Trio des Ardents

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En deux mots
C’est dans le Paris des années 1930 qu’Isabel Rawsthorne rencontre Alberto Giacometti où elle finance ses études aux Beaux-arts en posant comme modèle. C’est à Londres durant le Blitz qu’elle croise Francis Bacon. Trois artistes qui traversent le XXe siècle, dans le bruit, la fureur et la passion artistique et amoureuse.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Amour, gloire et beauté

Patrick Grainville poursuit avec gourmandise son exploration de l’histoire de l’art. Après Falaise des fous et Les yeux de Milos, voici donc un trio composé d’Isabel Rawsthorne, la peintre la plus méconnue des trois, d’Alberto Giacometti et de Francis Bacon.

«Elle, la plus belle des femmes de son temps, car l’hyperbole lui va. Tous les témoins de l’époque subjugués. Par l’ampleur souple de son pas, sa baudelairienne manière. Sa crinière, son flux. Elle est solaire, élancée, avec des fonds de mélancolie mouvante. Mariée à un reporter de guerre, Sefton Delmer, mais nomade, artiste, radicalement libre, rebelle. Un charme violent jaillit de ses grands yeux en amande, de ses pommettes de cavalière des steppes… Elle est sauvage, exubérante, dotée d’une génialité vitale… » Isabel Rawsthorne est l’étoile au cœur de la superbe constellation qui compose ce Trio des Ardents. Elle a un peu plus de vingt ans quand elle croise Alberto Giacometti à Paris où elle est venue parfaire sa peinture. Pour financer son séjour, elle pose pour les peintres auxquels elle se donne également.
«Derain vient de la peindre, brune, vive, ravissante, ruisselante de gaieté. Picasso rôde autour d’elle et la désire. Elle a probablement été le modèle de Balthus pour La Toilette de Cathy, peignoir ouvert, sinueuse ménade au mince regard effilé. Moue animale, chevelure d’or peignée par une gouvernante. Elle accompagnera bientôt le peintre et son épouse Antoinette en voyage de noces à Venise. Trio amoureux. Elle sera la maîtresse de Bataille… Égérie éclectique? Non, elle peint, elle va accomplir une œuvre bizarre et profonde, un bestiaire de hantises.» Mais ne sera jamais reconnue à son juste talent et passera d’abord à la postérité comme modèle, voire comme amante, que comme peintre. Avec sa plume étincelante, Patrick Grainville raconte ces années parisiennes d’avant-guerre où tous les arts se croisent et s’enrichissent les uns avec les autres du côté de Montparnasse. Quand la Seconde Guerre mondiale éclate, Giacometti rejoint sa Suisse natale et Isabel retournera en Angleterre. «Il faut fuir la peste nazie». C’est durant le Blitz que la belle anglaise se lie avec Francis Bacon. L’homme tourmenté, qui avouera plus tard qu’elle a été la seule femme avec laquelle il a fait l’amour, mêle alors Éros et Thanatos, la chair et le sang qui trouveront une grande place dans son œuvre.
La création et la passion se mêlent dans les années d’après-guerre où l’effervescence culturelle reprend de plus belle. Les existentialistes, autour de Sartre et Beauvoir, y côtoient Man Ray et Hemingway. Isabel, de retour à Paris, renoue avec Giacometti, divorce et se remarie avec le musicien Constant Lambert, mais ne tarde pas à se jeter dans d’autres bras, sauf ceux de Picasso. L’auteur de Guernica sera sans doute l’un des seuls à ne pas obtenir ses faveurs. Car elle entend avant tout rester libre. Elle divorce à nouveau et repart en Angleterre où elle retrouve Bacon et s’amuse à organiser une rencontre avec Giacometti.
Après Falaise des fous qui suivait Gustave Courbet et Claude Monet du côté d’Étretat et Les yeux de Milos qui, à Antibes, retraçait la rencontre de Picasso et de Nicolas de Staël, cette nouvelle exploration de l’histoire de l’art est servie avec la même verve et la même érudition. Dès les premières pages, on est pris dans cette frénésie, dans ce tourbillon qui fait éclater les couleurs et briller les artistes. Durant ces soixante années très agitées mais aussi très riches, la plume de Patrick Grainville fait merveille, caressante de sensualité. Avec toujours de superbes fulgurances qui font que, comme le romancier, on s’imagine attablé au Dôme ou chez Lipp, assistant aux ébats et aux débats. Un régal !

Trio des Ardents
Patrick Grainville
Éditions du Seuil
Roman
352 p., 21,50 €
EAN 9782021523508
Paru le 6/01/2023

Où?
Le roman est situé principalement en France, à Paris. On y évoque aussi la Suisse et la Grande-Bretagne.

Quand?
L’action se déroule des années 1930 à la fin du XXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Isabel Rawsthorne est la créatrice d’une œuvre picturale secrète et méconnue. On a surtout retenu d’elle et de sa vie aventureuse qu’elle fut l’amante solaire et le modèle d’Alberto Giacometti. Francis Bacon confia qu’Isabel fut son unique amante. Elle fut encore son amie, son modèle, sa complice jusqu’à la fin. Elle posa d’abord pour le sculpteur Epstein, pour Balthus, Derain. Picasso fit plusieurs portraits d’elle sans qu’elle cède à ses avances.
À travers Isabel, son foyer magnétique et sa liberté fracassante, on assiste à une confrontation entre deux géants de la figuration, Bacon et Giacometti. Au moment même où triomphe l’abstraction dont ils se détournent avec une audace quasi héroïque. Bacon, scandaleux, spectaculaire, carnassier, soulevé par une exubérance vitale irrésistible mais d’une lucidité noire sur la cruauté et sur la mort. Giacometti, poursuivant sa quête d’une ressemblance impossible, travailleur obsessionnel jusqu’à l’épuisement. Chez Isabel, la mélancolie alterne avec l’ivresse vagabonde.
Des années 30 à la fin du siècle, telle est la destinée de ce trio passionné, d’une extravagance inédite, partageant une révolution esthétique radicale et une complicité bouleversante.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Actualitté (Hocine Bouhadjera)

Les premières pages du livre
Elle apparaît dans l’air électrique. Avant que la horde déferle. Dernières années de paix amoureuse. Paris ignore que sa tête est déjà sous la hache. Montparnasse bruit de télescopages créatifs. La haute vie. Endiablée d’idées, de rencontres, de coups de foudre. Dans l’éclat de la faux. Avant l’invasion nazie, la perte, le déchaînement de la mort en masse… Elle resplendit au bord du gouffre.
Isabel se sent observée par un personnage au visage sensuel et tourmenté. C’est un homme qui brûle. Calciné d’obsessions. Les lèvres charnues, la chevelure bouclée. Son aspect de gitan cabossé, convulsif. Le brasier noir de son regard. C’est le maigre ascète de la sculpture existentielle. Un montagnard des Grisons. Alberto Giacometti. Elle, la plus belle des femmes de son temps, car l’hyperbole lui va. Tous les témoins de l’époque subjugués. Par l’ampleur souple de son pas, sa baudelairienne manière. Sa crinière, son flux. Elle est solaire, élancée, avec des fonds de mélancolie mouvante. Mariée à un reporter de guerre, Sefton Delmer, mais nomade, artiste, radicalement libre, rebelle. Un charme violent jaillit de ses grands yeux en amande, de ses pommettes de cavalière des steppes… Elle est sauvage, exubérante, dotée d’une génialité vitale… Quelques années plus tôt, le sculpteur Epstein a fait d’elle des visages et des bustes d’un érotisme frontal, quasi barbare. Elle fut son amante… Dans son atelier, acceptée par l’épouse de l’artiste. Partageant leur intimité sulfureuse. Svelte et pulpeuse. Dévorée d’étrangeté, d’exotisme sans cliché. Quelle figure caraïbe ou d’Orient. Primitive, puissante. Gorgée de sa plénitude dense, magnétique. Le Cantique des Cantiques incarné. Les mains sur les hanches, les mamelons forts, droits devant. On la dirait sur le point de bondir dans une lutte d’amour. L’aplomb superbe. Sans provocation. C’est moi, face au destin. Je suis la Vie.
Derain vient de la peindre, brune, vive, ravissante, ruisselante de gaieté. Picasso rôde autour d’elle et la désire. Elle a probablement été le modèle de Balthus pour La Toilette de Cathy, peignoir ouvert, sinueuse ménade au mince regard effilé. Moue animale, chevelure d’or peignée par une gouvernante. Elle accompagnera bientôt le peintre et son épouse Antoinette en voyage de noces à Venise. Trio amoureux. Elle sera la maîtresse de Bataille… Égérie éclectique ? Non, elle peint, elle va accomplir une œuvre bizarre et profonde, un bestiaire de hantises. Décoratrice de ballets aussi. Elle se liera de la façon la plus tendre, la plus complice, la plus alcoolique, et cela jusqu’à la mort, avec le créateur londonien homosexuel le plus provocant de son temps et du nôtre, féru de chair béante, écarlate, au pilori de la mort et du sexe brut… Il révélera qu’elle a été la seule femme avec laquelle il a fait l’amour. Francis Bacon, le dandy apocalyptique. Tableau de chasse improbable ? C’est le mouvement de la vie ouverte. Grande aventure spontanée, à cor et à cri. Isabel Nicholas, Isabel Delmer, demain : Lambert, Rawsthorne… Ces avatars, loin de la diviser, la répandent et l’incarnent à la proue d’une destinée océanique.
Alberto effaré. Elle se lève de sa table, il se dresse, l’aborde : « Est-ce qu’on peut parler ? » C’est plus sobre que Picasso accostant Marie-Thérèse Walter devant les Galeries Lafayette : « Nous allons faire de grandes choses ensemble. » Isabel fréquente la Grande Chaumière, ruche d’effervescence créatrice.
Giacometti harponné, enfiévré par tant de nonchalance allègre, de volonté vorace, d’intelligence vivifiante. Il ne songe pas à la faire poser. Il n’ose pas encore. Ils font la tournée des bars. Ils errent dans les rues de Paris encore libre. Il adore sa royauté. Il l’emmène au Louvre. Ils vont voir les Égyptiens, qui le fascinent. Hiératiques et familiers. Le pays des sphinx, son buste de Néfertiti. Il l’inonde de son verbe pantelant. Elle est secouée d’une hilarité enthousiaste et sonore. Sa voix d’or éclatant. Il s’arrête pour la contempler, dans la stupeur de l’aimer déjà. Ils échangent des cigarettes et des verres de vin, à la terrasse des coins de rue, des cafés de quartier. Il regarde sa bouche ourlée, fardée de rouge, halluciné par tant de pulpe rayonnante. C’est ainsi que Bacon entendait peindre les bouches. Il l’a toujours répété : comme un coucher de soleil de Monet. Les bouches d’Henrietta Moraes et d’Isabel Rawsthorne quand elles l’auront rencontré, charcutées de morsures, épaissies de surcharges. D’accidents de peinture. Chantiers de bouches, opéras de bouches. Giacometti éperdu.
Il réalise une tête d’Isabel intouchable, calme, harmonieuse. Isis d’Égypte. Antique. Le contraire du dionysiaque Epstein, l’inverse des portraits de Derain, gais, charmants, colorés, spontanés : Isabel semble à portée de baisers, de caresses, de paroles familières. Giacometti, lui, la retire au fond d’un quant-à-soi beau et froid. Linéaire. Parfaite. Statue à tout point de vue. Cependant, belle bouche ourlée, pommettes hautes, yeux en amande. Le désir est là, n’était la distance, l’autonomie quasi insulaire de la déesse.
Isabel ne se sent ni Vénus ni déesse, mais ardente, concrètement passionnée de vie, d’art. Radicalement aventureuse. Elle aura toujours de nouveaux amants par surprise, par élan, aimantée par la rencontre inédite et pour fuir la dépendance ou la mythologie où elle pourrait se sentir enfermée. Elle parle assez librement de cela à son mari Sefton Delmer. Le reporter protéiforme, le manipulateur virtuose, l’espion…
Giacometti fait cette Toute petite figurine. Sur un gros socle. Isabel minuscule, simplifiée en Vénus préhistorique au ventre élargi.
Car la scène archétypale a lieu, un soir, sur le boulevard Saint-Michel, vers 1937. Il a vu Isabel de loin au fond du boulevard, la silhouette d’Isabel. La distance. La bonne, la vraie. Son illumination. Sur ce boulevard mythologique, estudiantin, touristique. À quelle distance ? Comment ? Pourquoi ? Il la voit. C’est ainsi qu’on voit dans ce lointain qui est assez proche pour donner la vision juste. La mystérieuse optique de Giacometti. Son charabia magnifique et ressassé.

Il lui sculpte des têtes tourmentées à la Rodin. Isabel, moins égyptienne.
Giacometti n’ose embrasser Isabel. Il attend, errant de la chair, va au bordel, au Sphinx. Dans un décor d’Égypte et d’Italie romaine foudroyée : Louxor, Naples, ruines, Pompéi. Grandiose. Obélisque ou rien. Cléopâtre n’est pas loin. Fastes, miroirs Art déco, clientèle huppée. On entre par une porte et on ressort en catimini par une autre. Coulisses. Passage du quotidien au leurre mythologique. C’est moins compliqué, moins psychologique qu’une idylle avec une amante réelle. Le Sphinx : île cachée, perdue, coupée du monde. L’alignement fantastique des déesses qui sont des proies possibles. En choisir une, se comporter comme on peut. À la sortie, l’affaire est classée, chassée de la mémoire. Personne n’en répond, nul roman, nulle tragédie. Ou bien Giacometti reste au bar et regarde, rêve les femmes immenses et perdues, surnaturelles. Le thème freudien de la Mère expliquerait Giacometti, un peu comme Bacon le Père. Mère inaccessible bien sûr, désir et castration, houp ! La Mère. Madame Majeure. Matriarche de la montagne suisse, minérale et cosmique. Comme d’ailleurs il la dessinera, peindra : bloc rustique. L’impuissance supposée : la Mère. La femme-la Mère. Point de sœur, et pourtant : elle se nomme Ottilia. C’est beaucoup pour rêver, et la cousine Bianca. On a envie d’écrire tout de suite un poème, une idylle. Bianca modèle. On la dit capricieuse, 15 ans. Alberto 19, en adoration. Bianca ne l’aime pas. Alberto éperdu s’escrime déjà sur le rendu de la Tête qui devient comme un nuage et se dissout. Un biographe raconte cet épisode marquant où Alberto accompagne la jolie cousine vers la Suisse où elle entre au pensionnat. Un soir, il frappe à sa porte. C’est le moment. Elle lui ouvre. Il la supplie de le laisser peindre seulement son pied. Est-ce attesté ?
Le Pied ! Œdipe, me revoilà. Ses pieds percés. Il n’est jamais interdit d’y penser.

Et c’est donc justement une histoire de pied, attestée celle-là, qui va éclater.
Titre : L’Accident de la place des Pyramides.
Une nouvelle illumination. Scènes fondatrices. Ainsi, Bacon admirant la beauté des carcasses de viande du magasin Harrods. La boucherie primordiale. Ou initié par un palefrenier. Mieux, surpris par son père, déguisé dans les habits de sa mère. Beau comme du Rousseau exhibant ses fesses devant des lavandières, montrant : « l’objet ridicule ». Voilà le déclic. Giacometti victime d’un accident de voiture. Très freudien, l’accident de voiture : castration et tout. En plein dans le mille. On ne pourra pas y couper. Surtout que la blessure est très significative…
Alberto et Isabel dînent d’abord à Saint-Germain-des-Prés. Central et mythique, comme Saint-Michel. C’est la grande époque des Deux Magots, du Flore, de Sartre, de Simone, des discours monstres. Puis Alberto raccompagne Isabel et la quitte, sans tenter d’entrer avec elle dans l’hôtel et la chambre. Une voiture conduite par une Américaine ivre le percute place des Pyramides. Sphinx, Égypte, Œdipe : pied gonflé ! Il a, en effet, les métatarses du pied droit lésés. Ô joie, pleurs de joie ! Ce pied meurtri lui sied ; le délivre, l’exalte. L’accident a rompu un engrenage sans issue. Isabel vient le voir à l’hôpital. Complicité totale. Grand charme. Il va porter des béquilles enchanteresses. Il enjambe, il bondit, il voltige. Acrobate de rue, d’atelier. Castré-ailé. D’accord, il prend son pied.
Isabel lui donne la main dans la lumière.
Boiter lui confère une dignité royale, le hausse sur un piédestal. Sceptre d’une canne. Un amputé s’agrandit à raison de sa perte. Le membre enlevé vous rallonge sur le plan spirituel. On sait que les borgnes ont des pouvoirs mythiques, maléfiques ou prodigues. Aveugle, Homère dame le pion à la compagnie. Le castrat lance sa voix inouïe.
Piquant est le récit que fera de cet épisode, des années plus tard, Sartre, dans son autobiographie Les Mots. Au détour de ses considérations brillantes – car Les Mots brillent et séduisent enfin la bourgeoisie, qui reconnaît l’un des siens – le voilà qui débusque le cas de Giacometti et son accident des Pyramides. Sartre commence par confondre le lieu avec la place d’Italie. Moins mythologique ! L’accident, à ses yeux, souligne « la stupide violence du hasard ». Admettons. Puis Sartre imagine que Giacometti en aurait conclu : « Je n’étais pas fait pour sculpter, pas même pour vivre, je n’étais fait pour rien. » Sartre sonne son fameux tocsin existentiel d’alors. L’Absurde ! Il prend Giacometti pour le Roquentin de La Nausée, pâteux quidam en rade, dans l’existence sans queue ni tête. Hypnotisé par la visqueuse racine aperçue dans un jardin, immonde. Mais Giacometti n’a rien à voir avec une illustration des thèses sartriennes. Les pieds de ses personnages sont des souches fortes, sans maléfices, certes, des espèces de racines, mais qui ont peu de rapport avec la boursouflure organique et verruqueuse qui donne la nausée au héros sartrien. Giacometti déclarera : « mal écrit, mal pensé ! ». Et toc ! Sartre et son attirail de classes terminales peuvent aller se rhabiller.
Giacometti s’indigne, au comble de la colère : « pas fait pour sculpter » ! « Fait pour rien » ! De quoi se mêle le Penseur patenté ? Qu’il remballe sa philosophie ! Alberto, surréaliste en son temps, a gardé ses distances avec les oukases de Breton et s’est fait virer. Plus intéressé par le communisme d’Aragon, sans jamais s’y enfermer. Alors Sartre sera, à son tour, dédaigné.
L’ami Michel Leiris, authentique écrivain, fait preuve de plus de nuances, d’écoute, de finesse. Leiris tout aussi familier de Bacon. Le peintre adorait épier les veines gonflées, si typiques, de la tempe de son ami. Il avouait qu’il avait soudain envie de les percer d’un coup de fourchette. Et de rire ! Leiris est un steak sanglant. Comme tous les hommes. Pourtant, Bacon fera de lui des portraits sans distorsion monstrueuse, mais avec un grand coup de brosse curviligne effaçant une partie de la tête oblongue. Préciosité. Paraphe. Il y a du Bacon édulcoré pour touristes aimables des vernissages et du carnassier pour amateurs pâmés.

L’idylle reste pour ainsi dire vierge avec Isabel. Elle est charnelle, elle désire Giacometti, elle aime les hommes, leur transe intime, les poètes, les artistes, les médecins, les compositeurs, le photographe élégant Peter Rose Pulham qui deviendra, dès cette époque, un ami pour toujours. Elle adore les obsédés, les fous, les femmes, les danseuses, les oiseaux, les poissons… Tous les carambolages de la vie. Elle aime Alberto en artiste et libertine lucide. Il a peur. Il écarte le moment lyrique. Pied bandé, comme Bacon – tard dans son œuvre – peindra Œdipe, en maillot de corps blanc, pied saignant.

Pendant ces années d’amour chaste avec Alberto, Isabel se rend avec son mari, le journaliste britannique Sefton Delmer, en Espagne, où a éclaté la guerre civile. Isabel, c’est la vie multiple. Ils débarquent dans le camp franquiste et assistent à des exécutions. Isabel revient à Paris, auprès de Giacometti. Changement d’ambiance. Séances de pose. Désir ardent. Montparnasse, ses bars, la vie de primesaut. Delmer et son épouse forment un couple ouvert. Les maris d’Isabel auront volontiers les idées larges, elle n’irait pas choisir un jaloux paranoïaque. En 1937, Delmer lui donne rendez-vous à la frontière espagnole, à Saint-Jean-Pied-de Port. Elle va l’y attendre. Le village est plein de ruelles, de ruisseaux et de chalets. La montagne basque est hilarante. Elle se balade à vélo dans le paysage sauvage. Dommage que Giacometti ne puisse la contempler ainsi pédalant par les collines vertes et les crêtes enneigées, cheveux au vent. Jubilation de liberté farouche. Sa Vénus n’est plus l’Égyptienne hiératique, inaccessible, de son fantasme mais juvénile et joyeuse dévalant les pentes en vrilles de lumière. Elle dévore des truites et des écrevisses, boit de l’absinthe forte. La vie fougueuse. L’aventureux Delmer vient. Ils s’aiment. Guernica est tombée. Delmer ne se fait pas d’illusions sur le naufrage de l’Europe. Il va rejoindre le camp républicain dans sa voiture en compagnie d’Hemingway.
Sefton Delmer a connu Hitler de très près ! Il a été correspondant du bureau berlinois du Daily Express et le premier journaliste britannique à interviewer le Führer. En 1932, il a voyagé dans son avion privé. Il aurait pu alors essayer de l’assassiner. C’est ainsi qu’on rate sa vie… Ensuite le Daily Express a envoyé Delmer à Paris où il a rencontré Isabel. C’est ainsi qu’on réussit sa vie.
La même année, Isabel accompagne Balthus et sa compagne Antoinette de Watteville lors de leur voyage de noces en Italie. La belle Antoinette blonde et sportive invite en préalable la brune Isabel au restaurant. Seule à seule à loisir ; elles finissent la nuit à l’hôtel d’Isabel. Balthus, ravi, flanqué des deux initiées, peut plonger au cœur des délices de Venise.
Toujours en 1937, un autre couple de reporters est à l’œuvre au cœur de la guerre civile espagnole. Gerda Taro et son amant Robert Capa. Hardis. Épris de la cause républicaine. Pendant le siège de Madrid, non loin de la ville de Brunete, au mois de juillet, Gerda est victime d’un tank républicain qui recule et l’écrase par accident. Elle meurt le lendemain, à 26 ans. C’est Alberto Giacometti, à la demande d’Aragon, qui va concevoir son tombeau au Père-Lachaise. Il installe sur la dalle une sculpture du dieu Horus qu’il vient de créer. Horus au regard de lune et de soleil. Son œil blessé par son oncle Seth a guéri, il évoque les phases de la lune et de la renaissance. Horus accompagne les morts auprès de son père Osiris. Isabel, à la fin de sa vie, sera fascinée par les faucons et les éperviers, qu’elle représentera dans plusieurs tableaux.
Ce même mois de juillet, Picasso et Dora Maar, Eluard et Nusch, Lee Miller, Man Ray, la belle Antillaise, Ady Fidelin, lézardent sur la plage de la Garoupe, à Antibes. On les voit se baigner, s’embrasser, jouer. Nusch et Ady, nues, étroitement se caressent. Éros et Thanatos prodigués au hasard. Leurs semailles d’enfer et de paradis. Leurs bariolures de Venise, de Brunete, de Paris, d’Antibes…
L’ubiquité volage d’Isabel ivre de vie.
Après une nouvelle cure d’Alberto panique – l’épisode du pied – elle retrouve son reporter à Barcelone, où elle débarque à l’hôtel Majestic. Elle est vêtue d’une veste de cuir Hermès bleue avec des parements écarlates. Son mari lui demande de changer de tenue, car elle arbore les couleurs de l’uniforme fasciste.
Avant de se coucher, il lui raconte un épisode de sa vie passée en Allemagne :
– Tu sais, j’ai connu Hitler comme correspondant du Daily Express. J’avais noué une sorte d’amitié tactique avec Röhm, le chef des SA, qui me l’a présenté… Je l’ai interviewé en 1931. Costume bleu croisé, chaussures noires, bien astiquées, cravate noire. Chemise immaculée. Soigneusement coiffé. Raide. Teint de papier mâché. Il ressemblait à un ancien combattant devenu représentant de commerce. Rien d’impressionnant ! Sinon une tirade interminable sur une alliance rêvée entre l’Allemagne et l’Angleterre et notre sang nordique commun ! En 1933, lors de l’incendie du Reichstag, je me précipite sur les lieux. Hitler arrive, terrible cette fois ! Il avait les yeux qui semblaient lui sortir de la tête. Pour de bon ! Protubérants, de façon extraordinaire. Il se tourne vers moi et me dit : « C’est le travail des communistes. Vous êtes le témoin d’une grande époque de l’histoire de l’Allemagne. L’incendie est le commencement. » Une fureur flamboyait dans ses yeux bleu pâle.
– Tu vas m’empêcher de dormir.
On cite volontiers les illustres vedettes qui ont séjourné à l’hôtel Majestic : des reines, des princesses, les stars Carla Bruni et Deneuve… Mais nulle mention d’Isabel Rawsthorne, en veste éclatante, qui fut la complice des révolutionnaires de l’art, leur amante, leur égale en création. Dans la cité cernée de 1938. Aujourd’hui, on célèbre, au Majestic, le bar de la terrasse : la dolce vita, avec vue imprenable sur la ville. Barcelone fut prise. Bombardements mortels, ruines. Un millier de victimes. La vie est trop douce.

Bacon peint, à la veille de la guerre, un tableau effrayant. On n’en connaît que la photographie prise plus tard par Peter Rose Pulham, l’ami d’Isabel. Personnage descendant d’une automobile. Au centre, la grosse bagnole, la Mercedes décapotable d’Hitler à Nuremberg. On reconnaît la carrosserie massive, on voit une figure nazifiée à l’arrière. Mais ce qui accapare l’attention et nous remplit d’effroi est la bête qui se gonfle au-dessus de la voiture et descend. Gros ventre et long cou de diplodocus coiffé d’une gueule dentue. Sordide amalgame de bête reptilienne et de mécanique emphatique. Le nuptial et mortifère Führer enclenche son meeting triomphal. Bacon cerne le monstre dégoulinant du véhicule officiel. C’est déjà la goule fameuse, le serpent difforme qu’on verra de façon plus claire dans Trois Études pour figures à la base d’une Crucifixion en 1944. Le classique de Bacon, l’icône de la Tate Gallery. Avec son aspect de Picasso fantastique. Fond orange archétypal. Le long cou bandé, castration, érection, la gueule dévorante. L’obsession de la manducation est là. Le carnage primordial peut recommencer à jamais.
La représentation antérieure de la voiture du dictateur et de la bête est sans doute plus mystérieuse, car plus confuse, plus ténébreuse, moins bande dessinée, que Trois Études. Plus sournoise, plus secrète, plus apocalyptique. Sombre Léviathan de l’horreur chevauchant la carlingue du crime. Bacon remania ensuite son tableau.

L’Histoire hante Bacon, dès 1936. Autre totem nazi de la dévoration : une forme rousse, un animal, chien ou renard, aux oreilles couchées tend sa patte vers une figure monstrueuse, géométrique, un bloc transparent où l’on discerne, greffés à une arborescence, une silhouette anthropomorphe, un bras levé, des doigts, un crâne, un cri, une denture. Le Renard et les Raisins, ou Goering et son lionceau. Bacon enregistre très tôt les photographies de l’actualité, les signes de la violence. Plusieurs clichés existent de Goering et du félin fétiche. Vers 1934-1936. Gros bonhomme dans son uniforme blanc ou noir de la Luftwaffe. Héros de l’aviation, goguenard et pervers. Patelin, câlinant le fauve en herbe, si on peut dire. Debout, ou assis dans un fauteuil avec le lion plus fort déjà, déployé jusqu’au visage du chef humé, léché. Mamours. Ou Goering entouré d’officiers de sa bande, avec une femme qui baise la joue du lionceau. Le gros Goering en short et le lion. Néron et son Colisée de fauves. L’Aigle du Reich et le Lion de Goering. Bestiaire emblématique. Le bal des prédateurs a commencé, la chasse. On sonne la course vers le crime, les chiens se déchaînent. Est-ce un renard ? Un dogue ? Un lionceau ? Les marchands se sont débrouillés avec différents titres. La bête rousse, oreilles soumises, caressant de sa patte le gros totem crânien et manducatoire. C’est la noce de Goering, énorme fêtard et viandard. Cabotin cataclysmique. L’Histoire a pris sa direction. La meute s’élance, la « voie » est forte.
Bacon peindra des chiens. D’après les photos de Muybridge, ses études sur le mouvement. C’est la source officielle, l’archive des chercheurs. Une copie, comme si le savoir suffisait. Mais le chien ! Celui de l’enfance, des équipages et des échauffourées, les chiens et les chevaux des écuries, des palefreniers de l’amour.
Les chiens de Bacon sont bruts, en piste. Oui, déjà l’espace circonscrit de l’arène : Chien. Ou le très bel Homme avec chien, spectral, chien braqué devant un caniveau et coiffé d’une ombre large d’homme. Menace. Totem ténébreux, dans le bleu de la nuit, la pâleur de la lune. Chiens d’attaque, chiens de lutte, chiens de carnage.
Isabel Rawsthorne, qui peindra tant de bêtes, adore, pour son compte, le chien de Giacometti. L’inverse du canidé cruel. Isabel promènerait volontiers le chien d’Alberto. Il est de l’époque des chiens de Bacon. Long, flasque, interminable, dodelinant de l’échine, museau au ras du sol, la queue balayant l’air. Pattes hautes, maigres, de sauterelle. Il marche, il se balance, il étire sa silhouette dégingandée, élastique, de vagabond de la sculpture. Il est drôle, il est famélique, il est incongru. Non, il n’est pas sartrien, solitaire, existentiel. Il n’est pas métaphysique. Il ignore le Néant. Il est à peine beckettien. Pas Francis Ponge, non plus. Giacometti sourit. La balade de sa guenille, de son guignol de chien, est follement sympathique. Bacon met en scène les chiens de meute, le chien qui guette, hérissé, babines retroussées. Mufle d’assaut. Giacometti : long museau qui flaire la poussière. C’est un chien qui ne dévore pas, ne mord pas. Isabel sait qu’il lui a été inspiré par le Kazbek de Picasso, son lévrier afghan.

Comment c’est venu ? Bien des années avant la nuit avec Bacon. Elle est très belle, très jeune, elle rayonne de force et de joie sensuelle.

La guerre est déclarée. Une bonne chose, si on peut dire… Voilà de quoi dérégler les comportements, chavirer les mauvaises habitudes.
C’est d’abord la « drôle de guerre » et l’époque où Picasso et Dora Maar rencontrent souvent Giacometti. À la terrasse du Dôme, chez Lipp ou ailleurs. Picasso envoûté par le charme d’Isabel, sa volonté de vivre éclatante. La lionne rayonne sur le boulevard. L’Andalou rive sur elle ses yeux noirs, rutilants de convoitise. Derain et Balthus peignent des portraits d’Isabel et de Sonia Mossé, qui ignore l’horreur qui l’attend… Picasso tourne de plus en plus autour de la fille magnétique, vient à l’atelier d’Alberto. Satellisé ! Aimanté par le cas Giacometti, ses affres. Son modèle prodigieux. Chez Lipp, il déclare à Alberto, devant Isabel : « moi, je sais comment le faire… ». Alberto supporte mal les manigances du Malaguène obscène. Sartre et Picasso… Il faut se les faire ! La corrida de Picasso en rut. Les cogitations péremptoires du philosophe.
Picasso, en avril 1940, fait de mémoire plusieurs portraits d’Isabel, tarabiscotés, chatoyants. Dissymétriques à l’envi. Elle porte un de ces chapeaux biscornus dont il a déjà affublé Nusch Eluard et Lee Miller. Il désire Isabel. Comme toujours, une urgence folle, soutenue de drôlerie, de malice, d’intelligence aiguë. C’est trop évident. Elle refuse de coucher avec le soleil.

À Saint-Germain, Alberto et Isabel ont dit adieu à Tristan Tzara, menacé parce qu’il est juif. Ils vont au jardin des Tuileries. La nuit, les étoiles mêlées aux feuillages. Alberto prend la main d’Isabel et la tient au long des heures contemplatives. Il la respire. Il l’écoute, il baigne dans son aura. Elle aime cet escogriffe mal ficelé, au visage magnifique, anguleux et tarabusté, à la tignasse épaisse, à la voix de rocaille. Il lui parle de ses blocages en peinture, de l’impossibilité de peindre juste ce qu’il voit. Il radote. Elle adore cet abîme d’homme perplexe, ses soubresauts de vitalité, ses harangue soudaines. Cette voix.
Ils se taisent. Assis sur un banc, sous les arbres, devant une plate-bande, pas loin du vaste bassin du jardin. Ils ignorent qu’en 2000, là, devant eux, se dressera Grande Femme II. De Giacometti. Près de trois mètres de haut. Droite, frontale, verticale, jambes jointes, pieds énormes, piédestal, petite tête aiguë, anonyme. Le mystérieux désir du sculpteur.
La nuit merveilleusement claire les enveloppe dans le jardin des Tuileries, des feuillages frais et noirs. Main dans la main. Muets, ils ont – comme le révélera plus tard Isabel – le sentiment poignant que c’est la fin de leur jeunesse. Les statues qui les entourent se dressent telles des déités oniriques. Le roulement de la ville alentour s’est évanoui. Soudain cette forme leste. Ferronnerie vivace, aux aguets.
– Un renard ! souffle Giacometti.
– Une renarde, murmure Isabel, enchantée.
Giacometti la regarde et corrige :
– Oui, une belle renarde.
Ils la voient se diriger vers le bassin. Ils se redressent et la suivent en coulisse.
– Comme des Indiens, chuchote Isabel.
– Des Sioux.
La renarde s’arrête et guette. Repart, file, zigzague, rejoint la grande vasque. Elle se fige devant l’eau et, soudain, son corps glisse en avant. Elle boit. Ils sont ravis. Pur bonheur de contempler la bête qui se gorge.

– Une renarde sauvage dans Paris, c’est impossible, c’est un rêve…
Elle fait volte-face et s’élance tout à coup. Elle se dirige vers le Carrousel. Ils la perdent de vue. Ils attendent, surveillant tous les accès.
– C’est préférable pour elle de disparaître.
Giacometti caresse le visage d’Isabel, il lui frôle les reins. Il sent leur secrète vibration. Un fleuve de forces qui crépitent. Il devrait peindre, sculpter des reins. Il se dit qu’il ne saurait pas, qu’il ne pourrait pas, comme toujours. C’est beau, c’est impossible. Rodin, lui, sait. Bacon, les reins des lutteurs…
Elle marche, elle danse, ses hanches se balancent. Il est émerveillé. Elle remue sa chevelure. Comme font les femmes belles, libres, altières. Sous la pluie lumineuse d’étoiles. Elles se donnent ainsi un élan de la pointe du pied, en relevant la nuque, en épanchant leur crinière. On dirait qu’Isabel se trempe dans la beauté nocturne.
Ils découvrent un parterre où l’herbe n’a pas été complètement tondue. Assez haute, souple et drue. Ils se disent que la renarde est peut-être venue se cacher là. Ils s’approchent doucement, juste à la lisière de l’herbe noire. Pour la toucher, trop belle. Elle sent bon. Isabel en saisit une touffe et la ploie, la presse dans ses mains. L’odeur de sève afflue. Sa chevelure rejoint la pointe de la pelisse huilée de nuit. C’est presque continu, sensuel, infini, avec la renarde qui du fond du réseau des tiges les devine, les regarde. Son échine frémit d’étincelles de vie.
Bacon va peindre l’herbe merveilleuse. On n’en parle presque jamais. Étude de paysage. Mieux : Deux Figures dans l’herbe. Lutteurs encore d’amour, l’un grimpé sur l’autre, les fesses claires, rondes, parfaitement cernées, galbées, émergeant d’un foisonnement d’herbes fluides, mêlées de fleurs, de nuances laiteuses. Van Gogh dans un paysage, tout un enclos, un sanctuaire d’herbe folles, bigarrées, une joie de peindre le mouvement, les flèches des tiges, l’effusion végétale. Il n’aurait peint que l’herbe qu’il se serait imposé comme peintre de la nature qu’il détestait pourtant, en asthmatique phobique. Mais peindre est une autre chose que la vie. Isabel peindra, en 1970, ses Migrations, de grands pans de paysages jaune et bleu, quasi cosmiques. On ne la considère que comme un modèle transcendant, elle sera une créatrice ardente, inventive, à l’égal des deux rois, Bacon et Giacometti. Trio de la reine et des rois. Trois Figures.
Giacometti désire Isabel. Il la voudrait renarde nue, tressaillant dans son étreinte. Tous deux dans l’herbe luttant, fesses pâles, reins sombres, feu roux dans la tanière de l’atelier.
Elle, d’abord, droite et nue, immobile, bras le long du corps. Presque au loin. Énigme. Égypte. Indéfinie. Question ? Puis il s’approcherait d’elle qui viendrait vers lui. Précise, parfumée. Au fond de l’impasse de son atelier, rue Hippolyte-Maindron, où un arbre, descendu de l’étage supérieur, a projeté son feuillage, égayant les murailles de ses cheveux. Herbe vive.
L’un contre l’autre, ils traversent le jardin du Carrousel…

Il faut fuir la peste nazie. Delmer, le mari d’Isabel, la presse de rejoindre Bordeaux. Elle passe d’ultimes moments avec Alberto.
Après avoir sculpté son visage au long des années d’avant-guerre, il lui demande de poser nue. Elle se déshabille avec une facilité naturelle. Proche. Immense. Inouïe. Plus que déesse. Ineffable. Sa chair blanche, généreuse, ses formes déliées, splendides. D’athlète, de danseuse. À sculpter jusqu’à la fin de la vie. Le ravissement de Giacometti. Il finit par se déshabiller.
Seins, sexe, courbes épanouies, reins… La chair est un grand brasier blanc. Isabel irradie. Offerte. Souriante. Exubérante. Prodiguée en avalanche de neige ensoleillée. Et de forêt profonde. Parfumée renarde. Nappée de soie, d’or, diamantine. L’appelle tendrement du fond de sa voix métallique et charnelle. Il vient vers elle comme un fou, vers la louve épanouie. Bégayant, rauque, délirant d’amour. Agité, bras trop longs, mains trop grosses, corps dégingandé, tout en côtes, en os. Son accent formidable. Rocaille des Grisons, en chute de consonnes et voyelles hétéroclites. Elle le caresse, lui murmure des gentillesses et lui adresse des petites stimulations agiles. Sa tête en gros plan dépareillé, à tout-va, mâchoires crispées, yeux effarés. Touffe des cheveux hirsutes. Quasimodo tout fout le camp, grelotte, épars, disloqué. Tel un violoneux fellinien. Comment faire avec ce mec en transe ? Bizarrement, ce sera plus inopiné, plus facile avec l’autre, le dandy de Londres, le pédé nietzschéen, comme il dirait.
On aime Alberto et Isabel. On adore la grande bouche toute en dents jaunes de tabac du bougre des Grisons quand il mange les lèvres d’Isabel. Nul bain de sang à la Bacon, nulle trogne de fille-sanglier disloquée. Belle Isabel harmonieuse et bachique. Les deux. Sœur d’Apollon et de Dionysos. Ordre et anarchie sacrée. Amante humaine quand vient la mort du monde.
Elle part en emportant deux dessins de Giacometti et un de ses portraits peints par Derain qu’elle conservera jusqu’à sa mort.
Elle envoie à Alberto un message ultime où elle le supplie de fuir, de sauver sa vie. Elle lui déclare son amour le plus vrai, le plus fort. Elle sait désormais ce qu’ils sont l’un pour l’autre. Ils ne se reverront pas pendant les cinq années de guerre, de démence meurtrière. Ils se seront aimés au bord de l’abîme. Giacometti rejoint la Suisse.

L’effroi. Les piqués de l’aviation allemande. Le Blitz. La furie d’Hitler. Londres en charpie. Bacon a été réformé pour son asthme. Il a intégré l’Air Raid Precautions. Défense de la ville, Bacon secouriste. Dans les décombres. La fumée noire, les masques à gaz qu’il distribue. Épiphanies de cadavres. Est-ce là qu’il perce le secret de la chair crue, cramée ? Crucifiée. Celui qui deviendra l’as des Crucifixions croise des mecs éperdus.
Tout enfant déjà, il a connu la tuerie de la guerre civile irlandaise. Catholiques et protestants en embuscade autour de la maison. Cavalerie, escarmouches, fuites, complots dans la forêt, serments de sang, tortures, exécutions : la vie, l’hallali.
Dans un abri souterrain, un jeune homme est couché auprès de lui. Bacon scrute la poitrine baraquée, battante. À son goût. La peur enveloppe les réfugiés. Sous les secousses, les ébranlements de la tornade de bombes, la valse des bâtiments sapés. Le jeune homme a un regard fiévreux. Il grelotte. Bacon lui tapote les épaules, le console. Une irrépressible envie de baiser dans le chaos.
Il connaît, lui aussi, l’angoisse ou l’exaltation. Quand la nuit explose, il est saisi par les visages portant des masques à gaz et précédés par des torches. Nombre de ses personnages auront le visage distendu, défiguré. La terreur est parfois un créneau de lumière où on entreverrait son œuvre future. Les Érinyes, les Furies poursuivent tous les Oreste de la ville. Un grand oiseau, un vautour gigantesque tournoie au-dessus de la Tamise. Une vrille de ténèbres dans les éclairs des bombes. Carnage à volonté. Têtes écrabouillées, cadavres incendiés. Il va exceller dans ces sujets paroxystiques, jusque dans l’insupportable. Et quand on le lui reprochera, étonné, il observera qu’ainsi va la vie humaine, entre deux désastres, au fil de son feuilleton d’hécatombes. Il baise avec des inconnus dans l’imminence de l’anéantissement. Il navigue à vue dans le dédale d’instants, comme des brèches de sexe et de sang.
Churchill apparaît dans les ruines. Il fait le tour des reliques. Chapeau rond, canne, cigare. Impassible, ironique. Personne ne doute de la victoire finale. C’est un peuple sur un roc insubmersible. Des Anglais de granit.

Cependant, il y a les privilégiés qui fuient le feu dans leur maison de campagne. La merveilleuse unanimité de la patrie héroïque a des failles. Ceux qui possèdent un jardin peuvent y installer des abris Morrison ou Anderson. Les voilà, ces cages de fer très baconiennes. Les papes hurleront dans des prisons de verre et de grillage plus esthétiques. Mais l’idée est appliquée pour de vrai en 1940. On se fourre dans le clapier métallique en attendant que ça tombe. Le peuple qui n’a ni maison de campagne ni jardin se débrouillera dans des trous, des abris de rue.
Un autre jour. Autour de midi. Soleil franc sur Londres. Et un nouveau bombardement fulgure et tonne. Bacon porte secours avec son équipe. Course. Brancards. Murs en dents de scie. Carie noirâtre d’immeuble. Nuages de poussière ardente. À la fin, on se terre de nouveau dans le tunnel du métro. Gisants peureux. Mais tenaces. Ils sont glorieux, ces Londoniens qui ne fléchiront pas. Elle apparaît ! Il est frappé par les hautes pommettes d’Isis, les lèvres gonflées de chair, les yeux d’Orient. Elle croise son regard bleu de dandy de guerre. Elle s’assoit non loin de lui. Puis se dresse d’un coup, marche avec énergie de long en large pendant quelques minutes, dans l’éclairage blafard. Il admire la dégaine athlétique. La chevelure, la cambrure. Ils échangent encore un regard. Deux violences, deux tensions pathétiques. Elle n’ira pas vers lui qui reste adossé au mur, vigilant et passif. Elle se rassoit. C’est ainsi que, pour la première fois, sans que personne puisse le raconter plus tard, sans qu’ils le sachent eux-mêmes, Isabel Delmer a rencontré Francis Bacon. Sous la terre, au fond des Enfers. Dans la Goule. Avec la ville en feu. Au royaume de Bosch. Churchill debout dans les ruines. Face au Führer. Nous, on sait, n’est-ce pas ? On les voit.

Isabel, comme Bacon, n’est pas à un bombardement près. À Londres, auprès de Sefton Delmer, elle connaît une activité intense. Dans le petit appartement de Delmer de Lincoln’s Inn, elle donne un dîner qui réunit le prince Bernhard et la princesse Juliana de Hollande, la future reine. Delmer, le journaliste entreprenant, a le bras long, il est employé par les services secrets. Ian Fleming, le futur père de James Bond, est de la partie, hautes fonctions à l’Amirauté. Uniforme d’officier de marine.
D’autres amis, un banquier…
Le prince Bernhard chauffe l’ambiance en racontant que la veille, au moment du couvre-feu, au Claridge, il a tenté d’éteindre, de plusieurs rafales de son pistolet-mitrailleur, une lampe restée allumée dans un appartement à deux cents mètres de là ! Sans y parvenir. Voilà donc les cow-boys ! Le prince Bernhard enfile déjà son manteau après avoir bu un dernier cognac… Tout à coup, le souffle, le tonnerre, le choc. Tout le monde se précipite vers l’escalier qui a valsé. Isabel a son Derain sous le bras. Ian Fleming et Sefton Delmer réussissent à franchir le trou. Les secours arrivent et la soirée s’achève au Savoy. Quarante ans plus tôt, en 1901, Monet occupait une chambre dans cet hôtel luxueux. Il peignait les ponts, le Parlement sur la Tamise. Féerie éblouissante, fusion d’or, incendie de couleurs mystiques. Crépuscules oniriques. Bacon admire les couchants de Monet, mais le Beau va changer de camp ! Bacon en est le ravisseur brutal. Ses nymphéas suintent le sang.
Les jours qui suivent, les bombardements s’intensifient.
Un vrombissement, un grondement lourd, continu, enveloppe et submerge la ville. Une nappe de vacarme d’apocalypse. Les habitants fuient de nouveau ou se réfugient dans les caves, les abris. Tous les Stukas se dévoilent par tribus, légions équidistantes, soudain ils piquent avec leurs cris de moteurs longs et stridents. Mouchetant d’abord les lointains de l’azur, grains de ténèbres. Bientôt le cockpit et les ailes sont visibles. Le bruit, le rugissement, la puissance des gaz. Ils se succèdent, se resserrent, se séparent, se déploient au-dessus de la Tamise.
Vols noirs et clairs, la queue de l’appareil arborant la croix du svastika. Les chapelets de projectiles fuselés s’échelonnent dans le ciel avant d’exploser. C’est chorégraphique et précis. Une effroyable fécondité d’œufs lâchés par les soutes béantes. Des centaines de bombardiers appuyés par des centaines de chasseurs ne cessent de pilonner les immeubles trépidants, les crevasses des rues, des places éventrées. La ville martelée, dépecée par quartiers stratégiques. Les incendies. Des entrailles dorées, noires, confuses, empanachées, où l’ossature carbonisée des bâtiments se tord, éclate, s’écroule. Tempête de flammes emportant le monde des vivants. La ville hurle, fume, siffle, dans son spasme interminable. Grosse muqueuse de pierres et poutres qui chuintent, suent, craquent, crépitent. Les tonnerres, les emphases, les aigus des sirènes, les canonnades se répercutent en une chaîne de paroxysmes crevant le tympan, broyant le crâne. On ne voit rien des hommes qui meurent. Des milliers.
Vue des Stukas, une grande maquette de structures, tel un squelette, grille, se disloque, hérissée de chicots noircis, de vertèbres brisées, de lambeaux de décombres, lacérée de grandes lanières de fournaises, percée de cratères et de bouillons. Quand l’avion reprend de la hauteur, en son essor virtuose, le pilote admire son travail de couture, la fine dentelle des ruines, ces linéaments lacunaires de reliques, ce vaste Pompéi méticuleux, pulvérisé, liséré de brasiers délicats. Certains quartiers de Londres et de sa banlieue paraissent une miniature, un mandala de miettes, un rébus vaporeux. Ils sont loin, les hommes massacrés. Tout le détail des suppliciés. C’est la victoire d’un Vésuve plus dévastateur que le vrai.
L’allégresse dans les cockpits. De nouvelles vagues d’assaut affluent. Embusqués dans les créneaux de cette galette de murailles détruites, les batteries antiaériennes, les mortiers ripostent encore à feu roulant. Les avions dansent la ronde de l’enfer. C’est mieux que le Jugement dernier grotesque des grands maîtres de la peinture. Nul diable à fourche écarquillé de fureur, nulle chute des damnés nus. C’est une tapisserie entière d’agonies sans pittoresque. Les cockpits extralucides visent les restes. La rage de tuer, de détruire les estropiés, les mourants, de retourner, de trancher les cadavres sanglants sous le soc des éclats. Les pilotes opèrent dans une sphère transcendante, irréelle. Ils ignorent la mort en masse, en charnier, en charpie, en convulsions, cris. L’horreur dans tous les trous de férocité ardente. Le futur Bacon paraîtrait drôle et savoureux avec ses Crucifixions de boucherie fraîche. Ses « abominations macabres », diront ses ennemis. Isabel entendra Bacon les renvoyer aimablement au réel et à l’Histoire, bien plus monstrueux que sa peinture. Même le cri du pape, ce trou d’obus dans le mur de la peinture traditionnelle, ne saurait approcher l’immense abattoir de la ville mâchée, pilée, cramée, triturée d’ergots, de dentures de gravats, de récifs brisés, de vagues de fumées charbonneuses qui montent dans le ciel, graduées, moutonnent et se dissolvent lentement. En anneaux de cendres diaphanes. Plus tard, Dresde, Hambourg seront des compositions encore plus ciselées par l’anéantissement.

À propos de l’auteur
GRAINVILLE_patrick_©Francois_GuillotPatrick Grainville © Photo François Guillot

Patrick Grainville est né en 1947 à Villers (Normandie). En 1976, il a obtenu le prix Goncourt pour Les Flamboyants. Le 8 mars 2018, il est élu à l’Académie française, au fauteuil d’Alain Decaux (9e fauteuil). Après Falaise des fous il a publié Les Yeux de Milos et Trio des Ardents. (Source: Éditions du Seuil)

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L’automne est la dernière saison

MARASHI_lautomne_est_la_derniere_saison  RL_2023 Logo_premier_roman  coup_de_coeur

En deux mots
Leyla accompagne son mari à l’aéroport. Elle n’a pas voulu le suivre au Canada et entend se consacrer au journalisme. Rodja, qu’elle a rencontrée à l’université, a aussi choisi de partir. Elle s’inscrit en doctorat à Toulouse. Shabaneh, quant à elle, veut travailler et se marier. Trois jeunes filles iraniennes à la croisée de leur destin.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Trois iraniennes face à leur destin

Leyla, Rodja et Shabaneh se sont rencontrées à l’université de Téhéran. En racontant leurs parcours respectifs, Nasim Marashi brosse le portrait saisissant de la jeune génération dans l’Iran d’aujourd’hui.

L’un part, l’autre reste. Misagh quitte l’Iran et laisse sa femme Leyla triste et désemparée. Car elle a choisi de rester en Iran, avec sa famille et ses amis. Elle entend poursuivre sa carrière de journaliste, de faire partager ses goûts culturels. Mais elle doit désormais faire sans son tendre amour. Eux qui étaient si proches, qui avaient les mêmes aspirations, sont désormais séparés par des milliers de kilomètres.
Pour tenter d’atténuer sa peine, Leyla peut compter sur ses amies Rodja et Shabaneh, même si le trio qu’elles formaient à l’université de Téhéran ne se voit plus aussi fréquemment. Car depuis, leurs professions respectives et leurs nouvelles connaissances occupent une place non négligeable dans leurs vies. Shabaneh travaille dans un bureau d’architectes où sa personnalité n’a pas tardé à susciter l’intérêt de son collègue Arsalan. Il ne rêve désormais que d’une chose, l’épouser. Mais elle se demande si elle l’aime vraiment et ne veut pas précipiter les choses. Elle veut aussi rester aux côtés de Mahan son frère handicapé. Arsalan se fait alors de plus en plus pressant. Il va bien falloir trancher la question.
Pour Rodja, le choix est fait. Pour elle, il n’est pas question de moisir en Iran. Toute son énergie est désormais consacrée à monter son dossier afin d’obtenir un visa pour la France et s’inscrire en doctorat à l’université de Toulouse. Mais son parcours dans les administrations est loin d’être gagné.
En suivant le parcours de ces trois iraniennes, en revenant sur leur passé et leurs familles respectives, Nasim Marashi brosse un portrait saisissant de la jeunesse iranienne d’aujourd’hui. Rodja voit toutes ces jeunes filles à la croisée des chemins comme des monstres: «On n’est plus du même monde que nos mères mais on n’est pas encore de celui de nos filles. Notre cœur penche vers le passé et notre esprit vers le futur. Le corps et l’esprit nous tirent chacun de son côté, on est écartelées. Si nous n’étions pas ces monstres, à l’heure qu’il est, on serait chacune chez soi à s’occuper de nos enfants. (…) On ne serait pas en train de poursuivre des chimères.»
Si dans ce roman il n’est pas directement question du régime des mollahs et de la répression qui frappe la population depuis bien trop longtemps (il a été publié en 2015 dans sa langue originale), on sent bien la chape de plomb qui pèse sur les habitants, à commencer par ce choix binaire que tous sont appelés à faire, partir – quand on peut – ou rester. Choix cornélien, car il est souvent définitif. Il peut aussi entraîner pour les familles des conséquences imprévisibles, voire dramatiques. Les peurs et les espoirs, les contraintes et les rêves sont parfaitement concentrés derrière les visages de Leyla, Rodja et Shabaneh. Ce qui explique sans doute le succès du livre en Iran, mais place aussi la romancière dans une situation délicate. Car comme c’est le cas dans le roman, les menaces et les intimidations des gouvernants se font de plus en plus précises. La lutte continue…

L’automne est la dernière saison
Nasim Marashi
Éditions Zulma
Roman
Traduit du persan (Iran) par Christophe Balaÿ
272 p., 22 €
EAN 9791038701564
Paru le 12/01/2023

Où?
Le roman est situé principalement en Iran, à Téhéran. On y évoque aussi le Canada et la France, notamment Toulouse.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans le brouhaha des rues agitées de Téhéran, Leyla, Shabaneh et Rodja sont à l’heure des choix. Trois jeunes femmes diplômées, tiraillées entre les traditions, leur modernité et leurs désirs.
Leyla rêve de journalisme ou de devenir libraire. Son mari, pourtant aimant et attentionné, a émigré sans elle. A-t-elle eu raison de ne pas le suivre et de rester ? Shabaneh est courtisée par son collègue, qui voit en elle une épouse parfaite. Comment démêler si elle l’aime, si elle peut se résoudre à abandonner son frère handicapé, alors qu’elle en est l’unique protection ? Rodja, la plus ambitieuse, travaille dans un cabinet d’architectes, et s’est inscrite en doctorat à Toulouse – il ne manque plus que son visa, passeport pour la liberté. Vraiment ?
La solution est-elle toujours de partir ?
En un été et un automne, elles vont devoir décider. D’espoirs en incertitudes, de compromis en déconvenues, elles affrontent leurs contradictions entre rires et larmes, soudées par un lien indéfectible mais qui soudain vacille, tant leurs rêves sont différents. L’automne est la dernière saison est une magnifique histoire d’amour et d’amitié, sensible et bouleversante, profondément ancrée dans la société iranienne d’aujourd’hui, et pourtant prodigieusement universelle.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

Les premières pages du livre
« ÉTÉ
Leyla
Je te cherchais, je courais. Sur le carrelage blanc glacial du hall de l’aéroport. Dans un silence de mille ans.
À chaque foulée, ma respiration haletante bourdonnait à mes oreilles, de plus en plus fort, emplissant ma gorge d’amertume. Les vols internationaux étaient à l’autre bout. Ce n’était pas l’aéroport Imam Khomeini.
Non, plutôt Mehrabad. La zone d’embarquement ne cessait de s’éloigner, j’ai pourtant fini par atteindre la porte. Tu avais le dos tourné, mais je t’ai reconnu aussitôt.
Tu portais ta veste bleu foncé. Tu attendais tranquillement, ta valise à la main. La lumière était d’un blanc aveuglant. Je ne voyais que cette lumière et toi, un point bleu indigo au milieu de tout ce blanc. Je t’ai appelé. Mais tu t’es éloigné. Comme si tu flottais au-dessus
du sol. J’ai couru, tendu la main vers toi, attrapé la tienne. Ta main est restée dans la mienne, l’avion a décollé.
Je suis encore sur le bord des rêves. Dans cet entre-deux douloureux, entre veille et sommeil, où toutes les cellules de mon corps sont comme piégées dans un bâillement
sans fin. Je me force à ouvrir grand les yeux pour mettre un terme à ce supplice. J’aperçois le placard à moitié ouvert, la lampe éteinte sur la table de nuit, jonchée de verres sales, un réveil cassé, quelques livres.
Tes livres. Je passe la main sur le drap à côté de moi.
Tu n’es pas là. Il n’y a personne. Où suis-je? J’ai quel âge? Quel jour sommes-nous? Je n’en sais rien. Tout ce que je sais, c’est que je me sens mal. J’ai un goût amer dans la bouche, mon cœur bat la chamade. J’ai soif. Il
faut que je me souvienne. Je dégage mon bras gauche sur lequel j’étais allongée. La montre en acier a laissé sa marque imprimée sur mon poignet en sueur. Onze heures cinq. Si tard ? Je ferme les yeux, j’ai la tête prise
dans un étau. Je pense à hier, à avant-hier. Ça me revient. Nous sommes dimanche et j’ai rendez-vous pour un boulot. Je repousse la couverture.
Quand j’avais décroché le téléphone, il avait dit : «Bonjour Leyla, ici Amir Salehi. C’est Saghar qui m’a donné votre numéro.»
Ils s’apprêtaient à lancer un nouveau journal. Avec trois pages culturelles quotidiennes. La première partait sous presse à midi. Les deux autres dans la soirée. « Si vous en avez le temps, et bien sûr l’envie, passez
donc me voir au bureau dimanche après-midi.»
Du temps, j’en ai. Autant qu’il veut. Ces quatre
derniers mois, je n’ai rien eu d’autre que du temps, du temps à perdre, du temps gâché, inutile, qui n’enlève ni n’ajoute rien à ma vie. Je ne m’entendais pas bien avec le rédacteur en chef du magazine où je travaillais.
Quatre mois plus tôt, il était venu se poster devant mon bureau. «Tes articles m’appartiennent, j’en fais ce que je veux.» J’ai rassemblé mes affaires. « Tu t’imagines qu’on ne peut pas changer un seul mot de ce que tu écris?» J’ai fourré mes livres et mes stylos dans mon sac.
«C’est la dernière fois que je t’entends protester.» J’ai mis mon sac à l’épaule: « C’est la dernière fois, en effet.» Et je suis partie. Il ne comprenait pas que ses corrections avaient détruit mon article. Depuis que j’ai démissionné, je me réveille tous les matins, je suis le mouvement du soleil d’est en ouest, jusqu’à ce que la nuit tombe. Puis je m’endors. Je ne me souviens de rien d’autre. Parfois, je vois Rodja ou Shabaneh. Elles me rejoignent ici ou on sort manger un morceau, puis je reviens à la maison. Une fois papa est passé me prendre pour m’emmener à Ahwaz. J’ai revu maman et toute la famille. Pendant trois ou quatre jours. Je ne me souviens plus. J’ai du temps pour bosser. Autant qu’il veut. Mais l’envie? Je ne sais pas trop. Sans doute
que j’en ai envie. J’aimais ce que je faisais auparavant. Tu le sais bien. On riait beaucoup au boulot. Je m’en souviens. Mais à présent, qu’ai-je envie de faire, sinon rester allongée à compter les jours? Je ne sais pas.
— Je vais te présenter à la Société des Pétroles, avait dit papa. Je te trouverai un job dans ta spécialité. Avec un bon salaire. Tu te construiras un avenir. Tu vivras plus près de nous.
Je n’ai aucune envie de retourner vivre à Ahwaz. Mieux vaut ne pas regarder en arrière. Lors de mon dernier séjour, j’ai réalisé que c’était impossible.
À Ahwaz, il fait chaud. La chaleur monte du sol et vous écrase la poitrine. Combien de fois peut-on faire l’aller-retour jusqu’à la mer, à vingt minutes à pied ? Et combien de temps peut-on rester assis à lire un magazine sous un climatiseur, en respirant ce bon air chargé
de poussière? Combien de fois peut-on arpenter les allées du bazar Kyan, à rire et marchander avec les femmes arabes le prix des dattes ou du poisson ?
Pendant ces quelques jours, Ahwaz m’a semblé plus petite. Bien plus petite que dans mon enfance. Je pouvais traverser n’importe quelle rue en deux enjambées.
L’avenue Chaar Shir donnait directement sur
la place Nakhl, et celle-ci s’engouffrait dans Seyed Khalaf. Les cours étaient petites et les tranchées datant de la guerre minuscules comme des boîtes d’allumettes.
J’observais tout cela, et les images de mon enfance s’en trouvaient bousculées, rendant mes souvenirs confus.
Même la nuit, je n’arrivais pas à me détendre. Je n’avais qu’une envie, retrouver mon chez-moi. Mon lit. Notre lit.
— Viens bosser dans ma boîte. Ils recrutent. On sera à nouveau ensemble. Ce sera sympa, m’a dit Shabaneh. Ce ne sera pas sympa, j’en suis sûre. Je serai assise derrière un bureau toute la journée, à griffonner des chiffres sur du papier, sur des plans, sur un écran. Les
quatre se mélangeront aux deux, les deux aux cinq, et tous ces nombres s’aligneront les uns derrière les autres pour me ronger le cerveau. Avec des moins et des virgules. Zéro, virgule, trois. Zéro, virgule, huit. Le diamètre de l’arbre multiplié par la hauteur de la pale, la longueur du piston diminuée de celle du cylindre.
Tout cela me rendra folle. Shabaneh recroquevillée en elle-même, Rodja la tête plongée dans son écran, comme à la fac. Personne ne m’adressera la parole. Je serai toute seule dans un bureau déprimant.
— On fait nos valises et on part, a dit Rodja. Tu as juste le test de langue à passer. Je m’occupe de l’inscription à la fac et du visa. Pourquoi veux-tu rester ici?
— Si j’avais voulu partir, je serais partie avec Misagh.
— Quelle tête de mule! Arrête de te faire du mal, Leyla.
Je ne veux pas partir. Pourquoi personne ne
comprend-il ce que je dis? Et maintenant, même si je le voulais, je n’en aurais plus la force. Je n’ai pas l’énergie de Rodja, ni la tienne. Je sais ce que signifie partir, je l’ai observé de près. Dans ma propre maison, tous les formulaires que tu remplissais s’empilaient comme les degrés d’une échelle qui t’éloignait inexorablement de moi. Ça n’a pas été une période facile. Tu accumulais
des lettres et des documents par centaines. Que tu faisais traduire, tamponner et signer pour le rendez-vous à l’ambassade… Le rendez-vous à l’ambassade?!
On est dimanche. Rodja a rendez-vous de bonne heure à l’ambassade. Je lui avais promis de la réveiller. Comment ai-je pu oublier?
« La personne que vous cherchez à joindre n’est pas…»
Elle doit déjà être en route pour l’ambassade, voilà pourquoi son téléphone est éteint. Rodja n’est pas du genre à rater un rendez-vous. Elle est forte, comme toi.

J’ai la tête qui tourne. Il faut que je me fasse un thé et que je mange quelque chose. Je sors de la chambre, l’appartement est un chaos. Le cendrier déborde de mégots. Tu détestais cela, tu passais ton temps à les vider pour que l’appartement ne pue pas comme un dortoir de cité U, c’est ce que tu disais. Le plan de travail de la cuisine est jonché de serviettes en papier et d’assiettes sales où sont figés des reliefs de nourriture.
La table en verre est maculée de traces de doigts, les journaux de la veille, de l’avant-veille et de la semaine dernière s’entassent sans avoir été lus. Mon manteau traîne sur le canapé. Je me réfugie dans la chambre pour
me cacher sous les couvertures. Ceci n’est pas ma maison. Cette journée est en train de m’échapper, il faut que je la rattrape et que cet endroit redevienne ma maison. Si je retrouve du travail, si je vais mieux, de mieux en mieux, je pourrai prendre soin de la maison
à nouveau. Je réorganiserai tout. Je changerai les ampoules. Je ferai restaurer le canapé rouge. Il est sale, les ressorts sont défoncés, il a besoin d’un bon nettoyage et de nouveaux boutons blancs, comme à l’origine. Tu ne l’aimais pas. Ce rouge te sortait par les yeux. Dès le départ, tu m’avais dit que je finirais par m’en lasser. Le jour même où nous l’avons acheté. Toi et moi, avec Rodja et Shabaneh, nous avions séché le cours de midi
à la fac. Maman n’était pas encore arrivée à Téhéran. Nous avions écumé les boutiques d’ameublement pour ne pas avoir à retraverser toute la ville avec elle. Rodja avait suggéré: «Allons à Yaftabad », mais je n’avais pas envie de faire tout ce trajet. Elle a eu beau ajouter : «Juste une fois», je savais bien qu’on sillonnerait la ville cent fois pour quatre morceaux de bois recouverts de tissu. Toi, tu étais d’avis de la laisser faire à son idée.
Comme d’habitude, Shabaneh nous observait sans rien dire. Alors que nous passions par Djahan Koudak, j’ai aperçu dans la vitrine d’un grand magasin ce canapé rouge, avec ses boutons blancs et ses grosses fleurs, je suis tombée en extase. Tu t’es esclaffé:
— Un canapé rouge?! Je ne te donne même pas trois jours pour en avoir marre. En revanche, celui-là, le beige et marron, est magnifique… Rodja a fait la grimace.
— Mais vous avez quel âge? Si vous n’achetez pas du rouge maintenant, vous ne le ferez jamais. Vous aurez le temps, quand vous serez vieux, pour les teintes marronnasses, avec vos petits-enfants sur les genoux !
Moi, j’aimais bien ce rouge. Je ne m’en lasserais pas, j’en étais sûre. Je me suis tournée vers Shabaneh, l’éternelle indécise.
— Les deux sont bien. On n’irait pas voir aussi à Yaftabad ?
Aucune envie de courir jusque là-bas. C’était ce canapé que je voulais, aussi cher et criard soit-il. Il mettrait un peu de gaîté chez nous, et aussi entre nous.
J’ai téléphoné à papa.
— Peu importe le prix ! Tu vas t’asseoir dessus
pendant des années, choisis la couleur qui te plaît. Prends tout ce que tu veux.
Je l’ai acheté. Tu n’étais pas mécontent. Tu passais la main sur les fleurs, le tissu était si doux.

Quand maman est arrivée, nous sommes allés choisir les rideaux, marron, pour que la décoration de l’appartement soit à la fois à ton goût et au mien. Sept ans après, ils ont pris un coup de vieux. Il faudrait que je les change. Quand j’aurai retrouvé du boulot et que ça ira mieux, je verrai quelle couleur se marie bien avec le rouge et je remplacerai les rideaux. Je me ferai un chez-moi tout mignon tout beau. Dès que j’irai mieux. J’ai envie d’un thé. Je traverse la pièce jusqu’à la cuisine en essayant de ne pas regarder autour de moi.
La bouilloire est couverte de taches multicolores. À son poids, je me rends compte que j’ai encore oublié d’acheter du détartrant. Je la remplis d’eau et je la pose sur la gazinière, maculée de jaune craquelé, de graisse rouge, de grains de riz séchés et de macaronis couverts de sauce. J’observe sur la poignée du réfrigérateur des traces de doigts sales, les étagères sont couvertes de
miettes, il y a des sacs en plastique vides, et cette tache de yaourt qui me dégoûte, jaune et craquelée comme la terre du désert. De l’évier remontent les remugles d’une vaisselle sale qui date de plusieurs jours. Il faudra que je demande à Molouk Khanom de venir faire le ménage.
Voilà des mois que je dois l’appeler, mais je ne me sens pas la force de passer une journée entière à l’entendre pérorer sur sa malheureuse fille qui a divorcé ou sur la belle-sœur paralysée dont elle a la charge depuis plus de vingt ans. Ah ! Si maman était là ! Elle apporterait un rayon de bonheur dans cette maison. Elle ferait venir Molouk Khanom, remplirait le congélateur, une bonne odeur de cuisine se répandrait dans l’atmosphère. Elle viendrait s’asseoir à côté de moi pour papoter sans fin : ma tante maternelle qui a acheté une nouvelle voiture, ma tante paternelle qui n’a pas pris de nouvelles de grand-père depuis des lustres! Elle me parlerait de papa
qui se languit de Samira et de moi et réclame tous les soirs ses deux filles en rentrant du cabinet médical. Il aimerait tant les avoir à sa table. Elle me donnerait des nouvelles de sa cousine et des jumeaux, quels nouveaux
mots le fils de Samira vient d’apprendre en persan et comme il les prononce bien. Je m’installerais en face d’elle sur le canapé, je boirais un thé fraîchement infusé en mangeant une orange, j’écouterais sa voix résonner dans la maison en faisant juste des petits hum hum de temps en temps.
Je verse l’eau bouillante dans un verre. Des filets bruns forment des volutes dans l’eau. Je retire le sachet. Les nuages se mélangent, mon thé est prêt. Depuis que tu n’es plus là, j’ai remisé sans regret la théière sur l’étagère la plus haute. Je ne prends plus que du thé en
sachet. J’ai besoin de thé pour être en forme. Et je dois être en forme pour aller au travail. Je retrouve enfin le métier que j’ai toujours aimé et qui me rendait heureuse. Je vais devoir apprendre à l’aimer de nouveau.
Pourquoi pas? Ces jours-ci, rien ne m’amuse plus. Pourquoi? C’est sans doute parce que je ne fais rien. J’ai besoin de m’investir dans quelque chose qui m’occupe et me divertisse. Qui me fasse passer le temps. Qui me distraie de tout le reste. Sinon mes idées noires prennent le dessus. Je me laisse aller dans le canapé rouge, je peux rester ainsi pendant des heures sans m’ennuyer.

Juste à laisser les idées galoper dans ma tête. Je pense à moi, à toi, à Samira, à la vie de Shabaneh avec Mahan. Je me demande comment on a pu en arriver là, où nous nous sommes trompés, à quel moment de notre histoire et sous quelle pression nos fondations ont commencé à se fissurer sans que nous sachions pourquoi, si bien qu’au premier coup de vent, nous nous sommes effondrés sur nous-mêmes sans pouvoir nous relever. Même si nous en avions été capables, cela n’aurait jamais plus été comme avant. La faute à quel ingénieur, qui n’a pas su calculer correctement nos forces, qui nous a fourni une structure susceptible de s’écrouler à tout moment? Penser à cette vie dénuée d’humour, vide de désirs me brise en mille morceaux, comme cette vilaine tache de yaourt sur le plan de travail de la cuisine. Mais si j’ai un boulot, ça m’empêchera de penser: je travaillerai jusqu’à l’épuisement, puis je prendrai ma fatigue dans mes bras et je m’enfoncerai doucement dans le sommeil. Rodja me demande: « Pourquoi es-tu si dure avec toi-même? Toi, tu n’as pas besoin de bosser.»
Pourquoi ne comprend-elle pas que c’est ma seule consolation dans cette fichue vie? La seule. En partant, tu ne m’as rien laissé d’autre. Désormais il faut que je sois heureuse. Je ne dois pas l’oublier. Je me prends la tête dans les mains et j’essaie de me souvenir ce que c’était d’avoir un fou rire.
— Allons, Leyli, viens! Ne traîne pas comme ça. On est en retard.
— Je t’en prie, attends. Juste une seconde. Je te tenais par la main en riant aux éclats. J’étais pliée en deux au bord du trottoir tant je riais. Je n’arrivais plus à respirer, j’avais mal au ventre, je m’en souviens encore. Tu me tirais par le bras. On était en retard. Qu’est-ce qui nous faisait rire comme ça ? Je ne
me rappelle plus. Je me souviens seulement qu’on était avenue Enghelab. On sortait du cinéma Bahman, on venait de voir un film minable au Fajr Film Festival et on retournait à la fac. On cherchait un taxi sur l’avenue
Kargar, on se faufilait parmi les marchands de CD, les stands de samoussa ou de galettes koloutcheh de Fouman, les petits bouquinistes et les vendeurs de fripes. Il fallait jouer des coudes dans cette foule.
Tu portais la chemise blanche que Samira t’avait envoyée. Un type a foncé sur nous, tête baissée. Tu m’as lâché le bras pour le laisser passer. J’ai à nouveau éclaté de rire. L’homme m’a regardée. Tu as eu une seconde d’hésitation. Quand l’homme a relevé la tête,
il était trop tard. Il t’a heurté en pleine poitrine, renversant sur ta chemise blanche son verre de jus de grenade.
Durant tout le temps que nous avons vécu ensemble, cette tache n’est jamais partie, j’ai essayé le bicarbonate, le vinaigre, la Javel et même le détachant Rafouneh la dernière fois, avant de la mettre dans ta valise. «Ne la porte qu’à la maison, quand il n’y a personne d’autre», t’ai-je dit.
J’avale mon thé froid d’une seule gorgée. Le bruit me surprend. Est-ce à cause du silence qui règne dans l’appartement que le son se réverbère si fort dans ma tête? Ou bien est-ce mes oreilles qui ont perdu l’habitude d’écouter? Je me suis accoutumée à ce silence, à ce vide. À rester prisonnière derrière le double vitrage des fenêtres. Je n’ai même plus envie de faire de la musique.
Depuis combien de temps n’ai-je pas joué au piano ? Quatre mois? Huit ? Je ne sais plus. J’ouvre la main, écarte les doigts, je les replie pour les ouvrir à nouveau. Je les étire au maximum. La douleur remonte jusqu’au
poignet. Ils ont perdu toute leur souplesse et leur légèreté. Ils sont devenus courts et laids, les articulations raides et gonflées, ça me fait mal au moindre mouvement.
Ces doigts douloureux, aux ongles longs et mal taillés, accrochent sur les touches du clavier. Je ne peux plus jouer le passage de la valse en la mineur que tu aimais tant.
Tu étais venu t’asseoir près de moi sur le tabouret du piano.
— J’aime bien que tu aies les ongles courts et sans vernis.
— C’est à cause du piano.
Je t’avais appris à tenir le mi mineur grave à l’octave sur chaque temps quand je jouais Chopin.
— C’est ce jour-là que je suis tombé amoureux de toi, m’as-tu dit. Le jour où dans l’amphi de la fac, tu t’es mise au piano et que tu as joué, je crois, un morceau de Chopin. Tu savais que je te regardais?
— Vraiment? Tu me regardais? Je pensais que c’était moi qui étais tombée amoureuse la première. Le jour de la grève. Tu étais assis tout en haut des marches devant le syndicat étudiant, avec ton béret de velours, tu avais l’air tellement sûr de toi.
— J’aime toujours observer tes doigts qui dansent sur le clavier quand tu joues, indifférente à ce qui t’entoure.
Quand je m’exerçais, je sentais ta présence, à la porte du salon. Comment jouer maintenant que tu n’es plus là pour me regarder? Tu n’es plus là et mes doigts ne savent plus danser. Ils sont raides, j’ai tout oublié de Chopin. Il faut que je rattrape tout ça ! Quand j’aurai repris le boulot, et que j’aurai retrouvé un rythme, je ferai accorder le piano. Je reprendrai mes exercices pour que mes doigts redeviennent comme avant ton départ.
Il faut que je ressorte mes partitions. Pourquoi tout avance si lentement aujourd’hui? Il est à peine une heure. J’allume mon ordinateur portable avec l’espoir d’y trouver le seul message qui n’y est jamais. «Important, important, important !»; «Trois méthodes efficaces pour prévenir le cancer du sein »; « Une top model iranienne à New York ». J’efface tout. Je referme ma boîte mail pour ouvrir mon blog. Mon post d’hier a onze commentaires. J’y parlais de cette
nouvelle proposition de job, de Salehi, du journal et de toutes ces belles perspectives, de choses très simples en somme. On me répond : « Félicitations!» «Quand est-ce qu’on fête ça ?» « Bravo ! Tu écris à nouveau !» «Viens consulter notre page.» Etc. J’aime bien le fait de ne pas voir mes lecteurs. Quand j’ai envie de dire quelque chose, je peux l’écrire de loin et rester cachée pour lire les réactions, à mon propre rythme, de loin.
Je n’ai pas envie que quelqu’un s’assoie en face de moi et me fixe en attendant une réponse. C’est pour ça que j’aime les journaux. J’aime bien être assise dans la salle de rédaction à écrire, et le lendemain, me poster derrière le gros platane en face du kiosque à journaux pour voir combien de personnes s’arrêtent sur le titre de mon article. Le téléphone sonne. C’est Rodja, elle a fini à l’ambassade.
— C’est quand ton rendez-vous?
— À quatre heures et demie. J’étais réveillée aux aurores mais j’ai complètement oublié de te réveiller.
Tu étais à l’heure? Elle y était, oui.
— Allons déjeuner. Il n’est qu’une heure et demie, j’ai tout mon temps.
Rodja insiste:
— Tu me rejoins? Je n’ai pas envie d’aller bosser tout de suite. Déjeunons d’abord. Ensuite, j’irai au bureau, et toi au journal.
Je traîne des pieds. Je ne sais pas trop.
— Comment ça, tu ne sais pas trop ? Allez, viens.
Je n’ai pas de voiture. On se retrouve à deux heures et quart, à l’angle de Niloufar et d’Apadana. On trouvera bien un endroit. Tu viens, hein ? Si tu ne dis rien, c’est que tu es d’accord. Si je ne dis rien, cela signifie-t-il que je suis d’accord ?
Non, certainement pas! Quand je suis d’accord, je ne reste pas silencieuse. Je ris. J’ouvre la bouche pour dire oui, je suis d’accord. Mais le silence… sûrement pas!
Peut-être étais-je restée silencieuse ce jour-là aussi, tu en avais conclu que j’étais d’accord. J’étais là sans rien dire, occupée à faire tes valises. Je n’étais pas d’accord pour que tu partes. Je n’ai rien dit, et toi, tu es parti sans moi. Tu as d’abord rendu visite à tes parents. Tu t’es sans doute amusé à taquiner ta mère en lui demandant de ne pas s’en faire pour toi. Tu as certainement aussi embrassé tes tantes venues te dire au revoir, en leur promettant de revenir bientôt. J’ai rouvert deux ou trois fois tes valises pour m’assurer qu’on n’avait rien oublié, je les ai refermées, en silence. Toi, tu faisais le tour de la ville pour dire adieu à tes copains en leur faisant
promettre de ne pas me laisser seule et de prendre soin de moi en ton absence. Moi, je ne disais rien, je vérifiais ta valise une dernière fois, toi, tu bavardais avec les uns et les autres, plein d’espoir, souriant à ceux que
tu abandonnais. J’ai bouclé le cadenas de ta valise. Tu as ouvert la porte de l’appartement et tu es entré. Je ne disais rien, mais j’étais loin d’être d’accord. J’étais persuadée que tu ne partirais pas. Je m’attendais à ce que tu entres dans la chambre, que tu m’embrasses et que tu dises : «J’ai changé d’avis. Je n’irai nulle part si tu n’es pas d’accord.» J’espérais que tu dirais : «Non, je ne vais pas te laisser toute seule. Où irais-je sans toi ?» J’étais convaincue que tu ne partirais pas. Même quand tu as appelé le taxi pour l’aéroport Imam Khomeini. Je suis restée dans l’entrée. Tu t’es changé, j’ai détourné les yeux. Tu as enfilé une chemise et un pull neufs. Je les avais posés sur le lit après avoir retiré les étiquettes. Je les avais achetés moi-même, je voulais être certaine que tu serais le passager le plus élégant de l’avion : une chemise à rayures lilas, un pull gris et un jean foncé. Ta veste bleu ciel était sur le lit. Tu as ouvert ton sac à dos pour y mettre les habits que tu venais d’ôter.
— Je t’ai mis des habits neufs dans la valise. Pas la peine de prendre ceux-là.
— D’accord ! as-tu répondu sans un regard.
Tu as attrapé tes chaussettes. Je suis allée m’asseoir sur le canapé au salon avec mon livre. Je ne voulais pas pleurer. Tu n’allais pas partir. J’en étais sûre. Tu ne partirais pas sans moi. Tu voulais juste me faire peur. J’ai
entendu les roulettes de ta valise. Tu étais devant la porte et je t’ai regardé par-dessus mon livre. Tu portais ta veste bleu foncé. Tu as posé ton sac par terre, tu as enfilé tes chaussures que tu as lacées très lentement.
Quand tu as regardé vers moi, j’ai baissé les yeux.
— Viens dans mes bras.
Je n’ai pas bougé. Je suis entrée dans notre chambre et j’ai fermé la porte. Tes habits étaient encore sur le lit, derniers éclats de ta présence dans la maison en ton absence. Je suis restée là à écouter, la porte d’entrée s’est
ouverte et refermée, le bruit des roulettes s’est éloigné. Il ne fallait pas que je pleure. Tu allais revenir. J’en étais sûre. Tu ne pouvais pas vivre heureux sans moi. Tu rentrerais très vite. Peut-être même de l’aéroport. Peut-être demain ou après-demain. »

Extrait
« On est des sortes de monstres, Shabaneh. On n’est plus du même monde que nos mères mais on n’est pas encore de celui de nos filles. Notre cœur penche vers le passé et notre esprit vers le futur. Le corps et l’esprit nous tirent chacun de son côté, on est écartelées. Si nous n’étions pas ces monstres, à l’heure qu’il est, on serait chacune chez soi à s’occuper de nos enfants. On leur consacrerait tout notre amour, nos projets, notre avenir, comme toutes les femmes ont toujours fait à travers l’histoire. On ne serait pas en train de poursuivre des chimères. Leyla aurait courbé l’échine comme les autres pour suivre son mari. Moi, je m’emmerderais pas avec l’argent, les emprunts, le boulot… Je resterais ici bien tranquille à mener ma petite vie. Toi, tu aurais un mari, des enfants, tu serais heureuse. Au lieu de servir de mère à Mahan, tu aurais tes propres enfants. » p. 217

À propos de l’auteur

MARASHI_Nasim_©Florence_Brochoire
Nasim Marashi © Photo Florence Brochoire

Née en 1984, Nasim Marashi est romancière, scénariste et journaliste iranienne. Publié en 2015, son premier roman L’automne est la dernière saison a remporté le prix Jalal Al Ahmad, l’un des prix les plus prestigieux en Iran. Best-seller en quelques années, il atteint son 50e tirage et a été traduit en italien et en anglais. Son second roman connaît aussi un grand succès, traduit en turc et en kurde. (Source: Éditions Zulma)

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Pleine et douce

FROIDEVAUX_METTERIE_pleine_et-douce  RL_2023

En deux mots
Ève, qui vient de naître, retrace ses premières impressions. Stéphanie, sa mère, explique combien il lui a été difficile de faire un bébé toute seule. Son amie Corinne est aussi toute seule, même si elle enchaine les partenaires. Sa sœur Lucie, avocate, a le profil de la femme rangée, mais rêve d’ailleurs. Les Témoignages se succèdent dans ce roman choral.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

En préparant la grande fête

Dans ce premier roman choral, Camille Froidevaux-Metterie donne la parole à un bébé, puis à de nombreuses femmes et dresse ainsi un joli tableau de leur place dans la société, de la maternité à l’émancipation. Vers la libération du corps et de l’esprit.

La première à prendre la parole dans ce roman choral est la petite Ève qui vient de naître. De son berceau, elle raconte l’agitation autour d’elle, sa vision du monde, ses stratégies pour retenir l’attention et satisfaire ses besoins vitaux. À travers son regard, on comprend aussi qu’elle a tout l’amour de Stéphanie, sa mère qui a continué à se battre avec ses peurs. Peut-être est-il temps de faire désormais confiance à cette fille qui a l’air bien déterminée à prendre sa place dans le monde.
En attendant, c’est à cette cheffe de cuisine, qui a livré un rude combat pour être mère, d’entrer en scène. Après avoir réussi à se faire une place dans un monde d’hommes, elle vient de concrétiser un second rêve, avoir un enfant. Ève est née par PMA, après un difficile parcours de combattante qu’elle a conclu en Espagne. Désormais, elle va pouvoir élever sa fille seule, comme elle l’a souhaité. Pour remercier Greg, le «père intime», et rassembler autour d’elle sa famille et ses amies, elle prépare une grande fête. Mais en attendant le grand jour, la parole est aux invitées, en commençant par Corinne qui s’est toujours voulue femme libre. Mais elle s’est perdue dans les bras des hommes, cherchant du réconfort dans le sexe, sans trouver l’amour. «Moi je n’ai pas de lac aimant où plonger, personne pour confirmer que je demeure aimable par-delà le passage des ans, aucune caresse quotidienne venant effacer les fameux outrages. Moi, il me faut affronter seule l’entrée dans la zone d’inconfort qui précède la zone de relégation.»
Sa sœur Lucie a suivi un parcours classique. Mariée, deux enfants, une profession d’avocate très prenante. Le schéma classique du couple qui s’use et l’envie d’aller voir ailleurs si l’herbe est plus verte. Peut-être dans les bras d’un confrère. Elle a aussi caressé le rêve de partager aux côtés de Stéphanie son désir d’enfant. Un fantasme de plus dans une vie qu’elle a de plus en plus de peine à maîtriser. Son mari l’a quittée pour une plus jeune et elle se sent désormais bonne pour le rebut.
Lola, sa fille, raconte lors d’un cours sur la sexualité, que l’on peut désormais faire des enfants avec des éprouvettes. Un sujet délicat à aborder en classe, mais qui a le mérite de lancer un débat que les deux responsables du cours auraient préféré éluder.
C’est alors que Nicole, la mère de Stéphanie, vient ajouter sa voix très discordante. «C’est tout de même ahurissant quand on y pense. Cette enfant est née de nulle part, personne ne sait qui sont ses géniteurs, pas même Stéphanie! Cela dépasse l’entendement.» Opposée à ce projet, elle s’est résignée mais raconte que sa fille est «tombée enceinte à l’occasion d’une relation sans lendemain et que, étant donné son âge, elle a décidé de garder l’enfant».
En confrontant les générations et les avis, Camille Froidevaux-Metterie évite à la fois tout manichéisme et donne à voir la complexité de la question.
Charline qui a été victime d’agression sexuelle, Kenza à qui on vient de détecter une tumeur au sein, Colette qui regarde sa longue vie entourée de copines, Manon qui a ses premières règles et Jamila, la nounou qui aimerait tant avoir un homme à ses côtés complètent ce chœur de femmes en y ajoutant autant de nouvelles facettes. Elles vont toutes se retrouver pour un final surprenant.
En prolongeant Un corps à soi, son essai paru en 2021, ce détour par la fiction permet à la primo-romancière de mettre en scène les problématiques qu’elle étudie, le corps de la femme et ses transformations, les injonctions et les représentations que des années de patriarcat lui ont assigné. Des premières règles jusqu’à la ménopause en passant par la grossesse ou la maladie, en l’occurrence le cancer du sein. Mais la construction du roman permet aussi de confronter les femmes et leur psychologie à des âges différents, entre celle qui a vécu sous un patriarcat étouffant, celles qui ont essayé de se libérer de ces chaînes – et du schéma maternel – et celles qui voient l’avenir avec plus d’optimisme. Si elles parviennent toutes à se retrouver, alors un nouveau contrat social est possible. Pour une vie pleine et douce.

Pleine et douce
Camille Froidevaux-Metterie
Sabine Wespieser Éditeur
Roman
224 p., 20 €
EAN 9782848054674
Paru le 5/01/2023

Où?
Le roman se déroule en France. On y évoque aussi plusieurs visites en Espagne.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Une musique libre et joyeuse s’élève des pages de ce premier roman : celle d’un chœur de femmes saluant la venue au monde de la petite Ève, enfant née d’un désir d’amour inouï.
Stéphanie est cheffe de cuisine, elle voulait être mère, mais pas d’une vie de couple. Elle est allée en Espagne bénéficier d’une procréation médicalement assistée, alors impossible en France. Greg, l’ami de toujours, a accepté de devenir le «père intime» d’Ève. Dans à peine deux semaines, aura lieu la fête en blanc organisée pour célébrer la naissance de leur famille atypique, au grand dam de la matriarche aigrie et vénéneuse qui trône au-dessus de ces femmes.
À l’approche des réjouissances, chacune d’elles est conduite interroger son existence et la place que son corps y tient. Toutes, sœurs, nièces, amies de Stéphanie, témoignent de leur quotidien, à commencer par Ève elle-même, à qui l’autrice prête des pensées d’une facétieuse ironie face à l’attendrissement général dont elle est l’objet. Comme dans la vie, combats féministes, tourments intimes et préparatifs de la fête s’entremêlent.
Camille Froidevaux-Metterie dépeint avec une grande finesse cette constellation féminine, tout en construisant un roman dont les rebondissements bouleversent : rien ne se passera comme l’imaginent encore Stéphanie et Jamila, la nounou d’Ève, s’activant la veille du festin tant attendu.
Tour à tour mordante et tendre, l’écriture, dans sa fluidité et ses nuances, révèle un véritable tempérament d’écrivaine.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Les Inrocks (Faustine Kopiejwski)
Actualitté (Barbara Fasseur)
Maze (Anaïs Dinarque)
Maze (Anaïs Dinarque – entretien avec Camille Froidevaux-Metterie)
Blog Aline a lu


Camille Froidevaux-Metterie présente son premier roman à La Grande Librairie © Production France Télévisions

Les premières pages du livre
« Ève
Il doit être tôt, «pourquoi si tôt?», me demande-t-elle parfois de sa voix endormie. Alors j’attends un peu, je reste là, tranquille, à regarder la nuée d’oiseaux immobiles qui flottent au-dessus de moi. J’aime particulièrement le rouge. D’ordinaire, quand le groupe reprend son vol circulaire et que ce beau rouge passe à l’aplomb de mon visage, j’agite frénétiquement les bras pour essayer de l’attraper. J’adore son œil noir et brillant, le renflement vermillon de son ventre et cet air un peu espiègle qu’il a en me regardant. C’est Greg qui m’a offert ce mobile, parce que se réveiller chaque jour en suivant les oiseaux des yeux, m’a-t-il promis, c’est l’assurance d’une vie légère et aventureuse. Grand-mère a fait la moue et l’a trouvé inadapté, s’inquiétant de ces plumes véritables que je pourrais suçoter, qui pourraient m’empoisonner. Maman a haussé les épaules.

J’aime le bruit de la clé mécanique qu’elle remonte après m’avoir précautionneusement déposée dans mon lit. Je fais en sorte qu’elle s’y reprenne, qu’elle y revienne, deux fois, trois fois, même si je sais que cela ne l’amuse pas toujours. Elle aimerait bien que je m’endorme vite, que je la libère de ce rituel usant, tourner, s’éloigner sur la pointe des pieds, tirer doucement la porte qui grince, rentrer à nouveau si je décide de pleurnicher, tourner, s’éloigner sur la pointe des pieds… J’en profite un peu, il est si doux ce petit manège.
Au réveil, c’est autre chose. Je me lasse vite de contempler les volatiles arrêtés et, pour tout dire, je ne serais pas plus heureuse s’ils se remettaient à voler. C’est le matin, j’ai faim. Je tente de me retenir d’appeler, je me concentre sur mon bel oiseau cramoisi, mais mon estomac se tord et me fait mal. Presque malgré moi, je commence à geindre, un son discret mais constant, une tendre plainte. Il ne faut pas longtemps avant que je l’entende se lever, je continue de chouiner quelques secondes, pour la forme, car elle arrive. La voilà qui pousse la porte d’un grand geste et s’approche, les yeux gonflés, les cheveux en pétard, le peignoir à peine noué. Je cesse sur-le-champ de gémir et lui présente gracieusement mes deux dents. « Je me lèverais toute ma vie aux aurores, m’a-t-elle dit un jour, si tu m’accueillais toujours avec ce si beau sourire », alors je m’applique.
Elle se penche et m’attrape avec une infinie délicatesse. Doucement, elle me serre contre elle et je plonge dans la chaude odeur de sa nuit. Nous ne faisons qu’une à nouveau, mon visage dans son cou, ses lèvres sur ma peau. Je l’entends murmurer son amour, je ferme les yeux un instant, bref, puis romps notre béatitude en gigotant. J’ai faim et les effluves de sa chair ne me comblent pas. Elle me cale alors sur sa hanche et nous allons ensemble dans la cuisine.
Elle a préparé la veille le dosage de lait en poudre et d’eau minérale qu’il va lui suffire de mélanger puis de réchauffer. Je m’agite, je halète bruyamment, remuant bras et jambes tel un pantin devenu fou. Ça la fait rire, elle dit « ça vient, ça vient… », s’allonge à demi sur le canapé, tire le plaid sur ses jambes découvertes, et puis ça vient, le liquide tiède dans ma bouche, dans ma gorge, qui déborde, elle a mal réglé la tétine et me l’arrache sans prévenir pour diminuer le débit. Je suis sur le point de hurler, le pis en plastique me rebouche le clapet. Je tête avec ardeur, cela produit une mélodie rythmée, monocorde et ronde qui la plonge dans la torpeur. Je la sens relâcher son étreinte, je vois sa tête s’incliner jusqu’à venir reposer sur le coussin jaune. Je m’étale entre ses bras, complètement relâchée, seules ma bouche et ma langue s’activent. Quand je suis rassasiée, je sombre à mon tour. »

Extrait
« C’est tout de même ahurissant quand on y pense. Cette enfant est née de nulle part, personne ne sait qui sont ses géniteurs, pas même Stéphanie! Cela dépasse l’entendement. J’étais déjà opposée à ce projet fou de maternité en solitaire. Elle n’avait pas d’enfant, elle n’avait pas d’enfant! Elle ne pouvait s’en prendre qu’à elle-même et reporter son énergie sur d’autres projets, en profiter pour voyager, je ne sais pas. Mais Stéphanie est têtue, elle tient ça de moi, et il a fallu que je me résigne à son choix de devenir mère par la grâce du progrès médical. C’est tellement compliqué d’expliquer cela, je n’y arrive pas à vrai dire. Mais j’ai trouvé une parade, je dis qu’elle est tombée enceinte à l’occasion d’une relation sans lendemain et que, étant donné son âge, elle a décidé de garder l’enfant. Cela m’épargne la honte de devoir entrer dans les détails sordides de sa grossesse. » p. 105

À propos de l’auteur
FROIDEVAUX-METTERIE_Camille_DRCamille Froidevaux-Metterie © Photo DR

Camille Froidevaux-Metterie, philosophe et professeure de science politique à l’université de Reims Champagne-Ardenne, a publié de nombreux essais dans lesquels elle travaille à élaborer une théorie féministe qui place le corps au centre de la réflexion. Dans le récent et très remarqué Un corps à soi (2021), l’écriture à la première personne résonnait déjà avec les voix plurielles des femmes. Pleine et douce, son premier roman, est paru le 5 janvier 2023. (Source: Sabine Wespieser éditeur)

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Triptyque en ré mineur

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En lice pour Le Prix Le Temps Retrouvé

En deux mots
En 1972 Milena est à Paris avec deux auteurs américains. En 1942, Lily se décide enfin à fuir Berlin. En 1995, Ana est sur un campus américain. Trois femmes, leurs amours et leur destin réunis en un triptyque éblouissant.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Toutes les femmes de sa vie

Dans ce triptyque Sonia Ristić raconte les vies de Milena, de Clara et d’Ana. Trois femmes et trois époques, mais aussi trois fragments d’une autobiographie subjective.

Le 14 juillet 1972 Milena admire le feu d’artifice à Paris en compagnie de Peter et de Sam. Ils sont tous les trois écrivains, eux aux États-Unis, elle à Belgrade et profitent de cette parenthèse enchantée pour faire connaissance. Après avoir passé une nuit avec Peter, qui voit cette relation comme un jeu, Milena passe dans les bras de Sam. À compter de ce séjour en France, ils vont entretenir une correspondance intensive. Ce sont les lettres de Milena à Sam qui composent la première partie de ce triptyque où l’humour le dispute à l’émotion, sur fond d’anticommunisme primaire. Mais il est vrai que le rideau de fer continue alors à séparer l’est de l’ouest, rendant les relations d’une partie du globe à l’autre très difficiles.
Encore plus difficile est la situation des juifs en Allemagne à la fin des années 1930. C’est dans la capitale du Reich que vit Clara, fille d’un couple d’avocats juifs. Pour eux, la situation va devenir intenable, voire désespérée. Et Clara, qui est amoureuse de Lily, semble vouloir éluder la réalité au bénéfice de sa passion. Jusqu’au jour où les parents disparaissent, ou Lily n’est pas au rendez-vous quand il s’agit de fuir. Clara se souvient de la France où elle a été accueillie, d’avoir traversé la Suisse et de s’être retrouvée à Belgrade après avoir rejoint un groupe de partisans à Trieste.
Celle qui recueille ses confidences et cette histoire parcellaire est Ana, une écrivaine en mal d’inspiration. Elle a fait la connaissance de Clara dans l’asile psychiatrique où cette dernière est internée pour schizophrénie. Difficile alors de faire le tri entre vérité et affabulation. Mais elle sent qu’elle tient là un sujet de roman, d’autant qu’elle est en panne d’inspiration et vit une situation difficile, maintenant qu’elle a regagné la Serbie. Et qu’à nouveau les bruits de botte résonnent pour un conflit fratricide.
Finie la période bénie durant laquelle, elle a bénéficié d’une aide de l’État et a pu partir étudier dans un campus américain. C’est là qu’elle a rencontré Noah, qu’elle a entamé une liaison avec lui, se doutant qu’elle allait sans doute être éphémère.
Est-ce son amant américain qui lui a envoyé ce paquet contenant les lettres adressées par une certaine Milena à Sam? Le doute n’est pas levé, mais cette correspondance pourrait sans doute aussi faire l’objet d’un roman…
Avec toute la subtilité démontrée dans son précédent roman Saisons en friche, Sonia Ristić nous propose donc un triptyque rassemblant ces trois destinées. Trois manières de raconter la vie des femmes durant trois périodes distinctes, mais toutes trois confrontées à l’Histoire en marche, aux bouleversements politiques et à des décisions personnelles qui font basculer leur existence. Faut-il fuir ou rester? Faut-il accepter la demande en mariage? Faut-il jeter des fleurs sur les chars qui partent vers Vukovar?
Avec cette déclaration d’amour à l’écriture, Sonia Ristić nous offre également des portraits de femmes libres, qui ont envie de choisir leur destin et qui entendent tracer leur propre voie et faire entendre leur propre voix.

Triptyque en ré mineur
Sonia Ristić
Éditions Intervalles
Roman
272 p., 19 €
EAN 9782369563204
Paru le 19/08/2022

Où?
Le roman est situé à Paris, à Belgrade, à New York, à Berlin, à Trieste. On y évoque aussi la Suisse, un voyage en France et aux États-Unis.

Quand?
L’action se déroule durant trois périodes distinctes, dans les années 1930-1940, dans les années 1970-1980 et en 2020.

Ce qu’en dit l’éditeur
Belgrade, années 1970. Milena, une jeune scénariste, entame une relation épistolaire avec Sam, l’un des deux Américains qu’elle a rencontrés lors d’un séjour à Paris.
Berlin, années 1930. Clara, fille unique d’un couple d’avocats juifs et Lily, sœur aînée d’une famille ouvrière, se rencontrent et tentent de s’aimer.
France, 2020. En plein confinement, une romancière parisienne endeuillée reçoit une cantine remplie des lettres de Milena.
Sonia Ristić, par son talent de conteuse, noue pour le lecteur les liens translucides qui traversent les siècles. Liens d’amour, liens de folie, liens de liberté farouche, liens d’écriture ou de création.
Dans cette Chambre à soi moderne, elle tisse un fil entre ces femmes mues par leur indépendance, leur créativité et leur fière détermination à vivre un amour qui soit à la hauteur de leur liberté.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
La viduité
Blog Un dernier livre avant la fin du monde
Blog L’or des livres (Emmanuelle Caminade)
Blog Lyvres

Les premières pages du livre
MILENA
Lettres à Sam (Concerto pour piano n° 3 de Sergueï Rachmaninov)

Belgrade, August 3rd 1972.
Dear Sam,

Ta lettre est arrivée en neuf jours ! Nous voilà fixés sur les délais postaux, même s’il n’y a aucune garantie que les prochaines seront aussi rapides.

Non, elle n’a pas été « interceptée par le bureau de la censure » qui, je te le répète pour la énième fois, n’existe pas chez nous. Nous avons bien évidemment des gratte-papier qui jettent un œil sur ce qui s’apprête à paraître dans les maisons d’édition et visionnent les films avant de leur accorder un visa d’exploitation, mais on les appelle « lecteurs », tout simplement, et vu la production foisonnante je doute fort qu’ils aient le temps de rédiger des notes détaillées à l’attention du Parti, où je doute encore plus que qui que ce soit prenne le temps de les lire.

Alors, pour clore le chapitre « La fertile imagination d’un Américain moyen qui a vu trop de mauvais films d’espionnage » : Non, je n’ai subi aucun interrogatoire à mon retour de Paris. Personne ne me suit. Il n’y a ni voiture noire ni homme en imperméable fumant, le visage caché, en bas de chez moi. Seulement un grand soleil qui tasse les ombres projetées par les arbres, l’asphalte à moitié fondu par la chaleur épaisse de ce mois d’août, et trois gamines aux voix beaucoup trop aiguës qui sautent à l’élastique pile sous ma fenêtre. (Pure curiosité au rayon sociologie : joue-t-on à l’élastique en Amérique également ou est-ce un de nos exotismes balkaniques ?)

Bref, les seules questions qu’on m’ait posées depuis que je suis rentrée viennent de mes proches et sont, dans cet ordre :

— si j’ai ramené du bon cognac (nous en avons ici un ersatz terrible appelé Vinjak) ;

— quelles fringues je me suis achetées ;

— si j’ai rencontré un Français moche mais terriblement sexy ressemblant à Montand jeune ou à Belmondo.

Lorsque je réponds que j’ai rencontré deux Américains ne ressemblant, hélas ! ni à Steve McQueen ni à Humphrey Bogart, mon auditoire largement féminin est très déçu !

(Je te taquine. En vérité, toutes sont avides de m’entendre raconter les détails croustillants, mais en bonne écrivaine, je sais ménager le suspense et ne leur livre le récit de nos folles aventures que par courts épisodes. Ainsi, je m’assure de briller dans les soirées jusqu’à l’automne au moins.)

Merci pour les cartes avec les tableaux de Hopper, ils sont vraiment merveilleux, je ne connaissais pas ceux que tu m’as envoyés. Et mon voisin, M. Petrović, te remercie infiniment pour les jolis timbres venus enrichir sa collection déjà impressionnante. Depuis qu’il a compris que je reçois du courrier de l’étranger – d’Amérique qui plus est !–, je suis remontée de plusieurs crans dans son estime. Il ne me fait plus de remarques pincées sur la musique que j’écoute ni sur les heures avancées de la nuit auxquelles je rentre. Qui aurait cru qu’il suffirait d’une série de petites images bariolées pour l’amadouer ? Sans le savoir, tu vas m’épargner des conversations désagréables quasi quotidiennes.

J’ai repris le travail le lendemain de mon retour (tu peux imaginer ma forme olympique après la semaine de nuits très courtes que nous avons passée), mais rien de follement excitant. Une énième production du Tramway de Williams se prépare pour la saison prochaine au théâtre où je suis employée ; on m’a demandé d’en revoir la traduction, qui n’était pas très bonne, et de mieux faire sonner les dialogues en ­serbo-croate.

J’y passe quelques heures par jour avec Svetlana, l’amie dramaturge dont je t’ai parlé. Nous n’étions pas particulièrement copines lorsque nous étions à l’Académie des arts dramatiques, je la trouvais insupportablement prétentieuse et tatillonne, mais depuis que nous sommes collègues, nous nous sommes rapprochées et c’est une chic fille en réalité. Tellement farfelue et drôle, elle pourrait être un personnage de roman ! Quand on fait équipe, même en planchant sur les scripts les plus insipides, nous parvenons à nous amuser. Elle me tanne pour que nous partions quelques jours au bord de la mer (Belgrade en plein été est toujours un peu pénible), mais après mon escapade parisienne, je suis trop fauchée pour l’envisager sérieusement. Alors nous nous consolons en passant nos week-ends sur les plages de l’Ada Ciganlija (une petite île fluviale sur la Save, voir carte postale ci-jointe) où Svetlana peut reluquer les maîtres-nageurs à loisir. Elle dit que ça ne vaut pas les spécimens dalmates, mais on fait avec ce qu’on a.

J’ai une grande nouvelle… enfin peut-être. Je croise les doigts et touche du bois pour ne pas tout faire foirer en la criant sur les toits trop vite. Il se pourrait que j’obtienne un contrat permanent à la RTS (la Radio-­télévision-serbe). L’oncle de la tante du voisin du cousin de ma mère y a un poste important et ma mère le travaille au corps depuis des mois pour qu’il me dégotte une place. À la télévision les salaires sont meilleurs qu’au théâtre (ce qui ne serait pas de refus si nous prévoyons de nous revoir avant le siècle prochain), mais surtout, en y devenant permanente je pourrais plus facilement obtenir un logement d’État. Bon, ce serait Dieu sait où, Nouveau Belgrade sans doute, ça voudrait dire prendre des bus bondés pour venir bosser et vivre dans un de ces affreux blocs neufs (je te raconterai la splendide architecture du ­réal socialisme une autre fois), mais je ne m’en plaindrais point.

J’aime bien ma studette d’étudiante du centre-ville, elle est charmante et je suis près de tous les lieux que je fréquente, c’est juste que le loyer mensuel restreint considérablement ma capacité à renflouer ma tirelire dédiée aux voyages, et puis c’est plutôt mal chauffé, mes factures sont astronomiques en hiver. Donc, doigts croisés et bois touché pour que ma mère arrive à faire jouer son piston, puisque c’est ainsi que les choses semblent fonctionner chez nous. Je sais que même sans intervention divine (= maternelle) je finirai par obtenir un appartement tôt ou tard ; le truc, c’est que ça risque d’être tard (on attend habituellement au moins cinq ans avant de se voir accorder un appartement d’État), or ça m’arrangerait que ce soit tôt.

Dans mon entourage, personne ne comprend pourquoi je suis partie de chez mes parents, où j’ai toujours ma chambre, et où j’aurais été logée-nourrie-blanchie-choyée-gâtée en fille unique que je suis. Ici, nous restons vivre chez les parents jusqu’au mariage, et souvent même, les femmes passent de la cuisine maternelle à celle de la belle-mère. Il n’y a que les étudiants de la campagne qui louent chambres et studios le temps de leurs études, quand ils n’ont pas réussi à obtenir une place en résidence universitaire. Mais depuis ma première année à l’Académie, je me suis démenée pour être indépendante, je ne rêvais que de cela depuis l’adolescence. Svetlana dit que c’est à cause de Virginia et de sa Chambre à soi que j’ai prise au pied de la lettre. Elle n’a pas tort, même si je crois que ce fut également pour fuir la maladie de mon père. Bref, aussi modeste que soit mon nid, je n’échangerais ma liberté pour rien au monde. Lorsque je serai mieux logée, vous viendrez me rendre visite ici, tous les deux ?

Quoi d’autre ? Ah oui ! j’ai recueilli un chat errant. Un mâle gris maigrichon qui semble toujours perdu dans ses pensées et qui louche un peu. Je l’ai baptisé Jean-Paul (en hommage à Sartre, pas à Belmondo – je le précise car niveau culture générale, avec vous autres, Américains, on ne sait jamais). Me voilà parée : une mansarde du centre-ville, une machine à écrire sur un grand bureau, des ­reproductions de Hopper et des photos de Paris punaisées au mur, du cognac de luxe dans le buffet et un chat – le parfait attirail de l’autrice, jusqu’au cliché. Il ne reste plus qu’à écrire.

Rien de très prometteur de ce côté-là, hélas ! Des bouts d’idées, des tentatives, mais rien qui tienne, rien qui m’emporte. Je m’étais collée un soir à une nouvelle inspirée de nos soirées parisiennes et c’était d’un mauvais ! Tellement mauvais que j’ai eu un fou rire en la relisant à voix haute. On aurait dit un pastiche de Paris est une fête, le pauvre Ernest a dû se retourner dans sa tombe. Svetlana me maintient que souvent l’habit fait le moine, qu’en peaufinant le décor et les costumes je finirai par y croire moi-même, à mon statut d’écrivaine, mais je ne trouve pas cette approche très convenable pour une stanislavskienne.

Et toi, ton roman avance ? Raconte-moi un peu à quoi tu occupes tes journées. Et s’il te plaît, dis bonjour à Peter de ma part (je ne sais pas s’il a reçu ma lettre postée il y a une semaine).

Je t’embrasse,

M.

Belgrade, November 29th 1972.
Dear Sam,

Tout d’abord, mes plus plates excuses. Je suis désolée d’avoir mis tout ce temps à t’envoyer autre chose que quelques phrases laconiques au dos d’une carte postale, pour te confirmer que je recevais bien tes missives et te promettre une réponse digne de ce nom.

J’ai commencé à t’écrire à plusieurs reprises, mais chaque fois j’ai été interrompue par une urgence ou un imprévu. Les feuilles avec mes débuts de lettres restaient ainsi des jours et des jours sur mon bureau, jusqu’à ce que Jean-Paul finisse invariablement par renverser du café dessus, et alors, tout était à recommencer. C’est Jean-Paul donc qui est responsable de mon silence prolongé !

(Je crois que ce chat a la capacité de lire dans mes pensées. Alors que je suis en train d’écrire ceci, il me ­regarde fixement et avec une expression d’immense déception mâtinée de mépris. Ça va me coûter cher en foie de volaille pour qu’il me pardonne. Quant à mériter ton pardon, il me faut trouver une meilleure idée, car je ne suis pas certaine de pouvoir m’en tirer avec un Tupperware de boulettes de foie en direction de Philadelphie.)

Blague à part, je n’ai pas eu une seconde à moi ­depuis des semaines. À la fin de l’été, j’ai été emportée dans un tourbillon de travail et d’obligations familiales. Et puis on dirait que toutes les femmes de mon entourage se sont données le mot et se sont mises à convoler les unes après les autres. Depuis septembre, tous mes week-ends ont été pris par des noces et des fêtes de mariage. Et qui dit grosses fêtes le week-end dit gueule de bois ou indigestion jusqu’au mardi au moins ; pas les meilleures conditions pour écrire de longs courriers en anglais.

À propos de noces, ma mère semble avoir attrapé le virus également. Elle va me rendre chèvre. Elle me téléphone tous les deux jours pour me rappeler mon grand âge (je viens d’avoir 27 ans !), me causer de mon utérus (qui, selon ma mère, a un délai de péremption approchant à toute vitesse) et m’avertir du nombre décroissant de bons partis encore disponibles sur les étals de la foire aux maris. Elle ne cesse de comploter avec ses amies et me pose des traquenards, m’impose des déjeuners et dîners où soi-disant je ne peux pas me débiner, pour me faire rencontrer le fils d’une telle qui est ingénieur ou le neveu d’une autre promis à une brillante carrière de médecin.

Je me suis même retrouvée un soir à un quasi-blind date avec un professeur d’électrotechnique qu’on m’avait vendu comme le plus adorables des Apollon et qui s’est avéré l’être le plus ennuyeux de la planète. Du bout des lèvres, il m’a posé quelques questions sur mon travail et il a écouté mes réponses avec un sourire condescendant, comme si j’étais sa petite cousine de 12 ans lui racontant un de ses spectacles d’école. Il a enchaîné ensuite avec un exposé de trois heures sur des installations électriques (tu y crois toi, qu’il existe sur terre des hommes capables de parler trois heures durant d’installations électriques en étant persuadés que ça intéresse leur interlocutrice ?). J’ai regretté de ne pas avoir de foulard assez long pour aller me pendre dans les toilettes et abréger ainsi mes souffrances.

Merci, merci, merci infiniment pour les cadeaux ! Tu es fou, ça a dû te coûter une fortune d’envoyer ce colis. Tu es vraiment mon père Noël américain, et des remerciements en trois langues ne suffiraient pas pour exprimer ma gratitude.

(Bien sûr que le Père Noël existe chez nous, voyons ! Il est vrai qu’il ne s’appelle pas ainsi – littéralement, il s’appelle Pépé Givre dans ces contrées – et qu’il a l’habitude de venir dans la nuit du 31 décembre chez la plupart des gens. Mais il est habillé tout pareil ; il sue sous son costume et tripote probablement les enfants qui s’installent sur ses genoux pour la photo tout comme il le fait dans les grands magasins du paradis capitaliste. En revanche, non, pas de Halloween ni de Thanksgiving au paradis de l’autogestion socialiste, juste la fête nationale, qui tombe aujourd’hui d’ailleurs, et que j’honore en ayant enfin une journée rien qu’à moi pour t’écrire une lettre digne de ce nom.)

C’est ma voisine qui a réceptionné ton colis, tu ­aurais dû voir les étoiles dans ses yeux, prunelles transformées en drapeau américain, tandis qu’elle soupesait son poids et reluquait sa provenance. J’ai eu du mal à m’en débarrasser, elle bloquait la porte de son pied en espérant probablement que je le déballerais devant elle. Tu auras compris à ce stade que les services secrets me fichent une paix royale, mais qu’en revanche, la tendance de mes voisins à se mêler de ma vie est sans limite (ce qui n’a aucun rapport avec le communisme, ce sont juste les Balkans qui s’expriment). Qui sait ce qu’elle s’imaginait qu’il y aurait dedans ? Et à quel point elle aurait été déçue de découvrir que le carton contenait seulement des journaux, des livres et des papiers. Mais pour moi, ça a été comme mon anniversaire, Noël catholique, le jour de l’An et Noël orthodoxe combinés !

Je suis tellement touchée que tu te sois souvenu de notre première conversation dans ce café de Saint-­Germain-des-Prés, quand tu m’as demandé quel était mon livre préféré au monde. J’ai East of Eden, en serbo-croate bien sûr, mon exemplaire est corné, annoté, souligné, il ressemble à une tête de chou à force d’être lu et relu, mais que tu aies pris la peine d’écumer les boutiques d’antiquaires et les vide-greniers pour me trouver un exemplaire de l’édition originale signé de la main de Steinbeck m’a émue aux larmes. Je me fiche de savoir que la dédicace n’est probablement pas authentique, je choisis de croire que c’est mon idole lui-même qui a gribouillé ces quelques lignes, et mon cœur s’arrête à chaque fois que je pense que le colis aurait pu se perdre ou être volé.

Et le premier numéro de Ms Magazine, quelle merveille ! Cette couverture ! J’en suis dingue. Je vais l’encadrer je crois, après avoir photocopié les pages intérieures pour pouvoir relire les articles à loisir. Sérieusement, tu trouves que je ressemble à Gloria Steinem ? J’en suis très flattée, même si en dehors des cheveux, je ne vois pas vraiment la ressemblance. Elle a seulement une dizaine d’années de plus que moi, mais quand je vois tout ce qu’elle a déjà accompli, je me dis qu’il faudrait que je me mette plus ­sérieusement au boulot.

And last but not least, ta nouvelle ! J’ai rougi comme une adolescente en découvrant que son titre était Milena à Paris et je me suis précipitée pour la lire. Elle est magnifique, à force j’ai fini par la connaître par cœur. C’est très romancé évidemment, et notre petit trio apparaît bien plus sulfureux et passionné qu’il ne l’a été dans mon souvenir, mais je n’y vois que la preuve de ton immense talent. Et quel bonheur qu’elle ait été acceptée en vue d’une publication ! Je suis sincèrement admirative. Félicitations, mon brillant ami. Je ne voudrais pas abuser, mais te serait-il possible de m’envoyer un exemplaire de la revue lorsqu’elle paraîtra ? Si je me mets à clamer que je suis devenue la muse d’un fabuleux écrivain américain, personne ne me croira ; il me faut donc des preuves tangibles ! Je plaisante, la vraie raison c’est que je trouve cette nouvelle si belle, que j’aimerais beaucoup l’avoir dans sa version publiée.

Hors de question, en revanche, que je te fasse lire la mienne. Surtout après avoir découvert Milena à Paris. Je ne l’ai même pas montrée à Svetlana, à qui je montre bien des premières moutures honteuses en temps normal. Ma nouvelle est très mauvaise, crois-moi sur parole. Plus ampoulée que mes écrits du lycée. Je pourrais aussi bien m’en servir pour tapisser la litière de Jean-Paul. Cependant, je suis assez contente d’une fiction radio que je viens de terminer. Si j’ai le temps, j’essayerai de la traduire pour toi ; si ça t’intéresse bien sûr. Peut-être qu’après tout je ne suis pas complètement perdue pour la littérature.

Non, toujours pas de nouvelles pour l’appartement d’État. Ça va prendre un peu de temps, même avec un piston solide. Ce n’est pas grave, je ne suis pas pressée. Mon père m’a bricolé un chauffage d’appoint (il passe son temps à désosser et réassembler des machines ; pour les rendre plus performantes, dit-il) et ça va aller, je vais pouvoir tenir encore quelques hivers ici. J’aime le quartier où je suis, le grand parc de Tašmajdan tout proche (celui qui est sur la dernière carte que je t’ai envoyée) et les sonneries des tramways qui montent et descendent le boulevard de la Révolution. Mon chez-moi actuel est petit mais charmant. Je te joins le croquis fait par un ami peintre, ça rend mieux qu’en photo. (Garde ce dessin précieusement, Santi est un artiste exceptionnel et ce gribouillis, fait lors d’une soirée de beuverie, vaudra une fortune un jour.)

Alors que je suis en train d’écrire ces lignes, il commence à neiger. J’adore ce moment, celui de la première neige de l’hiver. Souvent ce n’est qu’au réveil que je découvre la ville recouverte de blanc, mais vu que je veille tard pour m’assurer de terminer ma lettre cette fois-ci, la nuit me fait ce cadeau. Jean-Paul est surexcité, il essaye d’attraper les flocons à travers la vitre. Et sur le trottoir en contrebas, un jeune couple s’embrasse. Le tableau est d’un kitsch ! On se croirait dans un navet hollywoodien. Je dois avouer que mon côté midinette s’en délecte. Bien au chaud grâce à l’invention de mon père, j’écoute Rachmaninov (le Concerto pour piano n° 3) et je corresponds avec un futur prix Pulitzer. Je trouve que ma vie est fabuleuse.

Merci encore, mon ami, pour toutes tes délicates attentions.

Love,

M.

P.S. : Merci également pour les nouvelles de Peter, qui est beaucoup moins prolixe que toi et ne m’en donne qu’au compte-gouttes. Embrasse-le de ma part.

Belgrade, January 5th 1973.
Dear Sam,

C’est à mon tour de me faire des films et de me ­demander si ce colis arrivera jusqu’à toi, ou bien s’il sera intercepté par des agents zélés de la CIA, ou du FBI, ou d’une autre de vos nombreuses agences fédérales chargées de veiller à ce que les méchantes communistes ne viennent pas perturber la bonne marche du consumérisme victorieux. Or, comme tu ne cesses de m’affirmer que les États-Unis sont un étalon pour ce qui est des libertés individuelles et du bonheur humain en général, que l’époque de la chasse aux sorcières maccarthyste est bien révolue, je ne peux qu’espérer que mon présent ne sera pas trop malmené avant d’atterrir dans tes mains, ou plutôt, sur tes épaules.

Au cas où,

NOTE À L’ATTENTION DE L’AGENT EN TRAIN D’INSPECTER CET ENVOI :

Cher Monsieur,

Ne perdez pas votre temps avec ma petite personne et allez plutôt boire un bourbon avec vos copains ou faire l’amour à votre femme.

Il n’y a rien ici qui mérite que vous vous y attardiez, seulement un pull-over en laine vierge en provenance du cœur de la Šumadija (Serbie, République fédérative ­socialiste de Yougoslavie), produite par des paysannes farouchement anti-communistes et tricoté de mes mains expertes (mes coordonnées complètes figurent au dos du colis).

Je jure sur l’honneur qu’à part un sens de l’humour passablement lourdaud, ce cadeau ne véhicule aucun message politique subliminal. Même si c’était le cas, Samuel J., destinataire dudit cadeau, est le plus ardent défenseur des valeurs de votre pays et ne saurait être retourné ni amené à le trahir d’aucune manière. Pas que j’eusse essayé, non, cette idée ne m’a même pas effleuré l’esprit, car voyez-vous, nos dissensions d’opinion sont justement ce qui rend mon amitié avec Samuel J. aussi précieuse et notre correspondance si amusante.

Si toutefois il y avait un message glissé entre les lignes (ou entre les mailles, ha ! ha! Ha!), celui-ci serait que le sens de l’humour n’est point incompatible avec le socialisme.

En vous souhaitant une vie formidable, à vous et à vos proches,

Milena Dj.

Je me suis longuement interrogée sur ce que je pourrais t’envoyer pour te remercier des merveilles que tu as fait pleuvoir sur moi. Même si tu as insisté sur le fait que tu n’attendais rien en retour et que tu ne voulais surtout pas que je me sente redevable de quoi que ce soit, je tenais à te faire savoir à quel point ton geste m’avait touchée.

Mais qu’offrir à quelqu’un qui semble tout avoir déjà, et qui vit dans un pays où, apparemment, il a accès à tout ce qu’il pourrait imaginer ? Livres ou magazines étaient éliminés d’office, à moins que tu n’aies maîtrisé le serbo-croate en cachette et en un temps record ? Quant aux disques que je trouve ici, ils sont pour une bonne partie des rééditions d’enregistrements faits aux États-Unis.

On m’a suggéré de te composer un panier garni avec des spécialités de bouche et des alcools locaux, mais si le colis était retenu au milieu de l’Atlantique plusieurs ­semaines durant, je craignais que tu ne sois bon pour une intoxication alimentaire, ce qui, en termes de remerciements, ne me semblait pas très approprié.

Svetlana voulait à tout prix que je pose nue pour notre ami peintre (celui qui a fait le joli dessin de mon studio). Elle imaginait une toile me représentant alanguie sur mon canapé, en train de caresser Jean-Paul, placé stratégiquement pour éviter que le tableau ne soit trop olé, mais :

— il n’y a aucun moyen de convaincre Jean-Paul de rester en place plus de cinq minutes ;

— poser nue en décembre à Belgrade dans un appartement avec des fenêtres datant d’avant-guerre présente un risque certain pour ma santé pulmonaire ;

— notre ami ayant un immense talent, la valeur de l’œuvre pourrait faire croire aux agents du contre-espionnage américain que tu n’es peut-être pas un citoyen si loyal que ça.

Il me fallait donc trouver quelque chose d’original, de non périssable, possédant à la fois une forte valeur sentimentale et une faible valeur matérielle. C’est en suivant ce raisonnement que j’ai eu l’illumination : j’allais te tricoter un chandail !

Si le résultat laisse à désirer, malgré les longues heures que j’y ai passé et les conseils experts de ma mère et de toutes mes tantes (bon, j’avoue, j’ai eu de l’aide pour monter les manches ; après avoir défait et refait trois fois sans que ça tombe comme il faudrait, j’ai laissé ma mère se charger de cette partie), sache que j’y ai mis beaucoup de cœur.

Sens-toi libre également de ne jamais le porter. Je l’ai mis deux minutes et j’ai cru devenir folle tellement la laine vierge gratte. Vive le polyester capitaliste !

Ah oui ! j’allais oublier. Ma mère et toutes mes tantes te passent un message extrêmement important. Si jamais tu étais suffisamment sentimental pour porter cette horreur et que tu te retrouvais obligé de laver le pull-over, surtout ne le met pas à la machine, car il serait foutu. Il faut le laver à la main, dans une bassine d’eau froide, avec du shampoing, et le laisser ensuite sécher à plat sur une serviette. (En écrivant ceci, je me rends compte que c’est un cadeau empoisonné, sorry !) Et s’il est sale mais ne présente aucune tache, il suffit de l’aérer puis de le mettre quelques jours dans un sac en plastique dans ton congélateur, mes tantes m’assurent que le froid désinfecte parfaitement !

Je n’arrive pas à croire que je viens d’écrire plusieurs pages pour parler d’un tricot moche. Il faut vraiment n’avoir rien à raconter !

Il est vrai que c’est un peu la routine.

J’assiste aux répétitions au théâtre. Je remplace la souffleuse partie en congé maternité. L’acteur qui joue Stanley est très, très, très loin du sex-appeal félin de Brando, il est moustachu et sent l’oignon après la pause déjeuner, ce qui nous plonge, Svetlana et moi, dans une hilarité difficile à contenir. Comme c’est moi qui ai revu la traduction, on ne cesse de me demander de réécrire la moitié des répliques parce que ce paysan n’arrive pas à dire correctement son texte. Heureusement, l’actrice qui joue Blanche est merveilleuse.

Je fais également des piges à la télé. Ce n’est pas follement créatif non plus, mais au moins j’apprends beaucoup sur l’écriture des feuilletons. Je file des coups de main sur celui qui a commencé l’année dernière – ça s’intitule Le théâtre à la maison –, c’est mieux que ce que le titre laisse présager et la série a un tel succès qu’il faut aller très vite pour pondre de nouveaux épisodes. Je ne suis pas créditée en tant que scénariste, ce qui m’embête forcément, mais au moins dans les couloirs on commence à savoir qui je suis et personne ne pourra dire plus tard que j’ai été pistonnée lorsque je finirai par obtenir un contrat permanent. (Il semblerait que ce soit pour bientôt, touchons du bois.)

Comme je passe mon temps à cavaler du théâtre à la RTS, inutile de préciser que je n’écris pas du tout « pour moi ». Ce qui me désole, comme tu peux l’imaginer. Mais c’est un renoncement temporaire qui me permettra d’avoir une meilleure situation par la suite, alors je tiens bon.

J’espère que tu as passé des fêtes agréables. Ici nous nous préparons pour la dernière de la série, Noël orthodoxe, qui tombe demain soir. À ce stade du marathon festif, nous avons tous pris au moins cinq kilos, et je ne rentre plus dans mes blue-jeans parisiens.

Je t’embrasse.

M.

P.S. : Peter m’a enfin écrit pour me dire qu’il sera à Athènes début février. Il fait un reportage sur la dictature des colonels pour son journal, mais tu dois être au courant de tout cela. C’est à 1 000 kilomètres de Belgrade et Svetlana pourrait me prêter sa voiture. Je ne suis pas sûre d’être capable de conduire autant tout seule pour faire l’aller-retour le temps d’un week-end, mais si je trouve quelqu’un pour m’y accompagner, j’ai promis à Peter que j’essayerais de l’y retrouver. Si j’y parviens, nous lèverons nos verres d’ouzo à ta santé dans le port du Pirée.

Belgrade, April 2nd 1973.
Dearest Sam,

Me voilà tournant autour de cette lettre depuis des semaines, ne sachant par où la prendre, puisque tu attends une vraie réponse de ma part et que tu m’exhortes à « être sérieuse pour une fois ».

Toute cette histoire est soudainement devenue si compliquée, je ne sais pas quoi en penser, à vrai dire. J’ai l’impression d’être en proie à une tornade d’émotions contradictoires et de ne pas me retrouver dans mes propres sentiments.

Je suis également très confuse face à tes questions, à propos de Peter notamment. Il s’agit de ton ami d’enfance, et même s’il voyage beaucoup et qu’il n’est pas le plus régulier des correspondants, vous vous voyez quand même assez fréquemment. Je suis surprise que vous n’en ayez pas parlé entre vous, et que tu ne sois pas déjà au courant de tous les détails. Mais sans doute que les hommes n’échangent pas avec la même franchise que les femmes ont l’habitude de le faire, qu’il y a des codes – y compris culturels – qui m’échappent, et tu dois avoir tes raisons pour m’interroger, moi, au lieu de ton meilleur ami.

Je vais tenter de reprendre les choses posément, depuis le début, sans être certaine d’y parvenir puisque, comme je te le disais plus haut, je suis très perturbée par ce soudain retournement dramatique.

Lorsque nous nous sommes rencontrés l’année dernière à Paris, tout était léger et pétillant et joyeux. Nous flottions tous les trois sur de petits nuages. Paris dont nous avions tellement rêvé en tant qu’aspirants écrivains ayant lu trop de Hemingway et de Fitzgerald. Ce cadre romanesque, cinématographique, et puis le manque de sommeil, et certainement le vin qui coulait à flots, tout cela faisait que nous étions sur une espèce de high, défoncés à la joie d’être en vie encore plus qu’à l’herbe que Peter dénichait Dieu sait où. Mais surtout, la manière dont nous nous sommes ­retrouvés tous les trois a été si belle dès les premiers instants ! Tu te souviens comment nous trinquions en nous disant que nous savions déjà que ce que nous étions en train de vivre, cette rencontre, était de celles qui marquent une vie ? Même si tu sais tout cela, il me semble important de te raconter comment moi j’ai vécu les choses, car je crois que la manière dont ça s’est déroulé par la suite y est fortement liée.

Tu es bien placé pour savoir que j’ai passé cette première nuit avec Peter, vu que tu nous as accompagnés jusqu’à mon hôtel. La nuit suivante Peter a disparu, sans doute avec cette Italienne fatale que nous avions rencontrée à La Rotonde, et c’est toi qui m’a tenu compagnie jusqu’au petit matin. Nous avons quadrillé Paris en parlant et un vrai lien s’est tissé entre toi et moi cette nuit-là. Il ne s’agissait pas seulement de mettre du baume sur mon amour propre froissé par l’infidélité de mon amant d’une nuit, c’était bien plus profond que ça. Et si deux jours plus tard je t’ai invité dans ma chambre pour rendre jaloux Peter (qui, lui, a paru plutôt se réjouir du tour pris par les événements), ce n’était certainement pas l’unique raison.

Depuis ces prémices probablement, j’étais déjà tiraillée entre la liberté, la joie, l’insouciance qui se dégageaient de lui et ton côté rassurant. À mes yeux, Peter était l’aventurier fougueux et passionnant, mais sur lequel on ne pouvait compter, et toi, tu étais exactement ce que tu t’efforces d’être, the good guy, Gary Cooper dans High Noon, droit dans tes bottes, fiable en toutes circonstances.

Nous étions à Paris, dans le scintillement de ces nuits d’été, au milieu de tous ces gens venant du monde entier que nous rencontrions, dans nos conversations passionnantes, nos fous rires, nos rêves de voyages et de gloire littéraire. Nous n’avions que quelques jours, quelques nuits, et tacitement nous avons tous les trois décidé que nous ne laisserions aucune considération petite-bourgeoise, aucun orgueil mal placé, nous gâcher ces moments. Tacitement nous avons décidé que ce petit tango à trois serait notre aventure, notre Jules et Jim, que nous allions nous y abandonner pour fabriquer ensemble de quoi rêvasser pendant les nuits d’hiver futures et nourrir nos proses.

Une fois que nous sommes tous revenus dans nos « vraies vies », tu as commencé à m’écrire, avec la régularité qui semble être la tienne en toute chose, et je me suis surprise à guetter le facteur. Si mon cœur bondissait également lorsqu’une carte de Peter arrivait, il ne m’y disait pas grand-chose. Je ne t’ai d’ailleurs jamais caché que nous étions en contact et c’est moi, apparemment, qui t’ai appris que nous avions prévu de nous retrouver à Athènes.

Ça me contrarie beaucoup de lire que « j’ai couru 1 000 kilomètres pour me jeter dans ses bras ». J’ai dû ­relire cette phrase plusieurs fois tellement ce genre de ­remarques ne te ressemble pas. Au risque de paraître prétentieuse, crois-tu vraiment que j’aie besoin de courir après un homme ou de me jeter dans les bras de qui que ce soit ? Et puis, quand bien même ce serait le cas, je n’aurais de comptes à rendre à personne. J’ai bien évidemment sauté sur l’occasion de le revoir puisqu’il était si près, mais Sam, j’aurais fait la même chose si ça avait été toi à sa place, ou n’importe quel autre ami que je n’ai pas l’occasion de voir aussi souvent que je le souhaiterais.

D’après ce que je comprends, Peter a été évasif sur notre temps à Athènes. Je ne pense pas que c’était pour te ­cacher quoi que ce soit ; il devait avoir ses raisons et tu le connais mieux que moi. Il y est venu pour un reportage assez général, sans se douter que pile à ce moment commencerait l’occupation de la faculté de Polytechnique par les étudiants. Cette occupation est toujours en cours, les rangs des opposants grossissent, et s’ils tiennent, s’ils ne se font pas tous emprisonner ou assassiner, ça pourrait bien finir par sonner le glas du régime des colonels. Mais je m’égare, ce n’est pas du tout ce que je cherche à t’expliquer…

L’occupation venait donc de commencer, et forcément, Peter a décidé de suivre cette piste. Comme j’étais là, je l’ai accompagné. Ce qui se déroulait sous nos yeux était passionnant, et c’était également la seule manière de partager quand même des moments avec lui. Nous avons passé la majeure partie de mes ­quarante-huit heures athéniennes dans un amphithéâtre plein à craquer à écouter de jeunes Grecs débattre (en grec) de lutte contre la dictature et du rôle des États-Unis dans la situation terrible du pays. Il n’y a eu ni soirées en amoureux dans les tavernes à touristes ni visites romantiques, même si je ne vois pas très bien ce que ça aurait changé. L’Acropole, nous ne l’avons vue que de loin (et elle est aussi impressionnante que je l’imaginais).

De ce qui a eu lieu sur le plan personnel entre ­Peter et moi à Athènes, de ce que nous nous sommes dit, je ne te raconterai rien. Si tu souhaites en connaître les détails, c’est ton meilleur ami qu’il te faudra interroger, pas moi. Si je peux me permettre d’être franche, je trouve que ça ne te regarde pas, comme ne regarde nullement ­Peter ce que toi et moi échangeons dans notre correspondance. D’ailleurs, il ne m’a posé aucune question à ce propos. Ce que je peux te dire en revanche, c’est que ces quarante-huit heures passées avec Peter à Athènes n’interfèrent en rien dans notre relation, épistolaire ou autre. Elles ne sont qu’une sorte de post-scriptum à ce que nous avons vécu à Paris, et qui sait, l’avenir nous le dira, elles en sont peut-être l’épilogue.

Je suis étonnée, je dirais même que je suis sonnée, par l’intensité de tes sentiments. Je m’attendais à tout sauf à une déclaration d’amour aussi enflammée de ta part. Je ne comprends pas trop d’où ça vient et j’aurais tendance à penser que c’est ta fertile imagination d’écrivain qui te fait croire qu’il s’agit là d’un grand amour. Je t’avoue que n’ai jamais réellement cru au coup de foudre, ces histoires m’ont toujours semblé n’appartenir qu’à la fiction. Je me dois d’être honnête avec toi et de te ­répondre que si mon attachement n’est pas à la hauteur du tien – à ce point dans le temps du moins, car de l’avenir je ne peux présumer –, ce que tu m’écris me bouleverse et m’interroge énormément.

Je ne sais pas quoi te répondre d’autre que : je ne sais pas. Je ne sais pas si, au fil des mois et des lettres, je finirai par réaliser que je ressens la même chose pour toi. Je ne sais pas si l’occasion de revoir Peter se représentera de sitôt et si, à cet instant, j’aurai envie de le revoir. Je ne sais pas. Je suis désolée, Sam, mais c’est tout ce que je peux te dire pour le moment, car je suis confuse et tiraillée. J’imagine que tu souhaiterais une réponse plus tranchée, plus certaine, une réponse que malheureusement, à ce jour, je ne suis pas en mesure de te donner.

Ce dont je suis cependant sûre est que je tiens énormément à toi, à nos lettres, à notre lien. Ça me briserait le cœur de te perdre. Sur ce point, je n’ai pas l’ombre d’un doute. Oui, j’ai beaucoup d’amour pour toi. Cet amour n’a peut-être pas la forme ni l’intensité que tu aurais souhaitée, mais c’est de l’amour, sois-en assuré.

Sommes-nous vraiment obligés de trancher, de ­décider de quoi que ce soit, là tout de suite, après quelques nuits parisiennes et quelques mois de correspondance ? Ne pourrions-nous pas juste continuer à nous écrire, ­apprendre à nous connaître par ce biais, en attendant de trouver une nouvelle occasion de passer quelques jours ensemble ? Il me semblerait fou de prendre une décision définitive sans nous être revus.

Ne doute jamais de mon attachement, je t’en ­supplie.

Je guetterai le facteur encore plus anxieusement dans les semaines qui viennent.

With all my affection,

M.

P.S. : Je ne peux pas croire que tu portes vraiment mon affreux pull-over ! Je te soupçonne de ne l’avoir mis que pour la photo. Mais je trouve que la couleur te va ­merveilleusement. »

Extrait
« L’amour de ma vie, c’est ce que je suis en train de faire. C’est l’écriture. Tout le reste que j’ai vécu et qui me reste à vivre n’est là que pour alimenter l’écriture. » p. 93

À propos de l’auteur
RISTIC_Sonia_©Christophe_PeanSonia Ristić © Photo Christophe Pean

Née en 1972 à Belgrade, Sonia Ristić a grandi entre l’ex-Yougoslavie et l’Afrique et vit à Paris depuis 1991. Après des études de lettres et de théâtre, elle a travaillé comme comédienne, assistante à la mise en scène et avec plusieurs ONG. Dans les années 2000, elle a fait partie du collectif du Théâtre de Verre avant de monter sa compagnie. Elle a beaucoup écrit pour le théâtre et est déjà l’auteure de quatre romans publiés chez Intervalles: La Belle Affaire (2015), Des fleurs dans le vent (Prix Hors concours 2018), Saisons en friche (2020) et Triptyque en ré mineur (2022).

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Nous irons mieux demain

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En deux mots
Candice va faire la connaissance de Dominique en lui portant secours après un accident de la route. À partir de ce moment les deux femmes vont se voir régulièrement. Dominique raconte sa passion pour Zola, Candice lui présente son fils, mais leurs secrets de famille respectifs restent encore bien enfouis.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Au bonheur des deux dames

Tatiana de Rosnay nous revient avec un roman bien plus intime qu’il n’y paraît. Sous couvert d’un hommage à Émile Zola, elle raconte la rencontre de deux femmes qui cachent de lourds secrets.

Candice Louradour a 28 ans, ingénieure du son, travaille dans un studio d’enregistrement de podcasts et livres audio. Après sa séparation avec Julien, elle a trouvé un nouvel équilibre avec Arthur. C’est sur le chemin de l’école où elle se rend pour récupérer son fils Timothée que survient l’accident. À un feu rouge une femme est violemment heurtée par une voiture. En attendant les secours, Candice la réconforte un peu. Et quand elle prend la direction de l’hôpital Cochin, Candice la suit. Si elle ne connaît pas Dominique Marquisan, elle ressent le besoin de l’aider, d’autant qu’elle a dû être amputée et n’a plus de famille.
La quinquagénaire va lui confier les clés de son appartement et le secret qu’elle a découvert en emménageant: un petit mot coincé derrière le marbre de la cheminée: «Chère femme adorée, je t’écris à la hâte. Hélas, je ne pourrai pas venir demain mardi. Je suis retenu cher moi. Je viendrai dès que possible, et en attendant, je t’envoie mon cœur qui est tout à toi. Il ne se passe pas une heure sans que je pense à toi. Je te serre de toutes mes forces dans mes bras. Mille et mille baisers sur tes beaux yeux, tes beaux cheveux, sur ta longue tresse parfumée. »
Cette déclaration signée Émile Zola était adressée à la locataire de cet appartement, sa maîtresse Jeanne Rozerot. Dominique va alors avouer à Candice combien l’auteur des Rougon Macquart faisait désormais partie de sa vie et combien son appartement lui manquait.
Fascinée par ce récit, Candice viendra dès lors régulièrement revoir la convalescente et livrer à son tour quelques confidences, mais n’ira toutefois pas jusqu’à avouer le mal qui la ronge, la boulimie. Elle se jette sur tous les aliments qu’elle peut trouver. Puis «chaque nuit, en silence, elle se plie à l’effroyable tête-à-tête avec la cuvette des toilettes; elle se soumet à genoux à cet indispensable acte de purge qui vidange son estomac d’un jet acide. Elle se couche avec ce goût détestable dans la bouche en dépit du brossage et du rinçage, et la sensation d’un ventre douloureux aux parois irritées; son corps lui semble encore trop gros, trop gras, débordant de son pyjama et ne lui inspire que répugnance.»
Un secret très bien gardé mais qui, au fur et à mesure de l’intensification de leur relation, va être plus difficile à cacher. Car Dominique a été licenciée et littéralement jetée à la rue et viendra habiter chez Candice le temps de se retourner. Une présence qui, au fil du temps, va toutefois devenir par trop envahissante. Car, comme le souligne Gaëlle Nohant, qui a pu lire le roman au fur et à mesure de son écriture, «Tatiana de Rosnay sait comme personne cultiver l’ambiguïté, l’ambivalence, explorer les secrets et les non-dits d’une relation troublante, qui va prendre de plus en plus d’importance dans la vie de Candice.»
Sous l’égide de Zola, à qui la romancière rend un hommage appuyé, l’histoire du grand écrivain vient entrer en résonnance avec celui de Candice. C’est l’image de la maîtresse de Zola qui va surgir quand la sœur de Candice découvre que leur père disparu ne menait pas une vie aussi rangée que ce qu’il laissait paraître. Et la faire douter de la justesse de ses sentiments.
Il est alors temps de regarder lucidement sa vie et ses relations. Une remise en cause aussi violente que salutaire. Un roman-vérité aussi, car la romancière mêle fort habilement son expérience personnelle à la fiction. Elle a par exemple elle-même prêté sa voix pour dire son amour pour Daphné du Maurier, Virginia Woolf et Émile Zola le temps de trois podcasts enregistrés dans les maisons des auteurs et a ainsi pu à la fois découvrir l’univers des enregistrements et les lieux où vivaient et travaillaient les auteurs. Autre souvenir, plus douloureux, qu’elle a confié à Amélie Cordonnier pour le passionnant podcast de Femme Actuelle intitulé Secrets d’écriture : «J’ai souffert de boulimie de mes quinze à quarante ans. Elle a dévasté 25 ans de ma vie. Trouver les mots pour décrire ces scènes de crise n’a pas été facile même si cela fait deux décennies que je suis guérie. J’ai dû retrouver la noirceur d’une époque pour ensuite aller vers la lumière.»

Nous irons mieux demain
Tatiana de Rosnay
Éditions Robert Laffont
Roman
352 p., 21,90 €
EAN 9782221264225
Paru le 15/09/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Quand l’amitié devient emprise.
Mère célibataire de vingt-huit ans, ébranlée par le décès récent de son père, Candice Louradour mène une vie sans saveur. Un soir d’hiver pluvieux, à Paris, elle est témoin d’un accident de la circulation. Une femme est renversée et grièvement blessée.
Bouleversée, Candice lui porte assistance, puis se rend à son chevet à l’hôpital. Petit à petit, la jeune ingénieure du son et la convalescente se lient d’amitié.
Jusqu’au jour où Dominique demande à Candice de pénétrer dans son appartement pour y récupérer quelques affaires.
Dès lors, tout va basculer…
Pourquoi Candice a-t-elle envie de fouiller l’intimité d’une existence dont elle ne sait finalement rien? Et qui est cette Dominique Marquisan, la cinquantaine élégante, si solitaire et énigmatique?
Nous irons mieux demain retrace le chemin d’une femme fragile vers l’acceptation de soi, vers sa liberté. Il fait aussi écho aux derniers mots d’Émile Zola, le passager clandestin de cette histoire.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Femme actuelle (entretien avec Amélie Cordonnier)
Les Échos (Judith Housez)
Le blog de Gilles Pudlowski


Interview décalée avec Tatiana de Rosnay à Rennes le mardi 13 septembre 2022 © Production Ouest-France

Les premières pages du livre
« Candice était en retard pour aller chercher son fils à l’école maternelle, rue de l’Espérance. La grève battait son plein depuis plusieurs semaines et l’exaspération régnait, toute-puissante. Sur les trottoirs, rendus glissants par la bruine, les piétons évitaient au mieux vélos et trottinettes ; il fallait jouer des coudes pour passer d’un bord à l’autre. Embouteillages et klaxons, aucun transport en commun : à bout de nerfs, les gens s’invectivaient, les insultes fusaient, tout le monde s’exaspérait ; Candice aussi. Cela faisait plus d’une heure qu’elle marchait depuis République. Heureusement, le chemin du retour avec Timothée serait court ; elle n’habitait qu’à quelques minutes de l’école, rue des Cinq-Diamants.
Depuis la Seine, elle cheminait le long du boulevard de l’Hôpital qui débouchait sur la place d’Italie. Encore une dizaine de minutes et elle serait arrivée. Devant le feu du carrefour, une foule compacte s’était formée, en attendant qu’il passe au rouge. Soudain une voiture fit une embardée, et heurta la personne qui se trouvait juste devant Candice. Elle entendit un hurlement ; une voix de femme, puis une frêle silhouette s’envola comme un vêtement emporté par le vent. Le crissement des freins, le fracas de la chute, les cris d’horreur. Il faisait sombre, on voyait mal, mais des badauds s’étaient aussitôt mis à filmer avec leurs portables, plantés là, au lieu de venir en aide.
Candice s’approcha du corps à terre, distingua des cheveux blonds épars, du sang, un visage pointu et blanc. Quelqu’un cria : « Elle est morte ! » Le conducteur de la voiture sanglotait en marmonnant qu’il n’avait rien vu ; la foule se pressait autour de cette inconnue étendue de tout son long, mais personne ne la réconfortait. Candice s’agenouilla sur la chaussée mouillée.
— Vous m’entendez, madame ?
La victime devait avoir la cinquantaine ou plus, des yeux immenses et noirs.
— Oui, lui dit-elle, d’une voix claire. Je vous entends.
Elle portait un manteau noir à la coupe élégante, un foulard en soie de couleur jaune.
— Il faut appeler le SAMU ! lança une femme au-dessus d’elles. Regardez l’état de sa jambe.
— Alors, appelez, bordel ! s’époumona un homme.
La foule autour s’était remise à bouger en un étrange ballet désordonné, et toujours ces gens qui filmaient. Candice les suppliait d’arrêter ; et s’il s’agissait de leur mère, de leur sœur ?
— Les secours vont arriver, ne vous inquiétez pas. Ça va aller.
Elle essayait de l’apaiser avec des mots qu’elle aurait aimé entendre si elle avait été à sa place.
— Merci… Merci beaucoup.
La victime s’exprimait lentement, comme si chaque parole était douloureuse ; sa peau semblait transparente, ses yeux ne quittaient pas ceux de Candice. Elle tentait de bouger ses mains, mais n’y parvenait pas.
— S’il vous plaît… Pouvez-vous vérifier…
Candice se pencha.
— Je vous écoute.
— Mes boucles d’oreilles… C’est mon père qui me les a offertes. J’y tiens beaucoup. J’ai l’impression que…
Candice discernait un clip à son oreille droite, une perle. Rien à l’autre. Le bijou avait dû se détacher.
— S’il vous plaît… Cherchez… Cherchez…
D’une main hésitante, Candice déplaça les cheveux blonds ; aucune boucle dessous, ni à côté.
— Faut pas toucher ! brailla une femme.
— Attention ! s’agaça un individu à sa droite. Faut attendre l’arrivée du SAMU !
Candice fit un effort pour rester calme.
— Je cherche sa boucle d’oreille ! Une perle. Regardez donc sous vos pieds.
Les curieux s’y mettaient, utilisaient les torches de leurs mobiles pour scruter le macadam. Quelqu’un cria : « Je l’ai ! » Révérencieusement, on lui tendit le minuscule bijou ; Candice le déposa dans la paume glacée.
— Pouvez-vous…, chuchota la dame, en esquissant un geste.
Candice fixa la perle à son lobe gauche. La victime ajouta, quelques instants plus tard, avec un filet de voix :
— Mon père n’est plus là. Il me les a offertes pour le dernier Noël passé avec lui.
Candice posa une main sur sa manche.
— Gardez vos forces, madame.
— Oui… Mais ça me fait du bien de vous parler.
La jeune femme ressentit de la pitié, un éclair vif qui la transperça. Elle lui sourit. Il lui semblait que les secours mettaient des siècles à venir. Le froid mordait de plus belle, la pluie ne cessait de tomber ; l’air paraissait lourd, humide, chargé de pollution. Quel endroit laid pour mourir, pensa- t-elle, crever là, sur ce carré de bitume suintant, face aux néons criards des immeubles modernes avec, dans les narines, cette odeur pestilentielle de métropole saturée par les bouchons. Mais ses pensées pourraient porter malheur à cette pauvre femme ; alors, Candice se concentra sur Timothée à la garderie, aux courses pour le dîner, à Arthur qui lui rendrait visite ce soir, aux prises de son éreintantes de la journée, rendues plus compliquées encore par les grèves et l’absence de certains de ses collaborateurs.
Candice jeta un coup d’œil vers les jambes de la victime, devina une blessure qui lui sembla si effroyable qu’elle détourna le regard.
— Ne vous inquiétez pas, ils seront là bientôt. Ils vont vous emmener à l’hôpital. On va s’occuper de vous, vous verrez. On va vous soigner.
La jeune femme lui parlait avec sa voix de maman, celle dont elle se servait pour rassurer Timothée, trois ans. Cette inconnue devait avoir l’âge de sa propre mère, ou être plus âgée encore. Elle ne savait pas si elle l’entendait, si ses paroles lui faisaient du bien ; elle n’osait plus la toucher.
— Vous êtes si gentille… Merci…
Ses mots n’étaient plus que chuchotis à présent.
Autour d’elles montait le vacarme des voix, de la circulation ; au loin, une sirène.
— Vous entendez ? Ils arrivent !
Toujours ce visage blafard, immobile, humide sous l’averse. Il était peut-être trop tard. Candice avait envie de pleurer ; elle tenta de reprendre le dessus. Une étrangère ! Une femme dont elle ne connaissait même pas le nom ; et dont elle n’arrêtait pas de revoir le corps qui valdinguait, le bruit de la chute, les traits de morte, les fines mains recroquevillées.
La victime murmura :
— S’il vous plaît, votre nom ?
Un pompier pria Candice de se lever, de s’écarter ; tout le monde devait reculer.
La main de la femme attrapa sa manche avec une force étonnante ; ses yeux noirs, comme deux puits sans fond.
Candice répondit :
— Candice Louradour.
— C’est joli. Je vous remercie. Pour tout.
Ses lèvres étaient blanches. On poussa Candice, tandis que les médecins formaient une haie autour de la blessée ; brancard, soins, oxygène. Candice vit l’un d’eux froncer les sourcils en découvrant la blessure à la jambe. Une jeune urgentiste lâcha : « Ah putain, quand même ! »
Ils travaillaient en silence, méthodiquement ; leurs visages étaient graves, leurs gestes, précis. Des tubes, un masque, une couverture de survie ; on ne voyait plus rien d’elle. La police arriva, ils embarquèrent le conducteur en larmes. Un des pompiers réclama le sac à main de l’accidentée ; Candice inspecta la chaussée, en vain. Les badauds haussaient les épaules, personne ne savait où était son sac.
— Quelqu’un a dû le piquer, marmonna un jeune homme.
— Quelle honte ! s’exclama la femme à sa gauche.
Candice demanda à un des médecins où on l’emmenait. Cochin. Puis elle posa la question qui la tourmentait : allait-elle s’en sortir ? Pas de réponse. Cette femme sans nom partait aux urgences sans ses proches, sans quelqu’un pour veiller sur elle. Peut-être qu’elle ne s’en sortirait pas, justement.
Le crachin tombait toujours ; la foule s’était dispersée. Candice était seule sur le trottoir, avec le bruit strident des klaxons autour d’elle. Tout le monde avait repris sa course. On l’avait déjà oubliée, la dame, l’inconnue renversée ; elle deviendrait un sujet de conversation au dîner, un fait divers. Timothée attendait sa mère, Candice allait être très en retard. Pourtant, elle n’hésita pas : elle se mit en route, mais pas vers l’école ; elle saisit son mobile, appela Arthur et lui annonça qu’elle se rendait à l’hôpital Cochin. Il semblait interloqué.
— Une femme a été renversée, devant moi. Elle est blessée. Il faut que tu ailles chercher Timothée, s’il te plaît !
— Tu la connais, cette femme ?
— Non ! Elle est toute seule. Sa jambe… C’était horrible… Je vais y aller, être là pour elle, pour…
Arthur était agacé, elle le devinait. Mais Candice savait qu’elle pouvait compter sur lui. Il avait les clefs de l’appartement, même s’ils n’habitaient pas officiellement ensemble. Il dormait chez elle trois ou quatre nuits par semaine. Arthur travaillait dans une startup tout près de l’école de Timothée. Il acquiesça : ils se verraient plus tard, il ferait les courses aussi. Candice le remercia, puis se pressa.
L’hôpital était à vingt minutes à pied par l’avenue des Gobelins et le boulevard Arago. Elle marchait vite, capuche sur la tête. Le froid piquait ses joues ; ses pieds étaient humides. Elle aurait aimé se trouver dans son salon, au chaud, avec les garçons, mais elle se sentait comme chargée d’une mission. Elle ne resterait pas longtemps auprès de cette dame, juste pour prendre des nouvelles.
Aux urgences, l’ambiance était calme. Candice expliqua sa venue : non, elle ne connaissait pas le nom de la victime, une femme blonde, la cinquantaine, fauchée par une voiture, place d’Italie. On lui demanda de s’asseoir. Une femme somnolait dans un coin, une autre en face d’elle se tenait la tête entre les mains. L’heure tournait.
Attendre à l’hôpital ravivait le souvenir de la mort de son père. Cette odeur… Comme elle lui paraissait familière et insupportable ! Elle ranimait les derniers instants de son père ; il avait cinquante-sept ans, emporté par la Covid-19 en quelques semaines lors de la deuxième vague en octobre, l’année dernière. Elle n’avait pas remis les pieds dans un hôpital depuis son décès, et elle sentait tristesse et angoisse monter en elle.
Mais que fichait-elle là, au fond ? Pourquoi s’en faire pour une étrangère dont elle ne savait rien ? N’aurait-elle pas dû rentrer dès le départ de l’ambulance ?
Elle songeait à Arthur, à Timothée. Elle avait de la chance d’avoir un homme comme lui dans sa vie, après sa séparation ; elle avait rompu avec le père de Timothée, Julien, d’un commun accord, lorsque le petit avait à peine dix-huit mois. Arthur avait réussi à la rendre heureuse à nouveau.
Les minutes s’écoulaient. Elle planta ses écouteurs dans ses oreilles et lança de la musique sur Deezer, tout en bougeant ses jambes imperceptiblement. Arthur avait dû donner son bain au petit, lui préparer des pâtes ; il devait être en train de lui lire l’histoire du soir. Un homme au visage cireux s’installa sur une chaise. Toujours pas de nouvelles. Candice écouta en entier un album d’Angèle, une de ses chanteuses préférées. Au moment où elle hésitait à partir, un médecin en blouse verte apparut. Elle ôta prestement ses écouteurs. Était-elle là pour la personne renversée place d’Italie ? Elle opina.
— La patiente est dans un état stable, dit-il.
— Et sa jambe ?
Il grimaça.
— C’est compliqué.
Silence.
Candice lui demanda si la blessée allait rester longtemps à l’hôpital.
— Pour l’instant, on la garde. Vous êtes sa fille ?
— Du tout. J’ai été témoin de l’accident. J’étais à côté d’elle quand…
— Je vois.
— On a retrouvé son sac ? Ses papiers ?
— Non, rien. On ne connaît pas son nom.
— Elle ne se souvient pas ?
— Elle est sous sédatifs. On va la laisser comme ça pour la nuit.
Candice pensa à ses boucles d’oreilles, cadeaux de son père, à son foulard, à son manteau à la coupe seyante. Ce matin, quand cette femme avait choisi ses vêtements, elle ne s’était pas doutée de ce qui adviendrait le soir même ; il y avait des gens, quelque part, qui ignoraient qu’elle avait eu un accident, qu’elle ne rentrerait pas ce soir, ni celui d’après. Ils ne savaient rien, encore. Il y avait peut-être un mari, qui l’attendait pour le dîner, qui regardait sa montre, des enfants qui s’interrogeaient. Son portable qui sonnait dans le vide ; l’inquiétude des proches. Pourquoi cela la touchait-il autant ?
— Comment faire pour avoir de ses nouvelles ?
L’interne lui tendit une feuille de papier. Elle pouvait appeler à ce numéro, demain en fin de matinée, et demander l’état de la patiente de la chambre 309.
Candice rentra sous la pluie. Les rues s’étaient vidées ; il était tard. Lorsqu’elle arriva devant chez elle, elle se sentait épuisée. Les deux fenêtres du dernier étage étaient allumées, des phares apaisants qui la guidaient. Arthur l’attendait dans le salon ; le petit dormait depuis longtemps, il avait bien dîné. Le jeune homme l’enlaça, la réconforta, baisa ses cheveux humides. Elle tenta de lui décrire l’horreur de l’accident, mais ne trouvait pas les mots ; elle avait les larmes aux yeux.
— Tu es tellement sensible, Candice. Tu t’en fais trop pour les autres.
Il lui avait déjà fait ces remarques. Elle restait muette, blottie contre lui. Ses lèvres contre sa tempe, Arthur murmura que sa mère avait cherché à la joindre, sur la ligne fixe.
Candice n’avait même pas regardé son portable sur le chemin du retour. Elle n’avait pensé qu’à elle, cette inconnue. Seule, sans les siens.

Le lendemain matin, tôt, en allant à pied au studio Violette, faute de transports en commun, et sous la même pluie tenace, Candice téléphona à sa mère. Elle obtint son répondeur, laissa un message. Depuis la mort de leur père, sa sœur aînée, Clémence, s’occupait beaucoup d’elle. Elle vivait dans un appartement voisin, à Alésia, et lui rendait régulièrement visite, avec ses jeunes enfants. Leur mère, Faustine, ne faisait pas ses cinquante-cinq ans ; on la prenait souvent pour leur grande sœur.
En fin de matinée, Candice s’isola dans le coin cuisine, et appela l’hôpital Cochin. Une femme à la voix lasse répondit. La 309 ? Elle la pria d’attendre quelques instants. Puis elle dit :
— La patiente se repose. Tout va bien.
— Et sa jambe ?
— Ils vont opérer.
— Mais encore ?
— Je n’en sais pas plus. Vous pouvez parler au professeur Sindon si vous le souhaitez. Vous êtes la fille de la patiente ?
— Non. J’étais là, c’est tout. Lors de l’accident.
— Rappelez demain. On en saura davantage.
— Oui, merci. Je peux aussi laisser mon numéro ? Si jamais… Si jamais personne n’appelle pour elle.
Sa voix s’étranglait sur ses propres mots. L’infirmière nota son portable, sans faire de commentaire.
Toute la journée, elle effectua chaque tâche comme un automate. Pourtant, elle aimait son métier ; elle était ingénieure du son au studio Violette, une petite entreprise spécialisée dans l’enregistrement de podcasts et de livres audio. Candice effectuait les prises de son, puis veillait sur le montage et le mixage. Pour l’essentiel, des comédiens se rendaient en studio lire les textes des autres, mais de temps en temps, les auteurs prêtaient leur propre voix : les moments préférés de Candice. Certains écrivains semblaient plus doués que d’autres ; elle savait combien lire à voix haute était un exercice périlleux. Parfois, elle ne rentrait pas dans l’histoire, elle écoutait une voix, corrigeait un mot mal prononcé, avalé ou inaudible, mais, à d’autres moments, elle était emportée, voire bouleversée par un texte ; elle terminait ses séances en larmes. Ses collègues, Luc et Agathe, se moquaient d’elle, gentiment.
Le soir venu, Candice était en train de travailler avec une comédienne lorsque son portable, toujours sur silencieux au studio, afficha un SMS.
Bonjour, merci de rappeler l’hôpital Cochin à ce numéro.
Dr Roche
Service du prof. Sindon
Elle dut attendre la fin de la session pour pouvoir passer l’appel ; elle rongeait son frein. L’artiste avait dû la trouver particulièrement expéditive, elle qui d’habitude aimait discuter en fin d’enregistrement.
Une voix d’homme, cette fois. Elle lui dit :
— Bonsoir, Candice Louradour. J’ai reçu un SMS.
— Merci d’avoir rappelé. Aucun proche ne s’est encore manifesté pour la patiente.
— Elle a repris connaissance ?
— Oui, mais si je vous appelle, c’est que cela vous concerne.
— Ah bon ?
Candice s’était reculée pour échapper aux oreilles indiscrètes d’Agathe.
— La seule phrase qu’elle a prononcée, c’est celle-ci : « Je voudrais voir Candice Louradour. » C’est bien vous ?
Elle répondit oui, à voix basse.
— Vous êtes d’accord pour passer ce soir à Cochin ?
— Pour la voir ?
— Oui. Vous pouvez lui faire du bien. C’est important, car il n’y a personne pour la soutenir.
— Et sa jambe ?
— Justement, sa jambe…
— Quoi ?
Un effroi, tout à coup.
— Le professeur a dû amputer. Sous le genou. Elle portera une prothèse. On en fabrique de très perfectionnées.
Candice était horrifiée, incapable de parler.
— La blessure était grave. Mais elle remarchera. Elle remarchera avec sa prothèse.
Candice raccrocha, sans pouvoir prononcer un mot ; Agathe lui demanda si tout allait bien, remarqua qu’elle était blême. Candice bredouilla qu’elle avait reçu une mauvaise nouvelle. Et, sans savoir pourquoi, elle lâcha qu’une amie avait eu un accident.
Une amie.
Ce mot trottait dans sa tête alors qu’elle se rendait à Cochin à pied, le soir même. Une amie… Une étrangère, plutôt ! Pourquoi partait-elle au chevet d’une inconnue ? Cette éternelle envie d’aider. Toujours prête à rendre service, toujours prête à tendre la main. C’était plus fort qu’elle.
La capitale était à nouveau congestionnée, bloquée de partout par la grève. Pas de pluie ce soir, mais un énervement palpable, des injures, des cris ; un volume sonore poussé au maximum. Elle, dont le métier consistait à maîtriser le bruit, ne supportait plus ce qu’elle entendait. Arthur avait été maussade au téléphone lorsqu’elle lui avait annoncé qu’il devait encore aller chercher Timothée. Puis, elle avait mentionné la jambe amputée, et il s’était tu, ému.
Candice appela sa mère en chemin, écouta son bavardage, évoqua Timothée, que Faustine adorait et réclamait. Elle ne lui révéla pas ce qu’elle était en train de faire : se rendre au chevet d’une inconnue. En raccrochant, un SMS de sa sœur s’afficha.
Candi, il faut que je te parle. Important. Clem
Intriguée, elle tenta de la joindre ; elle ne laissa pas de message sur son répondeur, mais envoya un SMS, elle rappellerait plus tard.
Le service du professeur Sindon se trouvait au dernier étage du bâtiment D. Toujours ces couloirs lugubres, ces éclairages trop forts, ces relents de désinfectant qui faisaient ressurgir le décès de son père. Le docteur Roche l’attendait ; un homme d’une quarantaine d’années, au regard clair. Il lui indiqua qu’elle devait revêtir une blouse. La patiente était consciente, mais encore faible ; l’opération s’était bien passée.
Candice avoua qu’elle ne comprenait pas très bien ce qu’elle faisait là, au fond.
— Cette dame est toute seule, répondit-il. Et elle vous a réclamée.
Elle n’arrivait pas à croire que sa famille ne s’était pas manifestée. Le docteur précisa qu’il s’agissait sans doute d’une personne qui vivait seule. Elle lui demanda si elle savait qu’elle avait été amputée.
— Oui. Et elle s’est souvenue de son identité. Son sac a été rapporté par la police.
Candice le suivit dans un vestiaire où elle put enfiler la blouse et enfermer ses affaires dans un casier. Les réminiscences de la mort de son père la poursuivaient tandis que le docteur ouvrait la porte d’une chambre silencieuse, bardée de matériel médical. Elle vit une silhouette sur le lit, encore plus mince, encore plus fragile que dans son souvenir. Candice redoutait d’entrevoir la blessure, la jambe manquante, mais rien n’était visible. La patiente était recouverte de draps stériles. Seul son visage émergeait, toujours aussi pâle ; l’immensité des yeux noirs.
Elle s’approcha. Le regard de la blessée s’aimanta au sien, elle sourit, péniblement ; ses lèvres étaient craquelées, sa peau déshydratée, couverte de ridules. Ses cheveux étaient tirés en arrière, cendrés, moins blonds. Elle faisait plus âgée, soixante ans, voire plus ; tout en elle était d’une grande finesse, ses traits, son cou, ses mains. Elle avait dû être jolie.
— Candice Louradour.
Cette voix étonnamment grave pour une femme à l’ossature si frêle.
— Vous êtes venue. Merci.
Candice ne savait pas quoi répondre. Elle restait là, le docteur Roche à ses côtés. Il prenait des nouvelles de la patiente, qui assurait qu’elle se sentait mieux, sauf sa tête qui tournait et sa bouche asséchée. Le docteur sonna ; une infirmière entra dans la chambre et lui donna de l’eau.
Après avoir bu quelques gorgées, la dame se remit à parler.
— Je voulais vous remercier, mademoiselle. C’est si rare, l’entraide.
— Je vous en prie, madame.
— Je m’appelle Dominique. Dominique Marquisan.
Candice était gênée ; elle ignorait si elle devait lui dire « bonjour » ou « enchantée ».
Le docteur Roche les laissa seules. Dominique Marquisan ne parla pas ; pourtant, le silence n’était pas inconfortable. Candice osa, enfin :
— Comment vous sentez-vous ?
— Je suis fatiguée. Et puis, j’ai peur.
La jeune femme lui répondit qu’elle comprenait, qu’elle aussi, à sa place, elle aurait peur. Elle lui proposa de prévenir un membre de sa famille.
La dame baissa les yeux.
— Non, pas la peine.
Le docteur avait raison. Elle vivait seule.
— Des amis alors, peut-être ?
— Non. Merci.
Face à une telle solitude, Candice se trouvait impuissante ; la patiente ne s’en cachait pas, elle l’assumait.
— Mes parents ne sont plus de ce monde.
Candice faillit ajouter : un ex-mari ? Des enfants ? Mais elle se retint, puis enchaîna sur le type qui conduisait, celui qui l’avait renversée. La dame répondit qu’elle n’en savait pas grand-chose, on ne lui avait rien précisé ; il y aurait certainement un procès, des indemnités. Elle se doutait qu’elle allait devoir rester longtemps ici ; se remettre, et après, la rééducation. Candice eut peur qu’elle n’évoque sa jambe amputée, devoir en parler la paniquait ; elle craignait de s’exprimer avec maladresse, et luttait contre l’envie de lancer son regard vers le renflement du drap.
— Vous avez quel âge, mademoiselle ?
— Vingt-huit ans.
— Vous semblez encore plus jeune. Je vous aurais donné vingt-deux, vingt-trois.
— On me le dit souvent. Parfois, c’est énervant, quand on doit avoir un peu d’autorité.
— Je peux vous demander un service ?
— Bien sûr.
— Pouvez-vous me donner mon sac, s’il vous plaît ?
Il était posé sur la table près du lit médicalisé. Candice le lui tendit.
— Excusez-moi, je n’ai plus de forces. Merci de l’ouvrir.
C’était un sac de marque de taille moyenne, en cuir bleu marine. Candice l’ouvrit ; l’exhalaison d’une odeur poudrée, féminine. À l’intérieur, tout était bien rangé ; le contraire de son sac à elle. Elle aperçut des clefs, une brosse à cheveux, un portefeuille ; un poudrier, un rouge à lèvres, un petit carnet, un portable. Ce sac avait voltigé pendant l’accident ; il avait atterri ailleurs, il avait été égaré, puis retrouvé, et il n’avait pas une égratignure, alors que sa propriétaire avait perdu une jambe.
— Une personne parfaitement honnête l’a rapporté à la police. Comme quoi, il y a des gens bien. Comme vous.
Un sourire.
— Et on ne vous a rien volé ?
— Non. J’ai peu d’argent sur moi, mais rien n’a été pris. Cherchez bien, mes boucles d’oreilles sont là, tout au fond, dans une enveloppe.
— Oui, je les vois. Vous les voulez ?
— Pouvez-vous les emporter avec vous ?
— Comment ça ?
Candice l’observa, dépassée.
— J’ai peur qu’on ne me les vole.
— Si vous voulez, je peux demander au docteur Roche qu’il les mette au coffre.
— Gardez-les pour moi, s’il vous plaît. Vous me les rendrez quand… Quand vous le pourrez.
Comment cette femme pouvait-elle faire autant confiance ? Elle ne la connaissait pas ; elle ne savait rien de Candice.
La petite enveloppe tenait dans sa main.
— Chez moi, je n’ai pas de coffre, vous savez.
— Elles n’ont qu’une valeur sentimentale. Je ne supporterais pas de les perdre. L’ultime cadeau de mon père.
— Oui, je me souviens. Votre dernier Noël avec lui.
— Ouvrez l’enveloppe, Candice.
Elle avait une jolie façon de prononcer son prénom ; avec le sourire.
Deux perles grises, montées sur des brides dorées. Elle lui expliqua qu’elles venaient de Tahiti. Son père s’était occupé de tout ; il s’était donné du mal, il voulait faire un beau cadeau à sa fille.
Candice pensa à son propre père, parti si vite. Il n’avait pas eu le temps d’offrir de derniers cadeaux, ni à sa sœur ni à elle ; il avait été aussi pressé dans la mort qu’il le fut dans la vie. Si son père lui avait fait un si joli présent, elle l’aurait conservé précieusement.
— Je les garderai pour vous avec plaisir. Je ferai attention que Timothée ne joue pas avec.
La patiente eut l’air surpris. Candice précisa qu’il s’agissait de son fils.
— Il a quel âge ?
Elle répondit que Timothée avait trois ans.
— Vous êtes mariée, alors ?
Candice ne parvenait pas à décrypter son expression. Envie ? Jalousie ? Curiosité ?
— Séparée.
— Si jeune, déjà maman et divorcée.
— Non, pas divorcée. Je n’ai jamais été mariée.
Candice risqua un « Et vous ? », car elle en avait légèrement assez d’être le centre de la conversation.
La patiente se tut pendant quelques instants, puis avec un sourire amer, presque une grimace, elle soupira :
— Moi ? Rien.
Candice ignorait ce qu’il y avait dans ce « rien ». Cela signifiait-il qu’elle n’avait jamais été ni épouse, ni mère ? Elle n’osa pas poursuivre avec ses interrogations, importuner cette femme amputée, visiblement si seule.
— Timothée a bien de la chance d’avoir une maman comme vous. Que faites-vous dans la vie ?
La patiente avait des tournures de phrases un peu désuètes, comme dans ces films des années soixante-dix que la mère de Candice appréciait, ceux avec Romy Schneider et Michel Piccoli.
— Je suis ingénieure du son.
— Pour le cinéma ?
Candice expliqua la nature de son travail au studio Violette. La blessée écoutait avec attention, comme si ce que Candice racontait était captivant ; elle posait des questions, Candice répondait : l’échange était agréable. La jeune femme ne vit pas le temps passer. Le docteur Roche vint la chercher ; l’heure de s’en aller avait sonné.
— Vous reviendrez me voir ?
Tant d’espoir vibrait dans ses yeux. Candice ne trouva pas le courage de dire non ; elle promit de revenir bientôt.
Candice quittait l’hôpital lorsque son portable sonna. Sa sœur, Clémence. Elle avait sa voix impérieuse qui l’agaçait. Il fallait qu’elles se voient ce soir ; c’était important. Candice s’imagina qu’elle avait dû se disputer avec son mari, ce qui arrivait parfois, et qu’elle avait besoin qu’on lui remonte le moral. Ou alors, peut-être qu’elle voulait lui déposer sa fille cadette, Nina, qui avait l’âge de Timothée ; Candice la dépannait de temps en temps.
Candice pensa à Timothée et à Arthur qui l’attendaient, il était déjà tard. Arthur qui avait encore une fois fait les courses, préparé le dîner. Elle ne pouvait pas les laisser tomber, tous les deux. Elle essaya d’expliquer la situation à sa sœur, l’accident, l’hôpital, l’amputation. Cette pauvre femme seule. Et puis les garçons qui patientaient.
Clémence l’interrompit :
— Écoute-moi. Ça concerne papa.
— Quoi, papa ?
— Si tu ne peux pas venir chez moi, alors c’est moi qui viens.
— Attends ! Je sors de Cochin, je ne serai pas rue des Cinq-Diamants avant vingt-cinq minutes.
— Alors je poireauterai en bas. À tout de suite.

Sa sœur savait tout d’elle. Ou presque. Clémence ne connaissait pas l’horrible secret de Candice qui se révélait dans l’intimité de sa salle de bains, de sa cuisine. Clémence n’en savait rien, leurs parents non plus : ce mal était passé sous leurs radars. Quatorze ans que cela durait. La moitié de sa vie. Et la mort de leur père avait tout aggravé. Un mal insidieux, lent, qui la rongeait jour après jour tel un poison. Julien, son ex, n’avait rien repéré. Pourtant, leur histoire avait tenu quatre ans. Arthur, lui, ignorait tout. Candice faisait très attention, à la manière d’une criminelle qui efface chaque trace ; elle portait ce secret comme un lourd vêtement qui la dégoûtait, qui lui collait à la peau, qui l’étouffait. En parler ? À qui ? Trop tard. Elle aurait dû s’en occuper plus tôt, au sortir de l’adolescence ; mais elle avait rencontré Julien, qu’elle avait cru aimer, puis Timothée était né. Elle avait pensé que la grossesse la sauverait un temps de cette saloperie, que l’obsession la quitterait enfin. Peine perdue. Le poison était revenu insidieusement, petit à petit. Elle savait que tant de filles, de femmes souffraient comme elle ; elle savait qu’il existait des endroits dédiés pour se faire soigner. Mais elle ne faisait rien, empêchée par la peur, par la honte. Elle se disait toujours qu’elle finirait par s’en sortir, qu’elle reprendrait le dessus. Parfois, oui, elle y parvenait ; c’était un miracle, une sensation merveilleuse, une trêve, puis la saloperie la dominait à nouveau, et Candice était alors réduite à la soumission, telle une esclave. Elle se haïssait, elle méprisait son corps dans le miroir ; le dégoût l’envahissait.
Sa sœur l’attendait devant son immeuble, une cigarette aux doigts. Candice savait qu’elle ne fumait pas dans son appartement, devant ses filles, mais dès qu’elle sortait de chez elle, elle en allumait une. Sa sœur était aussi brune que Candice était blonde, un mystère de la génétique ; elle avait les prunelles sombres de leur père, et Candice avait hérité des yeux clairs de leur mère. Elles partageaient un anniversaire, nées le même jour avec deux ans d’écart.
— Tu ne veux pas monter ? On gèle !
— Non. On reste là, répondit Clémence.
Elles se firent la bise, visages rougis par le froid. Même avec son ridicule bonnet à pompon, sans maquillage, le nez écarlate, Clémence était belle. Candice proposa le hall de l’immeuble ; elles pourraient se réchauffer près du gros radiateur dans l’entrée. Clémence éteignit sa cigarette, la suivit à l’intérieur.
L’aînée prenait son temps pour parler, et au début, rien n’était clair ; une histoire de portable. Elle le posa dans les mains de Candice, un modèle Samsung assez ancien. Celle-ci le regarda sans comprendre.
— Le second téléphone de papa, dit Clémence.
— Il en avait deux ?
— Oui.
— Mais qu’est-ce que tu racontes ?
Clémence poursuivit à voix basse. Deux semaines auparavant, leur mère avait décidé de ranger la penderie de leur père ; elle n’avait pas eu jusqu’alors le courage de s’y atteler. Clémence était venue prêter main-forte. Cela avait été une épreuve ; le parfum de leur père flottait encore sur ses pulls, ses foulards. Elle avait dû lutter contre les larmes, tandis que leur mère parvenait à rester stoïque. Ensemble, elles triaient les vêtements, les affaires, que personne n’avait touchés depuis la mort de Daniel, survenue l’année dernière. Clémence était tombée sur ce téléphone portable dans la poche d’une veste, au fond d’un placard. Elle l’avait observé quelques instants ; elle n’avait jamais vu ce mobile, leur père possédait un iPhone récent, offert par Faustine et ses filles pour son dernier anniversaire. Instinctivement, elle choisit de ne pas en parler à leur mère, et glissa l’appareil dans son sac ; elle n’avait pas su comment se l’expliquer, mais elle avait compris qu’il ne fallait pas que Faustine le voie, une sorte de prémonition.
Clémence était revenue chez elle avec le Samsung. Il ne s’allumait plus, mais elle avait trouvé un chargeur en ligne. Une fois que l’appareil avait été en état de marche, il lui manquait le code secret et le code PIN pour le déverrouiller. Elle avait hésité avant de faire les démarches. Était-ce une bonne idée, d’en savoir plus sur ce téléphone ? Il semblait si bien dissimulé, dans une veste oubliée. Leur père avait été un homme exubérant, jovial, avec son embonpoint, sa barbe foisonnante, son rire communicatif. A priori, pas le genre à avoir des secrets. Le doute s’était emparé d’elle. Peut-être qu’il ne s’agissait même pas de son mobile ?
À la boutique où elle s’était rendue avec son livret de famille, ses papiers et le certificat de décès de son père, cela n’avait pas été compliqué. Le portable était bien au nom de Daniel Louradour ; on lui fournit le code PIN et l’appareil fut déverrouillé. La vendeuse derrière le comptoir l’avait observée avec un sourire ironique : selon elle, il ne fallait pas fouiller dans la mémoire des vieux portables ; personne n’était à l’abri d’une mauvaise surprise. En rentrant, Clémence n’avait pas osé l’examiner ; elle l’avait enfoui dans un tiroir et tentait de ne pas y penser. Jusqu’à ce que, n’y tenant plus, elle ait enfin décidé d’en parler à Candice.
Les deux sœurs s’étaient blotties près du radiateur en fonte à la peinture écaillée. À cette heure tardive, le petit immeuble était silencieux, on n’entendait plus les enfants du premier chahuter le long du couloir, ni la télévision de Mlle Lafeuille, la vieille dame du second ; le trafic qui provenait de la rue semblait lui aussi atténué. Le silence s’éternisa. Le regard de Candice se posa sur les boîtes aux lettres métalliques, le carrelage usé sous leurs pieds, les murs défraîchis du hall, avant de se fixer sur le visage tendu de sa sœur.
— Mais qu’est-ce que tu veux que je fasse ? lui demanda-t-elle.
— C’est toi qui vas regarder dans ce portable. Moi, je n’en ai pas la force.
— Pourquoi moi ?
— Parce que tu es plus courageuse.
— C’est faux !
Clémence lui caressa la joue ; mais elle n’avait pas besoin d’expliquer : Candice était celle qui les avait portées, elle et leur mère, à la mort de Daniel, celle qui les avait soutenues lors de l’épreuve de la levée du corps, de la mise en bière, celle qui avait fait toutes les démarches ; celle qui encaissait, celle qui serrait les dents, qui ne se laissait pas faire, qui avait l’air de n’avoir peur de rien. Il n’y avait qu’à les regarder physiquement : Clémence, longue et fragile liane, Candice, robuste et ronde.
— On peut le faire ensemble, si tu veux.
Clémence secoua la tête.
— Prends-le. Je t’enverrai le code par SMS. Il n’y a peut-être rien. Je me fais un film, comme d’habitude…
Candice avait l’impression que le mobile pesait lourd dans sa main, qu’il lui brûlait la peau. Elle monta l’escalier après avoir embrassé sa sœur. Lorsqu’elle pénétra dans le petit appartement, tout était sombre, seule une lampe brillait dans l’entrée ; elle se déchaussa, posa son sac et le portable. Arthur dormait certainement, Timothée aussi. Elle prit garde à marcher doucement ; elle aurait aimé préparer une tisane, mais la bouilloire était trop bruyante : les cloisons étaient fines.
Devait-elle fouiller dans ce vieux portable cette nuit, ou attendre demain ? Son anxiété s’intensifiait. Elle avait faim, n’avait pas dîné. À un autre moment, elle se serait réjouie de l’opportunité de sauter un repas, mais cette nuit, l’angoisse forait un trou en elle, toujours au même endroit, son ventre. Elle redoutait ce qu’elle pourrait découvrir dans ce mobile, comme elle ne parvenait pas à oublier cette jambe amputée qu’elle n’avait pas vue, mais qui la hantait. Le trou l’aspirait et son corps entier allait se vider avec l’horrible gargouillis d’une baignoire qui se vidange. Elle essaya de lutter, elle essayait toujours, au début ; elle ferma les yeux, tenta de respirer calmement, mais elle savait déjà que c’était peine perdue. Elle n’avait pas succombé à une crise depuis un certain temps.
Dans le réfrigérateur, elle trouva les restes du dîner des garçons. Elle était consciente qu’elle ferait mieux de s’asseoir, de mettre le couvert, rien que pour elle, de prendre son temps, mais elle en était incapable : il lui fallait la bouffe, là, tout de suite, pas réchauffée, à même les doigts, debout, la porte du frigo entrouverte ; il lui fallait les gnocchis froids enveloppés de sauce gluante, saupoudrés de parmesan, engouffrés frénétiquement, à peine mâchés, à peine savourés ; ils l’emplissaient, la gavaient, et seule cette sensation de satiété pourrait lui apporter un court répit, afin de colmater le vide qui la transperçait jusqu’à la moelle. L’oreille aux aguets, surveillant le moindre bruit, dos tourné à la porte si jamais on la surprenait, elle raclait le fond du bol avec ses ongles, suçait les bouts de son pouce, index et majeur. Ce n’était pas encore assez : tout allait y passer ; tout ce qu’elle pouvait engloutir : la croûte du fromage, le reliquat du gruyère râpé, la pâte à tarte crue, puis, dans le placard, le pain rassis, le reste de la chapelure, les gâteaux de Timothée, les flocons de purée. En silence. En quelques minutes enfiévrées.
Elle se sentait enfin remplie, et l’écœurement vibrait au bout de ses lèvres. Elle se dirigea vers les toilettes sur la pointe des pieds, s’attacha les cheveux avec l’élastique qu’elle portait toujours au poignet. Elle n’avait plus besoin de glisser ses doigts jusqu’à sa glotte, le mouvement venait de lui-même ; il lui suffisait de se pencher au-dessus de la cuvette, et ce qu’elle avait ingurgité remontait d’un bloc, en un léger hoquet, tout glissait hors d’elle, souplement, accompagné d’un jet acide qui brûlait sa trachée, refluait jusqu’à ses narines, déclenchait des larmes instantanées. Elle ne s’acharna pas, ce serait trop risqué, trop sonore ; elle savait qu’elle avait éliminé la plus grosse partie de la nourriture. Une vaporisation de parfum d’intérieur pour évacuer toute odeur suspecte, puis elle tira la chasse d’eau et brossa la cuvette pour ôter les dernières traces. L’ultime étape l’attendait : la salle de bains et le brossage des dents. Elle tendit l’oreille ; les garçons dormaient. Elle avait réussi, une fois de plus. Demain, elle ferait les courses pour remplacer ce qu’elle avait mangé, mais elle savait déjà qu’Arthur ne discernerait rien. Elle était bien trop maligne. Personne n’avait remarqué, ni ses parents, lorsqu’elle vivait chez eux, ni le père de son fils. Elle changeait les aliments de place, rusait, faisait mine de constater avec surprise qu’il n’y avait plus de gâteaux ou de pâtes.
Elle se démaquilla, enleva ses vêtements, s’apprêta à enfiler sa chemise de nuit. La balance mécanique glissée sous la commode la narguait. Elle monta dessus ; le chiffre affiché la révulsa. Candice avait beau changer l’appareil de place, caler sa main sur le lavabo en remontant sur l’appareil, tourner le disque pour que l’aiguille recule un peu plus vers la gauche, rien n’y faisait. Le chiffre ignoble allait déteindre sur sa nuit entière et même sur le lendemain ; il allait asseoir son emprise sur chaque événement, chaque conversation, chaque action qu’elle entreprendrait. Despotique, il déciderait de la couleur de son humeur. En grimaçant, elle regarda son corps bien en face et elle l’exécra encore plus que d’habitude ; tout en lui pesait sur elle, ses seins volumineux qu’elle aurait voulu tronçonner, ses flancs pleins, ses cuisses qui se touchaient, le bombement de son ventre, ses genoux potelés ; mais ce qu’elle détestait par-dessus tout, c’étaient ses épaules arrondies, pas assez larges à son goût, qui ne lui donnaient pas le port de tête de Faustine et de Clémence, ni leur ligne, cette silhouette à l’égyptienne, larges épaules, hanches fines, abdomen plat. Elle se voyait comme un disgracieux têtard, une boule, un paquet.
Son sac se trouvait dans l’entrée ; elle l’attrapa, ainsi que le mobile de son père, et s’installa à nouveau dans la cuisine. Clémence lui avait envoyé le code, mais elle hésitait encore. Tandis qu’elle réfléchissait, elle ouvrit la petite enveloppe qui contenait les perles de Dominique Marquisan et les cala dans le creux de sa paume. Les billes nacrées luisaient dans l’obscurité et elle perçut un trouble soudain ; elle avait l’impression qu’elle avait rapporté des objets malfaisants – les perles, le portable – dans l’intimité de son refuge et que ce geste imprudent contaminait jusqu’à l’air qu’elle respirait.
Elle rangea les perles dans un tiroir en hauteur, loin des mains curieuses de Timothée. En se munissant du code fourni par sa sœur, elle déverrouilla le vieux Samsung. Pas d’image particulière en fond d’écran ; dans le répertoire, des noms qu’elle ne connaissait pas et qui ne lui disaient rien. Elle vérifia les derniers SMS : des publicités pour de nouveaux forfaits. Ces messages remontaient au mois précédant le décès de son père. Il avait été hospitalisé, et vers la fin, il n’avait plus été capable de se servir d’un mobile, de lire, ni même de parler. Daniel travaillait dans une agence immobilière depuis une quinzaine d’années. Candice avait rencontré la plupart de ses collaborateurs au fil du temps. Certains étaient venus à son enterrement.
Candice finissait par se dire que ce portable avait été utilisé uniquement pour des raisons professionnelles, et se voyait déjà en train de rassurer sa sœur, lorsqu’une petite main posée sur son genou la fit sursauter. Son fils, Timothée.
— Oh, tu m’as fait peur !
— Pourquoi tu dors pas, maman ? C’est pas ton portable, ça.
Rien n’échappait aux yeux observateurs du garçon.
Elle le câlina, respira l’odeur tiède de sommeil qui rôdait sur son cou, sous ses boucles blondes.
— Tu as raison ! C’est un vieux téléphone que m’a donné tante Clem. Allez, on retourne au dodo, il est tard ! Et on ne fait pas de bruit pour Arthur !
Il avait fallu chanter une comptine, redresser la couette, trouver le doudou qui avait roulé sous le lit ; lorsque Candice se glissa enfin aux côtés d’Arthur, il était déjà deux heures du matin.

Candice se réveilla avec un goût métallique désagréable sur la langue, ce qui arrivait souvent après une crise ; lorsque Arthur tenta de l’embrasser, elle le repoussa doucement. Il fallait qu’elle se lave les dents, tout de suite. Pendant que l’eau du robinet coulait, elle se pesa rapidement tout en prenant appui d’une main sur le lavabo, puis en relâchant doucement la pression, ce qui évitait de faire claquer la balance mécanique. Elle ne supportait pas l’idée qu’on puisse l’entendre se peser ; toujours ce chiffre odieux qui l’enfermait dans sa haine d’elle-même, lourde comme la porte d’une prison.
Aujourd’hui, elle ne travaillait pas, en accord avec Luc et Agathe, car en raison de la grève, l’école de Timothée resterait fermée, et elle n’avait pas d’autre choix que de s’occuper de lui, ce dont elle se réjouissait ; son fils était un enfant espiègle et attachant. Elle prépara le petit déjeuner, mit le couvert pour les garçons ; Arthur allait rejoindre sa startup, à deux pas, et il était déjà en retard. Il avala un café et un toast en vitesse.
— Tu vas rendre visite à ton éclopée ?
— Non, j’ai Timothée avec moi. Peut-être un autre jour.
— La pauvre…
— Oui, la pauvre.
Il lui sourit, passa une main dans ses cheveux.
— N’en fais pas trop, Candi. N’oublie pas, c’est quelqu’un que tu ne connais pas.
Candice se contenta de sourire. Depuis hier soir, l’histoire du téléphone secret de son père avait occulté le drame vécu par Dominique Marquisan. Arthur avait raison : cette personne était une étrangère dont elle ne savait rien, elle avait assisté à l’accident dans toute son horreur, elle avait fait ce qu’elle pensait devoir faire, se rendre à son chevet. Elle n’aurait sans doute pas dû accepter de garder les perles ; cet acte la liait à cette femme, malgré tout. Ce n’était pas bien grave, se dit-elle, elle les lui rapporterait.
Après le départ d’Arthur, le portable de Candice sonna : Clémence. Elle lui apprit qu’elle n’avait rien trouvé pour le moment, qu’elle allait poursuivre son exploration du mobile, mais elle pensait en toute honnêteté qu’elles avaient affaire à un appareil professionnel, peu utilisé par leur père. La journée s’écoula doucement, rythmée par l’attention qu’elle portait à son enfant : les jeux, la promenade dans le quartier, les repas, la sieste, les chansons, les câlins. Elle s’était habituée à l’élever seule. Son ex, Julien, avait eu un bébé avec une autre femme et Timothée ne souffrait nullement de la naissance de son petit frère ; au contraire, il paraissait curieux et enthousiaste.
En fin de journée, pendant que son fils regardait un dessin animé, Candice reprit l’examen du Samsung de son père ; elle faisait défiler les courriels qui avaient tous un rapport avec l’agence immobilière pour laquelle son père travaillait. Il classait méthodiquement ses dossiers, remarqua-t-elle, par nom de clients et par date ; visites, estimations, loyers, charges, loi Carrez, chauffage, travaux à prévoir. Tout cela semblait très professionnel ; Clémence s’était inquiétée pour rien. Candice esquissa un petit sourire, comme pour se moquer gentiment de sa sœur qui se faisait souvent une montagne de tout.
Elle souriait encore lorsqu’elle s’aperçut que tous les courriels ne provenaient pas de la même adresse électronique : il y avait deux boîtes mails sur ce portable, l’une au nom de louradour.daniel@vintimmobilier.fr et une autre intitulée gabriellelettre28@mymail.com. Ce nom ne lui évoquait rien. Une collaboratrice de son père ? Elle cliqua dessus par simple curiosité, histoire de faire un tour complet avant de refermer le mobile pour de bon. Un seul dossier avait été créé, nommé d’une lettre : « O ». Elle ouvrit le premier mail, envoyé une dizaine d’années auparavant par valentinpaprika333@jet.fr.
La maison plairait à Gabrielle. Elle est grande, avec un étage, des mansardes, et le jardin a été livré à lui-même, mais il est charmant. Il y a un chêne et un figuier. Oui, il y a des travaux à prévoir, mais c’est tout ce que nous aimons. À une heure de Paris, vers le sud. Sortie Courtenay, puis un joli hameau à quelques kilomètres de là, perdu dans les champs. Que dirait Gabrielle de passer la voir ? Valentin pourrait l’emmener. Ce vendredi, par exemple.
Candice cliqua sur le courriel suivant envoyé par le même Valentin, toujours avec cette désagréable sensation d’indiscrétion. Elle découvrit la photographie d’une maison de campagne, accompagnée d’un plan cadastral ; on y voyait la façade en pierre blanche, couverte de vigne vierge, et des volets à la peinture bleue écaillée.
Villa O semble avoir été construite pour Gabrielle et Valentin. Il paraît qu’elle n’a pas été habitée depuis des lustres, et que des chauves-souris sont venues vivre là, mais quelle importance ? Valentin se demande s’il ne serait pas judicieux de faire une offre. Il ne faudrait pas que cette maison leur passe sous le nez, tout de même ! Ce serait fou de ne pas essayer. Qu’en pense Gabrielle ? Valentin attend son appel.
Qui étaient ces gens ? Pourquoi cette correspondance se trouvait-elle dans le téléphone de son père ? Quel rapport avec lui ? Elle fit défiler d’autres courriels qui détaillaient l’avancée de travaux.
Le dernier, le plus récent, datait d’un an.
Valentin a attendu l’appel de Gabrielle longtemps, puis il a fini par comprendre qu’elle n’allait pas pouvoir le rejoindre à la Villa O. Il ne lui en veut pas. Mais elle lui manque. Terriblement. Il ne peut pas faire un pas sans penser à elle. Il s’inquiète pour elle. Souvent, comme hier, il passe sous ses fenêtres. Il sait qu’elle n’est pas là, et de toute façon jamais il n’oserait sonner. La villa est si belle en cet automne douloureux. Elle irradie de leur amour. V.
Le souffle de Timothée sur son cou la fit tressaillir.
— Maman, pourquoi tu regardes encore ce portable ?
À trois ans, Timothée s’exprimait déjà très bien, d’une voix affirmée et claire. »

Extraits
« Elle songeait à Arthur, à Timothée. Elle avait de la chance d’avoir un homme comme lui dans sa vie, après sa séparation; elle avait rompu avec le père de Timothée, Julien, d’un commun accord, lorsque le petit avait à peine dix-huit mois. Arthur avait réussi à la rendre heureuse à nouveau.
Les minutes s’écoulaient. Elle planta ses écouteurs dans ses oreilles et lança de la musique sur Deezer, tout en bougeant ses jambes imperceptiblement. Arthur avait dû donner son bain au petit, lui préparer des pâtes; il devait être en train de lui lire l’histoire du soir. p. 17

«Chère femme adorée, je t’écris à la hâte. Hélas, je ne pourrai pas venir demain mardi. Je suis retenu cher moi. Je viendrai dès que possible, et en attendant, je t’envoie mon cœur qui est tout à toi. Il ne se passe pas une heure sans que je pense à toi. Je te serre de toutes mes forces dans mes bras. Mille et mille baisers sur tes beaux yeux, tes beaux cheveux, sur ta longue tresse parfumée. » p. 74-75

Il y a tout dans ce roman, murmura Dominique en savourant son champagne. Absolument tout. Le désir, la lâcheté, le crime, le mensonge, la culpabilité, la folie. Mais ma scène préférée, c’est celle de la morgue.
Elle prononça ce dernier mot avec une sorte de sensualité frissonnante. p. 157

Ce vide en appelait un autre, plus sournois, plus néfaste, celui qu’elle connaissait si bien, celui du corps et du poids, de l’obsession de la balance et de la calorie. Elle remarqua qu’elle recommençait à se nourrir vite et mal, qu’elle terminait l’assiette de son fils, qu’elle léchait les couverts, qu’elle raclait les fonds de plats avec ses doigts. Et chaque nuit, en silence, elle se pliait à l’effroyable tête-à-tête avec la cuvette des toilettes; elle se soumettait à genoux à cet indispensable acte de purge qui vidangeait son estomac d’un jet acide. Elle se couchait avec ce goût détestable dans la bouche en dépit du brossage et du rinçage, et la sensation d’un ventre douloureux aux parois irritées; son corps lui semblait encore trop gros, trop gras, débordant de son pyjama et ne lui inspirant que répugnance. p. 163

À propos de l’auteur

Tatiana de Rosnay au restaurant La Fontaine de Mars , Paris VII

Tatiana de Rosnay © Photo Bruno Levy

Franco-anglaise, Tatiana de Rosnay est l’auteur de treize romans traduits dans une quarantaine de pays. Plusieurs ont été adaptés au cinéma. (Source: Éditions Robert Laffont)

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Tropicale tristesse

MAUDET_tropicale_tristesse  RL_ete_2022  

En lice pour le Prix Blù – Jean-Marc Roberts
En lice pour le Prix Wepler 2022

En deux mots
Après avoir vu un documentaire sur l’Amazonie, Jeanne décide partir pour le Brésil. À São Paulo, elle trouve un exemplaire de Tristes tropiques chez un bouquiniste, un livre qui va l’accompagner pendant son voyage en bus et bateau pour Manaus. En route, elle va faire la connaissance d’un ancien soldat américain unijambiste qui va l’aider dans sa quête.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Jeanne, Claudia, Paul et les autres

Avec ce roman, clin d’œil à Claude Lévi-Strauss, car il mêle aussi souvenirs de voyage et pensées philosophiques, Jean-Baptiste Maudet confirme son talent à nous faire voyager avec des histoires épatantes. N’hésitez pas à la suivre au Brésil !

Nous faisons d’abord la connaissance de Jeanne Baulieu au moment où elle s’apprête à atterrir à Sao Paulo. C’est après avoir suivi un documentaire sur la forêt amazonienne que la quadragénaire a décidé de partir pour le Brésil, faisant fi de sa peur de l’avion. Avec de maigres indices, elle s’est mise sur la piste d’un homme, un Indien qui l’a fascinée.
Puis nous découvrons Paul, errant dans les rues de Séville. Il cherche l’université où il est censé suivre des cours, même s’il préfère l’ambiance des cafés. Inscrit en anthropologie, il ne semble guère motivé.
Jeanne de son côté continue sur la voie qu’elle s’est tracée. Après un rendez-vous chez le producteur du documentaire, qui ne lui a cependant laissé que peu d’espoir sur ses chances de retrouver son homme, elle choisit de rejoindre les berges de l’Amazone en bus.
Entretemps nous aurons fait la connaissance de Claudia, belle jeune femme qui se prélasse au bord de la piscine d’une luxueuse villa dans la banlieue sévillane.
Jeanne est maintenant prête à tuer les heures de bus pour rejoindre Santarem. Chez un bouquiniste, elle a trouvé une vieille édition de Tristes tropiques de Claude Lévi-Strauss et se réjouit de relire ce classique, même si les nombreuses annotations qui figurent dans son exemplaire d’occasion la rebutent un peu.
En Andalousie, Paul a trouvé une colocation et prend un verre sur le toit-terrasse de son nouveau domicile lorsqu’il est attiré par la beauté d’une nouvelle venue. Mais Claudia n’est pas seule et l’homme qui l’accompagne la serre d’un peu trop près pour une tentative d’approche. Mais comme les dieux de l’anthropologie sont avec lui, il la retrouvera un peu plus tard sur les bancs de l’université où elle suit un cursus identique au sien. Leur histoire d’amour peut commencer.
Une histoire d’amour que Jeanne suit à distance, aidée en cela par son livre d’occasion annoté par les deux étudiants. L’occasion pour elle de se poser quelques questions et d’égrener quelques souvenirs: «Que sont devenus Paul Martin et Claudia Ambrosio pour que ce livre échoue chez un bouquiniste de São Paulo? L’ont-ils perdu par accident? L’ont-ils jeté par désamour? Si en 1992 ils étaient étudiants à Séville, j’ai à peu près le même âge qu’eux. Cette année-là, moi aussi comme des millions de touristes j’étais venue visiter l’Exposition universelle. Avec mon petit ami de l’époque, on avait traversé l’Espagne en voiture dans la fournaise.» Du coup, le livre a désormais un double intérêt. Il n’est sans doute pas étranger non plus à son attitude plus ouverte durant le voyage, au plaisir qu’elle prend à échanger avec Big James l’homme qui a pris place à ses côtés sur le bateau qui les mène à Manaus.
«L’histoire de Paul et de Claudia fait renaître en moi l’espoir d’une tendresse et d’une responsabilité. La tendresse, je crois l’avoir toujours fuie et je me suis tenue à bonne distance de la responsabilité, endossant souvent celle de mes fantômes pour faire diversion.»
En même temps qu’il rend hommage à Lévi-Strauss, Jean-Baptiste Maudet construit un roman savoureux autour de ce double scénario. Il relit et commente les travaux de l’anthropologue, les confronte aux réalités d’aujourd’hui. Et alors qu’il se laisse aller à la nostalgie, pimente le tout de quêtes improbables. Sauf que le romancier a plus d’un tour dans son sac. En cherchant son «indien» Jeanne va découvrir la famille d’Ambrosio et remonter jusqu’aux origines de la vie de la belle Claudia.
Sa rencontre avec Big James lui permettra aussi, en s’enfonçant dans la jungle amazonienne, de constater l’évolution du poumon vert de la planète depuis la visite de Lévi-Strauss, les dégâts de la corruption et de l’exploitation irraisonnée des ressources.
Le tout servi avec cette pointe d’humour qui avait séduit le jury du Prix Orange du livre en 2018 qui avait couronné son premier roman, Matador Yankee. C’est ce même style qui lui avait permis de brillamment confirmer son talent avec Des humains sur fond blanc dans ans plus tard qui nous entraînait cette fois en Sibérie. Avec ce troisième opus, il s’inscrit durablement dans la veine de ces écrivains qui nous font voyager, réfléchir, rêver sans se prendre tout à fait au sérieux. On en redemande!

Tropicale tristesse
Jean-Baptiste Maudet
Éditions Le Passage
Roman
320 p., 19 €
EAN 9782847424867
Paru le 25/08/2022

Où?
Le roman est situé principalement au Brésil, d’abord à Sao Paulo, puis à Manaus après un voyage en bus et en bateau à travers le pays. On y évoque aussi l’Espagne et notamment Séville.

Quand?
L’action se déroule principalement en 2009, avec des retoues en arrière jusqu’en 1992.

Ce qu’en dit l’éditeur
Est-ce bien raisonnable, tout ça? Boire un jus de tomate à bord d’un avion après le crash du vol Rio-Paris, passe encore. Partir en Amazonie à la recherche d’un Indien que l’on a vu un soir à la télévision, sûrement pas. Mais Jeanne Beaulieu voyagera d’une drôle de manière, Tristes tropiques de Claude Lévi- Strauss dans une main, des histoires d’amour inachevées dans l’autre. Prendre la route, traverser les forêts, écouter des mélodies d’oiseaux, remonter l’Amazone ou le Guadalquivir, croiser Frida Kahlo et Don Quichotte. Où sommes-nous quand nous sommes quelque part ? Elle n’y peut rien, Jeanne Beaulieu se raconte des histoires qui la conduisent vers ses envies et ses fantômes, vers cet Indien qui lui échappe, vers le regard et les mains bien réelles d’un homme qu’elle n’oubliera jamais.
Jeanne n’est pas dupe. Les voyages exotiques n’existent pas. Au Brésil ou partout ailleurs, s’aventurer à la recherche de soi ranime les douleurs de l’enfance, fait naître des désirs inouïs et dresse devant soi des miroirs. Jeanne est une héroïne paradoxale de roman d’aventures qui aimerait voir se refléter sur l’eau tranquille le visage d’une femme libre.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Prologue (ALCA – Nathalie André)
Diversions magazine (Dominique Demangeot)
Blog des livres aux lèvres
Blog Squirelito


Jean-Baptiste Maudet présente Tropicale tristesse © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
1 – Jus de tomate, 2009
La vérification de la porte opposée est une formulation qui me laisse perplexe quant à l’éventualité d’un courant d’air. À quoi la porte est-elle opposée pour qu’il soit tant besoin de vérifier ? Au reste des gens qui demeurent sur terre ? À l’éternel ennui qui menace de nous aspirer ? Survoler l’Océan, enfin survoler quoi que ce soit, me terrifie. L’idée de me retrouver à la fois au-dessus de la mer et en haute altitude fait peser sur moi l’effroyable perspective d’une double peine où je mourrais sans jamais que l’on identifie mon corps afin de déterminer avec exactitude les causes du décès, la noyade dans les abysses ou la désintégration. Et bien sûr, je ne pourrai pas fumer pendant toute la durée du vol. J’ai pensé prendre un bateau, c’est romantique, mais beaucoup plus long et beaucoup trop cher, ce qui m’aurait condamnée à finir mon voyage en me prostituant – si quelqu’un veut encore d’une femme comme moi – ou pire sans doute, à faire du stop avec des inconnus. J’ai la tête ailleurs pendant les démonstrations relatives au gilet de sauvetage qu’il faudra gonfler soi-même et au masque à oxygène qui s’apprête¬ à surgir du plafond. À ce stade, de toute façon, j’aurai déjà perdu connaissance. Après le décollage, une hôtesse de l’air vient me rassurer.
– Madame, vous prendrez un rafraîchissement ?
– De l’eau, merci… Euh… non, moi aussi je vais prendre un jus de tomate.
– Sel de céleri ? Glaçons ?
– Sans rien, s’il vous plaît.
Je ne bois jamais de jus de tomate dans la vie, sauf dans le Bloody Mary. En avion, j’ai tendance à imiter mes voisins. Je ne sais pas qui a eu cette idée en premier, mais il est certain que les litres de jus de tomate consommés chaque année en altitude dépassent de loin la moyenne au sol.
Avant mon départ, j’ai eu le temps de m’intéresser au Brésil. Pour autant, j’ai vite senti que tout ce que je pourrais apprendre serait accessoire. Je verrai bien sur place. Je n’aime pas les voyages ficelés à l’avance qu’il ne reste qu’à exécuter triomphalement : cette année, moi, Jeanne Beaulieu, j’ai fait le Brésil ! Je n’y vais pas vraiment pour voyager. Je ne suis d’ailleurs pas sûre de croire au voyage, pas certaine non plus que cette phrase ait un sens. De là-haut, tout paraît toujours si simple, le soleil, le bleu du ciel et la terre, immuable, bien enveloppée dans son atmosphère.
Je pars avec presque rien. Les images que j’ai vues à la télévision ont été filmées en Amazonie, quelque part au nord du Rio Negro. Dans cette région commence le territoire des Indiens Yanomami. On y trouve également d’autres groupes ethniques et des postes militaires depuis que l’État a décidé de mieux surveiller les frontières. L’Indien que je cherche pourrait appartenir à n’importe quelle tribu. Peut-être s’était-il égaré avant de se retrouver face à la caméra ? Peut-être n’était-il qu’un plan de coupe rajouté au montage, un cousin du réalisateur déguisé en sauvage pour faire couleur locale ? J’ignore tout des immensités où ils vivent. Je ne connais guère que la forêt des Landes qui déjà me semble dangereuse lorsqu’il s’agit de la traverser en voiture par les petites routes. J’ai en mémoire ce soleil épileptique qui le soir, au retour de la plage, passe à travers les pins gorgés de sang avant de mourir de l’autre côté du monde.
Dans l’avion, mon voisin qui a pourtant l’air inoffensif a la bonne idée d’avaler de travers son jus de tomate et de le recracher par le nez. Une véritable hémorragie. Mon cœur se met à battre fort. Comment rester insensible au fait de voler à bord de ces gros engins, d’être à la fois lancée à pleine vitesse dans les airs et parfaitement immobile. Quelle est la cinétique d’un cœur dans les nuages, d’un avion autour de la terre, de la terre autour du soleil, du soleil dans la galaxie, quoi d’autre après ? Comment envisager qu’un jour ces trajectoires continueront sans moi ? J’essaie de ne pas penser à l’accident du vol Rio-Paris qui s’est abîmé en mer il y a quelques semaines. Le mot crash, plus sonore et plus compact, me paraît mieux choisi. Cette catastrophe aérienne est l’une des raisons pour lesquelles j’ai décidé d’atterrir à São Paulo plutôt qu’à Rio, une raison discutable mais je crains la répétition d’un phénomène inexpliqué du type triangle des Bermudes qui fascinerait les médias. Ma tête et celles de tous les passagers défileraient en petites vignettes à l’ouverture des journaux télévisés comme celles des otages dont on attend le retour. Enfin, moi je ne la verrais pas, ma tête, ce sont les autres qui la verraient comme décapitée sur un fond lumineux jusqu’au jour où on aurait repéré au large des côtes un confetti de fuselage. On pourrait alors considérer les passagers comme morts ou capables de retenir leur respiration sous l’eau pendant des semaines. L’enquête le dirait.
Ne plus penser à rien. Cet ordre clignote dans mon cerveau. Il faut que je reprenne le contrôle de mon esprit, le contrôle de mon « moi toxique » dirait ma belle-sœur toujours prodigue de sages formules, tibétaines ou chinoises, c’est selon. Ne pas penser à Lao Tseu revient-il à penser à Lao Tseu ? La question est plus complexe qu’il n’y paraît. Le vol menace d’être long. Je me décide à prendre un anxiolytique que je serre fort dans ma main depuis l’embarquement. Je marque dans mon carnet :
Quel est le comble du comprimé ?
Face à l’urgence, je soulage la pression exercée par mes doigts et j’avale le cachet sans eau. D’habitude, je n’en prends qu’une moitié non sans hésiter sur la posologie la plus adaptée à ma situation. Je crois qu’il s’est coincé dans ma gorge. Il va me falloir produire une quantité invraisemblable de salive si je veux qu’il franchisse ce premier goulot étriqué par la peur et je doute qu’il parvienne ensuite à s’enfoncer dans l’épais jus de tomate qui me reste sur l’estomac. Je devrais peut-être demander conseil. Le corps est une tuyauterie complexe. Faut-il doubler la dose ? Dans ces moments-là, j’aimerais être à côté de mon frère qui a réponse à tout et voir le sourire de statistique réconfortante qu’il affiche les jours où le hasard n’existe pas. C’est peut-être Lao Tseu, après tout, qui me donne mal au cœur avec ses formules alambiquées. Il ne manquerait plus que j’aille vomir et que je ne sache plus où j’en suis dans mes calculs. La tête calée contre le hublot, momifiée par la fine couverture qui me recouvre le visage, je respire lentement. Je finis par fermer les yeux.
J’ai dû perdre un peu la notion du temps. Au réveil, je suis calme. La liste des films que je peux regarder au mépris des turbulences est interminable. Comédies romantiques, drames, blockbusters, thrillers, péplums. On devrait conseiller à tous les angoissés de traverser une fois par an les orages de la zone de convergence intertropicale. Voilà une expérience géographique des plus salutaires. En bas, l’incer¬titude du pot-au-noir, en haut, la furieuse rencontre des alizés. Vous êtes au milieu de rien, votre ceinture bien attachée, un peu défoncée par les médicaments, de soudains trous d’air vous forcent à boucher d’une main un verre en plastique pour ne pas renverser votre misérable whisky pendant que vous cachez de l’autre votre poitrine désobéissante qui attire l’œil du voisin, et voilà que vous valsez dans les bras de Burt Lancaster sur le marbre d’un palais sicilien avec votre longue robe blanche qui tourne et passe l’équateur. Le prince Don Fabrizio Salina vous murmure des mots que vous seule entendez. Vous pouvez tout révéler maintenant, plus rien n’a d’importance, ni les guépards, ni les chacals, ni les moutons. Vous dansez au-dessus des parallèles et des méridiens du carrelage et vous acceptez que les paillettes d’or des moments joyeux n’existeront plus. Ce film n’en finit pas.
Désarmement des toboggans. L’appareil ne bouge plus d’un pouce. Là où il n’y avait encore que le vide quelques instants auparavant, des marches soutiennent mes pas maladroits. Je suis si heureuse d’être en vie. Depuis combien de temps n’ai-je pas exprimé les choses ainsi ? En attendant le taxi, j’allume une cigarette et j’envoie dans les airs une bouffée américaine. Le caractère imprévisible, harmonieux et parfaitement logique de la fumée m’a toujours fascinée.
« Faut-il partir ? rester ? Si tu peux rester, reste ; pars, s’il le faut. » Ces mots de Baudelaire m’ont hantée des semaines entières avant que je ne me décide à prendre l’avion. Je les ai massacrés, hachés menu, retournés sens dessus dessous. « Faut-il partir ? Reste, voyons, reste ! » Maintenant, c’est trop tard. Tout a commencé à cause d’une pizza grand format, anchois, câpres, olives noires. Beaucoup trop salée ! Était-ce bien raisonnable d’en venir à bout ? J’étais descendue à la cuisine, dans la nuit, pour boire un verre d’eau. Ces derniers temps, mon réfrigérateur ne me servait plus qu’à stocker des boissons fraîches et du beurre que je regardais jaunir. Ça n’est pas bon signe. Un seul verre n’avait pas suffi à étancher ma soif. J’en avais pris un second, en boule sur le canapé, les genoux passés sous ma chemise de nuit. J’avais allumé la télévision et coupé le son pour ne pas déranger les voisins. L’écran projetait des lueurs du sol au plafond. J’étais comme à l’intérieur d’une lanterne. Toutes les chaînes d’infor¬mation répétaient les mêmes images d’une fusillade aux États-Unis où l’on voyait des adolescents se précipiter en dehors de leur collège en poussant des cris. Était-ce une heure pour s’émouvoir des malheurs du monde ? Les chaînes météo ? Un temps stable et anticyclonique sur toute la France. Rien à signaler. Puis j’avais cherché en vain la mire de la télévision. J’avais longtemps cru que cette étrange boule quadrillée était la planète d’un robot qui me surveillait une fois les programmes terminés afin d’être sûr que j’aille me coucher. Et c’est peut-être ce que j’aurais dû faire avant que l’écran ne se fige. La pièce a soudain été plongée dans la pénombre. Une jungle épaisse tapissait les murs et un Indien me regardait. Il me regardait droit dans les yeux et je suis restée suspendue un long moment à le regarder à mon tour, plus immobile encore que lui. Nous étions tous les deux dans un espace-temps qui ne laisserait aucune trace, un arrêt sur image, une dimension que je n’ai pas été capable de laisser se refermer. Quand l’image s’est remise en mouvement, l’Indien s’est dérobé dans le vert du feuillage. Sa lance menaçante ou protectrice est apparue encore quelques instants à l’écran, puis plus rien.
Le reportage reprenait sur une pelleteuse déblayant dans la fumée un amas de broussailles. Les ouvriers s’affairaient. Le long d’une piste, des camions patientaient les uns derrière les autres. J’ai monté le son pour comprendre qu’il était question d’incendie et de déforestation aux confins de l’Amazonie. On installait des familles de paysans sans terre au bord d’un layon qui les sortirait de la pauvreté. Ils finiraient probablement par revendre leur terre, une fois défrichée, pour s’en aller un peu plus loin. Les experts évaluaient à des milliers de kilomètres carrés les surfaces boisées qui disparaissaient chaque année. Les pertes étaient converties en terrains de foot, des centaines de milliers de terrains de foot parce que d’imaginer les stades du monde entier prendre feu devait avoir quelque chose de plus dramatique que de contempler des terres calcinées. Le sort de cet Indien, décrit comme solitaire et inconnu, était réglé en une phrase. Personne ne le connaissait. Pas plus la ¬déforestation que le foot ne m’intéressaient vraiment, mais sa lance m’avait transpercée et mon cœur s’était rempli de gigantesques forêts.
Était-ce une raison pour partir ? Non. Mais quelles raisons avais-je de rester ? Partir pose toujours une autre question que celle à laquelle on croit répondre, mais ça, au départ, on ne le sait pas. Lorsque j’en ai parlé à mon frère, il a levé les yeux au ciel. Pour Charles Beaulieu, toute explication se doit d’être rationnelle et il n’y a pas de causalité qui puisse échapper à l’esprit humain. Autant dire qu’il est un peu rasoir. Je lui ai expliqué que j’avais besoin de savoir ce que cet Indien était sur le point de me dire s’il n’y avait pas eu les pelleteuses, s’il n’y avait pas eu cet écran entre lui et moi. Plutôt que de me rendre à sa logique, je lui ai montré ce que j’avais commencé à écrire dans mon carnet :
Un long serpent terrorisait les êtres humains. Il s’alimentait de leur chair et de leurs os. Les oiseaux aux teintes alors indifférenciées se liguèrent contre lui. Pour l’affronter, ils formèrent une créature géante et le tuèrent à coups de bec. Du sang multi¬colore forma de grandes flaques où chaque oiseau vainqueur viendrait tremper ses plumes.
Demain, il n’y aura plus de forêt. Cet arbre sera abattu. Le nom de cet arbre sera oublié. Les oiseaux qui venaient s’y percher seront tombés à terre comme des fruits pourris, les yeux brûlés par les flammes. Le tangara, l’ara hyacinthe, le colibri topaze, l’émeraude d’Olivares, l’araponga, le hoazin, l’arapaçu-¬de-bico-torto seront dévorés par des insectes qui à leur tour se dévoreront. Les singes hurleurs, les singes capucins, les singes araignées hurleront de douleur. Les lianes s’accrocheront aux lianes. Les orchidées auront des ecchymoses. Les ailes des papillons seront poudrées de cendre. Le ficus étrangleur, de n’étrangler personne, mourra de solitude. Les rivières qui naissaient d’autres rivières charrieront les poissons prisonniers du cloaque, leurs arêtes, leurs écailles, leurs dents, leurs ouïes fondues dans la boue noire. Sur la berge alluviale, les tortues seront ensevelies, leurs œufs dissous. Le tissage des pagnes, l’empennage des flèches, l’emplacement des nasses, les plantes qui soignent, l’ordre des coquillages, les rêves des chiens et des jaguars, ces façons d’habiter la terre seront oubliées. Personne ne dira plus l’origine de la couleur des plumes.
Vu sa tête, je lui ai épargné la lecture des belles citations que j’avais compilées pour m’accompagner durant mon voyage. Il s’est agacé du peu de soin que je prenais à me justifier. Il connaissait mes errances et les vertiges de mon imagination, mais il savait que je n’étais fascinée – contraire¬ment à sa femme – ni par les mystères inexpliqués, ni par les forces invisibles que nous serions incapables de ressentir, nous, pauvres Occidentaux anesthésiés par la modernité. Je lui ai alors proposé qu’on regarde ensemble le reportage, un soir où il aurait échappé à ses obligations familiales. Il n’était plus programmé. Nous aurions fini par le voir, mais mon frère avait senti que ça ne m’aurait pas retenue. Il avait préféré ne pas se retrouver dans la situation où cet Indien passant par hasard devant la caméra n’aurait pas existé pour lui comme il existait pour moi. Pire, je m’étais peut-être assoupie devant la télévision et cet Indien n’était qu’un fantasme, une élucubration de plus parmi d’autres. Mon frère en a supporté quelques-unes. Notre petite explication sur les inconséquences de mes actes n’avait pas fait avancer le débat :
– Jeanne, qu’est-ce que tu vas dire à ton patron ?
– Je lui ai dit qu’il sentait l’insecticide. Ce type me dégoûte. J’ai démissionné.
– Pourquoi tu ne prends pas simplement des vacances ?
– Je ne sais pas. Je m’ennuie en vacances.
– Ça n’a aucun sens ce que tu fais. Vraiment, ça n’a aucun sens. C’est complètement irresponsable.
– Je ne suis responsable de personne, Charles.
Je ne lui en veux pas. Je sais qu’il n’a pas tort. Sa femme ne dit pas « irresponsable », elle préfère généralement le mot « puéril » et ça paraît encore plus grave. Charles avait néanmoins accepté de me conduire à l’aéroport.
– Je ne comprends pas pourquoi tu pars. Tu reviens quand ?
– Je ne sais pas, le temps d’aller voir.
– Tu donneras des nouvelles ?
– Oui, si je peux. Ce n’est pas la peine de prévenir maman.
J’ai serré fort mon frère dans mes bras, un geste que je n’avais pas eu pour lui depuis longtemps, depuis son mariage. Je partais, voilà tout, obéissant à la vague impression que j’étais en train de faire n’importe quoi. Moi aussi, j’ai envie de comprendre.

2 – Séville, Expo 92
La semaine de son arrivée, Paul ignore encore que l’ancienne Manufacture royale des tabacs, un grand bâtiment en pierre aux façades ouvragées, n’est autre que l’université où il est inscrit. Elle est pourtant difficile à rater, mais Paul n’a pas osé demander au chauffeur de bus. Il sait que sa timidité et son manque d’audace sont un handicap. Il descend au terminus de la ligne dans une banlieue populaire de Séville. Pour ne pas perdre la face, il traverse la rue d’un pas assuré jusqu’au bar-restaurant où il demande un verre de vin et attrape le journal plié sur le comptoir. L’université pourra l’attendre un jour de plus. Voilà un bon début. Son niveau d’espagnol ne lui permet pas encore de commander ce qu’il aurait vraiment voulu boire, mais se tenir debout à feuilleter la presse locale est selon Paul une façon de passer inaperçu. Le vin est violet, parfaitement opaque, assez proche du vinaigre s’il fallait trouver une ressemblance. Tout le monde autour de lui boit de la bière, des Cruzcampo. Il ne fait aucun doute que ses voisins s’amusent de la situation et laissent Paul croire au parfait camouflage. Telle pourrait être la personnalité mollement marginale et quelque peu naïve de Paul Martin.
Il avale une première gorgée de vin sans broncher malgré le feu qui court dans sa gorge et s’arrête à la page des sports. Le patron frappe deux fois le comptoir pour le rappeler à l’ordre et lui faire signe de plutôt regarder la télévision. Le Betis Séville vient de perdre à domicile contre Majorque et les présentateurs de Canal Andalucía, la mine grave, cherchent à incriminer les latéraux en analysant les buts encaissés. Le premier à la rigueur, mais le deuxième… Le patron souffre. Il a besoin du soutien de ses clients. À chaque fois que l’action repasse à l’écran et que le ballon file au fond des filets, on entend un murmure provoqué par un sentiment différent, l’injustice, le désarroi, la lassitude. À sa façon, Paul se plie à l’exercice en balançant la tête de droite à gauche comme si le monde était perdu pour toujours – disons jusqu’au prochain match. Paul compatissant boit une nouvelle gorgée de vin. Chacun pensant consoler l’autre, le patron juge nécessaire de remettre son verre à niveau. Paul n’a pas l’habitude de consommer de l’alcool si tôt dans la journée et ne sait pas pourquoi l’idée de boire du vin lui est venue en premier. Un simple café n’aurait pas fait de lui une mauviette.
Une odeur d’oignons chauds envahit la pièce. La femme du patron vient de sortir deux belles tortillas des fourneaux. Paul trouve judicieux d’en goûter une pour assumer a posteriori le choix d’avoir pris du vin autant que pour neutraliser sa terrible acidité. Aussi renouvelle-t-il par un biais détourné sa solidarité envers le triste sort du Betis. En suivant les conversations des clients, Paul comprend qu’il ne s’agissait que de la troisième journée du championnat et que le Betis ne joue qu’en deuxième division. Pendant qu’il éponge avec du pain l’œuf baveux de la délicieuse tortilla, il peut donc relativiser ou au contraire s’inquiéter davantage de la détresse du patron et de son épouse qu’il voit déjà comme de possibles amis. Paul reprend un verre de vin, le même. Il a la sensation que le plus dur est fait. Le patron commence d’ailleurs à regarder le niveau de la bouteille avec une lueur d’espoir. Il ne restera qu’un fond pour le vinaigrier. La femme du patron éteint la télévision, une manière de dire à Paul et aux autres que la douleur n’a qu’un temps.
Paul quitte les lieux tard dans l’après-midi, assez content de lui. Dans cet endroit, il n’y a que des habitués, principalement des hommes, des ouvriers du bâtiment qui ne font que passer, de vieux messieurs en bras de chemise qui vivent loin d’un centre-ville que Paul trouve tout à coup horriblement touristique. La fin de l’Exposition universelle promet de créer un grand vide et un retour au calme salutaire pour tous les Sévillans. Paul reprend le bus en sens inverse et se promet de revenir ici pour voir le Betis gagner. Il s’assoupit contre la vitre et se réveille lorsque le bus atteint l’université qu’il confond avec un gigantesque couvent de bonnes sœurs. Il en voit partout dans la ville. Loin de mes bases, je suis comme Paul, je mets du temps à déchiffrer le monde qui m’entoure. Paul finit par descendre du bus, encore ivre, heureux sous le soleil, et longe la cathédrale que même un âne reconnaîtrait. Depuis la Giralda, il sait comment rejoindre la pension qu’il occupera le temps de trouver mieux. Il est loin d’imaginer ce qui l’attend.

3 – São Paulo, solitaire planète
Dans le taxi, lorsqu’un chauffeur vous fait la conversation avec un accent chantant, tout est merveilleux et São Paulo vous tend les bras. Cela se complique si la gentillesse latino-américaine du petit monsieur habilité à vous conduire vous paraît louche au point de vous persuader que vous êtes victime d’un enlèvement. Dans quelques jours, votre ravisseur appellera un membre de votre famille : « Monsieur Charles Beaulieu, je vous prie de verser la rançon comme convenu et je vous déconseille de prévenir la police si vous tenez à retrouver votre sœur en un seul morceau, entendu ? » Mon frère saisirait cette occasion pour tenter un magistral coup de bluff : « Mais gardez-la, monsieur, découpez-la en autant de morceaux que vous voulez et croyez-moi, le plus tôt sera le mieux, vous ne tiendrez pas une heure à écouter ses salades. » Finalement, le chauffeur de taxi s’est révélé être d’une grande honnêteté et a même insisté pour me rendre la monnaie alors que je m’étais mis en tête de le dédommager généreusement pour avoir résisté à ses penchants criminels.
Le quartier de São Paulo que j’ai choisi n’a rien de menaçant. L’hôtel est sans charme, mais propre. Dans la chambre, les murs tiennent bon malgré l’importance du trafic qui fait vibrer les carreaux des fenêtres. Bien sûr, je compte sortir et visiter la ville, mais je n’ai jamais débordé d’enthousiasme à l’idée d’arpenter les rues. Ma préférence va aux cafés où je laisse les lieux venir à moi par le petit bout de la lorgnette, sans trop savoir où je suis. Après tout, je ne suis pas pressée.
Retourner tous les jours au même endroit est encore plus agréable puisque cela me donne rapidement l’illusion d’être une habituée indifférente à mon environnement. En outre, mon Indien perdu très loin dans la forêt m’autorise à ne pas partir comme une dératée à l’assaut de São Paulo. Connaître une monstruosité de la taille de cette ville est une gageure, sauf quand la moindre partie du monstre est le monstre lui-même ! Je devrais écrire ça à ma belle-sœur. C’est le genre de phrase qui peut la faire réfléchir des heures jusqu’à ce qu’elle vérifie qu’il n’existe aucun équivalent chinois. Tout a déjà été dit par d’autres.
Le matin, je descends au coin de la rue pour prendre un café et j’écris des niaiseries dans mon carnet de voyage où je n’ai donc à peu près rien à raconter. Tout se passerait pour le mieux si le cafetier n’était pas lui-même natif de Rio et n’avait affiché sur son mur une impressionnante collection de cartes postales du Pain de Sucre et du Christ du Corcovado. Je regrette déjà de ne pas voir de mes yeux les plages de la baie de Rio où j’imagine Bob Saint-Clar parader tout en décontraction pour séduire la belle Tatiana. Dans Le Magnifique, ils sont à Acapulco, au Mexique – j’ai vérifié depuis –, mais ça n’a pas d’importance : une plage, des palmiers, et nous y sommes.
Bob Saint-Clar sur le sable attend Tatiana,
Lui, une médaille illuminant ses pectoraux,
Elle, une robe légère fendue jusqu’en haut
qui vole au vent et danse entre ses doigts.
Bob Saint-Clar est bronzé comme un cascadeur,
Tatiana, blanche et fragile comme une fleur.

– Vous êtes Tatiana ?
– Oui. Êtes-vous l’agent Saint-Clar ?
– Appelez-moi Bob, prenez mon bras,
nous sommes suivis mon… canard…
Je me promets de brûler ce carnet à mon retour pour ne pas mourir de honte si quelqu’un le trouve. Quand j’étais petite, ma mère avait découvert l’endroit où je cachais mon cahier secret dans lequel j’écrivais des poèmes et des réflexions personnelles. Elle m’avait demandé des explications comme si je dissimulais des informations de la plus haute importance. Je devais être en cm2 ou en 6e. Qu’elle se moque ouvertement du classement de mes amoureux et des catégories que j’avais retenues pour les départager ne m’avait pas traumatisée (beauté, gentillesse, humour, fort en sport, noté de 1 à 10) mais j’en avais tiré des leçons. Ne jamais rien raconter de ma vie privée à ma mère. Dans le fond, je pense qu’elle souhaitait qu’il en soit ainsi. Je ne sais pas s’il y a jamais eu de place dans sa vie pour une autre femme qu’elle, encore moins pour une préadolescente avec qui elle devait partager les miasmes de l’intimité.
Le cafetier ignore tout de mon enfance et ça me plaît. Il me prend pour une pigiste influente du Lonely Planet, assise seule à sa table, qui va s’empresser de recommander cet établissement à tous les étrangers. Les grands voyageurs cherchent toujours à découvrir des lieux insolites dont ils pourront raconter qu’ils sont les plus authentiquement brésiliens qu’ils connaissent. L’expérience est aussi vaine que schizophrénique. Tous les touristes épluchent les mêmes guides qui leur disent d’éviter les mêmes endroits bourrés de touristes. Ils finissent donc, en dépit de ces bons conseils, par se retrouver côte à côte au restaurant. On range alors son guide dans son sac pour ne pas se faire repérer et on parle à voix basse au serveur qui vous fait répéter à cause de votre accent. Trop tard, votre collègue vous aura reconnue. Il n’est pas aussi discret que vous. « Salut Jeanne, mais qu’est-ce que tu fais là ? C’est incroyable. Quelle coïncidence ! C’est vraiment incroyable ! » D’habitude, vous ne lui dites jamais bonjour dans le couloir, mais là vous ne pouvez quand même pas l’ignorer. Je crois que j’en serais capable.
Je ne sais pas encore si j’ai fait le bon choix, d’atterrir à São Paulo plutôt qu’à Rio. Au lieu de noyer le poisson en écrivant des bêtises, je ferais mieux de m’en tenir à mon plan : rencontrer les producteurs du documentaire. J’ai envoyé des messages quelques jours avant de partir. Ils sont restés sans réponse. Mais j’ai aussi noté d’authentiques adresses postales, l’une à Rio, l’autre à São Paulo, entre lesquelles il était difficile de trancher, sauf à n’écouter que mon courage… Puisque mon corps n’est pas en train de sombrer dans une fosse océanique privée de lumière après un terrible crash – au bout de plusieurs jours, je m’en serais aperçue –, et ne faisant pas l’objet d’un enlèvement imminent que Bob Saint-Clar serait chargé de déjouer, je peux raisonnablement me risquer hors de mon nouveau quartier. Mais je pourrais aussi bien regarder les vols retour. Ça aussi, j’en suis capable. La personne qui dirige la maison de production à São Paulo s’appelle Felipe João Alberto, un équivalent local, donc, de Philippe Jean Albert.
Je suis la seule personne à marcher le long de cette quatre voies, avec la satisfaction de constater que les voitures n’avancent pas aussi vite que moi. Le ciel n’est pas plus joyeux que les jours précédents, à moins qu’il ne soit plombé par une pollution éternelle. Sur le trottoir, des arbres dont les racines éventrent le béton vivent en symbiose avec lui au prix d’effrayantes déformations. La surface éclate sous la pression des profondeurs. Ça me rappelle un dessin animé que je regardais quand j’étais petite et dans lequel des Monstroplantes aux allures de machines infernales, mi-végétales, mi-mécaniques, voulaient engloutir notre civilisation. À la fin, les monstres étaient vaincus alors que triomphaient les « conquérants de la lumière ».
À l’adresse indiquée, le hall d’entrée est immense. Mes talons hésitants résonnent sur le marbre. Ce n’est sûrement pas du vrai marbre, mais c’est bien imité. Le réceptionniste s’approche de moi.
– Madame, je peux vous aider ?
– Je cherche le bureau de monsieur…
Je préfère montrer mon carnet où j’ai noté son nom. L’homme prend le temps de chausser ses lunettes pour ne pas faire d’erreur et me convaincre qu’il fait du bon travail.
– C’est au 12e étage, les ascenseurs sont sur la droite.
Je suis nerveuse à l’idée que tout s’enchaîne comme s’il était naturel que je me regarde dans le miroir de cet ascenseur, comme si je vivais à deux rues d’ici depuis des années et que ce rendez-vous n’était que le premier d’une longue journée de travail. Je me recoiffe. Je cherche le bon angle pour voir se profiler les pommettes hautes de la tranquille beauté de Jeanne Beaulieu, les jours où tout lui réussit. Cette garce m’a faussé compagnie. Elle me fausse toujours compagnie au pire moment.
Il y a sur la porte un post-it : « Absent jusqu’à preuve du contraire. » J’en aurais bien fait ma devise. Loin de ma routine, les preuves tangibles de mon existence commencent déjà à se raréfier. Au bout du couloir, la baie vitrée offre une vue plongeante sur la ville et ses tours d’immeubles des années 1960 plutôt défraîchies. Le bruit sourd du trafic monte vers le ciel. Mon père qui était architecte aurait noté les perspectives tranchantes ouvertes par les avenues et trouvé les mots pour magnifier cette lumière blafarde. Il serait resté longtemps, le nez collé contre la vitre, à chercher ce que São Paulo pouvait avoir de différent des autres métropoles qu’il connaissait. Il commençait toujours par les couleurs. Il en voyait davantage que le commun des mortels. Avec sa pointe d’accent anglais dont il n’a jamais pu se séparer, il aurait essayé de convaincre ses enfants qu’il y avait du bleu, du vert, du jaune, là où les murs et le ciel étaient tristes à crever. Avec lui, rien n’était jamais simplement gris. Je pense que c’était sa façon de ne pas se plaindre et de chercher des joies que la vie ne lui offrait pas. Mon père se plaignait rarement, mais un jour de septembre, il s’est défenestré, un jour de grisaille sans nuances.
Ma mère avait parlé d’un accident plutôt que d’un suicide, peut-être pour alléger sa culpabilité ou parce qu’elle n’était pas de taille à faire face aux questions. Pour ma part, j’estime que mon père était malheureux et que cela pouvait se manifester sans prévenir, de façon violente, en dépit des apparences que l’on essaie de sauver devant les autres ou devant ses propres enfants. Depuis, je me sens comme une écume inutile barattée par le vent. J’ai lu récemment, dans mon bain moussant, quelque chose de Peter Sloterdijk sur ce presque rien qui se transforme… en presque rien et disparaît, ce vide fait d’air et d’un liquide quelconque, cette architecture éphémère et vaniteuse qui s’accumule sur elle-même avant de s’évanouir dans la nature. Tout ça me laisse penser que l’on s’agite en vain, dans l’eau, dans l’air, sur terre. J’ai plongé les mains dans la tristesse et dans l’espoir. J’ai soufflé, tout s’est envolé. Charles, mon frère aîné, qui à la mort de mon père avait 15 ans, a sans doute mieux traversé que moi cette épreuve. Marié, trois filles, il a une famille normale, si tant est que sa femme exceptionnelle accepte ce genre de qualificatif. De mon côté, les choses sont plus incertaines. Mes nièces m’appellent « tatie Jeanne » et je me précipite vers mes 40 ans.
Là-haut, dans cet immeuble identique à tous ceux qui m’entourent, je me sens fatiguée, tout à coup très fatiguée. Je repasserai plus tard.
Je suis déjà rassurée d’avoir trouvé le bon endroit. J’ai d’habitude peine à croire qu’une adresse située aussi loin de chez moi puisse exister toute l’année en parallèle de ma vie. Souvent, j’ai l’impression que la densité des choses autour de ma petite personne se dilue avec l’éloignement. Il m’importerait peu qu’à l’autre bout du monde quelques planches en trompe-l’œil et quelques figurants suffisent à créer ¬l’illusion du réel. Pourtant, je suis bel et bien dans les rues de São Paulo, de vraies rues, avec de vrais immeubles, un vrai ciel gris.
Parce qu’il se trouve sur mon chemin, je m’arrête chez un bouquiniste. Une cloche à la porte signale mon entrée dans la boutique. À son bureau, un homme se cache derrière une pile de feuilles qu’il agrafe avec application. Avec son gilet, il a l’air d’un vieux garçon tricoté à la main qui n’a pas envie qu’on le dérange. Il classe. Il archive. Il fait comme si je n’étais pas là. Je lui saute dessus. J’ai besoin de dire à haute voix que j’aurais la force de partir, là-bas, dans les profondeurs de la forêt.
– Excusez-moi, monsieur, je compte aller en Amazonie dans quelques jours. Je cherche des livres qui pourraient m’aider.
– Les voyages, c’est là, me dit-il, sans me regarder, en indiquant un rayonnage de guides touristiques et de livres de photos.
Il y a un guide pas si récent que ça sur le Vietnam et un très bel ouvrage sur les éléphants en Tanzanie. Après avoir contemplé un moment les pachydermes dans un marigot du Serengeti, je sens dans mon dos que le bouquiniste s’est rapproché de moi.
– Madame, vous devriez regarder ça, dit-il.
Il me tend un livre comme si je n’avais pas osé le demander avant, un ouvrage en français sur le général de Gaulle.
– Ah oui, de Gaulle. Je suis française, c’est exact. Mais je cherche un livre sur l’Amazonie.
– Ah, la France, la Frrrrrrance !
– Oui, c’est un beau pays.
J’essaie de me faire comprendre mais le bouquiniste insiste en me soupçonnant de ne pas connaître ce grand homme auquel il adjoint avec emphase quelques noms de présidents, François Mitterrand, Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy, ce dernier affreusement prononcé, ainsi que d’autres célébrités nationales que son accent m’empêche d’identifier, Depardon ou Depardieu. Je connais le général de Gaulle – pas plus que ça d’ailleurs –, là n’est pas la question. Sans doute parce que je perds mes moyens quand on me postillonne dessus, je me mets à mon tour à parler avec un drôle d’accent, entre celui d’un chanteur de bossa-nova et une mauvaise imitation de l’appel du 18 juin.
– Oui la France, mais non, moi Jeanne Beaulieu, je vais en Amazonie.
L’homme pousse un grognement. Il paraît fâché pour une raison patriotique insondable ou pensant peut-être que je dénigre plus largement l’œuvre du général. Je sens que je ne pourrai jamais ressortir de cet endroit sans acheter un livre. Pourquoi pas celui sur les éléphants ? Mais je crains d’être maladroite en passant de l’un à l’autre, à cause des oreilles. Tout ça va trop loin, je commence à suffoquer. On ne se comprend pas. J’ai la tête qui tourne, les éléphants, le général, le Vietnam, ce bouquiniste qui me fixe avec ses yeux ronds. Et je m’évanouis.
Pas longtemps, je pense. Je me suis réveillée les pieds en l’air sur une pile d’encyclopédies. On m’a retiré mes chaussures. La contre-plongée est fatale au brave homme qui me tapote les joues. Il s’agit peut-être du père ou bien du frère du bouquiniste. Disons le frère. Il ne ressemble ni à Jean-Paul Belmondo ni à Alain Delon dans leurs meilleures années, ni à une fusion des deux qui aurait souhaité garder l’anonymat. C’est l’une des grandes angoisses de l’intré¬pide Jeanne Beaulieu que de s’évanouir en public, même un petit public. Je ne sais pas si ce qui me panique le plus est de me retrouver sur le flanc en perdant toute dignité ou de m’imaginer dans une position lascive à la merci de n’importe quelle intention. Mes cheveux sont détachés et la baguette en bois laqué qui les tenait ne s’y trouve plus. L’homme l’a déposée sur mon chemisier comme pour en barrer l’entrée. Je me relève mal fagotée en tirant sur ma jupe et j’essaie tant bien que mal de me recoiffer. Plutôt mal. Les deux hommes me regardent en souriant. Ils sont frères assurément et portent le même gilet, enfin chacun le sien.
– Le plus important, c’est la santé, me lance l’un d’eux.
Je suis décontenancée par leur stratégie.
– Bon, je vais vous prendre la biographie du général de Gaulle.
J’attrape le livre remisé sur l’étagère ainsi que Tristes tropiques que j’aperçois sur une pile voisine afin d’avoir l’air de rester sur ma première idée et de retrouver un peu de crédit. Ce dernier est en bon état, couverture rigide, jaquette à peine déchirée, collection Terre Humaine. Je conserve un souvenir plutôt positif des lectures que j’ai pu faire de Claude Lévi-Strauss. Tant pis pour les éléphants ! Je feuillette. À l’intérieur, de nombreuses phrases sont soulignées et accompagnées d’une quantité incroyable d’annotations. Je déteste les gribouillis des autres dans les livres d’occasion, ça me donne l’impression de me glisser dans des draps sales. Mais je n’ose pas le reposer et me résous à l’acheter.
Pour me faire oublier cette fâcheuse arnaque, l’un des « frères Tricot » me tient la porte, pendant que l’autre me raccompagne jusque dans la rue et me dit :
– Prenez soin de vous, prenez bien soin de vous, madame.
Cela ne fait aucun doute. Le ton qu’il a employé fait de moi une femme sujette aux vapeurs. C’est à ce genre d’aventures, ces derniers temps, auxquelles j’ai l’impression que la vie me condamne.
De retour à l’hôtel, je me sens humiliée. J’aligne mes paires de chaussures. Il faut que j’en abandonne en cours de route. Je ferais mieux de voyager léger, être à cheval avec un simple chapeau et une carabine, être Calamity Jane, qu’on me respecte et qu’on me craigne ! Personne ne me reprochera de ne pas trouver cet Indien – tout le monde s’en fiche – mais je ne veux pas revenir en France et subir les regards des gens qui me prennent pour une femme à la dérive. Bon, peut-être qu’on se désintéresse tout autant des femmes intrépides.
Une douche me fera du bien. On m’a gratifiée d’une colonne d’eau à double pommeau avec diverses fonctionnalités relaxantes sauf celle de rendre évident le réglage de la température. Depuis combien de temps je vis dans cette situation où je n’ai personne pour m’aider ? J’ai l’impression que tout m’accable. Je n’ai pas beaucoup d’amis à un âge où je me demande s’il est encore possible de s’en faire sans devoir miauler et j’ai rendu triste la plupart des hommes de bonne volonté ayant essayé de me rendre heureuse. J’ai souvent ce genre d’idées sous la douche. L’eau ruisselle sur mon visage avec des millions de possibilités et je fais le décompte de ce que j’ai raté dans ma vie personnelle et dans ma vie professionnelle, si tant est qu’il existe des cases différentes à cocher. Faut-il tout remballer et tout jeter à la poubelle ?
Je travaille dans l’immobilier depuis plus de quinze ans, sans grand talent. Je n’ai jamais vraiment réussi à me plier à la rhétorique de la force de vente. « Là, on est sur un appartement de charme, il suffit d’abattre cette cloison et vous aurez une vue imprenable sur la voie ferrée. » « Ici, on est sur du haut de gamme, belle prestation, pierre apparente, rénové dans un style cosy chic. » J’aurais tendance à dire vulgaire, dans un style vulgaire. Cela ne me dérange pas de respecter cet esprit imagé, mais je vois dans les yeux des clients qu’ils y croient de moins en moins quand ces mots sortent de ma bouche. « Et dans ce métier, c’est fatal ! » me répète mon patron qui me parle trop près du visage avec sa mauvaise haleine qui se mélange à son mauvais parfum. Ah oui, j’oubliais les toilettes et ce moment gênant où l’on s’extasie de concert sur la vmc double flux. Pourtant, « venti¬lation mécanique contrôlée », le langage technique n’est pas sans poésie.
Avant cela, j’avais commencé des études de lettres avec quantité d’options originales qui m’enthousiasmaient : romantisme allemand, philosophie présocratique, linguistique structurale. À l’époque, je cultivais un dégoût de l’utilitarisme à quoi je ramenais volontiers tout ce que je ne comprenais pas. J’enchaînais des petits boulots dans la restauration pour me payer mes études et j’essayais de rester concentrée pendant les cours, malgré l’impression d’affronter une tâche infinie. Lorsque j’ai compris que je passerais des années à suivre un cursus passionnant dans un monde qui me mépriserait, j’ai viré ma cuti pour embrasser une profession plus lucrative. « Dans la vie, faut pas se prendre la tête », avait ajouté ma mère qui à l’occasion, depuis sa piscine de Port Leucate, me donnait des conseils avisés. Cette décision venait après un chagrin d’amour qui aurait pu s’avérer parfaitement banal, mais qui avait creusé en moi des galeries qui menaçaient d’effondrer mon corps et mon esprit. Je ne connaissais alors presque personne à Paris et voir un moineau rater sa miette, bousculé par un pigeon boiteux, suffisait à me plonger dans la détresse. Dès ma première fiche de paye en qualité d’agent immobilier et malgré mes performances médiocres par rapport à mes collègues, j’avais cependant pu constater les avantages d’un tel renoncement. Je gagnais en liberté ce que je perdais en illusions. Cela m’a longtemps suffi. Mais la liberté elle-même, celle que procurent l’argent et un confort enviable, n’a pas tenu toutes ses promesses. Je crois bien que l’immobilier n’y est pour rien.
Comme chaque année à l’approche de mon anniversaire, je me demande ce que je serais devenue si je n’avais pas abandonné mes études ou si j’avais continué à faire du théâtre. Jouer Roméo et Juliette au « centre aéré » devant un parterre de chaises vides avait été pour moi l’une des expériences de mon adolescence les plus excitantes et cruelles. Lors des dernières représentations, je m’étais permis de changer la fin de la pièce parce que Roméo en avait gros sur le cœur de porter jour après jour la responsabilité de ma mort. C’était peut-être à cause de cela que le public ne venait plus. Sans véritable consensus autour de mon talent, j’avais fini par arrêter de jouer la comédie. J’aurais peut-être dû croire ce metteur en scène italien qui me promettait de bâtir un palais en marbre aux formes de mon corps allongé sur le sable. Fallait-il être con pour avoir une idée pareille ! Il voyait les choses en grand, quelque part près de Capri. C’était les grandes vacances. Il n’arrêtait pas de me photographier ou de me reluquer sur la plage en formant avec ses mains le cadre d’un plan cinématographique. Me reluquer artistiquement. Il m’avait également demandé s’il n’était pas plus raisonnable de m’orienter, en complément de l’imprévisible carrière d’actrice, vers le mannequinat. Il avait prononcé cette phrase d’un ton laissant planer un doute sur le degré d’ironie de son propos. Il devait faire le coup à toutes les jeunes filles qui lui plaisaient en espérant qu’elles rougiraient, ou bien pensait-il sincèrement les convaincre de leur irrésistible beauté que son œil d’expert savait apprécier. Fallait-il être conne et insouciante pour se laisser faire. Qu’est-il devenu ? Tout ça paraît si loin. Quelqu’un lui a sans doute crevé les yeux.
La douche trop chaude m’étourdit. Elle me perd dans son brouillard. La buée cache mon reflet. Et si je devais retrouver mes 20 ans en essuyant le miroir, j’en ferais quoi ? Ferais-je les mêmes erreurs ? Partirais-je, vingt ans plus tard, à la recherche d’un Indien ? Quelle drôle d’idée. Il semble évident que je suis la seule responsable de ce fiasco annoncé et que ce pauvre homme dans sa forêt, que je n’ai sans doute aucune chance de rencontrer, n’y est pour rien. Ma chambre d’hôtel pourrait se trouver n’importe où, à n’importe quel étage, dans n’importe quelle ville. Je ferme les rideaux, je m’allonge sur le lit et je me touche pour savoir si je suis encore capable de jouir.
Après quoi, j’ouvre Tristes tropiques à la première page : « Je hais les voyages et les explorateurs. » Cette provocation contient toute l’ambition du livre et ses paradoxes, je me souviens de cette idée. À l’université, il était conseillé de le lire, parmi d’autres références vénérables. À cause du décalage horaire auquel je ne m’habitue pas, je passe une partie de la nuit à éteindre et à rallumer la lumière tout en le feuilletant au hasard. J’ai l’impression que les gens empruntent souvent à cet ouvrage des citations pessimistes, mais que personne ne l’a vraiment lu, du début à la fin, comme d’autres livres y ont droit. Je dois faire partie de ces lecteurs et je ne reconnais presque rien.
En tournant les pages, j’ai l’impression d’entrer dans un dédale bâti sur des sables mouvants, le long d’affluents encombrés de poésie et d’étrangeté. Je m’étonne de voir ici, sous la plume de Lévi-Strauss, des maisons bourgeoises de la secrète Dacca au Bangladesh ressembler aux luxueuses boutiques d’antiquaires new-yorkais de la Troisième Avenue. D’autres bâtiments évoquent pour l’auteur des immeubles construits à Châtillon-sur-Seine ou à Givors, chaque voyage faisant revivre tous les autres.»

Extraits
« Je n’ai Jamais osé écrire à quelqu’un «je t’aime pour toujours, mon amour». Pourquoi me suis-je retenue de le faire? Parce que c’est illusoire, parce que je ne sucre pas le café, parce que je n’ai aucun courage? Que sont devenus Paul Martin et Claudia Ambrosio pour que ce livre échoue chez un bouquiniste de São Paulo? L’ont-ils perdu par accident? L’ont-ils jeté par désamour? Si en 1992 ils étaient étudiants à Séville, j’ai à peu près le même âge qu’eux. Cette année-là, moi aussi comme des millions de touristes j’étais venue visiter l’Exposition universelle. Avec mon petit ami de l’époque, on avait traversé l’Espagne en voiture dans la fournaise. C’était son idée. Il voulait voir à tout prix le pavillon de la France avant que l’Expo ne ferme ses portes. Une si longue route pour ça. Quelle drôle d’idée. Ou bien souhaitait-il m’impressionner en me faisant croire que je n’étais pas la seule attraction du voyage et qu’il s’intéressait à plein d’autres choses intelligentes. Moi, j’avais simplement envie de faire l’amour, loin de chez moi si possible. Peut-être qu’à Séville nous nous sommes croisés sans le savoir, Paul et Claudia inséparables sous l’ombre d’un figuier, Jeanne Beaulieu déjà triste avec l’homme si gentil qui lui tenait la main. » p. 79-80

« Le 12 octobre 1992, un lundi, Paul offre Tristes tropiques à Claudia, la date anniversaire des cinq cents ans de la découverte de l’Amérique et celle de la fermeture de l’Exposition universelle de Séville. Des larmes lui montent aux yeux de recevoir de Paul un livre en cadeau. Elle le serre fort contre sa poitrine.
Paul Martin et Claudia Ambrosio ont laissé dans cet exemplaire le témoignage de leur histoire. Ils m’offrent ce qui chez moi s’est évanoui trop vite ou n’a jamais existé, un amour évident, ridicule, éblouissant. Après m’être longtemps interrogée sur ma capacité à m’émouvoir lorsqu’on me parle de sentiments dans la vraie vie, l’histoire de Paul et de Claudia fait renaître en moi l’espoir d’une tendresse et d’une responsabilité. La tendresse, je crois l’avoir toujours fuie et je me suis tenue à bonne distance de la responsabilité, endossant souvent celle de mes fantômes pour faire diversion. » p. 123-124

À propos de l’auteur
MAUDET_jean-Baptiste_©Quitterie-de-FommervaultJean-Baptiste Maudet © Photo Quitterie de Fommervault

Jean-Baptiste Maudet est géographe. Il enseigne à l’université de Pau. En 2018, son premier roman Matador Yankee est récompensé par le prix Orange du Livre. Son deuxième livre Des humains sur fond blanc décroche le prix Brise-Lame 2021. Ses livres explorent l’imaginaire géographique, en écho à ses travaux de géographe.

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Marche en plein ciel

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En deux mots
Un besoin d’air, de nature, de voyage et voici la narratrice en route pour Clermont-Ferrand d’où elle marchera jusqu’en Provence. Sur les pas de Stevenson, elle va cheminer avec Marvejols et son ânesse, rencontrés en chemin.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Sur les pas de Stevenson dans les Cévennes

Gwenaëlle Abolivier a choisi le voyage à pied, de Clermont en Provence, pour se ressourcer et (re)découvrir l’œuvre de Stevenson qui l’a précédé sur ces chemins. Un cheminement érudit et revigorant!

Qui n’a pas ressenti ce besoin, après le confinement, de prendre l’air, de sortir de son quotidien, de s’ouvrir au monde. La narratrice de ce court mais savoureux roman ne tergiverse pas. Nourrie des écrits de bon nombre de glorieux prédécesseurs, de Stevenson à Bouvier, elle prend le train pour Clermont-Ferrand. Depuis le cœur de l’Auvergne, elle entend marcher jusqu’en Provence en essayant d’éviter les routes asphaltées et les grands centres urbains.
À peine les premiers kilomètres parcourus, elle trouve la confirmation de son intuition: «La marche nous augmente intérieurement d’un espace qui fait que nous devenons plus grands que nous-mêmes. Quelque chose en nous s’ouvre et s’étire, en même temps que notre conscience se déploie. On s’enrichit d’une présence au monde, d’un regard plus large et plus précis, d’une empathie envers les autres. Tout autour de nous se met à exister.»
Au détour du chemin, elle va faire la connaissance d’un voyageur qui partage son état d’esprit. Marvejols a choisi de faire la route avec Luce, une ânesse. Comme le faisait Robert Louis Stevenson. L’occasion de lui raconter les circonstances qui ont mené le futur auteur de L’Étrange Cas du docteur Jekyll et de M. Hyde et de L’île au trésor à parcourir les Cévennes. Ce qui va s’avérer un voyage initiatique a commencé par un besoin de fuir le carcan familial et de tenter d’oublier un chagrin d’amour. Avec son âne, qu’il maltraite tout au long de la route, il va cheminer dans une contrée inconnue pour lui et apprendre à observer et à noter, qualités qui lui seront très utiles quand il explorera la Californie et parcourra les mers du sud. Et si les voyageurs d’aujourd’hui se rendent très vite compte que la route prise par l’auteur écossais n’existe plus ou très partiellement et que RLS est d’abord un outil de marketing, ils ne peuvent s’empêcher de faire le parallèle avec leur voyage. À chaque fois qu’ils se retrouvent au détour du chemin Marvejols en redemande, avide de connaître toute l’histoire. Alors l’érudition de notre narratrice fait merveille, ajoutant bientôt un autre voyageur à son récit, John Muir. Car «tous deux furent contemporains et originaires de la côte est de l’Écosse. Ils ont reçu la même éducation presbytérienne: rigide, brutale, où l’instruction et la religion étaient centrales. (…) Ils auront, tous deux, la chance de découvrir des forêts et des grands espaces naturels non encore défoliés.»
Tout à la fois ode au voyage à pied et bréviaire de la lenteur, ce roman est aussi un guide pour observer la nature et la respecter. Au-delà de la performance, ces pas sur les chemins d’une autre France sont aussi un appel à s’émerveiller, à échanger Un rendez-vous avec le meilleur de ce sentiment à redécouvrir sans cesse, l’humanité.

Marche en plein ciel
Gwenaelle Abolivier
Éditions Le Mot et le Reste
Roman
122 p., 13 €
EAN 9782361399023
Paru le 6/01/2022

Où?
Le roman est situé en France, de Clermont-Ferrand jusqu’à la Provence, en passant par Neussargues, Issoire, Aumont-Aubrac, Chassaradès, Sainte-Énimie, Meyrueis, Avèze, Montdardier, Navacelles. Des souvenirs de Rennes, du Vercors, des Pyrénées, de Corse ou encore du Portugal sont également évoqués.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Partie dans les Cévennes, sur les traces de Stevenson, Gwenaëlle Abolivier orchestre une ode à la liberté.
En arpentant le chemin emprunté par Robert L. Stevenson il y a plus d’un siècle, Gwenaëlle Abolivier harmonise deux passions : l’écriture et la marche. Chaque pas qui l’éloigne de l’immobilité du quotidien, l’ouvre davantage à la littérature ; elle fait corps avec le paysage cévenol qui accueille son évasion. Sous le ballet aérien des milans royaux, elle partage l’errance du voyageur Marvejols et de Luce, son ânesse, – rencontrés au détour des sentiers – le temps d’une parenthèse consacrée à l’écoute du vivant. Au fil de ce voyage où elle tutoie le ciel, la solitude lui ouvre l’espace nécessaire pour réfléchir à la course du monde à travers le pays découvert. Bien plus qu’un journal de marche, Gwenaëlle Abolivier nous offre une méditation en mouvement où le rythme et l’effort de ses pas impulsent une écriture poétique qui délivre le récit.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

Le Télégramme
Journal Ventilo (Simone d’Abreuvoir)
Blog Les passions de Chinouk
Bog Les petites lectures de Maud
Blog La constellation livresque de Cassiopée


Gladys Marivat vous invite cette semaine à découvrir Marche en plein ciel de Gwenaëlle Abolivier © Production Le jour du Seigneur

Les premières pages du livre
« En ce début de printemps, la France est un pays aux regards vides et aux volets clos. Dans cette perte des repères, plus personne ne sait quelle heure et quel jour sont accrochés aux horloges de l’existence. Seuls les bébés aux yeux ronds apportent la preuve que je suis bien vivante. Je suis montée dans le dernier train avant que la ville ne se renferme totalement sur elle-même. Direction Clermont-Ferrand. « Finis les temps modernes », crie un homme qui se trouve dans le même compartiment. « Miser le tout pour le tout ! » lance-t-il à nouveau. Il porte des chaussures aux reflets de nuage et ne cesse de dire que « le temps n’a plus la même valeur. Le monde s’est figé. L’heure est à la fugue. »
Mon idée a germé en l’espace d’une nuit : partir marcher, traverser les grands pâturages du centre de la France, retrouver une liberté de mouvement sur les anciens chemins de transhumance qui relient l’Auvergne à la Provence. Ces fameuses drailles ont vu passer tant de chemineaux accoutumés et de pèlerins assoiffés.
Je viens d’arriver dans un paysage de volcans endormis qui rappelle en miroir inversé une étrange vision des antipodes : Auckland, la capitale du long nuage blanc, où s’étendent entre ses mamelons océaniens des habitations légères. C’est le souvenir du bout du monde qui surgit peu après la démesure des parkings déserts et des grandes surfaces. À la sortie de la ville, l’eau des rivières dévale, épaissie de limon rouge. Les derniers orages ont ébranlé la région et la terre continue de vomir des cataractes impressionnantes. Les rares passagers sont apparemment habitués à ces épisodes de crues effrayantes qui ont éventré les routes et emporté les ponts. Perdus dans leurs pensées, ils regardent, résignés, ce spectacle de désolation. À Neussargues, j’ai attrapé de justesse un autre train, plus petit, plus lent. Je m’enfonce toujours plus loin dans la fourrure du paysage en me disant qu’il me faudrait plusieurs vies pour goûter à tous ces villages perchés.
C’est à Issoire, dans un clin d’œil de lumière, que j’ai vu les premiers signes : un couple d’oiseaux, ailes digitées en lente descente hélicoïdale, dessine des cerceaux dans un dégradé de cyanotype. Quels sont ces rapaces qui planent en rêve d’Arizona ? Aussitôt mon esprit s’envole. Je me détache de la réalité à mesure que le convoi épouse le chaos des gorges. Malgré les soubresauts du monde, quelle aventure reste encore possible ? Aussitôt, je dégaine mon petit carnet que je porte à la ceinture. En catapultes de phrases, j’écris partout et dès que je le peux. Les oiseaux réapparaissent dans un vol hésitant et finissent par se poser sur le toit d’un entrepôt. Je ne suis plus qu’un point immobile dans ce train qui roule comme un navire et qui à présent vogue dans le cœur rouge du monde. Dans un demi-sommeil les mots montent en panache de méditation : des paroles clairement articulées ricochent sur les rideaux de plantes, canevas tissés de lianes et de hautes fougères. Tout ce vert phosphorescent pour renaître. La pluie continue de s’abattre en baleines de survie. Le ciel en est labouré et se teinte à présent d’un bleu horizon.
*
Après une première nuit dans le village d’Aumont-Aubrac, je me suis engagée sur le chemin, un ancien camino qui emprunte sur plusieurs kilomètres celui de Compostelle. Face à la violence de la dernière catastrophe, je ressens une tristesse insondable. Les ravages sur l’environnement, la destruction programmée de la planète, et plus fondamentalement la perte de la beauté provoque chez moi une inquiétude. À la sortie de la ville, un graffiti tagué sur le mur d’un tunnel m’interpelle et ne me quittera plus : « Quelle est la profondeur de ton abysse ? » Ce vide, tout ce grand vide comme ce ciel sans avion, je cherche à le combler. Dans cette quête d’une nouvelle voie, je plonge mon regard dans le bitume. Le temps aussi est devenu insondable. La marche sera mon antidote : partir pour arpenter les chemins de mes pas cadencés. Les miens comme ceux qui m’ont précédée. Ils tapent, remontent du sol et sonnent comme la cloche des âmes perdues. Sur ce trajet solitaire, les grands espaces se métamorphosent en pensées sauvages. Certaines se balancent en pétales de violettes, d’autres crépitent en éclats de quartz. Toutes ces coquilles telluriques me tombent au fond de l’estomac et créent le précipité de ma démarche. Je veux me nourrir des vallées glaciaires parsemées de bombes volcaniques et de cailloux de granite. Je marche pour me laver, je marche contre le vide, je marche et en appelle au jour d’après.
*
Hier soir, il y a eu un énorme fracas qui venait de derrière les montagnes et les voiles du jour. C’était le tonnerre comme rarement je l’ai entendu. Un ébranlement du monde en son entier : la forêt de tous ses troncs et de toutes ses feuilles a vacillé ainsi que tous les animaux qui la peuplent. L’énorme secousse s’est prolongée dans mon corps et s’en est suivie une pluie torrentielle. Enroulée dans ma cape de feutre, je suis restée des heures lovées sous un gros talus. Je vibre de me sentir en vie au cœur des éléments tout en sentant monter en moi l’intuition du désastre qui se prépare à la surface du monde. Plus rien ne peut désormais m’arrêter et c’est heureux que le pays que je parcours soit vaste. Depuis, plusieurs jours, je progresse sur le dos de volcans endormis. La vallée de terre ocre est un jardin de noisetiers sauvages et de noyers.
*
J’ai toujours aimé marcher. Cela remonte à l’enfance et à l’été de mes onze ans. Mes parents m’avaient inscrite en colonie de vacances. Pour la première fois, j’allais découvrir les contreforts des Alpes. Je me revois au pied d’un car scolaire garé sur un parking chauffé à blanc. Mes cheveux sont coupés au bol, j’ai un sac à dos rouge et mon petit air d’enfant sage comme une image. Une photo en témoigne ! Depuis Rennes, le temps d’une nuit et d’un voyage par la route, j’étais de ce groupe de gamins propulsés dans le massif du Vercors. Là, en l’espace de trois semaines, je suis devenue en partie la voyageuse que je suis restée. Ce fut une expérience fondatrice où j’ai découvert le bivouac et la marche dans les montagnes à vaches. La fatigue, l’endurance aussi, la lenteur : poser un pied après l’autre. Avant je ne savais pas me déplacer autrement qu’en courant et, là, j’ai appris à ralentir et à respirer en silence, à mesurer mon effort. Apprendre à boire lentement quand on a très soif est une chose étonnante. Je ne l’ai jamais oublié. Tout s’est joué, cet été-là, sur les chemins d’altitude, dans l’itinérance et le passage des vallées, à travers les pâturages fleuris, les chemins creux tapissés de fraises sauvages et de prêles : ces petits bambous verts des temps préhistoriques. Le bonheur, c’était l’aventure à hauteur d’enfant, l’eau fraîche des fontaines qui dévalait et tintait comme les cloches des troupeaux, le grand air et la liberté des bivouacs loin du cadre familial, les soirées allongées près du feu à guetter les étoiles filantes ou encore à l’abri des tentes à écouter la pluie et le grondement des orages. Le lendemain, on repartait vers l’inconnu. Depuis, je ne cesse de vouloir revivre ces premières émotions, comme un éternel recommencement, …

Extraits
« La marche nous augmente intérieurement d’un espace qui fait que nous devenons plus grands que nous-mêmes. Quelque chose en nous s’ouvre et s’étire, en même temps que notre conscience se déploie. On s’enrichit d’une présence au monde, d’un regard plus large et plus précis, d’une empathie envers les autres. Tout autour de nous se met à exister. C’est cette même émotion que j’ai recherchée et prolongée en traversant les Pyrénées, de l’Atlantique à la Méditerranée, dans la solitude des sommets et la joie d’un amour naissant, ou encore en faisant le tour du massif du Queyras dans les Alpes. » p. 13

« Je pense à Stevenson et à l’appel du sauvage qu’il ressentira lui aussi en parcourant les Cévennes puis l’Amérique du Nord. À y regarder de près, il y a plusieurs points de convergence entre John Muir et Robert Louis Stevenson. Tous deux furent contemporains et originaires de la côte est de l’Écosse. Ils ont reçu la même éducation presbytérienne: rigide, brutale, où l’instruction et la religion étaient centrales. L’apprentissage de John Muir fut encore plus strict. Il a grandi dans une famille nombreuse avec un père vraiment dur qui menait son petit monde d’une main de fer. John raconte comment enfant son père lui faisait apprendre un si grand nombre de versets de la Bible qu’à l’âge de onze ans il connaissait par cœur quasiment l’Ancien Testament et la totalité du Nouveau. Au moindre faux pas, il recevait de sévères raclées. Robert Louis, quant à lui, était un enfant unique, à la santé très fragile, élevé dans une famille aisée d’Édimbourg. Il fut choyé entre autres par Cummy, sa nurse qu’il adorait et qu’il considérait comme sa deuxième mère. C’est elle qui lui apprit des cantiques et certains versets de la bible. John Muir et Robert Louis Stevenson auront, tous deux, la chance de découvrir des forêts et des grands espaces naturels non encore défoliés. » p. 70-71

À propos de l’auteur
ABOLIVIER_Gwenaelle_©Dany_GuebleGwenaëlle Abolivier © Photo Ouest-France – Dany Guèble

Journaliste et auteure, Gwenaëlle Abolivier est une voix de France Inter. Elle a présenté pendant plus de vingt ans des émissions de grands reportages. Aujourd’hui, elle se tourne vers l’écriture tout en continuant d’intervenir sur les ondes et dans des revues. Elle a notamment écrit Vertige du Transsibérien publié chez Naïve. Depuis février 2022, elle assure la direction artistique de la Maison Julien-Gracq à Saint-Florent-le-Vieil (Mauges-sur-Loire). (Source: Éditions Le Mot et le Reste / Ouest-France)

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L’autre moitié du monde

ROUX_lautre_moitie_du_monde  RL_Hiver_2022  Prix_orange_du_livre_logo  coup_de_coeur

En deux mots
Pour Toya, dont les parents sont exploités, la vie dans le delta de l’Èbre va vite devenir un combat permanent. Un professeur et un avocat vont l’informer, l’éclairer et renforcer son engagement. Mais après une première victoire, la dictature franquiste brisera ses espoirs de liberté.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

«Pero nada pueden bombas donde sobra corazón»

En nous entraînant dans le delta de l’Èbre dans les années 1930 Laurine Roux fait bien davantage que rendre hommage à son grand-père. Son troisième roman nous rappelle, plus que jamais, l’urgence de combattre pour la liberté.

Laurine Roux a pris son rythme de croisière, nous livrant tous les deux ans un roman qui nous permet d’explorer la planète et une large palette d’émotions. Dès ses débuts en 2018 avec Une immense sensation de calme (2018), on découvrait comment survivre dans une région inhospitalière. Deux ans plus tard, et avant le confinement lié à la covid, elle dressait le portrait d’une famille tentant de vivre en autarcie dans Le Sanctuaire. Avec ce troisième roman, on part pour la première dans un endroit identifiable, le delta de l’Èbre. C’est dans ce coin d’Espagne que vivent difficilement Toya et ses parents, Juan qui trime dans les rizières et Pilar, cuisinière au sein du vaste domaine d’un marquis et de son épouse tyrannique ainsi que leur fils dont l’activité principale semble être le droit de cuissage. La jeune fille va développer au fil des jours, avec le constat de l’exploitation dont sa famille et tout le bas peuple est victime, une colère qui va se transformer en conscience politique, en nécessité de se révolter.
Avec l’adolescence et avec l’aide de Horacio, l’instituteur, elle va découvrir la lutte des classes. Bientôt nourrie d’exemples que livre José, l’avocat catalan qui va également éclairer son engagement.
Cette vaste fresque historique, qui va des années 1930 à l’instauration de la dictature franquiste, nous permet d’embrasser espoirs et désillusions, de la victoire éphémère des paysans du delta à la sanglante défaite des partisans de la démocratie.
Comme dans ses précédents romans, Laurine Roux fait foin de la théorie pour se concentrer sur ses personnages, leurs émotions et leurs relations dans une écriture qui fait la part belle à la sensualité, aux bruits et aux odeurs. Ici l’amour côtoie la rage, le rire se perd dans les larmes, le bonheur qui étincelle n’est qu’un leurre. C’est dans les terres ingrates du delta de l’Èbre que Toya avance avec une conviction chevillée au corps. C’est aussi là qu’elle retrouvera les victimes des troupes franquistes de la bataille de l’Èbre.
Avec ces républicains – dont faisait partie le grand-père de la romancière – qui se font écraser, on se retrouve soudain en pleine actualité, quand la force brutale et sans discernement des dictateurs tente d’écraser les peuples qui aspirent à la liberté. Quand une moitié du monde entend dicter sa loi à l’autre moitié du monde.

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En 2018, 80 ans après, La Dépêche retraçait la bataille de l’Èbre, soulignant notamment que le Poble Vell de Cordoba d’Èbre, entièrement détruit après la bataille de l’Èbre, entre juillet et novembre 1938 n’a jamais été reconstruit et constitue aujourd’hui un lieu de mémoire. © Photo DR

L’autre moitié du monde
Laurine Roux
Éditions du Sonneur
Roman
256 p., 18 €
EAN 9782373852530
Paru le 13/01/2022

Où?
Le roman est situé en Espagne, principalement dans le delta de l’Èbre.

Quand?
L’action se déroule années 1930 à la dictature franquiste.

Ce qu’en dit l’éditeur
Espagne, années 1930. Des paysans s’éreintent dans les rizières du delta de l’Èbre pour le compte de l’impitoyable Marquise. Parmi eux grandit Toya, gamine ensauvagée qui connaît les parages comme sa poche. Mais le pays gronde, partout la lutte pour l’émancipation sociale fait rage. Jusqu’à gagner ce bout de terre que la Guerre civile s’apprête à faire basculer.
De son écriture habitée par la sensualité de la nature, Laurine Roux nous conte, dans L’Autre Moitié du monde, l’épopée d’une adolescente, d’un pays, d’une époque où l’espoir fou croise les désenchantements les plus féroces. Une histoire d’amour, de haine et de mort.

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Rencontre littéraire avec Laurine Roux pour son roman L’autre moitié du monde © VLEEL

Les premières pages du livre
« Derrière chaque bouquet au bord de la route se tient un fantôme. Sa silhouette flotte en lisière, vie brumeuse dont on ne saura rien, à peine les derniers instants. Le reste, on peut uniquement l’imaginer : une maison non loin, quelqu’un resté seul, une toile cirée avec des motifs, longtemps on a mis une assiette en trop. Chaque fois les mains ont frémi. Cela fait cet effet de toucher l’absence.
Derrière chaque bouquet au bord de la route, la même scène : un tronc, peut-être un léger assoupissement, des éclats de verre − lumières rouges et blanches − et le volant auquel s’accroche le conducteur, yeux écarquillés une fraction de seconde avant le choc. Parfois, l’autoradio continue de tourner quand le cœur a cessé.
Derrière chaque bouquet au bord de la route, il y a une main. Qui accroche les tiges. Les doigts ont trempé dans les larmes. Depuis, elles ont séché. Mais les doigts restent lourds de chagrin. De ce chagrin qui meut les corps, les conduit chaque semaine au bord de la route ; la ficelle, le nœud, parfois sous la pluie, décrocher, remplacer. Comme ils sont vivants, ces doigts. Ce sont eux qui ont tenu quand tout vacillait ; éplucher les légumes, remettre une mèche échappée du chignon, caresser la tête du chat quand il réclame ses croquettes. Tout tient dans cette main. Le quotidien dans une poignée. Et un jour, quand le fantôme s’est présenté, la main n’a pas hésité. Elle s’est ouverte et a dit, Viens.
Les fantômes, ils mangent des fleurs. Des fraîches. Sans quoi, ils meurent. Sans amour, les fantômes n’existeraient pas. Voilà ce que nous apprennent les bouquets au bord de la route.
Ce qu’ils ne nous apprennent pas, c’est qu’ici, à l’entrée des rizières, là où quelqu’un accroche chaque semaine une gerbe d’œillets à la glissière de sécurité, il n’y a pas eu d’accident. Aucun éclat de verre, pas plus que d’autoradio qui continue de grésiller. Seulement l’épaisseur chaude du bitume sur la plaine. Les gens du coin préfèrent penser que Toya Vásquez Montalbán est folle, qui dépose ces bouquets depuis que la route est route. Personne n’a envie de se souvenir des fantômes qu’elle garde vivants.
Pour l’instant, Luz Ortega ignore encore tout de la femme aux fleurs et du delta.
Du château, Toya n’a jamais gravi les marches. Elle arrive par l’oliveraie qui tapisse le bas de la colline, évite d’accrocher ses vêtements aux bras querelleurs des agaves, atteint les orangers. Là, elle reprend son souffle. Les abeilles couronnent son crin brun. La petite préfère ce fouillis d’odeurs aux symétries des rosiers de Madame. L’enfant n’a que très rarement aperçu la Marquise en ses jardins. Les fois où cette dernière s’est laissé voir, sa robe rouge claquait par terre, soulevant des nuages de poussière, comme si les ordres assénés à Pepe, le jardinier, propageaient leurs ondes sèches au coton.
Aujourd’hui, doña Serena n’est pas dehors. La matinée chauffe déjà les peaux. Toya profite de l’ombre d’un citronnier, avise la bâtisse, ses colonnades. Les volets sont entrebâillés, les fenêtres si nombreuses qu’on dirait des yeux d’araignée. Derrière, la famille Ibáñez vaque à ses occupations, Madame penchée sur un registre, à vérifier les comptes des rizières, Monsieur à inspecter son uniforme. Assommés par le soleil, les alanos de Carlos, le fils de la famille, somnolent dans le chenil, n’aboient même pas à l’approche de l’enfant. Elle ferme les yeux, chasse l’image du petit marquis et de ses chiens.
Toya pousse la porte. Sa mère s’affaire au-dessus de la table, pèle l’ail, le dégerme, jette les gousses au fond du mortier. Elles rejoignent les pignons et l’épaisse couche de pain grillé que Pilar broie d’un énergique coup de main. Rien qu’en humant l’air, la gamine sait quelle picada se prépare en vue de quel ragoût. Ce midi, les Ibáñez déjeuneront d’un lièvre à la cannelle. Quelques heures auparavant, la petite a levé la bête au collet, elle vient livrer son butin. La Marquise apprécie le gibier fraîchement capturé. Quand Toya rapporte des vivres, ça permet de grappiller trois sous en plus.
Sur le billot, à l’endroit où Pilar découpe les viandes, les mouvements du couteau ont creusé le bois en cuvette. Le lièvre y gît, trapu. La cuisinière l’attrape par les oreilles, le soupèse. Au moins quatre livres. Elle caresse les cheveux de sa fille. L’odeur de l’ail incrustée sous ses ongles se mêle aux effluves nerveux de la bête. L’enfant ferme les yeux, respire. Elle voudrait rester toute la matinée mais il faut se hâter. On ne sait jamais : un jour les Ibáñez tolèrent, l’autre ils rossent.
Quand Pilar a incisé la peau du ventre, retiré les viscères, elle sectionne les pattes pour dépouiller l’animal. Toya récupère le pelage et les abats, se glisse par la porte arrière. Avant de rejoindre leur baraque, elle fait un crochet par le chenil, balance les entrailles aux chiens. Les alanos se jettent dessus, bâfrent la ventraille. La gamine observe la voracité des dogues. Leurs muscles roulent sous la peau. Elle déteste la forme pointue de leurs oreilles. Pilar raconte que Carlos les taille aux ciseaux, les chiots à peine âgés de quelques semaines. Le jeune marquis lâche ensuite les restes de pavillons sur la table. Lui ordonne de les accommoder avec une sauce au piment. Des gouttelettes de sang constellent sa chemise à jabot.
Chaque fois que Toya vient au Château, Pilar lui confie une bricole à donner aux molosses. Si l’un d’eux venait à s’échapper, peut-être épargnerait-il sa fille ?
Quand la petite disparaît derrière la porte, la mère se signe. Le Château n’est pas un endroit pour les enfants. Elle lève le hachoir et tranche la tête du lièvre.

Sur le chemin du retour, Toya repère deux tortues sur une berge. L’une cherche à grimper sur l’autre, blottie dans sa carapace. Celle de dessus tend le cou, ouvre la gueule. Une langue y pointe, isocèle rose. De son ventre, l’animal frappe le dos de l’autre. L’enfant s’approche, observe, rapidement interrompue par un taon qui vrombit autour de sa tête. Elle secoue ses bras, reprend la route de la chaumière.
Juan, son père, n’est pas encore revenu des rizières. En l’attendant, elle dégraisse la peau du lièvre, la met à tremper. Puis elle grignote quelques olives, un morceau de pain, et se déshabille. Le soleil chauffe le sol sablonneux. On y voit presque trouble tant il fait chaud. Toya s’oublie dans le delta quadrillé par les chemins de terre et les canaux, s’oublie au bord des bassins bordés de joncs et de roseaux, se fond dans les aplats beiges, jaunes et bleus. Un peu étourdie, elle avance pieds nus, repousse les touffes d’herbes hautes ; le rideau végétal se referme sur elle. L’enfant pénètre dans l’eau, bouillon saumâtre. Elle bascule la tête en arrière, laisse son corps affleurer. Offre son visage, ses seins naissants et la surface de ses cuisses au soleil. Le reste barbote dans l’eau. Elle sait que des bêtes vivent là-dessous, cette idée lui plaît.
Longtemps Toya demeure ainsi. Un héron se pose non loin, capture un vairon. Les plumes noires en demi-lune au-dessus de ses yeux lui donnent un air sévère. La petite songe au padre Miquel. Avec ses sourcils broussailleux, lui non plus n’a jamais l’air content. Cela fait un moment que le curé n’est pas venu à la baraque, peut-être a-t-il baissé les bras. Seule Pilar se plie au rituel, davantage par superstition que foi véritable. Juan se moque de sa femme quand elle repasse sa robe pour la messe, il lui fait des discours auxquels la gosse ne comprend pas grand-chose.
D’autres paysans se joignent parfois à lui, le soir, sur la terrasse. Ils s’échauffent sous les glycines. Les mots parviennent jusqu’à la paillasse de Toya dans un brouillard de tabac et de vermouth. De temps en temps, Francisco rapporte de l’horchata de chufa. Le père accepte que l’enfant se relève pour en boire un verre. Elle a beau reconnaître chacun des hommes, la nuit, leurs barbes sont plus sombres, leurs transpirations plus fortes. Francisco la fait sursauter, Alors, à quoi t’as passé ta journée ? Toya compte sur ses doigts : une, deux, trois grenouilles, elle les a capturées dans l’étang, et six orties de mer, C’est ça que tu manges. Le ton, pas discipliné, les gars aiment ça chez elle. Parce qu’elle n’est pas leur fille. Juan la reprend. Mais Francisco frotte la tête hirsute, Pequeña salvaje, petite sauvage, voilà comment il tempère les remontrances. À vrai dire, Juan n’est pas fâché, Toya le sent bien, qui laisse la tiédeur de la soirée l’envahir. Ce serait bon de rester avec eux, la chaleur et le plaisir l’emprisonneraient jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus bouger. La nuit a ce pouvoir. Mais il est tard. Le père ordonne, il faut aller au lit, des affaires à régler. Elle vole un beignet avant de filer.
Depuis peu, un jeunot a rejoint le groupe. Ce soir, il est là. Toya remarque que les autres sont économes en parole, que l’air se bande. Le nom d’Horacio arrive jusqu’à son lit. Celui de Barcelone aussi. Des études, un concours, toutes choses qu’elle ne connaît pas. Chez eux, personne n’est jamais allé à l’école. Toute la soirée, la gamine se concentre, s’étonne des inflexions légèrement aiguës du nouveau. Ses propos sont troués d’hésitations, de silences. Rien à voir avec ceux des paysans du coin. Eux, on dirait qu’ils tranchent leurs phrases comme du pain, avec l’assurance tranquille de la chose à faire. Horacio, la petite le sent, prend d’autres chemins. Elle ne saurait lesquels, reconnaît une façon de faire, celle de tourner autour d’une idée, de l’éviter pour mieux y revenir, et, la chose empoignée, de répéter le mot deux ou trois fois, histoire d’en finir : ce rythme, ces trajectoires, Toya les emprunte quand elle course une bête. Sa curiosité est piquée, elle se lève sur la pointe des pieds, traverse l’odeur de glycine jusqu’à l’embrasure de la porte, glisse un œil, le cœur battant. Tout se relâche dans la déception. L’inconnu n’a rien d’un braconnier ; ni bras robustes ni corps vaillant. Seule la bouche contraste avec le reste, singularité charnue dans un ensemble qui s’efface : le bleu des yeux se délaie dans la pâleur de la peau, les cheveux s’enfuient pour laisser le front haut. Tout s’amoindrit jusqu’aux doigts qui n’en finissent plus. À quoi s’attendait Toya ? Elle ne sait, mais fronce le nez. Toute cette blancheur, cette finesse… Soudain, elle tressaille. Les mains d’Horacio ressemblent à celles de Carlos : ce sont des mains de femme. La petite déguerpit, se blottit sous les draps. C’est décidé, elle déteste le jeune homme. Francisco finit de la convaincre en demandant à Horacio si la chambre au-dessus de l’école fait l’affaire. C’est donc le nouvel instituteur ! C’en est trop. Elle voudrait rentrer dans le matelas, devenir tortue : l’école, on n’y attrape que des crampes. Qui sait si ses parents ne voudront pas l’y envoyer ?
Dorénavant, dès qu’elle entend le maître, Toya s’enfuit. On a beau l’appeler pour boire un verre d’horchata, elle a toujours mieux à s’occuper. Indocile, mal élevée, dit le père. La vérité, c’est que la gamine n’en mène pas large. Elle veut à tout prix rester hors de portée, et fait de son lit un refuge. Comme ce n’est pas assez, elle se bouche les oreilles. La voix des hommes lui parvient dans un bourdonnement.
Un soir, l’une d’elles vrombit plus fort que les autres. L’enfant presse ses paumes contre sa tête mais le son s’insinue, tapit ses conduits, lui colonise le ventre. Elle l’a reconnue, c’est l’inflexion d’Horacio. La voix est là, sous les draps, un peu plus grave que de coutume. Toya fait des gestes désordonnés, de ceux qui éloignent les taons. En vain : plus de trêves ni de suspens, les phrases avancent, le flux s’élargit, pénètre tout – talons, crâne. Jamais elle n’a rien entendu de pareil ; les mots n’ont plus leur sens habituel, le chien n’est pas le chien et il n’aboie pas, la lune coule en filet d’huile d’olive, tout sonne si étrangement. Les oreilles de Toya chauffent, elle les frotte, mais le flot est implacable, coulée de lave, épaisse de colère, collante et brillante, on dirait du feu ; ses poumons brûlent, même aux heures les plus chaudes elle n’a vécu pareil embrasement. Elle pense à l’Èbre qui chemine coûte que coûte, à cette langue de boue, grasse et fertile, née pour atteindre l’embouchure, capable d’engrosser la mer de ses alluvions. Et soudain, la voilà debout, seulement vêtue de sa chemise de nuit, mue par une force qui la pousse vers la terrasse, la propulse devant l’instituteur. Elle ouvre grand ses yeux ; le corps du jeune homme se déploie en delta, terre et mer, gigantesque, tandis que ses mains courent sur les pages, ruisseaux vifs, et de cette première rencontre avec la poésie – plus tard, Toya apprendra qu’Horacio lisait un poème d’Antonio Machado –, elle ne retiendra que l’odeur de foudre après l’orage : l’enfant vient d’être fendue en deux par la force des mots.
Maintenant, le silence. Les hommes hochent la tête. Horacio se tient face à Toya, à nouveau frêle, un peu tremblant, lèvres charnues dans leur ensemble tendre. Il pose le livre sur la table. La gamine aimerait en lire le titre mais elle ne sait pas, se mord l’intérieur des joues. Horacio baisse son regard vers elle, Bonsoir. Il sourit. Toya voudrait planter ses pupilles en canif dans les siens, lui faire payer ce qui vient de se produire. Mais elle cligne bêtement des yeux. Francisco se moque. Elle ne l’entend pas. Son corps déborde de partout.

Les visites d’Horacio continuent. Toya refuse de se montrer, mais elle ne se bouche plus les oreilles, se surprend même à guetter. Un mot revient. Qu’elle emplit avec ce qu’elle peut. Le syndicat. Ce doit être quelque chose de désirable puisque Horacio laisse traîner la dernière syllabe. Une masse flottante, floue, mais colossale. Peut-être une construction, en tout cas quelque chose de solide, dans un bois bien poncé − arche ou navire, capable d’abriter tous les habitants des baraques. Mais rapidement la petite ronfle, ronronne plutôt, rêvant d’horizon et d’échafaudages.
Ce matin, la sonnette du vélo de Pedro l’arrache à ses songes. Le jour beurre à peine l’horizon. Toya s’extirpe de sa couche, avance pieds nus sur le seuil. La cafetière siffle sur le feu, Pilar s’affaire au-dessus d’une poêle. Pedro s’installe sous la pergola, tape du plat de la main la chaise à côté de lui ; la gamine s’assoit. Ils s’aiment bien ces deux-là, c’est leur rituel. La fumée s’échappe de la tasse, déroule son odeur de petit jour. L’enfant garde les yeux fermés, hume l’air. Pedro sent fort. La haute mer. Il revient du chalutier. Les mailles de son chandail retiennent encore un peu d’écume et de vent. Toya se laisse dériver. Le marin la regarde, un sourire en coin, puis balance le sac sur la table. Elle bondit tandis que les seiches se répandent en tentacules. Il éclate de rire et Pilar accourt en faisant semblant d’être fâchée. On ne joue pas avec la nourriture ! En vérité, elle n’a d’yeux que pour les bêtes, tâte leur chair, Dios mío qu’elles sont belles ! La Marquise en donnera sûrement un bon prix, Pilar paiera Pedro quand ce sera entendu. En attendant, elle en met deux ou trois de côté, pour préparer un arroz negro – le riz à l’encre de seiche, sa spécialité –, Viens donc manger ce soir, maigrichon. Pedro hésite, son dos lui tire, il pianote sur la table. Allez, marché conclu. Pour sceller l’affaire, il tapote la cuisse de la gamine. Et ajoute – l’arroz negro de Pilar ça ne se rate pas plus qu’une occasion de s’en prendre au curé −, Ta mère, elle ferait bouffer le padre Miquel en plein Carême. Depuis l’intérieur, Juan renchérit, Le padre Miquel, il a besoin de personne pour s’empiffrer, et il sort en enfilant son veston. C’est l’heure. Les hommes se serrent la main, À ce soir, alors. Ils en profiteront pour rediscuter de cette histoire de syndicat. Faut y regarder à deux fois, pas se précipiter. Vrai, mais ça peut plus durer comme ça. Et les deux hommes de se donner l’accolade, Hasta pronto amigo.

Pilar ne tarde pas non plus. Toya l’accompagne, elle l’aidera à préparer les seiches. La mère et la fille progressent à travers la lagune. Le matin, tout oscille, du beige au jaune poussin ; la peau, le sable, les herbes sèches, le tronc des oliviers. Même les feuilles paraissent enrobées d’or. À la manière de la crème ou de la farine, cette lumière lie le paysage, l’homogénéise. Les voix se mettent au diapason, on murmure. La cuisinière tâte une olive sur une branche. Pas encore la saison de la récolte, plus celle des fleurs, C’est le temps du noyau. En juin, l’olive se déploie du dedans. Le cœur durcit, la pulpe s’épaissit. Pilar jette un œil à sa fille. Elle aussi a changé. La mère voudrait s’en réjouir, mais les colonnades du Château apparaissent, lui ôtent toute envie de musarder. Partout le marbre matifie les rayons, étale ses veines noires, et elle sent bien qu’une seule bâtisse suffit à frelater le delta. La pomme pourrie dans le panier.
Pilar et Toya croisent Pepe, déjà affairé à tailler les buis. On se salue sans un mot, depuis le temps ; un signe, une main qui ôte le chapeau, c’est assez. Pepe vit sur place, dans une masure attenante au Château. Il se lève dès potron-minet, s’occupe des plantes avant même de boire son café au lait. Quand il fait trop chaud, elles veulent la paix. Il prend soin de chacune : les roses de la roseraie, les herbes du carré de simples, les crocus qui donneront le précieux safran, la tribu rouge orangé des agrumes, et tous les légumes à côté du puits. Ils sont sa seule compagnie ; Pepe n’a pas de famille. Un soso – un de ces vieux garçons, un « fade » –, désapprouve la Marquise qui compare volontiers les hommes aux taureaux. Chez les premiers comme chez les seconds, tout se situe dans les couilles : la bravoure, la noblesse, la force, ce qui rend digne en somme. Alors, imaginez une mauviette qui nomme ses roses. Pour être honnête, ça la dégoûte. La plupart du temps, la Marquise se gausse, Pépénis-fantôme, Pépeine-à-jouir, Pépimpuissant, Pépédéraste, elle dégoise de la chantilly plein les dents quand elle convie ses amies pour le goûter du mardi. En vérité, la Marquise craint le petit bonhomme, sa délicatesse, ses manières dont ni son mari ni son fils ne sont capables ; une salive désagréable envahit sa bouche tandis que ses incisives de cheval s’échouent dans la pâte à chou. Pour éviter de flancher, elle rit, postillonne un peu sur Carlota, sa confidente, qui n’ose reculer. La Marquise a raison de détester le larbin. Lui aussi pense parfois du mal d’elle. Dieu merci cela n’arrive pas souvent, il prie, le vieux jardinier, chasse l’impureté – à l’église, on désherbe son âme comme on tient son potager –, mais à la faveur d’un relâchement, d’un accès de fatigue, quelque chose de violent pousse au fond de son ventre, un chiendent trop vivace pour qu’il l’arrache à temps. Il a beau se signer, implorer tous les saints, ça se tord et ça crie, Qu’ils crèvent tous, ces cochons.

La lourde porte piquetée de clous se rabat. Chaque fois, le cœur de Pilar réprime un émoi. Elle imagine aisément la trappe des cachots se refermer avec ce même timbre mat. À l’intérieur, c’est son antre. Peu de lumière, on est à l’arrière du Château, la vie des domestiques n’appelle aucune splendeur, juste une vitre horizontale enchâssée dans le mur en chaux. On y aperçoit les feuilles des eucalyptus ; bleutées, elles lorgnent le sol comme autant de petites faux. Le père de la Marquise a fait venir les arbres du Maghreb il y a fort longtemps ; leur parfum éloignerait les moustiques. Pilar trouve avant tout qu’ils obstruent le jour, elle aimerait y voir plus clair : on cuisine avec le nez, mais aussi avec les couleurs.
Elle déballe les seiches sur la table. Cinq bêtes de belle taille, zébrées de marron. Les lave à grande eau. Pour le riz, il faut prélever la poche d’encre sans la crever. Toya glisse ses doigts à l’intérieur de l’animal, c’est gluant et dur à la fois ; l’os n’est jamais loin, prêt à sectionner les phalanges. Elle extrait précautionneusement cette ogive. Puis elle coupe les parties comestibles – ailes, tentacules, muscles –, les dépiaute. Tout, à l’intérieur, se révèle vierge, laissant penser que la bête a concentré ses vicissitudes dans cette liqueur noire. Toya se demande : en va-t-il ainsi des êtres humains ? Existe-t-il chez les meilleurs, sa mère par exemple, une poche qui retiendrait toutes les pulsions ? La petite scrute le visage de Pilar, sa douceur inviolable. Occupée à faire dorer les oignons, celle-ci ne lui prête aucune attention, saisit la vésicule et la presse. Le mucus gicle et obscurcit le fond de la poêle. Toya le sent, quelque chose au fond de sa mère, loin dans ses chairs, sécrète des humeurs. C’est pourtant d’une voix enjouée que Pilar lui réclame deux piments et trois tomates. Toya pousse la porte, file au potager.
Pepe n’est pas là. L’enfant tâte les fruits, s’attarde un instant sur les teintes orangées, les veines rouges qui irriguent le cœur. Soudain, un bruit. Staccato de pattes, friction de poils, souffle puissant, humide. Toya comprend tout de suite : un alano a dû s’enfuir du chenil. Elle se contracte, serre les poings : à force, peut-être disparaîtra-t-elle, liquéfiée dans une poche noire de peur ? Il lui suffira de libérer le nuage d’encre, comme les seiches. Mais Toya n’a rien d’un mollusque. Dans quelques secondes, elle sera face au chien, à cette espèce venue jadis de contrées barbares, dressée par les Scythes pour grossir les armées, déterrer les survivants sous les monceaux de cadavres, et les achever à coups de crocs. Alors, dans la clarté immobile qu’offrent les grands périls, l’enfant ne trouve rien d’autre à répliquer que de cueillir une tomate et de croquer dedans.
L’alano fonce sur elle, le menton de la gamine dégouline, celui du molosse aussi. Bientôt sa gueule s’ouvre. Toya pourrait pleurer, hurler, ce que l’on fait quand s’annonce la mort. Mais elle ne pense qu’à une chose : à la tomate, rien qu’à la tomate, elle ne saurait trancher entre l’acide et le doux. Parfois, ce n’est pas grand-chose, le courage ; un peu de sucre sur la langue. L’air se tend, les pattes du chien aussi : tout est joué. Mais un coup de fouet fige la scène. Un nerf de bœuf a fendu le sort. L’alano écume, retenu par on ne sait quel envoûtement, de la poussière voltige, et dans ce poudroiement une silhouette se détache. Longue, nonchalante, cadence ignoble ; sourire mi-figue, mi-raisin. C’est à ce moment que la petite se met à trembler. Tout son corps grelotte. N’importe qui aurait pitié. Pas Carlos. Toya perçoit l’odeur du vétiver dont il s’asperge après ses bains aux écorces de citron. Qu’on ne se méprenne pas, Carlos n’a rien d’une chica ; les pédales, les fiottes, c’est bien simple, il leur tranche les couilles. Voilà comment il parle. Il aime les femmes, il les aime immodérément − leur chevelure, le poil aux aisselles, la lisière foncée des mamelons, tout ce qu’elles cachent sous leurs jupes ; il plonge dedans, sauvagement. Un bruto, murmurent d’aucuns. Et Carlos lorgne l’entrejambe de la fillette, à tel point qu’elle se fait pipi dessus. Il hume l’air, renifle le parfum de la honte mêlée d’effroi. À aucun prix la gamine ne veut pleurer. Alors elle plante ses yeux dans ceux de l’homme. Les garde harponnés quand il s’approche, harponnés quand il relève sa tunique. Pauvre petite souillon… Voilà où cela mène, de voler des tomates. Faut-il qu’il lui apprenne ? Il obtient d’excellents résultats avec ses chiens. Toya le mordrait de rage, Carlos mériterait qu’elle lui balance des insultes comme des pierres, Coño, cabronazo. Mais elle tremble de partout, se laisse engloutir par l’humiliation. Elle finit par trouver un peu d’air au fond de son ventre et articule, Je voudrais trois tomates et deux piments – un temps –, s’il vous plaît. Le visage de Carlos s’illumine. Tout sonne faux, jusqu’à son Voilà, une, deux, trois tomates et deux piments. La petite prend les fruits, la fuite. Elle court à se tordre les chevilles, dérape sur les feuilles d’eucalyptus, jette son corps contre la porte, aussi fort que les oiseaux contre les vitres. Ça fait mal, un mal de chien, mais elle est à l’intérieur.
Pilar remue le riz pour qu’il n’accroche pas, jauge les tomates, les piments, Ça ira. Elle les aurait préférés plus mûrs, mais, Vale. Toya ne pipe mot. La mère recoiffe un peu sa fille, Sauvage, petite folle. L’enfant ne demande pas son reste, file à la baraque. Là, d’un geste rageur, elle ôte sa culotte, saisit une seiche dans le seau, et la frappe contre le mur jusqu’à ce qu’il ne reste rien de l’animal.

Pedro fait tinter la sonnette de son vélo. Habituellement Toya accourt, l’escorte jusqu’à la tonnelle. Mais ce soir elle ne s’est pas précipitée, ne montre même pas le bout de son nez. La gamine fait du boudin, marmonne Juan. Juste avant, Pilar a vérifié le front de l’enfant. Heureusement, pas de fièvre. Dans le coin, il est rare d’échapper à la malaria. Lorsque les accès sont trop forts, on ne songe pas au dispensaire, à plus de quarante kilomètres de là ; seuls les Ibáñez possèdent une automobile. Alors, on laisse passer les crises. Les paysans sont coriaces, ils serrent les dents. De temps en temps, la Marquise enregistre un décès. Quand il s’agit d’un homme, elle propose à un fils de prendre la relève. S’il n’y a pas de garçon, Madame prie la famille de quitter les lieux. Elle possède la quasi-totalité du delta, l’exploite en fermage. La Marquise a tous les droits.
C’est bien ça le problème. Pedro pince ses lèvres. De quoi parle-t-il, au juste ? Toya grappille des bribes, faire quelque chose, comme des chiens, les salauds, se réunir, les hommes discutent à voix basse, elle n’entend pas bien mais le mot est revenu, elle en est sûre, le syndicat, avec le vent qui souffle dedans, le sel dans les amarres et le bleu des rives nouvelles. Toya aimerait l’entendre encore, surtout ce soir. Mais Pilar sert le plat. Seul le bruit des fourchettes. Après une ou deux bouchées, Pedro soupire, De puta madre, ce petit goût de caramel… Il ne finit pas sa phrase, masse son ventre pour dire son ravissement. La fierté empourpre le visage de la cuisinière. Elle baisse les yeux, s’empresse de tempérer, C’est la tomate, il faut qu’elle accroche un peu en fin de cuisson. Pedro cligne de l’œil en direction de Juan, T’en as de la chance, mon cochon. Autour, les grenouilles coassent. Peut-être acquiescent-elles ? Ou bien est-ce seulement la saison qui veut ça − des cris d’amour comme autant de coïts. Depuis son lit, Toya écoute, meurt d’envie de rejoindre la tablée, elle le pourrait, on l’accueillerait de bon cœur. Mais son corps est encore dur de colère. Elle pourrait enfoncer ses doigts dans de la chair, arracher des suppliques. À la place, des feux intérieurs s’allument. Cette nuit-là, ils l’empêcheront de dormir.
En partant, Pedro a oublié – ou laissé – un bulletin sur la table. Toya tombe dessus au petit matin. Elle observe la gravure. Un homme brandit un fusil au milieu des rizières. Dans le prolongement du torse, le bras darde vers le ciel. Si quelqu’un se tenait tout près de la gamine, il entendrait son cœur cogner. Plus tard, elle retourne à ses furetages, gratte le sable, débusque un coquillage. La surface de porcelaine appelle ses rêves et ses suspensions d’enfant. Mais elle garde un arrière-goût déplaisant, une amertume. Ce matin, elle aurait aimé comprendre les signes autour du bras de cet homme. Toya sait qu’ils forment des mots, qui forment des phrases. Pour la première fois, elle se reproche de ne pas savoir lire.

Les semaines suivantes, Toya musarde, se dérobe aux obligations. Elle baguenaude. Un observateur appliqué pourrait se faire cette remarque : la gamine arrondit ses pas, gauchit sa trajectoire, la resserre, et si elle ignore ce que ses pieds dessinent, tous ses mouvements tracent d’impeccables figures géométriques, une série de larges cercles concentriques qui, petit à petit, se rapprochent du muret de l’école. Pour l’heure, Toya le nierait. Elle croit sincèrement que seul le hasard l’a poussée à suivre cette piste. Voilà ce qui l’a menée aux salines.
Un sirocco léger ride la surface de l’eau. Des échassiers tricotent un pas ou deux. Toya n’y prend garde, son attention entièrement retenue par une mante religieuse − un amas blanc et crémeux sort de ses organes génitaux, forme une mousse structurée d’alvéoles. On dirait une pâtisserie. L’enfant scrute la régularité du cocon, les palpitations du ventre. Soudain sursaute. On a ricané dans son dos. C’est Maria. Toya ne l’a pas entendue arriver. La vieille se tient à quelques centimètres, toute de nippes vêtue. Le bas de sa robe dégoutte, on la croirait émergée du fond des eaux. De fait, l’aïeule pue la vase. À ses pieds, un tamis, un seau grouillant de civelles. L’ancêtre lui fait signe. Qu’elle approche, allez, oui, voilà. Du bout de son index, la vieille trace des motifs sur le front de l’enfant, embrasse la pulpe de ses petits doigts, les appose entre ses sourcils. La fillette réprime un mouvement de recul. Avec une dextérité surprenante, l’autre lui attrape le poignet. Peau étique, arthrose, mais force de rapace. Qu’elle se dépêche, oui, comme ça. Et elle tire la jupe de la gamine, verse les civelles dans le creux du coton, puis fait claquer sa langue. Toya n’ose pas se rebiffer, on raconte tellement de choses sur l’aïeule. Elle ne demande pas son reste et détale en direction du Château. Dans le virage, elle se retourne : un souffle de vent a fait disparaître Maria. La chaleur a beau cogner son crâne, Toya frissonne. Elle reprend sa course, ignore les herbes qui cinglent ses mollets, les alevins qui s’entortillent ; grimpe la colline, traverse la roseraie en saluant à peine Pepe, et s’adosse hors d’haleine au mur de la cuisine. De curieux coups parviennent à ses oreilles. Le hachoir ? Le pilon ? Toya attend que le bruit ait cessé, actionne le heurtoir. Sa mère finit par ouvrir. Était-ce une ombre dans le couloir ? La Paloma qui balaie ? Toya n’aime pas croiser la mégère. Quand la femme de ménage ne passe pas son temps à l’église, elle le dépense à cancaner. La gamine montre le contenu de son cotillon à Pilar, Des bébés anguilles. C’est sorti comme ça. Elle transvase à la hâte le menu fretin dans une gamelle, sans prêter attention à sa mère qui se retient de vomir.
Toya ne rentre pas directement à la baraque, s’arrête au bord d’un bassin et glisse dans l’eau saumâtre. Elle laisse les carpes s’enrouler autour de ses chevilles, attend. L’enfant se demande si un jour, les histoires des grands seront moins opaques.

La maison est vide. Toya ôte sa jupe qui empeste le poisson. Elle reste jambes nues, peau rôtie par le soleil. Puis elle prépare du pan con tomate, des tranches de pain frottées d’ail et de tomate qu’elle arrose d’huile d’olive, et mâche sans fermer la bouche, c’est meilleur. Un peu plus tard, elle aperçoit la silhouette de son père au bout du chemin, allumette carbonisée dans les orangés du soir. Juan porte son baluchon sur l’épaule, son corps ploie à force de se pencher pour curer les digues, labourer les parcelles, les herser et y repiquer les touffes de riz. Toya le regarde avancer. Elle aime son ossature forgée par la besogne, sa casquette un peu de biais qui dit, Je fais ce que je veux, sa peau tannée, son œil gauche plus fermé que l’autre, ce léger dépôt de sel sur sa barbe. »

À propos de l’auteur
ROUX_laurine_©gerald_lucasLaurine Roux © Photo DR Gérald Lucas

Née en 1978, Laurine Roux vit dans les Hautes-Alpes où elle est professeur de lettres modernes. Elle écrit des nouvelles, de la poésie et des romans. Le Prix international de la nouvelle George Sand lui a été remis en 2012. Elle collabore aussi à des revues, notamment L’Encrier renversé et la Revue Métèque et tient un blog du nom de Pattes de mouche et autres saletés. Lectrice de Jean Giono et de Blaise Cendrars (dont elle fit l’objet de ses études universitaires), voyageuse, elle connaît bien les terres du Grand Est glacial. Une immense sensation de calme (2018), son premier roman, a obtenu le Prix SGDL Révélation 2018. En 2020, elle publie un roman post-apocalyptique Le sanctuaire et revient dans l’Espagne de son grand-père avec son troisième roman, L’autre moitié du monde, paru en 2022. (Source: Éditions du Sonneur / lecteurs.com)

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les nuits bleues

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En deux mots
La narratrice croise le regard de Sara lors d’une soirée. Mais, confinement oblige, les deux jeunes femmes ne peuvent pas se voir. Commence alors une histoire d’amour virtuelle, peut-être plus intense encore à distance.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

L’amour au temps du confinement

Dans ce premier roman d’une forte sensualité, Anne-Fleur Multon raconte la rencontre de deux jeunes femmes confinées et dit la force des mots. Poétique et envoûtant.

«On s’est fait l’amour très vite. On s’est fait l’amour sans s’être jamais vues. On s’est fait l’amour sans s’être jamais senties. On s’est fait l’amour sans jamais avoir pris un verre, été à une expo, à un ciné. On s’est fait l’amour sans goûter nos langues, l’odeur de nos nuques, la sueur peut-être, sans voir le trouble dans les yeux.» Il aura suffi pour cela d’une courte rencontre pour faire connaissance, puis d’échanger des messages d’abord anodins, mais qui tissent un lien. Puis d’une belle imagination, d’une envie de se rapprocher alors que le confinement éloignait les gens. Les mots prenaient alors de plus en plus de place, de plus en plus de force. Pour abolir l’espace entre la rue Rampal et l’avenue Ledru-Rollin, ces quelques kilomètres infranchissables, elles construisent des rencontres virtuelles, regardent les mêmes films, organisent même une soirée à la Comédie Française – en fait un spectacle en ligne – durant laquelle elles peuvent se frôler, puis se toucher. Puis vient le moment où le désir emporte la peur, où on invente un stratagème en remplissant de fausses attestations pour, de kilomètre en kilomètre, pouvoir enfin se retrouver en vrai.
Alors c’est une révélation. La découverte qu’elle se connaissent déjà si bien, si intimement. Comme si ce n’était pas la première fois. Comme si désormais la vie à deux était une évidence. Et comme si rien d’autre n’avait d’importance.
Même si ni Sara ni la narratrice ne sont vierges de leur histoire d’avant et qu’il va bien falloir en parler. Même si le monde continue de tourner et qu’il va bien falloir en tenir compte. Même si les autres existent bel et bien et qu’il va bien falloir se décider à aller vers eux. Même si la famille n’avait pas été effacée d’un trait de plume.
Anne-Fleur Multon a trouvé le ton juste pour dire l’urgence et l’exaltation, avec des phrases haletantes, sans ponctuation. On la suit avec cette même intensité, avides de sensations et d’émotions, avec l’envie de (re)trouver tout ce qui fait battre le cœur plus vite, y compris ce grain de folie qui nous entraîne à prendre des décisions irréfléchies, mais que l’on sent justes.
Un roman fort, un beau cadeau et la promesse de nouvelles belles aventures signées Anne-Fleur Multon.

Les nuits bleues
Anne-Fleur Multon
Éditions de l’Observatoire
Premier roman
208 p., 18 €
EAN 9791032922293
Paru le 5/01/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris. On y évoque aussi un départ vers la Bretagne.

Quand?
L’action se déroule de nos jours, principalement durant la période de confinement.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans les rues d’un Paris déserté, la narratrice avance la peur au ventre et la joie au cœur: c’est chez Sara qu’elle se rend, pour la toute première fois. Les premières fois, les deux amantes les comptent et les chérissent, depuis leur rencontre, les messages échangés comme autant de promesses poétiques, le désir contenu, jusqu’à l’apothéose du premier baiser, des premières caresses, de la première étreinte. Leur histoire est une évidence.
Débute une romance ardente et délicate, dont les héroïnes sont également les témoins subjuguées. La découverte de l’autre, de son corps, de ses affects, l’éblouissement sensuel et la douce ivresse des moments partagés seront l’occasion d’apprendre à se connaître un peu mieux soi-même.
Anne-Fleur Multon redonne ses lettres de noblesse et d’humanité au roman d’amour et nous entraîne dans les dédales d’une passion résolument joyeuse, souvent charnelle et parfois mélancolique, mais toujours étourdissante.

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Les premières pages du livre
L’ouverture
*
Derrière les fenêtres, il y a le soleil certainement. On ne sait pas. Ici, on attend.

On devrait être triste. On ne l’est pas vraiment. Le monde comme nous retient sa respiration.
Où es-tu toi dans moi qui bouges
*
On s’est écrit. On ne se connaissait pas, pourtant. L’une de nous avait dû commencer. Il y avait bien eu un premier message. Il y en a toujours un. Elle avait trouvé un prétexte à la con, l’autre le savait. C’est peut-être pour ça qu’elle avait répondu, l’autre, pour le prétexte à la con qui voulait dire J’ai pensé à toi. On l’imagine, un sourcil en l’air. Elle avait dû se dire Pourquoi pas. Il n’y avait pas grand-chose d’autre à faire, aussi.

Dehors, le monde immobile.

On était chacune séparées par un mur. Une langue salée d’océan. Un canyon. Un ravin infranchissable. On aimait les hyperboles – il n’y avait ni gouffres exotiques ni mers démontées bien sûr, juste Paris qui faisait barrière, trois kilomètres, peut-être quatre d’avenues silencieuses. Ça suffisait. On ne pouvait pas se voir. On s’est imaginées. Ça nous allait bien, à toutes les deux. On était habituées à rêver nos vies.

On est toujours surprises le matin. Il y a un message. L’autre est là encore. Là le soir aussi ? Le soir, aussi. On regarde des films. On a les mêmes goûts. On s’étonne. On se dit Je ne m’y attendais pas. On ne se voit pas. C’est plus facile de dire sans les yeux pour regarder, sans la voix pour trembler. On s’écrit sans cesse. On se parle de choses qu’on ne dit pas à quelqu’un qu’on a rencontré la semaine dernière. On se connaît depuis toujours peut-être.
*
Buffalo 66 – 2 heures du matin
*
Go ?

Go ! émoji pouce émoji sourire timide
Tu vas voir c’est un film étrange
étrange*

non mais je te fais confiance

C’est beau
sont touchants

Elle l’aime fort elle, t’as vu.

oui elle s’en fout qu’il soit pété
j’adore comme il la filme le réalisateur il la regarde vraiment
non mais cette scène-là
son casier le bowling et la danse, et cette tenue bleue à paillettes
elle est belle

Oui.

il ment parce qu’il est triste

Elle s’en fout.
Elle veut juste être avec lui.

Ah mets sur pause j’ai un pb de connexion

OK !
C’est revenu ?

Oui ça y est c’est bon, j’en suis à 49’20
désolée désolée la connexion est vraiment pourrie

D’accord, je remets
Arrête de t’excuser, c’est rien, je m’en fous
Go ?

GO !

C’est sûr qu’il va dire oui pour le bain
Ah bah je le savais
il est heureux mais il le sait pas encore du coup il est perdu il pense qu’il a pas droit
Enfin je crois

Parfois c’est comme ça, on ne peut pas

OH NON IL VA PAS FAIRE ÇA ???! !

Attends de voir émoji sourire
J’adore comme t’es à fond

Je sais je suis intense quand je regarde un film haha
ça peut saouler des gens

Ça ne me saoule pas.

j’aimerais bien regarder le film avec toi
en vrai je veux dire

Moi j’ai quand même l’impression que t’es là
en vrai
*
Barbe bleue
*
Un morceau de son épaule
Sa main très fine et veinée
Un bord de son ventre et de son caleçon
Un chat contre une cuisse dénudée comme par hasard
Un cou blanc, le soir
L’angle plissé de son polo moutarde avec son pantalon blanc
Sa gorge prise dans le coin d’un pull à capuche gris
Fragment d’un tatouage en forme d’ancre, d’une bague, d’une chaîne

Des bouts d’elle qu’elle compose
secrètement érotiques
et que je collectionne

CTRL MAJ Enregistrer sous
« S »
*
Before sunrise
*
Oui, tu as du temps ? Je te dérange pas ? Non parce que ça risque d’être un peu long, donc si je te dérange je te rappelle plus tard quoi. Il faut que je te raconte, il m’arrive un truc.

J’ai rencontré une fille.

Je sais ! Surtout en ce moment. Je l’ai vue qu’une fois, avant, à une soirée et maintenant on se parle vu qu’on peut pas aller boire un verre quoi, mais c’est du non-stop.

Elle m’avait servi un gin, on avait bien parlé, on s’était plu mais comme ça. Elle m’avait quand même suivie après, sur les réseaux. Ça veut dire un truc ça, non, suivre quelqu’un sur les réseaux ?

Pas encore ! Mais j’espère. On en parle, je crois qu’elle aurait envie mais bon c’est compliqué à organiser, je te fais pas un dessin.

Je dors plus. Je pense à elle mais tout le temps. On s’envoie des photos de nous, on se drague, quoi, mais c’est quand même un peu chaud tu vois ? Je suis excitée toute la journée et toute la nuit, je te raconte pas. Enfin si, je vais te raconter, je fais sans arrêt des rêves où on nage ensemble.

Elle s’appelle Sara. Sans H. C’est pas mal Sara sans H, non ?
*
Sara sans h
*
De près, elle ressemble à Emmanuelle Béart, jeune et les cheveux rasés.
Elle est attaquante au foot, son équipe s’appelle les Cacahuètes Sluts.
Une fois, elle a fichu un coup de boule à une fille qui avait rendu son amie triste. C’était il y a longtemps, mais elle s’en veut encore. Quand elle en parle, elle a la voix qui tremble. Elle s’était excusée.
Elle n’est pas très souple.
Elle invente des plats qui n’existent nulle part. Asperges pochées au café soluble. Cappuccino avec sa crème chantilly chocolat blanc. Mayonnaise gingembre citron pois chiche. Salade braisée au beurre et au whisky. Ça la fait rire.
Elle a un tatouage guépard, et deux chats qui dorment avec elle la nuit.
Elle est architecte d’intérieur.
Elle fait de la photo. On pourrait dire Elle a un regard.
Elle s’inquiète pour les autres.
Elle a parfois un sourire qui rajoute du soleil au soleil.
Elle trouve que Brest est une belle ville. Elle comprend pourquoi on peut aimer Le Havre. C’est une fille de l’Atlantique, aussi.
Elle est gauchère contrariée.
Elle est bretonne et elle mange ses tartines du matin avec plus de beurre que de tartine.
Elle a des goûts de gosse genre steak haché méga cuit, pas manger le blanc de l’œuf s’il est gluant.
Elle dit ce qu’elle pense, et aussi « une livre de beurre », et « souliers ». À l’écrit, elle n’oublie aucune négation.
Elle a été poissonnière, avant.
Elle ouvre la bouche quand elle est excitée.
On dit parfois d’elle Il est mignon. Elle s’en fout. Et même, au contraire.
*
La vague
*
Honnêtement, j’ai envie d’être avec toi, ce qui ne répond pas vraiment à la question.

Si ça répond

Et toi, t’as envie de faire quoi ?

Je regarde la fin de la série d’hier mais, pareil, j’ai envie d’être embrassée
T’es posée sur ton canapé ? J’essaie de t’imaginer

Oui allongée sur mon canapé, les chats ne sont pas avec moi pour une fois
Et toi ?

je suis sur le canapé aussi, mais assise en tailleur. le chat est évidemment entre moi et le clavier. Je porte le kimono noir que ma sœur et sa copine m’ont offert à noël

Uniquement ce kimono noir ?

Uniquement.

OK l’image est belle.
C’est paisible.
La scène est paisible.

J’adore être dans mon salon quand tout le monde dort, c’est un peu du temps volé avec toi
*
Laetitia Casta
*
Aurélie C. a aimé votre photo
Tom L. a aimé votre photo
Olivier L. a aimé votre photo
Victoria G. a aimé votre photo
Julia T. a aimé votre photo
Vincent V. a aimé votre photo
Sara G. a aimé votre photo
Damien M. a aimé votre photo
Jill P. a aimé votre photo

Un quai de bord de Seine, vide. Éblouissant. Ciel bleu strident. Printemps, début d’été peut-être. On se dit Le fond de l’air est frais. Quai Henri-IV, quinze heure quinze heure trente. La photo est mal cadrée, prise de loin. L’effet est saisissant. Personne à cet endroit, une journée pareille : on n’a jamais vu ça. Légèrement excentrée (droite), une fille dans un maillot de bain orange, une pièce, très décolleté. Elle sourit. Elle est en train de plonger dans la Seine.

Elle sait que c’est interdit, c’est pour ça qu’elle le fait.

elle le fait aussi parce qu’elle s’ennuie c’est pour ça qu’elle fait des bêtises, elle s’ennuie, elle n’a dans le fond jamais vraiment quitté l’adolescence, et il faisait trop beau pour rester dedans, et puis elle aime se baigner d’habitude elle se baigne partout
elle le fait aussi parce qu’elle sait qu’elle est spectaculaire dans ce maillot, on lui a dit, on lui a dit Tu es spectaculaire dans ce maillot, on dirait Laetitia Casta, et que dans le fond elle est comme tout le monde, vaniteuse comme tout le monde, elle voulait
elle voulait que tu la voies dans ce maillot-là

que tu la désires que tu hausses les sourcils amusée de sa bêtise que simplement tu penses à elle
et dans la pluie d’attention elle a cherché la tienne
au milieu des autres dont elle se foutait un peu
soudain
un cœur de toi
elle ne se trouve même pas ridicule de l’avoir attendu espéré de l’avoir eu en tête avant même de plonger
un cœur de toi
la récompense valait bien le risque de l’amende

Dans un appartement parisien quelque part entre Pyrénées et Belleville Sara G. a aimé la photo d’une fille

et c’était la mienne.
*
Les premières fois
*
On s’est fait l’amour très vite. On s’est fait l’amour sans s’être jamais vues. On s’est fait l’amour sans s’être jamais senties. On s’est fait l’amour sans jamais avoir pris un verre en terrasse, été à une expo, à un ciné. On s’est fait l’amour sans goûter nos langues l’odeur de nos nuques la sueur sans voir le trouble dans les yeux.

On s’écrit sans cesse. On a l’impression d’être à nouveau
Adolescentes
Coincées chez nous comme des gamines.
Il aurait fallu faire le mur et les parents ne sont pas d’accord
Alors on s’écrit sous la couette en secret jusqu’à s’endormir d’épuisement et au réveil on se lève ensemble on ne pense qu’à ça, à ce message qui nous attend peut-être. Qui écrira le premier message ? Le monde ne tourne que pour répondre à cette question et soudain

Bonjour toi émoji tournesol

Bonjour Sara émoji poussin Je suis froissée de sommeil je crois
que j’ai rêvé
de toi

et les trois petits points qui dansent la valse, qui disparaissent, qui reviennent, qui hésitent c’est une valse à trois temps avec le cœur qui bat dans la chatte BAM BAM BAM c’est ce genre de valse-là et puis

Ah oui tu as rêvé
de quoi ?

Délice d’imaginer l’autre attendre la réponse, c’est son tour le supplice
Délice de lire ce matin le désir caché dans la question
qui est au fond la même
que celle qu’on a coincée dans le bas-ventre.

On a des journées longues d’allusions de moins en moins subtiles et pourtant personne n’ose vraiment
Car dans la vraie vie on s’embrasse et les choses sont claires mais comment dire sans le corps ces petites morts qui prennent l’œsophage, qui brûlent les seins et l’intérieur des cuisses ? Ah ! Trahison de ce corps inutile et de ces mains qui ne servent à rien qu’à écrire alors qu’elles pourraient autre chose
Encore un message et le feu dans les ventres, le feu dans les poitrines, les têtes qui tournent
Nos corps qui n’ont finalement plus l’habitude d’attendre, et la marque au fer rouge contre les peaux échauffées du creux de l’autre, de son absence.

C’est l’absence peut-être qui nous rend folles, plus folles que si on avait pu se voir vite
Les mots impressionnistes se posent comme des mains très légères et n’assouvissent jamais la faim et creusent

et un soir

L’une d’entre nous
Hésite
Écrit
Efface
Réécrit
Envoie
Le cœur suspendu Est-ce de trop ?

Si j’étais avec toi là je passerais mes lèvres sur les tiennes, tout doucement
(elle écrit lèvres, ça l’excite et ça l’affole)
Je suivrais avec mes lèvres le long de ta nuque la courbe de ton sein jusqu’à ton téton
(elle n’ose pas écrire sucer – pas encore)
Et j’attraperais ta hanche un peu vite un peu fort pour sentir ton ventre contre moi
(son ventre contre le sien – elle en crèverait)
Et alors je crois que je respirerais un peu fort tellement je serais pleine du désir de toi, »

Extrait
« On s’est fait l’amour très vite. On s’est fait l’amour sans s’être jamais vues. On s’est fait l’amour sans s’être jamais senties. On s’est fait l’amour sans jamais avoir pris un verre, été à une expo, à un ciné. On s’est fait l’amour sans goûter nos langues, l’odeur de nos nuques, la sueur peut-être, sans voir le trouble dans les yeux. » p. 34

À propos de l’auteur

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Anne-Fleur Multon © Photo DR

Anne-Fleur Multon est autrice pour la jeunesse. Elle a notamment publié la série Allô Sorcières (Poulpe Fictions, 2017-2018), illustrée par Diglee, et C’est pas ma faute (Pocket Jeunesse, 2020), coécrit avec Samantha Bailly. Avec Les Nuits bleues, elle signe son entrée en littérature adulte.

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Décomposée

BEAUVAIS_decomposee

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En deux mots
Baudelaire qui se promène avec Jeanne Duval voit au bord d’un chemin une femme en décomposition. Ce cadavre est celui d’une femme qui a souhaité s’émanciper et qui va inspirer le poète et susciter la colère de sa muse.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

«L’essence divine de mes amours décomposés»

Clémentine Beauvais est la nouvelle pépite dénichée par Cécile Coulon pour sa collection Iconopop. Ce roman écrit en vers libres rend à la fois hommage à Baudelaire, à sa muse et aux femmes. Idéal pour fêter le «Printemps de la poésie».

Écrit en vers libres, ce roman s’inspire d’un poème de Baudelaire et pourrait être une belle manière de rendre hommage au poète dont nous avons célébré en avril 2021 le 200e anniversaire de la naissance. Voici ce poème, qui vous éclairera sur la démarche de Clémentine Beauvais:
Une charogne
Rappelez-vous l’objet que nous vîmes, mon âme,
Ce beau matin d’été si doux :
Au détour d’un sentier une charogne infâme
Sur un lit semé de cailloux,

Les jambes en l’air, comme une femme lubrique,
Brûlante et suant les poisons,
Ouvrait d’une façon nonchalante et cynique
Son ventre plein d’exhalaisons.

Le soleil rayonnait sur cette pourriture,
Comme afin de la cuire à point,
Et de rendre au centuple à la grande Nature
Tout ce qu’ensemble elle avait joint ;

Et le ciel regardait la carcasse superbe
Comme une fleur s’épanouir.
La puanteur était si forte, que sur l’herbe
Vous crûtes vous évanouir.

Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
D’où sortaient de noirs bataillons
De larves, qui coulaient comme un épais liquide
Le long de ces vivants haillons.

Tout cela descendait, montait comme une vague,
Ou s’élançait en pétillant ;
On eût dit que le corps, enflé d’un souffle vague,
Vivait en se multipliant.

Et ce monde rendait une étrange musique,
Comme l’eau courante et le vent,
Ou le grain qu’un vanneur d’un mouvement rythmique
Agite et tourne dans son van.

Les formes s’effaçaient et n’étaient plus qu’un rêve,
Une ébauche lente à venir,
Sur la toile oubliée, et que l’artiste achève
Seulement par le souvenir.

Derrière les rochers une chienne inquiète
Nous regardait d’un œil fâché,
Épiant le moment de reprendre au squelette
Le morceau qu’elle avait lâché.

– Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,
A cette horrible infection,
Etoile de mes yeux, soleil de ma nature,
Vous, mon ange et ma passion !

Oui ! telle vous serez, ô la reine des grâces,
Après les derniers sacrements,
Quand vous irez, sous l’herbe et les floraisons grasses,
Moisir parmi les ossements.

Alors, ô ma beauté ! dites à la vermine
Qui vous mangera de baisers,
Que j’ai gardé la forme et l’essence divine
De mes amours décomposés!

Dans ce livre, la charogne s’appelle Grâce. Elle va dialoguer avec Jeanne, la compagne et muse de Baudelaire, qui la découvre au hasard d’un chemin, en se promenant au bras de Charles. Le dialogue entre les deux femmes va se nourrir au fil des pages, comme un ruisseau devenant rivière, de leurs expériences, de leurs combats, de leurs souffrances. Car on reste bien dans la violence et la souffrance du poème. Et si on peut lire ce texte comme un chemin vers l’émancipation, on comprend d’emblée que cette soif de liberté se paiera par la mort.
Grâce va refuser de se fondre dans le moule et si comme ses consœurs apprend à manier l’aiguille, ce n’est pas pour broder un trousseau, mais pour développer une habileté manuelle qui va la mener à devenir une faiseuse d’anges, tout en s’interrogeant sur le bien-fondé de sa chirurgie. Rattrapé par les hommes qui entendent décider ce qu’il convient de faire du corps des femmes, elle va susciter la colère de Jeanne qui réclame vengeance et qui, comme Baudelaire, va redonner la parole à la victime
« Tout mon corps veut que ça tranche
que ça blesse que ça saigne tout veut vengeance tout tremble de haine
mes yeux sont des dagues ma langue danse flamme de l’enfer
mes mains mes aiguilles mes pieds tarentelle des démons
et c’est alors que je prends ma nouvelle décision: j’ai couché avec eux j’ai été couchée par eux, sous eux, j’ai recousu ce qu’ils avaient cassé j’ai endormi leurs enfants perdus et maintenant je vais les tuer les tuer,
les hommes, les tuer dans leur sommeil
les tuer dans leurs calèches les tuer dans leurs salons les tuer dans leurs fauteuils
les tuer chez les femmes où ils cherchent refuge, les tuer jusqu’à ce qu’ils crient Grâce »
Cécile Coulon, qui dirige cette collection avec Alexandre Bord, a expliqué sa démarche sur les antennes de France Culture, soulignant que si on n’arrive pas à définir la poésie, on la reconnaît quand elle est là: «Je suis certaine que ce qui définit la poésie contemporaine c’est que, quand on est face à elle, que ce soit dans une salle de spectacle, dans une librairie ou sur internet on se dit: Je suis en train d’écouter ou de lire quelque chose qui me touche de manière si forte, que c’est forcément de la poésie.» En refermant ce livre de Clémentine Beauvais, on ne peut que lui donner raison.

Décomposée
Clémentine Beauvais
Éditions de l’iconoclaste
Premier roman
128 p., 13 €
EAN 9782378801960
Paru le 08/04/2021

Où?
Le roman est situé en France, du côté de Paris

Quand?
L’action se déroule dans le seconde moitié du XIXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un court roman en vers libres, d’une grande modernité, qui transforme notre regard et nos a priori sur la déchéance féminine.
Au bord d’un chemin, une femme gît, en décomposition. Passant par là au bras de son aimée, un poète se délecte de cette vue infâme.
Clémentine Beauvais revisite avec audace le célèbre poème « Une charogne » de Charles Baudelaire. Elle imagine le destin de cette femme que l’histoire a bafouée, la faisant prostituée, chirurgienne, avorteuse, puis tueuse en série.
Un court roman à la forme inventive, impertinent et engagé.

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Entretien avec Clémentine Beauvais et lecture de Décomposée © Production Maison de la poésie

Les premières pages du livre
I. DÉTOUR D’UN SENTIER, 1855
Rappelez-vous l’objet –
longue griffe forgée
pour aller décrocher, au fond du couloir rose de velours rose,
un être. Une âme, peut-être. Miniature.
Oh j’en ai infligé des griffures.
Ce nom curieux,
ce nom de criminelle léger comme un nuage,
faiseuse d’anges,
ce nom-là c’est le mien. C’était.
Nom de celles qui déracinent
au creux des amies et des sœurs
les graines plantées par erreur.
Nom de crime comme une nacelle
d’osier, ouatée,
qui rend au ciel ce qu’on a déchiré,
au paradis toutes ces petites perles de chair,
ces anges.

Mes femmes,
elles pleuraient parfois (souvent),
parce qu’il faisait mal, cet objet-là,
quand il s’insinuait en elles,
mais finalement,
pas plus que tous les autres, pas plus que ce déferlement
de chairs blanches des hommes dans les nôtres, roses,
depuis qu’on en a l’âge,
et même longtemps avant ;
mes femmes elles me remerciaient de la soulager,
de leur dire : ce qui est entré là va en sortir. J’allais cueillir
cela, avec d’infinies précautions, sans me piquer,
sans trop défricher tout autour. Précisément.
La mûre tiède me tombait dans la main, et son jus de septembre.
J’en ai éparpillé de ces petites billes,
de ces tout petits étrangers.
Où sont-ils maintenant, ces anges que j’ai faits ?
Ces souffles minuscules.
Leurs âmes et la mienne, désormais, sont comme des bulles.
Je n’ai pas plus qu’eux mérité mon sort,
mais je crois que ma mort, à moi,
est quand même plus,
des promeneurs et des poètes, des amoureux,
laissée là à l’assaut des bêtes,
et je crois que ces passants se demandent encore :
est-ce que ce corps c’est celui d’une bête, ou bien d’un être humain ?
Ils préfèrent penser une bête, c’est certain, même si l’on distingue
des jambes, peut-être, un buste, un reste
de cervelle, gras comme du beurre,
sous le couvercle éclaté de la tête,
mais tout cela est-ce une bête
ou un… non, faites
que ce soit une bête, ou du moins
préservez-nous de toute certitude. Empêchez-nous d’imaginer
que des désirs humains aient un jour fait grincer cette
ossature,
des peurs humaines palpiter cette peau,
un cœur humain grelotter cette gorge.
Disons c’est une carcasse, quelque chose qui évoque
des os s’entrechoquant chez un équarrisseur,
pas le squelette d’un semblable. D’une semblable.
Un frère. Une sœur. Non : une charogne.
Là-bas, une bête grogne, m’ayant arraché un morceau
qu’elle ronge de ses crocs caillouteux,
j’entends ça sonner creux, râpeux,
comme le bois sous le canif des jeunes garçons
qui se sculptent des flûtes dans les branches mortes.
Les garçons ont eu droit au couteau,
longtemps avant que moi
j’aie droit
à mon objet.
Nous en reparlerons. Il sera question, beaucoup,
d’objets coupants. En attendant, voilà la situation :
ceci n’est plus mon corps. Dans la mort, il est devenu celui
de tout le monde. Il appartient, au détour d’un sentier,
à tout le monde.
Faites-en des poèmes. Je préfère cela à la tombe,
à la pierre roussie de lichen, je préfère.
C’est ma dernière coquetterie.
Toi, le poète qui passe, avec ta muse sous le bras,
brune et rose,
comme une musette en bandoulière : tu feras l’affaire.
Écoute ma musique, tandis que je me décompose.
Et pendant que je vous inspire,
et pendant que vous m’inspirez,
que votre souffle se sature
de mes humeurs disséminées,
juste avant que je disparaisse
absorbée par la terre et les bestioles,
juste avant que le ciel,
ou la nature, ou autre chose, me rappelle,
laissez-moi me rappeler.
Il faut de la concentration pour raconter
toute une vie, le temps d’une promenade amoureuse,
encourager celui qui contemple mon corps
à se rappeler le sujet
qui s’évapore,
ce beau matin d’été si doux.
Mes anges que j’ai faits, où êtes-vous ?

II. MONTAGNE, 1820
Viens voir, viens grignoter ce lobe d’oreille,
enfoncer tes petites dents, pas trop fort,
mordillement de chaton joueur, qui désire trop ce qu’il dévore
pour vouloir vraiment le gober.
Ce lobe d’oreille, viens voir viens jouer avec.
C’est comme de la viande, comme du coussin,
comme du bébé, comme tout ce qui ne doit jamais
mourir. La seule parcelle de nous à se souvenir
de la plus tendre enfance,
même quand tout autour est plissé,
affaissé.
Pendeloque d’enfance. C’est pour ça qu’on veut en manger.
Grâce dit mon grand-père enfin tu me fais mal
cette enfant me fait mal elle me mange l’oreille
cannibale anthropophage
petite sauvage.
Ses insultes sont pour rire, elles rebondissent
comme rebondissent entre mes dents ses lobes, il les dégage
de ma bouche, me repousse, le fauteuil crisse.
Qu’est-ce qu’on va faire de cette petite harpie-là,
dit mon grand-père. Il va falloir l’abandonner dans la forêt.
Elle se fera dévorer par un loup,
et puis c’est tout.
C’est elle qui le dévorera, prédit ma mère.
Avec ses dents de lait.
Je les imagine, mes dents, s’enfoncer dans la fourrure,
le goût de terre crue dans le pelage rêche
comme les herbes sèches au plus jaune de l’été.
La viande du loup coriace pire que la pire rosse,
mais dans le sang la saveur de noisette
des écureuils.
J’ai envie de manger toute la nature.
Ce souvenir-là, je dois avoir trois ans,
les soldats sont passés devant notre maison,
j’ai vu leurs vestes rouges. Ils vont là où c’est blanc.
Ils reviennent gelés (pas tous) (beaucoup sont morts).
Ils garderont la neige dans le sang
jusqu’au bout de leur vie. Je grandis, un petit peu,
pas beaucoup,
j’ai toujours été petite. Même maintenant, pourriture,
même tartinant la terre comme une confiture,
je ne prends guère de place. Je tiens dans un espace
compact.

Les soldats passent, les saisons passent, je pousse
dans ces montagnes
où les garçons aux pattes de grillon
élèvent des chèvres, et les filles cousent, avec du fil mauvais,
des broderies utiles, et tristes, des serviettes, des dentelles,
un trousseau de mariage pour le jour où la petite église grise
tintera pour elles.
Moi aussi, pendant ce temps,
j’apprends l’aiguille et le fil
mais pas si sagement.
Ce petit art de femme, les assauts patients qu’il permet,
il me semble les savoir entièrement déjà :
l’aiguille me guide et me soumet.
On dit : quel trousseau notre Grâce se préparera !
Comme elle rendra jalouses les autres demoiselles !
Mais je sais, moi, que mes aiguilles œuvreront
à autre chose. Elles sont la seule arme
dont je dispose.
Je ne grandis pas beaucoup.
Mon lit susurre
(un seul lit pour toute la famille) ;
les parents, durs dans la journée,
la nuit, se font mollesse. Corps de mère lassé
somnole déjà quand s’y enfonce
corps de père lassé.
Le feu aussi se lasse dans le foyer,
les brindilles croustillent, le père grogne,
la mère ronfle, les braises sifflent,
le père souffle, le silence se fait.
Et la glu du sommeil leur scelle les paupières.
Ensuite le frère.
Et moi.
Le sommeil ne vient pas saisir le frère
Tant qu’il lui reste son désir, qui tressautait
Au rythme des exhalaisons des parents.
Le frère est plus grand. Après lui il y a moi,
Puis deux petites sœurs. Alors dans ce lit je fais barrage, je fais mur,
Parce que moi j’ai l’âge de raison ;
Elles, elles sont légères que du liège,
Les os encore comme les joncs
Dont on fait les paniers. A peine assez solides
Pour transporter une brassée de fraises. Moi tout est dur déjà
Tout est muscle, »

Extrait
« Tout mon corps veut que ça tranche
que ça blesse que ça saigne tout veut vengeance tout tremble de haine
mes yeux sont des dagues ma langue danse flamme de l’enfer
mes mains mes aiguilles mes pieds tarentelle des démons
et c’est alors que je prends ma nouvelle décision: j’ai couché avec eux j’ai été couchée par eux, sous eux, j’ai recousu ce qu’ils avaient cassé j’ai endormi leurs enfants perdus et maintenant je vais les tuer les tuer,
les hommes, les tuer dans leur sommeil
les tuer dans leurs calèches les tuer dans leurs salons les tuer dans leurs fauteuils
les tuer chez les femmes où ils cherchent refuge, les tuer jusqu’à ce qu’ils crient Grâce »

À propos de l’auteur
BEAUVAIS_Clementine_©Celine_NieszawerClémentine Beauvais © Photo Céline Nieszawer

Clémentine Beauvais est née en 1989. Elle est l’autrice de plusieurs romans pour la jeunesse dont Songe à la douceur, Âge tendre, Brexit romance et Les Petites Reines, couronnés de nombreux prix littéraires. (Source: Éditions de l’Iconoclaste)

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