De sel et de fumée

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En deux mots:
C’est l’histoire de Samuel et Lucas. Ce pourrait être l’histoire de la rencontre de deux hommes qui oublient leur hétérosexualité pour vivre une belle histoire d’amour, mais c’est d’abord une histoire de deuil et de souffrance, de solitude. Car Lucas est mort.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Vie et mort de Lucas

Pour son premier roman Agathe Saint-Maur s’est mise dans la peau d’un homme pour raconter une passion homosexuelle et le drame qui vient mettre fin à leur relation. Entreprise risquée, mais parfaitement maîtrisée.

Roman de passion et de feu, histoire d’amour et de mort, De sel et de fumée est magnifique et bouleversant. Quand, sur les bancs de Sciences-Po Paris, Samuel rencontre Lucas, rien ne laissait prévoir qu’ils allaient vivre l’une de ces histoires incandescentes qui marquent une vie. Car sur bien des points, ils sont à l’opposé l’un de l’autre. Samuel est parisien, Lucas vient de province. Samuel est issu d’une famille bourgeoise, Lucas d’un milieu modeste. Samuel est juif, Lucas est catholique. Samuel est lié à Claire, même si leur relation s’étiole, Lucas est célibataire. Samuel est un intello un peu timide, Lucas est engagé dans la lutte au sein des Antifas, arborant fièrement son bandana rouge. Mais tout cela, on va l’apprendre par la suite, car le roman commence avec la déchirure, avec la mort de Lucas. Battu à mort, Samuel retrouve son cadavre: «Je l’ai vu échoué sur un trottoir, où le sang se confondait à son foulard dans une variation de rouges digne des plus belles palettes, je l’ai contemplé habillé de la chemise en papier de soie bleue du service de réanimation, et entièrement nu sur la table du funérarium. Je l’ai vu le soir où on l’a trouvé sous la lumière des lampadaires, et le matin dans l’éclairage blafard des néons de l’hôpital. Je sais la manière dont on l’a nettoyé en soins intensifs, et préparé à la morgue. Je l’ai vu passer du présent à l’imparfait, de l’actif au passif.»
Agathe Saint-Maur va dès lors faire d’incessants allers-retours, racontant les jours durant lesquels ils se sont côtoyés, apprivoisés, amis avant d’être amants. Puis la passion a tout emporté, laissant les deux hommes hébétés. Avant que ne viennent s’immiscer les instants de doute, d’incompréhension qui vont ronger leur relation. Il faut dire que Samuel a beaucoup de peine à choisir entre la femme qu’il continue d’aimer et l’homme qui partage désormais son lit. Il faut dire que Lucas n’a pas dit non aux avances de Mélanie. Une bisexualité qui fera des ravages. Et qui, dans le regard des autres, sonnera comme une condamnation. Viendra encore la sidération de la perte, la souffrance de se retrouver seul. «On n’imagine pas à quel point c’est effrayant, la solitude, avant de l’avoir vécue. Je veux dire vraiment vécue.» Mais il faut bien tenir. Il faut bien trouver un moyen de ne pas se laisser avaler par cette souffrance.
Les pages durant lesquelles Samuel regarde la mort en face sont les plus fortes, les plus riches de sens. Avec cette découverte: « La mort a ceci de terrible entre autres choses, toutes également déplaisantes qu’elle crée des représentations nouvelles, devenant ainsi paradoxalement, malgré sa toute-puissance létale, source de naissance.» Je vous le disais, magnifique et bouleversant.

De sel et de fumée
Agathe Saint-Maur
Éditions Gallimard
Roman
240 p., 18 €
EAN 9782072887567
Paru le 7/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris. Mais on y évoque aussi des voyages, par exemple en Suède ou en Thaïlande, à Bangkok.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Samuel raconte Lucas — l’amour, le désamour, le sexe après l’amour, l’amour après la mort de Lucas.
Samuel, d’une bourgeoisie de gauche, et Lucas, d’un milieu populaire, étudient à Sciences Po. La Manif pour Tous défile. Lucas, très engagé aux côtés des «antifas», descend dans la rue avec son bandana rouge au milieu des fumigènes. Il est blessé lors d’une bagarre, il ne survit pas.
Samuel se souvient de Lucas — de leur rencontre, de leurs hésitations, du désir fou, des jalousies, des ruptures. Car Samuel n’a jamais tout à fait coupé les ponts avec Victoire, qu’il a aimée ; car Lucas s’est laissé séduire par Mélanie aux jambes fines et fuselées.
Ils n’ont rien pour s’entendre, tout pour se plaire. Ils tombent amoureux et c’est un amour hérissé de violence et de tendresse, qui laisse sur les lèvres un goût de sel et de fumée.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Quintessence livres
Blog Books’Njoy


Agathe Saint-Maur présente son premier roman De sel et de fumée © Production Gallimard

Les premières pages du livre
« Je connais par cœur le poids de ses hanches, l’alternance des sons aigus et rauques de son rire d’enfant fumeur, le chemin emprunté par la sueur qui part de son front jusqu’aux ailes de son nez quand la chaleur l’accable, la note un peu plus sévère de sa voix quand il parle politique, l’expiration contenue de son plexus quand un opposant l’agace, la rougeur de ses joues après l’amour. Je sais que, comme moi, il donne des coups de poing dans les murs lorsqu’il est énervé, et qu’il est du genre à aller acheter des croissants pour le petit déjeuner quand vous vous êtes endormis fâchés. Les yeux fermés, je peux m’apercevoir qu’il a pleuré rien qu’en écoutant sa respiration, et je sais deviner quand il va rire en observant le fourmillement du coin de son œil droit. Je l’ai vu emmitouflé dans un anorak, sous des centimètres de neige, la nuit en Suède, et nu, enroulé dans un drap, au réveil, à Bangkok. Je l’ai vu se concentrer, se révolter, mentir, lire des recueils de poésie, se taire, vomir, réciter des poèmes, mâcher, cracher, me séduire, me dire qu’il m’aime, se moquer de moi, me dire qu’il m’aime, me sucer, me dire qu’il m’aime.
Et puis, je l’ai vu mourir.
Depuis, je connais aussi par cœur le poids de son corps dans le brancard du Samu, l’alternance des sons aigus et rauques de la respiration artificielle à laquelle on l’a branché, le chemin emprunté par le sang qui partait de son front jusqu’aux ailes de son nez, la note un peu plus grave dans la voix du médecin urgentiste quand il m’a décrit son état, l’expiration pénible de son plexus pendant les soins, la pâleur de ses joues avant la perfusion. Je sais qu’il avait les phalanges abîmées par son dernier combat, et qu’il portait dans son sac un sachet de viennoiseries. Je pouvais deviner quand il souffrait rien qu’en écoutant sa respiration, et j’espérais toujours qu’il allait se mettre à éclater de rire, scrutant avidement son œil droit qui ne fourmillait plus. Je l’ai vu échoué sur un trottoir, où le sang se confondait à son foulard dans une variation de rouges digne des plus belles palettes, je l’ai contemplé habillé de la chemise en papier de soie bleue du service de réanimation, et entièrement nu sur la table du funérarium. Je l’ai vu le soir où on l’a trouvé sous la lumière des lampadaires, et le matin dans l’éclairage blafard des néons de l’hôpital. Je sais la manière dont on l’a nettoyé en soins intensifs, et préparé à la morgue. Je l’ai vu passer du présent à l’imparfait, de l’actif au passif.
Je l’ai regardé être ramassé, porté, intubé, extubé, devenir un corps qui circule de bras délicats de pompiers en mains musclées d’infirmières, d’espaces clos en espaces stériles, de lits d’hôpitaux en chambres mortuaires. Je l’ai vu ensanglanté, tuméfié, cousu, recousu, propre, coiffé, apprêté. Vivant, et mort. Je l’ai vu dans des états qu’il ignorera toujours avoir traversés.
Putain casse-toi Lucas ! »
Du sang coule sur ma lèvre inférieure. Je lèche, c’est métallique, comme une cuiller en acier après la vaisselle. Lucas est debout comme un con, son pantalon à la main. Penaud. Son sexe est encore dur, je peux le voir à la bosse que fait son caleçon. Je ne me souviens pas de l’avoir vu le remettre. Je dois me concentrer, ne pas penser à ça maintenant. Je lèche encore ma lèvre. Acier. Son regard est doux sur moi.
« Sors. »
Je lui arrache son ballotin de fringues des mains, me dirige vers la porte de l’appartement. Sous mes pas, le parquet grince, rompant la tension figée de l’instant, profanation par le bruit. Les moments suspendus, sacrés, n’existent que dans les films.
« Sors putain. Je déconne pas. Sors de chez moi. »
Lucas a l’air choqué. C’est la première fois que je lui dis que parce qu’il ne paie pas, ce n’est pas chez lui, ici. C’est la première fois que je lui dis ça car c’est la première fois que je le pense. J’espère qu’il croit que je l’ai toujours pensé.
« Samuel, attends… S’il te plaît. Fais pas le con. »
À l’acier se mêle le sel, je comprends de la pointe de ma langue que je pleure. Quelque part en chemin, j’ai dû me mettre à pleurer. Je croyais être enragé. Je ne veux pas de cette faiblesse qui s’accroche à mon pied. J’entends que Lucas proteste mais je fais celui qui ne veut rien savoir, lui fourre ses fringues dans les bras à la va-vite, sans le toucher, comme si son contact était un champ électrique, comme s’il était la fois où j’ai reçu la première décharge de ma vie, alors que je tenais la main de ma mère devant un pré à chevaux, comme si Lucas était ce moment où ma mère avait touché sans réfléchir le fil qui entourait le champ, comme s’il était l’instant où, électrocuté, je m’étais senti trahi parce que, non contente de ne pas me protéger, ma mère m’avait jeté au danger de la pâture, me transmettant le courant électrique par la main qu’elle tenait : comment croire alors que cette main pourrait jamais m’aider par la suite ? Je sais en tout cas depuis longtemps que se toucher c’est succomber. Deux personnes qui se sont aimées ne peuvent continuer à se détester qu’à la condition d’une distance respectable entre leurs corps. Le corps est la porte d’entrée dérobée du cœur, celle par laquelle on ne voit pas le danger passer. La peau a la mémoire de l’amour bien plus longtemps que les cerveaux.
Lucas se tait, renonce à une bataille qu’il ne veut pas gagner, une bataille jouée pour la forme. Sa seule résistance, c’est son regard, qu’il lève sur moi. Son visage. De même que l’on ne prend conscience de l’existence d’un bruit que lorsqu’il cesse, la beauté de Lucas ne m’écrase que maintenant qu’elle m’échappe. Elle me transperce comme un marteau-piqueur s’arrête. J’ai toujours su que Lucas était beau, c’est une chose que l’on sait sans avoir besoin de la vérifier, la certitude machinale d’une connaissance scolaire, comme s’il n’y avait pas besoin de réapprendre quotidiennement sa beauté. C’est pourtant un spectacle dont j’ai eu tort de me priver. Ses yeux, sa bouche, son grain de beauté au coin des lèvres. Ses lèvres que j’ai mordues, et ma lèvre fendue. Il déplie son pantalon, très lentement, l’enfile. Son sexe a rétréci, je crois. Je regarde son ventre pendant qu’il met son tee-shirt, je pense que c’est peut-être la dernière fois que je le vois, et je retiens un halètement de douleur. La perspective des choses irrémédiables que l’on provoque en sachant qu’on les regrettera est une douleur physique, comme la perspective des choses qui nous ont appartenu et dont on ne jouira plus, hypothèques sans droit de rachat. Reprends ton corps, c’est vrai qu’il est à toi. Je l’avais un peu oublié dans l’intervalle, c’est qu’il était tout le temps confondu avec le mien. Je regarde son ventre qui disparaît, et j’ai envie de le retenir pour pouvoir le voir encore. La renonciation volontaire au droit de toucher quelqu’un est un immense effroi. À cet instant, l’instant de son ventre, je comprends. Ma plus grande peur, c’est l’irréversible. Puis Lucas prend ses affaires, et il sort. En ajoutant simplement:
« Je suis désolé pour ta lèvre. Mets le truc que je t’ai filé la dernière fois, tu sais, la Bétadine, c’est bien. Un peu le soir et puis… Mais bon, tu verras bien. »
Il s’interrompt. Il vient de se souvenir, lui aussi, que le devenir de mon corps ne lui importait plus puisqu’il réintégrait son altérité, puisque mon corps se distinguait définitivement du sien. Lucas n’aurait désormais aucune idée de l’état de ma lèvre, plus jamais, il ne saurait tout simplement plus ma lèvre, mon poids, mon bronzage en été, la longueur de mes cheveux, c’est-à-dire que ces éléments ne feraient plus partie des choses du monde qu’il lui serait donné de connaître, et c’est l’immensité de cette pensée qui arrête sa parole.
Alors il s’en va, sidéré par les choses que l’on provoque sans le vouloir, par la pente glissante que les humains empruntent volontiers par inconséquence, par ennui surtout, avant de vouloir faire demi-tour, il s’en va parce qu’il n’y a rien d’autre à faire. C’est très simple, trop simple. C’est vif comme un couperet et très lent en même temps, sa démarche dansante qu’on ne peut plus rattraper, son écharpe qui ondule cinq minutes dans le froid comme le pavillon d’un bateau sur le point de couler. Il largue nos amarres. Je le regarde tanguer, il tourne au coin de la rue. Le silence, et plus rien.
Les arbres m’observent de haut, et je ne sais pas s’ils agitent leurs branches avec compassion ou condescendance. Je pense, en les voyant, à une autre de mes disputes avec Lucas, il y a longtemps, à la terrasse d’un café. Une vraie engueulade, l’une de celles où l’on croit sans y croire vraiment qu’on va se séparer, où on le fait croire à l’autre en tout cas, pour faire levier, parce qu’il est insupportable mais qu’on peut encore le supporter et qu’il ne faut surtout pas qu’il le sache si on veut le voir changer.
Ce jour-là, j’avais levé la tête vers le terre-plein arboré qui faisait face à la terrasse où nous nous disputions pour m’abstraire du conflit, m’abandonnant contre le dossier de mon siège en rotin, dépité, pour regarder au-delà de Lucas, ailleurs, où il ne pouvait pas m’atteindre. Désespéré, je ne savais plus à quelle branche nous raccrocher. Je ne savais pas, surtout, si nous formions encore une entité commune. Mes yeux s’étaient posés sur les platanes qui ombrageaient le terre-plein et la promenade qui faisait face au restaurant, surplombant sa terrasse. À leur vue, une pensée, dont la force de réassurance insoupçonnée me sidère encore à présent, m’a envahi d’un seul coup, immédiatement verbalisée, les mots tracés dans l’air : il y aura toujours des arbres.
Quoi qu’il se passe, si nous nous séparons, si notre couple s’arrête, entraînant avec lui la fin de tout ce dont il est le support, le confort, les repères partagés, les amitiés dont on ne sait plus tracer les frontières de propriété, la bulle protectrice qui atténue, adoucit, ce qui entre dans notre champ, et augmente, solidifie ce qui en sort, de telle sorte que notre force et notre potentiel de prise sur le monde en sont décuplés, de telle sorte que nous sommes, subjectivement, invincibles, et que cette croyance n’est pas sans effet sur le réel ; si tout cela implose pour laisser place à la solitude blanche, au désapprentissage du corps de l’autre, aux choses tues faute de ne plus pouvoir les dire à personne, à la morsure de la déception, banale mais toujours cruelle, d’une fin supplémentaire, de n’avoir encore pas su être extraordinaire, ce n’est pas grave, puisqu’il y aura toujours des arbres. Se dire cela, cela signifie : dans six mois, dans dix ans, quand j’aurai à nouveau échoué et pleuré d’avoir échoué, quand j’assisterai, en grande partie impuissant, à la répétition de nos erreurs d’humains, je lèverai la tête, et les arbres seront toujours là. Ces arbres ne rendaient pas service à Lucas, mais ils me faisaient du bien à moi. En minimisant ce que nous vivions, ils me rappelaient que la vie, ma vie, était plus grande que le cadre de notre relation, qu’elle était aussi grande en définitive que des arbres. Ils dédramatisaient calmement, absolument, la dispute que nous vivions, et ses suites possibles. Depuis, je crois qu’une relation sereine, dans laquelle rien n’est exagéré, du moins pas jusqu’au point d’en souffrir, est une relation qui s’épanouit à l’ombre des platanes, dans la conscience tranquille du fait qu’il y aura toujours des arbres.
À présent que la fin véritable est là, et non plus seulement l’illusion de cette fin, cette pensée n’a plus la même force de réassurance. Je suis désespéré, et tout seul. Avec l’acier et le sel.
Je me réveille dans la nuit, je suis agité. Mon oreiller est trempé de sueur. Malade comme un chien, j’expie ma fièvre de Lucas. Mes rêves sont trop confus pour que je m’en souvienne, mais je les sais désagréables. Comme pendant un bad trip, ou comme on souffre d’une mauvaise grippe, je me vois me relever par mouvements saccadés, boire un verre d’eau, envoyer un texto. C’est toujours dans ma tête. Je roule sur le dos, mon lit est vide. J’étends les bras, mon lit est immense. Un lit deux places, quelle blague. Je veux mon lit d’enfant dans lequel on ne tenait à deux qu’en quinconce. Je veux Lucas, dans ce lit-là, le piquant de ses cuisses, les coups de ses reins, le rire de ses lèvres. Quand on se réveillait la nuit, qu’on se souriait sans dire un mot, encore perdus dans le brouillard de nos rêves, et qu’on se rendormait simplement. Parfois, il posait sa main sur mon ventre, paume bien à plat. Il la laissait là toute la nuit, et au matin je devais repousser très doucement son bras pour me lever.
Je regarde mon smartphone posé sur la table de chevet. Pas de nouveau message. L’appareil a la décence de ne pas l’énoncer explicitement. Une torture en creux est quand même une torture : une carapace vide n’est pas moins triste qu’une tortue nue. L’absence d’icône clignotante devient mon tourment suprême.
Quand on ne dormait pas ensemble, il arrivait souvent qu’au cours de la nuit, ou le matin, je découvre des SMS de Lucas reçus pendant mon sommeil. Des mots d’amour, des mots crus. Des pensées et des pollutions nocturnes. J’ouvre les derniers messages de ma boîte de réception. Les siens sont marqués du pseudo Lucachou dont il s’est affublé tout seul : téléphone en main, il s’était renommé fièrement. J’avais vaguement tenté de récupérer mon portable. Il avait déclamé, dans une bouffée de sa cigarette :
« Quoi, c’est pas parce qu’on est pédés qu’on a pas le droit d’être cons nous aussi. »
Il avait souri et reposé le téléphone d’un geste péremptoire. Je n’avais pas changé le pseudo.
« Con » pour dire niais, doux, amoureux, Lucas l’était souvent. Les derniers messages oscillent entre franche vulgarité et tendresse à peine assumée : « Prépare ton petit cul… » et « J’arrive mon amour. J’ai des croissants. » Je suis traversé par sa phrase préférée : « Il n’existe pas de chose si grave dans un couple que des croissants ne puissent réparer. » Il me la disait chaque fois qu’il en avait l’occasion, à chaque dispute, à chaque boulangerie, il l’écrivait dans les marges de ses cahiers, il avait dû lire ça quelque part. Je suis d’accord cette nuit, Lucas. Croissants ou sodomie, comme tu voudras.
Je me lève, marche un peu dans l’appartement. J’ai chaud et j’ai froid. Je grelotte, mais je n’ai rien d’autre que mes propres bras à enrouler autour de moi. Dans les manuels de biologie, les gibbons ne souffrent pas. L’appartement n’est pas très grand, j’en ai vite fait le tour, c’est pareil pour mon corps. Mes bras me semblent démesurés.
Je tourne dans le salon, laisse traîner la main sur le mur en brique un peu râpeux. J’entre dans la kitchenette, qu’on dit fonctionnelle pour cacher qu’elle est glaciale et exiguë, fais claquer mes pieds nus sur les carreaux comme si j’étais mon enfance à la piscine. Je reviens dans la chambre, vois double devant l’odieux lit double et ses draps en bataille.
Je finis un reste de vodka qui traîne dans le frigo. On fait ça dans les histoires. Je croyais que ce serait agréable, ce n’est même pas apaisant. Je distingue encore tout beaucoup trop nettement : le dessin, d’une précision chirurgicale, de la fin. Il est étonnant de parvenir à visualiser le tracé d’une inexistence. Les murs de l’appartement sont tapissés d’encéphalogrammes plats, le mien, toujours le même, répété à l’infini. Ça ne fonctionne pas : il en faut au moins deux pour constater le trépas. Je fume un peu. Je fume beaucoup. Je disparais dans la fumée, dans les vapeurs passées de ce que j’ai aimé. Assis sur mon sofa, nu, nu et tout seul, je fume comme un cliché. Je fume jusqu’à ce que Lucas devienne aussi inconsistant que mon tas de cendres. Je balaie celles-ci, et je le balaie lui. Sa perfection inconsciente, sa beauté incandescente. Je ne peux plus faire autrement que de comprendre que je l’ai perdu, alors j’essaie, en regardant fixement mes murs blancs. »

Extraits
« C’était moche, au début. J’avais envie de t’arracher les yeux, mais c’était pas le pire. Ta trahison, c’était rien. Toi, t’étais rien. Les autres, c’est jamais rien d’important. Que d’autres ego qui viennent flatter le nôtre, et parfois le contrarier jusqu’à ce que ça compresse les tempes et que ça brûle les joues. Non, le pire, c’était la solitude. On n’imagine pas à quel point c’est effrayant, la solitude, avant de l’avoir vécue. Je veux dire vraiment vécue.»
Elle marque une pause, les yeux dans le vague. Elle voit des choses que je devine. Parce que je les connais moi aussi. Je les ai connues avant elle, avant Lucas, je les connais maintenant. Nous les connaissons tous, et personne ne veut les voir. » p. 75

« La mort a ceci de terrible entre autres choses, toutes également déplaisantes qu’elle crée des représentations nouvelles, devenant ainsi paradoxalement, malgré sa toute-puissance létale, source de naissance. Je suis épouvanté de voir que certaines personnes qui ne connaissaient pas Lucas avant sa mort s’en font désormais une idée très précise. Il a plus d’existence pour elles mort que vivant. Il est plus vivant mort que vivant. Il est plus vivant mort que vivant. Cette pensée tourne et tourne encore, comme un serpent qui se mord la queue, je la ressasse jusqu’à ce qu’elle fasse sens, et ce n’est jamais le cas, alors j’y pense encore.
C’est une hydre dont on coupe la tête, et il en repousse trois. Plus vivant maintenant qu’il est mort. Cela me glace. J’ai des insomnies quand je pense aux garçons et aux filles, je ne sais pas pourquoi ce sont surtout des filles, qui se passionnent pour Lucas à tel point qu’en l’évoquant, le décrivant, en prétendant parler en son nom, elles perpétuent une existence qui n’est plus rien d’autre que virtuelle. » p. 86

À propos de l’auteur
SAINT-MAUR_Agathe_©FrancescaMantovani

Agathe Saint-Maur © Photo Francesca Mantovani

Agathe Saint-Maur est née en 1994. Elle a grandi à Besançon. Aujourd’hui elle vit et travaille à Paris. De sel et de fumée est son premier roman (Source: Éditions Gallimard)

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La tannerie

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En deux mots:
Jeanne quitte sa Bretagne natale pour Paris. Après un stage en librairie, elle trouve un CDD à La Tannerie, un espace culturel qui vient d’ouvrir. C’est là qu’elle va faire des rencontres, s’engager dans la lutte et s’affirmer. Un roman d’initiation ancré dans la France d’aujourd’hui.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Le journal de la génération sacrifiée

Dans La Tannerie, son quatrième roman, Celia Levi retrace le parcours d’une jeune bretonne qui va chercher les clés de son avenir à Paris. Et perdre presque toutes ses illusions, entre violence économique et désert sentimental.

Jeanne est un peu perdue. Engagée comme intérimaire à la Tannerie, un immense espace culturel au bord du canal de l’Ourcq à Pantin (derrière lequel on reconnaîtra les Magasins Généraux), elle est chargée de guider les visiteurs, mais manque d’instructions précises et a encore de la peine à s’orienter. Lorsqu’on lui confie la tâche de retrouver un enfant de quatre ans qui a échappé à la vigilance de ses parents, elle est proche d’un fiasco. Mais finalement tout va finir par s’arranger. Elle a sauvé sa place et garanti son emploi pour quelques mois au moins.
Durant l’entre-saison et ses promenades dans Paris, elle a plusieurs fois songé à regagner sa Bretagne natale qu’elle avait quitté pour un stage dans une librairie, mais qui s’est avéré décevant.
La nouvelle saison à la Tannerie va lui permettre de mieux apprivoiser cet espace de 60000m2, de se familiariser avec les défilés de mode, les expos d’art contemporain, le théâtre, le cirque et les soirées festives.
La chronique qui suit va retracer en détail les journées de Jeanne, ses rencontres, ses sorties, sa vie entre le Paris du quartier latin où elle trouvé une colocation et son immense vaisseau culturel installé à quelques pas d’un campement de migrants.
Celia Levi a choisi de nous dévoiler la prise de conscience politique et sociale à partir des témoignages rassemblés, de l’expérience acquise au fil des jours, des discussions qui vont devenir de plus en plus intéressantes: «Jeanne sentait que des bases théoriques lui manquaient, qu’elle n’était pas rompue à l’art du discours. Elle réussissait désormais à intervenir, apporter des précisions, des miettes recueillies ici ou là, mais dès qu’il s’agissait de convaincre ou de réfuter, elle était démunie, tout s’effondrait, n’était plus sûre de rien, pas même de ce qu’elle défendait.»
Elle va vivre sa première manifestation un peu comme une sorte de happening, elle va chercher auprès de Julien et de ses amis les lectures et les arguments pour décrypter cette curieuse société qui n’a guère de mal à poser un diagnostic sur les maux qui la ronge, mais hésite à vraiment les combattre.
Le livre, construit comme un long – trop long? – journal intime, revisite le roman d’apprentissage en plaçant une jeune fille un peu timide et maladroite, mais pleine de bonne volonté, au centre du récit. On la voit chercher les clefs d’un monde dont elle se sent exclue et dont elle aimerait tant pouvoir faire partie. En entendant le récit des aventures amoureuses de ses amies, elle va d’abord s’inventer une relation avant d’espérer pouvoir intéresser quelqu’un. Une éducation sentimentale du XXIe siècle qui se lit avant tout comme le difficile constat de la précarité à tous les étages. Jeanne va longtemps espérer un contrat à durée indéterminée, gage de davantage de stabilité. Une quête dont Celia Levi va faire le symbole de cette génération sacrifiée. Ajoutons que les temps difficiles que nous vivons du fait de la pandémie ne vont sans doute pas arranger les choses…

La Tannerie
Celia Levi
Éditions Tristram
Roman
416 p., 23,90 €
EAN 9782367190785
Paru le 20/08/2020

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris et en banlieue, principalement à Pantin, et des voyages en Bretagne, de Rennes à Quimper en passant par Auray et Penthièvre. On y évoque aussi la région de Saumur

Quand?
L’action se situe de nos jours, plus précisément entre 2015 et 2017.

Ce qu’en dit l’éditeur
Jeanne, ses études terminées, a quitté sa Bretagne natale pour vivre à Paris. Elle a trouvé un emploi temporaire d’«accueillante» à la Tannerie, une nouvelle institution culturelle, installée dans une usine désaffectée de Pantin.
D’abord déboussolée par le gigantisme et l’activité trépidante du lieu, timide et ignorante des codes de la jeunesse parisienne, elle prend peu à peu de l’assurance et se lie à quelques-uns de ses collègues, comme la délurée Marianne ou le charismatique Julien, responsable du service accueil.
Elle les accompagne dans leurs déambulations nocturnes, participe à des fêtes. Leur groupe se mêle au mouvement Nuit debout. Ils se retrouvent dans des manifestations, parfois violentes – mais sans véritablement s’impliquer, en spectateurs.
Bientôt, deux ans ont passé. Dans l’effervescence de la Tannerie, en pleine expansion, chacun tente de se placer pour obtenir enfin un vrai contrat ou décrocher une promotion. Jeanne va devoir saisir sa chance.
La Tannerie – tel un microcosme de notre société – forme une monde à part entière, avec ses techniciens, ses employés de bureau, ses artistes. Mais derrière la bienveillance affichée et le progressisme des intentions, la précarité et la violence dominent.
Avec ce roman, qui frappe autant par la finesse de ses descriptions que par sa force critique, Celia Levi fait le portrait d’une époque et d’une génération en proie aux ambitions factices et à l’imposture des discours.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Libération (Frédérique Roussel)
BibliObs (Grégoire Leménager)
Diacritik (Christine Marcandier)
Revue Études (Aline Sirba)
France Culture (Par les temps qui courent – Romain de Becdelievre)
La Cause littéraire (Philippe Chauché)
culturopoing.com (Jean-Nicolas Schoeser)
La Bibliothèque de Delphine-Olympe
Charybde 27, le blog

Les premières pages du livre
«Mets-toi là» lui avait-elle dit. «Là», Jeanne ne savait pas où cela se trouvait avec toute cette cohue, les radeaux, les bateaux et les danseurs épars. Elle se posta près du canal cherchant des yeux les tenues orange des accueillants dispersés. La foule se pressait, Jeanne se sentit entraînée. Elle dépassa une accueillante qui répondait à un couple et montrait du doigt un point au loin à droite. Elle aurait voulu lui parler, derrière on la poussait. Elle était sur la péniche. « Larguez les amarres. » Une sirène hurla. La fanfare commença à jouer, sur l’embarcation des personnes agitaient leur main comme si elles partaient pour un long voyage. Sur le quai, les gens s’amusaient, des jeunes buvaient dans des chopes, allonges sur des chaises longues. Il y avait aussi des tables rondes sous les marronniers, une petite buvette où une queue s’était formée. Les péniches accostées en face vacillaient légèrement car un vent frais s’était levé. Jeanne frissonna. Les rayons du soleil déclinant illuminaient l’horizon de teintes dorées. Elle aperçut l’imposant édifice en briques rouges, les deux cheminées, et devant, tout le long de l’ancien chemin de halage, les cabanons en tôle ondulée et en verre. Les accueillants s’affairaient, ils dépliaient des chaises; certains, en faction, se tenaient à côté des barrières. Des enfants faisaient des courses de tricycle, c’étaient des tricycles bleus avec des poignées en bouchons de plastique conçues par un artiste belge spécialement pour l’occasion, il fallait y faire attention. Elle s’appuyait au bastingage et regardait les habits et les visages des passagers tout en se demandant si un responsable ou un collègue ne pourrait pas lui donner des instructions. Les jeunes femmes portaient des robes légères aux couleurs vives, les hommes des pantalons retroussés sur les chevilles. Ces toilettes lui donnaient une impression de gaieté, d’ivresse. On entendait, alors que la péniche s’éloignait, les applaudissements et la fanfare qui reprenait. Sur le quai, le public attroupé battait la mesure, un cornet de frites à la main, un vrai cornet en papier journal. Les légers remous lui donnaient mal au cœur, elle s’accrochait au parapet plus fermement. Elle se pencha, derrière elle entrevoyait la façade des Magasins généraux, la structure métallique du pont, et devant, sur l’eau, l’ombre noire des arbres qui suivaient la ligne droite du canal. Des radeaux partaient dans leur direction, et des éclats de rire étaient recouverts par la musique, elle n’avait pas vu qu’il y avait également des pédalos, des petits points plus bas éparpillés. Elle se dirigea vers la marquise, tentant de se frayer un chemin à travers la foule compacte sur le pont. Elle réussit à voir un homme avec le gilet orange qui distribuait des prospectus. Elle s’approcha de lui pour savoir ce qu’elle devait faire. Il était occupé, tout le monde lui posait des questions, il avait l’air survolté, son talkie émettait des sons brouillés. Qui était-elle ?… une nouvelle.. Paula ne lui avait-elle rien dit ?… ils allaient bientôt rentrer de toute façon, elle n’avait qu’à se mettre à la sortie, ah il y avait déjà quelqu’un, qu’elle se poste donc près du boulard.… dire qu’ils seraient à quai dans dix minutes, ah oui qu’elle parle aussi du programme. Il lui remit une petite pile de dépliants. Elle ne savait pas ce qu’était un boulard, et ne se souvenait que vaguement du programme, elle regarda le prospectus. Elle n’eut pas le temps de l’interroger car il avait déjà disparu. Elle resta les bras ballants, écoutant des bribes de conversations.
La péniche s’immobilisa. Elle retournait vers la berge.
Jeanne se sentait perdue. La fanfare avait cessé de jouer. Des musiciens se préparaient pour le bal, les techniciens installaient des micros, branchaient des amplificateurs. Les VIP buvaient dans les cabanes qui ressemblaient à de petits salons avec des tables basses, des poufs, des coussins.
Le maire allait arriver, avec la ministre de la Culture. Il fallait se tenir prêt, des accueillants couraient, donnant des ordres dans leur talkie, il restait des transats à replier, il fallait remonter au bureau imprimer des programmes, disposer les chaises, un lutrin s’était cassé, vite, vite. Un homme grand et maigre, chauve, avec un veston violet, des bretelles au pantalon, parlait à Paula, elle hochait la tête. Il vérifiait, tournait sur lui-même, puis serrait des mains. Que dirait-on si on la surprenait comme ça, immobile, à ne rien faire. Escortés par la sécurité, la ministre et le maire se dirigeaient vers une estrade face au canal. Un homme de la sécurité la poussa vivement. Elle se plaça derrière la foule qui entourait l’estrade. Le micro fonctionnait mal, Paula courut en chercher un autre accompagnée d’un technicien au tee-shirt noir.
La ministre prit la parole, Jeanne ne parvenait à voir que des têtes et des dos. «Quelle belle énergie, quelle vie, une ambition pareille, moi je le confesse je n’y croyais pas à ce projet…» Elle n’écoutait pas, son esprit vagabondait… «la culture pour tous…» Combien pouvait-il y avoir d’accueillants? Elle n’aurait pas reconnu le jeune homme avec qui elle avait échangé deux mots sur la péniche. Et Paula était-elle la chef des accueillants? Elle lui avait été présentée comme sa «référente». Elle regarda du côté de la péniche, il y avait une femme et un homme qui s’adressaient à deux accueillants, la femme faisait de grands gestes, était agitée, l’accueillant parlait au talkie, Jeanne réussit à s’extraire de la masse, ils avaient peut-être besoin d’elle. L’accueillant au talkie s’était éclipsé. Jeanne, qui s’était rapprochée, n’osait pas interrompre la fille au gilet orange qui parlait à l’homme. Elle comprit que le couple ne retrouvait plus son enfant. Elle demanda si elle pouvait aider. L’accueillante, une petite blonde frisée, la prit à part: «Ouais s’il te plaît, j’ai autre chose à foutre, gère la mère elle est hystérique, tu nous dis.» Elle s’éloigna. Jeanne resta avec les parents. La mère criait: tout le monde s’en fichait, pourquoi ne cherchait-on pas? Jeanne tentait de la rassurer, ils étaient justement partis pour régler la situation. Elle demanda aux parents de décrire l’enfant, quel âge avait-il? quel était son nom? Gaston, un joli prénom, elle se repentit, ce n’était pas le moment, ça lui était venu comme ça. Où l’avaient-ils perdu? Dix minutes… près de la péniche. Où avaient-ils cherché? au stand de tricycles? les enfants adoraient les tricycles. Près de l’orchestre? Le père s’impatienta, ils avaient déjà tout dit à ses collègues. Jeanne leur demanda de rester où ils étaient, elle chercherait parmi le public. «Merci» lui dit la mère d’un air méfiant. Avait-elle compris que c’était son premier jour?
Elle tapotait l’épaule des gens, les faisant sursauter, pour demander s’ils n’avaient pas vu un enfant seul, roux, de quatre ans. Ils ne prêtaient pas attention à ce qu’elle disait, secouaient la tête, irrités. Le discours continuait: «Un voyage d’une rive l’autre, d’un monde à un autre, de l’urbain à l’art, du faber à la fabrique.» Elle aurait dû rester à écouter le discours tranquillement. Elle ne connaissait pas le lieu. Ne savait déjà plus où étaient les tricycles. Elle dévoilait toute son incompétence, ses employeurs diraient qu’elle avait fait n’importe quoi, que se passerait-il si l’enfant n’était pas retrouvé? Plus de trace de gilets-orange. Jeanne eut l’idée de fouiller la péniche. Un agent de sécurité lui barrait le passage. Elle lui expliqua la situation, il ne savait pas, n’avait pas vu d’enfant, n’avait pas de talkie, ne pouvait pas bouger de sa place, il la laissa néanmoins passer. La péniche vide semblait immense. Elle chercha sous les banquettes, sur le pont. L’enfant n’y était pas. »

Extrait
« Jeanne sentait que des bases théoriques lui manquaient, qu’elle n’était pas rompue à l’art du discours. Elle réussissait désormais à intervenir, apporter des précisions, des miettes recueillies ici ou là, mais dès qu’il s’agissait de convaincre ou de réfuter, elle était démunie, tout s’effondrait, n’était plus sûre de rien, pas même de ce qu’elle défendait.
Tout le monde ne pensait donc pas comme à Nuit debout, il y avait toute une frange de la population dont les opinions différaient totalement de celles qu’elle avait nouvellement acquises. » p. 281

À propos de l’auteur
LEVI_Celia_©Bruno_DewaeleD’origine chinoise, Celia Levi vit en France tout en séjournant souvent à Shanghai. La Tannerie est son quatrième roman, après Les insoumises (2009), Intermittences (2010) et Dix Yuans un kilo de concombres. (Source: Éditions Tristram, © Photo Bruno Dewaele

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2030

DJIAN_2030  RL2020

En deux mots:
Six personnes en 2030, entre espoir et désespoir: Lucie et sa sœur Aude, activistes écologiques, leurs parents Sylvia, la Bourgeoise attachée à ses privilèges, et son mari Anton, qui a fait fortune en produisant des pesticides, Greg, le frère de Sylvia et l’employé d’Anton qui tombe amoureux de Véra, libraire et éditrice qui veut sauver la planète.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Six personnages en quête de vie meilleure

Philippe Djian nous raconte ce que sera 2030 à travers six personnages aux aspirations divergentes. Les uns se battent pour conserver leur statut, leurs privilèges, les autres pour sauver une planète qui n’en peut plus.

Greg ne se sent plus très à l’aise avec les petits arrangements que le laboratoire dirigé par son beau-frère s’autorise. Mais quand Anton lui demande d’effacer toutes les traces de leurs malversations, il s’exécute. Car il n’a pas envie de renoncer à son luxe, sa voiture de sport, sa maison au-dessus du lac. Après toit, cette étude sur les pesticides ne sera pas la dernière à être falsifiée. Ils font tous ça…
En revanche, il soutient Lucie, sa nièce de quatorze ans, qui s’est engagée avec passion dans le mouvement écologiste et se bat pour faire changer les comportements. Son modèle est «la fille qui voulait sécher l’école pour sauver le monde», une gamine avec des nattes «qui avait fait le tour des écrans de la planète» et qu’elle veut rencontrer pour parler «du chemin parcouru ces dix dernières années.» Bien entendu, toute ressemblance avec Greta Thunberg n’a rien de fortuit. Comme Philippe Djian l’explique dans un long entretien avec Didier Jacob publié dans L’OBS, il a trouvé «impressionnante cette petite nana» et a eu l’idée «d’imaginer comment ça allait se passer quand Greta aurait dix ans de plus. Alors ce n’est pas elle l’héroïne, dans le livre. Mais sa présence me permettait, au travers de la nièce de mon héros Greg qui veut l’interviewer dix ans après, de parler du climat qui me semblait le sujet intéressant. Et de me demander ce qui va se passer non pas dans un avenir lointain, mais tout de suite.»
C’est du reste l’autre point fort du roman. Ici pas d’inventions farfelues ou de découvertes fabuleuses. Comme 2030 va arriver très vite, ce sont par petites touches que l’on découvre ce futur. Le climat s’est encore dégradé, les périodes de canicule devenant de plus en plus difficiles à vivre, certaines ressources deviennent rares et difficiles à se procurer. L’énergie sera aussi un problème, l’électricité produite ne pouvant couvrir la demande, la mobilité devant aussi être verte. Rouler en Porsche, comme le fait Greg, devenant presque un délit.
L’autre point fort du roman résidant justement dans l’évolution de ce dernier. Sa prise de conscience étant accélérée par sa rencontre avec Véra, libraire et éditrice engagée dans ce combat. Leur jeu de séduction et leur relation étant un peu à l’image de la société prise entre des enjeux et des intérêts contradictoires. S’il se rapproche de Véra et ses nièces, Lucie et Aude, il s’éloigne d’Anton et de sa sœur Sylvia, qui voit ses deux filles lui échapper.
Lucie l’affronte sur le terrain des idées, mais son aînée, Aude, est encore plus révoltée. Victime d’un grave accident, elle se déplace désormais en chaise roulante. Ce qui ne l’empêche pas de menacer de quitter le domicile familial, car elle ne supporte plus un conflit qui ne cesse de s’envenimer. Comme on le découvrira plus tard, elle est dépositaire d’un lourd secret qui pourrait faire exploser la famille recomposée. Jouant avec les niveaux du récit, Philippe Djian réussit encore une fois à faire monter en parallèle la tension qui agite la famille et celle qui met la société en émoi. Les uns se retrouvant brutalement au cœur de manifestations de plus en plus violentes. Qui ressemblent fort à un baroud d’honneur.
La tonalité du roman est en effet tout sauf optimiste. Ce monde de 2030 est désormais passé en mode «survie» parce que les intérêts particuliers ont gardé la main sur le bien général, parce que lentement mais sûrement la planète a inexorablement continué à se dégrader. Faisant en quelque sorte écho au Grand vertige de Pierre Ducrozet – qui faisait un constat tout aussi désespéré – les plus optimistes y verront un nouveau signal d’alarme, un aiguillon pour agir avant que la décennie qui vient ne donne raison au romancier.

2030
Philippe Djian
Éditions Flammarion
Roman
224 p., 20 €
EAN 9782081473317
Paru le 16/09/2020

Où?
Le roman se déroule dans une région proche d’un lac qui n’est pas précisément située.

Quand?
L’action se situe en 2030.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un matin, Greg tombe sur un reportage vieux de dix ans sur le combat, en 2019, de « la jeune femme aux nattes ». Lui se sent pris en étau entre Anton, son beau-frère, pour qui il vient de falsifier les résultats d’une étude sur un pesticide, et Lucie, sa nièce, engagée dans une lutte écologique. Quand elle lui présente Véra, sa vision du monde s’en trouve ébranlée.
Six personnages se croisent dans ce roman de légère anticipation. Que s’est-il passé pour qu’en dix ans le monde poursuive son travail de dégradation ? Est-ce par paresse, impuissance ou égoïsme que les membres de cette famille ont laissé s’abîmer leurs vies et le monde qu’ils habitent?

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Libération (claire Devarrieux)
Journal de Montréal (Karine Vilder)
La grande parade (Serge Bressan)
L’OBS (Didier Jacob)
Actualitté (Victor de Sepausy)
Blog Au pouvoir des mots 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Pour la première fois – et Dieu sait qu’il n’était pas d’une nature belliqueuse et ne s’était jamais ouvertement révolté contre les pratiques de son beau-frère –, il défia celui-ci du regard et faillit lui balancer tout le paquet de feuilles à la figure. Il hésita un instant puis il ouvrit la main et laissa tout tomber à leurs pieds, sans un mot. Après quoi il sortit du bureau en claquant la porte. Il traversa l’accueil encore tremblant de rage, à peine salua-t-il le vigile et son chien-loup endormi entre ses jambes.
Il avait toujours su qu’Anton était une belle crapule, que le laboratoire qui portait son nom ne s’embarrassait plus guère de probité ni d’éthique.
Il faisait déjà nuit mais la chaleur demeurait étouffante. On ne pouvait s’empêcher de grimacer en quittant l’air climatisé. Il récupéra sa voiture sur le parking que bordaient de jeunes arbres aux feuilles rabougries par le manque d’eau. Il aurait aimé pouvoir vomir avant de se mettre au volant de sa Porsche. Il ne parvint qu’à attraper une bouteille thermos sous le siège avant et il avala quelques gorgées d’eau. Elle n’était pas trop tiède. Ce n’était pas aussi efficace qu’une glacière mais ça lui suffisait. Son nom était écrit dessus. GREG. Chacun avait possédé un thermos à son nom. Il s’épongea le visage et la nuque. Le ciel était d’une profondeur sinistre. Il soupira. Anton le tenait tellement par les couilles que c’en était risible.
Il monta dans sa Porsche, s’arrêta chez le traiteur. Le saumon fumé était en rupture de stock.
Son appartement donnait sur le lac et il y avait une terrasse. Anton pouvait lui enlever tout ça en claquant des doigts. C’était une situation pénible. Il n’y avait pas pris garde, et maintenant il était coincé.
Il fuma un joint pour se calmer, pour se débarrasser de sa bile, avec la clim au maximum. Il alluma la télé, se versa une bière et finit par s’endormir devant l’écran. Plus tard, il s’éveilla en pleine nuit et tomba sur une adolescente qui parlait du climat, qui s’inquiétait pour la suite et voulait sécher l’école tous les vendredis. Le reportage datait d’une bonne dizaine d’années. Il regarda la jeune fille durant de longues minutes, complètement absorbé, puis il ferma les yeux.

Il aperçut Anton le lendemain en arrivant, qui faisait les cent pas au bord de sa piscine, le téléphone collé à l’oreille. C’était une vraie caricature, parfois. Il n’y avait sans doute plus un seul brin d’herbe alentour qui ne soit transformé en paille, mais le gazon d’Anton demeurait d’un vert tendre, éclatant.
Ils échangèrent un signe. Greg n’était pas pressé de le voir. Il entra dans la maison et rejoignit sa sœur dans le salon. Sylvia observait Anton, derrière la baie, qui marchait toujours de long en large avec sa casquette enfoncée sur le crâne.
Il est contrarié tel que tu le vois, dit-elle.
Oui, moi aussi, mais je ne peux pas signer tout et n’importe quoi. Il s’agit quand même de santé publique, tu sais ce que c’est que la santé publique.
Greg, n’exagère pas.
Anton la tenait, elle aussi. D’une autre manière. Il ne servait plus à grand-chose désormais d’avoir une discussion sur ce sujet avec elle. Sylvia avait choisi son camp. Sylvia avait eu besoin d’un roc et Anton mesurait un mètre quatre-vingt-dix et pesait près de cent kilos. Greg ne pouvait pas trop en vouloir à sa sœur. Certaines femmes sont attirées par les grands singes.
Je me demande s’il ne fait pas aussi chaud que l’année dernière, déclara-t-il pour détourner la conversation.
Oui, vous allez cuire.
Je le leur ai dit. Ils veulent commencer après le coucher du soleil, mais ça ne sert à rien. Il faut s’attendre à transpirer un minimum à un concert de heavy metal, non, si tu te souviens. J’ai hésité à prendre des boules Quies.
En tout cas, tu ne les quittes pas des yeux.
Si ça ne va pas, je les attache.
Il tiqua lorsqu’elles descendirent de leurs chambres car elles étaient un peu court-vêtues pour ce genre de sortie et passablement maquillées mais il ne fit aucun commentaire. Il n’était pas chargé de leur éducation. Dieu merci. L’une et l’autre avaient du tempérament. La plus âgée, Aude, avait à peine vingt ans mais elle n’en faisait plus qu’à sa tête depuis un bon moment. Il était bien content de ne pas être son père. Et Anton, quelquefois, lorsqu’elle lui tapait vraiment sur les nerfs, renonçait à endosser ce rôle. Ce n’était pas sa fille, après tout, mais celle de Sylvia, et il s’en lavait les mains. Quant à Lucie, quatorze ans, qui n’était pas davantage la fille d’Anton, qui écrivait déjà au Président pour l’interpeller sur les néonicotinoïdes ou la pollution aux particules fines qui perdurait, Lucie qui se mêlait d’à peu près tout, elle ne manquait pas de caractère.
Il n’y avait probablement pas un seul homme dans toute la ville qui aurait souhaité être leur père. D’ailleurs, le leur avait filé.
Ils s’arrêtèrent en chemin pour manger quelque chose. Il ne voulait pas qu’elles arrivent au concert le ventre vide. Il gara sa voiture dans le coin réservé aux VIP – un terrain plat en contrebas où l’on plantait des pommes de terre autrefois, qui ne servait plus à rien, qui était gardé par un type et son chien – et entraîna les filles vers les loges en préfabriqué. Le soleil se couchait.
Anton était une vraie crapule, sans doute, mais il n’était pas idiot. Il s’occupait sans relâche de sa publicité et de celle de son laboratoire qui sponsorisait l’événement, peaufinant l’image du patron décontracté, pieds nus dans ses mocassins, entouré de chercheurs pointus, sans cravate, des allumés, des trentenaires avec des barbes de bûcherons, en tee-shirts, gominés. Ha ha. L’enfoiré.
Quoi qu’il en soit, les deux filles étaient aux anges. Il y avait beaucoup de monde et la chaleur de la journée ne parvenait pas à s’évaporer. Des silhouettes étaient juchées dans les arbres, d’autres circulaient sur l’herbe sèche, d’autres encore trépignaient devant la scène pendant que le premier groupe attaquait une reprise de Sunn O))). L’organisateur, un type aux cheveux blancs avec une queue-de-cheval et des bagues à chaque doigt donna l’accolade à Greg et cligna de l’œil en direction des deux sœurs qui secouaient déjà la tête comme des damnées. Les types jouaient si fort que la forêt tremblait. Cela faisait du bien quelquefois. Elles n’étaient pas ses filles, mais ses nièces néanmoins. Il ne disait pas le contraire.
Elles furent bientôt en nage. Il distribua des bouteilles d’eau, les invita à s’hydrater, à ne pas s’éloigner. Il se formait, à mesure que les groupes se succédaient, une brume de chaleur poisseuse en suspension au-dessus des têtes au point qu’un chanteur s’arrêta entre deux morceaux pour se mettre à poil. Ces pratiques du siècle dernier avaient encore quelques adeptes mais elles faisaient plutôt sourire aujourd’hui, certains se versaient encore du sang sur le crâne, se scarifiaient, fracassaient leur instrument contre les amplis, exercices auxquels se livraient déjà leurs pères quelques décennies plus tôt. Comme hanté, le gars agita son pénis devant celles et ceux qui se tenaient aux premiers rangs et il fit un tabac.
Plus tard dans la nuit, les invités se rassemblèrent sous un chapiteau festonné tandis que le public s’éparpillait dans la nuit noire. Le laboratoire avait envoyé deux cents invitations que l’on s’était arrachées. Aude jeta un regard de défi à son oncle en attrapant une coupe de champagne. Il ne broncha pas.
Il se demanda quel genre de type finirait par mettre la main sur elle, un de ces quatre. Ce serait intéressant à voir, à ne pas manquer.
On entendait des chiens hurler au loin, le ronflement de l’hélicoptère qui surveillait la zone et braquait son projecteur sur les alentours comme s’il touillait une soupe.
Greg se mit à chercher Aude au moment de partir. Il ressentit une petite contraction au niveau de l’estomac.

Les premiers ennuis surgirent le mois suivant. Certains résultats d’analyses qu’Anton avait trafiqués, et dont Greg, pour finir, s’était porté garant, se mirent à éveiller les soupçons des autorités sanitaires. Les choses commençaient à sentir le brûlé.
J’en étais sûr, grimaça Greg, je t’ai dit que ça nous reviendrait dans la figure. Ne les prends pas pour des cons. Ils savent lire les chiffres. Ils vont vouloir tout revoir, tout repasser au peigne fin.
On a des avocats qui s’occupent de ça, répondit Anton. Mais on doit prendre certaines précautions. Je vais avoir besoin de toi pour trier quelques documents. C’est toi le scientifique. Nous pourrions faire ça ce week-end. Le plus tôt sera le mieux.
Greg secoua la tête. Anton, des types vont continuer de s’empoisonner avec ça. Par notre faute. On aurait dû faire interdire ce truc et on lui a ouvert les portes. Hein, qui peut croire ça. Un tel prodige. C’est grotesque, non.
Oui. D’une certaine manière. Bien sûr.
Et puis ce week-end, pour moi, c’est impossible. J’ai Lucie.
Greg, je ne plaisante pas. On doit faire vite. Mieux vaut prévenir que guérir, tu le sais, ça. Elle n’aura qu’à nous attendre dans la voiture, ça ne va pas la tuer. Greg, j’insiste. Écoute, disons ce soir, c’est encore mieux. Elle trouvera bien quelque chose à regarder en attendant.
Greg se demandait pourquoi il finissait toujours par lui céder. Peut-être parce que c’était plus simple. Peut-être parce que dans le fond il sentait qu’il n’était pas de taille, que le combat était perdu d’avance. Bien sûr Anton avait la carrure d’un rugbyman, mais ce n’était pas seulement ça. Pas plus que le fait qu’il était son patron et qu’il baisait sa sœur. Non. Tout à coup, toutes ses résistances s’effondraient et il finissait par hocher la tête. Une énigme absolue. Il gardait en mémoire, néanmoins, cette scène où il avait affronté Anton du regard et il se la repassait. L’exception confirmant la règle, sauvant quelques miettes de ce qui restait d’estime de soi.
Dès que la nuit fut tombée, ils retournèrent au labo. Le vigile avait le visage d’un gars qui semblait si fatigué que ses jambes flageolaient. Son chien dormait à ses pieds, comme toujours. En y repensant, Greg se demandait s’il avait jamais vu ce chien éveillé.
Ils montèrent à l’étage, traversèrent une enfilade de bureaux déserts. Ils s’enfermèrent dans celui d’Anton. La climatisation était excellente. Même les plantes se régalaient, elles restaient d’un vert vif, étonnant, s’épanouissaient, tandis que derrière les baies, il n’y avait plus grand-chose, sinon dans les bruns, les ocres, plusieurs années sans une goutte d’eau et c’était cuit, les grosses pluies passaient trop vite, trop fort, ça ruisselait, ça n’avait pas le temps de pénétrer.
Anton empila des dossiers sur une table basse. En silence. Greg savait ce qu’il avait à faire. Ramasser les merdes qu’ils avaient semées, effacer les traces de leurs doigts sales. Il était pénible d’en dresser la liste. C’était le prix à payer pour son appartement, sa Porsche, son confort général – en fermant les yeux alors qu’il aurait fallu les ouvrir. Mais du moins s’était-il tenu la tête hors de l’eau, avait-il plus ou moins cessé de marcher sur le fil, s’était-il raccroché du côté le moins sombre.
Ils y passèrent un bon moment, les documents étaient nombreux, il fallait traquer le moindre indice, tout vérifier, revoir des chiffres, etc. Anton faisait fonctionner le broyeur. Parfois, ils échangeaient un regard qui en disait long. Il n’y avait pas de quoi être fier, bien sûr. Mais tous les labos faisaient ça, naturellement. À des degrés divers. Avec plus ou moins de protection. Ils ne se gênaient pas. La sous-évaluation des effets nocifs était tout un art.
Greg hocha la tête pour signifier qu’il avait compris, qu’Anton le lui avait suffisamment répété. Il appela Lucie pour l’avertir qu’il en avait encore pour une bonne heure.
La dernière opération à laquelle Anton s’était livré partait dans tous les sens, il y avait des cadres du labo dans le coup, des tas de documents à traiter, à synchroniser, de nombreuses pistes à assécher, de nombreux terrains à déminer d’urgence, d’ordinateurs à nettoyer.
Quand ils eurent fini leur Grand Nettoyage, Anton insista pour aller boire un dernier verre. Il était satisfait, il soufflait. Quand toutes les clims de la ville se mettaient en marche, le soir, quand les gens rentraient chez eux, lessivés par la chaleur, l’éreintement, les pannes d’électricité étaient monnaie courante. Plus de lumière, plus de machine à fabriquer des glaçons.
Anton était en train de lui expliquer une fois encore que les affaires avaient dû supporter le choc d’une nouvelle crise, une de plus, et que s’il n’avait pas réagi, s’il ne s’était pas arrangé avec les chiffres, le vaisseau dont il tenait la barre aurait sérieusement tangué. Il n’aurait plus manqué qu’on nous flanque un redressement, ajouta-t-il au moment où les plombs sautaient.
Une faible rumeur de protestation traversa mollement la salle. Des bougies apparurent comme par enchantement sur les tables. Des vraies et des fausses qui fonctionnaient avec des piles et dont les Chinois nous inondaient avec le sourire, comme ces petits ventilateurs de poche, ces ombrelles télescopiques, ces sous-vêtements réfrigérants.
Anton se pencha pour lui serrer le bras, de manière affectueuse. Anton avait des mains puissantes et son geste amical recevait ordinairement en retour un sourire douloureux de la part de sa victime – sans parler de la marque de ses doigts, d’un rouge vif sur une peau laiteuse.
Je sais que c’est un peu dur à avaler, déclara Anton. Mais il y avait pire à l’horizon, crois-moi. Des clients perdus, des contrats annulés, les grimaces des banques. Je n’ai pas toujours le nez collé à un microscope, moi, ne le prends pas mal. Chacun doit être à sa place. J’ai choisi de sauver la maison, c’est vrai. Mais tous ces gens, toutes ces personnes qui bossent ici, j’ai protégé leur travail, j’ai protégé leurs vies, je peux les regarder jouer dans l’herbe avec leurs enfants. C’est une bagarre au couteau, ce n’est que ça, une manière de bagarre de rue. Et c’est moi qui m’y colle.
Greg se contenta de secouer la tête. Il attendit qu’Anton veuille bien lui lâcher le bras et il vida son verre. Un type, dans un coin, se mit à jouer du piano en sourdine. En général, les instruments n’appréciaient pas beaucoup les énormes et brutaux écarts de température et celui-ci commençait à montrer des signes de faiblesse – on l’avait placé dans les courants d’air de la porte, et avant cela abandonné sous une bâche durant les travaux, copieusement arrosé à l’occasion d’un départ de feu dans les toilettes, utilisé comme échafaudage quand ils avaient repeint le plafond –, oui, sans doute manquait-il désormais d’un peu d’allure, ses notes n’étaient-elles plus si claires, mais au moins le son ne sortait pas d’un appareil, d’une boîte, d’un cercueil.
Le bar se tenait presque en face des bâtiments modernes qu’occupaient les laboratoires SveOda – ceux-là mêmes qu’Anton avait hérités de son père et qu’il se félicitait à l’instant d’avoir tirés d’une assez mauvaise passe. Greg se demandait si Anton croyait le faire pleurer. Il tourna la tête sur l’imposante façade de l’accueil plongée dans l’obscurité. Elle était vraiment noire, peu rassurante, on ne distinguait aucun détail. Combien de fois s’était-il contenté de fermer les yeux, combien de fois avait-il dû la boucler. Il n’y avait pas grand-chose au monde de plus facile à faire.
Anton le déposa en bas de chez lui. Au moment de se quitter, il se pencha vers Greg qui avait déjà mis un pied dehors et il le remercia pour son aide. On ne peut rien te refuser, répondit Greg.
Ils échangèrent un regard dont aucun mot ne pourrait rendre compte. Puis ils se souhaitèrent bonne nuit.
Lucie avait recyclé un flacon de lave-vitre en brumisateur et elle le gardait à la main. Elle avait branché le lecteur sur une batterie et regardait cette fille qui avait écrit un livre – et qui avait pas mal grandi aujourd’hui. À l’époque, elle avait des nattes, déclara-t-il en saisissant un éventail. Mais je la reconnais. Avec une dizaine d’années de plus, mais on la reconnaît bien.
Il la laissa regarder la fin de l’interview et fila sous la douche, le cœur plein d’espoir. Depuis quelques jours, elle était désagréablement tiède. Il lui sembla pourtant qu’elle avait perdu deux ou trois degrés, ce qui n’était pas énorme, mais il s’en contenta, il avait l’impression que l’on respirait un peu mieux, et c’était encourageant.
Il passa en caleçon, les cheveux mouillés, derrière Lucie qui prenait des notes sur le générique, et il sortit sur la terrasse. Lucie portait encore des couches quand l’image de cette gamine avec ses nattes avait fait le tour des écrans de la planète. Ça semblait si loin aujourd’hui. La fille qui voulait sécher l’école pour sauver le monde. Et on ne lui avait pas élevé une statue, on ne l’avait même pas collée sur un timbre.
Et depuis quand tu t’intéresses à elle, demanda-t-il accoudé devant les eaux noires du lac qui miroitait en contrebas.
Je dois écrire un truc sur elle, sur la sortie de son bouquin. J’aimerais qu’elle me dise ce qu’elle pense du chemin parcouru ces dix dernières années. Je dois la rencontrer.
Il se tourna vers elle en souriant. Il la considéra un instant puis déclara en hochant la tête que c’était une bonne idée.
Lucie ne connaissait pas la demi-mesure. Elle bûchait son sujet comme s’il allait rester dans les annales alors que plus personne ne lisait le bulletin de son école. Mais elle s’en fichait, elle faisait ça pour elle. De temps en temps, elle fermait les yeux et elle s’enveloppait le visage d’un voile de vapeur luminescent.
Quand elle dormait chez lui, Greg lui laissait la chambre et prenait le canapé du salon. Il lui fichait la paix. Il comprenait. Les tensions entre Anton et Sylvia, le retour de sa sœur dans son fauteuil roulant, Greg imaginait l’ambiance et il tâchait d’être suffisamment présent pour elle. Ça ne remplaçait rien pour lui, mais un peu quand même. Certains soirs, ils allaient voir un film ou faisaient une partie de bowling. Le bruit des boules et des quilles qui valdinguaient n’était rien comparé au vacarme blanc auquel elle échappait.
Le fait est qu’Aude était devenue complètement folle et que, même sous tranquillisants, elle rendait la vie des autres impossible. On entendait parfois ses hurlements jusqu’au bout de la rue. Il n’y avait pas encore eu de plaintes, les voisins semblaient compatir au sort de cette pauvre fille clouée jusqu’à sa mort sur un fauteuil roulant et ils montaient le son. Désormais elle haïssait Dieu, le monde entier, et elle en particulier. Ce corps sans vie, ce cadavre ambulant. À présent, Sylvia ne pleurait plus mais ses yeux restaient rouges en permanence. De son côté, Anton rentrait le plus tard possible, se levait tôt le matin. Greg voyait le topo. Aude s’en était prise à lui deux fois de suite, elle avait agrippé son bras avec rage, elle s’était mise à lui hurler dans les oreilles et, depuis, il écourtait ses visites, il passait en coup de vent, se tenait à distance de son fauteuil. Il n’était pas responsable de ce qui lui était arrivé. Elle n’était pas venue lui demander la permission de s’éloigner en dehors du périmètre. »

Extrait
« L’esplanade, devant les grilles du Parlement, était comble, et beaucoup restaient bloqués dans les rues adjacentes sans pouvoir avancer. Les pancartes en carton, les effigies en papier mâché, tout fichait le camp, tout finissait en charpie. Plus personne n’avait un poil de sec, plus personne ne savait où donner de la tête devant l’ampleur des dégâts qu’une fille énumérait sur une estrade, continent par continent, et la colère des gens demeurait palpable, la tristesse, la frustration aussi, mais il allait de soi que cette sacrée pluie n’était pas rien. Elle rassurait. Elle mettait fin, provisoirement, à une angoisse diffuse. Elle leur disait qu’ils s’en tiraient une nouvelle fois, que le glas n’avait pas encore sonné. Ils avaient l’impression de sortir d’un coma. Ce n’était pas rien. »

À propos de l’auteur
DJIAN_Philippe_©DRPhilippe Djian © Photo DR 

Né en 1949 à Paris, Philippe Djian est l’auteur de plus d’une vingtaine de romans parmi lesquels 37,2 le matin, la série Doggy Bag (Julliard, 2005-2008), Impardonnables (prix Jean Freustié), Oh (prix Interallié), Chéri-Chéri, Marlène… (Gallimard, 2009, 2012, 2014, 2017.) Plusieurs d’entre eux ont été adaptés au cinéma, tel 37,2 le matin par Jean-Jacques Beneix (avec Béatrice Dalle et Jean-Hugues Anglade, 1986), mais aussi Impardonnables, par André Téchiné (avec Carole Bouquet et André Dussolier, 2011), Incidences (Gallimard, 2010) par les frères Larrieu, sous le titre L’Amour est un crime parfait (avec Karine Viard et Mathieu Amalric, 2013) et Oh, par Paul Verhoven sous le titre Elle, avec Isabelle Huppert (2016). Il est également le parolier de Stephan Eicher. (Source: Éditions Flammarion)

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Un jour viendra couleur d’orange

DELACOURT_un-jour-viendra-couleur-dorange  RL2020

En deux mots:
Pierre a enfilé son gilet jaune, occupe les ronds-points et crie sa colère tandis que Louise, son épouse accompagne les patients en fin de vie. Après la naissance de leur fils Geoffroy – un enfant pas comme les autres – ils se sont éloignés l’un de l’autre. Chacun d’entre eux va dès lors se battre pour son avenir.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Changer les couleurs du monde

Sur fond de crise des gilets jaunes, Grégoire Delacourt a réussi un roman d’une forte intensité dramatique en racontant le destin d’un couple et de leur enfant né «différent».

C’est en 2018, au moment de la contestation des gilets jaunes, que Grégoire Delacourt a choisi de débuter son nouveau roman. Pierre a rejoint la lutte, tient un rond-point, rêve de jours meilleurs.
Lorsqu’il se retourne, il voit ce jour d’élection présidentielle en 2002 et ses illusions s’envoler. Lionel Jospin a décidé d’arrêter la politique, Le Pen sera face à Chirac au second tour. Un choc qu’il partage avec tous ceux qui rêvaient de lendemains qui chantent. Parmi toutes ces personnes, il croise le regard de Louise et ressent, comme une urgence, l’envie de dissoudre ce malaise dans l’amour. L’envie de s’unir, de montrer qu’ensemble, on peut réussir quelque chose. Après coup, il se dira que ce furent sans doute ses trois plus belles années.
Quand son fils Geoffroy est né, la joie de la parenté s’est transformée en nouvelle épreuve. Geoffroy ne réagissait pas. Il était différent.
L’épreuve de trop pour Pierre. Il n’a pas supporté cette injustice, s’est éloigné de Louise, a cherché du réconfort dans d’autres bras. Louise, quant à elle, a choisi de se battre, de ne pas rester spectatrice de son infortune. Elle va utiliser pour Geoffroy la même recette qu’au travail, où elle accompagne les personnes en fin de vie: «Louise aidait ceux qui partaient. Et quand un sourire se posait sur les visages chiffonnés, elle savait qu’elle avait trouvé les mots justes, mené les moribonds à cette joie insaisissable qui permet le lâcher prise». Grâce aux soins qu’elle lui prodigue, cherchant à entrer dans son monde, elle le soulage et le rassure. Geoffroy est différent, mais très doué. Et alors que ses parents se déchirent, se séparent, il va faire deux rencontres déterminantes. Les yeux Véronèse de Djamila, quinze ans, et la cabane où vit Hagop Haytayan, un Arménien qui a choisi de se retirer dans une forêt où les nuances de vert sont nombreuses. Car Geoffroy range sa vie d’après les couleurs. Il aime le vert, il n’aime pas le jaune. Ce que son père ne comprend pas. Il s’obstine à vouloir l’éduquer à sa façon, lui faire partager sa conception de la vie.
Ceux qui devraient vouloir le bien sont ceux qui vont faire le plus de mal. Pierre va faire souffrir Geoffroy et les frères de Djamila vont vouloir imposer leurs préceptes religieux, leur intégrisme à leur sœur et l’entraîner vers l’abîme.
Grégoire Delacourt, en choisissant un poème d’Aragon pour le titre de son roman,
«Un jour pourtant un jour viendra couleur d’orange / Un jour de palme un jour de feuillages au front / Un jour d’épaule nue où les gens s’aimeront», nous en livre la clé. Comme le soulignera Hagop, «les ennuis venaient quand les hommes avaient perdu le sens de la poésie. Étaient restés sourds aux murmures du cœur.»

Un jour viendra couleur d’orange
Grégoire Delacourt
Éditions Grasset
Roman
272 p., 19,50 €
EAN 9782246824916
Paru le 19/08/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement dans le Nord. On y évoque aussi des voyages à Paris.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Tandis que le pays s’embrase de colères, Geoffroy, treize ans, vit dans un monde imaginaire qu’il ordonne par chiffres et par couleurs. Sa pureté d’enfant « différent » bouscule les siens : son père, Pierre, incapable de communiquer avec lui et rattrapé par sa propre violence ; sa mère, Louise, qui le protège tout en cherchant éperdument la douceur. Et la jeune Djamila, en butte à la convoitise des hommes, fascinée par sa candeur de petit prince.
Fureurs, rêves et désirs s’entrechoquent dans une France révoltée. Et s’il suffisait d’un innocent pour que renaisse l’espoir ? Alors, peut-être, comme l’écrit Aragon, «un jour viendra couleur d’orange (…) Un jour d’épaule nue où les gens s’aimeront».
Lumineuse, vibrante, une grande histoire d’humanité.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Fivorites.com 
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
Blog Le coin lecture de Nath
Blog Pamolico 
Blog Vagabondage autour de soi 


Grégoire Delacourt présente Un jour viendra couleur d’orange © Production Grasset

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Jaune
Il faisait encore nuit lorsqu’ils sont partis. Les pleins phares de la voiture élaguaient l’obscurité avant d’éclabousser de jaune, pour un instant, les murs des dernières maisons du village, puis tout replongeait dans les ténèbres. Ils étaient six, serrés, presque coincés, dans le Kangoo qui roulait à faible allure. Ils portaient des bonnets comme des casques de tankistes, des gants épais, des manteaux lourds – la nuit était froide. L’aube encore loin. Ils avaient des têtes fatiguées de mauvais garçons, même les deux femmes qui les accompagnaient. Ils ne se parlaient pas mais souriaient déjà, unis dans une même carcasse, un entrelacs de corps perclus de colères et de peurs. Une même chair prête au combat, parée aux blessures puisqu’il n’est de vie qui ne s’abreuve de sang. C’était leur première fois. De l’autoradio montait Le Sud, la chanson de Nino Ferrer. S’est suicidé ce type-là, a dit l’un d’eux. Une toile de Van Gogh, la touffeur d’un treize août, des chênes rabougris, deux érables, un églantier, un champ de blé moissonné en surplomb du Quercy blanc, les stridulations des cigales et soudain, une déchirure. Un coup de feu. Puis le silence. Silence de plomb. La chevrotine pénètre le cœur et le corps du chanteur s’effondre. Dans la voiture, personne ne chantait le refrain de la chanson qui promettait un été de plus d’un million d’années. Ils avaient soudain des mines graves. Le conducteur a coupé la radio. Dix minutes plus tard, le Kangoo s’est arrêté au rond-point, en travers de la départementale déserte. Les six passagers en sont descendus. Les corps étaient lourds. Ils ont sorti le brasero du coffre à la lueur des lampes de poche. Les filets de petit bois. Les Thermos de café. Les sacs de boustifaille. Ils ont caché la bouteille de cognac et les grands couteaux. J’aurais quand même dû prendre le riflard, a regretté l’un d’eux. On va quand même pas tirer les premiers, a commenté un autre. Et on a ri d’un rire sans gloire. Ils se savaient des chasseurs qui finiraient tôt ou tard à leur tour par être pourchassés. En attendant, il fallait tenir. Quand le barrage a été installé, ils ont bu un coup. Ils ont cherché des mots qui réchauffaient. C’est de leur faute, faut arrêter de nous prendre pour des cons, a pesté Tony, un trapu ombrageux. Origine italienne, précisait-il, j’ai dans les veines le même sang que Garibaldi. Le feu éclairait la nuit et les visages dévorés. La hargne assombrissait les regards. Les peaux se fanaient. Les doigts tremblaient. Quand une première voiture est apparue au loin, ils se sont levés comme un seul homme. Ils ont eu un peu peur, forcément. Mais la peur appelle aussi le courage. Le courage entraîne l’espoir. Et l’espoir fait battre les cœurs. Prendre les armes. On veut juste une vie juste, avait réclamé Pierre, et ils avaient tous été d’accord. Ils avaient même fabriqué une banderole avec ces mots qu’ils avaient trouvés chantants sans savoir que dans cette vie juste que réclamait Pierre, il y avait tout le poids de ses chagrins, de ses défaites de père, ses abandons d’époux, ses colères. Tous les cœurs ne dansent pas les mêmes querelles. Allez, on demande pas la lune. Juste un bout, avait-il ajouté. Et les autres avaient ri. Les corps ont revêtu des gilets jaune fluorescent. Ont pris position sur la chaussée. La voiture était à moins de trois cents mètres maintenant. Une des deux femmes s’est allongée sur l’asphalte gelé. Quelqu’un a lâché, eh Julie, n’exagère pas quand même, et Julie, avec une fierté de louve, a répondu ben qu’ils m’écrasent, tiens, on verra le chaos que ça sera. Deux cents mètres. C’était la première menace. Le baptême du feu. La voiture lançait des appels de phares qui ressemblaient à des insultes. Mais à mesure qu’elle approchait, ils devinaient la fourgonnette sombre d’Élias le boulanger, et les appels de phares sont alors apparus dans des cris de joie. J’ai bien pensé que vous seriez là, les gars, c’est le meilleur endroit pour tout bloquer. Voilà ma première fournée. Baguettes tradition. Viennoises. Pain complet. Seigle. Maïs, bien cuit comme tu l’aimes, a-t-il précisé à Julie qui se relevait. Et, la crème de la crème les amis, cent croissants beurre. Encore chauds. Dans quelques heures, loin d’ici, à Paris, les murs parleront des brioches de Marie-Antoinette. Des rêveurs enragés tenteront de prendre l’Élysée comme on prend son destin en main. Des pavés voleront comme tombent des cadavres d’oiseaux. Il exhalera déjà une odeur d’insurrection. Un parfum de muguet en novembre. Je peux pas rester avec vous, a ajouté Élias, penaud, mais si vous avez besoin de quoi que ce soit, vous appelez. La pleutrerie fait les lâchetés généreuses. Lorsqu’il est reparti, on l’a applaudi. Les croissants fondaient dans la bouche. C’était un beurre au goût d’enfance. Au goût d’avant. Quand le monde s’arrêtait au village voisin. À la coopérative. Ou à la grande ville. Quand le bureau de poste était encore ouvert. Quand l’assureur venait à la maison. Et le docteur. Quand le bus passait deux fois par jour et que le chauffeur, parce que vous marchiez le long des champs ou que les nuages menaçaient, stoppait ailleurs qu’à l’arrêt. Le temps où le monde avait la taille d’un jardin. La nuit tirait maintenant à sa fin. Le ciel se marbrait de cuivre. Les six gilets jaunes ressemblaient à des flammes qui dansent. Des lucioles d’ambre. Il y a toujours quelque chose de joyeux à partir au combat. En ce troisième samedi de novembre, le jour s’est levé à 8 h 05. Vers 8 h 30 sont arrivées les premières voitures qui se dirigeaient vers la ville. Une ou deux vers les plages du Nord. Le temps du week-end. Vers des maisons froides qui sentent le feu ancien, le sel humide, les photos moisies. On les a arrêtées. On a offert des croissants aux conducteurs. Aux passagers. Certains descendaient, se réchauffaient au brasero. Ça discutait. Ça s’emportait souvent. Mais tout le monde s’accordait à dire que la nouvelle taxe de six centimes et demi sur le gasoil c’était du vol. La négation de nos vies. Encore un mensonge. Faut se battre. C’est ce qu’on fait, mon gars, a dit Jeannot, un grand échalas pâle, c’est ce qu’on fait, mais en douceur. Ça existe la douceur, ça a son mot à dire. Peut-être, a repris le gars, mais les 80 kilomètres-heure ça aussi c’est une immense connerie. Déjà qu’à 90, on n’arrive pas à doubler les camions. Y veulent quoi ces connards ? Ces bobos. Parisiens. Planqués. Les mots pétaradaient. Tout y est passé. Branleurs de politiciens. Petits barons. Tout pour eux rien pour nous. Qu’on crève, c’est ça ? Qu’ils nous installent donc le métro, tiens. Qu’ils viennent vivre notre vie. Rien qu’une semaine. Tout ça, c’est pour faire cracher les radars, a crié l’un d’eux. Eh ben on va aller se les péter leurs radars, a proposé Pierre et tout le monde a été d’accord mais personne n’a osé bouger parce que chacun savait que c’est la première violence qui est la plus difficile. L’irréversible. Celle qui signe le début de la fin : après le premier coup, les fauves se lâchent. La chair des hommes devient champ de bataille. Alors personne n’a bougé. Des automobilistes ont abandonné leur voiture sur l’accotement enherbé pour rejoindre les autres. Ils ont revêtu leur gilet de luciole, ces bestioles qui brillent la nuit pour trouver leur partenaire et se reproduire. Ainsi les corps des laissés-pour-compte, des petits, des sans-dents, des fainéants et de « ceux qui ne sont rien » brillaient dans cette première aube afin de se reconnaître et de se reproduire par milliers. Dizaines, centaines de milliers. Dans quelques heures, les corps entremêlés de l’indignation feraient apparaître une méchante tache jaune sur le poumon de la République. Et rien ne serait jamais plus comme avant. Une voiture de la gendarmerie venait de s’arrêter à cent mètres de là. Aucun militaire n’en est sorti. Ils observaient. Ils connaissaient bien la théorie de l’étincelle. Du feu aux poudres. Ce qu’ils voyaient pour l’instant était bon enfant. Un petit déjeuner sur un rond-point. Une kermesse. Voilà que plus de cinquante automobiles étaient bloquées maintenant et des plus éloignées retentissaient des coups de Klaxon insistants, comme des râleries, des doigts d’honneur, mais quand une poignée de lucioles a remonté la file, le silence s’est fait aussitôt. On fouillait alors frénétiquement l’habitacle à la recherche de son gilet jaune. On s’empressait de l’étaler sur le tableau de bord. Regardez, les mecs, je suis avec vous. C’est dégueulasse ces taxes. Me faites pas de mal. Certains opéraient rapidement un demi-tour. S’enfuyaient. Une guerre, c’est choisir un camp, c’est se lever, et peu d’hommes ont les jambes solides. Quand il n’y a plus eu de croissants ni de pain, on a laissé passer les voitures. Une à une. On tentait un dernier échange avec le conducteur. On se promettait des luttes et des révoltes. Quelques têtes sur des piques. Sur la grande banderole, l’encre noire du slogan de Pierre brillait dans le soleil froid. « On veut juste une vie juste. » Plus tard, ça a été au tour d’un Cayenne de s’arrêter. Une voiture au nom d’un bagne sinistre dans lequel, sur dix-sept mille forçats, dix mille ont trouvé la mort entre 1854 et 1867. Dix mille morts sales. Véreuses. Une voiture qui représentait quatre virgule sept années de smic, et encore, si on mettait tout son argent dans la caisse, mais il fallait bien se loger, bien se nourrir, se vêtir, ensoleiller la vie des enfants. Laisse, a dit Pierre à Julie. C’est pour moi. Et Pierre s’est approché de la Porsche. Un gilet jaune était posé sur le cuir fauve du luxueux tableau de bord. Le conducteur était bel homme. Regard clair. Visage doux. La cinquantaine. Assis à l’arrière, un garçon de l’âge de son fils. L’enfant était occupé à sa tablette, il ne percevait rien des éclats du mécontentement des hommes. De l’air soufré. Pierre a fait signe à l’homme de baisser sa vitre. Sa guerre venait de commencer.

Bleu
Dans chacune des chambres, le mur qui faisait face au lit était bleu. Un bleu azurin, presque pastel. Un ciel dans lequel on se cognait. Une immensité en trompe-l’œil. Une couleur d’eau fraîche qui possédait un effet calmant et faisait baisser la tension artérielle. On disait même que le bleu pouvait réduire la faim. Et ici, au cinquième étage, c’était de fin de vie dont on parlait. Ceux qui arrivaient avaient encore faim mais plus aucun appétit. Les bouches ne mordaient plus. Les doigts tricotaient le vide. Parfois, les yeux suppliaient. Les malades partaient mais voulaient rester encore. Alors on soulageait les corps, on nourrissait les âmes. Au commencement, avant de rejoindre le cinquième, Louise avait été infirmière au premier. En néonatologie. Elle avait choisi ce service après la naissance de son fils car l’accouchement avait été difficile. Presque une bagarre. Depuis, l’enfant n’avait jamais supporté qu’on le touche. Le contact de l’eau, le poids de l’eau l’avaient fait souffrir, tout comme certains vêtements sur sa peau, certaines matières, et il lui avait semblé qu’ici, elle pourrait se rattraper. Toucher. Caresser. Ressentir. Avoir enfin des mains de mère, des gestes millénaires, des tendresses insoupçonnées – même, par exemple, lorsqu’elle poserait une sonde gastrique dans un corps de la taille d’un gigot. Toutes ces années, elle avait aimé maintenir cet équilibre inconstant entre une promesse et une incertitude, veillé à garder hors de l’eau les visages violacés, les petits corps prématurés, jusqu’à les tendre un jour aux parents, leur dire ces deux mots qui font toujours pleurer parce qu’ils parlent d’un miracle. Il vivra. Mais aujourd’hui, Louise était assise dans une de ces chambres où le mur face au lit est bleu, un bleu azurin, presque pastel. Elle travaillait désormais à l’étage où l’on ne dit plus il vivra mais il s’en va. Dans le bleu. La couleur du ciel. Elle avait demandé à rejoindre le service car elle aimait l’idée qu’il y ait d’autres chemins. Je t’accompagne. Je vais là où tu vas. Avec chaque patient, elle goûtait une nouvelle forme d’amour. À chaque fois une victoire quand la peur s’évaporait. Quand la maladie n’était plus un combat mais le temps qui restait, une grâce. On pouvait gagner des guerres en se laissant tomber. Là, elle tenait dans sa paume la main de dentelle effilochée de Jeanne, Jeanne qui n’avait plus peur, qui ne pleurait plus, qui n’attendait plus ses deux grands fils qui auraient dû venir, qui avaient promis de venir, ce samedi, maman, on sera là samedi, car le médecin leur avait dit ne traînez pas si vous voulez un au revoir, on ne se remet pas d’un adieu raté, alors ils avaient juré samedi, on prendra la route tôt, ça roulera bien. Les deux grands fils qui ne sont pas venus. Et voici que les râles s’amenuisent, deviennent semblables à un chuintement de gaz, alors Louise a pour Jeanne des mots qui sont ceux d’une fille et d’une sœur, les mots d’une mère, d’une amante. La scopolamine et la morphine avaient œuvré dans le silence du corps évidé. Jeanne ne souffrait pas. Jeanne s’en allait doucement. La faim avait disparu, le feu s’éteignait tandis que ses deux grands fils étaient bloqués au péage de Fleury-en-Bière, au milieu des manifestants en liesse, dans la vague mimosa, les chansons à fond dans les bagnoles, les odeurs de graillon. Une frairie. Une sauvagerie en laisse. Au même moment, dans le hall de l’hôpital, les images tournaient en boucle sur les deux grands écrans de télévision. On parlait de plus de deux cent quatre-vingt mille manifestants. Deux cents blessés. Peut-être quatre cents. C’était flou. Des policiers aussi. Des états graves. Des interpellations. Des gardes à vue. Les commentateurs s’en donnaient à cœur joie. Gilets jaunes, verts de rage, colères noires. Des stations-service, des supermarchés, des péages étaient bloqués. Il y aurait deux mille manifestations à travers la France. Sur certains ronds-points, des flics sortaient les matraques. La rage se traite à coups de tatanes. Dégagez. Dégagez. À l’hôpital, certains visiteurs commentaient les images d’actualité à voix basse. On ne sait jamais ce que pense le voisin. D’autres tentaient de calmer les enfants qui criaient. Qui exigeaient un Coca. Qui ne voulaient pas voir pépé. Sa bouche sent mauvais. C’est dégueu. D’autres encore fumaient devant la large porte vitrée de l’entrée, en aspirant de longues bouffées d’asphyxiés, avant de s’en retourner, le regard égaré, voir leur proche en train de crever d’un carcinome thymique ou d’un mésothéliome et de maugréer contre ces saloperies de maladies. Au Pont-de-Beauvoisin, en Savoie, une femme de 63 ans était morte tout à l’heure, percutée par une automobiliste prise de panique face aux gilets jaunes – le premier cadavre de la guerre qui se livrait ici. Au même moment, au cinquième étage de l’hôpital Thomazeau, venait de mourir Jeanne, 74 ans, d’un adénocarcinome et, deux chambres plus loin, Maurice, 82 ans, des suites d’une maladie de Charcot. Jeanne était restée avec Louise, et Jeanne avait eu froid. Maurice était entouré des siens. On avait dit dans le bureau des infirmières qu’il était parti en souriant. La famille semblait contente. Ils avaient remercié tout le service des soins palliatifs. Promis d’envoyer des fleurs. À Paris, la situation restait tendue aux abords de l’Élysée. Mille deux cents personnes étaient toujours regroupées dans le secteur de la Concorde. Louise est rentrée chez elle. C’était un samedi comme un autre. Le jour des familles. Du bordel dans les couloirs. Des chiottes sales. Elle allait retrouver son mari qu’elle n’avait pas vu ce matin, cinq de ses vieux potes étaient venus le chercher vers 4 heures pour aller bloquer un rond-point sur la départementale. Elle lui avait laissé deux Thermos de café sur la table de la cuisine. »

Extraits
« Sa mémoire était déjà encombrée de choses qui ne servaient qu’à le rassurer sur la permanence du monde. Les chiffres étaient un équilibre, une certitude tout comme les couleurs. Ce qui terrifiait, c’était la poésie des hommes, c’est à dire leur imprévisibilité, car pour lui la poésie des hommes n’était que cela, fantaisies, cabrioles, facéties. Ne pas savoir si un inconnu croisé dans la rue va vous sourire, être tout à fait indifférent ou bien vous poignarder le ventre et le cou avec un couteau de chasse spécial sanglier était absolument effrayant. »

« Djamila prenait celle de Geoffroy, la serrait très fort. La broyait même. Cette douleur avait le don de concentrer toutes ses peurs et la main de Djamila de les extirper. »

« Quand il y a trop de bruit, ses mains frappent sa tête, comme pour écraser les bruits dans son crâne. Ce sont les cafards. Des bestioles constituées de plus de vingt mille gènes, vous expliquera-t-il, soit presque autant que notre propre patrimoine génétique et parmi elles, plusieurs familles de gènes qui en font des insectes pratiquement impossibles à tuer, notamment à cause d’une production d’enzymes capables de décomposer la moindre substance toxique, y compris les pesticides. Il ne dit jamais de gros mots. Il respecte les règlements à la lettre. La loi. Lorsqu’il passe devant un miroir, il ne se voit pas toujours. Il voit l’arbre, jamais la forêt. Il perçoit le monde à sa façon. Mais surtout, il y a quelque chose en lui que vous détestez par- dessus tout, il ne vous reconnaît pas. »

« L’interdit et la violence possédaient quelque chose de sexuel. D’animal. Transgresser, c’était déplacer les lignes. Occuper plus de place. Déployer sa force. Cela revenait à jouir.»

« le rire est une vague qui emporte toutes les hontes et toutes les peurs »

« On ne l’appelle jamais monsieur. Monsieur Zeroual. On le tutoie comme un chien. Au second tour, il y a dix millions de Français qui ont voté la kahba Le Pen. Dix millions qui veulent nous foutre à la mer. Ils n’ont jamais voulu de nous. En attendant, ils nous parquent dans des immeubles dans des rues aux noms d’oiseaux. Comme des injures. Alors on va se montrer. Leur montrer qu’on est là. Qu’on est chez nous. Et puis Bakki a posé sur le lit un djilbab. Tiens. Tu t’habilleras avec ça maintenant. Et je ne veux plus qu’on me dise que les frères t’insultent dans la rue. Et je ne veux plus non plus entendre que tu traînes avec le petit débile. Un petit gaouri décérébré. Sinon, c’est fini l’école. Tu restes enfermée ici. Ah, et tu donneras ça à ton prof de sport, a-t-il ajouté, C’était un certificat médical la dispensant de piscine pour cause d’allergie au chlore. Djamila s’est alors allongée sur son lit. Elle a ramené la couette sur son corps lapidé. Elle a disparu dessous, comme sous la glaise d’une tombe, et ses frères ont quitté sa chambre et ç’en a été fini de son enfance. » p. 158

« Je crois qu’il existe aussi une vérité poétique. Et elle me fait peur, parce qu’elle se situe dans le cœur. Pas dans le cerveau, qui est un ordinateur. Si cette vérité est possible, alors on devrait tous se mélanger. On gommerait ainsi le blanc, le noir, le rouge, le jaune et il n’y aurait plus qu’une seule couleur. Celle de l’être humain. On ne peut pas être raciste envers soi-même. Djamila avait frappé ses mains. C’est exactement ça la poésie, Geoffroy! C’est tout ce qui peut changer le monde en beauté. Même si c’est illogique. Mais l’illogisme est encore une forme de logique, avait commenté le garçon malicieux. Alors, poursuit Hagop après cette longue explication, je lui ai répondu que les ennuis venaient quand les hommes avaient perdu le sens de la poésie. Étaient restés sourds aux murmures du cœur. Le garçon s’est habillé et nous sommes partis. Dans la voiture, il était agité. Il a commencé à taper la vitre avec son front. De plus en plus fort. » p. 202

À propos de l’auteur

DELACOURT_Gregoire_©DRGrégoire Delacourt © Photo DR

Né à Valenciennes en 1960, Grégoire Delacourt a publié huit romans aux éditions JC Lattès. En 2011, L’Écrivain de la famille (150 000 ex, Prix Marcel Pagnol 2011, Prix Rive Gauche à Paris 2011, Prix Carrefour du Premier Roman 2011, Prix Cœur de France 2011). En 2012, La liste de mes envies (1,2 millions d’ex, Prix Méditerranée des Lycéens 2013, Prix Livresse de Lire 2013) traduit en 35 langues, adapté au cinéma par Didier Le Pêcheur en 2014 et au théâtre. En 2014, On ne voyait que le bonheur (305 000 ex, Prix des Lectrices Edelweiss, Meilleur roman de l’année 2014), adapté au Festival d’Avignon. Et Mon Père en 2019 (23 000 ex). (Source: Éditions Grasset)

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Vanda

BRUNET_vanda

  RL2020

 

En deux mots:
Vanda vit seule – et mal – avec son fils Noé. Elle doit jongler avec son poste précaire dans un asile psychiatrique et les horaires de l’école. Quand son ex-mari réapparaît et entend passer du temps avec ce fils dont il ignorait jusque-là l’existence, Vanda ne veut pas en entendre parler…

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Mon fils, ma bataille

Après L’été circulaire, Marion Brunet nous revient avec un roman tout aussi fort. Vanda raconte le combat d’une mère-célibataire pour un fils que son ex-mari découvre après une très longue absence.

Vanda vit seule avec Noé, son fils de 6 ans, dans un cabanon en bord de plage. Un soir, au bar du club où elle vient noyer son mal-être dans l’alcool, elle croise Simon qu’elle n’a plus vu depuis sept ans. Il est de retour pour enterrer sa mère et régler les affaires de succession et ignore qu’il est le père de Noé.
Après les obsèques et avant de rentrer sur Paris, il décide d’aller prendre une bière avec Vanda et de faire la connaissance de Noé. Une rencontre qui le bouleverse bien davantage qu’il ne le laisse paraître. Chloé, avec laquelle il partage désormais sa vie, comprend que désormais plus rien ne sera comme avant.
Pendant ce temps Vanda, employée à l’hôpital psychiatrique en contrat précaire, voit le personnel s’insurger contre des conditions de travail de plus en plus dégradées et un niveau de vie qui baisse. C’est le moment où apparaissent les gilets jaunes et où le moteur de sa voiture lâche. C’est le jour où elle doit prendre les transports en commun pour récupérer son fils fiévreux. Et pour couronner le tout, voilà que Simon réapparait. Il est revenu pour voir le notaire, vider la maison de sa mère et voir son fils. Ce fils qu’il a découvert et qu’il ne veut plus lâcher.
Ni Chloé, ni Vanda ne comprennent ce soudain attachement, mais toutes deux savent que les emmerdements vont croître aussi vite que l’obstination de ce père. Vanda, qui vient de perdre son emploi après avoir manifesté et vu de près la violence policière, accepte son invitation à dîner dans un restaurant de bord de mer, prend les billets qu’il lui propose pour réparer sa voiture avant de comprendre qu’elle se fait piéger. Alors, elle part avec Noé.
Marion Brunet, qui avait déjà réussi avec L’été circulaire (Grand Prix de littérature policière 2018, disponible en poche) à ficeler une intrigue dans laquelle la tension montait crescendo comme la température de cet été dans le Vaucluse, confirme ici son talent à prendre le lecteur dans une intrigue dont il devine que l’issue sera dramatique, sans qu’à aucun moment il ne puisse pourtant deviner l’issue. Ce qui ne fait du reste qu’augmenter son plaisir au moment de feuilleter les dernières pages, quand se dénoue le drame. Vous n’oublierez pas Vanda de sitôt !

Vanda
Marion Brunet
Éditions Albin Michel
Roman
000 p., 00,00 €
EAN 978xxx
Paru le 8/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, à Marseille et environs. On y évoque aussi Tanger et la Bretagne ainsi que Paris et Porte Vecchio en Corse.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Personne ne connaît vraiment Vanda, cette fille un peu paumée qui vit seule avec son fils Noé dans un cabanon au bord de l’eau, en marge de la ville. Une dizaine d’année plus tôt elle se rêvait artiste, mais elle est devenue femme de ménage en hôpital psychiatrique. Entre Vanda et son gamin de six ans, qu’elle protège comme une louve, couve un amour fou qui exclut tout compromis. Alors quand Simon, le père de l’enfant, fait soudain irruption dans leur vie après sept ans d’absence, l’univers instable que Vanda s’est construit vacille. Et la rage qu’elle retient menace d’exploser.
Grand Prix de Littérature policière pour L’été circulaire, Marion Brunet déploie tout son talent dans cette magnifique tragédie contemporaine qui mêle la violence sociale à la grâce d’une écriture sensible et poétique. Un poignant portrait de femme et de mère où l’intime rencontre la brutalité de notre société.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
France Inter (Le polar sonne toujours deux fois – Michel Absecat)
Libération (Marc Villard)
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
Blog La rousse bouquine 
Blog Mes échappées livresques 
Blog Moka Au milieu des livres 
Blog Encore du noir 
Blog Domi C Lire 
Blog Le boudoir de Nath

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Il restera pas
Elle l’a reconnu tout de suite, s’est arrêtée de respirer, glacée. Il boit près des enceintes, remue à peine dans un balancement raisonnable de la tête, le sourire ennuyé du mec qui n’a pas traîné dans ce genre d’endroit depuis longtemps.
Qu’est-ce qu’il fout là ? Vanda ne l’a pas revu depuis presque sept ans. Sept ans c’est loin, une autre vie – formule éculée pour une réalité charnelle. Le type ne bouge pas, il y a longtemps déjà il était comme ça, incapable de danser, le corps qui s’empêche, il n’y avait que dans le sexe qu’il devenait mouvant, surprenant de désordre et prêt à l’envol.
Tournant le dos à la scène, Vanda traverse le groupe de danseurs, pousse les corps en sueur, les torses qui tressautent et se heurtent. Les visages luisants et orangés sont tordus dans la lumière, les dents à découvert. À mesure que le groupe sur scène s’excite de plus en plus et que l’ambiance du bar monte encore d’un cran, elle réalise qu’elle est déjà drôlement bourrée. Le vertige de l’alcool et l’impression d’être envahie sur ses terres. Lui, près des enceintes, il ne fait plus partie de son paysage. Il s’y superpose tel un insecte sur un tableau aimé. Il faut qu’elle rentre, elle doit fuir l’autre, rejailli d’entre les disparus, bordel il faut vraiment qu’elle bouge avant qu’il la voie. Elle se coule vers le comptoir, commande une vodka. La dernière, elle annonce au serveur, qui lui sourit sans y croire. Il s’en tape qu’elle mente, il en voit tous les soirs des pires qu’elle. Et elle aussi il la voit souvent, depuis longtemps. Ce bar, c’est une fausse famille à force, des gens avec qui rire sans en avoir vraiment envie, des ivrognes qui deviennent plus familiers que les cousins avec qui on faisait les marioles ou que ses propres gosses. Il n’y a que dans cet endroit qu’on peut encore écouter des groupes de punks qui font de la musique comme on défonce un abribus ou un distributeur de billets. Du rock un peu sale, pour des fêtards d’un même tonneau. Ici, il y en a d’autres qui lui ressemblent, des abîmés qui ont oublié de vieillir. Vanda boit sa vodka d’un seul mouvement, une longue gorgée qui pique à peine, repose le verre sans douceur sur le comptoir.
Parce qu’elle plie sous l’urgence, elle tient parole et décline d’un geste la proposition du serveur qui ressort la bouteille. C’est rare qu’elle refuse le dernier verre offert par la maison, mais là il faut qu’elle se tire, elle n’a pas le choix, trop à perdre et les mains qui tremblent.
Sur le trottoir des types fument, et l’un d’entre eux lui fait des signes d’au revoir, il titube en rigolant.
– Salut Vanda, fais gaffe sur la corniche.
Elle allume une clope sans répondre avant d’ouvrir sa Renault 21 hors d’âge qu’elle n’aura jamais les moyens de remplacer. Elle a laissé un bras au garagiste pour la dernière courroie de distribution, maintenant ça fait moins de bruit quand elle roule, un luxe. Secouée par un rire anxieux elle se glisse dans l’habitacle, un rire de femme saoule ou de jeune fille qui fait le mur. Un rire excentrique et embarrassant. Mais avant qu’elle ne démarre il est là, tout près, si près qu’elle sursaute – il a posé une main sur la portière, là où la vitre est descendue. Il ne dit rien, lui sourit simplement. Elle peut voir qu’il a vieilli, ça lui va pas si mal. Comme elle reste interdite, bouche cousue, il finit par reculer son visage, gêné peut-être.
– Je suis dans le coin pour quelques jours, ce serait bien qu’on boive un verre.
Pour ne pas répondre elle grogne, bave un ouais qui dit l’inverse, fait démarrer la bagnole. Il faut qu’elle parte. Il restera pas.
Elle appuie sur l’accélérateur pour filer le plus vite possible, alors il est obligé de lâcher la portière.
Vanda coupe par le centre-ville et rejoint la mer qu’elle longe, la tête penchée vers la fenêtre, pour le plaisir et la claque fraîche qui lui permet de tenir la route. Elle pense à Simon, il est temps de rendre son nom au mec croisé au bar, le mec d’il y a longtemps. Un copain du copain d’un copain, à cette époque ils étaient nombreux à traîner en bande, courir les vernissages pour boire l’apéro à l’œil et remplir leurs poches de cacahuètes, ils étaient tous plus ou moins artistes, certains moins que d’autres, tous plus ou moins allumés, certains plus que d’autres. Ils rigolaient bien. Ça a duré quelques mois leur histoire et puis il est parti, elle ne comptait pas qu’il revienne, vraiment pas.
En faisant des grimaces dans la nuit, Vanda tente de chasser le souvenir, chantonne en roulant des épaules pour un public invisible. C’est seulement quand elle s’engage dans la traverse qui rejoint la plage qu’elle se tait et s’apaise un peu. Ici il y a le bruit des vagues, l’aspiration animale du ressac. Elle ne ferme pas la voiture, personne n’en voudrait. Elle la gare toujours au même endroit, tout contre le parapet qui surplombe la plage ; les voisins ne disent rien, ceux des villas – ça fait longtemps qu’elle vit ici, même si elle n’a pas vraiment le droit. Du sable est collé sous la calandre et dans les sillons des pneus presque lisses. À l’intérieur aussi il y a du sable partout, sous ses fesses et au sol, un bordel monstre à l’arrière, les sièges rabattus. Des pots de peinture et de la térébenthine, du white spirit, des morceaux de bois, une pelle en plastique. Et le duvet déroulé, bossu.
Au bruit que fait le hayon en s’ouvrant, ça s’agite dans le duvet. L’enfant se réveille mais pas complètement, juste ce qu’il faut pour s’extirper du duvet et s’agripper à sa mère, qui l’attrape contre sa hanche, le portant à moitié – malgré ses six ans il ne pèse pas grand-chose. Dans son état, la descente des marches jusqu’au cabanon est acrobatique, mais elle a l’habitude, c’est souvent qu’elle l’embarque et rentre avec lui dans la nuit. En revanche dans le sable c’est plus dur, elle manque de s’effondrer et son pied tape dans une canette de bière oubliée. Ça la fait ricaner mollement, elle ne se sent plus si saoule pourtant – la route, le vent, et l’odeur de la mer à présent, son mouvement. Et le corps de l’enfant, sa tête qui roule contre elle.
Le plus doucement possible, elle ouvre le volet efflanqué puis la porte, la referme sur eux et sur la pièce unique, aveugle. Elle accompagne l’enfant dans le grand lit, il se coule sous la couette, un bras hors du drap, et se rendort instantanément, la bouche entrouverte, les tempes encore mouillées par une suée nocturne. Vanda s’accroupit près de lui, enfonce le visage dans son cou pour le sentir, renifler ses odeurs de nuit. Elle l’embrasse comme on dévore, au risque de le réveiller à nouveau.
– Mon bébé, mon Bulot, je t’aime, je t’aime.
Une litanie, une chanson douce et folle – son garçon au sommeil lourd ne se réveille pas.»

Extrait
« Noé vit au cabanon depuis qu’il est né, c’est sa maison. Certains disent à Vanda qu’elle devrait partir. Qu’elle et Noé pourraient peut-être emménager dans un appartement du centre, avec de la hauteur et la lumière qui inonde les tomettes, des rideaux aux fenêtres, et une chambre chacun pour soi. Une machine à laver aussi, ce serait pratique. Là elle doit se cacher au boulot pour laver leur linge dans la buanderie collective. Vanda secoue toujours la tête, elle dit non, chez nous c’est ici, et puis il y a la mer. Parfois elle y pense tout de même, quand il fait froid malgré les poêles à fioul et que le gamin fait ses devoirs avec son anorak, ou si elle rentre avec un type. Toute façon j’ai pas les moyens, elle dit. Ça coûte moins cher qu’un deux-pièces au centre-ville. Et puis il y a la mer. »

À propos de l’auteur
Marion Brunet a 43 ans et vit actuellement à Marseille. Après des études de Lettres, elle a travaillé comme éducatrice spécialisée dans différents secteurs, notamment en psychiatrie. Reconnue pour ses romans « young adults » (Dans le désordre, 2016; Sans foi ni loi, 2019), elle a été fortement remarquée avec la parution aux éditions Albin Michel de L’été circulaire, Grand Prix de littérature policière 2018 et Prix des libraires du Livre de Poche 2019. (Source: Éditions Albin Michel)

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La fille de l’Espagnole

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 RL2020

Ouvrage figurant dans la sélection des 20 romans de la rentrée de la FNAC

En deux mots:
Après l’enterrement de sa mère, Adelaida Falćon se retrouve seule, chassée de son domicile par des «révolutionnaires». Elle trouve refuge chez la fille de l’Espagnole, qui vient d’être assassinée et tente de survivre et d’élaborer un plan pour fuir cette violence aveugle qui s’abat sur son pays.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Ce moment où tout peut basculer

Dans «La Fille de l’Espagnole», un premier roman saisissant, la journaliste Karina Sainz Borgo retrace le parcours d’une jeune femme qui essaie de sauver sa vie dans un Venezuela en proie au chaos.

Adelaida Falćon, la narratrice de ce roman qui vous prendra aux tripes, vient de perdre sa mère alors que le pays est en train de basculer dans le chaos. Le désordre est tel que même l’organisation de funérailles relève du tour de force. Quand Clara et Amelia, les sœurs de la défunte, doivent renoncer à assister aux obsèques en raison de l’insécurité croissante, elle comprend la gravité de la situation: «le monde, tel que je le connaissais, avait commencé à s’effondrer». Et de fait, la violence, la peur et la mort ne vont dès lors cesser de la hanter. Car, on l’aura compris, la mort de sa mère est une métaphore pour dire la mort d’un pays: «Je ne songeais qu’à ce moment où le soleil allait disparaitre, plongeant dans l’obscurité la colline où j’avais laissé ma mère toute seule. Alors je suis morte une seconde fois. Je n’ai jamais pu ressusciter les morts qui se sont accumulés dans ma biographie cet après-midi-là. Ce jour-là, je suis devenue ma seule et unique famille. Les dernières bribes d’une vie qu’on n’allait pas tarder à m’arracher, à coups de machette. A feu et à sang, comme tout dans cette ville.»
Construit sur une tension croissante, le roman va dès lors devenir un guide de survie. Au moment de regagner son appartement Adelaida se heurte à un groupe de femmes qui ont mis la main sur les lieux, y organisant leur trafic de marchandises. Elles lui refusent même le droit d’emporter quelques effets personnels et prennent un malin plaisir à déchirer devant elle les quelques livres qu’elle entendait conserver. En fuyant, elle voit la porte d’entrée d’une voisine entrouverte et trouve refuge dans le domicile chez Aurora Peralta, la fille de l’Espagnole qui gît là, assassinée. Après avoir cohabité avec ce cadavre, elle comprend qu’il va lui falloir s’en débarrasser. Une mission quasi impossible pour elle, surtout au cinquième étage d’un immeuble. Les émeutes qui s’intensifient dans la rue lui apporteront la solution. Mais n’en disons pas davantage, sinon pour souligner que cette scène est un parfait condensé de la folie qui s’est emparée d’un pays qui quelques années auparavant était calme et accueillant. Julia, originaire de Galice, n’avait pas hésité à émigrer et s’était fait au fil des années une jolie réputation de cuisinière hors-pair. Sa gargote, dans le quartier des immigrés, n’avait pas tardé à se faire une clientèle d’habitués.
Aujourd’hui, il va falloir tenter de faire le chemin inverse. Adelaida, qui a le même âge qu’Aurora va chercher à usurper son identité pour pouvoir gagner l’Espagne. Alors que les derniers amis et connaissances capables de l’aider disparaissent sans laisser de réel espoir : «Les Fils de la Révolution sont arrivés à leurs fins. Ils nous ont séparés de part et d’autre d’une ligne. Celui qui a quelque chose et celui qui n’a rien. Celui qui part et celui qui reste. Celui qui est fiable et celui qui est suspect. Ils ont érigé le reproche en une division supplémentaire dans une société qui n’en manquait pas. Je ne vivais pas bien, mais si j’étais sûre d’une chose, c’était que ça pouvait toujours être pire. Ne pas faire partie de la catégorie des moribonds me condamnait à me taire par décence.»
Cela peut paraître étrange, mais c’est bien un sentiment de culpabilité qui étreint Adelaida lorsqu’elle choisit l’exil, tout en comprenant que ce Venezuela «n’était pas une nation, c’était une machine à broyer.»
En cela Karina Sainz Borgo, que j’ai eu la chance de rencontrer, ressemble beaucoup à sa narratrice. Elle a quitté le Venezuela en 2006 et s’est installée à Madrid où elle est journaliste. Son roman, qu’elle aura porté une dizaine d’années avant de l’écrire, montre admirablement cette ambivalence l’instinct de survie et les racines qu’on aimerait préserver. S’il a déjà été traduit dans une vingtaine de pays, c’est non seulement en raison de sa force et de son habile construction – on aurait envie de recopier toutes les formules qui concluent les chapitres – mais c’est d’abord parce qu’il résonne avec tous les problèmes actuels et en particulier cette peur que soudain tout bascule dans un avenir incertain.
Les grands romans sont des vigies dans la tourmente, celui de Karina Sainz Borgo nous éclaire et nous appelle à la vigilance.

La Fille de l’Espagnole
[La hija de la Espanola]
Karina Sainz Borgo
Éditions Gallimard
Roman
Trad. de l’espagnol (Venezuela) par Stéphanie Decante
240 p., 20 €
EAN 9782072857355
Paru le 3/01/2020

Où?
Le roman se situe principalement au Venezuela, à Ocumare et à Caracas, puis se termine en Espagne, à Madrid.

Quand?
L’action n’est pas située dans le temps, disons qu’elle se déroule il y a quelques années, avec des souvenirs remontant quarante ans en arrière.

Ce qu’en dit l’éditeur
Adelaida Falcón vient d’enterrer sa mère lorsque de violentes manifestations éclatent à Caracas. L’immeuble où elle habite se retrouve au cœur des combats entre jeunes opposants et forces du gouvernement. Expulsée de son logement puis dépouillée de ses affaires au nom de la Révolution, Adelaida parvient à se réfugier chez une voisine, une jeune femme de son âge surnommée «la fille de l’Espagnole». Depuis cette cachette, elle va devoir apprendre à devenir (une) autre et à se battre, pour survivre dans une ville en ruine qui sombre dans la guerre civile.
Roman palpitant et d’une beauté féroce, le récit de cette femme seule sonne juste, comme une vérité, mais également comme un avertissement. Il nous parle depuis l’avenir, à la manière d’une dystopie, nous rappelant que notre monde peut s’effondrer à tout moment, qu’il est aussi fragile que nos souvenirs et nos espoirs.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com


(en espagnol) Biografía y literatura de Karina Sainz Borgo © Production Casa de América

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Nous avons enterré ma mère avec ses affaires : sa robe bleue, ses chaussures noires à talons plats et ses lunettes à double foyer. Impossible de faire nos adieux autrement. Impossible de dissocier cette tenue de son souvenir. Impossible de la rendre incomplète à la terre. Nous avons tout inhumé, parce que après sa mort il ne nous restait plus rien. Pas même la présence de l’une pour l’autre. Ce jour-là, nous nous sommes effondrées d’épuisement. Elle dans son cercueil en bois ; moi sur la chaise sans accoudoirs d’une chapelle en ruine, la seule disponible parmi les cinq ou six que j’ai cherchées pour organiser la veillée funèbre et que j’ai pu réserver pour trois heures seulement. Plus que de funérariums, la ville regorgeait de fours. Les gens y entraient et en sortaient comme ces pains qui se faisaient rares sur les étagères et pleuvaient dru dans notre mémoire quand la faim revenait.
Si je parle encore au pluriel de ce jour-là, c’est par habitude, parce que les années nous avaient soudées comme les lames d’une épée avec laquelle nous nous défendions. En rédigeant l’inscription pour sa tombe, j’ai compris que la mort commence dans le langage, dans cet acte d’arracher les êtres au présent pour les ancrer dans le passé, pour les réduire à des actions révolues qui ont commencé et fini dans un temps qui s’est éteint. Ce qui fut et ne sera plus. Telle était la vérité : ma mère n’existerait plus que conjuguée d’une autre manière. En l’inhumant, je mettais un terme à mon enfance de fille sans enfants. Dans cette ville à l’agonie, nous avions tout perdu, y compris les mots au temps présent.
Six personnes se sont rendues à la veillée funèbre. Ana a été la première. Elle est arrivée en traînant le pas, soutenue par Julio, son mari. Plus que marcher, Ana semblait traverser un tunnel obscur qui débouchait sur le monde que nous, les autres, habitions. Cela faisait des mois qu’elle suivait un traitement aux benzodiazépines. L’effet commençait à se dissiper. Elle avait à peine assez de gélules pour assurer la dose quotidienne. Comme le pain, l’alprazolam se faisait rare et le découragement se frayait un chemin avec la même force que le désespoir de ceux qui voyaient disparaître ce dont ils avaient besoin pour vivre : les personnes, les lieux, les amis, les souvenirs, la nourriture, le calme, la paix, la raison. « Perdre » était devenu un verbe égalisateur que les Fils de la Révolution brandissaient contre nous.
Ana et moi nous sommes connues à la faculté de lettres. Depuis lors, nous avons vécu nos enfers respectifs en synchronie. Et c’était le cas une fois de plus. Quand ma mère a été admise dans l’unité de soins palliatifs, les Fils de la Révolution ont arrêté Santiago, le frère d’Ana. Ce jour-là, des dizaines d’étudiants ont été appréhendés. Aucun n’a été épargné. Le dos à vif criblé de chevrotines, passés à tabac dans un coin ou violés avec le canon d’un fusil. Pour Santiago ce fut La Tombe, une combinaison des trois, savamment dosée.
Il a passé plus d’un mois dans cette prison creusée cinq étages sous terre. Isolé de tout bruit, sans fenêtres, privé de lumière naturelle et d’aération. La seule chose qu’on entendait, c’était le cliquetis des rails du métro au-dessus de nos têtes, avait dit un jour Santiago. Il occupait une des sept cellules alignées les unes à la suite des autres, si bien qu’il ne pouvait pas voir ni savoir qui d’autre était détenu en même temps que lui. Chaque geôle mesurait deux mètres sur trois. Sol et murs blancs. Tout comme le lit et les barreaux à travers lesquels on lui passait un plateau avec de la nourriture. On ne lui donnait jamais de couverts : s’il voulait manger, il devait le faire avec les mains.
Cela faisait des semaines qu’Ana n’avait aucune nouvelle de Santiago. Elle ne recevait même plus l’appel pour lequel elle payait toutes les semaines, pas plus que la piètre preuve de vie qui lui parvenait sous la forme de photos envoyées d’un téléphone auquel ne correspondait jamais le même numéro.
Nous ne savons pas s’il est vivant ou mort. Nous ne savons rien de lui, a confié Julio ce jour-là, à voix basse et en s’éloignant de la chaise sur laquelle Ana a regardé fixement ses pieds pendant trente minutes. Durant tout ce temps, elle s’est limitée à lever les yeux pour poser trois questions :
« À quelle heure sera enterrée Adelaida ?
— À deux heures et demie.
— Bien, murmura Ana. Où ça ?
— Au cimetière de la Guairita, dans le secteur historique. Maman a acheté cette concession il y a très longtemps. La vue est belle.
— Bien… – Ana semblait redoubler d’efforts, comme si concevoir ces quelques mots relevait d’une tâche de titan –. Veux-tu rester avec nous aujourd’hui, le temps que le plus dur soit passé ?
— Je prendrai la route pour Ocumare demain à la première heure ; je vais rendre visite à mes tantes et leur laisser quelques affaires, ai-je menti. Merci pour ta proposition. Pour toi aussi c’est une période difficile. Je le sais.
— Bien. »
Ana m’a embrassée sur la joue et est repartie. Qui voudrait partager le deuil des autres quand il sent se profiler le sien ?
María Jesús et Florencia, deux institutrices à la retraite avec lesquelles ma mère était restée en contact, sont arrivées. Elles m’ont présenté leurs condoléances et sont parties rapidement elles aussi, bien conscientes que rien de ce qu’elles pourraient dire n’adoucirait la mort d’une femme encore trop jeune pour disparaître. Elles sont reparties en pressant le pas, comme si elles essayaient de distancer la faucheuse avant qu’elle ne vienne les chercher à leur tour. Pas une seule couronne de fleurs au funérarium, excepté la mienne. Une composition d’œillets blancs qui recouvraient à peine la moitié du cercueil. »

Extraits
« Je n’ai jamais conçu notre famille comme une grande chose. La famille, c’était nous deux, ma mère et moi. Notre arbre généalogique commençait et s’achevait avec nous. À nous deux, nous formions une plante vivace, une sorte d’aloe vera qui pouvait pousser n’importe où. Nous étions petites et veinées, nervurées presque, peut-être pour ne pas souffrir quand on nous arrachait un morceau, voire toutes nos racines. Nous étions faites pour résister. Notre monde reposait sur l’équilibre que nous étions capables de conserver à nous deux. Le reste relevait de l’exceptionnel, de l’accessoire ; nous pouvions donc nous en passer : nous n’attendions rien de personne, nous nous suffisions l’une à l’autre. »

« Le seul mort que j’avais m’attachait à une terre qui expulsait les siens avec autant de force qu’elle les engloutissait. Ce n’était pas une nation, c’était une machine à broyer » p. 27

« Je ne songeais qu’à ce moment où le soleil allait disparaitre, plongeant dans l’obscurité la colline où j’avais laissé ma mère toute seule. Alors je suis morte une seconde fois. Je n’ai jamais pu ressusciter les morts qui se sont accumulés dans ma biographie cet après-midi-là. Ce jour-là, je suis devenue ma seule et unique famille. Les dernières bribes d’une vie qu’on n’allait pas tarder à m’arracher, à coups de machette. A feu et à sang, comme tout dans cette ville. p. 33

« Les Fils de la Révolution sont arrivés à leurs fins. Ils nous ont séparés de part et d’autre d’une ligne. Celui qui a quelque chose et celui qui n’a rien. Celui qui part et celui qui reste. Celui qui est fiable et celui qui est suspect. Ils ont érigé le reproche en une division supplémentaire dans une société qui n’en manquait pas. Je ne vivais pas bien, mais si j’étais sûre d’une chose, c’était que ça pouvait toujours être pire. Ne pas faire partie de la catégorie des moribonds me condamnait à me taire par décence. » p. 54

« J’ai regardé les assiettes, les pages arrachées, les gros doigts aux ongles écaillés, les tongs et le corsage de ma mère. J’ai levé le regard, qu’elle a soutenu avec délectation. J’avais encore un goût de métal dans la bouche. Je lui ai craché dessus.
Elle a essuyé son visage, imperturbable, et a sorti son revolver. La dernière chose dont je me souvienne, c’est le bruit du coup de crosse sur ma tête. » p. 87

« Dans la profonde solitude d’un parc plein de nymphes et d’arbres, quelque chose dans ce pays, de l’ordre de la déprédation, commençait à s’abattre sur nous.» p.106

« Ils envoyaient quelqu’un incapable de comprendre ce qu’il avait vu pour que dans sa voix blanche affleure la tache sombre de la mort.» p. 141

« J’ai compris ce jour là de quoi sont faits certains adieux. Les miens, de cette poignée de merde et de viscères, de ce littoral qui s’enfuyait, de ce pays pour lequel je ne pouvais pas verser une seule larme.» .p 221

« Toute mer est un bloc opératoire où un bistouri aiguisé sectionne celles et ceux qui prennent le risque de la traverser.» p. 226

À propos de l’auteur
Karina Sainz Borgo, née en 1982 à Caracas, est journaliste, blogueuse et romancière. Elle a quitté le Venezuela il y a une douzaine d’années et vit désormais en Madrid où elle collabore à différents médias espagnols et d’Amérique latine. La fille de l’Espagnole (La hija de la española, 2019) dont l’action se déroule à Caracas, est son premier roman. Il a fait sensation lors de la Foire du livre de Francfort en octobre 2018, les éditeurs d’une vingtaine de pays en ayant acquis les droits. (Source: Livres Hebdo / Babelio)

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Les petits de Décembre

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  RL_automne-2019

 

En deux mots:
Les jeunes qui jouent au foot sur un terrain vague de la Cité du 11 décembre vont découvrir que deux généraux ont l’intention de préempter leur terrain pour y construire leur villa. Après avoir réussi à les déloger une première fois, ils entrent en résistance et organisent le siège de leur lopin de terre.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

«Résiste, prouve que tu existes»

Dans un roman qui s’appuie sur un fait divers réel, Kaouther Adimi nous entraîne derrière quelques enfants qui aimeraient pouvoir continuer à jouer au foot dans leur quartier et en fait une ode à la liberté.

Les Petits de Décembre, ce sont les enfants qui habitent la Cité du 11 décembre 1960 à Dely Brahim, un quartier d’Alger. Leur fait de gloire, on va très vite le comprendre, est d’avoir fait reculer deux généraux qui ambitionnaient de réquisitionner un terrain vague pour y construire leurs villas.
Nous sommes durant une matinée pluvieuse du mercredi 3 février 2016. C’est là que vers 10 heures du matin une grande voiture noire aux vitres teintées s’arrête. En sortent deux hommes protégés d’un parapluie, le général Saïd (petite taille, avec une moustache bien taillée, portant des lunettes à monture carrée et aux verres fumés) et le général Athmane (immense, avec un crâne dégarni et des sourcils broussailleux, mais rasé de très près). Consultant les plans qu’ils ont amenés, ils imaginent leurs villas de luxe érigées là. Sauf que Youcef et ses copains ne l’entendent pas de cette oreille. Ils défendent leur terrain de football, jettent des pierres et parviennent même à s’emparer du revolver du général Saïd. Les militaires, surpris et décontenancés prennent la fuite.
Mais bien entendu, ce n’est que pour revenir plus forts et bien décidés à ne pas se laisser dicter leur conduite par des gamins. Et c’est là que la plume de Kaouther Adimi fait merveille. La romancière transforme le fait divers (réel) en épopée, en ode à la liberté. Ce carré de terre devient le symbole de la résistance contre l’oppression, les prébendes, les privilèges de la caste au pouvoir, l’arbitraire qui régit le quotidien des Algériens.
Inès, Jamyl, Mahdi et les autres mènent l’insurrection, décident d’occuper le terrain et n’entendent pas renoncer à l’un des derniers espaces dont ils peuvent disposer. Les réseaux sociaux jouant leur rôle d’amplificateur, ils vont très vite gagner et notoriété et contrarier les deux hiérarques et leurs «papiers officiels».
Cette nouvelle version de la lutte du pot de terre contre le pot de fer est joyeuse autant qu’éclairante. On y découvre par exemple que face à l’innocence, voire la naïveté des jeunes, il est fort difficile de lutter. Les moyens de pression habituels qui auraient rapidement fait céder les parents sont ici inefficaces. Pourtant plainte est déposée et dans le secret des cabinets ministériels les tractations et réunions s’enchainent. À l’inverse, la première victoire des gamins va cristalliser tous les combats. Contre la dictature, contre l’oppression des femmes, contre la caste des corrompus.
On parle souvent du pouvoir prémonitoire des écrivains. En voici une formidable illustration. Alors que Kaouther Adimi mettait la dernière main à son roman, une vague de protestation enflammait l’Algérie et allait conduire à la démission de Bouteflika. Ajoutons que quelques semaines plus tard l’équipe nationale remportait la Coupe d’Afrique des nations et entrainait à nouveau le peuple dans la rue, avec à nouveau l’idée que la «vraie Algérie» ne se laisserait plus faire.
Joyeux et ironique, ce roman fait souffler un allègre vent de liberté. Irrésistible!

Les petits de Décembre
Kaouther Adimi
Éditions du Seuil
Roman
256 p., 18 €
EAN 9782021430806
Paru le 14/08/2019

Où?
Le roman se déroule à Dely Brahim, une commune de l’ouest d’Alger.

Quand?
L’action se situe en février 2016 et dans les semaines qui suivent.

Ce qu’en dit l’éditeur
C’est un terrain vague, au milieu d’un lotissement de maisons pour l’essentiel réservées à des militaires. Au fil des ans, les enfants du quartier en ont fait leur fief. Ils y jouent au football, la tête pleine de leurs rêves de gloire. Nous sommes en 2016, à Dely Brahim, une petite commune de l’ouest d’Alger, dans la cité dite du 11-Décembre. La vie est harmonieuse, malgré les jours de pluie qui transforment le terrain en surface boueuse, à peine praticable. Mais tout se dérègle quand deux généraux débarquent un matin, plans de construction à la main. Ils veulent venir s’installer là, dans de belles villas déjà dessinées. La parcelle leur appartient. C’est du moins ce que disent des papiers «officiels».
Avec l’innocence de leurs convictions et la certitude de leurs droits, les enfants s’en prennent directement aux deux généraux, qu’ils molestent. Bientôt, une résistance s’organise, menée par Inès, Jamyl et Mahdi.
Au contraire des parents, craintifs et résignés, cette jeunesse s’insurge et refuse de plier. La tension monte, et la machine du régime se grippe.
A travers l’histoire d’un terrain vague, Kaouther Adimi explore la société algérienne d’aujourd’hui, avec ses duperies, sa corruption, ses abus de pouvoir, mais aussi ses espérances.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
L’Orient littéraire (Jabbour Douaihy)
El Watan.com 
France Culture (La grande table culture – Olivia Gesbert)
France Info (Laurence Houot)
Libération Maroc 
Diacritik (Jean-Pierre Castellani)
Blog Sur la route de Jostein 
Le blog de Mimi 


Kaouther Adimi présente Les Petits de Décembre © éditions du Seuil

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Alger en février. Ses bourrasques de vent, sa pluie fine, ses températures qui chutent. La ville se noie et noie avec elle ses habitants. On peine à marcher à cause de la boue. On hésite avant de sortir, on n’est jamais assez couvert. Les bus sont gelés, les portes des salles de classe claquent à cause des fenêtres brisées, les draps étendus sur les terrasses sont imbibés l’eau.
Le ciel aux nuages gris et lourds, gorgés de pluie qui bientôt inondera certaines villes du pays. Les arbres aux branches qui craquent, tant et tant qu’ils effraient les passants. Les oiseaux qu’on n’entend plus. Les enfants rentrent trempés de l’école, leurs petites chaussures maculées de boue.
Dans le centre-ville, les voitures circulent difficilement. Des policiers habillés de bleu ont revêtu des cirés transparents. Ils tentent de mettre un peu d’ordre dans la circulation. Servent-ils réellement à quelque chose? Sont-ils plus utiles qu’un vulgaire feu tricolore? La réponse est sans appel et cent pour cent des Algériens considèrent qu’ils sont bien plus souvent à l’origine de l’atroce circulation qui règne dans la ville blanche que de sa régulation. Les policiers eux-mêmes le savent, ce qui les rend facilement agressifs. Être muté à la circulation est perçu comme une punition, voire une humiliation. Tout petit chef à la moindre contrariété peut imposer à son subalterne d’aller passer plusieurs semaines posté à un rond-point en plein hiver ou sous un soleil de plomb au cœur de l’été.
Un immense bouchon s’est formé à côté du ravin de la femme sauvage. Les automobilistes enragent. Des insultes fusent. On avance millimètre par millimètre. Sur les sièges arrière, les enfants tentent d’apercevoir à travers les vitres embuées cette fameuse femme sauvage qui les fascine. Il paraît qu’au XIXe siècle, elle vivait dans le coin, avec ses deux enfants qu’elle élevait seule depuis le décès de son mari. Un jour où il faisait particulièrement beau, la petite famille alla pique-niquer dans les bois jouxtant Oued Kniss. Les enfants adoraient s’y balader. Ils savaient qu’ils n’avaient pas le droit de s’approcher du ravin très dangereux mais c’étaient des enfants peu obéissants qui aimaient courir et se chamailler. La mère, épuisée, fit une petite sieste sous un arbre. À son réveil, plus d’enfants!
Les voisins, les amis, les gendarmes fouillèrent les environs. À la nuit tombée, on suspendit les recherches. La mère refusa de rentrer chez elle, continua de hurler les prénoms de ses chers petits. Elle devint folle. On ne put jamais la convaincre de quitter la forêt.
On raconte que certains soirs, on peut encore l’apercevoir, aux abords du ravin. Ceux qui l’ont déjà vue jurent qu’elle erre vêtue de haillons dans le quartier du Ruisseau. Il faut bien regarder et ne s’approcher qu’à pas furtifs, car si elle vous aperçoit, ou si elle entend le moindre bruit, elle court se réfugier derrière de touffus buissons.
Les gouttes de pluie qui font la course sur les vitres des voitures brouillent la vue et même en écarquillant les yeux, les enfants n’arrivent pas à distinguer la silhouette de la femme sauvage. Les routes sont un cauchemar. Les klaxons résonnent dans l’indifférence générale. Les voitures circulent difficilement, et les conducteurs, agacés, tendus, fatigués, finissent par rouler sur les trottoirs ou par emprunter les voies de secours.
De temps en temps, un policier utilise son sifflet en faisant de grands gestes avec ses bras, «passez! passez! allez!», ou s’il est mal luné, si la tête du conducteur ou de son passager ne lui revient pas, il fait un seul et bref signe du bras, invitant le malheureux à se garer sur le bas-côté, ce qui crée encore plus d’embouteillages. Débute alors un long marchandage entre le conducteur et le policier qui bien souvent se termine par le retrait du permis de conduire. Si le pauvre diable a un membre de sa famille dans la police, la gendarmerie, l’armée ou qui simplement travaille à la mairie, il peut espérer le récupérer rapidement. Dans le cas contraire, sa vie devient un enfer car il est difficile de se déplacer dans Alger sans voiture.
En ce mois de février 2016, dans tout le pays, on espère qu’il n’y aura pas d’inondations dévastatrices, pas de morts. Que les récoltes ne vont pas finir noyées. La pluie est une bénédiction de Dieu, nul ne l’ignore et tout le monde est d’accord avec cela mais au fil des jours, cette bénédiction se fait de plus en plus longue, lourde et gênante.
Dans certaines régions, la pluie a inondé des villages entiers. Les rues sont jonchées de branches, ferrailles, tôles, déchets. Les bus qui relient habituellement les hameaux isolés aux villes les plus proches sont forcés de stopper leur liaison pour un temps indéterminé, privant les adultes de leur travail et les enfants de leur école. Dans le centre du pays, la télévision a filmé et retransmis des images de voitures emportées par des torrents d’eau et de boue. Les gens se plaignent que l’État n’envoie pas de secours et que si peu de pluie puisse paralyser l’ensemble d’un pays, mais personne n’ose critiquer trop vivement la pluie. Elle est l’œuvre de Dieu.
On a quand même un peu peur. On n’oublie pas qu’en 2001, des inondations ont détruit le quartier de Bab el-Oued, causé près de mille morts et coûté des millions de dinars. Certains corps n’ont jamais été retrouvés et des enfants devenus de jeunes adultes continuent d’espérer que leur mère ou leur père finira par rentrer, même, après autant d’années. »

Extrait
« Comment ça s’est passé? demanderont les jeunes du quartier qui n’étaient pas présents au moment des faits. Youcef, âgé d’une vingtaine d’années, racontera alors dans les moindres détails la matinée du mercredi 3 février 2016.
C’était à nouveau un jour pluvieux, il était environ 10 heures du matin. Une grande voiture noire aux vitres teintées s’est arrêtée devant le terrain vague de la cité du 11-Décembre à Dely Brahim. La pluie tombait depuis l’aube et formait comme un grillage. Le chauffeur descendit rapidement, deux parapluies ouverts à la main, et les tendit aux occupants qui sortirent du véhicule.
Le premier, le général Saïd, était un homme de petite taille, avec une moustache bien taillée, il portait des lunettes à monture carrée et aux verres fumés. Il avait des cheveux raides, noirs, quoique déjà grisonnants par endroits, coiffés en arrière avec une raie sur le côté. Youcef ajoutera qu’il dégageait quelque chose de froid, de difficile à décrire. Il bredouillera :
– Vous savez, comme quand on voit un serpent, pas un gros, pas un boa ou un truc comme ça, mais un tout petit qui vous fixe d’une telle manière que vous êtes paralysé de peur et que vous avez la chair de poule.
Les autres jeunes présents ce matin-là approuvent vivement de la tête.
– Un homme effrayant, ajoutera un jeune.
Le deuxième, le général Athmane, était immense, avec un crâne dégarni et des sourcils broussailleux. Il était rasé de très près.
C’était le premier militaire sans moustache que Youcef voyait. Il affichait un petit sourire narquois et même au milieu de la bagarre, il continuait de sourire. Youcef terminera sa description en ajoutant que les généraux devaient avoir presque soixante-dix ans, qu’ils étaient dans une sacrée forme malgré leur âge et qu’ils portaient tous les deux un costume sombre et un pardessus en laine noire.
Après leur avoir tendu les parapluies, le chauffeur se remit derrière son volant sans plus bouger. Les deux hommes allèrent sur le terrain. Ils marchèrent dessus, sans se presser, comme s’ils faisaient une balade. Au bout de quelques pas, ils s’arrêtèrent et sortirent des plans de leurs poches. » p. 29-30

À propos de l’auteur
Née en 1986 à Alger, Kaouther Adimi vit et travaille à Paris. Son premier roman, L’envers des autres (Actes Sud, 2011) a obtenu le prix de la Vocation ; le suivant, Des pierres dans ma poche (Seuil, 2016), a bénéficié d’un certain succès critique, tout comme Nos richesses. (Source: Éditions du Seuil)

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Les Mains dans les poches

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En deux mots:
Une vie en quelques souvenirs, un voyage en train autour de Tokyo, la lutte des classes, les filles à conquérir, les vêtements du chevalier Bayard ou encore les Rhumbs. Un court mais très riche premier roman qui se visite comme le Jardin des délices.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

L’éternité d’une seconde

Bernard Chenez raconte sa vie en moins de 150 pages. Pour cela il choisit quelques épisodes marquants, de ceux qui construisent un homme, et invente la fausse nostalgie.

Un petit bijou. Un de ces romans qui vous transportent littéralement et qui durant une paire d’heures vous nourrissent d’images, d’impressions, d’émotions. Une sorte de bréviaire des souvenirs qui remplacerait le nostalgique par le poétique.
Car Bernard Chenez ne nous dit pas «c’était mieux avant». Il ne déroule pas davantage son récit dans une chronologie sans failles. S’il commence avec la désillusion d’un combat sans doute perdu d’avance, avec l’ultime manifestation auprès de ses compagnons de lutte, c’est sans doute parce que cette image restera la plus forte à l’heure du bilan: «Quelques pavés humides brillent à l’angle de deux rues. Passage pour aveugles d’un monde effacé.»
Mais comme dit, à la nostalgie, il préfère le mouvement. Il préfère se nourrir de ses souvenirs pour avancer. Le voyage à bord du Yamanote-sen, ce train qui fait le tour de Tokyo en une heure et qu’il aime prendre sans s’arrêter, va lui permettre de nous livrer le mode d’emploi de ce court roman: «Mon écriture n’a comme fil conducteur que le roulement incessant des roues sur les rails. N’étant pas sujet au mal des transports, ce non-respect de la chronologie m’apporte la jouissance de l’imprévu.»
Une jouissance que le lecteur va partager, passant du premier Vélo – trop grand pour lui – aux chaînes de montage de l’usine automobile, des premières amours à l’initiation musicale, des vacances sur les îles anglo-normandes au jardin Christian Dior, de sa mère à son père.
De courts chapitres qui sont autant de délices et qui souvent se terminent par ce qui pourrait ressembler à un haïku : «La solitude, c’est l’absence de monnaie sociale», «Les cicatrices au genou sont (…) les authentiques et indélébiles marques d’une innocence perdue» ou encore «Déguerpir les mains dans les poches, c’est moins facile pour serrer dans ses bras ceux qu’on voudrait aimer. Alors, il faut se résigner à n’amer personne.»
C’est beau, c’est brillant, c’est touchant. Laissez-vous emporter dans le plus poétique des manuels de lutte des classes, dans la plus entraînante des leçons de musique avec Brahms, Dvorak, Tchaïkovski et la lumière de Pablo Casals, dans la plus intense des histoires d’amour, quand les yeux de la belle ne vous laissent «le choix que d’adhérer ou de mourir», dans la plus incongrue des leçons d’art où, sur la route de Saint-Paul-de-Vence, une dame élégante lui fait découvrir qu’Adolf Hitler peignait fort bien les citrons. Je parie qu’alors vous serez aussi «Bête, Belle et Prince à la fois!»

Les mains dans les poches
Bernard Chenez
Éditions Héloïse d’Ormesson
Roman
144 p., 14 €
EAN : 9782350874647
Paru le 16 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, en Beauce, à Paris, à Granville et dans les îles anglo-normandes, à Guernesey et Serq. On y évoque aussi des voyages en Belgique et aux Pays-Bas ainsi qu’à Toulon et au Japon, à Tokyo.

Quand?
L’action se situe de seconde moitié du XXe siècle à nos jours

Ce qu’en dit l’éditeur
Il est loin déjà le gamin qui se levait aux aurores pour gagner trois sous avant l’école et se payer le couteau à cran d’arrêt de James Dean dans La Fureur de vivre. Mais le narrateur ne l’oublie pas et se souvient des saisons qui ont jalonné sa vie. Se dessinent les contours d’une mère dont le vêtement est plus éloquent que les propos, d’un père dont la main dit à elle seule la force et les failles, ou encore d’un monde prolétaire régi par le couperet des pointeuses et les cadences des chaînes de montage.
Entre émotion et retenue, Les Mains dans les poches est une promenade à travers une époque évanouie, une génération bercée par les espoirs des protest songs.

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Héloïse d’Ormesson présente Les mains dans les poches © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
Le défilé descendait la rue Nationale.
Ceux de devant portaient les drapeaux, levaient les poings, lançaient des slogans de vainqueurs. Les perdants de toute façon ne lancent rien. Jamais.
On rentrait, j’étais en fin de cortège. La vérité, c’est qu’on avait perdu. Tout.
Le fer de lance de la classe ouvrière n’avait plus de hampe. J’ai franchi une dernière fois l’entrée de l’usine. Je savais que c’était la dernière.
Mes compagnons de lutte disparaîtraient à la fin de cette journée. Il ne pouvait plus y avoir de lendemain. Ça doit être un peu comme ça l’ultime moment où l’on sait que l’on va mourir.
Nous rêvions du grand soir, je n’avais eu que de grandes nuits. Une trentaine d’un printemps.
Des nuits où je remontais Paris à pied, du Quartier latin sous l’odeur âcre des lacrymogènes, quartier qui n’avait pas encore perdu la légitimité de son nom, pour rejoindre la lisière du XVIIe arrondissement, là où la porte de Clichy s’ouvrait sur un monde prolétaire, voûté de bleu, les mains dans les poches, Gauloise au bec, mégots d’honneur en légion.
Tout cela a disparu. Quelques pavés humides brillent à l’angle de deux rues. Passage pour aveugles d’un monde effacé.

Nostalgique de rien. J’aime être dans un train qui roule. Une fois sa vitesse stabilisée, je remonte tous les wagons à contresens. Arrivé à la dernière voiture, j’observe la voie qui défile à l’envers.
Il y a à Tōkyō une ligne de train qui s’appelle Yamanote-sen. Circulaire. Entièrement aérienne. Elle délimite officieusement le centre de cette mégalopole. Le temps de parcours est d’environ une heure. L’un de mes plaisirs est d’en faire le tour complet. Placé dans la première voiture, juste derrière la vitre du conducteur. La fois suivante, j’effectue le parcours à contre-courant, le nez collé sur la grande vitre du dernier wagon.
Ma façon d’écrire se juxtapose à cette façon de voyager.
J’annote seulement les gares au gré du parcours. Tantôt dans le sens de la marche, tantôt à contresens. Je m’interdis de descendre à une station. Je m’autorise juste le changement de quai. Seul le voyage compte.
Mon écriture n’a comme fil conducteur que le roulement incessant des roues sur les rails.
N’étant pas sujet au mal des transports, ce non-respect de la chronologie m’apporte la jouissance de l’imprévu.
Reverrai-je la jeune fille aperçue sur le quai d’en face deux stations auparavant ? Que deviennent ces milliers de voyageurs avalés au dernier arrêt ?
Parfois, à ma grande surprise, j’entrevois des visages connus naguère, dix, vingt, trente ans plus tôt, voire beaucoup plus ! Je les hèle, certains se retournent, d’autres ne m’entendent pas. Je crayonne, le train file.
Auguste Renoir disait : « Je suis un petit bouchon qui descend la rivière au fil de l’eau. »
Sur cette Yamanote-sen, sans même me mouiller les pieds, je peux choisir à tout moment de descendre ou remonter le courant.
Fatalement vient l’instant où se pose à moi l’ultime question : ma vie finira-t-elle dans la station où je l’ai commencée?

Je l’attendais tous les soirs sur le trottoir d’en face. Elle travaillait dans une teinturerie. Elle sortait à dix-neuf heures. Je la raccompagnais jusque devant chez elle. Lui ai-je jamais pris la main ? Je crois que non.
Leur maison était en face de l’entrée du cimetière, qui à l’époque matérialisait le bout de la ville. Nous y accédions par une rue montante, qui contournait la chapelle royale, dernière demeure des ducs d’Orléans, et qui portait le joli nom de Bois-Sabot. Quelques commerces égayaient le début de notre procession nocturne, notamment un magasin de radio-télévision, dont le propriétaire portait le nom de Kaplan. J’avais beaucoup de sympathie à prononcer ce nom : Kaplan. Le même son que ce poisson séché qui faisait mes délices quand nous habitions encore en bord de mer, que mes parents avaient encore l’espoir d’une vie meilleure, où nous savions, bien qu’invisible, que l’Amérique était notre seul vis-à-vis.
Kaplan, comme la première station de notre chemin de joie. Ensuite les maisons s’alignaient les unes sur les autres, un faible éclairage nous indiquait l’arrière-cour du palais de justice, où paraît-il il y eut des exécutions publiques. La guillotine ne devait pas faire recette: la cour était bien petite.
Les arbres de la chapelle royale succédaient aux maisons, nos pas devenaient intimes.
Je n’ai aucun souvenir de nos discussions. Nous ne parlions pas peut-être, ou si peu. »

Extrait
« Les mots sont des choses difficiles. J’avais voulu lui offrir des fleurs. C’était la première. Donc c’était l’unique.
« Je voudrais ces pâquerettes, s’il vous plaît.
– … ?
– Le bouquet de pâquerettes. Là !
– Ce ne sont pas des pâquerettes, ce sont des marguerites, jeune homme. »
L’amour est compliqué, dès le premier bouquet de fleurs. »

À propos de l’auteur
Né en 1946, Bernard Chenez écrit là son premier roman. Auteur de 23 ouvrages regroupant ses dessins d’éditorialiste à L’Équipe, à L’Événement du Jeudi et au Monde, il se lance dans l’écriture avec le même regard acéré et tendre que celui qui fait ses succès quotidiens dans la presse écrite et audiovisuelle. (Source : Éditions Héloïse d’Ormesson)

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Laisse tomber les filles

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En deux mots:
François, Antoine et Lorenzo sont amoureux de la belle Michèle. Nous sommes en 1963 et la France est en ébullition. Gérard de Cortanze nous propose de suivre le parcours de ces personnages depuis les yéyés jusqu’aux attentats de 2015.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Johnny, France et les autres

Après l’onde de choc provoquée par les décès de Johnny Halliday et France Gall, ce roman permet de revivre l’âge d’or des ces idoles de la chanson.

Quand Gérard de Cortanze s’est mis à l’écriture de ce roman, il ne se doutait sans doute pas combien l’actualité des derniers jours viendrait lui donner une dimension toute particulière. Quelques semaines après le décès et l’hommage national à Johnny Hallyday et quelques jours avant les obsèques de France Gall dont la chanson donne son titre au livre, Laisse tomber les filles vient nous offrir l’occasion de retrouver cette génération qui a émergé dans les années soixante avec Salut les copains. Avide de changement, elle est montée sur les barricades en mai 1968 avant de voir ses rêves s’envoler et, bien des années plus tard, se retrouvera à battre le pavé parisien après les attentats qui ont ensanglanté le pays.
Une chronique portée par quatre personnages, trois garçons et une fille dont nous allons suivre le parcours au fil des années. Lorenzo, Antoine, François et Michèle se retrouvent pour l’événement que l’on peut considérer comme l’acte de naissance des yéyés, ce concert de 1963 à la Nation. Venus de leur banlieue, le fils d’un cadre, celui d’un ouvrier et celui d’un commerçant vont s’enflammer pour cette nouvelle musique autant que pour les beaux yeux de leur amie. Commence alors un combat de coqs pour cette bourgeoise bien plus libre – et égoïste – qu’eux! Le plus cérébral du groupe, Lorenzo, se veut le grand témoin d’un monde qui bascule. Fou de cinéma et coureur de demi-fond, il va noircir les pages de son grand livre pour témoigner du formidable bouillonemment de la société qui « est en train de changer, de bouger lentement, comme un continent qui dérive. Pour Lorenzo, la musique exprime clairement cette dérive, ce décrochement irréversible. Satisfaction est un appel au plaisir immédiat, au rejet des conventions amoureuses traditionnelles. »
Pour François la liberté est synoyme de paradis artificiels. Mais la drogue va finir par l’enchaîner. Entre les deux, Antoine n’a pas le temps de se poser trop de questions. «Il n’a pas le temps libre que donne l’argent. Il milite. Il travaille. Et il écoute Barbara». Le fils d’ouvrier va toutefois aussi voir son jour de gloire arriver. Mais Michèle n’est pas exclusive et, alors que cette page de l’histoire de la France contemporaine s’emballe, l’amour libre n’exclut pas les jalousies et les rivalités.
Racontée d’une plume alerte et sensible, cette histoire d’amour à quatre est surtout l’occasion d’une superbe fresque sociale, de l’utopie soixante-huitarde aux trente glorieuses, puis aux désenchantements des années de crise et d’instabilité jusqu’au grand rassemblement de janvier 2015 à la Place de la République.
Ce roman est en quelque sorte la suite des Zazous (qui sort en livre de poche début février) et qui – sur une trame semblable – nous proposait une grande fresque de la France sous l’Occupation. J’ai beaucoup aimé ce «portrait étincelant d’une jeunesse parisienne qui résiste à la barbarie», pour reprendre les mots de Thierry Voisin dans Télérama.
Autre trouvaille très sympathique des éditeurs et de l’auteur: une bande-son qui comprend quelque 98 titres vient compléter ce roman. Intitulée «Yé Yé», elle nous offre près de quatre heures de musique, allant de Johnny Hallyday à Sylvie Vartan en passant par Françoise Hardy et Claude François, sans oublier ceux qui n’ont pas connu la même notoriété tels Les Cousins, Les Dangers ou encore Les Pingouins. Seule faute de goût : l’absence de France Gall au générique de cette compilation. Mais ce panorama rappelera à la génération des années 60-70 les artistes qui ont baigné leur enfance et permettra au plus jeunes de découvrir ces années pleines d’énergie et de liberté.

France Gall interprète Laisse tomber les filles

Laisse tomber les filles
Gérard de Cortanze
Éditions Albin Michel
Roman
440 p., 22,50 €
EAN : 9782226402141
Paru le 3 janvier 2018

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris et banlieue.

Quand?
L’action se déroule de 1963 à 2015.

Ce qu’en dit l’éditeur
Le 22 juin 1963 à Paris, quatre adolescents assistent, place de la Nation, au concert donné à l’occasion du premier anniversaire de Salut les copains. Trois garçons : François, rocker au coeur tendre, tenté par les substances hallucinogènes ; Antoine, fils d’ouvrier qui ne jure que par Jean Ferrat ; Lorenzo, l’intellectuel, fou de cinéma et champion de 800 mètres.
Une fille : Michèle, dont tous trois sont amoureux, fée clochette merveilleuse, pourvoyeuse de rêve et féministe en herbe.
Commencé au coeur des Trente Glorieuses et se clôturant sur la «marche républicaine» du 11 janvier 2015, ce livre pétri d’humanité, virevoltant, joyeux, raconte, au son des guitares et sur des pas de twist, l’histoire de ces baby-boomers devenus soixante-huitards, fougueux, idéalistes, refusant de se résigner au monde tel qu’il est, et convaincus qu’ils pouvaient le rendre meilleur.

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Les premières pages du livre
« Les enfants du siècle sont tous un peu fous, vilaines filles, mauvais garçons
Lorenzo est dans l’autobus 138. Il est monté à l’arrêt Moulin-de-Cage. À Gennevilliers. À l’angle du boulevard Camélinat et de l’avenue Gabriel-Péri. Dans douze arrêts, il descendra Porte-de-Clichy. Terminus de la ligne d’autobus 138. Voyageur en costume Regent Street prince-de-galles et chemise de couleur à col blanc, il est debout car, à cette heure – 18 heures environ –, sur cette ligne, il y a beaucoup de passagers, et qui parlent entre eux, évoquant les sujets du moment. L’affaire John Profumo, du nom du ministre britannique de la Guerre, qui aurait livré sur l’oreiller de la call-girl Christine Keeler des secrets d’État. L’ouverture de l’hypermarché Carrefour à Sainte-Geneviève-des-Bois. L’envoi dans l’espace de la première femme cosmonaute, la Russe Valentina Terechkova. Et, bien évidemment, l’élection, dix-huit jours après la mort de Jean XXIII, de Giovanni Battista Montini, l’archevêque de Milan, qui a choisi de monter sur le trône de saint Pierre sous le nom de Paul VI.
Tout au long du trajet, durant lequel il traverse une banlieue ouvrière, où subsistent encore quelques vergers, où pointent vers le ciel de hautes cheminées de briques laissant échapper d’épaisses fumées jaunes, où se dressent les longues barres de béton des HLM, Lorenzo a le temps de penser à la jeunesse qui est la sienne et au monde qui l’entoure. »

Extrait
« La révolution, ce ne sont ni les étudiants, ni les ouvriers, ni les fils de bourgeois, ni les camarades syndiqués qui la font, mais chacun dans sa solitude. Je le sais, cette révolution ne changera rien à la destinée de l’homme, ni à la mienne, ni à la vôtre. Elle n’est qu’un pas de danse, un écart léger, un pas de côté, un frémissement de brise. La fin d’un rêve. »

À propos de l’auteur
Ecrivain, éditeur aux éditions Albin Michel, membre de l’Académie Royale de Langue et de Littérature françaises de Belgique, Gérard de Cortanze a publié plus de 80 livres, traduits en vingt-cinq langues. Parmi eux, des romans (Les Vice-Rois, prix du roman historique; Cyclone, prix Baie des Anges Ville de Nice; Assam, Prix Renaudot; Banditi; Laura; Indigo, prix Paul Féval; L’An prochain à Grenade, prix Méditerranée; Les amants de Coyoacan…, Zazous, des essais (Jorge Semprun, l’écriture de la vie; Hemingway à Cuba; J.M.G. Le Clézio, le nomade immobile; Pierre Benoit, le romancier paradoxal, prix de l’Académie française), et des récits autobiographiques (Une chambre à Turin, prix Cazes-Lipp; Spaghetti !; Miss Monde; De Gaulle en maillot de bain; Gitane sans filtre…). On lui doit également des livres sur les peintres Zao Wou-ki, Antonio Saura, Richard Texier, et notamment Frida Kahlo, la beauté terrible.
Si l’ensemble de son œuvre, divisée en cycles, a pour thèmes de prédilection ses origines italiennes mêlées – vieille famille aristocratique piémontaise du côté du père, classe ouvrière napolitaine du côté de la mère, une descendante directe de Frère Diable, dit Fra Diavolo – on lui doit aussi plusieurs ouvrages sur l’automobile. Né au sein d’une famille de pilotes de courses il a publié La Légende des 24 heures du Mans, livre pour lequel il a reçu le Prix des écrivains sportifs, ainsi que Les 24 Heures pour les nuls. Il est chroniqueur à Historia et président du Prix Jean Monnet de Littérature européenne. (Source : Éditions Albin Michel)

Site Wikipédia de l’auteur 

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