé sur les coudes, se tient la tête à deux mains. Faisant courir ses doigts sur son crâne, il découvre quelques rares mèches ingrates oubliées par le barbier et se met à jouer avec, sans s’en irriter, avec une vague curiosité. En privé, Mr Hancock ne se soucie guère de son apparence ; en société, il porte une perruque.
C’est un gentleman bedonnant de quarante-cinq ans, vêtu de laine peignée, de futaine et de lin, des matières honnêtes et ordinaires qui correspondent à son crâne dégarni, au chaume grisonnant sur ses bajoues, à la peau égratignée et tachée d’encre de ses doigts. Il n’a jamais été bel homme (lorsqu’il s’assoit sur son tabouret, sa bedaine et ses jambes grêles lui donnent l’air d’un rat juché sur un poteau), mais il a un visage rond aimable et ses petits yeux aux cils clairs inspirent confiance. C’est un homme bien fait pour la position qu’il occupe dans le monde : le dernier fils d’une lignée de marchands – un enfant de Deptford –, qui n’a pas vocation à s’étonner ou à s’extasier devant les raretés qui passent entre ses mains robustes, mais uniquement à évaluer leur valeur, à griffonner des noms et des chiffres, et à les expédier dans la ville aux lumières exubérantes de l’autre côté du fleuve. Les navires qu’il envoie voguer à travers le monde – l’Eagle, la Calliope, le Lorenzo – parcourent le globe en tous sens, mais Jonah Hancock, lui, le plus tranquille des hommes, s’endort chaque soir dans la chambre où il a poussé son premier cri.
Son bureau est baigné d’un halo sinistre, chargé d’orage. Dehors, il pleut à verse. Les registres de Mr Hancock, ouverts devant lui, sont peuplés de caractères grands comme des pattes de mouche, mais il n’a pas la tête au travail et n’est pas mécontent de la distraction offerte par l’agitation qui règne à l’extérieur de la pièce.
Ah, se dit Mr Hancock, ce doit être Henry, mais quand il se retourne, il ne voit que la chatte. Presque renversée au pied de l’escalier, le derrière en l’air, les pattes arrière encore sur la dernière marche, elle tient entre ses pattes avant une souris qui se débat. Si sa petite bouche entrouverte révèle des dents brillant d’un éclat triomphal, sa position est précaire. Pour se redresser, elle va devoir lâcher sa proie.
« Chut ! gronde Mr Hancock. Allez, ouste ! »
Mais, étant parvenue à attraper la souris dans sa gueule, elle se pavane dans le hall. Après qu’elle a disparu de sa vue, il entend encore ses pattes danser sur le parquet, puis le bruit sourd du corps de la souris qui retombe sur le sol tandis qu’elle le jette en l’air, encore et encore. Il l’a souvent vue jouer à ce jeu et chaque fois, son miaulement a quelque chose d’interrogatif, de péniblement humain.
Il se retourne vers son bureau en secouant la tête. Il aurait juré que c’était Henry qui descendait l’escalier. Dans son esprit, la scène existe : son fils, grand et maigre, avec ses socquettes blanches et ses boucles brunes, passe la tête dans son bureau et sourit tandis qu’autour de lui la poussière scintille dans la lumière. Cette vision ne lui vient pas très souvent, mais elle a toujours le don de le perturber ; et pour cause, Henry Hancock est mort-né.
Bien que peu porté sur les spéculations oiseuses, Mr Hancock n’a jamais pu se défaire de l’idée que sa vie a dévié de son cours au moment même où la tête de sa femme est retombée sur l’oreiller du lit, là où elle a exhalé son dernier soupir en enfantant Henry. Il lui semble que l’existence qu’il aurait dû mener continue là, à portée de main, que seul un simple hasard l’en sépare, et, de temps à autre, il en perçoit une bribe, comme si un voile se levait un bref instant. Lors de sa première année de veuvage, par exemple, ayant senti un jour la chaleur d’une main humaine sur son genou durant une partie de cartes, il avait baissé les yeux avec l’espoir de voir un bambin potelé debout à côté de sa chaise. Pourquoi avait-il alors été si horrifié de voir la main gauche de Moll Rennie remonter lentement le long de sa cuisse ? Une autre fois, lors d’une foire, un petit tambour aux couleurs vives avait attiré son attention. Il rentrait avec lorsque, à mi-chemin, il s’était souvenu qu’il n’avait pas de petit garçon à qui l’offrir. Quinze ans ont passé depuis, mais dans les rares moments où il baisse la garde, il lui suffit d’entendre un éclat de voix dans la rue ou d’être tiré par la manche, et aussitôt il pense Henry, comme s’il avait un enfant depuis tout ce temps.
Sa femme Mary ne le hante jamais de la sorte, alors qu’elle était une vraie bénédiction. Morte à trente-trois ans, c’était une femme placide qui semblait avoir assez vu de ce monde et se trouvait fin prête à passer au prochain : Mr Hancock ne doute pas qu’elle soit allée au paradis ni qu’il doive l’y rejoindre un jour, et cela lui suffit. Il ne pleure que leur enfant, passé si rapidement de la naissance à la mort, d’un néant à un autre, comme un dormeur change de côté dans son lit.
De là-haut lui parvient la voix de sa sœur, Hester Lippard, qui tous les premiers jeudis du mois vient passer au crible son garde-manger et son linge, et pousser des cris d’orfraie devant ce qu’elle y trouve. Ce frère veuf l’encombre, mais ses enfants en hériteront peut-être un jour : si Mrs Lippard lui fait la charité de retirer sa plus jeune fille de l’école pour le servir comme gouvernante, c’est dans l’espoir raisonnable d’en être récompensée.
« Regardez, les draps ont piqué, dit-elle. Si vous les aviez rangés comme je vous l’ai dit… Vous avez bien tout noté dans votre carnet ? »
En réponse, un murmure à peine audible.
« Eh bien, c’est fait ? C’est pour votre profit, Susanna, pas pour le mien. »
Un silence, pendant lequel il imagine la pauvre Sukie courber l’échine, le visage blême.
« Je vous jure, vous me causez plus de tracas que vous ne m’en épargnez ! Alors, où est votre fil rouge ? Où ? L’avez-vous encore perdu ? Et qui va encore payer pour vous en ravoir, d’après vous ? »
Il se gratte la tête en soupirant. Où est la famille nombreuse qui devait peupler les pièces de cette maison bâtie par son grand-père et que son père a fini d’aménager ? Les morts, eux, sont bien présents. Il sent leur empreinte partout : dans le parquet affaissé, dans la colonne de l’escalier et dans l’appel des cloches des églises, St Paul à l’avant et St Nicholas à l’arrière. Les mains des charpentiers navals vivent encore dans les courbures des poutres, qui rappellent les ventres des grands bateaux, ou dans les linteaux gravés d’oiseaux, de fleurs, d’anges et d’épées, témoins éternels du labeur et du génie de ces hommes morts depuis longtemps.
Nul enfant ici pour s’émerveiller à son tour du talent exceptionnel des graveurs sur bois de Deptford, ni pour grandir au rythme des navires qui quittent les quais, étincelants, la cale pleine, et y reviennent battus et en lambeaux. Les enfants de Jonah Hancock sauraient, comme lui le sait, ce que c’est de placer toute sa foi et sa fortune dans un bateau et de le larguer vers l’inconnu. Ils sauraient qu’un homme qui attend un bateau, comme Mr Hancock à cet instant, est distrait toute la journée et ne dort pas la nuit, qu’il s’agite sans cesse et qu’un goût amer lui remonte dans le fond de la gorge. Il est brusque avec sa famille, ou bien sentimental à l’excès ; penché sur son bureau, il raye d’un trait de plume des calculs faits et refaits. Il se ronge les ongles.
À quoi bon toutes ces connaissances si elles disparaissent avec Jonah Hancock ? À quoi bon ces joies et ces peines s’il n’a personne avec qui les partager ; quel sens donner à son visage et à sa voix s’ils doivent finir en poussière ; quelle valeur a sa fortune sans garçons à qui la transmettre ?
Et pourtant, il arrive qu’il y ait autre chose.
Tous les voyages débutent de la même façon : des hommes se réunissent dans des tavernes et se grattent le menton en soupesant risques et obligations :
« J’en suis, dit l’un.
— Moi aussi.
— Et moi aussi »,
Car en ce monde personne n’accomplit rien tout seul. Les destins se lient en partageant la bourse. Et c’est pour cela qu’un homme prudent ne se met pas en affaires avec des ivrognes, des débauchés, des joueurs, des voleurs, ni quiconque Dieu sera amené à traiter sévèrement. On partage aussi ses péchés en liant les destins. Et une frêle embarcation est si vite précipitée contre les rochers. Une cargaison finit si facilement sous cinq brasses d’eau, au fond des ténèbres. Les poumons des marins peuvent bien respirer la saumure, leurs mains se boucaner ; seule la volonté de Dieu les protège.
Mais Dieu, que dit-il à Mr Hancock ? Où est la Calliope, dont le capitaine n’a pas envoyé la moindre nouvelle en plus de dix-huit mois ? L’été touche à sa fin. Tous les jours le mercure baisse. Si le bateau ne revient pas bientôt, il ne reviendra plus, et c’est peut-être sa faute. Qu’a-t-il fait qui mériterait un tel châtiment ? Qui joindra son destin au sien si on le soupçonne d’attirer la guigne ?
Quelque part, la marée tourne. Dans cet endroit où il n’y a nulle terre en vue, où d’un bout à l’autre de l’horizon, l’espace n’est qu’une étendue d’eau sournoise, une vague fait le dos rond et se retourne en soupirant, envoyant son murmure salé jusqu’à l’oreille de Mr Hancock.
Ce voyage-ci est spécial, dit le murmure, provoquant une étrange palpitation de son cœur.
Il changera tout.
Et subitement, dans le silence de sa maison, cet homme flétri qui tient sa tête entre ses mains est saisi par une allégresse et une excitation enfantines.
La pluie se calme. La chatte fait craquer le crâne de la souris entre ses dents. Et pendant qu’elle se lèche le bout du museau, Mr Hancock se prend à espérer.

2
LA PLUIE A PROBABLEMENT chassé tous les oiseaux, mais supposons que l’un d’eux, peut-être un corbeau, vient de se faufiler à l’extérieur de la maison de Mr Hancock en passant par les chevrons ; il gonfle maintenant ses plumes de bombasin, la tête penchée, observant le monde d’un œil blême et maussade. Ce corbeau, s’il déploie ses ailes, s’apercevra qu’elles sont chargées des remugles humides que la brise pousse depuis les rues en contrebas : goudron chaud, vase du fleuve, relents d’ammoniaque de la tannerie. Et s’il quitte son perchoir pour s’élever au-dessus des toits d’Union Street, il arrivera tout droit sur les quais, berceaux des futurs navires qui, dès leur prime enfance, se dressent plus hauts que tous les bâtiments. Certains, fin prêts, calfatés, avec leurs pavillons hissés et leurs figures de proue hardies, trépignent déjà, prêts à s’élancer ; d’autres, simples squelettes de bois fraîchement coupé, gisent en cale sèche telles d’immenses et pâles carcasses de baleines.
Si, de là, ce corbeau se dirige vers le nord-ouest en suivant la courbe du fleuve, et s’il vole dix kilomètres sans s’arrêter… mais est-ce crédible pour un corbeau ? Quelles sont leurs habitudes ? Quel est le périmètre de leur territoire ? S’il fait cela, fendant le ciel où refluent les nuages, il abordera la ville de Londres en longeant son fleuve crénelé sur chaque rive de quais grands et petits, construits de pierre jaune ou d’un bois noir qui s’affaisse.
Les débarcadères et les ponts contiennent le fleuve, mais après l’orage celui-ci roule des eaux grossies. Les bateaux aux voiles blanches ballottent, les matelots doivent s’armer de courage pour éloigner leurs petites embarcations des rives et voguer le long du courant. Tandis que le soleil s’éclipse, ce corbeau présumé survolera les verrières éblouissantes des fermes de melon de Southwark, la maison des douanes, la flèche à étages de l’église St Bride et la colonne du carrefour de Seven Dials, avant d’arriver au-dessus de Soho. Et lorsqu’il descendra se poser sur une gouttière de Dean Street, son ombre tombera brièvement sur une fenêtre au premier étage d’une maison particulière, voilant la lumière du jour, de sorte que le visage d’Angelica Neal se perdra un instant dans les ténèbres.
Elle est assise devant sa coiffeuse, fraîche et parfumée comme une crème à l’eau de rose, et picore dans un bol rempli de fruits cultivés sous serre, tandis que son amie – Mrs Eliza Frost – ôte la dernière papillote de ses cheveux. Enveloppée d’un peignoir par-dessus sa robe, elle a les joues encore rougies par le sommeil, et ses yeux sont irrésistiblement attirés par son reflet tout en fossettes dans la glace, comme si c’était le visage d’un amant. Un canari sautille et siffle dans sa cage, des miroirs scintillent un peu partout, et la surface de la coiffeuse est parsemée de rubans, de boucles d’oreilles et de petites fioles en verre. Tous les après-midi elles la déplacent de la chambre d’habillage au salon ensoleillé pour économiser les bougies.
« Ces mesures ne seront bientôt plus nécessaires, souligne Angelica tandis qu’une petite bourrasque de poudre à cheveux vole autour d’elle. Quand la saison aura débuté et qu’il y aura davantage d’endroits où être vue, et donc plus de gens pour me voir, notre vie sera beaucoup plus facile. »
Le sol est couvert de papillotes piétinées, triangles de papier qu’elles découpent dans les pamphlets religieux du prédicateur Wesley, distribués chaque jour aux prostituées de Dean Street.
Mrs Frost marmonne un mot incompréhensible tout en empoignant l’écheveau des cheveux blonds de son amie pour les remonter en un élégant chignon sur le sommet de son crâne. Elle doit retirer les épingles coincées entre ses lèvres avant de pouvoir répondre.
« J’espère que vous avez raison. »
Cela fait quinze jours qu’elles vivent dans cet appartement. Elles règlent le loyer en puisant dans une manne qui, en dépit du contrôle jaloux exercé par Mrs Frost, diminue à vue d’œil.
« De quoi vous inquiétez-vous ? demande Angelica.
— Je n’aime pas ça. L’argent qui va et qui vient. Sans qu’on sache de quoi demain sera fait…
— Ce n’est pas ma faute. »
Angelica ouvre de grands yeux ronds. Son peignoir glisse légèrement sur sa poitrine. Vraiment, ce n’est pas sa faute : jusqu’au mois dernier, elle était entretenue par un duc entre deux âges qui l’a adorée pendant les trois ans de leur liaison, mais qui l’a ensuite oubliée dans son testament.
« Vous en êtes réduite à laisser n’importe quel homme prendre ses aises avec vous », répond Mrs Frost.
Le dos de la brosse accroche un reflet du soleil. Mrs Frost est grande et mince, et la peau de son visage, qu’elle ne maquille pas, est douce et lisse comme du cuir de chevreau. Il est difficile de lui donner un âge, sa personne étant pareille à sa tenue, simple, soignée, légèrement nettoyée à l’éponge chaque soir, prudemment tenue à l’écart du monde.
« N’importe quel homme pouvant se le permettre, ce qui réduit le nombre, nuance Angelica. Écoutez, ma colombe, je connais votre opinion mais comme c’est moi qui vous paye, je ne suis pas obligée de l’écouter.
— Vous vous compromettez.
— Et comment ferais-je sinon pour nous nourrir ? Répondez à cela, vous qui tenez si consciencieusement nos livres de comptes. D’ailleurs, non, ne vous donnez pas la peine de répondre, parce que je sais très bien ce que vous allez dire. Vous allez me reprocher mes extravagances, mais aucun homme ne donne de billets à une femme qui a l’air d’une pauvresse prête à se contenter d’un demi-shilling. Je dois soigner mon apparence.
— Vous préférez ne rien savoir des comptes, dit Mrs Frost. Vous n’imaginez pas à quel point cela me complique la vie. »
Angelica en a assez. Elle agrippe les bras du fauteuil, elle frappe le sol de ses deux pieds, de sorte que les papillotes se soulèvent, réanimées, et frottent leurs ailes froissées.
« Ma vie aussi est très compliquée, Eliza !
— Gardez votre calme. »
Une nouvelle vigoureuse aspersion de poudre.
« Arrêtez ! proteste-t-elle en chassant d’une main le nuage au-dessus de sa tête. Vous allez cacher la couleur. »
Angelica veille jalousement à ses épais cheveux d’or, car ce sont eux qui ont fait sa réputation autrefois. Dans sa tendre jeunesse, elle était l’assistante et le modèle d’un coiffeur italien, et (d’après la légende) c’est de lui que la petite et dodue Angelica a appris non seulement l’art de la séduction, mais aussi l’art de l’amour.
Les deux femmes gardent le silence. Dans les moments d’impasse, elles savent ne pas insister : chacune se retranche dans ses pensées, toutes deux aussi butées que des pugilistes dans leur coin. Mrs Frost jette une brassée de papiers au feu tandis qu’Angelica plonge la main dans le bol de fruits et arrache un à un les raisins d’une grappe, les serrant dans son poing avant de lécher le jus qui coule sur sa paume. Les rayons obliques du soleil, par la fenêtre, lui réchauffent le cou. À vingt-sept ans, elle est encore belle femme, ce qu’elle doit en partie à la chance, en partie aux circonstances, et aussi à son bon sens. Ses yeux bleus ardents et son sourire voluptueux sont des dons de la Nature ; son corps et son esprit ont été préservés des labeurs qu’elle aurait pu connaître si elle avait été mariée ; elle a la peau claire, ses excréments ont un parfum agréable, et son corps est resté intact grâce aux petites capotes en boyau de mouton qu’elle conserve dans son cabinet, attachées par de fins rubans verts et méticuleusement rincées après chaque usage.
« Mourir était ce qu’il pouvait faire de mieux, dit-elle à Mrs Frost en signe de paix. Et juste à temps pour la saison. »
Son amie ne dit rien, mais Angelica refuse de se décourager.
« Je suis totalement indépendante, désormais.
— C’est ce qui m’inquiète. »
Mrs Frost, sans se radoucir, recommence néanmoins à coiffer Angelica.
« Comme je vais m’amuser, maintenant que je ne suis plus redevable à personne !
— Maintenant que vous n’êtes plus soutenue par personne, vous voulez dire.
— Oh, Eliza… »
Angelica sent les doigts froids de son amie sur son crâne ; elle se dégage et se tord le cou pour la regarder dans les yeux.
« Trois ans que je ne vois personne ! Aucune vie sociable, aucune fête, aucune distraction, enfermée dans un petit boudoir triste.
— Il vous traitait très généreusement.
— Et je lui en suis reconnaissante. Mais j’ai fait des sacrifices, et vous le savez : cet artiste qui a fait mon portrait à l’Académie ? Il m’aurait peinte cent fois si le duc ne le lui avait pas interdit. Ne puis-je pas profiter d’un peu de liberté ?
— Restez tranquille ou je n’y arriverai jamais. »
Angelica redresse la tête.
« J’ai connu des situations plus difficiles que celle-ci. Je suis seule au monde depuis l’âge de quatorze ans.
— Oui, oui. »
Mrs Frost – avant d’être Mrs Frost – balayait les grilles devant le célèbre Temple de Vénus de Mrs Elizabeth Chappell tandis qu’Angelica Neal – avant d’être Angelica Neal – y dansait nue.
« Ne comprenez-vous donc pas ? Si un homme a jeté son dévolu sur moi, d’autres le feront. Mais pour l’heure, il faut se montrer en société. Je dois me placer dans les bons cercles, montrer ma tête partout jusqu’à ce qu’elle soit bien connue, c’est le plus crucial. Aucune des très grandes courtisanes n’est particulièrement belle, vous savez, ou du moins très peu d’entre elles. Je suis belle, non ?
— Oui.
— Voilà, conclut Angelica, donc je vais réussir. »
Elle enfonce ses dents dans une pêche et se rassoit pour regarder son reflet mâcher et déglutir.
« Je me demande juste…
— Je crois même que les hommes me trouvent plus séduisante que jamais, la coupe Angelica. Je n’ai pas besoin d’être une mercenaire et de flatter le premier venu qui voudra de moi. Je suis en position de choisir.
— Mais ne risquez-vous pas…
— Le ruban bleu, pour mes cheveux. »
De la rue leur parvient un grand remue-ménage. Bondissant sur les pavés arrive un landau bleu ciel portant sur les côtés un blason de sphinx doré à la poitrine dénudée. Angelica sursaute.
« C’est elle ! Enlevez votre tablier. Non, gardez-le. Je ne voudrais pas qu’on vous confonde avec une invitée. »
Elle court à la fenêtre tout en se débarrassant de son peignoir aux plis vaporeux.
Le soleil se couche, nimbant la rue d’une brume couleur miel. Dans le landau, au milieu d’une poignée de jeunes femmes auréolées de mousseline blanche, se trouve Mrs Chappell elle-même, abbesse de King’s Place. Bâtie comme une armoire, plus empaquetée que vêtue, elle a la poitrine engoncée, comme un polochon, dans un taffetas crème orné de brandebourgs dorés. Lorsque le landau s’immobilise, elle se lève d’un pas mal assuré, les bras tendus devant elle, et sonne. Deux nègres en livrée bleu ciel sautent des strapontins pour l’aider à descendre.
« Tiens, de nouveaux domestiques, remarque Angelica en les regardant prendre chacun un coude pendant que les filles poussent les bourrelets de son ample croupe. Les pauvres hères… Ils ne savent pas encore qu’elle les paye la moitié de ce qu’ils valent. »
Le landau a des ressorts remarquables et Mrs Chappell atterrit sur les pavés, vacillante, dans un froufrou de dentelle et d’amidon ; plusieurs petits chiens détalent ; les filles descendent à sa suite ; et toutes ensemble, elles se mettent à folâtrer dans la rue en une farandole de traînes et de chapeaux à plumes, tandis que Mrs Chappell titube entre ses deux valets.
« Malin de sa part, d’employer deux Noirs si fraîchement débarqués d’Amérique qu’ils ne connaissent pas leur valeur. Imaginez, Eliza ! Être délivré de l’esclavage pour se retrouver à son service ! »
Ces flamboyantes visiteuses ne passent pas inaperçues dans Dean Street. Une blanchisseuse portant un panier sur le dos peste à voix basse à l’intention de son apprentie qui, les cheveux rabattus sous son bonnet, s’arrête net pour les regarder. Quatre garçons sifflent, des hommes lèvent leur chapeau ou s’accoudent sur leurs charrettes à bras en souriant. Les filles ondulent d’un air suffisant, faisant tournoyer leurs jupons et agitant leurs éventails : le cou incliné, elles exhibent la peau blanche de leurs avant-bras. Angelica ouvre la fenêtre et se penche au-dehors en mettant une main en coupe sur son front pour se protéger du soleil.
« Cette chère Mrs Chappell ! » s’exclame-t-elle, ce qui incite les filles à tournoyer encore plus vivement, le nez en l’air.
Le soleil embrase les cheveux d’Angelica.
« Comme c’est aimable à vous de me rendre visite !
— Polly ! aboie Mrs Chappell. Kitty ! Elinor ! »
Les filles se mettent en marche, secouant toujours leurs éventails.
« Eliza, chuchote Angelica dans son dos, il faut déplacer la table. »
Mrs Frost ramasse les rubans et les bijoux qui la couvrent.
« Une visite en coup de vent, répond Mrs Chappell en posant sa main sur sa poitrine.
— Montez, montez ! s’écrie Angelica, au centre de l’attention dans toute la rue. Montez boire une tasse de thé. »
Elle s’écarte de la fenêtre.
« Mon Dieu, Eliza ! Avons-nous du thé ? »
Mrs Frost retire d’un revers de main un rouleau de papier rose accroché à son corsage.
« Nous avons toujours du thé.
— Oh, vous êtes un ange. Un amour. Que ferais-je sans vous ? »
Angelica saisit un bout de la table à deux mains, Mrs Frost l’autre, et elles l’emportent ainsi, presque en clopinant, pour ne pas renverser toutes les babioles qui y sont posées. Les fruits roulent dans le bol, le miroir tremble sur son pied.
« Vous connaissez le but de sa venue, dit Angelica, le souffle haletant. Sommes-nous bien d’accord ?
— Je n’ai pas fait mystère de mon opinion. »
Mrs Frost tente de respecter les convenances qu’impose une conversation, mais elle marche à reculons tout en portant une table lourde, et elle doit sans cesse jeter des regards par-dessus son épaule pour éviter de se cogner au mur.
« Donnez-moi un peu de temps et vous aurez l’esprit tranquille. »
Dans la pièce d’habillage, elles manœuvrent la table autour du petit lit en fer de Mrs Frost.
« Dépêchons ! Posons-la n’importe où, nous aurons le temps de mieux l’installer quand elles seront parties. Maintenant, filez, filez leur ouvrir. N’oubliez pas d’essuyer les tasses avant de servir, Maria ne sait pas plus faire la poussière que la dernière des roulures. »
Mrs Frost s’éclipse aussi vite qu’un feu follet, tandis qu’Angelica s’attarde dans la pièce sombre pour s’observer dans le miroir. De loin, elle a fière allure – petite, élégante ; elle se rapproche, posant ses mains à plat sur la table pour mieux se voir. Le verre est froid, et la buée de son souffle s’épanouit puis se rétracte sur son reflet. Elle regarde ses pupilles se dilater et se contracter, étudie les contours de ses lèvres, légèrement irritées à cause de son client de l’après-midi. La peau autour de ses yeux est aussi blanche et lisse qu’une coquille d’œuf, elle a juste une petite fossette à chaque joue, comme une incise taillée avec un ongle, et une autre entre les sourcils qui se creuse quand elle les fronce. Elle entend les filles rire dans le couloir en bas de l’escalier, ce qui leur attire des remontrances de Mrs Chappell.
« Vous me donnez le tournis ! Et quel chahut, dans la rue – vous ai-je appris à vous comporter de cette façon ?
— Non, Mrs Chappell. »
Angelica fait jouer ses articulations, puis elle retourne dans le salon et choisit un fauteuil dans lequel elle prend place, alanguie, ses jupes soigneusement étalées autour d’elle.
« Et seriez-vous fières de vous si un petit malin le mentionnait dans la presse ? S’il était écrit dans le Town & Country que les sœurs de Mrs Chappell, la fine fleur de la jeunesse anglaise, jouent à saute-mouton dans la rue comme des filles de brasseurs ? Moi, jamais. Jamais. Approchez, Nell, je dois m’appuyer sur vous, cet escalier est au-dessus de mes forces aujourd’hui. »
Haletante, elle entre finalement dans l’appartement d’Angelica, soutenue par la rousse Elinor Bewlay.
« Oh, ma chère Mrs Chappell ! s’écrie Angelica. Je suis si heureuse. Quel plaisir de vous voir. »
Ce qui n’est pas absolument hypocrite : Mrs Chappell est ce qui se rapproche le plus d’une mère pour Angelica, et il ne faudrait pas s’imaginer que le commerce dans lequel elles exercent diminue l’affection qu’elles se portent. Après tout, les tenancières de bordel ne sont pas les seules mères à profiter de leurs filles.
« Asseyez-moi, mes filles, asseyez-moi, ahane Mrs Chappell en se dirigeant laborieusement vers un petit fauteuil japonisant, Angelica et Miss Bewlay la tenant par les bras et luttant comme avec une tente par gros vent.
— Pas celui-là ! s’alarme Mrs Frost, dont les yeux passent avec horreur des pieds fins du fauteuil à la masse énorme de Mrs Chappell.
— Par ici », piaille Polly, quarteronne aux yeux noirs, en tirant une chaise à bras d’un coin et en la glissant au dernier moment derrière Mrs Chappell.
La maquerelle, déjà imposante, augmente encore le volume formidable de son derrière, sous ses jupons, d’un imposant faux cul de liège qui émet un nuage de poussière et un bruit sourd lorsqu’elle s’assoit sur le siège. Elle se carre dans le fauteuil avec un long soupir chuintant. Le souffle court, elle désigne d’un geste son pied gauche et Polly lui glisse délicatement un tabouret dessous.
« Ma chérie, dit-elle, les lèvres violettes, après avoir repris un peu sa respiration. Mon Angelica. Nous revenons tout juste de Bath. J’ai abrégé notre séjour, je devais m’assurer que vous étiez bien installée. L’inquiétude m’empêchait de dormir, n’est-ce pas, les filles ? Vous n’imaginez pas ma détresse quand j’ai appris quel logement vous aviez dû prendre.
— Très temporairement, souligne Angelica. Il y a eu un quiproquo financier. »
Elle jette un coup d’œil aux filles, perchées toutes ensemble sur le sofa, qui suivent la conversation avec attention. Leur peau est irréprochable, leur corps menu aussi parfaits que celui de mannequins sous leurs robes de Perdita et le soupçon de mousseline blanche et de cordons qui font obstacle à leur nudité.
« Je ne vous ai pas présenté Kitty », dit Mrs Chappell en tendant la main vers la plus petite des filles.
Kitty exécute une révérence maintes fois répétée. C’est une créature frêle d’allure rêveuse, avec un long cou, de grands yeux pâles, bistrés comme le bord du lait écrémé, et des sourcils teints d’une nuance trop sombre.
« Maigre, commente Angelica.
— Mais une silhouette élégante, dit Mrs Chappell. On l’engraisse. Je l’ai trouvée à Billingsgate, couverte d’écailles de poissons et puant autant qu’une plage à marée basse, pas vrai, ma fille ? Tournez-vous, que Mrs Neal puisse vous voir. »
La jupe de la fille fait un bruit de soie et laisse échapper un parfum de petit-grain de ses plis. Elle bouge lentement, avec précaution. Dans un coin de la pièce, comme une petite musique de fond, Mrs Frost verse le thé. Polly et Elinor font le service tandis que l’abbesse parle en phrases courtes. Mrs Chappell souffle autant que si elle chantait un opéra, expirant à la fin de chaque phrase avant de se remplir désespérément les poumons pour continuer.
« On m’a dit qu’elle avait eu la variole. Ça ne devait pas être méchant, elle n’en garde pas la moindre marque. De la qualité, cette petite. Regardez comme elle se tient. Ce n’est pas moi qui lui ai appris : c’est son maintien naturel. Montrez vos chevilles, Kitty. »
Kitty soulève le bas de sa jupe. Elle a de petits pieds, que mettent en valeur ses chaussons argentés.
« Et a-t-elle de la conversation ? demande Angelica.
— C’est notre prochaine tâche, maugrée Mrs Chappell. Sa bouche aussi rappelle la marée basse. Elle ne l’ouvrira que lorsque je l’y autoriserai. »
Le silence retombe tandis qu’elles examinent l’enfant ; ou du moins elles cessent un instant de parler, car même au repos la respiration de Mrs Chappell fait autant de raffut qu’un orchestre de cornemuses.
« Elle va vous demander beaucoup de travail, remarque Angelica.
— C’est comme cela que je les aime. Les filles moyennes sont celles qui me causent le plus de soucis. Elles ont fréquenté les écoles pour dames. Elles ont appris le piano. Elles ont leurs propres conceptions de ce que sont les bonnes manières. Je préfère les gamines des rues à toutes ces filles de marchands. Cela m’épargne de devoir défaire le travail des autres.
— Je suis fille de marchand.
— Et regardez-vous ! Vous ne savez pas choisir. Vous poursuivez tous les caprices qui vous passent par la tête. J’ose à peine savoir ce qui vous arrive d’une semaine à l’autre ; si vous êtes sur le point de vous marier, ou si vous cumulez plusieurs fidèles visiteurs. Ou si vous en êtes réduite à faire le trottoir… (À bout de souffle, elle fixe Angelica d’un œil humide et austère.) Et ce n’est pas ce que je vous ai appris.
— Je n’ai jamais fait une chose pareille, proteste Angelica.
— J’entends ce qu’on me raconte.
— Il peut m’arriver de marcher sur le trottoir. Mais laquelle d’entre nous n’y a jamais mis les pieds ?
— Pas mes filles. Pensez-vous au fait que votre réputation rejaillit sur la mienne ? »
Elle s’éclaircit la gorge et passe aux choses sérieuses.
« Mrs Neal, je sais bien que votre infortune n’est aucunement votre faute et que de nombreux gentlemen vous tiennent en haute estime. Depuis la disparition de votre bienfaiteur, ils ne font que vous réclamer. “Où est notre petite blonde préférée ?” “Où est notre chère amie à la voix si douce ?” Que puis-je leur dire ? »
Elle presse la main d’Angelica contre le crêpe de son corsage.
« Vous pouvez leur donner mon adresse, répond Angelica. Vous voyez que je suis bien installée ici. Et tout près de la place, c’est terriblement raffiné.
— Oh, Angelica, mais vous êtes toute seule ! Cela me serre le cœur de vous savoir sans protection. Ma chère petite, nous avons de la place pour vous au couvent – nous avons toujours de la place. Ne voulez-vous pas envisager de revenir ? »
Les filles, Polly, Elinor et Kitty, ont subi un entraînement plus rigoureux et prestigieux que quiconque à travers le monde, mais lorsqu’elles sentent la surveillance se relâcher, elles retombent en enfance, et c’est pourquoi elles remuent doucement sur le sofa, se poussant les unes les autres à force de gigoter. La superbe d’Angelica les impressionne, elles la voudraient comme grande sœur, elles aimeraient chanter des duos avec elle, qu’elle leur apprenne de nouvelles façons de se coiffer. Tard le soir, quand les hommes sont enfin assommés, peut-être leur servirait-elle des tasses de chocolat en leur racontant les histoires scandaleuses de sa jeunesse. Elles voient Mrs Chappell se pencher en avant et poser sa main sur celle d’Angelica.
« Ce serait un poids en moins sur mon esprit que de vous avoir de nouveau sous mon toit.
— Et un argument de poids en faveur de votre bourse, que de faire la publicité de mes services », répond Angelica en lui offrant son plus beau sourire.
Mrs Chappell manie à la perfection l’art désarmant de la franchise, mais encore faut-il que les termes de la conversation lui conviennent.
« Certainement pas, s’offusque-t-elle. C’est vraiment le cadet de mes soucis. Et quand bien même, qu’y aurait-il de mal ? C’est la protection que je vous offre en premier lieu. Pensez-y, ma chère. Un médecin dévoué, un flot régulier de clients triés sur le volet, et les mauvais payeurs restent à la porte. Pas de lettres de change. Pas d’huissiers. »
Elle observe Angelica, aussi attentive qu’une chatte guettant sa proie.
« Nous vivons dans une ville dangereuse, reprend-elle jovialement en tapotant encore la main d’Angelica. Et dès que vous aurez trouvé un nouveau protecteur, ma foi, inutile d’en parler. Vous serez aussitôt libérée de mon service. »
Dans son coin, Mrs Frost est l’incarnation même du désespoir. Elle essaye de croiser le regard d’Angelica, mais celle-ci ne tourne pas la tête. Je ne suis plus aussi jeune que ces filles, se dit Angelica. Il ne me reste plus que quelques saisons pour me montrer sous mon meilleur jour.
Après un moment, elle répond :
« Je savais que vous me proposeriez de revenir. Et, madame, je vous suis reconnaissante pour le souvenir que vous gardez de moi. Vous êtes une véritable amie.
— Je veux seulement vous aider, ma chère. »
Angelica avale sa salive.
« Dans ce cas, puis-je vous demander votre aide là où elle est le plus nécessaire ? »
C’est une requête à laquelle peu de mères se montreraient réceptives. Mrs Chappell regimbe, naturellement.
« Comme vous êtes une femme prudente en affaires, reprend Angelica, je suis certaine que vous avez réfléchi à ce qui fait ma valeur. Est-ce ma présence perpétuelle dans votre maison ? Ou ne vaut-il pas mieux que je m’élève dans le monde ? »
Elle marque une pause. Une veine palpite au cou de Mrs Chappell. Les filles, obligeamment nourries et habillées, observent. Mrs Frost s’est assise sur le petit tabouret près de la porte. Angelica la voit presser sa main contre sa poitrine, en fait sur la poche secrète de son tablier, où elle cache leurs derniers billets de banque.
« Je propose de trouver le juste milieu », dit Angelica.
Personne ne parle. Le prochain pas est un pas de géant pour Angelica, mais elle attend trois, quatre secondes, avant de continuer posément :
« Je souhaite exercer mon art en toute indépendance. C’est le bon moment pour moi, je suis sûre que vous le comprenez. »
Mrs Chappell réfléchit. Sa langue – étonnamment rose et humide – apparaît brièvement entre ses lèvres grises. Comme elle ne dit rien, Angelica poursuit son argument.
« Je vous ferai la faveur d’apparaître dans votre maison en tant qu’amie. Vous ferez savoir que vous pouvez m’envoyer chercher chaque fois que la compagnie le désire, mais en échange je veux ma liberté. Je suis certaine que les prochaines années de ma vie seront très profitables : j’ai prouvé que je sais être une bonne maîtresse, et je peux l’être encore pour le bon gentleman, si je suis libre de le recevoir.
— Vous vous croyez capable de vous débrouiller seule ?
— Pas toute seule, madame. J’aurai besoin de votre aide. Mais vous m’avez lancée dans ce monde, ne voulez-vous pas que j’y fasse ma place ? Et à quoi devrai-je ma réussite sinon à vos méthodes ? »
L’abbesse met quelques secondes à esquisser un sourire, qui se fait alors rayonnant. Elle a des gencives pâles et vastes, et des dents jaunes et oblongues, comme les touches d’un clavecin.
« Je vous ai bien formée, croasse-t-elle. Vous n’êtes plus une simple prostituée, vous êtes une vraie femme, comme j’espère toujours voir mes filles le devenir. La meilleure petite frégate que j’aie jamais larguée dans Londres. Kitty, Elinor, Polly – surtout vous, Polly –, prenez-en de la graine. Vous avez l’opportunité de vous élever, mes filles, et il le faut. De l’ambition ! Toujours de l’ambition ! Pas de vulgaires filles de joie chez moi. »

Le cœur d’Angelica bat à tout rompre dans son corsage. L’espace d’un instant, le monde flotte autour d’elle : jamais elle n’avait osé répondre. Après que Mrs Chappell et ses filles sont parties, avec force adieux et marques d’affection, elle se jette sur le sofa avec allégresse.
« J’avais raison, exulte-t-elle devant Mrs Frost qui, tête basse, débarrasse les tasses avec des mouvements secs. Elle ne peut pas se payer le luxe de me traiter en ennemie. Elle me donne ma liberté.
— Vous n’auriez pas dû rejeter son offre, répond laconiquement Mrs Frost.
— Eliza ? »
Angelica se redresse. Elle essaye de sonder le visage de son amie, qui se détourne.
« Oh, Eliza, vous êtes en colère contre moi.
— Vous auriez pu songer à notre sécurité, finit par dire Mrs Frost.
— Mais nous sommes à l’abri. Ou nous n’allons pas tarder à l’être. Même si je n’y croyais pas avant, j’en suis certaine maintenant ; la mère Chappell sent d’instinct que je vais faire un tabac. »
Fâchée par la colère et la froideur de son amie, elle se lève pour la poursuivre à travers la pièce.
« Ma colombe, asseyez-vous avec moi. Venez, ma chère, venez. »
Prenant Mrs Frost par les épaules, elle essaye de la conduire vers le canapé, mais celle-ci est aussi raide qu’une poupée de bois sous ses habits de coton et de calmande.
« Je vous jure que je saurai nous protéger. Notre ascension commence, la vôtre et la mienne. »
C’est comme si elle était un fantôme, sa voix ne porte pas, ses mains n’ont pas d’effet ; Mrs Frost resserre son tablier autour de sa taille, ramasse le plateau contenant les restes des filles et se retire de la pièce.
« Ah non, non, se lamente Angelica. Ne partez comme ça. Ayez pitié… »
Mais les pas de Mrs Frost s’éloignent sans marquer le moindre arrêt, et Angelica se dit, Elle doit adorer me faire cela. Que moi, je la supplie. Quelle absurdité. De toutes ses forces, elle lui crie : « Comme vous voulez ! », puis, allant au pied de l’escalier, elle lance encore, moins fort : « Vous n’êtes qu’une idiote bornée ! Voilà ce que vous êtes. »
Mais Mrs Frost est partie depuis longtemps.

3
LE SOIR, MR HANCOCK reste près du feu avec sa nièce Sukie, comme il l’a fait toute la semaine.
« Vous n’avez pas envie d’aller dans une taverne ? » demande Sukie.
Et on ne peut lui en vouloir, car son oncle n’est pas de reposante compagnie. Il ne reste pas trois minutes tranquille dans son fauteuil avant de se lever comme si une guêpe s’était glissée sous son siège, après quoi il arpente le petit salon en ouvrant et en fermant des coffres dont il a déjà examiné cinq fois le contenu ; il s’appuie contre le manteau de la cheminée, ouvre un livre, mais les pages sont pareilles à des gribouillages, et il le repose. Deux fois, il va se planter sur le palier et demande à la bonne, Bridget, d’aller frapper à la porte d’entrée, sans être pour autant rassuré sur le fait qu’un visiteur serait nécessairement entendu.
« Cela ne vous ferait pas de mal quelques heures, insiste Sukie en songeant avec regret à ses propres projets pour la soirée, à savoir : se servir dans la boîte à thé et chaparder quelques cuillères de crème de la bassine de lait dans le cellier.
— Mais s’il y a des nouvelles de la Calliope et qu’on ne peut pas me trouver ?
— J’aimerais bien connaître celui qui a réussi à se cacher dans ce village.
— Hum… »
Il s’assoit, cale son poing sous son menton. Se relève.
« J’aurais peut-être mieux fait de rester en ville. Au café, ils ont toujours des nouvelles fiables.
— Mon oncle, quelle différence cela fait-il ? demande Sukie. Si la nouvelle arrive ce soir, que pourrez-vous y faire avant demain matin ? »
Elle est rusée, comme sa mère ; elle a la même façon de hausser les sourcils.
« Je le saurais, dit-il. Je ne peux pas être tranquille tant que je ne sais pas.
— Et vous faites en sorte que personne ne puisse l’être non plus. Il se peut que nous n’apprenions rien de plus avant longtemps…
— Non. C’est pour bientôt. J’en suis sûr. »
Et en effet, il en est sûr. Tous les nerfs de son corps vibrent comme des cordes de viole sous l’archet. Il s’avance vers la fenêtre et plonge son regard dans la rue sombre.
« Vous et vos jérémiades incessantes ! » s’exclame Sukie, une phrase venue tout droit de la bouche de sa mère.
Mr Hancock se crispe : le bonnet blanc et les lèvres pincées de sa nièce l’ont fait revenir quarante ans en arrière, comme si elle était sa grande sœur et lui un petit garçon. Mais les yeux de Sukie pétillent de malice.
« Je l’imite bien ? » demande-t-elle.
Son soulagement est tel qu’il ne peut s’empêcher de s’esclaffer.
« Jeune fille, vous êtes une coquine, dit-il. Et si je lui disais que vous vous moquez d’elle ?
— Alors je lui parlerai de tout le temps que vous passez dans les tavernes.
— Vous n’oseriez pas. »
Avoir des jeunes sous son toit lui fait du bien, il le reconnaît sans peine. Cela le réjouit de les entendre, Bridget et elle, se poursuivre en criant dans l’escalier, ou de les voir partir bras dessus bras dessous faire les commissions. Il tolère même qu’on lui fasse son lit en portefeuille de temps à autre : ne faut-il pas s’y attendre de la part d’une enfant de quatorze ans ? Pour le reste, Sukie est une excellente gouvernante, infiniment préférable aux bonniches acariâtres qui l’ont précédée. Si c’était sa fille, il mettrait son esprit vif à contribution pour tenir ses registres, mais il part du principe que ce qu’elle sait, sa mère ne tarde pas à le savoir. Il a pris la précaution de lui acheter une belle robe en soie et de la laisser la porter dans la maison ; ainsi, les froufrous l’accompagnant partout, il est au courant de ses déplacements.
Sukie, pour sa part, est secrètement ravie d’avoir été placée chez son oncle : de toutes les situations qui auraient pu échoir à une cadette, c’est de loin la meilleure. Elle craint le jour où son frère aura un autre enfant de sa grosse bonne femme et où elle, Sukie, sera envoyée à Erith pour nettoyer la chambre du bébé et lui essuyer les filets de bave. Ici, elle a sa propre chambre, et elle et Bridget ont bien assez de temps libre, car un vieil homme modeste ne réclame guère de travail.
« Voulez-vous que je vous fasse la lecture ? propose-t-elle, de guerre lasse. La soirée ne va pas passer toute seule.
— Très bien. Les essais de Pope, s’il vous plaît.
— Oh, quel ennui ! Je n’ai pas envie, mon oncle. Non. Choisissez autre chose. »
Il soupire.
« Je suppose que vous avez une idée en tête. »
De fait, elle tire aussitôt de sous son fauteuil un élégant petit volume comme on en vend à Fleet Street.
« Celui-là est très bien, dit-elle en faisant défiler les pages, penchée vers le feu. J’en suis à la moitié, donc vous allez devoir deviner les aventures qui ont eu lieu avant.
— Tellement de romans, s’émerveille-t-il. Une telle foule d’Emilia, de Mathilda, de Selina… Je n’aurais pas cru que les exploits de ces jeunes femmes puissent occuper autant de pages.
— J’en suis folle, répond-elle gaiement.
— Pas moi. »
(Mais c’est faux : Mr Hancock est un sentimental, et il adore que Sukie lui fasse la lecture. Sa voix porte, et elle ponctue la narration de coups de menton énergiques.)
« Vous allez adorer celui-là, mon oncle ! Il est passionnant. Et très instructif.
— Votre mère a raison. Je vous laisse trop d’argent de poche. Votre bibliothèque est plus garnie que la mienne. »
Les livres de Mr Hancock sont au nombre de dix-huit au total, si l’on exclut sa bible qui serait plutôt à classer comme un objet précieux. Enfin, parce qu’il apprécie la compagnie de Sukie davantage encore que celle d’Alexander Pope, il dit : « Alors ? Allez-vous lire ou non ? »
Elle remue dans son fauteuil pour se mettre à l’aise, puis s’éclaircit la gorge : Hu-hu-hu-hum…
À cet instant, on frappe un grand coup à la porte. Mr Hancock retire sa pipe de sa bouche et se lève avec une telle hâte qu’il renverse du tabac sur ses chaussures.
« Rasseyez-vous, mon oncle ! dit Sukie, déjà debout elle aussi.
— Cela a l’air important.
— Peut-être, mais il n’est pas convenable pour un gentleman de répondre lui-même à sa porte. Vous devriez engager quelqu’un. »
Et alors qu’il tergiverse, s’interrogeant sur sa qualité de gentleman, le coût d’un valet en livrée et l’absurdité de toutes ces questions, on frappe à nouveau.
« N’y allez pas, l’avertit Sukie, ajoutant d’une voix maternelle : Bridget va s’en occuper, c’est son travail. »
Mais elle ne peut s’empêcher d’ôter ses chaussons et de traverser la pièce sur la pointe des pieds. Poussant légèrement la porte, elle glisse sa tête par l’entrebâillement : elle a une vue dégagée sur le palier et jusqu’à la porte, au pied de l’escalier.
« Que voyez-vous ? demande-t-il.
— Rien. Bridget ! » appelle-t-elle à voix basse dans le noir.
Ce sont de grands coups qu’on donne maintenant contre la porte : les panneaux tremblent, et on entend vibrer les barreaux en fer du vasistas.
« Ouvrez, monsieur ! crie une voix dehors. C’est Tysoe Jones !
— Lui ! Il est venu en personne au lieu d’envoyer un message ! Mince, alors. Il y a quelque chose qui cloche. »
Mr Hancock se précipite hors de la pièce en bousculant Sukie et dévale l’escalier. Il fait noir comme à l’heure du Jugement dernier, mais il monte et descend ces marches depuis qu’il sait tenir debout, et il y a une vague lumière derrière lui, sa nièce lui ayant emboîté le pas avec une bougie pour allumer les chandeliers.
« Il ne faut pas qu’il voie la maison éteinte, et nous assis juste avec le feu », murmure-t-elle.
Mr Hancock dégringole lourdement jusqu’au pied de l’escalier, les poumons oppressés dans la poitrine, il répète : « Il y a quelque chose qui cloche, ça ne se passe pas comme cela d’habitude… », et pense, Qu’allons-nous faire maintenant ? Si le bateau est perdu, et la cargaison avec, ah ! quel coup dur ce serait ! Pourra-t-il encaisser ce coup ? Et ses investisseurs ? Beaucoup d’hommes risquent d’être déçus. Il biffe des chiffres dans sa tête en traversant le vestibule jusqu’à la porte d’entrée. Dieu soit loué, il reste la pierre : au pire, je vendrai mes maisons qui sont en location – et même celle-là s’il le faut, mais pourvu, mon Dieu, pourvu que je n’aie pas à vendre la maison de mon père.
Il ouvre fébrilement la porte, d’abord la grosse clé du trousseau, puis les verrous en haut et en bas. Le métal est lourd et peu coopératif : il doit s’y reprendre à deux fois avec le verrou du haut, qui coince toujours – « De l’huile, Sukie, va me chercher de l’huile pour la porte » –, jusqu’à ce qu’il cède d’un coup et pince sa paume, lui arrachant un juron. Dehors, il entend le capitaine Tysoe Jones qui s’impatiente.
« Je suis là ! » s’énerve Mr Hancock en serrant sa main endolorie.
Alors que la porte s’ouvre, la lumière augmente nettement ; Sukie a allumé l’ensemble des chandeliers, et voici le capitaine Tysoe Jones crûment éclairé. Il porte encore sa tenue de voyage, une veste si délavée par la mer et le soleil qu’elle semble gris colombe, sauf par endroits où le bleu d’origine a été préservé, sous le revers et aux poignets. Toute sa personne paraît également délavée, usée, à cause de son visage couleur brique rouge, aussi buriné que des plantes de pied, avec des rides blanches autour des yeux et de la bouche. Le chaume de ses joues scintille, comme si du givre y était accroché. L’air passablement irrité, il serre contre lui un sac en toile.
« Pourquoi vous a-t-il fallu aussi longtemps ? demande-t-il.
— Désolé. Je n’arrivais pas… Le verrou…, s’excuse Mr Hancock avec un geste d’impuissance.
— Faites-moi entrer. Je suis venu à pied de Limehouse. Je ne tiens plus debout. »
Il porte son sac les bras remontés contre sa poitrine, comme on tient un bébé endormi.
« Vous êtes rentré à bord de la Calliope ?
— Non. »
Le capitaine Jones pénètre dans la maison en passant devant lui.
« Je vous ai tout expliqué dans ma lettre.
— Je n’ai reçu aucune lettre. Je n’ai pas eu de vos nouvelles depuis votre départ de Londres en janvier de l’an dernier. Pas un mot ! »
Le capitaine Jones retire son chapeau. Il ne paraît pas encombré par son paquet ; celui-ci n’est ni lourd ni volumineux.
« Bonsoir, mademoiselle », dit-il en saluant Sukie.
Elle fait une petite révérence pour la forme, pas des plus élégantes bien qu’elle s’y entraîne souvent dans le miroir ovale accroché au-dessus de la cheminée. Elle a perdu son calme en même temps que sa langue, et ouvre de grands yeux ronds comme une enfant.
« Vous voulez sans doute du thé, finit-elle par dire.
— De la bière, dit Mr Hancock, même s’il se sent cruel de la corriger. Et demandez à Bridget d’apporter le reste d’épaule de bœuf. »
Sukie part en trottinant vers la cuisine. Il pense, Si le bateau est perdu, son père a perdu les cinq cents livres qu’il a investies. Que dira Hester ?
Il entraîne le capitaine Jones dans son bureau, se souvenant trop tard que les chandelles y sont éteintes. Il aimerait être un hôte prévenant mais, en dépit de l’obscurité qui y règne, les mots se bousculent.
« Où est mon bateau ?
— Que je sois pendu si je le sais. Pourrions-nous avoir un peu de lumière ? »
Ses mains tremblent en allumant les chandelles sur son grand bureau.
« Et la cargaison ?
— Je n’ai pas pris de cargaison, dit le capitaine Jones en s’asseyant avec un grognement soulagé. Je vous ai envoyé un courrier. »
Mais il n’y a pas eu de courrier ! Il est abasourdi, et cela doit se voir dans son expression car le capitaine Jones insiste.
« Une lettre. Je l’ai envoyée avec la Rosalie, qui est partie de Macao juste après mon arrivée.
— La Rosalie a sombré corps et biens. Je n’ai pas reçu votre lettre.
— Ah. Donc vous ne savez pas. »
Le silence tombe. Le capitaine Jones bourre sa pipe. La petite lumière du fourneau magnifie son air concentré quand il tire dessus, soulignant les ombres de son visage boucané. On entend la succion et l’aspiration de ses lèvres sur le tuyau, le tic-tac de l’horloge, les grincements de la charpente de cette vieille maison qui semble chercher une position plus confortable. Le sac en toile est posé sur les genoux du capitaine.
« J’ai vendu votre bateau, monsieur », annonce Jones.
Les entrailles de Mr Hancock se liquéfient. Ses mains deviennent moites. Il se force à penser, Je fais confiance à cet homme. C’est mon agent ; ma fortune fait la sienne. Il n’agit que dans mon intérêt.
« J’avais une bonne raison, dit le capitaine Jones. J’ai trouvé une chose extraordinaire, mais elle coûtait plus que je n’avais. Vous m’avez toujours encouragé à prendre les décisions que je jugeais pertinentes.
— Oui, dans les limites du raisonnable ! Un rouleau de tissu, une nouveauté à lancer sur le marché ; lorsque vous ne pouvez obtenir telle marchandise, lui en substituer une autre qui ne présente pas de plus grand risque… Mais avoir laissé mon bateau… C’est de mon revenu que l’on parle.
— Et du mien aussi. »
Le capitaine Jones est à l’aise : il a profité de son long voyage pour se familiariser avec cette nouvelle situation, et il a d’ailleurs toujours eu du flair pour les extravagances. Penché en avant sur sa chaise, il affiche un grand sourire.
« Et je vous assure que nous allons récupérer notre mise par cent, par mille ! Vous n’avez jamais vu une chose pareille. Personne n’a jamais rien vu de tel.
— Qu’est-ce que c’est ? »
Une idiotie que je ne vais pas pouvoir vendre, se dit Mr Hancock. Un chat à deux têtes, ou un nouveau genre de poison, ou des gravures obscènes qui me vaudront la prison.
« Où est la fille ? Faites-la venir ici.
— Ne vous donnez pas en spectacle avec vos sottises, soupire-t-il.
— Ce spectacle a besoin d’un public ! Faites venir tous ceux qui vivent sous votre toit. Allumez toutes les lampes. »
Mr Hancock est trop ébranlé pour opposer davantage de résistance au capitaine. Il sort d’un pas lourd dans le vestibule, mais aucun besoin de crier pour appeler Sukie. Elle attend derrière la porte avec Bridget – celle-ci a les yeux vitreux et le bonnet de travers, elle a encore dû s’assoupir dans l’arrière-cuisine –, le plateau avec la bière posé sur le parquet pour ne pas faire de bruit. Dans la pénombre, leurs visages se répondent comme deux échos, deux ovales tournés vers lui et attendant ses ordres.
« Vous avez entendu. Allumez les lampes.
— Oui, monsieur », dit Bridget.
Il entend un frisson dans sa voix : l’excitation lui noue la gorge. Les brocs en étain se heurtent et elle renverse un peu de bière sur le plateau en le soulevant, mais ses pas ne font pas le moindre bruit sur le parquet.
« Mettez vos chaussures, dit-il. On pourrait croire que vous écoutiez aux portes. »
Il apporte lui-même le plateau tandis que les filles enfilent leurs chaussons avant de les rejoindre. Le capitaine Jones a posé le sac sur le bureau. À la façon dont la toile tombe, Mr Hancock se dit qu’il n’y a rien de délicat dans ce qu’elle contient. Aussi léger qu’un oiseau et assez petit pour tenir dans le creux des bras ; comment cela peut-il valoir un grand navire et toute la cargaison prévue ?
Derrière lui, Mr Hancock sent les filles se serrer l’une contre l’autre. Toujours à se toucher, ces deux-là, à se pelotonner comme des chatons abandonnés par leur mère. Il entend un mouvement timide qui doit être la main de Bridget se refermant sur le coude de Sukie, et il redresse les épaules. Il regrette de ne pas avoir d’ami qui lui prenne le bras à cet instant.
« Au cours de mes voyages, dit le capitaine Jones, j’ai vu bien des choses étranges. Des choses que vous ne pourriez pas commencer à imaginer, mesdemoiselles. J’ai vu des vaches avec des cous épais comme des arbres. J’ai vu des Chinoises de taille normale avec des pieds pas plus gros que des petits pains. Et j’ai vu…
— Vous accouchez ? le coupe Mr Hancock.
— C’est dans le sac ? demande Sukie.
— Vous êtes une jeune femme d’une remarquable perspicacité. »
Le capitaine regarde son public avec une pointe d’agacement.
« Très bien. Terminons-en. Lorsque vous aurez vu la merveille que je vous ai apportée, peut-être serez-vous plus enthousiastes. »
Le capitaine Jones écarte la toile, et au début ils ne comprennent pas ce qu’ils voient. C’est brun, ratatiné comme une pomme oubliée au fond d’un tonneau, ou comme les rats morts depuis longtemps que Mr Hancock a retrouvés un jour prisonniers des briques dans le mur de la cuisine, tout desséchés par les éléments, avec leur peau qui craquait sous son pouce.
La chose fait la taille d’un nourrisson, et comme un nourrisson sa cage thoracique est fragile et pathétique sous sa fine peau de parchemin, et sa tête est grosse, et ses poings fermés devant son visage. Mais la comparaison ne va pas plus loin.
Car aucun enfant n’a de griffes aussi féroces, et aucun enfant ne dévoile de tels crocs dans ses rictus. De même qu’un enfant n’a jamais le torse qui se prolonge par une queue de poisson.
« Je l’ai achetée à un Hollandais rencontré à Macao, explique Tysoe Jones. Il la tenait lui-même d’un pêcheur japonais qui l’a capturée vivante. Dommage qu’elle n’ait pas survécu.
— Quelle drôle de méchante chose, s’exclame Sukie.
— Vous n’en savez rien.
— Je vois de quoi ça a l’air. »
Lorsqu’elle se couchera ce soir, elle aura oublié que cette chose est morte : dans son imagination, la créature tremble déjà de rage, essaye de sortir de son bocal et fouette l’eau en constatant son impuissance. Aussi sûrement que si elle l’avait vu de ses propres yeux, elle sait que l’eau autour de Java grouille de centaines de petits monstres identiques à celui-ci : elle entend leurs cris rauques, elle sent leur fureur.
« Elle ne peut plus vous faire de mal », dit Jones.
Elle le scrute avec méfiance.
« N’ai-je pas traversé les océans avec elle ? demande-t-il en écartant les bras. Et elle ne m’a pas coulé, comme on dit que font les sirènes, pas plus qu’elle ne m’a mordu, comme je sais que font les singes. »
Il rit, mais elle n’est pas rassurée.
« Approchez-vous. Regardez-la de plus près. »
Ils s’attroupent. Les filles laissent échapper un petit cri. Elles veulent la regarder, l’examiner, mais dans le même temps elles ont un mouvement de recul instinctif. Elle est si parfaitement morte.
« Je ne vois pas la moindre couture, dit lentement Mr Hancock. Pas de colle, pas de peinture. Comment a-t-elle été conçue ?
— Conçue ? Vous pensez qu’elle a été conçue ? »
Le capitaine Jones est indigné.
« Comme un tour de prestidigitation ? Non, elle n’a pas été conçue ! Cette sirène existe, tout simplement. Si une main l’a faite, s’emporte-t-il, c’est celle de Dieu. Après tout le mal que je me suis donné ! Après avoir traversé deux fois la moitié de la terre ! Ce qui fait, d’un point de vue pratique, la totalité de la terre. Quand, monsieur, vous ai-je jamais rapporté des faux ?
— Non, jamais, jamais. Bien sûr que non. Mais vous avez conscience qu’une sirène… ma foi, c’est absolument impossible.
— Avez-vous jamais trouvé un brin d’herbe dans tout le thé que j’ai livré à vos entrepôts ? proteste Jones.
— Non, non, non. Je ne sous-entendais pas…
— Ce n’est pas un jouet, insiste le capitaine. Ce n’est pas une… babiole. Vous ne pouvez pas l’acheter à une foire. C’est une authentique sirène.
— Je vois.
— Prenez-la dans vos mains, monsieur. Inspectez-la à loisir. Je vous assure, vous n’allez pas être déçu. »
Elle est posée sur la table, froide et furieuse, la bouche tordue en un éternel cri simiesque. Mr Hancock ne peut s’empêcher de vérifier que sa poitrine n’est pas agitée par une infime respiration.
« Allez-y. C’est votre sirène. Prenez-la. »
Et ainsi, il s’exécute. Il prend sa queue entre ses mains – ses écailles bruissent entre ses paumes. Elle est tellement sèche et fragile qu’il a une subite envie de la jeter par terre et de la piétiner, mais il n’en fait rien.
« Elle est entière…, murmure-t-il. Il n’y manque même pas les ongles. »
Elle a aussi des cheveux noirs soyeux sur la tête. Il n’arrive pas à faire le tri dans ce qu’il ressent : cette chose a sûrement été une créature vivante.
« Mais que vais-je en faire ? s’interroge-t-il. Ce n’est pas ce que j’avais commandé. Je vais décevoir beaucoup de gens.
— Il faut s’attendre à des aléas de temps à autre. C’est dans la nature de notre commerce.
— Mais c’est sans précédent ! Mon bateau est vendu de plein gré par son capitaine, qui utilise le produit de la vente pour acheter – en mon nom – la curiosité la plus affligeante qui soit ? Qui investira encore dans mes projets si je ne peux pas assurer que mon bateau est entre de bonnes mains ? »
Le capitaine Jones se frotte la nuque.
« Je ne l’avais pas vu de cette façon. »
Mr Hancock laisse éclater son exaspération.
« Mais enfin, Tysoe ! Vous avez eu une année et demie pour y penser ! Et vous me déléguez ces détails épineux, comme vous l’avez toujours fait. »
Le petit bruit que fait Sukie en se mordant un ongle lui rappelle que la bonne et elle sont encore présentes. Mr Hancock ne voit pas d’inconvénient à parler affaires devant Bridget, qui n’a aucune raison d’y prêter attention, mais quant à Sukie…
« Sortez, mesdemoiselles, dit-il en reposant doucement la sirène sur le bureau.
— Mais ne pouvons-nous pas…
— C’est une discussion entre hommes. Vous avez des choses à faire, non ? Allez, ouste. »
Il les renvoie sans perdre de temps, malgré leurs protestations ; après avoir refermé la porte à clé, il se retourne vers le capitaine Jones.
« Pourquoi avez-vous pensé que je serais content de recevoir cette… marchandise ? Je n’ai pas d’expertise…
— Quelle expertise ? rétorque Jones. Il n’y a aucun expert à travers le monde sur ce sujet. C’est une véritable sirène, elle ne réclame pas de travail de votre part. Seul un idiot réussirait à perdre de l’argent avec une sirène. »
Il passe la main dans ses cheveux.
« Seul un idiot serait en colère d’en recevoir une ! insiste Jones.
— Mais que vais-je en faire ?
— Ça alors, mais l’exposer !
— Je ne fais pas dans le spectacle, réplique Mr Hancock d’une voix sèche. Je vais signaler cette affaire à la Royal Society. Cela doit être une avancée importante pour la science, mais je ne suis pas non plus homme de science. »
Le capitaine Jones balaye l’idée d’un revers de la main, écœuré.
« Et comment ferez-vous pour vous rembourser ? Écoutez, ce n’est rien d’autre que du bon sens. Trouvez un café, faites payer un shilling par badaud, et disons trois cents badauds par jour – je reste prudent –, ma foi cela vous fait quatre-vingt-dix livres par semaine. (Voyant Mr Hancock encore plus consterné, il se dépêche de poursuivre.) Vous pourriez faire le tour du pays pour la montrer. Emmenez-la dans les foires. La province ne manque jamais d’appétit pour ce genre de choses.
— Quatre-vingt-dix livres par semaine, hein ? »
Il loue chacune des maisons de Hancock Row – son modeste empire de six logements à Butt Lane – pour trente-cinq shillings par mois, et il se trouve riche.
« Quatre mille par an. Et là encore, je suis prudent. »
Ces chiffres lui donnent le vertige. Qu’une chose aussi insignifiante puisse rapporter autant d’argent…
« Et elle est à moi ? »
Il contemple la sirène posée là, minuscule et délicate, veut la saisir, et, se méfiant de ses intentions, retire sa main.
« À vous. Pas à vos associés, ni à vos investisseurs. Rien qu’à vous. »
Il n’a personne à consulter. Son partenaire, Greaves, avec qui il partage des bureaux et parfois des entreprises, est parti sur le Lorenzo vers ce qui se fait désormais appeler les États-Unis. Il a des affaires en cours là-bas, et de nouvelles opportunités à saisir, mais Mr Hancock n’a pas très envie de commercer avec l’Amérique. Depuis la guerre d’Indépendance, leur séparation lui est une douleur personnelle, et un fossé de plus en plus grand s’est creusé dans ses relations professionnelles avec Greaves. S’il était là, quel conseil lui donnerait-il ?
Et Hester, alors ? Que dirait-elle si elle apprenait qu’il avait fait l’acquisition d’un tel phénomène ? « Les Hancock n’ont jamais dirigé un cirque, l’entend-il déjà dire, comme si elle était à son bras. Nous sommes d’honorables commerçants qui vendons des produits de qualité, nous ne donnons pas dans les farces et attrapes. Tu vas faire de nous la risée de toute la ville. » Mr Hancock contemple la créature, quelque peu hébété.
« Combien avez-vous dépensé pour cette folie ? s’enquiert-il enfin.
— Douze cents. Attendez, ne prenez pas cet air… C’était donné à ce prix.
— Et vous avez vendu le bateau pour…
— Six mille. »
À son crédit, le visage du capitaine Jones trahit son propre effroi.
« Je n’avais pas le choix ! Dieu m’en est témoin, vous auriez approuvé si vous aviez été là. »
Mr Hancock se sent engourdi, comme si de l’eau glacée coulait dans ses veines.
« La Calliope valait huit mille livres, murmure-t-il, avec son nouveau grand mât. »
— Je sais, répond le capitaine en baissant la tête. C’était une bonne fille, je m’en suis séparé à contrecœur.
— Qu’est-ce qui vous a pris ? » demande Mr Hancock en s’épongeant le front.
Le capitaine sort de sa poche de poitrine un reçu qu’il défroisse avant de le présenter à son patron d’un geste qui se veut conciliant.
« Il y a un coffre-fort avec quatre mille huit cents livres dedans, tout ce qu’il restait après le paiement de l’équipage. Je suis un honnête homme. »
Il lève la main pour prévenir d’éventuelles protestations, et continue avec un enthousiasme forcené : « Cette somme remboursera les investissements de vos associés pour ce voyage. Vous ne perdrez pas la face.
— Mais vous m’avez perdu deux mille livres, plus les deux mille que m’auraient rapporté les marchandises que vous auriez dû ramener. Et vous avez perdu mon bateau.
— Mr Hancock, je vous jure. La sirène… ce n’est pas un sac de haricots magiques, vous comprenez ? Elle a de la valeur, si vous êtes prêt à tenter votre chance.
— Je n’aime pas tenter la chance, soupire Mr Hancock. Je préfère la raison.
— Ma foi, ce n’est plus entre vos mains. »
Mr Hancock pourrait l’étrangler tant il le provoque avec son optimisme en ajoutant : « La providence vous a pris votre bateau, elle vous a donné une sirène à la place.
— C’est vous qui me l’avez pris, pas la providence, rétorque-t-il en se levant. Il est temps que vous preniez congé, je crois. »
Il ouvre la porte et sort devant son capitaine dans le vestibule, où il découvre les filles prises d’une frénésie ménagère qui ne leur ressemble guère, même en pleine journée, et encore moins à une heure pareille : Bridget époussette la rampe d’escalier avec énergie tandis que Sukie compte et recompte les bougies dans les chandeliers.
« Allons, Mr Hancock, insiste le capitaine Jones sans se démonter. Pourquoi ne pas essayer ? Juste le temps de récupérer la mise, le prix du bateau – en récupérer le double, même –, et ensuite vous vendez la malheureuse. Ce ne sera pas long.
— Resterez-vous à souper ? demande Sukie, voulant se racheter de sa bêtise. Ou à dormir ? Je peux préparer un lit. »
Le lit d’invité est toujours prêt, elle le sait parfaitement bien : Bridget n’aurait qu’à asperger d’eau de lavande les draps qui sentent le renfermé.
« Non, merci. Je suis pressé de voir ma femme. (Le capitaine Jones se fend d’un sourire tendre et triste à la fois.) Mon petit dernier avait cinq semaines lorsque je suis parti, et c’est maintenant un joyeux petit bambin qui tape dans un ballon et sait compter jusqu’à dix-huit d’après ce qu’on m’a écrit. Je vais pousser jusqu’à Woolwich dès ce soir, si ça ne vous dérange pas. »
La main sur la poignée de la porte, il fait un pas dehors.
« Réfléchissez à ce que je vous ai dit, Mr Hancock.
— Oui, marmonne ce dernier en détournant le regard, je vais y penser.
— Il faut fêter cela ! s’exclame Jones avec un sourire confiant. J’ai bien envie de montrer ma bobine à Londres. Tout au long de ce voyage, j’ai été soutenu par le souvenir de quelques heures passées avec bonheur dans une maison close de Long Acre. Un bagnio n’est-il pas l’endroit parfait pour célébrer une sirène ?
— Je vous en prie, il y a des jeunes filles ici.
— Bonsoir, monsieur. Bonsoir ! »
Mr Hancock referme la porte à double tour. Dans son bureau, il trouve Sukie et Bridget serrées l’une contre l’autre dans son grand fauteuil, les mains croisées sous le menton, les yeux rivés sur la sirène. Bridget bâille un grand coup mais Sukie, elle, est bien réveillée.
« Filez, leur ordonne-t-il. Vous êtes toujours dans mes pattes. Il est l’heure d’aller au lit.
— C’est quoi, un bagnio ? demande Sukie en étirant ses jambes devant elle.
— Un établissement où les gentlemen vont se faire poser des ventouses. (Il les éloigne de son bureau avec de grands gestes.) Ils prennent un bain, se font faire une saignée, ce genre de choses. Un lieu de santé.
— Je vois. »
Elle porte l’éteignoir aux bougies, tandis que Bridget souffle celles du vestibule. Lui, veilleuse en main, ferme les contrevents.
« Et la sirène, reprend-elle, fera-t-elle votre fortune ?
— Nous faisons notre propre fortune.
— Le capitaine a parlé de beaucoup d’argent.
— Eh bien, qu’est-ce que cela signifie ? Tu n’es qu’une fillette dans cette maison. Tant que les factures sont honorées en temps et en heure, quelle importance cela a-t-il pour toi qu’il reste peu ou beaucoup au pot ?
— Mère dit qu’il est de la dernière impolitesse de tenir les femmes à l’écart des comptes. Si elles doivent être ruinées, elles ont le droit de le savoir.
— Personne ne sera ruiné, grogne-t-il. Et pas un mot à ta mère de tout ceci.
— Cela nous concerne tous. L’investissement de mon père…
— Son investissement n’est pas en danger ; et s’il croit le contraire, il peut fort bien m’en faire part lui-même. Maintenant, je ne veux plus entendre parler de tout cela. »
Elle se retourne devant la dernière bougie, qui illumine son profil et les mèches flottant librement autour de son visage. Ses yeux se posent sur le bureau, où les doigts griffus de la sirène se découpent dans l’obscurité.
« Nous la laissons là toute la nuit ?
— Ma foi, elle n’ira nulle part. »
Avec un frisson, elle pose l’éteignoir sur la flamme.
Il fait le tour habituel de la maison, une lampe levée devant lui : par la cuisine pour verrouiller portes et contrevents, pendant que Bridget prépare son lit de camp ; puis à l’étage où il vérifie que tout est en ordre, le drapé de soie de Sukie bruissant dans son dos. Sans un mot, elles éteignent le feu dans le salon et ferment la porte du grenier afin qu’aucun voleur passant par les toits ne puisse s’y introduire.
Quand toute la maison est plongée dans le noir, Mr Hancock se retire dans sa chambre au deuxième étage et tire le loquet. Il pend sa culotte et ses bas sur une chaise tandis que la demeure prend ses aises dans le silence : les solives craquent et gémissent ; le vent s’engouffre dans les cheminées. Il écarte les rideaux de son lit quand il entend l’escalier grincer. Il tend l’oreille. Un nouveau grincement, plus près ; dans le tournant de l’escalier avant le premier étage, juge-t-il, là où la rampe joue dans sa fixation. Depuis les pièces du bas, plongées dans l’obscurité, quelque chose approche.
Avec sa chemise qui descend jusqu’à ses genoux, il fait quelques pas vers la porte et écoute. Quelque part en dessous de lui, un petit coup : ça frotte, ça racle contre le bois.
À travers le plancher, il entend Sukie étouffer un cri ; elle aussi a entendu. Et maintenant, elle aussi marche dans sa chambre. Un frisson lui parcourt la nuque. Elle ne va quand même pas aller voir. C’est lui qui est chargé de la protéger. Pourtant, alors qu’il l’entend tirer son loquet, il est cloué sur place.
Un murmure : « Je suis tellement contente que tu sois réveillée ! » Bridget. Bien sûr, qui d’autre cela pourrait-il être ? Quelle autre âme pourrait errer dans la maison à cette heure ?
« Tu m’as flanqué une frousse de tous les diables, gémit Sukie.
— Ah, pardon. Mais imagine comment je me sens. Je ne pourrai pas fermer l’œil avec cette chose juste à côté.
— C’est étrange, n’est-ce pas ?
— Ce n’est pas chrétien. Mais, Sukie, et si elle s’en prenait à nous ?
— Couche-toi avec moi. On dormira chacune notre tour pendant que l’autre monte la garde. Maintenant, chut, plus un bruit, ne réveillons pas mon oncle. »
Et le loquet se referme. Le murmure de leur conversation à voix feutrée se poursuit, ponctué de petits éclats de voix qui se dissolvent dans le silence. Fermant les yeux, il tente d’imaginer le petit Henry, un compagnon amical qui resterait avec lui dans le noir, mais rien ne vient. Puis il se met au lit, seul.

4
« ELIZA ! »
Il est midi, et Angelica se réveille. Après le départ de Mrs Frost, elle a joyeusement diverti un groupe de gentlemen jusqu’à trois heures du matin. Elle s’assoit dans le lit, énervée, et désireuse d’une tasse de thé.
« Eliza ! » appelle-t-elle à nouveau.
Pas de réponse.
Elle se lève. Sa chemise de nuit bouffant autour de ses cuisses, elle s’en va en trottinant dans le salon d’habillage. La coiffeuse est toujours en travers de la pièce et le lit de camp de Mrs Frost est vide et froid, avec le couvre-lit impeccablement tiré sur le traversin.
« Enfin, marmonne Angelica, elle n’a pas pu rester dehors toute la nuit. Où irait-elle ? »
Elle ne s’autorise pas à penser, Peut-être n’a-t-elle aucune intention de rentrer, mais l’idée flotte néanmoins dans l’air, comme pour la moquer. Elle entre dans le boudoir – en désordre après les réjouissances de la nuit, entre les coussins éparpillés sur le sofa et les verres poisseux de ratafia – et pousse même jusqu’à l’arrière-cuisine en soupirant « Liza, Eliza », déjà consciente que ses recherches seront vaines. Ce n’est jamais arrivé auparavant, ni rien du même ordre. Elle se plante au centre de la grande pièce et tire sur ses doigts pour en faire craquer les jointures : sa vieille amie Bel Fortescue viendra bientôt la chercher, rien n’est plus doux que voir les vieux amis. Et puis, alors que le duc nourrit maintenant les vers, le protecteur de Bel est bien vivant, plus débordant d’énergie que jamais, et il la chérit aussi passionnément qu’au premier jour.
« Je ne vais pas jouer la veuve éplorée, murmure Angelica. Je la vaux largement. »
En attendant, livrée à elle-même, elle doit entreprendre de s’habiller seule.
Sa coiffure tient encore, il faut juste lui redonner un peu de volume, ce qui ne pose guère de difficulté. Puis elle cherche ce qu’elle pourrait mettre sans le secours gracieux des mains et des yeux de Mrs Frost. Quelle aubaine, alors, que cette robe de Perdita ; une fois sa poitrine comprimée dans le corset de soie rose, elle donne sans trop de mal un peu d’effet à la mousseline blanche et dissimule les imperfections sous une grande écharpe bleue. Des femmes d’un moindre éclat s’effaroucheraient peut-être de la modestie de cette tenue, mais Angelica, sublime de visage comme de silhouette, n’a pas besoin qu’une robe l’embellisse. Elle rayonne tout simplement, telle une nymphe drapée d’étoffes.
« Ça a été plus facile que je ne le craignais », se félicite-t-elle en s’accroupissant devant sa coiffeuse pour s’appliquer du rouge aux joues.
Elle est satisfaite d’elle-même, sa compagne ne lui manque pas le moins du monde.
Lorsqu’elle monte dans le landau de Bel Fortescue, celle-ci observe sa robe de gaze d’un œil malicieux.
« Quelle sobriété, Jellie ! » dit-elle, toujours pleine d’esprit.
C’est un petit bout de femme aux yeux noisette, et une camarade parmi les prêtresses de Vénus depuis dix ans ou plus. Elle a le visage rond, le menton pointu, un petit nez retroussé et des mains d’enfant toutes mignonnes. Des hommes ont pleuré devant sa suavité grave, mais s’ils sont venus à elle en espérant qu’elle soit enfantine, ils se sont trompés à tous égards. À seize ans, Bel était déjà une maîtresse-reine ; adulte, elle est inaccessible. Son comte, le malin, a beau avoir meublé sa maison et rempli sa bibliothèque, c’est à peine s’il ose la supplier d’entrer dans son lit.
« Quoi, cela ? dit Angelica en prenant dans sa main sa mousseline, maintenue sur son corps par des cordons infimes. Je trouve que c’est la chose la plus pratique que j’ai jamais vue. Tellement simple et léger.
— Tellement simple et léger, répond Bel, que c’est à peine là.
— J’ai porté des tenues plus provocantes.
— Pas en pleine rue. »
Angelica détourne la tête, vexée par cette remarque.
« Oh, cher amour, reprend Bel avec chaleur. Je suis tellement heureuse de te voir redevenue toi-même. »
Au cœur de son dénuement, Angelica s’est laissée aller une fois à pleurer sincèrement en présence de son amie. C’était une erreur ; Bel la scrute maintenant avec intensité, cherchant une trace de regret, avant de poser une main sur son bras.
« Tu vas bien, j’espère ?
— Oh, je suis solide ! »
Le landau roule en silence, sans heurts ; capitonné de soie rose, il leur fait un écrin, comme deux perles dans une coquille d’huître. Aux vitres pendent des rideaux qui n’empêchent pas Angelica de jeter un rapide coup d’œil sur les splendeurs de Piccadilly.
« Alors, Bel, qui vais-je voir ? Il faut que tu me dises. Il y a tant de vieux amis que j’ai hâte de revoir.
— C’est très calme, pour l’instant. Le Parlement n’est pas réuni ; les personnalités de marque ne sont pas encore rentrées pour la saison. Tu pourrais prolonger encore ton isolement, si tes nerfs…
— Je suis ici, non ? répond-elle, agacée par la sollicitude de Bel. Il vaut peut-être mieux que je me montre avant la bousculade, je n’aime pas être la dernière arrivée.
— Personne ne t’en aurait voulu si tu étais restée à la campagne, insiste Bel. Cela se comprend.
— Beurk ! Je serais morte, là-bas ! Je déteste la campagne, Bel. Trop d’animaux, et la lumière n’est pas flatteuse.
— Mais tu sais que tu…
— Et les plafonds sont trop bas ! Mon Dieu, comme je suis contente d’être revenue au cœur de la vie. Où allons-nous ?
— Berkeley Square. (Les yeux de Bel se mettent à briller.) Je t’emmène au Negri pour te régaler de friandises.
— Oh, Bel ! s’exclame Angelica en joignant ses deux mains.
— Je sais ce que tu aimes : gelées, sabayons, biscuits. Je crois que c’est plutôt rare à la campagne. Au fait, Mrs Chappell t’a-t-elle rendu visite récemment ?
— Ah ! On en vient aux choses sérieuses. Et qu’est-ce que ça peut te faire ?
— Je m’intéresse. Si je jouais encore, je parierais qu’elle veut te remettre le grappin dessus maintenant que tu as retrouvé ta liberté. »
Angelica soupire.
« Elle est venue hier.
— Et tu lui as dit ?…
— Que je refusais de retourner chez elle. »
Trop polie pour rire à gorge déployée ou même sourire sans modération, Bel se contente de redresser les froufrous sur l’épaule d’Angelica, qui remarque pour la première fois son amusement.
« Tu imagines, Bel ? À mon âge ? Je n’en suis plus là !
— Une proposition dérisoire, confirme Bel. Très dévalorisante.
— Elle me laissera fixer mes prix et je dînerai à sa table. Nous serons d’excellentes amies…
— … et elle te facturera six pence les oranges qu’elle mettra dans ta chambre !
— Bien entendu. Et par courtoisie, elle fera nettoyer par ses filles les taches sur mes robes…
— … ce qui fera une demi-couronne en moins sur ton compte.
— Et chaque fois que je prendrai un verre de sherry, il sera noté.
— Et les draps de lits propres ! Oh, tu te souviens ?
— Des draps propres tous les jours ! »
Cela fait longtemps qu’Angelica n’a pas eu l’occasion d’évoquer ses griefs, et elle s’accroche joyeusement à la main de son amie.
« Elle me tiendrait en esclavage rien qu’avec les notes de blanchisserie. Si mon duc ne m’avait pas offert la liberté, je ne vois pas comment j’en serais sortie. Bel, je ne peux pas recommencer, je ne veux plus être asservie. Ai-je tort ? Est-ce de l’imprudence ?
— Non, non. Si nous avions voulu être cloîtrées, nous serions restées chez nous, au village, pas vrai ? D’ailleurs… (Elle jette un regard en biais à Angelica.) Je commence à croire que la mère Chappell perd la main. »
Elle va trop loin pour Angelica.
« Oh, non, dit-elle en secouant la tête. Non, je ne pense pas. Mrs Chappell est la première abbesse de tout Londres.
— Elle l’était, dit Bel. Elle se fait vieille maintenant. Elle ne comprend plus aussi bien les désirs du monde qu’il y a vingt ans. Des dames plus jeunes se font connaître, tandis qu’elle dépend de vieilles fidélités. »
Ses pensées animent sa petite personne quand elle parle ; ses sourcils se creusent, elle ouvre et ferme ses mains comme pour mettre en balance les arguments.
« Bien sûr, elle a toujours l’œil pour repérer les beautés, mais ces derniers temps je trouve qu’elle a aussi le goût des filles qui font ce qu’on leur demande et rien de plus. Elles ne la transcendent plus comme avant – et comme elles le devraient. Ce sont les putains les plus cultivées et les mieux éduquées de Londres, mais une putain reste une putain, non ?
— C’est certain, répond Angelica. Mais alors, pourquoi me veut-elle ?
— Toi, dit Bel, tu as un génie qui ne peut s’enseigner. »
Angelica remue sur son siège.
« Tu crois ?
— Oui. C’est ce qui fait de toi une courtisane, et non une jument. (Elle se penche vers Angelica.) Mère Chappell n’ose plus prendre de filles avec ce génie, elle a peur de ne plus savoir les faire entrer dans le moule. Elle espère que ton affection pour elle te rendra docile, et c’est précisément la raison pour laquelle tu ne dois pas retourner chez elle.
— Oh… »
Elle réfléchit un moment.
« Eliza dit le contraire. »
Une ombre de mépris traverse le visage de Bel.
« Tu la gardes encore ?
— Elle n’a personne d’autre. »
Angelica ne mentionne pas la défection de Mrs Frost ; elle n’a aucune envie d’y penser.
« C’est une couarde, tranche Bel en la prenant par le poignet. Elle veut que tu restes aussi petite qu’elle. Comme Mrs Chappell. C’est le problème avec les femmes. Les hommes n’ont pas peur ; ils s’entraident, ils se serrent les coudes pour se hisser. Les femmes croient que leur seul pouvoir réside dans le fait de se bousculer entre elles.
— Absolument ! Absolument ! C’est pour cela que j’ai besoin de ton aide. Pour ne pas tomber sous la coupe de Mrs Chappell, il faut que je commence à me créer des liens en toute indépendance.
— Je connais un gentleman. Pas ton genre, s’empresse d’ajouter Bel, mais il t’admire et tu pourrais lui accorder ta compagnie quelques heures. Les théâtres rouvrent, je crois ? Cela tombe bien, il a une loge à Drury Lane.
— Une bonne loge ? s’enquiert Angelica d’un ton méfiant. Assez bien placée pour que je m’y montre ?
— Tu ne te demandes pas si tu es assez bien pour y être vue.
— Idiote. Je sais que je le suis. Je mériterais d’être vue dans la loge du prince de Galles si seulement il daignait m’inviter.
— Mr Jennings t’acceptera, j’en suis sûre, dit Bel. C’est une fripouille – mais pas trop – et si ton but est de faire savoir que tu es de retour, c’est un arrangement idéal. Je vais lui écrire pour qu’il te garde une place ce soir.
— Oh, Bel ! Merci !
— Mais veille à bien te comporter, ne me donne pas de raison de le regretter. »
Le landau s’arrête en grinçant à l’ombre de Berkeley Square, et le visage de Bel s’éclaire comme un ciel où le vent chasse soudain les nuages.
« Ah, nous voilà arrivées ! Que veux-tu ? Mon cocher va aller passer commande.
— Quoi ? Et le plaisir des yeux, alors ? »
Berkeley Square est un lieu de parade qui n’attend qu’Angelica.
« Je veux y aller moi-même.
— Oh, s’il te plaît, ne m’y oblige pas. Je ne supporte plus qu’on me regarde.
— Viens, Bel !
— Pourquoi ne pas manger dans le landau ?
— Parce que nous ne sommes pas venues là pour ça. »
Angelica esquisse une moue têtue que Bel fait semblant de ne pas voir, mais elle ne peut ignorer la main de son amie qui lui presse le poignet.
« J’ai été si longtemps absente, Bel, dit-elle dans un soupir. J’en ai besoin.
— Oh, ma Jellie… »
Comme elles descendent, les passants tournent la tête dans leur direction, les jeunes filles raffinées en échangeant des petits coups de coude, les épouses en posant la main sur l’épaule de leur mari.
« Tu ne trouves pas cela étonnant ? murmure Angelica. Nous sommes retirées du monde, mais on ne nous oublie pas. Cela ne te fait-il pas plaisir ?
— Pas particulièrement, répond Bel Fortescue. Au moins, ils ne me traitent plus comme une Jézabel, je suppose que c’est déjà ça.
— J’adore ! » s’exclame Angelica en soulevant sa jupe à la hanche afin qu’elle tournoie autour de ses jambes, … »

Extraits
« Dix jours s’écoulent, Mr Hancock néglige son travail et passe son temps à la taverne, s’émerveillant de la foule que la sirène y attire. Les premiers clients arrivent juste après l’aube et les visiteurs continuent à affluer même après que les cloches de St Edmund ont sonné minuit ; au cœur de la nuit, il faut tirer le verrou à la porte pour les empêcher d’entrer. Un groupe de catholiques vient prier pour débarrasser la créature de ses démons, mais en dépit de leur baragouin, la sirène ne remue pas ne serait-ce qu’une écaille. Des étudiants arrivent d’Oxford, déjà ivres, et la libèrent de sa cloche de verre avant de se la disputer en se battant entre eux. Après cet incident, Mr Murray s’arme d’une Matraque. Un émissaire de la Royal Society vient étudier la sirène: bien qu’il déclare n’être pas du tout déconcerté, son expression parle pour lui. p. 89

Mr Hancock est un homme particulièrement impressionnable, c’est vrai. En moins de quatre heures, il se décide à visiter Angelica Neal dans la soirée. Il ne sait ni ce qu’il dira, ni ce qu’il fera, Mais elle m’attend, pense-t-il, je ne peux pas lui faire le déshonneur d’ignorer son invitation. Hors de question de céder sur la sirène, mais n’est-ce pas un excellent prétexte pour la revoir? Il en vient à la conclusion qu’aussi scandaleux soit le cercle dans lequel elle évolue, il doit se forcer à faire preuve de courtoisie. Car même si je ne suis pas aussi haut sur l’échelle sociale, c’est moi qui ai les meilleures valeurs morales. Je ne traiterais pas une femme de cette façon, je ne me distrairais jamais ainsi avec mes pairs. J’ai conscience, contrairement à ces messieurs, que tous les plaisirs ont un prix. p. 189

À propos de l’auteur
HERMES_GOWAR_ Imogen_©Ollie_GroveImogen Hermes Gowar © Photo Ollie Grove

Imogen Hermes Gowar a étudié l’archéologie, l’anthropologie et l’histoire de l’art à l’université East Anglia avant de travailler dans des musées. Les objets qu’elle y a côtoyés lui ont inspiré ses premiers textes de fiction et, en 2013, elle remporte le Malcolm Bradbury Memorial Scholarship et a l’opportunité d’intégrer un master de Creative Writing à East Anglia, toujours. De son mémoire de fin d’année – lauréat du Curtis Brown Prize –, naîtra La sirène, le marchand et la courtisane. Ce premier roman, qui a fait grand bruit en Angleterre lors de sa sortie, est finaliste de la Mslexia First Novel Competition et shortlisté notamment pour le Deborah Rogers Foundation Writers’ Award et le Women’s Prize for Fiction. (Source: Éditions Belfond)

Compte Instagram de l’auteur 
Compte Twitter de l’auteur 
Page Facebook de l’auteur

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

100 chroniques de livre

Challenge NetGalley France 2019

Challenge NetGalley France 2018

Badge Critiques à la Une

NetGalley Challenge 2016

Badge Lecteur professionnel

Tags:
#lasirenelemarchandetlacourtisane #ImogenHermesGowar #editionsbelfond #hcdahlem #roman #RentréeLittéraire2021 #litteratureetrangere #litteratureanglaise #premierroman #VendrediLecture #rentréedhiver #rentreelitteraire #rentree2021 #RL2021 #livre #lecture #books #blog #littérature #bloglitteraire #livre #roman #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livresaddict #lectrice #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #auteur #jaimelire #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #writer #reading #bookoftheday #instabook #Bookstagram #Book #Bookobsessed #bookshelf #Booklover #Bookaddict

Frères Soleil

CASTELLI-freres-soleil  RL2020  Logo_second_roman

En deux mots:
Martine revient tous les étés en Corse avec son fils Rémi. Des vacances qui sont aussi l’occasion pour son frère et pour ses neveux de lui rappeler qu’elle a fait le choix de quitter l’île, qu’elle a une dette envers eux. L’insouciance va bientôt laisser la place au drame.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

O Corse île d’amour

Dans un second roman qui sonne comme une déclaration de fidélité à son île, Cécilia Castelli s’éloigne des clichés pour nous offrir avec Frères Soleil un récit aussi sombre que lumineux, à l’image de la «vraie» Corse.

Beau roman sur les liens familiaux et les secrets de famille, Frères Soleil est d’abord un roman sur la Corse. On y retrouve tout à la fois la passion exacerbée du Colomba de Prosper Mérimée et la soif de vengeance de la nouvelle Vendetta de Maupassant. Comme si les sentiments devaient ici être à l’unisson du soleil, brûlants. Comme si les traditions devaient être ici immuables, inscrites à jamais dans les âmes des insulaires. Déroger à ces règles non-écrites revenant à faire acte de parjure.
C’est ce que l’on va reprocher à ceux qui décident de partir pour le continent. C’est la choix fait par Martine, partie à 19 ans avec l’aval de sa mère, mais contre celui de son père, provoquant ainsi une première faille dans la famille. Son mari n’étant pas corse, il sera lui aussi accueilli froidement et son fils Rémi, avec lequel elle revient tous les étés pour les vacances, devra lui aussi sentir que ses cousins Christophe et Baptiste ne le considèrent pas comme un des leurs, quand bien même il accepterait de se soumettre aux rites de passage imposés par ces cousins qu’il admire tant.
Pierre-Antoine, le frère de Martine, resté sur l’île avec sa femme Gabrielle, est lui aussi le «vrai» représentant e la famille, celui qui s’arroge le droit d’édicter et de faire respecter cette loi immuable, transmise de génération en génération, qui exclut tous ceux qui ne font pas partie du clan.
Pourtant tous les ans, c’est un même bonheur de retrouver l’île: «Ce n’était que le début de l’été. Et ils savaient que c’était vers chez eux qu’ils revenaient. Là où ils étaient vraiment heureux. La terre de leur bonheur sans limite. Un tout petit territoire caché derrière les rochers.» La lumière, les odeurs, le soleil, les jeux et les rires, la Méditerranée, ici bien différente de celle qui borde la Côte d’Azur. «Oh, elle aurait tant aimé que l’été dure l’éternité, que les enfants restent des enfants, que tous les matins soient semblables aux matins sur le terrain.»
Sauf qu’au fil du temps, les jeux des enfants vont devenir de moins en moins innocents, les secrets de famille de plus en plus lourds. Depuis ce grand-père assassiné, dont on se refuse à parler jusqu’au cadavre flottant au bord d’une crique et qu’on décide d’oublier, ce sont toutes les règles non-écrites – on soutient le coupable pour qu’il puisse échapper à la loi – qui conservent leur primauté sur le droit commun.
Cécilia Castelli montre ainsi, sans juger, combien l’emprise des traditions reste forte, combien les familles restent soumises à l’omerta, à ce code d’honneur et combien les étrangers auront de peine à être simplement accueillis sur l’île. Car l’autre est par essence différent, dangereux.
Restent les paysages et les parfums, ce chant d’amour à une terre que l’on ne peut quitter vraiment et qui vous ensorcèle par ses mystères et ses diableries, par ses secrets et sa beauté que le style rend admirablement.

Frères Soleil
Cécilia Castelli
Éditions Le Passage
Premier roman
280 p., 18 €
EAN 9782847424454
Paru le 19/08/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement du côté d’Ajaccio en Corse, mais également à Marseille, Toulon et Nice.

Quand?
L’action se situe de nos jours, avec des retours en arrière sur plusieurs générations.

Ce qu’en dit l’éditeur
Chaque été sur l’île, les deux frères retrouvent leur jeune cousin venu du continent. Ensemble, les enfants pêchent, jouent, chahutent. Rémi, le plus jeune des trois, est en admiration devant les deux grands. Il aimerait leur ressembler mais il n’est pas vraiment comme eux, il ne vit pas ici. De leur côté, les adultes profitent de l’insouciance de l’été. Sur le terrain familial, au bord de la mer, l’existence est plus douce. Au soleil, ils souhaitent effacer les anciennes cicatrices, celles dont on ne parle jamais, le meurtre du grand-père et l’enfant qui devait naître.
Leur histoire se mêle à celle des ancêtres. Dans la maison au figuier, figure tutélaire, il y a la vieille tante Maria. Signadora mystique, sorcière, guérisseuse qui perpétue les traditions immémoriales. Les enfants la redoutent, s’interrogent sur cette femme silencieuse et toujours en noir. Puis ils grandissent et pensent à d’autres jeux, aux feux de camp sur la plage avec les filles notamment.
Mais quand vient la fin de l’adolescence, que certains choix s’imposent même s’il semble impossible de quitter l’île, un nouveau drame se produit. Meurtre ou accident? Comme leurs parents avaient autrefois dissimulé les blessures, la nouvelle génération se retrouve à son tour confrontée à l’indicible.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Doubles marges, magazine de littératures et d’arts
Blog Mémo Émoi
Blog Domi C Lire
Blog Musanostra 
Blog Christlbouquine
Blog Le Capharnaüm éclairé 
Blog Livr’Escapades 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
La vallée du Taravo
Se souvenir des fougères. Des routes étroites et courbées. Du mal des transports les premières fois où l’on sillonne les terres arides du pays. Se souvenir de la main posée contre la vitre, de l’autoradio allumé. D’une chanson démodée. Vieillie. D’un air que l’on n’entend plus. Se souvenir des mèches de cheveux, des regards heureux. Presque une insouciance. Là-bas. Et puis, se souvenir d’elle. La Méditerranée. La mer cruelle où il se jette. Où il finit. Où tout commence. Pour remonter aux origines. Vers les montagnes. Juste en traversant la vallée. La magnifique plaine où il a fait son nid, où il ne se repose jamais.
Se souvenir de la peur puis de l’amour. Des rires solides et des nombreux silences. De la terre qui ne dit pas son nom, qui le crie, l’expulse. Telle une délivrance… De l’imprévisible fleuve, dévastateur à ses heures éphémères, l’hiver, lors des grandes crues infernales. Redouter sa sécheresse, son avarice, l’été. Avant de le remercier pour ce qu’il concède. Pour les accords passés avec les hommes. Les ponts, les canaux et les fabuleuses fontaines. Pour son eau qu’il offre sans jamais trahir. Sans jamais revenir en arrière. L’eau qui sauve le peuple. Comme un cadeau du ciel, un plaisir divin.
L’eau des oliviers. Des baignades de l’enfance.
Ne jamais oublier le soleil. Les difficultés à lui échapper. Ses brûlures, ses caresses.
Se souvenir, pour toujours, de la vallée du Taravo.
De ses ombres, de sa fraîcheur la nuit. Des tombes le long du chemin. Des âmes mortes jamais parties. De l’hostile terrain où rien ne pousse.
De l’appel sourd du maquis. Blessé, mélancolique et fier.

1
toute la beauté, rude et splendide,
de la roche, du soleil et de la mer.
(jouer dans le golfe du valinco.)

Rémi observe la bête dégoulinante suspendue aux branches du genévrier. Depuis longtemps, l’animal a perdu la bataille. Hors de son élément, il ne peut plus lutter. Ses tentacules mous et visqueux ne lui servent plus. Où s’accrocher ? Le retour à la mer est désormais impossible. La survie, inaccessible. Les hommes ont gagné.
Ils l’ont frappé, lui ont fait heurter les rochers pour attendrir sa chair trop ferme. Mais le jeu a débordé. Baptiste en a eu vite marre. Il a envoyé le poulpe dans les airs, suivant des yeux sa trajectoire sans savoir où cela allait le mener. Alors soudain, puissants, les rires ont éclaté. Les enfants joyeux ont applaudi. Ils ont ressenti l’impertinence glorieuse de leur geste. De la plaisanterie de Baptiste, toujours capable de tout bouleverser sans jamais craindre les conséquences.
Maintenant il faut désigner qui grimpe jusqu’à la branche. Le risque n’est pas très grand. Il suffit d’escalader le rocher, de s’accrocher au tronc, de bien se tenir puis de tendre la main. De toute façon, le danger n’existe pas. Ridicule frayeur. La bande des trois n’a jamais eu peur de rien. Ils sont redoutables.
Ils pourraient cependant le laisser là. Attendre que le soleil agisse. Cuise de lui-même la bestiole qui deviendrait sèche comme du bois. Mais ce serait tout gâcher. La chasse sous-marine n’est pas qu’un simple loisir. Elle sert aussi à se nourrir. Bientôt, au moment où l’on préparera le feu sur la plage, ils présenteront le trophée et chacun sera heureux de déguster du poulpe grillé ainsi que tout le reste de la pêche du jour.
Ils sont nés comme ça. Pieds nus sur les rochers, les cheveux au vent, la peau brunie par la chaleur. Et à l’âge où on ne devrait pas les quitter des yeux, ils vivent leur liberté avec une insolence qu’ils n’imaginent même pas.
Ils ont sept, neuf et onze ans. Quelques mois en plus et des poussières. Ils ont déjà tout appris de leur territoire.
Ils connaissent la faune et la flore, la vie marine, le nom des poissons sur le bout des doigts car avant d’arpenter les routes du pays, ils ont exploré les profondeurs, un masque et un fusil harpon à la main, à une belle époque où l’on ne se souciait guère des précautions, où les parents ne se doutaient de rien. Par laxisme, nonchalance ou confiance inébranlable en l’existence. L’époque formidable où tout allait bien. L’été fourni en durée illimitée. Le bonheur à portée de main.
Puisqu’il est le plus petit, Rémi est chargé de récupérer l’animal. « Va chercher, brave toutou », lui disent-ils… Ils ne sont pas toujours très tendres. Ils poursuivent le baptême de l’étranger, de celui qui ne vient que l’été. Hè chjucu cume un piulellu. Cui-cui. À cause de ses cheveux blonds, c’est le cousin petit poussin.
L’enfant ne s’inquiète pas des inimitiés. Il veut prouver qu’il est capable de résister. De subir l’affront, de tout endurer sans jamais broncher. Les acrobaties forcées dans les branches, la terre dans la bouche. Les fourmis dans le sandwich. Les jets d’urine sur ses cheveux fraîchement lavés. Les bousculades où les deux grands ne s’excusent pas…
Pourtant il ne doute pas.
Entre eux l’amour existe. Un lien familial insubmersible. Les frangins dissipés le protègent malgré tout. Ils ne lui veulent aucun mal. Ils tentent l’instruction, l’inclusion dans le clan. Le jeune Rémi qui n’est pas leur frère partage quelque chose qui leur appartient quelque part près des racines. Cet autre qui vient du continent a le droit de loger ici. Il connaît le secret de la terre et de la mer. Le coin perdu après les arbres.
L’initiation se poursuit jour après jour. Cette fois, c’est au tour de Christophe de jouer au maître d’école.
Pour achever le mollusque gluant, lui explique-t-il, la manœuvre n’est pas compliquée.
«Regarde, o chjucu ! Tu fourres tes doigts dedans, puis paf ! tu lui retournes la tête.»
La démonstration est faite en moins de deux, simple et efficace. Le geste est connu par cœur. Ils ont vu leur père, l’oncle Pierre-Antoine, le faire des dizaines de fois.
Rémi ne dit rien. Il se contente de tendre le seau pour recueillir le poulpe mort. Au fond plus rien ne bouge, plus rien ne vit. Masse informe qu’il faut maintenant ranger dans la glacière.
«Monte ça à ta mère, exige Christophe. Nous, on va à la petite plage.»
Ils ne commettront pas la même erreur. L’an passé, ils avaient laissé le seau sur les rochers quelques instants sans surveillance. À leur retour, plus rien. Le poisson avait disparu. Ils n’étaient pourtant pas partis longtemps. Il s’agissait d’une petite rascasse pêchée par Ornella. La jeune femme l’avait attrapée à la ligne un peu plus tôt vers le rocher aux murènes. Un coin qui donnait toujours.
Ce qui avait intéressé les garçons au départ – et c’est pour cette raison qu’ils avaient réclamé la rascasse à leur voisine –, ce n’était pas la taille de l’animal mais sa gueule étrange, déformée. À cause de cette malformation singulière, le poisson semblait tirer la tronche. Sans doute mécontent, s’étaient-ils moqués en l’apercevant gigotant au fond du seau, d’avoir mordu à l’hameçon. Tintacciu !
Amusée par leur remarque, Ornella avait cédé à la requête des enfants à l’unique condition qu’ils lui promettent de ne pas tarder à relâcher la rascasse car, leur avait-elle dit, il n’y avait rien à manger là-dedans, pas le moindre petit bout de chair à se mettre sous la dent. Il s’avérait donc inutile de la sacrifier pour rien, chacun ayant le droit de vivre, de grandir. Même les petits poissons pas très jolis… Cette dernière réflexion leur avait semblé totalement stupide. Les trois enfants n’avaient jamais rien entendu de tel. Pourquoi aurait-ce été un sacrifice inutile ? Un spécimen de cette taille aurait été idéal pour la pêche à la palangrotte. Un appât parfait pour attraper un denti ou un mérou énorme. Les filles n’y connaissaient rien.
Avant de leur passer le seau, la jeune femme avait pris soin de les prévenir. Il fallait, avait-elle dit aux gamins en levant son index pour appuyer ses propos, faire très attention aux piquants du poisson. Ne pas mettre les mains dessus. « Hein, les enfants ? »
Ils lui avaient répondu, vexés, qu’ils le savaient depuis longtemps. Que des rascasses, ils en avaient vu des tonnes et des tonnes. Mais toujours mortes, toujours remontées crevées dans des filets ou gesticulant au bout d’un trident. S’ils lui avaient demandé la bête encore vivante, c’était pour que Rémi puisse la voir nager. Pour se moquer aussi de sa gueule détraquée. Après quoi, elle retournerait dans l’eau bien sûr puisque c’était ce qu’elle voulait. En faisant évidemment gaffe de ne pas toucher au dard. À l’épine venimeuse dressée sur le dos.
Petite rascasse avait fait grand bruit.
Pendant un long moment, dès leur retour, ils avaient d’abord cherché près du seau. Peut-être la fugitive était-elle en train d’agoniser quelque part à l’air libre, ouvrant sa gueule et ses branchies, manquant d’oxygène après avoir atterri, on ne sait comment, sur les rochers. Ils avaient aussi inspecté la moindre flaque d’eau, le moindre trou, la moindre faille. Mais ne trouvant rien, ils avaient soudain aperçu le goéland.
Le coupable. L’affamé. Ces oiseaux-là bouffaient tout, n’importe quoi, n’importe comment. Poissons, bouts de pain, biscuits au chocolat… Ils en avaient même déjà vu un, une fois, s’en prendre à un oisillon dans un nid, hop, gobé vivant. Et Baptiste prétendait que le chien d’une fille de sa classe avait été tué de cette façon. Massacré par les coups de bec d’un goéland géant, furieux et dévastateur.
«Si, si ! Croix de bois, croix de fer. Si je mens, je vais en enfer.»
Alors durant d’interminables secondes, ils avaient regardé le ciel pour le défier. La bouche et les poings serrés, ressentant l’insupportable impuissance.
Des trois, Christophe avait été le plus embarrassé par la perte de la rascasse. Il n’en avait jamais parlé à quiconque mais depuis toujours, au moins depuis l’âge de six ans, il aimait en secret la douce Ornella, la fille de vingt ans. Elle était belle et elle le prenait souvent dans ses bras. Elle sentait bon et ses cheveux étaient longs. C’était un peu la grande sœur qu’il n’avait pas.
Elle venait passer ses vacances sur le terrain familial, tout comme eux. Dans une maisonnette ne payant pas de mine, située davantage dans les hauteurs à plus de vingt minutes à pied de la mer, ce qui paraissait pour le jeune garçon très loin. Son frère, son cousin et lui-même avaient la chance eux d’être juste au-dessus de la plage, seulement séparés du sable par un portail toujours ouvert.
Il n’avait pas voulu la contrarier. Lui avouer qu’il n’avait pas été à la hauteur. Par leur faute, le poisson auquel tenait tant Ornella n’avait pas survécu. Emporté dans les airs par le premier goéland de passage.
«On ne lui dira rien.
– Pourquoi? avait interrogé Rémi, bêtement.
– Parce que mon père dit toujours que les femmes sont trop sensibles.
– Elles ne font que pleurer, c’est ça?
– Voilà.»
Le mensonge aurait dû passer inaperçu. Qui aurait pu vérifier?
Ils étaient retournés voir la voisine en lui promettant, grands sourires, qu’ils avaient bien relâché la petite rascasse. Ornella s’était levée pour poser sa main sur la tête de Christophe, son préféré des trois.
«C’est bien, les enfants», avait-elle répondu d’un air lascif, regardant l’horizon comme pour y apercevoir l’animal au fond des flots.
Puis, sans rien ajouter, elle s’était allongée sur sa serviette pour profiter des derniers rayons de soleil de la fin d’après-midi.
Le gros chien au ventre pendouillant s’était approché de sa jeune maîtresse pour se coller à elle.
«Viens là, mon Pollux», avait dit Ornella sans se douter que, l’instant d’après, le labrador allait verser le contenu de son estomac juste à côté de ses pieds nus, dégueulassant sa serviette et ses sandales.
Avec fracas, le chien avait soudainement exposé en plein jour le mensonge des trois enfants.
Il était facile d’en deviner le contour verdâtre et acide. Celui du poisson avalé puis régurgité malgré les piquants, les pointes venimeuses.
Face à ces retrouvailles inattendues, les enfants étaient restés ébahis. Le mystère de la disparition de la rascasse venait d’être résolu grâce à Pollux. Le goéland, exempté de tout crime.
Néanmoins, l’histoire ne s’était pas arrêtée là.
Prise d’une irrépressible fureur, en moins d’une seconde, Ornella avait rassemblé ses affaires dans un sac pour aller d’un pas décidé prévenir les parents de ces trois garnements irresponsables.
«Bande de petits cons, maugréait-elle en chemin. Vous allez voir ce que vous allez voir!»
Pour faire bonne figure face à la colère justifiée de la jeune femme, le père de Baptiste et de Christophe avait sévèrement réprimandé ses deux fils.
«Ils ne recommenceront plus», promit Pierre-Antoine d’un ton assuré avec, pour démonstration faite de son autorité, un beau coup de pied au cul donné à chacun de ses enfants et des oreilles largement tirées. Quant à la mère du petit Rémi, elle lui avait prodigué en aparté derrière la cabane à outils une grande leçon qui n’en finissait plus, rappelant à l’insolent que dans la vie il ne fallait jamais mentir. On en payait toujours les conséquences.
«C’est grave, très grave, ce que vous avez fait, Rémi. As-tu compris?»
Oui, il avait compris. Le chien par leur faute aurait pu mourir. À Marmontagne, on était loin de tout, de la ville, des secours. Ce n’était même pas la peine d’envisager de trouver un vétérinaire dans les parages. Si Pollux avait fait une réaction allergique, Rémi et ses cousins auraient eu la mort d’un chien sur la conscience. Qu’auraient-ils dit à Ornella ? Cette fois, ils pouvaient s’estimer heureux que les choses n’aient pas tourné au vinaigre. À la prochaine bêtise, ils n’auraient pas cette chance. Pas forcément.
«As-tu compris, mon petit Rémi?» lui répétait-elle, les yeux exorbités.
L’enfant n’avait pas d’autre choix que de lui répondre oui.
De toute manière, qu’il eût compris ou pas, Rémi avait bien senti que cet incident avait particulièrement remué sa mère. Il ne l’avait jamais vue dans un état pareil. Mais c’était sans doute parce que les femmes étaient trop sensibles. La preuve : l’oncle Pierrot, lui, se fichait pas mal de ce qu’il s’était passé. Après le départ de la voisine, il avait avoué qu’il aurait aimé que le clébard crevât sur place, une bonne rascasse en travers de la gorge. Ça l’aurait arrangé.
Il en avait ras-le-bol de retrouver tous les matins ses merdes éparpillées partout sur la plage.
Ils se rendaient à Cupabia comme ils se rendaient au paradis, le cœur léger dans la petite Lada verte. Sortis à peine du ferry sur le port d’Ajaccio, ils traversaient rapidement la ville pour suivre le bord de mer. La station balnéaire de Porticcio et les grands toboggans aquatiques où Rémi rêvait d’aller. L’immense plage d’Agosta, plus loin, ouverte au large, où l’on apercevait, depuis la route, les familles, les serviettes multicolores et les baigneurs peu prudents s’avançant dans les hautes vagues, effrontés.
Ce n’était que le début de l’été. Et ils savaient que c’était vers chez eux qu’ils revenaient. Là où ils étaient vraiment heureux. La terre de leur bonheur sans limite. Un tout petit territoire caché derrière les rochers.
Entre la pointe de l’Isolella et celle de la Castagna, la route de Mare é Sole. La grande pinède au bord de l’eau longeant la plage d’Argent. Plage de sable blanc. Le bleu. Le vert des pins maritimes. Parfois des vaches et leurs veaux tranquillement allongés à l’ombre ou au soleil. Paisibles. Oisifs. Regardant sans bouger les pique-niqueurs du dimanche, les joueurs de pétanque ou les jeunes Ajacciens peaufinant leur bronzage.
Ils vivaient l’instant, chantants et frivoles. La mère et le fils réunis. Le volume de l’autoradio monté à fond. La même cassette. Toujours. Compilation de la route du bonheur. Et le tube d’Eddy Mitchell. Son whisky et ses prières du soir. Son pas de boogie woogie qu’ils adoraient entendre dès qu’ils venaient en Corse. C’est-à-dire chaque été.
Tel un rituel, il y avait la halte à la supérette d’Acqua Doria. Une courte pause durant le trajet pour se dégourdir les jambes, pour se rafraîchir un instant avec une limonade ou avec un Mister Freeze au coca parmi les motards étouffant de chaleur sous leurs lourdes tenues en cuir. Tous s’étaient arrêtés au bord de la route pour admirer la vue. L’incroyable panorama donnant sur le bleu infini de la Méditerranée.
Tandis qu’il croquait dans son bâton glacé qui lui faisait froid aux dents et au front, Rémi prenait à chaque fois le temps de caresser Guizmo, le chat du propriétaire, un magnifique norvégien qui ne se lassait pas de se faire remarquer en se frottant aux jambes des clients.
Mais la petite Lada redémarrait vite, laissant soudain le chat et les motards. Il ne restait plus qu’une vingtaine de minutes pour arriver à destination. Cette partie du trajet était sans doute la plus belle car la plus sauvage. On s’éloignait des habitations. On entrait dans le maquis, le cœur ballotté par les virages de plus en plus serrés. Le voilà donc, le retour au pays ! Marmontagne approche. La commune de Serra-di-Ferro où la mère de Rémi avait vu le jour trente ans plus tôt.
«Mon fils, disait-elle en s’allumant une première cigarette, respire ce doux parfum… Elle nous accueille ! C’est l’île entière qui nous parle.»
Rémi sortait sa tête du véhicule puis sa main droite pour la laisser s’agiter au vent. À chaque fois, il espérait percevoir le message murmuré par cette terre. Des mots qu’il comprendrait enfin. Mais l’odeur du tabac lui revenait inéluctablement à la figure et la vitesse lui emportait le bras. Il finissait donc par se rasseoir sur son siège, regardant droit devant lui pour ne pas vomir.
L’agitation et les virages le barbouillaient toujours un peu.
Avant de s’engager sur le chemin en terre de Pilosella, ils se taisaient tous les deux, non pas que mère et fils ne sachent plus quoi se dire mais l’arrivée se faisait toujours dans un silence solennel. Un panneau indiquait : « Voie sans issue, pas d’accès à la mer. » Eux savaient. Malgré l’avertissement, ils prenaient la direction du lieu secret, ne craignant nullement de s’avancer au milieu des nids-de-poule. Ils progressaient, concentrés et pensifs. Quelques mètres plus bas, la famille les attendait. L’oncle, la tante et les cousins déjà sur place depuis une semaine. Déjà immergés bien avant eux dans l’atmosphère merveilleuse et iodée de la baie de Cupabia.
En descendant de la voiture, la joie demeurait identique. Ils reconnaissaient l’écrin d’eau et de verdure où resplendissaient, dans le même majestueux mélange, les figuiers de Barbarie, les oliviers, les silènes et les euphorbes. Au loin leur faisant face apparaissait la tour génoise de Capanella, sentinelle solitaire. Et au milieu, la mer, tissu soyeux sur lequel glissaient quelques voiliers.
«C’est beau», répétait toujours Martine avant de se charger de récupérer les affaires dans le coffre. Ils ne pouvaient pas tout porter. Ils devaient revenir plus tard vers la voiture avec l’oncle Pierre-Antoine. Ils avaient emporté des draps, du linge pour tout l’été. Et des courses qu’ils avaient faites sur le continent. Rien de périssable : des pâtes, du riz, des céréales pour les enfants, des biscuits, des légumes et des raviolis en conserve. Pour le frais, les packs d’eau et de lait, ils avaient l’habitude de se ravitailler à Porto Pollo, petit village de pêcheurs situé derrière la pointe du même nom, juste en dessous de la commune de Serra-di-Ferro. La famille s’y rendait en Zodiac et c’était d’ailleurs pour les enfants une grande aventure, un instant où ils retrouvaient la civilisation, déambulant dans les rues en maillot de bain, torse nu et méduses colorées aux pieds, où ils rencontraient aussi d’autres gamins de leur âge avec qui ils partageaient des paroles plus ou moins amicales pendant leurs jeux sur la jetée du port en attendant le retour des adultes. Juste avant de repartir sur ce qu’ils appelaient « le tape-cul ». Le pneumatique sur lequel ils devaient se tenir aux cordes pour ne pas tomber tandis que l’oncle accélérait pour retourner au plus vite vers la petite crique de Marmontagne, loin des touristes et des magasins.
Ils avaient installé la tente où il dormirait avec sa mère à sa place habituelle, à gauche de la caravane, sous le grand chêne pour être protégés du soleil. Devant, ils avaient tendu une corde à linge entre deux arbres où séchaient des serviettes de plage, les slips de bain des cousins et ceux de l’oncle, les culottes en dentelle que tata Gabrielle lavait tous les jours à l’eau froide dans une bassine. Ici, l’épouse refusait toute convention. Les machines, les qu’en-dira-t-on, les mamans bien habillées à la sortie de l’école. Ici, elle ne se baignait qu’en culotte, les seins nus, la peau bronzée, les cheveux noirs au milieu du dos. Sentant le midi le monoï et la douceur de vivre. Enveloppée le soir d’un seul paréo, marchant pieds nus même sur la terre, sur les aiguilles de pin séchées, sur les petits cailloux s’introduisant entre les orteils. Elle marchait pieds nus tout le temps, du début de l’été à la fin du mois d’août. L’oncle Pierrot souriait de la voir si belle, si sage, si différente du reste de l’année. La mère de Rémi admirait aussi cette femme que les épreuves, les tristes aléas de la vie n’avaient pas entièrement réussi à abîmer, pas encore, pas de façon visible. Durant cette période, personne n’évoquait les drames passés. On les laissait entre les murs des habitations, au centre des villes. Les terreurs nocturnes, les cauchemars répétés, les douleurs puissantes tenant au corps. Effacés, éloignés. Juste de sombres réminiscences parfois lorsqu’il n’y avait plus de bruit, la nuit. Lorsque les oiseaux s’étaient tus, laissant place à la lune semant sa transparence. Alors à ce moment, en secret, sans le montrer, la tante Gabrielle repensait à ce qu’elle avait traversé depuis ce jour atroce où ils avaient menacé son père, depuis cette nuit où ils s’étaient introduits dans la maison de Castifao pour l’assassiner. Et ensuite ? Elle s’endormait, elle oubliait. Légère, elle se levait, réveillée par le rire de ses fils, de son neveu, déjà prêts tous les trois pour l’aventure au soleil, mus par une indescriptible joie, par l’envie de tout connaître, de tout découvrir, une curiosité propre à l’enfance certainement, à la jeunesse, à l’innocence – ­l’innocence qu’elle-même avait perdue, qu’elle ne connaîtrait peut-être plus. Elle les observait depuis le seuil de la caravane, à moitié dénudée, si fragile, et elle ne disait rien. Elle penchait seulement la tête sur le côté, à la fois triste et souriante. Elle ne savait pas. Mais parfois elle cherchait des réponses. Demain, qui deviendraient-ils ? La vie filait vite et l’on n’y pouvait rien…
Oh, elle aurait tant aimé que l’été dure l’éternité, que les enfants restent des enfants, que tous les matins soient semblables aux matins sur le terrain.
Plus de bouleversements, plus de chaussures, plus de contraintes. Plus de traces de boue sur le sol. Rien à nettoyer… Ces traces, elle ne pouvait les effacer. Les rangers des assassins. La terre sur le carrelage. Un soir de pluie. La marque de leur passage. La salissure.
Et le père mort sous les draps.
Souvent elle posait ses mains sur son ventre. Mais les enfants n’ont jamais compris. Incapables de mesurer la portée symbolique du geste. Ils n’y faisaient même pas attention. Lorsque le clan rival est venu abattre Antoine Poggioli de deux balles dans la tête, il était encore là, ancré à ses entrailles, si petit, accroché à la vie, donnant des coups de pied contre la paroi de son abdomen. Le fils qu’elle n’a pas connu, le fils jamais vivant, Gabrielle s’en souviendra jusqu’à son dernier souffle. La culpabilité ne la quitte pas. C’est son propre chagrin qui l’a tué. Sa peine immense qui a mis fin à l’existence du garçon, de celui qu’elle voulait appeler Arnaud.
Sept mois passés à le porter, à établir des projets, à avoir de grandes ambitions pour lui. À choisir la couleur de la tapisserie et du linge pour le berceau. Avant le sang entre ses jambes.
Bien sûr, Baptiste et Christophe étaient trop petits pour comprendre. Pour saisir l’importance du manque. Le frère tant promis n’est jamais venu. Maman pleurait et ils ne trouvaient aucun moyen de la consoler. Ils souriaient, réclamaient son attention, souvent ils se retrouvaient seuls auprès d’une mère survivant à son supplice.
Sur le seuil de la caravane, elle regardait le paysage. La brise légère jouant avec les feuilles des arbres.
Elle se demandait si ces instants avaient un sens. Si l’accal­mie après la tempête n’était qu’un répit accordé par le destin.
Sans s’attarder à saisir la vérité de ses questionnements, refusant même la réponse, elle partait alors dans la cabane à outils où se trouvait le réchaud pour préparer le café du matin.
Accroupi dans les buissons, les fesses à l’air, Rémi entend ses cousins s’éloigner de lui. Il leur avait pourtant demandé s’ils pouvaient l’attendre une minute ou deux, il n’en avait pas pour longtemps, mais ayant soudain très mal au ventre il devait se soulager, là, tout de suite. Sur le chemin menant à la grande plage.
Caca au grand air comme ils disent, ils en ont l’habitude. Sur le terrain de Marmontagne, il n’y a pas de toilettes, chacun urine là où il peut. Et s’il s’agit de la grosse commission, il faut aller dans un coin loin des lieux de passage puis prendre soin avant de partir de recouvrir par quelques branchages la crotte laissée afin d’éviter les mouches et les odeurs.

Extrait
« Imaginez cette femme en noir, bien en chair, la mamma. Elle était là à travailler dans une cabane de pêcheur juste en face des pontons. Une femme toujours en noir parce qu’elle n’a connu que des drames, des morts, des corps partout. C’est sa vie entière. Des tas d’enfants décédés dans des accidents étranges, sa fille tombant dans les escaliers et se brisant la nuque, un fils disparu très jeune empoisonné, un autre mort dans un accident de la route, deux autres tués par balles et seulement deux fils rescapés mais envoyés derrière les barreaux pour meurtres… C’est dingue, hein? Mais cela se passe ici, les filles, tout près de nous… Ce n’est pas une légende. Il n’y a pas plus réel que ce que je suis en train de vous raconter… Allez demander à tous les habitants que vous croiserez, tous connaissent la malédiction de la famille Rocco. »
Christophe se tait un instant. Il mesure l’effet de son discours sur les visages qui l’entourent. Son frère Baptiste connaît la chanson, Rémi l’écoute bouche bée, attentif à la moindre de ses paroles, et les filles Caroline et Juliana, qui passent leur premier été ensemble sur l’île, le dévorent des yeux. » p. 117

À propos de l’auteur
CASTELLI_Cecilia_©DRCécilia Castelli © Photo DR

Cécilia Castelli est née et vit à Ajaccio. Avec Frères Soleil, elle nous livre un roman intense sur la force vénéneuse des secrets. Un roman d’enfance et d’égarement. Entre mer et montagne. Entre sublime et violence. (Source: Éditions Le Passage)

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#FreresSoleil #CeciliaCastelli #editionslepassage #hcdahlem #RentréeLittéraire2020 #litteraturefrancaise #litteraturecontemporaine #roman #livre #lecture #rentreelitteraire #rentree2020 #RL2020 #books #blog #littérature #bloglitteraire #livre #roman #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livresaddict #lectrice #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #auteur #jaimelire #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #writer #reading #bookoftheday #instabook #Bookstagram #Book #Bookobsessed #bookshelf #Booklover #Bookaddict

Le rituel des dunes

LeVieuxJardinAW+

En deux mots:
Quand Roetgen débarque à Tientsin, cet expatrié venu du Brésil, a tout pour déprimer. Mais le nord de la Chine lui réserve quelques surprises, à commencer par l’excentrique Beverly. Leur liaison va provoquer quelques remous au sein de la communauté, allant même jusqu’à déstabiliser le régime. On se régale!

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Le clan des expats

Roetgen, Beverly, Warren et les autres… Les expatriés de Tientsin vont nous entraîner dans une aventure échevelée, servie par la plume truculente de Jean-Marie Blas de Roblès, au meilleur de sa forme.

L’absorption d’une bonne dose de whisky permet des conversations plus libres, détachées des convenances et permet d’oublier un peu le spleen des expatriés, surtout à Tienstsin, au nord de la Chine. Roetgen et Beverly vont en apporter une nouvelle preuve. Lui arrive du Brésil, elle est déjà un pilier de la communauté des expatriés. Et si la belle américaine est plus âgée, elle est aussi plus excentrique: «Chez moi, tout est plus facile. Chez moi, c’est Key West, et pas ailleurs. Et, à Key West, quand deux personnes se rencontrent et réalisent que faire l’amour leur procurerait du plaisir, eh bien ils baisent ensemble. Boire, danser, le soleil, faire l’amour… Ça, c’est Key West! Cela me surprend toujours, dans le monde (c’est-à-dire hors de Key West), comment les gens compliquent les choses à loisir.»
Roetgen oublie ses principes et se laisse séduire.
«Vers deux heures du matin, alors qu’ils gisaient sur le lit, trop épuisés pour dormir, Beverly avait insisté pour qu’il lui raconte une histoire. Elle savait qu’il écrivait, un de ses «informateurs» à l’Institut où il enseignait lui avait même appris qu’une de ses nouvelles venait de paraître en traduction dans une revue de Shanghai.
Roetgen s’était plié à l’exercice: content d’évaluer son texte à haute voix, il lui avait lu le début de Section découpage des porcs, un polar qu’il s’amusait à écrire par correspondance avec Hermelin, son ami de Pékin, chacun inventant la suite de l’intrigue à partir des pages qu’il recevait.» L’imagination fertile de Roetgen va alors nous entraîner dans les méandres d’un pays traversé de mystères, de légendes bien vivaces et de sociétés bien secrètes, le tout agrementé d’espionnage et d’une surveillance étroite.
Jean-Marie Blas de Roblès n’a pas son pareil pour nous entraîner dans ce type d’univers. Un peu comme dans L’Île du Point Némo, il mêle à son contexte historique et ragots, littérature et vieilles croyances.
Au sein de ce microcosme constitué par la colonie des expatriés et des Universitaires, la chose est aisée, tant les individus sont névrosés: «À l’instar de toutes les communautés étrangères résidant en Chine, la proportion de déséquilibrés, d’ivrognes et de malades mentaux y dépassait très largement le taux admis par les statistiques, et chaque semestre avait régulièrement son lot de suicides ou de rapatriés sanitaires.»
On se régale à suivre ce «con de Lafitte», un Québécois pur sirop d’érable, chargé de «polir les dépêches destinées à la France et aux pays francophones», Warren pour lequel la station balnéaire de Beidaihe est l’endroit idéal pour oublier tous ses soucis, Marylou l’Américaine qui va finir dans le coma, Hugo l’Allemand qui «commence à débloquer» lorsqu’il retrouve des traces de son père Albrecht, en poste de 1930 à 1950. On croisera aussi une Danoise avec de fausses dents, une Japonaise douée avec sa langue, des Japonais et, bien entendu, quelques Chinois qui viendront pimenter ce récit jusqu’à l’épilogue, lorsque la malédiction du Four Roses va à nouveau frapper.
Laissez-vous emporter dans ce labyrinthe à la prose hypnotique où se mêle les histoires et les époques, les rêves et les (dés)illusions.

Le Rituel des dunes
Jean-Marie Blas de Roblès
Éditions Zulma
Roman
276 p., 20 €
EAN : 9782843048432
Paru en janvier 2019

Où?
L’action se situe en Chine du Nord, à Tientsin, à Pékin, à Beidaihe, Macao. On y évoque aussi les États-Unis avec Key West, New York, ou encore Détroit, l’Afrique avec Mombasa et le Brésil avec Fortaleza.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans un petit milieu d’expatriés, joyeusement délétère et décalé, Beverly, l’Américaine, fait figure de brillante excentrique. Elle n’a aucune limite, mène sa vie comme au casino, et ne vit que par passion. Elle est exubérante, impulsive : irrésistible.
Quand Roetgen débarque sans transition du Brésil à Tientsin, mégapole glaciale du nord de la Chine, il est séduit par cette femme inouïe, de vingt ans son aînée. Comme une Shéhérazade en ombre chinoise, Beverly, qui a vécu (ou fantasmé) mille vies rocambolesques, des plus sordides aux plus éclatantes, réclame à son jeune amant des histoires à la hauteur de sa propre biographie: les affres d’un empereur chinois au double visage, une nuit hallucinée au cœur de la Cité interdite, un vrai faux polar mâtiné de sexe et de mafia chinoise. Mais entre fiction et réalité, la mécanique s’enraye, Beverly s’enflamme, dévoilant sa face obscure…
Le Rituel des dunes est un roman extraordinairement brillant, réjouissant et profond – et qui porte haut les grands bonheurs du romanesque.

Les autres critiques
Babelio
Lecteurs.com
Actualité (Maxim Simonienko)
Blog Sur la route de Jostein
Blog T Livres T arts
Blog Lyvres
Blog La soupe de l’espace 


Jean Marie Blas de Roblès présente Le rituel des dunes © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Macao, et c’est presque le soir sur la terrasse du Boa Vista. Roetgen est assis derrière les balustres rongés par les embruns, entre deux des colonnes – vert amande et blanc alternés – qui rythment la façade victorienne de l’hôtel. Sur la Baía da Praia Grande, la mer, jaune sale et affligée de maladives taches roses, se confond maintenant avec le ciel. L’air, pourtant immobile, apporte par instants de vagues odeurs de seiche et de poulpes salés. Collée au mur, une tarente, si rapide à gober d’invisibles insectes, paraît concentrer au nœud de sa transparence les molécules même de l’attente.
Un cyclone passe au loin, dans la mer de Chine. Il ne fera, dit-on, qu’effleurer la ville ; assez néanmoins pour imprégner déjà toute chose de sa menace et faire naître, comme de l’étrange phosphorescence de la lumière, une sourde irritation de l’être.
Il a suffi d’un geste de Roetgen pour que le vieux serveur chinois, voyant sa bouteille vide, se hâte sans dire un mot d’en apporter une autre. Du vinho verde, un peu pétillant. Celui dont l’étiquette figure un crustacé indéfinissable, et qu’il buvait au Brésil, avec Andreas, dans ces mêmes flacons à panse plate.
De retour, Lao Tia, qui se pique de savoir les usages, verse un doigt de vin dans le verre et, main gauche derrière le dos, attend son approbation. Le breuvage n’en vaut pas la peine, mais Roetgen se plie quand même au glouglou chichiteux de la première gorgée. Ils sont tacitement copains, le serveur et lui, depuis que le vieil homme s’est aperçu que Roetgen baragouinait sans trop d’erreurs le mandarin. Lao Tia a appris son métier au café Kiessling de Tientsin, avant l’avènement du régime communiste ; ces derniers jours, il a eu avec son client de longues conversations nostalgiques sur la Chine à la grande époque des concessions étrangères. »

Extraits
«Chez moi, tout est plus facile. Chez moi, c’est Key West, et pas ailleurs. Et, à Key West, quand deux personnes se rencontrent et réalisent que faire l’amour leur procurerait du plaisir, eh bien ils baisent ensemble. Boire, danser, le soleil, faire l’amour… Ça, c’est Key West! Cela me surprend toujours, dans le monde (c’est-à-dire hors de Key West), comment les gens compliquent les choses à loisir. J’expérimente tous les jours à quel point j’ignore les bonnes manières en usage a l’extérieur de ma ville. Alors j’essaie de garder un profil bas, et c’est assez difficile dans la mesure où, malgré moi, j’obéis à d’autres règles. » p. 40

« Vers deux heures du matin, alors qu’ils gisaient sur le lit, trop épuisés pour dormir, Beverly avait insisté pour qu’il lui raconte une histoire. Elle savait qu’il écrivait, un de ses « informateurs » à l’Institut où il enseignait lui avait même appris qu’une de ses nouvelles venait de paraître en traduction dans une revue de Shanghai.
Roetgen s’était plié à l’exercice: content d’évaluer son texte à haute voix, il lui avait lu le début de Section découpage des porcs, un polar qu’il s’amusait à écrire par correspondance avec Hermelin, son ami de Pékin, chacun inventant la suite de l’intrigue à partir des pages qu’il recevait. » p. 41

« À l’instar de toutes les communautés étrangères résidant en Chine, la proportion de déséquilibrés, d’ivrognes et de malades mentaux y dépassait très largement le taux admis par les statistiques, et chaque semestre avait régulièrement son lot de suicides ou de rapatriés sanitaires. Américains et Japonais se signalant à cet égard par leur commune fragilité. La proverbiale patience des Asiatiques trouvait ici matière à se manifester, et c’est avec un flegme souverain qu’ils raccompagnaient quotidiennement dans une brouette à charbon tel éthylique séduit par le prix dérisoire de  (p. 89-90)

« Comment as-tu fait? dit Beverly sans le regarder. Pour deviner que j’avais deux visages?
Puis, quelques secondes plus tard, comme en réponse é une muette interrogation:
– L’un, c’est celui que tu vois, l’autre, le vrai, est a l’intérieur. Il est constitué par toutes les bétes qui grouillent sous ma peau et lui donnent sa forme visible. Je suis l’empereur Tsang, sa femme é deux tétes et le palais aux monstres tout £1 la fois. C’est pour ga qu’on m’enferme dc temps en temps :21 l’Ocean Drive… Tu me prends pour une folle, n’est-ce pas? Qui sait, tu as sans doute raison, mais après ce que j’ai vécu, c’est d’être saine d’esprit qui tiendrait du prodige.

Et comme Roetgen se taisait:
– A quoi penses-tu?
Il répondit qu’il réfléchissait 51 cc qu’elle venait dc dire, au grouillement des bêtes sous sa peau. Un
– Qui a tué ton F113, Hanbao, et ea inconnu dans la maison dc mes parents. Et pourquoi Marylou? Cette histoire de société secrète, la Sécurité publique qui me surveille, tout ce qui m’arrive ces derniers temps ct que je ne comprends pas…
– Hanbao, c’est la Société de l’Observance, j’ai reconnu leur façon de procéder. L’autre homme était l’un de ces brigands, sans doute un règlement de compte. Quant é Marylou, je n’ai pas de réponse. Pour t’empêcher d’arriver jusqu’é moi? Je n’y crois pas, ils ne risqueraient pas si gros pour cette seule raison…
– Et la Sécurité publique? ..
– N’oublie pas que tu es en Chine. Il est normal qu’ils te surveillent, comme nous tous ct comme tous les autres étrangers. C’est leur façon de te laisser les coudées franches qui est surprenante: ils cherchent

À propos de l’auteur
Né en 1954 à Sidi-Bel-Abbès, Jean-Marie Blas de Roblès est notamment l’auteur de Là où les tigres sont chez eux (Prix Médicis 2008) et du très remarqué L’Île du Point Némo. Après Dans l’épaisseur de la chair, le magnifique hommage d’un fils à son père, il nous revient avec ce Rituel des dunes, un roman labyrinthique, extraordinairement brillant, réjouissant et profond – et qui porte haut les grands bonheurs du romanesque. (Source: Éditions Zulma)

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#leritueldesdunes #JeanMarieBlasDeRobles #editionszulma #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2019 #RL2019 #RentreeLitteraire2019 #LitteratureFrancaise #MardiConseil

San Perdido

ZUKERMAN_san_perdidologo_premieres_fois_2019  Logo_premier_roman  coup_de_coeur

En deux mots:
Un petit garçon trie des ordures dans une décharge de San Perdido au Panama. Sa force et sa volonté peu communes vont le conduire à devenir le défenseur du peuple, le vengeur des turpitudes et trafics des dirigeants d’un pays dont la corruption est un sport national.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Dans les pas du superman du Panama

Le souffle de l’épopée, une thématique actuelle, un héros hors du commun: le voyage au Panama que nous propose David Zukerman avec son premier roman ne se refuse pas!

« À San Perdido, tout le monde connaît Yerbo Kwinton. Son nom est désormais légendaire. Les enfants qui jouent au milieu des rues à s’éclabousser dans les canalisations crevées peuvent réciter des fragments entiers de sa vie et reproduisent partout sa marque en appliquant leur paume humide sur les murs lézardés. » Dès les premières lignes de ce magnifique premier roman David Zukerman ne nous cache du destin de Yerbo Kwinton. Ce faisant, il parvient à ferrer son lecteur, avide de savoir comment ce petit garçon qui débarque un jour sur un tas d’ordures va devenir le super-héros de tous les sans-grades de ce petit port du Panama.
Felicia, qui a installé sa cabane à même la décharge est la première à être envoûtée par le regard du gamin, par sa force, par ses mains larges et musculeuses qui lui permettent de travailler vite et bien. Elle va le surnommer La Langosta «car ses mains sont comme des pinces». La ténacité et le culot de La Langosta vont aussi impressionner Tonino qui pourtant en en va bien d’autres. Le ferrailleur finira par accepter les conditions de l’enfant, d’autant plus habile négociateur qu’il est muet.
Felicia va le voir grandir, devenir un adolescent d’un mètre quatre-vingts. «En 1952, La Langosta a seize ans. «Son calme et la profondeur de son regard trop clair le vieillissent. Son silence le pare d’une auréole de sagesse, son sérieux est le gage d’un caractère mûr.»
Lui qui disparaît quelquefois pour rejoindre la baie de Port Sangre a déjà un premier fait d’armes à son actif. Il a puni Benito, un petit malfrat qui entendait le priver d’une partie de ses gains et déjà gagné le respect de toute une bande de jeunes.
Très vite, il va se placer du côté des sans-grades, de ceux qui jour après jour luttent pour quelques balboas, la monnaie panaméenne. Il quitte la décharge comme il est venu, travaille sur les docks et sur les chantiers où il doit aussi se battre contre les injustices et les traitements dégradants. Sa forte poigne fait plier les petits chefs avides de pouvoir. «C’est au cours des mois suivants que va apparaître le jeu de la «Mano». Il se répand sur les quais, puis dans les bars de Port-Sangre. Plus simple encore que le bras de fer que pratiquent les marins du monde entier, il devient rapidement une des attractions de San Perdido.»
En 1955 La Langosta étrenne le nom de Yerbo Kwinton et impressionne tous ceux qu’il croise. Il a déjà réglé son compte à un violeur et assassin d’une fillette et croisé le regard de Hissa, adolescente vendue à la tenancière d’une maison close. Il va aussi se frotter aux trafiquants et aux politiques corrompus.
Dans cette seconde partie du livre David Zukerman ne nous cache rien des ravages d’un pouvoir autocratique, d’une corruption généralisée, des exactions d’une caste bien décidée à conserver privilèges et gains.
Au sommet de cette pyramide le gouverneur Lamberto peut à peu près tout se permettre, notamment assouvir son appétit sexuel avec toutes les femmes qu’il juge digne d’accueillir son membre turgescent. Une frénésie qu’il va toutefois devoir réfréner, après le diagnostic du docteur Portillo-Lopez: sa blennorragie touche les actrices, les chanteuses, les cuisinières, les secrétaires et autres professionnelles et s’étend ainsi de manière galopante.
C’est sous le regard intéressé de son conseiller Carlos Hierro que le gouverneur va modifier ses pratiques sexuelles et découvrir la belle Hissa, provoquant la fureur de Yumna, son amante régulière installée au Palais et qui déployait avec ardeur tout son potentiel érotique. Fureur qui ne se calmera qu’une fois sa soif de vengeance assouvie.
Comme autant de rivières souterraines qui finissent par se rejoindre pour former un fleuve qui va jaillir et tout emporter, Yerbo va retrouver Hissa dans un final éblouissant consacrant d’emblée David Zukerman comme un conteur hors pair.

San Perdido
David Zukerman
Éditions Calmann-Lévy
Roman
450 p., 19,90 €
EAN 9782702163696
Paru le 02/01/2019

Où?
Le roman se déroule au Panama, dans une petite ville portuaire baptisée San Perdido

Quand?
L’action se situe de 1943 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Qu’est-ce qu’un héros, sinon un homme
qui réalise un jour les rêves secrets
de tout un peuple?
Un matin de printemps, dans la décharge à ciel ouvert de San Perdido, petite ville côtière du Panama aussi impitoyable que colorée, apparaît un enfant noir aux yeux bleus. Un orphelin muet qui n’a pour seul talent apparent qu’une force singulière dans les mains.
Il va pourtant survivre et devenir une légende. Venu de nulle part, cet enfant mystérieux au regard magnétique endossera le rôle de justicier silencieux au service des femmes et des opprimés et deviendra le héros d’une population jusque-là oubliée de Dieu.

68 premières fois
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Les livres de Joëlle
Blog Clara et les mots 
Le blog de Mimi 
Blog Domi C Lire 

Les autres critiques
Babelio
Lecteurs.com
Télérama
Livres Hebdo (Nicolas Turcev)
Blog Le domaine de Squirelito 
Blog Lettres exprès 
Blog Mes p’tits lus 
Emotions – blog littéraire
PAGE des libraires (Béatrice Putégnat)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« À San Perdido, tout le monde connaît Yerbo Kwinton. Son nom est désormais légendaire. Les enfants qui jouent au milieu des rues à s’éclabousser dans les canalisations crevées peuvent réciter des fragments entiers de sa vie et reproduisent partout sa marque en appliquant leur paume humide sur les murs lézardés. « La Mano ! » crient-ils de leurs voix claires, et les petits vendeurs ambulants qui proposent des cassettes de Bob Marley ou de Tito Ramon reprennent le même appel. « La Mano ! La Mano ! » Pour quelques balboas, ils peuvent fournir également des enregistrements du poète Manuel Diaz déclamant l’odyssée de Kwinton, longue de mille vers libres.
Les marchandes de fleurs qui sillonnent le front de mer chaque matin avec leurs paniers emplis de jasmin et d’œillets noirs savent aussi l’histoire. La nuit venue, elles s’agenouillent dans les bordels de la place Dorée, excitant les clients en leur racontant comment Kwinton croisa un jour leur propre mère, la brûlant avec la glace de ses yeux. « Oui, mon amour, tu as le même regard. Tue pour moi ! Tue et je t’aimerai ! » chantent-elles lorsque les hommes s’accroupissent sur elles, rêvant qu’ils sont Kwinton. Et dans les bars louches du port, il y a toujours un tenancier complaisant capable de vous installer à la table que La Mano occupa jadis. « Mon père lui apportait un verre de porto blanc bien frais. »
Et c’est sans compter sur les chauffeurs de taxi qui proposent tous le même itinéraire lorsqu’ils chargent les touristes en mal de sensations fortes. Ils l’appellent « la route de Kwinton ». Elle passe par le boulevard Salvación, tourne devant la statue de Carlos Hierra, seizième gouverneur, qui croisa un jour le chemin de Kwinton, puis elle rejoint la rue des Pleureuses et sort de la ville par le boulevard des Négriers qui serpente à flanc de montagne.
Bientôt, les touristes enfouissent leur nez dans leur mouchoir et plissent les yeux de dégoût. Devant eux, s’étend la décharge publique qui coupe San Perdido en deux, comme une plaie humide et purulente. On dit que les pauvres l’ont placée là pour ne pas sentir la mauvaise odeur des riches qui vivent au-dessus d’eux. C’est ici que Kwinton passa une partie de sa vie, avec la Ghanéenne qui surveillait la décharge, classant les ordures, veillant à ce que les enfants affamés fouillent chacun leur tour parmi les fruits pourris et les viandes déjà vertes, leur interdisant d’éventrer les sacs de l’hôpital San Liguori à la recherche de médicaments périmés, de flacons d’éther ou de seringues usagées.
Puis les taxis empruntent la voie Palatina, que les pauvres surnomment « Ton Élégance pourrie », pour accéder au plateau Del Sol où se dressent les villas que dissimulent les bougainvilliers, les eucalyptus et les palmiers. Ils passent lentement devant les éclairs de marbre rose, de stuc et de granit qui percent çà et là la végétation de jardins si haut perchés que les effluves de la décharge ne peuvent les atteindre. Oui, c’est contre eux que se dressait La Mano, ces riches désespérément repus qui se dépêchaient d’oublier qu’ils l’avaient croisé, tellement ils redoutaient son pas silencieux.
Les taxis redescendent ensuite vers la place Dorée où Kwinton rôdait chaque nuit, hantant le coin le plus sombre des salles enfumées, derrière les rideaux de perles ou les tentures cramoisies des bordels qui, déjà à l’époque, ne désemplissaient pas, là où il croisa la belle H, celle qui dans son sommeil rêvait de son sourire.
Oui, pour quinze balboas, les touristes ont droit à l’autre histoire de San Perdido, celle dont les attachés d’ambassade rient avec condescendance lorsqu’au cours d’un dîner officiel un porte-parole américain ou anglais évoque La Mano en ouvrant de grands yeux avides. Les attachés racontent comment le gouverneur Hierra fit tuer, il y a quarante ans, un petit assassin des bas quartiers nommé Yerbo Kwinton. Puis ils haussent les épaules et sourient en serrant leur mâchoire sur de délicieux cigares portant une main gravée sur leur étui d’aluminium.
Car il en va ainsi des légendes : elles sont chargées de mensonges plus vrais que la vérité, elles font sourire les sceptiques et applaudir les naïfs. Le cortège d’anecdotes qui retracent la vie de Kwinton a circulé à travers la ville, enflant d’année en année, s’alourdissant de la salive intéressée de ceux qui gagnent leur pain en parlant. Aujourd’hui, l’histoire est devenue aussi bigarrée que le marché qui se tient chaque samedi sur la place Dorée. Pas un commerçant n’oublie de vendre une anecdote avec sa marchandise. Il crache par terre et se signe, attestant ainsi que sa parole est pure. Puis il ajoute qu’elle est tombée de la bouche d’un père ou d’une grand-mère ayant vécu l’époque de Kwinton à San Perdido la bien nommée, dont les GI qui la quittèrent en 1999 disaient déjà qu’elle était le trou du cul du monde. Et c’est tellement vrai, qu’hormis les putes et les cigares, rien n’attire ici les touristes.
Mais pour Rafat, qui regarde chaque soir la lave du soleil couler dans l’océan en écoutant l’arthrite faire grincer ses doigts, cette exagération révèle l’enthousiasme d’une ville qui jusqu’alors n’avait pas enfanté de héros. Et qu’est-ce qu’un héros, sinon un homme qui réalise un jour le rêve secret de tout un peuple ?
Si on prête à Kwinton des pouvoirs qu’il n’eut jamais, Rafat peut attester qu’il en possédait d’autres, effrayants, dont le commun des mortels est entièrement dépourvu. L’utilisation qu’il en fit est affaire de morale. Mais peut-on avoir une morale lorsqu’on vit à San Perdido, ville oubliée de Dieu, royaume du marché noir et de la prostitution ? Ici, on dit souvent qu’une journée, si belle soit-elle, finit toujours par s’obscurcir.
Depuis quatre-vingt-dix ans que Rafat observe le phénomène, chaque soir il crache par terre pour conjurer le sort et vivre un jour de plus. Parfois, au cœur de la nuit, il a la sensation que quelque chose le frôle, une caresse glacée fait tressaillir son vieux cuir engourdi. Il se dresse brusquement dans son lit, écoutant le silence avec une intensité douloureuse, persuadé que Kwinton va apparaître, laissant l’une de ses mains glisser hors de l’ombre pour lui signaler sa présence.
Mais rien.
Rafat retombe en soupirant sur l’oreiller tandis qu’en lui tournent ces mots: « C’est fini, maintenant. » »

À propos de l’auteur
Né en 1960 à Créteil, David Zukerman a été successivement ouvrier spécialisé, homme de ménage, plongeur, contrôleur dans un cinéma, membre d’un groupe de rock, comédien et metteur en scène. Pendant toutes ces années, il a également écrit une quinzaine de pièces de théâtre, dont certaines furent diffusées sur France Culture, et quatre romans qu’il n’a jamais voulu envoyer à des éditeurs. San Perdido est sa première publication. (Source : Éditions Calmann-Lévy)

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

100 chroniques de livre

Badge Critiques à la Une

Badge Lecteur professionnel

Tags:
#sanperdido #davidzukerman #editionscalmannlevy #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2019 #RL2019 #RentréeLittéraire2019 #LitteratureFrancaise #68premieresfois #primoroman #premierroman #NetGalleyFrance #lundiLecture

Funérailles molles

FANG_funerailles_molles

En deux mots:
Ding Zitao est repêchée totalement nue d’une rivière. Le médecin qui l’a sauvée va l’épouser et essayer de lui redonner goût à la vie. Mais au soir de sa vie, son esprit se réveille, les souvenirs se font de plus en plus précis. Une page sombre de l’histoire de la Chine, celle de la réforme agraire, va nous être révélée.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

La vieille chinoise n’a rien oublié

Un morceau d’histoire politique, quelques contes et légendes et une saga familiale sont rassemblées dans ce roman chinois au titre énigmatique: «Funérailles molles». Fang Fang ne manque pas de souffle!

Une femme est retrouvée nue, blessée et traumatisée au bord d’une rivière. Par chance, des militaires peuvent la conduire à l’hôpital où, après avoir été déclarée morte, un médecin finit par la sauver et l’épouser.
Comme elle ne se souvient de rien, on lui trouve aussi un nom: Ding Zitao. Les années passent et au début de ce beau roman, son fils Wu Qinglin peut réaliser l’un de ses rêves, offrir à sa mère une belle maison où elle pourra terminer paisiblement sa vie. C’est là qu’un premier petit miracle va se produire. En voyant un bosquet de bambous, elle déclame deux vers d’un poème: «Devant la fenêtre un bosquet de bambous, étonnant monologue vert émeraude». Après s’être exclamée «c’est de Xie Tiao», elle retombe dans sa léthargie.
Mais pour Qinglin, c’est la révélation que sa mère n’est sans doute pas la fille pauvre qu’il a imaginée. «Tout cela lui donnait le sentiment que sa mère lui était étrangère. La veille, il avait pensé qu’il en savait trop peu sur elle ; mais maintenant, il avait la soudaine intuition qu’il ne savait rien de ce qu’elle avait vécu, ni des circonstances qui avaient provoqué le changement alarmant soudain intervenu. Elle n’était plus la mère dont il gardait l’image en lui; elle était devenue quelqu’un d’autre, une personne secrète, pleine de mystère, un mystère qui en faisait comme un livre épais dont il ne connaissait que la couverture, sans avoir jamais pu en feuilleter les pages.»
Pour ce fils aimant va alors commencer une quête des origines, une tentative de retrouver à l’aide des bribes de souvenirs de sa mère, quel a bien pu être son destin.
Il y a notamment ces deux villages, Qierenlu et Sanzhitang, dont elle a laissé échapper les noms, mais dont il n’a jamais entendu parler et qui l’incitent à prendre la route.
Avec son ami Zhongyong, architecte, ils partent répertorier les vieilles maisons et propriétés qui présentent un intérêt, à l’image de la Maison du grand puits, au pied de la montagne, gardée par le grand-père Xiang. Si sa mémoire est un peu embrumée, il confirme toutefois l’intuition de Long Zhongyong: «L’architecture, dit-il, n’est pas seulement un art, elle a aussi une utilité pour l’homme. Une vieille demeure est un point de convergence entre une famille et la nature, et en elle se trouvent incorporées toutes sortes de relations sociales. Les raisons de sa construction, son processus d’épanouissement et celui ayant mené à son déclin, et finalement à son abandon, tout cela est en rapport étroit avec les changements de la société. Il nous faut sérieusement analyser la construction de ces maisons si l’on veut vraiment expliquer leur histoire.»
Xiang détient une partie de l’énigme familiale. Il sait qu’un épisode particulièrement dramatique de ce que l’on a appelé la réforme agraire et qui ne fut qu’une campagne de répression contre les propriétaires terriens s’est jouée là, détruisant la famille de celle qui ne s’appelait pas alors Ding Zitao. Qinglin va aussi y découvrir pourquoi sa mère est terrorisée à l’idée de «funérailles molles», c’est-à-dire d’être enterrée sans cercueil, directement en terre. La légende veut en effet que cela empêche la renaissance.
Comme le rappelle son éditeur, cette belle – mais aussi implacable – fresque a été publiée en 2016 aux Editions Littérature du peuple, la plus grande maison d’édition de Chine communiste, avant de subir de «virulentes attaques de la part des néo-maoïstes chinois, l’extrême gauche ultraconservatrice que galvanisent les appels réguliers du président Xi Jinping, le fils d’un grand révolutionnaire, à combattre le nihilisme historique – c’est-à-dire toute remise en question de l’histoire officielle. » Remercions L’Asiathèque et Brigitte Duzan, la traductrice, de pouvoir découvrir nous offrir cette plongée dans cet épisode méconnu de la Chine contemporaine – le roman est basé sur une histoire vraie – mais aussi de nous faire découvrir une prosatrice de grand talent.

Funérailles molles
Fang Fang
Éditions L’Asiathèque
Roman
Traduit du chinois par Brigitte Duzan
420 p., 24,50 €
EAN 9782360571840
Paru le 16/02/2019

Où?
Le roman se déroule en Chine, du nord au sud et notamment dans les villages de Qierenlu, Sanzhitang, Liudong au nord-ouest du Shanxi.

Quand?
L’action se situe de 1950 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Au début des années 1950, lors de la Réforme agraire, une famille de propriétaires terriens se suicide pour échapper aux séances d’accusation publique, dites « séances de lutte », qui l’attendent. Les corps sont enterrés sans linceuls ni cercueils dans des fosses creusées à la va-vite. La jeune Daiyun est désignée pour les combler, traumatisme – parmi d’autres – qui lui fera occulter le passé.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog chinese_shortstories.com (Brigitte Duzan)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« 1. Conflit intérieur
Cette femme est depuis toujours en lutte contre elle-même.
Elle est déjà très âgée. Sa peau est tellement relâchée que ses rides mêmes en paraissent affaissées. Son visage et son cou sont couverts de très fines cicatrices et comme elle a la peau très blanche, ces marques ne donnent pas l’impression d’avoir été laissées par le scalpel du temps, mais bien plutôt par un pinceau minutieux qui aurait dessiné son visage, trait à trait. Elle a les yeux chassieux, mais quand elle les garde grands ouverts un long moment, on peut y voir percer une lueur brillante. Elle reste souvent prostrée à regarder dans le vide, comme plongée dans ses pensées, l’image même du plus profond ennui. En la voyant ainsi, les gens qui ne la connaissent pas lui demandent parfois avec curiosité: «Grand-mère, à quoi penses-tu?»
À ce moment-là, tournant son regard vers son interlocuteur, son visage exprimant toujours une parfaite vacuité, elle marmonne quelques phrases inaudibles. Elle-même ne sait pas ce qu’elle a bien pu dire. Elle ne sait pas non plus, en fait, si elle était en train de penser ou non. Elle a seulement le sentiment qu’il y a plein de choses étranges qui lui échappent, la fuient à corps perdu, des choses qui l’interpellent du fond de sa mémoire. Autant de choses qu’elle a soigneusement évitées toute sa vie. Des choses auxquelles elle résiste de toutes ses forces et cette résistance est devenue comme un grand filet aux mailles tellement serrées qu’il ne laisse même plus le vent passer. Ce filet, elle l’a tenu fermement et sans relâche pour mener une lutte constante contre la multitude de démons qu’il semble emprisonner et qui paraissent prêts à s’en échapper à tout moment.

Quand son mari était encore vivant, il lui avait suggéré que ce serait bien qu’elle accepte de revenir sur son passé. Peut-être, lui avait-il dit, serait-ce là un moyen de ramener le calme en elle. Elle avait bien voulu faire sérieusement ce qu’il lui disait, pour apaiser son esprit en invoquant de toutes ses forces ses souvenirs. Mais, l’instant d’après, elle était tombée dans un état d’extrême nervosité, comme torturée par d’innombrables aiguilles d’acier qui lui transperçaient le corps avec une férocité inouïe, lui donnant la sensation d’être déchirée de part en part. À ce moment-là, sa souffrance avait été telle qu’elle en était sortie épuisée au point d’en avoir le souffle coupé.
Alors, désespérée, elle avait dit à son mari: «Il ne faut pas me forcer, je ne peux pas me laisser aller à penser. Dès que je le fais, j’ai l’impression que je vais mourir.» Son mari en avait été effrayé. Il était resté un instant sans rien dire, puis lui avait répondu: «Alors ne le fais pas, ce n’est pas la peine. Le mieux, c’est que tu cherches quelque chose à faire; quand on est occupé, cela empêche de penser.»
Suivant ses conseils, elle s’affairait donc, tous les jours, du matin au soir. En fait, elle n’avait pas de métier; son métier, c’était d’accomplir les tâches ménagères. Alors, chaque jour, elle nettoyait, balayait et rangeait si bien que la maison était impeccable, sans même la plus infime trace de poussière. Tous les gens qui passaient la voir s’exclamaient: quelle propreté, vraiment! Et son mari, qui était médecin, en était très fier.
Sa vie s’écoulait ainsi, jour après jour, dans la plus parfaite régularité.
Et il en était ainsi depuis très longtemps. Elle couvrait chaque année comme d’un voile très fin, mais parfaitement étanche, une nouvelle couche de souvenirs. À raison d’une couche par an mise sous voile, d’année en année, ses souvenirs s’étaient ainsi accumulés en strates successives, plutôt minces, comme des démons cachés dans les tréfonds de sa conscience, et enfermés là hermétiquement.
Quels étaient ces souvenirs? Elle n’en savait plus rien.
Elle avait perdu la mémoire au printemps de l’année 1952.
Un jour, bien plus tard, quand son mari était rentré de l’hôpital, il lui avait annoncé gravement qu’avait été lancée la «Grande Révolution culturelle»; à l’hôpital, lui avait-il dit, il y avait des réunions tous les jours, et on avait placardé des o affiches écrites en gros caractères dénonçant les antécédents problématiques qu’il avait. Ne comprenant pas pourquoi son mari lui racontait tout cela, elle en avait ressenti une grande anxiété. »

Extraits
« Ce qui t’est arrivé dans le passé, n’y pense plus; tes plus grands ennemis, j’ai bien peur que ce ne soient pas les autres, mais tous ces souvenirs dont tu as perdu la mémoire. Si on te pose des questions, réponds que tu ne sais pas, que tu ne te souviens de rien, c’est le mieux. »

«Tout cela lui donnait le sentiment que sa mère lui était étrangère. La veille, il avait pensé qu’il en savait trop peu sur elle ; mais maintenant, il avait la soudaine intuition qu’il ne savait rien de ce qu’elle avait vécu, ni des circonstances qui avaient provoqué le changement alarmant soudain intervenu. Elle n’était plus la mère dont il gardait l’image en lui; elle était devenue quelqu’un d’autre, une personne secrète, pleine de mystère, un mystère qui en faisait comme un livre épais dont il ne connaissait que la couverture, sans avoir jamais pu en feuilleter les pages.»

«L’architecture, dit-il, n’est pas seulement un art, elle a aussi une utilité pour l’homme. Une vieille demeure est un point de convergence entre une famille et la nature, et en elle se trouvent incorporées toutes sortes de relations sociales. Les raisons de sa construction, son processus d’épanouissement et celui ayant mené à son déclin, et finalement à son abandon, tout cela est en rapport étroit avec les changements de la société. Il nous faut sérieusement analyser la construction de ces maisons si l’on veut vraiment expliquer leur histoire.»

À propos de l’auteur
Fang Fang, née en 1955, compte parmi les grands écrivains contemporains chinois. Encore peu traduite en français, elle décrit dans ses œuvres la misère du prolétariat urbain dans la Chine du miracle économique – misère qu’elle a bien connue. Publié en août 2016 aux très officielles éditions Littérature du peuple, Ruan mai (le titre chinois de Funérailles molles) a été bien reçu et n’a pas suscité de critique majeure jusqu’à ce qu’il soit couronné du prix Lu Yao, en avril 2017. Il a alors fait l’objet de vives attaques de la part d’une frange ultraconservatrice du Parti.
Brigitte Duzan est sinologue et traductrice. Elle a créé et anime deux sites web de référence sur la littérature et le cinéma chinois (chinese-shortstories.com et chinesemovies.com.fr) ainsi qu’un club de lecture au Centre culturel de Chine à Paris.. (Source : Éditions L’Asiathèque)

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com

Focus Littérature

Tags:
#funeraillesmolles #fangfang #editionslasiatheque #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2019 #RL2019 #RentreeLitteraire2019 #Litteratureetrangere #brigitteduzan

Fils du feu

BOLEY_Fils_du_feu68_premieres_fois_Logo

Fils du feu
Guy Boley
Éditions Grasset
Roman
160 p., 16,50 €
EAN : 9782246862116
Paru en août 2016

Où?
Le roman se déroule à Besançon et dans les environs. Des vacances dans les Alpes y sont évoquées puis la maison à Arles où s’est installé le peintre et enfin un cimetière à Ornans.

Quand?
L’action se situe au XXe siècle, du temps des locomotives à vapeur à celui des Trente glorieuses et au-delà jusqu’à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Nés sous les feux de la forge où s’attèle leur père, ils étaient Fils du feu, donc fils de roi, destinés à briller. Mais l’un des deux frères décède précocement et laisse derrière lui des parents endeuillés et un frère orphelin. Face à la peine, chacun s’invente sa parade : si le père s’efface dans les vagues de l’ivresse, la mère choisit de faire comme si rien ne s’était passé. Et comment interdire à sa mère de dresser le couvert d’un fantôme rêvé ou de border chaque nuit un lit depuis longtemps vidé ? Pourquoi ne pas plutôt entrer dans cette danse où la gaité renait ? Une fois devenu adulte et peintre confirmé, le narrateur, fils du feu survivant, retrouvera la paix dans les tableaux qu’il crée et raconte à présent. Ainsi nous dévoile-t-il son enfance passée dans une France qu’on croirait de légende, où les hommes forgent encore, les grands-mères dépiautent les grenouilles comme les singes les bananes, et les mères en deuil, pour effacer la mort, prétendent que leurs fils perdus continuent d’exister.
Dans une langue splendide, Guy Boley signe ainsi un premier roman stupéfiant de talent et de justesse.

Ce que j’en pense

***

Avant de résumer la trame de ce premier roman remarquable a bien des égards, disons quelques mots sur la langue, travaillée ici avec un soin extême, comme de la poésie en prose. Guy Boley a une écriture très visuelle, enrichit son récit de comparaisons audacieuses, sait trouver les raccourcis les plus percutants, les références les plus érudites et entraîne son lecteur dans une épopée mythologique.
Voici donc l’histoire d’un fils de Vulcain, émerveillé par la puissance que dégage son père et par la maîtrise qu’il a sur le feu et sur la matière.
C’est du reste à la forge qu’il se construit et éprouve ses premières grandes émotions. Par exemple le jour où Jacky est arrivé à moto pour seconder son père. Ce «Jacky était un vrai mystère. Un taiseux taciturne au visage sans lumière. Un humain sans parole. Un grand sac de secrets. Ma première statue grecque. Mon premier grand amour.»
Mais voilà que les rêves se brisent quand sa mère lui annonce «sans perdre de temps et sans salir les mots (…) : Ton petit frère est mort». Un événement qui va traumatiser toute la famille : «Les horreurs du monde enfantent des printemps si nous voulons durer au-delà du chagrin.»
Sa mère n’acceptera pas cette absence et continuera à vivre avec son fils décédé à ses côtés. Son père ne comprendra pas cette attitude, essaiera la faire soigner par un psychiatre et finira par sombrer dans l’alcool. Car il comprendra trop tard qu’en levant la main sur son épouse, il a brisé son couple et sa relation avec Jacky qui ne lui pardonnera pas ce geste. La narrateur assiste alors à un combat mémorable entre les deux hommes : «Ils sont la lave toujours vivace de ces ventres de femme qui libèrent des volcans et où des cavaliers, dans des toundras de chair, égarent leurs chevaux.»
La forge est fermée, les locomotives à vapeur sont remplacées par des motrices électriques. Son père se transforme en artisan, vendeur de fer forgé et de volets roulants, le paysage prend des allures uniformes quand les pavillons poussent comme des champignons. Voici les années que l’on nommera Glorieuses : «le roi nommé crédit distribue à la volée de pleines poignées de billets permettant d’acheter des meubles en aggloméré, des tables en formica, de la vaisselle transparente en pyrex, des oreilles de Mickey et des Général de gaulle en forme de tire-bouchon. Et ça consomme plein pot, dehors comme dedans, du sous-sol jusqu’au grenier, sans oublier les réfrigérateurs qui dégueulent déjà leurs mets cellophanés sans saveur, sans odeur, sans effort à fournir pour les servir à table.»
C’est aussi l’époque où il ne saurait être bien vu de choisir les beaux-arts comme métier. La faculté des sciences fera beaucoup plus sérieux pour le jeune bachelier. Il y trouvera toutefois vite la confirmation qu’il n’aime pas les sciences et, plus surprenant, qu’il n’aime pas les femmes.
C’est dans le grenier aménagé pour son frère défunt qu’il avouera son orientation sexuelle à sa mère et que cette dernière lui expliquera qu’en revanche son frère (défunt) a rencontré une jeune fille «pour laquelle il éprouvait des sentiments extrêmement sérieux» et qu’elle aimerait beaucoup assister à leur mariage. Un autre jour sa femme sera enceinte…
Passant des études de sciences à celle des lettres, le narrateur s’ingénie à inventer pour sa mère le roman de cette vie… avant qu’elle n’accompagne son père et leur chien dans la tombe et trouve dans la peinture une thérapie.
Dans ses toiles, il ne sait de quel passé, de quelle victoire, de quelle défaite, quelle joie ou quelle douleur elles sont constituées. En revanche, je sais que son roman est le fruit de tous ces éléments. Un livre forgé avec puissance et élégance, avec rage et exaltation. C’est l’enfer la tête dans les étoiles.

68 premières fois
Blog Les jardins d’Hélène
Blog Les livres de Joëlle
Blog les lectures du mouton (Virginie Vertigo)

Autres critiques
Babelio
Blog La règle du jeu (Christine Bini)
Blog MicMélo Littéraire
Blog L’avis tel qu’il est

Les premières lignes
« Souvent il arrivait que papa et Jacky martèlent de concert. Pas un mot, pas un cri, juste des souffles mêlés comme font les amants. De lourds coups sur l’acier, de petits sur l’enclume, en rythme cadencé, sorte de concerto pour enclume et marteaux où la basse continue n’était autre que celle de leurs respirations. Et puis ces escarbilles, toujours ces escarbilles, petites étoiles filantes que chacun d’eux apprivoisait pour qu’elles n’aillent pas, comme des baisers voraces, mordre le corps de l’autre. Et assis sur un banc ou sur un tas de ferraille, un enfant de cinq ans regarde leurs poitrails, écoute leurs silences dans cet orage d’acier et ne croit plus à rien, ni à Dieu, ni à Diable, ni à tous ces héros que déjà il pressent puisqu’il sent bien, ce gosse, qu’il arrive à la vie de parfois défaillir, ou simplement faillir, et qu’il faut certains soirs, pour supporter son poids, accepter les légendes et les mythes qu’ont inventés les hommes afin de s’endormir un petit peu plus grand et à peine moins mortel. Heureusement pour lui, foin d’Ulysse, de Titans, de dragons flamboyants et de dieux en jupette plus ou moins ridicules, il les a sous les yeux ces lares de pleine chair qui dressent des éclairs et créent des épopées avec chaque barre de fer.
L’odeur de la limaille, du fer chauffé à rouge, du fer chauffé à blanc, l’odeur des corps en sueur qui parfois s’effaçaient derrière la fumée blanche, l’odeur des grains d’acier en gerbes braisillantes, l’odeur même des marteaux, masses, pinces, massettes, et l’odeur de l’enclume qui les recueillait tous.
Papa et Jacky, ferronniers d’art ; ils maîtrisaient le feu mais ignoraient Vulcain, Prométhée et Wotan, Zeus ou Héphaïstos. Les dieux du Walhalla, d’Olympe ou de l’Iliade leur étaient inconnus. Même saint Éloi, patron des forgerons, ne les concernait pas. Ils étaient incultes, c’est-à-dire intelligents mais sans les livres capables de leur nommer, soit cette intelligence, soit cette inculture. Ils s’en moquaient, de tout cela, des trois divinités, des quatre horizons, des douze travaux d’Hercule ou des Mille et Une Nuits.
À quoi bon s’inventer des dieux de pacotille quand on en a sous la main et que l’on parvient, à coups brefs et précis, à leur donner la forme que l’on veut. Pas besoin de légende, ils se créaient la leur, façonnant dans l’acier les mots pour la chanter.
Et l’enfant de cinq ans lorsqu’il lui adviendra, plus tard, beaucoup plus tard, d’apercevoir Tarzan sautant de liane en liane en se frappant le torse à grands coups de battoir pour ne rien forger d’autre qu’un long cri ridicule, rira comme un beau diable s’il est vrai qu’il s’avère, dans l’Hadès ou ailleurs, qu’un diable puisse être beau.
Jacky était arrivé un jour, à la forge, sur une drôle de moto dont personne jamais n’en avait vu de semblable et dont certains prétendaient qu’il l’avait lui-même entièrement fabriquée, pièce par pièce, hormis les pneus et les deux chambres à air. Peut-être était-ce vrai, il en était capable ; peut-être n’était-ce pas vrai ; peu importe dans quelle urne repose la vérité, les dieux ont leurs mystères, les hommes ont leurs légendes, ce qui est d’importance est l’étincelle en nous qu’ils ont su allumer, cette parcelle d’irréel à laquelle on a cru ; le reste n’est que poussière qui s’en va vers la mort et que nous balayons d’un revers de la main.
Jacky était un mystère. Un mystère de chair, de sang, de muscles et de silence. Pas un de ces mystères évangéliques façon Résurrection, Annonciation ou sainte Trinité, que l’on crée pour asservir les masses et qu’élucident en quelques phrases dogmatiques pour une foule un peu rustre de quelconques hiérophantes aussi rusés que fourbes. Non, Jacky était un vrai mystère. Un taiseux taciturne au visage sans lumière. Un humain sans parole. Un grand sac de secrets. Ma première statue grecque. Mon premier grand amour. »

A propos de l’auteur
Guy Boley est né en 1952, il a été maçon, ouvrier d’usine, chanteur des rues, cracheur de feu, acrobate, saltimbanque, directeur de cirque, funambule à grande hauteur, machiniste, scénariste, chauffeur de bus, garde du corps, et cascadeur avant de devenir dramaturge pour des compagnies de danses et de théâtre. Il compte à son actif une centaine de spectacles joués en Europe, au Japon, en Afrique ou aux États-Unis. Fils du feu est son premier roman. (Source : Éditions Grasset)

Commandez le livre en ligne
Amazon

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Badge Lecteur professionnel