État de nature

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En deux mots:
Dans une France coupée en deux, la préfète de la Douvre intérieure a réussi à faire bouger les lignes, au grand dam du baron local qui demande son éviction. Mais dans le petit jeu des ambitions personnelles, des calculs politiciens et des pesanteurs administratives, elle n’a pas dit son dernier mot.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Chronique d’une France immobile

Homme du sérail, Jean-Baptiste de Froment s’est visiblement beaucoup amusé en imaginant la France quasi ingouvernable, coupée en deux par une administration omnipotente et des gouvernés en révolte. Prémonitoire?

Voilà un livre qui tombe à pic, au moment où la France est secouée par l’une de ces convulsions qui vient périodiquement prouver que le corps social est malade. Qu’entre les élites pensantes et le bas-peuple le fossé s’est élargi à un point tel qu’il devient même difficile d’établir un dialogue.
L’uchronie, c’est-à-dire la «réécriture de l’Histoire à partir de la modification d’un événement du passé», imaginée par Jean-Baptiste de Froment met en scène un pays arc-bouté sur son conservatisme. Il est dirigé par Simone Radjovic, une Présidente de la République française qui entame son troisième septennat. Une longévité qui s’explique par une volonté farouche de ne surtout rien faire, car elle a vite compris que les réformes étaient d’abord un facteur de déstabilisation.
Aussi pratique-t-elle avec un art consommé la tactique des petites touches cosmétiques ainsi que des arrangements tactiques dans de son appareil administratif.
C’est ainsi qu’elle accède à la demande du «gouverneur» Claude, de muter Barbara Vauvert, préfète de la Douvre intérieure, parce qu’elle avait trop bien réussi dans sa mission de redynamiser une région oubliée de la République. D’une part parce qu’elle fait de l’ombre au Président Farejeaux, le baron local et d’autre part parce que ce succès pourrait lui donner des idées, d’autant qu’elle a réussi à prendre langue avec le groupe des opposants le plus virulent. Mené par Arthur Cann, un philosophe-agronome, il entend jeter les bases d’une société nouvelle, œuvrer pour «la réconciliation de la Pensée et de la Terre». Ensemble, ils lancent le projet Gaïapolis, la première cité agricole numérique parfaitement autosuffisante. Sébastien, son remplaçant, aura la charge d’enterrer le projet et de faire miroiter aux administrés tous les avantages d’une fusion de deux départements avec la création de la «Richardouvre».
Bien entendu, les choses ne se passent pas aussi bien que prévu. Claude sent que son heure est venue, Barbara ronge son frein, Arthur s’imagine mener la fronde contre la technocratie surpuissante, soutenue par Mélusine, la «moins raisonnable de toutes ses étudiantes» qui s’est installée chez lui dans l’attente du grand soir.
Sans oublier les Douvriens qui se sentent floués. Bref, il y a dans ce cocktail d’ambitions, d’aspirations, de rivalités, tous les ingrédients d’une tragi-comédie aussi féroce que divertissante.
Il faut dire que l’auteur connaît parfaitement le sujet. Jean-Baptiste de Froment est conseiller d’État, ancien collaborateur de Nicolas Sarkozy à l’Elysée et conseiller LR de Paris. On notera aussi dans son CV une agrégation de philosophie, et un certain Emmanuel Macron parmi ses anciens camarades de khâgne. Sa plume, d’un classicisme teinté d’ironie vient au service d’une intrigue habilement construite et qu’il faut lire non comme un roman à clé – à l’image de «Première dame» de Caroline Lunoir – mais comme l’analyse lucide et un peu angoissante du poids de l’administration et des technocrates sur les politiques qui auraient des velléités de changement.

État de nature
Jean-Baptiste de Froment
Aux forges de Vulcain
Roman
272 p., 18 €
EAN : 978xxx
Paru le 4 janvier 2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement en «Douvre intérieure» et à Paris.

Quand?
L’action se situe dans un présent qui n’a pas précisément défini.

Ce qu’en dit l’éditeur
C’est l’histoire d’un homme qui veut devenir président. Mais à l’autre bout du pays, une femme a eu exactement la même idée.
Leader charismatique contre technocrate distant. Peuple contre élite. Quand retomberont les cendres, qui sera à la tête du pays? Claude le patricien de l’ancien monde, ou Barbara, la passionaria qui incarne le saut dans l’inconnu pour un pays qui ne se reconnaît plus? Dans cette uchronie originale, qui passe par une France imaginaire pour peindre avec plus de justesse ce qu’est notre pays, Jean-Baptiste de Froment dissèque une nation qui, quand vient le crépuscule, ne sait plus à quel saint ou sainte, Claude ou Barbara, se vouer. S’efforçant, à la manière d’un Saramago, de cerner une réalité fuyante, dessinant, comme Gracq, l’attente d’un événement décisif
dans un lieu-frontière (la Douvre), méditant sur le pouvoir suprême comme Yourcenar dans ses Mémoires d’Hadrien, le jeune romancier retrouve les accents graves et le sens de la tragédie d’Un lion en hiver. Fable qui capture le génie d’un peuple, subversion ironique du roman national, État de nature est un premier roman qui dessine de manière éclatante l’état et la légende de la France.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
France Culture (Le temps des écrivains – Podcast)
Blog L’avis textuel de Marie M.
Blog de Lisa Giraud Taylor

Incipit (Les premières pages du livre)
«De toutes les provinces dont la réunion forme le royaume de France, celles qui composent le département de la Douvre intérieure sont peut-être les seules dont il n’y ait point d’histoire particulière. Quelques personnes, un peu trop prévenues contre leur pays, d’autres pour lesquelles il n’y a de digne d’attention que ce qui est loin d’elles, cherchent à justifier cet oubli, en prétendant que la Douvre n’a été le théâtre d’aucun événement digne de mémoire, n’a produit aucun personnage marquant et ne montre aucun lien auquel s’attachent des souvenirs historiques. Ce préjugé, dont l’honneur départemental est offensé, a pris naissance, comme la plupart des autres préjugés, dans cet esprit de paresse et d’indifférence, pour lequel il est plus commode et plus expéditif de nier que d’examiner et de rechercher.»
Histoire de la Douvre et du pays de Trêve,
par M. Joulietton, conseiller de préfecture du département de la Douvre intérieure, membre de plusieurs sociétés savantes, 1814.

Claude aimait se réveiller. Il aimait les retrouvailles de ses forces reconstituées par la nuit avec le monde. Le moment où il reprenait conscience de tout ce qu’il pouvait, et de toutes les occasions que la journée à venir lui donnerait d’en faire, à nouveau, la démonstration.
À l’instant de la sonnerie, il n’était encore personne. Rien qu’une respiration régulière dépourvue d’intelligence. Un imposant conglomérat de chair, repu de lui-même, recouvert d’un tricot de corps et empaqueté dans une grosse couette.
Mais petit à petit, un à un, ses capteurs cérébraux se remettaient en marche, comme se rallument, dans les vaisseaux spatiaux intergalactiques qui se préparent au démarrage, les signaux lumineux sur le vaste tableau de bord.
À mesure qu’ils se réactivaient, la perception de son importance, de la position éminente qu’il occupait dans le pays, se précisait. Une lumière de plus en plus vive éclairait la réalité, de moins en moins contestable, de ses prérogatives et compétences.
C’était délicieux. Il se laissait lentement envahir par la douce rumeur du monde. «Pouvoir de nomination et de révocation», «subventions exceptionnelles», «projets de loi». «Arbitrages interministériels», «coupes et rallonges budgétaires». «Habilitation à procéder par ordonnance», «décrets simples», «ratification», «Départements et territoires d’outremer», «État de catastrophe naturelle», «Monopole de la violence légitime». Les formules du pouvoir sortaient pêle-mêle du tohu-bohu de la nuit, d’abord comme un écho lointain, puis s’ordonnant, s’égrenant dans une récitation intérieure de plus en plus structurée. Et puis, finissant par émerger à travers les concepts, se faisaient jour les visages, obscurs ou illustres, de ses obligés. Tout cela flottait devant lui, dans les limbes de son demi-sommeil. Tout cela prenait forme et solidité. Tout cela était à lui.
À lui. Enfin, presque à lui objecta soudain une petite voix intérieure, en provenance d’une partie plus réveillée de lui-même. Malgré l’heure matinale, elle paraissait décidée à ne pas s’en laisser conter. « Certes », fut obligé de concéder sèchement Claude qui, sous la perfidie de l’attaque, avait ouvert les yeux. « Le sommet est très proche, nuança-t-il, sans quitter la position horizontale. Mais pour être parfaitement exact, il n’est pas encore atteint. Il y a encore, tout là-haut, cette vieille femme qui m’emmerde… »
Raison de plus pour se lever. La seule véritable raison, sans doute: Pour passer sous la douche, chaude, drue, comme une pluie tropicale sur son torse bombé.
Pour boutonner sa chemise bleu horizon et enfiler un costume, aujourd’hui gris sombre, au toucher légèrement duveteux ; la cravate club était fine, anglaise.
Pour prendre son petit-déjeuner, toujours la même chose, du thé et deux tranches de poisson cru.
Pour se brosser les dents.
Pour laisser reposer sa langue, qui picotait un peu, à cause du dentifrice à la menthe ultra-fraîche. Puis pour se brosser les dents une seconde fois.
Pour descendre les escaliers.
Pour monter dans sa voiture, qui fila, sans un bruit dans le matin ensommeillé, direction la Commanderie d’État.
Élégant arc de cercle tracé par les pneus sur le gravier de la cour d’honneur, ouverture de la porte latérale droite par l’huissier, sortie du véhicule.
Il vient d’arriver, monsieur le commandeur.
Qui ça déjà, «il»? se demanda Claude agacé que l’huissier prît toujours cet air de mystère entendu, comme s’il devait savoir, comme si les détails de l’agenda du jour faisaient partie de la culture générale. Ah oui, c’est vrai. Lui, dit-il, avec une moue de dégoût… Il va falloir être aimable. Tout ce qu’il_ voudra, quoi qu’il m’en coûte. Dans la dernière ligne droite, il faut redoubler de générosité, proféra-t-il. Les imbéciles croient que le pouvoir se gagne à force de voler, d’arracher aux autres ce qui leur est dû. C’est au contraire en leur abandonnant le plus possible, surtout lorsqu’ils ne le méritent pas, et en se privant soi-même pour cela, y compris du nécessaire, presque jusqu’à crever de faim, que l’on gravit les échelons. Tout au long du chemin, dans cette forêt obscure, il faut semer petits et gros cadeaux, tel un Petit Poucet qui préparerait son retour triomphal, sous les vivats de tous ceux qui, au bord de la route, ont bénéficié de ses largesses.

Le long des hauts murs de son bureau étaient disposés quatre écrans géants, qui diffusaient chacun, en continu et en plan fixe, l’image d’un cerisier du Japon. Chaque cerisier était différent et provenait d’un parc différent, lui-même situé sur une île différente, parmi les quatre principales de l’archipel. Du nord au sud : Hokkaido, Honshu, Shikoku et Kyushu.
Afin de neutraliser les effets du décalage horaire (il fallait que la lumière de là-bas correspondît à l’heure qu’il était, ici, à Paris), la retransmission des images s’effectuait avec sept heures de retard.
L’installation, inspirée du système des webcams mises en place par les sites de météorologie, qui permettait aux internautes de visualiser le temps qu’il faisait autour d’un point géographique donné (au sommet du Mont blanc, sur la plage de Biscarosse ou même sur le parking d’un supermarché), était souvent attribuée au vidéaste anglo-normand Victor Glambow. Mais ni ce dernier, qui entretenait volontiers le mystère sur la paternité de ses propres
œuvres, ni Claude l’impénétrable n’avaient jamais confirmé cette hypothèse, sans pour autant la réfuter.

Extrait
« En effet. La situation s’y prête. Le reste du pays, ce qu’on appelle «la France», est à l’image de l’antique momie qui prétend encore la présider: elle n’en a tout simplement plus pour très longtemps. L’insondable médiocrité de ses actuels dirigeants en est la cause immédiate et conjoncturelle. Mais il y a une explication plus profonde. La « civilisation », c’est-à-dire cette prétention de l’homme (et en particulier de l’homme français, soulignons-le au passage) à sortir de’ la nature pour se gouverner lui-même, touche à sa fin. »

À propos de l’auteur
Jean-Baptiste de Froment est né en 1977. État de nature est son premier roman. (Source : Éditions Aux forges de Vulcain)

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Les heures rouges

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En deux mots:
Quatre femmes, quatre destins: Roberta, une prof d’histoire qui a 42 ans veut à tout prix un enfant ; Mattie, son élève de quinze ans qui va se retrouver bêtement enceinte ; Susan, la mère de famille qui a tout sacrifié pour sa progéniture et Gin, la «sorcière» que l’on consulte en désespoir de cause. Quatre destins rassemblés par toutes les questions liées à la maternité.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Quatre femmes et quelques enfants

Dans un roman choral, Leni Zumas met en scène quatre femmes de Newville, Oregon. Quatre femmes aux destins fort différents, mais que la question de la maternité va lier et déchirer.

Newville est une petite bourgade de l’Oregon, au Nord-ouest des Etats-Unis. C’est dans ce coin de l’Amérique profonde que Leni Zumas a situé son nouveau roman et a choisi de nous retracer le combat de quatre femmes très différentes et pourtant reliées par un lien aussi invisible que fort. Gin, aussi appelée la guérisseuse, est une marginale, que l’on vient consulter parce que l’on craint les médecins et surtout le qu’en-dira-t-on, est peut-être en fin de compte la plus censée et la plus libre de toutes.
Car dans la bourgade les tensions s’exacerbent, en raison d’un amendement voté par le Congrès sur l’identité de la personne qui décrète le droit à la vie dès la conception, ce qui rend notamment l’avortement illégal et pose de graves problèmes s’agissant de PMA et de dons d’ovule et de sperme, le transfert d’embryons dans l’utérus étant désormais interdit.
Bien entendu, il s’agit d’une dystopie, mais on sait que dans les Etats-Unis de Trump une large fraction de la population se bat pour ce type de régression qui entend faire de la seule cellule familiale traditionnelle le seul et unique modèle acceptable.
Mais revenons à nos quatre femmes. Si Gin est une observatrice attentive du microcosme qui gravite autour d’elle, Roberta est directement concernée par la nouvelle législation. Cette prof d’histoire a en effet décidé de faire un bébé toute seule. À 42 ans son horloge biologique tourne et elle se dit que la prochaine fécondation in vitro sera sans doute la dernière. Tout en décrivant sa peine, son mal-être et son combat, Leni Zumas a eu la bonne idée d’entrecouper le récit avec des extraits de la biographie sur laquelle Roberta travaille et qui retrace la vie de l’exploratrice polaire Eivør Mínervudottír au XIXe siècle. Cette islandaise intrépide a aussi été victime de l’ostracisme et de la misogynie.
L’une des plus brillantes élèves de Roberta est Mattie. Quinze ans à peine et elle aussi en proie à un terrible dilemme. Sa première expérience sexuelle tourne au drame. Elle se retrouve enceinte et va éprouver toutes les peines du monde à avorter, le Canada ayant érigé un «mur rose» pour empêcher les Américaines de franchir la frontière pour avoir recours à une IVG.
Reste Susan, la mère de famille qui n’a, à priori, pas à se préoccuper de ces questions. Mais Leni Zumas est bien trop habile pour ne pas ajouter à ce panorama une femme bien sous tous rapports. Susan est mariée, mère de deux enfants qu’elle a choisi d’élever en mettant entre parenthèses sa carrière d’avocate. Mais le bilan est bien amer. Entre un mari et des enfants qui la délaissent, elle sombre dans la déprime et envisage le divorce et même le suicide.
Il faut d’abord lire ce beau roman comme un avertissement face à la montée d’un néo conservatisme qui viendrait mettre à mal les conquêtes si fragiles résultant d’années de luttes. La peur et la douleur qu’expriment ces femmes doit résonner auprès de tous les lecteurs comme un signal d’alarme.
Parce que c’est sans doute ce manque de vigilance qui a piégé toutes les femmes qui, comme Roberta, ont cru à « une comédie politique, une surenchère de la Chambre des représentants et du Sénat ligués avec le nouveau président amoureux des fœtus». Jusqu’au jour où la loi est passée…

Les heures rouges
Leni Zumas
Les Presses de la Cité
Roman
traduit de l’anglais (États-Unis) par Anne Rabinovitch
400 p., 21 €
EAN : 9782258146921
Paru le 16 août 2018

Où?
Le roman se déroule aux Etats-Unis, à Newville, du côté de Salem, Oregon.

Quand?
L’action se situe dans un futur plus ou moins proche.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Drôle, mordant, poétique, politique, alarmant, inspirant, Les Heures rouges révolutionne la fiction de notre époque.» Maggie Nelson (Une partie rouge, Les Argonautes)
États-Unis, demain. Avortement interdit, adoption et PMA pour les femmes seules sur le point de l’être aussi. Non loin de Salem, Oregon, dans un petit village de pêcheurs, cinq femmes voient leur destin se lier à l’aube de cette nouvelle ère. Roberta, professeure célibataire de quarante-deux ans, tente de concevoir un enfant et d’écrire la biographie d’Eivør, exploratrice islandaise du xixe. Des enfants, Susan en a, mais elle est lasse de sa vie de mère au foyer – de son renoncement à une carrière d’avocate, des jours qui passent et se ressemblent. Mattie, la meilleure élève de Ro, n’a pas peur de l’avenir : elle sera scientifique. Par curiosité, elle se laisse déshabiller à l’arrière d’une voiture… Et Gin. Gin la guérisseuse, Gin au passé meurtri, Gin la marginale à laquelle les hommes font un procès en sorcellerie parce qu’elle a voulu aider les femmes.

Les critiques
Babelio
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Blog Les mots de Mahaut 
Blog Les curiosités de Didi 
Blog Le combat oculaire
Blog Sonia boulimique des livres 

Les premières pages du livre
« Née en 1841 dans une bergerie féroïenne,
L’exploratrice polaire fut élevée dans une ferme près de
Dans l’océan Atlantique, entre l’Écosse et l’Islande, sur une île où les moutons sont plus nombreux que les humains, la femme d’un berger mit au monde un enfant qui, une fois adulte, étudierait la banquise. Autrefois cet amas de glaces flottantes représentait un tel danger pour les bateaux que tout expert connaissant la personnalité de cette glace capable de prédire son comportement était précieux pour les compagnies et les gouvernements qui finançaient les expéditions polaires. En 1841, dans les îles Féroé, à l’intérieur d’une petite maison au toit de tourbe, sur un lit qui sentait la graisse de baleine, une mère qui avait mis au monde neuf enfants, dont cinq avaient survécu, donna naissance à l’exploratrice polaire Eivør Mínervudottír.

La biographe
Dans une pièce réservée aux femmes dont le corps est brisé, la biographe d’Eivør Mínervudottír attend son tour. Entre deux âges, elle a la peau blanche, des taches de rousseur, et porte un jogging. Avant d’être appelée à monter sur la table d’examen et à poser les pieds sur les étriers, à sentir une sonde explorer son vagin, à voir sur l’écran les images sombres de ses ovaires et de son utérus, la biographe passe en revue les alliances des autres patientes. Des pierres authentiques, de larges anneaux scintillants. Elles épousent le doigt de femmes dotées de canapés en cuir et de maris solvables, mais dont les cellules, les trompes et le sang faillissent à leur destin animal. Du moins c’est ce que la biographe aime à imaginer. Une histoire simple, facile, qui lui permet de ne pas penser à ce qui se passe dans la tête de ces femmes ou des maris qui les accompagnent parfois. L’infirmière Crabby a une perruque rose fluo et un corset à lanières en plastique qui dénude pratiquement tout son torse et expose son décolleté.
— Joyeux Halloween, explique-t-elle.
— À vous aussi, répond la biographe.
— Allons aspirer un peu de lignée.
— Pardon ?
— Anagramme de sang.
— Hmm, dit poliment la biographe. Crabby ne trouve pas la veine tout de suite. Elle doit la chercher, et ça fait mal. « Où es-tu passée, petite ? » demande-t-elle. Des mois de piqûres ont balafré et assombri le creux des coudes de la patiente. Heureusement, les manches longues sont de mise dans cette région du monde.
— Les Anglais sont revenus, n’est-ce pas ? dit Crabby.
— L’esprit vengeur.
— Eh bien, Roberta, le corps est une énigme. Ça y est… je te tiens. Le sang afflue dans le tube. Le prélèvement leur indiquera les taux d’hormone folliculostimulante, d’œstradiol et de progestérone fabriqués par le corps de la biographe. Il y a de bons et de mauvais chiffres. Crabby range le tube dans un support, à côté d’autres échantillons. Une demi-heure plus tard, quelqu’un frappe un coup à la porte de la salle d’examen – pour signaler sa venue, pas pour demander la permission d’entrer. L’homme qui pénètre dans la pièce porte des lunettes d’aviateur, un gilet et un pantalon de cuir, et une perruque noire bouclée sous un chapeau rond.
— Je suis le garçon de la bande, annonce le Dr Kalbfleisch.
— Waouh ! s’exclame la biographe, perturbée par ce nouveau look si sexy.
— Jetons un coup d’œil, vous voulez bien ? Il pose ses fesses gainées de cuir sur un tabouret, face aux cuisses ouvertes de la patiente, et laisse échapper un « oups » en retirant ses lunettes. Kalbfleisch a joué au football dans une université de la côte est, et il a encore un visage d’étudiant. Le teint doré, une piètre capacité d’écoute. Il sourit en énonçant des statistiques peu réjouissantes. L’infirmière tient le d’hormone folliculostimulante (14,3), à la température extérieure (13) et au nombre de fourmis par mètre carré de sol juste en dessous (87), et vous saurez quelles sont vos chances. D’avoir un enfant. Il fait claquer ses gants de latex en les enfilant.
— Très bien, Roberta, voyons ce qu’il en est. Sur une échelle de un à dix, dix étant la puanteur infecte d’un fromage trop fait et un, l’absence totale d’odeur, comment évaluerait-il le fumet émanant du vagin de la biographe ? En comparaison des autres vagins qui défilent jour après jour dans cette salle d’examen, des années de vagins, une foule de fantômes vulvaires ? Beaucoup de femmes ne se douchent pas avant de consulter, ou luttent contre une candidose, ou bien puent naturellement de l’entrejambe. Kalbfleisch a reniflé plus d’une fois des effluves musqués au cours de sa carrière. Il introduit la sonde échographique enduite d’un gel bleu fluo et l’appuie contre le col.
— La paroi est fine et lisse, dit-il. Quatre millimètres et demi. Exactement ce qu’il nous faut. Sur l’écran, la paroi utérine est un trait de craie blanche dans une masse obscure, si fin qu’il semble impossible à mesurer, mais Kalbfleisch est un professionnel qualifié, ses compétences inspirent une totale confiance à la biographe. Et justifient le montant des honoraires qu’elle lui verse – des sommes si énormes que les chiffres en paraissent virtuels, mythiques, ils n’ont aucun rapport avec votre compte en banque, car ils dépassent l’imagination. En tout cas, les revenus de la biographe n’y suffiront pas. Elle utilise des cartes de crédit. Le médecin passe aux ovaires, enfonçant et inclinant la sonde afin d’obtenir l’angle qu’il recherche.
— Voici le bon côté. Joli paquet de follicules… Les ovocytes eux-mêmes sont trop petits pour qu’on les distingue, même en agrandissant l’image, mais on peut compter leurs poches – les trous noirs sur l’écran grisâtre.
— Croisons les doigts, dit Kalbfleisch en retirant doucement la sonde. Docteur, j’ai vraiment un joli paquet de follicules ? Il recule sur le tabouret à roulettes, loin de l’entrecuisse de la patiente, et ôte ses gants.
— Pendant les derniers cycles – ce n’est pas elle qu’il regarde, mais son dossier –, vous avez pris du Clomid pour stimuler l’ovulation. Elle n’a pas besoin qu’il le lui rappelle.
— Malheureusement, le Clomid provoque aussi un rétrécissement de la paroi utérine, nous conseillons donc aux patientes de ne pas poursuivre le traitement pendant de longues périodes. Ce qui est votre cas. Attendez, de quoi s’agit-il ? Elle aurait dû le vérifier elle-même.
— Donc cette fois-ci nous allons essayer un protocole différent. Un autre médicament connu pour améliorer les chances de certaines patientes âgées au stade prégravide.
— Âgées ?
— Un terme clinique, c’est tout. Il ne lève pas les yeux de l’ordonnance qu’il est en train de rédiger.
— Elle vous expliquera le mode d’emploi et nous vous reverrons ici le neuvième jour. Il tend le dossier à l’infirmière, se lève et rajuste son pantalon en cuir avant de s’éloigner à grands pas. Connard – reyvarhol en féroïen. Crabby explique :
— Procurez-vous ces comprimés aujourd’hui et commencez à les prendre demain, à jeun. Chaque matin pendant dix jours de suite. Pendant cette période, il se peut que vos pertes vaginales dégagent une odeur désagréable.
— Génial, répond la biographe.
— Certaines femmes disent que cette odeur est très… euh, surprenante, continue l’infirmière. Mais quoi qu’il arrive, évitez la douche vaginale. Cela introduirait dans le canal des produits chimiques qui, s’ils franchissent la barrière du col, peuvent compromettre le pH de la cavité utérine. La biographe n’a jamais pratiqué la douche vaginale de sa vie et ne connaît personne qui l’ait fait.
— Des questions ? dit l’infirmière.
— À quoi sert – elle examine l’ordonnance en plissant les yeux – l’Ovutran ?
— À stimuler l’ovulation.
— Mais de quelle façon ?
— Il faudra le demander au médecin. Elle se plie à ces multiples intrusions dans son intimité sans comprendre le centième de ce qu’elle subit. Cela paraît brusquement effroyable. Comment peut-on élever un enfant seule si on ne sait pas ce qu’on inflige à son corps ?
— Je voudrais lui en parler maintenant, reprend-elle.
— Il est déjà avec une autre patiente. Le mieux, c’est d’appeler le cabinet.
— Mais je suis sur place. Ne pourrait-il… ou y a-t-il quelqu’un d’autre qui…
— Désolée, tout le monde est surchargé aujourd’hui. Halloween et tout ça.
— Quel rapport avec Halloween ?
— C’est une fête.
— Pas une fête nationale. Les banques sont ouvertes et le courrier est distribué.
— Vous devrez téléphoner au cabinet, énonce lentement Crabby, pesant ses mots. »

Extrait
« Deux ans plus tôt, le Congrès américain a ratifié l’amendement sur l’identité de la personne, qui accorde le droit constitutionnel à la vie, à la liberté et à la propriété à un oeuf dès l’instant de sa conception. L’avortement est aujourd’hui illégal dans les cinquante Etats. Les avorteurs peuvent être accusés de meurtre au second degré et les femmes désireuses d’avorter, de complicité de meurtre. La fécondation in vitro est également interdite au niveau fédéral, parce que l’amendement condamne le transfert d’embryons du laboratoire dans l’utérus (les embryons ne sont pas en mesure d’y consentir). » p. 42

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