Implosions

YARED_implosions  RL-automne-2021

En deux mots
Au moment où une énorme explosion déchire Beyrouth, la narratrice est en consultation chez un thérapeute de couple. Si la déflagration donne au couple un répit, la crise s’intensifie dans le pays. Chacun cherche une solution pour éloigner le drame, entre rage et fuite, résignation et espoir…

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Quand tout s’effondre

Hyam Yared était à Beyrouth le 4 août 2020, lorsqu’une explosion a ravagé la ville. Les mots ont alors servi à atténuer le choc, à tenter de comprendre et à esquisser un avenir possible.

Le 4 août 2020 à 18h 07. Une date qui restera à jamais gravée dans la mémoire de centaines de milliers de Libanais. Car ils auront vécu l’apocalypse et survécu à l’explosion du port de Beyrouth. Leur «ground zero». Un an plus tard, et alors que la situation du pays est toujours aussi chaotique et que l’enquête semble être au point mort, Hyam Yared apporte un témoignage émouvant autant qu’une analyse implacable. Au moment de la déflagration, elle était en consultation chez un psy avec son mari Wassim pour tenter de sauver son couple qui traversait lui aussi une crise. Elle s’est retrouvée propulsée par le souffle, puis s’est réfugiée sous le bureau, craignant une nouvelle explosion de ce pensait alors être un attentat. Mais c’était bien pire.
Les voilà unis dans la tragédie, brisés mais soudés. «Les couples ne se font plus la guerre dans les pays en guerre. La survie l’emporte sur les litiges et l’empathie renaît de l’inexorable: un avenir commun à bâtir malgré tout.»
Passés les moments de sidération, il se rendent compte de l’ampleur du drame dans un pays déjà exsangue. En ce «jour 1», il faut d’abord parer au plus pressé, prendre des nouvelles de la nounou qui gardait leurs enfants, essayer d’avoir des nouvelles de la famille et des proches. Le retour du réseau téléphonique étant de ce point de vue une bénédiction. Il est maintenant temps de s’organiser en mode survie.
Car il ne peut être question de vivre normalement dans ce pays miné par des années de guerre, puis par des politiques claniques, une administration déliquescente et un système bancaire défaillant où seule la fresh money permet encore d’effectuer des transactions.
Du coup, ils sont nombreux à ne plus trouver l’énergie de rester. «Même la main-d’œuvre étrangère retourne dans son pays d’origine, où la misère a soudain des relents de paradis. À chaque coup de fil, j’ai le cœur qui saigne. On part. Ce pays est fini.»
Le drame du port aura été pour de nombreux libanais le coup de trop. Ceux qui choisissent tout de même de rester conservent un semblant de fierté nationale, se disent qu’il doivent reconstruire une fois encore un pays déjà écartelé entre des communautés et des convoitises diverses. Des conflits d’intérêts qui traversent aussi la famille de Yassim.
Après avoir choisi de rester, il faut essayer de comprendre, de savoir ce qui s’est passé et pourquoi. «La vérité, évidemment, devra s’extirper d’un patchwork de mensonges où chaque version couvre celle des autres».
La quête de Hyam Yared n’omet rien des doutes qui l’accompagne. C’est ce qui donne sa force au livre et permet au lecteur d’en comprendre les enjeux. En mêlant les difficultés intimes d’un couple à la souffrance d’un pays, on comprend combien les grandes questions géopolitiques sont extrêmement liées à ces conflits intérieurs. L’espoir naissant en quelque sorte de l’écriture, parce qu’en posant les mots sur la peur, la colère, les problèmes, on peut déjà avancer. Les quatre jours qui ont suivi le 4 août et qui forment la trame de ce livre ne livreront aucun remède, ni au couple, ni au pays. Mais ils nous auront permis de comprendre ce qui se joue là. Et c’est déjà une première victoire. Un début de chemin vers l’espoir, si ténu soit-il.

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Beyrouth, le 4 août 2020, après l’explosion dans la zone industrielle du port qui aprovoqué une onde de choc qui est loin d’être apaisée. Cet événement est au cœur du roman de Hyam Yared. © Photo DR

Implosions
Hyam Yared
Éditions des Équateurs
Roman
270 p., 18 €
EAN 9782382841174
Paru le 18/08/2021

Où?
Le roman est situé au Liban, principalement à Beyrouth.

Quand?
L’action se déroule du 4 août 2020 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Affranchie, mère de famille remariée, la narratrice veut vivre tout avec intensité, ici et maintenant : l’écriture, le désir, la maternité. Sauver sa peau comme son amour pour son compagnon. Lui s’essouffle à la suivre. On ne marie pas une « centrale nucléaire » à une « éolienne ».
Le 4 août 2020 à dix-huit heures et sept minutes, elle se voit propulsée sous le bureau de sa psychologue, à Beyrouth, avec son mari et sa thérapeute. Une explosion d’une puissance proche de celle d’Hiroshima sème l’apocalypse. Tout est à terre. La thérapie et les règlements de comptes loufoques du couple aussi. La scène, irréelle et cocasse, draine avec elle les vieux traumas hérités d’un pays exsangue, lacéré par les crises économiques, migratoires, politiques. Dans un monde dévasté par la pandémie, où les rapports humains ont été asséchés par les nouvelles technologies, la création s’avère une consolation.
À bras-le-corps, Hyam Yared nous offre un récit où se confondent jusqu’au vertige la déflagration de la vie urbaine et intime, le déchirement entre l’exil et la résignation, le Liban et la France, la loyauté et la fuite. Dans un style gorgé d’humour, elle nous transmet sa rage de vivre et nous offre un récit flamboyant sur le féminisme, la sexualité, la dinguerie de notre époque. Un souffle jubilatoire !

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Goodbook
France Inter (Le grand entretien)

Les premières pages du livre
« 1
Le 4 août 2020 à dix-huit heures sept, peut-être huit ou neuf – les minutes varient –, il faisait beau. J’étais en vie. À quatre pattes. À genoux. Propulsée par le souffle. Mise à terre. Avec mon mari. La thérapeute. Sous le bureau. En attente de la troisième déflagration, la quatrième, la cinquième.
Des vidéos déferlent déjà sur les écrans. Un champignon de fumée, des gravats, des voitures. Des vitres explosées.
Une fraction de seconde a suffi : Beyrouth n’est plus que la trace d’elle-même.
Nadine K., la thérapeute, saigne du front. Je cherche à tâtons mes lunettes. Nous nous serrons les uns contre les autres. Mon mari s’enquiert de moi avec insistance.
— Ça… ça… ça… ?
— Oui… oui… ça va.
Un instant plus tôt, il prenait à témoin Nadine, détaillant nos rapports déliquescents. Liste de non-dits imputés à ma noirceur. Je l’avais interrompu. Les couleurs sont des clichés. La noirceur n’est pas noire. Il ne s’était pas laissé démonter. Il disait que mettre de la joie dans mon cœur était un travail de forçat. « C’est comme aspirer à la paix dans cette région du monde. Ma femme est d’un pessimisme à désespérer Sisyphe. Rien de moins érotique. Il est impossible de désirer des branches sèches. Toujours changeantes. Ses humeurs varient d’une zeptoseconde à l’autre. » Nadine le regardait avec une expression de thérapeute. Il avait renchéri.
— Impossible de former un couple dans ces conditions. Ma femme est une prête-à-partir. À angoisser. Tout déteint sur son humeur. La situation politique. La parution d’un livre. Anticiper l’écriture du prochain. Un avenir précaire. Le Liban. La région. Le désir. Nos parentalités. Le quotidien. Les enjeux régionaux, la dévaluation de la monnaie locale, la cherté de la vie, le contrôle des capitaux, les couches tectoniques de l’Histoire, sans compter le survol quotidien de notre espace aérien par les drones, les avions, les mouettes, les moustiques.
Nadine s’apprêtait à lui répondre quand la déflagration nous a surpris. Je n’ai pas eu le temps de réagir. Tout s’est rétréci puis s’est dilaté. Organes, veines, orbites, corps, discorde, amour, vieux reproches rouillés. Tout a éclaté dans des brisures de verre et de tôle déglinguée. Le désir, n’en parlons pas. Il y a longtemps qu’il a volé en éclats.

2
À 18 h 08, Wassim a déployé son bras comme un goéland blessé pour me protéger des morceaux de verre. Blottie contre son épaule, j’aurais aimé renouer avec les prémices de quelque chose. Sentir à son contact un frémissement infime. Et si tout pouvait renaître ? « Le désir ne meurt jamais, disait ma grand-mère. C’est le vivifier qui nous retient de perdre sa trace. »
Depuis des mois, une atonie avait gagné ma peau. J’avais Beyrouth entre les jambes. Sous un ciel balayé de drones, nos draps ne s’imprégnaient plus du parfum de nos corps, de nos cheveux, de nos sexes vidés d’être trop pleins, de ce qui reste du fumier de nos êtres. Plus le moindre embryon de désir brut, érotique ou littéraire derrière les murs clos de nos chambres.
Entre une thawra d’octobre à l’agonie, une crise économique et la pandémie, notre couple partait à la dérive. Wassim en télétravail ne s’habillait plus qu’en survêtement tandis que je traînais en pantoufles doublées d’un velours hideux. Deux tue-désir sous un même toit. Nous nous regardions : manchots paralytiques, amnésiques des premiers gestes susceptibles de réanimer une étincelle dans le bois mort de nos corps. Rien ne germait. Pas la moindre pulsion sexuée, asexuée, cérébrale ou littéraire. Pour alimenter des fleuves, il faut se sentir exister, comme il faut pour un pays habiter ses frontières. Juste un peu. A minima. Pas la force de ressusciter une seule braise. Pas envie de vivre ni d’écrire. De renouer avec la moindre joie, même indécente. Un reste d’insouciance.
De crise en crise, il est désormais évident que les peuples n’appartiennent pas tous à des pays lambda. « C’est quoi, un pays lambda ? » m’a demandé Asma, quatrième d’un gynécée de cinq filles. Les pays lambda sont épargnés par la guerre depuis si longtemps que leurs peuples en ont perdu la mémoire de la souffrance. Ici, nous ne vivons pas dans un pays lambda. Ici, nos passions nous déchirent, nous poussent à compatir ou tuer. Céder à la violence ou secourir son prochain. Se laisser toucher par la tendresse, enfouis sous les cendres. Nos gouffres pleins à ras bord de cette consolation profonde comme un trou où il n’y a rien. Tout juste une humanité – pire ou meilleure – jaillie de ces contradictions dont le monde « enrichi » semble devenir amnésique.
Patauger dans la survie, être unis dans la tragédie, pourtant prêts à tout lâcher, nos conjoints, nos proches, nos voisins, ici, nous savons faire. Brisés mais soudés, à l’image de cette société en passe d’imploser et qui pourtant résiste. À l’image de mon couple. Je me retiens d’établir le lien. De toute manière, Asma sait que certains soirs nos voix couvrent le bruit des avions mais cela ne nous interdit pas le lendemain de sourire. Rien n’empêche. Les couples ne se font plus la guerre dans les pays en guerre. La survie l’emporte sur les litiges et l’empathie renaît de l’inexorable : un avenir commun à bâtir malgré tout.

3
18 h 09. Nous sommes à terre comme deux taureaux de combat. Une thérapie n’a plus la même gueule, vue d’en bas. La hiérarchie, le couple, l’ascendance, la thérapeute. Huit mois plus tôt, je m’étais résignée au départ inopiné de sa collègue chez qui nous avions initialement entamé une thérapie de couple. Son cœur alourdi par les aléas de ce pays avait lâché. Elle n’avait plus eu la force de poursuivre ses activités. Avec la crise sécuritaire, sanitaire, politique et économique, le quotidien ne lui était plus clément. Être binational offre des options. Elle l’était. Entre partir ou rester, son choix fut vite fait. Pour solde de tout compte, elle envoya des textos à ses patients : « Je suis désolée, mais je me trouve contrainte de rejoindre ma sœur en Grèce avec mes labradors. Je ne reviendrai pas. Les temps sont risqués et le Liban trop condamné. »
La voix de Nadine cogne dans mes tempes. Son regard vrille. Son habituelle sérénité a laissé place à une expression de bête traquée. Attentats à la bombe, obus, abris, bombardements, lui sont inconnus. Tenue à l’écart de la guerre par des parents exilés en Europe dès le début des affrontements, en 1975, elle ne connaît du Liban que sa nostalgie mythifiée et la soif d’un retour vers un territoire fantasmé qu’elle a été, la seule sur une fratrie de trois, à assouvir en s’installant au Liban en 2018.
À quinze kilomètres à vol d’oiseau de l’explosion, tout a vacillé. Nadine crie, les deux mains sur les oreilles pour ne plus entendre le bruit de cette guerre alléguée par ses parents à demi-mot pour justifier leur départ dès les premières escarmouches. « C’est… c’est ma première explosion ! » Je la trouve chanceuse de bredouiller. Mon sang-froid est une mémoire rance. J’aimerais bien perdre mes réflexes. Céder à la panique. Ne pas être si familière des peurs verminées.
Dégagée de l’étreinte de mon mari, je l’ai enlacée. Elle en lotus. Moi à quatre pattes. Mon mari se dirige vers la sortie.
— Le corridor ! Vite !
Vivre dans certains pays engage des compétences allant des premiers secours jusqu’à des notions poussées d’ingénierie ou de repérage des pièces les plus sûres en cas d’attaque. Un vieux conseil hérité de nos parents : « À la première déflagration, dirigez-vous loin des vitres, vers la pièce la plus enclavée possible, sans mur donnant sur la rue. Attendez la deuxième, puis courez aux abris. C’est d’un point à l’autre que la mort vous surprend ! » Chacun a les berceuses qu’il peut.

4
Nous avons suivi Wassim en file indienne, ignorant tout du dehors. La ville transformée en une corrida où se joue une nouvelle tauromachie, le destin de ce peuple voué à la mise à mort sans connaître le visage de ses toréadors. La fuite pour l’heure est une question d’arrière-train. Celui de Wassim dans le nez de Nadine, le sien dans le mien, le mien dans le vide. Nous rampons, insensibles aux verres qui crissent sous nos paumes. Une douleur me paralyse. Encore ces flatulences dues au stress ou à l’asthme. Les diagnostics sont incertains. Depuis des mois, chaque spécialiste y va du sien. Le gastro-entérologue l’attribue au stress. Le pneumologue, à une aérophagie due à des crises d’asthme. Wassim a déjà disparu, suivi de Nadine. La crampe me cloue. Mon rythme cardiaque s’accélère. Je le sens dans mes tempes. Mes côtes. Il se répand, liquéfié comme de la lave. Mon cœur bat de plus en plus. Ma peau se distend comme la ville. J’ai l’impression d’exploser. Le médecin m’avait prévenue : « Vous avalez de l’air qui n’arrive pas aux poumons mais va directement se loger dans vos intestins. » Comment digérer du vent ? Au début, Wassim avait paniqué. Puis il s’était mis à en rire. À me proposer des solutions. Des pompes à air. Comme pour les pneus des vélos. D’autres fois, d’avancer à propulsion. Parfois je le trouve vulgaire. Le médecin me conseille des séances de yoga pour apprendre à respirer. J’inspire. J’expire. Jusqu’à ce que la crampe me lâche. Elle est moins tenace que les avions dans le ciel. Je rattrape Nadine dans le corridor. Elle vient de déboucher avec Wassim sur des toilettes sans fenêtre au milieu de la clinique.
Nadine saigne du front. La blessure est superficielle, mais la vue du sang me fait oublier mes coliques. Je pense aux deux petites. J’en oublie presque Soraya, la troisième, rentrée précipitamment de Suisse juste avant le confinement du mois de mars 2020. Je me relève, rebrousse chemin, enjambe les débris et récupère mon téléphone. Son écran ébréché ne m’empêche pas de joindre Gilberte, notre nounou embauchée à mon septième mois de grossesse, sous l’emprise de la panique. L’idée de me retrouver seule avec un nourrisson à quarante ans, après en avoir déjà eu trois dans la vingtaine, me terrifiait. Je n’en dormais plus les nuits. C’était il y a sept ans.
Il m’avait semblé légitime – voire exigible –, en acceptant de passer de trois enfants à cinq, de négocier une nounou à plein temps. À en croire l’AFP et un rapport paru en 2018, je suis une personne « polluante » puisque, avec un enfant de moins seulement par femme, l’humanité réduirait considérablement l’impact sur les émissions de CO2. J’en ai parlé à Nadine. Wassim a toujours une réponse sous le bras. « Tu n’as qu’à voyager moins », m’avait-il dit, toujours aussi convaincu que chacun de mes déplacements creuse chez Petit Chou une plaie d’abandon. Il pense que les mères sont irremplaçables.
— Pas plus que les pères, lui dis-je.
— Oui, mais les petites ont besoin de toi.
La tête de Nadine va de l’un à l’autre comme celle d’un spectateur sur un gradin de Roland-Garros. Droite, gauche. Gauche, droite. Plus de reproches qui tiennent. Plus de débats sur l’idée saugrenue que les porteuses d’utérus sont plus à même d’assumer les charges relatives à la parentalité que les pères. Dans le couloir de la clinique, on est déjà plusieurs. Nous avons été rejoints par trois kinés, une orthophoniste, deux psychiatres et leurs patients, eux aussi refoulés hors des salles polyvalentes. Je crois reconnaître Anna. Wassim aussi. Il me regarde et me chuchote :
— Tu savais ?
— Quoi ?
— Qu’elle se fait suivre aussi ici ?
Je bredouille rapidement « aucune idée ». Il n’y a pas de blessés à part Nadine et dans la rue les alarmes sonnent à tue-tête.

5
Anna est aussi étonnée de nous voir que Wassim. Nous aurions dû nous concerter pour nos rendez-vous. Je ne la savais pas au Liban. Elle vit entre Beyrouth et Cracovie, où elle élève seule ses enfants. Wassim me soupçonne de lui avoir confié que nous consultons, que notre couple est en crise, que plus rien ne va. Il tient aux apparences. Comme ce pays feint la frénésie pour tenir debout. Anna est mère célibataire. C’est moi qui lui ai donné le numéro de la clinique après que son mari a décidé de partir voguer avec « Greluche » sur un voilier. Anna l’avait baptisée ainsi. Elle avait surtout deux convictions : les greluches étaient des voleuses de maris et ces derniers étaient trop lâches pour reconnaître que les aventures sont des voyages solitaires. Elle lui en voulait presque moins qu’à sa rivale. Elle avait commencé par sombrer dans la colère, avant de céder au silence. Du jour au lendemain, elle a cessé de parler. De se nourrir. De rire. Impossible de lui faire entendre que Greluche n’était pas coupable du fait que son mari l’avait lâchée. Qu’elle s’était trouvée là, sans plus. Parler ne servait plus. Après vingt-cinq ans de vie commune, son mari avait soldé leur compte en banque pour prendre le large, et elle ne s’en sortait pas. En la voyant, Wassim a su d’un regard que sa présence avait un lien avec mon penchant à ne pas cloisonner mes récits. « De tous les thérapeutes du Liban, franchement, m’a-t-il reprise dès le lendemain, tu n’as trouvé que la nôtre chez qui l’envoyer ? » J’ai eu beau nier, jurer par tous les dieux que sa présence était due au hasard, Wassim n’est pas dupe.
— Elle savait ?
— Savait quoi ?
— Pour toi et moi ? Que nous consultons ? Et pourquoi pas une annonce dans les journaux ? Tel jour, telle heure ?
Du désespoir d’Anna, j’avais si bien fait l’article que la thérapeute avait cédé, l’air évasif. La crise pointait son nez et ses chiens la préoccupaient déjà. Même nos séances se sont mises à se résumer à des débats politiques. Nos corps se chargeaient de reproches prêts à tout aspirer comme des bombes à neutrons. À mémoires. À traumas. Occupés à régler un quotidien aux allures de cocotte-minute, nous en avions presque oublié le rythme asynchrone de notre couple qui nous avait initialement poussés à consulter. Épuisé par le mien, Wassim m’avait surnommée 1-2-3. « À 1, elle angoisse ; à 3, elle agit, se plaint-il. Le 2 traduit à peine une fulgurance où Dieu nous préserve de savoir ce qu’il se passe. » Il s’y passe tout le reste. Mes filles débordantes. Mon cœur tari. L’écriture aussi. Nos corps désertés de pulsions. Nos nuits blanchies par l’angoisse. Nos comptes bancaires bloqués. Nos économies confisquées depuis la crise. Le plongeon collectif dans la fin du Liban. L’impossibilité de fuir en cas de guerre. La collègue-à-labradors hochait la tête à intervalles réguliers. Nos rôles s’inversaient. Parfois, à mon arrivée, je la devançais pour lui demander si elle allait bien ou mieux. Elle souriait sans avouer encore qu’elle planifiait déjà son départ.

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Avant de mettre la clef sous la porte, elle nous avait recommandés à plusieurs de ses collègues, moins chanceux puisque « mono-nationaux ». Nous avons gagné Nadine en échange – Anna aussi. Une femme au regard fondant d’empathie et aux cheveux aussi ondulés que ceux des elfes dans la série préférée d’Asma et de Petit Chou, de son vrai nom Léa, respectivement âgées de six et quatre ans. J’ai beau expliquer à mes filles qu’il est préférable de se trouver aux commandes de l’imaginaire au lieu de le consommer, le confinement a eu raison de toutes mes tentatives pour contrôler les heures consacrées à la télé. De trente minutes par jour à une heure, puis deux, puis trois, l’écran a déployé son addiction. De Netflix aux séries en boucle, à des histoires de licornes, d’elfes, de dragons, de dinosaures et d’un gorille grâce auquel Petit Chou a appris la langue des singes, des jaguars et même des éléphants. Léa est bon public. Asma lui a même fait retenir les noms imprononçables des dinosaures, « les cousins des dragons », convaincue que du temps où elle était dragonne sa queue de saurien faisait tomber les avions. « Pas les touristiques, dit-elle, les autres. » Comme s’il ne fallait pas les nommer. Elle reconnaît le type d’avion qui survole notre espace aérien au voile dans mon regard. Les drones, à leur bruit de bourdons métalliques. Avec le temps, elle a cessé de chercher à les identifier. Elle le sait, les mères peuvent disparaître, ravalées par l’angoisse. Elle ouvre la bouche, dont sort un Aaaaaargh, puis un autre. Elle s’arrête. Me regarde.
— Tu le vois ?
— Quoi ça ?
— Le feu que je pouvais produire avant. Depuis que je suis humaine, c’est impossible.
Tout est prétexte pour échapper à l’heure du coucher. Wassim s’en attendrit. Il le dit à Nadine. La parentalité le comble. Il ne comprend pas pourquoi elle ne me suffit pas.
— Passer de trois à cinq, peut-être ?
— Et ? Quelqu’un t’y a forcée ?
— Personne. Tu sais quoi ? Laisse tomber.

7
La thérapeute à labradors m’avait prévenue. Pour les personnes TDAH, il est recommandé de se poser trois questions en tous lieux et toutes circonstances. Qui suis-je ? Que suis-je venue faire ? Où est-ce que je souhaite me diriger dans ce cas précis ? Sans quoi, disait-elle, vous seriez capable de vous laisser embarquer dans autre chose que ce que vous désiriez initialement. TDAH, jargon pour non-initiés, nous avait intrigués.
— Trouble déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité.
— Elle, c’est avec ! s’était empressé d’ajouter Wassim. Elle mélange tout. C’est épuisant. Elle est capable de repartir de chez son garagiste avec un kilo de patates sans se rendre compte qu’elle a oublié de faire réparer sa voiture.
Ce n’était pas à lui que ça risquait d’arriver. La thérapeute nous avait regardés, l’air absent. Ses labradors la préoccupaient bien plus. En début de séance, elle s’était excusée pour son retard. Ses chiens étaient malades et son rendez-vous chez le vétérinaire retardé.
Je ne m’étais posé aucune question en rencontrant Wassim. Je n’avais vu que lui, ses mains, son sourire, son regard solaire. Il est des êtres dont on sait, d’un regard, s’ils ont eu une enfance heureuse. Wassim est de ceux-là, avec une mission : rendre ce qu’il a reçu. Il avait su me prendre par les mots. Trouver les phrases. Je l’avais entendu me dire, moi qui n’attendais plus personne, « ça fait quarante-trois ans que je t’attends… »
J’avais failli m’étrangler. Le dernier amant en date avait préféré m’enjoindre de ne plus lui écrire après que j’avais plié bagage au terme d’un séjour au Caire. Au réveil, il ne m’avait plus trouvée comme il est attendu des partenaires qu’on humilie subtilement quand une relation tire à sa fin. J’avais écourté mon séjour aux premières prémices du déclin du respect avec, au fond de moi, le sentiment de mériter d’être rattrapée. J’avais eu droit à un mail de rupture. Son prédécesseur, lui, avait pris la fuite dès qu’il avait été amené à rencontrer ma tribu de trois adolescentes aussi « poitrinées » que moi. Il avait fallu quelques déceptions avant que je cesse de jeter ma confiance dans la fosse aux relations amoureuses. Au terme de chacune, j’apprenais à me consoler avec cet adage de l’unité perdue contre une dizaine d’amants retrouvés. Wassim n’était pas dix. En revanche, il me soupçonne d’être moi-même dix-sept personnes tant il peine à me suivre. Au début, ça l’excitait, l’émouvait, l’attendrissait. Il se trouvait pour mission de recoller les morceaux comme on répare une céramique fêlée.
Il avait enfoncé ses yeux dans les miens, plus tard son pieu en moi, cette chose dite chose, lui écrirais-je en vers libres, vivante comme on tue. Dans nos gorges le ciel est un liquide ouvert. Il m’avait regardée, légèrement perdu – plus tard je saurais que la littérature a cet effet sur lui. J’étais sa première poète. Ses phrases ancrées dans le réel me rassuraient. Nous nous étions laissé ensevelir l’un dans l’autre comme deux adolescents nostalgiques de ce que nous croyions avoir perdu. L’amour a fait le reste. J’ai sombré dans un coma amoureux qui m’en aurait fait presque oublier l’écriture. Pour un temps du moins. Avant que le langage ne revienne me frapper comme une bourrasque et me dire : « Belle-au-bois-dormant, le Liban va couler et tu te noies dans la maternité ! »

8
Passé une certaine heure, c’est le compte à rebours. Les deux petites le savent. Le sentent. Font semblant de rien devant mes efforts pour leur inventer mille et une stratégies afin d’adoucir ces journées aux allures de lave-linge sur programme indélicat depuis le confinement. Toute la journée, ça court, ça tourne, ça zoome, ça pianote, ça télé-étudie – mots surgis des limbes d’une technologie imposée, démocraties et dictatures soudainement réunies.
Je suis à court d’idées pour hâter la tombée de la nuit. Le sommeil dans leur corps. Le marchand de sable est leur jeu préféré. Il consiste à tourner ma main vers le haut, la paume refermée sur une poignée de sable imaginaire qu’un marchand de sommeil m’aurait léguée à leur naissance. La suite est une question d’adresse puisqu’un grain tombé à terre suffirait à réveiller les cauchemars. Une seule pincée en revanche de cette poudre sur des paupières d’enfants est la garantie d’un sommeil merveilleux. La suite tient à leur participation complice. Si vous y croyez, leur expliqué-je, vous y arriverez. Fermez les yeux et vous verrez, vos muscles se relâcheront. Petit Chou demande si c’est par les muscles qu’entrent les rêves. Elle proteste. Ça l’ennuie de faire semblant de s’endormir. Asma s’empresse d’intervenir :
— Moi, ça marche vraiment.
Quand je sors de leur chambre, je l’entends qui reproche à Petit Chou de ne pas savoir mentir.
— Les mères, c’est comme les fées. Il faut leur faire croire qu’elles ont des pouvoirs pour qu’elles existent.

9
De la réalité, j’aimerais surtout être débarrassée. Libérer le ciel de ce qui l’encombre. Le pays de sa paupérisation. L’avenir de l’insécurité. Nous sommes ensevelis sous une crise « prévisible depuis longtemps » selon les comités d’analystes réunis dans les foyers au moindre indice de menace sur le présent menacé. Son imminence pourtant a échappé aux pronostics de bon nombre d’entre eux, appâtés par les taux élevés proposés par les banques, signe pourtant majeur d’une banqueroute annoncée. Seul Maroun T., un ami de Wassim introduit dans les cercles politiques, plissait ses yeux déjà rétrécis par des verres épais pour affirmer que persister à croire dans ce pays était suicidaire. Il n’avait pas inventé la poudre, mais déployait pourtant, d’un apéro à l’autre, ses prédictions. Il y allait à tout va.
— Ce pays est un guet-apens. Une prise d’otages. Vous y laissez un pied, il vous happe en entier. Il aurait mieux valu se contenter de taux d’intérêt bas, voire inexistants sur des comptes à l’étranger que de se laisser berner par ceux outrageusement avantageux dans un pays aussi instable qu’un volcan.
Des accointances opaques entre le pouvoir et la banque centrale, Maroun T. en sait long. Bien appliqué à son délit d’initié, il avait évidemment gardé pour lui la sonnette d’alarme, n’en faisant profiter aucun de ses amis, avec qui faire éclater son rire beurré aux poignées de cacahuètes ne lui posait par ailleurs aucun problème.
Voilà dix ans que son nez plonge dans les dossiers véreux qu’il fait mine d’ignorer pour se convaincre de la morale qu’il peut y avoir à ne pas démissionner – histoire, justifiait-il, de surveiller les mafieux. Évidemment qu’avec tout cela, s’étonner du souffle insurrectionnel du 17 octobre, de son interruption abrupte par les mesures sanitaires, de la précipitation de la crise ou de la dévaluation de la monnaie locale, lui est impossible. Il ne sera pas surpris non plus par la pluie de rapports de notation financière internationale tombés sur nous de manière de plus en plus rapprochée à partir de 2019. « Rapport de quoi ? » Je me retiens de poser la question. De toute façon, il sait que faire passer un éléphant par le chas d’une aiguille est plus simple que de sensibiliser mes neurones à des notions financières. Il m’avait rapidement expliqué que Standard & Poor’s, Moody’s et Fitch Ratings étaient les trois plus grandes sociétés de notation habilitées à statuer sur le risque de solvabilité financière d’une entreprise ou d’un État. Lui, prononçait «Standard & Poor’s», «Moody’s», «Fitch Ratings», et moi, je croyais entendre «Abraxan», «Billywig» ou «Botruc», les noms de ces personnages fantastiques dont Asma raffole depuis qu’elle me contraint de lui lire les huit volumes d’Harry Potter. Elle m’interrompt à chaque page, m’assaille de questions. Elle veut savoir s’il y a des Billywig au Liban, si la piqûre de ces insectes d’une couleur bleu saphir fait mal. S’il est possible d’en trouver un susceptible de la piquer pour qu’elle entre, elle aussi, en état de lévitation. Elle en est certaine, dans une autre vie, elle était une « dragonne volante ». Elle en tient pour preuves ces deux grains de beauté sur sa hanche droite – vestiges, m’explique-t-elle, des écailles qui jadis recouvraient son dos.

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Maroun T. avait fait le bon calcul puisqu’il démissionna très opportunément la veille du 17 octobre 2019 du cabinet ministériel où il occupait un poste de directeur. Il se joignait toujours aux réunions organisées par Wassim pour débattre de la détérioration vertigineuse du système bancaire, dont nous soupçonnions l’inéluctabilité sans en avoir calculé la célérité. Une excuse pour descendre une bouteille de whisky ou de vin et ergoter sur l’histoire de notre pays qui s’écrivait sans nous. « Octobre, c’est trop tôt… », disait l’un. « Oui, oui, trop tôt », renchérissait le deuxième. « Je ne comprends pas, s’étonnait un troisième, l’échéance des eurobonds était prévue pour mars. » Seul Maroun T. intervenait dans de longs monologues. Il avait conceptualisé la faillite en un mot : « somalisation ».
— Depuis le temps que je vous en parle. Retour à l’âge de pierre. En dessous de zéro !
Il opposait sa clairvoyance à l’échec de la nôtre. Évidemment, lui, avait été maître de son argent, l’ayant opportunément transféré à l’étranger avant le contrôle informel des capitaux à la suite duquel tous les retraits de dollars allaient être rationnés. Cette mesure a eu pour conséquence d’instaurer deux types de dollars. « Les coincés » par le système bancaire, m’explique Wassim, et ceux en espèces, c’est-à-dire en libre circulation, communément connus depuis la révolution sous le nom de « fresh money ». Je croyais que la liberté était une garantie de fraîcheur réservée aux humains.
— Apparemment, poursuit Wassim, c’est aussi le cas pour les dollars. Les coincés ont été dévalués par quatre par rapport aux fresh dollars du marché noir.
Il aurait très bien pu dire : les personnes casées ont été dévaluées par quatre par rapport à celles qui sont restées célibataires. Sa théorie, appliquée aux humains, donnerait l’équation suivante : un·e marié·e vaut le quart d’un humain·e libre. Wassim déteste mes digressions. Il tente encore :
— Je vais faire plus simple. Imagine deux dollars. Tu as le moisi, billet Monopoly quoi, bloqué en banque, et le fresh, en libre circulation entre nos mains. Eh bien, le fresh a un pouvoir d’achat équivalent sur la scène locale à n’importe quel dollar dépensé à l’étranger, et le moisi, ben il est moisi. Tu saisis, ou toujours pas ?
En temps normal, dès que les conversations économiques se corsent, je plisse des yeux, comme Maroun T. mais sans les verres, et hoche la tête d’un air entendu en intercalant les explications de « Ah oui… oui… Aaah… Je vois… Ouiiii… En effet… Oui… Oui ! » La première fois, Wassim s’était rapproché de moi. « Tu veux bien arrêter de dire oui oui, m’avait-il chuchoté, on dirait une femme qui simule un orgasme. »
— Parfait… Maintenant, d’une part, tu as les dollars coincés, de l’autre, les libres. Or, des comptes en banque en dollars rationnés ne peuvent pas s’indexer par rapport à la livre sur le marché noir au même titre que les dollars en espèces, tu comprends ?
— …
— En parallèle, les banques opèrent sur un dollar toujours indexé à un taux de mille cinq cents livres libanaises – le même depuis vingt ans – alors que, dans la rue, le taux a dépassé les dix mille, évidemment manipulé par les changeurs, qui n’ont jamais fait autant d’argent en vingt ans. Inutile de noter au passage que les banques, alignées au taux officiel du dollar, soit mille cinq cents, ouvriront à leurs déposants des comptes en fresh pour permettre aux espèces libres de réintégrer le système bancaire. Tu vois le jeu ?
Je l’avais arrêté net. Il était minuit passé ce soir-là, et j’avais compris sans lui que la vie quotidienne avait renchéri, que l’épicier faisait la moue si je proposais de payer par carte de crédit et que le coiffeur chez qui j’emmène Asma une fois par mois démêler ses boucles indomptables avait des yeux en forme de billes aussitôt que je laissais entrevoir des billets frais.
— En somme, lui avais-je dit pour en finir, le système marital est aux célibataires ce que le système bancaire est aux dollars. Les deux institutions cherchent à attirer à elles ce qui leur échappe.
Wassim m’avait tourné le dos, comme chaque fois que je me lance dans des métaphores impossibles. Elles ont la vertu de le bercer. Il s’était endormi.

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Au moment de notre rencontre, Wassim n’avait pas d’enfant, mais il avait un rêve : fonder une famille – mythe auquel les hommes échappent aussi peu que les femmes. Pour lui, je me laisserais à nouveau tenter par ce caprice de l’existence sans réussir à m’expliquer comment, à quinze ans d’intervalle, j’en arriverais à troquer mon besoin d’espace vital si durement acquis par un premier divorce contre ses rêves de paternité. Une armée de thérapeutes sans et avec labradors ne m’ont pas aidée à élucider le mystère de ces femmes qui déploient une énergie folle à sortir d’une boîte pour ensuite entrer dans une autre, comme s’il fallait constamment réinstaller les conditions d’un instinct pathologique de la fuite. Même Nadine n’a pas compris. Elle mettra cela sur le compte de « l’amour », sans originalité. Seul Einstein me sera d’un certain secours pour expliquer ces actes contraires à mes idéaux. « Une idée qui n’est pas a priori absurde, dit-il dans Comment je vois le monde, est sans espoir. » M’engager à quarante ans dans deux nouvelles maternités m’a semblé s’inscrire là. Entre les rives de l’absurde et de l’espoir.
Pour mon amie Nathalie G., je souffrais d’un profond déni de réalité pour en avoir refait deux après une portée de trois. « D’une forme d’instinct amnésique de la charge des ovaires sur les rêves nomades », disait-elle. Je n’avais pas su lui opposer d’arguments. J’avais hoché la tête sans lui avouer combien la maternité d’avant la pandémie n’a plus rien avoir avec celle d’après. Le confinement faisait resurgir en moi le mystère incompréhensible de ma quintuple récidive. Il y a l’âge de la raison de l’enfance, dit Nathalie G., et l’âge de la raison de l’âge adulte ; toi, tu as raté les deux. Pour elle, choisir d’être stérile incarne la raison de l’âge adulte. Je ne l’ai manifestement jamais atteint. Une chose est néanmoins indéniable : j’attends désormais la ménopause avec impatience – ultime pied de nez à ces antagonismes indéchiffrables qui nous libèrent et nous aliènent. J’envisage même une cérémonie avec un faire-part dont le texte ne sera pas nécessairement le même que pour mon épitaphe, quoique j’y pense :
« Mon utérus et moi vous prions de bien vouloir nous honorer de votre présence pour célébrer la mise hors service de nos ovaires. Tenue décontractée. Femme enceinte s’abstenir. »

12
S’ils n’avaient pas été castrés, les labradors de ma thérapeute m’auraient prouvé qu’on ne sort pas indemne de la saison des amours. Avec Wassim, j’ai cru à l’amour comme on signe un nouveau pacte avec le réel, convaincue de pouvoir réparer le sentiment d’échec propre aux divorces. J’avais le mien à laver comme on blanchit de l’argent sale. C’était surtout mes idées « beauvoiriennes » les plus féministes que je narguais en me réinscrivant au registre de la maternité dans un cadre marital.
Contrairement au fatras d’idées reçues, je ne me suis pas démultipliée. Penser que la relation à nos enfants émane d’un puits d’amour indivisible et autorégénératif est une aberration. C’est surtout soi que l’on fragmente, au prix merveilleux – d’où le nœud de l’affaire – de voir nos enfants s’épanouir. Ma grand-mère, veuve à trente-huit ans du seul homme qu’elle nous assurait avoir aimé – une correspondance en atteste –, m’aurait sévèrement contredite. Elle refusait de souscrire à l’idée que la parentalité est un frein à l’épanouissement des couples ou de soi et prodiguait ses conseils pour un amour durable. « Tout se récupère, affirmait-elle. Même les disputes. L’amour est une énergie recyclable. En cela, elle est la mère de l’écologie. Ne t’endors jamais fâchée après une dispute. Rappelle-toi La Fontaine. À l’œuvre on reconnaît l’artisan. On récolte l’amour que l’on mérite. » Je trouvais sa vision de la vie clichée, malgré le talent que je lui reconnaissais de savoir puiser dans l’art, la littérature, la musique et son amour des bêtes et du vivant au sens large, la matière première qui lui permettait de traverser la vie, ou ce qu’elle appelait communément « ce songe fou ».
De ce passé évanescent, il me reste ses phrases. Son analyse du réel sur une palette qui allait du milicien au sniper, à ses cercles familiaux, amicaux ou domestiques. À la notion de domesticité, elle préférait celle d’employés de maison, dont Abou Taher, son jardinier institué chauffeur et plus tard messager des longs courriers que nous nous échangions, accompagnés de paquets de livres sélectionnés pour moi dans sa bibliothèque, et Christeta, une jeune Philippine entrée à son service peu de temps avant que Beyrouth ne soit coupée en deux régions hermétiques. Beyrouth-Ouest d’une part, à tendance communiste, palestino-progressiste et syro-progressiste – tout dépendait des invasions et des enjeux enchevêtrés au fil d’une géopolitique changeante –, et Beyrouth-Est de l’autre, affiliée à une droite phalangiste chrétienne aux accointances israéliennes et tour à tour divisée, ébranlée par des dissensions à l’intérieur de son propre pouvoir. »

Extrait

«Ils sont nombreux dans notre cercle restreint à ne plus trouver l’énergie de rester. Dana. Florence. Farid. Même la main-d’œuvre étrangère retourne dans son pays d’origine, où la misère a soudain des relents de paradis. À chaque coup de fil, j’ai le cœur qui saigne. «On part. Ce pays est fini.» Ma psy avait donné le ton avec son cheptel. L’abandon creuse son sillon dans cette phrase, comme un leitmotiv. «On n’en peut plus. On part!» Carine M., comme si de rien n’était, prendra son vol prévu demain pour Montréal. À 18h07, sa maison, elle aussi pulvérisée et elle, propulsée deux mètres en arrière. Rien n’empêche. Elle a fait ses valises comme un jour ordinaire. Elle ne veut plus entendre parler d’une vie où on explose les humains comme de vulgaires moustiques contre une paume ouverte. Je lui ai demandé:
— Et ta maison?
— Je m’en fous de ma maison. De ce pays. Je m’en fous. Le port est le coup de trop!
Wassim est trop idéaliste pour accepter de partir. Moi, trop en déficit d’inspiration pour rester. Parfois, il m’arrive de fondre en larmes. Ma fragilité le désempare. Ou l’excite. Il s’attendrit et me murmure à l’oreille que ce pays renaîtra de ses cendres. Chaque fois c’est pareil. Je m’écrie: «Ah non, non!» et recommence à me gratter, lasse de cette résilience qui a fait la légende de cette nation en pleine débâcle. Il paraît qu’il est possible de somatiser sur des mots. «Renaître» et «cendres» provoquent chez moi des urticaires. Le dermatologue m’a conseillé d’échapper au langage.» p. 71

À propos de l’auteur
YARED_Hyam_©Astrid_di_crollalanzaHyam Yared © Photo Astrid di Crollalanza

Écrivaine engagée, romancière et poétesse, Hyam Yared vit entre Beyrouth et Paris. Elle est l’autrice de cinq romans dont Sous la tonnelle et La Malédiction. (Source: Éditions des Équateurs)

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Canción

HALFON_cancion  RL_hiver_2021

En deux mots
Un écrivain se rend au Japon, invité comme auteur libanais. En fait s’il a bien des origines au pays du cèdre, il vit au Guatemala. L’occasion pour lui de retracer son arbre généalogique et de raconter le destin d’une famille prise dans les tourments de l’Histoire.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Le Guatemala, creuset de mille histoires

Eduardo Halfon brouille les pistes avec un art consommé. Croyant partir avec son narrateur-auteur à la découverte du Japon, on se trouve aux prises avec la Guerre civile du Guatemala, qui a bien secoué son arbre généalogique.

Habile à brouiller les pistes, Eduardo Halfon nous convie tour à tour dans différents points du globe en ouverture de ce roman étonnant à plus d’un titre. Après Tokyo, où l’écrivain-narrateur est convié à un colloque en tant qu’écrivain libanais, il va nous raconter les pérégrinations de ses ancêtres de Beyrouth à Guatemala Ciudad, en passant par Ajaccio, New York, Haïti, le Pérou, Paris et le Mexique. Ces jalons dans la vie du narrateur et de sa famille lui permet d’endosser bien des costumes. Celui qu’il étrenne à Tokyo étant tout neuf. Invité comme «écrivain libanais», il lui faudra toutefois remonter jusqu’à son grand-père pour offrir semblant de légitimité à cette appellation d’origine. Car ce dernier avait quitté le pays du cèdre depuis fort longtemps – il est du reste syrien – et s’était retrouvé au Guatemala où il avait fait construire une grande villa pour toute la famille.
C’est dans ce pays d’Amérique centrale, secoué de fortes tensions politiques, que nous allons faire la connaissance de Canción, le personnage qui donne son nom au titre du roman. Il s’agit de l’un des meneurs de la guérilla qui combat le pouvoir – corrompu – alors en place. En janvier 1967, avec son groupe, il décide d’enlever le grand-père du narrateur en pleine rue, au moment où il sort de la banque où il a retiré l’argent pour payer les maçons qu’il emploie. Canción va négocier le versement d’une rançon et se spécialiser dans ce type d’opérations, passant à la postérité pour la tentative avortée d’enlèvement de l’ambassadeur américain, John Gordon Mein. Car le diplomate tente de s’enfuir et est alors «aussitôt mitraillé par les guérilleros. Huit blessures par balles dans le dos, détaillerait le juge après l’autopsie.» C’est alors que Canción gagne son surnom: le Boucher (El Carnicero).
Avec humour et ironie, Eduardo Halfon montre que durant toutes ces années de guerre civile, il est bien difficile de juger où est le bien et le mal, chacune des parties comptant ses bons et ses mauvais éléments. Si l’on trouve légitime de s’élever contre un pouvoir corrompu, soutenu par les Américains et leur United Fruit Company, pratiquement propriétaire de tout le pays, on peut aussi se mettre à la place de cette famille qui a immigré là pour fuir d’autres conflits et se retrouve, bien malgré elle, au cœur d’un autre conflit. D’autant qu’elle va se retrouver accusée par le pouvoir d’avoir financé les forces armées rebelles en payant la rançon. Pour appuyer cette confusion, l’auteur n’hésite pas à passer, au fil des courts chapitres, dans une temporalité différente. De Tokyo à la guerre civile et à une conversation dans un bar où l’on évoque les chapitres marquants de l’épopée familiale. Le fait que le grand-père et son petit-fils s’appellent tous deux Eduardo Halfon n’arrangeant pas les choses! On file en Pologne pour parler des origines juives, puis au Moyen-Orient qui ne sera pas un refuge sûr avant d’arriver dans un pays «surréaliste», le Guatemala. Il est vrai qu’entre coups d’État, dictature, guérilla, ingérence américaine et criminalité galopante, enlèvements et assassinats, cette guerre civile qui va durer plus de quarante ans offre un terreau que le romancier exploite avec bonheur, tout en grimpant dans les arbres de son arbre généalogique à la recherche d’une identité introuvable.
Le tout servi par un style foisonnant, échevelé qui se moque de la logique pour passer d’une histoire à l’autre et donner une musicalité, un rythme effréné à ce roman où il sera même question d’amour. Voilà une nouvelle version de la sarabande d’Éros et Thanatos, luxuriante et endiablée.

Canción
Eduardo Halfon
Éditions de la Table Ronde
Roman
Traduit de l’espagnol par David Fauquemberg
176 p., 15 €
EAN 9791037107541
Paru le 14/01/2021

Où?
Le roman est principalement situé au Guatemala, à Guatemala Ciudad, mais il commence à Tokyo et nous fait passer par Beyrouth, Ajaccio, New York, Haïti, le Pérou, Paris et le Mexique.

Quand?
L’action se déroule de la seconde moitié du XXe siècle à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Par un matin glacial de janvier 1967, en pleine guerre civile du Guatemala, un commerçant juif et libanais est enlevé dans une ruelle de la capitale. Pourquoi? Comment? Par qui? Un narrateur du nom d’Eduardo Halfon devra voyager au Japon, retourner à son enfance dans le Guatemala des années 1970 ainsi qu’au souvenir d’une mystérieuse rencontre dans un bar miteux – situé au coin d’un bâtiment circulaire – pour élucider les énigmes entourant la vie et l’enlèvement de cet homme, qui était aussi son grand-père.
Eduardo Halfon, dans ce nouveau livre, continue d’explorer les rouages de l’identité. En suivant à la trace son grand-père libanais, il entre avec lui dans l’histoire récente, brutale et complexe, de son pays natal, une histoire dans laquelle il s’avère toujours plus difficile de distinguer les victimes des bourreaux.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
En Attendant Nadeau (Norbert Czarny)
L’Orient – Le Jour (Sabyl Ghoussoub)
L’Orient – Le Jour (Jean-Claude Perrier)
Blog Domi C Lire
Blog La Viduité 
Blog America Nostra
Blog Les miscellanées d’Usva


Eduardo Halfon présente son nouveau roman Canción © Production Musée d’art et d’histoire du Judaïsme

Les premières pages du livre
« J’ARRIVAI à Tokyo déguisé en Arabe. Un petit comité d’accueil de l’université m’attendait à la sortie de l’aéroport, bien qu’il fût minuit passé. Un des professeurs japonais, le chef à l’évidence, fut le premier à me saluer en arabe, et je me contentai de lui sourire, par politesse autant que par ignorance. Une jeune fille, l’assistante du chef ou peut-être une étudiante de troisième cycle, portait un masque chirurgical blanc et des sandales si délicates qu’elle semblait aller pieds nus ; elle n’arrêtait pas de courber le front devant moi, en silence. Un autre professeur, dans un mauvais espagnol, me souhaita la bienvenue au Japon. Un de ses collègues, plus jeune, me serra la main puis, sans la relâcher, m’expliqua en anglais que le chauffeur officiel du département de l’université allait me conduire à l’hôtel afin que je puisse me reposer avant la rencontre du lendemain matin. Le chauffeur, un vieil homme courtaud et grisonnant, portait une tenue de chauffeur. Après avoir récupéré ma main et les avoir tous remerciés en anglais, je pris congé en imitant leurs gestes révérencieux et suivis dehors le vieil homme courtaud et grisonnant, qui m’avait devancé sur le trottoir et marchait d’un pas nerveux sous un léger crachin.
Nous fûmes en un rien de temps à l’hôtel, qui se trouvait à deux pas de l’université. Du moins, c’est ce que je crus comprendre dans la bouche du chauffeur, dont l’anglais était encore pire que les cinq ou six mots d’arabe que je maîtrisais. Je crus aussi l’entendre dire que ce quartier de Tokyo était connu pour ses prostituées ou pour ses cerisiers, ce n’était pas très clair, et je n’osai pas demander. Il se rangea devant l’hôtel et, moteur allumé, descendit de voiture, courut ouvrir le coffre, posa mes affaires devant la porte d’entrée (tout cela, eus-je l’impression, avec la précipitation de qui a une forte envie d’uriner) et me laissa en murmurant quelques mots d’adieu ou de mise en garde.
Je restai planté sur le trottoir, déconcerté mais content d’être là, enfin, dans le vacarme lumineux de la nuit japonaise. Il avait cessé de pleuvoir. L’asphalte noir luisait d’un éclat de néon. Le ciel était une immense voûte de nuages blancs. Je songeai que marcher un peu me ferait du bien avant de monter dans ma chambre. Fumer une cigarette. Me dégourdir les jambes. Respirer le jasmin de la nuit encore tiède. Mais j’eus peur des prostituées.

J’étais au Japon pour participer à un congrès d’écrivains libanais. En recevant l’invitation quelques semaines plus tôt, après l’avoir lue et relue pour être bien certain qu’il ne s’agissait pas d’une erreur ou d’une plaisanterie, j’avais ouvert l’armoire et y avais trouvé le déguisement libanais – parmi tant d’autres déguisements – hérité de mon grand-père paternel, natif de Beyrouth. Je n’étais encore jamais allé au Japon. Et on ne m’avait encore jamais demandé d’être un écrivain libanais. Un écrivain juif, oui. Un écrivain guatémaltèque, bien sûr. Un écrivain latino-américain, évidemment. Un écrivain d’Amérique centrale, de moins en moins. Un écrivain des États-Unis, de plus en plus. Un écrivain espagnol, quand il était préférable de voyager avec ce passeport-là. Un écrivain polonais, une fois, dans une librairie de Barcelone qui tenait – tient – absolument à classer mes livres dans le rayon dévolu à la littérature polonaise. Un écrivain français, depuis que j’ai vécu un temps à Paris et que certains supposent que j’y vis encore. Tous ces déguisements, je les garde à portée de main, bien repassés et pendus dans l’armoire. Mais personne ne m’avait jamais invité à participer à quoi que ce soit en tant qu’écrivain libanais. Et devoir me faire passer pour un Arabe l’espace d’une journée, dans un congrès organisé par l’université de Tokyo, me paraissait peu de chose si cela me permettait de découvrir ce pays.

Il a dormi dans son uniforme de chauffeur. C’est ce que je me dis en le voyant planté debout à côté de moi, tranquille, impassible, attendant que j’aie terminé mon petit déjeuner pour me conduire à l’université. Le vieux avait les mains dans le dos et ses yeux gonflés fixaient un point précis du mur, devant nous, dans la cafétéria de l’hôtel. Il ne me salua pas. Ne m’adressa pas un seul mot. Ne me pressa pas. Mais tout son être évoquait un globe rempli d’eau sur le point d’éclater. Et donc, je ne le saluai pas non plus. Je me contentai de baisser les yeux et continuai de déjeuner aussi lentement que possible, en relisant mes notes sur un papier à en-tête de l’hôtel, et en répétant à voix basse les différentes manières de dire merci en arabe. Choukran. Choukran lak. Choukran lakoum. Choukran jazilen. Puis, quand j’eus fini de boire ma soupe miso, je me levai, adressai un sourire au globe noir et blanc planté à côté de ma table, et allai me resservir.

Mon grand-père libanais n’était pas libanais. J’ai commencé à le découvrir ou à le comprendre il y a quelques années, à New York, alors que je cherchais des pistes et des documents concernant son fils aîné, Salomon, mort tout petit non pas dans un lac, comme on me l’avait raconté lorsque j’étais enfant, mais là-bas, dans une clinique privée de New York, et enterré dans l’un des cimetières de la ville. Je n’ai trouvé aucun document concernant le jeune Salomon (pas un seul, rien, comme s’il n’était pas mort là-bas, dans une clinique privée de New York), mais j’ai trouvé en revanche le livre de bord – l’original, en parfait état – du bateau qui avait débarqué mon grand-père et ses frères à New York, le 7 juin 1917. Ce bateau s’appelait le SS Espagne. Il avait appareillé à Ajaccio, la capitale corse, où tous les frères avaient débarqué avec leur mère après s’être enfuis de Beyrouth (quelques jours ou quelques semaines avant de partir pour New York, ils l’avaient enterrée en Corse, mais encore aujourd’hui, nul ne sait de quoi est morte mon arrière-grand-mère, ni dans quel recoin de l’île se trouve sa tombe). Mon grand-père, ai-je pu lire dans le livre de bord du bateau, avait alors seize ans, il était célibataire, savait parler et lire le français, travaillait comme vendeur (Clerk, tapé à la machine) et était de nationalité syrienne (Syrian, tapé à la machine). Juste à côté, dans la colonne Race or People, le mot Syrian était également tapé à la machine. Mais ensuite, le fonctionnaire de l’immigration avait corrigé son erreur ou s’était ravisé : il avait barré cette mention et juste au-dessus, à la main, avait inscrit le mot Lebanon. Mon grand-père disait toujours, en effet, qu’il était libanais, précisai-je dans le microphone qui fonctionnait à peine, bien que le Liban, en tant que pays, n’eût été créé qu’en 1920, c’est-à-dire trois ans après le départ de Beyrouth de mon aïeul et de ses frères. Jusqu’à cette date, Beyrouth faisait partie du territoire syrien. Donc, d’un point de vue juridique, ils étaient syriens. Ils étaient nés syriens. Mais ils se disaient libanais. Peut-être pour une question de race ou de groupe ethnique, comme il était écrit dans le livre de bord. Peut-être pour une question d’identité. Ainsi, je suis le petit-fils d’un Libanais qui n’était pas libanais, lançai-je au public japonais de l’université de Tokyo, et je repoussai le micro. Respectueux ou dérouté – lequel des deux, je l’ignore –, le public japonais resta muet. »

Extraits
« Le 13 novembre 1960, une centaine d’officiers militaires organisèrent un soulèvement pour s’opposer à la soumission du gouvernement Face aux Américains qui, secrètement, dans une ferme privée du pays nommée La Helvetia, étaient en train de former des exilés cubains et des mercenaires anticastristes en vue d’un débarquement à Cuba, dans la Baie des Cochons (la CIA avait installé, dans cette ferme privée, dont le propriétaire était un proche du président, une station radio pour coordonner la future invasion, vouée à l’échec). La majeure partie des officiers impliqués dans ce soulèvement furent rapidement condamnés et fusillés, mais deux d’entre eux parvinrent à s’enfuir dans les montagnes: le lieutenant Marco Antonio Yon Sosa et le sous-lieutenant Luis Augusto Turcios Lima. En tant que militaires, tous les deux avaient été formés aux tactiques antiguérilla par l’armée des États-Unis; l’un à Fort Benning, en Géorgie; l’autre à Fort Gulick, au Panama. Et une fois passés dans la clandestinité là-haut, dans la montagne, ils entreprirent d’organiser le premier mouvement — ou frente, dans l’argot local — guérillero du pays, le Mouvement révolutionnaire du 13 novembre. Un an et demi plus tard, en 1962, suite au massacre par un groupe de militaires de onze étudiants de la faculté de droit, alors qu’ils posaient des pancartes et des affiches de dénonciation dans le centre-ville, le Mouvement révolutionnaire du 13 novembre s’allierait au Parti guatémaltèque du travail, donnant naissance aux Forces armées rebelles. Quand mon grand-père fut enlevé en janvier 1967, on estimait déjà à environ trois cents le nombre de guérilleros dans le pays. Moyenne d’âge: vingt-deux ans. Temps moyen passé au sein de la guérilla avant de mourir: trois ans. » p.53-54

« L’ambassadeur des États-Unis s’appelait John Gordon Mein. Il ne s’était pas agi d’un assassinat, mais d’une tentative d’enlèvement qui avait mal tourné, lorsque Mein avait tenté de s’enfuir sur l’avenue, où il fut aussitôt mitraillé par les guérilleros. Huit blessures par balles dans le dos, détaillerait le juge après l’autopsie. L’objectif de cet enlèvement était d’échanger l’ambassadeur contre le chef suprême de la guérilla, le commandant Camilo, capturé par l’armée quelques jours plus tôt. Les guérilleros avaient attendu Mein au coin de la rue de l’ambassade – il revenait d’un déjeuner -, à bord de deux voitures de location : une Chevrolet Chevelle verte (Hertz) et une Toyota rouge (Avis). Les deux véhicules, découvrirait-on dans les heures qui suivirent, avaient été loués le matin même par Michèle Firk, journaliste et révolutionnaire juive de France, et par ailleurs compagne de Camilo: celui-ci l’appelait la pleureuse (La Llorona), à cause de sa propension à s’émouvoir au moment des adieux. Une semaine après l’assassinat de Mein, alors que la police militaire était sur le point d’enfoncer la porte de sa maison, Michèle Firk se suicidait d’une balle dans la bouche.
L’un des trois délinquants figurant sur l’avis de recherche, celui de la photo du milieu, celui dont l’expression est à la fois sinistre et puérile, est Canción, également connu, précise la légende, sous le nom du Boucher (El Carnicero). » p. 74-75

« Sur la banquette arrière, lisant le journal, est assis le comte Karl von Spreti, ambassadeur de la république fédérale d’Allemagne au Guatemala. Le chauffeur observe dans le rétroviseur cet homme raffiné, en se disant comme souvent que von Spreti a l’allure d’un acteur de ciné — de fait, il n’est pas sans rappeler Marcello Mastroianni —, et ne remarque pas à quel moment ni d’où ont surgi ces deux voitures qui cherchent à lui bloquer le passage, au niveau du monument à Christophe Colomb : une Coccinelle Volkswagen blanche et une Volvo bleu nacré.
Arrêtez-vous, lui ordonne von Spret avec une assurance teintée de fatalisme. C’est après moi qu’ils en ont.
Six guérilleros descendent des véhicules. Ils ont des cagoules et des mitraillettes Thompson (ils disent des Tomis). Un des six hommes ouvre la portière arrière de la Mercedes, saisit le comte par le bras et, sans prononcer un seul mot, sans se voir opposer la moindre résistance, le conduit jusqu’à la Volvo bleu nacré, Ce guérillero encagoulé, c’est Canción.
Principal objectif de cet enlèvement : échanger l’ambassadeur contre dix-sept prisonniers politiques. Mais quatre jours plus tard, en guise de réponse à l’ultimatum des guérilleros, le gouvernement militaire fait assassiner deux de ces prisonniers.
Ce dimanche-là, quelqu’un appelle la caserne des pompiers depuis un téléphone public. Une voix anonyme annonce au pompier de garde que von Spreti se trouve dans une modeste maison d’adobe privée de toit, au kilomètre 16,5 de la route de San Pedro Ayampuc, village des environs de la capitale, Les pompiers se rendent immédiatement sur place.
Ils trouvent le corps de von Spreti dans le jardin derrière la maison, avec un seul impact de balle au niveau de la tempe droite, calibre neuf millimètres. Le comte est assis par terre, jambes tendues devant lui, adossé à des arbustes. » p. 76-77

« La Roge. C’est ainsi que ses proches et ses amis appelaient Roselia Cruz. En 1958, âgée de dix-sept ans, alors qu’elle achevait ses études à l’Instituto Normal de Senoritas Belén, une école normale d’institutrices, elle fut élue Miss Guatemala. L’été suivant, elle se rendit à Long Beach en Californie — son premier et unique voyage à l’étranger — pour participer au concours de Miss Univers. Elle ne l’emporta pas. Mais dans son discours, vêtue de l’habit traditionnel maya, elle critiqua l’intervention au Guatemala du gouvernement américain, qui, en juin 1954, avait orchestré et financé le renversement du président Jacobo Arbenz — le deuxième président démocratiquement élu de l’histoire du pays.
Arbenz, également connu sous le surnom de Blondin (El Chelon) ou Le Suisse (El Suizo), déclara dans son discours d’investiture que le Guatemala était régi par un système économique de type féodal et, en 1952, il entreprit de mettre en œuvre sa loi de réforme agraire, le fameux Décret 900, dont l’objectif essentiel — proclamait-il  — était de développer l’économie capitaliste des paysans. Des paysans décimés par la misère et la famine (selon le recensement de cette année-là, 57% d’entre eux ne possédaient aucune terre ; 67% mouraient avant l’âge de vingt ans). Première mesure de cette réforme agraire : mettre fin au système féodal toujours en vigueur dans les campagnes (sont abolies, détaillait le décret, toutes les formes de servitude et, par conséquent, toute prestation personnelle non rémunérée de la part des paysans). Deuxième mesure : s’octroyer le droit d’exproprier les terres en friche — c’est-à-dire seulement les terres improductives — contre une indemnisation sous forme de bons, et redistribuer ces propriétés aux pauvres et aux nécessiteux, indigènes et paysans. En 1953, Arbenz expropria ainsi quasiment la moitié des terres en friche d’un des principaux propriétaires terriens du pays, la United Fruit Company – bien que possédant plus de la moitié des terres cultivables du Guatemala, elle en exploitait moins de 3% -, terres dont l’entreprise bananière américaine avait hérité gratuitement en 1901, cadeau du président et dictateur Manuel Estrada Cabrera. La United Fruit Company ne tarda pas à réagir. Par l’intermédiaire des frères Dulles (John Foster Dulles, alors secrétaire d’État des États-Unis, et Allen Dulles, alors directeur de la CIA, avaient travaillé comme avocats au service de la multinationale et siégeaient désormais à son conseil d’administration), elle fit pression sur le gouvernement du président Eisenhower, et Arbenz fut promptement renversé dans le cadre d’une opération de la CIA baptisée OPÉRATION PBSUCCESS. Le pays bascula alors dans une spirale de gouvernements répressifs, de présidents militaires, de militaires génocidaires, et dans un conflit armé interne qui allait durer près de quatre décennies (John Foster Dulles, pendant ce temps-là, était désigné Personnalité de l’année 1954 par Time Magazine). » p. 80-83

« Nul n’ignore que le Guatemala est un pays surréaliste.
C’est par ces mots que s’ouvre la lettre de mon grand-père publiée dans Prensa Libre, l’un des principaux journaux du pays, le 8 juin 1954, trois semaines avant le renversement d’Arbenz. » p. 83

À propos de l’auteur
HALFON_Eduardo_©Ulf_AndersenEduardo Halfon © Photo Ulf Andersen

Eduardo Halfon est né au Guatemala en 1971 et a passé une partie de sa jeunesse aux États-Unis, où il a étudié la littérature qu’il a enseignée à son retour dans son pays natal. En 2007, l’auteur de La Pirouette est nommé parmi les quarante meilleurs jeunes écrivains latino-américains au Hay Festival de Bogotá et en 2012, il bénéficie de la Bourse de Guggenheim. Ses nouvelles et romans sont traduits en huit langues, et il reçoit le prestigieux prix espagnol José Maria de Pereda en 2010 ainsi que le Prix Roger Caillois en 2015 pour deux d’entre eux. (Source: Éditions de la Table Ronde)

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Mauvaises herbes

ABDALLAH_mauvaises_herbes
  RL2020  Logo_premier_roman  coup_de_coeur

Prix Envoyé par La Poste 2020

En deux mots:
De 1983 à aujourd’hui, la vie d’une famille libanaise va basculer. À travers les yeux d’une narratrice, ce sont les années de guerre civile qui défilent, puis celles de l’exil en France, lorsqu’il faut prendre congé d’un père qui décide de rester à Beyrouth.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Chant d’amour pour un père, pour un pays

Dans un premier roman qui résonne fort aujourd’hui, Dima Abdallah raconte le Liban qu’elle a dû quitter au moment de la Guerre civile. Une chronique émouvante qui est aussi un chant d’amour pour son père.

Beyrouth, 1983. C’est la guerre qui déchire le Liban et rend la vie si difficile. Mais pour la narratrice de six ans, le bruit des tirs et les déflagrations qui secouent la ville, c’est aussi le moyen de gagner un peu de temps de liberté. Elle en vient à souhaiter que les tirs redoublent d’intensité pour qu’ils soient tous renvoyés chez eux. Que son géant de père vienne prendre son petit doigt dans sa grande paume et qu’ils rentrent chez eux. Car le géant a un super-pouvoir: «Le géant est une gigantesque étoile qui illumine tout et un trou noir qui avale tout ce qui se trouve à proximité. Ce n’est pas que les autres personnes autour de lui sont moins importantes, c’est seulement que le trou noir a un tel poids, une telle force gravitationnelle, qu’il engloutit tout.»
Chez eux, c’était jusqu’il y a peu dans le sud de la ville, mais maintenant que le mur a laissé la place à un trou, il a bien fallu partir. Des amis qui ont choisi de fuir le pays leur ont laissé leur appartement sur le front de mer, au 9e étage d’un bel immeuble. S’il n’y avait pas sans cesse des coupures de courant qui empêchent de prendre l’ascenseur, la vie serait belle.
Dima Abdallah a choisi de donner successivement la parole aux deux principaux protagonistes, à la fille et au père, à ce géant qui fait semblant de maîtriser la situation, mais qui doute et s’angoisse. «Je vais continuer à lui dire que rien de tout cela n’est grave, qu’elle a bien raison de ne pas pleurer, qu’on ne risque rien et que ça ne nous regarde pas, ce vaste bordel. Je me dis qu’il n’y a pas besoin d’en parler, demain on ira acheter un pot de marjolaine pour remplacer celui qui a fané et on mangera une glace. Chaque soir, on trouvera la force d’oublier ce qui s’est passé pendant la journée et chaque matin on trouvera une parade pour oublier la nuit passée. Je crois que l’oubli est la meilleure des solutions…»
Au fil des semaines, avec son frère et sa mère, journaliste et prof de français, ils tentent de s’adapter au mieux, espérant un répit. Qui ne viendra pas. En lieu et place de la paix, ce sont les crises d’angoisse, la peur qui paralyse et qui rend malade. Après douze ans, il n’est plus possible de faire semblant. La sécurité n’est plus garantie et le moral s’est effondré. La confession du chef de famille – qui résonne tout particulièrement à la lumière des événements récents – est bouleversante: «Ma chute était synchronisée avec celle du pays. Des morceaux de moi se détachaient sur le rythme où les immeubles s’écroulaient. Je devenais aussi toxique que cette ville. Je sentais le soufre et le sang coagulé. De moi coulait la même pollution que celle qui se déversait dans la mer, chaque jour. Je me désagrégeais sur le même tempo que cette ville».
Pour la jeune fille et pour son père, une nouvelle vie commence de part et d’autre de la Méditerranée. Une séparation, une douleur, un déchirement. Car cette nouvelle vie n’est pas une vie. Tout juste une survie. L’exil est d’abord intérieur: «Partir n’est pas une histoire de géographie. Tous étaient déjà partis avant même de prendre la route».
Et si, durant les premiers temps, la famille va conserver l’illusion que cet éloignement n’est que provisoire, elle devra vite déchanter. Partager l’odeur du café du matin et même celle du jasmin qui pousse sur leurs terrasses respectives ne met plus de baume au cœur. Il creuse la distance, donne à la nostalgie le poids de la tristesse. Et rend si difficile le choix des mots pour dire tout leur amour. Il ne faut pas blesser, il ne faut pas ajouter de la tristesse à la tristesse, il ne faut pas remuer les plaies toujours vives.
Mais le mal est profond et les mots deviennent vite dérisoires lorsqu’on a l’impression d’avoir tout perdu: «Ils ont pris ma ville. Ma ville est tombée. Elle s’est effondrée et des étrangers sont venus en rebâtir une nouvelle, une réplique de mauvais goût, un artifice, une ville factice. Dans les égouts, le sang de leurs victimes doit encore couler. La Méditerranée ne devrait plus être bleue mais rouge.»

Mauvaises herbes
Dima Abdallah
Sabine Wespieser éditeur
Premier roman
240 p., 20 €
EAN 9782848053608
Paru le 27/08/2020

Où?
Le roman se déroule au Liban, à Beyrouth principalement, puis en France, à Paris, avec des voyages d’un pays à l’autre.

Quand?
L’action se situe de 1983 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dehors, le bruit des tirs s’intensifie. Rassemblés dans la cour de l’école, les élèves attendent en larmes l’arrivée de leurs parents. La jeune narratrice de ce saisissant premier chapitre ne pleure pas, elle se réjouit de retrouver avant l’heure « son géant ». La main accrochée à l’un de ses grands doigts, elle est certaine de traverser sans crainte le chaos.
Ne pas se plaindre, cacher sa peur, se taire, quitter à la hâte un appartement pour un autre tout aussi provisoire, l’enfant née à Beyrouth pendant la guerre civile s’y est tôt habituée.
Son père, dont la voix alterne avec la sienne, sait combien, dans cette ville détruite, son pouvoir n’a rien de démesuré. Même s’il essaie de donner le change avec ses blagues et des paradis de verdure tant bien que mal réinventés à chaque déménagement, cet intellectuel – qui a le tort de n’être d’aucune faction ni d’aucun parti – n’a à offrir que son angoisse, sa lucidité et son silence.
L’année des douze ans de sa fille, la famille s’exile sans lui à Paris. Collégienne brillante, jeune femme en rupture de ban, mère à son tour, elle non plus ne se sentira jamais d’aucun groupe, et continuera de se réfugier auprès des arbres, des fleurs et de ses chères adventices, ces mauvaises herbes qu’elle se garde bien d’arracher.
De sa bataille permanente avec la mémoire d’une enfance en ruine, l’auteure de ce beau premier roman rend un compte précis et bouleversant. Ici, la tendresse dit son nom dans une main que l’on serre ou dans un effluve de jasmin, comme autant de petites victoires quotidiennes sur un corps colonisé par le passé.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Livres Hebdo (Alexiane Guchereau)
A voir A lire (Oriane Schneider)
L’Orient – Le jour (entretien avec Georgia Makhlouf)


Dima Abdallah présente son premier roman, Mauvaises herbes © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« BEYROUTH, 1983
LA MAIN DU GÉANT est tellement immense qu’un seul doigt me suffit. Il me tend toujours le doigt au lieu de me prendre par la main. Je sens l’épaisseur de chaque phalange sous ma paume qui serre fort. Quand l’auriculaire m’échappe, il me tend l’index. Je marche en titubant un peu parce que c’est souvent difficile pour moi d’avancer au bon rythme. Je sais qu’il sait parfaitement où aller. Alors je le suis péniblement, m’accrochant comme je peux au doigt, à un rythme bien trop rapide pour mes petites jambes et dans un espace bien trop grand et chaotique pour que mes petits yeux l’apprivoisent. À ma hauteur, il n’y a que mes camarades qui s’agitent et s’agglutinent autour de nous. Je n’aime pas beaucoup mes camarades, surtout quand ils pleurent. Et je n’aime pas quand il y a autant de gens et autant de bruit. Moi, je n’ai pas trop peur, vu que je suis avec mon géant. J’ai décidé que, dans ce genre de situations, il fallait lui faire confiance. Il est fort et il est très intelligent. Quand le doigt m’échappe, je m’agrippe à un bout de tissu du pantalon qui couvre l’énorme cuisse. Il s’arrête alors et me tend de nouveau la main. L’auriculaire, ou l’index. Il me dit parfois des choses que j’entends mal, alors je ne lui réponds pas, mais ce n’est pas trop grave, on se parlera plus tard. Je me contente de m’accrocher à la main et je reste bien concentrée pour ne surtout pas la lâcher. Je serre fort ce doigt, je sais que c’est important. Je lève parfois la tête pour regarder son visage et je me dis à chaque fois qu’il est drôlement grand.
Il est venu me chercher dans une cour qui n’est pas la mienne. C’est là qu’on nous rassemble dans ces cas-là, quand ils appellent les parents pour qu’ils viennent. C’est dans cette petite cour que les enfants se mettent à pleurer et à sangloter en chœur. Il y a le premier et, comme un effet domino, ils se mettent tous à pleurer les uns après les autres. Moi, j’ai toujours regardé ces scènes avec incompréhension. Je les envie d’être aussi similaires, aussi coordonnés. J’avais beau essayer de penser à des choses tristes pour pouvoir pleurer avec eux, je n’y arrivais pas. Non, moi, comme d’habitude, dès que les tirs se sont intensifiés, j’ai prié pour que ça dure assez longtemps pour inquiéter les professeurs. Je savais que, plus le bruit était fort, plus les explosions étaient régulières et rapprochées, plus on avait une chance de rentrer chez nous. Je ne suis pas bête, je sais qu’il se passe quelque chose, quelque chose de sérieux. Les adultes emploient un ton très solennel quand ils en parlent. Ils sont souvent très nerveux. Par exemple, ils n’aiment pas quand on achète des pétards et des feux d’artifice et, quand ils en entendent un éclater, ils insultent parfois les gamins dans la rue. Moi, je crois que ce n’est pas si grave que ça, ces histoires de guerre, et je n’aime pas trop parler de ces choses-là. Ça ne me regarde pas et puis je ne suis pas très douée pour parler des choses sérieuses.
Aux premières détonations, personne n’a réagi dans la classe, c’est à peine si la maîtresse a arrêté de parler quelques secondes. Le bruit semblait encore lointain et irrégulier. Moi, je n’écoutais plus rien de ce qu’elle disait et je priais ciel et terre pour que les tirs s’intensifient et que le bruit se rapproche. J’ai inventé une petite prière que je fais dans ma tête quand j’ai quelque chose à demander à Dieu. Mon Dieu à moi, pas celui des autres. Celui des autres, je ne l’aime pas trop. Quand le visage de la maîtresse s’est crispé, j’ai tranquillement commencé à ranger mes affaires dans mon cartable avant même qu’elle nous le demande. Avant de donner l’ordre de sortir de la classe, elle prend toujours la peine de dire aux enfants, « ce n’est pas grave », « il ne faut pas paniquer », sans en perdre son français, ce à quoi la classe entière répond toujours par des cris d’effroi en chœur et en arabe.
Une fois dans la petite cour où on attend les parents, c’est un concerto, un psychodrame que je regarde comme un film. C’est les caïds qui me fascinent le plus. J’observe à chaque fois avec émerveillement ces petits durs sangloter dans les jupons de la maîtresse. Je les dévisage, subjuguée par les larmes, la sueur et la morve qui coulent à flots. C’est peut-être parce que je suis la seule à ne pas pleurer que la maîtresse ne m’aime pas. Moi, je n’arrive pas à me forcer à pleurer, ce n’est pas de ma faute. J’ai vraiment essayé, pourtant. J’essaye à chaque fois. À côté de mes camarades en panique, je jubile en essayant que ça ne se remarque pas trop et je guette l’arrivée de mon géant à travers un petit trou dans le mur de la cour. Un trou si petit qu’on ne distingue presque rien à travers. Ça ne m’empêche pas d’essayer de guetter sa venue. Puis, le visage écrasé sur le mur, on me voit moins. On voit moins qu’aucune larme ne veut bien couler de mes yeux.
En plus, juste à côté de mon mur, il y a un grand bac de terre où poussent différentes fleurs dont je ne connais pas le nom. J’aime bien observer les pétales de près et caresser les feuilles. Ça m’occupe et c’est comme si toucher les fleurs rendait les cris de mes camarades moins stridents. Je suis bien contente que mon petit frère soit resté à la maison aujourd’hui. À chaque fois que je regarde mes camarades pleurer, je pense à lui et aux imbéciles de sa classe qui doivent paniquer encore plus, vu qu’ils sont tout petits, et lui faire peur avec leurs cris. Je ne veux pas qu’il ait peur.
J’essaye toujours de refaire ma queue de cheval bien comme il faut pour que le géant me trouve jolie en arrivant. C’est aussi pour ça que je suis bien contente de ne pas pleurer. Je ne voudrais pas qu’il me voie pleurer. Je veux être jolie et souriante. Je mouille la paume de ma main avec un peu de salive et j’essaye de lisser tous les petits cheveux qui font des frisottis au-dessus du front. Les filles qui pleurent le plus sont celles qui sont le mieux coiffées, elles n’ont jamais des petits frisottis sur le devant. La plupart ont les cheveux lisses et bien coiffés, même en fin de journée. Moi, je ressemble à un petit mouton avec mes boucles qui essayent de se faire la malle à longueur de journée.
Il m’a souri en arrivant et m’a tendu vite le doigt pour que je comprenne qu’il n’y avait pas le temps pour les accolades et les bisous et qu’il fallait rentrer tout de suite. Il m’a dit qu’on irait manger une glace, mais moi, je sais que ce n’est pas vrai. J’ai six ans, je ne suis pas bête. On a échangé deux ou trois mots pour se dire qu’on était bien contents de se retrouver et que ce n’était pas bien grave, tout ce remue-ménage, puis il a pris mon cartable. Le géant et moi quittons la cour des petits pour en traverser une autre, celle des plus grands. Un grand portail en fer peint en gris clair sépare les deux. Dans la mienne, il y a un grand bac à sable, alors que celle-ci est juste un immense rectangle bétonné. Le grand rectangle donne encore sur une autre cour, celle des vrais grands, celle du collège. Nous traversons une toute petite partie de cette dernière, à peine quelques mètres, pour rejoindre la grande descente menant au portail principal de l’établissement.
Quand je le regarde, je trouve que le géant est très beau, bien plus beau que tous les autres parents qui sont venus. Je sais qu’il ne faut pas que je lâche son doigt, alors je reste concentrée sur la main. La pente est l’autoroute qu’ils empruntent tous vers la sortie. Des plus petits aux plus grands, le passage impératif vers la sortie est celui-ci, il n’y en a pas d’autres. L’organisation si pensée, la séparation si organisée entre les petits, les un peu moins petits, les moyens, les grands moyens, les grands, les adolescents et les adultes vole complètement en éclats dans la pente qui mène à la sortie. Il porte mon cartable, mes pas n’en sont pas plus sûrs, parce qu’il y a trop de gens. Je pourrais lui dire de marcher moins vite, mais je n’ai pas envie de le déranger, il a l’air très concentré. Mon géant m’escorte vers la sortie et plus nous nous rapprochons du grand portail, plus je sens son doigt se crisper dans ma paume. Parfois, marcher en ligne droite n’est pas possible et nous devons contourner les obstacles, mon corps se met alors au rythme qu’il me dicte. L’auriculaire m’indique par où il faut passer. Mon cerveau fait écran noir et ordonne à mon être entier de ne prendre pour repère que le géant. Voire que la main. Voire que le doigt.
Je connais les mains de mon géant comme si je les avais moi-même façonnées. Et plus encore. Je connais encore mieux la main droite, c’est celle que je tiens. Je la reconnaîtrais parmi des millions d’autres. J’en connais chaque doigt, chaque phalange, chaque ongle, chaque poil. J’en connais l’odeur, j’en connais le taux d’humidité à la surface et la mesure exacte de la moiteur de la paume. J’en connais la consistance, les différentes consistances. J’en connais les différentes épaisseurs et les différentes rugosités, celles de chaque phalange. Je connais l’ongle le plus lisse et l’ongle le moins lisse. Je connais le nombre de millimètres taillés à chaque fois qu’il se coupe les ongles, toujours très court. Je sais lequel des cinq doigts est le plus poilu et celui qui l’est le moins. Je sais les moindres petits détails de la paume et la manière dont le sang y circule, rendant la peau plus rouge à certains endroits qu’à d’autres. Je sais le petit défaut de l’ongle de l’index. Un demi-millimètre d’ongle manquant entre la cuticule et le reste de l’ongle, à gauche.
Les regards et les mots sont furtifs. Il a beau tendre son doigt et vérifier de temps en temps que je m’y accroche bien, tout son être scrute droit devant la sortie principale. Je sens l’urgence qui agite le géant. Son corps a beau essayer de faire l’effort de se mouvoir à mon rythme, sa précipitation n’en est que plus criante. Il prend sa mission avec un sérieux palpable jusque dans la moiteur de sa main. Les derniers mètres qui nous séparent de la porte ressemblent au dernier rebondissement, quand le chevalier mobilise tout son courage et toute sa force avant de porter le coup de grâce au dragon et de sortir en courant du donjon qui s’effondre deux secondes après qu’il en a franchi le seuil dans une acrobatie extraordinaire. Mais non. La scène finale n’est pas celle-ci, car, après la grande porte de sortie, il y a le dehors, il y a la rue et les détonations qui se rapprochent. Il y a les autres, la foule agglutinée devant la porte, chacun essayant, comme il le peut, de s’extraire de cette fourmilière dans le bruit assourdissant du trafic, des klaxons, du ronronnement permanent de la ville. Le géant prend sa mission plus que jamais au sérieux. Pendant la traversée chevaleresque de la cour, il n’était qu’en préparation, il s’entraînait pour la vraie mission du dehors. Il n’y a plus de cours, plus de limites, plus de chemin balisé vers la sortie, plus de remparts au château, plus de donjon, plus de dragon. Il n’y a que lui, moi et l’infini chaos qui nous sépare de la maison.
C’est à ce moment-là, quand on franchit le grand portail de fer, que sa main entière attrape mon poignet. Il n’y a plus de doigt, ma main ne tient plus rien, je n’ai plus d’accroche, je ne peux plus regarder encore et encore tous les détails de ses phalanges. Sa main délaisse parfois mon poignet pour agripper mon épaule, pour me rapprocher encore plus de son corps, pour que nos corps fassent encore plus corps. De temps en temps, sa main moite exerce une pression sur mon poignet, mon bras ou mon épaule et me fait un peu mal, mais je ne dis rien. Je ne veux pas le perturber, déranger son extrême concentration. Quand je lève la tête, je vois perler sur son visage des grosses gouttes de sueur. Il y en a qui coulent le long des tempes et de la mâchoire, et d’autres qui dégoulinent le long du nez. Parfois il ordonne fermement quelques « allez » ou « attention » et j’obéis. Je comprends bien qu’il faut rentrer vite. »

Extraits
« Pour engager la conversation, il me montre souvent telle ou telle plante en pot sur le balcon et m’apprend le nom de chacune d’elles. Il frotte sa main sur l’origan ou la marjolaine et me fait sentir ses doigts. »

« Je ne sais plus ni quand ni comment c’est arrivé. Je ne sais plus ni quand ni comment l’oxygène a réussi à se frayer un chemin jusqu’au fond de mes poumons. »

« Je vais continuer à lui dire que rien de tout cela n’est grave, qu’elle a bien raison de ne pas pleurer, qu’on ne risque rien et que ça ne nous regarde pas, ce vaste bordel. Je me dis qu’il n’y a pas besoin d’en parler, demain on ira acheter un pot de marjolaine pour remplacer celui qui a fané et on mangera une glace.
Chaque soir, on trouvera la force d’oublier ce qui s’est passé pendant la journée et chaque matin on trouvera une parade pour oublier la nuit passée. Je crois que l’oubli est la meilleure des solutions, je suis en train de développer une sorte de superpouvoir pour ce qui est de l’oubli. je travaille à effacer de ma mémoire toutes les images qui dérangent, que je ne supporte plus de voir. Je ne garde que les souvenirs d’avant, avant que tout cela n’arrive. Je travaille ma mémoire au corps. »

« Pendant douze ans, je les ai vus tous deux naître et pousser dans cette ruine, l’un après l’autre. Pendant toutes ces années, je les ai regardés faire semblant de ne pas avoir peur. Pendant douze ans, je les ai vus s’acharner à vouloir respirer ce qui restait d’oxygène. Au diable la patrie. Au diable les racines. Douze ans de cages d’escalier. Douze ans d’eau salée, douze ans de baissez vos têtes. Douze ans à me regarder, moi, m’écrouler comme une tour, une pierre après l’autre, m’effondrer lentement et inexorablement. M’effondrer sur eux. Douze ans à me regarder me morceler, me défragmenter. Ma chute était synchronisée avec celle du pays. Des morceaux de moi se détachaient sur le rythme où les immeubles s’écroulaient. Je devenais aussi toxique que cette ville. Je sentais le soufre et le sang coagulé. De moi coulait la même pollution que celle qui se déversait dans la mer, chaque jour. Je me désagrégeais sur le même tempo que cette ville. Les cris de ceux qu’on torturait jaillissaient de ma bouche et transpiraient de tous les pores de ma peau.
Douze ans à assister à la ruine de tout. Douze ans à regarder tout chanceler et puis tomber. C’est bien qu’ils soient partis. Peut-être qu’avec le temps ils pourront se reconstruire, se construire, ils sont encore si jeunes. Douze ans dans mille maisons sans jamais être à la maison. Douze ans de maison dans le coffre de la voiture. Douze ans à se demander la salle de bains, la cage d’escalier ou l’abri? Douze ans d’aucun parti, d’aucun bord, d’aucune milice, d’aucun groupe, d’aucune appartenance, d’aucune confession. Douze ans d’errance. »

« Ces rues n’étaient plus les miennes, cette ville n’était que le spectre de ma ville, de celle que j’ai connue. je marchais parmi les gens et je me disais que ce ne sont ni mes semblables, ni mes concitoyens, ni même les vrais habitants de cette ville. Ils sont une espèce mutante qui a attaqué la ville, l’a colonisée et s’est emparée de toutes ses rues, de tous ses magasins et de tous ses cafés. Ils ont pris ma ville. Ma ville est tombée. Elle s’est effondrée et des étrangers sont venus en rebâtir une nouvelle, une réplique de mauvais goût, un artifice, une ville factice. Dans les égouts, le sang de leurs victimes doit encore couler. La Méditerranée ne devrait plus être bleue mais rouge. »

À propos de l’auteur
ABDALLAH_Dima_©David_Poirier

Dima Abdallah © Photo David Poirier

Née au Liban en 1977, Dima Abdallah vit à Paris depuis 1989. Après des études d’archéologie, elle s’est spécialisée dans l’antiquité tardive. Fille des écrivains Mohammed Abdallah, dont un de ses poèmes traduit de l’arabe clôt le roman, et Hoda Barakat, elle a écrit des nouvelles et des poèmes jamais publiés. Mauvaises Herbes est son premier roman. (Source: Éditions Sabine Wespieser / Livres Hebdo)

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Trois incendies

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En deux mots:
Léa la grand-mère, Alexandra la mère et Maryam la fille: trois générations et trois parcours bien différents que l’on va suivre de la seconde Guerre mondiale à nos jours. Aux soubresauts du monde viendront alors se mêler les liens familiaux, y compris secrets.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

La Guerre des trois

Vinciane Moeschler nous offre avec «Trois incendies» sont roman le plus ambitieux et le plus abouti, se déployant sur trois générations et nous offrant trois portraits de femmes attachantes.

La grand-mère, la mère, la fille: trois générations de femmes et trois histoires totalement différentes bien qu’intimement mêlées. Voilà la résumé le plus succinct que l’on puisse faire de ce roman qui embrasse les problématiques les plus personnelles sur la famille, les relations mère-filles, l’héritage et la transmission et une vision beaucoup plus large sur la place de la femme, sur leur combat pour l’émancipation au fil des ans, sur l’engagement professionnel, sur le poids des guerres ou encore la place des réfugiés. Léa, la grand-mère née en Belgique, a vécu la Seconde guerre mondiale et l’exil. Sa fille Alexandra, reporter de guerre, parcourt les points chauds du globe son appareil-photo en bandoulière et Maryam, sa fille, qui se sent abandonnée et cherche sa place dans un monde si difficile à appréhender, à comprendre.
Si le projet de Vinciane Moeschler est ambitieux, il est mené à bien grâce à la construction qui fait alterner les chapitres du point de vue de Léa, d’Alexandra et de Maryam. Ce qui permet de différencier les points de vue mais aussi de confronter des périodes historiques et de mettre par exemple en parallèle les bombardements qui ont secoué Bruxelles au moment de l’avancée des troupes allemandes et qui ont jeté Léa sur les routes de l’exil et ceux qui ont détruit Beyrouth au début des années quatre-vingt et dont Alexandra est témoin. Maryam va en quelques sorte nous offrir la synthèse de ces témoignages en réfléchissant ouvertement à cette folie humaine, en la comparant au comportement des animaux vers lesquels elle se tourne plus volontiers: «Bien que le combat soit un phénomène largement répandu au sein des espèces animales, on ne connaît que quelques cas au sein des espèces vivantes de luttes destructrices intra-espèces entre des groupes organisés. En aucun cas, elles n’impliquent le recours à des outils utilisés comme des armes. Le comportement prédateur s’exerçant à l’égard d’autres espèces, comportement normal, ne peut être considéré comme équivalent de la violence intra-espèces. La guerre est un phénomène spécifiquement humain qui ne se rencontre pas chez d’autres animaux.»
C’est du reste l’autre point fort de ce roman, les passerelles que l’on va voir émerger, conscientes ou inconscientes et qui relient ces trois femmes entre elles. Une généalogie des sentiments. Une volonté d’émancipation qui rend aveugle Léa autant qu’Alexandra: « Ainsi, les deux femmes empruntaient les mêmes chemins de traverse. Aimant trop vite, sans trop y croire, mettant à plus tard la promesse d’une vie de couple ordinaire. Elles avaient confondu leurs traces, l’empreinte de leurs pas pour devenir des femmes libres.»
Une liberté qui a aussi un prix, qui entrainer Alexandra à mener une double-vie et engendrer un lourd secret de famille. Mais c’est aussi l’occasion d’évoquer les hommes – mari, amant et père – et de souligner qu’ils ne sont pas de simples faire-valoir. Ils sont tour à tour un refuge, un point d’ancrage dans un monde hostile ou un divertissement, un moyen d’oublier combien l’envie de s’émanciper peut se heurter à une morale, à des devoirs quand par exemple l’amour se confronte à l’amour filial.
Quand Maryam ne comprend plus sa mère, qu’elle se sent délaissée…
Vinciane Moeschler évite toutefois l’écueil du manichéisme. La psychologie des personnages est complexe, à l’image de leurs atermoiements, de leurs questionnements. Comme les pôles des aimants que l’on retournerait, les êtres sont tour à tour repoussés puis attirés. Quand Alexandra décide d’emmener sa fille avec elle à Berlin au moment où le mur tombe, c’est dans le regard d’une Allemande qu’elle redécouvre sa mère, qu’elle comprend ce qui la pousse dans les zones de conflit: «Ma mère la photographie dans le mouvement. Elle aime les gros plans. Visualiser les gens, les yeux dans les yeux. Un cadre serré sur son visage la révèle éblouissante et volontaire. Pas de doute en elle, seulement une fulgurante envie de vivre comme jamais.» David Bowie chante We can be heroes just for one day (on peut être héros juste pour un jour). Et le rester pour la vie!

Trois incendies
Vinciane Moeschler
Éditions Stock
Roman
280 p., 19 €
EAN 9782234086395
Paru le 02/05/2019

Où?
Le roman se déroule en Belgique, principalement à Bruxelles, en France, à Paris, à Châtellerault, à Poitiers ainsi qu’en Suisse, à Genève, aux États-Unis, à New York ainsi qu’à Buenos Aires, en Argentine. on y évoque aussi les lieux de conflit où se retrouve la photoreporter tels que Beyrouth ou encore Kaboul, sans oublier le Berlin de 1989.

Quand?
L’action se situe du XXe siècle à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Beyrouth, 1982. Avec son Rolleiflex, Alexandra, reporter de guerre, immortalise la folie des hommes. Mais le massacre de Chatila est le conflit de trop. Ne comprenant plus son métier, cet étrange tango avec la mort, elle éprouve le besoin vital de revoir sa mère, Léa…
Celle-ci, née en Belgique, a connu une enfance brutale, faite de violence et de secrets. Alors que sa mémoire s’effrite, sa fuite des Ardennes sous les assauts des nazis lui revient, comme un dernier sursaut avant le grand silence.
Et puis il y a Maryam, la fille d’Alexandra, la petite-fille de Léa. Celle qui refuse la guerre, se sent prête à aimer et trouve refuge auprès des animaux…
De Beyrouth à Buenos Aires en passant par Bruxelles, Berlin et Brooklyn, Vinciane Moeschler brosse le portrait de trois femmes, trois tempéraments — trois incendies

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
L’Orient littéraire (Hervé Bel)


Vinciane Moeschler présente son roman «Trois incendies» © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« ALEXANDRA
Beyrouth, août 1982
Chambre numéro huit, le lit est défait. L’empreinte de son corps y est encore visible lorsqu’elle part au lever du jour, là où la lumière reste délicate. Dans les rues, dédale de gravats qui évoque la mort, elle marchera. Elle ignore si ce soir elle sera encore vivante. Ou si son corps sera réduit à des contours sur des draps.
C’est à l’hôtel Cavalier qu’elle a pris ses repères. À cause des coupures d’eau, elle n’a pas pu se laver. Ni hier, ni aujourd’hui. Il est sale son corps, de terre, de fumée, de poussière, de cendres, du bruit de la guerre et des cris qu’elle connaît par cœur. Ceux des mères et de leurs enfants en écho. Il y a aussi les tirs des mitraillettes des phalanges libanaises qui se glissent dans les angles de la ville dévastée, trouée de partout, égratignée dans sa mémoire. La carcasse mitraillée de l’Holiday Inn témoigne de la destruction du quartier de Hamra.
Alexandra Raskin a trente-quatre ans, des cheveux courts, des sourcils bien dessinés, des pommettes un peu hautes, un sourire doux. De sa mère, elle a hérité des yeux en amande qu’elle ferme légèrement lorsqu’elle colle un œil dans le viseur. Elle possède deux appareils photo, un Canon ainsi qu’un Rolleiflex, qui lui vient d’un grand-père qu’elle n’a pas connu. Si elle l’utilise peu en reportage, c’est pour pouvoir le conserver le plus longtemps possible ; son format de négatif, 5,7”, est unique. Rapidement, elle aspire une bouffée de cigarette, écrase son mégot dans le cendrier. Elle se prépare à sortir.
Dans le cul-de-sac de l’Orient, césure de deux mondes qui se déchirent, tout n’est que désolation. Pour elle qui a connu sa beauté d’autrefois, il est difficile de se confronter à ce champ de ruines. La magnifique avenue Bechara el-Khoury, l’hôtel Marika, la place des Canons, la mosquée d’el-Omari… C’était avant. Avant la ligne verte que ligature désormais la rue Damas, l’est et l’ouest, la chrétienne et la musulmane, ce territoire que l’on ne veut plus partager. Avant les offensives israéliennes, les blindés syriens et les milices palestiniennes. Avant la routine des bombes. La ville ne se raconte plus qu’autour de ce no man’s land boursouflé de détritus et envahi par les colonnes de fumée produites par la combustion des ordures. Beyrouth, carrefour des traités de paix, de la lente et inexorable avancée de la machine à détruire. Beyrouth balafrée, terre éclatée, cité martyre qui ne compte plus ses morts ni ses années de conflit. En regardant ce paysage, Alexandra se demande si le pire n’est pas le face-à-face entre la ville anéantie et ses habitants qui ne se reconnaissent plus dans ce chaos. On n’a plus le droit de penser, plus le droit de rêver. Entre les rafales de kalachnikov, il faut sauver sa peau.
Aujourd’hui Alexandra a rendez-vous avec un jeune militaire de la fraction nationaliste. Elle décide d’y aller en taxi. Après avoir roulé au milieu des nids-de-poule, évité les squelettes de béton, il la dépose sans plus de délicatesse dans le dédale des ruelles d’Aïn el-Remmaneh, le quartier même où a commencé la guerre. Au bas des immeubles abîmés, elle prend des photos. Beyrouth est cette ruine qui capte si bien la lumière. Ses images en sont d’autant plus terrifiantes.
Le secteur est sous contrôle. Elle croise trois phalangistes, des Kataëb. L’un d’eux la dévisage d’un air hautain. Le cheveu rare, la peau grasse, son arme en bandoulière, il s’approche d’elle. Document, please. Tandis qu’elle met du temps à fouiller dans sa veste, il ne cesse de la fixer. Elle accélère son geste et, lorsqu’elle lui tend son accréditation dans laquelle est glissée sa carte de presse, il baisse sa mitraillette. Méticuleusement, le milicien parcourt chaque ligne. Il fait durer l’attente en s’assurant que la photo corresponde bien à la femme qui est en face de lui. Son haleine fétide la dégoûte. Elle sait qu’il suffit d’un geste ou d’une parole maladroite pour que la scène se transforme en carnage. Lorsqu’il lui fait signe du menton, elle ferme les yeux, soulagée. It’s ok. Now, go away! Il part rejoindre les autres. Alexandra s’éloigne. Elle entend au loin, provenant des quartiers ouest, l’appel à la prière. Tout est calme.
Placardé contre les murs, le portrait de Bachir Gemayel qui vient d’être élu président de la République libanaise. Tout semble en meilleur état que du côté musulman et pourtant, dans l’enchevêtrement des fils électriques dénudés, des décombres congestionnent les rues, des pneus brûlés et des voitures défoncées par les impacts de balles attestent qu’ici aussi on a souffert. Quelques pousses tentent çà et là d’émerger des gravats.
Alors qu’elle cherche l’adresse du jeune nationaliste, un gamin qui s’amuse à tirer avec une arme en plastique la guide jusqu’à une maison autrefois cossue. On devine à peine ce qui a été un salon, une cuisine, une chambre, une salle de bains. Ne demeurent que des pans de murs articulés les uns aux autres de manière anarchique. L’effondrement est proche. Les fenêtres, ou ce qu’il en reste, sont recouvertes par des planches de bois. Soudain, le jeune homme la surprend. Pas bien grand, plutôt filiforme. Il l’invite à partager un mezzé. À cause de la puissante luminosité du dehors, Alexandra manque de trébucher sur des sacs de sable disposés anarchiquement dans la pièce sombre. Il parle un peu anglais, quelques mots de français. Poliment, il lui désigne les coussins brodés de fils argentés, dispersés en rond sur le sol et qui contrastent avec la décrépitude du lieu. Tandis qu’ils s’installent, Alexandra ne peut s’empêcher d’observer les photos de famille glissées dans des cadres délicatement agencés et alignés avec précision sur des parois chancelantes: attitudes posées, visages sereins, encore épargnés par la guerre. La statuette du Christ qu’on a pris soin de dépoussiérer, les jouets dépareillés d’un petit enfant sont les seuls objets rassemblés dans la pièce. Sous le canapé râpé en velours vert, une kalach est planquée. Cette odeur de moisi entêtante, remugle provenant d’un petit tas de vêtements qui sèchent sur un fil au bout du couloir, témoigne de la vie qui persévère. Une femme silencieuse qui a l’âge d’être sa grand-mère leur sert un peu de moutabal, accompagné de légumes et de kaaks, puis se retire discrètement. Elle ressemble aux coussins, fine et précieuse.
Le jeune homme lui confie ses doutes. Pourquoi s’entretuer entre Arabes? J’ai pas été élevé comme ça. Non, mes parents n’y sont pour rien, pour rien! répète-t-il avec une pointe de fatigue. C’est la milice chrétienne qui l’a recruté. Un brave garçon comme la guerre les adore. Pour lui, au début, ce fut juste une manière de s’affirmer. Afin de le motiver, afin qu’il prenne conscience que le patriotisme c’est la haine des musulmans, on lui a parlé du massacre des chrétiens à Damour, on lui a même donné des détails, des détails atroces comme tous les conflits savent en fabriquer avec une facilité monstrueuse. Il raconte: j’obéissais aux ordres. Maintenant, je déteste la religion, je vomis le cèdre cousu sur mon costume de partisan. J’ai honte! Alexandra sait qu’il combat parce qu’il n’a plus le choix. Je vois les atrocités, je vois qu’on frappe des femmes, mais je ferme ma gueule. Si ma mère savait. Comment je vais survivre, moi, après tout ça? Je suis d’origine syriaque, le Liban n’est pas mon pays, mais où aller? Ma vie est ici.
Une histoire qu’Alexandra connaît bien. Elle l’a déjà entendue maintes fois dans la bouche de sa mère. Des jeunes gens que la guerre fascine, et qu’on finit par laisser sur le bord des routes, comme ces chiens qu’on abandonne au début des vacances parce qu’ils deviennent trop encombrants. Des jeunes gens qui ont perdu leurs illusions, en prise avec l’ambiguïté d’un conflit qui les maltraite. Ils croyaient quoi? Que la guerre allait résoudre leur problème existentiel, les soustraire de leur propre dérive, comme une pulsion de vie? Au lieu de cela, la guerre aura contaminé leur mémoire, contaminé leur devenir, contaminera leurs enfants plus tard. Il n’y aura plus de salut possible. Ils resteront à la marge, à moins que la mort ne les rattrape, à moins qu’ils ne se transforment eux aussi en machine à tuer.
Il lui tend une main molle. Il a les bonnes manières d’un homme civilisé. Quel type de bourreau deviendra-t-il si la guerre persévère? Aimera-t-il autant de femmes qu’il en aura tué?
Ils n’ont plus grand-chose à se dire. La vieille femme la raccompagne. Elle jette un dernier coup d’œil au long corps un peu voûté du jeune homme.
Pensant rejoindre la route principale, dans le but de héler un taxi, Alexandra se retrouve face à un terrain vague. À l’ombre des grands immeubles décatis, quelques herbes brûlées, un tas de ferraille fouillé par de longs rats secs. Le vent qui s’est mis à souffler semble vouloir aspirer cette étendue austère. Des douilles éparpillées sur le sol évoquent un champ de tir. Elle entend soudain un cri, accompagné de rires hystériques. En se retournant, elle les voit, là, à quelques mètres d’elle, dissimulés auprès d’une carcasse de voiture. Les partisans qui l’ont contrôlée il y a deux heures ne sont plus seuls. Un vieux Palestinien leur fait face, leurs armes sont pointées sur lui, ses mains sont liées dans le dos. Ils le forcent à s’incliner. Sous la menace, le vieillard se met à genoux, prostré et résigné, regardant le sol en signe de soumission. Il porte son keffieh de travers, il n’a plus de cheveux. Des murmures semblent s’échapper de sa bouche. Prie-t-il doucement? Il est sans colère, comme s’il se savait perdu. Les trois hommes l’encerclent tout en se moquant de lui. Ils hurlent, le chahutent, parsèment leurs paroles de crachats. Alexandra se rapproche. Chaque pas est une torture. Elle avance à découvert. Encore un pas. Elle pointe son objectif sur eux. Un faisceau de lumière éclaire brusquement la nuque chétive du vieux avant qu’un nuage ne passe. Un dernier pas. Le plissé de ses rides forme des petits sillons comme ceux d’un désert de sable. Il y a dans cette scène quelque chose de biblique. Alexandra tenterait-elle une fois encore de reproduire le chiaroscuro du Caravage où les personnages sont percutés de lumière? Au moment où elle appuie sur le déclencheur, un des miliciens charge son arme. À la deuxième photo, sans qu’elle s’y attende, il tire froidement dans la tête du vieil homme. Son corps s’effondre. Il doit être bien léger parce que sa chute n’émet aucun bruit, amortie par la terre caillouteuse. Pour tromper sa peur, elle continue de pointer son objectif. L’œil collé au viseur elle échappe au réel. L’image doit être floue, qu’importe!
Le phalangiste, celui-là même qui l’avait interpellée, lui jette un bref coup d’œil pour s’assurer qu’elle a bien compris le message. Avec le bout de sa botte, il pousse une ultime fois le vieil homme immobile.
Une balle aura suffi.
Il fait signe aux deux autres de partir, abandonne le cadavre à la poussière et au soleil. »

Extraits
« Bien que le combat soit un phénomène largement répandu au sein des espèces animales, on ne connaît que quelques cas au sein des espèces vivantes de luttes destructrices intra-espèces entre des groupes organisés. En aucun cas, elles n’impliquent le recours à des outils utilisés comme des armes. Le comportement prédateur s’exerçant à l’égard d’autres espèces, comportement normal, ne peut être considéré comme équivalent de la violence intra-espèces. La guerre est un phénomène spécifiquement humain qui ne se rencontre pas chez d’autres animaux. » p. 82

« Elle se hisse sur le Mur.
Ses pieds glissent, elle insiste, poussée par des mains anonymes.
And the shame was on the other side.
Ma mène la photographie dans le mouvement. Elle aime les gros plans. Visualiser les gens, les yeux dans les yeux. Un cadre serré sur son visage la révèle éblouissante et volontaire. Pas de doute en elle, seulement une fulgurante envie de vivre comme jamais. On la retrouvera plus tard, avenue Unter den Linden, où dans l’euphorie elle me tendra un bout de pierre. Un morceau du Mur, carré et rogné, épais et lourd. Éclat de cet instant imprégné de liberté. Fragment emblématique de l’histoire incongrue de ce monde.
We can be heroes just for one day. » p. 163

« Léa avait élevé seule sa fille, conçue par une de ces nuits d’amour fugaces. À Genève, les petits boulots ne manquaient pas dans cette ville prospère des années cinquante. C’est comme ça que sa mère était devenue tour à tour vendeuse dans un supermarché, dans une boutique de fleurs, serveuse la nuit dans une discothèque, puis manucure dans un salon d’esthétique. Une belle femme fière que les hommes ne pouvaient que dévorer des yeux. Ne jamais dépendre d’un homme, tu m’entends, Alex? Répétait-elle. Léa avait fait son choix, être une mère dévouée plutôt qu’une amante sur le qui-vive. » p. 196

À propos de l’auteur
De nationalité franco-suisse, Vinciane Moeschler vit à Bruxelles. Elle est journaliste et auteure de documentaires radiophoniques (RTBF, France Culture). Elle a publié quatre romans, dont un sur le destin d’Annemarie Schwarzenbach. Depuis plus de dix ans, elle anime des ateliers d’écriture en psychiatrie. (Source: Éditions Stock)

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