Le café suspendu

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En deux mots
Jacques Madelin a suivi un amour de vacances jusqu’à Naples et s’il ne l’a pas trouvé il est resté dans la ville auprès de son ami Mauricio qui tient le Nube, un café qui est désormais un formidable observatoire et le bureau qui lui permet de retracer la chronique de plus de quatre décennies.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

L’ami prodigieux

Amanda Sthers nous offre un voyage à Naples avec ce nouveau roman. Dans les pas de Jacques Madelin, un amoureux transi qui décide malgré ses déboires de s’installer au-dessus du café de son ami Mauricio, elle réussit une formidable chronique qui court sur quatre décennies. Brillantissime!

Pour commencer cette chronique, il me semble opportun de commencer par expliciter le titre choisi par Amanda Sthers, car il explique tout à la fois le lien entre les récits qui composent ce livre et sa construction. Nous sommes à Naples, une ville dans laquelle une sympathique coutume a été instaurée. Lorsqu’on commande un café, on peut en régler un second indiqué sur l’ardoise du bar comme un café sospeso : un café suspendu, c’est-à-dire un café qui sera offert à une personne qui n’a pas les moyens de le payer. Si l’origine de cette tradition est vague, elle n’en offre pas moins au narrateur qui vit dans un petit appartement au-dessus du bar de Mauricio Licelle, son meilleur ami, l’occasion de découvrir tout à la fois les donateurs et les bénéficiaires de leur générosité.
Le café Nube est un poste d’observation idéal pour Jacques Madelin, arrivé dans la capitale de la Campanie a 30 ans pour y retrouver un amour de vacances et y vivant toujours 42 ans plus tard. «J’ai perdu l’amour mais je suis resté dans la ville.»
Voici venu pour lui l’heure de nous restituer la chronique des décennies passées dans l’estaminet, sept histoires qui «toutes sont liées par ce fil invisible qu’est le café suspendu».
La première met en scène deux femmes amoureuses du même homme, deux rivales qui vont finalement essayer de trouver un terrain d’entente, quitte à en faire payer le prix au mari et amant. Ce dernier, comme souvent en pareil cas, étant le dernier à apprendre ce qui se trame dans son dos.
Arrive ensuite Chen, un docteur pratiquant une médecine Chinoise Ancestrale qui ne va pas tarder à trouver des patients conquis par son savoir. Mais ce n’est qu’après avoir rencontré Jacques et découvert le café suspendu qu’il pourra à son tour arrêter de déprimer et d’avoir le mal du pays en y voyant une similitude avec son art: «Vous comprenez alors la médecine chinoise ! Nous anticipons comme vous le faites. Le mal est invisible mais vous savez qu’il existe et vous rétablissez l’harmonie.»
Suivra la rencontre dans des conditions assez rocambolesques de Lucie et Ferdi, une rencontre placée sous la figure tutélaire de Diego Maradona, l’idole des tifosis et qui nous donnera aussi l’occasion de côtoyer «des choses qui ne sont pas élégantes… pas honnêtes… Des choses en lien avec la… Des choses pas belles.» Le terme qu’il ne faut pas prononcer ici est Camorra.
Nous ferons aussi connaissance avec Agrippina, dont la mythomanie deviendra légendaire, à tel point qu’après sa mort elle continuera à vivre en chacun des habitués grâce à ses anecdotes et de légendes, mais aussi à travers sa petite fille Chiara, à la recherche d’un bonheur qu’elle pense impossible.
C’est avec une autre femme, Livia, que va se refermer ce roman qui vous réservera bien des émerveillements. Livia donnera par exemple à Jacques l’occasion d’intégrer le chœur dans lequel elle chante mais aussi de découvrir un tableau du Caravage, Les Sept Œuvres de miséricorde.
Caravaggio_Sette_opere_di_MisericordiaAjoutons à ce résumé deux Intermezzo qui nous livreront des éclaircissements sur la biographie du narrateur et je n’aurais encore rien dit sur l’élégance de la plume de la romancière, sur sa formidable érudition qui font de ce livre un précieux guide touristique et sur cette habile construction qui permet de lier les histoires entre elles en faisant se croiser des personnages, en les faisant réapparaître après des décennies. Des années 1980 à aujourd’hui, c’est aussi un pan d’histoire contemporaine qui se dévoile, du tremblement de terre de Monteforte Irpino jusqu’au confinement en raison de la pandémie. Bref, n’hésitez pas à arpenter les rues de Naples avec ce précieux guide, ses attachants personnages et sa précieuse philosophie. Il se pourrait même que vous croisiez Elena Ferrante!
Après la confession épistolaire d’Alice à son masseur japonais, reparti au pays du soleil levant dans Lettre d’amour sans le dire, Amanda Sthers apporte avec ce seizième roman toute l’étendue de son talent.

Pour ceux qui seront à Mulhouse le 29 juin prochain à 20h, signalons la conférence-rencontre avec Amanda Sthers organisée par la librairie 47° Nord et animée par Antoine Jarry et Alexis Weigel

Le café suspendu
Amanda Sthers
Éditions Grasset
Roman
234 p., 19 €
EAN 9782246831525
Paru le 4/05/2022

Où?
Le roman est situé en Italie, principalement à Naples et dans les alentours.

Quand?
L’action se déroule de 1980 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Lorsqu’on commande un café à Naples, on peut en régler un second qui sera offert à qui n’aura pas les moyens de s’en payer une tasse. Il est indiqué sur l’ardoise du bar comme un café sospeso : un café suspendu. Voici un récit composé de sept histoires que j’ai recueillies par bribes au café Nube pendant les quarante dernières années. Toutes sont liées par ce fil invisible qu’est le café suspendu. Du côté de celui qui offre comme de celui qui reçoit, la vie passe dans cette tasse… »
Le narrateur, Jacques Madelin, un Français installé à Naples après une déception amoureuse, passe le plus clair de son temps installé au café, juste en bas de chez lui, à prendre des notes en observant les personnes qui se croisent, se cachent ou se cherchent, les rencontres amoureuses ou amicales qui se tissent. La peau d’un crocodile de légende transformée en un étrange sac, une femme trompée qui s’arrange avec la maîtresse de son mari pour garder ce dernier, une jeune femme qui doit se débarrasser du foulard légué par sa grand-mère pour retrouver le goût de vivre, un écrivain aux mille visages, un homme qui a peur de dormir, et même un médecin chinois qui veut soigner les gens en bonne santé…
Tout en racontant des histoires pleines d’humanité, de fantaisie, de souvenirs, de récits historiques, légendaires ou imprégnés de psychanalyse, Jacques dessine au fil des pages un bouleversant autoportrait. C’est aussi un livre sur la charité, sur la manière dont la prodigalité se répercute sur nos destins.
Le talent de conteuse d’Amanda Sthers fait merveille, alliant grâce poétique, peinture des sentiments et évocation d’une ville à l’atmosphère unique.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
France Inter (La bande originale Nagui)
Point de vue (Jessica Louise Nelson)
The Unamed Bookshelf
Femme actuelle (secrets d’écriture)
Les Échos (Henri Gibier)
Nice-Matin (Aurore Harrouis)
Le blog de Gilles Pudlowski
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
Blog Joellebooks


Amanda Sthers est l’invitée de Sandrine Sebbane pour parler de son nouveau roman Le café suspendu © Production RCJ

Les premières pages du livre
Ouverture
(à l’italienne)
Si vous fermez les yeux, vous entendrez les linges qui dansent au vent comme autant d’étendards, les mâts clinquants des bateaux, les voix qui rient ou crient au loin, la mer Tyrrhénienne qui s’en va et revient, quelques Vespa agiles, et tout ce chœur improvisé vous dira qu’un chemin est gravé sous les semelles de ceux qui foulent les pavés napolitains. Il y a dans Naples une injonction organique, une boucle de l’Histoire à laquelle on doit se soumettre, une sensation aiguë du destin. On ne peut échapper à ce que cette ville a inscrit dans le livre de notre vie, on doit s’y résoudre comme on s’abandonne malgré la peur dans les bras de l’être aimé.
Mon nom est Jacques Madelin, j’ai soixante-douze ans. Je suis français mais une histoire m’a mené dans la baie de Naples il y a quarante-deux années. J’ai perdu l’amour mais je suis resté dans la ville. Je vis dans un petit appartement au-dessus du bar de Mauricio Licelle, mon meilleur ami. Le café Nube appartenait à son père et son grand-père avant lui. Nube veut dire nuage ; de lait, de pluie, dessin dans le ciel ou annonce d’un orage. Nuage comme le flou de mon cœur incapable d’aimer à nouveau.
Lorsqu’on commande un café à Naples, on peut en régler un second indiqué sur l’ardoise du bar comme un café sospeso : un café suspendu, offert à qui entrera sans avoir les moyens d’en payer une tasse. Certains disent que cette tradition a été initiée lors des années douloureuses de la Seconde Guerre mondiale, elle serait née de l’habitude d’une bande de copains qui laissaient toujours un peu plus d’argent car ils ne savaient jamais lequel d’entre eux avait pensé à régler l’addition ; certains la font remonter au dix-neuvième siècle, lorsqu’il existait encore des cafetiers ambulants qui se promenaient avec deux gros récipients, l’un empli de café et l’autre de lait. Quand ils croisaient un malheureux, ils lui tendaient le café suspendu qu’un homme plus fortuné avait payé avec le sien, par solidarité et sans doute, dans ce pays imprégné de chrétienté, par charité. Un ami m’a dit que je me trompais, que c’est le fameux acteur Totò, proche de ses racines et généreux, qui en était l’instigateur. Peu importe son origine, le café sospeso vit encore aujourd’hui. On a beau faire une mauvaise réputation à Naples et recommander de prêter attention à son sac quand on s’y promène, il y a des tasses fumantes de générosité partout dans la ville.

Je suis caricaturiste de profession. Le soir, sur la piazza del Plebiscito, je croque les touristes de passage. Parfois, je ne veux pas aller si loin et je marche quelques minutes jusqu’à la piazza del Mercato. La journée, j’écris dans un coin du café. Mauricio accomplit toujours les gestes de la matinée de façon identique et dans le même ordre. À sept heures, il ouvre la porte en fer, recule de quelques pas pour admirer son palais depuis le milieu de la rue, on dirait un enfant qui aurait grandi dans la nuit. Parfois, on sent encore l’odeur du poisson fraîchement livré au restaurant de la rue derrière. Marcello entre. Il allume une seule lumière, cela suffit. Le bar est propre mais il l’inspecte. Bientôt, on lui portera les cornetti à la crème de la boulangerie de sa cousine et il les installera dans la petite vitrine au bout du bar. Dans l’arrière-boutique, il dépose son veston sur un crochet, déboutonne sa chemise et reste en débardeur blanc. Il s’empare d’un sac en toile de jute plein de grains de café et remplit la machine par une trappe qui s’ouvre sur le haut. Il s’assure qu’elle est bien fixée à l’arrivée d’eau et l’allume. Le petit voyant rouge déclenche alors en lui une satisfaction qui s’exprime souvent par un sourire. Tandis que l’eau chauffe, il trace le menu du jour d’une écriture précise. Sa femme Maddalena cuisine dans leur appartement juste en face, il ira chercher les grands plats recouverts de papier d’aluminium en fin de matinée. Après le service, ils déjeuneront ensemble, feront la sieste et Mauricio redescendra pour ouvrir le bar à seize heures trente précises. Quand il écrit le repas au tableau, il pense toujours « encore quelques heures et c’est à mon tour de manger ! ». S’il ne reste pas de café suspendu de la veille à l’ardoise, Mauricio en indique un. Puis, il fait couler le premier café de la journée et le boit. Court. Très chaud. Légère crème couleur noisette. L’espresso italien a la pointe d’amertume qu’il faut pour marquer le palais, loin du café apprécié par les puristes, trop torréfié selon eux, charbonneux alors qu’il devrait avoir des parfums fermentés comme le vin. Je ne suis pas un spécialiste mais jamais je n’ai goûté de café meilleur que dans le sud de l’Italie. Rares sont ceux qui s’asseyent pour boire leur café. Les petits déjeuners s’avalent au bar dans une cohue joyeuse, jus d’orange sanguine mêlé à la grenade débarrassée de ses pépins par une machine qui n’existe qu’à Naples, gourmandises englouties à la va-vite, du sucre plein les mains. Blagues à la criée. On croirait les salles de marchés boursiers de l’époque où tout le monde hurlait pour vendre et acheter. Nul ne veut rater cette plongée matinale dans la vie. Même les vieux se calent contre le comptoir. Sur les banquettes, on retrouve les dodus, ceux qui comptent rester, ceux qui doivent convaincre une femme de se déshabiller, un homme de signer un chèque, un père de les écouter enfin, et moi, assis avec mon stylo comme dans un bistrot français à ma place habituelle, à l’angle droit du café Nube. Certains retirent leurs alliances chaque matin. Quand une femme entre, il y a un frémissement dont elle se réjouit, les regards s’unissent pour célébrer sa beauté, les voix se font plus fortes sans agressivité. Il faut en être témoin pour comprendre comment les Napolitains regardent les femmes. Un sourire, un café et on s’en va dans la ville sous les yeux du Vésuve. Mauricio aime à me rappeler qu’il est considéré comme le volcan le plus dangereux du monde avec un ton de fierté, comme si cela glorifiait la masculinité napolitaine.

Avant d’être ce liquide noir, le café est un fruit rouge, il suit le chemin de l’amour. Les grains naissent dans des caféiers, petits arbustes qui vivent cachés à l’ombre des sous-bois, si on ouvre leurs fruits charnus, on trouve deux grains verts qui attendent d’être moulus, broyés de chagrin, réduits à la couleur de la cendre. Il m’a fallu du temps pour comprendre que le monde des impressions dépasse de beaucoup celui que l’on considère comme réel. Il y a dans ce qu’on appelle l’intuition, la part essentielle de la vie. Nommez-la : instinct, sensation, atmosphère ; je pense tout simplement à l’espace qui contient l’amour, abrite la haine avant qu’elle ne se loge dans les poings, l’espoir qui fait courir plus vite, la peur aussi, le dégoût, la méchanceté, et le plaisir avant qu’il ne devienne orgasme. J’ai toujours su que mon ouvrage consistait à appréhender cette abstraction pour en faire des mots, des images, des valses d’émotion afin de lui donner une forme. Chaque artiste tire cette couverture invisible du côté qu’il croit être juste ; parfois il prend sa revanche sur la surdité des autres à ce qui l’a fait souffrir, souvent, il pense détenir le secret de la morale. Aujourd’hui, j’ai la conviction que faire le bien c’est avant tout accepter les émotions flottantes sans laisser leurs ondes sales nous articuler tels des pantins de chair. Maintenant que je vieillis, j’ai l’impression qu’une tasse de café suspendu a parfois plus de valeur qu’une œuvre d’art. Du côté de celui qui laisse comme de celui qui reçoit, la vie passe dans cette tasse qu’on tend dans son imaginaire ou qu’on accepte de mains inconnues. Ce qu’on offre, ce n’est pas un café, c’est le monde autour, du chahut à partager, des regards à croiser, des gens à aimer.
Voici un récit fait de sept histoires que j’ai recueillies par bribes au café Nube pendant les quarante dernières années, toutes sont liées par ce fil invisible qu’est le café suspendu.

La peau du crocodile
1982
Il n’y a pas de crocodile à Naples mais un spécimen rare a vécu dans le Maschio Angioino, un château médiéval construit au treizième siècle lorsque la ville est devenue la capitale du royaume de Sicile à la place de Palerme. On l’a retapé à la Renaissance mais il est resté assez laid. Aujourd’hui, le bâtiment est un simple musée mais jadis, en plus d’avoir été utilisé pour stocker des céréales, ses donjons ont renfermé les criminels les plus dangereux de la région. Malgré les murs épais et une surveillance étroite, ceux-ci parvenaient régulièrement à s’échapper à la barbe des gardes sans être jamais retrouvés. Après des mois d’enquête, on comprit qu’un navire avait rapporté d’Afrique à son bord un immense crocodile qui se pourléchait les babines à l’odeur des détenus et en avait fait son repas favori. Il se murmurait que le reptile, qui devait servir la vengeance d’un marin cocu, avait pris la fuite dès l’ancre jetée dans le port. Naples ne se contente jamais d’une façon de raconter une histoire : aussi, dans les quartiers du nord de la ville, on disait que le reptile venait en réalité d’Égypte et qu’il servait à faire dévorer les amants encombrants de la reine Jeanne II. Cette version est la favorite des écrivains, elle fut immortalisée par Croce et Dumas. Quoi qu’il en soit, le crocodile n’avait jamais été vu, mais des empreintes aux alentours de la forteresse trahissaient sa présence et certains juraient avoir aperçu sa queue écaillée glisser dans les couloirs du château. Toute la garde se mobilisa, aidée de la maréchaussée. On posta deux hommes dans la tour pour scruter les environs sans relâche. Cela aurait pu durer longtemps car les vieux crocodiles sont capables de tenir deux années dans un état de léthargie sans avaler une bouchée, subsistant sur leurs réserves. Heureusement, celui-ci était un adolescent (en âge de crocodile) gourmand de surcroît. Après plusieurs jours de chasse où l’on perdit des braves, l’animal fut finalement capturé par un simple garde à l’aide d’une jambe de vache qui servit d’appât ou, selon les quartiers du nord, grâce au célèbre Ferrante D’Aragona qui l’étouffa avec une cuisse de cheval. On le fit empailler en grande pompe pour décorer la porte d’entrée du château.
C’est aujourd’hui une légende qu’on aime raconter aux enfants. Peu de gens savent en revanche que le bas-ventre de l’animal, caché contre le mur qu’il orne désormais, est cousu de tissus. Un morceau de sa peau écaillée a servi à fabriquer un sac à la couleur étrange et au raffinement exquis que Fernanda porte à son bras aujourd’hui et dont elle extrait un mouchoir. Benedetto lui a raconté l’origine de son sac en le lui offrant pour leurs vingt ans de mariage. Il tenait cette information de l’antiquaire de via San Gregorio Armeno à qui il avait acheté cette pièce rare et mystérieuse, à la fois immonde et attirante, comme Fernanda elle-même.
Luigi, le petit brocanteur moustachu, maigre mais au ventre proéminent, roublard et malin comme un singe, racontait les histoires les plus saugrenues autour de chacune des curiosités de sa boutique. Cela devenait une part de l’objet lui-même. L’important était-il que ses anecdotes soient vraies ou que l’on veuille y croire et puisse les répéter à son tour ? Son échoppe mythique, située au centre d’une ruelle étroite du vieux Naples, exposait pêle-mêle des bijoux anciens, des fourrures, des sacs précieux et des ensembles de crèches typiques de la région, figurines de terre cuite ou de bois ; mangeoires-lits faits à la main, statuettes de Pulcinella et paires de tambourins napolitains, mais aussi des livres de magie et grigris africains. Il vendait également de la boutargue, des anchois frais et du cacao originaire du Pérou. Luigi ajouta sur le ton du secret que le sac avait des vertus, il transformait la vie de ses propriétaires comme les crocodiles font peau neuve. Malgré son imagination débordante, Luigi n’aurait jamais pu penser en vendant ce sac à Benedetto que sa femme Fernanda s’y agripperait le lendemain avec désespoir ni qu’il serait, en effet, le début d’une mue et l’un des personnages d’une aventure rocambolesque. Le crocodile du château n’avait pas dit son dernier mot.

Fernanda ne savait pas que je l’observais depuis le balcon de ma fenêtre alors qu’elle ravalait ses larmes en regardant discrètement l’intérieur du café Nube. Sa laideur classieuse me fascina sur-le-champ et la tristesse ne faisait qu’ajouter à sa figure tragique. J’ignorais alors ce qui se jouait.
Si j’avais pu voir l’intérieur du café, j’aurais reconnu les protagonistes d’une histoire qui avait commencé deux mois plus tôt, vers la fin mars. J’étais assis au fond du café, à ma place de prédilection, quand Benedetto Livari entra de bon matin. Benedetto n’était pas un habitué mais, ce jour-là, il attendait neuf heures pour sonner chez un de ses locataires qui ne le payait plus depuis des mois. Benedetto, dont les cheveux originellement d’un roux terne étaient désormais blancs, possédait grand nombre de biens immobiliers et hôtels à travers Naples, Ravello et Positano ; une entreprise florissante de yaourts au citron et une chapellerie qui produisait des feutres de toute beauté seuls capables de rivaliser avec les Borsalino, ses ennemis jurés. Quand les choses lui résistaient, Benedetto n’envoyait jamais ses employés, il préférait régler les problèmes en personne. Cela lui donnait la satisfaction de pouvoir. Il s’apprêtait donc à sonner chez ce malotru et à le déloger s’il ne le payait pas sur-le-champ.
Depuis son réveil, il s’était conditionné pour être d’humeur bourrue. Une chaleur inhabituelle, levée avant le soleil, l’écrasait. Il commanda son café et s’assit. Lui qui habituellement se tenait debout au bar se sentait fatigué, triste même. Il perdait goût à ses rituels qui lui semblaient jadis réconfortants mais ne ressemblaient plus qu’à l’embout d’un entonnoir, une existence étroite et sans amplitude dont les perspectives ne cessaient de se réduire. Benedetto se demandait si ses belles années n’étaient pas derrière lui et s’il était possible que ses pieds aient grandi tant ses chaussures lui faisaient mal, quand la passion fit son entrée au Nube en la personne de Silvia Preziosa, ma voisine de palier. Encombrée de seins volumineux, à l’étroit dans une robe rouge vif, son petit chien Fusilli dans les bras, elle demanda comme chaque matin s’il y avait un café suspendu à l’ardoise. Sans attendre la réponse de Mauricio, Benedetto s’empressa de dire qu’il le lui offrait et qu’elle « éclairait sa matinée », une formule de politesse pour un Napolitain qui s’adresse à une femme. Il ajouta qu’elle le rendrait le plus heureux des hommes si elle voulait bien s’asseoir à sa table, et sa commande s’agrémenta de deux oranges pressées, de granités, de fruits, de ricotta et de biscuits pour qu’elle comprenne l’exaltation de Benedetto. Ce dernier ne laissait jamais de café suspendu, il avait en horreur les « scugnizzi », ces enfants des rues qui vivaient au jour le jour ; il refusait de cautionner cette liberté sauvage, mais un café pour une jolie femme, ça oui ! À la vue de Silvia, son épuisement l’avait quitté, la vieillesse qu’il croyait sentir rôder dix minutes auparavant n’était plus qu’un horizon lointain et il avait oublié ses mocassins étroits. Les joues de Silvia s’empourprèrent. Assortie à sa robe, elle se confondit en excuses : elle était si étourdie ! Elle avait laissé les clés chez elle en allant sortir le chien et elle se retrouvait enfermée dehors sans argent…
Nous l’avions déjà entendu débiter ce refrain à plusieurs occasions mais elle était si convaincante que même les habitués du café Nube y croyaient. La mécanique de son imaginaire s’améliorait toujours et le cumul de détails habillait son récit à merveille. Ce matin-là, Benedetto oublia tout : le locataire insolvable, sa tristesse, ses colères et, surtout, l’alliance à son doigt boudiné.
À l’heure du déjeuner, Silvia pleurait dans ses bras en lui racontant son enfance tragique à Palerme et comme les hommes avaient profité d’elle sans jamais la protéger. Benedetto ne se souciait plus du tout de sa mission matinale, il buvait ses paroles, se sentait puissant et valeureux. Il avait la trempe d’un sauveur ! Alors qu’il ne se l’était pas encore formulé clairement, il pressentait que la dernière partie de sa vie s’articulerait dans les mouvements d’épaule de cette femme sensuelle, la tête blottie entre ses énormes seins. Benedetto avait une peau usée par le soleil et son nez semblait avoir été grignoté par le temps. Il gardait cependant l’attitude de ceux qui ont plu dans leur jeunesse, une forme d’assurance qui suffit à conférer aux hommes un charme fou. Il raccompagna Silvia chastement au bas de l’immeuble d’une amie qui avait un double de ses clés. Il la supplia de la revoir et finit par lui arracher un rendez-vous la semaine suivante, à la même heure, au café Nube, après lui avoir assuré que la bague à son annulaire n’était qu’un simple vestige de la déroute de son mariage et que son divorce était en cours.
J’imagine qu’il marcha le cœur léger jusqu’à son bureau, qu’il plaisanta, tarda à rentrer à la maison et trouva, à peine la porte franchie, qu’il faisait froid chez lui, que le menu était ennuyeux, Fernanda grise, ses enfants bruyants et son monde étroit, qu’il chercha toutes les taches de rouge dans son mobilier pour garder en tête le souvenir potelé et vivant de Silvia moulée dans sa robe coquelicot. La semaine qui passa dut lui paraître longue. Silvia et moi fumions des cigarettes sur le balcon que partageaient nos appartements. Elle m’avoua qu’elle trouvait réjouissante l’idée d’être riche, qu’elle avait été cruche et respectueuse toute sa vie et qu’elle en avait assez. Ses beaux jours étaient comptés. « Regarde ces rides autour de mes yeux, bientôt je serai craquelée de la tête aux pieds comme un vase japonais ! » Elle n’allait pas laisser Benedetto passer.
Silvia avait souffert, on l’avait battue, humiliée. Trompée par les hommes qu’elle avait aimés passionnément, elle savait pourtant comment s’y prendre quand elle n’était pas amoureuse, à quel moment baisser les yeux, jouer les timides, se refuser et enfin s’offrir tout en laissant le sentiment qu’elle cachait des parts de mystère à saisir. Je l’avais vue grandir, pour ne pas dire vieillir, perdre ses illusions, et le bruit de la clé dans sa porte le soir n’était plus le même que lorsqu’elle avait emménagé, insouciante, précipitée et chargée de rêves. Elle voyait Benedetto Livari comme sa dernière chance de revanche, ce serait déjà bien assez car le bonheur semblait ne pas vouloir loger dans sa vie. Dès leur second rendez-vous, Benedetto était mordu et c’est à elle qu’il pensait en achetant ce bout de crocodile à fermoir doré comme ultime cadeau d’anniversaire de mariage. Il avait prévu de dire à Fernanda qu’il la quittait lors des fêtes de Pâques après la visite de sa sœur. Il ne passerait pas un été de plus sans Silvia.

Un mois après leur rencontre, dans le lit à baldaquins de Silvia qui grinçait au-dessus du café Nube, Benedetto lui fit l’amour, assez piteusement, mais les hurlements de Silvia l’autorisèrent à croire en son pouvoir, ce qui rendit sa seconde tentative plus audacieuse, et sa troisième remarquable compte tenu de son âge et de ses piètres compétences en la matière. Silvia n’eut même pas à simuler tout le temps. Lorsque le raffut s’arrêta, Mauricio ravi et hilare offrit une tournée générale sous les applaudissements qui résonnaient jusque dans la chambre. Les amants allumèrent une cigarette pour deux comme des adolescents, et me demandèrent depuis le balcon, alors que j’étais en bas à la terrasse, si je voulais bien leur monter une des fameuses panacotta du café Nube. L’accent napolitain de Benedetto était marqué et il usait d’expressions cocasses, connues seulement par ceux qui comme lui avaient eu cette ville pour berceau. Silvia comprenait tout mais répondait dans un italien sophistiqué. Elle avait mis un temps infini à l’apprivoiser et le soignait comme sa peau qu’elle hydratait plusieurs fois par jour. Quand elle demanda à Benedetto s’il parlait également italien, l’italien de Milan, une langue qui semblait aller avec son compte en banque, il lui répondit en riant « Mais pour quoi faire ? Je suis napolitain, nous vivons à Naples, dans ma langue il y a cent cinquante façons de dire idiot, je les connais toutes, et un jour je te les apprendrai ! C’est la plus belle langue du monde ! Tu ne voudrais pas t’habiller en haillons, princesse ? Le napolitain, c’est mon costume, tu comprends ? ». Il finit son explication en lui mettant une pleine main aux fesses. Ils ricanaient, se bécotaient, les gens amoureux sont toujours puérils et agaçants. Du linge séchait devant la fenêtre de Silvia, une nuisette et des dessous rouges. Sa grand-mère lui avait appris à toujours porter la couleur de la passion pour empêcher le mauvais œil de s’abattre sur son destin. Elle avait oublié que c’était aussi la teinte du danger. Benedetto la regardait avec des yeux de merlan frit, c’était si beau, si simple, il retrouvait la morsure délicieuse des débuts de l’amour. Silvia tremblait qu’il s’en aille comme on a peur de perdre un billet de loterie dans une bourrasque et le suppliait de ne pas retourner chez lui, de ne plus la laisser trop longtemps seule. Il ne rentra que quelques heures cette nuit-là et repartit, prétextant un rendez-vous professionnel à quelques heures de route. Chargé de phéromones, il n’avait plus besoin de sommeil.
Ce que Benedetto ignorait, c’est que Fernanda l’avait pris en filature. Depuis plusieurs semaines, il ne mangeait plus de dessert, se parfumait à outrance et sifflait sous la douche. Cela avait suffi à son épouse pour comprendre que le danger rôdait autour de leur existence. Elle s’était imaginé un simple désir pour une autre, sans savoir que les hommes d’âge mûr, tout comme les jeunes femmes, le confondent facilement avec l’amour. Fernanda, tel un détective dans une mauvaise série B, s’accoutra d’un trench et recouvrit la moitié de son visage de lunettes noires à la Jackie Kennedy qui lui donnaient l’allure d’une vieille mouche. La vie de Fernanda était tissée de ses efforts, ses mensonges et ses luttes. Aussi quand, accrochée à son sac en crocodile, elle vit son mari attablé avec cette belle femme, elle en fut certes blessée mais pas offensée comme aurait pu l’être une personne qui penserait que les choses lui sont dues. Une fois son cœur pincé et le danger identifié, elle alla chercher en elle la solution. Que voulait-elle ? Se séparer de Benedetto ? Il n’en était pas question. Est-ce qu’il me voit comme une vieille peau ? Comme ce sac ? pensait Fernanda. Et au milieu de questions logiques se bousculaient des images… Où part l’odeur des fleurs quand elles fanent ? Où va l’amour quand il s’en va ? Est-ce qu’on parle pour qu’on nous entende ? Est-ce qu’on aime pour l’être en retour ? Est-ce qu’on pleure pareil toute seule ?

Elle observait Benedetto par la fenêtre du café Nube. Il n’était plus le bel homme qu’il avait été. Tempes dégarnies, joues creusées et bedon naissant lui donnaient pourtant une allure touchante aux yeux de sa femme. Fernanda avait fait le chemin inverse, de soins du visage en coiffeur dispendieux, elle avait transformé sa laideur en allure. Lorsque le couple adultère sortit du café après des promesses inaudibles mais assez expressives pour que Fernanda panique, il se sépara après un dernier baiser passionné. Le ventre noué, Fernanda laissa son mari s’éloigner et suivit sa rivale dans l’autre direction. Silvia n’était pas parfaite, elle avait des fesses un peu plus que rebondies, des seins opulents, une taille fine, ce qui lui donnait l’allure d’un sablier charnu. Elle monta dans un taxi pour se rendre via dei Mille et Fernanda faillit la perdre mais parvint à la retrouver dans les embouteillages napolitains à l’aide de son fidèle chauffeur, un moustachu du nom de Flavio qui économisait en secret pour épiler ses moustaches, couper et implanter des bouts de chair et se faire rebaptiser Flavia. On eût dit un très mauvais thriller au ralenti, le taxi était presque à l’arrêt, accessible en deux enjambées dans le brouhaha des klaxons et injures locales typiques d’une heure de pointe (Polentoni fascisti ! Rompiscatole ! Porca ! Puttana troia ! et autres réjouissances…). Les feux rouges ont toujours été optionnels pour les conducteurs napolitains chevronnés, avec pour résultat un chaos absolu où tout le monde est coincé mais se satisfait d’un sentiment de liberté totale. Impatiente et excédée par le trafic, Silvia claqua la porte du taxi et finit à pied. Benedetto lui avait donné une liasse de billets et lui avait ordonné de s’offrir les plus jolies robes d’été. Il projetait de l’emmener en croisière et de s’arrêter chez de vieux amis à Capri pour la leur présenter comme on expose un trophée de chasse. Essoufflée par la peur plus que par sa marche rapide, Fernanda suivit sa rivale dans la boutique et se glissa dans la cabine mitoyenne avec une robe identique, une taille en dessous. Au même moment, à l’autre bout de la ville, Benedetto pénétrait dans l’immeuble d’architecture mussolinienne qui abritait le cabinet de maître Pericone, un avocat spécialisé dans le droit de la famille, afin d’établir la façon de divorcer la plus efficace et la moins dispendieuse. (Détail du destin facétieux : un jour, maître Pericone tombera follement amoureux d’une certaine Flavia qui ne pourra lui donner d’enfant mais lui taillera des pipes comme seul un homme peut le faire et ensemble ils évoqueront les noms de Benedetto et Fernanda sans qu’aucun puisse avouer les circonstances de leur rencontre.) Les deux femmes sortirent ensemble de leurs cabines avec des tenues semblables. Ce qui était d’un chic fou porté par Fernanda devenait extrêmement sexy sur Silvia.

« Ça alors, c’est amusant ! » s’exclama la belle pulpeuse.
Fernanda la toisa des pieds à la tête et ravala ses larmes. La vendeuse ne savait comment vendre un article porté simultanément et de façon si différente.
« Deux femmes, deux robes mais vous êtes toutes les deux magnifiques ! »
« Ça ne me dérange pas d’avoir la même ! C’est amusant, on dirait des petites filles en uniforme. Et puis on voit que vous avez la classe… » reprit Silvia.

Elle était aimable, semblait gentille, mais Fernanda ne parvint pas à sourire, son sang-froid n’opérait plus et son cœur battait la chamade. Elle se rua dans la cabine, se déshabilla au plus vite, sortit de la boutique puis se ravisa alors qu’elle s’approchait de sa voiture. Après tout, elle n’avait pas à avoir honte, elle était une femme d’affaires, elle n’allait pas traiter le problème comme toutes les femmes au foyer éplorées. Non, Fernanda comptait agir ! Elle aurait bien voulu fumer à un moment pareil, seule dans la rue. Le mouvement de la cigarette à sa bouche lui aurait sans doute donné une contenance, elle aurait semblé moins tarte. Alors qu’elle l’attendait depuis une vingtaine de minutes devant la boutique, Silvia déboula enfin, encombrée de sacs plus que de remords. Fernanda s’avança vers elle, la tête haute. Dans un souffle clair et tranchant, elle lui cracha des mots simples au visage :
« Je suis Fernanda, l’épouse de Benedetto. »
Un temps.
« Je… Je ne comprends pas. »
Silvia semblait perdue, comme on met du temps à habituer ses yeux à la pénombre, mais la voix de Fernanda était ferme et sa posture impeccable se voulait rassurante.
« Je suis certaine que si, mais ne vous affolez pas. Je ne désire pas de scandale. Pouvons-nous juste partager un café toutes les deux ? »
Silvia marqua un arrêt mais Fernanda lui ordonna de marcher d’un simple mouvement de tête. Elles montèrent dans la voiture. Silvia se mit à trembler.
« Je ne vous ferai pas de mal, ne vous inquiétez pas. Je ne suis pas une cocue hystérique. »

Les deux femmes roulèrent en silence sous l’œil curieux du chauffeur dans le rétroviseur. Il les reluquait et se demandait s’il préférait qu’on lui implante de gros seins sensuels à la façon de Silvia, ou une poitrine ferme et légère qui affinait la silhouette entière, comme celle de Fernanda. Elle avait indiqué le café Nube à Flavio qui fonçait dans les rues de la ville à bord de la vieille Mercedes, « c’est très charmant » avait-elle repris comme si Silvia ne connaissait pas l’endroit. Fernanda aimait les boucles, cela lui plaisait que ce qui avait été découvert en cet endroit se règle ici aussi. Elle ignorait que c’était également le lieu de la rencontre de son mari et sa maîtresse et qu’elle faisait de moi un voyeur comblé lorsqu’elle s’assit sur une banquette, à côté de ma place habituelle au fond de l’établissement. Silvia avait du mal à faire tenir son gros sac sur une chaise et le posa près de moi en jetant une œillade digne d’un appel au secours. Je fis alors mine d’écrire mais j’écoutais la moindre bribe de conversation. Fernanda commanda deux cafés sans demander à Silvia si cela lui convenait.

« Je n’ai pas l’habitude de prendre des chemins de traverse, je vais être claire et précise : combien voulez-vous ?
— Pour ?
— Pour disparaître.
— Cette fois je ne comprends vraiment pas.
— Mon mari avait un certain attrait quand je l’ai épousé mais aujourd’hui son portefeuille est beaucoup plus séduisant que le reste, il se trouve que son portefeuille, c’est moi. Il est à l’heure actuelle chez maître Pericone qu’il ignore être un ami de la famille et qui lui signifiera que tout m’appartient. S’il me quitte, ce sera une main devant et une main derrière. Je vous assure que pauvre, vous lui trouverez beaucoup moins de charme. Il est à moi, vous comprenez ? Nous avons deux enfants. J’y suis attachée ainsi qu’aux convenances. Je suis prête à financer votre départ de sa vie de façon à ce qu’il me revienne sans chagrin d’amour violent.
— Je ne suis pas une prostituée, madame.
— Justement, que diriez-vous de deux millions de lires pour ne plus coucher avec mon mari ? Lui dire que vous êtes enceinte d’un autre homme. Et disparaître pour rejoindre un ami imaginaire sans jamais faire machine arrière ? »
Silvia marqua une légère hésitation. Aucun jeu télévisé ne m’avait jamais fait palpiter de la sorte. Je ne respirais plus de peur qu’elles n’aillent continuer leur discussion plus loin.
« Quatre millions, articula Silvia avec douceur.
— Pour une jeune femme bien sous tous rapports, vous avez le sens de la démesure.
— Je ne veux pas regretter.
— Où irez-vous avec cet argent ?
— Je ne sais pas.
— Décidez-vous. Et ne me parlez pas de Capri ni même de Rome. Je vous demande d’aller loin. Pensez exotique ! dit-elle en tenant son crocodile comme un bouclier.
— Vous avez un très joli sac. »

Un rendez-vous fut pris le matin suivant pour procéder au transfert de fonds et régler les détails du déménagement de Silvia. Fernanda demanda à ce que les mesures soient applicables immédiatement, serra la main de l’ennemie qu’elle avait soumise au pouvoir de l’argent, puis elle se leva avec un sourire de courtoisie. Sans me jeter un regard, elle me souffla : « Nous nous reverrons. »

Au même moment, Benedetto tapait du poing sur la table. Il devait bien y avoir un moyen ! Certes, Fernanda avait initié les affaires et le départ de cette fortune était son bien immobilier hérité de sa grand-mère mais depuis des années c’était lui, lui Benedetto qui gérait le groupe d’une main de maître ! Maître Pericone devait le comprendre, il ne pouvait être bloqué pour toujours avec la même femme ! Il devait récupérer une partie de cet argent, des sociétés qui étaient les siennes également ! « C’est légitime, n’est-ce pas ? » Puis Benedetto lui souffla, mielleux, que sa douce avait des sacrées copines et qu’avec son statut d’avocat et sa barbe taillée en pointe, il pourrait faire des ravages dans ce petit groupe de femmes sensuelles et peu farouches. Cette attention remua maître Pericone qui baissa le ton de sa voix… Il existait bien un moyen mais il n’était pas tout à fait légal et maître Pericone ne pouvait décemment conseiller à Benedetto de procéder de la sorte. Il voulait bien, en dehors du cabinet, disons à une table de restaurant, lui dire toutes les choses affreuses qu’il ne fallait surtout pas faire. Ensuite, Benedetto oublierait ce qu’il avait entendu, et maître Pericone ne serait responsable de rien. Les deux hommes se sourirent satisfaits, un souper fut fixé le lendemain. Les principes sont faits pour être accommodés à la sauce de chacun.

Le soir même, je dînais chez Mauricio et sa femme Maddalena, je leur racontais toute l’histoire. Ils ne pouvaient en croire leurs oreilles mais je leur jurais que je n’avais rien inventé. Nous avons ri jusque tard dans la nuit et Maddalena raconta avec humour qu’elle aurait au contraire donné de l’argent à Silvia pour qu’elle embarque son mari au loin !
Ailleurs dans la ville, Fernanda regardait Benedetto dormir avec le sourire satisfait d’un homme transi. Il était touchant, même amoureux d’une autre, pensa Fernanda traversée de sentiments contradictoires. Son envie de revanche était adoucie par l’affection que se portent les êtres en couple depuis si longtemps que leurs odeurs se confondent. Elle se souvenait précisément de la première fois qu’elle avait vu Benedetto. Ses cheveux roux avaient allumé un feu dans son ventre, un désir qu’elle n’avait jamais connu avant, comme une gifle. Il avait l’assurance des hommes qui plaisent. Pas qu’il fût extrêmement beau, mais il était frondeur, ne baissait pas les yeux, savait sourire en coin et envoyer des clins d’œil. Il avait commencé sa vie amoureuse en brisant le cœur de la plus belle fille du lycée, un peu malgré lui, par une série de chances et circonstances favorables, et ce statut d’homme qui plaisait ne l’avait plus quitté. Il avait vingt ans, travaillait dans le restaurant de son oncle et roulait sans casque sur une Rumi Formichino jaune. Fernanda avait dû se retenir d’ouvrir la bouche devant lui tant il répondait à ses fantasmes de jeune femme. Benedetto ne l’avait pas regardée, Fernanda se savait disgracieuse avec son nez trop long mais, sûre de l’exception de son destin, elle s’autorisait à rêver haut et se sentait prête à l’action. Elle voulait se donner à lui tout entière. Elle alla à l’église pour allumer un cierge et formula clairement l’envie que cet homme la possédât. Les parents de Fernanda ne vivaient pas dans la pauvreté mais leurs boulots simples et fatigants ne leur permettaient aucun luxe. La mère de Fernanda était d’une beauté ravageuse. On murmurait qu’elle avait été prostituée, ce qui expliquait que personne dans la famille de son père ne leur adressât la parole : il avait tourné le dos à sa famille et à sa fortune par amour. Fernanda n’hérita pas des traits parfaits de sa mère, elle était malheureusement le portrait craché de sa grand-mère paternelle, telle une revanche de la vieille dame qui maudissait la catin qui lui avait volé son fils préféré. La mère de Fernanda pensait à sa belle-mère dès qu’elle posait les yeux sur sa fille, aussi elle passa beaucoup de temps à les détourner de Fernanda qui grandit seule avec ses rêves. Le lendemain des prières de Fernanda qui supplia Dieu de lui envoyer un signe ou de foudroyer d’amour Benedetto afin qu’il l’enlève à ce foyer minable, sa grand-mère paternelle mourut. Elle lui laissa pour héritage la maison familiale à condition que ses parents ne puissent y habiter. Fernanda sentit qu’une partie des réponses du Seigneur tout-puissant à ses supplications s’articulaient autour de cet événement, qu’elle avait en quelque sorte tué sa grand-mère. Loin de la désoler, cela l’enivra d’un pouvoir qu’elle ne voulait plus perdre. Et si Dieu n’était pas toujours fiable, l’argent l’était. Elle n’avait que dix-neuf ans mais transforma la maison familiale en un hôtel de luxe, début d’une fortune qu’elle s’acharna à construire. Peu à peu, elle prit des parts dans les sociétés de ses fournisseurs d’huile d’olive, de savons, s’offrit un second hôtel et des robes assorties, une voiture décapotable, un chat persan, puis des robes sur mesure qui lui donnaient de l’allure. Tout s’achetait, jusqu’au garçon aux cheveux roux qu’elle fascina et qui répondit à son désir. Les premières années, ils firent l’amour comme des bêtes. Fernanda était insatiable. Benedetto l’avait connue vierge mais elle se révéla être une tornade comme il n’en avait jamais connu même chez les prostituées les plus chaudes du quartier espagnol qu’il fréquentait régulièrement. Benedetto et Fernanda eurent vite deux enfants dont elle s’occupa à merveille, plus par sens du devoir que fibre maternelle. En grande amoureuse, tout ce qu’elle accomplissait, c’était pour son mari. Elle avait fait fortune en leurs noms, s’effaçait derrière lui jusqu’à ce qu’il en oublie même qu’il lui devait tout. Elle partait en vacances où bon lui semblait, restait mince à s’en tordre de faim, s’extirpait du lit à l’aube pour se maquiller avant son réveil même trente années après qu’il avait passé une alliance à son doigt. Toujours épilée de près, souriante, Fernanda écoutait avec lui des disques de jazz alors qu’elle détestait ça. Mais cela ne suffisait donc pas ? Pouvait-elle reprendre la main une fois cette femme partie au loin ? N’était-ce pas le signe qu’il souhaitait la remplacer quoi qu’il arrive ?
Tournaient les heures de nuit sur la pendule de leur chambre, Fernanda se persuadait d’être dans le juste, que cet accord passé avec Silvia était un signe d’amour supplémentaire et non de possessivité, elle le privait de son démon de minuit qui les aurait menés en enfer. Fernanda cherchait le sommeil mais une pulsion de désir qu’elle n’avait pas ressentie depuis son adolescence jaillissait au plus profond d’elle-même, une envie de sexe tapie dans ses entrailles la submergeait. Elle se colla à son mari, glissa sa main sous le pantalon de pyjama de coton, et commença à caresser son sexe. Benedetto gémit dans son sommeil. Quand il se réveilla en sursaut, il était dur et Fernanda s’empalait sur lui. Il eut sur le visage une lueur de terreur car en rêve il était avec Silvia mais il se laissa faire. Quel beau cadeau d’adieu il lui faisait ! Les femmes étaient décidément toutes folles de lui.
Il ne se réveilla pas avec les premières lueurs du jour comme à son habitude et ronflait avec bonhomie quand sa femme se glissa hors de leur grand appartement. Dans la lumière miraculeuse de l’aube, Fernanda marchait vers la banque.

Au-dessus du café Nube, Silvia s’agitait, il fallait faire ses valises et choisir la destination de la suite de sa vie. Elle parlait quelques mots de français, pourquoi pas Paris ? Ou loin, très loin, une plage ? Et si elle l’aimait après tout ? Benedetto était prévenant, amoureux, enflammé, lui avait tout promis. Si Fernanda lui proposait cette somme, c’est peut-être qu’il en valait le double ? Elle se mit alors à considérer Benedetto comme un cheval de course qu’elle avait laissé partir à bas prix et vint frapper à ma porte au milieu de la nuit pour me demander conseil. Je lui suggérais bien au contraire d’accélérer la transaction, la parole d’un homme marié à la durée de vie d’un papillon. Et si sa femme changeait d’avis et voulait finalement s’en débarrasser ? Il suffisait d’une dispute un peu forte, d’un verre de vin qui ouvre les yeux, l’offre était éphémère comme la beauté de Silvia. C’était l’opportunité de sa vie. À l’aube, Maddalena vint se cacher chez moi et nous espionnâmes ensemble, telles deux midinettes, le départ de Silvia. Celle-ci laissa clouée à sa porte une lettre de rupture pour Benedetto avec, comme promis, l’annonce d’une grossesse dont il n’était pas responsable. Je le sais car Maddalena et moi l’avons lue avant de la recacheter et de courir nous cacher.

À neuf heures et demie, Silvia était riche. Fernanda la déposa elle-même à l’aéroport pour qu’elle se rende à Rome puis à Rio de Janeiro retrouver un amant violent qui lui avait laissé une marque dans le cœur alors que les bleus, eux, étaient partis. Son petit chien Fusilli aboyait dans une caisse, Silvia avait le cœur serré à l’idée de le laisser seul en soute si longtemps mais elle se concentrait à l’idée de tous ces millions qu’elle pourrait dépenser sans avoir à simuler d’orgasme. Les jours qui suivirent, j’entendis le téléphone sonner dans l’appartement vide, sans cesse. Silvia n’avait pas pris le temps de résilier sa ligne. Benedetto vint au café Nube, affolé, demander des nouvelles de sa dulcinée. Il finit par découvrir la missive empoisonnée sur la porte de sa douce. Nous avions l’habitude de ses amants éconduits qui venaient pleurnicher et payaient des additions salées après avoir vidé les réserves d’alcool de Mauricio, mais cette fois-ci c’était différent, nous connaissions le dessous des cartes et étions tout à la fois fascinés et terrorisés par ces deux femmes qui avaient scellé le destin d’un homme pour satisfaire les leurs. Après une nuit d’ivresse, Benedetto ne remit jamais les pieds au café Nube où il avait laissé une part de son honneur. Maître Pericone, qui avait reçu une visite confidentielle de Fernanda, lui expliqua qu’il n’avait pas trouvé d’issue, qu’il était coincé financièrement et qu’après réflexion, il s’en voulait d’avoir eu de mauvaises pensées et d’avoir fait de pareils sous-entendus alors que Benedetto était marié à un être si merveilleux que Fernanda. Benedetto se résigna, il finit même par culpabiliser d’avoir pu imaginer quitter sa femme qui l’aimait tant alors que cette Silvia était, à n’en point douter, une professionnelle.

Comme Fernanda l’avait annoncé, nous nous revîmes. Un mois plus tard, sa silhouette maigre et racée franchit la porte du café de bon matin. Comme le buste de marbre de la Marianna, et les natives de Naples, elle était à la fois féminine, dense et puissante. Sans grande surprise, elle se dirigea tout droit vers moi. « Vous êtes une sorte d’écrivain ? » me dit-elle sans s’embarrasser d’une quelconque forme de politesse. « Je comprends que l’histoire soit très intéressante, reprit-elle, mais elle n’est pas à raconter. En tout cas pas comme cela. Il vous faut transformer les noms, les visages, l’époque, les manières. » Puis, elle retira les gants qu’elle portait malgré la chaleur et commanda deux cafés que nous bûmes. Pour me remercier ou acheter mon silence, Fernanda m’invita le lendemain à un apéritif suivi d’un spectacle au Teatro San Carlo. Je me vis obligé de louer un smoking dans une boutique conseillée par Mauricio. Lorsque je partis, il me prit en photo et nous rîmes longtemps car aucun d’entre nous ne savait nouer de papillon pour orner mon cou. Il fallut faire appel au docteur Chen (dont nous parlerons plus tard) qui savait tout faire même les choses les plus farfelues au regard de l’absence évidente de smoking et de nœuds papillon dans sa vie. J’arrivai pile à l’heure, Fernanda m’attendait dans une robe de mousseline rose pâle qui mettait en valeur son teint laiteux si inhabituel pour une vraie Napolitaine. Elle avait un air triste et victorieux à la fois, le regard désabusé d’une grande femme du monde. Alors que j’assistais à mon premier opéra – Fernanda avait choisi Fidelio, seul opéra de Beethoven et chef-d’œuvre incontesté dans lequel une femme se travestit en gardien de prison afin de sauver son mari enjôlé –, Fernanda se tourna vers moi et me dit :
« Nous partons. »
Elle ne m’expliqua pas où nous allions mais je compris que c’était de la plus haute importance. À moins que le sujet de l’opéra ne lui semble qu’une pâle métaphore de sa propre vie ? Elle marchait d’un bon pas et je n’osais demander quelle était l’urgence. Arrivés quelques minutes après devant le Maschio Angioino, elle déclara : « Allons-y ! », comme si sa logique m’était accessible. Elle me fit signe de lui faire la courte échelle. Je m’exécutai. En pleine nuit, nous gravîmes les grilles du château. Soudain gouvernée par la passion, cette petite bonne femme sèche en devenait agile. Puis elle m’indiqua le crocodile qui ornait l’entrée et annonça qu’il nous fallait regarder sous son ventre. Elle m’expliqua alors l’histoire du sac à main qu’elle portait à son bras et m’annonça vouloir s’assurer qu’il était bien fait de sa peau. Nous transportâmes un banc de bois sous la bête empaillée. Je me hissai sur la pointe des pieds et j’inspectai son ventre. Sous le crocodile, je vis en effet une poche de plastique mal cousue qui semblait combler un trou. Le visage de Fernanda s’éclaira comme si on lui avait dit qu’on l’aimait.

Alors que nous reprenions notre souffle devant la lune pleine, elle me dit :
« La vérité c’est qu’il y a toujours trois vérités. Celle de l’un, celle de l’autre et celle de Dieu. »

Assis sur un muret de pierre dans le château, nous avons attendu que le jour se lève et les grilles avec lui, puis sommes sortis dans nos tenues de gala sous l’œil amusé des premiers visiteurs. Fernanda s’est mise à fredonner « ’A tazz’e cafè », une chanson drôle écrite par le poète Giuseppe Capaldo. On dit que Brigida, à qui s’adresse la chanson, existait vraiment, qu’elle était la caissière bourrue du bar dans lequel Capaldo ne buvait pas que du café. Il était très épris d’elle et persuadé qu’à force de la courtiser, elle finirait par lui céder. On ne sait pas comment l’histoire s’est terminée mais les Italiens amoureux n’abandonnent jamais. Fernanda me fit danser un peu, vola mon chapeau, me regarda par en dessous avec un sourire ravageur et à ce moment je compris que malgré le bout de cœur qui lui avait été arraché et qu’elle cachait sous le tissu de sa robe comme un crocodile fier, elle était irrésistible.

Extraits
« Je ne suis jamais retourné à Monteforte Irpino voir ce qui se passait dans l’impasse derrière la rue du destin. Je suis reparti avec Mauricio qui vivait à Naples. Il était de passage pour voir une vieille tante morte dans la tragédie. J’ai vendu la montre de mon grand-père au clou, seule chose qui me rattachait encore au souvenir de ma famille. Elle m’offrait quatre mois de liberté pour trouver en qui je pouvais me transformer. Je ne sais pas si Monica s’en souvenait avec sa mémoire de poisson rouge. »

« Au début de l’année, à peine relevée des festivités, Naples prend les couleurs de son carnaval, les enfants circulent déguisés dans la ville qu’ils colorent de serpentins et cotillons, bombolini, cannoli, castagnole, la ville dégouline de sucre, la joie populaire a besoin d’exulter dans ce Sud qui déborde de vie ; puis le soleil se rallume pour les fêtes de Pâques, pour le Vendredi saint se déroule la via Crucis. Dans la matinée la tradition napolitaine prévoit la visite des tombes et dans chacune des églises qui constellent la ville, on rend hommage au Christ mort ; pour le samedi c’est le struscio, la promenade le long des principales avenues de la ville, pour exhiber son habit neuf. Et le dimanche de Pâques, Mauricio m’invite à partager le repas familial. Le lundi de l’ange, on digère, et la digestion peut durer jusqu’à ce qu’avec l’été arrivent les bateaux, les accents chantants du monde entier, en juillet la festa del Carmine où l’on brûle symboliquement le campanile de Santa Maria, en août, on dort les débuts d’après-midi puis la serviette sur l’épaule on s’en va à la mer ; je descends la longue volée d’escaliers qui ouvrent sur la Gaiola surplombée par des rochers jumeaux reliés par un petit pont ; la plage s’étend entre Marechiaro et la baie de Trentaremi et ouvre sur la vertigineuse porte Tyrrhénienne de l’infini. Parfois, on pique une tête à Riva Fiorita avec sa vue sur le Vésuve ou encore en pleine ville au Lido Sirena, en bas des petites marches discrètes de la rue Posillipo, même bien après le mois de septembre. En octobre c’est le culte des âmes du purgatoire, interdit par l’Église mais qui continue en cachette car qui refuserait ce pacte passé entre les vivants et les morts abandonnés avant d’avoir atteint le paradis ? Il suffirait que les vivants prient pour qu’ils y aient accès, en échange on demande quelques petits miracles.
Faites que maman me laisser aller à la boum, que le jolie fille me regarde, que mamie ne meure pas, que je gagne au loto, que mon sexe grandisse, que je pêche une sardine en cristal…
Et puis le froid arrive, au mois de décembre au centre de Naples c’est partout Noël, la via San Gregorio Armeno se transforme en atelier de crèches, dès la fin de l’été on a commencé à mettre en scène les personnages des petits théâtres dans chaque foyer, le presepe napoletano, et j’espère naïvement être l’un des santons d’une famille, le dessinateur de la place…
Je suis épris de Naples comme on est épris de liberté pourtant ma vie s’est réglée sur la sienne. »

À propos de l’auteur
STHERS_Amanda_photojjgeigerAmanda Sthers © Photo DR JJ Geiger

Amanda Sthers est romancière, dramaturge, scénariste et réalisatrice de plusieurs long-métrages, on lui doit notamment, chez Grasset, Ma place sur la photo (2004), Chicken Street (2005), Les Promesses (2015) et Lettre d’amour sans le dire (2020). Ce roman sort au Livre de poche simultanément avec la parution de Le café suspendu (2022). (Source: Éditions Grasset)

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Route One

MOUTOT_route_one coup_de_coeur

En deux mots
Hyrum Rock, propriétaire d’un immense ranch à Big Sur ne veut pas que la «California State Route One» empiète sur sa propriété. Il entend utiliser tous les moyens pour retarder le chantier géré par l’ingénieur Wilbur Tremblay qui doit non seulement se battre contre la topographie mais aussi la mafia.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

La route la plus difficile à construire

L’épopée constituée par la construction de la California State Route One donne à Michel Moutot l’occasion de nous offrir un nouveau formidable roman. Derrière cette page d’histoire, l’auteur de L’America retrouve des hommes ambitieux, la mafia, l’amour et la mort.

Disons-le d’emblée. C’est une fois encore une réussite totale, un gros coup de cœur. Après nous avoir enchanté avec Ciel d’acier, son premier roman qui racontait l’édification des gratte-ciels de New York, puis avoir récidivé avec Séquoias et L’America, le roman de l’émigration, de la Nouvelle-Orléans à la Californie, voici donc son quatrième roman américain. Il nous entraine cette fois au sortir de la Première Guerre mondiale, toujours sur la côte ouest.
Les premiers chapitres nous permettant de découvrir les personnages qui vont se croiser plus tard à des époques différentes de leur vie. Le premier à entrer en scène, en 1935, est Hyrum Rock, propriétaire d’un immense ranch à Big Sur. Il voit d’un mauvais œil les engins de chantier et l’avancée des travaux de la route côtière qui vient manger une partie des terres que son père fait prospérer.
On part ensuite dans le Maine vingt ans plus tôt. A St Clouds vit un orphelin, Wilbur Oak. Le garçon de huit ans découvre que son pensionnat est isolé à la suite d’intempéries qui ont détruit le pont qui les reliait à la ville. Il se promet alors de devenir un as du génie civil.
On remonte ensuite jusqu’en 1847, à l’époque des pionniers comme Samuel Brannan et Moses Rock. Missionné par les mormons pour trouver un endroit où leur église pourrait suivre ses préceptes sans être inquiétée, il crée New Hope avec une poignée d’hommes et de femmes. Cette terre vierge, situé à un confluent de rivières non loin de Monterrey, finira par convenir à Moses qui décide de ne pas suivre les colons qui partent pour Salt Lake City. Il entend profiter de l’espace qui est mis à sa disposition et laissera à son fils un domaine de vingt mille hectares au bord de l’océan. Et le secret de sa fortune.
Puis on retrouve Wilbur. Adopté par le couple Tremblay, il va pouvoir réaliser son rêve et devenir ingénieur civil. Une réussite que sa mère ne verra pas, emportée par un cancer. Son père, victime de la grande dépression, perd son emploi, sa maison et sera sauvé in extremis par son fils adoptif qui l’emmène avec lui au Nevada où l’attend son premier grand chantier, le barrage de Boulder près de Las Vegas. Les conditions de travail et le respect très approximatif de la législation et de la sécurité heurtent sa morale. Et comme son père, engagé comme croupier dans un casino, refuse de truquer les parties, il préfèrent fuir vers la côte.
C’est là, autour de Big Sur, que Wilbur Tremblay retrouvera du travail et se heurtera à Hyrum Rock. Sur la partie la plus difficile de cette California State Route One, il devra aussi composer avec les prisonniers de San Quentin, main-d’œuvre mise à disposition pour aider à la construction de la route en échange de 35 cents par jour et d’une réduction de peine ainsi que des hommes mandatés par le plus célèbre des détenus d’Alcatraz, Al Capone.
On l’aura compris, ce chantier focalise l’attention, les ambitions, les trafics. Mais offre aussi une voie vers la liberté, y compris pour les femmes vivant sous le joug de Hyrum Rock. Il donne aussi à Michel Moutot l’occasion de nous offrir un nouveau grand roman, plein de bruit et de fureur, de drames humains et de grandes avancées, de sentiments à fleur de peau. La fin de époque et l’émergence d’un Nouveau Monde, un tourbillon dans lequel on se laisse emporter avec énormément de plaisir, un peu comme si Alexandre Dumas avait croisé la route de John Steinbeck !

Route One
Michel Moutot
Éditions du Seuil
Roman
320 p., 20 €
EAN 9782021455670
Paru le 6/05/2022

Où?
Le roman est situé aux États-Unis, principalement en Californie, à San Francisco, Los Angeles, Monterey, Big Sur, New Hope. On y évoque aussi le Maine et St Clouds, New York et Salt Lake City.

Quand?
L’action se déroule de 1845 à 1937.

Ce qu’en dit l’éditeur
À l’aube du XXe siècle, des hommes intrépides bâtissent la mythique route One, balcon sur l’océan Pacifique qui longe la côte ouest des États-Unis, de la Californie du Sud aux confins du Canada. Mais le destin du jeune ingénieur chargé de tracer la voie sur ces terres sauvages va croiser celui du dernier grand propriétaire terrien de Big Sur, mormon polygame à la fortune mystérieuse, prêt à empêcher toute intrusion dans son domaine et préserver ses secrets.
La construction de la route One, c’est aussi la parabole de la fin d’un monde, poussé dans les oubliettes de l’Histoire par un autre. Le XXe siècle et ses machines rugissantes remplacent le XIXe siècle, la pelle mécanique chasse le grizzly. À l’autre bout de l’Amérique, la dernière route part à l’assaut des falaises du Pacifique et met le point final à la conquête de l’Ouest.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr

Les premières pages du livre
« 1
Big Sur (Californie)
Mars 1935
Il entend la machine avant de la voir. Le souffle rauque d’une bête de fer et de charbon, toutes les trois secondes. Grincements de chenilles, grognements mécaniques, craquements de roches, volutes de fumée et de poussière au-dessus du canyon. L’écho du bulldozer se mêle à la rumeur du Pacifique, la couvre par moments. C’était donc vrai. Ces maudits ouvriers ne sont plus armés que de pelles, de pioches et de brouettes. Le monstre de métal qu’il a vu débarquer d’un navire à Anderson Landing et monter vers le chantier, comme un insecte géant écrasant tout sur son passage, est entré en action. Une pelle à vapeur. Hyrum Rock en a vu une à l’œuvre, l’an dernier, dans le port de San Francisco. Menace de fer et de feu, symbole du siècle nouveau, barbare mécanique, elle viole le paradis perdu de la côte sauvage. Son godet, au bout du bras articulé tendu de câbles, abat le travail de dix hommes. Il mord la terre brune, arrache le maquis, change le sentier muletier en piste où deux automobiles peuvent se croiser. Une cicatrice à flanc de montagne. « Ma montagne. Mes terres. Saloperie de route.»
Le rancher détend les rênes de sa jument, qui part au pas vers un bois de séquoias. Derrière lui, les sommets arides de la chaîne de montagnes Santa Lucia accrochent les nuages, dans un ciel céruléen. Un paysage de cyprès couchés par les vents du large, bosquets de pins Douglas dans les vallons, maquis impénétrable où les nuances de vert se marient au jaune des genêts, prairies salées par les embruns, sentiers millénaires des Indiens Esselen, ravins profonds où chantent des torrents, falaises sombres en à-pic sur les flots, chutes d’eau douce sur des plages de sable clair. Au loin, l’infini du Pacifique, son bleu cobalt, ses caps, ses récifs, ses îlots couverts d’oiseaux, ses forêts d’algues géantes, ses rouleaux couronnés d’écume, ses horizons mouvants où courent les tempêtes.
Quarante ans qu’il parcourt à cheval cette terre où il est né, où ses ancêtres mormons ont trouvé refuge, et jamais Hyrum Rock ne s’est lassé de sa majesté, de sa sauvagerie, de son incandescente beauté. Ce sentiment d’immensité, de fin du monde ; ce refuge où le continent s’achève, dernière piste à l’ouest de l’Ouest, où le temps semble s’être arrêté, où une Amérique éternelle se jette avec fracas dans l’océan, où ils ne viendront jamais les déloger.
Get up into the mountains, disait la prophétie, « Réfugiez-vous dans les montagnes ». Combien de fois l’a-t-il entendue, dans la bouche de son père, de sa grand-mère ?
D’une pression du mollet, il dirige sa monture vers la crête, à travers les touffes d’armoise odorante et de sarrasin sauvage. L’ombre portée, sur la végétation, d’un oiseau de proie lui fait lever la tête. Un condor de Californie plane en cercles concentriques. Il épie, lui aussi, les intrus qui profanent le silence et l’isolement de la côte la plus escarpée et la plus inaccessible de l’Ouest américain. « Il est descendu du pic Junipero Serra, se dit Hyrum en cherchant dans une fonte de selle sa lunette de marine. Il en reste quelques couples, là-haut. Des mois que je n’en avais pas vu. Il va falloir rentrer les veaux nés la semaine dernière. » Grossis douze fois, la tête rouge et le bec crochu sont tournés vers la côte et la rumeur du chantier. Le rancher baisse la longue-vue, la garde en main le temps d’arriver au sommet de la colline. Le cheval comprend qu’il ne faut pas s’engager dans la descente et s’arrête entre deux chênes à tan. Les voilà.
Ils n’ont pas tracé leur route, cette coast road de malheur que les spéculateurs et les milieux d’affaires de Monterey réclament depuis des lustres, en suivant les courbes des collines, arabesques de l’ancienne piste indienne. Ils ont tiré droit, au plus court, au plus violent, à flanc de montagne. À la dynamite. Les explosions et leurs champignons de poussière rythment les jours et se rapprochent des terres du ranch Rock. Son sigle, un double R dans un cercle de feu, sur les troncs, les barrières ou en travers des pistes, et la réputation de son propriétaire ont longtemps suffi à éloigner curieux, policiers, voleurs de bétail ou chercheurs d’or. Mais ceux-là sont d’une autre trempe, d’un autre temps. Ils arasent, bouchent, déboisent, éventrent, détruisent. Ils ont bâti un pont de béton monumental pour franchir le canyon de Bixby, dont le rancher pensait qu’il le protégerait à jamais des envahisseurs. Les actions en justice, les tempêtes d’hiver, glissements de terrain, éboulements, incidents mécaniques, accidents mortels, rios en crue les ralentissent mais ne les arrêtent pas. La grande crise économique les a immobilisés un temps au sud de Monterey, mais ils ont repris.
« Leur route est une balafre. Une cicatrice dans mon paysage. Mon ranch. Mon royaume. Mon grand-père n’avait pas choisi par hasard ces confins perdus de la côte californienne. Il fuyait les persécutions, les arrestations, les procès, la prison, la chasse aux mormons. Les Rock ont vécu heureux dans ce bout du monde pendant près d’un siècle, libres de conserver leurs coutumes, de pratiquer leur religion et la polygamie sans que quiconque vienne mettre son nez dans leurs affaires. Une visite du shérif, fatigué par deux jours de selle, tous les deux ou trois ans, un coup de gnôle, quelques billets et à la prochaine. Mais, avec cette route, Monterey et ses fonctionnaires, les lois californiennes et fédérales, les curieux, les journalistes et les spéculateurs ne seront plus qu’à quelques heures en automobile. Ils arrivent, ils nous rattrapent. »
Hyrum enlève son Stetson, le laisse pendre dans le dos par la jugulaire, s’essuie le visage d’un revers de manche, lève la lorgnette.
À mi-pente, cent mètres au-dessus des vagues qui roulent sur les rochers et lèvent un voile d’écume irisé par les rayons du soleil, l’engin semble en équilibre sur un chemin trop étroit. Un panache de fumée noire, deux jets de vapeur, et son bras, comme la trompe d’un éléphant d’acier, s’abat sur un monticule de terre meuble. Le godet se rétracte, s’emplit, la pelle tourne d’un quart de tour et lâche son contenu dans la pente, soulevant un nuage chassé vers le large. Les pierres plongent dans les vagues, soulèvent des gerbes blanches, les flots se teintent de brun. La pelle se retourne, attaque à nouveau la montagne. Le cavalier ajuste le réglage de sa lunette. Il tente d’apercevoir le conducteur de l’engin, dans la cabine marquée « Lorain, OH » en lettres rouges. Impossible, les vitres sont couvertes de poussière. Il distingue en revanche un homme en casquette, jodhpur et bottes de cuir lacées jusqu’aux genoux qui lève un bras et porte à sa bouche un sifflet, dont il entend l’écho. La bête mécanique s’immobilise. Elle entame une marche arrière, au claquement sec de ses chenilles, dévoile un rocher de la taille d’une automobile, en pierre sombre, posé en travers de la voie. Trois ouvriers approchent, poussant une charrette sur laquelle fume et crache une machine plus petite. L’un d’eux saisit les poignées du marteau-piqueur, le pose contre la roche. Hyrum voit l’homme tressauter au rythme de l’engin, dans un nuage de vapeur et de poussière. Il reconnaît le bruit sec et saccadé qu’il a déjà entendu, porté par le vent, depuis ses pâturages de Garrapata Creek. Il descend de son cheval, l’attache à une branche, relève la lunette. Dix minutes plus tard, la charrette recule. Un homme s’agenouille sur le trou, y glisse deux bâtons de dynamite, s’éloigne à reculons, tirant un fil entre ses jambes. Il le tend à l’homme aux bottes de cuir qui l’introduit dans un boîtier, soulève une manette. Ils se mettent à couvert derrière la pelle à vapeur. L’explosion projette le rocher dans le précipice, avec la force du Cyclope tentant d’écraser la galère d’Ulysse. Son écho rebondit sur les parois du canyon, le champignon de poussière monte et s’étire vers l’océan.
« Ils sont là, se dit Hyrum. Les amis à Monterey, mes contacts à San Luis Obispo, les recours des avocats ne les arrêteront pas. Il va falloir passer à autre chose. »

2
St Cloud’s (Maine)
Avril 1915
Ici à St Cloud’s, bourgade forestière fondée dans une vallée encaissée du Maine par des bûcherons québécois au milieu du XIXe siècle, les charpentiers savent qu’avant d’attaquer les chantiers estivaux ils doivent au printemps reconstruire les ponts de rondins victimes de la débâcle et de ses crues. Tous ne sont pas emportés, mais ils doivent être au mieux vérifiés et consolidés, au pire démontés et rebâtis avec des troncs plus gros, en sachant que tout sera certainement à refaire l’année suivante.
Ici, pas de métal ou de béton armé, pas d’asphalte et de peinture, de panneaux de signalisation, comme sur les routes de la côte. Dans le centre du Maine, les pistes sont en terre, les communautés rustiques et les structures en rondins.
Après les deux ouvrages aux entrée et sortie du bourg, le pont le plus important, et le plus surveillé, est celui menant à l’orphelinat. Isolé sur sa colline, l’établissement du Dr Larch en dépend pour son ravitaillement. Et c’est au changement du régime alimentaire que les pensionnaires comprirent, malgré les dénégations maladroites des infirmières, que les travaux de renforcement de l’été n’avaient pas suffi et que le pont avait cédé.
– Des lentilles pour la troisième fois de la semaine et du pain dur comme du bois, moi je vous dis qu’il n’y a plus de pont, a lancé un grand. Vous vous souvenez des pluies de la semaine dernière ? Trois jours de déluge ? Il a été emporté, c’est sûr. On est coincés ici comme sur une île. Demain matin, on se lève tôt et on va voir. Qui est partant ? Pas toi, Wil. Tu es trop petit.
Mais Wilbur Oak, huit ans, s’est réveillé au chant du coq, a enfilé ses brodequins et suivi, sans demander leur avis, les trois garçons qui filaient en douce par la buanderie.
– D’ac’, Willie. Mais si tu nous ralentis ou si tu te plains du froid, on te laisse sur place.
– Promis, j’aurai pas froid.
Ils passent par le jardin, rasent le mur du potager, sortent par la porte de bois vermoulu dont un gond a cédé depuis longtemps, courent en gloussant dans la prairie mouillée jusqu’à l’orée de la forêt de chênes. Le grand marche d’un bon pas. Son allure rassure les autres, qui peinent à le suivre mais pensent qu’il sait où il va, ce qui est loin d’être le cas. Par chance, ils aperçoivent la piste en contrebas. Ils se cachent derrière des troncs au passage de deux cavaliers (un adjoint du shérif et le maire de St Cloud’s, que les orphelins ne connaissent pas), puis descendent sur la route et les suivent en trottinant à bonne distance. Ils les voient rejoindre un groupe d’hommes, debout mains sur les hanches devant le torrent en crue. Les enfants s’accroupissent derrière des buissons.
– J’avais raison, dit le grand.
Les flots bouillonnants, marron chocolat, ont emporté trois des quatre troncs de sapin qui formaient l’armature du pont. Le dernier résiste encore, en travers du courant. Plus pour longtemps. Des planches ont été cassées, d’autres projetées sur les rochers en contrebas. Les berges, dévorées par les eaux chargées de branches et de pierres, ont reculé de deux mètres. Un homme se gratte la tête, un autre jette dans les flots une branche qui disparaît dans les remous.
– Il faut me réparer ça, et vite, dit le maire. Il y a quarante gamins à nourrir, de l’autre côté.
– Impossible. Pas avant qu’il ne regagne son lit, dit un géant en bottes de pêche. Et avec cette pluie… Bon, je vais prévenir Bangor. Avec un orphelinat coupé du monde, ils devront bien envoyer une équipe, cette fois. Pas comme l’an dernier.
Les garçons reculent à quatre pattes, se relèvent et partent en courant. L’un d’eux se retourne, voit le petit Wilbur trébucher sur une racine, se rattraper à un tronc. Il tend la main.
– Viens.
Une fine pluie de printemps les accueille comme ils repassent la porte du jardin. Une cuisinière les aperçoit par une fenêtre ouverte.
– D’où venez-vous, chenapans ? Dépêchez-vous, au réfectoire. Et lavez-vous les mains.
Le lendemain, le Dr Larch réunit garçons et filles, avant le dîner, dans la salle de l’entrée, monte trois marches du grand escalier et leur annonce ce que tous savaient déjà : la route est coupée, des restrictions sont au programme mais il ne faut pas s’inquiéter. Des volontaires vont apporter des provisions par la montagne, à dos de mulet, et tout rentrera bientôt dans l’ordre.
– Nous aurons toujours de quoi manger, même s’il y aura peut-être plus de patates qu’à l’accoutumée. Et le pont va être reconstruit sous peu.
Les jours suivants, le beau temps revenu, les orphelins sont conduits à tour de rôle, en fin d’après-midi, aux abords du chantier où s’activent une dizaine d’ouvriers. Un GMC à ridelles, premier camion à parcourir cette route habituée aux charrettes, apporte deux poutres métalliques peintes en rouge qui sont posées au-dessus du ruisseau assagi grâce à des cordes et des poulies fixées à un sapin. Puis des traverses de bois fraîchement coupées sont assemblées, suivies d’épaisses planches de chêne. En quatre jours, un pont moderne et en apparence indestructible a remplacé le vieil ouvrage en rondins.
Wilbur ne quitte pas des yeux l’homme à casquette noire qui dirige les travaux, donne les consignes aux ouvriers et accueille, tout sourire, les visiteurs. Il avance à grands pas jusqu’au milieu du pont, fait signe au Dr Larch de l’y rejoindre, lui serre longuement la main.
– Qui est ce monsieur ? demande Wilbur à l’infirmière Angela.
– C’est l’ingénieur. Il a dessiné le pont. C’est grâce à lui que Marie va pouvoir nous faire son gâteau au chocolat, demain, pour l’anniversaire du docteur.
« Il nous a sauvés », pense le garçon.

3
New Hope (Californie)
Novembre 1847
Un doigt tremblant trempé dans le goudron a tracé « New Hope » (« Nouvel Espoir ») sur la pancarte, deux croûtes de bois clouées sur un poteau mal équarri. Et l’espoir, il faut l’avoir chevillé au corps pour voir dans ces cabanes de rondins, cette grange en construction et cet atelier de ferronnier inachevé, perdus entre les arbres, la Nouvelle Jérusalem.
C’est pourtant ce qu’espèrent édifier une vingtaine de colons, en cet automne 1847, au confluent du fleuve San Joaquin et de la rivière Stanislaus, dans la vallée centrale de la Californie.
Arrivés il y a plus d’un an à bord d’un trois-mâts parti de New York, ce sont des mormons de la côte Est. Menés par Samuel Brannan, jeune homme charismatique désigné par les dirigeants de l’Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours pour partir à la recherche de la Terre promise sur la côte californienne, ces soixante-dix hommes, soixante-huit femmes et une centaine d’enfants, quand ils débarquent dans la baie de San Francisco, y trouvent un village assoupi où un millier de peones ne parlent qu’espagnol. Plus vraiment le Mexique, qui vient de perdre ces terres dans une guerre avec son voisin du Nord ; pas encore les États-Unis, qui n’accepteront cet État dans leur Union que trois ans plus tard.
C’est dans ce pays de cocagne, fertile et peu peuplé, qu’ils vont, leur répète Brannan, jeter les bases de « la nouvelle Sion », cité idéale où les autres mormons vont bientôt les rejoindre.
En butte aux brimades, à l’hostilité de leurs voisins et même aux massacres (le fondateur de la communauté Joseph Smith et son frère ont été lynchés par une foule en colère trois ans plus tôt), les mormons quittent l’Ohio et l’Illinois, où ils étaient établis. En longs convois bâchés, ils « fuient Babylone » et prennent la route de l’Ouest à travers les Grandes Plaines.
– Ils arrivent, ils seront bientôt là ! clame Sam Brannan. Il faut bâtir des maisons, des granges, des étables, l’ébauche d’une ville, planifier son extension, préparer leur arrivée. Nous sommes l’avant-garde d’un monde nouveau, les éclaireurs du Ciel. Nous entrons dans l’histoire de notre Église. Nos noms seront célébrés, nos louanges chantées par les prochaines générations ! Courage ! Alléluia !
Brannan ne pousse toutefois pas le zèle missionnaire jusqu’à s’installer à New Hope, emplacement qu’il a choisi, à une journée de bateau de San Francisco, sur une rive du fleuve San Joaquin. Il a préféré bâtir, sur la baie, une maison confortable où il a installé la presse Franklyn apportée en caisse de la côte Est dans les soutes du trois-mâts. Il imprime le California Star, premier journal de l’État, ouvre bientôt un general store, une banque. Son attitude, sa condescendance, sa propension à donner des ordres et à prendre les décisions importantes sans concertation passent mal auprès de certains membres de la communauté.
Parmi eux, le plus méfiant est Moses Rock. Récemment converti au mormonisme, ce fils d’une famille de bûcherons du Vermont a vu quand il avait douze ans son père perdre sa scierie dans une escroquerie montée par un oncle. Il a appris la ferronnerie chez un maréchal-ferrant dans le Connecticut, la charpente dans le New Hampshire et n’a pas hésité quand, docker à New York, il a entendu parler d’une expédition montée par les mormons à destination de la côte Ouest, ce nouveau monde où, dit-on, la fortune attend les jeunes gens courageux et travailleurs.
Ce solide garçon de vingt-six ans aux favoris roux, legs d’ancêtres irlandais ayant traversé l’Atlantique à la fin du XVIIIe siècle, a commencé à avoir des doutes quand, pendant la traversée, Brannan a proposé « Sam Brannan & Company » comme nom de leur société coopérative. « S’il faut travailler trois ans et mettre tous les profits dans une structure, je ne vois pas pourquoi elle ne s’appellerait pas plutôt Pionniers de la côte Ouest ou Saints du Nouveau Monde », avait-il proposé. Mais Brannan avait refusé, rappelant que son rang de patron de l’expédition maritime autour des Amériques avait été confirmé par le chef de l’Église lui-même, Brigham Young. Cela lui avait conféré, pendant les six mois de cet éprouvant voyage, le privilège d’avoir une cabine et de prendre ses repas à la table du capitaine, quand le reste de l’expédition se contentait de couchettes puantes, de pommes de terre, de harengs trop salés et d’eau croupie. Après l’arrivée en Terre promise, Moses n’avait pas apprécié non plus que Brannan choisisse, sans consultation, ce confluent de rivières éloigné de tout pour y édifier New Hope.
Il s’était toutefois mis au travail. Ils avaient abattu des arbres, bâti une scierie, un moulin, construit des bâtiments, retourné la terre, édifié ponts et pontons, ouvert une ligne de bac sur la rivière Stanislaus, dans ce coin perdu, dévorés par des moustiques gros comme des mouches, mal nourris, affaiblis par la malaria, espionnés par des Indiens hostiles, jalousés par des voisins moins bien équipés. Brannan leur rendait parfois visite, remontant la rivière à la barre de son navire à fond plat, le Comet, acheté avec l’argent de la communauté. Mais il restait installé dans sa maison de San Francisco, à diriger son journal et à faire des affaires. Déjà notable dans une ville qui en comptait peu. Bâtir la Nouvelle Sion, préparer l’arrivée de la communauté, installer l’avant-garde d’un monde nouveau… Son but semblait plutôt de faire fortune le plus vite possible. Décidément, Moses n’aimait pas ce Brannan. Un affairiste, un aventurier, un beau parleur. Certains disaient, à bord du trois-mâts, qu’il avait été exclu de l’Église mormone pour malversations, puis réintégré et promu chef de la communauté new-yorkaise dans des circonstances douteuses. « J’aurais peut-être dû rejoindre nos frères dans l’Ohio et tenter la traversée du continent par les pistes », pensait Moses. Mais l’hostilité des habitants du Midwest envers les Saints, que Moses, pour n’en avoir pas souffert, s’expliquait mal, l’en avait dissuadé. « Land of the free, “Terre des hommes libres”, chantent les paroles de l’hymne américain – tu parles. Pas pour nous, les mormons. Ou alors il va falloir la trouver, toujours plus à l’ouest, cette terre. »
Il avait préféré payer son passage à bord du Brooklyn. Il avait enduré les rigueurs du voyage puis, arrivant dans la baie, avait hésité à suivre la consigne de Brannan et à remonter le fleuve pour travailler à la fondation de la colonie. Il aurait peut-être dû rester à San Francisco, mouillage idéal pour toutes sortes de navires, où ses talents de charpentier auraient facilement trouvé à s’employer. Il y pensait encore quand Brannan, l’air sombre, est un jour venu leur annoncer ce que tous redoutaient : le Quorum des Douze Apôtres, instance dirigeante de l’Église, avait pris sa décision. C’était dans l’Utah, sur les rives du Grand Lac Salé, où leur caravane était arrivée, qu’ils allaient édifier leur cité idéale. Les milliers de Saints en route vers l’Ouest allaient interrompre leur longue marche à travers le continent au pied des montagnes Rocheuses, loin des rives du Pacifique.
– Ne perdez pas espoir, mes frères ! Rien n’est perdu. Je vais retourner voir Brigham Young. Je peux le convaincre…
– Tu t’es assez moqué de nous, Samuel Brannan! tonne Moses Rock. Je ne reste pas une heure de plus sur ces terres de misère. Le champ que j’ai déboisé et labouré est sous un mètre d’eau, et rien ne garantit qu’entre ces deux rivières il n’y a pas deux crues par an. Tu vas me rembourser mes parts dans la compagnie et tu n’entendras plus parler de moi. J’en ai soupé, de votre Sion et de la marche des Saints.
– Tu t’es engagé par contrat sur trois ans, Moses. Devant Dieu. Il m’est impossible de te rembourser avant cette date.
– C’est bien ce que je pensais. Tu vas répondre de tes actes devant la justice, Samuel Brannan. Il doit y avoir un tribunal, à San Francisco, maintenant que le drapeau américain flotte sur la ville.
Le lendemain, les colons de New Hope chargent sur des chariots leurs outils et leurs ballots et abandonnent leurs cabanes, destination Salt Lake City. Mais Moses Rock ne se joint pas à eux. Ses deux femmes, cousines de vingt et vingt-deux ans épousées dans l’Est selon le rite mormon avant le départ, ont embarqué à New York et devraient arriver à San Francisco dans trois ou quatre mois. « J’y trouverai bien du travail, en les attendant, se dit-il. Je peux tout faire : charpentier, bûcheron, ferronnier, maréchal-ferrant. Et quand elles seront là, grâce aux cinq pièces d’or que m’a confiées mon père sur son lit de mort, cousues dans la doublure de ma veste, nous achèterons un morceau de ce bout du monde que personne ne semble gouverner et bâtirons un ranch. C’était une erreur de s’installer dans cette vallée. Les terres y sont fertiles, mais nous sommes vulnérables. Les colons vont y venir chaque jour plus nombreux. Notre religion, nos coutumes, notre culture mormones n’y seront pas respectées, comme ce fut toujours le cas dans l’Est. Il faudra encore se battre ou fuir. Se battre puis fuir. »
Il sort de son portefeuille de cuir grossier une feuille de papier jauni pliée en quatre sur laquelle, trois ans plus tôt, il avait recopié le passage d’un prêche du fondateur de l’Église, Joseph Smith, lu par l’un des Apôtres lors d’un sermon à Boston : Get up into the mountains, where the Devil cannot dig us out, « Réfugions-nous dans les montagnes, d’où le Diable ne pourra pas nous chasser ».

4
Monterey (Californie)
Avril 1848
Assis sur une poutre, sur le toit en construction du fort d’adobe et de pierres que l’US Navy fait agrandir à Monterey, Moses Rock regarde le Pacifique. Si ses eaux sont d’un bleu si sombre, lui a expliqué un charpentier mexicain, c’est parce que la baie est une fosse sous-marine, un abîme dont personne ne connaît la profondeur, plus profond que tous les fils plombés mis bout à bout. Moses aperçoit, entre les vagues aux crêtes ourlées d’écume, le souffle de plusieurs cétacés. La queue d’une baleine émerge, décrit avec une merveilleuse lenteur un demi-cercle parfait, disparaît dans les flots. Le golfe en forme de croissant de lune est une étape dans leur migration vers les eaux froides de l’Alaska. Elles y sont les proies de chasseurs venus du Portugal qui les poursuivent à la rame, les harponnent, les ramènent sur la grève, les découpent et font bouillir leur graisse, changée en huile qui sera vendue à prix d’or. L’odeur âcre et doucereuse des fumées monte, par vent d’ouest, jusqu’à la pension où Moses loue une chambre à la semaine, sur Washington Street.
Il profite d’une pause, le temps pour les apprentis d’apporter des chevrons, pour scruter l’horizon. Trois barques de pêcheurs japonais, installés en Californie au début du siècle, passent au ras des récifs. Une autre s’amarre à un ponton. Deux adolescents en chapeau de paille conique déchargent des paniers dégoulinants, pleins d’ormeaux et de poissons. Des loutres jouent à cache-cache dans les forêts sous-marines de varech géant. La Half Moon Bay, baie de la Demi-Lune, est surmontée d’un amphithéâtre de collines couvertes de pins qui dévalent vers des plages de sable clair et des rochers luisants d’algues découvertes par la marée. C’est là, au sud de la Porte d’Or qui marque l’entrée de la baie de San Francisco, que les conquistadores ont établi leur premier port et bâti une mission. Monterey était la capitale de la Californie mexicaine, jusqu’à ce que le Mexique soit contraint par les armes à céder ces immensités à Washington, avec bien d’autres territoires de l’Ouest. Aujourd’hui personne ne sait à qui appartient cette terre. « Mais la cavalerie des États-Unis est là, elle nous paie en dollars pour agrandir le Presidio, la bannière étoilée flotte sur la capitainerie, cela suffit pour savoir qui commande, pense Moses. Un juge venu de Boston dirige le tribunal et le contremaître m’a parlé d’un bureau d’enregistrement des terres, à deux rues d’ici, qui délivre des titres de propriété porteurs du cachet State of California. Tous ici pensent qu’il sera bientôt remplacé par un tampon United States of America, avec son aigle aux ailes déployées. »
Moses aperçoit sur l’horizon les voiles d’un trois-mâts cinglant vers le nord. Un clipper anglais a fait escale à Monterey, il y a quelques jours, plein de Chiliens et de Péruviens qui n’avaient qu’un mot à la bouche : oro. Ils sont repartis pour San Francisco comme s’ils avaient le diable aux trousses. La rumeur de la découverte de gisements fabuleux dans la Sierra Nevada, de trésors brillant dans le lit des rivières, de fortunes instantanées, a enflammé la ville et la région le mois dernier. Le chantier a failli s’arrêter, faute d’ouvriers. Les hommes ont pris la route des montagnes, des pépites dans les yeux, l’espoir au cœur, avec tous les professeurs de l’école, la moitié de la garnison du fort et des marins du port.
Mais s’il y en a un que la fièvre de l’or ne contaminera pas, c’est Moses Rock. Lui, ce qu’il veut, ce sont des terres. Les voir envahies par des hordes de prospecteurs venus de Bolivie ou de plus loin encore – il paraît que des bateaux sont en route depuis la côte Est, et même d’Europe – serait un cauchemar. Ils montent vers le nord, la sierra. Il va chercher au sud. S’éloigner de la civilisation. Dans ces terres vierges, pas d’interdiction du culte mormon, pas de lois contre la polygamie, personne pour mettre son nez dans votre chambre à coucher et vous dire comment vous devez vivre, ce que doit être une famille. La seule chose qui importe, c’est de savoir quand accostera le Sea Witch. C’est à bord de ce navire qu’Irene et Laurie ont embarqué à New York, à la fin de l’été. C’est ce qu’elles lui ont écrit dans la lettre confiée à l’équipage d’un bateau parti un mois avant elles. Elles devraient être arrivées à San Francisco depuis plusieurs semaines. Le franchissement de ce Cap Horn peut être un enfer. On ne compte plus les naufrages. Ils n’ont été mariés qu’un an avec Irene, trois mois avec Laurie, des unions arrangées par l’Église mormone à Brooklyn, avant son départ pour la côte Ouest. Il n’avait pas assez d’argent pour payer leur passage. Quelle erreur ! S’il avait emprunté le prix de leurs billets à la communauté, comme d’autres l’ont fait, ils auraient bien trouvé le moyen de rembourser, et aujourd’hui ils seraient ensemble en Californie. Il faut aller aux nouvelles, à la capitainerie. « Sea Witch, Sorcière des Mers, espérons que ce nom ridicule ne va pas leur porter malheur. »
Le lendemain, Moses boit une bière au comptoir de la cantina Adrias, sur la place centrale de Monterey, quand arrive un convoi de mules chargées de fagots d’écorces de chêne, mené par un petit homme replet, bottes crottées et machette à la ceinture, coiffé d’un sombrero à moitié déchiré.
– ¡ Madre de Dios ! Deux jours pour franchir le canyon de Bixby… Une bête a dérapé sur une falaise et est tombée dans l’océan. Si je ne les avais pas détachées, elles y passaient toutes. Je ne sais pas si je vais continuer, dit-il au barman, dans un mélange d’anglais et d’espagnol.
– Tout ça pour rapporter du bois ?
– Ce n’est pas du bois, hombre, c’est de l’écorce à tan. Sais-tu combien les tanneries de San Francisco paient pour cette cargaison ? Au moins douze dollars. Ils les font tremper dans l’eau et s’en servent pour traiter les peaux, en faire du cuir bien souple. Mais là, avec la perte d’une mule, j’ai travaillé pour rien. Une semaine, dans ces fichues montagnes, sans voir âme qui vive, pour ne pas gagner un rond…
Moses s’approche. Contre une tequila, l’homme lui décrit la région baptisée Big Sur. « Le Grand Sud », dans un mélange d’anglais et d’espagnol. Une contrée à peine explorée, qui commence à une vingtaine de kilomètres de la ville, aux premiers contreforts des monts Santa Lucia et s’étend sur une cinquantaine de kilomètres de côte, la plus sauvage et la plus escarpée de Californie. Après une forêt d’eucalyptus, la piste carrossable s’arrête, remplacée par un sentier muletier tracé à flanc de montagne. Les deux premières rivières se traversent à gué ou sur des ponts de rondins, quand ils n’ont pas été emportés par les crues de printemps, mais la troisième, la Bixby Creek, est trop large. Il faut la contourner en suivant une piste qui monte en lacets pendant des heures, puis redescend de l’autre côté dans une pente à effrayer les bêtes.
– Et quand tu arrives à Granite Creek, il faut à nouveau passer par la montagne, jusqu’à la Big Sur River. C’est là que poussent les chênes à tan, dit l’homme.
– Ils appartiennent à quelqu’un, ces arbres ?
– Tu rigoles ! Personne ne vit là-bas. Et je doute que quelqu’un soit assez fou pour s’y installer un jour. Tu croises davantage de grizzlis et de lions des montagnes que d’humains. C’est pour ça que je vais aussi loin. Les écorces appartiennent à celui qui a le courage d’aller les chercher. En été, la brume monte de l’océan presque chaque jour, plus épaisse que le pire des brouillards. Tu peux perdre de vue la mule qui marche devant toi. En hiver les tempêtes sont terribles, des vents à ne pas pouvoir rester debout, des vagues à déchiqueter les navires, et au printemps des rios en crue difficiles à franchir. Par beau temps, c’est le plus beau pays du monde. Mais c’est rare.
– Il y a des ranchs, des fermes ?
– Tu veux rire… Des forêts à perte de vue, des vallées et des collines qui pourraient faire de bons pâturages, mais c’est si loin de tout. Pourquoi se fatiguer à bâtir une maison dans ce bout du monde, où il faudrait tout apporter à dos de mulet ?
– Si je veux y aller, il y a quelque part où dormir ?
– Entre ici et San Simeon, il y a quelques cabanes de bûcherons et le Rancho del Sur, sur la rivière. Il appartient à un capitaine nommé Cooper, qui a fait fortune en vendant des peaux de loutres en Chine, à ce qu’on raconte. Comme je ne suis pas sûr qu’il apprécie mes petites récoltes d’écorce, et que je ne connais pas bien les limites de son ranch, je n’en approche pas. Mais qu’est-ce que tu peux aller chercher dans ce coin perdu, gringo ? C’est plus isolé qu’une île, Big Sur… Et si c’est l’or qui t’intéresse, à ce qu’on dit il y en a dans la Sierra Nevada, et c’est beaucoup plus près. Moi-même, d’ailleurs…

Une semaine plus tard, la charpente terminée, Moses prévient le couvreur, qui ne le croit pas, qu’il sera absent trois jours. Non, pas pour chercher de l’or.
– Promis, je suis de retour dimanche… Trois dollars de prime si je suis là lundi matin ? Bien sûr, je prends. Merci.
Il loue un mulet, achète des boîtes de haricots et du poisson séché, une couverture, un chapeau de feutre et des cartouches à fusil.
Il croise les dernières carrioles près du pont sur la rivière Carmel, au sud de la ville. La piste rétrécit, serpente entre les pins, puis descend sur une plage d’un blanc étincelant qu’elle longe pendant plusieurs kilomètres avant de remonter à travers des collines boisées. Plus une trace de roue. Du crottin de mule dont l’odeur se mêle à des senteurs marines, d’embruns, des parfums de résine, de thym et de fleurs sauvages. Moses descend de sa monture et marche à ses côtés. Arrivé au sommet d’un petit mont, il embrasse du regard une côte découpée, des rochers sombres où s’accrochent des cyprès torturés par les vents du large, des successions d’îlots et de récifs sur lesquels se brisent, dans des gerbes d’écume, les vagues du Pacifique. Les rayons du soleil, à travers les milliards de particules dorées, nimbe le paysage d’une lumière irréelle. Plus loin, il devine des alignements de falaises, successions de montagnes couvertes de forêts de pins et de séquoias. Par endroits, là où s’engouffre la furie des tempêtes océanes, des prairies sont piquetées d’arbustes nains, comme plaqués au sol par la main d’un géant. Pas une maison, une cabane, une fumée, une piste, une construction. Aucune trace humaine. La côte du Nouveau Monde comme ont dû l’apercevoir, du pont de leurs caravelles, les premiers explorateurs anglais et espagnols. Le sommet le plus haut, sur l’horizon, est couronné d’un blanc étincelant. « Le Pico Blanco dont m’a parlé le Mexicain, se dit Moses. Ce n’est pas de la neige mais un calcaire très blanc. Il doit être possible de l’exploiter, d’en faire de la chaux. Pas question de faire passer une route, et tant mieux, mais c’est bien le diable s’il n’y a pas, sur la côte, une crique où bâtir un ponton d’embarquement. Moins de deux jours de navigation jusqu’à la baie de San Francisco, ça pourrait marcher. Je connais le marchand de matériaux qui achèterait la chaux à bon prix. »
Deux heures plus tard, la piste disparaît dans un bois de cyprès. Moses revient sur ses pas, cherche l’embranchement qu’il aurait pu rater, ne le trouve pas. Un grognement sourd lui fait lever la tête, le mulet brait de peur. Il aperçoit, entre les arbres, le dos d’un ours qui s’éloigne à quatre pattes. Moses casse son fusil, glisse deux cartouches dans le canon, le remet à l’épaule. À pied, tenant sa monture tremblante par la bride, il descend à travers des fourrés vers la grève. « J’aurais dû prendre une machette. » Une rivière coule en contrebas, entre rochers ronds, roseaux et langues de terre claire. Elle est étroite, semble peu profonde et traversable à gué. Plus loin, son embouchure dessine une lagune, des bras d’eau stagnante séparés par les arabesques de bancs de sable où s’assemblent des oiseaux de mer. Entre troncs d’arbres et amas de bois flotté, le regard de Moses est attiré par des formes brunes. L’une d’elles bouge, s’ébroue dans un ronflement rauque. Des éléphants de mer. Ils sont une dizaine, dont un énorme avec une trompe qui, de ses nageoires, projette sur son dos du sable pour se protéger des rayons du soleil. Plus loin, sur une dune de sable sombre, une colonie de phoques gris. Deux d’entre eux font la course pour retourner à l’océan. Ils plongent dans une vague et jouent à se poursuivre dans les buissons d’algues géantes.
Moses descend sur la berge, trouve l’endroit où traverser. Il laisse boire sa monture, goûte dans le creux de sa main l’eau de la rivière, remplit sa gourde. Il monte sur le mulet qui entre sans rechigner dans le courant. Sur l’autre rive, il oblique en direction de la plage. La colonie de phoques s’éloigne en sautillant à la vue de l’intrus, les éléphants de mer ne bougent pas d’un pouce, immobiles comme des rochers. « Pas étonnant qu’ils aient été décimés, au début du siècle, par les bandes de chasseurs descendus de Sibérie, pense Moses. Jolie collection de fourrures. »
Un sentier serpente en remontant entre les massifs de pieds de sorcière, les lupins, touffes d’armoise, broussailles à fleurs jaunes et bleues. Il mène à un vallon creusé par un torrent qui chante entre les rochers avant de tomber en cascade dans l’océan. L’homme et sa monture cheminent plus d’une heure à flanc de colline, en direction d’une forêt de séquoias qui se dresse dans un repli, à mi-pente, comme les colonnes d’un temple naturel. Moses pénètre dans l’ombre odorante des géants. Il pose la main sur leur écorce douce et spongieuse, lève la tête vers les sommets, trente ou quarante mètres plus haut, d’où s’envolent des chants d’oiseaux. Deux écureuils se poursuivent, volent de branche en branche en poussant des cris stridents. Silencieux sur le tapis d’aiguilles, un chevreuil et son petit paraissent derrière un buisson. Le mulet souffle des nasaux, les bêtes tournent la tête, frissonnent et disparaissent en trois bonds. Moses épaule le fusil, ne tire pas. « La prochaine fois, il me faudra être plus rapide, se dit-il. J’aimerais retourner à Monterey avec du gibier à offrir à ma logeuse. »
Il marche à pas lents entre les séquoias, cherche le plus haut, le plus large, s’adosse à son tronc, mange du pain et du lard fumé. La lumière se teinte d’orange, des nuées d’insectes brillent entre les arbres, une odeur d’humus et de champignons monte du sol. Il est temps de chercher un endroit où bivouaquer. Il remonte en selle, sort de la forêt en direction d’un chaos rocheux. Le soleil descend sur l’océan. Il va bientôt plonger derrière l’horizon, teinte de rouge et d’or un paysage comme Moses n’en a jamais vu. Il repère, au loin, un rocher plat qui forme un auvent au-dessus d’une crique. En dessous, les traces d’un foyer, des pierres posées en cercle autour d’une table naturelle. Il ramasse du bois sec au moment où les derniers rayons enflamment le ciel. Un briquet de silex, le feu crépite, mêle aux étoiles ses bouquets de lucioles rougeoyantes. La lune se lève, fait scintiller l’écume des longs rouleaux du Pacifique, éclaire les prairies, découpe les forêts, pare d’argent les sommets désertiques, dessine dans l’indigo du ciel une ligne de crête infinie. »

Extrait
« L’homme, qu’ils ne connaissent que par son prénom, Luigi, leur explique qu’un important chantier est en cours sur la côte, au sud: la construction à flanc de montagne d’une route qui reliera bientôt San Francisco à Los Angeles. Les travaux ont commencé il y a plus de dix ans, et là, ils sont dans le plus difficile.
— Big Sur, une région escarpée, de falaises et de forêts, après Monterey, je ne sais pas si ça vous dit quelque chose, si vous avez déjà regardé une carte, paesani ignorants. Ce coin est isolé, loin de tout. Les ouvriers doivent dormir sur place, dans des camps de travail qui bougent avec la route. Les gars ne rentrent chez eux qu’une fois par mois, parfois moins. D’autres vivent carrément sur place, avec femmes et enfants. Mais comme ils n’ont pas assez de main-d’œuvre, l’État de Californie a passé une loi pour employer des prisonniers. Voilà, vous commencez à comprendre. Une centaine de gars de San Quentin y travaillent, logés dans un camp, surveillés par des gardiens. L’organisation est parvenue à glisser cinq ou six hommes à nous dans le lot. Des Irlandais et un Français. Tous les volontaires avec des noms italiens ont été refusés, même quand ils ne faisaient pas partie de Cosa Nostra, mais nous savons nous faire des amis, ou des obligés. Et voilà où ça vous concerne: les détenus et les ouvriers libres logent dans deux camps différents, mais bossent ensemble toute la journée. Nous avons besoin de faire la liaison avec nos gars. Pour l’instant, ça ne rapporte pas grand-chose, mais les chefs pensent que ce chantier pourrait devenir rentable. Ils utilisent beaucoup de dynamite, des stocks rapportés de la guerre mondiale en Europe il y a vingt ans. Ce ne serait pas mal de mettre un peu la main dessus. D’autant que la construction des structures en béton du Golden Gate va bientôt être achevée, et que nous ne parvenons pas à mettre un pied dans le montage de l’acier, avec leurs putains de syndicats qui surveillent tout et refusent nos propositions. Ces gars ne sont pas faciles à menacer. Alors, les capi vous ont choisis pour vous faire engager sur ce chantier. C’est la société Pollock, de Sacramento, qui gère le truc ils ont un bureau ici. Trente-cinq dollars la semaine, nourris, logés. » p. 134

À propos de l’auteur
MOUTOT_michel_©DR_Ouest-FranceMichel Moutot © Photo DR – Ouest-France

Michel Moutot est reporter à l’Agence France-Presse, spécialiste des questions de terrorisme international. Lauréat du prix Albert-Londres en 1999, correspondant à New York en 2001, il a reçu le prix Louis-Hachette pour sa couverture des attentats du 11 Septembre. Son premier roman, Ciel d’acier, a reçu le prix du Meilleur Roman des lecteurs de Points en 2016. Par la suite il a publié Séquoias, prix Relay des Voyageurs (2018), et L’America, prix Livre & Mer Henri-Queffélec (2020) et Route One (2022). (Source : éditions du Seuil)

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Les Silences d’Ogliano

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En deux mots
Quand le baron Delezio retrouve sa Villa Rose pour y séjourner avec sa suite, comme tous les étés, le village assiste aux obsèques d’un enfant du pays, retrouvé mort aux pieds de sa mule. Le recueillement sera de courte durée, car tout ce monde se réjouit d’assister à la fête célébrée en l’honneur de son fils Raffaele. Fête durant laquelle un nouveau cadavre sera découvert, quelques heures avant l’enlèvement du héros de la fête.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Les lourds secrets de famille

Après plusieurs romans noirs, Elena Piacentini se lance en littérature blanche. Et c’est une belle réussite! Les Silences d’Ogliano est un roman d’apprentissage puissant comme une tragédie antique.

Commençons par planter le décor, essentiel dans cette tragédie. Nous sommes dans le bourg d’Ogliano. Entouré des montagnes de l’Argentu, il laisse aux habitants l’impression que leur place ne peut être que modeste face à une nature aussi puissante. On n’en voudra pas à Libero Solimane, le narrateur, de vouloir fuir cet endroit. Pourtant il aurait quelques raisons de rester. Pour sa mère Argentina, qui a toujours refusé de lui confier l’identité de son père, mais surtout pour Tessa, dont il est follement amoureux. La belle jeune femme est l’épouse du baron Delezio, propriétaire du plus grand domaine de la commune. Il l’a épousée après la mort de sa première épouse, se moquant de leur différence d’âge de plus de 20 ans.
Comme tous les étés, le baron s’installe avec famille et domestiques. Mais cette fois, il ne trouve pas l’habituel comité d’accueil, car le village enterre l’un des siens, Bartolomeo Lenzani. Retrouvé le crâne fracassé au pied de sa mule, personne ne le regrettera, lui qui terrorisait sa famille et laissait voir sa noirceur à tous. Si Libero et sa mère n’assistent pas aux obsèques, c’est que ce sont des mécréants. Armé de ses jumelles, le jeune homme observe toutefois la cérémonie et remarque les cinq hommes étrangers venus accompagner le défunt jusqu’à sa dernière demeure. Et faire grandir la rumeur…
C’est à ce moment qu’un cri venu du domaine Delezio mobilise toute son attention. Une guêpe a piqué Tessa et l’on s’affaire autour de celle qu’il convoite. L’occasion de l’approcher va arriver très vite, car le fils de famille vient de réussir son bac et son père entend fêter l’événement en invitant tout le village.
La fête en l’honneur de Raffaele ne va pourtant pas se passer comme prévu. D’abord parce que Libero n’aura guère l’occasion d’approcher Tessa, mais surtout parce que l’on découvre le corps sans vie d’Herminia «la folle» et qu’il faut abréger les festivités. Le lendemain, le héros de la fête est enlevé dans le but de réclamer une rançon. Libero, qui a suivi les traces des ravisseurs pour secourir son ami, va être pris à son tour et le rejoindre au fond de la grotte dans la montagne où il est retenu. Le sort le plus funeste attend les deux compagnons d’infortune, car dans ce genre d’opérations, il ne faut pas laisser de traces.
Si on sent la patte de l’auteure de polars, on retrouve aussi la puissance de la tragédie dans ce roman qui, pour remplacer le chœur antique, nous livre les voix des morts et des acteurs qui viennent s’insérer entre les chapitres. Tous portent de lourds secrets, ont des confessions à faire pour soulager leur âme. Si Raffaele ne se sépare jamais de son exemplaire de l’Antigone de Sophocle, c’est parce qu’il sait combien ces pages contiennent de vérités. De celle qui construisent une vie, déterminent un destin. On passe alors du suspense au drame, puis au roman d’apprentissage. Quand une suite d’événements forts forge un destin.

Les Silences d’Ogliano
Elena Piacentini
Éditions Actes Sud
Premier roman
208 p., 19,50 €
EAN 9782330161255
Paru le 5/01/2022

Où?
Le roman est situé dans le village imaginaire d’Ogliano, quelque part dans le sud.

Quand?
L’action n’est pas précisément située dans le temps.

Ce qu’en dit l’éditeur
La fête bat son plein à la Villa rose pour la célébration de fin d’études de Raffaele, héritier de la riche famille des Delezio. Tout le village est réuni pour l’occasion : le baron Delezio bien sûr; sa femme, la jeune et divine Tessa, vers laquelle tous les regards sont tournés; César, ancien carabinier devenu bijoutier, qui est comme un père pour le jeune Libero; et bien d’autres. Pourtant les festivités sont interrompues par un drame. Au petit matin, les événements s’enchaînent. Ils conduisent Libero sur les hauteurs de l’Argentu au péril de sa vie.
Situé au cœur d’un Sud imaginaire, aux lourds secrets transmis de génération en génération, Les Silences d’Ogliano est un roman d’aventures autour de l’accession à l’âge adulte et des bouleversements que ce passage induit. Un roman sur l’injustice d’être né dans un clan plutôt qu’un autre – de faire partie d’une classe, d’une lignée plutôt qu’une autre – et sur la volonté de changer le monde. L’ensemble forme une fresque humaine, une mosaïque de personnages qui se sont tus trop longtemps sous l’omerta de leur famille et de leurs origines. Placée sous le haut patronage de l’Antigone de Sophocle, voici donc l’histoire d’Ogliano et de toutes celles et ceux qui en composent les murs, les hauts plateaux, les cimetières, les grottes, la grandeur.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Actualitté

Les premières pages du livre
« L’été, quand vient la nuit sur le village d’Ogliano, les voix des absents sont comme des accrocs au bruissement du vivant. Sur la terrasse, les fleurs fanées de la vigne vierge tombent dans un tambourinement obsédant. Le jappement sec des geckos en chasse dans le halo de la lanterne fait écho aux ricanements des grenouilles qui fusent du lavoir. Plus bas, vers le verger de César, le chant d’une chevêche d’Athéna ressemble au miaulement d’un chaton apeuré. Ces cris plaintifs, presque poignants, sont ceux d’une tueuse. À cette heure tardive, elle a pour habitude de faire une halte sur le vieux poirier. Je repère sa silhouette compacte qui rappelle un poing fermé. La voilà qui s’élance dans un vol onduleux. Elle prend de l’altitude, se hisse par les sentiers d’air qui naissent des inspirations et des expirations du massif de l’Argentu. À Ogliano, les montagnes occultent la quasi-totalité du ciel.
Les montagnes sont le ciel.
Je pourrais y marcher les yeux fermés. Moi, Libero Solimane, fils d’Argentina Solimane et d’elle seule, petit-fils d’Argentu Solimane dernier des chevriers, je suis né là-haut.
Là-haut, le nom des Solimane s’éteindra avec moi.
La chevêche a plongé après le premier col. Je l’imagine raser les frondaisons des chênes, marauder dans les anciens pâturages, puis fondre dans la fraîcheur des ravines et remonter le vent par le flanc nord du pic du Moine. De là, un courant ascensionnel la portera sans effort jusqu’au plateau des Fées, où les petits animaux s’enfonceront dans l’herbe grasse à son passage. L’un d’entre eux ne la sentira pas venir.
Les lois propres à l’Argentu sont immuables. Toutes ne sont pas inéluctables. Mais ceux qui sont morts ne le savent pas.
Une fois rassasiée, sans doute ira-t-elle se désaltérer à la source de la Fiumara. Peut-être s’ébrouera-t-elle quelques instants dans l’eau pure avant d’emprunter les gorges et de redescendre vers le village où l’espère sa couvée. D’ici une heure tout au plus, elle ressurgira plein ouest pour rejoindre le palazzo, où elle a élu domicile.

Mon esprit quitte les cimes. Mes yeux balayent l’obscurité proche, reconstituent le paysage à partir des indices semés sur les faîtages par le rayonnement de la lune. En contrebas du moulin que j’ai restauré, la petite maison de ma mère. À cinq cents m謬tres vers l’ouest, le clocher qui tient dans son giron l’essentiel du bourg. Un kilomètre plus loin encore, dominant une colline façonnée de terrasses, la masse imposante de la demeure du baron. Son toit s’est affaissé, ses persiennes à jalousies pendent à demi dégondées, les murs de la petite chapelle, gonflés d’humidité, menacent de s’effondrer. Ses jardins sont hantés d’arbustes moribonds. Les fontaines ont tari et les bassins sont colonisés par les ronces. Sa décrépitude actuelle est à la mesure de sa splendeur orgueilleuse d’antan. Quand le Palazzo Delezio rouvrait ses portes en accueillant une cohorte d’invités, c’était le signal. Alors l’été commençait vraiment. La Villa rose, c’est ainsi que je l’appelais autrefois.
Les quatre voitures de la suite du baron traversèrent Ogliano sans rencontrer l’habituel comité de bienvenue. À l’exception d’une armée de chats efflanqués rendus apathiques par la chaleur suffocante de la mi-juillet, les rues étaient désertes. Pas âme qui vive sur les murets. Personne aux balcons des fenêtres. Cette année-là, le retour des Delezio sur leurs terres ancestrales fut éclipsé par la mort de Bartolomeo Lenzani. À l’heure où le cortège fit son entrée, villageois et parents venus des quatre coins de la province étaient massés dans l’église. Les derniers arrivés, faute de place, palabraient sous les platanes. Seuls manquaient à l’appel Herminia la Folle et le vieil Ettore, grabataire. Sans oublier ma mère, qui, dans la matinée, avait apporté une marmite de soupe à la sœur du défunt, et moi qui l’avais accompagnée en traînant les pieds. En mécréants notoires, nous étions exemptés d’office.

Bartolomeo Lenzani, dit le Long en raison de son allure d’échalas, était dangereux et sournois. Officiellement leveur de liège, braconnier et voleur de bétail à l’occasion, porte-flingue à condition d’y mettre le prix, c’est ce qu’il se murmurait à demi-mot de son vivant. “Maintenant les langues vont se d鬬lier”, prophétisa ma mère en m’apprenant la nouvelle. Je m’étais réjoui en silence. Déplaisant d’aspect, avec une bouche semblable à une cicatrice qui s’ouvrait sur des dents gâtées et des yeux torves qui ne vous regardaient pas en face, Lenzani le Long était pour moi Lenzani la Brute. Laid, il l’était surtout en dedans. Personne ici ne se serait risqué à passer derrière une de ses mules à moins de trois mètres. Les flancs déchirés par l’éperon et la cravache, l’échine frissonnante, les pauvres bêtes n’étaient que terreur et rage mêlées. Ses chiens s’aplatissaient en pleurant au moindre geste brusque. S’ils avaient pu, ils se seraient enfoncés sous terre. Deux ans en arrière, aux abords d’une chênaie où Lenzani avait établi son campement provisoire, j’en avais trouvé trois enchaînés à des arbres. Les deux premiers s’étaient étranglés en s’affaissant sous leur propre poids. Le dernier, borgne, galeux, maigre comme un Christ, poussait des râles d’agonie en tentant de se maintenir debout sur ses jambes flageolantes. En le prenant dans mes bras, j’avais craint que ses os ne se disloquent. Par miracle, il avait survécu. Depuis lors, il marchait dans mon ombre, sa pupille d’or attachée à mes pas, le museau prêt à se nicher dans ma paume. Quand il nous arrivait de croiser son ancien maître, Lazare se pressait plus étroitement contre ma jambe en émettant une modulation grave, un mezzo-voce entre douleur et haine, audible de moi seul. Si Lenzani avait reconnu son bien, il n’en avait rien laissé paraître. Pour une raison inexpliquée, même enfant, alors que je n’étais pas de taille à l’affronter et trop lent pour le fuir, il n’avait jamais levé la main sur moi ni manqué de respect à ma mère. Je nous pensais insignifiants à ses yeux.

Avec ce décès aussi soudain qu’inespéré, l’été s’annonçait sous les meilleurs auspices. J’étais tapi dans les fougères d’une terrasse en friche, un point d’observation idéal, invisible et proche, à portée de voix immédiate du cimetière et de la Villa rose. Lazare, sa grosse tête fauve posée sur mes genoux, remuait timidement la queue, sa manière à lui de participer à la fête. Car si les obsèques de Lenzani avaient réuni une assemblée si dense, qu’on ne s’y trompe pas : tout Ogliano le détestait. En premier lieu, sa sœur Fiorella, qui nous avait accueillis le matin même avec cette phrase sibylline : “Les souffrances doivent avoir une fin ici-bas.” La petite femme sèche comme une trique parlait en connaissance de cause. Depuis son veuvage, elle était tombée sous le joug de son frère resté vieux garçon. Corvéable à toute heure du jour et de la nuit dès lors qu’il posait son barda à Ogliano, entre deux périodes de travail qui le conduisaient par monts et par vaux pour y manigancer seul le diable sait quoi. J’ai entendu les sanglots de Fiorella filtrer derrière les volets clos de sa chambre. J’ai vu les zébrures sur ses jambes. Lenzani la traitait à l’égal de ses animaux. Mais la source la plus vive de ses tourments tenait à ce qu’il lui avait arraché la prunelle de ses yeux, son fils unique et adoré : Gianni. Un jour, Lenzani avait fait valoir que le travail ne manquait pas et qu’il avait besoin de bras. Sans plus de cérémonie, il avait ordonné à Fiorella de préparer deux paquetages pour le lendemain. Gianni avait quatorze ans. Six mois plus tard, le garçon fluet et rieur qui avait été mon ami sur les bancs de l’école primaire n’existait plus. Ce qu’il s’était passé, ce qu’il avait vécu, il n’en pipait mot.
Au cours des quatre années suivantes, à peine échangeâmes-nous quelques paroles. Des questions et des réponses de convenance qui nous avaient laissés, lui et moi, en surface des choses, à mille lieues de ce que je voulais lui demander vraiment, de ce que ses yeux qui n’arrivaient plus à me fixer trahissaient ou tentaient de me dire. J’avais poursuivi ma scolarité au lycée tandis qu’il était propulsé dans un univers fruste aux côtés d’un mentor violent et nous nous étions peu à peu éloignés l’un de l’autre. Le seul pont qui nous reliait encore était notre projet commun de quitter Ogliano. Lui, pour se soustraire à l’emprise de son oncle. Moi, pour fuir un microcosme où je n’étais le fils de personne puisque ma mère s’obstinait à serrer les dents sur l’identité de mon géniteur. D’avoir grandi l’un et l’autre sans père nous avait rapprochés, nous étions frères d’infortune. Un frère que je n’avais pas revu depuis l’hiver.

Les cloches sonnèrent le glas. Je chaussai mes jumelles, bien décidé à ne pas rater une miette du dernier acte de la comédie. J’eus un choc en voyant Gianni franchir le portail de l’église. Sa poitrine s’était élargie, ses bras avaient doublé de volume et, dans sa main trapue, la poignée du cercueil paraissait une fine gourmette. Alors que les autres porteurs suaient et trébuchaient sur les pavés inégaux, lui semblait insensible à l’effort, comme s’il avait trimballé une valise de vêtements. Ses traits exprimaient une concentration neutre et j’aurais donné cher pour connaître ses émotions et ses pensées. Je regrettai de ne pas avoir eu l’occasion de le voir et de lui parler lors de notre visite du matin. Dans un réflexe malsain, je me représentai le mort bringuebalant dans sa boîte. Gianni l’avait-il vu avant que la bière ne soit scellée ? Contrairement à la tradition, la dépouille n’avait pas été exposée. Et pour cause… Le corps de Lenzani avait été découvert à une dizaine de kilomètres du village, en état de putréfaction, crâne enfoncé et mandibule arrachée. Sa monture broutait des chardons à ses pieds, pas incommodée pour un sou par la puanteur de charogne. L’homme qui avait donné l’alerte ne cessait de jurer par tous les saints que la mule souriait. À l’attitude joyeuse de Lazare, j’étais disposé à lui accorder foi.
Le cortège convergea vers la fosse et une brise me porta des effluves d’eau de Cologne et de sueur. Je remarquai cinq étrangers se tenant un peu en retrait. Les villageois s’appliquaient à les éviter du regard, ce qui, paradoxalement, les mettait au centre de l’attention. En particulier le plus grand d’entre eux qui se déplaçait avec un flegme viril, laissant une impression de puissance propre aux chefs de meute. Impossible de fixer son visage plus d’une seconde. Il se trouvait sans cesse l’un de ses sbires pour le masquer à ma vue. Sur les mines des autres participants, en revanche, on pouvait lire, à des niveaux d’intensité divers, l’impatience et l’ennui. L’ardeur du soleil ne faiblissait pas et le prêtre jouait les prolongations. Royaume des cieux, paix du Seigneur et autres promesses lénifiantes de vie éternelle se succédaient ad nauseam. Des bribes me parvenaient par intermittence dont l’une me fit grincer des dents : “L’œuvre de l’homme n’est pas détruite par la mort.” Rapportés au défunt, ces mots sonnaient comme une malédiction. Enfin, d’un mouvement sec du menton, Fiorella donna le signal et la caisse, au soulagement de tous, rejoignit sa sépulture. Gianni s’accroupit pour saisir une pleine poignée de terre et ses biceps se contractèrent. Le prêtre sursauta au claquement brutal de l’impact sur le bois. L’assistance se secoua de sa torpeur dans un bourdonnement d’exclamations étouffées. Le sourire de mon ami lorsqu’il se redressa me heurta de plein fouet. Je repensai à la mule. À l’instant où, libérant le pre¬¬mier cadavre de chien, j’avais souhaité la mort de Lenzani. Et je me demandai jusqu’à quel point Gianni l’avait lui aussi désirée. Lazare se mit à grogner, poil hérissé et babines retroussées, des signes auxquels j’aurais dû prêter plus d’importance. Mais mon esprit était déjà focalisé ailleurs, du côté de la Villa rose, d’où venait de fuser un cri perçant. Cette voix vrillée par la peur, je l’aurais reconnue au milieu d’une foule hurlante.
Sur la terrasse principale, les malles et les valises avaient été abandonnées. Une servante trottinait avec son plateau d’argent surmonté d’une carafe et d’un verre à pied. Une deuxième tendait un linge au baron, lequel était agenouillé. »

Extrait
« – Antigone était posé en évidence sur le bureau. J’ai pensé qu’il y avait glissé un mot, une explication… Mais non. Je ne sais même pas d’où sort ce bouquin, Libero, il n’était pas au programme…
Ne pas savoir, je le concevais mieux que quiconque constituait une torture. L’idée que Gabriele ait choisi un moyen aussi radical d’échapper à sa charge d’ainé m’effleura l’esprit, mais je la gardai pour moi.
– J’ai cherché des pages cornées, des passages soulignés.… Rien. Alors je l’ai lu. Je ne connaissais pas le texte. En découvrant qu’Antigone s’était pendue, j’ai réalisé que le livre était le message et que ce message s’adressait à notre père. J’ai abordé le sujet avec lui, mais il n’a pas voulu m’écouter. Nous n’évoquons jamais Gabriele à la maison. C’est comme s’il n’avait pas existé. Je ne sais pas pourquoi mon frère est mort, Libero, mais j’ai trouvé dans cette pièce assez de questions pour remplir toute une vie. Les personnages de Sophocle m’ont interrogé, c’est… comme s’ils m’avaient tendu un miroir.
La voix pleine de Raffaele s’éleva, résonna dans la grotte et me frappa au cœur.
– “Pour moi, celui qui dirige l’État et ne s’attaque pas aux résolutions les meilleures […] est le pire des hommes.” Les meilleures, pour qui, Libero? Pour tous? Et qui décide de ce qui est le meilleur?
Je secouai la tête, désenchanté. » p. 128

À propos de l’auteur
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Elena Piacentini © Photo Laurent Mayeux

Auteur et scénariste, Elena Piacentini est née à Bastia et vit à Lille, comme les héros de ses romans. Leoni, le commandant de police à la section homicide de la PJ, qu’elle a créé en 2008, a été finaliste des sélections du prix des lecteurs Quai du polar/20 minutes et du grand prix de littérature policière pour l’une de ses aventures (Des forêts et des âmes, Au-delà du raisonnable, 2014 ; Pocket, 2017). Inspiré d’un fait divers, Comme de longs échos met en selle une nouvelle héroïne: Mathilde Sénéchal à la DIPJ de Lille. Il a été couronné dès sa sortie par le prix Transfuge du meilleur polar français. Les Silences d’Ogliano est son premier roman en littérature blanche. (Source: lisez.com / Éditions Actes Sud)

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L’étudiant

HAUUY_letudiant RL-automne-2021

En deux mots
Au milieu d’une montagne de problèmes, David Lessard se voit confier la mission – très bien rémunérée – d’enseigner musique et peinture à un enfant surdoué. Il ne sait pas encore qu’un piège diabolique est en train de se refermer sur lui.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Le professeur de musique pris au piège

Dans ce polar habilement construit Vincent Hauuy nous propose de suivre le prof de musique d’un enfant surdoué. Dans un chalet isolé de montagne, il va découvrir de curieux hôtes et se retrouver au cœur d’une infernale machination.

C’est bien simple, les ennuis s’accumulent à une telle cadence que David Lessard va jusqu’à se dire que la mort pourrait être une bonne solution à ses problèmes. Petit-fils d’une lignée de restaurateurs de renom, il s’occupe de sa mère atteinte d’un cancer, n’a plus aucune nouvelle de son frère qui a filé depuis dix ans et dont l’établissement a périclité. Il va vraisemblablement falloir mettre la clé sous la porte. Et ce ne sont pas les maigres revenus de ses compositions musicales qui vont lui permettre de régler ses dettes abyssales. Et le message de l’envoyé des frères Daniele a été on ne peut plus clair: si on lui accorde un dernier délai, après lui avoir coupé un morceau d’oreille au sécateur, c’est pour lui permettre de rassembler très vite 20000 €. Car dans flot de mauvaises nouvelles une lueur d’espoir réussit à poindre. On lui propose d’être le prof de musique et de beaux-arts d’un enfant surdoué vivant dans un magnifique chalet du côté du Brévent.
Il lui faudra deux heures de route pour arriver dans cet endroit idyllique et se rendre compte que la proposition est tout ce qu’il y a de plus sérieux.
Dans cet endroit isolé, il va faire la connaissance de son élève, effectivement très doué mais bien mystérieux, et de son père qui effectue des recherches scientifiques pour le compte d’un riche patron. Il a notamment l’ambition de développer un casque de réalité virtuelle révolutionnaire. Au fil des jours et des leçons, il va découvrir la présence d’autres personnes, un cuisinier qui connaît parfaitement les recettes servies dans le restaurant familial et un patient alité dans une chambre habituellement fermée. Des découvertes qu’il va vouloir creuser avec sa meilleure amie et un enquêteur qui entendent bien trouver la clé de ce mystère. Si leurs recherches s’avèrent fructueuses, elles font aussi augmenter considérablement leurs craintes. La famille Lessard semble en effet être au cœur d’une machination diabolique. Peut-être faut-il remuer le passé pour en découvrir le secret de ce thriller, même si quelques coquilles viennent gâcher le plaisir de la lecture.
L’épilogue imaginé par Vincent Hauuy est un feu d’artifices de révélations. Ce qui en fait, à contrario, la partie la moins vraisemblable du récit. Mais on pardonnera volontiers cet excès de zèle, car jusque-là on est pris dans ce suspense habilement construit.

L’étudiant
Vincent Hauuy
Éditions Harper Collins Noir
Thriller
000 p., 00,00 €
EAN 978xxx
Paru le 6/10/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement dans les Alpes, entre Saint-Gervais, Chamonix et le Brévent.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans les hauteurs alpines, le piège se referme…
Le destin en veut à David Lessard. Après la mort de son père et la disparition de son frère aîné, voilà que sa mère est victime d’un cancer. Ce n’est pas avec son salaire de musicien compositeur – malgré son petit succès – que David aurait pu payer les frais médicaux et les dettes du restaurant familial. Mais les voyous auxquels il a emprunté de l’argent veulent maintenant être remboursés…
Alors, quand un riche inconnu lui propose de devenir le professeur particulier de son fils, Maxime, David ne peut qu’accepter. Tant pis si le garçon, un jeune génie de 11 ans dont la technique est parfaite mais dénuée d’émotion, le met très mal à l’aise, et si le père semble avoir d’autres projets pour son nouvel employé. Il savait que le job était trop beau pour être vrai. Mais il est prêt à jouer le jeu, le temps de découvrir leurs secrets.
Dans cette maison d’architecte cachée sur les hauteurs alpines, le piège se referme…

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Émotions Blog littéraireentretien avec l’auteur (Yvan Fauth)
Blog L’Atelier de litote


Bande-annonce du roman © Production Harper Collins France

Les premières pages du livre
« – Alors, comment tu trouves ?
Une main posée sur le rebord du lit, j’observe ma mère manger. Je cherche des signes dans le moindre frémissement de ses traits, dans sa mastication silencieuse, dans ses pauses. Malgré sa tignasse grise désordonnée et sa mine revêche, elle n’a rien perdu de sa prestance. Ni les années ni la maladie n’ont altéré son regard acéré d’ancienne cheffe étoilée. Pour moi non plus, le temps n’a rien changé, je reste ce petit garçon intimidé par l’autorité de sa mère et j’attends son jugement impartial. Au dire de mes proches, je suis moi-même bon cuisinier, mais mes compétences sont loin de satisfaire l’exigence légendaire et le palais délicat de la redoutable Agathe Lessard. Mon écrasé de topinambours au moka et aux noisettes torréfiées a déjà remporté les suffrages enthousiastes de Leïla, ma meilleure amie, mais séduire les papilles de l’intransigeante cheffe est un challenge d’un tout autre niveau.
Ma mère repousse son assiette à peine entamée et se redresse en grimaçant.
— Si tu veux m’euthanasier, pas la peine de faire si compliqué. Les options ne manquent pas. Regarde autour de toi : oreiller, injections…
— Waouh, à ce point ? m’offusqué-je sans pour autant cesser de sourire.
Elle est tellement faible ces derniers temps. La voir ressortir ses piques me réchauffe le cœur.
— Ça va. Je déconne, ça n’est pas fameux, ton truc, mais ça n’est pas avec ça que tu vas m’enterrer. Ton plat n’est pas mauvais. L’intention y est. Les ingrédients et les saveurs aussi. Mais tu es comme ton père, tu as la main lourde sur le sel et les épices. Il faut du goût, mais là, ça vient déséquilibrer l’ensemble. Comme quoi, chacun son…
Ma mère marque une pause et serre les dents pour contenir la douleur.
Je ne m’habitue pas. La voir souffrir ainsi me serre l’estomac.
— … domaine.
Je dépose le plateau-repas sur la table de nuit et sors la boîte d’antalgiques du tiroir.
— Non, pas la peine, j’ai déjà ma dose, mon foie va morfler sinon, intervient-elle avant de s’allonger et de fermer les yeux. Toujours pas de nouvelles de Jérôme ?
Encore cette question. Une rengaine quotidienne. Presque un mantra. Maman espère toujours que son ingrat de fils aîné se manifeste après toutes ces années. Mais pourquoi le ferait-il ? Parce qu’elle est malade ? Comment pourrait-il le savoir ? Jérôme n’a jamais cherché à reprendre contact avec nous depuis le jour où il a claqué la porte du restaurant, il y a dix ans.
— Non, maman, aucune nouvelle.
Et ne compte pas en avoir.
Lorsqu’elle est dans cet état, je pourrais lui annoncer qu’une météorite s’est écrasée dans le jardin sans provoquer chez elle le moindre intérêt. Seul un « oui, j’ai des nouvelles » pourrait la faire réagir.
Oui, maman, bien sûr. Jérôme est revenu. Tiens, d’ailleurs, il ne se drogue plus, ne pique plus l’argent dans les portefeuilles pour s’acheter sa dose, ne vend plus les bijoux de grand-mère.
Le retour de mon frère serait un mauvais signe. L’apparition d’un vampire assoiffé ou d’un charognard affamé décrivant des cercles autour d’un mourant. Pourtant, seul ce genre de scénario parviendrait à réchauffer le cœur de ma mère, à lui insuffler peut-être le supplément d’énergie dont elle a besoin pour terrasser le crabe. N’est-ce pas le chagrin qui a déclenché son foutu cancer ? Le stress du restaurant, les deux étoiles à conserver et la troisième à décrocher. Les dettes qui se creusent, un fils disparu dans la nature et l’autre qui a refusé de passer sa vie dans les cuisines pour mieux s’égarer dans la musique et la peinture. Un bohème, comme son père. Un feignant. C’est comme ça qu’elle me voit. Elle n’a jamais rien laissé paraître, se contentant de se démener comme une diablesse avec sa brigade pour créer sans cesse de nouvelles recettes. Mais je l’ai toujours senti.
— Quel gâchis, ton frère aurait pu aller si loin… Il était doué, plus que ton grand-père, plus que moi.
Oh ! mais il l’a été, loin, maman. Très loin, même. Dans les étoiles, les galaxies et les nébuleuses, sans même se bouger le cul, une seringue dans le bras. Un sourire béat imprimé sur sa tronche de toxico, il a fait le tour de la voie lactée, tu peux me croire. Et qui l’a ramené sur terre d’un coup d’aiguille dans la poitrine ? Toi ? Non. Ton autre fils, celui qui s’occupe de toi, celui qui ne t’a pas abandonnée.
— Et sinon, le privé dont je t’ai parlé ? Tu l’as appelé, j’espère, demande ma mère, une lueur d’espoir dans les yeux.
Non, maman, car nous sommes ruinés et que le restaurant va fermer. Le peu de thune que j’ai passé dans ce gouffre sans fond, alors n’imagine pas que je vais le claquer chez un détective. Jérôme est sûrement déjà mort. Dans un squat, sous un pont…
Comment lui avouer que l’établissement tenu par les Lessard depuis trois générations va devoir fermer ses portes sans un nouvel apport ? Impossible. La vérité anéantirait ma mère. Elle finira par l’apprendre, je ne pourrai pas le cacher indéfiniment, mais peut-être que d’ici là, elle aura repris suffisamment de forces.
— C’est en cours, dis-je, mais cela prend du temps, tu sais. Il est parti depuis si longtemps…
Ma mère pose une main squelettique sur la mienne.
— David ? Je t’aime. Tu le sais, non ?
Oui, mais pas autant que Jérôme, le petit cuisinier prodige.
— Moi aussi, maman.
— Allez, va… ta muse t’attend.
Ma muse. L’inspiration, malheureusement distante ces derniers temps. L’angoisse l’a fait fuir. Elle se nourrit du vague à l’âme, pas de la peur. Peu importe, je n’en ai pas besoin pour composer. Il me reste la technique, froide, implacable, mais toujours juste. Cela suffit amplement pour remplir mon rôle de mercenaire de la musique.
Alors que je tends le bras pour débarrasser l’assiette, maman intervient :
— Non, tu peux la laisser. Je mangerai plus tard. Je n’ai vraiment pas faim. Ça te dérangerait de tirer les rideaux en partant ?
La pièce est pourtant déjà sombre. Les nuages bas et le ciel virant au noir annoncent la prochaine tombée des flocons. Mais je me lève pour m’exécuter.
La fenêtre de la chambre offre une vue imprenable sur l’avant-cour. L’hiver a déjà assailli la pelouse et l’a recouverte d’un fin duvet cotonneux. Des veines de glace parcourent les fissures de la vieille fontaine moussue. La neige masque partiellement la peinture écaillée de la grille.
Je déteste l’hiver, plus encore depuis que je voyage tous les jours entre la chambre du troisième étage et mon antre de troglodyte au sous-sol de cette maison. La maison Lessard, fierté de la famille depuis trois générations. Fille unique, maman en a hérité.
Et en l’absence de Jérôme, si elle meurt, j’hériterai à mon tour du manoir et du restaurant attenant. Enfin, si tout n’est pas vendu d’ici là.
Je chasse cette idée sinistre. Elle va s’en sortir. Agathe Lessard est une battante, tout le monde le sait. Avec un soupir, je tire les rideaux après m’être tourné une dernière fois vers ma mère.
— Si tu as besoin de quoi que ce soit…
Maman ne répond pas, elle a déjà fermé les yeux.

L’infirmière à domicile m’a laissé un message. Elle ne viendra pas aujourd’hui pour des « raisons personnelles ». Je me demande si le caractère exécrable de ma mère n’est pas venu à bout de la patience de cette brave jeune femme. J’ai trois heures à tuer avant la prochaine médication de ma mère. Cela me laisse le temps de commencer une nouvelle commande, même si j’aurais de loin préféré composer un morceau pour mon prochain album. Je règle la minuterie de mon téléphone et pousse la porte de mon antre. À peine suis-je entré au sous-sol que l’odeur d’herbe froide et de bière tiède me submerge. Des cannettes et cadavres de bouteilles s’entassent sur la table basse. Une bouteille de vodka aux trois-quarts vide est posée sur la caisse claire de ma batterie. Le reliquat de ma soirée d’hier – chips, Pringles et autres snacks – s’étale sur la moquette trouée et tachée. Un dépotoir que je n’ai pas pris le temps de ranger hier, et dont je ne compte pas plus m’occuper aujourd’hui. J’accuse déjà un jour de retard pour cette commande, une musique censée accompagner une vidéo d’entreprise. Le genre de bouse bien trop éloigné de ce qui me passionne, de ce qui me fait vibrer. Le cahier des charges est bourré d’exigences et laisse très peu de place à la créativité, je suis obligé de coller aux références données en annexe. Un travail d’imitation dégueulasse, qui ne couvrira même pas le dixième de nos dettes abyssales.
Je vais composer comme un foutu automate et aligner les notes en choisissant des intervalles connus, un thème axé autour d’un I-V-VI-IV en do majeur. Je saupoudrerai le tout de quelques variations et emprunts d’accords sur le pont pour donner du peps. Quelques instruments virtuels suffiront pour simuler l’orchestration classique, des nappes de synthé viendront ajouter ambiance et modernité. La guitare, la basse et la batterie seront jouées en live. J’ai même un plan pour y parvenir, et c’est bien ce qui m’emmerde. Cela fait trop longtemps que je n’ai plus suivi mon instinct de compositeur.
J’allume un pétard à peine entamé, laissé plus tôt dans un cendrier, et je m’empare de ma gratte. Mission : trouver un thème accrocheur en espérant ne pas trop dévier et me perdre en route.
— Reste concentré, dis-je à haute voix, le joint coincé à la commissure des lèvres.
Le contrat prévoit des pénalités de paiement par journée de retard. Pas le moment de rêvasser. À ce rythme, je vais devoir payer mes propres compositions…
I-V-VI-IV. Do, sol, la mineur, fa. Classique, efficace.
Bien sûr, dix minutes plus tard, je suis déjà parti bien loin de mon intention initiale, perché dans des hauteurs où mon esprit vagabonde entre les notes et les vapeurs d’herbe.
Mon téléphone me ramène sur terre. Ce n’est pas la minuterie qui sonne, mais un numéro inconnu.
Je repose ma guitare et fixe l’écran qui n’en finit pas de vibrer – comme la vieille dans la chanson de Jacques Brel – sur la table basse. Mon inspiration s’est envolée, et, sans pouvoir arrêter les picotements au bout de mes doigts ni les battements de mon cœur, je réprime un frisson.
Même si je ne connais pas ce numéro, je sais qui je vais trouver au bout du fil. J’ai tout fait pour les oublier, mais eux ne m’oublieront pas.
Mon estomac noué se tord une fois de trop. Je me précipite vers la corbeille remplie de papier qui jouxte ma station de travail et y vide mes boyaux.
Avec un râle, je me redresse en titubant. Une myriade d’étoiles danse devant mes yeux.
La sonnerie cesse enfin, remplacée par un staccato de tintements. Une salve de trois messages :
Demain, sans faute.
Tu sais ce qui t’attend, enculé.
Sois chez toi demain à 10 heures. On arrive.
J’éteins mon téléphone. Comme si ça pouvait faire disparaître les menaces !
Ne pas y penser. Surtout ne pas y penser. Termine ton morceau. Demain est un autre jour.
J’écrase le joint et reprends ma guitare. Mais je sais déjà que la concentration va être encore plus difficile.
Non, pas difficile.
Impossible.
2
Je ne parviens pas à arrêter les tremblements de ma main droite ni les contractions qui agitent mon pouce. Je me touche la poitrine et la carotide toutes les minutes. Ni les pétards, ni les tisanes, ni les séances de méditation n’ont réussi à chasser la peur qui me vrille le ventre.
Je n’ai pas pu fermer l’œil de la nuit. Si je tiens debout, c’est grâce à une cafetière ingurgitée en trois grosses tasses successives. De mon système nerveux, perfusé à la caféine, irradient des palpitations et des fourmillements. Malgré l’overdose d’excitants, le monde semble tourner au ralenti et mes paupières sont lestées de parpaings de béton. À 8 heures du matin, le sommeil, main fantomatique qui voudrait m’extraire de mon corps, me rattrape enfin.
Mais il n’est plus question d’aller se coucher. Je n’ai pas ce luxe, hélas.
Une bande de tarés va se pointer chez moi et exiger que je rembourse une somme d’argent que je ne possède pas. Des malabars vont me questionner, me menacer, me passer à tabac, et peut-être même me tuer. Pour laisser un message : on ne déconne pas avec les frères Daniele.
Ça ne serait peut-être pas si mal après tout. Mourir – à condition de ne pas trop souffrir – serait la solution la plus simple à mes problèmes. Une fuite. Définitive. La fin de tous mes soucis : plus de restaurant à sauver, plus de commandes bidon à honorer pour des gens qui n’y connaissent rien, plus de mère percluse de douleurs ni d’emprunts à rembourser à des types dangereux. Avec un peu de chance, une fois mort, je visiterai un autre endroit où je me réincarnerai. Pourquoi pas sur une nouvelle planète ? Dans le pire des cas, ce sera le néant, la non-existence. Je réprime un frisson. L’idée du néant me perturbe depuis toujours et je ne laisse jamais mes pensées s’y attarder plus de quelques secondes. C’est pour moi aussi inconfortable que de fixer le soleil.
Je vide le fond de la cafetière – malgré l’odeur de brûlé –, consulte l’horloge – qui indique 8 h 15 – et me beurre un morceau de pain rassis. J’aurais pu me préparer un dernier repas plus élaboré, mais je n’ai pas l’énergie de cuisiner.
La sonnerie de la porte d’entrée, horrible ding-dong à l’ancienne, retentit pile au moment où je m’apprête à enfourner ma tartine. La surprise me fait renverser ma tasse. Je la rattrape in extremis – merci les nerfs boostés au café – avant qu’elle ne percute le carrelage.
Ils sont déjà là. En avance.
La raison est évidente : par pur sadisme. Ces fumiers veulent me tourmenter. Je ne suis pas prêt. C’est trop tôt. Mon regard s’attarde sur les couteaux de cuisine alignés sur leur support magnétique Je pourrais me défendre, résister. Pourquoi me laisser cogner sans réagir ?
Parce que si tu répliques, abruti, ils vont te tuer. Alors que si tu te laisses faire, tu pourrais t’en tirer vivant. Voilà pourquoi. Et ne viens pas me parler de la mort, de voyage, de réincarnation. Ne te détourne pas de ta peur en invoquant des fadaises fantaisistes. Assume-la, ta foutue peur. Tu en es capable, tu l’as déjà fait.
Nouvelle sonnerie. Nouveau frisson.
Ma mère va descendre si elle continue d’entendre ce bruit. Connaissant son caractère explosif, elle serait capable de se battre. Elle est si faible. De tels monstres la tueraient d’une seule claque. Mais ne serait-ce pas mieux ainsi ? Une claque, et tout sera fini.
Bon sang, David, ressaisis-toi. À quoi tu penses ?!
À rien. Je ne pense à rien. Le manque de sommeil conjugué au cannabis contrôle mon esprit et injecte ces scenarii catastrophes dans ma boîte crânienne. Je lâche un « Et merde ! », et je trottine vers le vestibule.
J’ouvre la porte, et la tension accumulée se relâche d’un coup. Je reste planté comme un con, la bouche entrouverte.
Je m’étais attendu à des malfrats tatoués à la mine patibulaire, pas à un vieux affublé comme un majordome anglais. L’homme qui se tient devant moi est aussi grand qu’effilé. Il m’évoque un squelette sorti d’un charnier. Seuls dénotent ses cheveux gris parfaitement tirés en arrière et luisant de laque.
Non, pas un majordome. Un croque-mort.
— Vous êtes bien David Lessard ? demande-t-il d’une voix plus aiguë que son physique ne le laisse supposer.
Je reste interdit quelques secondes – ce type me rappelle un acteur, mais lequel ? – avant de répondre par l’affirmative.
— J’ai un colis pour vous, continue-t-il.
Il me tend une enveloppe bulle, que je saisis machinalement. Une étiquette « David Lessard » est collée dessus. Aucune adresse.
— Vous êtes sûr que…
Mais l’homme m’a déjà tourné le dos et se dirige vers une berline noire qui ressemble à une Bentley.
Malgré le froid mordant, je stagne quelques secondes encore dans l’embrasure. Abasourdi.

Quelle journée de dingue ! Et qui ne fait que commencer.
Quoi de mieux, après une nuit blanche, que l’apparition d’un coursier-squelette sorti de nulle part, venu me refourguer un mystérieux colis précisément le jour où je vais me manger la raclée de ma vie, voire peut-être y rester ?
Je m’affale sur un tabouret de la cuisine, pose la lettre sur l’îlot devant moi et éventre l’enveloppe à l’aide du couteau à beurre. J’en extirpe une clé USB noire et un message manuscrit sur une feuille d’imprimante.
L’écriture cursive est soignée, rédigée à la plume.

« Monsieur Lessard, vous trouverez sans doute cette présentation bien singulière, mais je vis dans un endroit assez reculé et j’ai une confiance assez limitée dans notre système postal, surtout en cette période hivernale.
Je suis le père d’un enfant tout à fait spécial. Comprenez par là qu’il est en avance sur son âge. Vous pourriez le qualifier de surdoué, mais vous seriez sans doute en deçà de la vérité. Le système scolaire est inadapté, trop lent. Mon fils a obtenu son baccalauréat l’année dernière, à dix ans. Son niveau est déjà celui d’un universitaire. Ses connaissances sont larges et couvrent tous les domaines, de la science dure aux sciences humaines en passant par la philosophie et la littérature.
Une discipline lui échappe cependant et cause chez mon garçon une énorme frustration. Maxime veut comprendre l’art, particulièrement la musique et la peinture. Pour ma part, je le trouve très doué, mais mes encouragements n’y changent rien. Maxime accorde peu d’importance au jugement de son béotien de père et requiert l’avis et les conseils éclairés d’un expert.
Ce qui m’amène à vous.
J’ai consulté votre site Internet et visionné vos vidéos. J’ai également écouté vos compositions et pu apprécier vos toiles, qui sont à mon humble avis totalement sous-évaluées. Comme je l’écrivais plus haut, mon avis importe peu, mais Maxime a porté une attention particulière à vos créations et semble penser que vous pourriez l’aider.
Nous sommes tombés d’accord et souhaiterions ardemment que vous commenciez à travailler chez nous, à domicile. Bien sûr, nous comprendrions tout à fait que ces cours puissent interférer avec vos activités professionnelles, aussi seront-ils rémunérés en conséquence : cinq cents euros de l’heure à raison de trois heures par jour. Les horaires sont négociables, mais quatre cours par semaine nous semblent être le minimum.
Je dois vous prévenir que plusieurs professeurs ont déjà tenté de lui apprendre, mais jusqu’ici sans résultats. Si vous êtes intéressé, je vous prie de suivre les indications fournies sur la clé USB.
Au plaisir d’avoir rapidement de vos nouvelles.
Cordialement,
P. Baranger. »

J’émets un ricanement sec, tourne et retourne la lettre. Où est l’arnaque ? Impossible de prendre cette demande au sérieux. Pourquoi ce P. Baranger ne m’a-t-il pas contacté par mail ? Ou par téléphone ? Mes coordonnées sont accessibles sur mon site, mon Instagram, partout. Cette histoire de fiabilité de La Poste ne tient pas debout une seconde.
La mise en scène est grotesque, voire louche.
Ou alors ce gars est un riche excentrique technophobe. Issu d’une famille amish, peut-être ? Ce qui pourrait expliquer l’aspect du coursier – ha ! je me souviens enfin : il ressemble à l’acteur qui jouait le prêtre dans Poltergeist 2, Henry Kane.
Mais la clé USB, alors ?
Pas vraiment le type de technologie qu’emploieraient des amish, si ? Et le vieux ne serait pas venu en Bentley, mais avec une charrette tirée par des chevaux.
Il s’agit plus probablement d’une arnaque. La clé doit abriter un ransomware. Dès que je vais l’insérer dans mon PC, toutes les données seront cryptées et mon ordinateur sera verrouillé. Je devrai débourser une somme en bitcoins pour les récupérer. Dans le contexte actuel, cette escalade dans la malchance me surprendrait à peine.
Réfléchis deux minutes, David. Tu te prends pour une star ou un ministre ? T’es un musicien raté et un youtubeur qui vient juste de passer le cap des cinquante mille abonnés. Les quelques cours que tu dispenses ne font pas de toi un professeur émérite. Tu penses que des arnaqueurs iraient jusqu’à payer un coursier en Bentley pour la livraison d’une clé USB sans avoir la moindre garantie que tu l’utilises ?
Je suis bien obligé d’admettre que l’opération serait loin d’être rentable. Combien de lettres et de locations de voitures de luxe avant qu’un gogo ne morde à l’hameçon ?
Un gogo fauché de surcroît.
Je me frotte les yeux et réprime un bâillement.
8 h 30, soit une heure et demie avant que les malabars envoyés par les frères Daniele ne me brisent tous les os du corps.
Cinq cents euros de l’heure. Ce n’est quand même pas rien. Mille cinq cents euros la journée !
Et bordel, qu’est-ce que j’ai à perdre ? Mes données – principalement des compositions pour la plupart inachevées – sont le moindre de mes soucis.
Je pourrais appeler Leïla, elle saurait me conseiller, c’est la seule de mes amis capable de pirater un ordinateur. Mais, à cette heure-ci, elle doit sans doute dormir.
C’est surtout une des rares personnes avec qui tu es resté en contact. La plupart de tes « amis » t’ont abandonné à présent.
C’est vrai. Moins de fêtes, moins de rigolade, moins de sorties. Les rats ont quitté le navire. Les problèmes font fuir, à croire qu’ils sont aussi contagieux qu’un virus.
Je saisis la clé USB, vide ma tasse et prends la direction du sous-sol.

Je suis déçu. La clé ne contient qu’un fichier texte, un PDF, une proposition de planning et un lien vers un site Internet. Je m’attendais à quelque chose de plus exotique, de plus mystérieux, à l’image de cette livraison ubuesque.
Les instructions présentes sur « alire.txt » sont lapidaires : je suis invité à consulter le PDF, puis à me rendre sur le site web pour répondre à un test qui permettra de vérifier, d’après l’auteur de la lettre, si j’ai bien les prérequis pour obtenir le job – en imaginant qu’il soit réel.
La vie et son putain de sens de l’humour ! Pourquoi ce type ne m’a-t-il pas contacté avant que je sois plongé dans la merde jusqu’au menton ? Avec ce salaire, j’aurais pu sauver le restaurant.
Ouais, c’est ça. Et pourquoi pas payer en plus un traitement expérimental aux États-Unis à ta mère ?
D’un coup de paume, je désarticule ma mâchoire engourdie. J’allume un joint, inspire une grande bouffée et ouvre le PDF.
La première page expose en plan large – photo prise avec un drone – une immense maison d’architecte en bois à trois étages, nichée au cœur d’une petite forêt de sapins. Je reconnais vaguement les massifs environnants, mais l’endroit ne me dit rien. C’est peut-être près de la brèche du Brévent. Il me faudrait plus de photographies et prises sous des angles différents pour en être certain.
En tant qu’habitué des randonnées en montagne, je suis sûr d’une chose en revanche : ce genre de lieu est uniquement accessible par cabine. Les Baranger doivent vivre en pleine zone blanche. Complètement en retrait.
Quelques pages plus loin, une brève présentation m’apprend que la maison a été construite sur la base d’une ancienne et modeste station de ski familiale, délocalisée depuis. Et, comme je l’avais déjà deviné, on y accède par téléphérique ou par hélicoptère si le climat le permet. Par contre, ils ne donnent pas d’adresse ni de coordonnées GPS, pas même un mail ou un numéro de téléphone pour les contacter. Je fais comment pour m’y rendre si je suis pris ?
Les modalités de mes hypothétiques prestations sont ensuite abordées : je peux, si je le souhaite, regrouper mes heures sur quelques jours, auquel cas je serai nourri et logé sur place P. Baranger mentionne l’existence d’une connexion Internet par satellite et précise que son fonctionnement est erratique, surtout en cas de tempête. Je peux amener mon matériel, mais il précise que cela n’est pas nécessaire car ils disposent d’une large collection d’instruments et de peintures.
Enfin, le document stipule qu’il est impossible d’inviter des amis et qu’il est interdit d’apporter et de consommer de la drogue ainsi que des armes.
Pas de drogue ? Comment tu vas faire, hein ?
Je pourrais planquer un sachet d’herbe sous une pierre avant d’entrer dans la maison…
Le dernier chapitre du PDF n’est qu’une série de clichés décrivant l’intérieur du chalet. Il y a aussi un plan des pièces qui me seraient accessibles – parties communes, salons, cuisine, salles de bains – et des espaces privatifs, principalement au rez-de-chaussée. La consultation de ce plan me donne le tournis tellement la bâtisse est immense.
J’ai souvent rêvé d’avoir mon studio de musique dans une gigantesque villa bordant l’océan. Combien peut coûter une telle baraque ? Dix millions ? Non, sûrement plus. »

À propos de l’auteur
HAUUY_vincent_©VM_Ariane_GalateauVincent Hauuy © Photo Ariane Galateau

Vincent Hauuy est né à Nancy le 23 avril 1975. Concepteur de jeux vidéo, romancier et scénariste, il est titulaire d’un master en information et communication de l’Université de Metz en 2000. Après Le tricycle rouge, son premier roman, couronné du Prix VSD-RTL du meilleur thriller français 2017, il a publié Le brasier (2018), puis Dans la toile (2019) et L’étudiant (2021). (Source: Babelio)

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Cendres blanches

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Sélectionné pour le Prix Orange du livre 2021

En deux mots
Une embuscade tendue par les douaniers, mais surtout le déshonneur après un viol et un avortement poussent Ametza vers l’exil. Du pays basque, elle va gagner New York où elle va devenir Emma et épouser un chef de la mafia.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Comment Ametza, forcée à l’exil, va devenir Emma

Olivier Sebban retrace avec Cendres blanches le destin peu commun d’une Basque contrainte à l’exil et qui va se retrouver à New York au cœur des trafics de la mafia, de la prohibition à la Seconde Guerre mondiale.

Ametza partage la vie des contrebandiers qui font passer les Pyrénées à des convois de plus en plus volumineux. Mais en ce jour d’hiver 1925, après avoir franchi la frontière de nuit, ils se font cueillir au petit matin par les douaniers.
La confrontation tant redoutée a alors lieu et le drame se noue en quelques secondes, causant la mort des trois douaniers et d’un contrebandier.
Deux ans plus tard, on retrouve Ametza sur un paquebot. Parti de Santander, elle a rejoint les Pays-Bas pour gagner les États-Unis. Une traversée difficile la conduit jusqu’à Ellis Island où un fonctionnaire peu scrupuleux lui remet une autorisation d’entrée sur le territoire au nom d’Emma. Ce sera dès lors sa nouvelle identité. À peine arrivée, elle est engagée par les Heidelberg, qui étaient à la tête de plusieurs restaurants «ravitaillés en scotch et en vin par le gang de Luciano». Logée dans leur immeuble érigé à la frontière du Lower East Side, elle avait en charge les enfants William et James, sept et neuf ans. Mais très vite, elle abandonna ce premier emploi pour suivre Saul Mendelssohn dans ses expéditions, lui servant notamment de chauffeur quand il partait récupérer les caisses de whisky de contrebande. Avec son amant, elle allait vite gagner du galon.
Olivier Sebban a choisi de construire son roman entre deux pôles, les contrebandiers à la frontière espagnole en 1925 avec l’attaque dans les montagnes, «la fuite et le déshonneur des lâches condamnés à demeurer dans le vestibule des enfers» et les contrebandiers de New York. Ametza devenue Emma lui servant de « fil rouge » entre les deux histoires qui vont mener de part et d’autre de l’Atlantique jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Le sang et les larmes venant se mêler à la montée des périls. Vengeance, convoitise, règlements de compte et exécutions venant ponctuer cette soif d’argent et de pouvoir. On voit la peur gagner du terrain autant que l’envie d’ordre et de sécurité.
De la guerre des gangs à la guerre civile espagnole, c’est à un voyage jonché de cadavres que nous convie Olivier Sebban dans ce roman dense, très documenté et qui n’oublie rien des bruits et des odeurs dans son souci de réalisme. Une page d’histoire portée par des personnages forts, que l’on garde longtemps en mémoire.

Cendres blanches
Olivier Sebban
Éditions Rivages
Roman
300 p., 19 €
EAN 9782743652548
Paru le 7/03/2021

Où?
Le roman est situé dans les Pyrénées, entre le France et l’Espagne, du côté de Pamplona et Santander, mais aussi à New York et dans le New Jersey.

Quand?
L’action se déroule de 1925 jusqu’au sortir de la Seconde Guerre mondiale.

Ce qu’en dit l’éditeur
Hiver 1927. Ametza Echeverria contemple l’île de Manhattan sur le liner qui la mène à Ellis Island. Elle se souvient de ceux qu’elle abandonne, des convoyages de contrebande sur les sentiers des Pyrénées, accompagnée de son frère Franck – jusqu’à ce jour terrible qui l’a jetée sur les chemins de l’exil.
À New York, Ametza devient Emma. Elle rencontre Saul Mendelssohn, un mafieux de haut vol. Ensemble, ils organiseront des braquages et des règlements de compte, s’associant aux politiques corrompus et à la pègre locale.
Mais on ne se débarrasse jamais de son passé. Et quand le sien reflue, Emma prend le chemin de l’Europe pour accomplir sa vengeance.
Olivier Sebban retrace brillamment le portrait d’une femme puissante que rien ne peut détruire.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Podcast Le livre du jour (Frédéric Koster)
Blog T Livres T Arts 

Les premières pages du livre
Personnages
Charlie Luciano, gangster italo-américain né Salvatore Lucania en 1897 en Sicile dans le village de Lercara Fridi, émigre à l’âge de neuf ans, en 1906, aux États-Unis, New York, Lower East Side. Devenu riche et puissant grâce à la Prohibition. Considéré comme l’inventeur et le chef de la mafia moderne après l’assassinat de Joe Masseria et Salvatore Maranzano.
Meyer Lansky, gangster juif américain né en 1902 à Grodno dans l’Empire russe, émigre à l’âge de neuf ans, en 1911, aux États-Unis, New York, Lower East Side. Ami de Luciano depuis l’enfance, il deviendra son bras droit. Surnommé par les médias le cerveau de la mafia, il sera trésorier du syndicat du crime après la mort de Joe Masseria et Salvatore Maranzano.
Benjamin Hymen Seigelbaum ou Bugsy Siegel, gangster juif américain né à Brooklyn en 1906. Ami et associé de Lansky et Luciano. Assassin pour le compte du crime organisé. Fondateur de Las Vegas.
Arnold Rothstein, gangster juif américain né à Manhattan en 1882 dans une famille aisée. Joueur et propriétaire de maisons de jeu. Mentor de Charlie Luciano. Fondateur de la mafia moderne. Il financera et organisera les premières opérations de bootleggers comme Luciano.
Frank Costello, gangster italo-américain né en Calabre en 1891, émigre en 1895 à New York, Harlem. Disciple de Rothstein, surnommé Premier ministre du crime, il deviendra conseiller de Luciano, et plus tard, lors de l’incarcération de celui-ci à Dannemora, chef de sa famille.
Albert Anastasia, gangster italo-américain né en Calabre en 1902, émigre à New York en 1917, surnommé Seigneur grand exécuteur ou Maître des hautes œuvres pour sa facilité à tuer. Il est nommé à la tête de la Murder Incorporated, bras armé du syndicat du crime, puis chef de la famille Gambino.
Lepke Buchalter, gangster juif américain né à New York dans le Lower East Side en 1897, associé à la famille de Luciano, un temps chef de la Murder Incorporated.
Nucky Thompson, homme politique et mafieux né en 1883. Des années 1910 jusqu’à son emprisonnement en 1941, il fut le chef du système politique et mafieux d’Atlantic City.
Joe Masseria, gangster italo-américain de l’ancienne génération, né en Sicile en 1886, émigre à New York en 1902, grand rival de Salvatore Maranzano dans la guerre des Castellammarese qui les opposa pour la prise du pouvoir à New York. Un temps allié à Lucky Luciano, il est assassiné par des hommes de celui-ci, dans un restaurant.
Salvatore Maranzano, gangster italo-américain de l’ancienne génération, né Sicile en 1887, émigre à New York en 1924, grand rival de Joe Masseria, vainqueur dans la guerre des Castellammarese qui les opposa, capo di tutti capi autodésigné, assassiné en 1931 par les hommes de Luciano et Meyer Lansky avec qui il avait conclu une alliance avant l’exécution de Masseria.

« Il la plaquait contre le mur et la soutenait de ses avant-bras et lui imposait son rythme. Elle haletait, ses jambes enserraient les hanches de l’homme. Elle l’enlaçait. Nuit de la Saint-Jean. Elle ne l’aimait pas, dansait avec lui les soirs de fête, détestait la maladresse et les propositions des autres, devinait qu’il n’aurait jamais osé lui réclamer ce qu’elle lui accordait et savait qu’elle le lui avait accordé afin qu’il ne se risque plus à la demander en fiançailles.
Les fusées d’un feu d’artifice s’élevèrent en chandelles, sifflements et lumières décrépites au-dessus des flammes d’un brasier autour duquel dansait une assemblée d’ombres, cessèrent de grimper et crevèrent en panaches exténués au-dessus des maisons à colombages, dévoilèrent un instant les montagnes avant de choir et mourir dans un souffle asthénique dont le crépitement révoqua toute chose à la faible lueur des étoiles.

Un col de montagne non loin de la frontière espagnole
1925
La frontière franchie de nuit, ils attendaient dans l’aube verglacée et l’un d’entre eux, posté à l’extérieur d’un virage en surplomb des lacets de l’ancienne piste carrossable, surveillait la vallée. Les flancs de la vallée s’évasaient sous le ciel pâle et la cime givrée des conifères entravait un lent mouvement de brume entre deux dévers. Le ciel se teinta de rose au-dessus des sommets dont l’arête dominait la nuit bientôt reléguée et le soleil frangea l’est d’une lumière neuve. Ils parlaient un espagnol rugueux et mâtiné de basque, tapaient du pied et recensaient les pertes et les gains d’une saison de brigandage, le nombre des mules emportées dans les ravins, les routes et les cols praticables avant les premières neiges, jusqu’au printemps et sa débâcle, évaluaient les saisies d’alcool et de tabac, les fusillades et les escarmouches sans conséquence entre douaniers et contrebandiers, fumaient leurs cigarettes roulées entre leurs doigts gourds.
Edur Cruchada entendit un bruit de moteur et se pencha un peu au-dessus du vide et reconnut la Ford à plateau du père de Franck Echeverria. Franck Echeverria conduisait depuis la veille au soir. Ametza, sa sœur assise entre son père et lui, les accompagnait. Le père, portière entrouverte, évaluait l’espace vacant entre le marchepied et l’abîme, gueulait parfois une consigne, tapait sur le toit de la cabine afin de signaler un obstacle. Edur adressa un signe au groupe des quatre Espagnols portant leurs fusils de chasse cassés à l’épaule et tous gagnèrent une portion de piste infranchissable en voiture. La Ford, équipée d’un bloc-moteur Berliet protégé d’une bâche en coton huilé, six cents kilos amarrés au plateau par des chaînes, progressa lentement dans les ornières.
Edur, armé d’un pistolet-mitrailleur suisse passé en bandoulière, magasin en escargot chargé de cartouches 7.65 Parabellum, passa une main aux ongles noirs dans sa barbe naissante, plissa les yeux et scruta une ligne sombre et taillée dans la paroi d’un ubac couvert de pins à crochets, se racla la gorge, toussa et cracha entre ses chaussures, releva la tête, étudia le risque d’une intervention des douaniers français, l’envisagea avec l’arbitraire d’un homme de terrain, l’espérance d’un homme renseigné, puis quitta son poste de guet pour gravir le virage et atteindre un replat planté de mélèzes à l’ombre desquels patientait une paire de bœufs attelés à une lourde charrue. Un chien de berger montait la garde sur le banc du postillon. Le chien se leva, remua la queue, bâilla et envoya un jappement plaintif. Edur saisit l’anneau passé dans le mufle de l’un des bœufs et l’entraîna lentement dans la pente.
Le père Echeverria descendit du pick-up en marche et trébucha, ajusta son béret et sourit. Franck poussa la Ford un peu plus avant dans la poussière et s’arrêta non loin de la route affaissée, au mitan d’une section nivelée sous un encorbellement de roche étincelante de glace, à l’endroit d’une source dont les eaux suintaient et moiraient couche après couche une ravine érodée.
Les contrebandiers espagnols doublèrent la portion de piste dangereuse. Edur mena les bœufs à la sortie d’un virage assez large pour exécuter un demi-tour sans dételer, manœuvra les animaux récalcitrants, meuglant et roulant des yeux, les guida doucement en marche arrière, serra le frein de la charrue et plaça deux caillasses sous les roues avant du chariot.
Franck fit signe à Edur de rejoindre le groupe des hommes maintenant rassemblés derrière le plateau de la Ford, ôta son feutre, le déposa sur la bâche et tira deux bouteilles de blanc sec des poches de sa canadienne en cuir. Ses cheveux luisaient de brillantine dans la franche lumière. Il confia une bouteille à son père, déboucha la seconde et la tendit à Edur. Edur dévoila ses petites dents jaunes en un bref sourire de refus. Franck haussa les épaules et but une gorgée, essuya la moustache de sa barbe courte et noire. Les Espagnols cherchèrent l’approbation d’Edur sans l’obtenir, puis vidèrent les bouteilles. Ametza récupéra les bouteilles et les rangea sous le siège passager de la Ford. Franck enfila une paire de gants de travail, retira la bâche et les chaînes, plia la bâche avec l’aide de sa sœur, la posa sur le capot, enroula les chaînes et lesta la bâche. Edur sollicita l’aide du plus jeune d’entre les contrebandiers, son neveu âgé de seize ans, fils de sa sœur propriétaire avec son mari d’une venta ravitaillée par la contrebande. Blond et pâle, les yeux bleus, maigre, coiffé d’une casquette informe et vêtu d’une courte veste en peau de mouton retournée, l’adolescent s’approcha, rétif, sa démarche chaloupée, son fusil trop lourd à l’épaule.
Le chien fit un bond hors de la charrette et vint laper la glace sous la ravine et manqua d’y laisser sa langue collée. Son maître, Anton, un homme gras et puissant, brisa d’un coup de talon la solide couche recouvrant la flaque. Le neveu déposa son fusil sous le banc du postillon, puis vint de mauvaise grâce aider son oncle à transporter un large brancard en bois de hêtre. Il marmonna, et l’oncle agacé ordonna au neveu indocile, imprévisible et parfois violent, de se mettre au travail sans rechigner.
Les hommes se répartirent autour du plateau de la Ford afin d’installer le moteur sur le brancard. Franck examina le brancard et proposa de glisser trois bastaings sous la charge, avant de la hisser dans la charrue. Les contrebandiers approuvèrent et décidèrent de sortir les bastaings logés entre le plateau et le châssis de la voiture. Edur discuta la manœuvre et leur solidité. Le père et le fils Echeverria avancèrent leurs arguments, se relayant en basque d’une voix claire et tranquille dans la froide et matinale atmosphère. Edur n’opposa plus un mot et contempla Ametza d’un œil glauque et sidéré, levant parfois la tête en direction d’une buse dont le vol concentrique et les sifflements échouaient à conjurer sa fascination.
Franck désigna les à-pics saignés de pénombre, le soleil à son principe entre les failles de schiste dressées à l’est et décréta qu’il ne fallait pas attendre que la glace fonde ou que la terre ramollisse, et dépêcha sa sœur un peu plus haut sur la route pour surveiller leurs arrières.
Le neveu d’Edur contemplait l’intérieur de la Ford et son oncle lui ordonna de se joindre aux porteurs. Le neveu renâcla et défia l’oncle du regard et l’oncle lui fit baisser les yeux. Les hommes dégagèrent le brancard sur le côté, reprirent position et hissèrent le moteur de quelques centimètres. Le père Echeverria ajusta les trois bastaings sous la charge aussitôt déposée et désigna une place pour son fils, plia sur son épaule un épais chiffon, évalua la fragilité du neveu et lui proposa de venir en soutien d’Anton. Les hommes s’en amusèrent, tandis qu’Edur, crispé sur les bois et les éventrations de brume maintenant chamarrée d’une lumière bleuâtre, considérait une chose à laquelle personne ne prêtait attention.
Processionnaires chancelants et baladant un catafalque bancal sur un chemin de montagne chaotique, ils avancèrent le long de la piste, en nage et soupirant, jurant et coudoyant le vide quand retentit une première sommation. Ils s’immobilisèrent et l’adolescent grimaça, gémit et supplia qu’on dépose la charge, gémit encore et vacilla insensiblement sur ses jambes trop frêles et tremblantes dans son pantalon trop large. Anton l’encouragea. Le neveu reprit son souffle et se plaça à l’endroit de la poutre ou la charge était un peu moins lourde et les contrebandiers plaisantèrent entre eux de cette escroquerie.
Ils n’entendirent pas la seconde sommation, poursuivirent leur avancée et cessèrent à la troisième. Décharge de chevrotine en ultimatum. Quelques branches et des aiguilles de pin s’éparpillèrent dans la ramure et tombèrent sur le képi des douaniers. Edur les vit dévaler depuis la ligne sombre et boisée taillée dans la paroi, les observa louvoyer en petites foulées entre les sapins et se positionner en surplomb de la piste, leurs armes braquées sur les porteurs. Il compta trois militaires équipés de fusils et de pistolets de fabrication espagnole. Le plus grand des trois lui ordonna de lever les mains et il obtempéra. Les douaniers se montrèrent un peu plus, blafarde trinité de fonctionnaires sous leur visière, imprudents et mal renseignés, en embuscade dans les hauteurs depuis le crépuscule précédent.
Edur espéra une nouvelle plainte de son neveu et son neveu la lui servit accompagnée d’une défaillance que les hommes tentèrent de compenser par un mouvement de bascule. Edur arma son fusil-mitrailleur et tira plusieurs rafales sur les gendarmes captivés par le début d’oscillation du chargement et l’inévitable chute et l’inévitable démembrement des hommes, les six cents kilos et les bastaings fracassés et les os brisés, les arbustes emportés dans un cataclysme de roche descellée et catapultée dans l’abîme.
Edur cligna des yeux et chassa l’image des douaniers désarticulés, un instant figés et rejetés dans l’obscurité. Le canon de son arme fumait. La colère et la tension dans ses bras et dans sa poitrine, forte au point de l’inciter à pivoter et abattre les hommes occupés à se relever de la poussière, affolés et vérifiant l’intégrité de leurs membres, ramassant leur béret avant de le battre contre leurs cuisses tétanisées. Franck et son père se redressèrent, indemnes, blêmes de peur et de saleté, visages couverts d’écorchures et d’ecchymoses. Le propriétaire du chien s’accroupit devant le moteur et appela Edur.
Les oreilles d’Edur bourdonnaient et ses yeux brûlaient. Il cilla et jura et demanda à l’un des hommes, dégringolé au mitan de la pente, d’aller ramasser les armes des douaniers et descendit la piste en maugréant sans remarquer la fille dans son sillage de cordite et de métal chauffé à blanc.
Il aperçut le bloc-moteur un peu plus bas sur la piste, sa chute interrompue, quintal de ferraille disloquée et immobilisée contre une souche d’arbre, son neveu adossé dans le dévers, presque assis, ses jambes écrasées, observant incrédule les hommes venir à lui en loqueteux spectateurs d’un sordide numéro de foire dont ils cherchaient en vain à lever la supercherie. Approchant, il sonda le fond de son âme en quête d’un signe capable de rédimer son habituelle indifférence et chasser la vague inquiétude éveillée par cette indifférence. Les rescapés firent place. Echeverria père et fils engagèrent Ametza à regagner la voiture. Edur distingua le visage exsangue de son neveu, baissa les yeux et ne vit de sang ni sur le chemin ni dans le fossé, leva de nouveau les yeux sur son neveu et lui adressa un hochement de tête entendu, dont le sens, irrévocable, échappait au plus jeune des deux. Un filet rose et mousseux coulait des lèvres de l’adolescent et l’oncle se souvint de la promesse faite à sa sœur de le protéger et de l’endurcir, chercha Anton parmi les témoins ahuris et décréta qu’on allait attendre que ça passe.
Aucun des contrebandiers n’avait vu pareil prodige et l’un d’entre eux se signa et murmura un Notre Père que les autres singèrent à sa suite. Le neveu agita des pupilles affolées sur leurs visages de rustres balbutiant et bricolant un sacrement, risqua une parole de protestation quand rien d’autre ne se forma qu’une bulle rose et transparente, incongrue et fragile, sur le point de rompre dans le souffle.
Le type, envoyé chercher les armes, descendait la route quand Franck et son père prirent l’initiative de faire levier avec l’un des bastaings brisés et dégager le corps inerte. Deux autres hommes saisirent le neveu sous les aisselles et le corps se déchira dans un flot de sang et d’intestins débraillés. Franck se détourna et courut vomir dans le fossé. Edur recula devant la flaque dont l’ourlet roulait comme un épais mascaret sur la piste. Les trois autres contrebandiers s’écartèrent et l’un d’entre eux saisit Ametza dans ses bras pour l’empêcher de voir le sang se répandre et tarir et former sur la terre une large plaque visqueuse. Franck se redressa, la respiration courte et les yeux pleins de larmes, poussa un long soupir et se retourna, perçut un ordre plusieurs fois répété et surprit l’un des contrebandiers en train d’essuyer frénétiquement le bout de sa chaussure dans l’herbe. Edur gueula une seconde fois son ordre et l’homme leva la tête et regarda autour de lui et regarda de nouveau son pied et recommença à le frotter dans l’herbe. Edur le somma de rejoindre son camarade stupéfait et immobile devant le corps sectionné afin d’en remonter le buste dans la pente et le foutre dans la charrette.
Ils s’exécutèrent sans méthode, tenant chacun une main du cadavre et le tirant derrière eux comme une viande de brousse. Edur les surveilla un instant puis fixa Ametza, sentit son sexe durcir, se détourna et regagna la charrette par la route, grimpa sur le plateau et se pencha sur son neveu et lui ferma les paupières. Les tissus et les chairs luisaient faiblement au niveau de l’abdomen. Sa colonne vertébrale avait été sectionnée et dépassait de son buste broyé. Anton se signa et dissimula la carcasse sous de grands sacs de jute et siffla son chien disparu dès les premiers coups de feu. Le chien refusait de venir. Il le surprit en train de lécher le sol et rogner les chairs coincées sous le moteur, se détourna et s’enfonça dans les bois en direction de l’Espagne.
Franck s’installa au volant de la Ford. Ses mains tremblaient. Il les serra sur le volant en bois. Ametza, pâle et nauséeuse, se cala à ses côtés. Le père rangea la toile huilée et les chaînes à l’arrière de la Ford et donna deux coups de manivelle. Ils roulèrent en marche arrière et firent demi-tour au premier virage, marquèrent une embardée au plus près de l’épaulement extérieur de la piste, afin d’éviter le moteur. Le chien montra les crocs.

Ametza Echeverria devient Emma Evaria
Ellis Island, New York
1927
De nombreux fantômes occupaient son exil et sa fuite l’avait rejetée aux confins d’un autre monde, sur l’océan et dans la promiscuité sans sommeil de migrants entassés au fond des cales du RMS Ausonia, un liner affrété par la Cunard. La mer avait été mauvaise depuis Santander en passant par Rotterdam où de nombreux immigrants, parmi les plus pauvres, étaient montés à bord. Elle avait passé plusieurs nuits et plusieurs jours recluse dans sa cabine, malade, étendue sur sa couchette bordée de draps jaunes et d’une épaisse couverture grise et rehaussée d’un feston dans la trame duquel on lisait, brodé et à intervalles réguliers, le nom de la compagnie. Elle s’était contentée de son réduit saturé d’odeurs de vomi, de cambouis, d’embruns, de charbon, de soupe froide et de métal froid, solitaire et livrée à des songes ineptes à l’orée desquels son fils devenait homme et la vengeait des méfaits de son frère et d’Edur. Elle avait subi les houles en surcroît de l’insomniaque arythmie des machines, méditant ses représailles inassouvies et maintes fois mises en scène et n’avait jusqu’ici jamais envisagé d’autre monde que l’ancien, précipitée vers l’ouest, somnolente et bientôt tourmentée par le détail des passagers morts et recensés dans les ponts inférieurs, leur quantité incidemment vociférée devant sa porte par un steward à l’intention d’un second steward agrippé à la main courante d’une coursive.
L’hécatombe avait fini par varier en nombre et se perdre dans son souvenir, les prénoms de son père et de son frère ajoutés ou retranchés au décompte, finalement dissipé à l’horizon de la mer apaisée. Elle était sortie sur le pont supérieur et n’aurait jamais pensé l’horizon capable de l’assiéger et la maintenir au centre d’un orbe imperceptiblement déporté vers l’Amérique, était longtemps demeurée immobile et partageant avec des centaines d’autres émergés des entrailles du bateau et, comme des milliers d’autres avant elle jetés dans la même entreprise de salut, sa mélancolie comme une gueule de bois soignée par les vagues à l’étrave. Elle s’était adoucie en lisière d’un silence continûment sapé par les tremblements de la cheminée du bateau dont le panache de fumée noire dérivait de travers et souillait d’un brouillard anthracite les hampes de lumières bleu pâle tombées d’entre les nuages.
Elle avait voulu regagner sa chambre. Dans l’entrepont, frôlant les costumes sombres, les robes, les enfants livides et emmitouflés, respirant les effluves de tabac, saisissant la profusion et la diversité des langues, sa colère était revenue. Ce qu’elle n’avait jamais songé haïr, la crasse, l’ignorance, quelque chose de vulnérable, un présage de détresse, lui devint insupportable. Elle emprunta l’escalier menant à sa cabine et remarqua qu’un homme observait discrètement le visage d’une jeune femme escortée par sa mère et sa sœur, pâle et brune sous son châle, des yeux verts, juive, italienne sans doute. Elle ralentit et l’homme inclina imperceptiblement le front, puis leva le regard sous le bord de son bowler hat, posa furtivement son attention sur elle tandis qu’elle accélérait le pas et se retrouvait face à l’écoutille et sa lourde porte de métal grippée et badigeonnée de couches de peinture blanche, se demandant combien de fois le RMS Ausonia avait traversé l’Atlantique et franchi des tempêtes et combien de spectres hantaient ses cabines et ses ponts et combien de jeunes types s’étaient émus au passage d’une fille aussi tangible que l’illusion d’un monde neuf et sans cesse repeuplé par la même insignifiante et sempiternelle humanité.
Elle commanda son premier vrai repas et s’assit sur sa couverture, se souvenant d’un air entendu pour la première fois O Mio Babbino Caro fredonné par une grosse Italienne calée sur un banc, ses cinq gosses affublés de casquettes loqueteuses, rassemblés autour d’elle comme autour d’une idole dont le chant ne comptait guère plus que les choses familières et les nostalgies éventées du pays perdu.
Un matin ils entrèrent dans la baie de New York et naviguèrent longtemps sous la neige et dans la brume laiteuse sans jamais distinguer ni la côte ni les plages de Coney Island. Hagards, ils cherchèrent à bâbord ce qu’ils avaient tous cherché depuis qu’ils arrivaient par milliers, la promesse d’une liberté en laquelle Ametza était peut-être la seule à n’avoir pas eu la chance ou la candeur de croire. Des blocs de glace vieil argent dérivaient sur les eaux noires quand elle s’aperçut qu’elle n’avait jamais vacillé ni songé disparaître par-dessus le bastingage.
Le ciel se dégageait à l’entrée de la seconde baie de l’Hudson et des cohortes de goélands accompagnaient le liner et de grands cormorans poursuivaient leur reflet au ras des eaux et la cloche de brume s’attardait encore entre de rares poches de brouillard. Ils l’aperçurent enfin, son front ceint d’une couronne, tête penchée du côté de son bras levé et tenant une torche, son grand corps vide et drapé de plaques de cuivre verdies et rivetées sur une crinoline de métal. Ils l’observèrent longtemps, poussant des cris de joie et se découvrant, les hommes asseyant leurs enfants sur leurs épaules, certains silencieux et révérant, exsangues et ignorants des épreuves qui les attendaient, évaluant leur délivrance à l’aune de la crainte et de la gratitude qu’elle leur inspirait.
Ils la doublèrent et voyagèrent lentement à rebours des barges chargées de locomotives et de wagons de marchandises poussées au cul par des tugboats trapus émettant de longs et stridents coups de sirène et envoyant leurs jets de fumée charbonneuse et blanche au-delà de laquelle mouillaient les transatlantiques et les cargos, les trois-mâts obsolètes.
New York bardée de docks, de grues et de palans dressés comme l’ossature d’animaux antédiluviens, la saillie de Battery Park visible depuis Ellis Island et Governor Island, ses hauts bâtiments de brique brune et rouge, venait sous un ciel bleu et dur. Elle aperçut le pont suspendu entre Brooklyn et Manhattan. Ses arches gothiques, ses piles, son tablier tendu entre les deux rives unies de la ville lui semblèrent n’être qu’une relique du Vieux Continent dont la perte patinerait bientôt les songes et la misère diurne et l’infecte réalité sur laquelle se rembourse l’espoir.
Elle attendait depuis des heures dans le hall d’Ellis Island, immense et blanc de faïence, assise sous l’une des deux bannières étoilées, suspendues à leurs hampes obliques au centre de la salle dont le plafond était cintré comme une nef, ne comprenant rien aux conversations, supportant les pleurs des enfants et des femmes, la populace interrogée par des fonctionnaires en uniforme, parlant toutes sortes de dialectes, yiddish, napolitain, calabrais, sicilien et irlandais. »

Extraits
« Moïse Heidelberg n’était pas encore rentré, peut-être encore installé à la table de jeu d’un speakeasy du Bowery, au bordel ou en conversation avec l’un des politiciens de Tammany habitués à boire un dernier verre au 21 Club. Les Heidelberg possédaient plusieurs restaurants ravitaillés en scotch et en vin par le gang de Luciano, et le père travaillait et jouait souvent aux cartes avec Arnold Rothstein. Elle ignorait tout d’Arnold Rothstein mais avait plusieurs fois entendu son nom et celui du maire, Jimmy Walker, au cours de conciliabules énigmatiques dont elle ne saisissait presque rien mais discernait d’instinct les enjeux illicites. La mère dormait encore quand ils quittèrent l’immense appartement et traversèrent le hall en marbre et descendirent les marches du perron d’un immeuble en pierre de taille, érigé à la frontière du Lower East Side. Emma travaillait et logeait chez les Heidelberg depuis trois semaines, accompagnait et venait rechercher les garçons à l’école, sept et neuf ans, William et James, maigres et pâles, cheveux noirs et pommadés sous d’épaisses Stetson en tweed. p. 65

Le père resta au chevet de son fils et le fils révéla par bribes l’attaque et le responsable de l’attaque dans les montagnes, le viol et l’avorton, la fuite et le déshonneur des lâches condamnés à demeurer dans le vestibule des enfers, harcelés par les taons. p. 138

Lucky Luciano, Frank Costello, Willie Moretti, Joe Adonis, Dutch Schultz et Al Capone allaient mourir. Tommy Lucchese, l’un des hommes de Maranzano œuvrant en secret pour Luciano, rencontra Saul dans Central Park aux premiers jours du mois d’août et lui révéla l’existence d’une liste noire établie par son boss. L’Irlandais Vincent Coll, en guerre contre Dutch Schultz, devait se charger du contrat et commencer par exécuter Luciano.
Dans la matinée du 10 septembre, Maranzano appela Luciano à son club et lui demanda de passer le voir chez lui afin de causer de différentes affaires à régler. Luciano comprit que le plan mis au point avec Lansky et Mendelssohn serait déclenché sans délai afin d’empêcher Vincent Mad Dog, vingt-deux ans, une fossette eu menton, des taches de rousseur, les yeux bleus, le cheveu épais et roux, né à Gweedore dans le comté de Donegal, honni d’entre tous les tueurs, assassin d’enfant, Michael Vengalli, cinq ans, mort au Beth David Hospital, victime d’une balle perdue au cours d’une fusillade déclenchée en pleine rue depuis une voiture visant un bootlegger au service de Schultz, d’entamer sa litanie de meurtres. p. 295

À propos de l’auteur
SEBBAN_Olivier_©DROlivier Sebban © Photo DR

Olivier Sebban est l’auteur de quatre romans, dont Le Jour de votre nom (Seuil, 2009, prix François-Victor Noury de l’Institut de France) et Sécessions (Rivages, 2016). (Source: Éditions Rivages)

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L’America

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  RL2020  coup_de_coeur

En deux mots:
Ana Fontarossa aime Vittorio Bevilacqua. Mais en Sicile la fille d’un riche chef mafieux ne saurait épouser un pêcheur. Pour échapper aux tueurs qui sont à ses trousses, Vittorio fuit aux États-Unis. D’abord à la Nouvelle-Orléans, puis en Californie, il mène une nouvelle vie tandis qu’Ana espère toujours le retrouver.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Vendetta dans le Nouveau Monde

Avec L’America Michel Moutot nous offre un magnifique roman. On y suit un jeune pêcheur sicilien contraint de fuir aux États-Unis après la découverte de sa relation avec la fille d’un chef mafieux.

Michel Moutot fait partie de ces rares auteurs qui réussissent à embarquer leur lecteur dès les premières lignes de leur roman. C’était le cas avec Ciel d’acier et Sequoias, c’est aujourd’hui le cas avec L’America. La seule constante demeurant ce regard tourné vers l’Amérique.
Tout commence pourtant en Sicile, avec un scénario à la Roméo et Juliette, qui fait se rencontrer un jeune pêcheur et la fille d’un riche propriétaire et négociant de l’île.
« Sur une majestueuse chaloupe blanche, la plus belle embarcation de l’île, Ana Fontarossa, longs cheveux châtains, sourire de madone, fixe Vittorio Bevilacqua. Elle a remarqué dès son arrivée ce beau jeune homme mince mais musclé, brun au regard clair, les cheveux coupés court, une petite tache de naissance au coin de l’œil gauche, comme une larme. Elle ne l’a pas quitté des yeux…» Dès qu’il apprend cette relation Salvatore Fontarossa voit rouge. Le chef mafieux ne saurait tolérer cette union. Il convoque ses trois fils Paolo, Aldo et Enzo et sa famille Ana. «Il tonne, de sa voix grave à l’accent rocailleux des montagnes.
– Puttana! Salope! Traînée! Ton cousin avait raison! Pas encore dix-neuf ans et déjà le vice au corps! Je sais ce que tu as fait hier soir, où tu étais. Tu devrais savoir que rien ne m’échappe à Trapani. Je suis sûr que c’était ce pêcheur de merde, ce pouilleux de Marettimo. Lui, il est mort. Tu m’entends? Mort! Tu as déshonoré ta famille. Ma seule fille! Tu m’as déshonoré.»
En fait, Vittorio a pu échapper aux tueurs, mais il est dès lors conscient du danger qui le menace. Il a juste le temps de prévenir sa famille avant de prendre la fuite: «Ce que j’ai fait va déclencher une vendetta qui peut durer des années. Ce Fontarossa va me chercher jusqu’au bout de la terre. Si je reste ici je vous mets en danger. Si je disparais, ils vous épargneront.» Grâce au soutien d’un riche négociant qui a déjà eu maille à partir avec la mafia et au bout de quelques péripéties, il parviendra à embarquer pour l’Amérique.
Il ne sait alors rien de ce qui se passe sur son île. La soif de vengeance de Fontarossa aura coûté la vie à plusieurs personnes. Ana, qui est enceinte, est recluse dans un couvent, avant que son père ne décide de la marier de force.
C’est à la Nouvelle-Orléans que commence la nouvelle vie de celui que les autorités américaines ont rebaptisé Victor Water. S’il ne tarde pas à prendre ses marques au milieu des différentes communautés qui tentent de contrôler le trafic de marchandises, il va aussi se rendre compte qu’on ne lui fera aucun cadeau et que, comme en Sicile, une police parallèle gangrène la ville et avec laquelle il finira aussi par avoir maille à partir. Il lui faut à nouveau fuir, partir pour la Californie car à New York la mafia a déjà étendu son réseau et n’aurait guère de peine à la localiser. Du côté de Pittsburgh, il va retrouver son ancien métier de pêcheur.
Ana, quant à elle, ne l’a pas oublié. Elle a compris qu’il a pu fuir et entend le retrouver par tous les moyens, même si l’entreprise est des plus périlleuses.
Ces retrouvailles improbables auront-elles lieu? C’est tout l’enjeu de la dernière partie de ce magnifique roman qui, entre Jack London et Mario Puzo, nous tient en haleine du premier au dernier chapitre.
Avec Michel Moutot, qui s’appuie sur une solide documentation, on retrouve en effet la veine des grands romans d’aventure, capable de nous décrire les bayous de Louisiane aussi bien que les saisons de pêche en Alaska, sans oublier pour autant d’explorer les tréfonds de l’âme humaine, ce besoin de vengeance aveugle pour un «code d’honneur» auquel on ne saurait déroger aussi bien que la passion brûlante de deux amoureux pour lesquels le désir s’affranchit de toutes les règles. C’est magnifique, brillant, addictif.

L’America
Michel Moutot
Éditions du Seuil
Roman
432 p., 21 €
EAN 9782021420180
Paru le 5/03/2020

Où?
Le roman se déroule en Italie, principalement en Sicile, entre Trapani, Marettimo et Palerme, mais aussi à Naples. La seconde partie nous emmène aux États-Unis, à New York et la Nouvelle-Orléans puis vers l’Ouest, à San Francisco, Pittsburgh, Sacramento, Benicia et jusqu’à la baie de Nushagak en Alaska.

Quand?
L’action se situe au début du XXe siècle, de 1902 à 1910.

Ce qu’en dit l’éditeur
Marettimo, petite île au large de la Sicile, juillet 1902. Quand il tombe amoureux de la belle Ana, venue passer l’été dans la maison de son père, Vittorio Bevilacqua, jeune pêcheur, ne peut se douter qu’il met en marche un engrenage qui l’obligera à fuir à l’autre bout du monde.
Ana est la fille de Salvatore Fontarossa, le fontaniero le plus puissant de Trapani, chef d’un clan mafieux enrichi dans les vergers de citrons de la ville. Don Salva envoie son fils aîné châtier le misérable qui a déshonoré sa fille. Mais la balle de revolver ne part pas, Vittorio se défend, le sang coule. « Quitte cette île cette nuit, pars le plus loin possible. Va en America. Ne reviens jamais, ou nous sommes tous morts », lui dit un ancien.
De Naples à New York, puis de La Nouvelle-Orléans à la Californie, Vittorio tente d’oublier Ana. Enceinte de lui, elle surmontera toutes les épreuves. Pour, un jour, retrouver l’homme qu’elle aime? À travers la trajectoire de deux amants en quête de liberté et que tout sépare, Michel Moutot signe un roman d’aventures passionnant sur l’essor de la Mafia et le destin des émigrants partis tenter leur chance en Amérique à l’aube du XXe siècle.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
Les Échos Week-End (Isabelle Lesniak)
Le Vif
Blog La bibliothèque de Delphine-Olympe


Extrait de L’America de Michel Moutot © Production La bibliothèque de Delphine-Olympe

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Trapani (Sicile) – Juillet 1902
La table est dressée au cœur du verger, à l’abri des regards sur les hauteurs de Trapani. Bergerie centenaire, murs de pierres sèches, toit de tuiles caché sous le feuillage, fenêtres étroites aux vitres brisées. Les branches ploient sous les citrons ; vert profond des feuilles, brise légère, ombre bienfaisante dans la chaleur de juillet. L’air embaume les agrumes, la terre chaude et le jasmin. Une source jaillit entre deux rochers. Ses eaux chantent entre les pierres, roulent sur des cailloux blancs jusqu’à un abreuvoir taillé dans un bloc de marbre veiné de gris. Assis dans un fauteuil d’osier, quand les autres se contentent de tabourets ou de caisses retournées, Salvatore Fontarossa plonge la main dans le ruisseau, en boit une gorgée puis la passe sur sa nuque de taureau. À cinquante ans, ses cheveux bouclés, plantés bas sur le front, et sa barbe se teintent de gris. Sa mâchoire carrée et ses yeux noirs au regard intense, toujours en mouvement, lui donnent un air de prédateur. Il porte, malgré la chaleur, un pantalon de velours à grosses côtes, une chemise blanche et un gilet brun orné d’une chaîne de montre et d’un étrange insigne rappelant une décoration maçonnique avec compas et couteau.
Un homme vêtu en paysan sicilien s’avance à petits pas, les yeux baissés, épaules voûtées, chapeau de paille tenu à deux mains devant lui.
– Pipo. C’est gentil de me rendre visite. Comment vont votre femme et vos charmantes filles ? Vous la connaissiez, la source ?
– Non, don Salva. Je n’étais jamais…
– Eh bien, la voilà. Belle et si fraîche. Même en août, elle ne se tarit pas. Un trésor. Le seul trésor. Vous comprenez pourquoi nous autres, les fontanieri, on nous appelle les maîtres de l’eau ? Vous avez vu les canaux, les réservoirs, les clapets en montant ? Vous savez qui les contrôle ?
– C’est vous, don Salva.
– Oui, c’est moi. Et mes fils, que vous connaissez, je crois. Maintenant, parlons sérieusement. Vous vous souvenez de ce qui s’est passé l’an dernier ?
– Si je m’en souviens… Ma récolte de citronniers divisée par deux, faute d’arrosage. Les orangers, pire encore. Les canaux à sec. Les barriques à dos d’âne. Une catastrophe.
– Vous ne voudriez pas que ça recommence, n’est-ce pas ?
– Oh non, don Salva. Une autre saison comme ça et je suis ruiné. Mais j’ai un accord avec le duc da Capra a Carbonaro, le propriétaire. Un contrat. Je devais…
– Pipo, don Pipo… Vous n’avez toujours rien compris. Il vit où, le duc ?
– À Palerme… Ou à Naples.
– Ou plutôt à Rome. Dans l’un de ses palais. Quand l’avez-vous vu à Trapani pour la dernière fois ? Ou même en Sicile ? Maintenant, qui est ici, sur cette terre ? Chaque jour et chaque nuit ? Qui veille sur elle ? Qui a été chargé par le duc de gérer le domaine et son irrigation ? De répartir l’eau de cette source entre les voisins ?
– C’est vous, bien sûr, don Salva… Fontaniero…
– Voilà ! Moi, mes fils et mes amis.
Autour de la table, les hommes, casquettes ou chapeaux de paille, approuvent de la tête. Certains ont des pistolets à la ceinture. Ils ont posé près des fourchettes un San Fratello, un couteau à manche de corne ou d’olivier. Les pantalons sont en grosse toile ; bretelles, manches de chemises retroussées. Une femme en fichu noir apporte un plat de légumes grillés, une autre une casserole fumante. Une adolescente les suit, avec deux pichets de vin rouge et une miche de pain.
– Faites-nous l’honneur de déjeuner avec nous, Pipo. Nous allons parler. Je suis sûr que nous pouvons nous entendre. Aldo, approche une chaise pour notre ami, il ne va quand même pas s’asseoir sur une caisse.
Pietro « Pipo » Pistola prend place à la droite du chef de clan. Ses vergers d’agrumes, plus bas dans la vallée, font vivre sa famille depuis des générations. Aussi loin qu’il se souvienne, les Pistola ont expédié oranges et citrons à Rome, Paris, Londres et ailleurs. Son père a ouvert la ligne avec La Nouvelle-Orléans, quand Pipo était enfant. Mais l’exportation des agrumes ne date pas d’hier, elle a commencé il y a deux siècles, racontent les anciens, quand les navigateurs ont compris l’importance des vitamines contre le scorbut et que la Navy anglaise et la Royale française ont embarqué des caisses de citrons pour les longues traversées. Une manne. Nulle part ailleurs terre n’est aussi bénéfique pour les agrumes, le climat aussi parfait. Les bonnes années, les branches ploient à se rompre sous les fruits. Mais si cet été l’eau ne coule pas dans les rigoles, c’est fini. Il faudra vendre les terres. C’est peut-être ce qu’il cherche, ce voleur. Fontaniero, tu parles. Mafioso, oui. Et celui-là est le pire de tous. Il tient la source, les sentiers dans la montagne, les barrages, il nous tient tous.
– Excusez-moi, don Salva, mais je voudrais éclaircir quelque chose. Sans vous offenser, bien sûr. J’ai reçu le mois dernier une lettre du duc m’annonçant qu’il avait changé de fontaniero. Que désormais, pour l’eau je devais m’adresser à un certain Emilio Fontana. Mais…
– Mais quoi ?
– Il est mort.
– Oui, il est mort. Une décharge de chevrotine en pleine poitrine, à ce qu’on dit. Pas loin d’ici. Il n’a pas eu de chance, des voleurs sans doute. Ce n’est pas à vous que je vais apprendre que nos collines sont mal famées à la tombée du jour. À partir d’une certaine heure, je ne me déplace pas sans arme, ni sans un de mes fils. Oubliez ce Fontana. Je ne sais pas ce qui lui a pris, au duc, de vouloir me remplacer. Notre famille gère l’eau depuis toujours par ici. Même lui n’y peut rien. Il faudra qu’il s’y fasse. Alors, don Pipo, voilà ce que je vous propose : la garantie de ne plus jamais être à sec, contre trente pour cent de la récolte.
– Trente pour cent ? Mais, c’est énorme ! Comment…
– Vous préférez en perdre la moitié, comme l’an dernier ? Ou davantage ? En plus, si je passe le mot que nous sommes en affaire, vous et moi, personne n’osera vous voler un citron, croyez-moi. Tout le monde y gagne. Vous, surtout.
Pietro Pistola coupe une tranche de courgette, refuse les pâtes, et pour se donner le temps de réfléchir, boit une gorgée de vin.
– Vingt-cinq pour cent ?
– Don Pipo, pensez-vous être en position de négocier ? Trente pour cent, c’est une bonne offre. J’ai du respect pour vous, nos familles se connaissent depuis longtemps. Je ne fais pas cette proposition à tout le monde. Il n’y aura pas d’eau pour tous cet été.
– C’est d’accord, don Salva. Trois caisses sur dix. Mais vous me garantissez…
– Vous aurez assez d’eau pour creuser un bassin et vous baigner dedans, si ça vous chante. Vous pouvez même prévoir d’agrandir les vergers, si vous avez encore des terres. Parole de fontaniero.
– Merci, merci beaucoup, don Salva. Je ne vais pas pouvoir rester, il faut que je redescende.
– Goûtez au moins ces busiate alla trapanese. Maria fait les meilleures de Sicile.
– Une autre fois, peut-être, don Salva. Je dois y aller, on m’attend ce soir à Palerme, et j’ai du chemin à faire.
– Je comprends. Aldo, accompagne notre associé jusqu’à la route. À bientôt, donc, cher ami.
Il montre un papier rempli de paille, d’où émergent des goulots de bouteilles.
– Acceptez ces quelques litres de marsala, en gage d’amitié. Et n’hésitez pas à venir me voir si vous avez des problèmes d’eau, ou de quoi que ce soit d’autre. Je suis votre serviteur.
– Merci, don Salvatore.
– Et si vous pouviez toucher un mot de notre accord à votre voisin, Pepponi, vous lui rendriez service. Il n’est pas raisonnable.
– Bien entendu.
Pietro Pistola se lève, salue la tablée d’un mouvement de tête, remet son chapeau, fait quelques pas à reculons puis se retourne pour suivre, sur le sentier, le fils aîné du chef qui marche en souriant, sa lupara – fusil à canon et crosse sciés – à l’épaule. Les femmes du clan Fontarossa apportent des lièvres rôtis sur le feu de bois d’oranger qui crépite derrière la cabane de pierres sèches où sont stockées, hors saison, les caisses de fruits. Puis des cannoli, en dessert, que les hommes terminent en se léchant les doigts. Antonino, le deuxième des trois fils de Salvatore Fontarossa, murmure quatre mots à l’oreille de son père.
– Je viens après le café. Ils sont prêts ?
– Oui, père. Tremblants comme des feuilles.
– Bien. Laisse-les mariner un peu.
Dix minutes plus tard, le chef du clan se lève, essuie sa bouche du dos de sa main. Les autres replient les couteaux, glissent les armes dans les ceintures. Ils partent à travers le verger, cheminent en file indienne jusqu’au pied d’une colline plantée d’oliviers. Entre deux rochers plats en forme de triangle s’ouvre l’entrée d’une grotte, gardée par deux hommes près d’un feu de bois. L’un est gros, hirsute, barbe blanche, vêtu pour la chasse au sanglier. Il tient, cassé dans le creux de son bras, un tromblon du siècle dernier. L’autre, plus jeune, svelte, regard fiévreux et geste rapide, taille une branche avec un coutelas, s’interrompt à la vue de la colonne.
– Merci, Santo. Tu peux venir avec nous. Toi, petit, file. Tu n’es pas prêt. »

Extraits
« Sur une majestueuse chaloupe blanche, la plus belle embarcation de l’île, Ana Fontarossa, longs cheveux châtains, sourire de madone, fixe Vittorio Bevilacqua. Elle a remarqué dès son arrivée ce beau jeune homme mince mais musclé, brun au regard clair, les cheveux coupés court, une petite tache de naissance au coin de l’œil gauche, comme une larme. Elle ne l’a pas quitté des yeux depuis qu’il s’est jeté à l’eau, corps d’athlète parmi les pêcheurs poilus et ventrus. Quand il remonte à bord de sa barque, à la force des bras, les pieds dans le filet, leurs regards se croisent. »

« – Vous tous, asseyez-vous. Toi, approche.
Raclements de chaises. Paolo fait un geste vers la panière. Aldo, de la tête, lui fait signe de ne pas bouger. Enzo joint ses mains pour contenir des tremblements de rage. Ana s’avance vers son père, esquisse un sourire. Elle s’apprête à l’embrasser quand don Salva lui donne un coup de poing sur la joue droite. Ana s’écroule, hurle de surprise et de douleur.
Carla se précipite pour s’interposer.
– Toi, dehors!
Ana pleure, hoquette, saigne au coin de la bouche. Elle tente de se redresser mais une gifle la cloue au sol. Elle est incapable de parler ou respirer. Son père se penche vers elle, l’attrape par les cheveux, la relève, l’assied de force sur une chaise. Elle s’effondre sur la table, sanglote, les mains sur les oreilles pour parer de nouveaux coups. Il tonne, de sa voix grave à l’accent rocailleux des montagnes.
– Puttana! Salope! Traînée! Ton cousin avait raison! Pas encore dix-neuf ans et déjà le vice au corps ! Je sais ce que tu as fait hier soir, où tu étais. Tu devrais savoir que rien ne m’échappe à Trapani. Je suis sûr que c’était ce pêcheur de merde, ce pouilleux de Marettimo. Lui, il est mort. Tu m’entends? Mort! Tu as déshonoré ta famille. Ma seule fille! Tu m’as déshonoré. Avant ce soir, toute la ville saura qu’Ana Fontarossa, la fille de don Salvatore Fontarossa, le fontaniero, est une garce qui se fait prendre dans la cale d’un bateau comme une putain du port. Pire qu’une puttana, parce qu’elle, au moins, elle fait ça pour manger! »

À propos de l’auteur
Michel Moutot est reporter à l’Agence France-Presse, spécialiste des questions de terrorisme international. Lauréat du prix Albert-Londres en 1999, correspondant à New York en 2001, il a reçu le prix Louis-Hachette pour sa couverture des attentats du 11 Septembre. L’America est son troisième roman, après Ciel d’acier, récompensé par le prix du Meilleur Roman des lecteurs de Points en 2016, et Séquoias, prix Relay des Voyageurs en 2018. (Source: Éditions du Seuil)

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La soustraction des possibles

INCARDONA_la-soustraction-des-possibles

RL2020  coup_de_coeur

Finaliste Grand Prix RTL/Lire
Finaliste Grand Prix des Lectrices ELLE
Sélection Prix Relay des Voyageurs-lecteurs
Sélection Prix Le Point du polar européen
Sélection Prix des lecteurs L’Express/BFMTV
Sélection Prix Alexandre-Vialatte
Sélection Prix Nice Baie des Anges
Sélection Prix des Romancières
Sélection Prix du Làc

En deux mots:
Aldo et Svetlana en ont assez d’être au service de la belle société genevoise. Ils ambitionnent de réussir un grand coup et d’empocher cet argent qu’ils transportent semaine après semaine jusqu’aux coffres des banques suisses. Leur heure de gloire est-elle arrivée ?

Ma note:
★★★★★ (coup de cœur, livre indispensable)

Ma chronique:

Les eaux troubles du Léman

Attention, chef d’œuvre! La soustraction des possibles est LE livre à lire, surtout quand on a un peu de temps devant soi car, quand vous l’aurez commencé, vous ne pourrez plus lâcher cette merveille.

Joseph Incardona nous avait laissé avec un roman riche de promesses autour d’un thème très original. Dans Chaleur il nous racontait un extraordinaire championnat du monde de sauna. Des promesses qu’il fait bien mieux que concrétiser avec ce roman que l’on aimerait d’emblée affubler d’une belle guirlande d’adjectifs, à commencer par addictif. Mais on y ajoutera aussi fascinant, érudit, puissant, prodigieux, intense, inoubliable. Bref, La Soustraction des possibles fait partie des rares titres qui à mon sens ne doivent manquer dans aucune bibliothèque. Il répond en effet à tous les critères que j’ai définis pour cela: la lecture doit être agréable, l’ouvrage doit enrichir notre culture en s’appuyant sur le réel et les personnages doivent marquer notre mémoire.
Mais cessons de vous faire languir et venons-en au récit qui s’ouvre sur une leçon de tennis donnée par Aldo Bianchi à Odile. Les leçons de tennis particulières sont pour le presque quadragénaire l’occasion d’approcher la gent féminine et notamment les bourgeoises délaissées par leurs maris. En mettant Odile dans son lit, il cherche à entrer dans ce «beau monde» qui, on va vite le découvrir, n’est pas si beau que ça.
Nous sommes en effet au moment où le mur de Berlin tombe, où le bloc soviétique explose et où l’argent afflue dans les coffres des banques suisses encore protégées par le secret bancaire. Le mari d’Odile profite de cette situation, su service d’un directeur de banque qui n’a guère davantage de scrupules que son épouse qui organise et contrôle. Aldo est chargé de faire des allers-retours entre Lyon et Genève et de transporter des sacs de billets de banque d’un point à un autre sans poser de questions, sans se faire prendre et d’empocher pour ce service une grasse commission. Une affaire qui roule…
C’est à ce moment que Svetlana entre en scène. Tout comme Aldo, elle est un rouage essentiel du trafic, tout comme Aldo elle cherche à comprendre comment circule l’argent, tout comme Aldo elle se méfie de tout le monde. Mais ni l’un ni l’autre n’ont envisagé que l’amour pourrait ajouter du piment à leurs ambitieux desseins. Ils imaginent comment réussir un «gros coup», comment se venger de ces «exploiteurs».
Le diabolique Joseph Incardona sait attraper son lecteur avec les ingrédients du polar, du suspense, des retournements de situation, l’apparition de la mafia corse, d’une bande de malfrats plus idiots que méchants ou encore de prostituées qui jurent de briser leurs chaînes. Mais ce qui donne à ce roman toute sa richesse, c’est à la fois son style et sa profondeur. Car le polar n’’est qu’un prétexte. Au fil des pages, on va découvrir comment se sont construites les grandes fortunes dont les propriétés bordent le Lac Léman, comment les capitaines d’industrie et les banquiers ont ensemble fait fructifier leur argent – bien loin de la propreté helvétique. On va aussi, comme Balzac avec sa comédie humaine, plonger dans cette folie, cette avidité que l’argent peut susciter dès qu’on peut le humer. Qui a du reste affirmé qu’il n’avait pas d’odeur? Il a l’odeur du sang, du stupre, du cynisme, de la vengeance, de la peur…
Avant de conclure, disons encore un mot du style, lui aussi exceptionnel. Joseph Incardona a trouvé le moyen d’habiller son récit de références littéraires, de citer ici Ramuz ou là Norman Mailer, de placer quelques digressions qui nous offrent – un peu à la manière d’un hyperlien – d’approfondir tel ou tel aspect de l’histoire, mais aussi de jouer avec le lecteur en lui proposant d’apprécier telle ou telle intervention de ses personnages.
Vous l’aurez compris, La soustraction des possibles est le meilleur roman que j’ai lu cette année. Et à en juger par la longue liste des Prix littéraires pour lesquels il est sélectionné, j’imagine que je ne suis pas le seul à le penser. Affaire à suivre!

La soustraction des possibles
Joseph Incardona
Éditions Finitude
Roman
400 p., 23,50 €
EAN 9782363391223
Paru le 2/01/2020

Où?
Le roman se déroule principalement en Suisse, du côté de Genève et environs, mais on s’y déplace aussi, notamment à Lyon et en Corse, sans parler du Mexique.

Quand?
L’action se situe d’octobre 1989 à mai 1990.

Ce qu’en dit l’éditeur
On est à la fin des années 80, la période bénie des winners. Le capitalisme et ses champions, les Golden Boys de la finance, ont gagné : le bloc de l’Est explose, les flux d’argent sont mondialisés. Tout devient marchandise, les corps, les femmes, les privilèges, le bonheur même. Un monde nouveau s’invente, on parle d’algorithmes et d’OGM.
À Genève, Svetlana, une jeune financière prometteuse, rencontre Aldo, un prof de tennis vaguement gigolo. Ils s’aiment mais veulent plus. Plus d’argent, plus de pouvoir, plus de reconnaissance. Leur chance, ce pourrait être ces fortunes en transit. Il suffit d’être assez malin pour se servir. Mais en amour comme en matière d’argent, il y a toujours plus avide et plus féroce que soi.
De la Suisse au Mexique, en passant par la Corse, Joseph Incardona brosse une fresque ambitieuse, à la mécanique aussi brillante qu’implacable.
Pour le monde de la finance, l’amour n’a jamais été une valeur refuge.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Libération (Alexandra Schwartzbrod – Entretien avec l’auteur)
Le Temps (Salomé Kiner)
Blog Les lectures d’Antigone
Blog Les livres de Joëlle
Blog Motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Sang pages 
Blog Mon roman noir et bien serré 
Blog Nyctalopes 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Octobre 1989
Lignes de fond
Cet homme, sur le court de tennis, c’est lui, Aldo Bianchi.
Celui de l’histoire d’amour.
Un avantage de son métier est de pouvoir se placer derrière l’élève, saisir son poignet afin de lui montrer, lentement, le mouvement correct à effectuer. D’une voix douce, mais ferme, il accompagne le geste par la parole, la lui souffle à l’oreille, en quelque sorte. Les corps se touchent, c’est inévitable. L’été indien permet encore de porter short et jupette de tennis. Et Dieu seul sait combien — avec monsieur Sergio Tacchini —, combien les tissus de ces combinaisons sportives sont minces.
Les corps maintiennent encore leur bronzage. Les corps sont les derniers à vouloir renoncer et céder à l’automne.
Aldo prend la main dans la sienne, se presse davantage contre le dos de son élève et achève le geste du coup droit lifté par une rapide torsion du poignet. L’élève sent la cuisse du professeur de tennis s’insinuer entre ses jambes. Elle a beau vouloir
retenir son souffle, elle ne peut s’empêcher de respirer l’odeur de phéromones que dégage son torse en sueur.
L’élève n’a pas bien compris le geste de torsion du lift. L’élève est troublée.
Généralement, l’élève est une femme entre 40 et 55 ans.
Mariée – le mari est souvent absent.
Mère – les enfants sont grands.
Riche – elle laisse ses bijoux au vestiaire.
Elle a encore quelques belles années devant elle, pressent le gâchis du temps perdu à attendre. La routine du luxe: villa, jardin, piscine, shopping, loisirs. L’entretien du domaine. Du corps. De l’esprit. D’une vie affective. Des relations. L’entretien du temps qui passe.
De l’ennui.
Aldo recule, se détache et l’élève se sent désorientée. La promesse de son corps aussitôt rétractée. Aldo lui sourit tout en lui disant de prendre le panier et de ramasser les balles.
«Okay, Odile, prenez le panier et ramassez les balles!» Et Odile
exécute. Elle a une femme de ménage, une décoratrice d’intérieur, deux jardiniers et une life coach, mais elle obéit, elle qui ne fait même pas son lit. Se soumettre, c’est tout au fond d’elle-même, comme l’envie d’être prise par ce rital à peine lettré lui expliquant comment frapper dans une balle.
Sûr qu’il n’a pas lu Madame Bovary, ça non.
On n’imagine pas non plus Aldo tomber amoureux.
Il maîtrise le petit jeu de la parade nuptiale, s’essuie le visage avec une serviette en coton. Il dépasse le mètre quatre-vingt, ses cheveux châtains striés de mèches blondes évoquent la coupe d’André Agassi avant qu’il devienne chauve et porte une
perruque sur le circuit. Les yeux bleus, rieurs, creusent des pattes-d’oie comme la bonne blague d’une vie à 180 sur l’autoroute. Un petit diamant brille au lobe de son oreille. Et, peut-être, la seule note discordante, le seul bémol, serait sa voix un peu nasillarde s’accordant mal à son physique de playboy:
«Semaine prochaine, dernier cours, Odile!»
Odile regarde autour d’elle. Les arbres devenus jaunes, le lac en contrebas qui s’étend derrière les losanges du grillage, juste après les pins sylvestres et les marronniers séculaires, le gazon impeccable délimitant le parc… Il y a comme un flottement, une seconde de désarroi: le dernier cours signifie le passage à l’heure d’hiver, la nuit plus vite, la solitude plus tôt. Présage de l’autre hiver, plus vaste et dramatique: celui de la vieillesse et de la déchéance. Tout à l’heure, un dîner à la Coupole en compagnie de sa fille et de son fiancé, le retour sur la colline, le cabriolet au garage — villa au milieu des villas, système d’alarme à désactiver puis à enclencher une fois en sécurité à l’intérieur.
L’époux en escale à Boston. Est-ce possible, Odile? Tout ce que tu voulais, et maintenant cette excitation adolescente, cette métamorphose qui te fait perdre dix ans d’un seul coup?
Les feuilles égarées sur le court en terre battue se désintègrent en craquant sous les semelles de ses tennis. Odile ramasse jusqu’à la dernière balle, qu’elle rapporte, docile, à son professeur.
Aldo a refermé son sac de sport, emporte la raquette de son élève qu’il a pris soin de remettre dans la housse, et l’échange contre le panier lourd de Slazenger en feutre jaune.
Aldo sait, le moment est arrivé.
Sur l’échiquier, il attend qu’elle bouge sa pièce.
C’est le jeu. Il n’y a pas d’autre possibilité. Trop gâtée, trop écoutée, trop plainte, choyée, soutenue. La coach, la femme de ménage, la décoratrice, les copines. Trop de femmes autour d’elle, trop de condescendance partagée. Instinctivement — sans pouvoir poser dessus une réflexion liée au libéralisme, à l’uniformisation des marchés ou à son corollaire qui est l’atomisation de la société —, Aldo a compris que le monde devient femelle. Que maris et pères sont surchargés de travail, que leur taille s’épaissit, qu’ils deviennent myopes. Et s’il y a quelque chose à prendre dans ce monde où tout se confond, il l’obtiendra en restant mâle, en jouant sur le paradoxe de l’émancipation des femmes. Ce qu’elles gagnent, ce qu’elles
perdent. Ses rivaux dans ce domaine sont les immigrés latinos bourrés de testostérone écumant la ville depuis le boum de la salsa, pêche miraculeuse à la femme blanche.
Mais Aldo joue dans une autre catégorie. Son biotope, ce sont les lignes d’un court de tennis, prélude aux chambres à coucher des madames Bovary.
Dans l’économie du dominant/dominé, la privation et l’humiliation sont le ressort.
Odile lève son visage vers son professeur. Il la regarde, amusé.
Elle ne rit pas.
Car tout ça se cassera la gueule malgré la chirurgie esthétique, l’entretien du corps, la frustration des régimes.
Tu sais très bien comment tout ça va finir, Odile.
OK, mais je vais te dire un truc, ma belle: à quoi sert tout ça, si c’est pour ne pas en profiter?
À quoi, bon sang?
Le moment est venu de sacrifier sa reine.
Odile lève la tête, ses traits se crispent quand elle prend la main de son professeur et la pose sur son ventre:
«C’est là, dit-elle à Aldo. C’est là où je veux que tu sois.»

Extraits
« Ce sont les filles qui lui ont fait perdre la foi dans le sport. L’esprit de sacrifice. L’abdication graduelle aux plaisirs intrusifs de la sexualité.
Il a compris très tôt l’impact que pouvait avoir son apparence quand, à quinze ans, il s’était fait dépuceler par la mère d’un camarade dans l’abri de jardin près de la piscine. Il y avait ce petit bouton sur lequel il suffisait d’appuyer et un monde
s’offrait à lui. Entre toutes, les femmes proches de la quarantaine remportaient habituellement la mise, car plus téméraires et cyniques dans la recherche et l’assouvissement de leur plaisir.
Aldo a été à bonne école. On n’oublie pas ses premières fois. Aldo a appris ce qu’il faut donner dans un lit. D’un certain point de vue, ce n’est pas très éloigné du sport: technique, endurance, créativité.
Forger son propre style.
Mais surtout: monnayer la vigueur et la jeunesse comme un don de soi. Laisser croire à sa partenaire plus âgée que cette jeunesse se prolonge en elle, qu’elle dure même après l’amour. C’est l’inverse de la crainte du déclin: l’espoir de l’éternelle
jouvence transmise par les fluides. »

« Tout ça, tu le sais, Odile. Je t’aime bien, je pense que tu es une femme intelligente. Que tu as juste commis cette erreur initiale du choix de la sécurité, qui te rend esclave et prisonnière d’un monde qui ne te satisfait plus. Ce monde que tu n’as jamais voulu peut-être, qui sait ? Ce que tu désires maintenant, c’est demander pardon, pardon, pardon à l’existence de l’avoir trahie pour gérer le calendrier des pousses d’un jardin, d’une soirée dans un bain à bulles, d’un mariage perpétuant le même désastre. De n’avoir pas su donner à ta fille une possibilité d’évasion d’elle-même, mais d’être complice de l’édification de sa cage dorée. A un moment, tu aurais pu élargir le champ des possibles, Odile. Entre nous, c’est cela que je te reproche. De ne pas avoir eu le courage au moins d’essayer. Tu as contribué à creuser une tanière profonde pour ta progéniture. Tes petites filles suivront le modèle. Il faut espérer dans le sursaut d’une âme vieille dans le corps d’une jeune fille, celui d’une femme qui aura le courage de se soustraire à l’emprise des hommes, de ne pas se laisser acheter ni corrompre au nom de la sécurité. Du confort. Le confort qui devient notre propre prison. Nous sécurise et nous enferme. »

À propos de l’auteur
Joseph Incardona est un écrivain suisse, d’origine italienne. Il vit à Genève où il tente d’arrêter de fumer. Il aime les romans noirs, Harry Crews et les pâtes. Auteur de Chaleur, il a auparavant surtout publié des polars. (Source: Éditions Finitude)

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Des humains sur fond blanc

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En deux mots:
Un trio improbable composé d’un pilote retraité de l’armée rouge, une fonctionnaire moscovite et une serveuse-traductrice d’une minorité ethnique va se retrouver, à la suite d’un accident, isolé au cœur de la Sibérie. Leur combat pour la survie commence…

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Perdus au cœur de la Sibérie

Pour son second roman Jean-Baptiste Maudet passe du chaud au froid. Après les passes du Matador Yankee il nous entraîne en Sibérie, sur les traces d’un trio improbable «dont la vie ne tient plus qu’à la flamme d’une bougie».

Le jury du Prix Orange du livre 2019, dont j’ai eu l’honneur de faire partie, a couronné Matador Yankee, le premier roman de Jean-Baptiste Maudet. Durant la belle soirée qui suivi la remise du prix, l’auteur m’a révélé qu’il mettait déjà la dernière main à son second livre. Voici donc ce roman de la confirmation (que je trouve pour ma part encore meilleur que le premier). Des humains sur fond blanc nous permet de retrouver le goût de l’auteur pour les contrées exotiques, mais cette fois la Basse Californie et le Mexique sont remplacés par le froid sibérien.
Nous sommes dans la cité minière de Nerkhoïansk, où la «neige n’est jamais blanche» et où vit Neva. La jeune fille essaie de gagner son indépendance en remplissant les rayons du supermarché, même si en échange de ce boulot, elle doit accepter de «se laisser tripoter dans la remise par son employeur».
À l’image de la météo dans cette région, ses relations sont plutôt froides, y compris avec ses parents. Ils ne disent rien des ancêtres glorieux qui ont jadis peuplé la région, préférant murer leur rancœur dans le silence et s’abrutir dans un quotidien qui n’a rien d’exaltant.
À des milliers de kilomètres de là, dans un bureau moscovite, on s’interroge sur les rapports qui viennent d’arriver et semblent indiquer que des troupeaux de rennes errant dans le Grand Nord seraient porteurs de taux de radioactivité anormalement élevés. Et comme on ne semble pas à l’abri d’une nouvelle catastrophe, il vaut mieux vérifier. D’autant que ce rapport est l’occasion pour un fonctionnaire frustré de s’offrir une petite vengeance. Il va envoyer Tatiana, la rouquine qui se refuse à lui, en Sibérie. Pour ce voyage, elle va devoir se coltiner Hannibal, un retraité de l’armée à la carrure impressionnante, qui va lui servir de pilote.
Arrivés à Nerkhoïansk, on ne peut pas vraiment dire qu’ils aient réussis à briser la glace, pas plus que dans le local où ils font la connaissance de Neva autour d’une vodka. Et comme cette dernière parle la langue des tribus autochtones, Tatiana l’engage comme d’interprète. Le vol vers le Grand Nord de ce trio improbable va s’achever brutalement. Hannibal parvient tout juste à se poser dans la plaine sibérienne, mais occasionne de gros dégâts à l’appareil. Dès lors, c’est le combat pour la survie qui va s’engager, avec quelques épisodes croustillants que je vous laisse découvrir.
Jean-Baptiste Maudet réussit cette fois encore à dépeindre une atmosphère avec une économie de mots, mais avec une réelle force d’évocation. Comme avec Matador Yankee, on se croit dans un film et on vit les scènes avec intensité. Il ne m’étonnerait pas qu’à un moment de votre lecture, vous ayez froid! Vous avez dit blizzard?

Des humains sur fond blanc
Jean-Baptiste Maudet
Éditions Le Passage
Roman
000 p., 00,00 €
EAN 978xxx
Paru le 8/01/2020

Où?
Le roman se déroule principalement dans le Grand Nord, du côté de Nerkhoïansk et dans les plaines sibériennes ainsi qu’à Moscou.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
On prétend que des rennes contaminés par la radioactivité se dispersent dans le Grand Nord. Tatiana, une scientifique moscovite, est envoyée sur place, en Sibérie. Un pilote fantasque, retraité de l’armée soviétique, l’accompagne ainsi qu’une interprète, la jeune Neva, qui parle la langue des éleveurs nomades présents dans la région. Ce trio incertain monte à bord d’un vieil Antonov en direction du Nord et de l’hiver qui vient.
En route, rien ne se passe comme prévu. Qu’est-il d’ailleurs possible de prévoir dans cette immense Russie où la neige recouvre les traces des humains ? Lorsque la vie ne tient plus qu’à la flamme d’une bougie, les ombres portées transforment le monde : l’allure des troupeaux, les mots de Pouchkine, les tigres des rêves et les trésors gelés des profondeurs. Et la meilleure façon, drôle ou tragique, de passer le temps est certainement de s’enivrer en racontant des histoires, celles que l’on invente, celles que l’on confond, celles que l’on emporte dans la nuit.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Mémo Émoi
Blog Domi C Lire (Dominique Sudre)
Blog Le domaine de Squirelito

INCIPIT (Les premières pages du livre)
1. Neva
Neva écoute toujours la musique très fort, le casque enfoui dans ses cheveux sombres. C’est le seul moyen pour elle de ne pas entendre les publicités qui passent en continu dans le supermarché. Au moment de la fermeture, quand le patron lui tend la liste du réassort, Neva se change dans la remise, enfile ses patins à roulettes, monte le son, et le ballet peut commencer. Elle sillonne les rangs par ordre alphabétique, entrechat, déboulé, demi-pointe exercée sur le frein du patin, éblouissante arabesque en bout de ligne et retour. Les harengs, les cornichons, les saucisses, en moins d’une heure, tout est en place. Si ça n’est pas du goût de tous, son patron tolère cette fantaisie parce que Neva, pour le même prix, travaille plus vite en musique.
Il s’approche d’elle et lui fait signe d’ôter ses écouteurs.
– Tu penseras aux concombres en tête de gondole ?
– C’est déjà fait.
– Ah.
Les kilomètres qu’elle parcourt entre les rayonnages l’aident à ne pas prendre davantage de poids. Il faut bien ça, car il n’est déjà pas commode de la croiser dans les allées. Elle n’est pas vraiment grosse, mais massive, avec des hanches larges, un fessier de jument et des seins considérables.
– Tu as terminé alors ?
– Il ne me reste plus qu’un rang.
– Termine et c’est bon.
Son gabarit a de quoi impressionner et les seules mains qui pourraient l’empoigner fermement sont celles d’un bûcheron de la taïga ou d’un éleveur de rennes. Si ses parents n’avaient pas été sédentarisés de force à Nerkhoïansk pour aller concasser le minerai de fer, ainsi en serait-il allé.
Il ne lui reste plus que les bocaux de chou à disposer en colonnes, emboîtés les uns dans les autres. Après quoi Neva pourra se laisser tripoter dans la remise par son employeur, rentrer chez elle et s’ennuyer. Elle garde souvent son casque sur les oreilles, ça lui permet d’enjoliver les choses. La musique couvre aussi le bruit des usines qui tournent jour et nuit dans la cité minière. Les berlines chargées de roches arrivent en surface sur le carreau de mine, le minerai brut circule dans les concasseurs à mâchoires, sous les percuteurs, dans les broyeurs à boulets, puis repart sur d’autres wagons, trié et calibré, pendant que les scories forment des monticules parfaitement coniques qui dépassent de la forêt. On les voit pointer avec arrogance au-dessus des flèches des sapins, et le vent en toutes saisons vient balayer les résidus. La neige à Nerkhoïansk n’est jamais blanche.
Le bref été sibérien touche à sa fin. Le soleil aura réchauffé la plaine. Il n’est pas encore besoin de s’envelopper dans d’épaisses couches de vêtements. Le sol est lacéré d’ornières, dégelé en surface et parsemé de flaques autour desquelles s’agitent des milliers d’insectes. Pour en disperser les nuées, les gens rentrent chez eux en agitant les mains le long des routes. Ils ont les semelles engluées de boue et vagabondent à la manière de cosmonautes.
Neva a écourté son passage dans la remise, certains jours le cœur n’y est pas. Le désir reste coincé dans son bocal. En arrivant chez elle, elle s’est déchaussée et dévêtue de la tête aux pieds. Elle enfourne du bois dans le poêle pour ne pas laisser l’humidité s’emparer de son corps. C’est elle qui est chargée de réchauffer la maison avant l’arrivée de ses parents et de maintenir tiède l’eau de la cuve dans laquelle ils ont l’habitude de se laver, une cuve d’eau vite noircie à partager entre époux. Neva, elle, prend des douches brûlantes et parfois l’été, derrière la maison, se lave en plein air au tuyau.
Plus que d’habitude, elle s’assure que personne ne la voit. Elle sent parfois qu’on l’observe. Les rais de lumière à travers les branches découpent sur elle des îles de couleur. Le soleil est précieux et plus précieux encore est d’avoir le corps au soleil. Elle aime ça. Ça lui rentre sous la peau. Neva reste un moment dans le jardin à démêler ses cheveux noirs, puis rentre à cause des moustiques. Les chiens n’arrêtent pas d’aboyer ces temps-ci, ils sont nerveux quand la nuit vient. À coup sûr, à cause des loups.
Les parents de Neva ne parlent pas beaucoup, ni des ancêtres glorieux ni du quotidien. Dans cette région, seules quelques familles de la minorité Younet sont restées à vivre de la transhumance des rennes. La plupart des fermes collectives de la période soviétique existent toujours, mais le changement de régime a précipité leur déclin et rien n’a pu freiner la diminution des troupeaux. On a prétendu que la viande de renne élevé dans l’air pur du socialisme et des vastes étendues sibériennes était un trésor pour la mère Russie. Il ne faut pas rêver mais regarder les choses en face, les troupeaux aujourd’hui n’intéressent plus grand monde.
Ce qu’a vu Neva ces dernières années s’aperçoit de loin quand on fait cramer des bêtes aux bois entremêlés dont la fumée noire monte sur des kilomètres. Le charnier, à gros bouillons, assombrit le ciel. Son oncle Vladimir, encore éleveur, ne supporte pas de voir cette montagne de corps calcinés et son panache de mort. Il n’accepte pas que les hommes creusent aussi profond dans la terre, ni qu’ils puissent brûler sans raison des êtres de la nature. La dernière fois que les autorités sanitaires sont intervenues, Vladimir a disparu plusieurs jours dans la forêt pour ne pas assister à ce spectacle. Même les pires des braconniers auraient pris le temps de dépouiller une bête : écarteler l’animal, enfoncer le couteau dans sa gorge, le vider de son sang, plonger des doigts glacés dans le corps chaud du renne et découper sa peau. Tous les éleveurs, nomades ou sédentaires, réagissent avec la même rage lorsqu’on saisit leur troupeau. Cette rage ne passe qu’en marchant dans les bois. Il faut errer longtemps, espérer s’émouvoir du chant d’un oiseau. Beaucoup souhaitent disparaître dans le langage des animaux et ne plus rien savoir des humains.
Dans sa fourrure pelée, Vladimir titube sous l’effet de l’alcool, lorsqu’il se rend en ville. Il n’y met les pieds que pour réparer sa motoneige ou soigner une mauvaise blessure – faut-il qu’elle soit de taille –, et parfois pour s’expliquer devant la police. Les conflits sont fréquents et les incidents prennent une tournure chaque fois plus violente à mesure que grandit sa désespérance. Il emploie ce mot pour parler de l’avenir. Il n’est pas rare qu’on appelle Neva au micro, dans le supermarché, afin qu’elle aille d’urgence au commissariat et qu’elle tente de faire comprendre aux autorités ce qui a pu se passer. Son patron lui enlève alors ses écouteurs.
– Neva, c’est encore pour ton oncle.
La plupart des populations de la Sibérie ont été mélangées depuis le XVIIIe siècle ou forcées à se fondre dans la masse durant la période soviétique. À la dislocation de l’URSS, après un demi-siècle d’intense russification, la reconnaissance des langues minoritaires a néanmoins été encouragée. Les « Petits Peuples du Nord », comme il est d’usage de les désigner avec condescendance, ont salué cette décision sans que rien ne change vraiment au quotidien. Les groupes linguistiques les plus réduits ont dû abandonner leur langue vernaculaire au profit du russe pour pouvoir communiquer avec leurs voisins ou avec les autorités qui ont consacré beaucoup d’énergie à quadriller le territoire. Étonnamment, les Younets ont toujours réussi à passer entre les mailles du filet, soit qu’ils aient déployé des stratégies propres à dérouter les meilleurs fonctionnaires, soit que leur existence même ait été mise en doute. Des familles Younets sont allées plus à l’ouest, d’autres ont rejoint en toute discrétion les confins de l’Extrême-Orient et celles qui sont restées dans la région de Nerkhoïansk ont trouvé le moyen de se changer en feuille, en plume ou en flocon de neige et d’être aussi légères que le vent. C’est en tout cas ce que raconte Vladimir qui certes maîtrise un russe rudimentaire mais refuse de le parler à l’instar d’autres éleveurs nomades de son ethnie éparpillés dans le Grand Nord. Il est vrai que malgré leur petit nombre, les Younets au cours de l’histoire ont fait preuve d’une belle résistance aux logiques d’assimilation. À cela, Vladimir ajoute ce qu’il faut d’entêtement et de provocation.

Extrait
« Il n’est pas question que des rennes radioactifs se dispersent dans la nature. Depuis ce matin, au sein du service, ça n’arrête pas. Les fax déroulent des instructions qui débordent des corbeilles, les portables vibrent dans les complets-¬veston, les tambours de la steppe résonnent, le carillon des bambous tinte, les harpes japonaises couvrent le hennissement des chevaux et quand une rivière se met à gronder, tel cri d’oiseau des lacs relance telle trompette, chant du cygne, bruissement d’ailes de l’Alkonost, grenouille, grillon, criquet, vif tempo de la mazurka, vrombissement d’insectes, aboiement de chiens, hourra du cosaque, et certains téléphones imitent le son du téléphone.
Malgré l’incapacité de ces sauvages, les derniers relevés qui viennent de Yakoutie indiquent bien une teneur en césium 137 très supérieure au seuil autorisé. Alors quoi ? Agir vite, confirmer les chiffres et abattre les troupeaux sans tergiverser. Après les diverses crises sanitaires qui ont sévi dans la région, on ne peut pas se permettre qu’une catastrophe de cet ordre fasse les gros titres : « Les mamans rennes au lait radioactif donnent la tétée à leurs faons. » On les voit d’ici, ces pauvres bêtes, en une des quotidiens et quelques heures plus tard en photo dans le monde entier avec des yeux phospho¬rescents qui se moquent de la Russie.
Oui, c’est loin la Sibérie, ça n’est pas une nouveauté. Les ordres ne sont pas faits pour être discutés. C’est même la qualité intrinsèque d’un ordre. Cette petite garce n’avait qu’à se montrer plus conciliante! »

À propos de l’auteur
Jean-Baptiste Maudet est géographe. Il enseigne à l’université de Pau. En 2019, il publie Matador Yankee, son premier roman couronné par le Prix Orange du livre. Des humains sur fond blanc est son second roman. (Source : Éditions Le Passage)

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Grace l’intrépide

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En deux mots:
Grace est l’une des prostituées du Bois de Vincennes. Au fil de ce premier roman-enquête, le lecteur va découvrir son parcours depuis son Nigéria natal jusqu’au «Dark road» parisien. Une confession choc, un témoignage éclairant.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Du Nigéria au Bois de Vincennes

En imaginant le témoignage de Grace Amarachi Uzoma, prostituée nigériane, Karine Miermont nous livre le résultat de trois années d’enquête. Une confession-choc, un livre bouleversant.

Comment une jeune fille de Benin City au Nigéria se retrouve prostituée à des milliers de kilomètres de là, dans une camionnette du Bois de Vincennes? C’est ce parcours, cette histoire qu’a voulu raconter Karine Miermont dans un premier roman-choc qui va nous ouvrir les yeux sur une réalité que nous tous tentons d’occulter.
Ce remarquable travail, fruit de cinq années d’enquête, commence par une rencontre lors d’un salon du livre. Gabrielle croise Karine Miermont. Au fil de la conversation, elle lui raconte ce qu’elle fait, comment et pourquoi elle a choisi d’aider les prostituées. Elle effectue des maraudes dans cette rue que les flics appellent le Dark road, où se concentre une bonne partie de la prostitution parisienne. Elle lui parle de ces femmes exploitées à quelques mètres de chez nous et, elle en est persuadée, dont on pourrait régler le problème avec une ferme volonté politique. Karine veut en savoir davantage et accepte d’accompagner Gabrielle. Au fil des semaines, elle parvient à se faire accepter par quelques filles et à recueillir les confidences de Grace Amarachi Uzoma, l’«héroïne» de ce roman.
Faisant alors alterner le récit et le témoignage, elle va nous dévoiler l’histoire, les réseaux, les trafics à travers le parcours de cette Nigériane.
Dans son pays les familles pauvres ont quasi intégré le fait de vendre un enfant pour pouvoir survivre, mais aussi pour pouvoir vivre plus à l’aise. « Très tôt ton corps ne t’appartient plus. Ta famille et les autres décident pour toi. »
Avec le soutien des églises, qui ont établi tout un rituel – une messe de purification, la scarification à la bouillie noire, et l’instauration d’une règle du silence – et la bienveillance des autorités – qui savent aussi tirer profit de ce trafic – les familles confient leur enfant à des réseaux mafieux très bien organisés.
Si elle échappe à la mort dans son long périple qui va la mener de Benin City à Paris, elle n’échappera ni à la violence, ni à la peur. Via la Lybie, carrefour de ce trafic d’êtres humains où on vend les humains aux enchères, où ils sont traités comme des marchandises et l’Italie, où d’autres passeurs prennent la relève – il faut bien traiter avec les mafias locales – elle arrive à Paris où une Mama est chargée de lui enseigner les rudiments de français, mais surtout de la surveiller et lui rappeler le montant de la dette contractée qu’il lui faudra désormais rembourser, passe après passe.
Pour elle, l’enfer continue. «Tous les jours sont pareils, sept jours sur sept, il n’y a pas d’arrêt pas de vacances pas de pause voulue, il n’y a que des pauses nécessaires: parce qu’on change d’endroit, on n’est plus au Bois, on se retrouve à Barbès, à Château d’Eau, boulevard de Strasbourg; parce qu’on est malade; parce qu’on est enceinte et qu’il faut arrêter la grossesse. Un jour de Grace, de Joy, de Happy. Un jour et une nuit, tous les jours et toutes les nuits. » Grace est concentrée sur l’argent qu’il faut ramener, prend note de cette terrible comptabilité.
La solidarité entre filles est minime. C’est pourquoi Gabrielle joue un rôle essentiel dans l’histoire de Grace. «Gabrielle est devenue une amie, ma seule amie ici, quelqu’un qui t’aide, qui t’écoute, te soutient. Tous ces gens incroyables. les travailleurs sociaux, les bénévoles, les flics, les avocats, toutes les associations, Ies organisations! Vous vous rendez pas compte, les Français! C’est pas dans notre culture de nous occuper autant de la vie de chacun.»
Tout bascule pourtant le jour où Gabrielle est agressée. C’est le tragique déclic pour Grace qui choisit de témoigner, qui entend sortir de cette spirale infernale.
Son dossier est alors confié à une avocate que l’on appellera Agathe. Cette dernière étudie l’histoire de la traite des humains, obtient des informations sur cet esclavagisme organisé cette fois par les africains. Et réussit à remonter les filières. On y voit la loi bafouée sans scrupule, on y voit les familles vendre un enfant pour «mieux» vivre, on y voit Boko Haram participer à ce trafic après s’être servi et contrôler 10% des recettes. On découvre qu’après la drogue et avant les armes, les êtres humains sont la seconde ressource de ces trafiquants.
Karine Miermont, qui porte cette histoire depuis des années, a réussi son pari. En refermant ce livre, notre regard sur la prostitution aura changé. On ne pourra plus affirmer qu’on ne savait pas.

Grace l’intrépide
Karine Miermont
Éditions Gallimard
Roman
160 p., 16 €
EAN : 9782072796487
Paru le 10 janvier 2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris, notamment du côté du Bois de Vincennes et à Asnières, mais on y suit aussi le parcours de Grace depuis le Nigéria, à Benin City, en passant par Sebha, Agadez, Tripoli, Castel Volturno, Padoue.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Mystérieuse cette femme éclairée, cheveux, visage, cou, poitrine habillée d’un haut très décolleté ou seulement d’un soutien-gorge, suspendue dans l’image, légèrement surélevée car posée dans l’espace de l’habitacle de chaque camion. Succession de lucioles sur la Dark Road qu’ils n’ont pas appelée Route Sombre allez savoir pourquoi, et alors qu’elle a un nom officiel cette Route de la Pyramide, succession de bustes de femmes, une Égypte dans le Bois tout près de chez moi, et moi, vous, qui n’en savons rien.»

Ce premier roman, construit autour d’une enquête, est le fruit de cinq années de recherches. C’est le roman de Grace, prostituée nigériane du bois de Vincennes. Sa route d’exil à travers l’Afrique et la Méditerranée, l’enfer de son quotidien, l’organisation du proxénétisme, des filles entre elles, la violence, la peine, et pourtant la joie…
Le parcours et la voix de cette jeune femme lumineuse, si courageuse, sont de ceux qui marquent définitivement nos consciences de citoyens et d’humains.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog de Fabien Ribery

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Une reine.
L’histoire pourrait commencer comme ça.
Cette femme longue, déliée, une liane.
Grace l’intrépide
Chausse ses sandales, marche dans la ville, marche dans le Bois,
Grace, quelques milliers de mètres entre toi et moi,
Porte Dorée le jour, bois de Vincennes la nuit,
Il avait fallu s’approcher d’elle.

Les flics les connaissent, toutes ces filles intrépides comme Grace. Ils connaissent leurs endroits, ils connaissent leurs chemins, leurs horaires. Les hommes les connaissent. Ils savent les lieux les plus tranquilles, là où elles sont nombreuses, abritées dans des camionnettes alignées les unes derrière les autres dans une rue sans éclairage du bois de Vincennes, cette rue que les flics appellent la Dark Road. Chaque jour les filles rejoignent la file des camions régulièrement déplacés pour ne pas être enlevés par la fourrière, régulièrement garés dans la même rue en prenant soin de laisser un espace libre entre chaque véhicule, la place pour une ou deux voitures qui pourront stationner le temps d’une passe ou d’une nuit. L’avant de chaque camionnette est éclairé par une lanterne pour dire il y a quelqu’un, pour dire je travaille ou plutôt nous travaillons car le plus souvent elles sont deux ou trois par camion, une à l’avant dans l’habitacle vitré, une à l’arrière dans la chambre simulée, une dehors et qui marche. L’avant du camion c’est la vitrine, une vitrine lumineuse, un décor de cinéma. La lumière floue diffusée par la lampe-tempête accrochée au rétroviseur crée le mystère et la beauté. Mystérieuse cette femme éclairée par le halo de la combustion de la mèche imprégnée de pétrole, femme aux cheveux sans attaches ou tressés, ondulés ou très lisses, vaporeux ou plaqués, mystérieuse cette femme que l’on devine, que l’on ne voit pas tout à fait tout en ne voyant qu’elle au milieu de l’obscurité. Elle éclairée, cheveux, visage, cou, poitrine couverte d’un haut très décolleté ou seulement d’un soutien-gorge, filles éclairées qui surgissent de la nuit, suspendues dans l’image, légèrement surélevées car posées dans l’espace de l’habitacle de chaque camion, succession de lucioles sur la Dark Road qu’ils n’ont pas appelée Route Sombre allez savoir pourquoi, et alors qu’elle a un nom officiel cette route de la Pyramide, cortège de bustes de femmes, une Égypte dans le Bois tout près de chez moi, et moi, vous, qui n’en savons rien.
Belles, dignes, ces femmes. Triste beauté, redoutable, subie, mais une beauté.
Celles qui marchent, les marcheuses comme les décrivent justement les flics de la Brigade de répression du proxénétisme, ont leurs trajets, le long des véhicules, un peu plus loin vers le carrefour, tout près aussi, juste derrière l’enfilade des camions et des voitures, à la lisière du bois qui devient chambre quand celle du camion est déjà occupée, ou quand la fille n’a pas loué sa place.
Ce n’est pas ce que préfère Grace, marcher là, marcher les jambes nues, les bras nus, presque nue tout entière sauf l’hiver, exposée aux voitures qui vont et viennent, passent, frôlent, s’arrêtent, peau et chair à la merci des carrosseries et des hommes, à la merci d’un timbré qui pourrait déquiller l’une ou l’autre, jouer aux quilles avec les filles puis détaler comme ce dingue il y a trois ans.
Grace n’y pense pas trop, juste l’image lui vient de temps en temps, comme lui reviennent les images de la cérémonie au Nigeria il y a deux ans. Pourtant c’est dans le Bois que Grace se sent le plus en sécurité pour travailler, elle dit : « Moi je veux pas aller chez les gens, je sais pas ce qui peut se passer, Ô ! »
Elle s’appelle Grace, prononcez greïsse. Le Nigeria est une ancienne colonie et l’anglais est devenu la langue officielle, une langue commune pratique permettant à des centaines d’ethnies de se comprendre à peu près, et de former peut-être un seul pays. Au bois de Vincennes elles sont presque toutes nigérianes, et toutes portent un prénom anglais, Tracy, Favor, Peace, Rose, Joy, Beauty, Mercy, Margaret, Gift, Kate, Queen, Happy, Sharon, Destiny, Princess, Grace. »

Extraits
« Finalement, je renonçai à comprendre l’ensemble de la situation, comme quelqu’un qui tenterait de saisir le tout, la totalité d’un réel cruel, comme quelqu’un qui réfléchirait à des solutions pour éradiquer le problème. Non, c’était trop vaste et les intérêts trop nombreux, la traite de ces femmes nigérianes n’était qu’une facette d’un phénomène encore plus étendu, car dans beaucoup d’endroits les corps les plus vulnérables étaient utilisés comme des produits ou des objets que l’on vend avec le maximum de plus-value, le maximum de marge, corps vendus pour le sexe, pour les organes aussi. Corps vendus comme des machines que l’on fait fonctionner pour travailler, baiser, soigner. L’exploitation des corps semblait en expansion partout ; en 2015 l’Organisation internationale du travail estimait à 21 millions les victimes du travail forcé, dont 5 millions pour la prostitution. »

« Un jour de Grace c’est un jour comme un autre, tous les jours sont pareils, sept jours sur sept, il n’y a pas d’arrêt pas de vacances pas de pause voulue, il n’y a que des pauses nécessaires: parce qu’on change d’endroit, on n’est plus au Bois, on se retrouve à Barbès, à Château d’Eau, boulevard de Strasbourg; parce qu’on est malade; parce qu’on est enceinte et qu’il faut arrêter la grossesse.
Un jour de Grace, de Joy, de Happy. Un jour et une nuit, tous les jours et toutes les nuits. »

« Gabrielle est devenue une amie, ma seule amie ici, quelqu’un qui t’aide, qui t’écoute, te soutient. Tous ces gens incroyables. les travailleurs sociaux, les bénévoles, les flics, les avocats, toutes les associations, Ies organisations! Vous vous rendez pas compte, les Français! C’est pas dans notre culture de nous occuper autant de la vie de chacun. On n’en revient pas, nous, on les prenait un peu pour des fous la police, la justice, l’Office français de protection des réfugiés et apatrides, c’est incroyable tout ça pour nous, KWÂ! Je leur ai dit: ce que vous avez fait, personne ne l’aurait fait pour moi au Nigeria! J’ai mis du temps à comprendre comment ça fonctionnait la France, ô! Maintenant je sais à peu près. J’ai obtenu l’asile, un permis de séjour longue durée. Ce qui me fait rire ici, c’est qu’il y a des gens qui se comportent comme si la France était une dictature, ou un État désordonné et bien pourri comme le Nigéria… »

À propos de l’auteur
Karine Miermont est née à Romans-sur-Isère, le 2 janvier 1965. Elle a grandi près de Perpignan et l’Espagne, puis étudié à Toulouse puis à Paris.
Longtemps productrice pour la télévision au sein de la société Gédéon, elle a travaillé avec des auteurs, des réalisateurs, des graphistes, des musiciens, sur le contenu et la mise en forme de programmes, magazines ou documentaires, et de chaînes de télévision. Elle a ensuite créé sa propre structure de production, View, puis est devenue free-lance pour se consacrer à la direction artistique pour la télévision et l’internet. Elle a notamment orchestré le changement de la Cinquième en France 5. Elle a écrit une série documentaire sur l’approche des arts visuels par les enfants, Allons voir, en a réalisé le premier épisode pour France 5 et le Centre Pompidou. Puis elle a quitté l’audiovisuel pour écrire et s’occuper d’une forêt dans les Vosges.
Elle vit à Paris. Après le récit L’année du chat, Grace l’intrépide est son premier roman. (Source : Éditions du Seuil)

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Ils vont tuer Robert Kennedy

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Voici 5 raisons de lire ce livre :
1. Parce que chacun des livres de Marc Dugain est un petit événement. Depuis 1998 et La Chambre des officiers, sur les gueules cassées de 14-18, il a cumulé les succès et les prix. Après sa trilogie politique L’Emprise, Quinquennat et Ultime partie le voici de retour sur un terrain qu’il affectionne, les Etats-Unis.

2. Parce que depuis La Malédiction d’Edgar qui retrace la période durant laquelle John Edgar Hoover était à la tête du FBI, on sait que Marc Dugain avait encore bien des choses à dire sur l’élection de John Kennedy à la Maison-Blanche et son assassinat en 1963.

3. Parce que sa façon de travailler, de se documenter et de raconter les événements historiques mettant en scène des personnages réels force l’admiration.

4. Parce que la thèse proposée par le narrateur du livre permet de revisiter cette époque troublée: « Je suis persuadé que Bobby, quand il se décide à se présenter à la présidentielle de 1968, sait qu’il va mourir, qu’il n’a aucune chance de monter la dernière marche. Et pourtant il y va. Voilà un homme qui est le chef d’une tribu irlandaise, marié, père de onze enfants, dont le frère a été assassiné cinq ans plus tôt et qui vient d’assister au meurtre de Martin Luther King. Je veux démontrer qu’il savait qu’il allait être assassiné et que malgré cela il a décidé de s’engager dans les primaires. »

5. Parce que, si l’on en croit Thierry Gandillot, la construction proche du thriller et notamment la fin méritent le détour, avec un «coup de théâtre final où Marc Dugain confirme qu’il est un as de la manipulation».

Ils vont tuer Robert Kennedy
Marc Dugain
Éditions Gallimard
Roman
400 p., 22,50 €
EAN : 9782072697104
Paru en août 2017

Ce qu’en dit l’éditeur
Un professeur d’histoire contemporaine de l’université de Colombie-Britannique est persuadé que la mort successive de ses deux parents en 1967 et 1968 est liée à l’assassinat de Robert Kennedy. Le roman déroule en parallèle l’enquête sur son père, psychiatre renommé, spécialiste de l’hypnose, qui a quitté précipitamment la France avec sa mère à la fin des années quarante pour rejoindre le Canada et le parcours de Robert Kennedy. Celui-ci s’enfonce dans la dépression après l’assassinat de son frère John, avant de se décider à reprendre le flambeau familial pour l’élection présidentielle de 1968, sachant que cela le conduit à une mort inévitable. Ces deux histoires intimement liées sont prétexte à revisiter l’histoire des États-Unis des années soixante. Contre-culture et violence politique dominent cette période pourtant porteuse d’espoir pour une génération dont on comprend comment et par qui elle a été sacrifiée. Après La malédiction d’Edgar et Avenue des Géants, Marc Dugain revient avec ce roman ambitieux à ses sujets de prédilection où se côtoient psychose paranoïaque et besoin irrépressible de vérité.

Autres critiques
Babelio 
Les Échos (Thierry Gandillot)
France Inter – émission Boomerang d’Augustin Trapenard
Fragments de lecture… Les chroniques littéraires de Virginie Neufville

Les premières pages du livre
« Avant que notre relation amoureuse ne débute, Lorna avait une façon inquiétante de me fixer pendant les cours. Je ne comprenais pas ce qui suscitait l’intérêt de cette beauté pour un sexagénaire abîmé. Quelque chose ne collait pas entre cette grande femme blonde aux traits délicats et un homme comme moi. Au début, j’ai pris son inclination pour le jeu de séduction d’une étudiante envers son professeur. Ensuite je l’ai suspectée de travailler pour la CIA et je dois vous confesser qu’il m’arrive encore de le penser, même si c’est me donner une importance exagérée. J’ai aussi imaginé qu’elle cherchait un père de substitution, que je lui paraissais adapté pour ce rôle. Désirer un homme tellement plus âgé révèle chez une femme un rapport particulier à son père, comme si elle voulait le garder auprès d’elle. Il m’est arrivé de lui reprocher cette attraction pour moi et de lui dire qu’elle dénotait dans sa psychologie des failles inquiétantes dont je me blâme de profiter. Parfois, cette relation aux limites de l’indécence me semble presque incestueuse. Je crains de m’afficher en public avec elle, le regard scrutateur des autres me blesse. Je suis incapable de justifier notre relation autrement que par le fait que je ne sais pas y renoncer. »

Extrait
« L’Irlande, un des plus petits pays du monde, avait produit plusieurs millions de migrants, phénomène accentué par la grande famine du xixe siècle. Aucun d’entre eux n’était parvenu si haut dans la hiérarchie humaine. Cet Irlandais-là était devenu le premier homme de la première des nations. Et on venait de l’abattre depuis un dépôt de livres, à Dallas, d’une balle dans la tête. Mais pour ma mère, Kennedy n’était pas seulement le premier des Irlandais, il avait ouvert la première période de modernité d’après guerre en laissant sur place les conservateurs protestants rances qui avaient fait l’histoire du siècle jusque-là. À Dallas Texas, chez les plus conservateurs des Américains, on avait tiré sur sa génération. Mon père avait appris la nouvelle à la radio en revenant à la maison. Comme ma grand-mère, il n’aimait pas particulièrement Kennedy, mais il mesurait l’onde de choc qu’allait provoquer ce drame. »

À propos de l’auteur
Marc Dugain est né au Sénégal où son père était coopérant. Il est revenu en France à l’âge de sept ans et durant son enfance, il accompagnait son grand-père à La maison des Gueules cassées de Moussy-le-Vieux, château qui avait accueilli les soldats de la Première Guerre mondiale mutilés du visage.
Il obtient ensuite son diplôme de l’Institut d’études politiques de Grenoble et travaille dans la finance avant de devenir entrepreneur florissant dans l’aéronautique.
Avant son premier roman, Marc Dugain n’avait jamais écrit, excepté un bon millier de lettres à son amie d’enfance et quasi-sœur, l’écrivain Fred Vargas.
A trente-cinq ans, il commence une carrière littéraire en racontant le destin de son grand-père maternel, gueule cassée de la guerre de 14-18: ce sera La Chambre des officiers, publié en 1999 et qui le fera connaître. Il n’obtiendra pas moins de 20 prix littéraires dont le prix des libraires, le prix des Deux-Magots et le prix Roger-Nimier.
Il s’intéresse ensuite à la vie de John Edgar Hoover, chef trouble du FBI pendant quarante-huit ans dans La Malédiction d’Edgar (2005), à la Russie et la catastrophe du sous-marin Koursk sous Vladimir Poutine dans Une exécution ordinaire (2007), ou encore au destin du tueur en série américain Edmund Kemper dans Avenue des géants. De 2014 à 2016, il publie une trilogie politique qui explore les arcanes de la politique française: L’Emprise, Quinquennat et Ultime partie. Il est également chroniqueur, essayiste, réalisateur et scénariste. Il a réalisé plusieurs grandes enquêtes notamment sur le naufrage du sous-marin Koursk et sur le crash du MH 370. (Source : babelio.com / Gallimard).

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