Revenir à toi

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  RL-automne-2021

En deux mots
La nouvelle qu’elle attendait depuis trente ans surprend Magdalena: on a retrouvé sa mère dans un village de Lot-et-Garonne. La comédienne part toutes affaires cessantes à sa rencontre. Au choc des retrouvailles va succéder une quête des origines et la réappropriation de sa propre histoire.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Redire maman après trente ans de silence

Si Léonor de Récondo a changé d’éditeur, elle a conservé sa plume étincelante pour raconter dans Revenir à toi les retrouvailles d’une fille avec sa mère trente ans après leur douloureuse séparation.

Le hasard a voulu que le message parvienne à Magdalena moment où elle sortait de chez sa dermatologue. Adèle, son agente, lui annonce tout de go que l’on a retrouvé sa mère. La nouvelle qu’elle attendait depuis trente ans la sidère. Et ce n’est que quelques minutes plus tard qu’elle à la présence d’esprit de demander à quel endroit elle a été localisée. Le SMS qui suit, toujours aussi factuel indique: «Maison éclusière à Calonges sur le canal latéral, Lot-et-Garonne».
Magdalena dispose de quelques jours avant de retrouver les planches et les lectures préparatoires de l’Antigone de Sophocle qu’elle prépare pour le Festival d’Avignon. La comédienne ne se pose guère de question et prend la direction du Sud-Ouest. En train jusqu’à Bordeaux, puis en voiture jusqu’à destination. Un voyage qui lui offre une première occasion de rassembler ses esprits, de faire défiler les bribes les plus vivaces de son histoire. Comme ce jour où, à quatorze ans, on lui a annoncé que sa mère était partie se reposer «chez des professionnels» et qu’on ne pouvait pas la contacter. Autour de la table la grand-mère Marcelle, le grand-père Michel et Isidore, le père se murent dans un silence d’autant plus difficile à accepter pour Magdalena qu’elle est dans sa période de sa vie où elle aurait tant besoin d’Apollonia, maintenant que son corps se transforme, que les regards des hommes se font plus insistants, que la jeune fille devient femme.
Alors lui reviennent en mémoire sa beauté, sa mélancolie et le parfum de la poudre de sa mère. Et l’absence. La douleur de l’absence qu’elle tentera de conjurer avec le théâtre et cette Antigone, dans la version d’Anouilh, qui lui permettra de se rapprocher de l’absente. «Durant cette année de troisième, sous le regard tendre de monsieur Berthelot, Magdalena sauvait sa peau. En créant son propre monde, elle s’élaborait en glaise, se façonnait en pied, armatures dedans. Bien droite.
Quand elle entra sur scène pour la première et unique représentation — le préau transformé en salle de spectacle, fenêtres tendues de noir, chaises prêtes à accueillir le public, loges installées dans les toilettes pour filles, gloussements et transpirations — le sol s’échappa, aspiration du vide, elle exécuta alors sa danse sur le fil.»
Cette vocation lui conduira jusqu’à la renommée, un César, et une vie sans problèmes, au moins au niveau matériel.
Mais c’est une toute autre femme qui arrive à Calonges. Anxieuse et désemparée. car la petite maison au bord du canal a les volets clos et personne ne lui répond. Elle décide alors de s’installer en face, s’achète une tente, un duvet, des chaussures et quelques vêtements dans un magasin de sport et attend patiemment un signe de vie. Jordan, le vendeur, est intrigué par cette cliente très particulière et, s’il ne le reconnaît pas, est fasciné par sa grâce et sa beauté. Après son travail, il ira la retrouver…
Quand Apollonia finit par apparaître, le roman prend une nouvelle dimension. Ce n’est plus seulement la fille qui a rendez-vous avec son passé, mais aussi sa mère. Un épisode traumatique né d’un autre épisode traumatique. Mais les mots pour le dire ont depuis bien longtemps été avalés par la douleur. Avec délicatesse et sensibilité, Léonor de Récondo fait alors appel aux autres moyens de communiquer, notamment au toucher et à l’odorat. La plume sensuelle de la romancière qui est, rappelons-le aussi, violoniste de grand talent fait ici merveille, à tel point qu’il nous est possible de lire entre les lignes, de sentir et ressentir les émotions de Magdalena dans son parcours. Fort et prenant.

Revenir à toi
Léonor de Récondo
Éditions Grasset
Roman
180 p., 18 €
EAN 9782246826828
Paru le 18/08/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Calonges dans le Lot-et-Garonne. On y évoque aussi Paris, Marmande, Cadillac ainsi que Le Chambon-sur-Lignon et Lódź.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Lorsqu’elle reçoit un message lui annonçant qu’on a retrouvé sa mère, disparue trente ans plus tôt, Magdalena n’hésite pas. Elle prend la route pour le Sud-Ouest, vers la maison éclusière dont on lui a donné l’adresse, en bordure de canal.
Comédienne réputée, elle a vécu toutes ces années sans rien savoir d’Apollonia. Magdalena a incarné des personnages afin de ne pas sombrer, de survivre à l’absence. Dès lors que les retrouvailles avec sa mère approchent, elle est à nu, dépouillée, ouverte à tous les possibles.
Revenir à toi, c’est son voyage vers Apollonia. Un voyage intérieur aussi, vers son enfance, son père, ses grands-parents, ses amours. Un voyage charnel, parenthèse furtive et tendre avec un jeune homme de la région. Lentement se dévoile un secret ancien et douloureux, une omission tacitement transmise.
Revenir à toi, c’est aussi un hommage à Antigone et aux grands mythes littéraires qui nous façonnent. Magdalena a donné vie à des personnages, elle est devenue leur porte-voix. Devant Apollonia, si lointaine et si fragile, sa voix intérieure se fait enfin entendre, inquiète mais déterminée à percer l’énigme de son existence.
En l’espace de quelques jours, dans cette maison délaissée, Magdalena suit un magnifique chemin de réconciliation avec l’autre et avec elle-même. Vie rêvée et vie vécue ne font désormais qu’une.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Libération (Alexandra Schwartzbrod)
Page des libraires (Victoire Vidal Librairie La Manufacture à Romans-sur-Isère)
Blog Les papiers de Calliope (Stéphanie Loré)


Léonor de Récondo présente Revenir à toi © Production Éditions Grasset

Les premières pages du livre
« Magdalena est allongée sur le lit recouvert d’une feuille de papier jetable, elle observe le médecin, et remarque son front trop lisse, les ridules autour des lèvres comblées, gonflées, publicité pour les injections qu’elle propose.
Et Magdalena dit, sans l’avoir prémédité, j’ai ce grain de beauté dans le cou. Ça me dérange pour me coiffer, j’ai peur que le peigne ne l’arrache, et pour les perruques aussi, le maquillage, il faut toujours que je pense à le protéger.
La dermatologue regarde, touche de son doigt froid. Son index analyse matière et densité. Elle s’excuse justement du froid et ajoute, ce n’est rien, je vais vous l’enlever tout de suite.
Elle imbibe un coton de lotion anesthésiante, le pose quelques instants sur le grain de beauté, et d’un coup de scalpel tranche net le bout de peau brunâtre. Un peu de sang, c’est fini.
La dermatologue, contente d’elle, sourit.
C’est allé vite pour Magdalena, elle n’a rien senti. Elle demande, fini quoi ?
Le grain de beauté.
Et le médecin lui colle un pansement à la place.

Dans la rue, Magdalena se demande pourquoi elle a accepté que cette femme qu’elle ne connaît pas lui coupe ce petit bout de peau.
Son téléphone sonne.
Sur l’écran apparaît la photo d’Adèle, son agent.
Oui ?
La voix lui dit quelque chose qu’elle ne comprend pas.
Quoi ? Qu’est-ce que tu racontes, Adèle ?
Et Adèle répète plus lentement : Magda, on a retrouvé ta mère.
Magdalena raccroche, range le téléphone.
Cet appel n’a pas existé. Rien à entendre, rien à comprendre, mais il provoque une fissure dans ses pensées. Fissure aussi fine que l’incision dans son cou. Elle la sent, elle a peur du flot de souvenirs qui pourrait surgir. Un suintement qui finirait par tout emporter. Emporté, le château construit depuis l’enfance. Goutte après goutte, l’édifice s’effondrerait sur lui-même, noyant sa volonté farouche, arrachant les tuteurs et laissant les mortiers dissous.
La houle est profonde.
Combien d’années pour s’interroger sur l’absence, s’y soumettre, s’y conformer, raison faite ? Elle ne veut pas compter. Compter, c’est commencer de donner chair aux souvenirs, c’est croire que ce coup de fil a eu lieu.
Un grain de beauté en moins, elle en était là, juste là, pas plus loin.
Son portable vibre encore et encore dans son sac. La fissure s’étend dans son cerveau.
Elle s’empare du téléphone. Cinq appels en absence. Adèle.
Personne ne peut lui parler de sa mère. Personne n’en a le droit parce que nul n’a su lui expliquer. Et si des réponses existaient bel et bien, ce serait trop tard.
Trente ans.
Pourquoi faire semblant ? Magdalena a compté chaque jour, des petits bâtons les uns à côté des autres dans sa tête, une foule en désordre.
Elle envoie un SMS à Adèle : Où ça ?
Maison éclusière à Calonges sur le canal latéral, Lot-et-Garonne.
Un pas devant l’autre sur le trottoir parisien, Magdalena est en route, à pied, en train, en bateau, s’il le faut.
Elle prend le métro vers la gare Montparnasse, achète un billet à un guichet automatique. Le prochain train pour Bordeaux part dans trente minutes. Elle a retiré 500 euros. Les dix billets de cinquante sont rangés dans son portefeuille.
Deux heures de train, ensuite, elle ne sait pas. Elle sait simplement que c’est par là, dans ce coin de France. Ça la rassure d’avoir du liquide sur elle, ça la protège.
De quoi ? De qui ?
Elle chasse ces questions, pense qu’elle n’a prévenu personne de son départ. Adèle s’en doutera.
Sa prochaine répétition est dans cinq jours. Ce voyage n’aura pas existé. Au retour, sa vie recommencera avec la lecture préparatoire de la pièce programmée à Avignon cet été. Antigone de Sophocle. Elle est Antigone. Elle l’a lu, relu, par cœur, rabâché. Mais là, elle ne se souvient de rien, sinon d’une réplique qui tourne en boucle dans sa tête comme un disque rayé.

Je péris sans avoir usé ma part de vie.

Elle ne va pourtant pas périr, elle est bien en vie avec sa revue en main dans la boutique de la gare. Elle la pose. Elle vient de se rendre compte qu’elle a 500 euros en poche, mais pas un habit de rechange, juste un jeans, un chemisier en soie, une veste en tweed. À ses pieds : des escarpins. Ce matin, elle a hésité à mettre des baskets, et puis elle a choisi ces talons pour se donner de l’assurance devant la dermatologue. Il faudra s’acheter d’autres chaussures.
Le tableau d’affichage indique la voie 4.
En arrivant sur le quai, elle s’aperçoit que sa voiture est la plus éloignée. Elle presse le pas, ne veut pas rater ce train-là. Trente ans. Trente ans et une course sur la voie 4.

Assise, place isolée en première classe, elle transpire, enlève sa veste. Son chemisier colle à son dos. Elle le secoue, souffle entre la soie et sa peau.
Elle se détend, s’installe confortablement. Pendant les heures de voyage, personne ne pourra ni la joindre ni la rejoindre. Elle sera en suspens, entre deux territoires.
Elle observe son reflet dans la vitre. Elle s’examine comme elle le ferait d’un visage étranger, comme la dermatologue plus tôt. Elle touche le pansement qui ne s’est pas encore décollé.
Apollonia, est-ce que je te ressemble ?
Apollonia, le prénom de sa mère.
Elle continue de se regarder, passe la main dans ses cheveux pour peigner les boucles brunes qui se sont emmêlées. Boucles noires de jais, peau diaphane blanche, on lui a toujours dit ta peau de lait, pommettes hautes, nez droit, long, bouche charnue, lèvre supérieure saillante, et ses yeux vert très pâle qui changent suivant les mouvements des nuages, la densité du ciel, la pluie, l’orage, les embardées de bleu. Sa beauté. On lui dit toujours, Magda, ta beauté.
Quoi, ma beauté ?
Et souvent l’interlocuteur n’ajoute rien, ou bien la compare à des actrices américaines des années 50, beautés sophistiquées, beautés amples, seins-fesses-jambes. Ces comparaisons laissent Magdalena indifférente. Elle ne voit rien d’elle dans ces femmes-là. Magdalena ne voit rien d’elle en général.

Elle se souvient d’une boîte carrée recouverte d’une peau brune de serpent, ses jointures dorées, le bruit sec de la fermeture, la poudre libre et rose clair maintenue sous un fin grillage. Recouvrant ce maillage en fer, il y a une houppette en tissu à la texture fragile et moelleuse, tachée en son centre par l’imprégnation répétée de poudre. Cette poudre posée sur la joue de sa mère.
Le poudrier s’ouvre et se referme dans un pli de la mémoire de Magdalena.
Et ça lui revient d’un coup. À ce moment précis, ça lui explose au visage, ça crève ses sens, ça donne un coup d’arrêt au fil de ses pensées. Comme le souffle d’une explosion : le parfum de la poudre de sa mère.
Les larmes surgissent.
Elle s’affaisse un instant sur son siège, puis se redresse. Ce n’est que le début du voyage. Elle n’observe plus son reflet sur la vitre, son regard n’accroche aucun arbre, aucune maison qui longe la voie ferrée. Magdalena se souvient.
Elle se souvient du jour où son père, Isidore, lui avait dit : maman est partie.
Une phrase simple, sujet verbe participe passé. Une phrase tout à fait intelligible. Magdalena la comprenait, mais la trouvait trop courte. Il lui manquait au moins un complément de lieu, ainsi que plusieurs paragraphes d’explications. Une maman ne part pas comme ça. Le ton de son père était à la fois désinvolte et ferme. Il esquivait, il n’y avait ni pharmacie, ni boulangerie, ni même une autre ville. Il y avait un espace long et indéterminé pour une durée distendue.
Maman est partie.
Elle se souvient d’avoir hoché la tête en signe de compréhension et de soumission. D’impuissance aussi. Que pouvait-elle faire avec ses petits bras, ses petites jambes, son petit corps de rien du tout ? Du haut de ses quatorze ans, Magdalena avait la conscience de n’être rien. Les années précédentes l’en avaient convaincue, ballottée par les humeurs des adultes, leurs mouvements imprévisibles, le regard confus de sa mère à force de médicaments, vides les jours derniers.

La neige. Le regard d’Apollonia s’était perdu dans la neige. La neige et le froid lorsque, enfant, elle s’était recroquevillée dedans, les habits trempés. Dans la mémoire d’Apollonia, un millier de trous, dans son cerveau aussi. Des trous d’air pour que l’histoire file, pour faire la place belle à l’oubli. Un grand blanc. La peur. Cette neige-là ne fondait pas. Dans son petit lit chez ses parents au village, ça lui revenait, les pieds gelés sous l’édredon, les pieds gelés par le froid, la neige et la peur. Ça revenait dans ses godasses sans crier gare, ça mouillait ses chaussettes ou bien ça se cachait au fond de ses poches alors qu’on était en plein été. Le rythme des apparitions de la neige était incontrôlable et la prenait toujours au dépourvu. Ses souvenirs faisaient ce qu’ils voulaient. Parfois, ils disparaissaient, parfois ils l’étouffaient.

Maman est partie.
Magdalena pensait qu’elle avait dû se dissoudre. Et à force de se dissoudre, il n’était rien resté, juste un petit tas de poussière que grand-mère Marcelle allait aussitôt balayer. D’un geste souverain, Marcelle ferait place nette avec son balai en paille, aux épis maintenus par des filins bleu et rouge.
Ils avaient déménagé peu de temps auparavant dans la maison des grands-parents. Un pavillon de plain-pied en rase campagne. Tout est à plat, s’était dit Magdalena. Tout est tout à fait plat.
Marcelle&Michel, les parents d’Isidore, les avaient accueillis quand Apollonia avait commencé de passer la plupart de ses journées allongée. Isidore n’y arrivait plus. Ça faisait deux mois. Il ne dit pas le mot dépression. Il dit à ses parents, je ne sais pas, je ne la reconnais plus. À Magdalena, il ne dit rien.
Quand Apollonia avait cessé de sortir du lit, il avait appelé le médecin à l’aide. Pendant la consultation, Apollonia s’était laissé faire.
Les ronces envahissaient les ruines, le soleil se levait et se couchait comme bon lui semblait. L’hiver s’installait et la neige se propageait.
Tout haut, elle avait dit au médecin, le blanc, vous comprenez, le blanc, on ne peut pas lutter.
Et Isidore avait pris peur.
Il avait déclaré à sa mère qu’il ne pouvait pas tout faire, travailler, s’occuper de Magdalena et d’Apollonia.
Grand-mère Marcelle avait d’abord rechigné, puis accepté. Elle avait sermonné son fils, je te l’avais bien dit, ça fait des années que je sais que ça va finir comme ça… je l’ai connue bien avant toi, Apollonia. Quand je l’ai vue arriver comme nouvelle institutrice à l’école, quelque chose clochait. Elle était toujours trop exaltée ou trop fragile, ça ne tournait pas rond dans sa tête… Tu te souviens comme je t’ai prévenu ? Non, pas seulement sur votre différence d’âge, je t’avais dit, regarde comme elle se précipite tout le temps, le corps en avant. Tu te souviens ? Tu ne m’as pas écoutée, tu n’en as fait qu’à ta tête, et vous en êtes là aujourd’hui…
Elle pouvait parler des heures sans s’arrêter, sans respirer, grand-mère Marcelle, jamais à court d’arguments. Ça vous coupait le souffle.

Alors, on s’était serrés dans le pavillon. Magdalena avait abandonné sa chambre à regret, vue sur le jardin pas très grand, mais jardin quand même, son petit bureau, sa chaise en osier, son lit surmonté d’une étagère où elle rangeait soigneusement ses livres par ordre de préférence.
Elle et Diego, son ours en peluche, s’étaient installés sur le canapé-lit du salon des grands-parents. Plus de chambre, mais la compagnie constante du poste de télévision à tube cathodique, parallélépipède sombre, bruyant, chapeauté de son antenne. Images en noir et blanc rarement nettes. Journaux regardés religieusement le soir, en famille, provoquant des commentaires et des ricanements brefs. Le nouveau territoire de Magdalena, ce canapé-lit déplié pour elle la nuit, tel un radeau pris dans la tourmente. »

Extraits
« C’est Antigone qui l’a sauvée, pas celle de Sophocle, non, celle d’Anouilh. Le premier personnage à l’avoir percutée de plein fouet. Antigone est devenue son amie, son autre. Celle espérée qui comprend tout, prend tout, ne se sépare jamais, n’abandonne pas, n’y pense même pas. Celle qui l’avait traversée tout entière d’un bout à l’autre, à bras-le-corps s’était emparée de son esprit, de sa mémoire, de sa bouche, des phrases qui en sortaient, celle qui façonnait ses gestes. Elles étaient ensemble. Magdalena n’était plus seule.
Magdalena entrait en vie comme d’autres en guerre, son armée intérieure déployée en ordre de bataille. Sur scène de même, étendard au vent, mots engloutis, rabâchés, malaxés, pris et appris, joués et déjoués.
Chaque réplique d’Antigone, quand elle avait débuté l’atelier théâtre en classe de troisième, était taillée pour elles deux. Mêmes corps, mêmes langues.
Le professeur lui avait pourtant dit, elle est trop maigre pour toi, Antigone. Le prologue le spécifie, la petite maigre qui est assise là-bas. Tu es trop belle, Magdalena, pour être Antigone. Tu dois être Ismène.
Elle s’était dressée devant monsieur Berthelot. Vous en savez quoi de la beauté, monsieur? La petite maigre, elle est ici, lui avait-elle dit en pointant son propre cœur. Elle est ici, et c’est moi. Je le sais.
Avant de tourner les talons. p. 32-33

Des années qu’il ne croyait plus à la possibilité d’un amour. Il se sentait fort tout à coup. Avec Apollonia, toujours quelque chose lui échappait, pourtant il l’avait aimée comme un fou, réussissant même à l’imposer à sa mère.
Il se souvenait si bien de ce bal sur la Grand-Place le 14 juillet 1965. Il avait 16 ans, elle 26. Apollonia ne l’avait pas reconnu. Tu es le fils de Marcelle, ma collègue? Incroyable! Elle n’en revenait pas. Et ils avaient discuté, dansé un peu, aucun danger, aucune équivoque. Elle voyait seulement la jeunesse de son corps fin et tendu, alors que lui s’était aussitôt enflammé.
Elle vivait dans une chambre en haut de l’école primaire où elle enseignait, et il avait commencé de lui écrire. Une lettre par jour, qu’il déposait dans sa boîte à dix-neuf heures précises. Isidore y détaillait comme l’amour explosait dans son cœur depuis ce soir-là. Il insistait, regarde, je ne suis plus un enfant, regarde comme je t’aime. Il lui révélait son éblouissement, et comme ce sentiment offrait une profondeur soudaine à sa vie. Pendant un an, il avait glissé des missives sans jamais recevoir de réponse, souffrant en silence. L’indifférence d’Apollonia lui crevait le cœur. p. 38

« Durant cette année de troisième, sous le regard tendre de monsieur Berthelot, Magdalena sauvait sa peau. En créant son propre monde, elle s’élaborait en glaise, se façonnait en pied, armatures dedans. Bien droite.
Quand elle entra sur scène pour la première et unique représentation — le préau transformé en salle de spectacle, fenêtres tendues de noir, chaises prêtes à accueillir le public, loges installées dans les toilettes pour filles, gloussements et transpirations — le sol s’échappa, aspiration du vide, elle exécuta alors sa danse sur le fil. Adolescente funambule et bouleversante, la robe qu’elle serrait dans son poing, le texte qui tournait en boucle dans sa bouche, ses mains moites, sa gorge sèche, sa respiration altérée, ses poumons réduits de moitié. » p. 62

Elle se dirige à tâtons vers la fenêtre pour faire entrer le jour. Elle trébuche sur des objets. Elle ouvre les battants, donne un coup d’épaule dans les volets en bois, les gonds grincent. La lumière.
Magdalena se retourne. Apollonia allongée regarde le plafond. Tout autour, il y a des livres, beaucoup de livres entassés contre les murs, des journaux, des revues déchirées, des boîtes de médicaments partout, une tasse sur la table de nuit, des habits jetés sur un fauteuil, un chat couché à ses pieds. On dirait une gisante. Une gisante vivante, une gisante de chair. Et soudain, les jambes de Magdalena se dérobent, elle s’accroupit sous la fenêtre pour ne pas tomber. p. 97-98

C’est au milieu de la cuisine qu’il l’embrasse. Entre les croquettes pour chat, la table où s’empile la vaisselle et le néon au-dessus de l’évier.
C’est là, dans le foutoir de ma vie.
Magdalena voit à la suavité de son regard qu’il s’apprête à la prendre dans ses bras.
À cet instant, Magdalena fracassée, en mille morceaux dedans, bribes de Sophocle, lambeaux d’Antigone et de roses, laisse le geste se faire.
Main qui saisit sa tasse et la pose, regard qui s’est suspendu au sien, un bras qui se déploie pour entourer sa taille, l’autre qui, avec la même ampleur, vient l’étreindre, l’approcher jusqu’à ce que poitrine contre torse soit, et que leurs lèvres dans ce mouvement, à l’unisson, se touchent. Les lèvres sont goulues, dans ce baiser à la fois inattendu et tendre, avec ce qu’il fait naître d’espoirs, de répit, d’abandons, ce que ces mots comportent d’ambivalence et d’épreuves, de brides abattues, puis perdues. Joie d’explorer un nouveau monde, celui de l’autre, ce qu’il promet d’irrésolu et de grâce, lorsque les peurs se recroquevillent au cœur de ce baiser, le premier. Magdalena dedans fracassée, mille morceaux à terre, le foutoir, Magdalena nuque relâchée et yeux clos, livre sa bouche entière.
Lui est à l’affût des secondes. Il a senti, contre son avant-bras, la taille ployer, le basculement de la colonne vertébrale, une cambrure se creuser, puis à l’approche des hanches, le pubis s’incruster à sa cuisse, et les seins simultanément se poser. Alors les digues lâchent, sa timidité valse aux orties. Il est devancé par son geste.
Quand les seins touchent son torse, quand il devine les côtes de Magdalena qui se soulèvent pour respirer, corps vivant contre le sien, il réalise qu’il embrasse. La rencontre des deux souffles agit comme une déflagration. Explosion du désir chez lui, perte de tous repères géographiques, temporels, rien sauf elle dans ses bras, et l’envie folle, par folle Jordan entend impérieuse et ardente, de parcourir ce territoire nouveau, encore inconnu quelques jours auparavant, dont l’existence lui échappait, et qui maintenant le dévore tout entier — pensée obnubilée et obligée par cette femme. À sentir la palpitation de la poitrine contrainte sous les habits qui la recouvrent, son imagination se déploie en vertiges. Vertige de sombrer dans ce corps inexploré, de caresser sa peau, il a déjà pris ses fesses à pleines mains – la connaître avec sa paume. p. 116-117-118

À propos de l’auteur
de_RECONDO_leonor_©JF_PagaLéonor de Récondo © Photo JF Paga

Léonor de Récondo est née en 1976 dans une famille d’artistes. Violoniste, elle a enregistré de nombreux disques et s’est produite en France et à l’étranger. Écrivaine, elle est l’autrice de huit romans dont Amours (Sabine Wespieser, 2015), Grand Prix RTL-Lire et Prix des Libraires, Point cardinal (Sabine Wespieser, 2017) Prix du roman des étudiants France Culture-Télérama, Manifesto ou encore La Leçon de ténèbres (Stock, 2020), prix Ève Delacroix de l’Académie française. (Source: Éditions Grasset)

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La volonté

DUGAIN_la_volonte  RL-automne-2021

En deux mots
Marc Dugain aura profité du confinement pour fouiller sa généalogie et retracer la vie de son père. Une histoire qui, en l’entraînant au loin, va le ramener à lui. Car ce sont les voyages et les conversations autour de la table familiale qui vont nourrir son œuvre.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Dans les pas de son père

En retraçant la vie de son père et l’histoire familiale, Marc Dugain raconte aussi la France postcoloniale et les années qui ont profondément transformé la France.

«Je me souviens presque mot pour mot du récit fait ce jour-là, il y a trente-six ans. La façon dont je vais le raconter dans ces pages sera certainement différente, car à l’époque je devais convaincre l’interne de m’aider à mettre fin aux souffrances de mon père. Alors que j’écris ces lignes, je suis confiné chez moi, devant la mer, sur la côte bretonne.»
Dans le pavillon des cancéreux où son père affronte la maladie, son fils essaie de convaincre son ami médecin de faire le geste qui abrègerait les souffrances de son patient. C’est précisément ce souvenir qui revient quand Marc Dugain entreprend de se replonger dans l’histoire familiale, au moment où la France est confinée.
Pour raconter la vie de son père, l’écrivain va commencer par remonter un peu plus haut dans l’arbre généalogique, du côté de ses grands-parents. La grand-père, Breton attiré par la mer et qu’il ne connaîtra guère puisqu’il va passer le plus clair de son temps sur les océans, loin des siens. Quand surviendra la Seconde Guerre mondiale, il sera retenu à New York et devra laisser sa femme, sa fille et ses deux fils affronter cette difficile période. Engagé dans des activités qu’il ne peut dévoiler, sa famille restera longtemps sans informations de sa part.
Marguerite aurait pourtant bien besoin de bras pour subvenir aux besoins du ménage. Elle va pourtant choisir de laisser ses fils poursuivre des études qui s’annoncent brillantes. C’est alors qu’un nouveau coup du sort s’abat sur la famille. L’aîné, qui a dû boire une eau infectée, est atteint de poliomyélite et va être privé de ses jambes. Mais le père de Marc va se battre et recouvrer l’usage d’une jambe. Ce drame ne l’empêchera pas non plus de suivre ses cours, d’apporter son concours à la résistance et même de trouver une épouse.
Quand son père, après six années d’absence, réapparait subitement, il a des raisons d’être ébahi, mais aussi d’être fier de sa progéniture. Cependant le «pacha» n’est pas homme à se complaire dans un cocon familial sédentarisé et ne tarde pas à reprendre goût au large. Est-ce par atavisme que son fils choisira aussi de s’exiler?
Malgré son handicap, il va emmener sa famille découvrir le monde.
Marc Dugain va alors dresser, au gré des affectations un panorama du déclin de l’empire colonial français et nous livrer un témoignage brut de ces années qui vont voir émerger une autre France. Celle de «la politique, de l’avancée, de la reculade, du double langage et de la trahison souriante». Au fil des discussions à la table familiale, les bons connaisseurs de l’œuvre de Marc Dugain verront aussi apparaître les thèmes dont il s’emparera pour ses livres. Si son grand-père maternel, la gueule cassée de La chambre des officiers n’apparaît qu’en filigrane, la fin des empires coloniaux, la Guerre froide et en particulier les politiques russes et américaines sont largement évoquées, entre fascination et répulsion, entre interrogations et spéculations sur cet avenir qui se fera désormais sans ce père qui aura, peut-être inconsciemment qu’il ne le croit, laissé beaucoup de lui à son fils.

La volonté
Marc Dugain
Éditions Gallimard
Roman
288 p., 20 €
EAN 9782072945946
Paru le 19/08/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris. Mais on y évoque aussi Nouméa, les Nouvelles-Hébrides ou encore Dakar.

Quand?
L’action se déroule de la Seconde Guerre mondiale à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« J’ai failli le rater de peu. Au moment où je l’ai vraiment connu et compris, où je l’ai vraiment aimé, où enfin j’allais pouvoir profiter de lui et de son estime, on me l’a arraché, comme si ce que nous devions construire ensemble nous était interdit. Je me suis épuisé tout au long de mon adolescence à lui résister, tuer le père qu’il n’était pas et quand il s’est révélé être lui-même, il est mort pour de bon. Il est parti avec le sentiment d’avoir réussi tout ce qu’il avait entrepris, de n’avoir cédé à rien ni à personne. »
C’est le livre le plus personnel de Marc Dugain. Il retrace le destin de son père, cet homme du XXe siècle à qui il doit beaucoup, en dépit de la difficulté de trouver sa place de fils à ses côtés, mais dont l’inépuisable volonté n’a cessé de l’inspirer.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Goodbook.fr
Page des libraires (Nathalie Iris Librairie Mots en marge, La Garenne-Colombes)

Les premières pages du livre
« La plus belle des fictions est celle qu’on entretient sur ses proches dans des souvenirs qui jalonnent une mémoire flottante. Ce n’est pas la biographie d’inconnus, c’est un vrai roman.

La ville était cernée de montagnes mais, à cette heure du crépuscule, il était impossible de les distinguer dans la masse sombre du ciel artificiellement éclairée par les seuls lampadaires de la rue. Pour celui qui connaissait les lieux, le froid qui descendait de ces géants inertes suffisait à signaler leur présence, même de nuit. Il pleuvait. Une pluie qui chasse l’hiver pour faire place à un printemps glacial. L’angoisse qui se diffusait dans mes veines s’était installée deux ans auparavant, quand le diagnostic implacable avait été posé.
Il m’était parvenu par l’intermédiaire de son meilleur ami, un médecin militaire de la coloniale, qui m’avait invité à déjeuner pour me dire, désolé, que rien ne pouvait désormais le sauver. Chez d’autres, une tumeur suffisait à éteindre une vie, or on en avait trouvé chez lui des dizaines. Il multipliait les cellules malignes comme le Messie avait multiplié les pains. On avait alors parlé de quelques semaines, au mieux, pourtant deux ans s’étaient écoulés avant que cet homme qui croyait tant à la science ne s’écroule devant son impuissance.
Le parking se vidait. Le personnel hospitalier de jour rejoignait ses pénates en espérant certainement oublier jusqu’au lendemain cette longue procession de la maladie dans laquelle notre corps, notre ennemi le plus intime, finit toujours par vaincre notre esprit pour le précipiter dans des abîmes. La rencontre du froid intérieur et des basses températures venues des montagnes m’avait figé.
J’allais mourir une première fois avec lui et il me faudrait ensuite trouver la force de la résurrection, seul. Je n’avais jamais imaginé que si jeune, au seuil de mon existence, j’allais être confronté à la violence d’une telle épreuve. La question de la dépression qui allait suivre risquait de se poser mais j’en avais déjà démonté les mécanismes : ne sombre dans ce cancer de l’âme que celui qui refuse le monde tel qu’il est. Il faut savoir s’avouer vaincu si l’on veut perdurer dans son être, et toutes les illusions sont permises pour persévérer.
C’est la fin. Lui si fier autrefois de sa carrure de Mohamed Ali s’est rétréci. Il est désormais jaune, frêle, émacié. Ne restent que sa large tête de Celte et ses yeux un peu bridés, mais un voile s’est posé sur son regard, le voile de la pudeur de celui qui, sachant qu’il va disparaître, n’entretient plus aucune chimère, et se prépare dans les vapeurs de la morphine à glisser dans l’au-delà.
On l’a transféré ce matin aux étages élevés, ce pavillon des cancéreux sans espoir qui vivent le drame de l’inexorable extinction. Nul ne peut dire combien de temps il lui reste à souffrir. Quelques jours peut-être, qui assemblés formeront une semaine, voire deux, mais je sais qu’il peut une nouvelle fois déjouer les pronostics et subir un calvaire encore plus long.
Le grand hall de l’hôpital est vide. On se demande ce qui peut justifier un tel espace. Devant l’ascenseur, je croise quelques mines réjouies et d’autres affligées. Les premières viennent sûrement de la maternité, ici la vie entre comme elle sort. Personne ne monte avec moi. Les visites sont terminées. Sauf pour veiller les désespérés. J’ai envie de courir. D’ailleurs, depuis plusieurs mois, je ne fais que ça, courir. Pas très loin de là, sur un stade qui jouxte un incinérateur d’ordures ménagères. Je cours en rond sur une piste de quatre cents mètres.
Il est tout au fond de l’étage, à gauche, seul dans une chambre qui donne sur la ville dont les lumières scintillent d’une fausse joie. Il est assis, des oreillers coincés sous son dos douloureux. Le creux de son bras n’est plus qu’un vaste hématome relié par une aiguille à un goutte-à-goutte qui distille de la morphine à petites doses. De sa souffrance, il ne veut rien montrer, mais parfois il grimace et semble s’en excuser. Alors que rien ne l’y aide, il veut laisser le souvenir de sa dignité : d’une voix éteinte, il demande que l’un d’entre nous se rende à la maison et en rapporte du champagne. Il veut mourir comme Tchekhov, sans vraiment le connaître, mais moi je sais qu’ils ont bien plus que cela en commun.

Il n’en a rien bu, le liquide a coulé sur ses lèvres comme l’eau sur une terre aride. Je suis sorti de la chambre pour pleurer. Ces dernières années, il était le seul avec qui je parlais. J’allais le perdre inexorablement. C’était bien trop pour un vieil adolescent. L’infirmière de garde est venue pour les soins. Je suis sorti et j’ai arpenté ce couloir de la mort, sous les coups de néons péremptoires. Autour du poste des infirmières, deux petits lieux d’attente avaient été maladroitement aménagés, quelques sièges soudés, une table sur laquelle reposaient des revues usées. Rien n’était normal. Ni l’âge auquel il quittait la vie, ni l’extrême proximité que nous entretenions. J’avais passé ces dernières années à célébrer son intelligence, sa sérénité retrouvée, son scepticisme, sa sagesse. Avec lui j’éprouvais mes raisonnements, mes vues sur le monde. On ne me l’enlevait pas, on me l’arrachait.
Je ne voulais briller qu’à ses yeux. Je n’ai jamais accepté d’autre autorité que la sienne et en cela, il a forgé ma détermination à ne dépendre de rien ni de personne.
Sa douleur m’est insupportable. Mais qu’il soit confronté seconde après seconde à la terreur de sa propre fin me l’est plus encore.
Tout à l’heure, d’un signe de la main, il a éconduit poliment l’aumônier de l’hôpital venu lui rendre visite. Tout est là, encore là, rien n’est ailleurs, rien n’y parviendra. Il s’y tient. Lui, si croyant dans son enfance, si assidu à l’église, a rompu avec elle à un âge mystérieux. On ne pourrait lui reprocher de se renier à ce moment où le prêtre lui propose une passerelle céleste. Il n’a pas cette dernière faiblesse. Après la sortie de l’aumônier, je l’ai interrogé du regard et j’ai compris qu’il n’avait pas capitulé. Désormais, il ne compte plus que sur sa descendance pour assurer la continuité de son âme. Il vivra à travers moi. Cela me rassure un moment, avant que je ne craque à nouveau, terrassé par le chagrin.
La douleur s’est accentuée sur son visage. Je lui tiens la main mais je ne peux pas pleurer devant lui. Je sors une nouvelle fois dans le couloir déserté.
Je me laisse tomber sur l’un de ces bancs soudés. De là, je vois le poste de la surveillante d’étage. Elle parle à un homme accoudé devant elle. Ces deux-là se connaissent. Ils examinent silencieusement un état des patients en partance. Il tient sa mâchoire dans sa main un court moment, et sans doute soupire-t-il avant d’inspirer pour se donner du courage. J’envie sa nonchalance. Sa blouse blanche révèle sa carrure. Des cheveux blonds et longs comme ceux d’une femme tombent sur ses épaules. Rien ne presse plus à cet étage. On ne soigne plus, on ne réanime pas, on accompagne un processus physiologique implacable. Nous mourons d’un coup, ou nous mourons lentement. Ici, la lenteur s’impose.
Tout au fond, une dame corpulente s’affaire près de l’ascenseur. Elle tire d’un chariot le nécessaire pour laver et désinfecter. L’homme se retourne. Il n’a que moi dans son champ de vision, replié sur moi-même dans une position quasi fœtale. Je me redresse. Les autres, par leur seule présence, nous rappellent parfois le respect que nous devons à nous-mêmes. Intrigué de me découvrir là, il s’approche, une grande feuille à la main, et déjà je me lève, me sèche machinalement les yeux. Il esquisse un sourire qui pour moitié est une question. Mon étonnement n’est pas feint non plus.
Il y a bien cinq ans que nous ne nous sommes plus vus. Il a gardé son visage de Viking. Qu’est-ce que nous faisons là l’un et l’autre ? Lui est l’interne de service. Moi, il s’en doute, le proche d’un mourant. Je lui désigne la chambre d’un geste de la main. Une famille vient s’asseoir sans bruit près de nous, et on lit sur le visage de la mère la crainte de déranger. On s’éloigne un peu. Je retrouve de ma contenance, j’essaye de me montrer à la hauteur. On ne se connaît pas bien, mais la surprise et le lieu nous rapprochent curieusement. Nous n’avions jamais vraiment parlé, avant. Nous étions partenaires de tennis. Des partenaires réguliers qui n’échangeaient que les salutations d’usage et des balles, deux ou trois fois par semaine. Nous ignorions tout de ce à quoi l’autre se consacrait en dehors du court. Mais quelque chose nous rapprochait, qui justifiait notre assiduité. Un rapport particulier au jeu, une volonté partagée de s’appliquer plutôt que de chercher à gagner à n’importe quel prix. Nous étions complémentaires, lui tout en force, les balles lourdes, et moi plus aérien. Et puis nous avions cessé de jouer. Lui sans doute pour passer l’internat, et moi parce que j’avais commencé à travailler, avant d’avoir un fils. Ma fille doit naître dans quelques jours. Pourquoi me suis-je précipité si jeune dans la paternité ? Pour multiplier mes raisons d’aimer, me créer une responsabilité, me convaincre que je suis capable de l’assumer. Je m’épuise à travailler le jour pour des clopinettes, et étudier la nuit.
Il a posé sa main légèrement sur mon bras pour me dire qu’il devait faire le tour des malades, et qu’il reviendrait me voir. Je le vois passer de chambre en chambre. Les personnes qu’il visite ne sont probablement pas en mesure de lui parler. Douleur et opiacés se mélangent comme dans de sombres harmonies de Chostakovitch. Comment le génie russe a-t-il pu si longtemps écrire de la musique dans un tel état de terreur ? L’interne poursuit sa tournée. Le temps qu’il passe dans les chambres est invariable. Après qu’il en est sorti, j’entre dans la chambre de mon père. Il a les yeux à demi clos et humides, sa douleur l’obsède, elle obstrue son champ de pensée déjà restreint. Il regarde devant lui, la bouche ouverte d’une façon peu naturelle. C’est lui mais ce n’est plus lui : ce qui reste de vie est abîmé par la maladie qui progresse. Quand l’interne revient me voir, je lui demande combien de temps va durer cette souffrance. Il s’assied à côté de moi, à cette extrémité du couloir vide. La courte focale de mes souvenirs l’a considérablement élargi. Il pense que cela peut être long et que je dois m’y préparer. Je lui réponds que ce n’est pas acceptable. Nous pourrions en rester là, mais je lui demande de m’aider à le faire partir, et j’ajoute que s’il ne m’aide pas, je le ferai seul. Il m’oppose calmement que le droit le met dans l’impossibilité d’abréger les souffrances des malades. Je le comprends. Je le prie alors de m’accorder un peu de temps pour lui raconter l’histoire de cette vie qui s’en va, une vie qui mérite selon moi de s’achever plus dignement.

J’ai senti à ce moment précis que ce qui nous liait était plus fort que ces parties de tennis qui nous avaient réunis plus jeunes.
Nous n’avons été dérangés qu’une seule fois, par un malade qui avait trouvé la force d’accéder à sa sonnette pour réclamer une rallonge de morphine. Pour le reste, il m’a écouté, sans jamais m’interrompre, et il m’a semblé que cette histoire avait sur lui quelques effets hypnotiques. La lui raconter m’a redonné goût à la magie de l’existence.
Je me souviens presque mot pour mot du récit fait ce jour-là, il y a trente-six ans. La façon dont je vais le raconter dans ces pages sera certainement différente, car à l’époque je devais convaincre l’interne de m’aider à mettre fin aux souffrances de mon père.

Alors que j’écris ces lignes, je suis confiné chez moi, devant la mer, sur la côte bretonne. Un patrouilleur croise au plus près des plages sur une mer étale. Un hélicoptère est passé plusieurs fois au-dessus de la maison. Le ciel est uniformément bleu, blanchi aux extrémités par les brumes matinales. À l’est, un peuplier géant, l’être vivant le plus ancien des alentours – on lui prête deux cents ans –, surplombe la bande de terre qui me sépare de la digue ensablée par les grandes marées. À ce moment précis, nous sommes un peuple assigné à résidence. Ce n’est ni la liberté, ni la prison, mais cet état intermédiaire que les régimes autoritaires réservent aux détenus de qualité quand ils veulent montrer un peu d’humanité. Est-ce la légèreté de l’air, la lumière, le printemps qui point ? La quiétude l’emporte sur l’inquiétude. Pour le moment. Cette injonction de rester chez soi pourrait rapidement être aggravée en internement médical ou, qui sait, en peine de mort. Tout ce que je crois savoir, c’est qu’un homme aurait mangé un animal infecté par la morsure d’un autre animal. Il en a contracté un virus qui s’est répandu rapidement à la faveur de la mondialisation des échanges. Notre orgueil et notre technologie n’ont rien pu contre ce micro-organisme qui s’en prend à l’animal que nous sommes, et pour longtemps encore, en attendant une hypothétique mutation. L’esprit est resté impuissant face à la plus petite des matières, et voilà notre civilisation conquérante paralysée dans son orgueil. D’ailleurs tout dit que ces évènements ne relèvent pas de l’exception. Bafouée, la nature a entrepris la reconquête de ses territoires perdus.

L’analogie apparemment lointaine entre cette situation et l’histoire de mon père a sans doute déclenché l’écriture de ce roman.
Cette curieuse absence de liberté m’a donné l’opportunité de me consacrer à mon dernier fils, que j’ai eu à l’âge où mon propre père est mort. Nous voilà, ma femme et moi, repliés sur nous-mêmes. Je pense aussi à un autre de mes fils, bloqué là-bas au-delà des frontières, et dont je ne sais pour l’instant quand je le reverrai.
Les forces de l’esprit ont une logique mystérieuse qui me conduit à écrire ce livre maintenant que le silence gagne sur le bruit. Au-dessus du ronflement des vagues, le chant du merle et des tourterelles turques s’épanouit, coupé par quelques mouettes rieuses. À travers ma fenêtre, je vois se succéder sur la mangeoire des oiseaux, la mésange huppée, le rouge-gorge, la fauvette à tête noire, l’accenteur mouchet. Tous sont en couple. Seul manque le moineau, qui disparaît devant notre avancée. Notre droit à la mobilité, une des origines de la destruction de notre planète, est suspendu, et pour quelques jours les autres espèces retrouvent une liberté oubliée, celle de compter autant que nous. Difficile de ne pas m’avouer que ce confinement est ma vraie nature et que, les inconvénients anecdotiques mis à part, je me plais dans cette sidération qui ressemble à un retour à la réalité après l’excès d’illusions. Loin de moi les prophéties et les superstitions, c’est le lot de ceux qui, à trouver leur vie trop ordinaire, attendent de l’extérieur le salut à leur ennui profond. Quelque chose s’ajuste discrètement. La civilisation tout entière a subitement pénétré dans un cloître à l’heure de la prière, laissant derrière elle ses précipitations et le souvenir récent de ses abus. Est-elle prête à s’appauvrir pour retrouver la raison ? Rien n’est moins sûr. Au contraire, l’épidémie éteinte, on la retrouvera à sa frénésie et à son agitation mais, au moins pendant quelques semaines, on aura respiré de l’air pur, on aura profité des siens et éventuellement de soi.

De son enfance, je ne connais que ce qu’il m’en a lui-même raconté, des bribes éparses que je pourrais recoller avec méticulosité. Mais c’est là presque un travail d’historien. Je préfère ma mémoire visuelle, succession d’images d’un film qu’il m’aurait projeté en m’évoquant ses souvenirs.
Le monde de son enfance est celui de la terre, mais ses rêves et ses ambitions sont en mer. Ils accompagnent les longues absences de son propre père embarqué sur des navires transatlantiques. La terre qui longe l’océan dans cette partie de la Bretagne n’est pas assez riche pour nourrir tout le monde. Au début de ce XXe siècle qu’il ne verra pas finir, on ne gagne pas grand-chose à la travailler, pas beaucoup plus qu’aux siècles précédents, quand la famille avait depuis longtemps déjà tout misé sur l’océan. Ce qui n’empêche pas d’aider aux champs des cousins, la lointaine branche terrienne dont une partie s’est exilée en Amérique.
Aîné de trois enfants vivant la plupart du temps seuls avec leur mère, il grandit avec le sens de ses responsabilités. Excessif, parfois, par l’autorité sans doute abusive qu’il exerce sur son frère et sa sœur cadette. La limite entre l’impécuniosité et la pauvreté est ténue, mais la crainte de déchoir est absente de son esprit. La mer les a toujours nourris, même mal. Son père s’est embarqué comme mousse à quatorze ans sur les goélettes qui faisaient voile vers l’Islande, pour des campagnes de pêche qu’il accompagnera jusqu’à Terre-Neuve avant de s’engager comme matelot sur de plus gros navires.
L’image qu’il garde de son père est celle d’un homme de taille moyenne, trapu, solide, à la tête carrée, aussi brave qu’il peut être méchant. Mais sa méchanceté épargne toujours son fils aîné. Comme beaucoup d’hommes de la mer, quand il est là, il n’est pas là non plus. Il s’ennuie sur la terre ferme quand ce n’est pas celle des ports grouillant de marins. Cela pèse sur sa relation avec sa femme, qui a le tort de l’attendre et d’espérer. Espérer quoi, d’ailleurs ? La situation n’a rien d’extraordinaire, et finalement on s’en accommode sans drame. Le vieux, qui est encore jeune, fait souvent la tournée des bars – il n’y en a que deux, dont l’un est sur la grand-route. La tournée des fermes, aussi, où il vient donner un coup de main, besogner avec l’autre branche de la famille qui le rétribue en nature. Il s’y boit du cidre, du brut, et parfois le calva circule. Il lui arrive de rentrer ivre mais jamais au point de faire scandale. Le reste du temps, il s’occupe du potager et des clapiers à lapins dont le maigre produit soulage sa solde. Les enfants sont sérieux et appliqués à l’école. L’aîné et le cadet n’ont qu’une obsession, devenir officiers de marine. L’instituteur exprime ouvertement sa satisfaction les concernant.

Le village n’est pas sur la mer. Il est en retrait, dans une combe où, depuis le XIIe siècle, les cloches de l’église sonnent les baptêmes, les mariages et les enterrements de tous les membres de la famille. Une bonne partie de l’état civil, et du cimetière, leur est consacrée. Dans mon souvenir, le bourg se rétrécit en descendant, pour ne laisser de chaque côté de la route qu’une forêt dense et humide qui aboutit quelques kilomètres plus loin sur une plage immense. C’est là que les enfants viennent s’échapper, construire un imaginaire infini. Les plus téméraires plongent de la jetée à marée haute. Lui se baigne aussi parfois, avec le sentiment du sacrilège car la sentence de son père lui revient toujours : « On ne se vautre pas dans son gagne-pain. » Je l’ai entendu parler des coquillages qu’il ramassait, particulièrement lors des grandes marées, mais pas de pêche, jamais. Pourquoi ? Je n’en sais rien. Sans doute empruntait-il le chemin qui part vers l’ouest et monte parfois dangereusement le long de la falaise, pour contempler cette étendue où, au loin, finissent par se fondre le ciel et la mer.

La famille ne possède pas grand-chose mais il ne lui manque rien. En tout cas à cette époque. Autour d’eux, aucune fortune indécente, qui susciterait envie et jalousie, ne s’étale. Seule une famille de la haute, celle d’un musicien apprécié jusqu’à Paris, un homme sage et généreux, possède un château, au bourg.
Les petits gars vivent au milieu des femmes, leurs mères, leurs grands-mères, leurs tantes. La plupart d’entre elles ont un mari en mer, d’autres sont devenues veuves prématurément.
Comme cette aïeule dont l’histoire circule dans la famille.
On est venu un matin lui annoncer que son mari avait disparu dans un naufrage en mer de Chine. Savait-elle seulement où était la Chine ?
Le village partage sa douleur, même si on sait qu’elle a depuis longtemps un amant, un garçon de ferme discret et beau garçon qui se faufile entre les prés pour la rejoindre dans sa maison légèrement isolée. Elle prend du bon temps, et elle a raison. Est-ce que son mari se gêne, lui, pendant ses escales ? Mais il est du devoir des femmes d’attendre sagement le retour d’hommes qui prétendent sacrifier leur vie pour elles, pour leur subsistance et celle de leurs enfants. C’est comme ça qu’est écrite la fable de la bienséance. Pourtant certaines n’en ont que faire et y dérogent avec courage, malgré les suspicions et les quolibets qu’on leur accroche comme des guirlandes.
La mort de son mari, elle se l’était certainement imaginée bien des fois, mais pas avec une telle réalité. Elle l’a trompé sans jamais souhaiter le perdre. Au contraire, elle aurait voulu l’avoir près d’elle chaque jour. Mais elle est née au mauvais endroit, dans ces contrées que seuls les hommes quittent, par nécessité. La culpabilité d’avoir trompé le défunt la ronge. Elle renvoie son amant, l’ignore comme s’il n’avait jamais existé. Elle organise un enterrement blanc. Une stèle sans trou, une croix, une photo sous verre. Puis elle tombe dans une sorte de mystique du disparu, alimentée par les reproches qu’elle se fait. On la voit retourner à l’église qu’elle avait désertée, elle reprend le chemin de l’abnégation, comme tant d’autres autour d’elle, que leur compagnon soit mort ou vif. La communauté se montre circonspecte quant à la morale retrouvée de la jeune femme, mais elle n’en a que faire. Elle déambule sur les hauteurs de la grande plage, sa coiffe à la main, cherchant la gifle d’un vent glacial. Certains jugent qu’elle est sur la pente de la folie, ce qui n’est pas rare dans la famille.
Après quelques semaines de ce deuil, une nouvelle vient fracasser cet être fragile. Il est là. Descendu d’une charrette au lieu-dit Le Halte-Là, un peu plus haut que le village. Le mort-vivant est tout à la joie d’avoir survécu quatre jours accroché à des débris de son bateau. Il retrouve sa femme dans leur maison, prostrée auprès de la cheminée, les yeux anormalement ouverts. Elle ne parvient pas à croire que c’est lui, rescapé d’un naufrage à l’autre bout du monde. Elle n’y voit pas un retour, mais une résurrection, elle s’imagine qu’il revient pour la menacer, peut-être pour la punir, et son esprit chancelant finit de se lézarder. À l’étrangeté de ces retrouvailles, il ne peut opposer que la fuite. On l’aperçoit dans le bar du village où il est fêté, on le voit aussi visiter sa propre tombe. Mais les gouttes d’eau qui se sont infiltrées dans ses poumons lors du naufrage font leur œuvre et se transforment en pleurésie. Il s’alite. Elle prend soin de lui, le regard toujours aussi perdu. Ils n’ont jamais eu l’habitude de se parler, et maintenant le temps leur est compté : la fièvre aspire sa conscience, il délire, elle aussi. Le docteur vient dans la petite maison isolée. Il ne dit rien à celle qui désormais pose sur lui des yeux de folle. Il sait que la fièvre associée à l’étouffement va emporter l’homme. Le lendemain, elle retrouve son mari blême, les yeux écarquillés et fixes. Son corps est enterré là où ne manquait que lui. On creuse devant sa croix avant de l’enfouir pendant qu’on tient la veuve qui a complètement perdu l’esprit. Celui-ci vaquera ensuite loin de son corps désormais réduit aux automatismes de la conservation.

Ce village, il le quitte, avec toute la famille, quand son propre père est embauché sur un transatlantique reliant Le Havre et New York. Des rotations courtes et des permissions qui le sont tout autant. Elles ne laissent pas le temps au vieux de regagner la Bretagne. Alors la famille vient à lui et s’installe au quai des brumes, dans un appartement des docks qui donne sur le port. Quand il regarde à travers la fenêtre du modeste logement dont les toilettes, collectives, sont sur le palier, le garçon voit se détacher dans le brouillard ces énormes masses de métal, qui défient Archimède et forgent une indestructible ambition : il en sera un jour le pacha.
Le vieux, qui est à peine plus vieux, apprend à vivre avec une femme et des enfants dont il est fier sans le dire. Ils réussissent à l’école et, dans une famille plutôt pauvre, on ne leur demande pas grand-chose d’autre. L’ascension sociale est en marche. On est avant la guerre. Je n’ai retrouvé de cette époque qu’une seule photo de son père, qu’on surnommera plus tard « le Bosco » car, de mousse, puis matelot, il deviendra quartier-maître. Une photo de famille sur laquelle il pose devant un photographe avec sa mère et sa sœur jumelle, toutes deux en coiffe. Sa sœur et lui se ressemblent, avec leurs yeux étirés et suspicieux, leur menton qui avance en forme de gros galet. Le costume mis pour l’occasion enveloppe maladroitement la carrure du jeune homme. Les manches finissent sur des mains larges. L’étrangeté vient de sa moustache courte, taillée au-dessous du nez, dont la forme sera rendue célèbre par le plus grand scélérat du XXe siècle, de l’autre côté du Rhin. Aucun signe d’allégeance à l’idéologie du petit peintre : c’est la mode, et d’ailleurs, une fois le dictateur déchu, il gardera cette drôle de moustache.
Lui ne fait pas mystère de ses excès. Il se vante de n’utiliser qu’une seule allumette le matin pour sa première cigarette, au réveil. Les autres vont s’allumer ensuite avec le mégot fumant des précédentes. Il boit dru et démarre avec des alcools forts au petit déjeuner, puis se maintient dans une ivresse plus ou moins acceptable, qui lui vaut des éclairs de méchanceté, comme si soudainement les siens lui devenaient étrangers. Sa jumelle, au contraire, cultive la bonté et se plaît à se structurer au rythme de l’Église, de mâtine à vêpres. Elle n’est d’aucun excès. L’un et l’autre mourront la même semaine, à l’aube de leurs quatre-vingt-dix ans. Mon dernier souvenir du Bosco est celui de larmes versées sur la tombe de son fils par un homme mortifié de cette inversion de l’ordre des choses. Mais nous en sommes encore loin. La rudesse qu’on lit dans son regard sur la photo ne dit rien du destin exceptionnel – mais qui ne paraîtra exceptionnel qu’aux autres – qui l’attend. Marguerite, sa femme, a une forme de courage différente, consistant à résister à la peur diffuse qui noue ses tripes et dont elle ne montre rien. Elle craint déjà sans le savoir ce qui va advenir. Le malheur s’annonce sourdement bien avant qu’il ne surgisse.

Comme dans beaucoup de grandes villes portuaires, le présent a été abandonné pour des promesses d’horizons radieux. Mais pour ceux qui restent et n’en voient que les quais, la mer est verte ou grise, sans caractère, souillée par les grands bâtiments qui font vivre l’agglomération. Le privilège, quand on est né pauvre, c’est de ne pas s’imaginer cousu d’or. Le Bosco s’en prend régulièrement aux riches. Avant, il les imaginait plus qu’il ne les connaissait, maintenant il croise sur les coursives, ou quand il est à la manœuvre, les nantis vivant sur ces paquebots la vie des hôtels de luxe dans une vacuité qui l’intrigue. Comment peut-on gagner autant d’argent en se prélassant ? Ils doivent avoir des secrets qu’ils gardent jalousement.
Avant la guerre, sur les docks malfamés du Havre, la tentation est grande pour les enfants d’emprunter des raccourcis plutôt que de travailler à l’école. Marguerite tient la bride courte aux siens. Pourtant cette immersion brutale dans un prolétariat urbain ne les distrait pas de leurs objectifs, leur regard se fixe par-delà les barrières.
De la déflagration qui se prépare, les parents ne perçoivent que des bribes alarmantes. De gros nuages sombres s’accumulent au-dessus de l’Europe mais, comme souvent, les pauvres gens considèrent que ce n’est pas leur affaire, le monde, au loin, avance sans eux. Mais le nœud ne fait que grossir dans le ventre de la Marguerite. On se rassure comme on peut, les journaux qui traînent disent qu’on a sauvé la paix. Une seconde grande guerre dans un même siècle, qui serait assez fou pour déclencher cela ? Le Bosco n’est pas seulement marin, il est aussi socialiste. Il voit qu’ils n’ont pas grand-chose, que d’autres n’en ont jamais assez, et il voudrait que cela cesse. Il ne s’engage pas pour autant auprès des communistes, il n’aime pas l’embrigadement. À bientôt quarante ans, il a passé l’âge de la conscription, ses enfants sont encore trop jeunes, la guerre devrait épargner sa famille. À naviguer entre le Vieux Continent et New York, même si les escales sont de courte durée, il mesure le dynamisme de l’Amérique et il en est émerveillé, quand la vie au Havre, elle, ne lui renvoie que l’image de la lassitude d’une nation tout juste bonne à intellectualiser son désarroi.
La guerre déclarée, il devient urgent d’attendre et de ne rien changer. La Pologne est-elle atomisée par une horde de sauvages blindés ? Qu’importe, nous attendons l’ennemi depuis notre « balcon en forêt ». Ils n’oseront pas.
Finalement, ils osent, et déferlent sur la France. »

Extraits
« Il ne remarque pas tout de suite la jeune femme assise à sa droite qui essaye, les coudes contre le corps, d’ouvrir un cahier. Après un moment de respiration, il note que son cahier contient une suite d’équations qui attendent d’être résolues. Il ne la voit pas parce qu’elle est trop près de lui et que, penchée sur ses devoirs, elle lui offre un profil perdu en contre-jour. Il s’avise, en revanche, que deux jeunes hommes la fixent avec insistance. Lui et elle sont les deux sources d’attraction du wagon, l’une pour ses attraits, l’autre pour son infirmité.
La jeune voisine cale sur ses équations. Son crayon retourné, elle tapote sur la feuille, dépitée. Lui les trouve d’une facilité triviale. Et il n’a pas le triomphe modeste. D’un geste surprenant parce qu’ils ne se sont parlé à aucun moment, il lui prend lentement le cahier des mains, puis le crayon, pour aligner les solutions des équations. Mi-étonnée, mi-vexée, elle le remercie du bout des lèvres sans tourner la tête. Ni l’un ni l’autre ne sait qu’ils sont au seuil d’une histoire d’amour qui les accompagnera jusqu’à la mort.
Ils se croisent plus tard dans le couloir. Elle se tient droite, à un mètre de lui, dévoilant sa beauté. La confiance en elle n’est pas sa première qualité, comme les maths ne sont pas sa matière de prédilection. Pourtant elle entre en dernière année d’une grande école de commerce. Ce qui le charme le plus, d’emblée, est cette façon unique qu’elle a de rendre son handicap transparent. » p. 102-103

« À son retour des Nouvelles-Hébrides, ils font le tour des copains, puis ils dînent chez le gouverneur, qui l’apprécie pour son franc-parler, lui qui est habitué à tant de ménagement. Il raconte à la plus haute autorité de l’île sa rencontre avec un gendarme, quelques semaines avant son voyage, dans une contrée perdue loin de Nouméa, un gendarme breton dont il a découvert qu’il avait été un prétendant sérieux de sa mère. Il est à l’aise en société, tellement à l’aise que, quand le sommeil tombe sur lui, il s’enfonce légèrement dans son fauteuil et se met à dormir, sous les yeux effarés de sa femme qui ne sait pas comment l’excuser. Puis il se réveille, comme si de rien n’était, et reprend la conversation. Ce soir-là, aidé par le vin de qualité, il se laisse aller à de sombres prévisions au sujet de la politique coloniale de la France. Il prédit qu’au tournant de la décennie l’indépendance sera la règle et la colonie l’exception. Son directeur hausse les sourcils en adressant au gouverneur un sourire apaisant, mais à la surprise générale le gouverneur avoue qu’il craint qu’il n’ait raison. Il aura d’autres occasions dans sa vie de constater que les hauts responsables ont conscience individuellement des désastres auxquels conduit leur action, mais qu’ils sont submergés par la force du système et liés par leurs intérêts de carrière. On en reste là, sans plus creuser la question, puis ils rentrent chez eux où il est subitement pris de courbatures et d’une fièvre qui n’en finit plus de monter. » p. 173

À propos de l’auteur
DUGAIN_Marc_©Ulf_AndersenMarc Dugain © Photo Ulf Andersen

Marc Dugain est né au Sénégal où son père était coopérant. Il est revenu en France à l’âge de sept ans et durant son enfance, il accompagnait son grand-père à La maison des Gueules cassées de Moussy-le-Vieux, château qui avait accueilli les soldats de la Première Guerre mondiale mutilés du visage.
Il obtient ensuite son diplôme de l’Institut d’études politiques de Grenoble et travaille dans la finance avant de devenir entrepreneur florissant dans l’aéronautique. Avant son premier roman, Marc Dugain n’avait jamais écrit, excepté un bon millier de lettres à son amie d’enfance et quasi-sœur, l’écrivain Fred Vargas.
À trente-cinq ans, il commence une carrière littéraire en racontant le destin de son grand-père maternel, gueule cassée de la guerre de 14-18 dans La Chambre des officiers, publié (1999) qui obtiendra 20 prix littéraires dont le Prix des libraires, le Prix des Deux-Magots et le Prix Roger-Nimier. En 2005, il retrace la vie de John Edgar Hoover, chef trouble du FBI pendant quarante-huit ans dans La Malédiction d’Edgar (2005), détaille les rouages soviétiques et la catastrophe du sous-marin Koursk sous Vladimir Poutine dans Une exécution ordinaire (2007), ou encore Avenue des géants (2012) qui raconte le destin du tueur en série américain Edmund Kemper. Suivront une trilogie sur le combat politique en France avec L’Emprise, Quinquennat et Ultime Partie publiée de 2014 à 2016, Ils vont tuer Robert Kennedy en 2017, Intérieur jour en 2018 et Transparence, un roman d’anticipation en 2019. Il est également chroniqueur aux Échos week-end, réalisateur et scénariste. Il a réalisé plusieurs grandes enquêtes notamment sur le naufrage du sous-marin Koursk et sur le crash du MH 370. (Source: babelio.com)

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Gailland, père et fils

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En deux mots
De son fauteuil roulant, Chris observe les Alpes qu’il aime tant. Au bout de sa longue-vue, un homme pend au bout d’une corde. Il s’agit d’un ami d’enfance. Son décès fait suite à un autre drame survenu quelques ans plus tôt en Bretagne. Un policier fait le rapprochement et va tenter de comprendre tous ces mystères.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Un drame peut en cacher d’autres

Un accident de la route en juillet 1990 va entraîner la paralysie de Chris. Les cinq autres passagers sont indemnes. Un drame qui permet à Gérard Glatt de nous offrir l’un de ses plus beaux romans, explorant le lien filial dans une quête digne d’un Maigret.

Nous sommes dans les Alpes, au pied des Aravis, dans cette région qu’affectionne Gérard Glatt. Le roman s’ouvre sur les jeunes années de Chris qui vit là avec ses parents, son père encadreur et sa mère infirmière. Ce sont les années de collège et de lycée, les années où il faut commencer à envisager une vie professionnelle et à s’imaginer un avenir. Ce sont aussi les années où l’on sort avec les copains, où l’on commence à s’intéresser aux filles.
Mais pour Chris tout s’arrête la nuit du 3 au 4 juillet 1990. Le véhicule dans lequel il a pris place avec cinq autres personnes est réduit en quelques secondes à un amas de tôles desquels les jeunes vont s’extirper un à un. Sauf Chris. La manivelle du cric a été projetée dans son dos et s’est enfoncée dans sa colonne vertébrale, le paralysant à vie. La violence du choc lui a aussi fait perdre la mémoire. Son père s’investit alors énormément, pour le veiller, lui donner «de son temps, de son âme, pour lui réorganiser une mémoire, une mémoire véritable, pour que les bribes éparses de son existence, pareilles à un éparpillement d’éclats de verre, retrouvent plus ou moins la place qui était la leur». En sortant de l’hôpital, il comprend toutefois que sa vie est liée à celle de ses parents, qu’il est désormais une personne dépendante. Une petite lumière va toutefois s’allumer en 1993 lorsque, répondant à une petite annonce, il va décrocher un travail de correcteur pour une maison d’édition bretonne. D’autres éditeurs viendront s’ajouter plus tard à ce premier employeur, lui permettant de gagner sa vie. Et de s’installer où bon lui semble avec son ordinateur.
S’il ne peut plus courir la montagne avec ses amis qui n’ont du reste plus jamais donné signe de vie, il ne se lasse pas du somptueux décor qu’il contemple tous les jours depuis son balcon où son père lui a installé une longue-vue. Un télescope au bout duquel il croit bien voir un homme suspendu dans le vide…
Très vite les gendarmes vont confirmer la macabre découverte et très vite, il vont découvrir son identité. Il s’agit de Tantz, l’un des passagers de la voiture dans laquelle se trouvait Chris au moment de l’accident. Un destin tragique qui va réveiller des souvenirs, mais aussi des soupçons. Car il pourrait s’agir d’un homicide et non d’un accident. De quoi intriguer Martin Gagne, un commissaire à l’ancienne, sorte de Maigret qui sait que deux et deux font quatre et qui sait additionner des faits divers. Ainsi, celui qui a eu lieu dans les Alpes et celui qui a eu lieu au pied des remparts de Saint-Malo pourraient bien être liés. Car la seconde victime se trouvait aussi dans la voiture accidentée.
Et comme par hasard le mort breton correspond à la période où la famille Gailland s’était installée tout à côté de Cancale. Une période bretonne, une parenthèse pour essayer de construire autre chose.
S’il y a du Simenon dans Gailland, père et fils, c’est à la fois par son atmosphère et par le mystère à résoudre, mais surtout par l’analyse psychologique des personnages. Ce père taiseux qui préfère confier sa vérité à des carnets que de répondre aux interrogations de son fils. Ce commissaire qui préfère interroger les acteurs plutôt que les indices, qui fait confiance à ses intuitions. Et ce jeune homme qui cherche à retrouver son passé et soulager son père.
Construit avec dextérité, ce roman joue avec la chronologie et avec les acteurs tout autant qu’avec le lecteur. Un lecteur qui va lui aussi se laisser happer par cette histoire qui place la filiation au cœur du récit, retrouvant ainsi l’un des thèmes de prédilection de l’auteur de Retour à Belle Etoile, Les Sœurs Ferrandon, Et le ciel se refuse à pleurer… ou encore de L’Enfant des Soldanelles.
Après la parenthèse autobiographique de Tête de paille, revoici le romancier au meilleur de sa forme !

Bibliographie sélective
Dans ce roman, il est aussi question de livres et de lecture: «A la fin des années 90, les bons livres ne manquaient pas… Comme La Quarantaine, de Le Clézio, La Douleur du dollar, de Zoé Valdés, ou encore Le Dit de Tianyi, de François Cheng.»
«Ces derniers temps, il se laissait volontiers emporter par la littérature américaine. Coup sur coup, il avait lu La joie du matin, de Betty Smith, Une voix dans la nuit, d’Armistead Maupin. Mon chien stupide et Les compagnons de la grappe, de John Fante, l’avaient littéralement embarqué.

Gailland, père et fils
Gérard Glatt
Éditions des Presses de la Cité
Collection Terres de France
Roman
400 p., 20 €
EAN 9782258194403
Paru le 6/05/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement dans les Alpes, au pied des Aravis, du côté de Sallanches et Chamonix, Megève, Praz-sur-Arly et Chambéry, Les Contamines, Servoz, Combloux, Saint-Gervais, Passy ou encore Les Houches ainsi que la Bretagne avec Cancale, Saint-Servan, Saint-Malo, Rennes. On y évoque aussi Paris et Rueil-Malmaison, Lyon ainsi que le Massif Central et un voyage à Issoire.

Quand?
L’action se déroule des années 1980 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Tout l’amour d’un père pour son fils à la jeunesse foudroyée à la suite d’un accident de voiture. Entre Savoie et Bretagne, un roman bouleversant sur le puissant lien filial.
Chaque jour, sous les yeux de Chris, se déploie la beauté immuable de la chaîne des Aravis.
Un matin qu’il observe ses montagnes à la longue-vue, la vision d’un corps suspendu au-dessus du vide le renvoie brutalement à son passé.
Juillet 1990. Ils étaient six copains qui fêtaient à Chamonix la fin de leur année d’études. La conduite folle dans les lacets. L’accident. Lui seul touché de plein fouet. Des jambes devenues inertes, inutiles, une vie atomisée…
C’est son père qui, dans un flot d’amour, accompagne le rescapé, tente de lui reconstruire pierre par pierre sa jeunesse perdue. Mais il ne peut s’empêcher de penser aux amis de son fils unique qui l’ont rayé de leur existence. Cette vie pleine de promesses à laquelle Chris avait droit lui aussi, n’est-ce pas eux qui la lui ont volée ?
Entre Savoie et Bretagne, un suspense poignant sur la puissance du lien filial.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com 
Ouest-France 

Les premières pages du livre
« Samedi 5 mai 2018. «Entre les promeneurs et moi, une balustrade. Guère davantage…» C’est ce que Chris ajoute toujours, l’air sérieux, quand on lui demande s’il a un lieu de prédilection pour travailler. Parce que d’où il est installé, une terrasse, plutôt un grand balcon, jusqu’à la route ça doit faire combien ? cinq à six mètres – une pelouse et quelques arbustes, trois rosiers maigriots, un portail en bois, verni chêne foncé, une haie de thuyas. En disant ça, ce qu’il aime croire ou laisser penser, c’est qu’en tendant le bras, il pourrait poser la main sur la première épaule venue. Effleurer la douceur d’une joue ou se prendre les doigts dans l’une de ces chevelures amples et féminines à la mode. Ou bien encore, pour lui moins sensuel, il n’y a pas de doute là-dessus, quoique… dans celle d’un jeune homme qu’une gelée coiffante hérisserait, quitte d’ailleurs à s’y écorcher les doigts, ou bien d’un homme qui serait encore jeune, entre trente-cinq et quarante ans… Ou d’un vieillard… D’une femme âgée, par exemple, ce qu’il aurait tant souhaité que devienne sa mère, les épaules légèrement voûtées, les joues un peu tombantes, le dessus des mains parcheminé… Oui, caresser une chevelure comme était la sienne, soyeuse et bouclée, qui sentait si bon quand, tout gamin, il y fourrait son nez… Très souvent, quand il est là, sur son balcon, devant sa table, et cloué dans son fauteuil, il se prend aussi à rêver de son père… Pourquoi ? Il ne le sait pas… Ça lui vient comme ça. Alors qu’il pense à tout autre chose… Le visage de son père lui apparaît soudain, monumental, sur fond de montagnes. Des montagnes qui n’ont rien à voir avec celles qu’il observe du matin jusqu’au soir. Rien à voir avec les Aravis. Ni avec la chaîne des Fiz qui domine la façade est du chalet. Encore moins avec celle du Mont-Blanc, plus au sud… Chris ne s’explique pas cette apparition. Comme une toile immense qu’on aurait déployée à son insu du fond de la vallée jusqu’au sommet de la pointe Percée. D’ailleurs, il ne cherche pas à savoir. C’est un visage au regard rempli de bonté. Le visage d’un homme triste. D’un homme désolé d’être parti si vite, de n’avoir rien pu faire pour retenir la vie. Ni un an, ni un mois, ni même un jour de plus. Une apparition qui ne s’explique pas plus que l’existence elle-même, et son achèvement. C’est ce que pense Chris lorsque, dans la brume, s’estompe le visage de son père. Ce visage, le même exactement, qu’il lui a laissé il y aura bientôt trois ans – trois années pleines, jour pour jour ou peu s’en faut, c’était le 9 mai 2015, il était près de 22 heures – avec ce beau regard, et ce presque sourire. Ces yeux bleu profond, grands ouverts sur le vide. Et ces lèvres tendrement écartées, qui tentaient un sourire, un rictus à peine marqué sur la gauche. Et ce front haut, que barrait une seule ride et que mouvementaient encore, malgré la mort, quelques cheveux épars – une vingtaine, pas davantage, juste une mèche –, toujours aussi blonds. Pâle plaisanterie d’un courant d’air qui provenait de l’entrebâillement d’une fenêtre… Ce soir-là, comme les autres soirs, il s’était employé auprès de Chris. L’avait d’abord conduit dans la salle de bains où ils avaient fait les clowns tout en se lavant les dents, ensuite aux toilettes.
« Quand tu auras fini, tu me diras… » avait-il lancé tout en s’adossant à la porte.
C’était un jeu, bien qu’ils eussent passé l’âge depuis longtemps. Mais il y avait tant d’affection entre eux deux qu’ils pouvaient tout se permettre. Dans le voisinage, nul n’ignorait plus ce que le père accomplissait pour son fils. Ni ce qu’ils avaient fait leur vie durant.
« Oui, oui, t’inquiète ! » répondait Chris, tout en urinant, château branlant, une main plaquée au mur, tandis que de l’autre il s’efforçait de viser au plus juste pour éviter qu’une goutte n’échappe à la lunette.
Enfin, il l’avait aidé à se glisser sous les draps.
« Laisse-moi, p’pa, laisse-moi faire… » avait protesté Chris, sans trop insister cependant.
Ça faisait tant plaisir à son père de lui venir en aide, de l’accompagner dans son effort, de lui soulever une jambe, puis l’autre… Et de terminer toujours ainsi après avoir effectué un rapide tour d’horizon :
« Tu ne manques de rien au moins ? Tu as ton livre ? Tout ce qu’il te faut ? »

Chris ? C’est Chris depuis que le monde existe. Même enfant, ses parents l’appelaient Chris. C’était toujours Chris par-ci, Chris par-là. Jamais Christophe. Ni Christian. Ni Chrysostome. Ni même Cristobal. Oui, pourquoi pas Cristobal ? Ou Christophe ? Ou Christian ? Son prénom, le vrai, celui qu’on avait écrit dans le registre d’état civil et dans le livret de famille, à la page réservée aux enfants issus d’un mariage ou d’une union quelconque, il ne l’avait appris qu’en entrant au cours préparatoire, après que la maîtresse, une grande femme brune aux cheveux raides qui lui tombaient sur les épaules, vêtue ce jour-là d’une blouse largement ouverte sur une poitrine pareille à celle de sa mère, de la couleur du lait, avait dit à tous les élèves de s’asseoir afin qu’elle puisse procéder à l’appel et ainsi mieux les connaître. Ce qui signifiait donner un visage au prénom de chacun. Car, leur avait-elle expliqué ensuite, tout au long de l’année scolaire, elle les appellerait chacun par son prénom. Du moins, s’ils le voulaient bien. Comme c’était une question, tous en chœur, ils avaient répondu que oui, ils voulaient bien. Surtout que la maîtresse avait l’air gentille, malgré ses longs cheveux noirs, son nez pointu qui lui faisait de sombres narines quand elle levait un peu la tête, et ses chaussures dont les semelles couinaient aussi fort qu’un chat dont on aurait écrasé les pattes lorsqu’elle marchait, c’est-à-dire sans arrêt depuis qu’ils étaient entrés dans la classe, comme qui, avait pensé Chris, aurait eu envie de faire pipi.
Bientôt, le silence s’était installé.
Juchée sur une estrade, la maîtresse s’était assise derrière son bureau. Puis elle avait croisé les jambes. D’une chemise cartonnée, elle avait sorti une feuille sur laquelle était tapé le nom de chacun, suivi de son prénom. Vingt-sept noms, dans l’ordre alphabétique. Comme aucun ne commençait par la lettre A, elle était passée à la lettre B.
Elle avait appelé Édouard Balmat. Un garçon que Chris ne connaissait pas, qu’il n’avait jamais croisé dans les rues de Sallanches, ni nulle part ailleurs. De toute façon, ça lui était égal. Parce qu’il avait déjà décidé qu’Édouard et lui ne seraient jamais copains. C’était son visage, rond et couvert de taches de son, qui ne lui revenait pas. La maîtresse ne s’était pas contentée de les appeler les uns après les autres. A tous, elle leur avait posé une question. A Édouard, elle avait demandé s’il était parent de Jacques Balmat, le premier avec Paccard à avoir gravi le mont Blanc.
« Non, non, m’dame ! avait répondu Édouard, la voix assurée. Lui, il n’était pas d’ici. Il était des Pèlerins d’en Haut, à côté de Chamonix.
— Tu en es certain ?
— Oh, ça oui, m’dame ! »
Impressionné, Chris lui avait aussitôt pardonné sa tête trop ronde et ses taches de son.
Et puis son tour était venu :
« Jean-Pierre Gailland ? » avait demandé la maîtresse.
Comme personne n’avait levé la main, à deux reprises elle avait réitéré sa demande.
« Jean-Pierre est absent ? s’était-elle encore enquise. L’un d’entre vous le connaît-il ? »
Le voisin de Chris avait alors levé la main.
« Lui, il avait fait comme ça, en désignant Chris. Il s’appelle Gailland, mais Chris, pas Jean-Pierre… »
Chris avait hésité un instant.
« C’est vrai, m’dame, s’était-il enfin décidé. C’est pour ça que je n’ai pas levé la main. Parce que je ne m’appelle pas Jean-Pierre. Mon prénom, c’est Chris… »
Puis, tout à trac :
« Et Jean-Pierre, m’dame, qu’est-ce que c’est moche ! »
Dans la classe, on s’était mis à rire.
« Les enfants, les enfants, un peu de calme… avait dit la maîtresse en tapant des mains sur le bureau. Alors, comme ça, tu t’appelles Chris et non Jean-Pierre ?
— Oui, m’dame. C’est comme ça à la maison. Depuis toujours. Et ça me plaît bien.
— Alors, allons-y pour Chris. Tu es content ?
— Oh, oui. Merci, m’dame. »
De retour à la maison – sa mère était venue le chercher à la sortie de l’école, vers seize heures –, pendant un long moment, il avait fait son bougon. Juste ce qu’il fallait pour qu’elle s’inquiète et lui demande ce qui n’allait pas. Il avait la bouche pleine, mais ça ne l’avait pas empêché de répondre sur un léger ton de reproche et tout en regardant par terre :
« C’est la maîtresse… »
Il avait eu un hoquet. Comme des pleurs qu’il aurait eu du mal à refouler.
« La maîtresse… il avait tout de même repris, elle… elle a dit comme ça que je m’appelle Jean-Pierre et pas Chris… Et que c’était marqué comme ça sur son papier… »
Sa mère avait sursauté.
« Comment ça, tu ne t’appelles pas Chris ? Bien sûr que si, tu t’appelles Chris ! Je vais aller la voir, moi…
— Oh non, maman.
— Et pourquoi non, mon chéri ? Faut que je lui explique.
— Lui expliquer quoi, maman ?
— Pourquoi tu t’appelles Chris et pas Jean-Pierre. »
Alors Chris avait soupiré.
« Oh, maintenant, c’est plus très grave, tu sais…
— Mais si, c’est grave… »
Chris avait sorti un mouchoir.
« Parce qu’elle veut bien que je m’appelle Chris… Pour me faire plaisir, je crois. Et pour te faire plaisir à toi aussi. Et à papa. Parce que je lui ai dit que Jean-Pierre, c’était trop moche. Tu sais, elle est gentille la maîtresse… »
Sa mère n’avait pas répondu.
Puis elle s’était assise et l’avait pris sur ses genoux.
A six ans, c’était encore un âge où il pouvait pleurer tout en respirant la saveur de lait qui se dégageait de son cou. Cette saveur qu’il avait retrouvée, rien qu’avec les yeux, lorsqu’il avait découvert, dans le décolleté de la blouse de sa maîtresse, à la base de son cou, cette même couleur soyeuse.
Il avait soupiré :
« Je ne veux pas qu’on m’appelle Jean-Pierre…
— Ça ne se reproduira plus, mon chéri…
— Tu me promets ? »
Aurait-elle pu, vraiment ?
Je ne veux pas qu’on m’appelle Jean-Pierre…
Elle l’avait regardé, lui avait souri.
La tête en arrière, lui aussi, il avait souri.
Puis elle lui avait parlé de Danny et de Jesse ; et elle lui avait dit comment Danny et Jesse, après l’avoir conçu et une attente de neuf mois, l’avaient accueilli.
« C’est tout simple, avait-elle commencé, la voix basse et blanche. Moi, vois-tu, avant que tu viennes au monde, j’aurais voulu que tu t’appelles Jesse… Mais ton papa, il disait que Jesse, c’était le prénom d’un hors-la-loi… »
Chris l’avait interrompue.
« C’est quoi un hors-la-loi ? il avait demandé.
— Papa te dira ça plus tard… Lui, il préférait Danny. Mais moi, Danny, je n’aimais pas trop. Alors, on a longtemps discuté. Un mois, deux mois… Et puis, finalement, on a décidé que tu t’appellerais Chris. Parce que Chris, ça nous convenait à tous les deux. Surtout à moi, en fait. A cause de Chris Marker. Un monsieur qui fait des films. Que j’avais vu à Annecy, lorsque j’étais à l’école d’infirmières. Tu comprends ? »
Elle s’était arrêtée, le regard un peu perdu.
Chris avait levé la tête. Il avait dit :
« Non, maman, je ne comprends pas… »
Pour lui, Chris Marker était un mystère. Et le resterait sans doute encore longtemps.
« Non, m’man… »
Sa mère avait hoché la tête.
Son sourire s’était effacé.
« Tu es triste, dis ?
— Non, ma puce… »
Puis elle avait repris, secouant à nouveau la tête :
« A l’hôpital, la personne qui s’occupait de la déclaration des naissances, elle a dit à ton papa que Chris, ce n’était pas un prénom… Lui, il a répondu que si, et que ce serait le tien. Mais l’autre a fait comme si elle n’avait rien entendu, et elle lui a demandé de choisir entre Christian et Christophe. Et comme ton papa est têtu, tu le connais, il a dit à cette personne qu’elle n’avait qu’à mettre ce qu’elle voulait, Jean-Pierre si ça pouvait lui faire plaisir, et qu’il s’en moquait, parce que pour nous, tes parents, tu serais toujours notre Chris…
— Et papa, il a eu du mal ?
— Quand il est revenu dans ma chambre, tu étais dans mes bras, il était tout en pleurs… Il aurait tant voulu que je sois heureuse… Tant voulu m’avoir donné un petit Chris au lieu d’un Jean-Pierre… Tu le comprends, ça, au moins ?
— Et tu l’as consolé, dis, maman ?
— Il t’a aperçu. A son tour, il t’a pris dans ses bras. Et tu t’es mis à brailler si fort, oh là là, qu’il a presque eu peur de t’avoir cassé quelque chose. Alors, je t’ai repris… Ensuite, on a oublié cette vilaine histoire… »

« Tiens, voilà André… »
André, c’est le prénom que Chris a donné hier à ce promeneur, le voyant passer pour la première fois.
« Voilà André… » répète-t-il pour lui-même.
Il a les mains dans les poches, une casquette en toile à visière rouge, un blouson beige, fermé à demi, et un jean bleu pâle, délavé sur le devant, au niveau des cuisses et, à l’arrière, de la pliure des genoux jusqu’aux fesses. Il marche, nonchalant, l’air de quelqu’un qui s’ennuie, tandis que ses gamins – quatre ou cinq ans chacun, des jumeaux, c’est plus que probable – tentent sans cesse d’attirer son attention par des cris aigus qui voudraient lui faire croire toutes les cinq ou dix secondes qu’ils auraient fait une nouvelle découverte. Ils sont l’un et l’autre vêtus de manière identique ; et ils arborent aussi une même tignasse blonde et bouclée.
Mine de rien, comme il en a l’habitude, installé dans son fauteuil, un verre de bière à disposition, Chris les regarde passer, puis disparaître derrière le mélèze.
Avant hier après-midi, il ne les avait encore jamais vus. Ils ne lui manquaient pas non plus, pour tout dire. A cause de leurs braillements. Il ne sait déjà plus où ils sont et pourtant il les entend encore. De beaux gamins, tout de même. Est-ce qu’ils repasseront par ici quand ils retourneront chez eux ? Ou prendront-ils un autre chemin ?

Qui les suit maintenant à quinze mètres derrière ? C’est Denise. Denise et son allure pressée. Difficile de croire qu’elle se promène. Pourtant, c’est comme ça. Tout en se promenant, elle filoche. Elle a tout de même bien changé, en dehors de cette façon qu’elle a de cavaler comme si elle avait un train à prendre, depuis que Chris la connaît. Son compagnon aussi du reste, qui a toujours autant de peine à la suivre. Denise, ça fait maintenant six ans que Chris l’a baptisée ainsi. Depuis que son père et lui, après la mort de sa mère, ont quitté Sallanches pour habiter à Passy, dans un chalet, avec une belle vue sur le lac. Pourquoi Denise ? Parce qu’au début des années 2000, lorsque Chris et ses parents étaient partis vivre à Cancale, en Bretagne, l’une de leurs amies qui portait ce prénom lui ressemblait à la fois par la taille : un mètre soixante-trois ou quatre, et par l’âge : entre cinquante-cinq et soixante ans. Par les cheveux également, qu’elle portait courts et teignait de cette couleur indéfinissable, tirant sur le rouge. Mais surtout par la silhouette : le ventre assez marqué de profil, mais sans excès ; les fesses moins hautes qu’elles n’avaient dû l’être lorsqu’elle avait vingt-cinq ans ; une légère voussure des épaules, mais avec, malgré tout, la volonté affirmée dans le port de tête de se tenir très droite ; et une poitrine, il faut bien en parler – le meilleur pour la fin, comme toujours – que Chris aurait eu de la peine à décrire tant elle était étoffée chez la Denise de Cancale et tant elle l’est aussi chez la Denise de Passy. Tout ce qu’il faut pour rattraper au cours de son cheminement de l’assiette à la bouche les excédents latéraux d’une fourchette. Cela étant, c’est sa Denise, et d’ailleurs son vrai prénom – Chris l’a appris, il y a peu. C’est sa Denise, et il l’aime bien comme elle est. Peut-être est-ce même réciproque. Il s’est déjà posé la question. Il faudrait qu’il le lui demande. Car il lui arrive, tandis qu’elle s’arrête pour attendre son René qui n’en finit pas de la rejoindre, de se tourner vers lui et de lui faire un signe de la main, le bras droit collé au corps. C’est un geste timide, voire même craintif. Souvent accompagné d’un aussi timide « Coucou ! » qu’elle répète deux ou trois fois, la voix presque éteinte. Aurait-elle peur d’être surprise ? Par qui ? Par son René ? Le malheureux, vu son état bien avancé, Chris ne le voit guère en capacité de lui en vouloir de quoi que ce soit.

Chris a bien changé, lui aussi, il ne rechigne pas à le reconnaître. C’est un fait, voilà tout. Ses cheveux, ni longs ni courts, sont devenus gris. Mais pas d’un beau gris, presque argenté. Non, son gris à lui tire davantage sur le jaune pisseux. Depuis quelques années, il a l’impression que ses yeux, d’un brun quelconque, se sont enfoncés sous ses arcades sourcilières, ce qui donne à son regard – selon ce qu’on lui a déjà rapporté – une ardeur parfois proche de la cruauté. Heureusement, la broussaille de ses sourcils, qu’il taille de temps en temps tout de même, atténue cet effet quasi violent qui ne colle pas avec son caractère. Pour le reste, il se paie un front aussi lisse ou presque qu’une peau de bébé, un teint mat, patiné sur des joues creuses – en raison du soleil qu’il reçoit à longueur de temps lorsqu’il travaille sur sa terrasse –, des épaules et des bras de terrassier, obtenus au long des années à force de pousser (ou de retenir) les roues de son fauteuil. Un cou maintenant chiffonné, et une poitrine glabre dans l’échancrure de sa chemise ouverte ou de son polo. Quoi encore ? Un arrière-train encore plus inexistant que celui de Denise, des cuisses guère plus épaisses que ses mollets. Finalement, le portrait craché d’un mec qui s’est retrouvé un jour salement coincé dans un tas de ferraille. Ce qu’il observe sans jamais s’y être habitué quand il se reflète dans une glace.

A midi, après que Mona est partie – c’est elle qui apporte à Chris son repas tous les jours, le soir également, sauf les samedis et les dimanches, et les autres jours où elle ne travaille pas : Noël, Pâques, Ascension, 1er et 8 mai, 11 novembre, etc., sans parler de ses vacances, cinq semaines qu’elle arrange à sa façon, rarement plus de deux à la fois –, donc, à midi, il était plutôt 13 heures, l’heure à laquelle il déjeune, après l’Australie, il a fait un tour en Nouvelle-Calédonie, entre Caldoches et Kanaks. Toujours avec Emmanuel Macron. D’abord sur BFM-TV, ensuite sur TF1. Comme grand patron, tout compte fait, il ne le croit pas si mauvais bougre. Il pense même que si c’était à recommencer, il revoterait pour lui. Malgré ce pif qu’il a vachement pointu. Et l’art qu’il a de n’écouter que lui-même. Mais bon, nul n’est parfait, comme on dit. En revanche, la société, la nôtre, celle de Chris, celle dont Macron a pris la tête il y a tout juste un an, vue de son balcon et des actualités qui lui sont infligées, Chris peine à croire qu’elle puisse s’arranger si aisément. Avec ces ringards, Le Pen et Mélenchon, qui font tout pour que rien ne change, la morgue toujours au bord des lèvres, le derrière confit dans la graisse d’oie. Des gueulards, il n’y a pas d’autre mot, qui usent et abusent de ce qu’ils nomment le peuple – il n’est pas mal, lui non plus, il faut bien aussi le reconnaître ! Et qui soufflent sur les braises du foyer pour que la pauvreté du pauvre monde qui leur réchauffe les pieds – elle est là pour ça, il ne faudrait surtout pas que ça change – se poursuive ad vitam aeternam. Qu’est-ce qu’ils foutraient autrement, pourrait-on m’expliquer ? se demande Chris. Parce que c’est bien là leur seule raison d’être, entuber le peuple pour qu’eux s’engraissent, ou bien se trompe-t-il ? Enfin, même s’il s’en fout un peu – à cinquante ans et bientôt une poussière de plus, qu’a-t-il encore à espérer ? –, il se demande ce que tout ça va donner… Tiens, ne serait-ce que pour la petite Mona, justement. Vingt-six ans, elle a. Tout frais, tout chauds. D’il y a seulement deux semaines. Et, pourtant, à elle comme à ceux de son âge, quel avenir est-ce qu’on leur réserve ? Déjà un petit côté vieille fille. Voilà le travail ! Ce qui lui fait penser ça ? En vrai, il n’en sait trop rien. Peut-être que c’était dans sa nature. Peut-être qu’elle est née comme ça. Avec son côté : « J’ai l’habitude de… », dont elle ne démord pas. Ses couettes à la Sheila des années 70. Après tout, ça lui est égal à Chris. C’est seulement pour dire. Parce que Mona, il l’aime bien. Comme Denise. A cette différence près, tout de même, que Mona, elle lui tient compagnie pour de bon. Pas longtemps à chaque fois, mais assez pour lui changer les idées. Une quinzaine de minutes à midi, autant le soir. Comme le facteur, s’il le voulait. Un nouveau service de La Poste. Il lui arrive de se tâter. Ce pourrait être à l’essai. Alban aussi, il est sympathique. Il vient les week-ends. Et reste plus longtemps que Mona. Il raconte à Chris ses aventures. Filles ou garçons. En fait, Chris croit qu’il en pince pour les deux. Comme s’il ne savait pas de quel côté pencher. Mona, elle, est plus discrète sur ces choses-là. Plus réservée d’une façon générale. Ce qui ne veut pas dire qu’elle ne fréquente guère. Des copines, en dehors de sa mère, elle doit bien en avoir, même si Chris n’en est pas certain. Vertueuse, plutôt, comme l’association FOI dont elle est membre. Du catholique pur et dur. C’est comme ça qu’il la voit. Elle n’en reste pas moins mignonne, même si pas très grande. Mais comme Chris est assis tout le temps – en dehors de ces fois peu fréquentes où il se rattrape juste avant de s’écrouler, notamment lorsque ses jambes se mettant à trembler à l’intérieur, surtout dans les mollets, une idée folle le prend de sortir de son fauteuil, comme s’il pouvait lui échapper – les occasions qu’il a de la regarder de haut (humour noir…) sont rares. N’empêche, il se répète souvent qu’elle a un joli minois. Nez un peu retroussé, assez fin cependant. Deux fossettes, une de chaque côté de la bouche, qui apparaissent dès qu’elle tente un sourire. Des pommettes saillantes, des yeux couleur d’eau profonde. Sourcils et cheveux sont brun cuivré. L’allure est gracile. Une silhouette qui le ferait bander si le toucher s’unissait au regard. Mais pour ça, il faudrait oser. Et oser, Chris ne le peut pas. Parce qu’il ignore ce qu’elle a dans la tête. Parce qu’il ne désire ni la surprendre ni la décevoir. Parce qu’il se doit de la respecter, eh oui ! telle qu’elle est, dans son intégrité. Parce qu’il se dit qu’un jour sans qu’il le lui demande, d’elle-même, elle se penchera vers lui et lui offrira ses lèvres. Il a le droit de rêver, n’est-ce pas ? Ses lèvres et rien de plus. Lui qui n’a connu que celles de sa mère, juste posées sur ses joues, et les lèvres de son père sur le haut de son front, à la naissance des cheveux.

Après André et ses gamins braillards, Denise et son René, combien de promeneurs ont défilé tandis que Chris pensait à d’autres choses ? Combien de poussettes ? de planches à roulettes et de rollers ? de ballons envolés ? de chiens-chiens à sa mémère ? de canaris en cage ? de voyageurs s’en revenant de la gare ou y allant ? Combien sont passés tandis qu’il avait l’esprit ailleurs, sans aucune envie précise, ni même diffuse. Hormis celle de pisser. Maintenant devenue pressante. Pourtant, ce n’est pas encore le moment. Aux toilettes, lorsqu’il s’y rend tout seul, c’est vraiment qu’il ne peut plus se retenir. Il a dû boire sa bière un peu vite. Il le sait, pourtant : la bière, c’est diurétique ! Son kiné le lui répète souvent. Mais il a fait chaud, ces temps-ci, trop chaud. Alors une canette de trente-trois centilitres, c’est si vite bu. Et tellement meilleur que la Thonon ou l’Évian !

C’est à titre exceptionnel que Mona est venue ce midi. Le samedi n’est pas son jour. Ni le dimanche. Pas la peine de revenir là-dessus. Ce soir, Mona le lui a dit, ce sera à nouveau Alban. Ah, celui-là ! Chris lui demandera pourquoi, aujourd’hui, il lui a fait faux bond. Ça l’obligera à rester un peu plus longtemps. Au moins, dimanche dernier, il aurait pu le prévenir. Il devait bien le savoir. Pourquoi est-ce qu’il ne l’a pas fait ? Si Chris grogne comme ça, c’est parce qu’il s’attendait à lui lorsqu’il a entendu grincer la porte d’entrée, et que Mona a déboulé comme une folle avec son plateau-repas. En retard qui plus est. Parce que Alban, c’est l’exactitude même. Alors, lorsque Mona a claironné : « C’est moi que v’là ! », elle a fichu à Chris une de ces frousses, il en tremble encore. Dans son dos, elle s’est annoncée, tandis qu’il était plongé dans la lecture d’un de ces tapuscrits (il n’y a que les antiques de son genre qui parlent encore de manuscrits) que les éditions de La Houle pour lesquelles il travaille depuis plus de vingt ans comme correcteur lui ont fait parvenir il y a déjà deux mois, afin qu’il le leur renvoie à la fin du mois de juin, au plus tard début juillet. Enfin… Profond soupir. Pas digne d’être publié, c’est ce qu’il pense. Même retravaillé. Parce que, franchement, ça ne vaut pas tripette. Nul n’est dupe là-dessus. Ça n’est même pas indigent. En vrai, ça n’existe pas. Seulement voilà, le problème, c’est que le lecteur lambda se rue sur ces niaiseries dès que c’est en librairie. C’est ce qu’il attend. Ce qui le fait saliver. La romance torchonnée. Et, clairement, ce qui met Chris en boule. Parce que ce lecteur – il est si con, mais si con ! – en passe même commande deux ou trois mois avant sa sortie, à peine les géants du Net en ont fait l’annonce dans leur rubrique A paraître. Désolée, l’éditrice de La Houle, une maison pourtant sérieuse, lui répond toujours la même chose : « Ils aiment ça, Chris, c’est ce qu’ils veulent, je n’y peux rien… Alors, tu corriges le plus gros, ce qui te paraît imbitable, et puis tu laisses le reste… » Avec un soupir, et lui expliquant par là que ces auteurs qui n’en sont pas mais qui se vendent comme des petits pains lui permettent aussi de publier ceux qui non seulement ont des choses à dire, mais qui savent aussi les écrire. Une denrée rare, de plus en plus rare à l’heure où on s’autopublie. Chris pourrait-il lui donner tort ? Bien sûr qu’elle a raison. Ça aussi, il le sait, comme il sait que la bière est bonne pour sa tuyauterie à condition de ne pas en abuser. Sans de bonnes ventes, pas de bons bouquins. N’empêche, ça démoralise parfois… Tenez, il ne sait même plus comment il en est arrivé là. A toutes ces pensées qui lui défilent dans la tête, ni pour quelles raisons ? Ni comment, ni pourquoi… Pour meubler la vacuité d’un espace, peut-être ? Espace-temps ? Existence ? A peu près la même chose, non ? A moins que ce ne soit pour évacuer on ne sait quelle curiosité plus ou moins malsaine qu’il traînerait derrière lui depuis ce matin ? On ne sait quelle fébrilité qu’il ressentirait dans le dedans de ses guiboles ? Ces jambes si vigoureuses hier, aux mollets fermes, qui galopaient si vite et si bien, et pendant si longtemps, avec tant d’aisance, et sans faiblesse, mais qu’un jour de bonheur, oui, un jour de bonheur, un jour de trop-plein, a connement, si connement réduites à rien, rien du tout… Ah, tout ça pourquoi ? Toutes ces réflexions remplies d’animosité ? Parce qu’il craint qu’Alban ne vienne pas ? Pourtant, il en est persuadé, il ne tardera pas, Mona lui a dit que ce soir, ce serait lui, Alban. Alban et pas elle… Non, non, surtout parce qu’il désespère de revoir l’ami Martin avant la nuit tombée. Il m’a promis, mais sait-on jamais ? Martin Gagne. Commissaire de son état. Beau gars. La quarantaine. Un mètre quatre-vingt-cinq. Un visage, nom de Dieu ! à rendre jaloux l’évangéliste Jean. Celui de la Cène, si bien traité par Vinci. Leonardo da. Dans les yeux qu’il a bleus, une telle douceur, un tel souci d’amour. Actuellement en vacances dans ce beau coin, ici, à Passy. Avec sa famille. Sa femme, Thérèse, et Léo qui doit se faire ses dix-huit ou dix-neuf ans. Et la toute brunette Alma, qui ne doit pas en avoir plus de sept… Allez, allez… Au fait, au fait… Il faut bien qu’il y arrive enfin… Un peu de courage, bon sang… C’était ce matin. A son réveil. Tout de même assez tôt. Vers 7 heures, guère plus. Le soleil n’avait pas encore sauté Barmerousse… Une vision de stupeur à laquelle, entêté comme une mule, il se refuse à penser depuis ce moment. Non, c’est faux. Qu’il repousse comme s’il lui déniait toute évidence, toute matérialité depuis que Martin est reparti. Donc une heure plus tard. Aux alentours de 8 h 15. Qu’il repousse avec vigueur, mais qui lui vrille les entrailles, le torture, comme si son envie de pisser ne lui suffisait pas… Malgré les mioches d’André, ces gredins mal élevés ; les pas cadencés de Denise, et ce pauvre René qui a tant de mal à la suivre, qui sue sang et eau ; et tout ce beau monde à portée de main qui n’a cessé de défiler comme pour mieux le soustraire à l’effroi, cet effroi qui le fait encore frissonner…

C’était ce matin. Comme tous les matins du monde, avec encore un peu de rosée sur les pétunias, il est sorti du lit pour se glisser dans son fauteuil. Combien de temps ça lui a pris ? Comme d’habitude ! Un quart d’heure et une bonne suée. Ensuite, il a ouvert la porte-fenêtre de la salle à manger. L’air était encore frais. Encore vif. Il avait la transparence, la limpidité du diamant bleu. Les Aravis, face à lui, étaient dégagés. Sans relief véritable. Hormis, bien visible, leur dentelle sommitale, et des nuances de blanc et de gris. Une symphonie silencieuse, teintée de regrets. Pourquoi de regrets ? La belle invention ! Métaphore du pauvre, qui passe par hasard et qu’on saisit au vol, voilà tout… Pas facile de faire ce qu’on veut, surtout quand on ne tient pas sur ses jambes. « Bon Dieu de merde ! » il a rugi, comme il rouspète tous les jours à la même heure, la roue gauche de son fauteuil bloquée par l’encadrement de la porte de sa chambre, ou la droite, tout aussi coincée par le vantail droit de la fenêtre qui donne sur sa terrasse, là où il désire se rendre précisément. Avant de prendre son petit déjeuner. Rien que pour coller son œil droit – droit comme le vantail de la fenêtre, sacrée coïncidence ! – sur l’oculaire de sa longue-vue qu’il laisse dehors nuit et jour, et redécouvrir, chaque matin, un bout de son là-haut. Ce là-haut, ce qu’il ne peut plus atteindre : les cimes, ah, les cimes…
« Bon Dieu de merde ! » avait-il encore rugi, mais cette fois quand il s’était redressé. D’un coup. Comme si le diable en personne lui avait sauté à la figure.

Chris lui avait pourtant dit de venir tout seul. Il avait même insisté. Au bout du fil, insoucieux, Martin ne cessait de plaisanter. En vrai, il ne croyait pas ce que Chris lui racontait. Les effets d’un mauvais rêve, c’était plus que probable.
« Je m’habille et j’arrive… » il avait enfin répondu.
Tout seul, lui avait dit Chris.
Tout seul, nom d’un clébard !
Pourtant, avant qu’il n’ait sonné à la grille, Chris n’était plus sur la terrasse mais tout de même encore assez près de la fenêtre, le premier qu’il avait aperçu, c’était Léo. La mèche dans les yeux, il lui avait fait un grand sourire.
« Chris, tu ouvres ? »
Il piaffait, tout heureux.
Chris lui avait dit qu’il n’avait qu’à pousser le portail.
Il était entré, suivi de son père. Ils avaient grimpé l’escalier, tous deux vachement légers. L’un en bermuda bleu ciel et polo. Comme au milieu de l’été. L’autre, le père, en pantalon de fine cotonnade et chemisette déboutonnée. Quelques poils roux en meublaient l’échancrure.
Martin s’était approché.
Il avait posé la main sur l’épaule de Chris, tandis que Léo essayait déjà de se faufiler entre le fauteuil et la fenêtre pour aller sur la terrasse.
« Pas de ça, Lisette », avait dit Chris.
Sa bonne humeur s’était estompée aussitôt.
« Pourquoi tu ne veux pas ? »
Chris avait haussé les épaules.
« J’avais dit à ton père de venir tout seul.
— Qu’est-ce que t’as ? »
Léo était inquiet.
« Qu’est-ce que j’ai ? Ce n’est pas ça la question, Léo. Tu restes là, s’il te plaît, et tu laisses d’abord passer ton père. Tu veux bien, dis ? Parce que… »
Sur le balcon, comme toujours, ce qui l’intéressait, c’était la longue-vue, une Bresser Condor que Chris a depuis trois ans maintenant. Un petit bijou qui lui permet d’observer ces montagnes sur la croupe desquelles, adolescent et même devenu adulte, il s’est adonné aux pires cabrioles. Dès la belle saison de retour, cette longue-vue, il l’installe à côté de lui, sur son trépied. Et souvent, pour se délasser, après deux ou trois heures de correction, l’esprit fatigué et les doigts gourds, il regarde la nature, il s’évade, il part à la découverte des alpages, du côté des Aravis, de la pointe des Verts jusqu’à la pointe Percée et même au-delà. Il tente de traquer les bouquetins, du côté des Fours, droit devant lui, et au-dessus de Mayères ; et parfois de surprendre les rapaces dans leur vol, comme le gypaète ou le milan noir. Les hommes ne lui sont pas non plus indifférents, surtout ceux qui s’élèvent par troupeaux – hélas, ce n’est pas de la blague –, jusqu’au sommet du mont Blanc. Est-ce nostalgie de sa part ou mélancolie ? Il ne saurait dire. Pincement au cœur, en tout cas, ça oui.
« Parce que quoi ? » avait répété Léo.
Chris avait ignoré la question.
« Va donc voir, il avait dit à Martin. C’est toi que j’ai appelé, pas ton fils. Tu vas comprendre. Hier soir, sans doute, après le départ de Mona, quand je suis rentré, tu sais comme c’est parfois difficile, j’ai dû bousculer la longue-vue. Et figure-toi ce qu’il y avait au bout ce matin… Je ne la rentre jamais, tu comprends, ou je devrais attendre que quelqu’un arrive…
— Un jour, ou plutôt une nuit, tu te la feras piquer, je te l’ai déjà dit. C’est tout de même du beau matos.
— Penses-tu donc… Va, je te dis. Peut-être que tu rigoleras moins ensuite… »

Ils se connaissaient à peine qu’ils s’étaient déjà tutoyés.
C’était venu tout seul.
Pour Chris, la présence de Martin et de sa petite famille, ce n’est rien que du bonheur.
Tous les quatre, ils occupent le chalet situé au-dessus du sien. Thérèse et les enfants, surtout, plus souvent que Martin. Pour les vacances scolaires, c’est réglé comme du papier à musique : ils débarquent de Lyon où Martin a son boulot. Et alors ils redonnent vie à ce virage de Boussaz, en bordure de forêt. Eux, au-dessus du virage, à l’extérieur. Chris, dans le creux du coude. En fait, bien que sur la commune de Passy, sous les rochers de Varan, ils sont tout voisins de Sallanches. Et, bien sûr, ils dominent la vallée, plein ouest, avec le soleil qui leur chatouille les narines une belle partie de la journée, dès le printemps arrivé et même en hiver, quand ils ont le temps sec et froid. Leur chalet, il s’appelle Les Redons. Pourquoi ? Chris n’en sait fichtre rien. Eux non plus, d’ailleurs. A ce qu’il sait, ils le louent à l’année pour pas trop cher. De toute façon, ça ne le regarde pas. Ce qu’il voit, surtout, c’est qu’il s’entend à la perfection avec eux. Mieux que ça, leur voisinage le rassure. Parce qu’à part eux, en dehors des trois fermes encore au-dessus, ils ne sont pas très nombreux dans le secteur. Du passage, essentiellement. Des gens qui se promènent, comme Denise, à qui un peu de marche ne fait pas de mal. D’autres qui partent en randonnée, le pas léger, ou qui en reviennent, la savate plus lourde. Dans une journée, les semaines de vacances, un joli petit paquet tout de même.

« Va, je te dis… » il avait donc insisté.
Martin l’avait enjambé.
Il avait fait signe à Léo de se tenir tranquille.
Une fois sur le balcon, il avait regardé Chris.
« Et alors ?
— Tu ne bouges pas la longue-vue, tu places ton œil sur l’oculaire, ce que j’ai fait ce matin, ensuite je t’écoute… »
Même pas trente secondes s’étaient écoulées.
Martin Gagne s’était redressé. Il s’était tourné vers Chris, puis vers Léo. Et à nouveau vers Chris.
« C’est ça que tu as vu ? il avait fait, s’étranglant à moitié.
— Oui, la même chose que toi, non ?
— Tu crois que… ?
— Qu’il est mort, tu veux dire ? »
Martin avait haussé les épaules.
« Je ne crois rien, avait continué Chris. Rien du tout. Je t’ai appelé parce que… Parce que j’ai été choqué sur le moment. Tu imagines, non ? S’il est mort ? En fait, j’en suis à peu près certain. T’as vu l’allure… »
Soucieux, Martin avait opiné.
« Et t’as appelé personne ?
— Tu veux dire quoi ?
— Les gendarmes ?
— Non. Je t’ai appelé tout de suite. Personne avant… »
Martin avait son smartphone sur lui.
« P’pa, je peux, moi aussi ? » avait risqué Léo, contrarié de se sentir hors du coup.
Martin avait bougonné.
Puis il avait crié, agacé :
« Tu fais ce que tu veux, merde ! Après tout, t’as regardé pire à la télé… »
La tête de Léo.
Le visage devenu blême, le menton tremblant.

Sur l’instant, un frisson avait parcouru Martin. Pourtant, il n’en avait rien laissé paraître. Le métier voulait ça ! Ce qu’il venait d’observer l’avait sidéré. Dans le cercle de l’oculaire, au milieu de la fissure qui faisait suite à la crête des Verts – une fissure rocheuse d’une trentaine de mètres, offrant de belles prises aux mains, méritant néanmoins de sages précautions, à l’approche du sommet de la pointe Percée ; la Cheminée de Sallanches, pour les gens de la vallée –, le corps d’un homme, inerte, suspendu au-dessus du vide, retenu par une corde nouée à la taille. Un corps plié en deux, dans l’allure de ces lapins dont le boucher brise la colonne pour éviter qu’ils ne prennent trop de place dans le cabas de la cliente, avait pensé le commissaire en se redressant.
« C’est là tout ce que tu voulais me montrer ? » avait-il demandé à nouveau.
Il était encore sous le choc.
« C’est déjà pas mal, non ?
— Oui, je crois bien.
— Il a passé la nuit comme ça, tu crois ?
— Je connais moins la montagne que toi, Chris. Je suppose qu’il était seul. Il a dû dévisser, rater une prise… Mais s’il était seul, pourquoi est-ce qu’il était encordé ? Enfin, encordé, même pas de baudrier… »

Il avait appelé ses collègues de la gendarmerie.
Après avoir raccroché, il avait dit qu’il allait les rejoindre, tout en enjoignant à son fils de rentrer à la maison.
La tête basse et les bras ballants, Léo avait descendu l’escalier. Chris l’avait vu sortir. Contrarié, il lui avait jeté un sale œil. Sa journée était foutue. Chris s’en voulait. Mais c’était absurde. Parce qu’il n’y était pour rien. Si Léo avait quelque chose à reprocher, ce ne pouvait être qu’à son père.
Martin était parti à son tour.
« Faut que je me dépêche. »
Il avait laissé passer quelques secondes.
Avait réfléchi ou seulement hésité, puis :
« Surtout, ta longue-vue, tu ne la déplaces pas. Tu poses un œil de temps en temps. Si tu remarques quelque chose, tu m’appelles. Tu es sûr que ce matin… ? »
Chris l’avait interrompu.
« Sûr de quoi ?
— Est-ce que je sais ?
— D’avoir appelé personne d’autre que toi ? ou d’être tombé là-dessus par hasard ? »
Chris avait protesté avec force.
« Ce sont les montagnes, Martin, qui m’intéressent. Et ce qui s’y passe. Tu le sais aussi bien que moi. Je suis arrivé, j’ai regardé… Un uppercut qui m’a remué sur l’instant… Il fait beau. Ciel bleu, pas un nuage. Dans une heure, peut-être deux, des grimpeurs vont tomber là-dessus… »
Martin avait voulu se montrer détendu.
« Au moins, ça te change les idées… »
Comme Chris ne répondait pas, il avait achevé :
« J’y vais, et je te tiens au courant. »
Puis il avait descendu l’escalier quatre à quatre. Sur la route, un bref regard, et un signe de la main.

C’était ce matin. Comme tous les matins du monde, avec ce soupçon de rosée qui donne tant d’éclat aux pétunias.

Déjà 18 h 30. Ce même samedi.
Alban fermait la porte, c’est ce que Chris supposa lorsque lui parvint un imperceptible froissement d’air. Avec Alban, jamais le moindre claquement, pas même un grincement, aurait-il été machinal. Le silence. Rien que le silence. Un silence lourd. Parfois pesant. Pareil à celui dont on encombre les morts. Chris lui en avait fait l’observation, un soir. C’était au tout début. Un sourire aux lèvres. Ils se connaissaient à peine. Mais ça ne l’avait pas fait rire, au contraire. « Je ne veille pas les morts, il avait répondu. C’est pour si des fois vous étiez en train de somnoler. Est-ce que je peux savoir, moi, tant que vous n’êtes pas devant moi, si vous dormez ou non ? » Le ton acide, avec ça. La mine renfrognée de quelqu’un que Chris aurait pris pour un imbécile. Ce qui n’était pas le cas. Seulement histoire de dire ou d’entamer la conversation.

A présent, tout ça, c’est terminé. Tous les deux, ils plaisantent. Comme déjà dit, il arrive de plus en plus souvent à Alban de s’installer en face de Chris, un verre à la main, une heure, deux heures d’affilée. Parfois davantage. Il parle à Chris et Chris lui parle. Ils ne voient pas le temps passer. En fait, Alban se livre davantage que Mona, mais sans paraître. Avec plus de naturel. Il est vrai aussi que Chris et Mona se voient cinq jours sur sept. Alors, forcément, elle et lui ont moins de choses en retard à se raconter.

Alban pointa bientôt le nez.
Chris lui demanda :
— Salut, tu vas bien ? Bonne journée ?
Alban fit oui de la tête.
— Désolé pour ce midi.
Puis il fila vers la cuisine où il se déchargea du repas de Chris, une omelette aux champignons et de la salade, et des bricoles qu’il lui avait demandé de lui rapporter le dimanche précédent. En général, tout ce qui pesait trop lourd pour Mona. Les bouteilles d’eau et les bouteilles de vin. La lessive en baril. Les produits d’entretien que lui avait réclamés la femme de ménage. Des livres également, des grands formats, mais surtout des poches. Chris ne s’abreuvait pas qu’à la production de La Houle, loin de là, ni qu’aux autres maisons d’édition pour lesquelles il effectuait aussi la correction des tapuscrits qu’elles lui faisaient parvenir, comme L’Ombre et Belledonne.
— Tu dînes tout de suite ? lui demanda Alban. Moi, c’est comme tu veux. Dans une heure, non ?
— Dans une heure, d’accord, répondit Chris.
Il ajouta aussitôt :
— Tu peux me rentrer, s’il te plaît ? Commence à faire frisquet. Là, sur les épaules et dans le dos.
Puis, en bougonnant :
— Ce n’est pas encore l’été.
Alban réapparut ; il brandissait une espèce de couverture.
— Tu veux ça ? plaisanta-t-il.
— T’es con ou quoi ? D’où est-ce que ça sort ?
— Trouvé sur une chaise.
Chris haussa les épaules.
— Mona, ce matin, qui aura oublié de reprendre ce vieux machin. Occupe-toi plutôt de moi, je te dis.
Alban balança la pièce de tissu dans le couloir.
— Si ça ne t’ennuie pas, proposa-t-il à Chris tout en poussant son fauteuil, on dîne ensemble. J’ai apporté tout ce qu’il faut. En plus de ton repas, je te rassure.
Chris fit semblant de s’étonner :
— Ni copains ni copines, ce soir, un samedi ?
— Abstinence complète, Chris… Et ta longue-vue, je la rentre également ?
Bon sang ! Chris n’y pensait plus.
— Non, non, tu n’y touches pas, s’écria-t-il.
Alban s’esclaffa :
— Ton petit bijou, c’est vrai…
— Ce n’est pas ça du tout. Je vais te raconter. Mais avant, tu me conduis aux toilettes. Parce que je n’en peux plus. C’est la bière, je crois bien…
Alban rigola encore plus.
— En route, Totophe !
Il a envie de me foutre en rogne ou quoi ? marmotta Chris à part lui. Totophe… Quel âne !
— Et après, oui, tu me racontes, continua Alban. Mais tu ne comptes pas la laisser dehors toute la nuit ? L’humidité et tout. L’année dernière, tu te souviens, je me bataillais déjà pour elle. Enfin, c’est comme tu veux.
Il ramena Chris dans la salle à manger qui lui servait de salon et de bureau, parce que c’était là qu’il travaillait, du moins quand la saison le lui imposait, là qu’il s’étalait, se répandait sans ordre, ni honte, un vrai foutoir, et que s’empilaient ses lectures, heureuses ou douloureuses.
Une belle pièce, de près de vingt-cinq mètres carrés.
Son royaume.

Souvent, à voir Alban vaquer chez lui, à son aise, autant que dans ce studio où il disait vivre, Chris imaginait en lui le fils qu’il aurait pu avoir. Il se demandait même si Alban, de son côté, n’agissait pas avec lui comme il aurait agi avec son père, cette même spontanéité, cette même aisance. Son père, il ne l’avait jamais connu. Que sa mère qui l’avait élevé toute seule. Pourtant, c’est davantage de lui que d’elle qu’il parlait. Ce père qu’il inventait, à qui il dessinait une silhouette aux courbes fragiles, façonnait un visage malléable, comme en pâte à modeler, selon son humeur. Enfant, sa mère ne lui en avait rien dit. Et encore à présent, elle ne lui en disait rien. Comme si elle non plus ne l’avait pas connu. « Je suis le fruit du Saint-Esprit… » avait fait Alban, un jour de tristesse.

— Tiens, dit-il, ton petit verre du samedi soir. Et pour une fois, je t’accompagne. On trinque ?
— On trinque ! acquiesça Chris.
Les deux verres de rouge s’entrechoquèrent.
— Alors, ton histoire, tu me la racontes ?
Chris fit mine de ne pas avoir entendu.
— Pas mauvais, ton vin, observa-t-il. C’est du quoi ? Je suis bête ! Je parie un mondeuse, c’est ça ?
— T’as gagné !
Un vrai bonheur, Alban.
— Je suis passé devant Francioli, tu vois où ? L’occase a fait le larron. Il te plaît ?
— Manque que les gâteaux salés.
Léger temps mort.
Ou plutôt de réflexion.
— Du saucisson de Magland ? suggéra Alban. T’en voudrais aussi ? Ce serait une bonne idée. J’en ai acheté, c’était pour notre repas, comme entrée, mais on peut l’entamer à présent. Qu’est-ce que tu en dis ?
La réponse de Chris, il l’avait déjà dans la tête.
— Economise-toi, dit-il en souriant, j’ai tout compris.
Il se leva, un tour dans la cuisine, et revint bientôt, les mains pleines : saucisson, couteau, assiette.
— Alors, maintenant, je t’écoute…
Il y eut un silence.
Chris hésitait entre Magellan et l’un de ces documentaires sur l’Égypte ancienne qu’on passe si souvent à la télé, mais il comprit que ce soir, ce ne serait ni l’un ni l’autre. Surtout si Martin déboulait à son tour, ce qu’il espérait vivement. D’autant qu’il ne lui avait jamais manqué jusqu’ici. Parce que ce ne serait plus lui qu’Alban écouterait, mais Martin. Et Martin serait content lui aussi d’avoir gagné un auditeur.
Enfin, il commença à narrer sa journée. Ce réveil un peu fou qui l’avait conduit, savoir pourquoi ? sur le balcon, avant qu’il ne prenne sa chicorée et ses biscottes, et ce bout de brioche qui lui restait d’hier. Et cette idée saugrenue qu’il avait eue de poser sitôt son œil sur l’oculaire.
Il raconta à Alban sa stupeur, le tremblement qui lui avait pris les bras, les jambes et, bientôt, tout le corps, lorsqu’il avait relevé la tête et posé son regard au loin, bien au-dessus du lac, en direction de Burzier et des bois environnants, comme pour être certain qu’il n’avait pas rêvé, et que sa longue-vue ne lui jouait pas un mauvais tour, un tour à la noix, une saloperie, rien que pour voir l’effet que ça produirait.
— Mais le mort, Alban, avec mes vrais yeux, je ne l’ai pas distingué. Personne n’aurait pu le voir. Martin non plus, il ne l’a pas vu. Il n’y a que l’œil rivé à l’oculaire qu’on peut apercevoir aussi nettement les choses quand elles sont si loin. Avec un grossissement de soixante-douze fois, même les grimpeurs qui s’accrochent à la pointe Percée ne peuvent me dissimuler la marque de leurs godasses. J’exagère à peine…
Au fur et à mesure qu’il avançait, que sa relation se faisait plus précise, le front d’Alban se plissait, une ride creusée entre ses sourcils. En fait, il n’en croyait pas ses oreilles. Et ses yeux, tout ronds, s’exorbitaient. Ce qui lui en bouchait un coin, c’était le macchabée, plié en deux, se balançant dans le vide, au bout d’une corde nouée à la taille.
— On a tué ce type, c’est ça ?
Chris n’y avait pas songé.
— Tu crois vraiment ? interrogea-t-il incrédule. Je penchais pour un accident.
Alban hocha la tête.
— Non, je ne sais pas, c’était une idée.
Alors, Chris poursuivit.
Il parla de Martin. De la façon dont il avait pris les choses en main. Du pauvre Léo, déconfit, reparti les épaules basses après s’être fait engueuler. De sa journée bousillée. Il parla de Denise et de son René, tout en se disant qu’Alban n’en avait certainement rien à foutre. D’André et de ses gosses. Et de ses réflexions aussi dérisoires que ridicules qui l’avaient traversé, à propos des écrivains d’aujourd’hui – écrivaillons, rectifia-t-il –, des éditeurs qui ne valaient pas mieux, et de ces encenseurs de misère, guère plus futés, mais pompeux, avec leurs airs à faire mourir de rire, mais que d’aucuns admirent. Triste, lamentable humanité… Comme si tout ça pouvait l’avancer à quoi que ce soit. De la bile, de la bile et rien de plus. Et de la fatigue en sus, à maudire si platement, si connement tous ces gens qui le nourrissaient. Amertume ou rancœur ? Tout ça pour tenter de rayer, de raturer, d’effacer cette vision. Ce mort. Ce cadavre.
— Crois-tu vraiment, répéta-t-il, que tout ça soit possible, Alban ? Dis-le-moi. Réponds-moi.
— Tout ça quoi ? Que veux-tu que je te dise ?
Soupir, léger soupir.
— Que c’est absurde, par exemple.
— Sûrement pas, Chris. Ce matin, je suppose, ce qui t’est arrivé n’a pas été anodin. Tu t’es jeté sur ta longue-vue et il y a eu ce type au bout de sa corde. Et quelque chose a refait surface que tu devais refouler ces derniers mois. Est-ce que je me trompe ? Tu ne m’aurais pas parlé comme tu viens de faire, sinon. Avec cette animosité.
— Quelque chose en moi qui se serait réveillé, tu penses ? En même temps que moi ?
— Pas en même temps, rectifia Alban. Seulement lorsque t’as vu le type, là-haut.
— … et que j’avais rangé dans un coin de ma tête ? continua Chris. Ou que je refoulais, comme tu dis ? »

Extraits
« Parfois, il s’interrompait. N’allait pas au bout de sa phrase. Parce qu’il ne parlait pas toujours de Tantz. Ce pouvait être de Xavier, ce pouvait être aussi d’Hélène. Il ne me parlait pas toujours de Tantz, mais son esprit, lui, ne parvenait jamais à l’écarter complètement. À travers Hélène, à travers Xavier, c’était toujours Tantz. S’il avait pu l’attraper, je me dis qu’il l’aurait frappé, qu’il l’aurait amoché comme il faut, et pas seulement avec des mots. Avec ses poings, c’est sûr, ou tout ce qui lui serait tombé sous la main. Une bonne punition, ça oui… En revanche, c’est vrai, de Marc et de Carol, il m’en causait rarement… Quand je serai rentré et que j’aurai déballé les courses, tout ce que Chris m’a demandé d’acheter pour le déjeuner, et ce soir, et demain matin, et que je lui aurai dit quelques mots, je descendrai au sous-sol… J’ai hâte, soudain… Un peu de frissons aussi… Merde, merde, si ça se trouve, peut-être que la mort de Tantz, ce tableau morbide – je ne l’ai pas vu, mais ce n’est pas dur à imaginer -, peut-être que Michel il avait tout prévu. Quelque chose comme ça… Ou pire encore… » p. 134

« Encore aujourd’hui, malgré les années écoulées, il a le sentiment que pour lui, tout s’est arrêté cette nuit du 3 au 4 juillet 90, vers 2 heures du matin.
Bien sûr, lorsqu’il parle de cette nuit du 3 au 4 juillet, il ne fait que reprendre ce qu’on lui a dit et redit pendant des jours, des semaines et des mois… De toute façon, quelle importance à présent? Qu’est-ce que cela changerait si l’accident avait eu lieu une semaine plus tard? En revanche, son père a tant donné de son temps, de son âme, pour lui réorganiser une mémoire, une mémoire véritable, pour que les bribes éparses de son existence, pareilles à un éparpillement d’éclats de verre, retrouvent plus ou moins la place qui était la leur… » p. 143

« Chris avait un job, c’était déjà bien. On devait être en 93. Il avait répondu à une petite annonce parue dans un canard qui n’avait sans doute rien de local. Comment lui était-il parvenu? Les éditions de La Houle cherchaient un correcteur. Elles venaient d’être créées par un type de son âge, il l’avait su plus tard, installé en Bretagne. Lui-même breton et né à Morlaix. Erwan Le Gaec. Erwan… Fou de littérature, il avait décidé de mettre le peu qu’il possédait au service de nouveaux auteurs. Ça aussi, il le lui avait expliqué bien plus tard. Le CV de Chris lui avait convenu, son inexpérience également. Ils travaillent ensemble depuis maintenant vingt-cinq ans. » p. 148

« Carnet n° 4 (extraits)
Lundi 5 décembre 2005, dans la soirée — Qu’en sait-il, ce commissaire, de mon amour excessif? A-t-il au moins des enfants? ou rien qu’un seul? Je donne à Chris ce que je lui dois. Y compris ce qu’il ne me demande pas. Est-ce vraiment trop? Beaucoup trop? Il n’avait pas demandé à vivre. Et pourtant… Il n’avait pas demandé à vivre éclopé, cloué dans un fauteuil roulant. Et pourtant… Alors, Odile et moi, à notre manière, nous l’aidons du mieux que nous pouvons. Sans rien vouloir réparer. Que pourrions-nous réparer? Nous ne sommes pour rien dans ce qui est arrivé. Parce que si je n’ai pu le retenir avant qu’il ne monte dans cette voiture, si je n’étais pas présent, c’est sans doute parce que ce devait être ainsi. Je n’écris pas cela pour me défausser, mais parce que je ne crois ni au hasard ni aux coïncidences. Uniquement au destin. Ou encore à la volonté de Dieu, que je néglige depuis longtemps, c’est exact. » p. 249

À propos de l’auteur
GLATT_Gerard_©DR_ouest_franceGérard Glatt © Photo DR Ouest-France

Gérard Glatt est né en 1944, à Montgeron, quelques semaines avant la Libération. Ses premiers bonheurs, c’est la maladie qui les lui offre, à sept ans, quand une mauvaise pleurésie le cloue au lit pendant des mois : il découvre la lecture. Pendant ses études secondaires à Paris, Gérard Glatt a pour professeurs l’écrivain Jean Markale, spécialiste de la littérature celtique, et René Khawam, orientaliste renommé et traducteur des Mille et Une Nuits. Il rencontre également Roger Vrigny – l’année où celui-ci reçoit le prix Femina – et Jacques Brenner, éditeur chez Julliard. L’un et l’autre l’encouragent à poursuivre ses débuts littéraires. Quelques années plus tard, entré dans l’administration des Finances, il fait la connaissance de Pierre Silvain, sans doute l’une des plus fines plumes contemporaines, qui le soutient à son tour. En 1977, il publie son premier roman, Holçarté, chez Calmann-Lévy. Auteur d’une dizaine d’ouvrages (romans, poésies, livres pour la jeunesse), Gérard Glatt ne se consacre aujourd’hui qu’à l’écriture. Il partage son temps entre la région parisienne et la Bretagne. (Source: Éditions Presses de la Cité)

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Ce matin-là

JOSSE_ce_matin-la  RL_hiver_2021

En deux mots
Clara s’apprête à partir enseigner à l’étranger au moment où son père est victime d’un AVC. Ses plans sont alors chamboulés. Elle reste et trouve une autre voie, conseillère clientèle dans une banque. Un travail dans lequel elle va s’investir jusqu’au burnout. Désormais c’est elle qui doit se relever.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Clara va-t-elle pouvoir s’en sortir ?

Dans son nouveau roman Gaëlle Josse raconte le burnout d’une cadre commerciale et les jours qui suivent cette épreuve. Et confirme son talent à rendre avec acuité l’évolution psychologique de ses personnages.

Ce matin-là la voiture de Clara Legendre a refusé de démarrer. Une panne somme toute ordinaire, mais pour cette animatrice commerciale d’une banque, c’est le facteur de stress qui la fait craquer. Elle s’effondre en pleurs dans son appartement. Ella touché le fond. Le docteur Cardoso va diagnostiquer un burnout, lui prescrire des antidépresseurs et quinze jours d’arrêt de travail.
Alors Clara se laisse aller. Thomas, son compagnon, ne la reconnaît plus, lui qui était tombé sous le charme de cette personne dynamique, élégante, ambitieuse. Peut-être vaut-il mieux désormais ne plus se voir.
Sa mère, quant à elle, ne comprend pas son mutisme. Elle aurait pu la prévenir, venir passer quelques jours auprès de ses parents, au côté de ce père dont elle a sauvé la vie une dizaine d’années plus tôt, alors qu’il était victime d’un AVC.
En fait, «elle ne veut pas parler, expliquer, ni à lui ni à d’autres, elle voudrait qu’on l’oublie, qu’on la laisse tranquille, au fond de son terrier.» Surtout pas à son frère cadet Christophe, photographe culinaire, qui forme avec Élise, web designer, le couple de bobos parisiens type, avec leurs enfants Garance et Hugo. Elle se recroqueville sur elle-même et le médecin du travail lui confirme après plus d’un mois d’arrêt-maladie qu’elle est inapte à reprendre son travail. «Le monde danse autour d’elle; il joue sa chanson et elle, ne joue plus, ne danse plus. Elle se sent derrière une vitre, à chercher ses gestes, à chercher ses pas, à se demander si un jour elle vivra à nouveau.»
Peut-être que le coup de fil de Cécile, son amie d’enfance qui l’invite à passer quelques jours chez elle, à la campagne, lui permettra de sortir de sa léthargie? Partager, échanger, dire les choses, voilà en tout cas une première étape vers la lumière.
Gaëlle Josse dit avec beaucoup de justesse les craintes, les hésitations, la peine à sortir de cette dépression, de ce mal qui vous ronge et vous empêche d’avancer. Le chemin qu’emprunte Clara est semé d’embûches, mais commencer à y cheminer est déjà une victoire. En se rappelant son père après son AVC, et combien cet épisode a changé sa vie, elle comprend aussi que rien n’est inéluctable, que certains choix ne sont pas définitifs.
Depuis Une femme en contre-jour, son précédent roman, on sait combien la romancière est habile à sonder les âmes et à rendre compte des cheminements psychologiques de ses personnages. Elle parvient même ici à instiller un peu de poésie dans un univers sombre. Comme le souligne son père: «Allez, ma fille, ta vie t’attend, file!»

Signalons que Gaëlle Josse sera l’une des invitées de La Grande Librairie ce mercredi 5 mai.

Ce matin-là
Gaëlle Josse
Éditions Noir sur blanc / Notabilia
Roman
224 p., 17 €
EAN 9782882506696
Paru le 16/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, dans un endroit qui n’est pas précisé, mais que l’on imagine en région parisienne.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un matin, tout lâche pour Clara, jeune femme compétente, efficace, investie dans la société de crédit qui l’emploie. Elle ne retournera pas travailler. Amis, amours, famille, collègues, tout se délite. Des semaines, des mois de solitude, de vide, s’ouvrent devant elle.
Pour relancer le cours de sa vie, il lui faudra des ruptures, de l’amitié, et aussi remonter à la source vive de l’enfance.
Ce matin-là, c’est une mosaïque qui se dévoile, l’histoire simple d’une vie qui a perdu son unité, son allant, son élan, et qui cherche comment être enfin à sa juste place.
Qui ne s’est senti, un jour, tenté d’abandonner la course?
Une histoire minuscule et universelle, qui interroge chacun de nous sur nos choix, nos désirs, et sur la façon dont il nous faut parfois réinventer nos vies pour pouvoir continuer.
Gaëlle Josse saisit ici avec la plus grande acuité de fragiles instants sur le fil de l’existence, au plus près des sensations et des émotions d’une vie qui pourrait aussi être la nôtre.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
France TV Info (Carine Azzopardi)
RTS (Jean-Marie Félix – entretien avec Gaëlle Josse)
L’Usine Nouvelle (Christophe Bys)
La Cause littéraire (Delphine Crahay)
Blog L’Insatiable (Charlotte Milandri)
Blog Mes échappées livresques
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Les livres de Joëlle 
Blog T Livres T Arts
Blog Les mots de la fin 


Web TV Culture présente Ce matin-là de Gaëlle Josse © Production Web TV Culture


Gaëlle Josse présente son roman Ce matin-là © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« Ce 2 juillet 2006, au soir
The End s’affiche en noir et blanc sur l’écran de la télévision, en majuscules fixes et tremblotantes, pendant que la musique du générique enveloppe la pièce d’un envol symphonique, cordes, trompettes et cavalcade. Clara passe le dimanche soir chez ses parents, une habitude. Ils dînent, regardent un film, puis elle va. Ils aiment les classiques, les westerns parfois, les vrais, Rio Bravo et les jambes d’Angie Dickinson, La Charge héroïque, La Prisonnière du désert, L’Homme qui tua Liberty Valance. Comme dans une flamboyante, une rassurante pureté originelle, le Bien et le Mal, le Destin et la Justice s’affrontent sans masque sur fond de Monument Valley et de désert Mojave, dans les hennissements des chevaux et le sifflement des balles. On y boit du whisky dans des verres sales et du café amer dans des quarts en métal cabossé, accompagné par la mélancolie de l’harmonica autour du feu de camp. L’amour triomphe avec pudeur des flèches et des serpents à sonnettes ; le héros mutique au regard lourd et aux vêtements déchirés va noyer sa mélancolie au son d’un piano bastringue dans les dessous volantés d’une entraîneuse de saloon aux jambes fuselées, avant de reprendre la route de son errance sans fin sur les chemins poussiéreux de l’Ouest.

Il est tard, la chaleur s’attarde dans le jardin, on a laissé les portes-fenêtres ouvertes, les roses ont déjà offert une nouvelle floraison. La mère est debout, elle s’affaire, tourne, range, nettoie, brique, lustre. Le plateau de la table basse brille de nouveau, télécommande posée à angle droit sur les journaux de la semaine, coussins des fauteuils retapés, regonflés, vierges de la moindre trace de corps.
Clara s’apprête à se lever du canapé et à rassembler ses affaires. Son père s’est déjà retiré, une fatigue qui l’a pris d’un coup, il veut aller dormir maintenant. Bonne nuit, ma chérie, rentre bien, ne tarde pas. À dimanche prochain.

Un bruit. Lourd, sourd, mat. Un écroulement. Toutes deux elles ont sursauté, elles se sont regardées. D’un bond elles sont à la salle de bains. Il est à terre, nu, inconscient. Clara voit sa mère, bouche ouverte, yeux agrandis. Elle entend son cri. Elle se penche, tente de comprendre s’il s’agit d’un malaise, s’il s’est assommé en tombant, s’il respire, si. Aussitôt, l’appel au 18, expliquer, du mieux possible. Attendre les secours. Sa mère est incapable de faire un pas, de dire un mot. Soudée, vissée, figée sur place. Clara contourne le corps pour étendre sur lui sa robe de chambre. Le corps de son père. Celui qui ne doit pas être vu. Elle tente de détourner le regard du torse maigre à la peau fine et fripée, d’ignorer les bras flasques, le ventre gonflé, le sexe racorni lové au milieu des poils blancs, les cuisses marbrées du pourpre bleuté de vaisseaux capillaires éclatés. Elle ne l’a jamais vu ainsi. Elle prend sa main, lui demande s’il peut presser la sienne, comme elle l’a appris en secourisme. Rien. Un gémissement. Il vit. Les pompiers sont là, leur sirène les a précédés. Va ouvrir, maman. Mais non. Elle n’ira pas, elle ne peut pas. Clara enjambe son père et court à la porte. Oui, c’est ici, entrez. En quelques secondes, la civière est à la porte de la salle de bains. Le corps est embarqué, une couverture de survie métallisée, crissante, sanglée sur sa poitrine. Maman, je l’accompagne, tu peux me donner sa carte Vitale, un pyjama propre ? Maman, s’il te plaît. MAMAN ! Sa mère n’a pas bougé. Elle n’a pas cillé. Elle regarde sa fille comme une inconnue. Ses traits sont arrêtés dans une expression de surprise, d’horreur et d’incompréhension mêlées. Clara l’attrape par un bras, lui tend sa veste, ses chaussures. Viens. Je ne te laisse pas là. Viens maintenant. Dépêche-toi, on y va. Elle lui enfile son vêtement, lui fait lever un pied après l’autre, emboîte ses chaussures à l’extrémité des chevilles, passe la bride de son sac à main à son épaule, elle court à leur chambre chercher le portefeuille de son père, vérifie la présence des papiers indispensables.

Et puis les couloirs blancs, les blouses bleues, les blouses vertes, les visages dissimulés par le masque et la charlotte, les pas perdus et le mauvais café du distributeur. Sa mère est restée assise là où Clara l’a installée. La chaleur, sur un siège en plastique moulé blanc sale, soudé à plusieurs autres par une barre d’acier. Tant de monde. Tous âges. L’attente. Guetter un signe, repérer les infirmières, l’interne de service, rester prête à bondir pour savoir. Premières réponses. AVC foudroyant. On ne peut rien dire sur les possibles séquelles. Il faudra du temps, sûrement beaucoup de temps, mais pour l’heure le pronostic vital n’est plus engagé. On le garde en réanimation pour le moment. Non, pas de visites. On vous dira quand il sera transféré dans un autre service. L’interne est calme, courtois, on lit la fatigue dans ses yeux cernés d’ocre, sur son visage creusé par les ombres des néons. Clara déteste cette expression, cette histoire de pronostic vital, engagé ou non, vaguement technique et totalement abstraite, celle qu’on entend à longueur de temps aux informations, cette expression qui n’ose parler ni de la vie ni de la mort. Elle comprend que son père vivra. Plus ou moins. On lui laisse l’apercevoir à travers le box vitré, elle fait un geste de la main à la forme allongée sous un drap jaune pâle, raccordée aux tuyaux et aux moniteurs, elle est certaine qu’il l’a vue.

Ce soulagement, qu’il soit encore là, encore présent dans le cercle des vivants, même du bout des doigts, parce que les doigts on peut les serrer, les serrer fort et ne pas les lâcher, et aussitôt ces questions qu’elle essaie de tenir à distance, des images qu’elle tente de chasser, de vilains frelons. Le père de cet ami de lycée, l’année de terminale, rescapé d’une semblable attaque, la moitié du corps, du visage, inerte, la parole impossible, des graviers dans la bouche. Son regard insoutenable de désespoir. L’aveu de son fils, le soir des résultats du bac, entre shots de vodka et sono rugissante. Tu sais, pour lui, je crois qu’il aurait mieux valu que ça s’arrête. Il ne peut ni boire, ni manger, ni se laver seul, ni pisser, ni le reste. Tu imagines ? Non, elle préfère ne pas imaginer. Elle retourne dans la salle d’attente informer sa mère. Elle ne sait plus s’il faut se réjouir de la vie. Elle veut parier que oui. Sa mère n’a toujours pas bougé, le regard arrêté sur un point mystérieux, perdu dans des lointains connus d’elle seule. Sur le chemin du retour, dans la voiture, dans la nuit, Clara entend sa voix. Tu crois que c’est vraiment grave, pour ton père ?

L’impression que l’on vient de tirer avec brutalité un rideau opaque sur son avenir, qu’il lui reste à se débattre dans une pièce obscure et qu’il faut l’accepter, parce que c’est là que la vie la demande. Elle pense à son billet d’avion, à son départ prévu dans une semaine. À sa joie, à son impatience. À la fête de départ qu’elle vient de donner. À ce travail qui l’attend sur un autre continent, enseigner le français à l’étranger. À ce qui ne sera pas, maintenant. À ses vingt ans. À la vie. À Christophe, son frère, que sa mère vient d’appeler, et qui viendra plus tard, beaucoup plus tard. Je fais ce que je peux, maman. Je descendrai vous voir dès que possible. Et Clara qui pense que non, il ne fait pas ce qu’il peut. Ça la met en colère, mais ça ne l’étonne pas. Elle veut l’appeler à son tour, et elle se retient. À quoi bon ? Il a fait son choix. Une rage sourde, mauvaise, monte en elle et elle s’efforce de la contenir. Elle aussi, en un instant, entre deux feux rouges et deux ronds-points, elle vient de faire son choix.

Elle va rester. Rendre son billet d’avion. Expliquer son désistement brutal. Trouver du travail ou reprendre des études près de chez eux. Ravaler sa déception. Serrer les dents. La bombe à fragmentation a éclaté entre ses doigts, dans la douceur de ce soir de juillet parmi les roses, c’est ainsi.
Dans son ancienne chambre d’enfant où elle reste pour cette nuit, dans le lit étroit avec sa couverture en épais coton blanc qu’elle dispute aux peluches d’ours, de singes et de zèbres mêlées, elle ferme les yeux. En elle, désormais, il y a le cri de sa mère, le regard de sa mère, et ce corps nu, démuni, vulnérable, fragile comme celui d’un trop vieil enfant.
Douze ans plus tard, ce 8 octobre 2018
Ce matin-là, à sept heures trente, au jour montant, la voiture de Clara n’a pas démarré. Rien à faire. Rien. Rien de rien. Ni tourner et retourner la clé de contact, ni taper du plat de la main sur le volant, ni enfoncer l’accélérateur d’un pied rageur. Ni soupirer, excédée, en proférant injures et menaces à l’encontre de l’assemblage immobile de métal, d’aluminium, de chrome et de plastique. Une bête morte. Échouée. Inutile.
Elle va être en retard. Mentalement, elle fait défiler sa journée à venir, les rendez-vous, les réunions, les messages à envoyer, les appels à passer, les décisions à prendre. Ferme les yeux. Prend une longue inspiration. Ouvre les yeux. Elle est seule maintenant sur le parking de l’immeuble, posée sur sa case délimitée par des traits de peinture blanche à moitié effacés. Le jour s’est levé, il s’est faufilé en dévoilant les contours des oliviers en pot qui marquent l’entrée de la résidence, en révélant la haie de bambous qui semble suspendre son frémissement. Rien ne bouge.

La jeune femme s’agite dans l’habitacle, un poisson qui manquerait d’eau dans son aquarium. Elle descend, claque la portière, l’ouvre de nouveau, se rassied au volant, murmure une supplication, démarre, mais démarre s’il te plaît, tente encore de faire bouger la bête, de lui transmettre souffle, énergie, mouvement.
Il est huit heures passées, il fait grand jour. Fébrile, énervée, Clara sort son téléphone de son sac. Les bons réflexes, le cerveau en ordre de marche. Prévenir le bureau. Appeler le garage. Décommander les premiers rendez-vous. Annuler. Annuler. Appeler Thomas, aussi, il saura quoi faire, lui. Impossible. Sa main retombe. Un instant blanc, un instant vide. Elle ressort de la voiture, se retourne, s’arrête, indécise. Une danse muette.

Elle titube, regagne le hall de son immeuble, la démarche saccadée, mécanique, un pied devant l’autre, à grand-peine, avec son sac, son manteau, son écharpe, la sacoche de l’ordinateur. Elle remonte les quelques marches descendues en courant une demi-heure plus tôt. Appelle l’ascenseur. Qu’il arrive, vite, plus vite. Premier. Deuxième. Troisième gauche. Elle ouvre sa porte et pénètre dans le cocon qu’elle vient de quitter. Odeur légère encore de sommeil, de gel douche et de pain grillé.
Le murmure d’un affaissement. Elle se laisse glisser le long de la porte d’entrée, le dos qui épouse le bois verni, jusqu’au sol, les clés de voiture sont tombées d’un côté, le sac à main, le manteau de l’autre, tout en vrac. Elle a perdu une chaussure, un escarpin noir, autoritaire et inutile, qui émerge au milieu de l’amoncellement. Elle replie les genoux contre son front, les bras en couronne, comme font les enfants, et tout son corps est secoué de sanglots, de spasmes, de hoquets, une série de mouvements, de bruits incohérents, saccadés, sur lesquels elle n’a aucune prise, comme si son corps vivait une vie autonome, hors contrôle, qu’il lui appartient seulement de subir. Cela dure un temps infini, un temps dont elle n’a aucune idée.

Lorsqu’elle reprend son souffle, c’est avec lenteur, c’est pour chercher dans son sac des mouchoirs en papier, et elle a froid, maintenant. Elle claque des dents dans son tailleur gris clair, dans son chemisier blanc. Elle tremble. Un épuisement qui lui vient, qui la plaque au sol. Puis elle se débarrasse de sa seconde chaussure et tente de se mettre debout, et cela aussi lui prend un temps infini. Le miroir de l’entrée, celui qui lui sert chaque matin à contrôler son reflet, lui renvoie son visage.
Ses yeux sont gonflés, barbouillés de noir, son rouge à lèvres a débordé, son regard cherche en vain la jeune femme déterminée qui aurait dû se trouver là, la combattante, les jambes fermes, les cuisses musclées sous la jupe crayon, le pied cambré et l’allure nette, déterminée, celle qui arpente les couloirs de l’agence à grands pas pressés, toujours affairée, efficace, projetée dans une tâche précise, dans le but qu’elle s’est assigné et qui mobilise toute son énergie, toute sa volonté.
Elle la cherche et ne trouve qu’un clown mal débarbouillé, le regard perdu, des larmes qui descendent en rayures brillantes sur les joues, le sillage d’un escargot sur une feuille. Elle est pieds nus et elle a filé son collant, la peau blanche, si blanche, apparaît sous les échelles de nylon noir, elle frissonne et peine à retrouver sa respiration, elle ne comprend pas ce qui lui arrive, elle ne comprend pas cette soudaine débâcle qui la jette à terre, cette force qui l’immobilise en rendant toute lutte inutile. Elle voudrait parler à Thomas, lui dire ce qui se passe, ce qu’elle ne comprend pas, mais c’est au-dessus de ses forces. Au bord du jour, une certitude, une seule, gagne du terrain et s’accroche : aujourd’hui, elle n’ira pas travailler.
À l’appel de son nom, elle se lève, quitte la salle d’attente, avec les enfants fiévreux que leurs mères tentent d’occuper avec un jeu sur leur téléphone, avec ce jeune couple, main dans la main, qui parle à voix basse, avec la dame âgée qui tient son enveloppe de radios bien à plat sur ses genoux. Elle laisse la moquette bleu foncé, avec ses affiches de golfeurs en plein élan, savante torsion du buste et bras levés, avec ses photos des Antilles, avec la table basse avec ses magazines cornés et défraîchis, les nouvelles d’il y a un siècle, les actrices, les princesses, mariées et démariées dix fois depuis, avec le présentoir débordant de dépliants d’information et d’incitation aux dépistages les plus variés. Une musique relaxante, ou voulue telle, harpe et bruit d’océan, Lettre à Élise et Marche turque, réglée à très faible volume, installe en boucle une toile de fond sonore.

Elle entre dans le cabinet et le docteur Cardoso, Éric Cardoso, ancien interne des hôpitaux, comme le précisent ses en-têtes d’ordonnance, referme la porte sur elle. Le docteur Cardoso et sa voix douce, si basse qu’il faut tendre l’oreille pour l’entendre, ses lunettes sans monture, aux branches fixées sur les verres épais, et ses chemises bleu ciel. Tenue d’invisibilité de gentil fantôme, flottant entre son bureau et sa table d’examen. Clara l’avait surnommé l’homme des neiges, elle s’attendait chaque fois à le voir disparaître dans le blanc du mur, s’y incruster et s’y fondre, dans une absence génétiquement programmée. Mais non, il est là, il consulte son ordinateur, j’ai les résultats de vos bilans précédents, tout allait bien, Mademoiselle Legendre. Qu’est-ce qui vous amène aujourd’hui ?
Trop tard pour s’enfuir, il va falloir parler, elle panique, elle ne sait pas par quoi commencer. Que s’est-il passé d’ailleurs ? Elle dit son absence hier au bureau, elle vient mendier le certificat d’absence, l’arrêt de travail qu’il lui faut produire. Il faut expliquer, un peu. Et tout lâche. Le barrage qui rompt, une fois encore. Digues submergées, elle s’accroche aux quelques mots qui flottent sur l’eau, un radeau pour ne pas sombrer. En face, il écoute, prend des notes, entoure quelque chose de plusieurs cercles, en souligne un autre, laisse le flot se tarir. Il retient quelques mots de ce torrent, comme de petites embarcations prises dans les rapides, des mots comme trop, pas assez, résultats, chiffres, objectifs, intenables, pression, tensions, menaces, angoisse, méfiance, angoisse, dimanche soir, plus faim, sommeil impossible, séries télé, oublier. Il pose ses lunettes, la fixe de ses yeux pâles sans cils, se penche vers elle et lui demande depuis quand ?

Elle raconte, dit qu’elle ne peut plus. Que c’est la première fois qu’elle s’écroule comme ça. Avant, elle aimait bien ce qu’elle faisait. Plus maintenant, de l’abattage, les primes qui sautent au moindre prétexte, la défiance, la concurrence entre collègues, et puis, tenez, ces rendez-vous absurdes, le 2 janvier à huit heures trente, et pareil le jour de mon retour de vacances. Et les deux fois, la boss qui arrive à neuf heures, grand sourire, rouge à lèvres, en disant qu’elle avait oublié, que ce n’était pas si urgent, finalement. Pour un peu, elle aurait apporté les croissants. J’avais écourté mes vacances pour préparer mon bilan. Rien pu avaler la dernière semaine.
Pour hier, elle ne comprend pas. Rien de particulier, seulement cette voiture qui ne voulait rien savoir. Elle doit passer au garage ce soir, elle appréhende ça, aussi, le montant au bas de la facture.
Le fleuve des larmes menace de reprendre son cours, elle essaie de sourire, baisse la tête. Elle se sent comme une enfant, comme toujours quand elle franchit cette porte, à tenter de comprendre les explications simplifiées sans avoir l’air idiote, à acquiescer, à déballer ses faiblesses, ses angoisses, ses hontes, à déballer… »

Extraits
« Non, elle ne veut pas parler, expliquer, ni à lui ni à d’autres, elle voudrait qu’on l’oublie, qu’on la laisse tranquille, au fond de son terrier.
Surtout pas Christophe. Sept ans de plus qu’elle, pas grand-chose comme points communs. Il fait un métier tendance, photographe culinaire, il peut vous expliquer pendant des heures comment on s’y prend pour photographier des tartes au citron meringuées, des sushis ou de la crème glacée. Élise, sa femme, exerce aussi un métier tendance, web designer, elle crée des sites Internet et les habille de jolies couleurs, et leurs enfants ont aussi des prénoms tendance, Garance et Hugo. » p. 50

« Elle raconte, une fois de plus, le trop-plein de demandes, la brutalité des injonctions, les objectifs impossibles à atteindre, les phrases qui blessent lâchées dans les couloirs, hors témoins, les faux sourires pendant les réunions, les contrôles à tout moment, la froideur des mails, leurs contenus glaçants à l’écran, le téléphone de fonction qui vous poursuit le soir encore, et aussi pendant les vacances, les rivalités entretenues ou provoquées, la défiance qui s’installe, le toujours plus et le jamais assez. Elle parle du temps impossible à dilater, à suspendre, l’aiguille de la montre qui court trop vite, en retard, en retard, comme le lapin d’Alice, et les tâches, les rendez-vous qui s’accumulent, les contrôles qui se multiplient. Elle parle du mépris envers les clients qu’il faut pressurer et elle dit qu’elle ne peut plus. Elle raconte les week-ends englués dans l’insomnie ou le trop de sommeil, les dimanches soir qui commencent de plus en plus tôt, au réveil parfois. Elle parle des kilos perdus et de l’impossibilité de se nourrir. Cette impression qu’elle a de rejouer la même scène, d’un médecin à l’autre, et elle se demande si ça va être comme ça, sa vie, raconter son histoire, et la raconter encore, pour qu’on soit bien sûr qu’elle va mal. » p. 59

« Le monde danse autour d’elle; il joue sa chanson et elle, ne joue plus, ne danse plus. Elle se sent derrière une vitre, à chercher ses gestes, à chercher ses pas, à se demander si un jour elle vivra à nouveau. Elle se lève, avec lenteur, regarde le banc comme si elle y avait oublié quelque chose, et elle va. » p. 83

« Je ne demande rien, maman, j’essaie simplement d’arrêter de me brutaliser, je fais ce que je peux. Elle voudrait ajouter que la vie court vite, qu’elle court sur les corps et les visages, qu’elle laboure les cœurs et les âmes, que le temps nous met des gifles jour après jour et que les larmes et les souvenirs creusent d’invisibles rivières, qu’il faut courir vers son désir sans regret et sourire à ce qui nous porte et nous réjouit. Elle n’arrive pas à dire tout ça, elle se contente de poser sa main sur le bras de sa mère. Je vais bien, maman. Les vaguelettes vont et viennent d’une tempe à l’autre. Les lèvres commencent à articuler quelque chose, puis renoncent. Allez, à table, vous deux. » p. 212

À propos de l’auteur
JOSSE_Gaelle_©Louise_OlignyGaëlle Josse © Photo Louise Oligny

Venue à l’écriture par la poésie, Gaëlle Josse publie son premier roman, Les heures silencieuses, en 2011 aux éditions Autrement, suivi de Nos vies désaccordées en 2012 et de Noces de neige en 2013. Ces trois titres ont remporté plusieurs récompenses, dont le prix Alain-Fournier et le prix national de l’Audio lecture en 2013 pour Nos vies désaccordées. Le dernier gardien d’Ellis Island a été un grand succès et a remporté, entre autres récompenses, le prix de Littérature de l’Union européenne. L’Ombre de nos nuits a remporté le prix Page des Libraires. Une longue impatience a remporté le Prix du public du Salon de Genève, le prix Simenon et le prix Exbrayat. Une femme en contre-jour a reçu le prix des lecteurs Terres de Paroles 2020. Gaëlle Josse est diplômée en droit, en journalisme et en psychologie clinique. Après quelques années passées en Nouvelle-Calédonie, elle travaille aujourd’hui à Paris et vit en région parisienne. Plusieurs de ses romans ont été traduits, ils sont étudiés dans de nombreux lycées. (Source: Éditions Noir sur Blanc)

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Over the Rainbow

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots
Après la remarque d’une amie d’enfance, Constance Joly a ressenti la nécessité d’écrire l’histoire de son père, homosexuel et mort du sida. Avec une infinie tendresse, elle retrace le parcours de cet homme, de ce père marié trop tôt.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Des mots pour combler le manque

Constance était une jeune fille lorsqu’elle a perdu son père, mort du sida. À à la suite de la remarque d’une amie, l’auteure de Le Matin est un tigre a ressenti la nécessité de mettre des mots sur ce vide. Une confession bouleversante.

«Oui, c’est ça, je me souviens: il fait partie des vieux homos qui sont morts les premiers» La remarque de Justine, venue rendre visite à son amie d’enfance pour voir son bébé a provoqué un choc et poussé Constance Joly à prendre la plume. «La honte et le chagrin qui m’avaient ravagée en refermant la porte sur elle, il y a aujourd’hui une vingtaine d’années, se sont changés en nécessité. Celle de remonter le cours de ta vie.» Une vie qui commence à Nice dans les années 1960, au sein d’une famille qui va se déchirer le jour où sa mère découvre son frère de dix-huit ans «au lit avec un nègre». Bertrand est contraint de quitter le domicile familial, non sans avoir lancé «c’est pas moi le plus pédé des deux». Jacques, le futur père de Constance, ne va pas tarder à fuir à son tour Nice pour Paris et la fièvre de mai 1968. Et pour ne pas être «le plus pédé des deux» se choisit la plus belle et la plus cultivée des femmes. Lucie enseigne à la Sorbonne, l’avenir est plein de promesses.
Quand naît leur fille, Jacques veut encore croire à leur histoire et choisit le prénom de Constance. «Tu as envie de cette vertu dans ta vie, creuser ton sillon dans ce mariage, dans cette fiction. Durer, persévérer, j’en porte le prénom et la charge. Tu ne persévéreras pas dans ton rôle de mari, mais dans celui de père, si. Tu as été un père discret, emprunté, timide et merveilleux.»
Une rencontre à Clermont-Ferrand va bousculer toutes ses certitudes. Denis a 27 ans et va éveiller un désir qui plus jamais ne s’éteindra. Quelques mois plus tard lui succédera Ivan que Lucie trouvera dans le lit conjugal. La rupture est consommée.
Commence alors pour Constance la vie d’enfant de divorcés, qui partage sa vie entre le cocon maternel et l’appartement mystérieux que son père partage avec son «copain». Petit à petit, elle trouve ses marques, grandit. Après ses premières expériences amoureuses et après avoir consolé sa mère qui n’imaginait plus un nouvel amour possible, elle doit essayer de trouver des mots apaisants pour son père qu’Ivan vient de quitter.
Il finira par se consoler dans les bras de Sören. C’est au moment où Constance prend son envol et trouve l’amour que son père est frappé par «la plus « grande catastrophe sanitaire que l’humanité ait connue », selon l’expression de l’Organisation mondiale de la santé, vient de paraître, mais personne ne le sait pour le moment». Peut-être est-ce le résultat d’un voyage à San Francisco à l’automne 1979. Mais il n’en sait rien. Il n’en dit rien. Le zona, premier indice de la maladie, sera guéri au bout de quinze jours. Mais d’autres symptômes ne vont pas tarder à faire leur apparition et les décès dans la communauté homosexuelle se multiplient.
Constance la romancière a su trouver dans les mots, la façon de crier son amour pour son père. En courts chapitres, qui sont autant de reflets d’une grande humanité, elle raconte un drame. Mais à la froide réalité, elle préfère les chauds rayons du soleil. Et c’est bouleversant. «J’écris pour ne pas tourner la page. J’écris pour inverser le cours du temps. J’écris pour ne pas te perdre pour toujours. J’écris pour rester ton enfant». Mission brillamment accomplie!

Over the rainbow
Constance Joly
Éditions Flammarion
Roman
192 p., 17 €
EAN 9782081518650
Paru le 6/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Nice et dans la région puis à Paris, Clermont-Ferrand et la Bourgogne. On y évoque aussi des voyages à San Francisco, des vacances en Grèce, à Stromboli, à l’île de Ré, au Portugal et en Dordogne, un séjour à Saint-Pétersbourg, à Cerisy, à Venise et à Séville.

Quand?
L’action se déroule de la fin des années 1960 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Celle qui raconte cette histoire, c’est sa fille, Constance. Le père, c’est Jacques, jeune professeur d’italien passionné, qui aime l’opéra, la littérature et les antiquaires. Ce qu’il trouve en fuyant Nice en 1968 pour se mêler à l’effervescence parisienne, c’est la force d’être enfin lui-même, de se laisser aller à son désir pour les hommes. Il est parmi les premiers à mourir du sida au début des années 1990, elle est l’une des premières enfants à vivre en partie avec un couple d’hommes.
Over the Rainbow est le roman d’un amour lointain mais toujours fiévreux, l’amour d’une fille grandie qui saisit de quel bois elle est faite: du bois de la liberté, celui d’être soi contre vents et marées.

68 premières fois
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Les autres critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Cheek Magazine (Pauline Le Gall)
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Têtu
Nice Matin (Jimmy Boursicot)
Blog Les livres de K 79
Blog Trouble Bibliomane
Blog Le tourneur de pages


Entretien avec Constance Joly à propos de son roman Over the Rainbow © Production Escale du livre – Bordeaux


Lecture du roman par l’auteure et Céline Milliat-Baumgartner © Production Maison de la poésie – Paris

Les premières pages du livre
« 1. Toute histoire commence par quelqu’un qui s’en va
Elle avait été la grande amie de mes seize ans, on avait passé le bac ensemble, on avait aimé le même garçon, on s’était disputées, réconciliées, éloignées, puis tout à fait perdues de vue. Je savais qu’elle vivait seule, qu’elle avait travaillé dans l’humanitaire, et je l’avais prévenue quelques jours auparavant que j’avais accouché d’une petite fille. Elle m’avait alors annoncé sa visite. Je ne l’avais pas vue depuis dix ans. J’avais un trac de débutante. Je vaporisais des effluves de fleur d’oranger dans la pièce, arrangeais un coussin, essayais différents sourires devant le miroir. Le bébé dormait, j’allais régulièrement vérifier sa blondeur mousseuse, je la trouvais indécemment belle, j’étais fière. Fière et bouillonnante d’impatience.
Elle a sonné. Mon cœur a fait un looping et je suis allée ouvrir. Lorsque je l’ai vue, je me suis souvenue de tout ce que notre amitié avait laissé de boue dans son sillage. Je me suis souvenue que Justine n’était pas du genre « gentil », et qu’elle m’avait même toujours sacrément dominée. Il m’est revenu que nos roulades dans l’herbe étaient accueillies par ses sarcasmes, que les clopes que je fumais étaient trop chères à son goût, qu’elle me trouvait trop souriante, trop maigre, trop grande. J’ai revu tout cela en un clin d’œil, alors que son regard bleu se plantait dans le mien dans l’encadrement de la porte. Et j’ai su que cette visite serait une erreur. Je l’ai su d’instinct, alors que je lui dédiais mon fameux sourire et qu’elle entrait dans l’appartement où mon tout petit bébé venait de se réveiller avec des sanglots déchirants. Elle a jugé ma fille trop gâtée, mon appartement trop cossu, et en laissant son index caresser ma rangée de livres, s’est arrêtée sur le seul ouvrage vaguement honteux que je possédais, en s’esclaffant.
Quand je l’ai enfin raccompagnée à la porte, Justine m’a demandé des nouvelles de mon père. J’ai été surprise la première seconde, puis j’ai pensé à une blague, une de ses sales blagues d’ado, et j’ai presque été soulagée de retrouver son humour, mais à mon effarement, elle s’est reprise. Mais non, bien sûr, elle était bête, il était mort. « Le dasse, c’est ça ? » J’ai dû hocher la tête. Elle a ajouté en appelant l’ascenseur : « Oui, c’est ça, je me souviens : il fait partie des vieux homos qui sont morts les premiers. » L’ascenseur s’est arrêté à l’étage et Justine est montée dedans en me lançant un de ses fameux « Salud ! ». En refermant la porte, j’ai réalisé que le bébé s’était arrêté de pleurer. Et que je tremblais.
Elle avait oublié ta mort. Cela peut arriver, bien sûr, je la lui avais apprise cinq ans auparavant, nous ne nous étions pas revues depuis. Je pouvais comprendre. Je pouvais lui pardonner ça. Mais elle avait parlé de toi comme d’un « vieil homo », elle avait évoqué ta maladie, le sida, sans même lui donner son vrai nom. Cette maladie secrète, coupable, honteuse, que toi-même tu avais tue jusqu’à la fin. Et ces mots grelottaient dans mon cerveau : « vieil homo », « le dasse ». Ce que tu avais dû endurer pour vivre ton homosexualité. Ce que tu avais souffert pour en mourir. Le silence qui avait cousu tout cela. Ta vie en lisière, ta vie en sourdine. Et soudain, le fracas de ces paroles qui prétendaient te résumer. Justine avait réglé ton cas en deux formules. La honte et le chagrin qui m’avaient ravagée en refermant la porte sur elle, il y a aujourd’hui une vingtaine d’années, se sont changés en nécessité. Celle de remonter le cours de ta vie.
Mon histoire commence par quelqu’un qui s’en va.

2. Super-huit
Je vivais avec ton souvenir depuis longtemps maintenant, comme une rumeur sourde, une soufflerie de hotte, un bruit parasite que l’on finit par oublier. Je m’étais arrangée avec ça, et ressortais de ma mémoire une boîte où s’entassaient les scènes de notre passé ensemble. Ces vingt-deux années où je t’ai connu. Une boîte de rushs, pas très volumineuse (je n’ai pas l’impression d’avoir beaucoup de souvenirs), emplie de scènes de différentes époques : des voyages, des vacances, des week-ends ; une période niçoise, une période parisienne ; et puis des cadrages serrés, tes mains, tes yeux, un détail de tes appartements successifs : un tableau, tes balcons, ton fauteuil. Ça me suffisait, je crois, je piochais là-dedans, je remuais des bouts, j’en prenais un pour l’observer, tiens, la Yougoslavie, tiens, mes deux ans, je me rejouais une petite scène, et je refermais la boîte.
Je possède aussi quelques albums photos et un film. D’épais albums crème à couverture tapissée, avec intercalaires en papier cristal hérités de ta mère. Lucie et toi, à l’École normale. Toi adolescent, en pantalons courts, place Masséna. Toi, période embonpoint et rouflaquettes. Toi, jeune père. Le jardin du Luxembourg, les bassins miroitants, les statues qui servent de perchoir aux pigeons. Moi, canotier sur la tête, salopettes tricotées alourdies de couches. Couleurs pastel, robes rose thé ou vert amande de maman, jeans beiges et impers pour toi, jupes à fleurs, coupes laquées des grands-mères, nos épaules dorées devant les vignes, mes sabots rouges, la barbe à papa qu’on me retire pour la photo, mon visage poudré de sucre rose, mon air interdit. Deux ou trois décennies de bonheurs posés. Trois gros volumes jaunis, que je range avec mes DVD.
Le film est en super-huit ; il a lieu au square Marco-Polo derrière la Closerie des Lilas, en face de l’immeuble où nous habitions. Les images tremblent légèrement, accompagnées du ronronnement de la caméra. Ce sont des images trop claires, surexposées, striées de lignes noires intempestives. Le cadrage est amateur, les couleurs fanées, la nature absente. Chaque vêtement, chaque coupe de cheveux, chaque élément du décor est daté. Le mouvement, privé de parole, est à la fois comique et poignant. Les silhouettes sont minces, les sourires gênés. L’image capture tout cela : la jeunesse et la joie, l’embarras et la mélancolie des regards. Des mots prononcés, des rires muets. Visages et bouches éclosent en fleurs d’oubli. L’image vacille. Lucie est dans la splendeur de ses trente ans, cheveux noirs en cascade, jean pattes d’eph et une cape sous laquelle je ne cesse de disparaître. Cela ressemble à un jeu de torero, je suis le minuscule taureau frisé, ma mère agite sa cape, je m’y engloutis, et dès que la cape s’éloigne, je trottine de toute la force de mes mollets. Ma mère est mon phare, ma terre promise, je n’ai d’yeux que pour elle, et lui tends des bras languissants. Tu me fais signe, maladroitement, allez viens, viens, je peux presque lire sur tes lèvres, mais je t’évite, ton corps est un obstacle, je veux ma mère. Tu cherches à attraper ma main, et je te la dérobe. Le geste que tu fais alors me déchire aujourd’hui : tu lèves un bras résigné, tant pis, et tu nous regardes. Je fixe aujourd’hui cette main avec laquelle j’écris, celle qui voulait t’échapper, cette main qui essaie de te saisir et n’attrape plus que du vide.
Il y a ce moment où tu nous laisses à notre corrida amoureuse dans le fond du cadre, et où tu t’avances vers la caméra : ton jean blanc, ta chemise aux manches retroussées, tu avances de ton grand pas, de tes jambes immenses, tu approches encore, ta ceinture, puis ton torse, ton visage en gros plan, tu souris de plus en plus largement à mesure que tu rejoins le filmeur, ton visage prend tout le cadre maintenant, tes lèvres, tu parles (mais que dis-tu ?), tu ris, tu ris tellement.
Puis c’est le noir.
Peut-être est-ce au moment où le noir engloutit ce sourire, où tu disparais. J’ai pourtant vu ce film des dizaines de fois, mais ce jour-là, le noir qui te succède me poursuit. Ton visage frissonne sous mes paupières.

En rangeant le film super-huit, je sais que le moment est venu de trier mes souvenirs pour écrire ton histoire. Une histoire dont je serais la monteuse. La menteuse. Celle qui comble les vides, synchronise gestes et paroles. Celle qui rejoue le passé.
Je connais la langue des absents. C’est toi qui me l’as apprise.

3. Le bonhomme de cire
Nice coule dans tes veines comme un mauvais sang. Tu y as laissé l’aîné renfrogné et responsable, l’adolescent qui collectionnait les prix d’excellence, le jeune marié mutique et bouffi que tu fus, et tant d’autres versions tronquées de toi-même. Tous ces Jacques ne te ressemblent plus. Tu t’y es marié devant la cathédrale Sainte-Réparate un jour de février 1966. Sur les rares photos de la cérémonie, tu ressembles à un bonhomme de cire, sourire pétrifié, bras ballants, costume trop ajusté. Lucie, chignon ingrat, lèvres étirées, est emmeringuée dans sa robe de satin lourd et son bouquet figé.
Tu as parlé le moins possible cette année-là. Que peut bien dire un bonhomme de cire ? Tu as donné le change, tu as joué le jeu, tu l’as joué le mieux possible, tu connaissais les règles par cœur. Jusqu’au moment où tu n’as plus pu. Tromper, tu sais faire. Mais tu veux vivre. J’imagine cela, cette urgence. Alors tu es parti. Tu as quitté ce soleil, la surexposition, Nice et ses orangers amers. Tu es parti avec ta femme, ta femme si belle et bientôt triste.
De Nice, il ne te reste que l’étourdissante odeur du figuier de la Réserve, celle des citrons et du thym en fleur ; les tons rose et vénitien des façades, le glacier de la place Garibaldi, le vieux port et ses antiquaires. Tu as mis Nice en bocaux, fruits confits, confiture de cédrats, artichauts poivrade et olivettes, et enveloppé tout ça dans de grandes brassées de mimosas en fleur.
À Paris, la parole te reviendrait. L’envie. 1968 soufflerait sur ta torpeur, elle réveillerait ton sang visqueux. Vous seriez de jeunes professeurs, vous manifesteriez dans la rue, vous auriez des amis engagés, bientôt célèbres. Vous iriez à la Cinémathèque, au théâtre, en banlieue, à Nanterre, à Bobigny ; tu écrirais pour Les Temps modernes, Lucie te passerait Simone de Beauvoir au téléphone, elle traduirait Primo Levi, vous découvririez ensemble Chéreau, Dario Fo, Vitez, Planchon ; vous feriez des soirées dansantes, des pique-niques improvisés, tu serais le meneur de votre petite troupe, et Lucie serait gaie.
Tu avais cru si fort à la fiction de votre amour que là encore, tu avais fait illusion. Tu parlais désormais, tu criais même dans la rue avec les autres. Tu parlais, tu étais si drôle, tu faisais rire tes célèbres amis.
Tu parlais, oui, mais tu ne t’écoutais pas.
La nuit, tu faisais toujours le même rêve. Le décor changeait parfois : un pont, une plage, une ruelle, mais le scénario variait peu. Dans ces rêves, tu marchais, un feutre mou te cachait le visage, tu étais poursuivi par un cercle de lumière qu’il te fallait fuir. À un moment, sortant de l’ombre, un homme s’avançait vers toi. Il soulevait ton chapeau d’un doigt. Le cercle de lumière vous rattrapait, et c’était alors l’éblouissement soudain. Il avait le visage de Robert Redford et te souriait. Ses mains parcouraient ton corps, puis l’homme s’agenouillait lentement. Le ciel tournoyait, le décor s’effaçait tandis que l’univers semblait se fondre et se concentrer en une boule de feu dans ton ventre.
Tu te réveillais, le ventre collant, le cœur affolé. Lucie dormait, sa bague de topaze jetant un feu pâle dans la pénombre.

4. Le coquelicot
Il paraît que tu es venu à la maternité avec un brin de muguet en plein mois de mars. Une fleur miraculeuse, dont je me demande où tu avais bien pu la trouver. Il paraît qu’avant même de me prendre dans tes bras, tu avais compté tous mes doigts. Tu avais été rassuré – c’est bien, il y en avait dix –, tu avais réussi, tu étais père d’une enfant normale, toi qui devais te vivre en mari usurpé, en père imposteur. Toi qui devinais sans doute que l’élan qui t’avait jeté vers le corps de ta femme, celle que tes amis t’enviaient, n’avait rien de spontané. Lucie te plaisait, certes, tu l’aimais comme on peut aimer une amie, une belle amie pulpeuse, et elle, t’adorait. Un jeune couple élancé, deux lianes brunes et rieuses, la vie devant eux. Ensemble, vous partagiez tout : les séances de cinéma au Quartier latin, la littérature italienne que vous enseigniez l’un et l’autre, le goût de la mer et celui des fêtes insensées où vous alliez déguisés, les flâneries dans les petites cours pavées de Paris, les manifs contre la guerre du Vietnam, les tableaux dégotés chez les antiquaires ; vous partagiez tout, et aussi votre lit, aux lourds draps brodés.
Il y a eu cet été 68. Celui qui a succédé à l’embrasement de la rue. Vous êtes heureux et épuisés, les copies corrigées, Paris bien trop chaud, le boulevard du Montparnasse désert, le pollen en suspension dans l’air. Et si on partait un peu, si on allait à la campagne ? Vous voilà à vélo dans les champs, des fleurs de pavot à la main, cherchant de l’ombre aux terrasses. La trouvant dans une abbaye aux chambres spartiates. Dehors, les branches se balancent souplement, lourdes de fleurs épanouies. Le corps doré de Lucie, son sourire de torche, le coquelicot piqué dans ses cheveux, et ton impulsion soudaine. Les clématites grimpent aux fenêtres, le vent apporte l’odeur sèche de la pierre, peut-être une cloche dans la vibration du soir. C’est dans ce théâtre d’ombres que j’ai été conçue.

5. Silence
Tu as haï ton frère très tôt. Ton petit frère blond aux boucles de fille, aussi gracieux que tu es maladroit, aussi moqueur que tu es appliqué. Vous partagez la même chambre rue Pastorelli, à Nice. Une pièce exiguë, deux lits adossés aux murs, une fenêtre au milieu où le soleil n’entre pas. La seule chose que vous avez en commun, c’est la détestation sourde. La voix haut perchée de votre mère et ses lèvres trop fardées. L’échine courbée de votre père, qui rentre du garage les mains encore poisseuses d’huile de moteur et de cambouis. Son air affable, dominé. Les promenades du dimanche à Saint-Jean-Cap-Ferrat, culottes courtes, boucles disciplinées et sourires de façade. Voyez le petit Bertrand, l’ange doré, et Jacques, l’aîné, regard renfrogné. Ils sont l’envers d’une même médaille, ils sont si semblables. Sous la table du restaurant le dimanche, les coups de pied entre frères, les bleus sur les tibias, les grimaces contenues. Sans vous concerter, vous avez cherché dans les livres le chemin de la sortie. Vous avez appris par cœur des pages entières du dictionnaire, lu et relu Hugo, Stendhal, Henri de Régnier, tout ce qui traîne. Vos bagarres sont violentes, votre haine farouche. Tu ramasses tous les prix d’excellence, Bertrand aussi, et tu frémis de rage.
Car au fond de toi, tu sais. Tu sais que Bertrand est celui qui arrivera à découdre son image de la broderie familiale, à effacer ses boucles blondes des photos. Tu comprends intuitivement qu’il est libre, et qu’il sortira du cadre. Tu sais que toi, tu t’efforceras plus durement encore d’y rester prisonnier.
Bertrand et toi vous haïssez parce que vous êtes les mêmes.
Deux garçons qui se savent homosexuels et qui le taisent.
Ce que vous partagez ne peut se dire.

6. Le damné
Ton frère a quitté Nice au seuil de l’âge adulte à la suite de l’incident.
Bertrand a dix-huit ans lorsqu’un après-midi votre mère vous propose une énième balade à Saint-Jean. Ton frère refuse, tu acceptes à contrecœur, tu pars avec tes parents, laissant Bertrand à son Gaffiot. Parce qu’elle se sent souffrante, votre mère écourte la promenade, et vous rentrez plus tôt que prévu, tous les trois. Tout de suite, tu comprends qu’il s’est passé quelque chose. Tu comprends qu’il s’est passé cette chose. Ta mère a un pressentiment elle aussi, d’un pas agité elle fait claquer ses talons sur le parquet en direction de votre chambre. Elle ouvre la porte, étouffe un cri, vacille sur le seuil, votre père vient soutenir sa femme qui manque de s’évanouir. Tu as compris avant eux. Sans rien voir, sans rien entendre des mots confus qui sortent de la bouche de ta mère, tu sais. Une rancœur aigre te remonte dans la gorge alors qu’elle pleure maintenant, qu’elle suffoque, renversée sur la bergère de velours bleu. Bertrand est au lit, avec un nègre. Voici la phrase exacte, celle qui va circuler dès lors à mi-voix dans la famille : Bertrand, 18 ans. Au lit. Avec un nègre. Bertrand, trois fois coupable. Mineur, pédé, et rastaquouère.
À la demande de tes parents, tu as siégé au conseil de famille improvisé à la hâte, réunissant tes grands-parents, tes parents, ton frère et toi autour de la table du salon. Ton embarras, peut-être ta joie secrète aussi. Quelle sanction pour ce frère dégénéré ? Ce frère qui vit avec fracas ce que, à l’ombre de toi-même, tu refoules ? Alors, Jacques, nous t’écoutons ? Tu t’éclaircis la voix, le regard clair de ton frère te brûle les yeux. Le feu de ta honte gagne tes oreilles, elles sont écarlates. La famille est suspendue à ta parole d’aîné. Tu es assis au centre du cercle ; tu suggères la pension, dans un marmonnement inaudible que l’on te fait répéter. »

Extraits
« « Oui, c’est ça, je me souviens: il fait partie des vieux homos qui sont morts les premiers ». L’ascenseur s’est arrêté à l’étage et Justine est montée dedans en me lançant un de ses fameux «Salud!». En refermant la porte, j’ai réalisé que le bébé s’était arrêté de pleurer. Et que je tremblais.
Elle avait oublié ta mort. Cela peut arriver, bien sûr, je la lui avais apprise cinq ans auparavant, nous ne nous étions pas revues depuis. Je pouvais comprendre. Je pouvais lui pardonner ça. Mais elle avait parlé de toi comme d’un «vieil homo», elle avait évoqué ta maladie, le sida, sans même lui donner son vrai nom. Cette maladie secrète, coupable, honteuse, que toi-même tu avais tue jusqu’à la fin. Et ces mots grelottaient dans mon cerveau: «vieil homo», «le dasse». Ce que tu avais dû endurer pour vivre ton homosexualité. Ce que tu avais souffert pour en mourir. Le silence qui avait cousu tout cela. Ta vie en lisière, ta vie en sourdine. Et soudain, le fracas de ces paroles qui prétendaient te résumer. Justine avait réglé ton cas en deux formules. La honte et le chagrin qui m’avaient ravagée en refermant la porte sur elle, il y a aujourd’hui une vingtaine d’années, se sont changés en nécessité. Celle de remonter le cours de ta vie.
Mon histoire commence par quelqu’un qui s’en va. » p. 12-13

« En rangeant le film super-huit, je sais que le moment est venu de trier mes souvenirs pour écrire ton histoire. Une histoire dont je serais la monteuse. La menteuse. Celle qui comble les vides, synchronise gestes et paroles. Celle qui rejoue le passé. Je connais la langue des absents. C’est toi qui me l’as apprise. » p. 17

« C’est toi qui proposes le prénom «Constance». Tu as envie de cette vertu dans ta vie, creuser ton sillon dans ce mariage, dans cette fiction. Durer, persévérer, j’en porte le prénom et la charge. Tu ne persévéreras pas dans ton rôle de mari, mais dans celui de père, si. Tu as été un père discret, emprunté, timide et merveilleux. » p. 37

« Denis t’invite à le suivre. Les rues de Clermont-Ferrand sont irréelles dans cette nuit où tu suis un homme, tu ne reconnais plus rien, mais lui sait où il t’emmène, il marche vite. À l’hôtel de la Gare, vous montez dans une chambre minuscule, éclairée par un réverbère orange. Denis lève les yeux vers toi pour la première fois depuis le café, et son regard est si intense que tu as l’impression d’accéder à un niveau supérieur de ton existence. Tu comprends que tu ne pourras plus jamais te passer de cette sensation. Tout ensuite se déroule comme dans ton rêve avec Robert Redford. Sauf que tout est réel, et que dans les bras de Denis, tu pleures enfin. » p. 44-45

« La première mention du virus est datée du 5 juin 1981, Un titre technique : « Pneumocystis pneumonia Los Angeles ». L’article relate que durant la période d’octobre 1980 à mai 1981, cinq jeunes hommes, tous homosexuels, sont traités pour une pneumonie à pneumocystis, dans trois hôpitaux de Los Angeles. Deux des patients sont morts. Les cinq patients sont également victimes d’infections par cytomépgalovirus. L’acte de naissance officiel de la plus «grande catastrophe sanitaire que l’humanité ait connue», selon l’expression de l’Organisation mondiale de la santé, vient de paraître, mais personne ne le sait pour le moment. » p. 83

« Elle a cette phrase peu après: «Il faut tourner la page. Il ne faut pas oublier, mais il faut tourner la page.» Cette jeune fille m’a infiniment émue, et elle a raison, bien sûr qu’elle a raison. Mais je ne veux pas tourner la page. Il y a des zones comme ça où le jardin reste en friche. J’écris pour ne pas tourner la page. J’écris pour inverser le cours du temps. J’écris pour ne pas te perdre pour toujours. J’écris pour rester ton enfant. » p. 101

À propos de l’auteur
JOLY_Constance_©Roberto_FrankenbergConstance Joly © Photo Roberto Frankenberg

Constance Joly travaille dans l’édition depuis une vingtaine d’années et vit en région parisienne. Le matin est un tigre, son premier roman (Flammarion, 2019), a été très bien accueilli par la critique et les libraires. (Source: Éditions Flammarion)

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Les déraisonnables

AUROY_les_deraisonnables  RL_hiver_2021

En deux mots
Quatre histoires qui mettent en scène une cadre supérieure licenciée de son entreprise, un producteur d’olives qui combat la maladie de ses arbres et celle de son épouse, un homme qui assiste à ses propres obsèques et un homme qui vient d’être abandonné par son épouse et va rencontrer une septuagénaire plein d’allant.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Quatre vies et un enterrement

Quatre récits pour le prix d’un dans ce nouveau livre d’Olivier Auroy. Quatre récits qui auraient pu faire pour chacun d’entre eux un excellent roman. Quatre récits qui montrent combien la vie peut réserver de surprises…

Quatre longues nouvelles, quatre courts romans ou tout simplement quatre histoires d’hommes et de femmes qui vont choisir de changer leur destin, de ne pas accepter le déclin sans un dernier bal. À commencer par Madeleine, à laquelle son ami et collègue Pascal vient annoncer son licenciement. Le fonds de pension américain qui a racheté leur entreprise cherchant à faire des économies en visant notamment les gros salaires. Désemparée, elle se rend à la boulangerie du village, reprise par un lillois qui s’est installé là avec sa fille après une rupture. Une fille, Camille, qui a de la peine à s’intégrer et qui passe son temps à jouer à Fortnite sur son PC.
Mais elle ne manque pas de répartie et suggère à Madeleine de créer son entreprise, de lui confier ses pots de confiture – elle qui aime beaucoup cuisiner – et de voir si elle arrivera à les vendre. Le résultat s’avérant positif, le boulanger, décide de l’emmener au marché de Marly-le-Roi où elle ne tarde pas à se faire une place, soutenue par les autres vendeurs ambulants. « Sa réputation va grandissante, On apprécie ses classiques, la fraise-rhubarbe, la framboise-figue, la pêche-mûre, savamment équilibrés, qui ne laissent jamais les fruits de ces mariages se disputer leurs arômes, On loue ses audacieuses combinaisons, mangue-menthe, abricot-cardamome. »
Le second récit nous mène en Italie, à Nardò, où vivent Pietro et Marcello, producteurs d’huile d’olive. Après avoir fait fortune, ils ont été confrontés à Xylella fastidiosa, la maladie qui décime leurs oliviers et qui a causé leur séparation. Pietro a alors vendu sa demeure et habite désormais dans la maison plus modeste de sa femme Luisa. Cette dernière présente des troubles de la mémoire de plus en plus alarmants que Pietro refuse de voir avant d’élaborer un plan. Il emmène Luisa en voyage…
La troisième histoire est un brin plus cynique. On y croise Jean-Paul, qui s’est affublé de grandes lunettes noires, venu assister à des funérailles célébrées par son ami le père Kervenn qui a été le témoin de tous les événements qui ont jalonné sa vie. Son mariage avec Viviane, sa première femme, puis l’enterrement de celle-ci, dix ans plus tard, le baptême de leur fils Eliott et le mariage avec sa deuxième femme, Sophie. Il ne se doute pas de la farce qui se joue en célébrant les obsèques de… Jean-Paul.
La dernière histoire se situe à Paris où vivent François et son fils Gabin. Après son divorce avec l’héritière d’une maison de cognac, il a pu conserver son appartement dans le VIIIe arrondissement. C’est en recherchant une nouvelle compagne sur les applications de rencontre qu’il se fait piéger par une septuagénaire qui a besoin d’un coup de main pour se débarrasser d’un meuble. Alma Furiosa, pour reprendre son nom de scène lorsqu’elle dansait sur la scène du Crazy Horse, va réussir à réenchanter sa vie et celle de Gabin.
Olivier Auroy nous aura laissé un peu sur notre faim. En refermant ce recueil, on se dit que l’on aurait volontiers partagé encore davantage la vie de ces personnages devenus très vite attachants. Et que l’on aura laissé au bord du chemin avec leur déraison.

Les déraisonnables
Olivier Auroy
Éditions Anne Carrière
304 p., 18 €
EAN 9782380821352
Paru le 7/04/2021

Où?
Les récits sont situés en France, d’abord en région parisienne, à Rueil-Malmaison, Fourqueux, Saint-Cyr-l’École, Marly-le-Roi. Puis on part en Italie, à Nardò et Lecce dans le Salento ainsi qu’à Rome, Turin, Ostuni. De retour en France, on part en Bretagne, à Saint-Pierre-Quiberon et sur la Côte d’Azur, du côté de Nice et Marseille, puis à Paris. On y évoque aussi Lille et Marrakech.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Ce qu’il faut d’audace pour changer le cours de son existence!
Comment Madeleine, paisible sexagénaire brutalement licenciée, et Camille, une jeune geek un peu paumée, un peu rebelle, vont-elles nouer une amitié improbable et s’offrir un nouvel élan?
Jusqu’où Pietro, retraité, est-il prêt à aller pour ranimer la mémoire défaillante de sa femme? Ce voyage sur les traces d’un fantôme dans le sud de l’Italie ne risque-t-il pas de lui faire perdre son grand amour s’il parvient à ses fins?
Pourquoi Jean-Paul prend-il le risque d’orchestrer ses obsèques et de se fâcher avec les personnes qu’il aime le plus au monde? Par révolte, par orgueil ou pour reconquérir son épouse, l’ardente Sophie?
Et par quel enchantement François, jeune père divorcé, se rapproche-t-il d’Alma, la vieille dame fantasque, l’ancienne danseuse de cabaret qui lui redonnera le goût de la famille?
Ce qu’il faut… c’est un petit grain de folie et le goût des autres.
Dans ces quatre histoires inspirées de faits réels, Olivier Auroy réconcilie les générations. Avec tendresse, il montre qu’en des temps incertains la vie peut encore réserver de belles surprises.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Actualitté (Victor de Sepausy)

Les premières pages du livre
« Déconfiture
Madeleine s’impatiente dans une salle de réunion surchauffée. Les constructions des années quatre-vingt ne tiennent pas compte des brusques variations de température, et encore moins du dérèglement climatique. La chaudière centrale se déclenche dès que le thermomètre descend sous les dix degrés.
La vue dégagée sur l’autoroute A86 est déprimante. La nuit prend ses quartiers. Si l’entretien n’excède pas une heure, elle devrait pouvoir attraper le RER de 18 h 08.
Pascal, le DRH, est un ami de longue date. Ils ont été recrutés la même année par la multinationale Arrogate et, ensemble, ils ont gravi les échelons d’une entreprise réputée pour sa tendance à promouvoir les besogneux et les marathoniens. Depuis trois mois, Pascal montre des signes de nervosité. Il économise ses sourires, raréfie ses attentions, ne s’attarde plus à la machine à café. Il en avait pourtant fait une philosophie de management : « Il faut aller à la rencontre des gens, sans motif apparent. C’est la gratuité du geste qui lui donne sa valeur. » Pascal ne propose même plus à Madeleine de la raccompagner chez elle alors qu’ils habitent le même coin. Il a justifié son changement d’attitude par les heures supplémentaires que la Direction lui impose. « Le rachat les rend tous dingues », lui a-t-il dit.
Il y a trois mois, Arrogate a été cédée à un fonds de pension américain. Depuis, les spéculations vont bon train. Les salariés qui bénéficient de la plus grande ancienneté se croient immunisés parce qu’ils sont chers à virer. Madeleine ne s’inquiète pas. Quoi qu’il arrive, Pascal plaidera sa cause. Ils ont juré de se soutenir en toutes circonstances, comme le jour où Madeleine a témoigné en sa faveur, après les accusations de harcèlement d’une collaboratrice ambitieuse. Madeleine est d’autant plus sereine qu’elle a cru lire la mention « VA » sur le dos d’un rapport la concernant que Pascal avait oublié sur son bureau. « VA » comme « Valeur ajoutée ». C’est du moins ce qu’elle en a déduit.
Pascal a du retard. Ça ne lui ressemble pas, lui qui met un point d’honneur à rester ponctuel. Une marque de politesse qu’il revendique, en des temps où le respect du prochain est devenu optionnel. Il accuse réception des e-mails, remercie chaleureusement, s’excuse avec élégance, utilise des formules surannées que ses collègues trouvent aussi ringardes que son nœud papillon et les bretelles de son pantalon. Pascal n’est pas susceptible, il est DRH. Il a été dressé à prendre des coups des deux côtés de la barrière patronale. « Ça fait de moi un masochiste et un schizophrène, mais je me soigne. » Madeleine a oublié de lui demander comment il se soignait.
Pascal arrive enfin. Il est blanc comme le linge de l’enrouleur automatique des toilettes de l’étage. Son nœud papillon a vrillé. Il a des auréoles de sueur sous les aisselles. Il s’est assis sans la regarder. Madeleine prend les devants.
— Pascal? Tu vas bien?
— Madeleine, ça fait combien de temps qu’on se connaît, toi et moi?
— Quinze ans la semaine prochaine. Nous avons un anniversaire à fêter.
— Est-ce que tu me fais confiance? poursuit Pascal, ignorant son allusion.
Madeleine a un mauvais pressentiment. Elle trouve Pascal trop solennel. Il avait la même voix triste et résignée quand il est venu lui annoncer le décès de son mari.
— Qu’est-ce qui se passe?
Les images se bousculent dans son cerveau en alerte. « Est-ce que tu me fais confiance? » On pose cette question dans des situations extrêmes. Quand il faut sauter d’une falaise ou partager un parachute, quand l’imminence du danger proscrit les palabres et pousse à l’action.
— Je ne suis pas responsable de ce que je vais t’annoncer.
— M’annoncer quoi, Pascal?
— Tu vas devoir nous quitter, Madeleine. Le fonds de pension qui nous a rachetés réduit les coûts fixes pour augmenter la rentabilité de l’entreprise. Tu fais partie du plan social que j’ai la lourde tâche de mettre à exécution.
— Pascal, j’ai soixante-deux ans, je suis proche de la retraite! Tu avais promis que tu me protégerais…
— Je n’ai rien pu faire. J’ai les mains liées. Je suis les instructions de la Direction.
— Tu peux leur parler, bon sang! J’ai d’excellents résultats, et une très bonne évaluation par-dessus le marché, ça n’a pas de sens!
— La Direction est impuissante. Les ordres viennent du fonds de pension.
Madeleine a deux possibilités. Soit elle éclate, si violemment que d’ici quelques minutes tout le monde se souviendra des accusations de harcèlement dont Pascal a été la cible. Soit elle se mure dans son silence. Pascal n’est pas responsable, la Direction n’est pas responsable et, si elle interrogeait les dirigeants du fonds de pension, ils répondraient qu’eux non plus ne sont pas responsables, qu’ils se contentent de servir les intérêts de leurs actionnaires. Elle se demande si le patron de Microsoft ou le président des États-Unis se réfèrent à Dieu quand ils prennent une grave décision.
— Alors, tu ne t’es pas battu pour moi? lui demande-t-elle calmement.
— Ce sont les analystes financiers qui ont mis ton nom sur la liste, Madeleine. Tu touches un gros salaire, c’était une raison suffisante pour te désigner. Tu ne partiras pas sans rien, je te le promets. Je suivrai ton dossier personnellement. Il y a les indemnités, les congés payés, les primes à la reconversion… Ça te donnera le temps de réfléchir à ce que tu feras par la suite… Je sais que tu ne t’y attendais pas…
Madeleine ne dit plus rien. Elle se laisse hypnotiser par le va-et-vient des voitures sur l’autoroute A86.
— Pense à ta nouvelle vie. Tu te plains de ne pas avoir assez de temps pour lire, qu’il y a trop peu d’arrêts entre Rueil et Saint-Germain, que tu rêves de passer un week-end entier à bouquiner…
Madeleine est sonnée. Pascal se rend-il compte de l’indécence de son argumentation? Elle aurait préféré qu’il garde une posture officielle, qu’il feigne de ne pas la connaître et qu’il écourte ce pénible entretien. Elle ne lit pas le week-end parce qu’elle boucle les dossiers que ses collègues lui refilent le vendredi soir. Naïve, elle a toujours cru que l’effort et l’esprit de sacrifice constituaient les piliers du mérite. Elle s’est mis en tête qu’il existe une sorte de paradis des salariés, un endroit où les plus bosseurs et les plus dévoués sont enfin récompensés. Voilà où ça vous mène une éducation judéo-chrétienne, à se convaincre qu’une force supérieure rétablira un jour la justice et que, par conséquent, il n’y a aucune raison de se révolter contre le traitement inégalitaire qu’on vous inflige ici-bas. C’est avec ce genre de pensée toxique qu’on s’interdit de demander une augmentation de salaire, parce qu’on ne s’en croit pas digne.
— Si tu savais ce qu’ils exigent de moi! Je n’en dors pas la nuit. On peut s’attendre au pire avec ces types, ils n’ont aucun scrupule, aucune considération pour le personnel. Ils ne parlent que de chiffres. Il est probable que je fasse partie de la prochaine charrette.
Et voilà qu’il s’apitoie sur son sort! Qu’attend-il? Qu’elle le console? Qu’elle le rassure? C’est le monde à l’envers. Elle le laisse vider son sac.
— Je ne pensais pas que ce serait si difficile. J’ai déjà licencié des gens. Ça fait partie de mon boulot. Mais à cette échelle… je n’y étais pas préparé! Il n’y a pas que toi, Madeleine, il y a tous les autres, tous ces braves gens que je croise le matin… Je ne peux plus les regarder en face, j’ai l’impression de les trahir. Je t’ai dit que je prenais des somnifères? Trop de café, trop de soucis, c’est ce que le médecin du travail a diagnostiqué. Il m’a dit aussi que pratiquer en même temps la méditation et le tir à la carabine, c’est contradictoire et que je devrais en parler à mon psy. Je n’ai pas de psy. Madeleine, tu m’écoutes?
Madeleine est prostrée. Le flux des voitures s’est densifié sur l’A86. Sa vue se brouille et se dilue dans deux fleuves de lumière floue, l’un rouge, l’autre blanc. La voix de Pascal la tire de sa contemplation.
— Madeleine? Tu ne dis rien?
— Hein? Ah oui, pardon… Avec un peu de chance, j’aurai le RER de 17 h 43.
Madeleine quitte la salle de réunion sans un mot. Tel un automate, elle longe un couloir lugubre, appelle l’ascenseur, appuie sur le bouton du troisième étage, rejoint son bureau, ramasse ses affaires à la hâte, retourne à l’ascenseur, descend au rez-de-chaussée, badge la borne automatique du portillon, sort du bâtiment, se place dans la file des banlieusards qui s’étire jusqu’à la gare, fait biper son passe Navigo, rejoint le quai, se positionne au premier tiers du convoi, regarde sa montre alors que le train s’engouffre dans la gare. Il est 17 h 42. Madeleine soupire et sourit. Elle n’en revient pas. C’est la première fois en quinze ans qu’elle sera chez elle aussi tôt. Elle en éprouve une joie intense. Une joie amnésique.
Elle ne réfléchit plus. Elle est cet animal conditionné par la mise en éveil de ses sens, la sonnerie traînante du départ, les effluves mazoutés des rails, le visage fermé des passagers. Elle accrédite les thèses de Pavlov. Madeleine n’a qu’une angoisse, ne pas trouver la quiétude nécessaire à sa lecture quotidienne. Les ennemis du lecteur sont légion, les collègues de bureau qui jacassent, l’insidieuse sourdine d’un casque audio, l’homme d’affaires qui confond wagon public et salon privé, les enfants capricieux qui hurlent, la jeune fille qui chantonne ou le mendiant qui fait l’aumône. Dans ces conditions, lire tient de l’exploit. Mais ce soir, les dieux des lettres ont signé un pacte de non-agression avec ceux des transports en commun. Ses voisins sont silencieux, proches du recueillement, l’un perdu dans ses mots fléchés, l’une plongée dans un roman à l’eau de rose ou l’autre encore se gavant de friandises sur Candy Crush.
Madeleine pioche dans sa sacoche le roman policier qui la tient en haleine depuis des semaines. Il lui reste dix pages avant le dénouement. Les quatre stations qui la séparent de Saint-Germain-en-Laye y suffiront-elles? Pascal a raison, le trajet n’est pas assez long. Il lui faudrait traverser des continents. L’évocation de son ami aurait dû la ramener à la triste réalité mais son esprit entretient le déni. Le suspense est à son comble, dans quelques paragraphes l’identité de l’assassin sera révélée. Dans quelques gares, elle arrivera à destination.
Le RER passe au-dessus de la Seine, Madeleine en admire les méandres sages et ordonnés. Elle accélère le rythme de sa lecture. L’auteur du thriller s’est joué de son intuition. Qui aurait pu imaginer que le meurtrier était le meilleur ami de l’héroïne assassinée? Cette dernière n’a rien vu. Madeleine non plus. Certaines personnes sont prêtes aux pires extrémités quand leur confort et leur réputation en dépendent.
Madeleine relève la tête. Terminus Saint-Germain-en-Laye. En français, en anglais et en allemand, la voix du haut-parleur demande aux passagers de ne rien oublier dans le train. Pourquoi l’allemand, et pas l’italien ou l’espagnol? Le mot vergessen associé à la foule qui piétine l’indispose, à cause de son grand-père prisonnier durant la Seconde Guerre mondiale et de tous les ouvrages sur le IIIe Reich qu’elle a ingurgités sur ses conseils et avec une curiosité scolastique devenue obsessionnelle, sinon malsaine.
Elle n’a pas envie de jouer des coudes. Elle attend que le gros de la foule se disperse. Un spleen familier l’envahit : elle a fini son livre, elle est à nouveau orpheline. Elle est vexée de ne pas avoir deviné l’identité du meurtrier, aveuglée par la tendresse qu’il lui inspirait. Elle fouille les éléments de l’intrigue, à la recherche d’un indice caché, d’un détail qui lui aurait échappé. En vain. En vieillissant, elle perd son sixième sens.
Elle est parmi les derniers voyageurs à sortir de la gare. Au pied de l’escalator, deux clochards avachis lui souhaitent une bonne soirée. Ils font la manche sans conviction, le geste las, la diction compromise par l’alcool. À leur gauche, un type hirsute massacre un standard des Pink Floyd. Une odeur de vomi et de café mélangés la prend à la gorge. Elle enfouit son visage dans son écharpe. À mesure que l’escalier mécanique s’élève, un courant d’air frais la soulage. Les façades rénovées du château apparaissent. Un spectacle anachronique dont elle apprécie l’arrogante beauté.
Elle marche le long des grilles du parc jusqu’à la gare routière où trépigne le bus R5, moteur et tous phares allumés. Il est plein comme un œuf. Il faudra trois arrêts pour qu’il se vide et redevienne une coquille apaisante et protectrice. À mi-parcours, Madeleine remarque une adolescente recroquevillée à l’arrière. Elle se contorsionne sur son siège, se ronge compulsivement les ongles, s’énerve chaque fois qu’elle consulte son smartphone. Comme toutes les filles de son âge, elle porte un jean fuseau qui lui affine les jambes, des baskets blanches à la mode, une veste courte dite « mouton » et une casquette qui masque le haut de son visage. Le chauffeur du bus pile devant un piéton imprudent qu’il injurie avec d’autant plus de fureur qu’il a failli l’écraser. Projetée violemment vers l’avant, la jeune fille se redresse. Des larmes souillées de mascara ont laissé dans leur sillage des traînées grisâtres qui lui donnent un air de clown triste.
Le bus a repris sa vitesse de croisière. La jeune fille s’est repliée sur elle-même, tel un mollusque inquiété par des vibrations inconnues. Madeleine ne peut détacher son regard de cette petite créature sauvage et craintive. Son attitude horripilante cache mal sa détresse. Madeleine en est certaine, c’est la première fois qu’elle la rencontre sur cette ligne.
Ils ne sont plus que trois dans le bus. À l’approche du terminus, la jeune fille se lève péniblement, accompagne les secousses du véhicule pour accentuer sa démarche nonchalante et chaloupée. Elles attendent côte à côte sur le marchepied. Le chauffeur les salue respectueusement. Seule Madeleine lui renvoie la politesse. Elle laisse la gamine prendre de l’avance, avec l’intention de la filer discrètement. Hors de question de l’abandonner dans cet état.
La jeune fille suit une trajectoire confuse, s’arrête pour examiner son smartphone et reprend sa course en maugréant. Elle se désintéresse des passants qu’elle bouscule, du roquet qui frôle ses mollets, du motard disgracieux qui l’apostrophe. Elle se réfugie au fond de l’abribus construit sur un ancien lavoir, tout près de la boulangerie qui vient de changer de propriétaire. Madeleine s’en approche, titillée par la curiosité.
— Est-ce que ça va, mademoiselle?
La jeune fille marque un léger mouvement de recul.
— Qu’est-ce que ça peut vous faire?
L’insolence de la jeune fille doit plus à l’embarras d’avoir été débusquée dans son repaire qu’à la volonté d’offenser Madeleine.
— Je vous ai vue pleurer, dans le bus. Je suis inquiète pour vous.
— Et alors, c’est la première fois que vous voyez quelqu’un chialer?
— Non, mais… Peu importe. Je m’appelle Madeleine.
La jeune fille l’observe, tendue, concentrée, frémissante comme une chatte qui s’apprête à bondir sur sa proie. Madeleine sait qu’en sortant indemne de ce silence, elle conserve une chance de prolonger la conversation.
— Madeleine, comme dans la chanson de Brel?
— Vous connaissez Jacques Brel?
— Ça vous surprend?
— Ce n’est pas trop votre génération, je pensais que les jeunes de votre âge…
— Ne vous fatiguez pas, j’vais tuer le suspense… C’est mon daron qui écoute du Brel quand il bosse au fournil, moi, je suis pas trop fan. Ses chansons ne parlent que de lose, de femmes qui sont trop bien pour lui…
— C’était un grand romantique.
— C’est juste un boloss… Moi, c’est Camille.
Elle tend une main toute molle, comme si elle s’attendait à ce que Madeleine s’incline pour l’embrasser. Elle a quand même le don d’agacer son prochain, cette gamine, mais Madeleine lui serre la main sans hésiter, satisfaite d’avoir passé l’épreuve des présentations.
— Vous avez mentionné un fournil. Votre père est boulanger?
— On est arrivés y a trois mois, vous n’avez pas remarqué? C’est nous, la nouvelle boulangerie. Je traverse la rue et j’suis chez moi.
Madeleine a bien vu que la boulangerie avait changé de propriétaire mais son emploi du temps ne lui a pas encore permis d’y passer. Elle achète son pain à la va-vite, dans la petite boulangerie qui jouxte la gare de Rueil-Malmaison. Elle se tait un instant, consciente qu’elle commettrait une erreur en posant d’autres questions à Camille, que ça la rendrait méfiante.
— Bon, Camille, je vous laisse. Peut-être qu’on se verra dans le bus ou… à la boulangerie.
— Ouais… Eh, Madeleine!
— Oui.
— C’était sympa de me demander pourquoi j’pleurais.
Madeleine lui sourit avec moins d’entrain qu’elle l’aurait voulu. Elle ne s’attendait pas à cet ultime élan de reconnaissance.
Elle pousse avec difficulté la porte blindée de la petite maison en meulière achetée avec son mari. Ils ont fini d’en payer les traites avant qu’un vicieux cancer ne le terrasse. Pléonasme, le cancer est vicieux par nature, il est prédisposé à la métastase. Le salon est bondé de souvenirs de leur vie passée, des bibelots rapportés de voyages, des photos, des tableaux, des objets qu’ils ont entassés au fil du temps et dont elle ne supporte plus la morbide compagnie. Elle a bien essayé de s’en débarrasser. Elle a empilé des tas de trucs dans l’entrée et puis, au moment de les fourrer dans le sac poubelle, elle a renoncé. « J’ai eu l’impression de tuer mon mari une seconde fois », avait-elle confié à Pascal. Il avait répondu qu’il comprenait ses hésitations, qu’elle n’avait pas fini son deuil, que le temps résorbe les plus grandes douleurs. Pascal trouve toujours les mots.
Madeleine s’effondre. Son licenciement vient de heurter violemment sa mémoire à la façon d’un boomerang lancé très loin, si loin qu’on l’avait oublié. Les larmes ruissellent en abondance sur son visage. Elle a beau les essuyer du revers de la main dans l’espoir de colmater la brèche, rien n’y fait, elles s’écoulent sans discontinuer. Du chagrin pur, à l’état liquide.
Le salon surchargé lui paraît immensément vide. Dans son cadre, le portrait de son défunt mari devient le miroir de sa solitude. Hier encore, à la cafétéria, avec ses collègues, elle devisait sur une petite mémé qui avait appelé les pompiers parce qu’elle n’avait personne à qui parler. Ce soir, c’est elle la mémé. Elle balance quelques bouteilles à la mer sur Internet, à des amis compréhensifs qui, à défaut de la réconforter, auront les mots pour s’apitoyer sur son sort. Madeleine a juste besoin qu’on la plaigne. Son smartphone vibre, elle a reçu un message de Pascal. Il est désolé, sincèrement désolé. Si elle ne vient pas au bureau demain, ça n’a aucune importance, on sera vendredi, bientôt le week-end. Son message se termine par « Bon courage ». Elle estime que fracasser son smartphone contre le mur du salon n’avancerait à rien.
Madeleine avale son hachis Parmentier devant un reportage animalier à la télévision. Pendant que les gazelles échappent in extremis aux alligators, son smartphone vibre impatiemment. Elle préfère l’ignorer. Elle va se chercher un verre d’eau et avale des somnifères. Elle n’en avait plus pris depuis la mort de son mari.

Camille se lève tous les matins à 7 heures. Officiellement pour ne pas rater son bus, officieusement pour aider son père, Gilles, à préparer la boutique avant l’arrivée de la vendeuse. C’est son premier emploi, mais la demoiselle fait preuve d’une imagination débordante pour justifier ses retards. Le père de Camille se retient de l’engueuler parce qu’il a besoin d’un coup de main et qu’il préfère la médiocrité au néant. Pour l’instant.
Gilles a la soixantaine bien tapée. Il envoie valser tous ceux qui lui parlent de prendre sa retraite. Il n’est jamais entré dans les schémas. Devenu boulanger sur le tard, il a rencontré sa femme à plus de quarante ans ; quant à Camille, le jour du baptême, le curé de la paroisse l’avait qualifiée de « cadeau de Dieu ».
Sur des chariots à pâtisserie, Gilles apporte les viennoiseries toutes fumantes que Camille place dans la vitrine embuée, en commençant par les croissants, suivis des pains au chocolat et des pains aux raisins. Elle aligne ensuite les ficelles et les baguettes sur les étagères en bois derrière la caisse avec soin et précision, comme si elle approvisionnait une armurerie à la veille des hostilités. Son père est un maniaque de l’ordre et de la propreté. Il ne veut pas voir un croûton dépasser, une miette traîner, un présentoir flancher. Camille ne donne pas deux mois à la vendeuse. Son insouciance, si elle augure de sa paresse, lui coûtera la place. Son père ne respecte que les gens qui bossent. Il appartient à cette génération qui a indexé le bonheur sur le travail et que tous les articles sur la fin des « jobs de merde » font amèrement rigoler. Sa philosophie est très simple : bosser permet de gagner sa vie. Point barre.
Camille l’a bien compris. À défaut d’être brillante, elle ne se ménage pas, veillant à ce que ses notes se situent dans des moyennes acceptables. Elle veut que son père soit fier d’elle, mais surtout qu’il la laisse tranquille. Tant qu’elle lui donne un petit coup de main à la boulangerie et que ses résultats scolaires sont potables, elle pourra se consacrer à son unique passion : Fortnite. Le jour où ses notes dégringolent, il lui confisque son PC.
L’installation de la boulangerie est terminée. Les portes ouvriront à 8 heures, si la vendeuse n’a pas eu de dégâts des eaux, de panne de réveil, de soucis en rechargeant son passe Navigo ou si sa grand-mère n’est pas décédée la veille. « Il faudra lui expliquer qu’elle n’a droit qu’à deux grands-mères », avait pesté son père en prenant connaissance de son dernier mensonge.
Camille fonce dans la salle de bains, elle n’a plus que dix minutes à consacrer à sa toilette. Elle enfile à toute vitesse son jean moulant, son tee-shirt de la veille, sa veste peau de mouton et ses baskets blanches qu’elle astique tous les jours pour préserver leur éclat d’origine. Au lycée, elles ont gueulé comme des moufettes quand le ministre de l’Éducation nationale a évoqué la généralisation de l’uniforme et, pourtant, elles s’habillent toutes de manière identique.
Pour la jeune fille, entrer dans le moule était la condition nécessaire de son intégration. Non pas que le décalage soit insurmontable. Grâce à Instagram, il lui a été facile de ressembler aux autres filles. Mais, fringuée comme il faut ou pas, elles ne lui ont rien épargné. Son léger accent, le vocabulaire qu’elle ignorait, les films qu’elle avait ratés, les codes qu’elle n’avait pas. Elles ont eu tôt fait de lui tailler un costume de paria. T’as pas mis ta doudoune de clodo? Tu nous ramènes des gaufres de ta boulangerie? Et dire qu’à Lille, dans son ancien collège, elle était celle qui avait le plus de swag.
Camille en veut à l’ex de son père. Elle l’a quitté parce qu’il passait trop de temps dans son fournil. Si elle voulait danser jusqu’au petit matin, elle n’avait qu’à sortir avec le patron de la boîte de nuit, pas avec le mec chargé de nourrir le centre-ville. Son père a mal vécu la séparation. Il commençait à y croire, à leur histoire.
Lille n’est pas une ville tentaculaire. Le risque d’y croiser son ex était élevé, il le supportait de moins en moins. Camille, elle, ne voulait pas quitter son lycée, ses amies, le quartier où elle avait l’habitude de se promener avec sa mère. Les relations avec son père se dégradaient à mesure que le projet de déménagement se concrétisait.
Camille a fini par céder. Gilles a quitté les Hauts-de-France sur les conseils d’un ami, Patrick, placier sur le marché de Marly-le-Roi. Patrick avait appris que le locataire de la boulangerie de la commune voisine, Fourqueux, allait prendre sa retraite et que le bailleur désespérait de lui trouver un successeur. Si, au lycée de Camille, venir de Lille était considéré comme une tare, à la mairie de Fourqueux, en revanche, on s’était félicité d’accueillir un artisan d’expérience venu d’une grande ville. Tout est une question de perspective.
Quand elle entendit le nom du patelin où ils allaient déménager, Camille crut que son père se moquait d’elle. Fourqueux n’est pas un toponyme des plus distingués. De source sûre – le salon de coiffure –, des petits malins s’étaient amusés à écrire « Garajabite » sur tous les panneaux indicateurs du village. Le maire, qui n’appréciait guère l’humour potache et encore moins les fautes d’orthographe, avait songé à équiper la voirie principale de caméras de surveillance mais, jugeant la mesure liberticide, les élus du parti adverse s’y étaient farouchement opposés. « Ça fait surtout beaucoup de pognon pour ce trou à rats », avait conclu la doyenne qui, nonobstant son amour démesuré pour le village, n’avait rien perdu de son à-propos.
Camille prend une douzaine de croissants qu’elle distribuera à ses camarades de classe. À moins qu’on les lui chaparde dans la cour. Tout finit en racket dans son lycée privé. Son père lui dépose un baiser sur le front, et ajoute des chaussons aux pommes dans le sac de viennoiseries déjà plein à ras bord. La vendeuse fait son apparition ; 8 heures pile, c’est inespéré. Les premiers clients déboulent, des habitués, des employés du CRPHM, le centre de réinsertion des personnes ayant un léger handicap mental que Camille appelle affectueusement les « neuneus ». On ne comprend que la moitié de ce qu’ils racontent mais comme ils achètent toujours la même chose, ça simplifie les transactions. Ils ont adopté Camille et la saluent en bégayant son prénom à l’infini, comme s’ils s’entraînaient à en parfaire la prononciation. Ça donne des « Ca-ca » et des « Mi-mi » qui les font hurler de rire.

Madeleine émerge vers 11 heures. Elle n’en a pas immédiatement conscience. C’est quand elle voit « vendredi » inscrit sur son smartphone qu’elle est prise d’un accès de panique. Elle n’interrompt ses préparatifs qu’au moment de boutonner son chemisier devant la glace. Elle n’aime pas ce qu’elle y voit, une femme aux cheveux blanchis et aux yeux cernés. Elle a un beau visage pourtant. Il semble que ses traits ont été atténués pour faire ressortir ses yeux très clairs et très bleus. Son mari disait que ses yeux l’effrayaient tellement ils étaient bleus. Elle a un nez fin, des joues légèrement creusées, un front large et une bouche parfaitement dessinée. « Tu as un visage de poupée en mamie », lui a dit la fille d’une amie. Une manière innocente de lui suggérer de figurer dans des publicités pour les viagers ou les retraites par capitalisation.
Des bribes du monologue de Pascal lui reviennent. Elle prend acte de son nouveau statut de chômeuse et ça ne lui plaît pas du tout. En trente-cinq ans, elle n’a jamais cessé de travailler. Qu’est-ce qui s’est passé, bon sang? Pascal n’est pas un hypocrite ; un froussard tout au plus. Leur pacte de sang n’a pas tenu longtemps, il aurait fait un piètre chevalier. L’affection qu’elle lui porte l’empêche de le maudire, mais son sens du devoir l’incite à l’accabler. Il aurait dû s’insurger. Où est-il passé, le champion de la cause des salariés? Un pleutre, un poltron, une lavette, un couard, un dégonflé, un froussard… C’est fou comme la langue française a enrichi le vocabulaire de la lâcheté. La messagerie de son smartphone dégouline de compassion. Elle n’a pas la force de répondre. Elle enfile son imperméable et sort.
Le soleil peine à transpercer les nuages. Madeleine en savoure la timide chaleur. La place du village de Fourqueux est déserte, encadrée par la Poste, la salle des fêtes, le bar et la boulangerie. Le carré d’as de la rurbanisation. D’où elle se trouve, Madeleine aperçoit la vendeuse de la boulangerie, immobile derrière sa caisse enregistreuse, probablement en train de regarder des vidéos de chats sur son téléphone portable. Parce qu’elle n’a aucune lettre à poster, qu’elle ne boit jamais avant 18 heures et que la salle des fêtes est fermée pour travaux, Madeleine entre dans la boulangerie. La vendeuse range son smartphone dans son tablier et ajuste sa queue-de-cheval pour se donner une contenance. La décoration est encore balbutiante. Il y a une jolie gravure du beffroi de Lille, un certificat de provenance des farines bio et la photo en noir et blanc de Fourqueux que l’ancien locataire leur a cédée parce que les clients aiment à penser que rien n’a changé depuis cent ans. Comme dans n’importe quelle boulangerie de France et de Navarre, la voix de la vendeuse est plus traînante, plus aiguë sur les syllabes finales. À croire qu’elles sont aussi recrutées sur ce critère.
— Bonjoooour… Qu’est-ce que je peux vous serviiiiiiir?
— Une tradition.
— Il vous fallait autre chose?
— Pourriez-vous laisser un message à Camille?
La vendeuse marque un temps d’hésitation. Madeleine en profite pour écrire sur un bout de papier son numéro de téléphone ainsi qu’une invitation à la rejoindre, samedi en huit, à 15 heures, au salon de thé qui jouxte la bibliothèque.
En sortant de la boulangerie, Madeleine a un flash. VA ne voulait pas dire « Valeur ajoutée », mais « Variable d’ajustement ». Elle sourit de sa méprise. Elle n’est pas du genre à se laisser abattre mais elle aura besoin de quelques semaines pour s’en remettre. Ses pensées la ramènent à Pascal et à l’une de ses formules favorites : « On a toujours le choix. » Ils s’étaient engueulés à ce sujet lors d’un dîner trop arrosé entre collègues. C’est l’adverbe « toujours » que Madeleine n’avait pas supporté. Non, Pascal, nous ne sommes pas « toujours » maîtres de nos décisions. S’il se présentait devant elle, là, maintenant, elle le pourfendrait. Il avait le choix de ne pas l’inscrire sur la liste des gens à licencier, et pourtant il a obéi aux ordres, alors, sa jolie petite formule…
Madeleine ne va pas au restaurant d’entreprise aujourd’hui. Elle ouvre le réfrigérateur à la recherche d’une substance à étaler sur son bout de baguette. Elle ne trouve rien, à part les confitures qu’elle a confectionnées le week-end précédent. D’aucuns jardinent, d’autres bricolent. Madeleine, elle, cuisine, mais sa vraie passion ce sont les confitures. C’est très compatible avec la lecture, il faut patienter le temps que ça mijote. Lectures et confitures, ses deux grandes amours. Son mari la charriait tout en s’empiffrant de ses douceurs, preuve d’une absence totale d’éthique personnelle.
Il faut qu’elle franchisse le pas, qu’elle vide sa maison. Elle interroge le portrait de son mari. « Aide-moi, bon Dieu », lui dit-elle à haute voix. Deux ans avant sa mort, ils s’étaient offert un voyage en Italie, entre Assise et Pérouse. Un moine défroqué mais compétent leur avait donné une conférence sur le parcours initiatique de saint François. Au dîner, frugal comme il se doit, ils s’étaient lancés dans une grande discussion sur la notion de superflu. Une question revenait régulièrement. De quoi avons-nous vraiment besoin? La réponse théorique tenait en quatre mots : un lit, une bibliothèque, une douche et une cuisinière. De retour chez eux, loin des collines dépouillées de l’Ombrie, la mise en pratique s’était révélée plus compliquée. Après réflexion, le divan prenait une grande valeur sentimentale, les tableaux occupaient peu d’espace et l’abonnement à la chaîne sportive tout comme le lave-vaisselle devenaient indiscutables. Le dénuement extrême attendrait. Madeleine et son mari avaient clos les débats en débouchant une bouteille d’orvieto.
Le mari de Madeleine ne s’était pas éteint dans son sommeil, proprement et glorieusement, comme Aznavour ou d’Ormesson, héros du quatrième âge déclinant. La maladie l’avait foudroyé dans sa soixantième année. Il est mort jeune, comme disent les gens de quatre-vingt-dix ans. Au moins avait-il évité une trop longue agonie. Madeleine examine l’intérieur de sa maison. Où qu’elle regarde, l’image de son mari apparaît. Tout la ramène à lui. « Il faut que ça cesse! Avec ta permission », enjoint-elle au portrait. Madeleine allume son ordinateur et s’inscrit sur Le Bon Coin sous le pseudonyme de Bernardone, le véritable nom de saint François d’Assise. Pour la photo du profil, elle hésite, avant de jeter son dévolu sur un cliché réalisé par son mari.

Camille a fait la grasse matinée. Elle a joué à Fortnite toute la nuit. Elle croise son père qui part se coucher après lui avoir recommandé de surveiller la vendeuse en son absence. Elle a été bien inspirée de ne pas parler de son rendez-vous avec Madeleine. Gilles ne se mêle pas de son emploi du temps, sauf quand le sien s’en trouve perturbé. Elle donne à la vendeuse la consigne de l’appeler sur son portable en cas d’urgence. Le salon de thé est à quelques enjambées de la boulangerie, hors de question de réveiller son père. C’est quoi, une urgence, dans une boulangerie? Une file d’attente qui s’allonge et s’impatiente. Peu probable. Le samedi, les Fourqueusiens paressent jusqu’en milieu d’après-midi. Ils ne réapparaîtront pas avant 16 h 30. Camille sera déjà rentrée.
Madeleine s’est installée au fond du salon de thé, certaine que Camille appréciera la discrétion. Sa semaine a été éprouvante. Elle a dû affronter la mine contrite de Pascal et les têtes d’enterrement de ses anciens collègues dont les paroles d’encouragement trahissaient la maladresse et l’embarras. « Tu en as vu d’autres, Madeleine » – est-ce une allusion au décès de son mari? « Tu es une battante, tu t’en sortiras » – ah bon, le chômage est une maladie? « Ils ne te méritaient pas » – n’est-ce pas la formule qu’on adresse à quelqu’un qui vient de se faire plaquer? « La retraite approchait de toute manière, n’aie aucun regret » – et toi, tu n’as aucun tact! Sans oublier cette formule pleine de poésie qu’elle n’avait pas tout de suite comprise, pensant qu’on faisait allusion à son léger embonpoint : « Tu vas rebondir. »
Toute la semaine, Madeleine s’est demandé pourquoi elle tenait tant à revoir Camille. Pour combler un manque affectif? Elle voit rarement son fils, qui vit à l’étranger. Son mari est mort et enterré. Son entreprise vient de la virer. Inconsciemment, Madeleine se cherche de nouveaux repères. Cette explication, trop simpliste, ne la convainc pas. Et si cette Camille n’avait pas surgi dans son existence par hasard? Mais Madeleine n’a jamais été adepte de la prédestination divine. Quelle piètre idée de l’homme se fait-on là!
Une jeune fille fait son apparition dans le salon de thé. Madeleine reconnaît son visage mutin et sa dégaine de lolita contrariée. Camille… qui badigeonne la salle de son regard noir, pour tout effacer. Toujours la méfiance. Elle fonce droit sur la table où Madeleine s’est installée.
— Comment ça va, Mad?
— Tiens, c’est un surnom qu’on ne m’avait pas encore donné. On se tutoie si je comprends bien?
— J’préfère, ouais.
Camille semble indisposée par le brouhaha venant des tables voisines. On y parle fort. En italien, en anglais, en allemand et dans une langue d’un pays scandinave qu’elles seraient incapables de situer sur une carte. Le salon de thé est le lieu de rendez-vous préféré des mères de famille qui ont des enfants au lycée international de Saint-Germain-en-Laye.
— Je suis désolée Camille, c’est un peu bruyant. J’ai choisi cet endroit parce qu’il n’est pas trop loin de la boulangerie. Tu es scolarisée au lycée international?
— Euh non, mon daron est chti… On vient du Nord… Je rentrais pas dans leurs critères. Et puis, même s’il avait été américain, ça n’aurait pas suffi. Mes notes sont trop basses. Les maths, le français, tout ça, c’est pas trop mon kif…
— C’est quoi ton… kif?
— Le sport.
— Laisse-moi deviner. Tu fais de l’équitation.
— Du e-sport.
— C’est quoi?
— Tu sais, Mad, j’ai un bon a priori sur toi mais je sens qu’il va falloir que j’t’apprenne des trucs.
— Je ne demande que ça.
Madeleine est d’une nature conciliante. Ses collègues de travail en ont souvent abusé. Si l’insolence de Camille ne l’irrite pas, c’est moins en raison de ce caractère accommodant que du vent de fraîcheur qu’elle souffle dans sa vie. La semaine passée ne fut qu’hypocrisie et faux-semblants. Camille parle sans filtre, sans arrière-pensée, avec une absence de retenue qui confine à la provocation. On y perd en élégance mais on y gagne en sincérité.
— Tu t’y connais en games? J’veux dire, en jeux vidéo?
Madeleine n’en connaît qu’un, celui des voyageurs du RER A.
— Je sais qu’en ce moment, on joue beaucoup à Candy Crush.
Camille ne peut lui cacher sa déception. Elle considère Madeleine avec pitié, comme un chirurgien sur le point de lui annoncer son amputation.
— Fortnite Battle Royale, le jeu en réseau, ça te dit quelque chose?
— Vaguement. Une collègue m’a raconté que son fils y passait ses nuits. Elle se faisait du souci parce qu’il ne dormait plus assez…
— Faudra que tu me donnes son pseudo, j’le connais peut-être.
— Ça consiste à quoi, ton Fortnite?
— À tuer un maximum de personnes pour survivre.
— Charmant… Et tu es bonne à ce jeu?
— La meilleure de la région. Si mon père me donnait l’autorisation, j’participerais à des compétitions. Le fils de ta collègue de bureau, il doit connaître mon pseudo, DarkAngelus.
— Je n’aurai pas l’occasion de lui communiquer.
— Pourquoi?
— Je ne travaille plus dans cette entreprise. Le soir où je t’ai vue dans le bus, je sortais d’un entretien de licenciement.
— Tu me l’as pas trop montré.
— C’est toi qui pleurais, pas moi.
Camille préfère esquiver plutôt que de lui donner une explication. Elle n’est pas du genre à se confier dans l’espoir de tisser des liens plus rapidement. Non par pudeur, mais par fierté. Son modus operandi, c’est l’offensive.
— Pourquoi ils t’ont virée? Parce que t’étais trop vieille?
Madeleine a beau être tolérante, la remarque de Camille l’a sonnée. Elle réalise qu’elle n’a pas pris le temps de comprendre ce qui lui était arrivé, qu’elle s’est contentée de vaquer aux affaires courantes. Elle répond le premier truc qui lui passe par la tête :
— Je leur coûtais trop cher.
— C’était quoi, ton boulot?
— Je conseillais des sociétés sur leur stratégie et leurs investissements.
— Bah dis donc, ça t’a pas trop servi, t’aurais pu commencer par toi-même!
Camille a sorti de sa poche un bout de papier sur lequel elle griffonne tout en conversant avec Madeleine. Elle est douée, elle a un bon coup de crayon, mais elle a tendance à répéter le même motif.
— Pourquoi tu ne dessines que des cœurs? lui demande Madeleine.
— Tu préfères que j’fasse des têtes de mort, à la place?
— Non, tu peux garder les cœurs.
— T’as une idée de c’que tu vas faire?
— Je commence par vider la maison. Je me débarrasse de tout ce dont je n’ai plus besoin. Ça faisait un moment que j’y pensais, mais je n’étais jamais passée à l’acte. Depuis lundi, je me suis lancée, j’ai vendu plein de trucs sur Le Bon Coin. Je me suis bien amusée.
Le début de la semaine a été moins divertissant que Madeleine ne le prétend. Elle a d’abord pointé à Pôle Emploi. Dans l’interminable file d’attente, elle n’en menait pas large, coincée entre une chômeuse de longue durée et un quinquagénaire grisonnant qui lui racontait comment sa boîte l’avait sacrifié au nom de la révolution digitale. Elle a éprouvé des sentiments contradictoires, la honte de s’inscrire, le soulagement de ne pas être un cas isolé, d’appartenir à la communauté des infortunés.
Sur Le Bon Coin, le pseudonyme de Bernardone n’a pas eu l’effet escompté. Il a semé le trouble chez des acheteurs qui ne faisaient pas le lien entre le flamboyant portrait de Madeleine et ce nom bizarre que l’un d’entre eux a même orthographié à l’américaine, « Bernard1 ». Comprendre : « Le meilleur des Bernard ». À chaque visite, Madeleine s’est égarée dans des explications de texte que seuls les plus instruits ont comprises. Les autres l’ont cataloguée parmi les vieilles folles, ils ont attendu qu’elle finisse sa démonstration.
Au total, elle a reçu chez elle une douzaine d’acquéreurs dont elle a apprécié l’affabilité, à quelques excentricités près. Un jeune couple a voulu régler la chaise en tickets-restaurant. Une septuagénaire s’est assoupie, par désespoir, sur le canapé qu’elle n’avait pas réussi à fourrer dans sa voiture. Un retraité lui a fait la cour, ignorant le guéridon pour lequel il avait fait le déplacement depuis Paris. Un jeune couple d’origine africaine a marchandé sa table basse jusqu’à l’épuisement. Madeleine a fini par la céder à la moitié de son prix initial, tant pour récompenser l’originalité du bagout que pour s’assurer de la disparition de ce reliquat de sa période Ikea.
— Pourquoi tu tiens autant à vider ta maison?
— Pour tourner la page.
— Il en pense quoi, ton mari?
— Il en penserait du bien s’il avait l’occasion de m’en parler mais il est mort d’un cancer, il y a trois ans.
— Ça nous fait un poids en commun. Ma mère s’est fait bouffer par le crabe quand j’étais petite. Celui du pancréas. Le plus salaud, il paraît.
Madeleine se demande si Camille a déformé l’expression « point en commun » par ignorance, par inadvertance ou pour faire de l’esprit.
— Je suis désolée, Camille.
— Oh, c’était il y a longtemps. Mais toi… Ça veut dire que t’es revenue dans le game! Tu n’as plus qu’à te trouver un match!
— Je ne comprends pas ce que tu me racontes.
— Tu es célibataire, Mad. Il faut que tu te trouves quelqu’un.
Cette gamine a l’art de remuer le couteau dans la plaie avec tant d’ingénuité qu’il est impossible de la soupçonner de perversité. Elle a raison. Madeleine pourrait retrouver quelqu’un si elle le voulait. Elle s’y est toujours refusée, entourée qu’elle était des souvenirs de son défunt mari, qu’elle brade aujourd’hui. Le moment est-il venu? Peut-être. Elle n’a pas été insensible au numéro de séduction du retraité, ses manières désuètes lui ont arraché quelques éclats de rire. Pour être tout à fait sincère, elle n’a eu aucune envie de le renvoyer chez lui. Ni de le garder, d’ailleurs. Mais elle s’est sentie rajeunir au contact d’un homme qui s’intéressait à elle.
— C’est compliqué de rencontrer la bonne personne.
— J’suis d’accord.
Madeleine attrape la perche que lui tend Camille.
— Tu as un petit ami?
— Tu rigoles? Les mecs d’ici me calculent pas. J’existe pas pour eux…
— Et quand tu joues à Fortnite, il n’y a pas un garçon avec qui tu t’entends bien?
— Il y a KillerBoy. J’aime bien comment il me parle.
— Tu l’as rencontré?
— T’es tarée?
— Pourquoi, il habite loin?
— Non, non, il vit à Paris. C’est pas le problème.
— C’est quoi le « problème », Camille?
— Il n’a jamais vu ma face, tu comprends. On a juste fait des chats. On est en mode incognito.
— Tu n’as pas mis ta photo?
— Jamais de la vie. Je ne suis pas prête à le voir IRL. Dans la vraie vie, j’veux dire. J’ai trop peur qu’il soit déçu. C’est pour ça que je ne serai jamais streamer. Tu vois de qui je veux parler, les gens qui commentent leur jeu en direct. Je ne veux pas qu’on voie mon visage. »

Extraits
« Sa réputation va grandissante, On apprécie ses classiques, la fraise-rhubarbe, la framboise-figue, la pêche-mûre, savamment équilibrés, qui ne laissent jamais les fruits de ces mariages se disputer leurs arômes, On loue ses audacieuses combinaisons, mangue-menthe, abricot-cardamome.
Sans conviction, elle a créé une page Facebook où elle met en scène ses créations. Le nombre de followers n’a pas dépassé le premier cercle de ses amis, jusqu’à ce qu’elle se fasse repérer par une habituée du marché, une journaliste culinaire qui officie sur une grande radio nationale, une passionnée de gastronomie qui ne jure que par les produits frais et vrais. Elle a adoré Madeleine, ainsi que ses confitures. » p. 62
« Pietro regarde sa femme qui dort. Dans son sommeil, elle est telle qu’il l’a toujours connue. Aucun changement n’est perceptible. Il l’observe comme si c’était la dernière fois qu’il la voyait. Il enregistre chaque détail de son visage que la vieillesse n’a pas trop abimé. Il se retient de lui caresser la joue. Dehors, un nouveau jour commence. La rue s’anime. » p. 146

« Le père Kervenn a été le grand témoin et le maître de cérémonie de tous les événements qui ont jalonné la vie de Jean-Paul. Son mariage avec sa première femme, Viviane, puis l’enterrement de celle-ci, dix ans plus tard. Le baptême de leur fils, Eliott. Son mariage avec sa deuxième femme, Sophie. Et le voilà aujourd’hui qui célèbre les obsèques de Jean-Paul, ignorant tout de la farce qui se joue. Sa voix posée ne trahit pas l’émotion qui le submerge La fonction dépasse l’homme, le sens du devoir abroge le chagrin. » p. 154

« Au fil des mois, Alma est devenue cette grand-mère attentionnée qui manquait à Gabin. Elle le garde à son appartement quand François doit s’absenter. Elle ne manque aucune des sorties aux Tuileries, qu’il fasse un grand cagnard ou un froid de canard. Elle regarde Les Minions qui la font rire «tellement ils sont bêtes». Cécile n’a pas vu ces nouveautés d’un bon œil. Moins en raison de l’affection que son fils porte à Alma que pour l’influence grandissante que celle-ci a sur lui. Quand il est en week-end avec sa mère, Gabin ne parle que d’elle, de ses jeux, de ses chansons, de ces choses incroyables qu’il a vues dans son appartement, des histoires qu’elle lui raconte avant de s’endormir. Cécile a fini par accepter sa défaite au terme de trois phases distinctes, assez classiques d’un point de vue psychologique: frustration, réaction et résignation. » p. 288-289

À propos de l’auteur
AUROY_Olivier_©Sidney KwanoneOlivier Auroy © Photo Sidney Kwanone

Olivier Auroy est un onomaturge – celui qui fabrique des mots – et écrivain français. Il a également publié sous le nom de plume Gabriel Malika. Les Déraisonnables est son cinquième livre. (Source: Éditions Anne Carrière)

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L’homme qui marche

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En deux mots
Un soir de réveillon, Théophraste Sentiero sent ses jambes bouger de manière incontrôlable. Pour cet homme effacé et peu apprécié de sa famille, c’est le début de sa libération. Car cette envie de marcher va lui faire parcourir la capitale et multiplier les rencontres, notamment celle avec un bouquiniste ou encore avec une femme mystérieuse.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

L’arpenteur des rues de Paris

Avec l’humour qu’on lui connaît, Jean-Paul Delfino nous raconte comment une curieuse maladie a sauvé la vie de Théophraste Sentiero. Une envie furieuse de marcher qui va permettre de faire de belles rencontres.

Quand commence cette histoire, on se dit que Théophraste Sentiero n’a pas eu de chance. Né un 25 décembre, il a certes droit à ses cadeaux de Noël, mais ce sont aussi ses cadeaux d’anniversaire. Tout au long des années, il s’est habitué à cette injustice et c’est presque apaisé qu’il préside le repas de réveillon entouré de sa femme Cécile, de ses enfants Bénédicte, 14 ans, et Joël, 12 ans, de son beau-frère Robert, accompagné de son épouse Ginette et de Léonide, la mère de Cécile et Robert. Loin de la fête de famille, c’est bien plutôt une épreuve pour lui, entre les récriminations incessantes de sa belle-sœur, les jérémiades des enfants et la préciosité de son épouse, il déprime. C’est alors que ses jambes se mettent à bouger. «Il ressentait alors dans ses membres inférieurs une irrépressible envie de bouger, de s’agiter. Sa chair fourmillait, picotait, démangeait tout à la fois. Par moments, il ressentait de véritables décharges électriques qui, selon leur intensité et leur durée, pouvaient le faire sourire ou grimacer. En journée, il lui suffisait de marcher pour dompter ce trouble.»

Aussi, au petit matin, il prend ses jambes à son cou et, s’il ne peut éviter la concierge, elle aussi spécialiste es-jérémiades, il échappe aux reproches de Cécile.
Son havre de paix s’appelle le Gay-Lu, le bistrot tenu par Mme Jouve, une parigote née en Alsace, où il retrouve la clientèle du matin, «celle des fidèles, des amis, des piliers. Outre La Guigne et Petit Pois, Cothurne et Gégène étaient là, eux aussi.» Ajoutons-y un chauffeur Uber antisémite et raciste et Gisèle, une ancienne prostituée, et le tableau sera complet.
Mais ce matin le moral de la troupe est bien bas, car la patronne a décidé de passer la main et de quitter Paris. «Le jour fatidique de la fermeture du rideau n’avait pas encore été arrêté. Mais il viendrait. En attendant, ils ruminaient leur malheur en solitaire. Ils préféraient désapprouver en silence plutôt que de rajouter du mal au mal.» Théo imagine alors qu’il pourrait empêcher la fermeture de son bistro préféré, qu’il pourrait donner sa démission et arrêter de repêcher les vélos et autres débris dans la Seine et même qu’il pourrait retrouver la femme qu’il a croisé sur le pont Neuf, «une inconnue qui avait mis le feu à son âme, à sa petite vie étriquée».
Mais trois semaines plus tard, il n’a guère avancé dans ses projets. En revanche, il a fait la connaissance d’un aveugle au jardin du Luxembourg, un homme qui lui assure que leurs chemins allaient à nouveau se croiser. Et effectivement, un jour de pluie Théo va pousser la porte de la librairie tenue par son interlocuteur. Anselme Guilledoux, le bouquiniste-philosophe va changer sa vie. Le vieil homme va fermer sa boutique, Aux bonheurs d’Antioche et a besoin «d’un homme solide, un gaillard qui ne compte pas sa sueur et qui ne craint pas de se salir les mains» pour l’aider à transporter ses livres et à assurer les livraisons dans toute la capitale. Ce faisant, il ne va pas seulement offrir un emploi à Théo, mais l’encourager à faire quelque chose de sa non-vie.
En suivant les pérégrinations de son personnage dans la capitale, Jean-Paul Delfino nous offre tout à la fois un éloge de la marche à pied, une évocation nostalgique d’un Paris en train de disparaître, celui des brèves de comptoir et des amitiés avinées, un conte aussi cruel que lucide sur la vie de couple agrémentée de la présence d’une belle-mère et surtout un encouragement à suivre ses rêves. Et grâce à son style enlevé, à sa langue truculente, on se laisse emporter. Magique !

L’Homme qui marche
Jean-Paul Delfino
Éditions Héloïse d’Ormesson
Roman
272 p., 19 €
EAN 9782350877556
Paru le 18/02/2021

Où?
Le roman est précisément situé à Paris, dans le cinquième arrondissement, rue de l’Estrapade et aux alentours, notamment la place Emmanuel Levinas ou encore la rue Royer-Collard. Mais on s’y promène aussi à travers toute la capitale. On y évoque aussi l’Alsace et la Lorraine, Bourg-en-Bresse et Villars-les-Dombes dans l’Ain.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Marié, deux enfants, Théophraste Sentiero est un homme sans histoires. Aussi prête-t-il peu d’attention à ces tremblements inopinés qui agitent ses jambes et ses pieds en ce soir de Noël. Hélas, ces trépidations s’accentuent et la médecine n’y entend rien. C’est un vieux libraire cacochyme et presque aveugle qui va le tirer d’affaire en lui proposant un remède pour le moins surprenant : écouter ses pieds puisqu’ils sont si pressés d’aller quelque part.
Au fil de ses déambulations, Théo croise une faune interlope qui compte ses piliers de comptoir et ses prostituées philosophes. Mais il y a surtout cette sylphide qui lui entrouvre les portes d’un horizon insoupçonné…
Peuplé par des personnages truculents qui surgissent telles les figures du tarot sur le chemin de Théo, L’Homme qui marche est une berceuse enchanteresse. Ode à un Paris évanoui, il envoûtera ceux qui accepteront de s’en remettre à la chance, ou au destin.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Blog La Bibliothèque de Delphine-Olympe 
Le blog de Dominique Lin 
Blog Livresque 78

Les premières pages du livre
« UN
Quant à vous dire comment tout cela a commencé, c’est une autre paire de manches. D’ailleurs, sait-on jamais quand une chose commence ou bien finit ? Quoi qu’il en soit, dans le cas de Théophraste Sentiero, il semble que tout se déclencha lors du repas du 25 décembre de cette année-là. Comme à l’accoutumée, l’on fêtait dans le même temps la Noël et, par un hasard malicieux du calendrier, l’anniversaire dudit Théo. Repu de foie gras, gavé par l’ingestion trop rapide d’un morceau de dinde à la chair mollassonne, assommé de marrons nageant dans la graisse, tombé sous la mitraille d’œufs de lump et abreuvé de champagne bon marché, Théo présidait. Il était chez lui. Ce jour était son jour. Pour l’une des seules fois de l’année, il était mis à l’honneur. Même ses enfants, d’ordinaire prompts à le houspiller par des traits plus ou moins cruels, lui consentaient une paix royale. Les cadeaux avaient été ouverts. Comme il se devait, et bien que ce fût son anniversaire, il n’avait reçu qu’un seul présent par convive, mais il ne se formalisait plus d’être floué. La concomitance des deux dates l’avait habitué depuis longtemps à cette entourloupe, cette arnaque du destin. Dès son plus jeune âge, en effet, ses parents puis ses proches avaient su le persuader que le fait d’être né le même jour que le Seigneur ne lui conférait aucun avantage particulier. Il s’y était fait. De toute façon, il avait toujours vécu avec ce sentiment désagréable que la vie le filoutait à loisir. Pour un peu, il éprouvait même un plaisir pervers à être privé de ce qui, pourtant, lui revenait de droit. Chaque 25 décembre, les participants au repas lui tendaient leur paquet tout enrubanné de la sempiternelle phrase éculée, et qui se résumait par un : « Ce cadeau, c’est pour ton Noël et ton anniversaire » – le tout, agrémenté de considérations plus ou moins heureuses auxquelles il ne répondait jamais, sinon par un sourire las. Les choses étaient ainsi. Les enfants nés le 25 décembre étaient blousés, floués, forcés de s’asseoir sur l’une des deux fêtes auxquelles tous les autres avaient droit.
Peu porté sur la rancœur, s’étant fait depuis longtemps à cette escroquerie calendaire, Théo Sentiero jeta sur la carcasse de la dinde un regard empli de compassion, mais aussi d’inquiétude. Les cuisses, les blancs et les pilons avaient disparu dans la gloutonnerie des convives, certes. Mais il restait encore dans le plat de porcelaine les ailes, le croupion, les deux suprêmes, un bout de filet mignon. Et le squelette. Face à l’énormité de la bête, les estomacs des mangeurs avaient calé. Les ceintures défaites et le trou normand n’avaient produit aucun effet : il restait de la dinde. En parfaite cuisinière qui sait qu’un sou est un sou, Cécile n’en aurait fini avec le volatile que lorsque celui-ci aurait été transformé, au choix, en terrine, en hachis, en accompagnement de pâtes ou de salade – quant aux os, ils finiraient dans une soupe de légumes que tous les membres de la famille verraient réapparaître dans leurs assiettes durant au moins trois jours. Rien ne se perdait, chez les Sentiero. Tout devait faire ventre.
D’une voix agacée, l’épouse de Théo lança à la cantonade : « Alors, c’est sûr ? Vous n’en voulez plus ? »
Comme personne ne jugea bon de lui répondre, les lèvres encore empâtées par trop de nourriture, son nez se pinça pour marquer sa déception, puis elle se leva. Sans un mot, avec le même soin qu’aurait mis un prêtre ou un mystagogue au moment de transporter un reliquaire, elle disparut en cuisine pour y serrer dans le réfrigérateur les reliefs de la dinde. La grande bataille ne débuterait que le lendemain.
Ce déjeuner de Noël-anniversaire, comme tous ceux qui l’avaient précédé jusqu’alors, dériva ainsi tout au long de l’après-midi, sans fou-rire, sans éclats de voix, chacun se contentant de lâcher de temps à autre des considérations d’une platitude consternante. De façon indistincte, tout y passa. Les impôts trop hauts, les retraites que l’on ne toucherait jamais, les collègues de bureau, la vie chère et tout le saint-frusquin. Dans la rue parisienne de l’Estrapade, le soleil avait entamé sa descente vers le crépuscule et Théophraste Sentiero, coincé en bout de table, malaxait entre ses doigts une boulette de mie de pain, faisant de son mieux pour masquer sur son visage l’ennui qui le dévorait. C’était Noël, tout de même. Et son anniversaire. La famille était réunie. Certes, Bénédicte et Joël, depuis longtemps, avaient déserté la table des agapes. La première, âgée de quatorze ans, usait ses pouces sur le clavier de son portable, envoyait des messages à l’univers entier et se sentait, de fait, enflée d’une importance que les adultes ne comprenaient pas et ne comprendraient jamais. Joël, lui, de deux ans son cadet, se contentait de sourire, affalé sur le canapé croûte de cuir. Son visage reflétait un mélange subtil de béatitude et de bêtise. La télévision, qu’on lui avait donné le droit de regarder à la condition expresse que le son fût coupé, bavait une quelconque émission calquée sur les reality shows nord-américains. Il touchait au paradis. D’un regard, Théo enveloppa sa progéniture de son affection toute paternelle. Ils étaient à lui, ils étaient ses enfants. À dire vrai, ils étaient surtout ceux de Cécile. Sauf lorsqu’ils avaient besoin d’un supplément d’argent de poche ou d’une autorisation délicate à obtenir. À cet instant précis, ils redevenaient aussitôt les siens.
À table, Robert et Ginette Wendling continuaient à faire ce qu’ils savaient le mieux faire : du Robert et Ginette Wendling. Ils avaient tout vu, ils savaient tout mieux que quiconque. Du mystère de la virginité préservée de la sainte Marie à la meilleure façon de se déplacer dans Paris, les jours de grève, ils avaient un avis sur tout. Si Robert, frère de Cécile, possédait la superbe du chef de service entamant sa quatrième décennie dans l’administration française – le ton cassant, le verbe haut, l’œil volontiers méprisant et le coup de fourchette ravageur –, Ginette n’avait pu se débarrasser, malgré les années, de sa propension à critiquer chaque chose à la moindre occasion. La bouche fleurie de ronces, elle complimentait ainsi sa belle-sœur sur la qualité de chacun de ses plats mais, de façon invariable, une critique vitriolée venait clore l’amorce du dithyrambe. Entre les deux femmes, la haine était devenue, au fil du temps, une relation acceptée, voire consentie. Elles se détestaient, mais avec politesse, presque cordialement. Aucune des deux n’aurait assassiné l’autre sans lui avoir demandé la permission de le faire ni, une fois le forfait commis, s’être abîmée dans un flot lacrymal tempétueux au moment de la mise en terre.
Restait Léonide, la mère de Cécile et Robert. Elle avait vu le jour Dieu seul savait quand et personne ne se serait risqué à lui demander son âge. Léonide n’était pas de ces petites vieilles bienveillantes, toujours parfumées, aux cheveux bleutés à force d’être blancs. Elle ne serrait dans ses poches ni bonbons, ni pièces de monnaie. Lorsqu’elle s’exprimait, chose rarissime, ce n’était que par des grognements incompréhensibles, des borborygmes incohérents car formulés dans une langue qui n’appartenait qu’à elle. Théo ne l’avait jamais vue embrasser ses petits-enfants et, lui-même, après dix-sept années rythmées par les repas de famille, lui donnait encore du vous. Léonide n’embêtait personne. Elle était là où on la posait, les yeux toujours fixés droit devant elle. Semblables à des griffes de cristal, ses mains demeuraient crispées sur ses genoux lorsque sa fille lui donnait la becquée. Bien qu’on ne l’eût jamais entendue hausser le ton, on la sentait cependant capable de colères terribles, de ces coups de grisou susceptibles de vous crucifier sur place. Trop fière pour intégrer une maison médicalisée, elle occupait depuis quelques années la plus grande chambre de l’appartement, dans laquelle personne, hormis Cécile, ne pénétrait jamais. La seule fois où Théo avait émis l’idée que leur couple gagnerait à vivre dans plus d’intimité, moyennant un placement en EHPAD de l’ancêtre, la réponse de son épouse avait été cinglante. Si toute la famille pouvait loger dans cette coquette rue du cinquième arrondissement parisien, cela n’était pas grâce au salaire du père de famille qu’il était, mais bien parce que l’appartement était loué au nom de Léonide. C’était un loyer de 1948. Dans l’immeuble, pour des raisons jamais totalement élucidées, ils étaient les seuls à jouir d’un tel logement pour un tarif aussi bas, à savoir une poignée de queues de cerises. Théo, dès lors, n’avait plus posé la moindre question. La vieille était chez elle. Ils étaient les locataires de la locataire. La cause était entendue. Il n’y avait rien à redire à cela.
Sous l’œil réprobateur de Cécile, Théo avala une nouvelle gorgée d’un Domaine des Nymphes, un rasteau qui avait eu l’excellente idée de voir le jour en 2012. Ce fut alors qu’il l’avalait et que le plateau de fromages atterrissait sur la table sous le regard chafouin de Ginette, que la chose se passa. Au début, bien entendu, il n’y prêta pas la moindre attention. Ce fut à peine s’il sentit, sous la table, ses pieds se mettre en mouvement. Lentement, tout d’abord, puis de façon de plus en plus soutenue, ils commencèrent à battre de concert une mesure imaginaire et calme. Dans un bel ensemble, ces pieds hissés sur leurs vingt-huit phalanges d’orteils se mirent à monter, à descendre, à monter encore pour redescendre aussitôt. Absorbé par sa dégustation œnologique, Théo plissa les paupières et laissa échapper un soupir satisfait. Ce Domaine des Nymphes, situé non loin de Sablet, dans une terre où les galets se tordent sous le soleil, était un nectar. Il enveloppait la langue et l’intérieur de la bouche d’une couverture qui ravissait les sens du buveur. Lorsqu’il éclatait entre les joues, dès qu’il crépitait dans la gorge, le plaisir se démultipliait. Une chaleur intense envahissait alors la poitrine, l’estomac. Cédant à la perspective de l’ivresse, Théo en cueillit en voleur une nouvelle gorgée. Puis, ignorant de façon ostensible l’injonction muette mais furibarde de Cécile, il prit le temps de mâcher ce vin avant de reposer le verre en baccarat sur la nappe. Il ne buvait jamais, hormis pour ce jour du 25 décembre. C’était un cadeau qu’il se faisait à lui-même, une petite folie sans conséquence.
Sous la table, ses pieds, n’écoutant que leur volonté propre, accélérèrent la cadence de façon insensible. Sans vraiment y réfléchir, Théo posa ses mains sur ses cuisses. Peu à peu, les trépidations se calmèrent. Tout sembla rentrer dans l’ordre. Nullement inquiet, il se laissa assommer par les doctes divagations de Robert qui dissertait avec fougue sur un quelconque navet qui passerait le soir même sur la TNT. Pendant que son beau-frère étalait ses goûts cinématographiques avec la faconde d’un charcutier, Théo porta son choix sur un morceau de morbier et une pointe de brie qui accrochait sa crème au plat de service. Lorsqu’il parvint à le décoller, la voix sèche de son beau-frère fut illico remplacée par celle, agressive et acide, de Ginette, qui raconta par le menu la meilleure façon de passer un mont-d’or au four.
En fait, ce fut au moment où l’omelette norvégienne, épaisse et rutilante de sucre, fit son apparition, plantée de quarante et une bougies, que les battements pédestres prirent réellement leur pleine mesure. Sous les Oh ! et les Ah ! des enfants revenus à table, Théo se rendit compte que ses pieds imitaient à la perfection le mouvement de pistons sans qu’il l’eût décidé. La chose ne lui parut pas grave. Elle se déroulait sous la table, après tout. Cela ne gênait personne. À part lui. Tiré de ses lénifiantes gorgées de vin rouge qui faisaient ressortir les parfums des fromages, il fit de son mieux pour réprimer les battements. Il concentra tous ses efforts sur ses cuisses, ses mollets, ses chevilles. Le mouvement s’estompa. Il se crut sauvé. Hélas, lorsque d’autorité Robert craqua une allumette pour flamber l’omelette, quand des flammes paresseuses et douceâtres se mirent à lécher le rondin de glace, de génoise et de meringue, à l’instant où il allait joindre ses applaudissements à ceux des convives, ses pieds se rebellèrent soudain. Échappant à la volonté de leur propriétaire, ils recommencèrent à gigoter sur place, n’obéissant qu’à leur seul désir, comme trop heureux de pouvoir vivre enfin de leur vie propre. Ce faisant, emportés par la fougue de cette liberté toute neuve, ils firent cogner les genoux de Théo contre le plateau de la table. Une rafale courte, sèche. Tout le monde s’immobilisa, les oreilles aux aguets. Même la vieille Léonide haussa de quelques millimètres son menton barbu. Cécile, une part d’omelette encore grésillante figée sur la spatule qu’elle tenait à la main, sermonna sur-le-champ son époux : « Théophraste, qu’est-ce qu’il te prend ? Cesse de faire l’imbécile, je te prie.
– Mais je n’y suis pour rien !
– Arrête de jouer avec tes pieds. »
Alors qu’il allait à nouveau protester de sa bonne foi, Ginette réajusta une mèche indisciplinée sur son front bombé et crut nécessaire d’intervenir : « Vous avez raison, Cécile. On ne joue pas avec ses pieds. Les pieds ne doivent servir qu’à marcher, voilà tout. »
La moustache frémissante, son chef de service de mari renchérit, d’un air mesquin : « À marcher et à porter des chaussures. Mais leur rôle s’arrête là, je vous le confirme ! Sinon, où irions-nous ?
– Ça sert aussi à mettre des coups de pied au cul », s’esclaffa le petit Joël.
Aussitôt, Cécile enfourcha ses grands chevaux :
« On ne dit pas de gros mots à table, jeune homme. Et Tonton Robert et Tatie Ginette ont raison : on ne joue pas avec ses pieds ! »
Pendant que le petit, vexé, plongeait le nez dans son assiette, Théo voulut répliquer, mais son épouse lui coupa la parole sur un ton qui ne souffrait pas le moindre commentaire : « Jouer avec ses pieds, comme les enfants ? Et un jour comme aujourd’hui, en plus ? Mon pauvre ! Il faut toujours que tu essaies de faire ton intéressant ! »
Était-ce le timbre glacial de son épouse ? Étaient-ce les regards méprisants et sarcastiques de son beau-frère et de sa belle-sœur ? L’injonction matrimoniale avait-elle effrayé ces pieds ou étaient-ils tout bonnement fatigués de jouer aux pistons ? Quoi qu’il en soit, ceux-ci se reposèrent sur le parquet de manière instantanée. L’on n’entendit plus, à partir de cet instant, que le bruit de la spatule d’acier déposant dans les assiettes à dessert les portions d’omelette – musique brève vite remplacée par celle, plus méthodique et obstinée, des mandibules des mangeurs.
Quelques nouvelles gorgées de vin, sifflées dès que sa femme tournait le dos, permirent bientôt à Théo de ranger cet incident au rayon des anecdotes insignifiantes. Le repas s’acheva donc ainsi, semblable à tous ceux qui avaient précédé et, certainement, à tous ceux qui suivraient. L’on avait enterré Noël et une année de plus dans la vie de Théophraste Sentiero. Demain serait un autre jour.

DEUX
Noël avait tiré sa révérence avec le départ de Robert et Ginette Wendling. Dès qu’ils avaient franchi le pas de la porte, les joues humides des baisers échangés et les oreilles encore bourdonnantes des traditionnels « À l’année prochaine ! », Cécile était redevenue ce qu’elle était durant tous les autres jours de l’année. Après avoir ôté ses habits de fête et s’être entortillée dans son éternelle robe de laine usée jusqu’à la corde, elle s’était plantée au beau milieu du salon. Les mains sur les hanches, le front plissé, elle avait observé chaque détail de la salle à manger. Le repas gras de Noël avait vécu. L’heure du rangement avait sonné. Mus par un instinct animal, Bénédicte et Joël avaient fui dans leurs chambres bien plus qu’ils ne les avaient regagnées. Léonide, elle, semblait s’être tassée sur son fauteuil et dormait maintenant, à moins qu’elle ne fît semblant. Théo, lui, avait dû se plier aux ordres de la Générale. Oublieux de son début d’ivresse, appuyé au chambranle de la porte de la cuisine, il attendait son affectation. Noël crèverait ce soir, tout comme avaient rendu l’âme la dinde, le foie du canard et l’omelette norvégienne. Rien ne devrait rester. Le sapin se verrait dépouillé de ses boules multicolores et de ses guirlandes. Les papiers cadeaux étoufferaient la poubelle écologique pour les plus abîmés d’entre eux. Les autres seraient soigneusement pliés, repassés au besoin et remisés dans l’attente des étrennes de l’année suivante. Les gants de caoutchouc et les éponges abrasives arracheraient à la porcelaine jusqu’à la plus infime trace de sauce. Le rideau, alors, serait tiré de manière définitive.
Quelques secondes avant que Cécile ne se lançât dans son grand ménage, Théo huma une dernière fois l’odeur verte et épicée du sapin. Celle, doucereuse et lourde, du rhum brûlé mêlé au sucre de la glace à la vanille. Les accents ronds abandonnés par le vin rouge de Rasteau et les notes, exotiques et déjà mourantes, de l’anis du pastis servi au début de ces agapes. Il apprécia aussi à sa juste mesure le silence, cet instant si particulier qui précède de façon immuable les plus grandes tempêtes. Son regard accrocha un dernier éclat désespéré lancé par l’étoile du berger qu’il avait eu tant de mal à accrocher à la plus haute branche de l’arbre. Et ce fut tout. Bientôt, au numéro 12 de la rue de l’Estrapade, ne régnèrent plus qu’une débauche de hurlements d’aspirateur, un maelström d’eau répandu sur les parquets, une gerbe de crachotements émis par des aérosols vengeurs et entêtés. Après quatre heures d’efforts ininterrompus, la messe était dite. Cécile Wendling, épouse Sentiero, avait tiré sa révérence aux festivités chrétiennes de la naissance de Jésus.
Le lendemain, Théo se leva avant même la pointe du jour. Pas par goût, non. Le 26 décembre tombant, cette année-là, un vendredi, le maire de l’arrondissement avait, dans sa grande magnanimité, accordé le pont qui permettrait aux salariés de son administration de reprendre le travail en douceur, le lundi suivant. Si cela n’avait tenu qu’à lui, Théo serait resté au lit, les doigts de pieds en éventail et les paupières closes de façon hermétique. Son épouse aurait fait semblant de le croire endormi. Et elle aurait même, selon toute vraisemblance, béni le Seigneur de lui laisser la pleine jouissance de la cuisine et de la salle à manger afin que ses talents ancillaires pussent s’exercer à nouveau.
Hélas, si Théo se leva aux aurores, ce fut pour une toute autre raison. En effet, au cours de la nuit, son tic survenu durant le repas n’avait pas mis longtemps à se rappeler au bon souvenir des deux époux. Sous la couette molletonnée, dans les draps de flanelle, les deux pieds de Théo avaient, sur le coup de trois heures du matin, repris leurs convulsions. Comme la veille, il ne s’était pas agi de ruades ni de brusques emballements, non. Ces mouvements métronomiques tenaient plus de la crampe, d’une succession de battements certes réguliers, mais qui ne répondaient à aucune nécessité. Couché sur le dos, les talons plantés dans le matelas, le corps de Théo était pourtant resté d’une fixité de marbre. Il était irréprochable. Ses pieds, en revanche, s’étaient mis à s’agiter d’avant en arrière, mimant l’action de la marche. Leur propriétaire lui-même, tout engourdi par un sommeil réparateur, n’en aurait rien su si Cécile, soudain, n’avait pas mis le holà. Dans leurs déplacements, les orteils arrachaient à la flanelle des murmures de tissu froissé. Et la maîtresse de maison avait l’ouïe fine. Elle avait grogné. Puis, grondé. D’une voix encore barbouillée de sommeil, elle avait balbutié quelques imprécations valant menace. Théo, enseveli dans son repos de juste, n’avait rien entendu. Un coup de hanches excédé l’avait enfin forcé à se repositionner, cette fois sur le ventre. Le silence était revenu. Mais, bientôt, les battements avaient repris. Les pieds avaient entamé une nouvelle marche immobile, les frissons de la flanelle avaient agacé derechef les oreilles de Cécile. Moins amène, elle avait marmonné des injures inaudibles, joué du bassin, de droite et de gauche. Comme cela n’avait pas suffi, elle avait ouvert un œil. Lorsque la façade noire du radioréveil lui avait appris, de tous ses cristaux liquides bleutés, l’heure exacte, elle avait soufflé d’abondance, au bord de l’exaspération. Puis, d’un mouvement sec, elle s’était retournée sur le côté gauche, tout en veillant à emporter avec elle, dans cette gymnastique subite, la plus grande partie de la couette. Une stratégie bien étudiée. Sous couvert d’économies, il faisait en effet toujours un froid de gueux dans la chambre des époux. Elle savait que son mari, frileux comme une chatte, ne supporterait pas longtemps d’être ainsi découvert. De fait, saisi par ce changement de température, Théo s’était tout à fait réveillé. Dans l’atmosphère glaciale, il n’avait eu d’autre choix que celui d’abdiquer. Récupérer son content de couette, même en prenant mille précautions ? Inenvisageable. Cécile se serait alors réveillée et, avant même que la lumière du jour ne baignât Paris, il se serait retrouvé sous le feu de mille reproches. Demeurer stoïque et oublier le froid ? Impossible. D’abord, il faisait moins de quinze degrés. Puis, Théo ne se connaissait pas ce genre de courage. S’il lui arrivait comme tout un chacun de mentir à ses proches et d’arranger la vérité afin d’embellir son personnage, il demeurait d’une honnêteté absolue vis-à-vis de lui-même. Il était lâche, c’était un fait. Pas d’une lâcheté grossière. Juste un lâche du quotidien. Mais il ne se mortifiait pas de cet état pour si peu. Il s’y était habitué. Il faisait avec sa lâcheté comme d’autres avec un strabisme, une claudication, une sale manie. Cette nuit-là, il ne lui resta donc qu’une solution. Abandonner la couche.
Alors qu’il se résolvait à se lever, Cécile grinça dans les ténèbres : « Arrête de faire ton intéressant. Si tes pieds veulent bouger, qu’ils bougent. Mais pas dans mon lit… »
Après une douche brûlante, Théo s’était habillé d’un pantalon cargo beige – qui faisait en réalité songer à une multitude de poches à soufflets cousues ensemble – et d’un vieux chandail pelucheux. Pendant que, dans la cuisine, la cafetière crachotait un jus tiédasse – que tous, dans l’appartement, s’étaient entendus pour baptiser du nom de café –, il était allé se planter devant la fenêtre donnant sur la rue de l’Estrapade. À cette heure indue, la nuit régnait encore sans partage. Au loin, les camions-poubelles et les services de nettoiement de la voirie faisaient vrombir leurs moteurs et leurs lances à eau. Tout au fond, la place Emmanuel Levinas n’offrait encore que ses deux bancs déserts et sa fontaine Wallace. Il était trop tôt pour les baigneurs de la piscine Jean-Taris, et le froid demeurait trop vif pour les cloches, les mendiants, les migrants, les SDF de la République. Quant aux vieux, ils ne montreraient leurs truffes humides et leurs yeux luisants de larmes immobiles que lorsque les magasins ouvriraient leurs rideaux avec des grondements métalliques.
Dans son dos, la cafetière émit une rafale caractéristique, suivie par toute une série d’éternuements poudrés. Le café, bon ou mauvais, était prêt. Sans bruit, Théo se saisit d’un quignon de pain et entrouvrit la fenêtre qui donnait sur la petite rue. Après avoir vérifié d’un bref coup d’œil que la concierge, madame Chevillard – qu’il avait rebaptisée, en son for intérieur, la Mère Tapedur –, ne rôdait pas encore dans les parages, il émietta le quignon et referma aussitôt le ventail. Par expérience, il savait que ses protégés ne tarderaient pas. Pas les pigeons, non. Il abandonnait cette engeance à la Mère Tapedur. Ceux qu’il choyait, lui, c’étaient les boules de plumes, les passereaux oubliés, les délaissés des grands nuages de murmuration, tous ces piafs dont il ignorait les noms latins et qui, à cette heure, devaient se faire rôtir le croupion sous des cieux plus cléments, loin, de l’autre côté de la Méditerranée. Hirondelles ou moineaux, étourneaux sansonnets ou mésanges bleues, ces orphelins des grandes tribus migratoires avaient conquis son amour. Il leur vouait une affection sans tache. À l’inverse, il ne ressentait qu’un profond mépris pour les pigeons, ces sacs de mauvaise graisse à pattes rouges et à l’œil vide. Ces volatiles semblaient ne réellement jouir de la vie qu’en conchiant Paris. Tout gonflés d’importance, le jabot en avant, roucoulant une musique sans âme et se dandinant au mépris de toute grâce, ils révulsaient Théo jusqu’à la nausée – a fortiori lorsqu’il avait compris l’étrange relation qu’ils avaient nouée avec la Mère Tapedur.
Assis maintenant à la table de la cuisine, son bol d’eau calaminée fumant sous ses narines, Théophraste Sentiero laissa sa poitrine expulser un profond soupir de fatigue et d’ennui. Dans le couvercle ouvert de la boîte à sucre, il venait de deviner son reflet. Ça n’était pas brillant. Il avait une sale gueule, une gueule d’homme des villes, une gueule d’homme seul. Pourtant, il se plaisait bien ainsi puisque cette face émaciée, pâlotte, fatiguée par une nuit trop courte, cette binette grisâtre était la seule dont il disposait. En un mot, elle lui allait, tout comme elle pouvait aller à des millions d’autres hommes, tout juste quadragénaires. L’univers regorgeait de Théophraste Sentiero. Il n’était que l’un de ces anonymes dont fourmillait la multitude, un soldat sans étendard à brandir, sans idéal à défendre. La vie l’avait choisi pour venir sur terre et il ne s’expliquait pas pourquoi. Mis à part, peut-être, une collection de timbres qu’il avait débutée étant enfant et qui devait dormir, à cette heure, dans l’un des cartons serrés à la cave, il ne s’était jamais passionné pour quoi que ce fût. Aucun hobby ni feu sacré, pas la moindre révolte, pas la plus petite indignation n’étaient à porter à son compte de pékin moyen. Petit garçon, il s’était rêvé une vie bien différente de la tannée quotidienne qu’il subissait aujourd’hui. Il s’était imaginé astronaute. Et pâtissier, aussi. Spécialité chocolat. Si aucune de ces deux formidables carrières ne lui souriait, il se rabattrait sur celles d’explorateur ou de marin au long cours, bien qu’il ne sût pas précisément, aujourd’hui encore, à quoi correspondait cette dénomination de long cours. Du temps avait passé. La réalité s’était révélée tout autre. Il avait été un fils moyen, un élève moyen, un amant moyen. À ce jour, il n’était qu’un père moyen. Sans doute plus que moyen puisque ses enfants, à bien y réfléchir, lui adressaient la parole comme à un étranger, voire à une vague connaissance dans les meilleurs jours et selon leurs besoins. Employé depuis quelques mois au repêchage des vélos et des trottinettes électriques dans les méandres de la Seine ou de l’Yonne, il avait pourtant tâté de mille métiers, mais sans jamais éprouver à cela ni plaisir, ni peine. Durant ses quatre décennies d’existence, au gré des offres, il avait ainsi été assistant pour pianiste sans réellement connaître la musique, sexeur de poussins, castreur de maïs durant les étés de plomb, vérificateur de préservatifs, trieur de chips en usine, claqueur dans les théâtres, caissier de péages ou monsieur pipi, à la gare Montparnasse. Il avait tâté de l’apiculture sur les toits de Paris, avait dépoussiéré les dinosaures au Muséum national d’histoire naturelle. Puis, il avait été vendeur de téléphones portables, de pierres tombales, préparateur de colis, client mystère pour les cinémas, livreur, chauffeur, distributeur a pedibus de prospectus. Théophraste Sentiero avait sans doute des défauts, mais personne n’aurait pu le qualifier de fainéant puisqu’il avait toujours trouvé l’énergie pour se lever chaque matin et gagner sa croûte.
Alors qu’il allait se résoudre à porter à ses lèvres son bol d’eau sombre, l’expression employée la veille et le matin même par Cécile lui revint subitement en tête. Cela n’avait été que trois mots prononcés sans réelle méchanceté, de ces piques que l’on lâchait parfois sans même y penser. Faire son intéressant. C’était très exactement ce qu’elle avait dit, provoquant ainsi des rictus sur les faces de carême de Robert et Ginette. Faire son intéressant. Lui, Théophraste Sentiero, ferait donc son intéressant ? Mais il n’aurait pas demandé mieux ! Faire son intéressant. Mais comment et pour qui ? Pour quoi ? Pour aller où ? Durant toute son existence, il n’avait jamais fait que là où la nécessité lui avait commandé de faire. Sans jamais créer d’histoire. Il était la bonne pomme, celui dont on ne se plaignait jamais, dont on ne parlait jamais. Il n’avait ainsi intéressé personne, ou presque. Pas même lui, à bien y réfléchir.
Sous la table, le tic revint. Cette fois, plus impérieux. À la façon de chevaux dans leur stalle, ses pieds reprirent leurs battements, comme piaffant d’impatience. Ils étaient prêts, avides de se dégourdir, de marcher droit devant eux. Avec plus d’énergie que la veille, Théo essaya de les immobiliser. Obéissant à leur propriétaire, ces deux pieds, de taille bien évidemment tout à fait moyenne, cessèrent alors peu à peu leur manège. Bientôt, ils retrouvèrent leur fixité, ne se contractant plus que lors de spasmes subits. Faire son intéressant ? Avec lassitude, il haussa les épaules. Après avoir avalé la dernière gorgée de café, il frissonna. Puis, lorsqu’il entendit la porte de la chambre grincer, il se leva. Cécile ne tarderait pas à rejoindre la cuisine. Selon toute vraisemblance, elle serait d’une humeur massacrante. Elle passerait même, peut-être, l’essentiel de cette journée gagnée sur le travail à lui reprocher de vouloir faire son intéressant. Alors, sans bruit, il saisit sa parka et son cache-col. Puis, dans la pénombre que s’empressèrent aussitôt de trahir les ampoules de la minuterie, il descendit les escaliers de la cage commune.
« Eh bien, monsieur Sentiero ? La fête est finie ? Toute la petite famille est bien repartie, à cette heure ? »
Jaillie de l’encoignure de la porte d’entrée de l’immeuble, la Mère Tapedur s’était plantée devant Théo, dans une odeur de javel à vous arracher des larmes. Profitant de l’heure matinale qui lui garantissait un pas de porte débarrassé des gêneurs éventuels, madame Chevillard achevait de brosser le trottoir. Agrippant son balai comme un garde moyenâgeux sa hallebarde, elle s’exclama encore : « La famille, c’est bien quand elle arrive. Mais on porte pas plainte quand elle s’en va, pas vrai ? »
Tête baissée afin de ne pas avoir à croiser le regard de cette harpie emmitouflée dans une robe de chambre d’un blanc passé, Théo grommela un oui agacé et fit de son mieux pour la contourner. Les poings bien collés au fond de ses poches, il tenta de se faufiler par la droite, mais l’arrière-train imposant de la pipelette suivit le même mouvement. Plus haut, sous un nez en forme d’aubergine que le froid avait rendu plus violacé encore que de coutume, deux lèvres dessinant un fil de couteau crachotèrent avec une fausse bienveillance : « Vous allez travailler ? À cette heure ? Vous avez donc pas le pont, monsieur Sentiero ? C’est pas Dieu possible, tout de même… »
Comme Théo s’entêtait à ne pas répondre, guettant déjà l’instant exact où il pourrait se glisser cette fois sur la gauche du cerbère, celui-ci enchaîna, de la même voix râpeuse et désagréable à l’oreille : « Alors, ce repas de Noël ? Notez bien que ça me regarde pas. Mais quand même. Tous ces frais, ces cadeaux, ces chichis et ces tralalas, ça a ni rime ni raison, pas vrai ? Ça coûte un argent fou et on est jamais vraiment payé en retour, vous êtes pas d’accord avec moi ? »
Face au mutisme de son locataire, qu’elle continua à prendre pour un acquiescement, madame Chevillard marmonna : « De mon temps, une belle orange et le tour était joué. Mais que voulez-vous ? Aujourd’hui, tout le monde veut se prendre pour ce qu’il est pas. Si je vous disais ce que je trouve dans les poubelles, pour les fêtes de fin d’année, vous me croiriez pas. C’est pas pour dire du mal, bien sûr. Mais si vous saviez – et c’est qu’un exemple, attention ! – ce que la famille Lévy s’est envoyée derrière la cravate, hier, vous en croiriez pas vos oreilles… »
La feinte par la gauche, cette fois, faillit être couronnée de succès. Mais la pipelette était rompue à parer aux évasions. Elle tenait sa proie. Elle ne la lâcherait pas aussi facilement. D’un nouveau coup de l’arrière-train, anticipant la contorsion dans laquelle Théo venait de se lancer, elle éteignit toute velléité de fuite. Et, son balai toujours bien en main, elle marmotta, cette fois à voix plus basse : « J’ai pas fouillé dans leur poubelle, attention. Pas le genre de la maison. Le sac est arrivé ouvert, devant ma porte. Moi, j’ai fait que regarder. Et ça débordait, vous pouvez me croire. De partout que ça débordait, même… »
Se rapprochant de Théo, elle s’enquit, sur le ton de la confidence : « Mais les juifs, monsieur Sentiero ? Ça fête la Noël ? C’est pas pour dire du mal, mais la Noël ? C’est une fête catholique, non ? Alors, pourquoi les Lévy, ils se sont mis en frais ? Vous le savez, vous ?
– Non, madame Chevillard. Je ne sais pas, mais je suis un peu en…
– En plus, ça a dû coûter un argent fou. Et dépenser tout cet argent pour des personnes comme ça… »
Théo haïssait la Mère Tapedur. Lui qui n’était jamais saisi par la moindre colère ni le plus petit ressentiment, il sentait bouillir et monter en lui des désirs de crime dès qu’il voyait la gorgone promener son écoupe urbaine et ses cent trente kilos dans la minuscule cour intérieure. C’était plus fort que lui. Avec son regard toujours suspicieux, son allure invariablement négligée, sa démarche traînante de basset obèse et ses cheveux huileux, il nourrissait à son égard des envies de meurtre irrépressibles. Si la peur du gendarme ne l’avait pas retenu, il l’aurait volontiers trucidée. Et il aurait pris son temps. Avec un couteau à beurre ou une petite cuillère. Une pince à sucre, peut-être. Surtout, ne rien hâter. Jouir de chaque seconde de cette mise à mort dont la perspective, souvent, accompagnait ses premiers rêves et dessinait sur son visage un sourire ravi.
« Parce qu’on dit les juifs, grognassa encore l’acariâtre… Mais c’est pas tout, les juifs ! Et les Arabes, alors ? Y en a aussi qui fêtent la Noël, faut pas croire ! Grâce à Dieu, nous en avons pas chez nous. Notez bien que je suis pas raciste, attention. Mais les Arabes ? On dira tout ce qu’on voudra, n’empêche qu’ils sont pas comme nous. Et j’en démordrai pas, vous m’entendez, monsieur Sentiero ? J’en démordrai pas ! »
La découper en fines lamelles, la donner à manger à une colonie de fourmis rouges, la faire frire dans un bain d’huile, l’étouffer peu à peu avec un sac plastique, la lapider avec de toutes petites pierres, l’épingler à la façon d’un gros cafard sur sa porte vitrée. À chacune de ces éventualités, l’irréprochable Théophraste Sentiero sentait son corps se couvrir de frissons de délice qui, s’il poursuivait ces rêveries, ne tardaient jamais à le porter aux confins de l’extase. Mais il était un homme sans histoire. S’il endossait le costume de meurtrier dans ses fantasmes, il n’en demeurait pas moins conscient que ses épaules étaient, au propre comme au figuré, trop étroites pour celui-ci. Jamais il ne passerait à l’acte. Ce courage, ou cette folie, lui étaient étrangers.
La tête toujours baissée, il risqua : « Excusez-moi, madame Chevillard. Mais j’ai à faire et…
– Vous êtes pas d’accord avec moi, monsieur Sentiero ? Dites-moi la vérité. Ça reste entre nous. Pour les Arabes, vous êtes d’accord avec moi ou pas ?
– Sans doute, madame Chevillard. Je ne sais pas, mais…
– Vous aimeriez, vous, avoir des voisins qui égorgent des moutons dans leurs baignoires et qui prient à genoux sur des tapis ?
– Je ne crois pas que…
– Ça vous ferait plaisir, à vous, que votre petite Bénédicte puisse sortir qu’avec le voile ? Ça lui ferait tout drôle, non ? Déjà qu’elle s’habille pas toujours avec grand-chose… Sauf votre respect, monsieur Sentiero, bien entendu ! Votre fille est une honnête fille, c’est pas le problème. Mais quand même ! On s’habillait pas comme ça, de notre temps. Moi, je me souviens que, quand on était jeunes, il nous serait jamais venu à l’idée de… »
De notre temps… Cette vieille rombière de basse-cour avait au moins quinze ans de plus que lui, si ce n’étaient pas vingt ! À nouveau, le désir de meurtre s’empara du doux Théophraste qui, pour le conjurer, serra un peu plus fort encore ses poings dans ses poches. Un jour. Un jour, oui… Il aurait le courage. Non pas de l’assassiner, car la seule vue d’une goutte de sang suffisait à le faire tourner de l’œil. Mais il trouverait au moins le courage de lui survivre. Ne serait-ce que pour voir, enfin, à quoi ressemblerait un monde débarrassé de madame Chevillard. Et, pourquoi pas, de toutes les madame Chevillard de l’univers ? La belle fête que ce serait, ce jour-là ! On tirerait suffisamment de feux d’artifice et de chandelles romaines pour faire sauter tout Paris !
La Mère Tapedur, qui n’en avait pas fini avec son locataire, l’écrasa d’un regard où sourdaient la méchanceté et l’aigreur. Après avoir reniflé à plusieurs reprises, elle tordit son cou pour coller sa face amarante à celle de Théo. Puis, elle finit par lâcher : « Pour les étrennes, on fait comme chaque année, monsieur Sentiero ? Je veux dire… Enfin, c’est à madame qu’il faut que je m’adresse ?
– Je ne sais pas. Je crois que…
– Allez, entre vous et moi, c’est madame qui tient les cordons de la bourse. Sauf votre respect, bien sûr ! Comme on dit : à chacun son métier et les vaches et les moutons seront bien gardés… »
Fière de son trait tout poisseux de mépris, elle grimaça un sourire satisfait. À cet instant, les lances à eau – jusqu’alors cantonnées à la rue Blainville – vinrent frapper le bas de la porte de l’immeuble. Aussitôt, la bignole s’empourpra d’un ton supplémentaire. Entre les cantonniers et elle, la guerre était déclarée depuis des décennies. Son devant de porte lui appartenait. Il était à elle, et à personne d’autre. Elle seule possédait le droit de le briquer. Chaque matin, elle se plantait donc sur le trottoir, bras croisés, et fustigeait de ses œillades assassines les gilets fluorescents qui, flegmatiques, la contournaient en prenant bien soin de ne pas éclabousser ses pantoufles aux fleurs fanées.
Profitant de son inattention, Théo trouva enfin l’espace nécessaire pour se glisser entre le cerbère et la paroi du porche. Avant qu’elle ne pût réagir, il fut dans la rue, libéré. Déjà, dans son dos, la Mère Tapedur tentait de le retenir mais lui, Théophraste, avait pris le large. Il marchait sur le trottoir luisant de l’humidité de la nuit. Le soleil se levait. Encore aucun pigeon à l’horizon. Là-bas, la petite descente de la rue Royer-Collard l’attendait. Sifflotant un air de Nino Rota, brusquement ragaillardi par sa solitude retrouvée, Théo se laissa dériver dans la rue de l’Estrapade, sourire aux lèvres.

TROIS
« Moi, je dis que ça se fait pas. Voilà c’que j’dis. Quand on est atteint par la limite d’âge, on a le droit de plier les gaules et de se ranger des voitures. Là-dessus, madame Jouve, vous avez ma compréhension et même ma bénédiction. Mais passer à l’ennemi ? Et nous l’apprendre comme ça, entre le p’tit crème, le croissant et la goutte ? Vous m’excuserez, mais ça m’troue l’cul. Venant de vous, ça m’troue l’cul. Et faites excuse, mais j’ai rien d’autre qui m’vient.
– Et avec un nouveau coup de calva ? Peut-être que la dragée passerait mieux, non ?
– Sincèrement, j’sais pas. Cette nouvelle, elle m’a éteint la soif.
– Alors, ce sera peut-être un double calva ? Histoire de refaire les niveaux ? Ça se boit sans soif et ça vous sèchera le chagrin, faites-moi confiance. Surtout que, celui-là, il est payé par la maison, je précise !
– Un double ? Vous savez parler aux hommes, madame Jouve. Je le boirai, c’est entendu. Pour pas vous faire offense et pour noyer ma surprise. Mais si on m’avait dit… »
Accoudé au comptoir depuis l’ouverture du Gay-Lu, Félix Passetemps – plus connu dans le quartier sous le surnom de La Guigne – observa en connaisseur gourmand la première rasade de liquide ambré qui tapissa le fond de son verre. Le second flot lui arracha un semblant de sourire. Mais ce fut malgré lui. Dans le bistro qui se faisait pompeusement appeler « Brasserie Gay-Lussac » – établissement qui ouvrait sa gueule lumineuse à l’angle de la rue éponyme et de celle de Royer-Collard –, la rincelette matutinale était à la grimace. Madame Jouve, la matrone et reine du lieu, venait de donner corps à la rumeur qui flottait déjà depuis plusieurs semaines entre les guéridons de faux marbre et de fonte véritable. Elle débrayait. Elle enterrait un demi-siècle de bons et loyaux services. Elle tirait le rideau et, elle l’avait juré et craché à profusion, elle ne le rouvrirait pas. Les papiers avaient été signés en début de semaine. Le notaire avait tamponné les formulaires. La vente était actée. Dans quelques jours ou quelques mois, les nouveaux propriétaires pourraient entamer les travaux qui effaceraient de la carte le Gay-Lu – l’un des derniers radeaux branlants de Paris, un rade, un troquet, un estaminet comme l’on n’en ferait jamais plus et qui avait accueilli à son bord non pas Les Enfants du capitaine Grant, mais ceux de Blondin, Audiard, Prévert et autres Jeanson.
La Guigne, que personne dans le quartier n’avait vu autrement que fin saoul, huma avec suspicion le calva. Puis, composant un air faussement complice sur son visage de rongeur à la moustache maigre, brûlée de nicotine, il reprit son antienne : « Passer à l’ennemi ? Pas vous, tout de même… Allez ! Vous me faites marcher, madame Jouve ! C’est ça, non ? »
Les deux mains solidement appuyées sur son comptoir, protégée du monde extérieur par six robinets à bière aux becs de cuivre étincelants, le torchon passé à l’épaule, la bistrotière se fendit d’un regard peiné. Puis, elle répondit, avec un grommellement qui fit trembler ses lèvres luisantes de rouge : « Quand c’est l’heure, c’est l’heure, comme disait l’adjudant de Titin, mon feu mari. Et on peut pas être et avoir été. C’est bien triste, je vous comprends. Mais c’est quand même pas la mort du petit cheval, quoi… »

Extraits
« Madame Jouve, parigote pur jus née en Alsace mais accueillie par la capitale dès le lendemain de sa naissance, promena un regard désolé sur sa maigre clientèle du matin, celle des fidèles, des amis, des piliers. Outre La Guigne et Petit Pois, Cothurne et Gégène étaient là, eux aussi. Installés sous la verrière, les yeux collés aux colonnes de chiffres de Paris Turf. le cœur déjà sautillant à l’idée de toucher le quinté dans l’ordre, au moins une fois dans leur vie, ils avaient la tristesse pudique. L’inéluctable était aux portes. Le billet vert serait Le fossoyeur de leurs années de jeunesse. Ils le savaient. Le jour fatidique de la fermeture du rideau n’avait pas encore été arrêté. Mais il viendrait. En attendant, ils ruminaient leur malheur en solitaire. Ils préféraient désapprouver en silence plutôt que de rajouter du mal au mal.
La matrone, elle, aimait bien ses poivrots, ses ivrognes, ses bâtisseurs de merveilleux châteaux qui naissaient et demeuraient ad vitam aeternam au fond de leurs verres. Entre tous, La Guigne, peut-être, possédait ses faveurs. Pas l’homme, non. Le personnage. Son surnom ne devait rien au hasard. Il était de l’Assistance. Toute sa vie, il avait accumulé les désillusions et les mauvais choix. Peu porté sur l’école, encore moins sur le travail, il s’était fait voleur. Il avait opté pour cette voie poussé par la nécessité. Par dépit aussi, avaient persiflé les mauvaises langues. Quoi qu’il en soit, son premier casse avait été un modèle du genre. Sa pince monseigneur et ses rossignols avaient accompli des merveilles. » p. 34-35

« Il avait croisé la silhouette d’une inconnue qui avait mis le feu à son âme, à sa petite vie étriquée. Et elle existait, cette femme. Elle existait pour de vrai, comme disaient les enfants, puisqu’il l’avait vue! C’était sur le pont Neuf, un pont qui, pour une fois, avait servi à autre chose qu’à relier la ville de Paris à l’Île de la Cité. L’espace d’une minute, Théo avait marché au-dessus de l’eau. Il savait, bien entendu, que cette histoire qui n’en était pas une finirait dans les égouts de ses souvenirs, empoussiérée par le temps qui passe. Mais il s’en moquait. À cet instant, s’il n’avait pas craint de raviver les foudres de Cécile, il en aurait même ri. Ri, oui. Et à gorge déployée, encore! À coup sûr, sa femme en serait devenu hystérique. Elle en aurait même déclenché une jaunisse. Mais il s’en fichait bien. Pour les prochaines heures à venir, bras croisés derrière la tête et doigts de pieds en éventail sur les accoudoirs du canapé, il pouvait librement penser à son inconnue.
Cela, personne ne pourrait le lui enlever. Jamais. »
p. 87

« Parallèlement à cette quête, l’état de ses pieds — et, maintenant, de la totalité de ses jambes — s’était aggravé. Désormais, le mouvement montait depuis la pointe des orteils jusqu’à l’aine. Ce phénomène ne le saisissait pas n’importe où, fort heureusement. Il ne comprenait pas le pourquoi de la chose mais, de manière confuse, il sentait que ces crises ne se déclenchaient pas au hasard. Cela le prenait après une station assise ou allongée. Il ressentait alors dans ses membres inférieurs une irrépressible envie de bouger, de s’agiter. Sa chair fourmillait, picotait, démangeait tout à la fois. Par moments, il ressentait de véritables décharges électriques qui, selon leur intensité et leur durée, pouvaient le faire sourire ou grimacer. En journée, il lui suffisait de marcher pour dompter ce trouble. Ces sensations malignes s’évanouissaient en quelques minutes. La nuit, en revanche, l’affaire se corsait. Dans le silence seulement troublé par le chant de la pluie, il entrait peu à peu en lutte avec son corps. En pensée, il lui parlait, tentait de négocier une trêve. Il s’était même surpris à l’implorer, mais ses jambes et ses pieds se moquaient de ses supplications. Lorsque les fourmillements atteignaient le seuil de la douleur, Théo ne pouvait alors faire autrement que de se lever. Il effectuait quelques flexions, Les bras tendus devant lui. Puis, il entamait une marche lente autour de la table de la salle à manger. Il tournait en rond, certes. Mais cela suffisait à le soulager et à calmer ces picotements aux causes mystérieuses pour au moins deux pleines heures.
«Je tourne en rond…, maugréait-il avec rage pour lui-même. J’ai l’air fin. Si la Mère Tapedur me voyait, elle se foutrait sûrement de ma bobine, cette vieille truie» » p. 103

« Subitement mis en joie par sa phrase, il lança: « Mais je m’aperçois que je ne me suis même pas présenté! Je suis Anselme, Anselme Guilledoux. Dernier du nom, grâce à Dieu. Et je préside aux destinées des Bonheurs d’Antioche, où nous nous trouvons, depuis soixante-treize ans. Ne cherchez pas mon âge, mon jeune ami. J’ai dépassé les quatre-vingt-dix ans et, comme mon modeste commerce, j’ai déjà un pied et trois quarts dans la tombe. Le dernier quart ne tardera plus, rassurez-vous. Et ça ne sera pas trop tôt lorsque cette triste et décevante plaisanterie qu’est l’existence en général — et la mienne, en particulier — tirera sa révérence. Bref. Vous l’aurez compris, je vais fermer les Bonheurs d’Antioche et j’ai besoin pour cela d’un homme solide, un gaillard qui ne compte pas sa sueur et qui ne craint pas de se salir les mains.
— Je vous répète que je ne connais rien aux Livres, protesta faiblement Théo.
— La seule lecture que je vous demanderai est à La portée d’un enfant de six ans. » p. 125

« Vous n’êtes qu’un indécrottable Parisien, Vous êtes même la caricature parfaite du Parisien, sans le moindre doute.
Interrompant sa marche, il braqua sur Théo ses paupières closes et expliqua: « Une gare, monsieur, cela tient tout à la fois de la cour des Miracles, des comptoirs commerciaux et des factoreries des siècles passés. Ça arrive de tous les coins de France, ça rappelle à Paris que la vie existe, même à l’extérieur des boulevards périphériques. Dans une gare, l’existence bouillonne. Des couples s’y séparent ou s’y retrouvent. Des amants y vont pour attraper le train qui les jettera dans les bras de leurs amours interdites. Des parents y serrent leur famille dans leurs bras sans savoir parfois quand ils se reverront. On y fait aussi des affaires, car on commence toujours par les gares pour conquérir Paris. Les trains arrivent des quatre horizons et repartent tout aussitôt. C’est une symphonie d’espoirs, de déceptions, de larmes, de rires. Tout se concentre ici avant de se diluer dans le centre de la grande ville, je vous dis! Et ce cadre, surtout! Au sol, les humains se battent et se débattent. Dans les poutrelles, les moineaux nichent et s’aiment et se reproduisent sans même que nous y prenions garde. Venez, allons les écouter: je suis sûr qu’ils vont nous donner l’aubade.. »
Serrant un peu plus le poignet de Théo, il poursuivit: « Notre train arrive de Marseille. Il sera plein d’odeurs qu’il aura transportées avec lui depuis la Méditerranée. Pour peu que l’on possède un nez digne de ce nom, l’on peut reconnaître, dès l’ouverture des portes, des parfums qui n’existent pas à Paris. Il faut réapprendre à voir, mais aussi à sentir les choses, mon jeune ami. » p. 141

À propos de l’auteur
DELFINO_Jean-Paul_©Philippe_MatsasJean-Paul Delfino © Photo Philippe Matsas

Né à Aix-en-Provence, où il réside, Jean-Paul Delfino est scénariste et auteur d’une vingtaine de romans dont Les Voyages de sable (prix des romancières 2019) et Assassins !, récompensé par l’étoile du meilleur roman français 2019 décernée par Le Parisien-Aujourd’hui en France. (Source: Éditions Héloïse d’Ormesson)

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Les Héroïques

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En deux mots
Wanda a 68 ans et ses jours sont comptés. Sur son lit d’hôpital, elle se souvient de la Pologne de son enfance et raconte ces années qui, en transformant le pays, l’ont également libérée. Mais pour faire quoi de cette vie?

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Le dernier voyage de Wanda

Dans son second roman Paulina Dalmayer fait revivre sa Pologne natale. Retraçant les années qui ont transformé le pays à travers le regard d’une femme qui se bat avec un cancer, elle dit tout des contradictions qui accompagnent cette mutation à marche forcée.

À 68 ans, Wanda se bat avec un cancer et des métastases sournoises. Pour s’évader, elle se met dans un état second, se voit alitée depuis le plafond de sa chambre.
Alors elle oublie son mari Edward, député européen après avoir été journaliste, qui se console de son infortune avec l’alcool, alors elle oublie ses deux grandes filles Gabriela et Marta qui la snobent un peu, alors elle oublie sa carrière de médecin et prof à l’école de médecine. Elle se rappelle la Pologne d’où elle vient, revoit la Pologne de son enfance. Et plus précisément ses souvenirs marquants, comme ce jour où elle est rentrée chez elle avec son frère Wladek et qu’elle a retrouvé sa mère morte. Une mère qui avait survécu à la guerre, aux nazis et aux soviétiques, une mère qui restera un mystère pour sa fille. «Sans m’avouer que quelqu’un était fou dans notre lignée, je subodorais qu’une souche contaminée dès son origine, une phrase insensée, délirante, sinon monstrueuse, se promenait dans notre génome. Parmi ces millions d’êtres humains qui avaient résisté tant bien que mal à la machine de guerre, pourquoi semblions-nous avoir souffert davantage que les autres? N’avions-nous pas trop aimé notre souffrance?»
Car après tout, elle a plutôt vécu de belles années, celles qui ont vu le régime communiste s’effilocher avant de disparaître, les années soixante et le concert des Rolling Stones où elle a rencontré son futur mari, les années quatre-vingt avec le mouvement Solidarnosc, les années deux mille avec l’ouverture à l’Europe et le développement économique. Non, décidément, elle ne fait pas partie des Héroïques. Elle n’aura pas eu à se battre. Pas davantage qu’Edward. Avec ironie, elle explique que «quand je le vois chaque matin s’acharner contre sa tranche de bacon collée à la poêle, je suis forcée de constater que, s’il le voulait, il pourrait éradiquer à lui tout seul les nationalistes russes, ukrainiens et, tant qu’à faire, libérer la Crimée. Sans doute croit-il que d’autres s’en chargeront, pendant qu’il est occupé à remplir des tâches autrement plus importantes.»
Elle se souvient de leur rencontre, de leurs rêves et de leurs ambitions, de son engagement au sein d’une troupe de théâtre ou encore de sa passion pour les littérature et spiritualité indiennes.
Mais, au soir de sa vie, c’est d’abord un sentiment de culpabilité qui prédomine. Quand elle repense à Konrad, son ancien élève et amant, qui vient la soigner. Quand elle revoit sa fille avec les veines tailladées avec une lame de rasoir. «Konrad était plus que mon chant du cygne. Il était le regard d’un homme qui me donnait une existence autre que celle d’une mère ou d’une épouse. Dans mon enivrement, je m’étais convaincue que mes filles en profitaient à leur manière. N’aimaient-elles pas se montrer à côté de cette mère qui enfilait un jean et des escarpins à talons? Toujours ouverte à leurs amis, la maison grouillait d’ados qui raffolaient de pizzas congelées. Non parce qu’elles étaient bonnes, mais parce qu’elles étaient jugées indignes de la table familiale par leurs mères dévouées. Autant dire que mon pathologique manque de temps, d’investissement et de patience, produisait l’effet que ne parvenaient pas à obtenir les femmes héroïques d’abnégation que je croisais aux réunions de parents d’élèves. Enfin, en apparence. Car leurs enfants avaient beau les détester, ils ne cherchaient pas à se suicider.» Alors maintenant qu’elles ont fait leur vie, pourquoi ne ferait-elle pas à son tour un dernier voyage, une dernière folie?
Paulina Dalmayer, qui est née en 1974 et a grandi en Pologne, rend parfaitement cette frénésie, d’abord mêlée de crainte, qui a gagné le pays avec l’effondrement du bloc communiste et la remise en cause de l’Église, malgré ou à cause de leur pape polonais. D’une écriture vive et ironique, teintée d’humour, elle regarde le monde d’avant s’effacer, laissant place à un nouveau monde riche d’autant d’espoirs que de contradictions. Un monde qu’il est difficile d’appréhender tant il est mouvant, tant il va vite. Elle dit aussi avec délicatesse combien il est difficile de s’y sentir parfaitement bien.

Les Héroïques
Paulina Dalmayer
Éditions Grasset
Roman
240 p., 19 €
EAN 9782246820147
Paru le 7/01/2021

Où?
Le roman est principalement situé en Ukraine et Pologne, à Wroclaw, à Lvov, à Opole, à Cracovie, à Brzuchowicep, à Brzezinka, à Zakopane, à Lubiaz. La France, avec Paris et Strasbourg, y est aussi présente ainsi que Israël et Tel Aviv et les États-Unis, avec New York. On y évoque aussi l’Iran, à Chiraz-Persépolis, l’Inde et Bénarès en passant par Francfort, sans oublier une escapade à Prague.

Quand?
L’action se déroule des années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Quelques jours de la vie d’une femme, Wanda. Les derniers, et les plus intenses, peut-être?
A 70 ans, Wanda est l’audace incarnée. Atteinte d’un cancer généralisé, elle sait sa fin imminente. Son état se dégrade à vue d’œil, mais dans cette course contre la montre, pas question de se laisser abattre, encore moins d’avoir peur. Plutôt aller de l’avant, aujourd’hui comme hier, en ces temps de sa jeunesse que Wanda se remémore: le concert des Rolling Stones à Varsovie, en avril 1967, où elle rencontre Edward qu’elle épousera et dont la brillante carrière accompagnera les paradoxes de l’Histoire polonaise contemporaine ; son engagement dans une troupe de théâtre expérimental; sa passion pour Konrad, son étudiant devenu amant après la chute du mur; et bien sûr ses deux filles, insaisissables et lointaines.
Face aux assauts du siècle, à sa violence, aux renoncements idéologiques, Wanda et ses proches ont toujours cultivé l’ironie et tenté de préserver ce qu’il restait de beauté. Héroïques à leur façon et nourris d’utopies, ils ont su rester libres. C’est à cette liberté que Wanda n’entend pas renoncer. Elle décide de s’évader de l’hôpital où elle était soignée, convaincue qu’il existe des lieux autrement plus recommandables pour trépasser. Et si son histoire commençait là où on la croit achevée? Et si, jusqu’au bout, il était possible de relancer les dés?
Une fabuleuse leçon de cran, d’intelligence et de vie, portée par une langue vibrante et réjouissante.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
Ernestmag
RFI (Littérature sans frontières – Catherine Fruchon-Toussaint)
Le blog littéraire de Paméla Ramos
Blog Temps de lecture 

Les premières pages du livre
« Cent. Quatre-vingt-dix-neuf. Quatre-vingt-dix-huit. Quatre-vingt-dix-sept. Quatre-vingt-seize. Quatre-vingt-quinze. Quatre-vingt-quatorze. Soixante-huit. Soixante-huit… Comment se fait-il qu’à soixante-huit ans, mon corps refuse de m’obéir ? Je compte à rebours, comme c’est recommandé, en expirant très lentement. Parfois je parviens jusqu’à quatre-vingt-dix, avant de sombrer. Que faire pour résister ? Je me laisse fléchir, perds complètement le fil, dors profondément. Enfin, je n’en sais trop rien. Parfois, l’impression troublante de me promener dans mes propres vaisseaux sanguins m’accompagne jusqu’au réveil. Égarée dans l’artère plantaire médiale de mon pied gauche, je peine à remonter vers l’artère tibiale et le haut de mon corps. Par où suis-je sortie pour me retrouver soudain en lévitation sous le plafond ? Mystère. Je plane au-dessus de mon effigie que je sais pourtant être ma chair vivante. Je l’observe d’en haut, fébrile, toute en moiteur, parcourue de légers tressaillements. Embarrassée à l’idée d’être surprise à flotter ainsi dans l’air, je me précipite – ou plutôt, comment dire ? –, je me hâte de descendre, de revenir en moi. C’est par le patch de morphine que je me réintègre. Ensuite, tout se passe de manière ordinaire. J’ouvre les yeux, fixe le lustre, et sens l’odeur des œufs brouillés au bacon qu’Edward carbonise dans la cuisine en écoutant les informations sur Radio Zet. Prise de nausées, je manque de temps pour reconstituer le voyage entre le moi d’ici-bas, immobilisé par la lourde couette d’hiver, et cet autre moi, libre de se balader à travers mon système sanguin ou de le quitter, de s’envoler vers un monde conjectural, spéculatif, sinon chimérique. Ai-je été empêchée de me déplacer au-delà du plafond ou n’ai-je simplement pas gardé en mémoire la suite de mon odyssée ?
*
Gabriela, ma fille aux mains d’enfant rongées par l’essence de térébenthine, dirait « trip », imaginant que je ne connais pas le mot. Elle me croit dépassée, fossilisée même, dans un préjugé formaliste contre tous ces anglicismes qui nous racontent le meilleur des mondes depuis la chute du Mur. Je ne lui en veux pas. Que l’on me montre un enfant qui sache discerner un être humain derrière la figure parentale ! Ma présumée méconnaissance de la novlangue n’est d’ailleurs qu’un détail, parmi les anachronismes que m’attribuent l’une ou l’autre de mes filles. Car, selon Marta, la cadette, ma démission de la faculté de médecine aurait été motivée par mon incapacité à nouer le dialogue avec les étudiants. Je l’ai entendue dérouler toute une analyse érudite et habile à ce sujet, au téléphone avec son père. Au bout de quarante ans de vie commune, Edward a la nonchalance de mener les conversations téléphoniques le haut-parleur enclenché. Quant à Marta, pas une seconde elle n’a imaginé que je puisse être lasse. En vérité, l’année où Konrad venait en cours aura sans doute été la dernière où j’ai eu le sentiment d’avoir transmis un savoir. C’était il y a vingt ans. Depuis, rien. Que des imbéciles qui m’ont demandé s’ils devaient prendre des notes quand j’ai introduit Kant dans un cours sur le syndrome néphrotique. Au moins se doutaient-ils qu’il ne s’agissait pas de l’inventeur d’un quelconque vaccin. À présent, alors que mon cancer se généralise, je ne les juge pas aussi sévèrement. Avec ou sans Kant, on a peur, on a mal, et généralement cela suffit pour qu’on ne se préoccupe pas de questions qui relèvent de philosophie pratique. « Que dois-je faire ? »
Je n’en sais fichtrement rien.

Il fait jour. J’ai toujours des nausées et une grande envie de vin blanc. Un blanc sec et bien frappé. Après-demain, Edward repartira à Strasbourg. Et si je n’attendais pas son départ pour commencer à picoler du blanc au petit déjeuner ? Il n’en serait pas choqué. Le risque étant qu’il se serve un verre de whisky pour accompagner ses œufs au bacon. En fait, je tolère mal les commentaires d’Edward, surtout quand il me signale sur un ton de nigauderie bienveillante que j’ai ronflé. « Délicieusement », précise-t-il. J’ai délicieusement ronflé. L’apparition de mes premières métastases osseuses a transformé Edward en un benêt exalté à court de superlatifs flatteurs. Jamais de mon vivant, enfin, du temps d’avant le cancer, je n’ai été aussi « délicieuse ». Espèce de baratineur ! Fauché chaque soir par un sommeil d’ivrogne, Edward n’est que le témoin factice de mes nuits. Sobre, il ne supporterait pas que je ronfle. Et puis, je ne ronfle pas. Peut-être que je gémis. Je serais prête à l’admettre. Mais le but de mes exercices de respiration n’est ni de ronfler ni de gémir. Je compte à rebours pour me détendre, harmoniser ma respiration, ralentir tout processus vital en moi. Sans résultat. Il se pourrait que les méthodes de respiration orientales ne soient pas adaptées au tempérament polonais. Au lieu de m’apaiser, je me laisse happer par les miasmes du passé. Les promenades opiacées à travers mon système sanguin me ramènent invariablement à la maison, au jour précis, et dont je me souviens très bien, contrairement à ce que je m’efforce de nier. Le plafond ne m’arrête pas.
*
Nous sommes un vendredi. Je rentre de Wroclaw, où j’étudie, par le train de dix-huit heures. Prévenu, Wladek, mon frère, vient me chercher à vélo à la gare, et nous rejoignons la maison dans des rafales de fous rires, moi assise sur le porte-bagages et lui tenant le guidon. Il vient de réussir l’examen d’entrée à l’École d’Agriculture, dans la filière de l’ingénierie forestière. Je suis fière de lui.
« Tu vas porter des galons et une salopette tyrolienne ! Un soir, en faisant ta ronde, tu tomberas sur une belle gretchen perdue dans l’obscurité avec son panier rempli de fraises des bois… »
Wladek ne fait pas de commentaires. Après avoir dépassé la sucrerie, il bifurque brusquement à droite au lieu de continuer vers notre rue, située aux confins du village et bordant la forêt. Nous longeons un champ de colza en fleur, puis le ruisseau, ce qui nous fait arriver de l’autre côté de notre jardin, auquel une porte en ferraille envahie d’herbes folles permet d’accéder à l’insu du voisinage. Brouillée avec la plupart de ses compagnons d’infortune arrivés comme elle et notre père dans des wagons à bestiaux pour habiter les maisons d’où étaient chassés les Allemands, notre mère l’utilise parfois, voulant s’éviter les vains échanges de politesses. Il faut préciser que notre mère est devenue misanthrope quand les Soviétiques ont réquisitionné la propriété familiale près de Lvov, autant dire depuis toujours à nos yeux, puisque nous sommes nés après la guerre. Enfants, Wladek et moi empruntions ce passage discret, quand l’un ou l’autre avait une mauvaise note. Autopunition que nous nous infligions, convaincus de ne pas être tout à fait dignes de la porte principale. Un système d’autodéfense aussi, qui nous donnait l’impression de nous faire plus petits, sinon invisibles, et ainsi d’échapper à la torture des sarcasmes et reproches dont notre mère nous accablait. Je ne me souviens pas d’avoir franchi la porte de derrière depuis que je suis partie étudier. Non que les méchancetés de ma mère m’aient paru moins blessantes. Au contraire, je paye mon indépendance au prix d’une vie frugale, faite d’incessants renoncements et affronts, je ne trouve donc plus aucune excuse à ma mère. J’ai arrêté de me sentir coupable. Ainsi je me suis disputée avec elle quand elle m’a traitée de « cocotte » en me voyant allumer une cigarette. Prise au dépourvu et piquée au vif, j’ai coupé court en affirmant préférer finir « cocotte » plutôt que « reine des vipères ». Elle s’est enfermée dans sa chambre pendant le reste de mon séjour, feignant une migraine. Je suis donc étonnée que Wladek nous oblige à emprunter la petite porte maudite.
« Avoue, tu as fait une connerie… », je le taquine.
Il ne réagit pas. Le ruisseau sent la vase, l’air du soir s’alourdit annonçant un orage, un soleil étalé dans le ciel tel un œuf au plat raté jette des ombres filiformes sur le jardin. Wladek, en gentleman, me fait passer devant lui, résolu à traîner le vélo, mon sac et un filet de pain sec destiné à nos lapins. Je m’approche de la maison d’un pas élastique, appelle notre chienne, d’habitude occupée à dévaster le potager. Elle me répond par un aboiement étouffé, étrange. À un mètre de l’enclos où mon frère avait installé les cages des lapins, j’aperçois les pieds nus de notre mère, dont le reste du corps doit reposer à l’abri de la lumière, sous un auvent en bois, qui nous sert à stocker des bûches. Contrairement à ses mains, les pieds de notre mère ont gardé une élégance d’avant-guerre. Leur peau paraît bien nourrie, douce, renfermant une sorte de mystère comme ceux des statuettes de la Vierge. Je fixe ces pieds absurdes et m’avance au ralenti, alertée par l’idée qu’ils n’ont pas à être exposés à cet endroit-là, ni à cette hauteur-là. Wladek m’attrape l’avant-bras. Je sursaute. Il me serre plus fort. D’un bref coup d’œil, je balaye les cages ouvertes, un lit, un drap blanc, un autel de fleurs fanées, une nuée de mouches à viande, repues et malgré tout affairées. Allongée sur son lit, dans une fine robe à rayures pastel, notre mère, morte, tient entre ses mains un lapin, mort lui aussi. Arrangés avec soin, ses cheveux sont parés de plumes qui forment une coiffe dont la blancheur neigeuse a quelque chose de parodique et d’effrayant à la fois. Son visage, qu’elle lavait matin et soir avec des flocons d’avoine trempés dans une eau à peine tiède, semble en parfait état, on dirait un masque. Enfin, disposées tout autour de son corps, des anémones, des cattleyas, des marguerites, des grappes de guimauves, choisies probablement en raison de leur tonalité pâle, diffusent une odeur sucrée, difficilement supportable. À moins qu’il ne s’agisse des effluves, plus redoutables, de la décomposition. Tétanisée par l’excentricité baroque de la scène, j’avance vers le lit, me couvrant la bouche et le nez d’une main. Je me sers de l’autre pour soulever la robe de notre mère. Elle a des taches violacées sur le dos et les jambes. La marque verdâtre sur l’abdomen me permet de faire remonter approximativement son décès à un ou deux jours. C’est la première fois que j’applique les connaissances acquises au cours de mes études de médecine.

Je me tourne vers Wladek. L’expression d’une colère contenue lui déforme la bouche. Poings serrés, il se tient bien droit, concentré, tendu.
« Trouves-tu normal qu’une femme torde le cou à un lapin ? L’as-tu déjà vue faire ? C’était insupportable ! Abject ! Elle aurait pu demander de l’aide à quelqu’un, à un homme, un voisin… Mais elle était trop fière pour ça. Et puis, elle avait moi, un lapin à elle, un lapin, comprends-tu, Wanda, un lapin, un larbin… »
Wladek se met à trembler. Je jurerais qu’il tombe dans la forme la plus évidente d’amok, cette rage incontrôlable dont les descriptions me fascinent chez Kipling, si je ne savais que mon frère est incapable de commettre la moindre violence. D’un coup, il commence à singer notre mère dans un accès terrifiant d’hystérie :
« Alors, Wladek, tu es un homme maintenant… Comment ça ? Monsieur l’ingénieur ne veut pas se salir les mains ? Regarde mes mains à moi ! Sais-tu que ces mains jouaient du piano, qu’elles tournaient les pages des livres, qu’elles ne servaient à rien d’autre autrefois ? Ça te dégoûte ? Ta mère qui tue des lapins ? Qui lave, qui essuie, qui épluche les pommes de terre, qui nettoie les cabinets ? Ta mère devenue ouvrière pour que vous puissiez, toi et ta sœur, entrer à l’université ? Ah ! Tu n’es tout de même pas naïf au point de croire qu’avec une mère d’origine bourgeoise, ils t’auraient laissé étudier, non ? Si j’avais repris un travail dans l’enseignement, vous auriez été disqualifiés d’entrée de jeu ! Mais maintenant monsieur l’ingénieur répugne à tuer une pauvre bête… Tue-le, ce lapin, sinon je lui tranche la gorge ! T’entends ? Je lui coupe sa petite tête avec une hache ! Une hache ! »
Wladek s’effondre sur les genoux. Sa tignasse couleur miel, héritée de notre père, son corps parfaitement racé, étiré et sportif, bouge au rythme des contractions qui lui parcourent le corps.
« Je me suis enfui dans la forêt et quand je suis rentré hier soir, elle était là, dans l’enclos, étalée par terre. Elle a dû faire une attaque… je ne sais pas… une crise cardiaque… Cette folle a fait une crise, elle s’est rompue… son cœur a éclaté. »
Je ne sais quoi faire. Le visage couvert de morve, Wladek me jette un regard perdu. Je lui administre une claque pour le réveiller.
« Debout ! Aide-moi à la mettre par terre. »
Il obtempère. Nous débarrassons le lit des fleurs et du lapin mort, puis nous déplumons littéralement notre mère pour la débarrasser de sa « couronne ». Je la saisis par les chevilles, Wladek par les épaules. J’ordonne alors qu’on la remette avec le lit dans la chambre, à sa place. Puis, je tâte le mur derrière la gazinière, là où notre mère cache ses cigarettes, croyant échapper à la curiosité de ses deux enfants. J’en allume une et tends le paquet à Wladek qui refuse mon offre.
« Je sais que tu ne l’as pas étranglée. Mais, avant que j’aille chez Goldberg, il faut que je sache si tu ne l’as pas empoisonnée. Je dois être sûre de ce que j’avance. Et tu devras le confirmer plus tard, peut-être devant la milice. Tu comprends ? »
Wladek me dévisage avec étonnement, comme s’il était banal de laisser le cadavre de sa propre mère dans le jardin.
« La milice ? Wanda, je n’ai rien fait de mal… »

Je saute sur le vélo et pédale à toute allure vers l’autre bout du village pour frapper chez Goldberg. Notre mère ne consulte que lui depuis toujours, bien qu’il ne soit pas un excellent médecin. Mais Goldberg, le seul Juif qui s’était donné le mal de survivre à la guerre pour prendre un train à bestiaux vers la Pologne et y supporter en silence l’animosité de ses nouveaux voisins, connaît notre mère du temps où leur principale préoccupation se limitait à réserver une bonne place au théâtre de Lvov. Elle va chez lui parce qu’il est la dernière personne sur Terre, sans compter sa sœur, notre tante, à se souvenir d’elle telle qu’elle aurait voulu rester. Selon Goldberg, ma mère enseignait le polonais et l’anglais au lycée de jeunes filles, lisait la presse littéraire avec avidité et s’habillait avec goût. Les vingt dernières années passées à trier les betteraves et tuer les lapins lui échappent tel un malentendu sans gravité. Dès qu’il m’aperçoit, il comprend que c’est fini. Que la vraie vie, celle d’avant 1939, ne ressuscitera plus lors des visites de madame Bilikowska. Comme s’il découvrait brusquement que le thé polonais qu’il boit depuis un quart de siècle est dégueulasse, en tout cas sans comparaison avec le thé anglais d’avant, qu’il n’a pas goûté un vrai café depuis l’invasion des Soviétiques, que ni les bus ni le courrier n’arrivent jamais à l’heure, que les téléphones publics ne fonctionnent pas, que la presse fournit des informations sans intérêt sinon falsifiées, que ses voisins tolèrent sa présence parce que son concurrent, le Dr Bierski, prend plus cher et ne dispose jamais de places libres. Goldberg a usé jusqu’à la corde tous les filons lui permettant de faire abstraction de la réalité, et désormais, il n’a d’autre choix que de la regarder en face. Je n’ai pas à recourir à quelque ruse diabolique pour le convaincre de l’état de choc de Wladek, lequel l’a empêché d’alerter plus tôt un médecin. Le soir même, Goldberg signe l’acte de décès de notre mère, puis demande à rester seul avec elle. Derrière la porte, nous entendons ses sanglots. Le lendemain de l’enterrement, il prend l’avion à destination de Tel Aviv. Quant à Wladek, il fait un séjour de deux semaines à l’hôpital pour cause d’épuisement nerveux. »

Extraits
« Sans m’avouer que quelqu’un était fou dans notre lignée, je subodorais qu’une souche contaminée dès son origine, une phrase insensée, délirante, sinon monstrueuse, se promenait dans notre génome. Parmi ces millions d’êtres humains qui avaient résisté tant bien que mal à la machine de guerre, pourquoi semblions-nous avoir souffert davantage que les autres? N’avions-nous pas trop aimé notre souffrance? Lequel de ces êtres figurant sur Les tirages argentiques en sépia s’étiolait-il avec délice dans la mélancolie? Un de ces trois bambins alignés sur un sofa, en caftans brodés et petits bonnets de dentelle? Ou plutôt cette jeune femme serrée dans un corset sous sa robe élaborée, poitrine pigeonnante, les hanches et les fesses projetées en arrière, saisie en profil perdu, silhouette cambrée, un sourire de tristesse sur les lèvres? » p. 51

« Edward est un homme qui ne s’est jamais battu. Pourtant, quand je le vois chaque matin s’acharner contre sa tranche de bacon collée à la poêle, je suis forcée de constater que, s’il le voulait, il pourrait éradiquer à lui tout seul les nationalistes russes, ukrainiens et, tant qu’à faire, libérer la Crimée. Sans doute croit-il que d’autres s’en chargeront, pendant qu’il est occupé à remplir des tâches autrement plus importantes. C’est l’héroïsme des gens ordinaires, dont Edward a fait la preuve insigne en s’investissant corps et âme dans la culture industrielle de champignons de Paris, au moment où les chars soviétiques stationnaient à la frontière du pays et où les ouvriers des chantiers navals de Gdansk se dépensaient à combattre le régime oppresseur. » p. 70

« Konrad était plus que mon chant du cygne. Il était le regard d’un homme qui me donnait une existence autre que celle d’une mère ou d’une épouse. Dans mon enivrement, je m’étais convaincue que mes filles en profitaient à leur manière. N’aimaient-elles pas se montrer à côté de cette mère qui enfilait un jean et des escarpins à talons? Toujours ouverte à leurs amis, la maison grouillait d’ados qui raffolaient de pizzas congelées. Non parce qu’elles étaient bonnes, mais parce qu’elles étaient jugées indignes de la table familiale par leurs mères dévouées. Autant dire que mon pathologique manque de temps, d’investissement et de patience, produisait l’effet que ne parvenaient pas à obtenir les femmes héroïques d’abnégation que je croisais aux réunions de parents d’élèves. Enfin, en apparence. Car leurs enfants avaient beau les détester, ils ne cherchaient pas à se suicider. p. 149

À propos de l’auteur
DALMAYER_Paulina_©Jean-Francois_PagaPaulina Dalmayer © Photo Jean-François Paga

Paulina Dalmayer est née en Pologne en 1974 où elle grandit. Après des études et une thèse de doctorat en France, elle change radicalement de cap: s’envole pour l’Afghanistan en 2010 et y passe deux années, interrompues par un séjour en Libye. Correspondante depuis Kaboul pour plusieurs titres de la presse polonaise, elle tire de son expérience de journaliste son premier roman Aime la guerre! (Fayard 2013, Livre de Poche 2015). En 2015 paraît son livre-enquête sur l’euthanasie en Europe, Je vous tiendrai la main. Euthanasie travaux pratiques (Plein Jour). Les Héroïques est son deuxième roman. (Source: Éditions Grasset)

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Certains cœurs lâchent pour trois fois rien

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  RL_hiver_2021

En deux mots:
«tu n’arriveras jamais à rien. Tu n’es qu’une merde.» Cette phrase assénée par son père hantera longtemps Gilles Paris. Pris dans une terrible spirale qui va le voir enchaîner les dépressions – qu’il nous détaille – il révèle aussi combien son addiction pour l’écriture l’aura aidé.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

«Même les gens normaux ont droit au bonheur»

Huit livres et autant de dépressions. Gilles Paris raconte une vie rongée par ce mal insidieux et comment, avec ses amis, ses amours et ses emmerdes, il a pu s’en sortir.

Au sein d’une maison d’édition, les attachés de presse sont des travailleurs de l’ombre. Quand leur travail paie et qu’un auteur est mis en avant, c’est évidemment parce que l’auteur a du talent et quand le livre ne trouve pas de couverture médiatique, c’est forcément que l’attaché de presse a failli. Si le cas de Gilles Paris est un peu à part, ce n’est pas tant qu’il a plusieurs décennies d’expérience dans le métier, mais parce qu’il est également auteur, avec huit livres à son actif dont le désormais célèbre Autobiographie d’une courgette, adapté au cinéma en 2016 par Claude Barras sous le titre Ma vie de Courgette. Dans les prochains mois suivront une adaptation au théâtre ainsi qu’une bande dessinée (dessins de Camille K et scénario d’Ingrid Chabbert). Il peut par conséquent porter un regard sur les deux aspects du métier. Toutefois, ce n’est pas l’aspect central de son récit. Avec honnêteté et sans filtre, il nous raconte les huit dépressions successives dont il a été victime. Un mal insidieux qui a bien failli l’emporter, car il a quelquefois accompagné sa chute d’une tentative de suicide. Et entendre alors le médecin lui expliquer que «Certains cœurs lâchent pour trois fois rien». Le sien a résisté, si bien qu’il peut aujourd’hui témoigner.
Raconter que la première fois qu’il a été laissé pour mort, cela n’avait rien à voir avec une dépression mais aux coups portés par son père. Une violence physique qui a été précédée d’une violence morale puisque régulièrement, il lui répétait qu’il n’arriverait jamais à rien, qu’il n’était qu’une merde. Une phrase devenue comme un mantra, une relation toxique sur laquelle il peut enfin mettre des mots: «Je me suis tu pendant des années. Je n’ai pas cherché à me libérer auprès d’un psychologue, d’un ami, encore moins de ma famille. Je me suis défoncé, abusant de cocaïne et de vodka, j’ai frôlé le bord des abîmes, reconnu si peu le visage verdâtre dans le miroir. Accroupi au-dessus du siège des toilettes, toutes couleurs aspirées, j’ai reniflé la mort, serrant le poing, froissé comme des feuilles sèches éparses que le vent emporte.»
Gilles Paris raconte les folles années de sa jeunesse, les addictions à la drogue et au sexe, la parenthèse avec Pascaline, le seule femme qu’il ait jamais aimée, les nuits à danser et les amants qui s’accumulent jusqu’à ces matins glauques où on se sent seul, triste, perdu. La première dépression arrive en 1992, elle sera suivie de sept autres, entrecoupées par des périodes durant lesquelles l’attaché de presse fera du bon travail, notamment pour les éditions Plon, servira d’homme à tout faire de Françoise Sagan, écrira des livres et rencontrera Laurent, l’homme qui va partager sa vie, l’apaiser, le secourir. Tout semble aller bien. «Je suis heureux avec Laurent. J’ai écrit un livre qui a du succès. J’ai un chouette appartement, un travail que j’aime. J’ai enfin trouvé mon équilibre». Mais ce bonheur sera de courte durée. La nouvelle dépression qui s’amorce «restera la plus inexplicable de toutes, et la plus rude. Elle va durer deux ans».
Comme toutes les dépressions qui vont suivre, elle va s’accompagner d’un séjour en hôpital psychiatrique. Les pages sur ces établissements sont aussi éclairantes que glaçantes. Elles dépeignent «la vie sans magie et sans couleurs». Alors Gilles Paris, comme Hippolyte, son personnage dans Inventer les couleurs, crée les couleurs là où elles n’existent pas. Il écrit. «L’écriture n’est pas une thérapie pour moi, elle est ma vie, en dehors des dépressions. Quand on aime autant la fiction que je l’aime, on en injecte dans sa vie pour la rendre moins cruelle.» Le paradoxe veut pourtant qu’après chaque livre une nouvelle dépression suive. Si bien qu’après la parution de Au pays des kangourous il s’imagine que ses livres sont en partie responsables de ses dépressions. «Après chaque lancement, je rechute. C’est systématique. Laurent, toujours pratique, me conseille d’arrêter d’écrire. Autant mourir.»
On remerciera l’auteur de son éclairage sincère et sans fioritures. En le suivant, on comprend combien ce mal est complexe, parce qu’en grande partie inexplicable. Et on se prend à espérer que la bête est enfin terrassée.

Certains cœurs lâchent pour trois fois rien
Gilles Paris
Éditions Flammarion
Récit
220 p., 19 €
EAN 9782081500945
Paru le 7/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris. Mais on s’y déplace beaucoup, en France, à Montpellier, Biarritz, Angoulême, Issy-les-Moulineaux, Montréal, Benerville-sur-Mer, Cannes, Montmorency, Meudon, Marne-la-Vallée, Rungis, Enghien, Vichy, dans le Gers, à Juan-les-Pins, à Houlgate, en Afrique, particulièrement en Sierra Leone, à Blama et Freetown, en Europe, à Majorque, en Grèce, à Athènes et Amorgos, en Grande-Bretagne, à Londres, à Miami, au Mexique, à Playa del Carmen, Almyrida Sands, New York, Amsterdam, à Nassau aux Bahamas, en Allemagne, à Hambourg et Munich ou encore en Italie, en Crète ou aux Maldives. Ibiza, Sienne, Venise.

Quand?
L’action se déroule des années 1960 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Les cliniques spécialisées, je connais. Je m’y suis frotté comme on s’arrache la peau, à vif. Les hôpitaux psychiatriques sont pleins de gens qui ont baissé les bras, qui fument une cigarette sur un banc, le regard vide, les épaules tombantes. J’ai été un parmi eux.»
Une dépression ne ressemble pas à une autre. Gilles Paris est tombé huit fois et, huit fois, s’est relevé. Dans ce récit où il ne s’épargne pas, l’auteur tente de comprendre l’origine de cette mélancolie qui l’a tenaillé pendant plus de trente ans. Une histoire de famille, un divorce, la violence du père. Il y a l’écriture aussi, qui soigne autant qu’elle appelle le vide après la publication de chacun de ses romans. Peut-être fallait-il cesser de se cacher derrière les personnages de fiction pour, enfin, connaître la délivrance. « Ce ne sont pas les épreuves qui comptent mais ce qu’on en fait », écrit-il. Avec ce témoignage tout en clair-obscur, en posant des mots sur sa souffrance, l’écrivain nous offre un récit à l’issue lumineuse. Parce qu’il n’existe pas d’ombre sans lumière. Il suffit de la trouver.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
La Grande Parade (Serge Bressan)
Boojum, l’animal littéraire
La Valse des pages (Chronique suivie d’un entretien avec l’auteur)
Publik’Art 
Vivre fm («Entre nous» – podcast)
Blog Toujours à la page 
Blog Valmyvoyou lit 

Les premières pages du livre
« AVERTISSEMENT
Ce livre n’est pas une autobiographie, mais des éclats de vie pour mieux comprendre les méandres de la dépression. Je n’ai pas vraiment cherché non plus à en trouver les causes. Elles sont multiples et sinueuses. S’en approcher, c’est s’en éloigner en même temps. Deux dépressions ont peu de choses en commun. Tenter de les cerner comme les chiens en meute traquent le gibier à la chasse serait une erreur. La bête a souvent le dernier mot, avant qu’on puisse la terrasser par sa propre volonté et le traitement médical adéquat. Je suppose que ma vie ressemble plus au dernier chapitre dans ses moments les plus exaltants, mais je ne peux nier ces trente années de combat que j’ai voulues sans fard. Soit la moitié de ma vie à réfléchir aussi à tout ce que mon père m’a fait ou pas, emmêlant le fil de ces années sombres. Comme le souvenir intact d’une photographie que je n’ai pas cherché à embellir, ni à modifier pour mieux émouvoir. Plutôt que de diriger la mémoire à mon avantage, je me suis abstenu d’en parler. Entre deux dépressions, j’ai eu la chance de vivre normalement et de supporter la menace d’une épée de Damoclès. Je suis heureux de la vie que j’ai menée, elle ressemble à celle de milliers d’autres personnes. Il vient une heure où chacun doit affronter ses démons pour mieux s’en libérer. J’aime être un parmi tous. Un anonyme dans la foule. Un inconnu célèbre que personne ne reconnaît. Je me suis défendu contre la bête, pas question d’être dominé par elle. Entrez dans ma vie, comme on entre dans une danse.

Lettre au père
Je te tutoie encore. C’est tout ce que j’ai en tête, quand ma vie, entre tes mains, s’est réduite au silence. Je ne commencerai pas cette lettre par « Cher papa », rien de toi ne m’est cher. Ces deux syllabes, pa-pa, se répètent comme un refus. Si au moins j’avais pu, pas à pas, me rapprocher de toi. J’entends juste une négation : pas de papa. Le vide abyssal où je tombe depuis soixante et un hivers.
Je me relève l’été, j’aime la chaleur sur mon corps, la mer qui m’avale, ma peau qui brunit. Je ne connais rien de tes étés à toi, juste une chaise longue sur un carré de pelouse verte où tu lis l’un de mes livres qui ne t’est pas dédicacé, et ne le sera jamais. Plus rien ne nous lie, si ce n’est cette photo envoyée par ta femme sur mon portable, où tu essaies sûrement de me dire que tu t’intéresses à moi, quand rien de toi ne me soucie en retour. Tu as pris du ventre avec les années, je m’évertue à le perdre à chaque dépression, comme le poids trop lourd de notre histoire.
Maman me prend pour toi depuis que tu es parti. Plus de quarante ans déjà. Les conversations se terminent mal entre elle et moi, un dialogue de sourds qui laisse ses empreintes et ne règle aucun compte. Je ne te ressemble pas, pourtant. J’ai choisi d’être écrivain alors que tous les mots de la terre nous séparent. J’aime les hommes. Toi, ta nouvelle famille.
Je suis devenu attaché de presse, par hasard, pour communiquer, puisqu’avec toi il n’en est rien. Je n’ai pas de haine à ton égard, cela ressemblerait trop à de l’amour. J’aime te savoir loin : je n’ai pas peur de te croiser quand je marche au hasard des rues. Je n’ai rien de toi, ni ton adresse postale, ni ton portable, ni d’anciennes photographies, toutes jetées, brûlées ou disparues. Je t’imagine avec tes cheveux gris épars, tes petites veines éclatées comme un trop-plein de colère, agacé comme autrefois quand tu me regardais sans me voir, les mots sautant de ta bouche comme des balles qui ne m’ont pas tué. Tu as essayé pourtant, ta colère l’emportant sur la raison.
Je n’avais pas vingt ans et tu t’es comporté comme un salaud dans mon premier appartement, rue Eugène-Manuel. Tes poings sur moi, tes coups de pied dans mon ventre, dans ma tête. Ce jour-là, une personne dont j’ignore tout m’a porté sur son épaule et déposé dans un hôpital. Je l’aurais aimé, cet inconnu qui passait devant mes fenêtres et m’a sauvé.
On ne m’a pas appris à te rendre la pareille. Ni toi, ni personne. C’est peut-être ce que je suis en train de faire avec cette lettre. J’aurais dû réagir avant, t’en coller une. Je t’ai laissé me faire mal. L’extérieur ce n’est rien, la peau cicatrise. Mais en dedans, rien ne me réparera.
Je danse dans les rues quand personne ne me regarde. J’essaie de rendre ma vie plus insouciante, et tu n’y es pas le bienvenu.
La vie n’est pas une voie romaine.
Dans mes cauchemars tu me frappes encore, jamais satisfait, moi non plus puisque je te laisse me cogner sans réagir, comme une règle interdite. Les médecins ne s’intéressent alors qu’à mes angines, aussi blanches que la poudre que j’inhale la nuit. Je me suis tu pendant des années. Je n’ai pas cherché à me libérer auprès d’un psychologue, d’un ami, encore moins de ma famille. Je me suis défoncé, abusant de cocaïne et de vodka, j’ai frôlé le bord des abîmes, reconnu si peu le visage verdâtre dans le miroir. Accroupi au-dessus du siège des toilettes, toutes couleurs aspirées, j’ai reniflé la mort, serrant le poing, froissé comme des feuilles sèches éparses que le vent emporte. Je me déprécie à ce jeu. Je te donne raison. Je me brûle, je me fais mal, j’écrase des cigarettes dans la paume de ma main, sans souffrir, car tout ce que je retiens, c’est cette blessure inguérissable que tu m’as faite. Elle revient comme un boomerang et cogne à ma tempe. Parce que je n’ai pas réagi, parce que je n’ai pas osé lever la main sur toi, je pensais m’être condamné à aimer le mal, à le chercher la nuit comme un fauve, ne sachant plus comment conjuguer le verbe « aimer ».
Quand je tombe la première fois, je t’appelle. Nous ne nous sommes pas vus depuis quatorze ans. Je me souviens de nos pas dans les allées du parc, de la brume en hiver. La lumière se fait rare, le froid, lui, te ressemble, il s’insinue. En sortant de cette clinique, je viens te voir dans ta maison, près de Vichy. Tu me cognes plus fort en niant ce qui s’est passé chez moi. Je crois un moment en perdre la raison. Cela me hante encore. J’aurais tout inventé. Un écrivain-né. Un écrivain mort-né.
Une année plus tard, tu reconnais tes torts. J’aurais dû te frapper. En finir. Mais je suis juste cette écorce qui protège l’arbre. Seuls les mots dansent entre mes doigts. Fra-Gilles, et fort à la fois. J’encaisse, je prends les coups, j’esquive, je tombe, je me relève chaque fois. J’aime, je donne tout, je suis excessif, je ne sais rien faire à moitié. Je me tiens en équilibre sur les frises des falaises. J’ai peur du vide, j’ai peur de moi. J’ai dix ans, plus de soixante ans, bientôt cent ans. Tout ce que tu as laissé derrière toi s’est étiolé. Maman, ma sœur et moi tenons presque debout, c’est un miracle. Toi, tu as ta nouvelle famille avec Évelyne devenue Laura, et Marie-Diane, une deuxième sœur, ma demi- rien du tout. Elle nous traite de dingues, ma sœur Geneviève et moi. Elle n’a pas tort en ce qui me concerne. Les cliniques spécialisées, je connais. Je m’y suis frotté comme on s’arrache la peau, à vif. J’y ai séjourné après avoir avalé trop de pilules, des blanches, des roses, avec un peu de whisky ou de Martini rouge. Que la fête commence ! J’y ai connu toutes sortes de vies, des vies en marge, ou brisées, j’ai appris que lorsque la roue tourne, ce n’est pas toujours pour avancer. Les hôpitaux psychiatriques sont pleins de gens qui ont baissé les bras, qui fument une cigarette sur un banc, le regard vide, les épaules tombantes. J’ai été un parmi eux. J’ai fréquenté des dizaines d’hôpitaux, à Paris, en banlieue et à Montpellier, où tu n’es plus jamais venu me voir. Je ne t’ai appelé que la première fois.
Pour pardonner, il faut commencer par soi-même. Je l’ai fait en me réveillant, des électrodes sur la poitrine, survivant au pire. L’hiver 2016, un médecin m’a dit doucement que j’avais eu de la chance. « Certains cœurs lâchent pour trois fois rien. » La douceur me fait toujours réfléchir. Avec ce que je tenais au creux de ma paume, quelqu’un d’autre y serait resté. Toi ?
J’ai publié huit livres. Chacun est une réponse à ta violence, à ton absence, à ces mots entrés en moi comme un glaive, juste avant que je perde conscience, du sang plein la bouche. Tu ne vaux rien. Tu ne feras jamais rien de ta vie. Tu es une merde. Parfois, je le pense vraiment. Je me détruis, je m’isole, je suis incapable d’amour, incapable de donner. Tu gagnes, un instant.
J’aspire les endorphines de mes leçons de sport, comme je me penchais autrefois sur les lunettes des toilettes. Cristaux blancs et pluie cinglant mon visage. Rien ne me retient, ni la neige, ni la bourrasque, ni le froid qui me gèle les doigts. Je suis un warrior. Quand je boxe, la cible te ressemble, j’essaye de rattraper le temps perdu.
Je me suis marié pour conjurer le mauvais sort. J’ai épousé Laurent. Vingt ans de vie commune et d’hôpitaux psychiatriques. Parfois, Laurent en a assez, il ne supporte plus ma tête trop pleine, le cendrier débordant, mon regard qui n’en est plus un, mais il reste auprès de moi, et nous t’oublions dans ta maison où je ne me rappelle rien. Ni la couleur de tes canapés où nous avons à peine parlé, ni celle de tes yeux : je ne les ai pas assez regardés.
Un ami cher m’a demandé de t’écrire cette lettre. Toi qui n’en as jamais eu, ni reçu un seul mot de moi. Une boîte de Pandore que j’ouvre sans peur. Je ne crains plus rien de toi. Tu dois être vieux maintenant, auprès de ta femme, de ta fille, à peindre des tableaux surgis de la pénombre de tes rêves, après ce métier d’architecte que tu as tenté, en vain, de m’enseigner. Déjà, tout ce qui venait de toi ne m’intéressait pas. Peut-être que tu ne peins plus. Tu attends juste que ton heure vienne.
Je ne suis pas obligé de t’aimer. Je l’ai compris depuis peu. Pas plus moi que toi, d’ailleurs. Ni ma mère qui finit ses jours dans une maison de retraite. Quand on me demande le livre que je préfère parmi ceux que j’ai écrits, je réponds invariablement : « Demanderait-on à un père lequel de ses enfants il préfère ? » Ma sœur a toujours eu ta préférence. Je ne lui en veux pas. J’ai sept enfants livres, huit avec celui-ci. Ils sont toute ma famille, tout comme ceux que j’aime sans limites, car je n’ai pas appris à aimer autrement. J’ai tant d’amour à donner pour rattraper celui que je n’ai jamais eu avec toi. Ton avis est forcément différent du mien, mais je ne tiens pas à le connaître, ni à devenir un jour ton père. Je n’ai pas choisi cette voie.
J’ai dix ans, plus de soixante, bientôt cent ans, tu peux t’éteindre. Pour moi tu l’as fait depuis longtemps. Récemment, Geneviève m’a appris que tu perdais la tête. Je sais ce que c’est. Je l’ai perdue, à ma manière, à huit reprises.
Je me souviens de cette odeur de cuir nauséabond dans la Mercedes que tu conduisais. Elle est indissociable de toi. J’ai couru un jour derrière cette voiture. Tu avais fui notre bel appartement, je voulais savoir où tu allais. Mais tu t’es éloigné avec cette odeur qui a imprégné ma mémoire et je me suis retrouvé seul dans un quartier inconnu. J’ai marché, sonné, abandonné par toi pour longtemps. Des années plus tard, je me suis réveillé dans un lit qui n’était pas le mien, J’y étais seul, sans un mot. J’ai fait le tour de cet endroit, sans rien reconnaître. Je suis parti laissant un merci écrit sur un ticket de métro. Je n’ai jamais su qui m’avait recueilli au bout de cette nuit-là. J’imagine un père absent veillant sur moi.
Je t’ai longtemps cherché parmi des hommes de ton âge, avant d’y renoncer. Tu n’étais jamais là. J’avais envie d’une vie sans toi, ce que j’ai construit au fil des ans, avec Laurent. Nous sommes devenus toi et moi deux inconnus, séparés par des centaines de kilomètres et nos milliers de pensées éparses. Je ne fais plus le saut de l’ange, j’apprends à dire «je t’aime» et à croire en moi. Je ne me sens plus obligé en rien en ce qui te concerne. Je suis délivré de toi et j’avance entre les mots et la ponctuation. Tu n’es plus qu’un point isolé dans un livre. Un point final.

Mélancolie
La mélancolie entre en moi. Elle préfère l’automne ou l’hiver, les lumières grises et les brumes qui recouvrent les parcs des institutions psychiatriques. Elle obscurcit les âmes et s’y réfugie tout entière. Elle évacue la joie et la bonne humeur. Les plafonds, le ciel, même, ressemblent à un couvercle en verre sous lequel je peine à rester droit. Je n’ai plus rien d’un I majuscule. Tout juste un e rabougri. Je regarde le sol. J’ai cent ans. L’âge de maman, penchée sur son déambulateur.
La mélancolie prend toute la place. Elle étire ses pattes visqueuses dans mon corps qui s’engourdit à sa merci. Elle se débarrasse du passé et de l’avenir. Elle m’oblige à vivre le présent comme seul horizon. Elle n’aime ni la vie, ni les couleurs. Elle m’ôte l’espoir, l’envie et le désir. Hippocrate la définissait autrefois comme un trouble des humeurs. Les médecins ont emprunté ce doux nom de mélancolie pour décrire cette maladie mentale qui développe le sentiment d’incapacité, la tristesse profonde, l’absence du goût de vivre. Elle survient sans prévenir. À peine ai-je senti une grande nervosité, la fatigue et le vain sentiment que plus rien ne semblait possible. Les peurs grimpent comme le lierre sur l’arbre. La panique poursuit la raison et souvent la rattrape. La dépression me possède, elle dédouble ma personnalité, tout en laissant ma conscience intacte. La tristesse m’envahit, plus rien ne me fait sourire. Tout relève alors d’un effort surhumain. Pourquoi me lever le matin, alors que la bête resterait au lit à ne rien faire, sinon dormir ? Pourquoi se laver, aller jusqu’à la salle de bains qui me paraît si loin ? Ou rester sous la douche tandis que l’eau coule, que mon corps s’affaisse sur le carreau et que l’eau tiède le recouvre d’une fine pellicule, pareille au placenta d’une mère ? Pourquoi répondre au téléphone et dire que tout va mal quand personne ne m’écoute vraiment ? Et tous ces gens qui s’inquiètent et m’envoient marcher ou courir, quand tout ce qui m’intéresse est une mort lente, sombrer dans le noir, avaler des somnifères jour et nuit pour que le corps épuisé trouve enfin sa place. Cette bête en moi retient toutes les horloges du monde. Le temps ne sera plus le même, tant que l’animal me domine. Il va falloir égrener les heures comme un sablier filmé au ralenti. Pas seulement parce que la zone cérébrale est atteinte et que certains efforts ressembleront à des poids trop lourds. Tout ce que j’entreprends est retardé par la dépression, et le temps qui joue un rôle essentiel dans l’évolution de la maladie mentale me paraît hors d’atteinte. Le regard que je porte sans cesse à ma montre, au réveil, me renvoie à un film d’anticipation où l’heure serait presque toujours la même.
La nourriture n’a plus le même goût. Elle ne me rassasie plus, elle me dégoûte. Avec les médicaments, il me faut constamment boire de l’eau, ce liquide qui, très vite, provoque en moi la nausée de vivre, comme un sentiment de noyade, de submersion. Chaque gorgée me donne envie de vomir mes tripes. Ma vie résiste, goutte d’eau débordante et dérisoire.
À la nuit tombée, j’éteins une à une les lumières trop fortes qui m’éblouissent. J’observe les fenêtres d’en face. Ces hommes, ces femmes, à l’intérieur, qui se déplacent. J’envie leur vie sans la connaître. Je l’imagine forcément meilleure que la mienne. Je laisse le courrier s’accumuler. Le portable est sur silencieux, je ne supporte plus le moindre bruit. Je ne décroche plus. Je ne poste plus rien sur les réseaux sociaux, cette idée d’un bonheur imposé. Je suis incapable, le soir, de regarder mes mails. Je ne veux voir personne. Je n’ai plus rien de social à part Laurent qui me protège, et ne m’en voudra pas de me taire. La télévision me remplace. Et mon chien Franklin, un beagle, se colle constamment à moi. J’ai parfois l’impression qu’il me comprend mieux que quiconque.
Emmuré en moi-même, bientôt je confonds les jours. La tristesse est dans mon regard, dans mes gestes lents, dans ma bouche qui refuse de s’ouvrir. Les messages s’accumulent sur le répondeur de mon portable. Depuis combien de temps ne suis-je pas passé sous la douche ? Depuis combien de temps n’ai-je pas donné de mes nouvelles ?
Je franchis la porte de la salle de bains. Je me lave, mains hésitantes sur mon corps nu qui me semble lourd. Je me sèche. Je m’habille lentement. Rien ne va avec rien. Je m’en fiche. Je vais voir un médecin. C’est le début d’un long processus. Le tout premier pas, vacillant, vers la guérison. Je n’y pense même pas.
Les rues sont sinistres. La foule m’effraye. Je reste planté au-dessus des marches du métro. Je ne peux pas les descendre. J’ai peur de tomber. Peur de tout. Je m’engouffre dans un taxi. Je transpire. Je donne une adresse et je prie pour que le chauffeur m’oublie à l’arrière. Dans la salle d’attente, je choisis une chaise isolée. Je regarde furtivement les visages. Les âges. La bête est insatiable. Elle prend tout. Rue Garancière, cet hiver 2016, tous ces malades m’ont paru si jeunes.
Dans le bureau d’un psychiatre, je ne résiste plus. Je pleure. Je parle en même temps. J’en ai assez. Je suis en colère. J’ai brûlé des cigarettes au creux de ma main, autrefois, pour mieux me faire comprendre. Quand je tombe, chaque fois, j’entends la voix du père. Ses mots. Tu es une merde. Et là, devant ce psychiatre qui me regarde avec bienveillance, comme un père normal le ferait, j’ai envie de poser ma tête sur son épaule et de sentir sa main caresser mes cheveux. Je l’invente, cette caresse. J’en ai tant besoin.
Je fais disparaître l’ordonnance dans la poche de mon pantalon.
Je vais devoir téléphoner au bon docteur M. et reprendre mes séances de psychanalyse. Parler de moi, de mes petites lâchetés, de mes défauts soigneusement cachés que seul Laurent connaît bien, des hommes de ma vie, de mes amants, de mes excès. De Lui. Je vais guetter les rares phrases du docteur M. quand il me reprend et me demande d’aller plus loin. Je me déprécie. Tu ne feras jamais rien de ta vie. Je m’abîme.
Quand vient la dépression, à ce moment précis, je ne déteste pas ce lâcher-prise où je n’ai plus à me soucier de rien. Juste un trou dans lequel je tombe sans me soucier de la chute. Que pourrais-je faire d’autre dans une piscine dont j’ai touché le fond, sinon donner le coup de pied qui me ramène à la surface ? Si paresser au sol est tentant quand plus rien ne me sourit, je sais in extremis que rien n’est joué et que la vie en vaut vraiment la peine. Je mets juste un certain temps avant d’en être sûr. C’est plus facile de ne pas faire de choix. Les mots et les images peuvent être trompeurs, tout comme les sentiments. Rien ne résiste au temps. Je me dis juste que tout cela n’était qu’un long moment d’hésitation. Et hors de l’eau, j’apprécie enfin de respirer comme si je m’en étais abstenu pendant toute la durée de la dépression.
Comme si la maladie n’avait été qu’un long temps d’apnée.

Huit dépressions en trente ans de vie
Huit.
J’en ai traversé huit, en trente ans de vie.
Les sept premières ont été suivies d’hospitalisation, de quinze jours à plus d’un an. L’image dominante qui me revient à l’esprit, ce sont les bancs dehors, où je m’assois en silence, les jambes serrées, une cigarette au bout des doigts, le regard ailleurs, la mémoire absente. Parfois, j’y bois un café que je suis allé chercher à la cafétéria, et je me souviens brièvement de plages et de petits déjeuners avec Laurent, au Mexique ou en Italie. Ma vie d’avant. Un rayon de soleil un peu glacial s’attarde sur ma nuque, mon visage, mes mains nues. Je reste des heures à ne rien faire, imaginant la chaleur me rendre, un instant, la vie que la bête m’a volée. Je suis un parmi les fous. Laurent est à la maison, ce chez nous qui ne veut plus rien dire. Les premières permissions de sortie sont catastrophiques. Je reconnais peu l’appartement où je vis. Je suis un visiteur pressé. Je veux rentrer chez moi, à l’hôpital. Là-bas, au moins, je suis un sans domicile fixe avec toit. Je range ma vie d’avant dans un mouchoir, au fond de ma poche. Elle ne tient à rien.
J’ai parfois un ou deux compagnons de banc, aussi peu bavards que moi. Nos jambes se touchent, ça me rassure. Je ne suis plus seul. Nos têtes penchées ne regardent rien de précis. Plongés dans nos pensées abyssales, la tempête est intérieure. Je ne me souviens d’aucun prénom. Je n’ai jamais revu un seul patient au-dehors. Je n’ai pas cherché à les revoir. Les médecins me le déconseillent. Je sais de toute façon que ma vie d’après ne sera pas avec eux. Pourtant, durant chacun de mes séjours, ils sont tout pour moi. Plus importants que Laurent, que mes proches. J’ai une autre vie à l’hôpital. Je suis là pour guérir. Je cherche leur présence pour partager en silence nos solitudes et nos liens qui me paraissent aussi contraints que les racines entremêlées des figuiers. Il nous arrive d’échanger quelques mots, des phrases bancales sur un instant de nos vies. »

Extraits
Je me suis tu pendant des années. Je n’ai pas cherché à me libérer auprès d’un psychologue, d’un ami, encore moins de ma famille. Je me suis défoncé, abusant de cocaïne et de vodka, j’ai frôlé le bord des abîmes, reconnu si peu le visage verdâtre dans le miroir. Accroupi au-dessus du siège des toilettes, toutes couleurs aspirées, j’ai reniflé la mort, serrant le poing, froissé comme des feuilles sèches éparses que le vent emporte. Je me déprécie à ce jeu. Je te donne raison. Je me brûle, je me fais mal, j’écrase des cigarettes dans la paume de ma main, sans souffrir, car tout ce que je retiens, c’est cette blessure inguérissable que tu m’as faite. Elle revient comme un boomerang et cogne à ma tempe. p. 15

Après la parution d’Au pays des kangourous va naître en moi le sentiment que mes livres sont en partie responsables de mes dépressions. Après chaque lancement, je rechute. C’est systématique. Laurent, toujours pratique, me conseille d’arrêter d’écrire.
Autant mourir.
Les médecins, sans trop s’avancer, évoqueront la fatigue cérébrale. Est-ce que je me vide en écrivant chaque roman ? Mais me vider de quoi ? De mots produits par mon inconscient ? Est-ce qu’en allant toujours plus profond en moi, je crée une fissure dans laquelle je disparais, comme celle du plafond de ma chambre d’adolescent ?
Face à sa page ou à son écran, l’écrivain est seul. Une solitude choisie, un éloignement volontaire. p. 59

Mais ce bonheur est de courte durée. Tout semble bien aller pourtant. Je suis heureux avec Laurent. J’ai écrit un livre qui a du succès. J’ai un chouette appartement, un travail que j’aime. J’ai enfin trouvé mon équilibre et tout va me filer entre les doigts. Cette troisième dépression qui s’amorce restera la plus inexplicable de toutes, et la plus rude. Elle va durer deux ans. Un an complet d’hôpitaux ou de cliniques psychiatriques dont Cochin, Enghien, Sainte-Anne, la Pitié-Salpétrière, La Lironde à Montpellier. Un an pour remonter la pente, Les médecins évoqueront l’incidence du succès. La fatigue, mais les dépressions sont en grande partie inexplicables, c’est ce qui les rend si complexes. L’explication rassure toujours. p. 129

« L’écriture n’est pas une thérapie pour moi, elle est ma vie, en dehors des dépressions. Quand on aime autant la fiction que je l’aime, on en injecte dans sa vie pour la rendre moins cruelle. Dans L’Été des lucioles, je fais dire à Victor: «La vie sans magie, c’est juste la vie.» Dans Inventer les couleurs, Hippolyte dit: «Il faut inventer les couleurs là où elles n’existent pas.» Que serait en effet la vie sans magie et sans couleurs? Un établissement psychiatrique. » p. 170

À propos de l’auteur
PARIS_Gilles_©Lylia_BerthonneauGilles Paris © Photo Lylia Berthonneau

Gilles Paris est l’auteur de huit romans qui ont tous connu un succès critique. Son best-seller Autobiographie d’une courgette a fait l’objet d’un film césarisé et multirécompensé en 2016. (Source: Éditions Flammarion)

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En deux mots:
Un adolescent qui combat une leucémie, un couple qui attend son premier enfant, un surdoué qui fuit le bel avenir qui s’offre à lui ou encore une bande de gamins qui voit son terrain de jeu rasé par un projet immobilier… Sept nouvelles qui racontent combien la vie a besoin d’un bel environnement.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

7 histoires qui disent la fragilité du monde

Dans ce recueil de nouvelles, Antoine Desjardins réussit le tour de force de raconter les maux de notre planète sans parti-pris militant, ce qui donne encore davantage de force à ses écrits.

Ce premier livre du Québécois Antoine Desjardins rassemble sept nouvelles qui, pour certaines, se rapprochent davantage d’un court roman et qui ont pour point commun de parler d’écologie et des dangers qui guettent notre planète. Le tout avec beaucoup d’élégance et de finesse, presque comme en arrière-plan du récit. C’est le cas de « À boire debout » qui ouvre le livre. On y croise un garçon de 16 ans coincé au septième étage de l’hôpital de Montréal. L’étage de ceux dont l’espérance de vie est très limitée. Pour le narrateur, tout a commencé le vendredi 26 novembre 2017 en cours de biologie. Une soudaine faiblesse suivie d’une perte de connaissance. Les premiers traitements s’avèreront inefficaces. Suivront alors une batterie de tests et l’hospitalisation. «Mon corps a jamais répondu aux traitements comme prévu. Après quatre semaines de chimio, la leucémie s’était pas résorbée à leur goût. Ils ont contre-attaqué avec une nouvelle ronde de chimio, m’ont passé au micro-ondes avec leur machine intergalactique, rectifié les doses, essayé une couple de nouveaux médicaments. Ils m’ont dit leurs noms, mais à part le «Vin Christine», je les ai tous oubliés. Ils sonnaient pas mal tous comme des noms de joueurs de hockey russes.»
En attendant l’échéance, le temps se déroule au rythme des soins et des visites. Celles de la famille qui se désespère et s’épuise, y compris financièrement, allant jusqu’à provoquer un sentiment de culpabilité pour le garçon qui se dit que s’il partait plus tôt, cela arrangerait tout le monde. Celle de son infirmière préférée qui lui remonte le moral. Au fur et à mesure que son mal le ronge, des rêves de catastrophe le hantent, à l’unisson des informations qui parlent du réchauffement climatique, du détachement d’un iceberg géant ou encore d’une attaque d’ours affamés dans un village.
La seconde histoire se déroule d’abord à Cape Cod où Sam et son ami assistent au passage des baleines. Et le spectacle est au rendez-vous dans cet endroit réputé pour le ballet des cétacés. De retour à Montréal avec les images du couple formé par une baleine et son baleineau, ils se mettent à la recherche d’un appartement un peu plus grand pour pouvoir accueillir leur progéniture. Mais la crise du logement n’est pas qu’un slogan et il leur faudra se consoler en dénichant une maison à Laval-des-Rapides. C’est là que la nouvelle de la mort de «leur» baleine va les secouer. D’autant que le cas n’est pas isolé. L’activité humaine allant entrainer la fin de l’espèce. Je ne dirai rien de l’épilogue de cette sombre fable.
Dans «Étranger», on fait la connaissance d’un homme parti noyer son chagrin dans l’alcool après que sa femme l’ait quitté et qui erre passablement ivre dans le quartier où se trouve le domicile de son ex-femme. Des bruits près des sacs à ordure attirent son attention et il finit par se retrouver nez à nez avec un coyote. Une histoire de peur et là aussi un épilogue inattendu.
«Feu doux» nous est raconté par Cédric, l’aîné d’une fratrie qu’il compose avec ses deux sœurs cadettes Sophie et Maude et son frère benjamin, Louis, qui a huit ans de moins que lui et qui va s’avérer très doué. «Une fois mon frère installé en résidence et ses études subventionnées par l’université McGill, mes parents ont enfin pu souffler un peu. Toutes ces années de dur labeur, de surtemps, de dévouement, de sacrifices, n’avaient pas été vaines. Ils irradiaient de fierté. Leurs quatre enfants, des universitaires. Leur petit dernier, un génie en devenir. Chacun avait trouvé sa voie. Chaque chose avait trouvé sa place.» Sauf qu’à l’issue de ses brillantes études de Droit, il décide de faire un grand voyage. De Birmanie, il ira en Inde. Puis part en Mongolie, en Indonésie, aux Philippines, au Japon, en Nouvelle-Zélande pour atterrir en Australie. C’est alors que son aîné s’est rappelé la phrase de son prof de biologie: le génie frôle toujours la folie. Une phrase qui va le hanter, y compris lorsque Louis revient à Montréal pour se spécialiser en droit de l’environnement. Car son engagement est à mille lieues de ses capacités. Il fait dans le bénévolat et l’ascétisme avant de décider de revenir aux sources, de travailler avec et pour la nature. La question qui le taraude – autant que le lecteur – est alors. Peut-on le condamner pour cela?
«Fins du monde» tient du rite de passage pour une bande de gamins. Si leurs parents leur ont interdit de franchir le périmètre constitué par quatre blocs de béton, ils décident de franchir le boulevard et, à travers le bois, d’escalader un bâtiment en ruine. Une mission qui permet de prendre un autre statut. Mais un terrain de jeu qui va disparaître, rasé par les bulldozers pour laisser la place à un nouveau quartier. La fin de l’enfance s’accompagne ici d’un désir de vengeance, de dégrader les maisons en construction. Des expéditions qui vont mal finir…
«Générale» met en scène Angèle, la tante du narrateur. Cette dernière s’est battue contre l’érection d’un gazoduc sur les terres familiales et est devenue depuis ce combat homérique une ardente défenseuse de la nature, offrant notamment aux oiseaux un terrain favorable à la nidification. Mais un matin, les centaines d’espèces qui vivaient là ont disparu, laissant place à un silence de mort. Que s’est-il passé? Les hypothèses s’accumulent sans offrir de réponse définitive. Quel avenir se dessine-t-il?
Pour clore le livre, «Ulmus Americana», le nom scientifique de l’orme américain, raconte le lien très fort entre un grand-père et son petit-fils. Après quelque quarante années à travailler comme charpentier, le grand-père s’occupe de son petit-fils et de son orme, dont il lui raconte la légende. Un superbe conte qui va nourrir le jeune homme. Mais l’arbre est malade, victime d’un parasite qui le tue à petit feu. Comme le grand-père rongé par un cancer. Une dernière nouvelle qui fait écho à la première et boucle en quelque sorte la boucle.
Signalons pour ceux que le vocabulaire ou les expressions québécoises rebuteraient qu’il est aisé d’en comprendre le sens dans le contexte. De plus, l’éditeur a eu la bonne idée d’adjoindre un lexique à la fin du recueil.

Indice des feux
Antoine Desjardins
Éditions La Peuplade
Nouvelles
360 p., 20 €
EAN 9782924898871
Paru le 21/01/2021

Où?
Le roman est situé au Canada, principalement à Montréal, mais aussi à Laval-des-Rapides, à Saint-Édouard-de-Napierville, en Estrie et en Colombie-Britannique et sur l’île de Vancouver. On y voyage aussi aux États-Unis, à Cape Cod. Dans une autre nouvelle, un homme voyage en Birmanie, en Inde puis part en Mongolie, Indonésie, Philippines, Japon, Nouvelle-Zélande et en Australie.

Quand?
L’action se déroule durant les dernières années.

Ce qu’en dit l’éditeur
Soumise à la frénésie incendiaire du XXIe siècle, l’humanité voit sa relation au monde déséquilibrée et assiste avec impuissance à l’irréversible transformation de son environnement. Explorant cette détresse existentielle à travers sept fictions compatissantes, Antoine Desjardins interroge nos paysages intérieurs profonds et agités. Comment la disparition des baleines noires affecte-t-elle la vie amoureuse d’un couple ? Que racontent les gouttes de pluie frappant à la fenêtre d’un adolescent prisonnier de son lit d’hôpital ? Et, plus indispensable encore, comment perpétuer l’espoir et le sens de l’émerveillement chez les enfants de la crise écologique ? Autant de questions, parmi d’autres, que ce texte illustre avec nuance et tendresse, sans complaisance ni moralisme.
Indice des feux peint les incertitudes d’un avenir où tout est encore à jouer.
«Il faut prendre soin, mon homme. Prendre soin de tout, en particulier de ce qui est en train de disparaître.»

68 premières fois
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Antoine Desjardins lit quelques pages de son premier livre, Indice des Feux © Production A ma guise

Les premières pages du livre
« On tombe, on part. Un par un. Les damnés du septième étage. Les finis. Les scraps, comme disait le gars d’à côté. Le grand slack qui faisait son brave pour impressionner les infirmières, avec son petit sourire arrogant, trop fier pour avouer qu’il avait peur de crever, lui aussi. Ça, c’était avant qu’il prenne le chemin de la chambre isolée, des adieux, de la ligne plate, du drap blanc, de la civière pieds devant, des portes de métal avec leur battement caoutchouteux de sac Ziploc qui éclate. Kevin, c’était un joueur de hockey dans le Bantam BB. Paraît qu’il avait le corps solide, des bonnes mains, une grosse shot pis du cœur au ventre. Sauf que ça change rien, rendu là. Cardio pas cardio, tu finis toujours à’ même place. Dix jours après être arrivé ici, il a pris la même dérape que les autres avant lui. Il a supplié, gémi, dégueulé, dégueulé encore, jusqu’à la maigreur, braillé jusqu’à ce que les veines des yeux lui éclatent, que ses iris se noient dans le lait.

C’est pour ça qu’on nous cache ici, dans l’aile centenaire, juste en dessous du toit. Plus proche du ciel pis du paradis qui existe pas, mais auquel on essaie de croire pareil. Plus loin des regards indiscrets, de l’inquiétude des familles qui entrent à l’hôpital pour la première fois. On fait pas chic-chic, on fait pas dans le fla-fla, les téléthons, les grands sourires pis les photos avec Youppi, au septième. Quand on nous monte ici, on le sait tout de suite qu’on en ressortira plus. Dans le visage des médecins qui nous l’annoncent, des préposés qui nous roulent jusqu’à l’ascenseur en silence, du concierge qui passe la moppe en faisant son possible pour pas nous regarder, des autres malades autour qui ont l’air d’être déjà morts pis dans celui de leurs parents, dans toutes ces faces-là, même si personne ose le dire, c’est écrit noir sur blanc, c’est gravé jusqu’au sang : ça finit là.

Tout a commencé un vendredi. Le 26 novembre 2017. Ce jour-là, je filais vraiment moyen en me levant. J’ai mangé une moitié de toast au beurre de peanuts en courant vers l’autobus, que j’ai attrapé de justesse. À la première période, j’avais de l’éducation physique. J’étais plus fatigué que d’habitude et je me suis arrangé pour être sur le banc pendant quasiment toute la moitié du cours. De toute façon, le basketball, c’était pas mon sport. Ça me faisait pas grand-chose de rester assis, tant qu’à suer sans jamais toucher au ballon. À la deuxième période, j’avais un examen de français. Ça s’est bien passé même si j’avais pas étudié, et je me sentais pas trop mal. Mais à la troisième, dans mon cours de bio, j’ai vu des étoiles. Y avait pas de cœur de bœuf, de dissection ni d’images d’organes internes pleins de sang. La prof parlait de rien de bien spécial, mais tout d’un coup, mon champ de vision s’est mis à rétrécir. Je voyais juste à travers un petit rond, pis tout le reste autour est devenu flou, pis après ça noir, comme à la fin des vieux cartoons. The End. J’ai sacré le camp par terre. Le bordel dans la classe. La prof m’a tenu les jambes surélevées jusqu’à ce que je reprenne des couleurs. Je me souviens que le pire pour moi, c’était pas tellement la nausée, ni la gêne, ni la honte des yeux posés sur moi ou des mains chaudes de madame Faraj autour de mes mollets. Le pire, c’était la peur de bander devant vingt personnes, entre les bras de la prof la plus cute de l’école. C’est con, mais c’est ça. Quand je me suis senti un peu mieux, elle a demandé à Liam, le gars le plus brillant de l’école, qui pourrait sûrement déjà passer les cours de sciences du cégep, de m’accompagner au secrétariat. Je filais déjà moins mal, mais j’étais encore faible. Vraiment, vraiment fatigué. Mon père s’est libéré pour venir me chercher à l’école. Assis sur une chaise en plastique orange avec mon manteau pis ma boîte à lunch, je me sentais comme un enfant de cinq ans qui vient de se chier dessus pis qui attend son pantalon de rechange.

Quand je suis arrivé à la maison, je suis monté dans ma chambre pour m’étendre. J’ai lancé mon sac dans un coin et me suis déshabillé. Dès que j’ai ramené ma couette de lit par-dessus mes épaules, je suis tombé comme une bûche. J’ai dormi tout l’après-midi.

Plus tard, ma petite sœur est venue me réveiller. C’était l’heure du souper. Mon père avait fait son célèbre macaroni au fromage. Mon repas préféré. Champion incontesté toutes catégories. Chaque fois que mes parents en préparent, chaque fois, c’est immanquable, ils me rappellent que je m’étais rendu malade quand j’étais bébé en en mangeant une quantité phénoménale par poignées, sans ustensiles, un vrai petit cochon. Ma première indigestion en avait été une de mac and cheese.

Mon père était sûr de son coup :
— Si je sais une chose, c’est qu’il y a rien comme mon macaroni au fromage pour te remettre sur pied. J’en ai fait deux gros plats. Pas besoin de te priver.

Ma sœur a servi les assiettes. Quand elle a posé le macaroni fumant devant moi, j’ai su que ça allait pas vraiment mieux. La vapeur me montait dans le nez, mais je sentais rien. Un peu comme quand tu commences un rhume, sauf que j’avais dans la bouche un goût dégueulasse, qui prenait toute la place. Un goût métallique de vieux clou rouillé. Après avoir bu de l’eau pour essayer de le faire passer, j’ai pris une bouchée. Une deuxième. J’ai couru jusqu’à la salle de bain. Je pensais vomir, mais y a rien qui est sorti, sauf de la salive ferreuse. En m’excusant mille fois à mon père, je suis retourné me coucher. Encore une fois, j’ai sombré à la seconde où mes paupières se sont fermées.
Le samedi matin, je me suis levé super tard. Passé midi. Je suis descendu à la cuisine. Pour une couple de minutes, j’ai cru que j’allais un peu mieux, mais la première gorgée de jus d’orange m’a punché dans la gorge. Vraiment. Un coup de poing. J’ai pas eu le temps de me rendre au lavabo. J’ai dégueulé direct entre mes deux pieds, sur le plancher de céramique. Ma sœur est sortie du salon en m’entendant, pis elle a commencé à gueuler comme une perdue.
Elle est partie se cacher quelque part dans la maison, en se raclant le fond de la gorge, Bleeeuhhhrgggh !, comme un chat qui recrache une boule de poils. Ma mère est remontée du sous-sol en courant.
— Eh merde ! La gastro. Ça faisait longtemps…
Ma mère m’a reconduit jusqu’en haut de l’escalier, m’a quasiment poussé dans la douche. Faut dire que je sentais le diable. L’eau chaude m’a pas aidé. Après trente secondes, le drain au fond de la douche a commencé à se balancer sous mes pieds. Le contact de l’eau filait bizarre sur ma peau. Trop froide, trop chaude, gelée, bouillante, sortie d’un glacier, d’un geyser. Mon corps voulait rien savoir. Mes genoux ont commencé à plier tout seuls. J’ai fermé le robinet brusquement, puis je suis sorti de la douche en grelottant. De l’autre côté de la porte, ma mère arrêtait pas de répéter :
— Ça va ? Es-tu correct ?
Non, crisse non ! Mais j’ai répondu Oui oui ! pour pas qu’elle entre en panique pis qu’elle me voie tout nu. Je me suis séché tout croche en shakant de partout, pis je suis retourné me coucher. J’ai dormi toute la journée, sans même me réveiller pour pisser ou boire un verre d’eau. Quand je me suis levé, vers sept heures du soir, mon mal de cœur était pas encore passé. En plus, j’avais mal à la tête. Mon père m’a dit :
— Mange un peu, ça va te replacer.
Mais j’avais pas faim pantoute. Ma mère a appelé son amie Cynthia, qui est aussi notre médecin de famille, pendant que mon père me forçait à avaler une soupe Lipton. Quand est-ce que ça avait commencé ? Vendredi. Est-ce que j’avais vomi ? Oui. Les muscles endoloris ? Oui. Est-ce que je faisais de la fièvre ? À lui toucher le front, je dirais que oui. Est-ce que j’avais des frissons ? Oui. Mal à la tête ? Oui. Fatigué ? Comme jamais.
Cynthia a dit qu’elle pensait que c’était probablement pas une gastro. Plutôt quelque chose de viral. Sûrement une grosse grippe. Après tout, c’était la saison de l’influenza. Selon elle, j’en avais encore au maximum pour deux ou trois jours. Pas de quoi s’inquiéter. Ma mère a raccroché.
— Ah ben. Sa première grippe d’homme, a lancé mon père, arrêté sec dans son élan par le regard assassin de ma mère, doublé de celui de ma petite sœur.
Les quelques jours de fièvre et de douleur prédits par Cynthia ont passé. À part pour quelques poches d’air d’une heure ou deux ici et là, je me remettais pas. J’arrivais à peine à avaler un peu de soupe, quelques biscuits soda pis des bananes écrasées en me pinçant le nez. Je vomissais pas très souvent, mais je me sentais complètement, profondément, terriblement vidé. Les batteries à plat. Non. Mettons, les batteries fondues + la porte des batteries pis les petits springs arrachés + le lapin Duracell assassiné pour en faire des pantoufles.
Mal chié.
Je m’endormais tout le temps. Même pas capable de regarder la télé ou l’ordi. Au bout de quinze-vingt minutes, la lumière des écrans me donnait mal à la tête, ou plus précisément à la rétine, au fond de mon crâne. Même mon cell en mode nuit, c’était too much. Ça me donnait l’impression de m’enfoncer une grosse flash light de camping dans les orbites. Une couple de fois, j’ai essayé de lire pour passer le temps, mais c’était rushant. Je n’arrêtais pas de tomber dans la lune, à me perdre, à relire les mêmes paragraphes sans rien comprendre en luttant pour ne pas m’endormir.
Le mercredi matin, quand je me suis réveillé, ç’avait toujours pas décollé. En fait, c’était encore pire. J’avais mal partout, des frissons dans les jambes et les bras, pis la fièvre était pas juste encore là, elle avait pogné un méchant kick, comme Mario Bros sur les champignons. Mes draps étaient trempés. Mon dos baignait dans une flaque de sueur froide. Des bouffées de chaleur me prenaient aux cinq minutes, mais dès que je relevais mes couvertures pour m’éventer, le froid me transperçait jusqu’au fond des os. C’était comme si un courant d’air glacial de fenêtre mal fermée en hiver me courait dans le dos, deux pouces de profond en dessous de ma peau, entre mes muscles, mes côtes et mes organes. À un moment donné, j’ai entendu mon père dire à ma mère qu’il commençait à s’inquiéter sérieusement, qu’il y avait quelque chose de pas normal avec cette grippe-là. Ma mère a rappelé son amie, lui a dit que la fièvre décollait pas, que c’était de pire en pire. Cynthia nous a conseillé de nous rendre à l’urgence de l’hôpital Sacré-Cœur. Ma mère a paniqué un peu.
— Penses-tu que c’est grave, Cyn’ ?
Non, c’était juste parce qu’elle avait un contact. Son beau-père travaillait là depuis 1988. Il pourrait me faire passer en priorité. On est sortis de la maison, les quatre ensemble. Ma sœur devant, suivie par ma mère. Moi. Mon père resté derrière pour barrer la porte. Devant la maison, les branches du tilleul étaient couvertes d’une neige fraîche, sûrement tombée pendant que je dormais. Elle était collante, déjà mouillée. Quelques heures après, tout devait déjà avoir fondu. Ça sentait bon. L’épinette, il me semble. Ma sœur est montée dans le camion de mon père, qui allait la conduire à l’école avant de se rendre au bureau. Ma mère m’a aidé à m’asseoir en inclinant le banc de l’auto côté passager. Comme ça, c’est mieux ? Oui, ça va. Tsé. Ma mère. La douceur en personne.
Puis on est partis vers l’hôpital. Le chemin a peut-être duré quinze minutes. Vingt, gros max. Mais j’avais l’impression de traverser l’Afghanistan dans une vieille charrette de bois déconcrissée, tirée par un âne boiteux et aveugle. Chaque bosse, chaque craque, chaque ostie de nid-de-poule me résonnait dans la colonne, me serrait l’estomac à m’en faire grincer des dents. À un moment donné, la route a donné un coup pis j’ai senti une décharge électrique me traverser les couilles. Après, les muscles de mes jambes me picotaient. Comme si mon sang s’était transformé en Pepsi Diète, que les bulles remontaient pis venaient éclater contre l’intérieur de ma peau, sur les os de mes chevilles, de mes genoux, de mes tibias. Dire que je filais comme un tas de marde serait un bel understatement.
On était quasiment rendus à l’hôpital quand j’ai demandé à ma mère de s’arrêter au bord du chemin, à côté d’un grand parc. Je suis descendu de l’auto en manquant trébucher, me suis pitché à quatre pattes dans le banc de neige, pis j’ai vomi la face juste au-dessus d’une vieille croûte noire de calcium. Ma mère m’a flatté le dos, m’a dit que j’étais peut-être mieux de rester là quelques minutes avant de remonter dans le char, juste au cas où je dégueulerais encore. Quand j’ai relevé la tête, les yeux dégoulinants de larmes, le boulevard s’était changé en un genre de ciel flou. Un mélange de brun, de gris pis de charcoal. Des espèces d’étoiles filantes de toutes les couleurs beurraient l’asphalte de bord en bord, étirées comme de la gomme chaude sous la semelle d’un soulier. Je le savais, que c’était juste les phares des autos, mais c’était fucking beau. Magnifique. Cette image-là m’a stické en dessous des paupières comme un poster sur le mur d’une chambre secrète, où personne d’autre peut entrer. J’y retourne quand je veux la paix. Tous les détails sont encore là, imprimés au laser. Les petits soleils qui dérapent, qui revolent pis qui m’éclatent dans les pupilles pendant que je ravale un restant d’acide gastrique.
C’est stupide, mais je pense que, pour vrai, ces lumières-là, des phares d’autos passés au filtre Instagram special edition de mes yeux qui braillaient d’avoir trop dégueulé, c’est la dernière belle chose que j’ai vue. Avant d’entrer à l’urgence du Sacré-Cœur au bras de ma mère. Avant les prises de sang, la batterie de tests, l’ECG pis les scans. Avant les heures d’angoisse, l’attente des résultats, le coup de téléphone et l’annonce du cataclysme. Avant d’aboutir à l’hôpital pour enfants, pour une autre ronde de tests. Pis encore une autre. Avant que les allers-retours à l’hôpital remplacent les trajets de bus vers l’école et deviennent routiniers, banals. Avant de rester pour la nuit. Juste une nuit. Puis une autre. Avant la première ronde de chimio. Avant de rentrer chez nous en pensant m’en sortir, juste pour mieux y revenir. Toujours, y revenir.
Avoir su que je finirais emprisonné ici, avoir su que c’était ça, le bout, je serais resté couché dans mon banc de neige, à regarder passer les chars sur la rue O’Brien. À dessiner des constellations au bord du trottoir en attendant le jour des vidanges.

Mon corps a jamais répondu aux traitements comme prévu. Après quatre semaines de chimio, la leucémie s’était pas résorbée à leur goût. Ils ont contre-attaqué avec une nouvelle ronde de chimio, m’ont passé au micro-ondes avec leur machine intergalactique, rectifié les doses, essayé une couple de nouveaux médicaments. Ils m’ont dit leurs noms, mais à part le « Vin Christine », je les ai tous oubliés. Ils sonnaient pas mal tous comme des noms de joueurs de hockey russes.
Un matin, le Docteur Gauthier a demandé à mes parents de prendre place sur le divan de ma chambre. Déjà, à Assoyez-vous, s’il vous plait, on savait que ça chiait quelque part. Il s’est mis à parler doucement en me regardant, mais je savais que, dans le fond, c’était à mes parents qu’il parlait. Un mot sur deux sonnait, justement, comme du russe. J’avais beau essayer de me concentrer, je comprenais rien pantoute. Il s’est mis à sortir des chiffres, pis des chiffres, pis encore d’autres chiffres. J’avais l’impression d’être arrivé en retard dans un cours de maths à Harvard. Genre, deux mois en retard. Incompréhensible. Plus de cent-mille gna gna, sa pression est à tant, son ci est à tant sur tant, son ça à tant sur tant, globules de ci, cellules de ça. On observe également telle autre affaire imprononçable, une interaction avec le « chromosome R2-D2-C-3PO » et une contamination au niveau « encéphalotragédien ». Quelque chose de même. Le docteur avait l’air de penser que tapoter les feuilles de graphiques pis de tableaux clippées sur son pad avec son crayon rendait ses statistiques plus claires, mais ça faisait juste enfoncer le clou, marteler le fait que je comprenais rien. Fuck all.
Ça lui a pris du temps, mais à un moment donné Docteur Gauthier a fini par réaliser que j’étais totalement perdu. Clueless. La bouche ouverte pis les yeux vides, je devais avoir l’air d’une truite morte qu’on vient juste d’assommer sur le bord de la barque. Épuisé par son propre exposé oral, il a repris son souffle en passant sa main dans ses cheveux lustrés d’annonce de shampoing. Avec une douceur fake de bon père de famille, il m’a dit :
— Ce que j’essaie de vous… de t’expliquer, c’est qu’il y a plusieurs facteurs de risque qui s’accumulent, à l’heure actuelle.
— Facteurs de risque ?
— Après deux vagues de chimio, dont une seconde très agressive combinée à la radiothérapie, on n’a toujours pas réussi à atteindre une rémission complète. Pour un garçon de son… de ton âge, c’est très, très rare…
Mon rythme cardiaque était déchaîné. Mes tympans, sur le bord d’éclater. J’entendais presque plus rien.
— Comme je l’expliquais à tes parents, on a découvert que la leucémie s’est propagée dans ton système nerveux central. En gros, le cancer s’est attaqué à ta moelle épinière. Je ne te mentirai pas, ce n’est pas une bonne nouvelle, mais je peux t’assurer que…
Que tout ce qui va sortir de ma bouche à partir de maintenant est de la fucking bullshit parce que la vérité est pas politically correct ? Fuck you mon calice de mannequin L’Oréal ! FUCK. YOU. Tu peux te les fourrer dans le cul, tes ostie d’assurances de bons services, tes synonymes de « Ça va bien aller » à deux cennes.
C’est quand j’ai eu fini de l’envoyer chier dans ma tête en regardant sa maudite face bronzée d’agent immobilier que ça m’a rentré dedans. J’avais eu beau me préparer intérieurement, me répéter jour et nuit, depuis le matin où j’avais commencé la chimio, que ça se pouvait que je meure, que ça se pouvait, dans la vraie vie, que ça s’arrête là, snap ! pas rapport, à la moitié de mon secondaire quatre, j’étais quand même pas prêt. J’imagine qu’on n’est jamais prêt. Je savais que c’était possible, qu’un minuscule pourcentage d’enfants, genre un nombre décimal infime et plus petit que un, meurt du cancer chaque année au Canada, mais je me concentrais surtout sur l’idée que ce n’était pas probable. Sans que je m’en rende compte, la conviction que j’allais m’en sortir était demeurée intacte, quelque part au fond de moi. Mes commentaires cyniques, mon sarcasme, mon humour noir, c’était juste un gros show de boucane. J’étais pas encore complètement désespéré. Jusque-là.
Après avoir longuement attendu que je réponde quelque chose, pendant que je fixais le plancher pour pas éclater en sanglots devant lui, Docteur Gauthier est sorti dans le corridor. Mes parents m’ont pris la main et sont restés un peu avec moi avant de le rejoindre en refermant la porte derrière eux. Je captais aucun mot, mais le sens de leur discussion s’écoulait par en dessous de la porte, ruisselant sur le plancher comme une petite languette de rivière. Lentement, sûrement, les échos de leurs questions anxieuses, de leurs répliques précipitées, s’écoulaient jusqu’au pied de mon lit. Leurs supplications, suivies chaque fois de la vibration de la voix du médecin, qui n’était plus aussi rassurante que lorsqu’il était à mon chevet. Plutôt définitive. Elle avait la violence du coup de marteau d’un juge. La tonalité d’un verdict, d’une sentence. Tout, dans la voix froide du Docteur Gauthier, signifiait Game over.

Quand j’ai besoin de quelque chose, l’infirmière en chef le devine sans même que j’ouvre la bouche. Il paraît qu’elle travaille ici depuis quasiment cinquante ans, qu’elle aurait pu prendre sa retraite il y a dix ans. En son absence, les autres infirmières l’appellent « la vieille ». Moi, juste une fois. Elle s’est revirée d’une shot, pis elle m’a enligné, les yeux dans les yeux. Sur un ton qui m’a fait peur, elle m’a demandé de pas l’appeler comme ça. Jamais. De l’appeler par son prénom.
— Francine. Juste Francine.
Avec son dos droit comme une barre, son corps maigre et sec, mais encore agile, ses cheveux courts d’un blanc frisant le bleu, ses yeux bruns mêlés de vert, ses joues qui se creusent de milliers de rides quand elle rit, son sourire sans aucune trace de pitié mielleuse, son aura de biscuits à la mélasse trempés dans le lait pis sa prestance de reine du septième, Francine me soigne juste en existant. En étant là. Juste là. En me faisant un signe de tête discret en passant dans le corridor. En posant sa main chaude sur la mienne pour me faire oublier le thermomètre planté dans mes fesses ou la guenille froide entre mes cuisses. En me regardant normalement. Jamais comme un chien piteux, un enfant qui a fait pipi au lit ou un cancer sur deux pattes.

Ce que j’aime le plus chez Francine, c’est qu’elle sait se taire. Elle parle quasiment jamais. Peut-être pour éviter de se mettre à vomir des conneries inutiles comme tous les autres qui entrent pis qui sortent de ma chambre en mémérant à longueur de journée. Son silence m’agresse pas. Au contraire. Entre la douleur, le stress, le sifflement des machines, les vomissements, les gémissements lointains de mes voisins de descente aux enfers, les codes bleu-blanc-rouge à l’intercom, les sanglots des visiteurs traumatisés dans le corridor pis les maudites phrases creuses, vides mais gigantesques, gonflées comme des montgolfières, qui servent juste à meubler le temps qui passe entre deux malaises, une prise de sang pis un cri de douleur, le silence de Francine a quelque chose de profondément réconfortant. Il est confortable pis épais pis moelleux pis chaud. C’est une grosse couverte, un sleeping bag doux comme une pyramide de chatons. Il m’enveloppe et me réchauffe. De la tête aux pieds.
Dans son silence, je peux enfin disparaître tranquille. Ne plus avoir à être quoi que ce soit. Un enfant. Un fils. Un ami. Un malade. Ne plus avoir à être tout court. Son silence me rassure, me bourre la tête de rien. D’un rien qui me serre fort dans ses bras, me berce, me console et prend la place de mes idées de fin du monde.

Dans le jour, y a pas grand-chose à faire. Je suis pas capable de regarder la télé ni l’écran de mon cell. Lire me lève le cœur, les mots croisés me donnent mal à la tête, les jeux de société m’emmerdent. J’ai défendu à mes amis de revenir me voir. J’ai plus de sourcils, rien à dire, pis ben franchement, ils sont insupportables. Je sais qu’ils font pas exprès, mais leurs sourires forcés pis leur teint de pêche font juste me torturer. Ah, pis ma famille. Ostie que ma famille me gosse. Sont tout le temps mélodramatiques ou joyeusement fakes. Les médecins, les infirmières pis les employés de l’hôpital, eux autres, sont quand même cools, mais souvent trop dans le jus pour piquer une vraie jasette. J’ai juste droit aux banalités quotidiennes. Je sais pas s’ils se sont passé le mot, mais tout le monde finit tout le temps par me parler de la pluie. La pluie. La pluie. La pluie. L’ostie de pluie. Paraît qu’elle arrête pas de tomber, depuis quelques jours. Mais qu’est-ce qu’ils comprennent pas ? Je m’en sacre-tu rien qu’un peu, moi, qu’il fasse chaud ou frette, beau ou lette ? C’est fini, pour moi, dehors.
Pour m’aider à tuer le temps entre les siestes comateuses, la fièvre pis mes couilles sur le bord d’exploser, ma grand-mère m’a apporté sa vieille radio à batteries des années 1990. Même pas besoin de la brancher. C’est une bonne affaire, parce qu’ils sont pas mal freaks avec le courant, les ondes, les téléphones, les tablettes intelligentes pis toutes ces affaires-là. C’est peut-être juste une légende d’hôpital pour faire peur au monde, mais il paraît qu’un niaiseux a déjà fait sauter les circuits électriques en branchant son cell dans la mauvaise plogue, pis qu’à cause de lui une petite fille a failli mourir quand son respirateur artificiel a surchauffé. Honnêtement, j’crois pas à ça. Mais la règle, c’est la règle.
Anyway. Tout ça pour dire qu’écouter la radio, c’est pas mal la seule chose qui me reste pour me changer les idées, en ce moment. Le fuck, c’est que même la musique, c’est trop intense. Avant, j’adorais ça, mais depuis que je suis malade, ça finit toujours par me tomber sur le cœur, d’une façon ou d’une autre. Ça me donne la nausée quand ça me fait pas brailler comme un bébé. Fait que je me branche sur le poste des nouvelles.
À cause des médicaments, c’est pas trop long que je finis par voir des étoiles, cogner des clous pis tomber dans les vapes, mais bon… Ça fait la job, le temps que ça dure. L’important, c’est que quelqu’un que je connais pas, qui me connaît pas, me parle. Normalement, comme à un être humain doté d’intelligence. Quelqu’un me parle de toutes sortes d’affaires sans s’apitoyer sur mon sort misérable d’enfant martyr tellement malchanceux tellement triste tellement pathétique. Yeux fermés, radio ouverte, c’est ma pause d’apitoiement, de conneries, pis de small talk extra sauce dull. Ma pause de météo, de jokes poches, de souvenirs d’enfance pis d’anecdotes nostalgiques double fromage qui me rappellent à quel point je m’ennuie de l’époque où j’étais pas rien qu’un sac-poubelle troué qui jute du sang de poisson en décomposition. Eurke. Trop dark.
Anyway. La radio ça « rouvre les fenêtres », comme dirait ma grand-mère. Je sais pas trop, pour le courant d’air, mais c’est sûr que ça me sort d’ici. De la chiasse, des nausées, du vomi, des draps toujours un peu humides, de ma tête qui craque, qui prend l’eau pis qui commence à sentir le fond de marécage. Y a rien qui me remonte le moral comme des nouvelles du monde extérieur. La cruauté de l’actualité me console, me rappelle que je suis pas le seul à crever comme un chien.

Quand c’est pas les médecins, les infirmières ou mon père, c’est la radio qui s’y met pis qui me parle de température, elle avec.
Il pleut depuis maintenant cinq jours dans le Grand Montréal, où les inondations se multiplient ces dernières vingt-quatre heures. On rejoint Alexandra Deschamps sur le terrain.
Cinq jours ? Je dors trop, on dirait. Faut dire qu’il fait toujours sombre dans ma chambre pis que le petit bruit des gouttes sur le bord de la fenêtre me berce comme un bébé. Ça me rappelle le son de la pluie sur le toit de tôle du chalet de mes grands-parents pis les siestes que je faisais là-bas quand j’étais plus petit. Fenêtres ouvertes, l’odeur du sapinage pis des aiguilles de pin, tout autour de la cabane, qui remplit la chambre. Les meilleures siestes.
En tout cas, ç’a l’air que c’est pas seulement ici, à Montréal, que ça déborde. C’est comme ça partout au Québec. À certaines places, il pleut depuis plus d’une semaine. Y a des villes où les gens sont évacués d’urgence pis obligés de dormir dans un gymnase d’école parce que tout est inondé. Dans tout ça, il y a au moins une affaire qui est drôle : les journalistes envoyés sur place, qui passent les uns après les autres, oui, Pierre, ici Chose Bine en direct de Ché-Pas-Trop-Où. Sur un montage sonore où on peut les entendre splasher dans les flaques pis la bouette avec leurs bottes de pluie parce qu’ils sont vraiment là, dans l’eau, pour de vrai, comme le vrai monde. Ah, pis leurs phrases chocs.
Les riverains de Gatineau
sont sur un pied d’alerte.

Un barrage menace de céder
à Sainte-Marguerite.

En kayak dans la ville : le vieux Sainte-Thérèse
submergé par un mètre d’eau.

Pénurie d’eau potable
à Pointe-aux-Trembles.

Ils ont beau avoir été envoyés un peu partout à travers la province, ils répètent quasiment tous la même affaire : les barrages qui explosent, les sous-sols changés en piscines creusées, les pannes de courant, les sinistrés en colère, les folles-aux-chats qui veulent pas abandonner leur maison sans leurs vingt-deux minous, les compagnies d’assurances qui inventent des nouveaux trucs de passe-passe pour pas avoir à rembourser les gens qui ont tout perdu même si c’est pour ça qu’ils les paient.
Tsé, je dis que c’est drôle… Ça me fait surtout chier. C’était ma seule demi-heure de radio de la journée, pis j’ai rien appris de nouveau, rien d’intéressant. Rien, à part qu’il pleut. Mais guess what, Sherlock ? Je suis capable de regarder par la fenêtre tout seul.
Francine me dit de fermer ça, que ça aide pas à faire baisser ma fièvre d’entendre des affaires de même.
— C’pas demain la veille que le septième va finir inondé, mon gars.

Je le sais ce qui s’en vient. Ou plutôt ce qui s’en va, c’est-à-dire pas mal tout. Ce que j’ai déjà été, ce que j’ai déjà voulu. Ce que je pouvais devenir, ce qu’on m’avait promis. Tout ça va sacrer le camp dans un trou. Le même ostie de trou de bécosse qui a aspiré ceux qui ont usé, mouillé, mordu ce matelas-là avant moi, qui l’ont creusé jusqu’à y disparaître, un morceau de peau morte, un crachat, une coulée de bave, un litre de sueur froide à la fois.
Je me mens pas. Je me mens plus. C’est ça qui m’attend moi aussi, pis avec les coups de pied que la vie me crisse dans le ventre, avec le sang qui me pisse du nez depuis une couple de jours, ç’a l’air que ça devrait pas tarder. Ça achève. J’achève. Sauf que ça fait des semaines que je me dis ça, que je me répète que ça y est, c’est aujourd’hui que je vais claquer, clairer ma chambre pis mon lit pour le prochain perdant de la loto des trop jeunes pour crever.
Mais, chaque matin, les médecins me regardent avec des yeux un peu plus curieux, des sourcils un peu plus froncés, s’étonnent de moins en moins discrètement que je toffe la run, que je sois pas encore arrivé au bout de mon calvaire. Paraît que pour un gars assez badlucké pour contracter une maladie qui atteint 0,07 % des jeunes de son âge, je suis un miraculé. Le p’tit Jésus des paumés. Jour après jour, je défie les probabilités, je multiplie les heures d’agonie, même si c’est impossible pour moi de gagner la game. Chaque matin, je roule des doubles pour sortir de prison sans jamais me ruiner en tombant sur l’hôtel de l’avenue New York, mais sans jamais rien pouvoir acheter non plus, sans jamais tomber sur Chance ou Caisse commune ; rien que le temps d’atterrir au parking vide pis de retrouver espoir une petite seconde avant que les dés me ramènent dans ma cellule.
Si je les avais (j’ai pas, j’aurai officiellement jamais eu une crisse de cenne), je gagerais cinq mille piasses que quelque part dans l’hôpital, cachée au fond d’un tiroir, la paperasse est déjà remplie, signée, étampée. Qu’il manque juste la date à écrire en bas de la feuille, à côté de mon nom.

Depuis que j’ai quitté la maison pour de bon, mes parents dorment à l’hôtel, pas loin d’ici. Ils étaient écœurés de faire l’aller-retour tous les jours, de passer la balayeuse pour les fantômes pis que la bouffe dans le frigo finisse toujours par pourrir avant d’être mangée. Tout le temps, toute l’énergie qu’ils sauvent, ils les gardent juste pour moi. C’est beau, ça me touche, vraiment. Mais c’est un peu intense, aussi. Je savais pas comment leur dire, mais j’en ai pas besoin. Docteur Gauthier s’en est occupé. Tantôt, il les a pris à part et leur a fait bien comprendre que, même s’ils ont les meilleures intentions du monde, ça donne rien de faire le pied de grue dans ma chambre à longueur de journée, qu’au fond, ça m’épuise plus qu’autre chose.
Pour une fois, il a raison. Ça use. Ça gruge. Afficher une face neutre, un regard sûr. Garder les yeux ouverts, le souffle calme. Sourire un peu. Pas trop large, pas trop fort, pour pas déchirer mes lèvres gercées. Pas gémir, pas grimacer, pas me plier de douleur pendant que ma mère me regarde comme si elle me prenait en photo pour la dernière fois, que ma petite sœur me demande quand est-ce que je vais rentrer à la maison parce que tout le monde lui ment, pis que mon père me fait des blagues poches. Pas pour me faire rire. Juste pour se consoler. Pour pouvoir plus tard se raconter qu’on aura ri jusqu’à la fin.
Les matins où ils viennent me saluer les trois en même temps avant d’aller conduire ma sœur à l’école, ça me vide la tinque à p’tit gars courageux. Ça me demande tellement d’efforts que je m’effondre dès qu’ils passent la porte, dès que je relâche enfin mes muscles du bonheur artificiel. Après ça, je tombe quasiment inconscient, la face dans mon oreiller trempé de larmes pis de sueur.
Quand mes parents traînent un peu trop longtemps dans ma chambre, pis qu’on commence à croire qu’ils vont jamais aller faire un tour à la cafétéria, arroser les plantes à la maison ou siester à l’hôtel, qu’ils vont s’incruster comme des algues dans le divan ; les fois où la peine pis le deuil anticipé les rendent sourds et aveugles, qu’ils les empêchent de s’apercevoir que je suis à bout, que j’en peux plus de les entendre, de les avoir dans les jambes, de les sentir, eux, leurs questions incessantes, leurs regards qui s’attardent, leur tristesse, leur fatigue, leur stress ; les fois où je sens que mon crâne est sur le point de s’ouvrir comme un bourgeon ; à ces moments-là, je sais pas trop comment, Francine le sent. Instinctivement. C’est un don. Paraît qu’elle est née avec.
— C’est comme un radar, qu’elle m’a dit en mimant une aiguille qui tourne.
Quand son sixième sens sonne l’alerte, Francine apparaît immédiatement à la porte pour venir à ma rescousse. Son entrée est toujours subtile, naturelle. Son énergie, douce, discrète, mais imposante ; elle a jamais besoin de leur demander de partir. Son aura suffit à leur faire comprendre qu’il est temps. Ils s’excusent, descendent à la cafétéria, vont faire un tour de char, prendre un café, jaser avec d’autres parents pré-endeuillés dans la cuisine commune, brailler chez la travailleuse sociale, téléphoner aux assureurs, prendre une douche rapide, faire des courses, remettre de l’argent dans le parcomètre. Magasiner un cercueil en spécial. Je l’sais-tu, moi ? N’importe quoi sauf rester là à faire le piquet en attendant que je guérisse, que je meure ou que je leur dise quelque chose de profond. Une citation mystérieuse de mourant à laquelle ils pourraient se raccrocher. Une phrase à graver sur ma tombe. Mais je suis pas Émile Nelligan, pis la neige a pas tant neigé, cet hiver. Ben franchement, si c’était juste de moi, sur ma tombe, ce serait écrit Fuck toute ! avec l’emoji qui sourit la tête à l’envers pis un symbole d’explosion.
Mais personne en a rien à foutre de ce que je veux. Ça fait un bout que j’ai compris ça. Ma mort m’appartient pas vraiment. Tout le monde veut en faire sa chose. Son jouet, sa bébelle. Avoir son mot à dire, son moment spécial, son souvenir impérissable. Tout le monde en veut un morceau. Mais crisse que je suis écœuré de partager. Je veux juste qu’on me sacre patience de temps en temps, pis qu’on sorte de ma bulle pis qu’on me laisse crever en paix. Quand Francine met tout le monde dehors, on dirait qu’on m’enlève un piano à queue en marbre du chest. Mes côtes se décoincent, se décrispent. Mes poumons se déplient. Je respire. Ça fait de l’air.

Ça en prend, de l’air, pour mourir en paix.

Avant-hier, à la radio, j’ai appris que le Groenland, la grosse île de glace pas loin de l’Arctique, fond à une vitesse incroyable. Inimaginable. Inquiétante. Là-bas, y a des icebergs gros comme des immeubles qui se détachent des côtes quasiment tous les jours, pis la banquise fond de l’intérieur. Y a pas longtemps, des chercheurs ont découvert des rivières souterraines en descendant dans des crevasses de centaines de mètres de profondeur. Des fleuves cachés, invisibles depuis la surface, qui se jettent dans l’océan en cachette. Un peu comme au printemps, quand la neige pis la sloche commencent à fondre, pis qu’on entend l’eau couler dans les égouts, même si on la voit pas passer pis que la grille est recouverte par deux pouces de glace.
Vers la fin de l’entrevue, monsieur Dequessé’sson de l’Institut Chépatroquoi’berg, au Danemark, disait que quand le Groenland va avoir fini de fondre, il va faire monter les océans de sept mètres. À lui tout seul. Sept mètres. Ostie. Je suis tellement resté bête.
Quand elle est passée dans ma chambre, j’ai demandé à Francine c’était haut comment, sept mètres. Elle a dit :
— Je dirais… admettons… deux-trois étages de haut ? Pourquoi tu me demandes ça, mon homme ?
— Je sais pas, juste de même.

Ce matin, j’ai entendu mes parents chuchoter, au bord de la fenêtre. Juste après leur meeting avec la travailleuse sociale, je pense. Je faisais semblant de dormir. J’avais pas l’énergie pour parler, regarder dans les yeux, écouter, hocher la tête. Les yeux entrouverts, je les ai espionnés à travers mes cils. Ils parlaient d’argent. De cartes Visa loadées au bouchon, de marges de crédit, de demandes de prêts, de pourcentages de salaires, d’hypothèque. Le cash rentre pas fort-fort, ces temps-ci. Vu qu’elle a lâché temporairement sa job pour rester avec moi à l’hôpital, ma mère a droit à l’assurance-emploi, mais on dirait que ça paie pas ben-ben. Pas assez, en tout cas. En plus, je l’ai entendue dire à mon père qu’il y avait un fuck avec la paperasse pis que les versements arriveraient pas avant un bout. Délais de traitement. Ma mère a fait toutes sortes de calculs en marmonnant entre ses dents. J’entendais pas les chiffres, mais j’ai quand même saisi une couple de mots de sa liste d’épicerie de dettes : parking, cafétéria, hôtel, hydro, assurances, resto, antidépresseurs. Plus ma mère ajoutait des bills, plus le cou de mon père rentrait dans ses épaules. Je me sentais comme une vraie plaie, ce qui est pas loin de la vérité, à ben y penser. C’était pas assez de scrapper la famille en leur crevant dans les mains sans avertissement. Pas assez de les faire souffrir, brailler, désespérer, de les empêcher de dormir pis de leur fendre l’âme en deux avec mon ostie d’agonie interminable. Non. Il fallait en plus que je les ruine, que je les saigne à blanc jusqu’à la dernière cenne, pas capable de partir vite-fait-bien-fait comme un grand garçon. Ça coûte les yeux de la tête, mettre au monde le petit scrap le plus branleux de l’histoire de l’humanité.
J’ai retenu mes larmes de couler en me concentrant pour pas respirer trop fort, grouiller ou renifler. Je filais pas non plus pour être consolé. Côte à côte, les bras croisés, mes parents regardaient par la fenêtre en silence. La tête droite. Vers le parking, les arbres, le mont Royal ou les grands buildings du centre-ville. Je suis à peu près sûr qu’ils voyaient rien de tout ça. Juste leur reflet. Leur teint de viande hachée passé date. Leurs faces faites en châteaux de sable de l’avant-veille, secs, sur le bord de partir au vent. Leurs faces qui manquent de tout. D’oxygène, de soleil, de vitamines, de sommeil, de bonheur, de rire, d’amour. De tout sauf de claques sur la gueule. Quand ils savent pas que je les regarde, leurs traits se relâchent, deviennent tout fripés. Ils ont l’âme au beurre noir pis les genoux en guimauve. La vie leur en crisse une bonne. Je sais pas comment, mais mes parents se relèvent toujours, même s’ils sont déjà knock-out.
Ma mère se virait la cheville, se balançait d’un pied à l’autre en chiffonnant les flancs de son chandail avec ses doigts. Mon père faisait pareil, mais en tapant du pied comme un métronome sur la MDMA. À cause de mes larmes qui refusaient de m’écouter, je pouvais plus voir comme il faut, mais à un moment donné mon père s’est penché par en avant, comme si son corps était devenu trop lourd. La tête de mon père s’est inclinée lentement, jusqu’à s’accoter à la fenêtre. Je faisais ça, dans le bus, en hiver. La cervelle en surchauffe contre la vitre givrée. Ça calme, ça change les idées. Mais ça peut rien contre la banqueroute, et encore moins contre la mort d’un fils.

Tantôt, pour la première fois depuis un bout, j’ai réussi à écouter tout un reportage à la radio sans m’endormir. En plus, ça parlait ni de la pluie ni des inondations au Québec. Mais j’étais pas sorti du bois. Ou plutôt, pas sorti de l’eau.
C’était à propos de l’Indonésie. Là-bas, chaque année, des archipels disparaissent, engloutis par l’océan. Le reporter disait que c’est rendu quelque chose de normal pour eux. Tellement ordinaire que leur gouvernement a organisé un programme spécial pour aider les habitants à déménager à temps. Y a même des gens, des scientifiques spécialisés en j’te-crisse-pas-trop-quoi, qui font des prévisions pour déterminer quelles îles seront les prochaines à être submergées. Après ça, ils se promènent en bateau d’une place à l’autre, cognent aux portes pour répandre la mauvaise nouvelle comme des témoins de Jéhovah.
Ding-dong ! Bonjour ! Si nos calculs sont bons, votre archipel passera sous le niveau de la mer d’ici approximativement six à huit mois. Un an si vous êtes chanceux. Fait que c’est ça … Bonne chance !
Ils leur disent à peu près le temps qu’il leur reste avant que leurs terres et leurs maisons soient inondées, leur expliquent comment se préparer, ce qu’ils vont pouvoir emporter avec eux, les moyens de transport disponibles pour leur évacuation. Après, les gens remplissent des formulaires pour s’inscrire à des programmes de nouveaux logements construits par le gouvernement. En attendant une place, ils sont envoyés dans des camps de réfugiés pleins à craquer. Dans des petites tentes, quelque part loin de chez eux, loin de tout ce qu’ils connaissent. Un endroit qu’ils sont même pas capables de concevoir parce qu’ils sont nés, ont grandi, joué, dansé, ri, pêché, travaillé pis chillé là toute leur vie. Bien peinards, sur leur petite île. Sans jamais sentir le besoin d’aller voir ailleurs. Sans jamais penser devoir en sortir. Sans jamais imaginer voir un jour l’océan avaler leur monde tout rond. Avoir à s’exiler d’urgence, à délaisser leur coin de paradis pour partager un campement miteux avec des milliers d’étrangers.
Dès la seconde où la diffusion du reportage indonésien s’est terminée, l’animateur a recommencé avec la pluie. La maudite pluie à marde qui en finit plus de pas finir. J’ai éteint la radio d’un coup de poing. Elle est pas brisée. Je peux plus casser grand-chose. Même pas une antiquité à batteries.

Francine, c’est un peu ma mère de rechange.
La mienne, depuis que je suis entré ici, elle se ressemble plus pantoute. La femme qui me borde le soir a plus rien à voir avec celle que j’appelais maman, y a quelques mois. Je pense qu’elle voudrait bien revenir, qu’elle essaie vraiment fort de revenir, mais que c’est plus possible, qu’elle est rendue trop loin dans la douleur. Celle que j’aimais reviendra sûrement jamais. Maman est submergée comme les îles indonésiennes, mais personne m’avait averti avant l’inondation, fait que j’ai pas eu le temps de me ramasser pis maintenant j’essaie juste de retrouver quelques morceaux de souvenirs au fond de l’eau avant que le courant les emporte pour toujours.
Quand je la regarde, je vois juste un gros motton d’angoisse sculpté en forme de madame maganée. Elle a l’air tellement coincée. On dirait qu’elle est menottée, ligotée par un kilomètre de grosses chaînes invisibles. Prisonnière de sa tête qui boucane de stress, de son corps qui veut plus, de moi pis de ma mort à retardement qui lui ruine le goût de vivre.
Les gens disent souvent qu’une mère sait tout de son enfant. De ce qu’il vit, de ce qu’il pense, de ce qu’il ressent. Ils oublient souvent que l’enfant non plus, il est pas sourd. Ni naïf ni niaiseux. Lui aussi sait tout de sa mère. Elle peut rien lui cacher. Ses peurs, sa souffrance, ses idées noires, elles coulent direct dans le ventre de son enfant, comme si le cordon avait jamais été coupé. Dès que ma mère s’approche trop de moi, je commence à mal filer. C’est sa peine, sa détresse que je reçois en intraveineuse. Ça me glace les veines, ça me monte à la gorge. Même si elle fait des gros efforts pour pas craquer, pour pas se mettre à brailler à genoux, à hurler de douleur ou à défoncer les murs à coups de poings, ça se voit. Ça saute aux yeux. Surtout depuis qu’on sait, que c’est officiel que je suis fini. Elle aussi, elle est empoisonnée, trahie par son propre sang.
Quand ses derniers espoirs sont partis en fumée, c’est comme si ma mère s’était vidée de toute sa lumière. Elle a perdu du poids et gagné des os, qui ont l’air chaque jour un peu plus pointus et coupants. Peut-être qu’ils espèrent percer sa peau, se déboîter pis foutre le camp, eux autres avec. Ses tendons ressortent, contractés en permanence. Surtout ceux du cou. On dirait qu’elle a vieilli de vingt ans en à peine quelques mois. Elle fait pitié. Vraiment. Avec ses yeux rouges en déroute, qui regardent un peu rien. Sa paupière qui tremble. Sûrement parce que ça shake depuis vraiment loin en dedans. Des fois, je me dis que si ça continue, ses fondations vont finir par lâcher, qu’elle va sacrer le camp dans un glissement de terrain, emportée par une coulée de boue. Mais non. Ça tient. On sait pas trop comment, mais ça tient. Son corps est comme une vieille maison hantée de film d’horreur. Croche, décrépite, moisie, les carreaux brisés, les portes grandes ouvertes qui crachent des chauves-souris. Vide, mais pas tout à fait, encore habitée par quelque chose d’impossible à décrire. Une présence. Une force invisible qui lui permet de rester debout, de se traîner jusqu’à ma chambre d’hôpital, jour après jour, même si une partie d’elle est déjà morte. Je me dis que c’est peut-être mon fantôme qui l’habite. Qui grandit dans son ventre, siphonne son énergie, se nourrit de sa douleur, lui arrache les organes un par un pour construire son nid à néant.
Le silence de ma mère a rien à voir avec celui de Francine. C’est une tombe creusée pour les phrases impossibles, les cris étouffés, les larmes qu’elle enfouit en pensant que je les entends pas tomber au fond du trou. Mes mots les plus importants, ceux que je devrais dire pour la consoler, pour la rassurer, pour la faire sourire une ou deux fois avant que je meure – ces mots-là, ils veulent pas sortir. Ils restent coincés en chemin ou ben ils trébuchent dans la fosse à tristesse, eux autres avec. Nos rires, nos souvenirs, notre amour : tout ça est enterré à la même place que les phrases qu’on ravale pis qui nous sortiront jamais du corps. Tout ce qu’il nous reste, c’est le vertige, quand nos regards se croisent pis que dans nos yeux on voit plus ni la mère détruite ni le fils déjà mort. Juste le vide de nos pupilles. Le trou noir qui dévore ma mère en silence, pis qui va bientôt prendre ma place dans son ventre.

C’est peut-être la sensation de l’eau froide qui me coulait dans la gorge, ou ben rien qu’un hasard, mais en avalant mes médicaments, tantôt, j’ai repensé au Groenland, à ses fleuves secrets pis à ses sept mètres d’eau glacée. Mon hamster s’est mis à spinner dans sa roue. J’ai essayé de me changer les idées, mais la roue continuait de tourner toute seule, je pouvais plus la freiner dans son élan.
Les idées ont déboulé comme dans les vidéos où deux kilomètres de dominos alignés dans un entrepôt tracent des formes fucking compliquées en tombant. Mon premier domino, c’était une image. Une vision. Le Groenland qui fondait d’un seul coup, au grand complet. Je le voyais ramollir, s’écrouler, s’aplatir comme une crème glacée oubliée au soleil. Je regardais le Groenland liquéfié crisser le camp, se mêler à l’eau salée de l’océan. Du haut des airs, vraiment haut dans le ciel, comme si j’étais à bord d’un satellite. Son eau, turquoise et claire comme celle d’un iceberg, se déversait dans l’Atlantique Nord, déclenchait une vague gigantesque qui s’élançait vers l’Amérique. La vague roulait vite, tellement, tellement vite, genre astronomiquement fucking vite. Elle rentrait dans le golfe du Saint-Laurent, décrissait Sept-Îles, La Malbaie, Québec, Trois-Rivières, continuait de remonter le fleuve, la bouche grande ouverte, jusqu’à Montréal. Un tsunami monstrueux. Une vague vivante, animée par une volonté de tout détruire.
Schwoup ! Une bouchée. Bye bye, Montréal !
Pis là, je sais plus j’étais rendu à quel domino exactement, mais je voyais l’après, quand la vague serait repartie, après avoir bouffé l’Ontario, les Grands Lacs, pis le Manitoba, un coup parti. Je me suis dit que si on existait encore, on aurait beau essayer de s’enfuir par la Métropolitaine, ça servirait plus à rien. Le tsunami du Groenland l’aurait ramassée solide, l’autoroute 40, avec ses piliers en cure-dents mangés par le calcium. Les autres routes aussi seraient inondées, détruites, arrachées. Les ponts tout pétés, effondrés. On serait une méchante gang à attendre que quelqu’un vienne nous chercher avant de crever de froid dans la flotte. Mais les secours, y en aurait plus. Les policiers pis les pompiers seraient inondés, eux aussi. Maganés ou morts noyés ou juste en train d’essayer de sauver leur propre cul en premier. De toute façon, il y aurait jamais assez de bateaux pour embarquer tout le monde.
Pis, anyway, où est-ce qu’on pourrait ben aller ? Faudrait se débrouiller tout seuls. Peut-être qu’on aurait assez de force pour nous échapper de nos aquariums à garages doubles et nous laisser porter par le courant en faisant l’étoile. Deux ou trois mille dominos plus tard, j’ai pensé fuck non ! On aurait pas le choix. Faudrait se réfugier sur le mont Royal, qui serait maintenant une île au milieu de la mer du Groenland. Sauf que rendus là, il y aurait beaucoup trop de monde pour une petite roche de même. Fait qu’on jouerait au roi de la montagne. Mais pas pour le fun. On s’entretuerait pour s’extraire de la mare de déchets, pleine d’arbres arrachés, de fils électriques sectionnés, de grille-pain, de couteaux de cuisine, de morceaux de chars explosés, d’ordinateurs en miettes pis d’animaux noyés : d’écureuils, de coyotes, de corneilles, de ratons-laveurs, de chats pis de chiens, le poil aplati, le corps gonflé, qui flottent sur le côté pis qui puent le crisse.
Rendu là, j’ai pensé qu’encore une fois, ça changerait rien. Que même si on réussissait à survivre un bout de même, sans électricité, sans lumière pis sans chaleur, sans nourriture pis sans eau potable, on ferait pas long feu. Dans le gigantesque marais de cadavres, les bactéries, les virus les plus dégueulasses se reproduiraient exponentiellement, avant de se répandre partout. Dans l’eau, dans l’air, dans le vent, dans nos corps. Avant d’infecter nos poumons, notre cœur, notre cerveau, notre sang. Ce serait pas long que la maladie nous ferait bouillir de l’intérieur.
Sans faire ni une ni deux, le cinq-millième domino est tombé, la chaîne a continué, j’ai pensé que si jamais, par miracle, une couple de durs à cuire, d’indestructibles descendants de colons de la Nouvelle-France, réussissaient à passer à travers tout ça, la fièvre, la bataille, le tétanos, la soif pis la faim, ben c’est l’hiver qui viendrait les achever. Leur linge tout trempe figerait sur leur peau pleine de bleus, de galles pis de trous, leurs mains noirciraient comme du vieux pain, pis ils s’étoufferaient avec leur morve. Ils finiraient par regretter de s’être débattus tout ce temps-là. Par supplier la mort de finir la job.
Mais elle viendrait pas tout de suite. C’est pas comme ça que ça marche. Les derniers, les survivants ultimes, la peau grise, les lèvres bleues, le regard fixe d’un poisson mort qui flotte sur le côté dans une mer noire comme du charbon, maigres comme des squelettes vivants réchappés d’Auschwitz, je pouvais déjà les imaginer. Les entendre se plaindre, gémir, hurler de douleur, de fatigue, de peur que ça ne se termine jamais. Les voir souffrir, pleurer, se tordre, lutter pour respirer. Se chier les organes un par un avant de mourir de froid. Tout seuls, dans un paysage lunaire.
Le dernier domino tombé, ma vision apocalyptique s’est résorbée, et j’ai réintégré ma chambre. Étourdi, j’avais l’impression d’avoir fait cinq-cents tours de montagnes russes back-à-back. Ça m’a pris du temps avant de retrouver mes repères, de réaliser que mes parents étaient rentrés à l’hôtel et que dehors, la nuit était tombée. J’avais tellement grincé des dents durant mon cauchemar que ma mâchoire était raide de douleur. Mes gencives m’élançaient et mes molaires avaient l’air mûres pour tomber. Mes côtes étaient sur le bord de craquer, de s’affaisser sous la tension de mes muscles durcis de stress. Comme les melons serrés par des centaines d’élastiques, sur YouTube, qui se creusent lentement par le milieu avant d’éclater comme des bombes en splashant de jus rouge à la grandeur des murs. Du reflux m’a déferlé dans la gorge, est redescendu, s’est donné un swing juste pour remonter plus fort pis me chatouiller la luette. L’acide pourri de ma bouffe digérée a éclaté derrière ma langue. Une brise de fosse septique qui déborde au printemps. J’ai attrapé mon petit bol en métal, contracté mon estomac et les muscles de mon cou, mais y a rien qui est sorti. J’ai reposé ma tête sur l’oreiller, le reflux est passé, le stress est retombé. De retour dans mon corps, mes draps humides, mon lit. Dans la noirceur artificielle de ma chambre, constellée des lumières clignotantes des machines au souffle régulier. Dans la réalité qui pue le désinfectant pis l’aloès. J’ai failli me mettre à pleurer, mais j’ai pas eu le temps de me morfondre. Ma tête était pas dans le mood. Elle avait pas fini de s’amuser, de jouer au yo-yo avec moi.
Des nouveaux dominos sont apparus. Une ligne qui se séparait en deux, pis en quatre, huit, douze branches tordues. On aurait dit les cheveux en serpents de Méduse. Quand le premier est tombé, c’est parti dans toutes les directions en même temps, ça ratissait large. L’hôpital, les infirmiers, la famille, les amis, le travail, l’école, l’amour, l’argent, la mort, la vie. Tout. Sans exception. Ça avançait, reculait, revirait, ça se rejoignait pis ça repartait dans tous les sens, de tous bords tous les côtés, en dessinant toutes sortes de figures abstraites et insensées. On aurait dit que mon regard s’était désaligné. Je percevais le monde sous un jour nouveau, depuis un angle inédit, légèrement décalé. À peine un pas de côté et, soudain, tout apparaissait plus clairement. Le souffleur en coulisse, l’éclairage, les accessoires. Les maquilleurs, les techniciens, le perchiste. Le décor, les costumes, la machine à boucane. La scène pivotait lentement et, soudain, je découvrais que tout autour de moi était artificiel, en toc, en plastique ou en carton, comme les horribles commis grandeur nature qui sourient à l’entrée des magasins.
Ça se peut pas, ça a pas d’allure, aucun sens. Être submergé, jour après jour, par de nouvelles catastrophes anticipées, de nouvelles prophéties à glacer le sang, toutes plus violentes les unes que les autres. Des prévisions documentées, émises par des scientifiques. Pas par des dépliants de témoins de Jéhovah, des écrits de sorciers médiévaux, des gourous en badtrip sur l’ayahuasca ou des illuminés sur la pinotte dans le métro. Non. Se faire expliquer par des sommités internationales, par les gens les plus intelligents que tu peux imaginer, les élus des élus parmi la crème des bollés des écoles de bollés, que la moitié des animaux ont disparu depuis les années 1950, qu’on va bientôt manquer d’arbres, de plantes, d’abeilles, d’oxygène, de terres cultivables, de bouffe pis d’eau potable. Les écouter exposer méthodiquement que la planète fragile qui nous empêche d’être aspirés dans un vide intersidéral est sur le bord de péter comme une vieille piscine hors-terre, de tomber en miettes comme un biscuit soda trempé trop longtemps dans la soupe ; les entendre démontrer, en se basant sur des calculs rigoureusement exacts, que si on continue comme ça, la Terre s’enligne pour ressembler à Mars d’ici deux-cents ans gros max… »

Extraits
« Depuis que je suis rentré ici, personne m’a jamais rien demandé. Si je voulais être sauvé, m’en sortir par la peau du cul, pucké à vie comme une prune molle de fond de rack à l’épicerie. Vieillir assez longtemps pour voir Montréal se changer en Atlantide. Non. Je m’en souviendrais. Je l’aurais dit tout de suite, que je ne voulais pas être condamné à vivre.»

« Si on me l’avait demandé, je l’aurais dit, que se faire shooter la mort dans un lit d’hôpital, c’est sûrement pas aussi digne, aussi classe que de s’éteindre paisiblement dans son sommeil à cent trois ans dans la maison de campagne familiale, mais que c’est pas si mal non plus. Certainement pas pire que ce qui s’en vient. »

« Au début des années 1990, le terrain de la carrière Miron s’est donc retrouvé quasiment abandonné. La Ville avait amorcé le réaménagement du site, à commencer par l’ancien dépotoir municipal. Une fois recouvert de terre, l’ex-site d’enfouissement ressemblait presque à une plaine. Un champ au look quasi extraterrestre, transpercé de tuyaux métalliques disposés à intervalles réguliers, dans lesquels circulent les émanations de méthane produites par la décomposition des ordures ensevelies. C’est dans cet endroit des plus étranges que les coyotes de Montréal avaient trouvé refuge. Au fond du trou. Débrouillards, dotés d’une prodigieuse capacité d’adaptation, ils y ont longtemps vécu en autarcie, se nourrissant de ce qui leur tombait sous la patte : rongeurs et animaux de petite taille, fruits, légumes, végétaux, détritus. Durant près de trente ans. les coyotes ont occupé la crevasse de l’ancienne camière sans déranger personne, quasiment invisibles même s’ils ne vivaient qu’à quelques centaines de mètres de quartiers résidentiels densément peuplés.
En 2017, dans le cadre des célébrations entourant son trois-cent-soixante-quinzième anniversaire: ne de Montréal a accéléré le processus de réaménagement de ce secteur névralgique. » p. 154

« Une fois mon frère installé en résidence et ses études subventionnées par l’université McGill, mes parents ont enfin pu souffler un peu. Toutes ces années de dur labeur, de surtemps, de dévouement, de sacrifices, n’avaient pas été vaines. Ils irradiaient de fierté. Leurs quatre enfants, des universitaires. Leur petit dernier, un génie en devenir. Chacun avait trouvé sa voie. Chaque chose avait trouvé sa place. » p. 175

À propos de l’auteur
DESJARDINS_Antoine_©LaurenceGrandboisBernardAntoine Desjardins © Photo Laurence Grandbois Bernard

Né au Québec en 1989, Antoine Desjardins est enseignant et écrivain. Indice des feux est son premier livre. (Source: Éditions La Peuplade)

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