La Séparation

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  RL2020  Logo_premier_roman

 

En deux mots:
Sophia rencontre Adrien. Et même s’il est conservateur et elle hypermoderne, ils s’aiment intensément. Mais les histoires d’amour… on connaît la suite qui nous est ici racontée avec humour et ironie, férocement et parfois crûment. La Séparation est le journal de cette folie amoureuse désormais passée.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Fragments d’un discours amoureux

L’amour, un thème qui parfait pour la Saint-Valentin. Et même s’il est surtout question de rupture dans ce premier roman signé Sophia de Séguin, c’est bien l’amour sous toutes ses facettes qui est analysé ici.

Dans L’histoire de ma vie, Casanova écrivait que «rien n’est plus amer que la séparation lorsque l’amour n’a pas diminué de force, et la peine semble bien plus grande que le plaisir qui n’existe plus et dont l’impression est effacée.» Plus de deux siècles plus tard, Sophia de Séguin nous prouve combien cette situation reste actuelle. Dans son journal, dont son éditeur affirme qu’il lui a été révélé par accident, elle cherche à comprendre pourquoi on aime, comment on aime mais aussi pourquoi on aime moins et puis plus du tout. Toutes les variantes de ce curieux sentiment passées à la moulinette dans ce qui est bien davantage un savoureux mélanges de réflexions et d’émotions ressenties qu’un vrai journal. C’est souvent très drôle, même si l’humour s’accompagne de cynisme, à moins que ce ne soit de l’ironie.
Mais s’agissant de la chronique d’un amour, on peut tout au long de ce recueil de pensées, ajouter un tombereau plein d’adjectifs censés définir ce rapport amoureux. Cette analyse est superbe, lucide, folle, absolue, triste, déprimante, désespérée ou au contraire joyeuse, décomplexée, motivante. Tout l’éventail y passe…
Tout commence lorsque Sophia rencontre Adrien. Ouvrons à ce propos une parenthèse pour souligner que les algorithmes des sites de rencontre auraient exclu cette possibilité puisque leurs profils ne correspondaient pas à priori: «Adrien est un type conservateur, type XIXe siècle, intéressé par la Représentation, l’Histoire, la Transmission – des majuscules. Moi je suis bien une fille de mon époque: hypermoderne, fascinée par le langage, les raisons de mon existence, muette, folle, prisonnière d’images.»
Ils vont apprendre à se connaître, se flairer, se toucher, se caresser, s’aimer, ils vont partager leur vie, se voir grandir dans le regard de l’autre. Jusqu’à ce qu’une sorte de fatigue, de lassitude s’installe. Alors Sophia s’interroge, alors Sophia culpabilise. Et croit découvrir que son éducation et en particulier sa mère portait une lourde responsabilité dans cet échec: «Je devinais aisément que ma solitude et mon refus du monde avaient à voir avec elle. Je ne pouvais pas ignorer qu’elle était la raison principale de mon incapacité à aimer. Elle était aussi, j’en étais certaine, responsable pour la duplicité de mon âme, qui me condamnait à me voir toujours faire, à observer le monde sans y être nulle part.» Mais cet épisode, comme bien d’autres dans ce livre, va se conclure par une sentence tout aussi contradictoire que définitive: «Et je suis désormais convaincue que c’est elle, ma glorieuse mère, qui m’a faite géniale.»
Ne vous offusquez pas, amis lecteurs, si les réflexions rassemblées ici partent dans plusieurs directions, souvent opposées. C’est ce qui fait tout le sel du livre et nous confirment qu’il n’y a rien de plus merveilleux et de plus féroce que l’amour. Qu’il n’y a rien de plus compliqué que de vouloir l’expliquer et le comprendre.
Entre le rire et les larmes, entre la fusion et la séparation, il n’y a qu’un espace infime. Et entre la fidélité et l’éternité, que pensez-vous que Sophia de Séguin nous propose?

La séparation
Sophia de Séguin
Éditions Le Tripode
Premier roman
192 p., 16 €
EAN 9782370552204
Paru le 2/01/2020

Ce qu’en dit l’éditeur
La Séparation est le récit, tragique et drôle, d’une vie au bord de la rupture.
Après une séparation amoureuse, une femme tient le journal intime de ce qui lui arrive, sans souci de tomber.
Ce texte, qui est la première œuvre publiée de Sophia de Séguin, est extrait d’un journal commencé il y a neuf ans à la suite d’une rupture amoureuse. Son existence ne nous a été révélée que par accident ; l’humour tragique de certaines pages, la beauté crue d’autres nous ont fait espérer qu’elles soient publiées. L’auteur y a consenti, précisant toutefois que ces pensées étaient partiales et, désormais, d’un autre monde.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
En attendant Nadeau (Cécile Dutheil)
Livres Hebdo (Alexiane Guchereau)
Toute la culture (Marine Stisi)
Untitled Magazine (Mathilde Ciulla)
À voir À lire (Elise Turkovicz)
AOC (Sophie Bernard)
Blog froggy’s Delight (Jean-Louis Zuccolini)
Blog La Viduité

Extraits
« Adrien est un type conservateur, type XIXe siècle, intéressé par la Représentation, l’Histoire, la Transmission – des majuscules. Moi je suis bien une fille de mon époque: hypermoderne, fascinée par le langage, les raisons de mon existence, muette, folle, prisonnière d’images.
J’accorde, sûrement pour m’excuser d’avoir une si mauvaise mémoire, et tellement de paresse, beaucoup trop d’importance à l’oubli, à la faculté d’ignorance après avoir beaucoup lu ou appris. Un genre de résilience. La seule façon d’inventer quelque chose, d’avoir l’âme neuve et pure. » p. 13

« Je savais, et depuis longtemps, que, par sa faute, j’étais timide, silencieuse, et réservée jusqu’à l’autisme. Je devinais aisément que ma solitude et mon refus du monde avaient à voir avec elle. Je ne pouvais pas ignorer qu’elle était la raison principale de mon incapacité à aimer. Elle était aussi, j’en étais certaine, responsable pour la duplicité de mon âme, qui me condamnait à me voir toujours faire, à observer le monde sans y être nulle part. J’avais bien compris pourquoi j’avais tous ces désirs furieux, inarrêtables, de ventre ou de cervelle. Il me fallait bien reconnaitre que mon désir de tout expliquer, de tout comprendre, qui confinait à la folie, venait de cette éducation. Et je suis désormais convaincue que c’est elle, ma glorieuse mère, qui m’a faite géniale. » p. 35

« Joaquim me disait qu’il «était lui-même» avec moi; c’était parce que j’étais éperdument amoureuse, silencieuse, sa petite chatte dévouée; il ne se méfiait de rien, n’en avait rien à faire, était tout à son aise. J’aimais tant Joaquim parce que je n’attendais pas son amour en retour, rien de lui, seulement qu’il accepte le mien, et qu’il me fasse jouir, c’était un contrat, un contrat d’amour univoque, bien établi dès le départ. J’étais, aussi, étrangement confiante avec lui. Les choses étaient bien claires, d’une certitude absolue. Il y avait quelquefois des larmes et de la violence, c’était pour en jouir mieux, lorsque la honte d’être méprisée dépassait quelquefois –c’était rare – le plaisir orgueilleux de demeurer avec ma passion dévorante, cette passion inconnue de lui, dont je lui offrais le spectacle. » p. 89

À propos de l’auteur
Née en 1986, Sophia de Séguin a fait des études de lettres puis appris la programmation informatique à l’école 42, dont elle est désormais l’une des ambassadrices. La Séparation est son premier texte publié. Elle est responsable du volet technique de L’Ovni. (Source: Éditions Le Tripode)

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Avant la longue flamme rouge

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  RL2020  coup_de_coeur

 

En deux mots:
Saravouth a 11 ans en 1971, au moment où le Cambodge traverse l’une des pages les plus sombres de son histoire. Il trouve refuge dans son «royaume intérieur», fruit de ses lectures pour occulter le drame qui va toutefois le rattraper. Il faudra désormais qu’il se débrouille seul…

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Du Pays des Khmers au Royaume intérieur

Changement de registre pour Guillaume Sire qui, après avoir exploré la télé-réalité avec Réelle nous entraine au Cambodge. Sur les pas d’un enfant tentant d’échapper à la guerre, il nous offre un drame émouvant et une ode à la littérature.

Nous avions laissé Guillaume Sire retracer la folie qui s’était emparée de la France avec l’arrivée de la téléréalité dans Réelle. Il nous revient avec un roman aussi fort, mais à la fois géographiquement et thématiquement fort différent puisqu’il a cette fois choisi un garçon pour raconter les années qui ont vu le Cambodge basculer dans l’horreur.
À onze ans, Saravouth ne semble toutefois pas trop se soucier des bruits de bottes. Il a trouvé son bonheur dans les livres, dans les histoires qui façonnent son imaginaire. Sa mère, qui enseigne la littérature au lycée français de Phnom  Penh, lui fait notamment découvrir l’Iliade et l’Odyssée. Dans l’esprit du garçon, les personnages d’Homère viennent rejoindre ceux de Peter Pan, ou le petit garçon qui ne voulait pas grandir de James Matthew Barrie qu’elle lui lisait le soir.
C’est ainsi qu’il construit son «Royaume intérieur», creuset des aventures les plus folles que sa sœur Dara aimerait beaucoup pouvoir visiter. D’autant que sa fantaisie ne semble pas avoir de limites et que tous les récits, comme par exemple les légendes que sa voisine Thàn lui confie, viennent le nourrir de nouveaux détails. Saravouth va tenter coûte que coûte de préserver cet espace de liberté face à la violence qui se déchaîne autour de lui. Les khmers rouges, les Américains, les Français vont essayer de pousser leurs pions, de résister, d’avancer, de s’imposer dans un pays totalement déstabilisé. Devant la menace, il faut fuir, tenter de trouver un refuge plus sûr. Mais les explosions, les balles qui sifflent et les mortiers qui s’abattent vont provoquer l’éclatement de la famille et séparer le garçon des siens. C’est seul qu’il va tenter de regagner Phnom Penh, trouver refuge dans un pensionnat et essayer de retrouver les siens. Toute l’horreur de la situation est racontée à travers des scènes saisissantes, comme celle où le bateau dans lequel les réfugiés ont pris place est canardé de tous côtés et où Saravouth voit ses compagnons d’infortune mourir les uns après les autres avant d’être à son tour blessé et devenir inconscient.
La seconde partie du roman, toute aussi passionnante, nous montre le garçon tenter de se construire un avenir tout en espérant pouvoir un jour retrouver cette famille dont il a perdu toute trace. Mais quand on a Peter Pan et Ulysse pour allié, tout devient possible…
Basé sur une histoire vraie, ce roman de bruit et de fureur, nous offre une nouvelle – et fort émouvante – variation sur la guerre et ses ravages, sur la folie qui peut s’emparer des hommes et sur la barbarie qui en découle. Mais il se double, et c’est ce qui le rapproche de Réelle, d’un roman initiatique. Le destin de Saravouth se joue tout autant autour de l’institut Saint-Joseph que dans son esprit. Les livres lui auront appris que même la mort peut être déjouée, que le pire n’est jamais sûr. Qu’un vers de René Char peut suffire à vous éloigner de l’enfer.

Avant la longue flamme rouge
Guillaume Sire
Éditions Calmann-Lévy
Roman
332 p., 19,50 €
EAN 9782702168790
Paru le 2/01/2020

Où?
Le roman se déroule au Cambodge, entre Phnom Penh, Kampong Chhnang et Tonlé Sap.

Quand?
L’action se situe en 1971 et les années suivantes.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Il essaye de courir en poussant sa famille devant lui, mais un hurlement ouvre le ciel et  une  mitraillette frappe des millions de coups de  hache partout en même temps. Dans le Royaume, il y a des vrombissements lointains. »
1971: le Cambodge est à feu et à sang. Saravouth a  onze  ans. Sa petite sœur Dara en a neuf. Leur  mère  enseigne la littérature au lycée français. Leur  père travaille à la chambre d’agriculture. Dans  Phnom  Penh assiégée, le garçon s’est construit un  pays imaginaire: le  «Royaume  Intérieur».
Mais un jour, la guerre frappe à sa porte. Les fondations du  Royaume vacillent. Séparé de ses parents et de sa sœur, réfugié dans la forêt sur les rives du Tonlé Sap, Saravouth devra survivre dans un pays en plein chaos, animé par  une  volonté farouche de retrouver sa famille.
Inspiré d’une histoire vraie, ce roman restitue une épopée intérieure d’une rare puissance.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
La Dépêche
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
À voir À lire (Cécile Peronnet)
Blog Les livres de Joëlle 
Blog C’est quoi ce bazar? 
Blog Passeuredelivres
Le Blog littéraire de Dan Burcea (Entretien avec l’auteur)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Saravouth a beau avoir onze ans, il a déjà réalisé une œuvre colossale. Ça a commencé quand il en avait cinq, lorsque sa mère, au lieu des albums illustrés, a ouvert un livre sans un dessin. Feuillets jaunis, fendillés sur les bords, odeur de chou, texture de toile d’araignée, goût de feu de bois, caractères d’imprimerie vaguement gothiques.
— Il était une fois, dans un château fort…
— Qu’est-ce que c’est, maman, un château fort ?
— C’est une pagode avec des murs épais, des tours, un donjon, des remparts, des douves, une église, du foin et des chevaux. Une pagode européenne.
— Et à quoi ça ressemble ?
— Mon chéri, c’est très haut.
— Et à quoi ça sert ?
— À protéger la princesse.
— C’est tout ?
— Et les récoltes. Protéger la princesse et les récoltes.
— Il y a des fenêtres ?
— Il y a des meurtrières.
— Qu’est-ce que c’est des meurtrières ?
— Ce sont des fenêtres assez larges pour tirer des flèches sur les ennemis et assez étroites pour ne pas être touché par les leurs.
— Et les douves, maman, qu’est-ce que c’est ?
— La pagode est entourée d’eau. C’est ça les douves.
— Et à quoi ça sert ?
— Toujours pareil : protéger la princesse et les récoltes. Je la raconte, cette histoire ?
— D’accord.
— Il était une fois, dans un château fort, une princesse enfermée dans la chambre du donjon, son père le roi n’est pas rentré des croisades…
Saravouth trouva la description du château insuffisante. Il décida de la compléter dans sa tête. En plus de l’église, du foin, des chevaux blancs et blonds, des tours en pierres polies, luisantes, des meurtrières et des douves vaseuses, il imagina un toit de verre semblable à celui du pavillon Napoléon-III, une esplanade gardée par des lions sculptés et un clocheton d’émeraude. À l’heure du dîner, le château était complet. Pour franchir les douves, où nageaient des requins et des gobies phosphorescents, il fallait passer un pont-levis en bois vermoulu. Pour compléter les tours crénelées, Saravouth avait ajouté des toits pointus, rouges et laqués. Et pour la princesse, une cheminée d’où s’exhalait un parfum de noisette. Le soir, il ne trouva pas le sommeil avant d’avoir ajouté encore plusieurs détails. Des canards morillons et des buffles dans la cour, des cerisiers, des nuages mousseux et vernissés, des chevaliers en armure, un boulanger et l’odeur du pain : les petits éclats tièdes, la farine envoûtante. Ça se mariait au parfum de noisette. Le lendemain il plaça une montagne derrière le château, des éboulis, des grottes, la neige éternelle, les cheveux de glace. Il n’avait jamais vu de montagne semblable mais c’était d’après lui une sacrée réussite. Il ajouta encore un temple bouddhiste : chedi conique, stèles, pierres angulaires. Et une mission coloniale : la croix, les chapelles, les colonnades doriques. Une échelle de corde, une balançoire en bois peint. Puis une forêt autour de la montagne, d’arbres ébouriffés. Ensuite, les animaux. Un hippopotame dont la peau avait la consistance de l’écorce du hêtre, des loutres rieuses et d’autres mammifères qu’il inventa de toutes pièces : bananes-girafes, tamtams-à-becs, coquecigrues… Et finalement une meute de tapirs à monocle. Après dix mois de travaux, il décida d’intituler son œuvre Le Royaume Intérieur. Aussitôt, il lui sembla qu’il fallait également donner un nom au monde où vivaient ses parents, Dara et les autres êtres humains. Ce serait L’Empire Extérieur.
Depuis le jour glorieux du premier château fort, Saravouth n’a pas arrêté d’ajouter des éléments au Royaume. Parfois des détails : un toboggan orange, une cabane amphibie. D’autres fois des merveilles, dont la construction exigea plusieurs jours de travail. Il mit une semaine à engendrer le peuple des Tings, avec sa Cheftaine-à-Plumes, ses Découvreurs, les herses de son village et le Totem d’Hiver. Et presque un mois à dessiner la Baie-du-Matin-Clair, ses cubes de marbre scintillant, sa mangrove labyrinthique, son eau turquoise, ses têtards-étincelles, son pho-follet et la forêt des trompettes-à-groseilles. À cela s’ajoutèrent une mer salée, des océans, des îles, d’autres châteaux et plusieurs peuples enracinés : Sioux, Judokas, Tartares, Bohémiens, Caïds et, bien sûr, les Pirates redoutables et le taureau Bouldur.
Chaque leçon à l’école est l’occasion d’ajouter des substances, comme les briquettes d’un jeu de construction qui n’aurait ni fin ni limite. Une leçon d’histoire sur la prise d’Angkor lui a fourni une armée de Siamois. Une leçon d’anglais lui a procuré des bumblebees. Une leçon de français des coqs en pâte. Une leçon de sciences naturelles un Théâtre-aux-Abeilles. Saravouth pioche des personnages, des décors, il recompose, additionne, démêle. Il a élevé une tour parabolique au bord du Précipice-Horizon. Déployé une nuée de cerfs-volants au-dessus du Baobab-Souterrain. S’il repère dans une rue de l’Empire un chat au pelage satiné ou n’importe quel fragment ouvragé et digne d’intérêt, touk-touk aérodynamique, flaque présumée sans fond, il en génère une copie et la transfère au Royaume. Les histoires que sa mère lui raconte constituent un gisement inépuisable, ainsi que la catéchèse du père Michel. C’est grâce à cette dernière qu’il a annexé au Royaume une région nommée Ancien-Testament, dominée par le mont Sinaï, ainsi qu’une région nommée Nouvelle-Alliance, dominée par le Golgotha – et des personnages remarquables tels que Salomon-Le-Roi-Sur-Son-Trône, Simon-des-Sirènes, Pierre-à-Pleurs et Zachée-Dans-Les-Branchages.
Le syncrétisme mi-bouddhiste, mi-hindouiste des Cambodgiens, pratiqué par les grands-parents de Saravouth, est lui aussi un généreux pourvoyeur. Saravouth a intégré la triade hindoue – Brahma, Vishnou, Shiva – et Ganesh le dieu à tête d’éléphant, avec dans les mains une hache, un nœud coulant et un citron ; ainsi que son bouddha préféré : le prince Vessantara, avant-dernière incarnation du Gautama. L’histoire du Vessantara raconte comment un brahmane prénommé Jujaka a abusé de la générosité du prince en lui demandant de lui donner ses enfants, ce que Vessantara, qui avait fait le vœu d’être parfaitement généreux, accepta sans hésitation. Seule sa femme, Maddi, aurait pu sauver les enfants. Mais, au moment critique, elle était retenue dans la forêt par un tigre. À son retour, il était trop tard. Le brahmane Jujaka avait emporté son fils, Jali, et sa fille, Kanha.
Saravouth dessine les créatures du Royaume et punaise ses œuvres aux murs de sa chambre, de sorte que les exportations ont lieu tantôt de l’Empire vers le Royaume, tantôt du Royaume vers l’Empire. Il existe des passages. La chambre à coucher, naturellement. La salle d’attente chez le pédiatre, la cour de récréation et la banquette de la voiture. Les yeux de Saravouth quand ils sont ouverts sont une lunette astronomique pointée depuis le Royaume vers l’Empire. Fermés, ils forment sur le seuil de l’Empire un gouffre noir et vivant dans lequel il suffit à Saravouth de se jeter pour atterrir dans le Royaume. Son nez, ses doigts et ses oreilles sont quant à eux autant de ponts suspendus par lesquels transitent dans les deux directions des milliers de messagers plus ou moins subtils et déterminés.
Si un autre enfant à l’école veut lui voler sa balle en osier, Saravouth plonge dans le Royaume et demande au taureau Bouldur de lui donner assez de force pour affronter l’ennemi. Lorsque le professeur d’histoire l’interroge à propos de la guerre menée par Jayavarman pour expulser les pilleurs chams, il n’a qu’à répéter ce que murmurent à son oreille les kokobulles chargés pendant qu’il dort d’apprendre ses leçons. Et si le surveillant général, monsieur Faïck, le punit parce qu’il a chahuté au réfectoire, il est consolé par la Dame-aux-Yeux-Noirs.
Il a essayé d’en parler aux adultes. À ses parents, ses grands-parents, aux professeurs de l’école René-Descartes, à quelques conducteurs de touk-touk et aux curés de la mission Saint-Joseph. « J’ai construit un pays à l’intérieur de ma tête. » Mais aucun ne le croit. Ou bien ils le croient, mais aucun ne comprend, parce que pour eux c’est normal à onze ans d’avoir, comme ils disent, « de l’imagination ». S’ils écoutaient plus attentivement, ils sauraient pourtant que le Royaume ne ressemble pas au monde imaginaire des autres enfants, et ce pour au moins deux raisons. D’une part, sa géographie est cumulative : tout ce qui est créé dans le Royaume s’ajoute à ce qui l’a été. D’autre part, les lois physiques du Royaume, même si elles diffèrent de celles de l’Empire, sont inéluctables. Par exemple si Saravouth jette une balle, elle rebondit, s’élève, et reste cinq secondes en l’air. Ni quatre, ni six, mais cinq. Cinq secondes exactement. Puis elle retombe sans précipitation, comme Neil Armstrong sur la lune. D’ailleurs en voyant cette espèce d’ours blanc sauter sur la surface poussiéreuse et accidentée, et flotter avant de retomber, Saravouth en a tout de suite conclu que le Royaume avait annexé la Lune.
Il a également essayé de parler du Royaume aux autres enfants, et en particulier à ses amis de l’école : Hak et Michel. Ceux-là ont fait semblant d’y croire. Mais le jour des neuf ans de Michel, lorsque Saravouth lui a offert le dessin d’un wapiti-à-collerette vivant au sud du Royaume, dans les prairies de passiflores, Michel a déclenché l’hilarité de ses invités en roulant des yeux et en sifflant. Saravouth a compris qu’il ne fallait plus parler du Royaume aux autres enfants. Il en avait été le créateur, il faudrait en être le gardien. »

Extrait
« Ce n’est pas seulement pour y être moins seul que Saravouth ouvre ainsi à Dara les portes du Royaume, mais parce qu’un jour, en se demandant ce qu’il se passerait si tout à coup il perdait la mémoire, il en est venu à la conclusion que si le Royaume pouvait exister ailleurs que dans sa tête, s’il pouvait être partagé et transmis, cela le protégerait mieux que n’importe quel rempart. Si je l’oublie, elle pourra me le rendre. »

À propos de l’auteur
Guillaume Sire est écrivain et enseignant à l’université Toulouse Capitole. Il a publié quatre romans : Les Confessions d’un funambule (La Table ronde, 2007), Où la lumière s’effondre (Plon, 2016), Réelle (L’Observatoire, 2018) et Avant la longue flamme rouge (Calmann-Lévy, 2020). (Source : Éditions Calmann-Lévy)

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Après le monde

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  RL2020

En deux mots:
De 2022 à 2049, la population mondiale essaie de survivre après une catastrophe qui a fini par faire exploser le système. Face à la pénurie, on essaie de s’organiser, mais l’insécurité gagne du terrain. Faut-il désormais chercher son salut en prenant la route?

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Quand notre monde aura explosé

Le roman post-apocalyptique d’Antoinette Rychner est certes un appel à prendre en compte l’urgence climatique, mais il est aussi bien davantage. Quand tout s’effondre, comment (re)définit-on alors l’Humanité?

L’actualité avec ses événements climatiques à répétition et la mise en garde de scientifiques – les plus alarmistes nous expliquant qu’il est déjà trop tard – fournissent la matière aux romans post-apocalyptiques. En cette rentrée, Sandrine Collette avec Et toujours les forêts et Antoinette Rychner avec Après le monde nous en livrent deux versions qui ne laissent guère espérer un avenir radieux pour la planète.
L’événement déclencheur de la catastrophe est ici situé le long d’une ligne de faille, le long de la Côte Ouest des États-Unis. À la suite d’un ouragan entrainant des dizaine de milliers de morts, le processus systémique s’enclenche et les dominos tombent les uns après les autres : la faillite des compagnies d’assurances entraine la faillite des banques et celui du système économique. Les réseaux électriques et les réseaux de communication cessent de fonctionner, l’anarchie gagne du terrain d’autant que d’autres événements climatiques se produisent. En quelques mois à peine la planète aura totalement changé de visage, renvoyant les populations quelques siècles en arrière. Désormais il faut trouver de quoi se nourrir, de quoi se chauffer, de quoi se protéger. Ce sont ces premières années post-catastrophe que racontent Christelle et Barbara, deux femmes qui ont composé des «chants de témoignage» et qui reviennent d’un exil au Maramures où les conditions de vie semblaient devoir être meilleures, car basées sur «un mode de vie traditionnel, déconnecté des technologies. L’environnement y était préservé ; à coup sûr une région à haut potentiel de résilience.» Un renversement des valeurs qu’Antoinette Rychner va aussi utiliser pour rendre encore davantage saisissant son récit. La communauté se retrouve du côté de La Chaux-de-Fonds, dans cette Suisse qui était jusque-là l’un des pays les plus prospères, mais aussi les plus régulés et les plus propres. Le contraste avec ce nouveau monde, construit sur les nécessités vitales, n’en est que plus frappant. Désormais, les hôpitaux ou les dentistes sont abandonnés faute d’énergie capable de faire fonctionner leur technologie. «Sont arrivés la typhoïde, la dysenterie, le choléra.»
Désormais ce sont de petits groupes d’humains qui tentent de se construire un avenir, car «le concept même de nation avait perdu en signification. Les enjeux étaient devenus régionaux, l’aspiration identitaire s’était reportée sur des appartenances locales: bassins hydrographiques, nœuds du panorama, vallées et montagnes.»
Mais comme au Maramures, les communautés ne vont pas tarder à se heurter aux candidats désireux de s’installer dans ces havres préservés. Les «étrangers» deviennent un problème, semblant attirer avec eux tous les périls. Les «Frères Helvètes» entendent définir qui est autorisé à vivre là en édictant des règles censées définir le bon et le vrai suisse. Aussi simpliste que dangereux.
Christelle – taxée d’intellectuelle – va du reste faire les frais de cette dictature qui ne dit pas son nom et devoir partir à nouveau. Avec famille et amis, elle prend alors la direction de Hambourg où il semble exister une communauté plus ouverte et tolérante…
Antoinette Rychner passe alors de l’anticipation à la dystopie, en posant la question de la place de la culture dans un monde qui doit d’abord construire une agriculture, qui doit d’abord trouver des règles de vie en commun. Mais, elle nous fait aussi comprendre la nécessité de pouvoir s’appuyer sur les «chants», les récits qui élargissent cet horizon limité, la possibilité de s’imaginer un lendemain.
Saluons tout à la fois la construction audacieuse du roman avec ces chants rétrospectifs, chronique d’une catastrophe et de ses suites, qui viennent ponctuer cette errance vers un monde meilleur et la solide documentation sur laquelle s’appuie le récit, le rendant du coup vraisemblable.
Et ce ne sont pas les prévisions de l’agence européenne de l’environnement qui viendront nous rassurer…

200211_Lemonde_evenements_climatiques© Le Monde du 21 février 2020, source: agence européenne de l’environnement

Comme le disait un slogan il y a quelques années, slogan qui résume bien Après le monde: au poids des mots vient ici s’ajouter le choc des idées.

Signalons, pour ceux que le sujet passionne une bibliographie de travail, à télécharger sur le site internet d’Antoinette Rychner. On y trouvera notamment les ouvrages suivants dont j’ai rendu compte :
Black-Out de Marc Elsberg
Ostwald de Thomas Flahaut
Trois fois la fin du monde de Sophie Divry

Après le monde
Antoinette Rychner
Éditions Buchet-Chastel
Roman
288 p., 18 €
EAN  9782283033258
Paru le 3/01/2020

Où?
Le roman se déroule en principalement en Suisse, du côté de La Chaux-de-Fonds. La catastrophe initiale a lieu le long de la Côte Ouest des États-Unis, puis on prend la direction des Maramures en Roumanie. On y évoque aussi un exil vers Hambourg puis Malmö, en passant par l’Allemagne et la France.

Quand?
L’action se situe de 2022 à 2049.

Ce qu’en dit l’éditeur
Novembre 2022. Un cyclone d’ampleur inédite ravage la côte ouest des États-Unis. Incapables de rembourser les dégâts, les compagnies d’assurance font faillite; à leur suite, le système financier américain s’effondre, entraînant dans sa chute le système mondial. Plus d’argent disponible, plus de sources d’énergie, des catastrophes climatiques en chaîne, plus de communications… En quelques mois, le monde entier tel que nous le connaissons est englouti.
Antoinette Rychner s’est inspirée des théories de la «collapsologie» pour bâtir ce roman. S’y déroulent en alternance les aventures de quatre personnages qui tentent de survivre dans une société condamnée à réinventer ses propres logiques, parfois au prix de la barbarie; et une «épopée» chantée par deux femmes, le soir à la veillée.
Ce récit des origines raconte l’avant et l’après-catastrophe, soulevant concrètement des interrogations politiques, humaines et sociales: l’humanisme est-il l’apanage des sociétés qui vont bien? Ou est-il possible d’inventer, au cœur même du désastre, de nouvelles façons de vivre ensemble et d’habiter le monde?
Un roman visionnaire et inspirant, alors que les questions environnementales sont devenues incontournables.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Kroniques.com
Le Courrier
RTS (Espace 2 – Caractères)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« CHANT POUR SE SOUVENIR
C’était l’année 2023. Sur les huit milliards d’habitants que comptait la terre, environ un milliard et demi de personnes vivaient dans des pays appelés « pays développés à économie de marché ». Nous en faisions partie. Nous consommions, en moyenne, plus de 250 litres d’eau potable par jour et par personne – par année, plus de 3 000 litres de pétrole. Nos ménages s’élevaient à 2,5 personnes. Ils participaient à la production de centaines de millions de tonnes de déchets par an, garantissaient la consommation destructrice de masse et contribuaient à dévaster le monde ; nous le reconnaissions.
Cependant, nous commandions des Fairphones, ou téléphones équitables. Question de conscience. De responsabilité, estimions-nous, qui préférions le pain multicéréales au pain blanc, le poulet fermier au poulet issu de l’élevage intensif, le sirop sans colorant au sirop grenadine, les snacks alternatifs aux chips industrielles. Nous qui, au confort standardisé des hôtels, privilégiions les hébergements classés « insolites » tels que nuit sur la paille, en tipi ou cabane sylvestre, nous qui suivions des formations continues et nous inscrivions à des ateliers en tout genre : yoga, bien sûr, mais aussi biodynamie appliquée au jardin. Nous qui inscrivions nos enfants à des stages d’éveil musical, d’écriture ou de danse conçus pour eux, les portions jusqu’à leurs 15 kg dans des porte-bébés ergonomiques et les emmenions voir des expositions sur la question du genre, destinées aux sept à douze ans. Nous qui nous abonnions à des paniers bio, adhérions à la philosophie du zéro déchet et fréquentions des lieux de vente en vrac – même si, pour les consommables tels qu’ampoules, cartouches d’encre ou sel pour lave-vaisselle, nous cédions à la commodité des grandes surfaces. Nous qui participions à des marches anti-énergies fossiles tout en brûlant force combustible pour relier habitat et travail, loisirs et quotidien, ville et campagne.
Nous qui, contrairement à d’autres groupes sociaux, ne lavions pas nos voitures les jours de congé, ne possédions pas de téléviseur, faisions du maquillage un usage limité, et, sauf subtil second degré, ne portions pas d’accessoires incrustés de brillants. Nous dont l’appartenance aux catégories socio-professionnelles dites supérieures élevait le pouvoir d’achat au-dessus de la moyenne, ce qui faisait de nous une cible très réceptive aux produits de niche ; nous qui petit à petit étions parvenues à nous assurer, lors des fêtes d’anniversaire, que personne ne s’amène avec un cadeau en plastique fabriqué en Asie.
Dans les cinq années précédentes, vingt millions d’emplois avaient disparu de nos marchés, dont un quart en Europe. Nos taux de chômage explosaient. Explosait également l’économie dite « collaborative », et nous usions de plateformes telles qu’Uber, Airbnb, Netflix, BlaBlaCar ou eBay. Que ce soit via l’impression de tickets à domicile, le virement en ligne ou la part croissante d’autres services que nous nous rendions à nous-mêmes, nous participions volontiers à la rationalisation des coûts déplaçant le travail des entreprises vers les clients. Le salaire, toutefois, restait le moyen principal de distribution des revenus. À l’échelle planétaire, des emplois sous-payés se créaient par milliers tous les jours, tandis que se suicidaient les agriculteurs. Alors qu’une masse énorme de capital circulait au-dessus de nos têtes, il devenait insoluble de financer les assurances sociales et les investissements pour nos collectivités. Paradoxalement, une pléthore de biens nous environnait, produite avec toujours moins de travailleurs – issus de nos populations, du moins.
En toutes circonstances, nous devions saisir nos données ; nom, prénom et adresse, numéro de carte de crédit. Nous votions. Nous votions à gauche. Nous ne savions plus qui élire, et avions une vision vraiment incertaine de l’avenir. Nous parlions de valoriser la diversité. De promouvoir la mixité. Il nous était pénible de converser avec nos vieux parents lorsque leurs propos se teintaient de xénophobie. Nos contacts avec eux se limitaient essentiellement à leur confier nos enfants un jour par semaine. Le moment venu, nous les placions dans des maisons de retraite. Nous travaillions. Nous travaillions tout le temps. Nous négociions des temps partiels. Nous cumulions des mandats. Périodiquement, nous nous déclarions « sous l’eau » mais nous savions planifier, et rationalisions absolument tout. Nous exécutions, nous ne cessions d’optimiser nos capacités d’exécution.
Deux fois par an, nous allions nous faire détartrer les dents.
Nous savions que certaines matières premières s’étaient d’ores et déjà raréfiées. Une grande part de l’électricité mondiale provenait d’un charbon de plus en plus médiocre. À un certain stade, l’extraire et le transporter représenterait une perte nette.
Nous savions que pour se maintenir, et continuer d’emprunter, les sociétés d’exploitation minière devaient continuellement étendre les territoires sur lesquels elles possédaient des droits. En dépit des variations de prix du pétrole, d’ultimes tours de passe-passe regonflaient le crédit et accroissaient – la dette enflant – le développement du commerce, du trafic aérien, maritime et routier, l’industrie des technologies et de l’armement. Bon nombre de centrales nucléaires vieillissantes n’étaient plus sûres, tandis que nos espoirs de voir des méthodes vertes se substituer à ces sources dangereuses se heurtaient à de nouveaux dilemmes : l’extraction de métaux rares, indispensables à la fabrication des éoliennes comme des panneaux solaires, devenait dévoreuse d’énergie en soi.
La pollution des sols, des nappes phréatiques et de l’air atteignait des seuils critiques. L’effet de serre s’était amplifié, avec pour conséquence des épisodes de canicules prolongées, des inondations et des tempêtes.
Insectes, oiseaux, vers de terre disparaissaient à toute vitesse.
Au-delà de certaines limites, nous en avions désormais la certitude, les écosystèmes basculeraient et la biosphère nous deviendrait hostile. Du point de vue géophysique, les grands cycles de la nature, celui de l’eau, du carbone ou de l’azote avaient déjà commencé à se détraquer. Le problème était que nous ne le croyions pas. Nous ne croyions pas ce que nous savions. Seule montait l’anxiété : jamais l’espérance de vie n’avait été si élevée et, cependant, notre angoisse semblait de plus en plus difficile à calmer.
Pour conserver la vie que nous connaissions, des inégalités étaient-elles nécessaires ? Ces sacrifiés sociaux dont nous percevions l’existence, étaient-ils désignés par une entité supérieure, devaient-ils leur sort au hasard, méritaient-ils les conditions qui leur étaient réservées, en qualité de sous-productifs, d’assistés, de fainéants ou, dans le cas des étrangers, d’êtres culturellement voire génétiquement inférieurs ?
En définitive, comment, et de quoi vivraient nos enfants ? Les présidents, les ingénieurs, les cadres supérieurs en savaient-ils plus que nous ? Quels buts poursuivaient réellement la gouvernance ou la recherche, hormis différer indéfiniment les menaces toujours plus folles qui pesaient sur nos têtes ?
Quand tomberait l’échéance ?
Des leaders rassuraient les masses. Nous avions nous aussi nos héros, nos chantres. Nous accouchions à domicile ou en maison de naissance, sans péridurale. Nous adorions les huiles essentielles, et portions la Mooncup. Nous créions des faire-part originaux, nous parlions de l’instant présent. Du lâcher-prise. De pleine conscience. Nous achetions des livres sur le véganisme et aimions tout particulièrement organiser des brunchs.
Tous les trois mois ou presque, nous apprenions qu’une de nos connaissances était atteinte d’un cancer. Des études accusaient l’usage de pesticides, la pollution, les pressions subies au travail. Nulle multinationale n’endossait les coûts de ses méthodes, toutes les charges se reportant sur des États dont les revenus diminuaient. Quant aux produits jugés dangereux, nos gouvernements perdaient peu à peu les moyens de les interdire.
Les régimes de Sécurité sociale qui avaient existé n’avaient plus cours. Partout, des assurances privées entraient en vigueur. Leurs primes plongeaient les ménages en défaut de paiement. En parallèle, d’onéreuses complémentaires garantissaient organes artificiels, prothèses illimitées, cellules cultivées en organisme animal tandis qu’à travers le monde, des millions de déplacés fuyaient des dictatures, des famines ou des guerres, jetés sur les routes, parqués dans des camps, coincés le long de frontières.
En ce qui nous concernait, nous voulions bien nous montrer charitables, et de bonne volonté. Malgré tout, nous nous inquiétions du nombre d’arrivants et tenions pour évident que nos immigrés méconnaissaient les réalités des sociétés qu’ils avaient cherché à rejoindre, idéalisant l’accès à la sécurité, à la liberté et surtout au confort et au pouvoir d’achat – ne rêvant, en définitive, que de consommer à leur tour plus de 250 litres d’eau potable par jour et par personne, pour plus de 3 000 litres de pétrole par année.
Quoi qu’il en soit : ceux dont la vie n’était pas directement menacée se verraient refuser l’hospitalité. En réalité, nous le savions, une telle situation était intenable sans violence. Et au fond de nos êtres, le sens commun restait intact : entre nous et n’importe quel autre habitant de la Terre, peu importe les écarts de culture ou la puissance du marketing, la différence était minime.
Lorsqu’il s’agissait de convertir tout cela en opinion, nous répétions nos mantras : il nous appartenait de démonter les infâmes méthodes populistes qui, aux millions de lésés, de sans-emploi, de prolétaires et de classes moyennes étranglées, offraient des groupes à exclure, à haïr pour se défouler. C’était bien simple : nous condamnions l’extrême droite. Et nous condamnions les murs érigés aux frontières. Nous condamnions également le commerce des armes, les restrictions de la liberté de presse, le commerce de l’ivoire et condamnions encore, au passage, la survaccination des populations occidentales.
Il était urgent, déclarions-nous, de remettre sérieusement en cause le système capitaliste, la croyance au développement par la croissance, notre mode de vie à lourde empreinte écologique. Mais, bordel, chaque fois que nous tentions d’appréhender la question du pouvoir, nous aboutissions aux mêmes impasses : rien à attendre de nos autorités schizophréniques, qui d’un côté s’efforçaient de promouvoir les efforts écologiques, de l’autre encourageaient des libertés de consommation sans limites. À supposer qu’un élu ait seulement cherché à entreprendre une transition acceptable, initier une prospérité sans croissance ou défendre nos biens communs, la pression des lobbys lui aurait arraché tout levier.
Quant à la contestation citoyenne, voilà longtemps que nous avions commencé – quoique abonnées à des organisations de cyber-militantisme international et accoutumées à signer entre 8 et 12 pétitions par semaine – à douter qu’il existât jamais quelque possibilité d’opérer une révolution à large échelle.
Qu’avions-nous fait de notre foi ?
Imprégnées de culture chrétienne, nous étions mine de rien plus attachées aux traditions que nous le croyions, et célébrions plus d’un rite annuel. Certaines d’entre nous avaient été baptisées, mais nous ne baptisions point nos enfants. Certes, le déclin des églises, leur détérioration en tant que patrimoine nous faisait de la peine ; pour autant, nous ne croyions pas en Dieu.
Certaines disaient : je crois qu’après la mort il y a quelque chose. Nous aimions la bande dessinée. Le cinéma d’auteur. Les arts plastiques et ceux de la scène. Nous fréquentions des festivals et parmi nous, il s’en trouvait qui travaillaient dans le management culturel. D’autres peignaient, étaient photographes professionnelles ou médiatrices auprès de publics classés « empêchés ».
Nous discutions passionnément de l’influence grandissante des jeux vidéo. Nous évoquions l’intelligence artificielle, la connexion des données, les réalités virtuelles, nous tentions d’imaginer le moment où nos corps deviendraient superflus et en quoi consisterait le dépassement des humains par les machines.
Penser que, dans un monde qui se détruisait, le fait de rester créatives préservait notre intégrité nous soulageait beaucoup.
Après coup, il nous arriverait de penser que rien (ni la création artistique, ni la philosophie, ni le divertissement, ni la signature de pétitions en ligne) n’aurait dû sembler aussi important que la lutte contre des compagnies commerciales géantes, infinies avaleuses de ressources. Et qu’il aurait fallu, pour commencer, identifier les fondements de ce système qui, en coupant les liens unissant nos actes à la conscience morale, interdisait à chacun d’endosser ses responsabilités.

Extrait
« Avec ça, le concept même de nation avait perdu en signification. Les enjeux étaient devenus régionaux, l’aspiration identitaire s’était reportée sur des appartenances locales: bassins hydrographiques, nœuds du panorama, vallées et montagnes. » p. 84

À propos de l’auteur
Antoinette Rychner est née en 1979. Autrice de nombreuses pièces de théâtre, elle a obtenu pour son premier roman Le Prix, publié dans la collection «Qui Vive» en 2015, le prix Michel-Dentan et le prix suisse de littérature 2016. (Source: Éditions Buchet-Chastel)

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Crime au pressoir

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En deux mots:
La découverte des cadavres de deux bébés dans un pressoir d’Ingersheim, au cœur du vignoble alsacien est l’affaire du journaliste Julien Sorg. Rendant compte de l’enquête, il nous offre par la même occasion de découvrir le patrimoine de cette région à l’histoire aussi riche que mouvementée.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Enquête dans le vignoble alsacien

Après Crime de guerre en Alsace, Jean-Marie Stoerkel poursuit son exploration du patrimoine alsacien à travers les faits divers sur lesquels enquête un journaliste de L’Alsace. Cette fois, il s’agit d’élucider un double infanticide: deux bébés sont retrouvés morts dans un pressoir.

La commune d’Ingersheim, proche de Colmar, est l’un des joyaux de la route des vins d’Alsace. Si elle n’est pas aussi réputée que ses voisines Riquewihr ou Turckheim, elle vaut tout autant le détour, notamment pour ses appellations Grand cru d’Alsace et ses crémants, mais aussi pour son patrimoine architectural, à commencer par sa Tour des sorcières, vestige d’un château fort du XIIIe siècle. C’est du reste à deux pas de cette tour que se situe le nouveau fait divers dont va devoir s’occuper Julien Sorg, le journaliste au quotidien L’Alsace – le double de l’auteur – qui se passionne pour tous les mystères de sa région.
Quand il arrive sur place, le domaine viticole a déjà été cerné par les forces de l’ordre qui lui refusent l’accès au pressoir où ils viennent de découvrir les cadavres de deux bébés. Une attitude plutôt inhabituelle pour le localier qui a quotidiennement rendez-vous avec les commissariats, gendarmeries et tribunaux.
Cela dit, le fait qu’on veuille lui mettre des bâtons dans les roues est plutôt du genre à exciter sa convoitise et à l’encourager à en savoir davantage.
Lorsque le procureur annonce en conférence de presse que l’ADN récupéré sur les lieux est exploitable et que la police scientifique devrait permettre de mettre un nom sur le coupable, le capitaine Loïc Caradec qui dirige l’enquête et a finalement accepté de collaborer avec Julien – il sait tout l’intérêt que peut avoir une communication habilement dirigée – peut s’enorgueillir d’avoir rondement mené les choses. Car la chance est avec lui. L’empreinte génétique d’une femme, victime deux ans plus tôt d’un accident de la route qui a coûté la vie à son mari et à son fils, correspond à celle d’un cheveu retrouvé sur le cordon qui entourait les cadavres. Elle est incarcérée rapidement. Il ne lui reste plus qu’à la faire avouer.
C’est alors que les choses se compliquent. Muriel est devenue une amie de Véronique, l’épouse de Julien et elle ne croit pas une seconde à la culpabilité de l’esthéticienne. Avec l’aide d’une avocate pénaliste, le couple va tenter d’apporter son soutien à la jeune femme qui croupit en prison.
Mais les semaines, puis les mois passent sans qu’un progrès notable ne puisse être enregistré. Et au moment où Julien commence à perdre espoir, un nouvel élément va permettre de relancer le dossier.
Le suspense est habilement construit, poussant le lecteur à ne pas lâcher le livre. Mais son intérêt est triple. Jean-Marie Stoerkel nous fait aussi partager le fruit de ses recherches et de ses découvertes sur sa région natale, sur son patrimoine artistique et architectural. Un trésor qui fascinera à la fois ceux qui n’ont pas encore visité l’Alsace et ceux qui passent tous les jours devant certaines bâtisses où qui ont déjà visité les musées sans connaître l’histoire des œuvres exposées.
Ajoutons-y aussi les souvenirs du journaliste qui pour avoir travaillé de longues années dans la presse locale en connaît tous les rouages et nous en livre les secrets de fabrication, tout en rendant hommage à quelques collègues qui ont marqué de leur empreinte la région, en défendant des valeurs plutôt que des bilans comptables.
Enfin, et ce n’est pas le moins intéressant, on apprend comment fonctionnent les rouages de la justice, quels rôles jouent les enquêteurs, le procureur, le juge et la police scientifique dont les tests ADN semblent aujourd’hui être l’alpha et l’oméga de toute enquête. Comme à chaque fois, tout est inventé et tout est vrai. Un régal !

Crime au pressoir
Jean-Marie Stoerkel
Éditions du Bastberg
Roman
316 p., 15,20 €
EAN 9782358591270
Paru le 1/10/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Ingersheim, Colmar et Mulhouse, mais aussi dans les villages limitrophes de Turckheim, Kaysersberg ou encore Éguisheim.

Quand?
L’action se situe en 1991.

Ce qu’en dit l’éditeur
Vendanges 1991 en Alsace. Deux nouveau-nés sont découverts morts dans le pressoir d’un vigneron à Ingersheim. Muriel, une jeune femme de Kaysersberg au passé dramatique, se reconnaît dans le portrait-robot envoyé aux gendarmes et à un journaliste par un correspondant anonyme. Elle se retrouve inculpée du crime et emprisonnée, car l’ADN, la nouvelle reine des preuves, l’accuse.
Pourtant, le journaliste colmarien Julien Sorg croit en son innocence. Ce roman est une sorte de suite, située plus de quarante ans après, de Crime de guerre en Alsace, hymne à la Résistance alsacienne, où l’ancien résistant et soldat libérateur Thomas Sorg, le père de Julien, a fait face à un dilemme cornélien en découvrant que le père de son amoureuse était un vil collabo.
Crime au pressoir est aussi une ode à l’Alsace, à son histoire riche, à son formidable patrimoine et à ses grands personnages.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« 1. Deux petits cadavres dans le raisin
«C’est donc arrivé comme ça. On était rentrés des vendanges et on venait de déposer dans la cour les cuves remplies de raisins. Vous savez, ces belles cuves en chêne, pas comme ces caisses en plastique qu’on utilise de plus en plus maintenant. Deux de mes camarades vendangeurs sont allés dans la pièce où se trouve le pressoir. Tout à coup, un des deux a poussé un grand cri qui a tout déchiré avant de s’évanouir aussitôt dans le silence subit…»
Julien sourit malgré lui à l’idée que son interlocuteur, s’adressant à un journaliste, s’est mis en tête d’utiliser un phrasé littéraire. Dès son entrée dans le bistrot d’Ingersheim où ils s’étaient donné rendez-vous, il lui a trouvé une tête d’artiste maudit, avec ses longs cheveux plaqués en arrière et sur les côtés, sa barbe broussailleuse et son regard fiévreux. Une gueule à ne pas beaucoup aimer les gendarmes, qu’il s’est dit aussi. Et ce témoin était en or.
Il était tombé miraculeusement bien. C’était un peu plus d’une heure auparavant. Julien venait de se faire sèchement rembarrer par les gendarmes quand il s’était présenté dans la Hintergass, appelée en français la rue du Maréchal-Foch, devant la maison du vigneron. Son copain Philippe, qui est aussi le correspondant du journal à Ingersheim, lui avait téléphoné à son bureau de l’agence à Colmar, le prévenant qu’on avait découvert chez le viticulteur les corps sans vie de deux petits enfants.
Julien Sorg ne comprend toujours pas pourquoi les enquêteurs l’ont aussi mal accueilli et chassé. D’habitude, l’adjudant-chef et tout l’effectif de sa brigade se montraient plutôt aimables avec lui, même lorsqu’ils s’efforçaient de lui cacher des éléments d’une affaire. C’était d’ailleurs devenu une sorte de jeu, avec les règles du fair-play, et Julien ne leur avait jamais fait de coup vache. Mais là, les affiliés de la grande muette ne s’affichaient pas seulement muets ; ils manifestaient carrément une hostilité à son encontre. Et lui ne saisissait pas pourquoi.
«Circulez, il n’y a rien à voir!», l’a rembarré tout de suite celui qui interdisait l’entrée de la propriété du viticulteur. Julien a alors demandé à parler an commandant de brigade. II a dû poireauter un très long moment dans la rue. Les badauds se regardaient comme on contemple une curiosité. Certains le reconnaissaient comme le journaliste à Colmar qui a grandi ici à Ingersheim où ses parents habitent toujours.
L’adjudant-chef Sutter a fini par apparaître sur le trottoir en fulminant. «Vous me dérangez en pleine enquête, monsieur, et je n’ai rien à vous dire! Fichez le camp!», qu’il lui aboyait. «Pourquoi? Il s’est passé quelque chose me concernant?», s’est étonné Julien de plus en plus abasourdi.
En temps normal, le sous-officier lui aurait au moins résumé l’événement. Mais là, il l’a furieusement toisé et lui a hurlé avant de tourner les talons: «Vous voulez savoir ce qui se passe? Demandez donc au directeur de votre journal, il vous expliquera! Maintenant déguerpissez! Et que je ne vous voie pas traîner dans la rue, sinon je vous fais arrêter pour entrave à une enquête judiciaire!»
C’est après ça que Julien, cuvant son incompréhension, a redécouvert qu’il y a toujours un dieu pour les journalistes. Retournant dans la maison du vigneron, le gendarme a bousculé un bonhomme qui en sortait. Chacun râlait contre l’autre et Julien a adressé au malmené un regard de compassion.
«Ils me saoulent avec toujours les mêmes questions! J’avais beau leur dire que je devais absolument partir, ils ne me lâchaient pas la grappe. Comme si c’était moi qui avais tué ces deux bébés!» maugréait le type. «Hein? Ce sont deux bébés tués?», a rebondi Julien, du coup rempli à nouveau par la fièvre journalistique. «Oui, étranglés, retrouvés dans le pressoir!», a répondu l’autre, pressé, en ajoutant: «Navré, mais je dois aller récupérer ma voiture chez le garagiste. Il va fermer…»
Julien lui a couru après, l’a questionné: «Je peux vous parler après? Je suis Julien Sorg, journaliste à L’Alsace…» Il s’est angoissé durant le bref instant précédant la réponse. Qui fut: «Oui. Attendez-moi au bistrot en face de la mairie, sur la rue de la République… »

Extrait
« La période la plus terrible a été après l’annexion en 1940 de l’Alsace par le IIIe Reich, assortie d’une véritable répression culturelle et linguistique. Les Alsaciens n’avaient même plus le droit de parler alsacien, une langue pourtant germanophone. Et quand l’Alsace est redevenue française en 1945, il fallait plus que parler le français à l’école et on se faisait taper sur les doigts quand on parlait l’alsacien.» L’élu a débuté sa carrière de professeur en 1964 au lycée Bartholdi à Colmar. Il y a enlevé les grands panneaux “Il est chic de parler français“ accrochés dans les couloirs. Le proviseur a écrit au rectorat en le stigmatisant comme quelqu’un de très dangereux. Puisque Cronenberger n’était pas encore titulaire, il n’a pas eu de poste à la rentrée suivante à cause de cette rébellion. Il a été sauvé par le syndicat SGEN-CFDT de l’Éducation nationale. Dans une autre interview, il a aussi déclaré: «Jamais on n’a enseigné dans nos écoles à nos enfants ni la littérature alsacienne ni l’histoire de l’Alsace. Les enseignants ne connaissent plus les grands auteurs alsaciens depuis le Moyen Âge à aujourd’hui, de Brant à André Weckmann en passant par Nathan Katz, Émile Storck, Albert Schweitzer, Germain Muller et Jean-Paul Sorg. Les élèves français ignorent d’ailleurs tout autant ce qu’était la rafle du Vel’ d‘Hiv pendant la Seconde Guerre mondiale et en Alsace. Ils ne savent pas non plus ce qu’étaient les incorporés de force. J’en veux beaucoup au système éducatif. On a besoin de nos racines. Quand on ne sait plus d’où on vient, on a du mal à savoir on où on va.» p. 255

À propos de l’auteur
Né en 1947 à Ingersheim où il vit désormais, Jean-Marie Stoerkel a effectué une carrière de journaliste à L’Alsace à Mulhouse. Il y était chargé de la rubrique faits divers et justice. Il est l’auteur de seize précédents livres (documents, récits et romans policiers), dont neuf aux Éditions du Bastberg, souvent inspirés de ses enquêtes. (Source : Éditions du Bastberg)

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Ailleurs sous zéro

PELOT_ailleurs_sous_zero
  RL2020

 

En deux mots:
Treize nouvelles qui mettent en scène des «âmes en chaos». On y croise des hommes peu courageux et des fort en gueule, des femmes pas si faibles que cela dans une ambiance de western. Car dans ces Vosges, on se bat aussi à coups de fusil.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

«Ces histoires sont des liens de sang noir»

Pierre Pelot nous revient avec un recueil de nouvelles. «Ailleurs sous zéro» est une sorte de concentré de son univers. Sur les routes des Vosges, on y croise des «âmes en chaos».

On le sait, les recueils de nouvelles ne font pas recette. Aussi Pierre Pelot nous gratifie-t-il d’un prologue dans lequel il nous explique que «ces petites histoires taillées à chocs répétés se méritent, payent toujours de mine sous des dehors volontiers colorés aux pastels». Puis il nous explique que si la celle qui ouvre le recueil fut écrite au profond d’une sorte de gouffre, les autres «racontent chacune à leur manière des moments et des tranches d’existence, suffisamment hors du commun pour être particulières et remarquables». Et comme l’auteur nous a simplifié la tâche sur ses intentions, attardons-nous un peu sur les personnages de ces histoires, sur ces «âmes en chaos». Car ils le méritent, ces acteurs récurrents dans l’univers de Pierre Pelot. La vie ne les a pas gâtés, à l’image de ce chroniqueur remercié pour un texte qui n’a pas plu au responsable et qui se retrouve confronté à une nouvelle épreuve, les résultats de ses examens médicaux confirmant la présence d’une «saloperie rare». Alors que la neige tombe sur les Vosges, il va devoir partir pour Strasbourg afin de procéder à des analyses complémentaires. C’est bel et bien le crabe, mais à coups de protons, on devrait en venir à bout…
Dans ces histoires de sang noir, celle que je préfère s’intitule «Bienvenue les canpeurs». Oui, avec un «n» à canpeur comme il est noté sur le panneau que Ti Nono et son frangin, solides bûcherons, ont confectionné pour attirer les touristes. Celle qui se pointe à l’air tout à fait à leur goût. «Cette salope a un fameux cul et pas seulement qu’un cul». Je vous laisse deviner la suite…
Suivront une drôle de partie de chasse dans «Doulce France», une séance de fitness avec un raciste dans «Le lundi c’est gym», la recherche de voleurs qui donnent du fil à retordre à la police dans «le tonneau» ou encore l’arrivée d’un visiteur inattendu pour le grand lecteur – il s’était notamment délecté d’un livre intitulé «Méchamment dimanche» – qu’était devenu Pidolle dans «Le retour de Zan».
Treize histoires qui sentent la sueur et le sang, l’alcool et la neige. Treize histoires qui sondent ces âmes en chaos et ne leur accorderont guère une place au paradis. Du Pelot pur jus en somme.

Ailleurs sous zéro
Pierre Pelot
Éditions Héloïse d’Ormesson
Nouvelles
160 p., 16 €
EAN 9782350877143
Paru le 23/01/2020

Ce qu’en dit l’éditeur
Treize nouvelles et autant d’univers, de suites, de fins ou de commencements imaginés par Pierre Pelot. C’est l’hiver dans les Vosges comme ailleurs et le noir s’installe, s’instille dans chacun des personnages. Victimes comme bourreaux ils s’animent avec une grande intensité et entraînent le lecteur dans leurs vérités, leurs angoisses, leurs souffrances ou leur folie. Entre nouvelles intimistes et fresques rurales, de nouveaux personnages prennent vie et côtoient ceux que nous retrouvons avec délice. Dans ce recueil qui mêle inédits et des textes parus dans divers journaux, la plume de Pelot est reconnaissable, toujours musicale mais plus acérée. Il s’agit bien d’une plongée dans l’obscurité, une variation «d’outrenoir» qui ravira ses lecteurs des premières heures.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Ailleurs sous zéro
Salut, ça va ?
Si ça va ? Oui, oui, ça va. On fait aller. Évidemment que ça va. Que veux-tu répondre d’autre ? Que ça ne va pas ? Et puis quoi ? Te dire ce qu’il en est vraiment ? Oui bien entendu, mais comment le dire, et avec quels mots ? Alors rester là à ressasser et décliner des hésitations, des approximations, des tentatives malhabiles d’explications ? Des errances de langage à la recherche du mot juste, précis. Pour, au final, que ça change quoi ? Que ça aille mieux ? Parce que, non, ça ne va pas trop. Ça ne va pas tellement. Mais ça va.
On retrouve le monde qu’on avait déserté il y a quelque temps. Absent pour cause de fracas. Pour cause de vrac en tête. D’effondrement des piliers de la terre.
Nous revoilà. Nous revoici. En vérité on n’était pas partis, on n’était juste pas là. Ça n’en avait pas l’air mais c’était ça. Oui, absent, c’est le mot. L’absence.
Alors on réintègre. On revient, sur la pointe des pieds, on traîne la patte, c’est toujours mieux que l’immobilisme, paraît-il. On dit qu’il faut revenir. Retremper le doigt dans la sauce pour la goûter encore. Ne pas crever de faim. Faire un effort. Éplucher des patates, cuire le riz. Toutes ces sortes de choses.
Se retrouver debout aux margelles de l’hiver en attendant le printemps. En attendant le printemps, ce n’est pas certain. Se retrouver ailleurs sous zéro. Il a froid aux pieds dans ses godasses. La lumière tombée des nuages éblouit. Froid au bout des doigts par les trous de ses gants en manipulant le bois coupé. Il avait oublié que c’était l’hiver. Les chevreuils et chevrettes viennent manger le lierre qui grimpe aux murs des maisons, des sangliers défoncent les jardins, la soupe de légumes qui mijote au coin du feu ne va pas tarder à sentir bon. L’hiver et la glace qui craque au cœur de la nuit.
Et toi, ça va ?
Ça bricole. On fait aller.
Et plus loin, au-delà des frontières ? Quelle importance ? Aucune importance. Et au-delà des limitrophes bornages qui nous cernent et nous étranglent ? Aucune importance, excusez-moi.
Debout dans l’hiver qui finira, et, qui sait, pourquoi pas, dans le printemps ensuite, et…
Ça va ? Et on n’attend pas de réponse, et c’est peut-être une manière de faire, aussi.
Il ne sait pas s’il est de retour, il aimerait bien. Il passait par là. A vu de la lumière, il est entré.
À une époque qui semble tout à coup bien éloignée, de plus en plus lointaine, il faisait cela régulièrement, chaque semaine, il passait par là, il ouvrait la porte, s’installait pour quelques minutes. Il venait te faire un petit coucou. Il aimait bien. C’était les dimanches, dans un journal qui n’en a probablement plus pour longtemps – il aimait bien, oui. Il venait pondre son œuf dominical. De l’autre côté de la barrière, des gens le lisaient, beaucoup de gens, dont toi, je sais, ils avaient l’air d’aimer ça, eux aussi, on bavardait, ils m’en parlaient en semaine, ils m’écrivaient, ils me poussaient du coude dans la rue, dans les magasins, je n’en croyais pas mes côtes, au début. Mais si.
Et puis un jour quelqu’un dans le journal, une sorte de chef élagueur sans doute, un journaliste, probablement, une sorte de rédacteur, même pas en chef, droit de censure en bandoulière, a dit « Niet ! »
NIET !
A dit : « Pas question de publier ça, qui parle du quotidien d’un de vos amis en prise avec des dealers dans sa rue de Béziers, pas question de se moquer de la police, nous avons ici nos problèmes et nos difficultés de relations avec la nôtre, de police, pas question de faire le mariole, et toute vérité n’est pas bonne à dire. » Le pseudo-journaliste censeur a dit : « TOUTE VÉRITÉ N’EST PAS BONNE À DIRE. » Textu. « Vous allez s’il vous plaît me réécrire une autre chronique, mon brave. » Et lui, de lui répondre : « Vous pouvez toujours aller vous faire mettre, mon brave aussi. Vous ne voulez pas de cette chronique, vous ne l’aurez pas, mais vous n’en aurez pas d’autre non plus, je ne mange pas de ce ranci-là », qu’il a dit. Déclenchant du coup le silence. Il n’est plus passé le dimanche, il n’est plus venu bavarder. Dans la rue et les magasins, les mails, les gens m’ont dit : « Ben alors ? Comment ça va ? » Les gens ont cru que le silence et le vide venaient d’une douleur paralysante qui lui serait tombée dessus avec la mort de son fils dégommé en un quart de seconde dans une allée de jardin public. Mais non. Alors il répondait : « Mais non. » Toi tu sais mais les autres, non.
C’est comme ça.
Et il y a peu, le voilà dans un cabinet médical, pour passer radiographie et échographie, suite à un souci. Après s’être tapé une IRM deux jours auparavant. Ainsi va donc la vie. On ne se retrouve pas dans ces endroits de gaieté de cœur, mais avec une sorte de pincement. Au cœur, justement. »

Extraits
« Et maintenant il neige. C’est la nuit, c’est l’hiver et il neige, comme il neige certaines nuits d’hiver : en grand silence. Un silence qui tombe de sa haute lenteur, accompagnant chaque flocon, chacun plus lourd au fil de sa glissade de plume. Si on tendait les mains ouvertes, le silence s’entasserait dedans, avec les flocons, mais lui ne fondrait pas. En d’autres nuits, l’été, on pourrait entendre au loin d’une vallée à l’autre s’interpeller des chiens, et des grillons griller. Mais ici non, pas même, au grand dommage, le moindre hurlement de loup. Le silence. Juste le silence. Le hoquet sourd, parfois, d’un petit bouchon de neige détaché d’une branche trop chargée. Le silence comme il sait peser cent fois son poids dans son cocon de février.
Le monde, ce qu’on en sait, bruisse probablement ailleurs, de l’autre côté. Mais on ne l’entend pas. Le monde d’au-delà les frontières que posent la vue et la parole s’en est allé. Il ne sait où et s’en moque. Le monde extérieur, rempli de guignols qui s’agitent et nous font croire que l’importance est dans leurs soubresauts, leurs clameurs excitées, n’existe plus. Dans les pages des journaux non ouverts, derrière les écrans vides des télévisions aveugles, sous les ondes cendreuses des radios éteintes, le monde s’ébroue sans doute à sa guise encore et toujours, dans ses crachats et ses mensonges en rafales, et il s’en fout. » p. 19-20

« Le monde nous laisse croire qu’il existerait un certain ordre des choses. Alors que tout, dans ses soutes et coursives, sur tous ses ponts, n’est que désordre. Alors qu’il ne faut que survivre, vaille que vaille, dans les méandres du désordre, s’efforçant du mieux possible de se garder en équilibre, dans le précaire et l’incertain, momentanément. Juste tenter de garder l’équilibre. Dans les chaos et les grandes bousculades dont les échos nous heurtent au petit bonheur, au petit malheur. Ne dites pas que l’existence est autre chose que ce numéro dérisoire ébouriffé.
L’ordre des choses, probablement, mais en filigrane, dans les tréfonds insoupçonnables, les entrailles insondables des salles des machines où s’activent des mécanos décervelés qu’il ne faudrait pas chatouiller beaucoup pour les entendre péter plus haut que leur cul, se prétendre Dieu le Père ou quelque autre vigie, quelque autre timonier déjanté.
L’ordre des choses sans doute, hors de portée. Incompréhensible à nous autres commun des mortels.
Nous autres sur le pont supérieur au niveau de la mer, à qui ne reste que le désordre des vagues et des raz de marée, le roulis, le tangage. » p. 20-21

À propos de l’auteur
Né en 1945 à Saint-Maurice-sur-Moselle où il vit toujours, Pierre Pelot a signé plus d’une centaine de livres, du polar à la SF. Il est l’auteur notamment de L’Été en pente douce, Natural Killer, C’est ainsi que les hommes vivent (prix Erckmann-Chatrian), Méchamment dimanche (prix Marcel Pagnol), L’Ombre des voyageuses (prix Amerigo Vespucci), Maria et La Montagne des bœufs sauvages. Son dernier roman, Braves gens du Purgatoire, a paru aux Éditions Héloïse d’Ormesson en 2019. (Source: Éditions Héloïse d’Ormesson)

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Le répondeur

BLANVILLAIN_le_repondeur
  RL2020  coup_de_coeur

 

En deux mots:
Baptiste est un imitateur qui peine à trouver son public. Alors quand un écrivain lui propose d’être son «répondeur», il ne peut refuser cet emploi aussi étrange que lucratif. Ce qu’il ne sait pas encore, c’est qu’il va transformer la vie de ses interlocuteurs. Et la sienne!

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

La doublure du grand écrivain

Le grand écrivain Pierre Chozène veut se concentrer sur la rédaction de son nouveau livre. En décidant d’engager un imitateur pour répondre à sa place, il ne se rend pas compte des conséquences… Luc Blanvillain réussit un superbe petit traité très ironique sur la difficulté de communiquer.

Ceux qui aiment les romans qui mettent en scène les écrivains et le milieu littéraire vont, comme moi, se régaler avec le nouveau roman de Luc Blanvillain. Si Baptiste, le narrateur, est un jeune homme qui essaie de réussir une carrière d’imitateur, le personnage au centre du roman est un écrivain célèbre.
Après l’une de ses représentations saluée par un public de 27 personnes, Vincent –qui croit au talent de Baptiste mais met en péril l’équilibre financier de son théâtre en continuant à le programmer – vient lui annoncer que quelqu’un l’attend dans sa loge.
«Il n’en revenait pas. Un producteur, il aurait pu comprendre. Mais un écrivain? Peut-être l’un de ceux qu’il admirait le plus, un auteur aussi célèbre que discret, Goncourt à la toute fin du vingtième siècle, prosateur raffiné dont la voix douce et rare illuminait certaines fins d’après-midi d’automne, sur France Culture. Par quelle fantaisie du destin Pierre Chozène avait-il pu se retrouver dans sa loge? C’était inimaginable.»
Plus surprenante encore est la demande formulée par l’écrivain: pour lui permettre de terminer son grand livre autobiographique sans être dérangé, il va proposer à Baptiste de l’imiter, de répondre à sa place aux appels téléphoniques.
À la fois par admiration et pour se prouver qu’il a du talent Baptiste accepte de relever le défi. À l’aide des fiches préparées par Jean ainsi que des renseignements qu’il trouve sur internet, il va engager la conversation avec l’éditeur, l’attachée de presse, un jeune romancier, un critique littéraire, mais aussi l’ex-femme, le père et la fille du romancier.
Et découvre tout à la fois la difficulté de cet emploi et l’exaltation qu’il peut y avoir à se mettre dans la peau d’un homme célèbre. Au fur et à mesure, sa voix se fait plus juste, plus travaillée et son assurance le pousse à prendre des initiatives.
En enchaînant les coups de fil, Baptiste construit toute une série d’histoires, de dialogues qui sont autant de moyens de harponner le lecteur, avide de savoir jusqu’où il va aller dans la manipulation.
D’autant que Baptiste s’enhardit très vite. Il lui prend par exemple l’envie de savoir à quoi ressemble le nouvel amoureux de la fille de Chozène et décide illico d’aller l’observer dans le bar où il a ses habitudes. Ils échangent quelques propos, font connaissance, puis deviennent rivaux. Car Baptiste a jeté son dévolu sur Elsa. Elsa qui a demandé à son père un avis sur cet homme dont elle est «vraiment amoureuse». On le voit pour Baptiste la situation est tout à la fois très excitante et très périlleuse. Mais n’en disons pas davantage.
Ajoutons toutefois que le lecteur, qui sait depuis le début de quoi il en retourne, ne peut plus lâcher le ce formidable roman et découvrir comment «le répondeur» va pouvoir s’en sortir, maintenant qu’il a transformé la vie de ses interlocuteurs – et la sienne – et joué avec leurs sentiments. Ne va-t-il pas finir comme Icare par se brûler les ailes en s’approchant trop près du soleil?
Luc Blanvillain a l’humour léger et la plume incisive. À l’image d’un jeu de l’oie, il pousse ses pions vers l’épilogue, parsemant son parcours d’indices et de sous-entendus qui nous montrent combien, à l’heure des réseaux sociaux et de la communication tous azimuts, il devient paradoxalement si difficile de dire les choses.

Le Répondeur
Luc Blanvillain
Quidam Éditeur
Roman
260 p., 20 €
EAN 9782374911236
Paru le 2/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris, mais on y évoque aussi Angoulême.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Baptiste sait l’art subtil de l’imitation. Il contrefait à la perfection certaines voix, en restitue l’âme, ressuscite celles qui se sont tues. Mais voilà, cela ne paie guère. Maigrement appointé par un théâtre associatif, il gâche son talent pour un quarteron de spectateurs distraits. Jusqu’au jour où l’aborde un homme assoiffé de silence.
Pas n’importe quel homme. Jean Chozène. Un romancier célèbre et discret, mais assiégé par les importuns, les solliciteurs, les mondains, les fâcheux. Chozène a besoin de calme et de temps pour achever son texte le plus ambitieux, le plus intime. Aussi propose-t-il à Baptiste de devenir sa voix au téléphone. Pour ce faire, il lui confie sa vie, se défausse enfin de ses misérables secrets, se libère du réel pour se perdre à loisir dans l’écriture.
C’est ainsi que Baptiste devient son répondeur. A leurs risques et périls.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Le Télégramme (Claire Charpy)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Baptiste soupira. Il avait encore massacré François Hollande.
C’était toujours pareil. Il n’était pourtant pas dur à faire, Hollande. Chez lui, dans l’intimité, Baptiste y parvenait parfaitement. Il suffisait de se figurer un fauteuil de cuir épais, des ongles sur les accoudoirs, et c’était parti. Il avait tenté d’expliquer plusieurs fois sa méthode, à ses parents d’abord, puis à d’autres artistes. Les plus polis faisaient semblant de comprendre mais apparemment, il était totalement atypique. Aucun autre imitateur n’avait besoin de se concentrer sur des images mentales pour s’approprier des voix. Ils s’entraînaient plutôt à la façon des chanteurs, parlaient tessiture et tonalité, travaillaient au casque. Lui, il écoutait la personne jusqu’à ce qu’une représentation figurative ou abstraite se forme dans son esprit et s’y fixe. Pour Balladur, une oseraie sous la lune, pour Françoise Hardy deux hélicoptères, une mare pâle pour Zidane et ainsi de suite. Après quoi, il reproduisait le phrasé, les intonations avec un réalisme étonnant. Peut-être, avait un jour suggéré un médecin, une forme d’imaginaire sonore synesthésique.
Mais le problème n’était pas là. Le problème était que le public lui faisait perdre ses moyens. Pas complètement, certes, mais sur scène il versait dans la caricature. En tête à tête avec Vincent, le directeur du théâtre, Baptiste était presque inquiétant d’authenticité. Les absents peuplaient la salle, les morts jacassaient.
Le rideau tomba dans une bruine d’applaudissements évasifs. On aurait pu, à l’oreille, compter le nombre de spectateurs. Baptiste s’écroula sur une chaise, dans la coulisse.
— C’était bien, affirma Vincent, c’était pas mal du tout.
Baptiste lui lança un regard navré. Entre eux, le courant était passé tout de suite. Ils avaient d’abord échangé des mails, bien avant que Baptiste ne quitte Angoulême pour tenter sa chance à Paris. Le théâtre alternatif de Vincent l’avait séduit d’emblée, une salle minuscule coincée entre un immeuble de bureaux et une supérette, dans le quatorzième, restaurée et animée par des bénévoles au sein d’une association sans le moindre espoir lucratif. La buvette proposait du maté, des orangeades bio et des bières fermières aux noix. Le public était essentiellement constitué d’amis d’amis.
— Non, j’ai foiré Hollande.
Baptiste s’essuya les cheveux. Tous les soirs, il suait comme Brel au soir de ses adieux à la scène. C’était sans doute ce qu’il aurait de mieux à faire. Ses adieux. Avant d’avoir complètement coulé Vincent. Il payait le loyer de sa chambre de bonne en rédigeant des newsletters pour une chaîne de magasins discount. Un boulot provisoire. Ses collègues de travail adoraient ses imitations, il animait tout l’open space.
— Hollande était un peu guindé, mais tu as vraiment transcendé Gide.
— Vincent ! Qui connaît Gide aujourd’hui?
C’était l’autre problème. Il était particulièrement doué pour les voix méconnues, oubliées, les premiers ministres de la quatrième république, les chanteuses rive gauche, les animateurs de l’ORTF. Il pratiquait l’imitation de niche.
— A propos de Gide…
Quelque chose, dans l’intonation de Vincent, intrigua Baptiste. Dans la pénombre des coulisses, il l’entendait sourire.
— Oui?
— Quelqu’un veut te voir. Je l’ai fait attendre dans ta loge. »

Extrait
« Il n’en revenait pas. Un producteur, il aurait pu comprendre. Mais un écrivain? Peut-être l’un de ceux qu’il admirait le plus, un auteur aussi célèbre que discret, Goncourt à la toute fin du vingtième siècle, prosateur raffiné dont la voix douce et rare illuminait certaines fins d’après-midi d’automne, sur France Culture. Par quelle fantaisie du destin Pierre Chozène avait-il pu se retrouver dans sa loge ? C’était inimaginable.
— Tous mes livres?
Chozène paraissait sincèrement épaté. Pourtant, il écrivait peu. Un roman tous les quatre ans, en moyenne. Une demi-douzaine en tout, traduits dans vingt langues.
— J’ai commencé par hasard, dans une librairie, les premières lignes du Voyage d’été…» p. 11-12

À propos de l’auteur
Luc Blanvillain est né en 1967 à Poitiers. Agrégé de lettres, il enseigne à Lannion en Bretagne. Son goût pour la lecture et pour l’écriture se manifeste dès l’enfance. Pas étonnant qu’il écrive sur l’adolescence, terrain de jeu où il fait se rencontrer les grands mythes littéraires et la novlangue de la com’, des geeks, des cours de collèges et de lycée.
Il est l’auteur d’un roman adulte qui se déroule à la Défense, au sein d’une grande entreprise d’informatique: Nos âmes seules (Plon, 2015). (Source : Quidam Éditeur)

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Ceux qui partent

BENAMEUR_ceux_qui_parrttent
  RL_automne-2019  coup_de_coeur

 

En deux mots:
Emilia et son père Donato ont quitté l’Italie pour gagner l’Amérique. Mais avant de gagner cette «terre promise», ils vont devoir attendre le bon vouloir des autorités avec tous les migrants cantonnés Ellis Island. Entre crainte et espoir, leur destin se joue durant cette journée.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

«Émigrer, c’est espérer encore»

En retraçant le parcours de quelques émigrés partis pour New York en 1910, Jeanne Benameur réussit un formidable roman. Par sa force d’évocation, il nous confronte à «nos» migrants. Salutaire!

Un paquebot arrive en vue de New York. À son bord des centaines de personnes qui ont fait le choix de laisser derrière eux leur terre natale pour se construire un avenir meilleur dans ce Nouveau Monde. Parmi eux un père et sa fille venue de Vicence en Italie. Dans ses bagages Emilia a pensé à emporter ses pinceaux tandis que Donato, le comédien, a sauvé quelques costumes de scène, dérisoires témoignages de leur art. Durant la traversée, il a lu et relu L’Eneide dont les vers résonnent très fort au moment d’aborder l’ultime étape de leur périple, au moment de débarquer à Ellis Island, ce «centre de tri» pour tous les émigrés.
À leurs côtés, Esther, rescapée du génocide arménien et Gabor, Marucca et Mazio, un groupe de bohémiens pour qui New York ne devrait être qu’une escale vers l’Argentine. Les femmes vont d’un côté, les hommes de l’autre et l’attente, la longue attente commence avec son lot de tracasseries, d’incertitudes, de rumeurs.
Andrew Jónsson assiste à cet étrange ballet. Il a pris l’habitude de venir photographier ces personnes dont le regard est si riche, riche de leur passé et de leurs rêves.
Et alors que la nuit tombe, la tragédie va se nouer. Le voile noir de la mort s’étend

En retraçant cette page d’histoire, Jeanne Benameur nous confronte à l’actualité la plus brûlante, à cette question lancinante des migrants. Emilia, Donato, Esther et les autres étant autant de miroirs pointés sur ces autres candidats à l’exil qui tentent de gagner jour après jour les côtes européennes. Comment éprouver de l’empathie pour les uns et vouloir rejeter les autres? Comment juger les pratiques américaines de l’époque très dures et juger celles de l’Union européenne comme trop laxistes? Tous Ceux qui partent ne doivent-ils pas être logés à la même enseigne?
Quand Jeanne Benameur raconte les rêves et l’angoisse de toutes ces femmes et de tous ces hommes retenus sur Ellis Island, elle inscrit aussi son histoire à la suite de l’excellent Mur Méditerranée de Louis-Philippe Dalembert et du non moins bon La Mer à l’envers de Marie Darrieussecq. Ce faisant, elle prouve une fois encore la force de la littérature qui, par la fiction, éclaire l’actualité avec la distance nécessaire à la compréhension de ces déplacements de population. En laissant parler les faits et en prenant soin de laisser au lecteur le soin d’imaginer la suite.

Ceux qui partent
Jeanne Benameur
Éditions Actes Sud
Roman
336 p., 21 €
EAN 9782330124328
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule principalement à Ellis Island, aux portes de New York. On y évoque aussi les pays que les migrants ont fui, tels que l’Italie, l’Arménie ou l’Islande et une autre destination choisie, l’Argentine.

Quand?
L’action se situe un jour de 1910.

Ce qu’en dit l’éditeur
Tout ce que l’exil fissure peut ouvrir de nouveaux chemins. En cette année 1910, sur Ellis Island, aux portes de New York, ils sont une poignée à l’éprouver, chacun au creux de sa langue encore, comme dans le premier vêtement du monde.
Il y a Donato et sa fille Emilia, les lettrés italiens, Gabor, l’homme qui veut fuir son clan, Esther, l’Arménienne épargnée qui rêve d’inventer les nouvelles tenues des libres Américaines.
Retenus un jour et une nuit sur Ellis Island, les voilà confrontés à l’épreuve de l’attente. Ensemble. Leurs routes se mêlent, se dénouent ou se lient. Mais tout dans ce temps suspendu prend une intensité qui marquera leur vie entière.
Face à eux, Andrew Jónsson, New-Yorkais, père islandais, mère fière d’une ascendance qui remonte aux premiers pionniers. Dans l’objectif de son appareil, ce jeune photographe amateur tente de capter ce qui lui échappe depuis toujours, ce qui le relierait à ses ancêtres, émigrants eux aussi. Quelque chose que sa famille riche et oublieuse n’aborde jamais.
Avec lui, la ville-monde cosmopolite et ouverte à tous les progrès de ce XXe siècle qui débute.
L’exil comme l’accueil exigent de la vaillance. Ceux qui partent et ceux de New York n’en manquent pas. À chacun dans cette ronde nocturne, ce tourbillon d’énergies et de sensualité, de tenter de trouver la forme de son exil, d’inventer dans son propre corps les fondations de son nouveau pays. Et si la nuit était une langue, la seule langue universelle?

Ce qu’en dit l’auteur
Quand j’écris un roman, j’explore une question qui m’occupe tout entière. Pour Ceux qui partent, c’est ce que provoque l’exil, qu’il soit choisi ou pas. Ma famille, des deux côtés, vient d’ailleurs. Les racines françaises sont fraîches, elles datent de 1900. J’ai vécu moi-même l’exil lorsque j’avais cinq ans, quittant l’Algérie pour La Rochelle.
Après la mort de ma mère, fille d’Italiens émigrés, et ma visite d’Ellis Island, j’ai ressenti la nécessité impérieuse de reconsidérer ce moment si intense de la bascule dans le Nouveau Monde. Langue et corps affrontés au neuf. J’étais enfin prête pour ce travail.
Je suis partie en quête de la révolution dans les corps, dans les cœurs et dans les têtes de chacun des personnages car c’est bien dans cet ordre que les choses se font. La tête vient en dernier. On ne peut réfléchir sa condition nouvelle d’étranger qu’après. Le roman permet cela. Avec les mots, j’ai gagné la possibilité de donner corps au silence.
Sexes, âges, origines différentes. Aller avec chacun jusqu’au plus profond de soi. Cet intime de soi qu’il faut réussir à atteindre pour effectuer le passage vers l’ailleurs, vers le monde. Chaque vie alors comme une aventure à tenter, précieuse, imparfaite, unique. Chaque vie comme un poème.
J’ai choisi New York en 1910 car ce n’est pas encore la Première Guerre mondiale mais c’est le moment où l’Amérique commence à refermer les bras. Les émigrants ne sont plus aussi bienvenus que dix ans plus tôt. L’inquiétude est là. Et puis c’est une ville qui inaugure. Métro, gratte-ciels… Une ville où les femmes seraient plus libres que dans bien des pays d’Europe. Cette liberté, chacun dans le roman la cherche. Moi aussi, en écrivant.
Dans ce monde d’aujourd’hui qui peine à accueillir, notre seule vaillance est d’accepter de ne pas rester intacts. Les uns par les autres se transforment, découvrent en eux des espaces inexplorés, des forces et des fragilités insoupçonnées. C’est le temps des épreuves fertiles, des joies fulgurantes, des pertes consenties.
C’est un roman et c’est ma façon de vivre. J. B

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
RTL (Les livres ont la parole – Bernard Lehut) 
La Cause littéraire (Jean-François Mézil)
Blog Quatre sans quatre 
Blog Le coin lecture de Nath 
Blog Autour d’un livre 
Blog Sur la route de Jostein 
Blog Léa Touch Book 


Jeanne Benameur présente Ceux qui partent © Production éditions Actes Sud

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Ils prennent la pose, père et fille, sur le pont du grand paquebot qui vient d’accoster. Tout autour d’eux, une agitation fébrile. On rassemble sacs, ballots, valises. Toutes les vies empaquetées dans si peu.
Eux deux restent immobiles, face au photographe. Comme si rien de tout cela ne les concernait. Lui est grand, on voit qu’il a dû être massif dans sa jeunesse. Il a encore une large carrure et l’attitude de ceux qui se savent assez forts pour protéger. Son bras est passé autour des épaules de la jeune fille comme pour la contenir, pouvoir la soustraire
d’un geste à toute menace.
Elle, à sa façon de regarder loin devant, à l’élan du corps, buste tendu et pieds fermement posés sur le sol, on voit bien qu’elle n’a plus besoin de personne.
L’instant de cette photographie est suspendu. Dans quelques minutes ils vont rejoindre la foule des émigrants mais là, là, en cet instant précis, ils sont encore ceux qu’ils étaient avant. Et c’est cela qu’essaie de capter le jeune photographe. Toute leur vie, forte des habitudes et des certitudes menues qui font croire au mot toujours, les habite encore.
Est-ce pour bien s’imprégner, une dernière fois, de ce qu’ils ont été et ne seront plus, qu’ils ne cèdent pas à l’excitation de l’arrivée?
Le jeune photographe a été attiré par leur même mouvement, une façon de lever la tête vers le ciel, et de perdre leur regard très haut, dans le vol des oiseaux. C’était tellement insolite à ce moment-là, alors que tous les regards s’empêtraient dans les pieds et les ballots.
Ils ont accepté de poser pour lui. Il ne sait rien d’eux. On ne sait rien des vies de ceux qui débarquent un jour dans un pays. Rien. Lui, ce jeune homme plutôt timide d’ordinaire, prend toute son assurance ici. Il se fie à son œil. Il le laisse capter les choses ténues, la façon dont une main en tient une autre, ou dont un fichu est noué autour des épaules, un regard qui s’échappe. Et là, ces deux visages levés en même temps.
Il s’est habitué maintenant aux arrivées à Ellis Island. Il sait que la parole est contenue face aux étrangers, que chacun se blottit encore dans sa langue maternelle comme dans le premier vêtement du monde. La peau est livrée au ciel nouveau, à l’air nouveau. La parole, on la préserve.
Les émigrants parlent entre eux, seulement entre eux.
Le jeune photographe s’est exercé à quelques rudiments de ces langues lointaines d’Europe mais cela ne lui sert pas à grand-chose. Restent les regards, les gestes et ce que lui perçoit sourdement, lui dont les ancêtres un jour aussi ont débarqué dans cette Amérique, il y a bien plus longtemps. Lui qui est donc un “vrai Américain” et qui se demande ce que cela veut dire.
Après tout, ses ancêtres dont sa mère s’enorgueillit tant ont été pareils à tous ceux de ce jour brumeux de l’année 1910, là, devant lui. Ce jeune Américain ne connaît rien de la lignée de sa mère d’avant l’Amérique. Quant à son père, venu de son Islande natale à l’âge de dix ans, il ne raconte rien. Comme s’il avait honte de la vie d’avant, des privations et du froid glacial des hivers interminables d’Islande, le lot de tous les pêcheurs de misère. Il a fait fortune ici et épousé une vraie Américaine, descendante d’une fille embarquée avec ses parents sur le Mayflower, rien de moins. La chose était assez rare à l’époque pour être remarquée, on laissait plutôt les filles derrière, au pays, et on ne prenait que les garçons pour la traversée. Cette fille héroïque qui fit pas moins d’une dizaine d’enfants entre pour beaucoup dans l’orgueil insensé de sa mère. En deçà, on ne sait pas, on ne sait plus. On est devenu américain et cela suffit.
Mais voilà, à lui, Andrew Jónsson, cela ne suffit pas. La vie d’avant, il la cherche. Et dès qu’il peut déserter ses cours de droit, c’est ici, sur ces visages, dans la nudité de l’arrivée, qu’il guette quelque chose d’une vérité lointaine. Ici, les questions qui l’habitent prennent corps.
Où commence ce qu’on appelle “son pays”?
Dans quels confins des langues oubliées, perdues, prend racine ce qu’on nomme “sa langue”?
Et jusqu’à quand reste-t-on fils de, petit-fils de, descendant d’émigrés… Lui il sent résonner dans sa poitrine et dans ses rêves parfois les sonorités et les pas lointains de ceux qui, un jour, ont osé leur grand départ. Ceux dans les pas de qui il marche sans les connaître. Et il ne peut en parler à personne.
Il a la chance ce jour-là d’avoir pu monter sur le paquebot. D’ordinaire il n’y est pas admis. Les photographies se font sur Ellis Island. Et il y a déjà un photographe officiel sur place. Lui, il est juste un jeune étudiant, un amateur. La chance de plus, c’est d’avoir capté ces deux-là.
Eux deux sur le pont du bateau, la coque frémissante de toute l’agitation de l’arrivée après le lent voyage. Eux deux, ils ont quelque chose de singulier.
L’homme tient un livre de sa main restée libre. Ils sont vêtus avec élégance, sans ostentation. Ils n’ont pas enfilé manteaux et vestes sur couches de laines et tissus, comme le font tant d’émigrants. La jeune fille n’est pas enveloppée de châles aux broderies traditionnelles. Ils pourraient passer inaperçus, s’ils n’avaient pas ce front audacieux, ce regard fier où se lit tout ce qu’ils ont été. »

À propos de l’auteur
Entre le roman et la poésie, le travail de Jeanne Benameur se déploie et s’inscrit dans un rapport au monde et à l’être humain épris de liberté et de justesse.
Une œuvre essentiellement publiée chez Actes sud pour les romans. Dernièrement : Profanes (2013, grand prix du Roman RTL/Lire), Otages intimes (2015, prix Version Femina 2015, prix Libraires en Seine 2016) ou L’enfant qui (2017). (Source: Éditions Actes Sud)

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Francis Rissin

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Lors de ses recherches, une prof de littérature découvre un ouvrage intitulé «Approche de Francis Rissin» signé Pierre Tarrent et cherche à en savoir davantage sur cet inconnu, sans y parvenir. Qu’à cela ne tienne, Martin Mongin va poursuivre la recherche sous des formes et des genres différents et nous offrir une réflexion sur «l’homme providentiel».

Ma note:
★★ (ouvrage intéressant)

Ma chronique:

Francis Rissin à l’assaut de la France

Martin Mongin signe avec Francis Rissin l’un des ouvrages les plus originaux de cette rentrée. À l’image des affiches portant ce nom et qui vont couvrir tout le pays, il va réussir à imposer ce personnage pourtant très mystérieux.

L’entreprise était aussi audacieuse que risquée: ne pas écrire un roman, mais une sorte de mille-feuilles présentant sous différentes formes l’histoire d’un personnage hors du commun baptisé Francis Rissin. Martin Mongin partait donc avec un a priori des plus favorables pour moi qui aime l’originalité et la création littéraire originale. Mais si j’ai été séduit par l’idée et même fasciné par la manière dont l’auteur joue avec son personnage, entraînant le lecteur dans des voies non balisées, il me faut bien reconnaître que l’enthousiasme suscité par les premiers chapitres a fini par s’éroder sur la fin. Mais revenons au chapitre initial qui nous permet au sens littéral du terme d’approcher Francis Rissin.
Catherine Joule, professeur de littérature à la Sorbonne découvre dans ses recherches bibliographiques un titre énigmatique: Approche de Francis Rissin, signé d’un certain Pierre Tarrent. Si toutes ses recherches pour retrouver un exemplaire de l’ouvrage restent vaines, elle parvient très bien – outre un cours passionnant sur les bibliothèques invisibles – à instiller le doute. Après tout si l’on consacre un ouvrage à cet homme, c’est qu’il doit mériter cet honneur.
On va alors se tourner du côté du polar et nous intéresser à ces «histoires de flics» qui tournent autour de notre homme. Mais leur enquête ne va pas non plus réussir à lever le voile sur Francis Rissin.
Martin Mongin, qui ne manque ni de souffle ni d’imagination va alors convoquer le journal intime, le rapport officiel, l’exposition d’œuvres d’art, les affiches électorales, les témoignages de ceux qui ont côtoyé notre mystérieux héros ou encore le script d’un long métrage qui n’a jamais été réalisé.
À travers ce kaléidoscope, le lecteur devrait finir par voir se dessiner les contours de Francis Rissin. D’autant qu’au fil des pages il apparaît comme celui que le pays attend. Et c’est là que réside la principale qualité de ce roman protéiforme, dans la belle leçon de marketing politique qui s’en dégage. Sur la façon d’imposer un nom, une image, sur l’ascension d’un homme encore inconnu de la population quelques mois auparavant, sur la manipulation des foules, sur ce besoin de figures providentielles, de construire un destin collectif: «Nous ne nous satisfaisions plus de nos vies minuscules, nous voulions bâtir quelque chose de grand et de rare, pour l’avenir. Dans ces moments-là, Dieu lui-même eût été bien en peine de satisfaire nos appétits de titans.»
Le roman aurait à mon sens été plus efficace s’il avait été élagué d’un quart ou même d’un tiers de ses pages. Il aurait gagné en force et en efficacité, comme par exemple avec les 272 pages État de nature de Jean-Baptiste de Froment, un conte politique qui s’inscrit dans la même veine.

Francis Rissin
Martin Mongin
Éditions Tusitala
Premier roman
616 pages, 22 €
ISBN: 9791092159172
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule un peu partout en France, mais aussi beaucoup à Paris

Quand?
L’action se situe dans un futur plus ou moins proche.

Ce qu’en dit l’éditeur
De mystérieuses affiches bleues apparaissent dans les villes de France, seulement ornées d’un nom en capitales blanches : FRANCIS RISSIN. Qui est-il? Comment ces affiches sont-elles arrivées là? La presse s’interroge, la police enquête, la population s’emballe. Et si Francis Rissin s’apprêtait à prendre le pouvoir, et à devenir le Président qui sauvera la France?
Pour son premier roman, Martin Mongin signe un livre vertigineux. Un roman composé de onze récits enlevés, onze voix qui lorgnent tour à tour vers le roman policier, le fantastique, le journal intime ou encore le thriller politique, au fil d’une enquête paranoïaque sur l’insaisissable Francis Rissin. Avec une maîtrise rare, Martin Mongin tisse sa toile comme un piège qui se referme sur le lecteur, au cœur de cette zone floue où réalité et fiction s’entremêlent.
Autant marqué par l’art de Lovecraft, de Borges ou de Bolaño que par la pensée de La Boétie ou d’Alain Badiou, Francis Rissin est un premier roman inventif et inattendu, au propos profondément politique.

68 premières fois
Blog motspourmots.fr(Nicole Grundlinger)
Blog Domi C Lire 
Blog La bibliothèque de Delphine-Olympe

Les autres critiques
Babelio
Lecteurs.com
Libération (Mathieu Lindon)
Blog L’Espadon 
Blog Encore du noir 
Blog Journal d’une lectrice

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Catherine Joule, séminaire Textes et intertextes, cours du 3 septembre *** : «Approche centrée sur la personne», université de Paris IV-Sorbonne (enregistrement sonore), collection privée, fac-similé en possession de l’éditeur.

Il y a les livres qui existent, les livres qu’on peut facilement se procurer sur les étals des librairies, chez les bouquinistes ou dans les arrière-salles poussiéreuses des antiquaires de la rue de Sèvres – ces livres qui nous présentent lascivement leur dos coloré sur les étagères des bibliothèques, pour qu’on les caresse du bout des doigts. Il y a les livres qui existent, et les livres qui n’existent pas, les livres qui n’ont jamais été écrits, les livres imaginaires, les livres de romans.
Vous savez que certains auteurs se sont amusés à inventer des ouvrages de toutes pièces, et à les jeter négligemment dans les mains de leurs personnages. Les surréalistes ont abusé de ce procédé, tout comme Pierre Manon, Frédéric Balaire, ou encore François Rabelais, longtemps avant eux, avec son célèbre catalogue de la Bibliothèque de l’Abbaye de Saint-Victor, dans Pantagruel.
Madame Bovary est un livre qui existe. La Barre fixe, de Robert de Passevant (citée par André Gide dans Les Faux-Monnayeurs), on La Chrestomathie du désespoir, de François Merlin (citée par Louis Guilloux dans Le Sang noir), sont des livres qui n’existent pas – des livres dont vous pourrez seulement croiser le nom dans un autre livre, bien réel celui-là. Vous trouverez la liste de ces ouvrages inexistants dans le beau dictionnaire de Stéphane Mahieu, La Bibliothèque invisible, publié il y a quelques années aux éditions du Sandre.
Parmi les livres qui existent, il y a aussi ceux qui ont disparu, les livres dont l’existence est attestée mais dont on n’a jamais retrouvé la trace – ces livres dont les longues listes des doxographes de l’Antiquité nous donnent un minuscule aperçu. Et puis il y a les livres dont nous ne savons rien, les livres dont nous ne savons même pas qu’ils ont été détruits ou perdus. Combien de livres disparus pour un livre qui arrive jusqu’à nous? «Les chercheurs d’or remuent beaucoup de terre, disait Héraclite, et ils ne trouvent pas grand-chose.»
Il y a les livres qui existent et les livres qui n’existent pas; mais entre les deux, il y a encore la place pour certains livres d’un genre intermédiaire, qu’on serait bien en peine de classer dans l’une ou l’autre de ces deux catégories. Des livres qui existent à peine, des livres qui flottent dans les limbes de la thermosphère littéraire et qui se soustraient sans cesse à nos efforts pour les saisir. Des livres ontologiquement indécidables et qui subsistent pourtant à leur façon, comme une promesse, comme un rêve, comme un espoir.
L’Approche de Francis Rissin est un livre de cette catégorie mitoyenne. »

Extrait
« C’est là que nous avons nourri le désir d’une vie pleine et rare, d‘une vie au contact des éléments et des matières, d’une vie en lien avec les forces qui avaient modelé ces plateaux s’étalant au-dessus de nous et qui bouillonnaient encore aux confins de l’univers. Nous ne nous satisfaisions plus de nos vies minuscules, nous voulions bâtir quelque chose de grand et de rare, pour l’avenir. Dans ces moments-là, Dieu lui-même eût été bien en peine de satisfaire nos appétits de titans. »

À propos de l’auteur
Martin Mongin est né en 1979. Il est professeur de philosophie, et passionné de politique. Depuis dix ans, il a signé plusieurs articles (notamment au Monde diplomatique ) et publié divers essais politiques sous des noms d’emprunt. En parallèle, il a toujours écrit de la fiction, imprimant ses ouvrages à quelques dizaines d’exemplaires pour ses proches. (Source : Éditions Tusitala)

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Les étrangers

DELOME_les-etrangers
   RL_automne-2019

 

En deux mots:
Au baptême de sa petite-fille, la narrateur se souvient de son parcours, de ce père absent et de cette mère qui l’a toujours considéré comme une charge. Un manque d’amour qui va l’entraîner sur des chemins de traverse dominés par la rancœur.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Le roman de la honte et du dégoût

Les étrangers dont il est question dans ce roman sont les propres parents de l’auteur, né d’une «erreur» et rejeté par une mère qui préfèrera «vivre sa vie». Comment dès lors se construire une identité…

Le narrateur de ce roman sans compromis vient assister au baptême de Françoise, sa petite fille. Son fils a eu la malencontreuse idée de la prénommer comme sa mère. Une mère honnie à tel point qu’il a failli ne pas se rendre à l’invitation et qu’il se fait le plus discret possible durant la cérémonie. Des sentiments dont le lecteur peut sentir la violence dès les premières lignes: «Ma mère était gouine et je ne souhaite pas à mon pire ennemi d’endurer mon adolescence auprès d’Elle. Longtemps les deux mots qui m’ont le mieux évoqué cette femme ont été honte et dégoût.» Et alors que se déroule la cérémonie religieuse, les souvenirs vont émerger. Ceux de ces années cinquante-soixante, quand les Français «avaient follement besoin de s’amuser et s’étourdir en société. Les salles de spectacle en général, et les cabarets en particulier, étaient très fréquentées. Il y en avait pour tous les goûts et toutes les bourses. Répandues à travers Paris.»
C’est plus précisément du côté de Pigalle que ses parents vont se rencontrer et que vont se jouer les destins des membres de la famille et de leurs amis, amants, maîtresses, compagnons de route. C’est du reste Loulou, l’une des figures de ce monde de la nuit qui va lui raconter comment s’est faite la rencontre entre Paul et Françoise, ses futurs parents, et combien sa naissance n’aura pas été souhaitée. En fait, Loulou servait de rabatteur pour un riche industriel, M. Limonade, et avait convié Françoise et Bruno à les suivre pour une partie fine durant laquelle chacun caressait un dessein propre assez éloigné des fantasmes de l’autre. C’est d’ailleurs autant pour éviter Loulou ou M. Limonade que Françoise et Bruno vont se retrouver en couple, même si Françoise est lesbienne. D’ailleurs très vite chacun va mener une double vie, entre trafics et petits boulots, entre prostitution ou protection d’un partenaire fortuné. Françoise va choisir de suivre Monique, de vingt ans son aînée, et laisser quelques illusions et son fils sur le bord de la route. On comprend sa rancœur: «Lorsqu’on s’est retrouvé confronté au dégoût viscéral de soi durant son enfance; c’est un peu comme une langue maternelle qu’on vous aurait inculquée de force dans votre âme meurtrie.»
Didier Delome, après avoir raconté ses années de galère dans La dèche, son premier roman que l’on peut considérer comme le premier volet de cette histoire, ne se retrouve pas mieux loti dans ce second volume. Enfant non désiré puis rejeté, il va toutefois trouver dans la culture sa planche de salut: «Cela se manifestait, entre autres, par un inextinguible goût pour la lecture. Qui ne m’a d’ailleurs plus jamais quitté. Un point commun incontestable avec ma mère pourtant exécrée.» N’y voyez toutefois pas une bibliothérapie, il s’agit bien davantage ici d’une planche de salut, de celle qui empêche de plonger dans la dépression et le suicide que l’on sent très présents dans ce récit impitoyable où la noirceur recouvre les paillettes et où la haine recouvre la liberté sexuelle. Même si on peut lire entre les lignes une envie de réhabilitation.

Les étrangers
Didier Delome
Éditions le dilettante
Roman
256 p., 18 €
EAN 9782842639860
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris et en banlieue.

Quand?
L’action se situe de la fin des années cinquante à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans ce deuxième roman, Didier Delome raconte son enfance et sa mère.
«Jamais nous n’aurions dû nous croiser ma mère et moi. Loulou a raison. J’aurais mieux fait de la fréquenter avant ma naissance. Peut-être aurais-je su ainsi l’apprécier à sa juste valeur, sans tous ces a priori détestables qu’ont forgés en moi nos six années de promiscuité forcée. Mais n’est-il pas un peu tard à mon âge pour réécrire notre histoire? Malgré ma certitude que la littérature possède ce génie faramineux de cicatriser les plaies du passé et consoler de ce qui aurait pu être et n’a pas été. »

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
Actualitté (Nicolas Gary)
La Grande Parade (Valérie Morice)
Blog Bib HLM 
Blog Mes impressions de lecture 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Ma mère était gouine et je ne souhaite pas à mon pire ennemi d’endurer mon adolescence auprès d’Elle. Longtemps les deux mots qui m’ont le mieux évoqué cette femme ont été honte et dégoût. Avant qu’un autre vocable ne s’immisce à leur place, curiosité. Revenons à la honte. Honte d’Elle. Honte d’être issu d’Elle. Ensuite le dégoût. Dégoût d’Elle. Physiquement d’Elle. Puis au fil de ma longue existence d’adulte, beaucoup plus tard, la curiosité. Car j’ai mis un temps fou, après l’avoir fuie si loin et haïe autant, pour réaliser qu’en définitive je ne la connaissais guère et savais bien peu de chose sur Elle. Mais commençons par le début.
Ils sont tous là. Ceux que je reconnais et les autres – que je n’ai jamais vus ou dont je ne me souviens plus mais qui ont sûrement entendu parler de moi un jour ou l’autre – lors de cette cérémonie de baptême dans l’église imposante et sombre que je connais bien, même si je n’y étais pas revenu depuis un bail. La plupart des insignes membres des familles respectives des parents subjugués par le rituel en train de s’accomplir autour de leur progéniture enrubannée d’une fine pellicule de dentelle immaculée. Quant à moi, je me tiens en retrait de ce public de fidèles aguerris et agglutinés que je surveille acagnardé dans la pénombre derrière une mince colonne vertigineuse, à l’abri de toute curiosité intempestive.
L’ambiance générale est recueillie et plutôt distinguée. Il fallait s’y attendre au sein de ce cloaque bourgeois et catholique. Mon regard s’attarde sur Antoine. À son tour revenu d’Amérique. Et marié avec une Française. À l’inverse de moi ayant dû jadis épouser une Américaine. Sa mère. Bien obligé si je voulais alors obtenir ma carte verte. Le sésame afin de demeurer aux USA. À l’origine ce mariage n’était pas destiné à durer. Même si j’avais joué le jeu du mari modèle vis-à-vis des services si tatillons de l’immigration US. Au point d’ailleurs de produire ensemble ces deux magnifiques bambins. Antoine et son frère, Pascal, son cadet d’un an. Tous deux élevés par leur admirable mère. Sur la côte Est. Tandis que je m’installais seul à l’Ouest. En Californie. Sans jamais néanmoins couper les ponts entre nous après notre divorce à l’amiable. Et je dois dire qu’elle s’est toujours montrée à la hauteur pour éduquer sans moi nos deux adorables garçons. En vraie mère juive. Cent pour cent juive mais athée. Ou plus exactement : non pratiquante. En tout cas ni Antoine ni Pascal n’ont été baptisés à mon initiative. Pas plus d’ailleurs qu’ils n’ont fait leur bar-mitsvah. Je ne me souviens même plus s’ils ont été circoncis. Et j’avoue ne jamais avoir eu l’occasion de le vérifier de visu. Mais ils doivent l’être comme la majorité des petits Américains. Du fait d’un diktat hygiénique local et non pas d’une barbare hoirie. Peu importe, j’ignore pourquoi Antoine, mon aîné, a ainsi décidé sur le tard de se convertir au catholicisme en sacrifiant au rituel du baptême juste avant de venir s’installer en France. À Paris. Sans doute afin de mieux nous retrouver tous les deux. Comme si cette conversion récente pouvait nous aider à nous rapprocher. Ou me plaire. Sous prétexte que de mon côté nous sommes de très ancienne obédience chrétienne, et que j’ai moi-même été baptisé après ma naissance, puis dûment envoyé suivre mes cours de catéchisme avant d’effectuer en grande pompe ma communion solennelle. Ici même. À Saint-Jean de Montmartre. À une époque où je vivais à côté d’ici. Chez ma mère qui n’en avait rien à cirer de la religion mais avait suivi les traditions par principe en organisant une petite fête à l’issue de cette cérémonie à laquelle elle avait convié une partie de notre parentèle. Ceux qu’elle acceptait encore de côtoyer à l’occasion de rarissimes raouts familiaux. Malgré des apparences trompeuses, je me demande si ma mère n’a pas toujours été snob. À la question iconoclaste qui me taraude l’esprit en l’imaginant invitée ici-même en bonne et due forme : serait-elle alors venue? Nous aurait-elle gratifiés de sa présence endimanchée ? Je suis bien obligé de répondre : pourquoi pas ?! Surtout si Antoine s’était chargé en personne de la convier, insistant sur l’importance de sa présence parmi eux. Les mêmes arguments déployés avec moi pour me convaincre d’assister à cette mascarade, alors que nous ne nous fréquentons plus depuis des lustres. Naturellement j’ai refusé. Et je ne sais pas pourquoi à la dernière minute j’ai décidé de passer pour entrevoir à quoi tout ce cirque ressemblerait. À la dérobée. Sans me montrer ni participer en quoi que ce soit à des retrouvailles parentales factices. Hors de question de me prêter à leurs simagrées. Du plus loin que je me souvienne, j’ai toujours affiché une sainte horreur pour cette notion même de famille et toutes les obligations afférentes colportées avec. Sauf lorsque j’étais enfant chez mes grands-parents. Le temps béni où choyé et heureux je n’habitais pas déjà chez Elle. Françoise G. Ma mère. Puisqu’il faut enfin la nommer.
Plus j’y repense et plus cela me turlupine. Comment se fait-il, par quelle opération du Saint-Esprit, que, parmi tous les fichus prénoms féminins de la terre, Antoine – ou sa bonne femme bigote mais je n’y crois pas une seconde – ait ainsi pu choisir d’appeler sa môme Françoise?
Pour m’emmerder. Forcément. Alors là chapeau! Voilà pourquoi il m’a convoqué dans cette nef immense et si terne. Afin de s’assurer que je recevrais son satané faire-part avec ces deux ignobles prénoms gravés dessus. Il a poussé le vice jusqu’à lui attribuer en deuxième prénom Yvonne, qui était aussi celui de ma mère. N’est-ce pas là une preuve irréfutable de son esprit retors? Je ne vois guère d’autre explication plausible.
Affublé de tels prénoms – aussi désuets et laids – ce bébé me répugne. Et si par une folie inimaginable j’avais accepté d’être son parrain, j’aurais été capable de le laisser choir exprès par terre devant le bénitier. Et encore heureux si je ne l’avais pas balancé ensuite contre le mur pour l’y écraser comme un vulgaire cafard avant de le piétiner avec allégresse. Je devrais avoir honte et frémir d’horreur en émettant pareilles pensées. Ma propre petite-fille. Quel gâchis. Amen. Ah! j’oubliais de préciser qu’une fois qu’il est venu s’installer en France, à Paris – comme par hasard –, en outre je découvre qu’Antoine habite ce quartier. Les Abbesses. Où j’ai moi-même passé mon adolescence après le décès de mon grand-père maternel chargé de m’élever au sein de sa nouvelle famille recomposée, dans une charmante banlieue résidentielle. La Varenne-Saint-Hilaire où je me suis d’ailleurs installé dès mon retour. Préférant les abords si délicieux et coquets de la Marne plutôt que ces quartiers bobos de la rive gauche où j’ai toujours vécu adulte, lors de mes passages en France. Lui a emménagé à Montmartre, à deux pas de la place des Abbesses, dans le haut de l’avenue Junot – pardi! Il en a les moyens ; ce que je ne lui reproche pas, tant mieux pour lui – mais de là à choisir précisément cette église : Saint-Jean de Montmartre, où je venais jadis passer au patronage mes jeudis et dimanches, et les jours fériés et petites vacances, sous l’égide de monsieur l’Abbé – encore un drôle de zig celui-là! –, je dis qu’il pousse le bouchon un peu loin. »

Extraits
« La vie nocturne parisienne, après-guerre, jusqu’à la fin des années cinquante, et même au début des années soixante, battait son plein de manière trépidante. Les gens sortaient le plus possible. La télévision ne les avait pas encore alpagués pour les maintenir calfeutrés chez eux. Ils avaient follement besoin de s’amuser et s’étourdir en société. Les salles de spectacle en général, et les cabarets en particulier, étaient très fréquentées. Il y en avait pour tous les goûts et toutes les bourses. Répandues à travers Paris. Y compris dans les beaux quartiers. Et de Montmartre à Montparnasse. Mais Pigalle et ses alentours concentraient une bonne partie des établissements noctambules un peu coquins exhibant à la fois des filles nues et disposant d’hôtesses accortes chargées de faire danser, et surtout consommer, la clientèle masculine. Parisienne, provinciale, voire cosmopolite, ainsi que tous les michetons en maraude venus s’aventurer seuls ou en groupes, et même parfois en couple, y compris mariés, accourus de toutes parts pour s’encanailler dans le quartier réputé le plus chaud de la capitale. »

« Très tôt, l’art et la culture m’ont aussi empêché durant cette sinistre période de cohabitation forcée de trop désespérer de ma vie. Une soif de connaissances s’est mise à enfler en moi pour me protéger de son insatiable curiosité et m’aider à patienter jusqu’à ce que je gagne enfin mon ticket pour la liberté. Cela se manifestait, entre autres, par un inextinguible goût pour la lecture. Qui ne m’a d’ailleurs plus jamais quitté. Un point commun incontestable avec ma mère pourtant exécrée. » p.203

« Lorsqu’on s’est retrouvé confronté au dégoût viscéral de soi durant son enfance; c’est un peu comme une langue maternelle qu’on vous aurait inculquée de force dans votre âme meurtrie. Alors baptiser ainsi sa fille unique Françoise, de la part de mon fils Antoine, c’est comme s’il épelait à tue-tête dans mes oreilles ma pire exécration. Ma mère m’a dégoûté des autres. Physiquement des autres. Et, plusieurs décennies après son décès, j’en souffre encore. Comment ne pas lui en vouloir? » p. 252

À propos de l’auteur
Né en 1953 en France, Didier Delome a fréquenté les cinq continents, aimé l’Amérique, et rencontré tout le monde. Il a publié deux romans aux éditions Le Dilettante, Jours de dèche (2018) et Les étrangers (2019). (Source: Éditions Le Dilettante)

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Belle infidèle

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  RL_automne-2019  Logo_premier_roman

En deux mots:
Julien Sauvage, qui se rêve romancier, se voit proposer la traduction d’un best-seller italien et découvre, au fil de sa lecture, de troublantes similitudes entre ce roman et sa propre histoire. Mais n’est-il pas, comme tout lecteur, en train de s’approprier un récit qui le touche?

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Le traducteur, la belle italienne et la fiction

En se glissant dans la peau d’un traducteur qui croit reconnaître sa propre histoire dans le roman qu’on lui a confié, Romane Lafore signe un premier roman qui explore tous les arcanes de la création littéraire.

Julien Sauvage vit de traductions de livres de cuisine et de guides de voyage, mais il rêve d’écrire un roman, de raconter sa belle histoire d’amour avec Laura. Une fois de plus, il va devoir reporter son projet car Françoise Rahmy-Cohen le convoque pour lui proposer une offre qui ne se refuse pas: traduire Rebus, le roman d’Agostino Leonelli, l’étoile montante des lettres italiennes. L’éditrice, qui s’appuie sur les dires de Rodolphe Dupire, son conseiller, voit en lui celui qui sera capable de sublimer ce texte que s’arrachent les maisons d’éditions, maintenant qu’il figure sur les listes de nombreux prix et notamment le Stresa, c’est-à-dire le «Goncourt italien».
Julien, qui a lu le livre avant de donner son accord, a été touché par cette histoire d’amour qui ressemble à la sienne. Commence alors une sorte de double traduction, celle du texte italien avec ses pièges et celle de son propre vécu par rapport à la version d’Agostino.
Romane Lafore, qui s’est mis dans la peau de Julien, nous offre une belle réflexion sur l’exercice de la traduction et sur les libertés que peut s’octroyer un traducteur. Si au XVIIe siècle on parlait de «belle infidèle» pour souligner la liberté prise avec le texte original des auteurs de l’antiquité, les traducteurs emploient aujourd’hui plus prosaïquement l’expression «traduction-trahison» dans leur exercice. On comprend ainsi que le texte est autant le reflet d’une époque – on ne traduit plus certains mots de la même manière – qu’une interprétation, une réappropriation du traducteur. Surtout quand ce dernier découvre au fur et à mesure combien sa propre histoire entre en résonnance avec celle qu’il est chargé de traduire. Un trouble qui ne va cesser de croître, d’autant qu’il est conforté dans son idée par des proches et par son ami libraire, venu lui aussi d’Italie. C’est bien lui l’amant délaissé!
Entre paranoïa et recherche de tous ces petits détails qui pourraient le conforter dans sa conviction, le lecteur va pouvoir se délecter du roman en train de s’écrire et du roman dans le roman – celui qu’il traduit – qui raconte aussi une histoire familiale, un parcours qui passe par les années de plomb. Quant à ceux qui auront envie de se régaler des mœurs du petit monde de l’édition germanopratin, ils seront également servis. Romane Lafore, qui est éditrice et traductrice de l’italien, a ainsi mis toute son expérience personnelle dans ce premier roman. Pour notre plus grand plaisir.

Belle infidèle
Romane Lafore
Éditions Stock / coll. Arpège
Premier Roman
256 p., 19,50 €
EAN 9782234087477
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris ainsi qu’en Italie, dans les Pouilles et à Rome. On y évoque aussi Bourg-la-Reine.

Quand?
L’action se situe au XXIe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Belles infidèles: traductions libres, fleuries et souvent parcellaires des textes de l’Antiquité, qui privilégient l’élégance finale du français à la fidélité au texte d’origine.
Julien Sauvage est traducteur. Abonné aux guides de voyage et aux livres de cuisine, il rêve en vain d’écrire son propre roman: le récit sublimé d’un chagrin d’amour. Une façon pour lui d’en finir avec Laura, sa belle Franco-Italienne qui lui a piétiné le cœur. Mais contre toute attente, une éditrice parisienne le contacte pour traduire en urgence un roman encensé en Italie: Rebus, l’œuvre d’un brillant trentenaire, Agostino Leonelli. Alors qu’il progresse dans la traduction, Julien retrouve la terre rouge des Pouilles, les figuiers de Barbarie, les jardins riches en plantes grasses avec la mer à l’horizon. Il plonge dans les années de plomb, que son vieux mentor Salvatore, libraire exilé à Paris, rechigne à évoquer. Il revoit Laura, sa lumière, son ventre constellé de grains de beauté. Il embrasse à nouveau la souplesse et les caprices de la langue italienne… Jusqu’à ce que le doute l’étreigne: l’histoire dont s’inspire Rebus pourrait-elle être aussi la sienne ?
En se glissant parfaitement dans la peau d’un homme, Romane Lafore signe un premier roman aussi virtuose que jubilatoire, véritable hommage à la fiction.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
Blog La Rousse Bouquine 
Blog La bibliothèque de Delphine-Olympe 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Passé une certaine heure, je la voyais partout. Trois ans s’étaient écoulés et le rythme d’une démarche dans une rue déserte suffisait encore à me faire tourner la tête ; une mèche échappée d’une capuche, à ce que je l’augmente de toute sa chevelure. Il y avait tant de silhouettes à la nuque souple. Mais c’étaient les foules, les bars bruyants, les masses des terrasses amputant les trottoirs qui m’occasionnaient les plus violents coups au cœur. J’entendais toujours s’élever son timbre parmi les éclats de voix. La nuit flattait mes penchants : à chaque fois que je sortais quelque part, j’avais l’impression d’avoir rendez-vous avec elle. Pour ne rien arranger, je sortais beaucoup. Laura était partout, mais elle n’était jamais là.

Il était 4 heures du matin et ce soir-là encore, je rentrais chez moi ivre. Depuis sept mois, j’étais riche. J’avais acheté un vidéoprojecteur, un service de verres à vin, un MacBook, une grande quantité d’herbe, des enceintes Bluetooth, un aller-retour pour Venise, des plantes vertes, une paire de Church’s, une veste en cuir que j’avais déjà éraflée au coude, un abonnement digital à La Repubblica, une gamme de soins contre la chute de cheveux, au moins quinze kilos de mozzarella de bufflonne, des bouteilles de bon vin, des livres, un Moleskine grand format qui n’entrait dans aucune poche, des tournées, des dîners, même, pour des amis à qui je reprochais instantanément leur manque de gratitude, un canapé enfin digne de ce nom. Un matin d’avril, dans un cabinet de notaire, j’avais hérité du fruit des sacrifices de ma mère — sa manie de conserver les sachets plastique de nos céréales du petit déjeuner, le Nestlé dessert qu’elle grignotait les soirs d’hiver, sur la nappe cirée de notre pavillon de banlieue, sa buanderie entièrement dédiée au rapiéçage, au bricolage, à l’empilage méthodique de boîtes à chaussures Bata. Toute sa vie, ma mère avait travaillé. Elle aurait pu s’en passer : les revenus de mon père médecin satisfaisaient aux besoins de la famille. Mais ma mère voulait ne dépendre de personne. Et l’impuissance de son mari à l’arracher aux griffes du cancer qui s’était planté au cœur de son intimité — une tumeur à l’utérus aussi grosse qu’une pêche au vin, une masse sombre et dense qui pulsait dans son bas-ventre comme un deuxième cœur — avait sournoisement fini par lui donner raison : on ne pouvait jamais compter sur personne. Pendant vingt-neuf ans, j’avais vu sa prévoyance fournir à mon père, mon frère et moi le plus fédérateur des sujets de plaisanterie. Maintenant qu’elle était morte, nous étions trois hommes incapables de rire ensemble.
Pour autant, nous ne pleurions pas. La mort de ma mère avait été engloutie par le silence qui avait toujours accompagné, chez nous, les sensations fortes. Silence lorsque la scène explicite d’un film visionné sur notre canapé familial venait titiller nos chairs vierges de garçonnets, silence devant les feux d’artifice du 14 Juillet, silence face à l’arme brandie par un nationaliste corse qui avait menacé mon père à la suite d’un litige de parking, silence devant les copains, les petites copines, les sachets de préservatifs vides et les cendriers pleins, silence autour du suicide d’un cousin dépressif, silence à l’admission de mon frère aîné à Polytechnique, silence quand j’abandonnai ma thèse en littérature comparée pour me mettre à traduire des guides de voyage et des livres de recettes.
J’avais l’habitude de dire que ma famille n’avait de Sauvage que son nom. D’ailleurs, j’ai lu que Sauvage vient de sylvia, la forêt. Quand une substance, ou l’une de ces bouffées de lyrisme que me procure l’écoute à grand volume d’un morceau traitant d’amours non partagées, m’entraîne dans une épopée au cœur de moi-même, j’aime me voir comme l’arbrisseau planté à l’orée d’un bois sombre. La forêt se tient derrière moi, tandis que les minces branches qui surmontent mon tronc frêle tentent d’attraper les rayons du soleil. Je n’ai pas peur du vent, de l’automne ni du gel, mais dans mon dos cette armée silencieuse me terrorise. La survenue de l’héritage — j’en parlais comme d’un accident, l’ultime symptôme du cancer de ma mère : elle avait commencé par perdre ses cheveux, puis son utérus et ses ovaires, son estomac n’avait plus été capable d’assimiler les aliments solides, son foie avait cessé de fonctionner, ses entrailles avaient été supplantées par une sonde gastrique, sa voix s’était tue, son pouls s’était arrêté, puis son assurance-vie s’était rompue et la membrane qui la retenait dans la catégorie des propriétaires bailleurs avait cédé —, l’irruption dans ma vie de ces 160 000 euros de patrimoine n’avait nullement endurci mon écorce. J’étais plus démuni que jamais. Julien Sauvage, frissonnant, guettant le soleil. Et le soleil se cachait.
L’odeur de tabac froid me prit aux narines quand je poussai la porte de mon appartement. Sur la table du salon, trônaient une casserole de pâtes durcies et un cendrier plein. J’avais invité Hervé à dîner chez moi puis nous avions poursuivi la nuit ailleurs. Hervé était mon meilleur ami. Il revenait d’un séjour de trois mois à Harvard, où il avait initié aux mystères de la phénoménologie d’attirantes étudiantes à qui son accent français, disait-il, avait le pouvoir d’alourdir les regards et d’empourprer les joues. Hervé avait beaucoup de choses à me raconter. Il était le spécialiste des récits, j’étais celui qui écoutait. Pourtant, il s’intéressait à moi. Rien de ce qui avait compté dans mon existence ne lui était étranger. Il connaissait l’ordre de naissance de mes oncles et tantes, il tenait le journal de mes désillusions sentimentales, depuis trois ans repérait avant moi les filles qui se borneraient à me faire croire qu’elles pourraient remplacer Laura. Combien de fois l’avais-je entendu déclarer : « Laisse tomber, c’est une Pauline, tu vas être amoureux trois soirs et elle va se rendre compte avant toi que c’est un malentendu » ?
Après dîner, nous étions passés dans le Marais prendre un verre chez Salvatore, le propriétaire historique de la librairie italienne de Paris. Ce soir-là, Salvatore était mal luné, et Hervé avait saisi l’occasion pour fortifier son entreprise de sape. Pour lui, Salvatore n’était qu’un velléitaire des années de plomb qui avait profité de l’hospitalité de la France pour asseoir son petit empire de mégalomane alcoolique. Mais là où Hervé voyait de l’esbroufe, je savais que se nichait une sincérité qui faisait de Salvatore l’une des rares personnes dont la fréquentation m’apportait un bien-être dénué d’arrière-pensées. Nous avions enfilé quelques digestifs puis nous avions rejoint les amis intelligents d’Hervé dans un bar de République. Assis face à une bière éventée, j’avais écouté Pablo commenter l’hybris des jeunes djihadistes européens et une thésarde rousse affirmer dans un français bourré d’anglicismes que seule Judith Butler avait écrit des pages épistémologiquement valables sur la jouissance féminine. Quand la bande d’agrégés s’était levée pour remuer sur des tubes de R’n’b, le moment était venu de rentrer. Depuis quelques heures déjà, j’avais recommencé à guetter les femmes qui croisaient ma route. Le souvenir de Laura ne mûrissait plus en moi. Il pourrissait.
J’avais oublié mon portable à la maison, aussi la première chose que je fis en franchissant le seuil fut de me ruer dessus. Aucun texto, nulle notification Facebook, pas le moindre crush sur Tinder. Mais alors que je balayais l’habituelle moisson de spams, un mail non lu attira mon attention.
Cher Julien Sauvage,
J’ai eu votre contact par une personne qui m’a dit de vous le plus grand bien. J’aimerais que nous nous rencontrions afin que je vous entretienne d’une affaire assez urgente. Pouvez-vous m’appeler demain matin ?
Bien cordialement,
Françoise Rahmy-Cohen
Directrice générale
Éditions Franc-Barbet
15 rue Jacob
75006 Paris
01 76 98 76 25 »

Extrait
« Il se trouve que ce roman est un chef-d’œuvre. Mon grand ami le critique Fiffo m’en a parlé avant même sa sortie. À vrai dire, je l’aurais acheté sans l’avoir lu, mais j’y ai tout de même jeté un coup d’œil, un soir, et Agostino m’a tenue en éveil une grande partie de la nuit, alors que je baragouine l’italien, tout juste. Mais je ne souhaite pas vous en dire plus. Rebus (elle prononça le titre à la française, « Rébus ») appartient à ces romans aquatiques, il coule en vous comme une eau de source. »

À propos de l’auteur
Née en banlieue parisienne en 1988, Romane Lafore est éditrice et traductrice de l’italien. Belle infidèle est son premier roman. (Source : Éditions Stock)

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