Thelma

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En deux mots
À 15 ans, Thelma Gardel ne pèse que 41 kilos et son «Entraîneur» lui demande encore un effort pour passer sous les 40 kilos. De février à juillet, on va suivre son combat contre cette anorexie qui la dévore de l’intérieur. L’amour et le sport venant compenser les vains efforts de ses proches.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Le bon et le mauvais entraîneur

Thelma est anorexique et il semble bien que son entourage soit impuissant à la sortir de cette spirale infernale. Pour son premier roman, Caroline Bouffault a choisi un sujet délicat, mais réussit, avec justesse et humour à embarquer son lecteur.

C’est une famille sans histoire, ou presque. Le père est prof de math, la mère dirige une entreprise de meubles. Leurs deux filles suivent leur parcours scolaire sans difficulté majeure. Billie a six ans, alors que Thelma se frotte aux tourments de l’adolescence. Personne ne sait trop pourquoi, mais elle souffre d’anorexie. À quinze ans, cela fait déjà de longs mois qu’elle refuse de se nourrir correctement et qu’elle soumet son corps au supplice que lui impose son Entraîneur (c’est ainsi qu’elle nomme cette voix qui la met au supplice et définit les lois qu’elle doit respecter et qui sont de plus en plus dures.
Maintenant qu’elle pèse à peine 41 kilos, son entourage commence à s’affoler. Elle se rend chaque semaine chez le médecin pour vérifier sa courbe de poids, est suivie par un psy et ses parents essaient de l’encourager de leur mieux. Mais rien n’y fait. Tout au contraire, des dissensions vont se faire jour au sein de la famille. Si sa sœur ne comprend pas pourquoi Thelma n’est pas «normale», son père préfère minimiser et sa mère devient irritable. Toute sortie au restaurant est vécue comme une épreuve.
Violette, sa meilleure amie, croit avoir trouvé un bon plan. Il faut qu’elle couche avec un garçon pour ne plus figurer sur la liste des filles hors-catégorie dans le palmarès des plus baisables qui circule en classe. Et pour faire bonne mesure, un adulte serait le partenaire idéal.
Comme le prof de sport semble apprécier Thelma, c’est sur lui qu’elle décide de miser. Mais le chemin est long, d’autant qu’il n’est pas question pour l’enseignant de se compromettre avec l’une de ses élèves. Ce qui va toutefois changer la donne, c’est le désarroi des parents. Quand Violette leur explique que Thelma n’est pas insensible aux charmes de ce bel athlète, ils vont tout simplement lui demander son aide. «Ce ne serait pas la première fois qu’une approche originale réussirait là où échouent les thérapies classiques. Il a lu que la question de la confiance en soi est centrale dans l’anorexie. Quel meilleur traitement que le sport en compétition pour gagner en assurance? En toute humilité, Guillaume est assez sûr de son coup.» Réussira-t-il dans son entreprise? C’est tout l’enjeu de la seconde partie du livre.
Caroline Bouffault affiche une belle maîtrise pour un premier roman. D’une écriture qui sonne toujours juste, empathique avec une pointe d’humour, elle réussit à nous faire partager le combat de Thelma. Sans doute parce qu’il s’appuie sur du vécu. Saluons donc tout à la fois la primo-romancière et les éditions Fugue, dont c’est l’un des premiers ouvrages publiés.

Thelma
Caroline Bouffault
Éditions Fugue
256 p., 20 €
Premier roman
EAN 9782494062030
Paru le 6/01/2023

Ce qu’en dit l’éditeur
Certains ont des amis imaginaires; d’autres, des tyrans intérieurs. Celui de Thelma s’appelle l’Entraîneur. Il règne sur son quotidien, lui enjoint de compter les calories et lui impose une discipline de fer. Soumise à sa loi, la lycéenne épuise son entourage et flirte avec l’abîme. Mais avec l’appui de son amie Violette, une issue se dessine: du marathon ou de la séduction de son professeur de sport, quel projet déraisonnable saura la tirer des griffes de l’Entraîneur?
Combative et lucide, fragile et ironique, Thelma tâche de s’inventer un chemin parmi des adultes aussi désorientés que leurs cadets.
La trajectoire de la jeune fille s’entrechoque à celle de ses proches, et le roman nous plonge tour à tour dans les aléas de la vie de couple, les passions des amitiés adolescentes, les paradoxes des fratries… Avec empathie, justesse et une irrésistible drôlerie, Caroline Bouffault signe avec Thelma une comédie dramatique intergénérationnelle, qui est aussi un premier roman émouvant et solaire.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Trames
Suricate magazine (Soraya Belghazi)
Cité Radio (Guillaume Colombat)
Blog Domi C Lire
Blog le capharnaüm éclairé
Blog Aude bouquine

Les premières pages du livre
« Février
Montée des eaux
Deux litres et demi en trois quarts d’heure, la crue menace. Des gouttelettes se forment sous les aisselles et sur la poitrine plate de Thelma. La contraction de ses muscles lui rosit le front et les joues, tant mieux, ça lui donnera bonne mine. Pour économiser ses pas, elle coupe à travers le terre-plein, pose les pieds le plus souplement possible sur la pelouse puis le bitume du parking – ni secousse ni mouvement brusque. Elle sonne en face de la plaque du généraliste, attend la vibration du déverrouillage, pousse le panneau de verre dépoli. L’enclume qui distend son bas-ventre irradie dans son abdomen et envahit le haut de ses cuisses. Les rates et les appendices explosent, les vessies peut-être aussi. En habituée, elle ne se présente plus à l’accueil. Biscotte la salue avec une information de mauvais augure, installe-toi Thelma, le docteur Meunier a pris un peu de retard.
Consternation. C’est combien, un peu ? Son ventre est au supplice, sa marge minuscule. Sur la droite du couloir, à trois mètres à peine, un panneau cuivré flèche les « Commodités ». Elle résiste. Dans la salle d’attente vide, elle s’assied, croise les jambes et passe ses doigts contre son legging, par-dessous, pour souder ses lèvres l’une contre l’autre à travers le tissu. Normalement, cela diffère l’envie d’uriner, mais dès qu’elle retire sa main, la pesanteur réapparaît. Se changer les idées. Son portable ne dispose plus que de cinq pour cent de batterie. Elle attrape Grazia sur le présentoir en plexiglas. Quelqu’un a rempli le test « Quelle amoureuse êtes-vous ? » au stylo vert, à côté de ses réponses de la semaine dernière. Ils n’ont rien coché de commun, mais comme elle avait calculé son compte pour tomber sur « Amante fusionnelle », difficile de tirer des conclusions. Elle se demande qui est l’autre. Peut-être quelqu’un de son lycée, un alter ego en liberté surveillée.
Tout en elle sue. Son corps cherche à se débarrasser de l’excès de liquide par tous les moyens. Combien de litres peut-on perdre par la transpiration ? Est-ce que le poids de l’eau reste sur la peau ? Quelle proportion s’évapore ?
Elle ne veut pas qu’ils se méfient. Surtout qu’ils n’ont pas de raison de se méfier ! Elle va de mieux en mieux.
Elle appuie plus fort sur son entrejambe. Elle aurait dû apporter un carnet pour réfléchir à la dissert. Le prof avait l’air si fier de son sujet. Un personnage de roman doit-il être admirable pour intéresser le lecteur ? À côté de Thelma, Violette a mimé le suicide par balle, Thelma a promis de l’aider pour le plan, elles s’appelleront ce soir. Dans trois minutes, elle se pisse dessus. Est-ce que le docteur la pousse dans ses retranchements ? Ce serait tellement dommage qu’il soupçonne quoi que ce soit. Elle qui fait tout ça pour eux !
Eux : les adultes qu’il faudra remercier le jour où. Parents, médecin, gynéco, psychiatre. Guérir, c’est aussi pour elle, bien sûr. Elle le sait – évidemment. Elle est en bonne voie. L’horizon s’éclaircit, ses tripes ne mentent pas. C’est pour ça que si la balance affiche deux kilos de moins qu’attendu, la claque sera terrible ; et tellement injuste, après ses efforts des dernières semaines ! On s’inquiétera. On renforcera la traque. On ne la croira plus. Et si on ne la croit plus, elle n’y croira plus non plus. L’élan s’arrêtera net, la vraie vie s’éloignera un peu plus. On prendra des mois, peut-être des années dans la vue.
Elle ne peut pas s’offrir, pour le moment, le confort de la vérité. Elle doit arranger la réalité pour placer toutes les chances de son côté, le temps de rattraper le chiffre officiel. Le problème n’est pas l’évolution, mais l’étalon de départ.
Avec le printemps, les températures deviennent plus clémentes. L’an dernier, à la même saison, elle compensait l’adoucissement de la météo par un durcissement de son programme d’exercice physique. Les calories que son corps ne brûlerait pas pour se maintenir à trente-sept degrés devaient être dépensées autrement, deux kilomètres de course en plus, une série supplémentaire d’abdos. Un an plus tard, la méthode lui apparaît barbare – preuve qu’elle en a fini avec les stratégies tordues.
Il n’y a qu’à la voir à la cantine ! Ce midi, alors que personne n’exigeait rien d’elle, Thelma a demandé du sucre à sa voisine. Violette, volant par-dessus les tables, aurait récupéré le sachet de sucre comme on rafle une pépite. Mais sa meilleure amie était assise trop loin pour entendre. Moins bon public, Solène a englouti son liégeois sans décoller une fesse, et Thelma a dû aller se servir elle-même dans la queue du self. Pas grave. L’essentiel était qu’un témoin, même récalcitrant, la voie déchirer le sachet et répandre quelques grains sur son Activia 0 %. Seule, elle n’y serait pas arrivée.

Cette transpiration intempestive l’inquiète. Il faudrait reprendre quelques gorgées à la fontaine à eau, compenser. Elle n’a pas de récipient sur elle, c’est Biscotte, la secrétaire au visage cramé par les U.V. qui distribue les gobelets. Thelma se lève, sonde le contenu du bac à jouets. Pas de dînette. Elle saisit la coque poussiéreuse d’un voilier Playmobil, s’approche de la fontaine, remplit sa coupe de fortune, porte le plastique à ses lèvres : l’équivalent d’un demi-verre à moutarde, pas plus, de quoi rétablir l’équilibre. Elle se rassied, soulagée, honteuse et vaguement inquiète : si elle allait se coller une gastro ? Autrefois, elle se serait félicitée d’une bonne diarrhée, mais elle n’en est plus à espérer se vider par les moyens les plus gore. C’est bon signe. Elle repose le bateau à l’envers, comme faisait sa mère avec les jouets de bain de Billie. Elle se remet à serrer et desserrer son sexe à intervalles réguliers pour provoquer la décharge électrique qui atténue l’envie.

Le docteur raccompagne une dame âgée à la porte. Thelma se lève, l’abdomen gonflé comme un bébé somalien sur les posters d’Opération Bol de Riz.
Le médecin ne remarque rien. Comme d’habitude, il est obsédé par l’écran digital sous les chaussettes de Thelma.
— Quarante-trois. Ça ne bouge pas beaucoup. Tu prends tes vitamines ?
— Oui.
Non. Elle en a décortiqué la composition. L’excipient qui enrobe les gélules finit en ose, du sucre en embuscade. Elle a trouvé ça mesquin de la part de Meunier, une trahison un peu minable. De toute façon, elle ne lui fait pas confiance, il est à la solde de ses parents et ne se donne même pas la peine de prétendre le contraire.
— Et le fer ?
— Aussi.
Comme si elle avait le choix. Une fois par mois, une prise de sang contrôle son taux de ferritine. Sa mère a prévenu : c’est ça ou de la viande rouge. Du coup, c’est ça. Quelques gouttes tombent dans sa culotte. Elle demande si elle peut y aller, une tonne de devoirs pour demain et une dissert à commencer.
— Ça carbure toujours, au lycée ?
— Oui, ça va.
— Le travail scolaire, c’est important, Thelma, mais moins que ta santé.
— …
— Bien. À mercredi prochain, même heure ?
Elle a envie de vomir tellement son ventre la fait souffrir, elle transporte une boule de feu sous sa peau. Elle n’arrivera jamais jusque chez elle. La secrétaire lui ouvre la porte avec une lenteur qui confine au sadisme. La route qui borde le parking du cabinet est passante, avec l’arrêt de bus qui dessert un lotissement récent, la boulangerie et le bureau de tabac juste à côté.
Le jet rebondit sur le goudron entre ses jambes. Elle n’en finit pas de se vider, accroupie, fesses à l’air, exposée, ridicule. Une dame s’écrie C’est quand même malheureux ! et dans la voix pointue, Thelma croit reconnaître la mère d’une copine de Billie. Elle garde la tête baissée, les yeux par terre, sur la rigole qui s’élargit autour d’un pneu de voiture et mouille ses baskets. Sa honte lui coule le long du nez. La dame est partie.
Quinze ans et demi, et pisser sur des parkings.
Terminé.
Mercredi prochain, elle expliquera les deux kilos usurpés, cette dette qu’elle traîne depuis des mois comme un boulet. Elle se fera engueuler, mais on repartira sur des bases saines.
Elle calcule. Avec tout ce qu’elle vient d’évacuer, elle doit frôler les quarante et un. Presque quarante. Un jour, peut-être, son poids commencera par un trois. Le chiffre provoque une chair de poule délicieuse, comme un film d’horreur qu’on voudrait mettre sur pause, mais qui vous happe jusqu’au générique.

Le remplaçant
— On ne prend pas racine dans le vestiaire, svp !
Le vendredi matin, « à la fraîche », monsieur Faroy attend ses élèves à huit heures sur le terrain multisports. Il est arrivé en cours d’année, quand Marchand est partie en congé maternité. Jusque-là, en cours d’EPS, la seconde C frappait mollement des volants de badminton dans un gymnase surchauffé. Avec le rugby mixte, on a changé de division. Les exhortations viriles du prof galvanisent Thelma : « Allez les chochottes, on se met en jambes, roulade dans la boue, c’est bon pour vos pores ! » Dès les premières minutes d’échauffement, elle jubile. Les filles se rebiffent, les garçons se bidonnent, Thelma exulte. Elle ne petit-déjeuner pas le vendredi pour ne pas s’alourdir d’un ramequin de muesli. Faroy l’aime bien, c’est sensible. Il l’encourage à profusion, dans son style martial. À chaque touche, il lui fait l’ascenseur, à elle toujours. Il se place dans son dos, à son signal elle saute, les grandes mains du prof la soulèvent sans effort, et elle s’envole au-dessus du terrain. Il ne râle pas si elle rate le ballon.

Dans le vestiaire des filles, à la sortie des douches, les corps se croisent. Thelma connaît la plupart de ses camarades depuis le collège, et certaines, comme Violette, depuis le primaire. Elle a vu les silhouettes se modifier, les formes apparaître en ordre dispersé, des seins pointer sous les T-shirts avant de se remplir, des fesses présenter soudain des grumeaux disgracieux, des cuisses s’envelopper, des hanches s’élargir jusqu’à laisser deviner un commencement de bourrelet au-dessus de la ceinture. Sur ses copines, elle trouve ça immonde, mais ça la dégoûte moins que sur elle. Les autres se sont résignées. Régulièrement, à grand bruit, elles entament des régimes fantaisistes, aussi radicaux qu’éphémères.
Plus elles se montrent velléitaires, plus la détermination de Thelma s’accroît. Dans leur faiblesse, elle puise sa force. Au début, ses camarades admiraient son opiniâtreté, on louchait sur l’étiquette de son jean, on spéculait : c’est du 23 ou du 24?, le creux entre les cuisses, surtout, les faisait fantasmer, elles qui, jambes serrées, ressemblaient à de gros pylônes matelassés de téléphérique. Thelma fascinait. Cela ne lui déplaisait pas. Elle avait connu une période de grâce, où de prétendus photographes l’abordaient dans la rue. Cela s’était produit deux fois de suite, à un mois d’intervalle, et dans la foulée Violette lui avait échafaudé un plan de carrière : Thelma ne devait pas laisser passer sa chance. Les gens, à cette époque, s’imaginaient volontiers que Thelma rêvait de célébrité. Actrice, mannequin, influenceuse ? Le fond de l’affaire leur échappait. Au fond, il leur échappe toujours.

Thelma elle-même a été la spectatrice complaisante d’un putsch sur son cerveau. Un tiers s’est emparé des manettes. Par curiosité, pour voir, le peuple a ouvert les grilles. Une force insaisissable s’est mise à traquer tous ses faits et gestes. Ne craque pas, n’avale pas cette merde, ne les écoute pas, cours plus vite, encore cinquante squats, ne t’arrête pas si tôt, dépasse la douleur, bats-toi pour ton futur, ne gâche pas tout.
Un despote éclairé, un Entraîneur dur mais juste œuvre à son avenir. Un brillant avenir ! C’est un homme. Une femme ne déploierait pas pour elle une telle dévotion, et Thelma serait moins sensible à son aura. Et puis, d’une voix et d’une volonté féminine, elle pourrait bien ne plus se dissocier.
Les exigences de l’Entraîneur régissent, depuis dix-huit mois, la vie de Thelma. De manière aussi imperceptible qu’inexorable, le nombre de lois à respecter s’est accru. Aucune contrainte, prise isolément, n’apparaît insurmontable ; aucun refus n’est recevable.
Dès la rentrée en seconde, plus personne n’a voulu ressembler à Thelma, Thelma qui nageait dans son 25, ne portait pas de soutien-gorge, Thelma dont les règles avaient disparu aussi vite qu’elles étaient arrivées. Qu’on ne la regarde plus comme un modèle à suivre, elle en a pris son parti. Au moins, on la regarde encore. Étrange créature de Tim Burton, sculpture vivante de Giacometti.
Elle peine à mesurer sa transformation physique, car elle ne la ressent pas. Intellectuellement, elle en accepte les preuves matérielles, un chiffre sur une balance ou une taille de vêtement, mais en elle quelque chose d’irréductible, de têtu, d’inaccessible à la raison, refuse de s’approprier ce que démentent aussi catégoriquement ses sens.

Elle souffre pourtant de faire souffrir ceux qu’elle aime. Parfois, la culpabilité atteint un niveau si insoutenable qu’elle envisage de se soumettre entièrement à l’Entraîneur, pour arrêter de faire le grand écart, cesser de lutter.
Un jour, dans le cabinet de Soreil, après une interrogation banale dont elle ne se rappelle plus les termes exacts, elle a lâché l’Entraîneur comme on livre un complice. Le psychiatre l’a submergée de questions. Il s’est montré plus insistant qu’à l’ordinaire, et elle a eu le sentiment qu’il ne s’adressait plus à elle, mais bien à lui, et qu’elle leur servait juste de médium. Sans ménagements, Soreil a cuisiné l’Entraîneur, et les explications qui transitaient par la bouche de Thelma résonnaient piteusement à l’oreille. D’être mis à nu, brusqué, l’Entraîneur a rétréci. La divulgation de son existence au-dehors a affaibli son pouvoir au-dedans. Le simple fait que quelqu’un d’autre – un adulte, un médecin ! – le considère comme un parasite, et non comme le noyau, accrédite l’idée en Thelma qu’elle s’en débarrassera un jour.
Cela fait naître, chez elle, autant d’espoirs que de craintes. Elle n’a pas fait grand-chose de ses quinze ans sur terre. Elle n’a rien construit, ni même commencé en dehors de cette maladie. Qu’arrivera-t-il si on lui arrache le cœur de sa personnalité, ce qui la constitue ? Que devient-on quand on vous démantèle ? Que reste-t-il ?
Pendant qu’elle passe des heures à étudier les rubriques nutrition des sites féminins, à retenir le nombre de calories aux cent grammes du pamplemousse (39) et de la banane (90), à réaliser des recettes de cuisine pour en gaver sa sœur et ses parents, les autres adolescents se découvrent des talents, expérimentent dans tous les domaines. Thelma consume toute son intelligence, investit tout son temps dans l’anorexie. Si le mal disparaît, alors quoi ? Qu’est-ce qui tient les autres, toute la journée ? Quel est l’objectif ?
Thelma ne croit pas en Dieu. Elle a essayé de se forcer, mais elle ne peut pas faire un coup pareil à ses parents – pas en plus du reste.

La Liste
— Ce mec est un malade mental ! Il a plu toute la nuit et il fait trois degrés ! Sur la vie de ma mère je n’avais pas cette marque ce matin, je la prends en photo direct.
Dans les vestiaires, Thelma prête peu d’attention aux récriminations d’Inès ni à ses gesticulations grotesques pour photographier l’arrière de sa cuisse avec son téléphone portable. C’est toujours la plus vindicative, parce que Faroy a repéré sa tendance à tirer au flanc et qu’au lieu de l’engueuler, il la submerge de conseils personnalisés, comme s’il comptait lui faire passer une sélection officielle pour le XV de France d’ici la fin de l’année.
— La prochaine fois, au premier placage, je me barre.
— Sauf si c’est Thomas, rigole Manon.
— Bonne blague, dit Inès que ça n’a pas l’air d’amuser outre mesure.
Elle interrompt ses jérémiades le temps de plonger la tête en bas pour finir de se sécher l’arrière du crâne avec sa serviette. En se relevant, elle attaque sur un autre front :
— Avec ce qu’il fait à Thelma, en plus !
Elle s’adresse apparemment à Manon, mais parle suffisamment fort pour que toutes entendent.
— Thomas ? s’étonne Manon tout en formant une boulette à partir des cheveux châtains accrochés à sa brosse.
— Mais non, pas Thomas ! Le prof !

Elle pivote vers Thelma d’un air théâtral, vérifie qu’elle jouit d’une attention sans partage, et déclare, le ton grave :
— Franchement Thelma, il faut signaler, là.
Thelma ne répond pas, mais Inès n’a besoin de rien pour s’échauffer.
— Vous n’êtes pas d’accord ? Tous les vendredis, il la tripote !
— Il ne la tripote pas, il lui fait faire les touches, proteste Violette en roulant les yeux.
— Elle a raison, rigole Sybille. Qu’est-ce que tu veux qu’il tripote, exactement ? S’il était obsédé, il choisirait une vraie meuf, enfin avec des formes, toi, moi, ou même n’importe qui, mais pas Thelma. Faire ça à Thelma, ça prouve que ce n’est pas un obsédé !
En proclamant le statut hors norme de Thelma, Sybille offre à l’Entraîneur une distinction publique. Que la reconnaissance provienne d’une fille léthargique qui ne ferme pas un 38 amoindrit à peine le compliment. Pourtant, le flash de satisfaction qui traverse Thelma ne dure pas. Elle ne se réjouit pas à l’unisson de l’Entraîneur, une part d’elle est déconfite, vaguement humiliée. Elle enfile ses ballerines sans lever la tête et ne voit pas qui persifle :
— Les pédophiles, ça aime aussi les petits garçons.
— Vos gueules, conclut Violette, on est à la bourre pour l’anglais.

Violette et Thelma traversent ensemble la cour du lycée pour rejoindre les laboratoires de langue.
— Décérébrées, les trois, laisse tomber, murmure Violette.
Thelma hausse les épaules.
— Comme s’il risquait de choisir Sybille, ajoute Violette, tout à coup hargneuse. Tu crois qu’il a envie de se péter le dos à chaque match, Faroy ?
Les filles de la classe manifestent toutes, à des degrés divers, une animosité latente à l’égard de Thelma. Violette est le pont qui lui permet de ne pas se retrouver totalement isolée ; un pont n’a pas à entreprendre d’action suicide.
— Ne va pas leur dire ça, clarifie Thelma au cas où.
— T’inquiète.

Dans le cours qui suit la séance de rugby, l’ambiance est habituellement calme, les muscles au repos. Aujourd’hui pourtant, une agitation parcourt les tables du fond, un papier circule de main en main accompagné de rires étouffés.
— Surely the whole class would love to know what’s so funny. Thomas, would you please read it aloud for the rest of us ?
Thomas lève des yeux affolés sur Big Bern.
— Was my request unclear ?
Thelma hésite entre compassion et curiosité. Justin aurait-il fait circuler les Péripéties de la seconde C en plein cours ? Chaque nouvel épisode est attendu comme le dernier Sex Éducation sur Netflix. Toute la classe fait mine d’adorer être mise en scène dans ces chroniques humoristiques, quand bien même les rôles les plus avantageux sont réservés aux potes de l’auteur et les autres relégués à la figuration. Mais l’expression de Justin, assis à la rangée derrière Thelma, une table sur la droite, ne trahit pas de culpabilité particulière. Il semble tout au plus un peu anxieux, au même titre que ses voisins, dans l’attente du dénouement.
Big Bern réitère sa demande de lecture publique. Les visages atterrés autour de Thomas qui persiste dans son refus muet laissent présager un contenu accablant. La prof tend la main, paume ouverte. Un silence d’interro surprise règne dans la classe. Big Bern finit par dégager le papier d’un coup sec.
— Mais il s’agit d’une œuvre collective ! Qui sont vos co-auteurs, Thomas ?
L’emploi du français par Mrs Bernard atteste de la gravité de la situation. Thomas baisse le nez sur la table et bafouille I’m sorry, it was a joke, I don’t remember who has participated.
— A joke, I see. Apportez donc votre liste à monsieur Charpentier, qu’il rie un bon coup. Je vous verrai dans son bureau à la fin du cours. Violette, je vous prie, escortez notre comique chez le proviseur.

À l’interclasse, il n’est question que de la Liste. Charlie crache le morceau, mi-ennuyé, mi-fanfaron : « Pas la peine de s’exciter, c’était pour rigoler… On vous a classées “pour coucher” ». Il bat l’air de ses longs bras : « Mais si ça vous vexe, faites pareil, les meufs, on ne demande pas mieux, ça sera instructif. »
Inès rit très fort et réclame que l’on divulgue le trio de tête. Violette traite Charlie de puceau à petite bite.
— Pourquoi ça t’énerve autant ? s’étonne Thelma. Il t’a montré la Liste ?
Violette acquiesce lentement.
— Et donc ? poursuit Thelma.
— Arrête, on s’en balek !
— C’est toi qui as l’air de trouver ça important.
— Pas du tout.
— À quoi tu joues ? Allez, c’est bon, dis rien.
Violette rattrape Thelma avant qu’elle ait atteint la barrière en bois où elles s’asseyent souvent pour dominer la situation.
Hors classement.
Thelma est d’abord décontenancée. Hors classement, aux côtés de Marina, qui a fait son coming-out à la rentrée.
— Ce con m’a dit : « Ta pote, on aurait peur de la casser », accouche finalement Violette, l’air désolé.
Thelma est sonnée. L’Entraîneur, exaucé au-delà de ses espérances. Il a façonné une créature asexuée.
— Il a dit aussi : « C’est dommage, avec le visage qu’elle a. » Même « le beau visage », je crois.
— Et toi ?
— Quoi, moi ?
— C’est quoi, ton rang ?
— Mais t’es grave, ma parole, on s’en fout !
On s’en fout peut-être, mais Violette termine troisième, juste derrière cette pouffe d’Inès et Sybille qui a des seins depuis le CM1.
La casser.
Sans jamais discuter ni crier grâce, elle se soumet aux exigences toujours plus sévères de l’Entraîneur. Y en a-t-il seulement un, parmi cette bande de glands, qui réussirait à s’astreindre à la même discipline ?
La casser ! Et quoi encore ?
La résistance de Thelma les confondrait.
À la fin de la fable, c’est le roseau qui triomphe, pas le chêne fat et boursouflé. Le chemin reste long. Elle continuera à travailler.

Home sweet home
Thelma laisse choir son sac à dos dans l’entrée, s’engouffre dans sa chambre et ferme la porte. Elle se cale contre le bord du lit, allonge les jambes sur les bouclettes de la moquette et éjecte ses ballerines d’un frottement de la pointe du pied contre le talon. Normalement, elle s’abstient de toute activité physique le vendredi soir, le rugby l’épuise suffisamment pour que l’Entraîneur lui octroie une pause, mais aujourd’hui elle est trop perturbée pour rester immobile. Elle passe une brassière de sport et un legging noir. Lorsqu’elle redescend dans le salon, Billie se lamente :
— On devait jouer à la console !
— Je n’en ai pas pour longtemps, on jouera après.
— Je t’accompagne à vélo alors.
La sœur de Thelma peut s’accrocher comme une lente.
— Non.
— Mais pourquoi ?
— Parce que ! La nuit va tomber et c’est trop pentu !
— T’auras qu’à me pousser dans la montée.
— Je suis trop fatiguée.
Miracle, Billie capitule. Thelma lace ses baskets, branche des écouteurs sur son téléphone et lance Runtastic.
Hors classement.
À qui doit-elle l’élégance de ne pas finir quinzième ? Qui a pensé à créer, pour Marina et elle, un statut à part ?

Toutes les discussions des semaines suivantes porteront sur le détail des délibérations. Justin se fera un plaisir de raconter le duel entre Thomas et Big Bern dans le prochain épisode de sa série. Chacun saura que Thelma Gardel appartient à la catégorie rare des êtres asexués.
Les lampadaires de la rue s’allument alors qu’elle quitte le lotissement sous le regard de Billie, qui s’est avancée jusqu’au portail dans ses chaussons.
Peu de garçons commentent l’apparence physique de Thelma. Si peu qu’elle s’est parfois demandé s’ils s’étaient rendu compte de quoi que ce soit. Si c’était de la diplomatie, ces imbéciles se sont bien rattrapés. Alors qu’elle commence à aller mieux, ils l’enferment à contretemps dans ce statut de malade dont ils semblaient jusqu’ici ne pas avoir conscience ; ils lui tiennent la tête sous l’eau au moment où elle cherche à reprendre de l’air. Est-ce qu’ils ne sont pas fichus de repérer les signes d’une amélioration ? Elle ne parle jamais de ce qu’elle traverse. Que savent ses camarades ? Que voudrait-elle qu’ils sachent ?
Une voiture approche, plein phares. Elle détourne les yeux vers le talus à droite pour ne pas être éblouie, le véhicule passe très près. Heureusement que Billie n’est pas venue. C’est vrai qu’elle lui avait promis de jouer à la Switch.
Rien à tripoter… Un petit garçon.
Elle accélère dans la pente. En haut de la côte, elle consulte son téléphone. Cinquante-cinq minutes qu’elle est partie. Au moins trente, encore, pour le retour.
Elle ne peut pas laisser cette histoire l’atteindre. Elle doit tendre vers un seul but.
Que faire pour qu’on lui renvoie l’image dont elle a besoin pour guérir ? Est-ce qu’il faut qu’elle annonce, platement : « Je vais mieux » ? Elle le dit déjà. Elle ne dit que ça en réalité, même si c’est de manière subliminale, sans mots, ce je vais mieux, elle le répète tout le temps – pour convaincre les autres, valider dans leurs yeux le chemin parcouru, pour prendre de l’élan, les obliger à desserrer les pinces qui la retiennent en arrière.
Elle termine sa course épuisée, mais pas encore apaisée. Le jardin est éclairé. Son père, en manteau dans la véranda, porte le dessous-de-plat en bouchons de liège. Cécilia se tient à côté de lui, juste devant la baie vitrée, bras croisés, et la double ride verticale qu’elle déteste prolonge son nez jusqu’à la racine des cheveux.
— Billie nous a dit que tu étais sortie à dix-sept heures quarante-cinq, dit Thierry quand Thelma pénètre dans la pièce. Ça fait une heure et demie que tu cours ?
Ils ne s’écartent pas et elle en est réduite à les contourner. Derrière eux, la table est dressée pour le dîner. Sa mère crie dans son dos :
— Et tu as eu rugby ce matin ! Ma parole, tu cherches vraiment à te tuer ?
Ce ton, cette question, c’est trop. Trop de provocations pour une seule journée, trop d’hostilité à son égard, jusque dans sa propre famille, de la part de ceux dont elle est en droit d’espérer autre chose. Du réconfort, par exemple. Est-ce que c’est trop demander ? Ni son père ni sa mère ne cherchent à savoir pourquoi elle est partie courir – ils sont si sûrs de connaître la réponse ! Depuis un an, on ne permet à Thelma aucun autre problème que Le Problème.
Elle s’effondre exactement comme il ne faudrait pas et sanglote à la manière d’une gamine prise en faute, d’un gros bébé. Pas la force d’expliquer. Qu’y a-t-il à expliquer, de toute façon ?
— On t’attendait pour passer à table.
Thelma est atterrée. Ils savent parfaitement qu’elle ne peut pas aborder un repas dans cet état : agitée, sale, transpirante, sans le plus petit sas de préparation mentale, pas prête ! Entre deux hoquets, elle quémande un délai, cinq minutes, une douche.
On ne lui accorde même pas ça.
Elle prend place devant son assiette. Son désarroi n’est pas feint. Il lui est physiologiquement impossible d’avaler quoi que ce soit, au risque de s’étrangler. Son père multiplie les allers-retours vers la cuisine. Sa mère oriente ostensiblement le buste en direction de Billie, qui rit à des blagues de Toto ou d’Astrapi sans qu’on puisse déterminer si elle est étanche à l’humeur générale ou si elle cherche à alléger l’atmosphère.
Tous les autres ont terminé leur assiette depuis de longues minutes quand l’ordre fuse :
— Ça suffit. Sors de table.
L’injonction de Cécilia contient une telle agressivité que Thelma en est ébranlée. Son père essaie de la retenir, mais c’est trop tard, ils ne se sont pas consultés, l’autorisation a été accordée, et Thelma se retranche dans la salle de bains. Au loin, le babillage de Billie s’interrompt. Des couverts sont déplacés avec brusquerie. Une porte claque.
Thelma défait sa queue de cheval, démêle du bout des doigts la masse brune mi-longue qui s’en échappe et scrute son image dans la glace. Les joues creusées sous les pommettes saillantes, le front large, le nez court et sans défaut, le menton pointu. Rougis par les larmes, ses yeux jaillissent de son visage. Thelma aime leur permanence. Alors que tout en elle se transforme sous l’effet de forces malveillantes, eux n’ont payé aucun tribut à la puberté ni à la résistance. Le pourtour doré de la pupille se fond dans un vert mousse contenu par un épais trait noir. « Ça sera ton plus bel atout », avait décrété sa mère autrefois – remarque que Thelma, cinq ou six ans à l’époque, avait stockée pour plus tard. Mon petit lémurien, disait parfois Thierry.
De profil, avant d’entrer dans la douche, elle vérifie le parfait alignement de son torse et de son abdomen sur un axe vertical. L’Entraîneur la félicite : deux heures de rugby, seize kilomètres de footing, une crise de larmes et un dîner sauté, rien à redire pour aujourd’hui.

Au petit déjeuner, Cécilia Gardel apparaît d’excellente humeur. La mère de Thelma porte une robe plissée sur des bottes de cuir beige et de longues boucles d’oreilles colorées. Elle détaille à son mari ses ambitions de développement pour Chemins de Campagne, sa boutique de meubles de jardin qu’elle voudrait repositionner sur le très haut de gamme, teck et métal uniquement, pour ne plus courir après le volume. Thierry Gardel sirote son café en hochant la tête et propose son aide pour le business plan. Thelma remplit de Frosties le ramequin de Billie et se sert du thé.
— Tu travailles ce matin, Thelma, ou tu accompagnes maman au magasin ? demande son père.
— Violette vient préparer le DS de maths.
— Ah ! très bien. Elle s’en sort comment, en ce moment ?
Thelma hausse les épaules. Violette s’en sort mal, pas la peine de s’étaler sur le sujet. Ses parents ont divorcé l’an dernier, juste après le déménagement de Lucas en Bretagne. En un trimestre, la vie de Violette n’a plus ressemblé à rien : une famille désintégrée, plus de mec. Le travail scolaire a été rétrogradé assez loin dans ses priorités.
Elle propose de s’occuper du pain pour midi.
— N’achète que deux baguettes, croit bon de préciser sa mère, tu en prends toujours trop, le congélateur déborde. Au fait, un couple passera peut-être en fin de matinée pour repérer les amphores, ne mettez pas de bazar dehors, hein ?

— Ça ne va pas ? interroge Violette, à peine arrivée.
— Mes parents, marmonne Thelma en refermant la porte.
— Y a autre chose.
— Non non.
— Arrête. C’est pas cette histoire de classement, au moins ?
Thelma soupire :
— C’est vraiment chiant.
— Je ne vois pas pourquoi, décrète Violette avec une mauvaise foi qui frise l’œuvre d’art. T’avais l’intention de sortir avec Thomas ?
— Ha ha.
— Un de ses potes ?
— Mais non !
— Donc c’est ce que je dis : on s’en fout.
Thelma apprécie les efforts de Violette pour dédramatiser. Elle aimerait réussir à expliquer que son exclusion de la Liste-des-bonnes-meufs-avec-qui-coucher entérine une victoire et un échec, mais elle ne sait pas comment formuler les choses, comment dire que ce que crie cette liste c’est Ma pauvre fille, n’essaie même pas, c’est perdu d’avance. Leur amitié comporte une étiquette qui proscrit l’usage de certains mots, au premier rang desquels redoublement et anorexie.
— Thelmouille, tu ne vas pas chialer ?
Violette l’enserre dans ses bras et Thelma réussit à ravaler le gros de ses larmes. Elles restent un moment l’une contre l’autre, puis Thelma se dégage.
— Je vais chercher le livre de maths.
— Je peux savoir pourquoi tu te venges sur moi, gémit Violette en cachant mal son soulagement.
Thelma sort une trousse, un cahier de brouillon et le manuel qu’elle ouvre à la page du cours sur le sens de variation des fonctions de référence. Elle accorde à Violette cinq minutes pour se rafraîchir la mémoire sur le Je retiens.
— Tu vas comparer (-1,3)2 et (-5,2)2.
Violette sélectionne un stylo-bille à pointe rose et garde la languette du capuchon entre les dents pour mordiller le plastique. Thelma réfléchit à une consigne plus difficile, avec une fonction inverse, mais pas trop compliquée non plus. D’abord, valider que la base est maîtrisée. Violette note l’intervalle de comparaison et relève la tête :
— Tu sais que le petit trou au bout du bouchon c’est pour que les gens qui l’avalent ne s’étouffent pas ?
Thelma lui lance un regard éloquent. Violette replonge dans la contemplation de l’énoncé.
Tout à coup, Thelma prend conscience que son amie agite le cahier de brouillon devant ses yeux.
— Eh oh, j’ai fini ! Tu pensais à quoi ?
— Je vais coucher avec un mec.
Violette rit.
— Ça te prend comme ça ?
— C’est la seule solution.
— Mais t’es sérieuse, en fait ? C’est pas un peu extrême, comme représailles ?
— C’est toi qui dis ça ?
— Quoi, moi ? Hein, mais ça n’a rien à voir ! Lucas et moi, on était ensemble. Excuse-moi mais c’est bizarre de décréter ça comme ça. Ça ressemble à une question de fierté.
— Ce n’est pas de la fierté.
Devant la moue sceptique de Violette, Thelma tente une approche différente. Est-ce que Violette se rappelle quand la prof de maths a rendu les copies, la semaine dernière, qu’elle lui a tendu son six sans commenter, sans lui demander si elle avait eu un souci, comme si tout était normal ?
Oui, Violette se rappelle, et une insulte tombe à l’endroit des pratiques sexuelles de la mère de la prof. Thelma poursuit :
— C’est autoréalisateur et criminel.
Elle n’est pas certaine de ses adjectifs, mais Violette semble saisir sa pensée.
— Pour moi, c’est pareil, Vio : tant qu’on me regardera comme quelqu’un de malade, je ne m’en sortirai pas.
Jamais elles n’abordent ces thèmes aussi frontalement. Violette a l’air émue aussi.
— Je vais me chercher un verre d’eau, dit Thelma, pour s’éviter un autre épanchement. Tu veux un truc ?
Quand elle revient de la cuisine, un gobelet dans chaque main, le livre de maths a disparu, Violette a les deux paumes à plat sur la table et une expression résolue.
— Ça ne sera pas quelqu’un de la classe. On ne va pas mendier ces dégénérés. Laisse-moi le week-end. Lundi matin, j’aurai un nom.

Extrait
« Certes, il ne connaît pas grand-chose à la pathologie de Thelma. Mais à en juger par la démarche de ses parents, ceux qui s’y connaissent ne parviennent pas à régler le problème. Est-ce qu’on est venu le chercher, oui ou non? Ce ne serait pas la première fois qu’une approche originale réussirait là où échouent les thérapies classiques. Il a lu que la question de la confiance en soi est centrale dans l’anorexie. Quel meilleur traitement que le sport en compétition pour gagner en assurance? En toute humilité, Guillaume est assez sûr de son coup. » p. 140

À propos de l’auteur
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Caroline Bouffault a grandi près de Grenoble et vit actuellement à Paris. Thelma est son premier roman. (Source: Éditions Fugue)

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Dans la cour

REBOTIER_dans-la-cour

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En deux mots
Barnabé n’a pas trois ans quand il perd sa mère. Un drame qui va entraîner son père dans une spirale infernale. Il meurt quatre ans plus tard, laissant à son fils la lourde tâche de se construire un avenir. Les copains et la musique vont l’aider à s’en sortir.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Comment Barnabé a survécu à la mort de ses parents

Dans ce premier roman initiatique, Jérôme Rebotier raconte la vie de Barnabé qui a perdu sa mère et son père alors qu’il n’était qu’un enfant. Une double et douloureuse épreuve qu’il va falloir surmonter.

À la rentrée 1986, Barnabé entre en classe de Seconde. Il se réjouit de retrouver ses camarades de classe, Émile, Antoine, Jean-Albert, Hercule les autres. En quelques lignes, on découvre que cette petite bande est d’abord là pour s’amuser plutôt que pour apprendre. Le fait que sur son formulaire, à la case «parents» Barnabé note «décédés» y est peut-être pour quelque chose.
Dès le chapitre suivant, qui nous ramène en 1977, on comprend que ce corps d’homme ramené vers le rivage que des promeneurs découvrent sur la côte bretonne est celui de son père. Déjà défiguré, il ne comportait pas de traces de coups. L’enquête va conclure à un accident. Plus tard, on comprendra qu’en fait il n’avait plus envie de vivre.
Car tout le roman est construit sur ce principe des allers-retours entre la vie «d’avant», celle où Barnabé n’était pas encore orphelin, et cette année 1986 qui marque sa nouvelle vie. Il découvre sa chambre à l’internat et pense y découvrir un terrain de jeu avec des limites qu’il est bien décidé à franchir. Il faut dire qu’il revient de loin. Un double drame que l’auteur va tenter de conjurer en commençant par un conte en quatre parties disséminées le long du livre et intitulé Les cerises et le goudron (je vous conseille de relire ce conte in extenso une fois votre lecture terminée. Il est très éclairant).
On découvrira dans quelles circonstances le petit garçon perdra sa mère en 1973, mais on comprendra surtout très vite que c’est en 1977 que son existence a basculé.
«On m’avait tué à l’instant. L’enfant en moi était mort, enfoui quelque part loin de la raison. La naïveté laissait place à l’ignorance et à la peur. Je m’évanouissais presque, je ne savais plus qui j’étais. Mon esprit se réfugiait là-bas, très loin. Je savais que ma mère m’observait et je voulais la rejoindre. Le volcan bouillonnait de plus en plus. Fort.»
Alors, c’est en semant de petits cailloux sur sa route qu’il va finir par trouver un chemin. En 1978, il se réfugie dans l’imaginaire, s’imagine le capitaine d’un vaisseau en mission pour sauver le monde, en 1980 il se rêve en sportif en érigeant son propre Roland Garros. «Je suis devenu adulte immature dans un corps trop petit. Je ne dois pas en parler, on ne doit pas savoir, il paraît que ce n’est pas bien d’être différent. On m’a appris que l’on n’aime pas les gens différents, on les rejette. Alors c’est mon secret.» Finalement, c’est grâce à la musique qu’il va trouver sa voie. La musique qu’il écoute – l’auteur a eu la bonne idée de publier la playlist du roman – et la musique qu’il fait avec ses copains. Si le groupe qu’il va former avec ses amis n’est pas très brillant – leur premier concert va virer à la catastrophe – il a enfin trouvé un équilibre.
On serait tenté d’y voir un aspect autobiographique, venant d’un compositeur de musique de films, mais c’est d’abord dans la musicalité de l’écriture que Jérôme Rebotier se dévoile. Son roman est agencé comme un album, à la fois sombre et lumineux, désespéré et ouvert au monde. Alors quand retentit la cloche qui marque la fin de l’année scolaire, on se dit que pour Barnabé tout est possible. Et que peut-être le romancier nous offrira une suite.

Playlist du roman

Dans la cour
Jérôme Rebotier
Éditions Héliopoles
Premier roman
210 p., 17 €
EAN 9782379850868
Paru le 9/02/2023

Où?
Le roman est situé principalement en France, à Paris et en région parisienne. On y évoque aussi La Baule et Le Pouliquen ainsi que Viroflay.

Quand?
L’action se déroule entre 1973 et 1986.

Ce qu’en dit l’éditeur
1986. Barnabé Voisin a 15 ans. Passionné de musique, il retrouve sa bande de copains, Hercule, Émile, Antoine, John, Kadour et Jean-Albert. Ces inséparables amis s’apprêtent à vivre toutes leurs premières fois¬ : leur groupe de rock, les manifs, les clopes en douce, les filles… Mais lorsque les profs interrogent Barnabé sur ses parents, il écrit machinalement : «Décédés».
Alternant le récit à la première personne d’un jeune lycéen et celui d’un adulte interrogeant la mort prématurée de ses parents, Jérôme Rebotier nous entraîne dans un roman personnel, drôle et émouvant, où le parcours initiatique d’un adolescent et sa joie de vivre l’emportent sur les fractures originelles.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

Les premières pages du livre
Les cerises et le goudron
Première partie

Une petite maison.
Des cerises.
Je suis en train de déjeuner.
Une toute petite pièce et, sous l’assiette de cerises, une table.
Dans le mur une petite brèche d’où suinte une coulée de goudron.

Je suis soudainement assis dans l’autre sens. Je mange mes cerises comme si de rien n’était.
Le goudron coule lentement sur le sol et le niveau commence à monter.
Je m’observe de très près.

Je mange mes cerises comme si de rien n’était.
Le goudron coule lentement, sur le sol, et le niveau commence à monter.
Je m’observe de très près.

Je recule en me laissant là, affairé à mes cerises.
Je recule encore, je passe la porte et je m’éloigne.

Je recule toujours, longtemps, très longtemps, laissant la maison, moi, mes cerises et le goudron rapetisser jusqu’à n’être plus qu’une petite étoile dans la nuit sombre.

D’ici je ne vois plus le goudron.
Là-bas, je mange mes cerises comme si de rien n’était, je le sais.

…Noir…

1986
La rentrée
Ils sont déjà tous réunis dans la cour au moment où je passe la grande porte du lycée. Teints bronzés et langues déliées. Les restes de l’été sur leurs visages. Émile, Antoine et ses yeux bleus, Jean-Albert, Hercule et puis les autres. En demi-cercle. Les anecdotes fusent. Cette complicité immédiate, l’humour renouvelé par les vacances.
Émile a pris une demi-tête, plus une demi-tête de cheveux dressés dans toutes les directions, et s’est enveloppé d’un imperméable noir qui lui tombe au ras du mi-mollet, une vieille paire de Doc aux pieds joints comme un cornet de glace.
— T’as mis les doigts dans la prise ce matin? lui lance Jean-Albert en plissant la bouche et les yeux d’un air approbateur.
— Poss poss, lui répond Émile en l’imitant.
Antoine acquiesce en souriant et Hercule enchaîne :
— Tu n’aurais pas croisé Vladimir par hasard?
Si, si, il est avec Marcelo.
Un rire aux éclats. Nous sommes les seuls à pouvoir comprendre.
Je les regarde avec le plaisir des retrouvailles tout en leur tapant dans la main. Jean-Albert porte un pantalon beige taille soixante-six qui laisse apparaître la moitié de son caleçon à motif papier peint, Hercule ne manque pas son « Mon Barnabé ça me fait tellement plaisir de te revoir vivant! » en me prenant les épaules dans ses mains, et Émile me glisse un «Alors comme ça t’as changé de nom pendant les vacances?» suivi du petit plissement œil bouche qui demande mon approbation. Je lui réponds:
— C’est quoi ce délire encore ? tout en me faisant la réflexion que quelques minutes seulement de remarques entre copains suffisent à réinventer nos vies.
— Va voir sur le tableau! me répond Antoine souriant.
— Qui est avec qui ? je lui demande.
— J’te dis d’aller voir sur le tableau, il répète.
Je me dirige vers le parloir et je cherche mon nom. D’abord je ne me trouve pas et puis si, en relisant plusieurs fois les listes des classes, je comprends enfin la blague… Bernard Moisin (2de 4), ils m’ont appelé Bernard Moisin au lieu de Barnabé Voisin, les salauds! La voix d’Émile s’approche de moi avec son petit rire moqueur :
— Ça va Bernard? T’as pas un peu moisi en vacances ? Je me retourne:
— Et toi tu t’es déguisé en Robert Smith?
La sonnerie retentit à quelques mètres de nous. Nos tympans claquent et s’envolent. Nous reprenons nos marques. Les élèves se rassemblent par classes devant les numéros notés à la craie blanche sur le sol de la cour. Moi je passe la porte du bureau du conseiller d’éducation et je lance à la secrétaire, qui, tête baissée, attentive, remplit ses formulaires, et sans attendre qu’elle me fasse signe :
— Bonjour madame, je suis pas sur la liste, je vais où ? Elle lève les yeux et pousse un soupir en m’apercevant.
— Ah non! Vous! vous n’allez pas commencer dès le premier jour ! Débrouillez-vous!
— Bah d’accord! Je vais dans la classe de mon choix alors ?
— Ne dites pas n’importe quoi, Voisin! Laissez-moi travailler! Par pitié!
Je me dis un instant que je ne pensais pas qu’à son âge elle ait besoin que je ressente de la pitié pour elle. Bref! Je m’imagine en cardinal, abaissant la main sur ses épaules avec un air condescendant et je l’absous de ses péchés. Je souris pour moi.
— Qu’avez-vous à sourire comme ça? On dirait un nigaud! Allez! filez rejoindre votre classe!
Je sors dans la cour qui s’est vidée entre-temps et bien évidemment je ne sais pas où sont passés les copains de 2de 4. J’en profite pour faire une petite dizaine de pompes sous l’arcade, je fais ça dès que j’ai deux minutes, il paraît que ça maintient en forme, les pompes. De toute façon je suis en retard. Puis je sens la présence de ce type, certainement nouveau pion qui s’approche de moi pour me dire que ce n’est pas le moment de faire le mariole tout seul. Je lui dis: «OK». Je me relève et je prends l’escalier central, J’arpente les couloirs en regardant à travers les portes vitrées des classes. J’en profite pour faire deux ou trois clins d’œil aux copains puis j’aperçois enfin Jean-Albert et Antoine assis au fond d’une salle dans laquelle une vieille prof, complètement babos et portant fièrement une chemise en cuir bordeaux, agite les bras dans toutes les directions. Je toque trois coups bien francs suivis d’un léger silence, puis j’ouvre la porte, je passe la tête, et je dis d’une petite voix: «Bonjour madame, je suis Bernard, Bernard Moisin.» Éclats de rires… je connais une bonne partie des élèves, et Voisin est un nom qu’on n’oublie pas. La vieille babos semble désemparée, vérifie sa liste sur un vieux carnet puis se redresse en reprenant confiance et s’adresse à la classe: «S’il vous plaît ne vous moquez pas de votre camarade, il a peut-être une bonne raison d’être en retard.» Elle me regarde par-dessus ses lunettes :
— Quelle est la raison de votre retard, jeune homme ?
— J’étais dans le bureau du CPE car ils ont fait une faute à mon nom, ils ont écrit Bernard sans h alors que moi c’est Bernhard avec un h, car je viens d’Alsace. Du coup, je me suis mis à faire quelques pompes et j’ai pas entendu la sonnerie.
Rires.
— (À la classe) Arrêtez de rire stupidement comme ça! Je ne comprends rien à vos histoires de pompes, asseyez-vous je suis madame Dubien, votre professeur de français et comme vous vous en doutez votre professeur principal. D’abord on dit «Je n’ai pas» et pas «J’ai pas»! Tenez! Voici quelques fiches à remplir. Je vous préviens, nous allons passer toute l’année ensemble alors mieux vaut bien nous entendre. Et si vous avez des doutes, demandez à votre voisin ! (Rires)
— Merci beaucoup madame!
Je prends les fiches et je vais m’asseoir derrière Jean-Albert et Antoine. On se met à se raconter nos vacances pendant que la babos nous distribue un polycopié avec le nom des autres profs. Je commence à remplir mes fiches et comme d’habitude je note machinalement «décédés» à la case Parents.
«On a Ramirez en espagnol, ça va être encore une bonne rigolade!» je dis à Jean-Albert.
Dubien nous distribue l’emploi du temps, nous demande d’ouvrir nos livres page 40 et le cours se déroule tranquillement jusqu’à la prochaine sonnerie. »

Extrait
« On m’avait tué à l’instant. L’enfant en moi était mort, enfoui quelque part loin de la raison. La naïveté laissait place à l’ignorance et à la peur. Je m’évanouissais presque, je ne savais plus qui j’étais. Mon esprit se réfugiait là-bas, très loin. Je savais que ma mère m’observait et je voulais la rejoindre. Le volcan bouillonnait de plus en plus. Fort. Je ne sais plus si je me mis à pleurer, je ne crois pas. J’étais devant le fait. Je n’avais pas vraiment le choix. Non, je ne pleurais pas, je devais être fort. Je deviendrais le capitaine de mon vaisseau et je mènerais ma vie tout seul. Je m’imaginais portant un casque et une cape de super-héros, délivrant tous ceux que j’aimais. Je rêvais que mon père s’écroulait et roulait dans la pente d’un jardin, je peinais à le rattraper, mais je le sauvais. Avec de la volonté et de l’imagination, j’y arrivais.
Les mois passent et je regarde le ciel par la fenêtre, plusieurs années de suite réunies en un instant. J’ai perdu la notion du temps. Je suis devenu adulte immature dans un corps trop petit. Je ne dois pas en parler, on ne doit pas savoir, il paraît que ce n’est pas bien d’être différent. On m’a appris que l’on n’aime pas les gens différents, on les rejette. Alors c’est mon secret. Je grandis presque comme ces autres, en me sentant quelquefois gênant, un peu de trop, et autour de moi, ceux qui savent font presque comme si de rien n’était, ceux qui l’apprennent me prennent en pitié. Je déteste la pitié! Ceux qui ont pitié vous rabaissent sans le savoir, ceux qui ont pitié vous regardent d’en haut avec cet œil ou cet air attendri qui leur donne de l’importance. Piédestal. Podium. Je préfère qu’on m’écoute. Rien qu’un peu. Raconter, partager, et qu’on observe et adopte mon étrangeté. » p. 57-58

À propos de l’auteur
REBOTIER_jerome_DRJérôme Rebotier © Photo DR

Jérôme Rebotier est compositeur de musiques de films. Dans la cour est son premier roman. (Source: Éditions Héliopoles)

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Mes nuits apaches

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Sélectionné pour le « Prix Orange du livre 2019 »

En deux mots:
Un peu perdu dans son village de l’Ariège, Jonas apprend à se défouler en tapant fort sur la batterie offerte par son frère. Dès lors, il sait que la musique, que le rock, vont l’accompagner durant toute sa vie et n’hésite pas à partir pour Paris, quitte à laisser derrière lui son ami Henri et la belle Barbara.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Sauvé par le rock

Plus qu’un livre sur le rock, davantage qu’une riche playlist, au-delà des illustrations de Marc Topolino «Mes nuits apaches» est un formidable roman d’initiation. N’hésitez pas à suivre Jonas!

Commençons par dire deux mots de l’objet. Ce livre fait partie de la collection «Les Passe-Murailles» dirigée par Emmanuelle Dugain-Delacomptée qui entend «revisiter les mondes immuables des classiques littéraires, entrer dans des tableaux qui s’animeraient soudain, débattre avec des philosophes disparus, s’égarer dans des films ou séries que rien ne destinait à se rencontrer, ou bien simplement évoquer l’influence de ces œuvres sur nos vies». À la fois par le sujet proposé, la découverte et l’influence de la musique rock et les illustrations de Marc Topolino qui parsèment le récit, l’objectif est atteint.
On prend beaucoup de plaisir à suivre le parcours de Jonas, même si son enfance et son adolescence n’ont pas été des plus joyeuses. Après avoir perdu son père – celui qui emmenait la famille Espagne sur l’air de Machucambos – et sa grand-mère, il voit son grand-frère quitter le domicile familial pour ses études et se retrouve seul avec sa mère. «Elle me trouvait malheureux alors que je n’étais que le reflet de son propre malheur.»
Dans cette ambiance lourde ce n’est pas le psy roumain auquel il va rendre visite qui lui sera d’un quelconque secours, mais Henri et Barbara. Encore, c’est le copain d’enfance, celui avec lequel il joue au foot. «Nos solitudes s’étaient prises en affection». Barbara, c’était autre chose. C’était le visage de l’amour, le fantasme absolu.
En attendant un hypothétique premier baiser, la vie de Jonas va changer lorsque son frère, de retour pour Noël, va lui offrir une batterie sur laquelle il va pouvoir lâcher toute sa colère. «À présent, j’étais armé. Il ne pouvait plus rien m’arriver. Le rock avait déboulé dans ma vie.»
Un vent de liberté souffle alors, qui le transforme du tout au tout. Ses fringues, sa dégaine et même ses rêves changent à mesure qu’il découvre cet univers musical. Il n’hésite pas à monter dans la camionnette des trois filles qui vont donner un concert à quelques kilomètres de là et s’improvise batteur de la blonde, la rousse et la brune.
À 17 ans, il lâche tout pour s’installer à Paris et pour, peut-être, oublier Barbara.
Il écume les concerts, sort avec Betty, oublie ses études en chemin. Il n’aura pas Lisa, mais décrochera finalement son bac au rattrapage. Il n’envisage son avenir que dans la musique, mais s’inscrit en fac d’anglais pour rassurer sa mère. Avant de devancer l’appel pour se débarrasser au plus vite du service militaire et oublier son ancienne vie. «Je prenais l’armée pour une sorte de machine à laver».
Mais c’est à La Réunion, sur «des effluves d’épices, de gingembre, de curcuma, de curry» qu’il va trouver sa voie. En entendant Kenyan et sa voix qui «venait vous attraper par le col et ne vous lâchait plus». La suite – et la fin – du livre va se jouer un registre d’intenses émotions, avec quelques surprises et, en complément d’une riche playlist, une bibliographie tout aussi intéressante.
Car désormais, c’est dans les livres et l’écriture que Jonas cherche son paradis.

Mes nuits apaches
Olivier Martinelli
Éditions Robert Laffont
Coll. «Les Passe-Murailles»
Roman
200 p., 20€
EAN 9782221219348
Paru le 03/01/2019

Playlist
LOS MACHUCAMBOS ✶ THE SPECIALS ✶ THE SMITHS ✶ BÉRURIER NOIR ✶ THE CRAMPS ✶ THE GUN CLUB ✶ THE CLASH ✶ MIOSSEC ✶ BUKOWSKI ✶ BOB DYLAN ✶ MARY MY HOPE ✶ JULEE CRUISE ✶ THE VELVET UNDERGROUND ✶ THE JESUS AND MARY CHAIN ✶ THE LIMIÑANAS ✶ PIERRE VASSILIU

Où?
Le roman se déroule en France, dans un village de l’Ardèche, puis à Paris, à Nîmes et Montpellier, avant un voyage à La Réunion.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Je me sentais indestructible. J’étais fort, rapide et coureur de fond. C’était comme si toute la matière qui me constituait entrait en résonance avec la musique. Et ce soir, j’étais prêt à pardonner à tous ceux qui m’avaient fait du mal. Par leur absence, leur façon de m’oublier. Je crois bien que j’étais prêt à me pardonner moi-même.
Jonas traverse sa jeunesse et son adolescence comme un long tunnel jalonné de déceptions, de pertes et de frustrations. Jusqu’à ce qu’une lueur éclaire son chemin. Celle, éblouissante, du rock.
Désormais, tout va changer. Son look, les filles, les nuits, l’avenir…
Mes nuits apaches est le premier roman rock de la collection «Les Passe-Murailles», où la voix brûlante du jeune héros, impatient de vivre, jaillit dans l’air de soirées saturées de décibels, pour venir résonner à l’intérieur de votre poitrine.

Les critiques
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INCIPIT (Les premières pages du livre)
« De petites choses
Tout allait bien pour moi, au début. Je me sentais pas tellement différent des autres. Et puis mon père a décidé de tout gâcher. Aujourd’hui, j’ai compris que rien n’était de sa faute, qu’il n’avait rien décidé. Mais je lui en ai beaucoup voulu d’avoir foutu ma vie en l’air.
J’ai longtemps enfoui au fond de moi les souvenirs qui le concernaient. Quand ils se pointaient, je sentais deux mains puissantes tordre mon estomac comme on essore une serpillière. Ça me coupait la respiration. Et je mettais de longues minutes à retrouver mon souffle. Alors j’ai appris à les repousser, à les fouler au sol avant de les recouvrir de terre jusqu’à ce qu’ils disparaissent. Aujourd’hui, je les laisse venir plus volontiers. J’ai renoncé à renoncer.
À propos de mon père, ce que je garde de lui, ce sont des petites choses. Des choses de rien. Ses cheveux gris, ses sous-pulls, le parfum de sa transpiration, ses emportements devant les infos, sa main sur ma tête, son rire et la façon dont il provoquait celui de ma mère. J’étais si jeune que tout s’embrouille parfois… les photos, les anecdotes racontées par mon frère et les vrais souvenirs. Ceux qui m’appartiennent vraiment.
Dans les vrais souvenirs, il y avait sa nuque. Ou plutôt, la tension qui habitait cette nuque alors qu’il nous conduisait vers l’Espagne. Le soleil de plomb qui cognait la carrosserie de la vieille 504 Peugeot. Le radiocassette qui tournait, la musique des Machucambos qui emplissait l’habitacle et nous donnait l’impression d’avoir déjà passé la frontière. Ses doigts qui martelaient le volant en rythme. Ses doigts qui se souvenaient d’avoir tenu la cadence dans des groupes de reprises, à la fin des années cinquante, dans les dancings d’Oran.
Je devais avoir huit ou neuf ans. J’étais coincé entre ma grand-mère et mon frère aîné. J’ignorais où se situait la frontière. Mais je la devinais. Je la flairais. Il suffisait d’observer la nuque de mon père, son relâchement soudain, les plis nouveaux qui striaient sa peau, l’affaissement de ses épaules.
Je me souviens de sa voix aussi, de son accent espagnol un peu heurté quand il reprenait les paroles de « Cuando calienta el sol », de celui de ma mère quand elle venait soutenir ses efforts, du fredonnement de ma grand-mère dans mon oreille d’enfant.
J’avais dix ans quand il est parti. Les gens disaient qu’il était parti pour ne pas m’annoncer qu’il était mort. Je suppose qu’ils utilisaient cette image pour me protéger. Mais pour moi, le résultat était le même. En partant, mon père avait foutu ma vie en l’air.
Entre eux, les adultes employaient aussi le mot « crabe » pour éviter d’avoir à parler de « cancer ». Cette image, par contre, ne me protégeait en rien. J’imaginais mon père pris de convulsions. Je voyais son corps infesté de bestioles, rongé de l’intérieur. C’était effrayant. J’en faisais des cauchemars la nuit.
Pour ma grand-mère, c’est arrivé peu de temps après. Mais ça a été plus net, plus brutal. Je n’ai pas eu à la visiter à l’hôpital. Je n’ai pas vu ses cheveux et ses sourcils tomber. Je l’ai vue tomber, elle, et sur le coup, j’ai cru qu’elle me faisait une blague. C’est pas tellement qu’elle était farceuse, ma grand-mère. Mais j’ai trouvé sa façon de tomber si grotesque, corps en avant, tout raide, comme au garde-à-vous, sans même essayer de mettre les mains devant en protection…
Nous revenions de la messe où je l’accompagnais tous les dimanches. Le curé de la paroisse était plutôt barbant. Je ne saisissais pas grand-chose à ses sermons. Même quand j’essayais de me concentrer. Il était gâteux et parlait à côté du micro. Parfois, il entrait carrément en transe en remuant la tête de gauche à droite. Ce qui fait qu’on n’entendait qu’une syllabe sur deux. Même les anciens n’y comprenaient plus rien. Tout le monde se regardait en attendant que ça passe, que sa crise se termine. Il m’est arrivé aussi de m’endormir. Des microsommeils dont j’émergeais la honte aux joues. Certaines images ne me parlaient pas. Le buisson ardent, le péché originel, et cette pomme, symbole de tentation et de mal. Tout ça me dépassait. J’aimais bien les pommes.
Comme d’habitude, j’ai patienté sagement alors que ma grand-mère, debout à mon côté, me couvrait de son amour. La messe, c’était le prix à payer. Je savais que ma récompense n’allait pas tarder. À la fin de l’office, on a franchi les grandes portes en bois clair. Mes doigts courts calés dans sa paume, on est sortis en clignant des yeux à cause du soleil qui venait de se jeter sur nous. Elle a salué certains voisins, des commerçants chez qui elle avait ses habitudes. Mais elle ne s’est pas éternisée. En s’éloignant, elle m’a soufflé : « Ces gens nous détestent. Ne te fie pas à leurs sourires de politesse. » Elle s’est écartée à petits pas nerveux avant d’ajouter : « Ils vont à l’église et ils sont incapables de bonté. »
Je ne lui ai pas demandé pourquoi elle pensait que ces gens ne nous aimaient pas. J’avais peur de sa réponse, peur qu’elle me condamne, moi aussi, à ne pas être aimé des autres. Mais au fond de moi, je savais. Je savais qu’ils détestaient notre accent, qu’ils détestaient les mythes et les fantasmes qu’il transportait.

Extrait
« Quand mon frère a eu son BAC, ça a été un drame pour ma mère et moi. On pressentait que la vie ne serait plus la même. La joie de Fred était un couvercle posé sur nos blessures. En désertant la maison, il allait emporter le couvercle avec lui. Les plaies de ma mère et les miennes s’ouvriraient de nouveau.
On a pris la route tous les trois pour l’installer à Bordeaux où il devait rentrer à l’école normale. La 504 émettait des cliquetis inquiétants. Le pot d’échappement percé vrombissait comme celui d’une Porsche. Avec plus de 150 000 kilomètres au compteur, elle était au bout du rouleau. Ma mère était muette. Elle conduisait, les yeux rivés à l’asphalte devant nous. Elle était tendue, son corps menu collé au volant. Elle avait toujours conduit comme si une planche de fakir était posée sur le dossier de son siège. »

À propos de l’auteur
Olivier Martinelli est né en 1967 et vit à Sète. Auteur de plusieurs romans et de nombreuses nouvelles, il a été lauréat du prix des Lecteurs de Deauville en 2012 avec La nuit ne dure pas et a obtenu le prix de la ZEC avec L’Ombre des années sereines en 2016. L’Homme de miel, son dernier roman, a été «coup de cœur» de quarante librairies en France et en Belgique.
Marc Topolino est né à Sète quelques jours après la mort d’Otis Redding. Depuis, il ne cesse de dessiner sur les feuilles et les arbres, de peindre sur les tableaux et sur les toits. (Source : Éditions Robert Laffont)

Site Wikipédia de l’auteur

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La purge

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En deux mots:
Une année de classe préparatoire dans un lycée de Clermont-Ferrand nous vaut un exercice de style sur le mode d’une dystopie post-apocalyptique. L’occasion de régler quelques comptes avec l’institution.

Ma note:
★★ (bon livre. Je ne regrette pas cette lecture)

Ma chronique:

Une classe préparatoire à quoi ?

Tout au long de ce court premier roman Arthur Nesnidal va nous raconter une année de classe préparatoire dans un lycée aujourd’hui totalement détruit. Une fable grinçante sur la faillite d’un système.

Quand on se replongera dans les archives pour tenter de comprendre comment, au début du XXIe siècle, le système s’est délité avant de faillir complètement et d’entraîner conflits et destructions, alors on retrouvera sans doute un épais dossier consacré à l’éducation et à la fabrication des soi-disant élites qui devaient conduire le pays à la réussite. Un chapitre y sera sûrement consacré aux classes préparatoires qui, comme leur nom l’indique, devaient préparer les meilleurs élèves à intégrer les grandes écoles. Peut-être fera-t-il aussi référence à un ouvrage intitulé La purge et qui démontait alors, point par point, ce système défaillant.
Un témoignage édifiant – de l’intérieur – sur les curieux us et coutumes qui présidaient alors dans ce lycée que l’on n’aura guère de peine à situer à Clermont-Ferrand. «Tout, dans cet établissement, dégageait ce délicat fumet de rance et de désuet, de poussière et de moisi, dont nos enseignants se délectaient volontiers, s’extasiant sans retenue sur l’immuabilité réactionnaire des classes préparatoires. Les couloirs vomissaient leur papier peint en lambeaux, le carrelage d’avant-guerre se disloquait à tout-va, et la craie, sur nos tableaux encore noirs, n’en finissait plus d’agoniser en crissements déchirants. »
Après les infrastructures et le cadre de vie proposé aux élèves et aux enseignants, concentrons-nous sur les méthodes. On trouvera particulièrement motivant la haute considération affichée par le corps enseignant pour des élèves «médiocres, mauvais, incultes, vides». Les professeurs ne vont du reste pas manquer une occasion de souligner leurs propos, allant jusqu’à humilier ces cancres qui n’ont pas assimilé toutes les subtilités du latin, du grec ou des mathématiques : « il annonçait tout haut la note qui tombait; puis, sans élever la voix, il faisait des remarques sur les fautes grossières que l’on avait commises, sur les égarements qu’on eût pu éviter, sur tout ce qui faisait de nos humbles travaux d’immondes petits torchons; on aurait dit une hyène rôdant parmi les chats.»
Arthur Nesnidal s’en donne à cœur joie dans ce roman à charge, flinguant à tout va, massacrant avec cruauté, dézinguant sans discernement. C’est ce qui rend son brûlot tout autant jouissif qu’excessif. Car pour lui, il n’y a qu’à jeter le bébé avec l’eau du bain. On le suit volontiers lorsqu’il dénonce la nourriture qui leur est servie ou lorsqu’il met en avant les absurdités de l’administration. On se régale notamment de cette scène ubuesque lorsqu’il vient expliquer à la comptabilité qu’il s’acquittera de sa dette lorsque l’argent de la bourse lui sera versée: « Maintenant que vous savez que je paierai, et quand je le ferai, pourriez-vous arrêter d’envoyer des courriers de rappel ?
– On ne peut pas, c’t’automatique, récita-t-elle d’un ton embarrassé qu’une rage incontrôlée faussait de plus en plus.
Automatique, bien sûr. Comment n‘y avais-je pas songé? Ils avaient certainement inventé pour le soin du service une sorte de rotative à timbrer les enveloppes, et une autre machine plus ingénieuse encore pour reproduire l’écriture manuelle et ses fautes de français. Sans compter le robot à poster, merveille de technique, qui se glissait la nuit pour se faire discret jusques aux boîtes aux lettres les plus proches des bureaux. »
En revanche, le romancier donne avec son livre la preuve que la théorie du formatage des esprits, du modèle unique, peut très bien voler en éclats pour peu que l’on cherche à s’émanciper de ce modèle unique et stérile. Laissant de côté les « plaisirs d’ignorance, de paresse et d’orgueil » il nous offre un exercice de style vivifiant servi par une plume trempée dans l’acide.

La purge
Arthur Nesnidal
Éditions Julliard
Roman
160 p., 16 €
EAN : 9782260032502
Paru le 16 août 2018

Où?
Le roman se déroule à Clermont-Ferrand.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Vous, Mademoiselle, dites-nous ce que vous en pensez, vous qui avez raté votre devoir. » Aucune forteresse ne résiste à cela. Blême, frissonnante, l’expression fissurée par la déflagration, l’estomac enfoncé, l’espérance perdue, elle se faisait violence avec un héroïsme en tous points admirable pour ne pas fondre en larmes ou sombrer sous la table.
Sans complaisance, un étudiant décrit le quotidien d’une année d’hypokhâgne, sacro-sainte filière d’excellence qui prépare au concours d’entrée à l’École normale supérieure. Face au bachotage harassant, au formatage des esprits et aux humiliations répétées de professeurs sadiques, la révolte gronde dans l’esprit du jeune homme…
Féroce et virtuose, La Purge dénonce la machine à broyer les individus qu’est l’éducation élitiste à la française. Avec pour toutes armes la tendresse d’un Prévert et les fulgurances d’un Rimbaud, Arthur Nesnidal y taille en pièces l’académisme rance de ses professeurs et retourne contre l’oppresseur sa prose ciselée. Dans la plus pure tradition du roman d’apprentissage, un manifeste pour la liberté.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Publik’Art (Delphine de Loriol)
Livres Hebdo (Jean-Claude Perrier)
Blog La bibliothèque de Delphine-Olympe


Arthur Nesnidal présente son premier roman La purge © Production éditions Julliard

Les premières pages du livre
Parmi la multitude des enfers d’ici-bas, je vis, au commencement de ce siècle, tourner l’implacable machine de la grande industrie intellectuelle et vomir à grandes fournées ses séries de troufions de l’esprit et son lot de déchets. On nommait ces chaudrons les classes préparatoires. C’était le temps des gueux, c’était le temps des villes, le temps des miséreux qu’on ne verra jamais plus.
Il faut se figurer l’esprit de ce temps-là. Les murs de nos frontières n’étaient pas encore tombés, et cette contrée s’appelait alors la France, mère patrie de tous ses enfants nés de ses entrailles de terre et de sang. L’Histoire connaît ces envolées que le ciel ne peut ignorer. Les rues de nos bourgades serpentaient bruyamment sous leurs voitures enragées ; à Paris se dressaient Notre-Dame et la tour Eiffel, que la guerre détruisit depuis. La pluie zébrait la grisaille de notre civilisation, martelait le macadam qui chaussait les pas de nos aînés, et les immeubles de béton s’empilaient, sans ordre ni mesure, à la marge des trottoirs qu’investissait chaque aube la foule grouillante de nos ancêtres.
Le centre de la France hébergeait ses montagnes, jetées sans précaution au flanc des Auvergnats. Le massif abritait une fière citadelle. Blanche de brouillard, noire de Volvic, les dieux l’avaient dotée de forts reliefs rocheux, volcans que les Titans prenaient pour barricades pour repousser toujours le bronze des Latins.
Les patrouilles nerveuses y pourfendaient la cohue ; on entendait les cris mêlés aux coups de sifflets. Qu’on veuille s’imaginer cet incroyable flot de ces gens en désordre ; les chemises cravatées frôlaient l’exubérant jogging du sale et vieux clochard ; on marchait droit devant, l’œil sur la montre, vers la gare, le marché, la place de la Victoire, et traversait en hâte les chaussées carrossables au risque presque inconscient de se faire renverser. Au plus haut de la ville enrhumée surgissait la cathédrale gothique, extraite du pavé par les anciens croyants. Les paroissiens l’avaient peu à peu désertée, la science et la finance avaient eu raison d’elle ; nul doute que les troquets étaient mieux fréquentés ; les notables avaient migré sur les bancs des universités, des écoles, des mairies, des marchés ; le fossile chrétien était bien dépassé ; ses heures de gloire enfouies.
Et le clocher sonnait par habitude.
Je me rappelle bien mon entrée dans ce monde. C’était le septembre scolaire ; les feuilles s’agrippaient de leur mieux aux branches des platanes, les écoliers volaient derrière leurs parents, les cartables écrasaient notre jeunesse courbée. Des cohortes d’omnibus se poussaient au coin de chaque école primaire ; la police faisait traverser les petits ; un roulement de voitures déchargeait ses moutards.
Je m’étais, dès l’aurore, jeté hors de mon lit, trop heureux, à vrai dire, d’avoir le privilège d’arriver le premier au seuil de l’instruction. C’est à peine si je pris le temps d’ôter le cintre de ma chemise ; il faut dire qu’à la fois je passais un pantalon et laçais mes chaussures sagement couchées à mes pieds. Quel doigté délicat ! Je farcis mon gosier du petit déjeuner, fis ma toilette en deux ou trois gestes rapides, fus au lycée susdit en quelques enjambées.
Le lycée de nos rêves avait tout du bunker ; il avançait sur nous de tout son bétonnage ; sur son fronton simpliste on lisait son doux nom. Sous l’imposant portail de cette institution se tenait le troupeau des préparationnaires. On parlait, on maugréait ; on bécassait à tout va et de toutes les façons, on se bousculait. Au mur, on avait placardé la liste de nos noms, dans les caractères d’imprimerie les plus petits qui soient, et nous tentions en vain d’écarter ce tas d’hommes pour accéder enfin au tableau de répartition.
Plus tard on s’entassa dans une immense salle ; s’y tenait en faction le comité d’accueil. C’était le peloton des horribles fantômes qu’on percevait à peine du tréfonds de la pièce au travers de ce vague nuage de craie.
« Bienvenue », prétendit une voix par-dessus cette brouille.
Et le silence se fit.
« Bienvenue », reprit le tonnerre de sa voix d’ogre. Et il poursuivit son discours de rentrée. Il y était question de travail, d’ordre, de culture, et du nombre de notre promotion destiné à se réduire de moitié au passage en deuxième année, sans toutefois que nous ayons à nous en inquiéter, car il n’y avait à vrai dire aucune raison que nous ne passions pas pourvu que nous nous en montrions capables. Ne restait, plus en somme, qu’à se mettre au travail.

Extraits:
« L’infirmerie scolaire était pour les élèves la dernière frontière avant le précipice. Y passer, c’était presque mourir; son sinistre dortoir confinait à la morgue; des plaintes de détresse venaient de tous côtés, chétives et déchirantes, les mourants de fatigue s’empilaient à tout va dans des chambres étroites et toujours surchargées. »

« Il annonçait tout haut la note qui tombait; puis, sans élever la voix, il faisait des remarques sur les fautes grossières que l’on avait commises, sur les égarements qu’on eût pu éviter, sur tout ce qui faisait de nos humbles travaux d’immondes petits torchons; on aurait dit une hyène rôdant parmi les chats. »

« C’était un monastère, d’esprit et de structure. On y entrait, innocent enfant de chœur; on en sortait perverti, transi de quelque fanatisme littéraire gâteur de libres pensées. Le génie flétrit sous les coups de l’autorité. »

« Il y a dans la nuit cette paix formidable qui tombe du silence des vies insomniaques. Ce silence ahurit la rumeur des journées ; c’est un silence épais qui confond la tourmente, terrasse les angoisses qui s’y noient sans un cri. C’est un néant rempli de mystère, comble de sérénité, qui couvre le veilleur d’une chaleur anonyme. Tranquille, perdu dans l’immensité d’une nuit bornée de quatre murs, d’un calme que même le grésillement effréné de la mouche conforte, le studieux ne craint pas de s’y voir englouti ; la nuit lui donne la main ; la fatigue patiente pour la prendre à son tour, elle qui conduira notre homme dans sa couche. Les âmes éveillées se subliment un instant, on touche à l’infini, le crâne ne connaît plus ses frontières et l’entendement soudain s’évade et s’éparpille dans le songe éveillé, … »

« La porte des toilettes butait contre la cuvette; on ne pouvait s‘y engouffrer qu’à force d’acrobaties pour les plus souples, qu’en fourrant une jambe dans l’eau pour les autres. Les couloirs étaient étroits, l’oxygène disputé par le surnombre haletant de sa montée; de là-haut, l’œil prenait en entier l’ensemble des constructions. Tout était mal conçu et pensé à moitié, et même pour un bagne, cela était atroce; on avait pris la tourbe pour en faire de la boue; on avait ignoré le savoir de trente siècles; on avait mis l’architecture aux encombrants.
Tout, dans cet établissement, dégageait ce délicat fumet de rance et de désuet, de poussière et de moisi, dont nos enseignants se délectaient volontiers, s’extasiant sans retenue sur l’immuabilité réactionnaire des classes préparatoires. Les couloirs vomissaient leur papier peint en lambeaux, le carrelage d’avant-guerre se disloquait à tout-va, et la craie, sur nos tableaux encore noirs, n’en finissait plus d’agoniser en crissements déchirants. »

« Maintenant que vous savez que je paierai, et quand je le ferai, pourriez-vous arrêter d’envoyer des courriers de rappel ?
– On ne peut pas, c’t’automatique, récita-t-elle d’un ton embarrassé qu’une rage incontrôlée faussait de plus en plus.
Automatique, bien sûr. Comment n‘y avais-je pas songé? Ils avaient certainement inventé pour le soin du service une sorte de rotative à timbrer les enveloppes, et une autre machine plus ingénieuse encore pour reproduire l’écriture manuelle et ses fautes de français. Sans compter le robot à poster, merveille de technique, qui se glissait la nuit pour se faire discret jusques aux boîtes aux lettres les plus proches des bureaux. Le génial créateur de cette mécanique devait être défunt, car ils ne savaient pas comment l’étalonner; vous supposez combien je créditais l’existence d’un si brillant Einstein de la papeterie. »

À propos de l’auteur
Arthur Nesnidal vit près de Clermont-Ferrand, où il a étudié la philosophie. Depuis 2015, il collabore au journal Siné Mensuel. Il a également séjourné dans la «Jungle» de Calais et écrit un document sur une école pour réfugiés, Les Nouveaux Hussards noirs de la République. Écrivain public bénévole, il fut aussi candidat aux législatives de 2017 pour La France insoumise. La Purge est son premier roman. Il a vingt-deux ans. (Source : Éditions Julliard)

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Les heures rouges

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En deux mots:
Quatre femmes, quatre destins: Roberta, une prof d’histoire qui a 42 ans veut à tout prix un enfant ; Mattie, son élève de quinze ans qui va se retrouver bêtement enceinte ; Susan, la mère de famille qui a tout sacrifié pour sa progéniture et Gin, la «sorcière» que l’on consulte en désespoir de cause. Quatre destins rassemblés par toutes les questions liées à la maternité.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Quatre femmes et quelques enfants

Dans un roman choral, Leni Zumas met en scène quatre femmes de Newville, Oregon. Quatre femmes aux destins fort différents, mais que la question de la maternité va lier et déchirer.

Newville est une petite bourgade de l’Oregon, au Nord-ouest des Etats-Unis. C’est dans ce coin de l’Amérique profonde que Leni Zumas a situé son nouveau roman et a choisi de nous retracer le combat de quatre femmes très différentes et pourtant reliées par un lien aussi invisible que fort. Gin, aussi appelée la guérisseuse, est une marginale, que l’on vient consulter parce que l’on craint les médecins et surtout le qu’en-dira-t-on, est peut-être en fin de compte la plus censée et la plus libre de toutes.
Car dans la bourgade les tensions s’exacerbent, en raison d’un amendement voté par le Congrès sur l’identité de la personne qui décrète le droit à la vie dès la conception, ce qui rend notamment l’avortement illégal et pose de graves problèmes s’agissant de PMA et de dons d’ovule et de sperme, le transfert d’embryons dans l’utérus étant désormais interdit.
Bien entendu, il s’agit d’une dystopie, mais on sait que dans les Etats-Unis de Trump une large fraction de la population se bat pour ce type de régression qui entend faire de la seule cellule familiale traditionnelle le seul et unique modèle acceptable.
Mais revenons à nos quatre femmes. Si Gin est une observatrice attentive du microcosme qui gravite autour d’elle, Roberta est directement concernée par la nouvelle législation. Cette prof d’histoire a en effet décidé de faire un bébé toute seule. À 42 ans son horloge biologique tourne et elle se dit que la prochaine fécondation in vitro sera sans doute la dernière. Tout en décrivant sa peine, son mal-être et son combat, Leni Zumas a eu la bonne idée d’entrecouper le récit avec des extraits de la biographie sur laquelle Roberta travaille et qui retrace la vie de l’exploratrice polaire Eivør Mínervudottír au XIXe siècle. Cette islandaise intrépide a aussi été victime de l’ostracisme et de la misogynie.
L’une des plus brillantes élèves de Roberta est Mattie. Quinze ans à peine et elle aussi en proie à un terrible dilemme. Sa première expérience sexuelle tourne au drame. Elle se retrouve enceinte et va éprouver toutes les peines du monde à avorter, le Canada ayant érigé un «mur rose» pour empêcher les Américaines de franchir la frontière pour avoir recours à une IVG.
Reste Susan, la mère de famille qui n’a, à priori, pas à se préoccuper de ces questions. Mais Leni Zumas est bien trop habile pour ne pas ajouter à ce panorama une femme bien sous tous rapports. Susan est mariée, mère de deux enfants qu’elle a choisi d’élever en mettant entre parenthèses sa carrière d’avocate. Mais le bilan est bien amer. Entre un mari et des enfants qui la délaissent, elle sombre dans la déprime et envisage le divorce et même le suicide.
Il faut d’abord lire ce beau roman comme un avertissement face à la montée d’un néo conservatisme qui viendrait mettre à mal les conquêtes si fragiles résultant d’années de luttes. La peur et la douleur qu’expriment ces femmes doit résonner auprès de tous les lecteurs comme un signal d’alarme.
Parce que c’est sans doute ce manque de vigilance qui a piégé toutes les femmes qui, comme Roberta, ont cru à « une comédie politique, une surenchère de la Chambre des représentants et du Sénat ligués avec le nouveau président amoureux des fœtus». Jusqu’au jour où la loi est passée…

Les heures rouges
Leni Zumas
Les Presses de la Cité
Roman
traduit de l’anglais (États-Unis) par Anne Rabinovitch
400 p., 21 €
EAN : 9782258146921
Paru le 16 août 2018

Où?
Le roman se déroule aux Etats-Unis, à Newville, du côté de Salem, Oregon.

Quand?
L’action se situe dans un futur plus ou moins proche.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Drôle, mordant, poétique, politique, alarmant, inspirant, Les Heures rouges révolutionne la fiction de notre époque.» Maggie Nelson (Une partie rouge, Les Argonautes)
États-Unis, demain. Avortement interdit, adoption et PMA pour les femmes seules sur le point de l’être aussi. Non loin de Salem, Oregon, dans un petit village de pêcheurs, cinq femmes voient leur destin se lier à l’aube de cette nouvelle ère. Roberta, professeure célibataire de quarante-deux ans, tente de concevoir un enfant et d’écrire la biographie d’Eivør, exploratrice islandaise du xixe. Des enfants, Susan en a, mais elle est lasse de sa vie de mère au foyer – de son renoncement à une carrière d’avocate, des jours qui passent et se ressemblent. Mattie, la meilleure élève de Ro, n’a pas peur de l’avenir : elle sera scientifique. Par curiosité, elle se laisse déshabiller à l’arrière d’une voiture… Et Gin. Gin la guérisseuse, Gin au passé meurtri, Gin la marginale à laquelle les hommes font un procès en sorcellerie parce qu’elle a voulu aider les femmes.

Les critiques
Babelio
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Uranie – blog littéraire
Blog Les mots de Mahaut 
Blog Les curiosités de Didi 
Blog Le combat oculaire
Blog Sonia boulimique des livres 

Les premières pages du livre
« Née en 1841 dans une bergerie féroïenne,
L’exploratrice polaire fut élevée dans une ferme près de
Dans l’océan Atlantique, entre l’Écosse et l’Islande, sur une île où les moutons sont plus nombreux que les humains, la femme d’un berger mit au monde un enfant qui, une fois adulte, étudierait la banquise. Autrefois cet amas de glaces flottantes représentait un tel danger pour les bateaux que tout expert connaissant la personnalité de cette glace capable de prédire son comportement était précieux pour les compagnies et les gouvernements qui finançaient les expéditions polaires. En 1841, dans les îles Féroé, à l’intérieur d’une petite maison au toit de tourbe, sur un lit qui sentait la graisse de baleine, une mère qui avait mis au monde neuf enfants, dont cinq avaient survécu, donna naissance à l’exploratrice polaire Eivør Mínervudottír.

La biographe
Dans une pièce réservée aux femmes dont le corps est brisé, la biographe d’Eivør Mínervudottír attend son tour. Entre deux âges, elle a la peau blanche, des taches de rousseur, et porte un jogging. Avant d’être appelée à monter sur la table d’examen et à poser les pieds sur les étriers, à sentir une sonde explorer son vagin, à voir sur l’écran les images sombres de ses ovaires et de son utérus, la biographe passe en revue les alliances des autres patientes. Des pierres authentiques, de larges anneaux scintillants. Elles épousent le doigt de femmes dotées de canapés en cuir et de maris solvables, mais dont les cellules, les trompes et le sang faillissent à leur destin animal. Du moins c’est ce que la biographe aime à imaginer. Une histoire simple, facile, qui lui permet de ne pas penser à ce qui se passe dans la tête de ces femmes ou des maris qui les accompagnent parfois. L’infirmière Crabby a une perruque rose fluo et un corset à lanières en plastique qui dénude pratiquement tout son torse et expose son décolleté.
— Joyeux Halloween, explique-t-elle.
— À vous aussi, répond la biographe.
— Allons aspirer un peu de lignée.
— Pardon ?
— Anagramme de sang.
— Hmm, dit poliment la biographe. Crabby ne trouve pas la veine tout de suite. Elle doit la chercher, et ça fait mal. « Où es-tu passée, petite ? » demande-t-elle. Des mois de piqûres ont balafré et assombri le creux des coudes de la patiente. Heureusement, les manches longues sont de mise dans cette région du monde.
— Les Anglais sont revenus, n’est-ce pas ? dit Crabby.
— L’esprit vengeur.
— Eh bien, Roberta, le corps est une énigme. Ça y est… je te tiens. Le sang afflue dans le tube. Le prélèvement leur indiquera les taux d’hormone folliculostimulante, d’œstradiol et de progestérone fabriqués par le corps de la biographe. Il y a de bons et de mauvais chiffres. Crabby range le tube dans un support, à côté d’autres échantillons. Une demi-heure plus tard, quelqu’un frappe un coup à la porte de la salle d’examen – pour signaler sa venue, pas pour demander la permission d’entrer. L’homme qui pénètre dans la pièce porte des lunettes d’aviateur, un gilet et un pantalon de cuir, et une perruque noire bouclée sous un chapeau rond.
— Je suis le garçon de la bande, annonce le Dr Kalbfleisch.
— Waouh ! s’exclame la biographe, perturbée par ce nouveau look si sexy.
— Jetons un coup d’œil, vous voulez bien ? Il pose ses fesses gainées de cuir sur un tabouret, face aux cuisses ouvertes de la patiente, et laisse échapper un « oups » en retirant ses lunettes. Kalbfleisch a joué au football dans une université de la côte est, et il a encore un visage d’étudiant. Le teint doré, une piètre capacité d’écoute. Il sourit en énonçant des statistiques peu réjouissantes. L’infirmière tient le d’hormone folliculostimulante (14,3), à la température extérieure (13) et au nombre de fourmis par mètre carré de sol juste en dessous (87), et vous saurez quelles sont vos chances. D’avoir un enfant. Il fait claquer ses gants de latex en les enfilant.
— Très bien, Roberta, voyons ce qu’il en est. Sur une échelle de un à dix, dix étant la puanteur infecte d’un fromage trop fait et un, l’absence totale d’odeur, comment évaluerait-il le fumet émanant du vagin de la biographe ? En comparaison des autres vagins qui défilent jour après jour dans cette salle d’examen, des années de vagins, une foule de fantômes vulvaires ? Beaucoup de femmes ne se douchent pas avant de consulter, ou luttent contre une candidose, ou bien puent naturellement de l’entrejambe. Kalbfleisch a reniflé plus d’une fois des effluves musqués au cours de sa carrière. Il introduit la sonde échographique enduite d’un gel bleu fluo et l’appuie contre le col.
— La paroi est fine et lisse, dit-il. Quatre millimètres et demi. Exactement ce qu’il nous faut. Sur l’écran, la paroi utérine est un trait de craie blanche dans une masse obscure, si fin qu’il semble impossible à mesurer, mais Kalbfleisch est un professionnel qualifié, ses compétences inspirent une totale confiance à la biographe. Et justifient le montant des honoraires qu’elle lui verse – des sommes si énormes que les chiffres en paraissent virtuels, mythiques, ils n’ont aucun rapport avec votre compte en banque, car ils dépassent l’imagination. En tout cas, les revenus de la biographe n’y suffiront pas. Elle utilise des cartes de crédit. Le médecin passe aux ovaires, enfonçant et inclinant la sonde afin d’obtenir l’angle qu’il recherche.
— Voici le bon côté. Joli paquet de follicules… Les ovocytes eux-mêmes sont trop petits pour qu’on les distingue, même en agrandissant l’image, mais on peut compter leurs poches – les trous noirs sur l’écran grisâtre.
— Croisons les doigts, dit Kalbfleisch en retirant doucement la sonde. Docteur, j’ai vraiment un joli paquet de follicules ? Il recule sur le tabouret à roulettes, loin de l’entrecuisse de la patiente, et ôte ses gants.
— Pendant les derniers cycles – ce n’est pas elle qu’il regarde, mais son dossier –, vous avez pris du Clomid pour stimuler l’ovulation. Elle n’a pas besoin qu’il le lui rappelle.
— Malheureusement, le Clomid provoque aussi un rétrécissement de la paroi utérine, nous conseillons donc aux patientes de ne pas poursuivre le traitement pendant de longues périodes. Ce qui est votre cas. Attendez, de quoi s’agit-il ? Elle aurait dû le vérifier elle-même.
— Donc cette fois-ci nous allons essayer un protocole différent. Un autre médicament connu pour améliorer les chances de certaines patientes âgées au stade prégravide.
— Âgées ?
— Un terme clinique, c’est tout. Il ne lève pas les yeux de l’ordonnance qu’il est en train de rédiger.
— Elle vous expliquera le mode d’emploi et nous vous reverrons ici le neuvième jour. Il tend le dossier à l’infirmière, se lève et rajuste son pantalon en cuir avant de s’éloigner à grands pas. Connard – reyvarhol en féroïen. Crabby explique :
— Procurez-vous ces comprimés aujourd’hui et commencez à les prendre demain, à jeun. Chaque matin pendant dix jours de suite. Pendant cette période, il se peut que vos pertes vaginales dégagent une odeur désagréable.
— Génial, répond la biographe.
— Certaines femmes disent que cette odeur est très… euh, surprenante, continue l’infirmière. Mais quoi qu’il arrive, évitez la douche vaginale. Cela introduirait dans le canal des produits chimiques qui, s’ils franchissent la barrière du col, peuvent compromettre le pH de la cavité utérine. La biographe n’a jamais pratiqué la douche vaginale de sa vie et ne connaît personne qui l’ait fait.
— Des questions ? dit l’infirmière.
— À quoi sert – elle examine l’ordonnance en plissant les yeux – l’Ovutran ?
— À stimuler l’ovulation.
— Mais de quelle façon ?
— Il faudra le demander au médecin. Elle se plie à ces multiples intrusions dans son intimité sans comprendre le centième de ce qu’elle subit. Cela paraît brusquement effroyable. Comment peut-on élever un enfant seule si on ne sait pas ce qu’on inflige à son corps ?
— Je voudrais lui en parler maintenant, reprend-elle.
— Il est déjà avec une autre patiente. Le mieux, c’est d’appeler le cabinet.
— Mais je suis sur place. Ne pourrait-il… ou y a-t-il quelqu’un d’autre qui…
— Désolée, tout le monde est surchargé aujourd’hui. Halloween et tout ça.
— Quel rapport avec Halloween ?
— C’est une fête.
— Pas une fête nationale. Les banques sont ouvertes et le courrier est distribué.
— Vous devrez téléphoner au cabinet, énonce lentement Crabby, pesant ses mots. »

Extrait
« Deux ans plus tôt, le Congrès américain a ratifié l’amendement sur l’identité de la personne, qui accorde le droit constitutionnel à la vie, à la liberté et à la propriété à un oeuf dès l’instant de sa conception. L’avortement est aujourd’hui illégal dans les cinquante Etats. Les avorteurs peuvent être accusés de meurtre au second degré et les femmes désireuses d’avorter, de complicité de meurtre. La fécondation in vitro est également interdite au niveau fédéral, parce que l’amendement condamne le transfert d’embryons du laboratoire dans l’utérus (les embryons ne sont pas en mesure d’y consentir). » p. 42

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