La petite conformiste

SEYMAN_la_petite_conformiste
  RL_automne-2019

Fait partie de la sélection des coups de cœur des libraires de Furet du Nord.

En deux mots:
Esther raconte son enfance à Marseille durant les années 70-80, entre un père banquier et une mère secrétaire, entre une religion juive un peu escamotée et une envie de ressembler aux copines catholiques, entre des racines en Algérie française et un drame qui couve…

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

La petite fille qui ne voulait pas grandir

Dans un premier roman qui met en scène une enfant qui regarde comme un jeu ses parents se déchirer, Ingrid Seyman réussit une émouvante plongée dans la France des années 70-80.

Dès les premières lignes, le ton est donné: «Je suis née d’une levrette, les genoux de ma mère calés sur un tapis en peau de vache synthétique. Je n’en suis pas certaine mais j’ai de fortes présomptions. D’abord parce que mes parents étaient aux sports d’hiver lorsqu’ils m’ont conçue. Surtout parce qu’ils n’ont jamais caché leur passion pour cette position. Pour tout dire, j’associe le générique de L’École des fans au tempo crescendo de la première levrette qu’il me fut donné de surprendre. Je sais que tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir des parents soixante-huitards qui faisaient de la « gymnastique » dans leur chambre tous les dimanches après-midi, tandis que leur gamine, collée devant Jacques Martin, rêvait de raies sur le côté et de socquettes en dentelle. Moi, oui.» Esther est cette «petite conformiste» qui va grandir au sein d’un couple anticonformiste. Son père Patrick est un juif pied-noir qui oublie souvent qu’il est juif, mais ne peut oublier l’Algérie française et cette ville de Souk-Ahras qu’il a été contraint de quitter pour se retrouver à Marseille. C’est en compagnie d’Elizabeth qu’il va essayer de construire une nouvelle vie. Cette Babeth qui aime les levrettes et mai 68, cette secrétaire qui va lui donner deux enfants, Esther puis, trois ans plus tard, Jérémy. Qui aurait pu ne jamais arriver. Car l’harmonie du couple vacille: «J’ignore les raisons qui poussèrent Elizabeth à se séparer de mon père alors que j’avais trois ans. Je sais par contre que cette séparation ne dura pas. En lieu et place du divorce de mes parents, j’eus un frère.»
Ingrid Seyman réussit parfaitement à se fondre dans l’esprit de cette enfant espiègle et bien innocente pour retracer la chronique familiale, pour raconter à sa façon les années Giscard, puis les années Mitterrand. Après avoir appris à connaître certains membres de la famille, la tante – qui déteste son père – et la grand-mère Fortunée – qui ne voit pas d’un bon œil l’idée de partir en vacances en Algérie – Esther va brosser un panorama savoureux des relations sociales, en commençant par son parcours scolaire dans une école privée catholique. Arrivée à Jeanne d’Arc, elle se sent mise sur la touche: «Autour de nous, tout le monde se connaissait. Des filles en robes marine se racontaient leurs vacances. Et des mères en tailleur s’invitaient à boire le thé au bord de leur piscine sur le coup des 15 heures. Personne n’avait l’accent marseillais.» Fort heureusement pour elle, Agnès – qui va devenir sa meilleure amie – va lui permettre de découvrir les nouveaux codes de ces familles si différentes de la sienne. Des codes qu’elle va vouloir intégrer jusqu’à se faire baptiser, au grand dam de son père.
Au fil de ces années où elle cherche sa place et tente de comprendre comment fonctionnent ses parents, entre une permissivité déclarée – on se promène tout nu dans la maison, Patrick se prend pour Jacques Brel, Babeth ne veut pas que sa fille saute une classe par souci d’égalité républicaine – et un traumatisme qui est loin d’être soldé, Esther va se construire grâce à ses amies, quitte à se fâcher contre elles quand le racisme sourd dans les conversations de leurs parents. Il n’y a guère que les séparations successives de ses parents – qui finissent toujours par se rabibocher – qu’elle prend comme un jeu, peut-être aussi pour se rassurer et rassurer son petit-frère. À l’image de ce dossier trouvé dans un placard et dont elle pressent qu’il renferme quelque chose de grave, elle préfère ne pas savoir, continuer sa vie de petite fille. Mais il est des jeux dangereux, comme l’épilogue de ce roman écrit d’une plume allègre va nous le rappeler. Et nous fermer passer de la comédie à la tragédie.

La petite conformiste
Ingrid Seyman
Éditions Philippe Rey
Premier roman
192 p., 17 €
EAN 9782848767550
Paru le 22/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Marseille et dans les environs, entre autres La Ciotat et Cassis. On y évoque aussi l’Algérie avec Alger, Oran, Souk-Ahras et un voyage en Angleterre.

Quand?
L’action se situe durant les années 1970-1980.

Ce qu’en dit l’éditeur
Esther est une enfant de droite née par hasard dans une famille de gauche, au mitan des années 70. Chez elle, tout le monde vit nu. Et tout le monde – sauf elle – est excentrique. Sa mère est une secrétaire anticapitaliste qui ne jure que par Mai 68. Son père, juif pied-noir, conjure son angoisse d’un prochain holocauste en rédigeant des listes de tâches à accomplir. Dans la famille d’Esther, il y a également un frère hyperactif et des grands-parents qui soignent leur nostalgie de l’Algérie en jouant à la roulette avec les pois chiches du couscous. Mais aussi une violence diffuse, instaurée par le père, dont les inquiétantes manies empoisonnent la vie de famille.
L’existence de la petite fille va basculer lorsque ses géniteurs, pétris de contradictions, décident de la scolariser chez l’ennemi : une école catholique, située dans le quartier le plus bourgeois de Marseille.
La petite conformiste est un roman haletant, où la langue fait office de mitraillette. Il interroge notre rapport à la normalité et règle définitivement son sort aux amours qui font mal. C’est à la fois drôle et grave. Absurde et bouleversant.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Livres Hebdo (Alexiane Guchereau)
Blog Des galipettes entre les lignes

Le premier chapitre de La petite conformiste lu par Clara Brajtman

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Je suis née d’une levrette, les genoux de ma mère calés sur un tapis en peau de vache synthétique. Je n’en suis pas certaine mais j’ai de fortes présomptions. D’abord parce que mes parents étaient aux sports d’hiver lorsqu’ils m’ont conçue. Surtout parce qu’ils n’ont jamais caché leur passion pour cette position. Pour tout dire, j’associe le générique de L’École des fans au tempo crescendo de la première levrette qu’il me fut donné de surprendre. Je sais que tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir des parents soixante-huitards qui faisaient de la « gymnastique » dans leur chambre tous les dimanches après-midi, tandis que leur gamine, collée devant Jacques Martin, rêvait de raies sur le côté et de socquettes en dentelle. Moi, oui.
Je naquis donc, de droite, dans une famille de gauche. Cette inclination, détectable depuis mon premier cri, poussé le jour de Noël au grand désespoir de mon athée de mère – qui ne m’attendait pas si tôt – et de mon Juif de père – qui dans ce coup du sort détecta les stigmates d’un mauvais œil que nous auraient jeté les voisins de palier – se confirma dès mon plus jeune âge. Alors que mes parents consacrèrent les trois premières années de ma vie à tenter de me convertir à leur vision de l’existence, je demeurai une indécrottable réactionnaire. J’étais propre à quinze mois. M’endormais tous les soirs à 8 heures pétantes. Refusais de danser lorsque mes géniteurs me traînaient avec eux en discothèque, préférant m’allonger sur les banquettes des dancings, non prévues à cet effet, tout en les culpabilisant du regard. Je fantasmais sur des robes marine. Me niais à porter des pattes d’éléphant. Pire encore : je ne réussis jamais à briser un seul des vases – pourtant judicieusement posés à portée de mes bras sur la table basse du salon – que ma mère rêvait de me voir lâcher à ses pieds. Car sa meilleure amie était formelle : tous les enfants de soixante-huitards faisaient ça. Ce refus obstiné d’affirmer mon moi ne manqua pas d’inquiéter Elizabeth. Elle voulut m’emmener chez le pédopsychiatre. Mais mon père refusa, au motif qu’il n’y avait pas de pédopsychiatre juif dans le quartier.
À l’inverse d’une partie de notre famille, mon père n’était juif que par intermittence. L’essentiel de sa pratique religieuse consistait à ajouter un suffixe à consonance israélite au patronyme des gens célèbres n’en étant pas encore pourvus. Et il suffisait qu’on entende à la radio les premières notes du tube Boule de flipper pour que Patrick en baisse autoritairement le son et me convoque dans le salon :
Esther, écoute-moi bien !
Corinne Charby mon cul.
C’est Corinne Charbit qu’elle s’appelle.
Mais les Juifs ont peur, tu comprends.
Ils continuent à se cacher.
J’appris ainsi que la plupart des gens qui passaient à la télé étaient de la même confession religieuse que mon père mais préféraient taire leurs origines par crainte des représailles. À trois ans, je ne savais pas encore en quoi consistaient ces représailles mais j’avais déjà peur, au cas où.
J’avais peur de ça et de bien d’autres choses encore. De la pénombre qui régnait chez mamie Fortunée, qui vivait les volets fermés et passait le plus clair de son temps à allumer des veilleuses pour conjurer le mauvais sort. J’avais peur du Père Noël, sur les genoux duquel j’étais pourtant contrainte de m’asseoir une fois par an, lors de l’après-midi festif organisé par le comité d’entreprise de l’employeur de mon père. J’avais peur de nos voisins de palier et de tous les yeux qu’ils ne manqueraient pas de jeter sur notre famille, qui – j’en étais convaincue – n’en méritait pas moins. Enfin j’avais peur de l’amour. Ou plutôt de la vision de l’amour que m’offraient quotidiennement mes parents. Et je ne parle pas que des levrettes. »

Extraits
« J’ignore les raisons qui poussèrent Elizabeth à se séparer de mon père alors que j’avais trois ans. Je sais par contre que cette séparation ne dura pas. En lieu et place du divorce de mes parents, j’eus un frère.
Je me souviens parfaitement du jour de sa naissance puisqu’il occasionna un de mes tout premiers scandales. J’étais à la crèche ce lundi-là, en rogne à l’idée que ma mère, partie à l’hôpital juste après m’avoir déposée, ne viendrait certainement pas me chercher. Ma rogne monta d’un cran lorsque j’appris, de la bouche des puéricultrices, qu’une dénommée « Tata » venait de se présenter à l’accueil avec la ferme intention de me récupérer. D’ordinaire très sage, voilà que je m’époumonais :
– Je n’ai pas de Tata !
Convaincue qu’on voulait m’enlever, je parvins à semer le doute dans l’esprit du personnel de la crèche. À l’accueil, on fit donc poireauter Tata tandis que la directrice essayait, sans y parvenir, de joindre mes parents à la maternité. Horriblement vexée, ma tante Josiane finit par suggérer qu’on organise entre elle et moi une confrontation physique, confrontation d’où il ressortit que je la connaissais parfaitement puisque je lui sautai au cou. »

« Il faisait très chaud le jour de ma première rentrée à l’école privée Jeanne-d’Arc. Et je fondais dans mes bottines en poil de chèvre.
Les mères des autres avaient fait un brushing.
On était venus en avance et Jérémy, qui s’ennuyait dans sa salopette rouge, tentait d’arracher le sparadrap d’un blanc douteux – qui ornait depuis peu le verre gauche de ses lunettes de vue – censé guider ses yeux vers ce point d’équilibre que ses pieds jamais ne trouvèrent.
Les fils des autres portaient des bermudas en flanelle.
Autour de nous, tout le monde se connaissait. Des filles en robes marine se racontaient leurs vacances. Et des mères en tailleur s’invitaient à boire le thé au bord de leur piscine sur le coup des 15 heures.
Personne n’avait l’accent marseillais. »

À propos de l’auteur
Ingrid Seyman vit à Montreuil. Titulaire d’un master du SKEMA Business School – Sophia Antipolis (1992-1995) et d’une licence de lettres modernes de l’Université Paris IV (1999-2000), elle est aujourd’hui journaliste et réalise des enquêtes et des reportages pour Marie-Claire, des films institutionnels pour Capa Entreprises et des documentaires sur la thématique du handicap pour France 5. La petite conformiste est son premier roman. (Source : Livres Hebdo)

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Laisse tomber les filles

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En deux mots:
François, Antoine et Lorenzo sont amoureux de la belle Michèle. Nous sommes en 1963 et la France est en ébullition. Gérard de Cortanze nous propose de suivre le parcours de ces personnages depuis les yéyés jusqu’aux attentats de 2015.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Johnny, France et les autres

Après l’onde de choc provoquée par les décès de Johnny Halliday et France Gall, ce roman permet de revivre l’âge d’or des ces idoles de la chanson.

Quand Gérard de Cortanze s’est mis à l’écriture de ce roman, il ne se doutait sans doute pas combien l’actualité des derniers jours viendrait lui donner une dimension toute particulière. Quelques semaines après le décès et l’hommage national à Johnny Hallyday et quelques jours avant les obsèques de France Gall dont la chanson donne son titre au livre, Laisse tomber les filles vient nous offrir l’occasion de retrouver cette génération qui a émergé dans les années soixante avec Salut les copains. Avide de changement, elle est montée sur les barricades en mai 1968 avant de voir ses rêves s’envoler et, bien des années plus tard, se retrouvera à battre le pavé parisien après les attentats qui ont ensanglanté le pays.
Une chronique portée par quatre personnages, trois garçons et une fille dont nous allons suivre le parcours au fil des années. Lorenzo, Antoine, François et Michèle se retrouvent pour l’événement que l’on peut considérer comme l’acte de naissance des yéyés, ce concert de 1963 à la Nation. Venus de leur banlieue, le fils d’un cadre, celui d’un ouvrier et celui d’un commerçant vont s’enflammer pour cette nouvelle musique autant que pour les beaux yeux de leur amie. Commence alors un combat de coqs pour cette bourgeoise bien plus libre – et égoïste – qu’eux! Le plus cérébral du groupe, Lorenzo, se veut le grand témoin d’un monde qui bascule. Fou de cinéma et coureur de demi-fond, il va noircir les pages de son grand livre pour témoigner du formidable bouillonemment de la société qui « est en train de changer, de bouger lentement, comme un continent qui dérive. Pour Lorenzo, la musique exprime clairement cette dérive, ce décrochement irréversible. Satisfaction est un appel au plaisir immédiat, au rejet des conventions amoureuses traditionnelles. »
Pour François la liberté est synoyme de paradis artificiels. Mais la drogue va finir par l’enchaîner. Entre les deux, Antoine n’a pas le temps de se poser trop de questions. «Il n’a pas le temps libre que donne l’argent. Il milite. Il travaille. Et il écoute Barbara». Le fils d’ouvrier va toutefois aussi voir son jour de gloire arriver. Mais Michèle n’est pas exclusive et, alors que cette page de l’histoire de la France contemporaine s’emballe, l’amour libre n’exclut pas les jalousies et les rivalités.
Racontée d’une plume alerte et sensible, cette histoire d’amour à quatre est surtout l’occasion d’une superbe fresque sociale, de l’utopie soixante-huitarde aux trente glorieuses, puis aux désenchantements des années de crise et d’instabilité jusqu’au grand rassemblement de janvier 2015 à la Place de la République.
Ce roman est en quelque sorte la suite des Zazous (qui sort en livre de poche début février) et qui – sur une trame semblable – nous proposait une grande fresque de la France sous l’Occupation. J’ai beaucoup aimé ce «portrait étincelant d’une jeunesse parisienne qui résiste à la barbarie», pour reprendre les mots de Thierry Voisin dans Télérama.
Autre trouvaille très sympathique des éditeurs et de l’auteur: une bande-son qui comprend quelque 98 titres vient compléter ce roman. Intitulée «Yé Yé», elle nous offre près de quatre heures de musique, allant de Johnny Hallyday à Sylvie Vartan en passant par Françoise Hardy et Claude François, sans oublier ceux qui n’ont pas connu la même notoriété tels Les Cousins, Les Dangers ou encore Les Pingouins. Seule faute de goût : l’absence de France Gall au générique de cette compilation. Mais ce panorama rappelera à la génération des années 60-70 les artistes qui ont baigné leur enfance et permettra au plus jeunes de découvrir ces années pleines d’énergie et de liberté.

France Gall interprète Laisse tomber les filles

Laisse tomber les filles
Gérard de Cortanze
Éditions Albin Michel
Roman
440 p., 22,50 €
EAN : 9782226402141
Paru le 3 janvier 2018

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris et banlieue.

Quand?
L’action se déroule de 1963 à 2015.

Ce qu’en dit l’éditeur
Le 22 juin 1963 à Paris, quatre adolescents assistent, place de la Nation, au concert donné à l’occasion du premier anniversaire de Salut les copains. Trois garçons : François, rocker au coeur tendre, tenté par les substances hallucinogènes ; Antoine, fils d’ouvrier qui ne jure que par Jean Ferrat ; Lorenzo, l’intellectuel, fou de cinéma et champion de 800 mètres.
Une fille : Michèle, dont tous trois sont amoureux, fée clochette merveilleuse, pourvoyeuse de rêve et féministe en herbe.
Commencé au coeur des Trente Glorieuses et se clôturant sur la «marche républicaine» du 11 janvier 2015, ce livre pétri d’humanité, virevoltant, joyeux, raconte, au son des guitares et sur des pas de twist, l’histoire de ces baby-boomers devenus soixante-huitards, fougueux, idéalistes, refusant de se résigner au monde tel qu’il est, et convaincus qu’ils pouvaient le rendre meilleur.

Les critiques
Babelio
Radio fidélité Mayenne
Blog de Tilly

Les premières pages du livre
« Les enfants du siècle sont tous un peu fous, vilaines filles, mauvais garçons
Lorenzo est dans l’autobus 138. Il est monté à l’arrêt Moulin-de-Cage. À Gennevilliers. À l’angle du boulevard Camélinat et de l’avenue Gabriel-Péri. Dans douze arrêts, il descendra Porte-de-Clichy. Terminus de la ligne d’autobus 138. Voyageur en costume Regent Street prince-de-galles et chemise de couleur à col blanc, il est debout car, à cette heure – 18 heures environ –, sur cette ligne, il y a beaucoup de passagers, et qui parlent entre eux, évoquant les sujets du moment. L’affaire John Profumo, du nom du ministre britannique de la Guerre, qui aurait livré sur l’oreiller de la call-girl Christine Keeler des secrets d’État. L’ouverture de l’hypermarché Carrefour à Sainte-Geneviève-des-Bois. L’envoi dans l’espace de la première femme cosmonaute, la Russe Valentina Terechkova. Et, bien évidemment, l’élection, dix-huit jours après la mort de Jean XXIII, de Giovanni Battista Montini, l’archevêque de Milan, qui a choisi de monter sur le trône de saint Pierre sous le nom de Paul VI.
Tout au long du trajet, durant lequel il traverse une banlieue ouvrière, où subsistent encore quelques vergers, où pointent vers le ciel de hautes cheminées de briques laissant échapper d’épaisses fumées jaunes, où se dressent les longues barres de béton des HLM, Lorenzo a le temps de penser à la jeunesse qui est la sienne et au monde qui l’entoure. »

Extrait
« La révolution, ce ne sont ni les étudiants, ni les ouvriers, ni les fils de bourgeois, ni les camarades syndiqués qui la font, mais chacun dans sa solitude. Je le sais, cette révolution ne changera rien à la destinée de l’homme, ni à la mienne, ni à la vôtre. Elle n’est qu’un pas de danse, un écart léger, un pas de côté, un frémissement de brise. La fin d’un rêve. »

À propos de l’auteur
Ecrivain, éditeur aux éditions Albin Michel, membre de l’Académie Royale de Langue et de Littérature françaises de Belgique, Gérard de Cortanze a publié plus de 80 livres, traduits en vingt-cinq langues. Parmi eux, des romans (Les Vice-Rois, prix du roman historique; Cyclone, prix Baie des Anges Ville de Nice; Assam, Prix Renaudot; Banditi; Laura; Indigo, prix Paul Féval; L’An prochain à Grenade, prix Méditerranée; Les amants de Coyoacan…, Zazous, des essais (Jorge Semprun, l’écriture de la vie; Hemingway à Cuba; J.M.G. Le Clézio, le nomade immobile; Pierre Benoit, le romancier paradoxal, prix de l’Académie française), et des récits autobiographiques (Une chambre à Turin, prix Cazes-Lipp; Spaghetti !; Miss Monde; De Gaulle en maillot de bain; Gitane sans filtre…). On lui doit également des livres sur les peintres Zao Wou-ki, Antonio Saura, Richard Texier, et notamment Frida Kahlo, la beauté terrible.
Si l’ensemble de son œuvre, divisée en cycles, a pour thèmes de prédilection ses origines italiennes mêlées – vieille famille aristocratique piémontaise du côté du père, classe ouvrière napolitaine du côté de la mère, une descendante directe de Frère Diable, dit Fra Diavolo – on lui doit aussi plusieurs ouvrages sur l’automobile. Né au sein d’une famille de pilotes de courses il a publié La Légende des 24 heures du Mans, livre pour lequel il a reçu le Prix des écrivains sportifs, ainsi que Les 24 Heures pour les nuls. Il est chroniqueur à Historia et président du Prix Jean Monnet de Littérature européenne. (Source : Éditions Albin Michel)

Site Wikipédia de l’auteur 

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La romancière, l’éditrice et le lecteur

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En deux mots:
Evelyne Pisier meurt en février 2017, après avoir commencé à travailler sur le manuscrit remis à son éditrice. Cette dernière tiendra sa promesse et «terminera son livre». À la biographie de deux femmes en voie d’émancipation viendra s’ajouter le roman du roman. Étincelant, émouvant, époustouflant!

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

La romancière, l’éditrice et le lecteur

Si Tania de Montaigne a bien raison de dire que «lire un bon livre, c’est faire une rencontre», l’émouvant roman à quatre mains d’Evelyne Pisier et Caroline Laurent vient nous rappeler que la première rencontre est celle de l’auteur et de son éditeur. Une rencontre qui nous vaut un petit miracle.

Et soudain, la liberté n’est pas un livre comme les autres. Il est né de la promesse faite par Caroline Laurent, l’éditrice, à Evelyne Pisier, la romancière, de terminer son livre. Car cette dernière est condamnée et ne verra pas son œuvre paraître. Elle est décédée le 9 février 2017.
Mais faisons tout d’abord un retour en arrière jusqu’à cette journée du 16 septembre 2016, au moment où les deux femmes se rencontrent. Entre la vieille dame et l’éditrice qui pourrait être sa fille, le courant passe immédiatement. Caroline a senti le potentiel du manuscrit d’Evelyne. Mais elle entend le remanier, car elle fait partie des « éditeurs garagistes, heureux de plonger leurs mains dans le ventre des moteurs, de les sortir tachées d’huile et de cambouis, d’y retourner voir avec la caisse à outils. » Evelyne lui accorde d’emblée sa confiance et le duo s’attaque à cette riche biographie, en décidant d’en faire un roman, forme littéraire la plus à même de rendre compte des péripéties et du parcours exceptionnel mis sur le papier.
Le lecteur est dès lors convié à suivre en parallèle une fresque historique et militante et le travail de l’éditrice sur le manuscrit, retraçant pas à pas la gestation du livre.
Un choix audacieux, mais très réussi. Car le «roman du roman» est tout aussi passionnant que l’hommage qu’entend rendre Evelyne à sa mère en racontant sa marche vers l’émancipation.
Nous voici revenus au temps des colonies, au sein de la famille d’un haut-fonctionnaire pétainiste et maurrassien, qui tentera jusqu’au bout de croire à la suprématie des colonisateurs sur les indigènes. Un entêtement qui vaudra à son épouse et à sa fille, Mona et Claire dans le roman, d’être internées après l’invasion japonaise. Outre les privations et les exactions, elles doivent endurer l’absence d’informations. Fort heureusement, elles retrouveront la liberté, leur père et mari, et pourront quitter un pays à feu et à sang qui ne tardera pas à gagner son indépendance.
Si « l’arrivée en France plongea la famille dans un confort irréel, après des mois de privation », il ne sera que de courte durée. Au lieu du poste en Afrique qu’il convoitait, André est nommé en Nouvelle-Calédonie. C’est donc au bord du Pacifique sud que la petite fille et sa mère vont franchir une étape décisive. Lucie entend échapper à la mainmise des religieuses auxquelles elle est confiée, Mona veut son indépendance vis à vis d’un mari tyrannique. Deux rencontres vont alors être décisives. Pour Claire, ce sera Rosalie, la nounou qui succède à Tibaï l’indochinoise, et va «éduquer» la fillette. Pour Mona, ce sera Marthe, une bibliothécaire qui va faire découvrir Le deuxième sexe de Simone de Beauvoir. Au fil des pages la quête de liberté se fait plus concrète. Aux escapades vont se succéder des rendez-vous secrets. Du club d’équitation on passe à l’auto-école afin de poursuivre disposer d’une voiture. Et si André s’oppose à ce projet, il ne fait qu’attiser ainsi l’envie de divorcer de son épouse. Qui finira par se concrétiser.
Avec à la clé un retour en France via l’île Maurice. Le bouillonnement des années soixante, ponctué par mai 68, marquera sans doute l’apogée de leur quête.
Aux combats pour les droits des femmes menés par la mère répond celui de la révolution cubaine pour la fille qui se retrouve soudain avec un groupe d’étudiants aux pieds de la tribune de Santiago pour y écouter le discours enflammé de Fidel Castro et partageant «l’extase d’un peuple qui voulait y croire». S’en suit le plus incroyable des épisodes: la liaison que va entretenir le Lider maximo avec la jeune française. Claire sera même à deux doigts de suivre le président cubain, mais renoncera au dernier moment.
Sa mère n’aura pas ce courage. Elle retombera dans les filets d’André, allant même jusqu’à se remarier. « Ce remariage aux conséquences terribles, est à mon sens un élément qui permet d’éclairer la figure de Mona. Il dit bien toute l’importance du désir dans sa vie, quitte à se doubler d’une mise en danger – d’un comportement suicidaire. » Voilà qui va nous conduire à l’épilogue qui, comme dans tout bon roman, nous réserve son lot de surprises.
Mais, une fois n’est pas coutume, je laisserai à Caroline Laurent le soin de conclure mon propos, car je ne saurai mieux dire qu’elle pourquoi il faut, toutes affaires cessantes, se plonger dans ce livre: « Que peut la littérature face à l’absolu du vide ? Quel est ce plein dont elle prétend nous combler ? J’ai beau travailler dans les mots, autour des mots, entre les mots, je n’ai pas la réponse. Vivre une autre vie, donner du rêve, faire rire et pleurer, laisser une trace, peindre le monde, poser des questions, ressusciter les morts, voilà le rôle des livres, dit-on. Offrir la consolation de la beauté. C’est peu; c’est immense.»

Et soudain la liberté
Evelyne Pisier – Caroline Laurent
Éditions Les Escales
Roman
448 p., 19,90 €
EAN: 9782365693073
Paru en août 2017

Où?
Le roman se déroule en Indochine, à Saigon, puis à Nouméa et Dumbéa en Nouvelle-Calédonie, à Cuba, notamment à Santiago et La Havane, et en France, à Pézenas, Paris, Nice, Sanary et en Suisse, à Genève

Quand?
L’action se situe des années 1950 siècle à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Mona Desforêt a pour elle la grâce et la jeunesse des fées. En Indochine, elle attire tous les regards. Mais entre les camps japonais, les infamies, la montée du Viet Minh, le pays brûle. Avec sa fille Lucie et son haut-fonctionnaire de mari, un maurrassien marqué par son engagement pétainiste, elle fuit en Nouvelle-Calédonie.
À Nouméa, les journées sont rythmées par la monotonie, le racisme ordinaire et les baignades dans le lagon. Lucie grandit ; Mona bovaryse. Jusqu’au jour où elle lit Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir. C’est la naissance d’une conscience, le début de la liberté.
De retour en France, divorcée et indépendante, Mona entraîne sa fille dans ses combats féministes : droit à l’avortement et à la libération sexuelle, égalité entre les hommes et les femmes. À cela s’ajoute la lutte pour la libération nationale des peuples. Dès lors, Lucie n’a qu’un rêve : partir à Cuba. Elle ne sait pas encore qu’elle y fera la rencontre d’un certain Fidel Castro…
Et soudain, la liberté, c’est aussi l’histoire d’un roman qui s’écrit dans le silence, tâtonne parfois, affronte le vide. Le portrait d’une rencontre entre Evelyne Pisier et son éditrice, Caroline Laurent – un coup de foudre amical, plus fou que la fiction. Tout aurait pu s’arrêter en février 2017, au décès d’Evelyne. Rien ne s’arrêtera : par-delà la mort, une promesse les unit.

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Les critiques
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Les premières pages du livre

Extrait
« Les derniers mots d’Évelyne, qu’Olivier m’avait confiés comme un trésor, brûlaient en moi. « S’il m’arrive quoi que ce soit, promets-moi de terminer le livre avec Caroline. » Elle m’avait tout donné avant Noël : la trame, les informations manquantes, les anecdotes, les épisodes clés. Il ne restait qu’à mettre en forme cette matière. Nous l’aurions fait ensemble. Il y aurait eu des rires, du vin blanc tiédi, des questions à n’en plus finir. Faut-il raconter cette scène ? Ce détail présente-t il le moindre intérêt ? Tu crois que ça va intéresser les gens ? Il y aurait eu des tendresses folles et des folies tendres. On projetait une grande fête pour l’été.
Dans la nuit qui commençait à envelopper Paris, j’ai vu ses yeux bleus, son sourire et sa main se tendre vers moi. « À ton tour » semblait-elle me dire. Je lui ai fait un clin d’oeil. J’étais son éditrice. Son amie de vingt-huit ans. Elle était mon histoire la plus folle. J’ai promis.
Je terminerai le livre. »

À propos de l’auteur
Caroline Laurent est née en 1988. Éditrice et amie d’Evelyne Pisier, elle terminera pour elle son dernier roman. (Source : Éditions Les Escales)

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