Over the Rainbow

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots
Après la remarque d’une amie d’enfance, Constance Joly a ressenti la nécessité d’écrire l’histoire de son père, homosexuel et mort du sida. Avec une infinie tendresse, elle retrace le parcours de cet homme, de ce père marié trop tôt.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Des mots pour combler le manque

Constance était une jeune fille lorsqu’elle a perdu son père, mort du sida. À à la suite de la remarque d’une amie, l’auteure de Le Matin est un tigre a ressenti la nécessité de mettre des mots sur ce vide. Une confession bouleversante.

«Oui, c’est ça, je me souviens: il fait partie des vieux homos qui sont morts les premiers» La remarque de Justine, venue rendre visite à son amie d’enfance pour voir son bébé a provoqué un choc et poussé Constance Joly à prendre la plume. «La honte et le chagrin qui m’avaient ravagée en refermant la porte sur elle, il y a aujourd’hui une vingtaine d’années, se sont changés en nécessité. Celle de remonter le cours de ta vie.» Une vie qui commence à Nice dans les années 1960, au sein d’une famille qui va se déchirer le jour où sa mère découvre son frère de dix-huit ans «au lit avec un nègre». Bertrand est contraint de quitter le domicile familial, non sans avoir lancé «c’est pas moi le plus pédé des deux». Jacques, le futur père de Constance, ne va pas tarder à fuir à son tour Nice pour Paris et la fièvre de mai 1968. Et pour ne pas être «le plus pédé des deux» se choisit la plus belle et la plus cultivée des femmes. Lucie enseigne à la Sorbonne, l’avenir est plein de promesses.
Quand naît leur fille, Jacques veut encore croire à leur histoire et choisit le prénom de Constance. «Tu as envie de cette vertu dans ta vie, creuser ton sillon dans ce mariage, dans cette fiction. Durer, persévérer, j’en porte le prénom et la charge. Tu ne persévéreras pas dans ton rôle de mari, mais dans celui de père, si. Tu as été un père discret, emprunté, timide et merveilleux.»
Une rencontre à Clermont-Ferrand va bousculer toutes ses certitudes. Denis a 27 ans et va éveiller un désir qui plus jamais ne s’éteindra. Quelques mois plus tard lui succédera Ivan que Lucie trouvera dans le lit conjugal. La rupture est consommée.
Commence alors pour Constance la vie d’enfant de divorcés, qui partage sa vie entre le cocon maternel et l’appartement mystérieux que son père partage avec son «copain». Petit à petit, elle trouve ses marques, grandit. Après ses premières expériences amoureuses et après avoir consolé sa mère qui n’imaginait plus un nouvel amour possible, elle doit essayer de trouver des mots apaisants pour son père qu’Ivan vient de quitter.
Il finira par se consoler dans les bras de Sören. C’est au moment où Constance prend son envol et trouve l’amour que son père est frappé par «la plus « grande catastrophe sanitaire que l’humanité ait connue », selon l’expression de l’Organisation mondiale de la santé, vient de paraître, mais personne ne le sait pour le moment». Peut-être est-ce le résultat d’un voyage à San Francisco à l’automne 1979. Mais il n’en sait rien. Il n’en dit rien. Le zona, premier indice de la maladie, sera guéri au bout de quinze jours. Mais d’autres symptômes ne vont pas tarder à faire leur apparition et les décès dans la communauté homosexuelle se multiplient.
Constance la romancière a su trouver dans les mots, la façon de crier son amour pour son père. En courts chapitres, qui sont autant de reflets d’une grande humanité, elle raconte un drame. Mais à la froide réalité, elle préfère les chauds rayons du soleil. Et c’est bouleversant. «J’écris pour ne pas tourner la page. J’écris pour inverser le cours du temps. J’écris pour ne pas te perdre pour toujours. J’écris pour rester ton enfant». Mission brillamment accomplie!

Over the rainbow
Constance Joly
Éditions Flammarion
Roman
192 p., 17 €
EAN 9782081518650
Paru le 6/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Nice et dans la région puis à Paris, Clermont-Ferrand et la Bourgogne. On y évoque aussi des voyages à San Francisco, des vacances en Grèce, à Stromboli, à l’île de Ré, au Portugal et en Dordogne, un séjour à Saint-Pétersbourg, à Cerisy, à Venise et à Séville.

Quand?
L’action se déroule de la fin des années 1960 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Celle qui raconte cette histoire, c’est sa fille, Constance. Le père, c’est Jacques, jeune professeur d’italien passionné, qui aime l’opéra, la littérature et les antiquaires. Ce qu’il trouve en fuyant Nice en 1968 pour se mêler à l’effervescence parisienne, c’est la force d’être enfin lui-même, de se laisser aller à son désir pour les hommes. Il est parmi les premiers à mourir du sida au début des années 1990, elle est l’une des premières enfants à vivre en partie avec un couple d’hommes.
Over the Rainbow est le roman d’un amour lointain mais toujours fiévreux, l’amour d’une fille grandie qui saisit de quel bois elle est faite: du bois de la liberté, celui d’être soi contre vents et marées.

68 premières fois
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog T Livres T Arts
Blog Calliope Pétrichor
Blog Mes écrits d’un jour

Les autres critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Cheek Magazine (Pauline Le Gall)
France TV info (Anne-Marie Revol)
Têtu
Nice Matin (Jimmy Boursicot)
Blog Les livres de K 79
Blog Trouble Bibliomane
Blog Le tourneur de pages


Entretien avec Constance Joly à propos de son roman Over the Rainbow © Production Escale du livre – Bordeaux


Lecture du roman par l’auteure et Céline Milliat-Baumgartner © Production Maison de la poésie – Paris

Les premières pages du livre
« 1. Toute histoire commence par quelqu’un qui s’en va
Elle avait été la grande amie de mes seize ans, on avait passé le bac ensemble, on avait aimé le même garçon, on s’était disputées, réconciliées, éloignées, puis tout à fait perdues de vue. Je savais qu’elle vivait seule, qu’elle avait travaillé dans l’humanitaire, et je l’avais prévenue quelques jours auparavant que j’avais accouché d’une petite fille. Elle m’avait alors annoncé sa visite. Je ne l’avais pas vue depuis dix ans. J’avais un trac de débutante. Je vaporisais des effluves de fleur d’oranger dans la pièce, arrangeais un coussin, essayais différents sourires devant le miroir. Le bébé dormait, j’allais régulièrement vérifier sa blondeur mousseuse, je la trouvais indécemment belle, j’étais fière. Fière et bouillonnante d’impatience.
Elle a sonné. Mon cœur a fait un looping et je suis allée ouvrir. Lorsque je l’ai vue, je me suis souvenue de tout ce que notre amitié avait laissé de boue dans son sillage. Je me suis souvenue que Justine n’était pas du genre « gentil », et qu’elle m’avait même toujours sacrément dominée. Il m’est revenu que nos roulades dans l’herbe étaient accueillies par ses sarcasmes, que les clopes que je fumais étaient trop chères à son goût, qu’elle me trouvait trop souriante, trop maigre, trop grande. J’ai revu tout cela en un clin d’œil, alors que son regard bleu se plantait dans le mien dans l’encadrement de la porte. Et j’ai su que cette visite serait une erreur. Je l’ai su d’instinct, alors que je lui dédiais mon fameux sourire et qu’elle entrait dans l’appartement où mon tout petit bébé venait de se réveiller avec des sanglots déchirants. Elle a jugé ma fille trop gâtée, mon appartement trop cossu, et en laissant son index caresser ma rangée de livres, s’est arrêtée sur le seul ouvrage vaguement honteux que je possédais, en s’esclaffant.
Quand je l’ai enfin raccompagnée à la porte, Justine m’a demandé des nouvelles de mon père. J’ai été surprise la première seconde, puis j’ai pensé à une blague, une de ses sales blagues d’ado, et j’ai presque été soulagée de retrouver son humour, mais à mon effarement, elle s’est reprise. Mais non, bien sûr, elle était bête, il était mort. « Le dasse, c’est ça ? » J’ai dû hocher la tête. Elle a ajouté en appelant l’ascenseur : « Oui, c’est ça, je me souviens : il fait partie des vieux homos qui sont morts les premiers. » L’ascenseur s’est arrêté à l’étage et Justine est montée dedans en me lançant un de ses fameux « Salud ! ». En refermant la porte, j’ai réalisé que le bébé s’était arrêté de pleurer. Et que je tremblais.
Elle avait oublié ta mort. Cela peut arriver, bien sûr, je la lui avais apprise cinq ans auparavant, nous ne nous étions pas revues depuis. Je pouvais comprendre. Je pouvais lui pardonner ça. Mais elle avait parlé de toi comme d’un « vieil homo », elle avait évoqué ta maladie, le sida, sans même lui donner son vrai nom. Cette maladie secrète, coupable, honteuse, que toi-même tu avais tue jusqu’à la fin. Et ces mots grelottaient dans mon cerveau : « vieil homo », « le dasse ». Ce que tu avais dû endurer pour vivre ton homosexualité. Ce que tu avais souffert pour en mourir. Le silence qui avait cousu tout cela. Ta vie en lisière, ta vie en sourdine. Et soudain, le fracas de ces paroles qui prétendaient te résumer. Justine avait réglé ton cas en deux formules. La honte et le chagrin qui m’avaient ravagée en refermant la porte sur elle, il y a aujourd’hui une vingtaine d’années, se sont changés en nécessité. Celle de remonter le cours de ta vie.
Mon histoire commence par quelqu’un qui s’en va.

2. Super-huit
Je vivais avec ton souvenir depuis longtemps maintenant, comme une rumeur sourde, une soufflerie de hotte, un bruit parasite que l’on finit par oublier. Je m’étais arrangée avec ça, et ressortais de ma mémoire une boîte où s’entassaient les scènes de notre passé ensemble. Ces vingt-deux années où je t’ai connu. Une boîte de rushs, pas très volumineuse (je n’ai pas l’impression d’avoir beaucoup de souvenirs), emplie de scènes de différentes époques : des voyages, des vacances, des week-ends ; une période niçoise, une période parisienne ; et puis des cadrages serrés, tes mains, tes yeux, un détail de tes appartements successifs : un tableau, tes balcons, ton fauteuil. Ça me suffisait, je crois, je piochais là-dedans, je remuais des bouts, j’en prenais un pour l’observer, tiens, la Yougoslavie, tiens, mes deux ans, je me rejouais une petite scène, et je refermais la boîte.
Je possède aussi quelques albums photos et un film. D’épais albums crème à couverture tapissée, avec intercalaires en papier cristal hérités de ta mère. Lucie et toi, à l’École normale. Toi adolescent, en pantalons courts, place Masséna. Toi, période embonpoint et rouflaquettes. Toi, jeune père. Le jardin du Luxembourg, les bassins miroitants, les statues qui servent de perchoir aux pigeons. Moi, canotier sur la tête, salopettes tricotées alourdies de couches. Couleurs pastel, robes rose thé ou vert amande de maman, jeans beiges et impers pour toi, jupes à fleurs, coupes laquées des grands-mères, nos épaules dorées devant les vignes, mes sabots rouges, la barbe à papa qu’on me retire pour la photo, mon visage poudré de sucre rose, mon air interdit. Deux ou trois décennies de bonheurs posés. Trois gros volumes jaunis, que je range avec mes DVD.
Le film est en super-huit ; il a lieu au square Marco-Polo derrière la Closerie des Lilas, en face de l’immeuble où nous habitions. Les images tremblent légèrement, accompagnées du ronronnement de la caméra. Ce sont des images trop claires, surexposées, striées de lignes noires intempestives. Le cadrage est amateur, les couleurs fanées, la nature absente. Chaque vêtement, chaque coupe de cheveux, chaque élément du décor est daté. Le mouvement, privé de parole, est à la fois comique et poignant. Les silhouettes sont minces, les sourires gênés. L’image capture tout cela : la jeunesse et la joie, l’embarras et la mélancolie des regards. Des mots prononcés, des rires muets. Visages et bouches éclosent en fleurs d’oubli. L’image vacille. Lucie est dans la splendeur de ses trente ans, cheveux noirs en cascade, jean pattes d’eph et une cape sous laquelle je ne cesse de disparaître. Cela ressemble à un jeu de torero, je suis le minuscule taureau frisé, ma mère agite sa cape, je m’y engloutis, et dès que la cape s’éloigne, je trottine de toute la force de mes mollets. Ma mère est mon phare, ma terre promise, je n’ai d’yeux que pour elle, et lui tends des bras languissants. Tu me fais signe, maladroitement, allez viens, viens, je peux presque lire sur tes lèvres, mais je t’évite, ton corps est un obstacle, je veux ma mère. Tu cherches à attraper ma main, et je te la dérobe. Le geste que tu fais alors me déchire aujourd’hui : tu lèves un bras résigné, tant pis, et tu nous regardes. Je fixe aujourd’hui cette main avec laquelle j’écris, celle qui voulait t’échapper, cette main qui essaie de te saisir et n’attrape plus que du vide.
Il y a ce moment où tu nous laisses à notre corrida amoureuse dans le fond du cadre, et où tu t’avances vers la caméra : ton jean blanc, ta chemise aux manches retroussées, tu avances de ton grand pas, de tes jambes immenses, tu approches encore, ta ceinture, puis ton torse, ton visage en gros plan, tu souris de plus en plus largement à mesure que tu rejoins le filmeur, ton visage prend tout le cadre maintenant, tes lèvres, tu parles (mais que dis-tu ?), tu ris, tu ris tellement.
Puis c’est le noir.
Peut-être est-ce au moment où le noir engloutit ce sourire, où tu disparais. J’ai pourtant vu ce film des dizaines de fois, mais ce jour-là, le noir qui te succède me poursuit. Ton visage frissonne sous mes paupières.

En rangeant le film super-huit, je sais que le moment est venu de trier mes souvenirs pour écrire ton histoire. Une histoire dont je serais la monteuse. La menteuse. Celle qui comble les vides, synchronise gestes et paroles. Celle qui rejoue le passé.
Je connais la langue des absents. C’est toi qui me l’as apprise.

3. Le bonhomme de cire
Nice coule dans tes veines comme un mauvais sang. Tu y as laissé l’aîné renfrogné et responsable, l’adolescent qui collectionnait les prix d’excellence, le jeune marié mutique et bouffi que tu fus, et tant d’autres versions tronquées de toi-même. Tous ces Jacques ne te ressemblent plus. Tu t’y es marié devant la cathédrale Sainte-Réparate un jour de février 1966. Sur les rares photos de la cérémonie, tu ressembles à un bonhomme de cire, sourire pétrifié, bras ballants, costume trop ajusté. Lucie, chignon ingrat, lèvres étirées, est emmeringuée dans sa robe de satin lourd et son bouquet figé.
Tu as parlé le moins possible cette année-là. Que peut bien dire un bonhomme de cire ? Tu as donné le change, tu as joué le jeu, tu l’as joué le mieux possible, tu connaissais les règles par cœur. Jusqu’au moment où tu n’as plus pu. Tromper, tu sais faire. Mais tu veux vivre. J’imagine cela, cette urgence. Alors tu es parti. Tu as quitté ce soleil, la surexposition, Nice et ses orangers amers. Tu es parti avec ta femme, ta femme si belle et bientôt triste.
De Nice, il ne te reste que l’étourdissante odeur du figuier de la Réserve, celle des citrons et du thym en fleur ; les tons rose et vénitien des façades, le glacier de la place Garibaldi, le vieux port et ses antiquaires. Tu as mis Nice en bocaux, fruits confits, confiture de cédrats, artichauts poivrade et olivettes, et enveloppé tout ça dans de grandes brassées de mimosas en fleur.
À Paris, la parole te reviendrait. L’envie. 1968 soufflerait sur ta torpeur, elle réveillerait ton sang visqueux. Vous seriez de jeunes professeurs, vous manifesteriez dans la rue, vous auriez des amis engagés, bientôt célèbres. Vous iriez à la Cinémathèque, au théâtre, en banlieue, à Nanterre, à Bobigny ; tu écrirais pour Les Temps modernes, Lucie te passerait Simone de Beauvoir au téléphone, elle traduirait Primo Levi, vous découvririez ensemble Chéreau, Dario Fo, Vitez, Planchon ; vous feriez des soirées dansantes, des pique-niques improvisés, tu serais le meneur de votre petite troupe, et Lucie serait gaie.
Tu avais cru si fort à la fiction de votre amour que là encore, tu avais fait illusion. Tu parlais désormais, tu criais même dans la rue avec les autres. Tu parlais, tu étais si drôle, tu faisais rire tes célèbres amis.
Tu parlais, oui, mais tu ne t’écoutais pas.
La nuit, tu faisais toujours le même rêve. Le décor changeait parfois : un pont, une plage, une ruelle, mais le scénario variait peu. Dans ces rêves, tu marchais, un feutre mou te cachait le visage, tu étais poursuivi par un cercle de lumière qu’il te fallait fuir. À un moment, sortant de l’ombre, un homme s’avançait vers toi. Il soulevait ton chapeau d’un doigt. Le cercle de lumière vous rattrapait, et c’était alors l’éblouissement soudain. Il avait le visage de Robert Redford et te souriait. Ses mains parcouraient ton corps, puis l’homme s’agenouillait lentement. Le ciel tournoyait, le décor s’effaçait tandis que l’univers semblait se fondre et se concentrer en une boule de feu dans ton ventre.
Tu te réveillais, le ventre collant, le cœur affolé. Lucie dormait, sa bague de topaze jetant un feu pâle dans la pénombre.

4. Le coquelicot
Il paraît que tu es venu à la maternité avec un brin de muguet en plein mois de mars. Une fleur miraculeuse, dont je me demande où tu avais bien pu la trouver. Il paraît qu’avant même de me prendre dans tes bras, tu avais compté tous mes doigts. Tu avais été rassuré – c’est bien, il y en avait dix –, tu avais réussi, tu étais père d’une enfant normale, toi qui devais te vivre en mari usurpé, en père imposteur. Toi qui devinais sans doute que l’élan qui t’avait jeté vers le corps de ta femme, celle que tes amis t’enviaient, n’avait rien de spontané. Lucie te plaisait, certes, tu l’aimais comme on peut aimer une amie, une belle amie pulpeuse, et elle, t’adorait. Un jeune couple élancé, deux lianes brunes et rieuses, la vie devant eux. Ensemble, vous partagiez tout : les séances de cinéma au Quartier latin, la littérature italienne que vous enseigniez l’un et l’autre, le goût de la mer et celui des fêtes insensées où vous alliez déguisés, les flâneries dans les petites cours pavées de Paris, les manifs contre la guerre du Vietnam, les tableaux dégotés chez les antiquaires ; vous partagiez tout, et aussi votre lit, aux lourds draps brodés.
Il y a eu cet été 68. Celui qui a succédé à l’embrasement de la rue. Vous êtes heureux et épuisés, les copies corrigées, Paris bien trop chaud, le boulevard du Montparnasse désert, le pollen en suspension dans l’air. Et si on partait un peu, si on allait à la campagne ? Vous voilà à vélo dans les champs, des fleurs de pavot à la main, cherchant de l’ombre aux terrasses. La trouvant dans une abbaye aux chambres spartiates. Dehors, les branches se balancent souplement, lourdes de fleurs épanouies. Le corps doré de Lucie, son sourire de torche, le coquelicot piqué dans ses cheveux, et ton impulsion soudaine. Les clématites grimpent aux fenêtres, le vent apporte l’odeur sèche de la pierre, peut-être une cloche dans la vibration du soir. C’est dans ce théâtre d’ombres que j’ai été conçue.

5. Silence
Tu as haï ton frère très tôt. Ton petit frère blond aux boucles de fille, aussi gracieux que tu es maladroit, aussi moqueur que tu es appliqué. Vous partagez la même chambre rue Pastorelli, à Nice. Une pièce exiguë, deux lits adossés aux murs, une fenêtre au milieu où le soleil n’entre pas. La seule chose que vous avez en commun, c’est la détestation sourde. La voix haut perchée de votre mère et ses lèvres trop fardées. L’échine courbée de votre père, qui rentre du garage les mains encore poisseuses d’huile de moteur et de cambouis. Son air affable, dominé. Les promenades du dimanche à Saint-Jean-Cap-Ferrat, culottes courtes, boucles disciplinées et sourires de façade. Voyez le petit Bertrand, l’ange doré, et Jacques, l’aîné, regard renfrogné. Ils sont l’envers d’une même médaille, ils sont si semblables. Sous la table du restaurant le dimanche, les coups de pied entre frères, les bleus sur les tibias, les grimaces contenues. Sans vous concerter, vous avez cherché dans les livres le chemin de la sortie. Vous avez appris par cœur des pages entières du dictionnaire, lu et relu Hugo, Stendhal, Henri de Régnier, tout ce qui traîne. Vos bagarres sont violentes, votre haine farouche. Tu ramasses tous les prix d’excellence, Bertrand aussi, et tu frémis de rage.
Car au fond de toi, tu sais. Tu sais que Bertrand est celui qui arrivera à découdre son image de la broderie familiale, à effacer ses boucles blondes des photos. Tu comprends intuitivement qu’il est libre, et qu’il sortira du cadre. Tu sais que toi, tu t’efforceras plus durement encore d’y rester prisonnier.
Bertrand et toi vous haïssez parce que vous êtes les mêmes.
Deux garçons qui se savent homosexuels et qui le taisent.
Ce que vous partagez ne peut se dire.

6. Le damné
Ton frère a quitté Nice au seuil de l’âge adulte à la suite de l’incident.
Bertrand a dix-huit ans lorsqu’un après-midi votre mère vous propose une énième balade à Saint-Jean. Ton frère refuse, tu acceptes à contrecœur, tu pars avec tes parents, laissant Bertrand à son Gaffiot. Parce qu’elle se sent souffrante, votre mère écourte la promenade, et vous rentrez plus tôt que prévu, tous les trois. Tout de suite, tu comprends qu’il s’est passé quelque chose. Tu comprends qu’il s’est passé cette chose. Ta mère a un pressentiment elle aussi, d’un pas agité elle fait claquer ses talons sur le parquet en direction de votre chambre. Elle ouvre la porte, étouffe un cri, vacille sur le seuil, votre père vient soutenir sa femme qui manque de s’évanouir. Tu as compris avant eux. Sans rien voir, sans rien entendre des mots confus qui sortent de la bouche de ta mère, tu sais. Une rancœur aigre te remonte dans la gorge alors qu’elle pleure maintenant, qu’elle suffoque, renversée sur la bergère de velours bleu. Bertrand est au lit, avec un nègre. Voici la phrase exacte, celle qui va circuler dès lors à mi-voix dans la famille : Bertrand, 18 ans. Au lit. Avec un nègre. Bertrand, trois fois coupable. Mineur, pédé, et rastaquouère.
À la demande de tes parents, tu as siégé au conseil de famille improvisé à la hâte, réunissant tes grands-parents, tes parents, ton frère et toi autour de la table du salon. Ton embarras, peut-être ta joie secrète aussi. Quelle sanction pour ce frère dégénéré ? Ce frère qui vit avec fracas ce que, à l’ombre de toi-même, tu refoules ? Alors, Jacques, nous t’écoutons ? Tu t’éclaircis la voix, le regard clair de ton frère te brûle les yeux. Le feu de ta honte gagne tes oreilles, elles sont écarlates. La famille est suspendue à ta parole d’aîné. Tu es assis au centre du cercle ; tu suggères la pension, dans un marmonnement inaudible que l’on te fait répéter. »

Extraits
« « Oui, c’est ça, je me souviens: il fait partie des vieux homos qui sont morts les premiers ». L’ascenseur s’est arrêté à l’étage et Justine est montée dedans en me lançant un de ses fameux «Salud!». En refermant la porte, j’ai réalisé que le bébé s’était arrêté de pleurer. Et que je tremblais.
Elle avait oublié ta mort. Cela peut arriver, bien sûr, je la lui avais apprise cinq ans auparavant, nous ne nous étions pas revues depuis. Je pouvais comprendre. Je pouvais lui pardonner ça. Mais elle avait parlé de toi comme d’un «vieil homo», elle avait évoqué ta maladie, le sida, sans même lui donner son vrai nom. Cette maladie secrète, coupable, honteuse, que toi-même tu avais tue jusqu’à la fin. Et ces mots grelottaient dans mon cerveau: «vieil homo», «le dasse». Ce que tu avais dû endurer pour vivre ton homosexualité. Ce que tu avais souffert pour en mourir. Le silence qui avait cousu tout cela. Ta vie en lisière, ta vie en sourdine. Et soudain, le fracas de ces paroles qui prétendaient te résumer. Justine avait réglé ton cas en deux formules. La honte et le chagrin qui m’avaient ravagée en refermant la porte sur elle, il y a aujourd’hui une vingtaine d’années, se sont changés en nécessité. Celle de remonter le cours de ta vie.
Mon histoire commence par quelqu’un qui s’en va. » p. 12-13

« En rangeant le film super-huit, je sais que le moment est venu de trier mes souvenirs pour écrire ton histoire. Une histoire dont je serais la monteuse. La menteuse. Celle qui comble les vides, synchronise gestes et paroles. Celle qui rejoue le passé. Je connais la langue des absents. C’est toi qui me l’as apprise. » p. 17

« C’est toi qui proposes le prénom «Constance». Tu as envie de cette vertu dans ta vie, creuser ton sillon dans ce mariage, dans cette fiction. Durer, persévérer, j’en porte le prénom et la charge. Tu ne persévéreras pas dans ton rôle de mari, mais dans celui de père, si. Tu as été un père discret, emprunté, timide et merveilleux. » p. 37

« Denis t’invite à le suivre. Les rues de Clermont-Ferrand sont irréelles dans cette nuit où tu suis un homme, tu ne reconnais plus rien, mais lui sait où il t’emmène, il marche vite. À l’hôtel de la Gare, vous montez dans une chambre minuscule, éclairée par un réverbère orange. Denis lève les yeux vers toi pour la première fois depuis le café, et son regard est si intense que tu as l’impression d’accéder à un niveau supérieur de ton existence. Tu comprends que tu ne pourras plus jamais te passer de cette sensation. Tout ensuite se déroule comme dans ton rêve avec Robert Redford. Sauf que tout est réel, et que dans les bras de Denis, tu pleures enfin. » p. 44-45

« La première mention du virus est datée du 5 juin 1981, Un titre technique : « Pneumocystis pneumonia Los Angeles ». L’article relate que durant la période d’octobre 1980 à mai 1981, cinq jeunes hommes, tous homosexuels, sont traités pour une pneumonie à pneumocystis, dans trois hôpitaux de Los Angeles. Deux des patients sont morts. Les cinq patients sont également victimes d’infections par cytomépgalovirus. L’acte de naissance officiel de la plus «grande catastrophe sanitaire que l’humanité ait connue», selon l’expression de l’Organisation mondiale de la santé, vient de paraître, mais personne ne le sait pour le moment. » p. 83

« Elle a cette phrase peu après: «Il faut tourner la page. Il ne faut pas oublier, mais il faut tourner la page.» Cette jeune fille m’a infiniment émue, et elle a raison, bien sûr qu’elle a raison. Mais je ne veux pas tourner la page. Il y a des zones comme ça où le jardin reste en friche. J’écris pour ne pas tourner la page. J’écris pour inverser le cours du temps. J’écris pour ne pas te perdre pour toujours. J’écris pour rester ton enfant. » p. 101

À propos de l’auteur
JOLY_Constance_©Roberto_FrankenbergConstance Joly © Photo Roberto Frankenberg

Constance Joly travaille dans l’édition depuis une vingtaine d’années et vit en région parisienne. Le matin est un tigre, son premier roman (Flammarion, 2019), a été très bien accueilli par la critique et les libraires. (Source: Éditions Flammarion)

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Les Héroïques

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En deux mots
Wanda a 68 ans et ses jours sont comptés. Sur son lit d’hôpital, elle se souvient de la Pologne de son enfance et raconte ces années qui, en transformant le pays, l’ont également libérée. Mais pour faire quoi de cette vie?

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Le dernier voyage de Wanda

Dans son second roman Paulina Dalmayer fait revivre sa Pologne natale. Retraçant les années qui ont transformé le pays à travers le regard d’une femme qui se bat avec un cancer, elle dit tout des contradictions qui accompagnent cette mutation à marche forcée.

À 68 ans, Wanda se bat avec un cancer et des métastases sournoises. Pour s’évader, elle se met dans un état second, se voit alitée depuis le plafond de sa chambre.
Alors elle oublie son mari Edward, député européen après avoir été journaliste, qui se console de son infortune avec l’alcool, alors elle oublie ses deux grandes filles Gabriela et Marta qui la snobent un peu, alors elle oublie sa carrière de médecin et prof à l’école de médecine. Elle se rappelle la Pologne d’où elle vient, revoit la Pologne de son enfance. Et plus précisément ses souvenirs marquants, comme ce jour où elle est rentrée chez elle avec son frère Wladek et qu’elle a retrouvé sa mère morte. Une mère qui avait survécu à la guerre, aux nazis et aux soviétiques, une mère qui restera un mystère pour sa fille. «Sans m’avouer que quelqu’un était fou dans notre lignée, je subodorais qu’une souche contaminée dès son origine, une phrase insensée, délirante, sinon monstrueuse, se promenait dans notre génome. Parmi ces millions d’êtres humains qui avaient résisté tant bien que mal à la machine de guerre, pourquoi semblions-nous avoir souffert davantage que les autres? N’avions-nous pas trop aimé notre souffrance?»
Car après tout, elle a plutôt vécu de belles années, celles qui ont vu le régime communiste s’effilocher avant de disparaître, les années soixante et le concert des Rolling Stones où elle a rencontré son futur mari, les années quatre-vingt avec le mouvement Solidarnosc, les années deux mille avec l’ouverture à l’Europe et le développement économique. Non, décidément, elle ne fait pas partie des Héroïques. Elle n’aura pas eu à se battre. Pas davantage qu’Edward. Avec ironie, elle explique que «quand je le vois chaque matin s’acharner contre sa tranche de bacon collée à la poêle, je suis forcée de constater que, s’il le voulait, il pourrait éradiquer à lui tout seul les nationalistes russes, ukrainiens et, tant qu’à faire, libérer la Crimée. Sans doute croit-il que d’autres s’en chargeront, pendant qu’il est occupé à remplir des tâches autrement plus importantes.»
Elle se souvient de leur rencontre, de leurs rêves et de leurs ambitions, de son engagement au sein d’une troupe de théâtre ou encore de sa passion pour les littérature et spiritualité indiennes.
Mais, au soir de sa vie, c’est d’abord un sentiment de culpabilité qui prédomine. Quand elle repense à Konrad, son ancien élève et amant, qui vient la soigner. Quand elle revoit sa fille avec les veines tailladées avec une lame de rasoir. «Konrad était plus que mon chant du cygne. Il était le regard d’un homme qui me donnait une existence autre que celle d’une mère ou d’une épouse. Dans mon enivrement, je m’étais convaincue que mes filles en profitaient à leur manière. N’aimaient-elles pas se montrer à côté de cette mère qui enfilait un jean et des escarpins à talons? Toujours ouverte à leurs amis, la maison grouillait d’ados qui raffolaient de pizzas congelées. Non parce qu’elles étaient bonnes, mais parce qu’elles étaient jugées indignes de la table familiale par leurs mères dévouées. Autant dire que mon pathologique manque de temps, d’investissement et de patience, produisait l’effet que ne parvenaient pas à obtenir les femmes héroïques d’abnégation que je croisais aux réunions de parents d’élèves. Enfin, en apparence. Car leurs enfants avaient beau les détester, ils ne cherchaient pas à se suicider.» Alors maintenant qu’elles ont fait leur vie, pourquoi ne ferait-elle pas à son tour un dernier voyage, une dernière folie?
Paulina Dalmayer, qui est née en 1974 et a grandi en Pologne, rend parfaitement cette frénésie, d’abord mêlée de crainte, qui a gagné le pays avec l’effondrement du bloc communiste et la remise en cause de l’Église, malgré ou à cause de leur pape polonais. D’une écriture vive et ironique, teintée d’humour, elle regarde le monde d’avant s’effacer, laissant place à un nouveau monde riche d’autant d’espoirs que de contradictions. Un monde qu’il est difficile d’appréhender tant il est mouvant, tant il va vite. Elle dit aussi avec délicatesse combien il est difficile de s’y sentir parfaitement bien.

Les Héroïques
Paulina Dalmayer
Éditions Grasset
Roman
240 p., 19 €
EAN 9782246820147
Paru le 7/01/2021

Où?
Le roman est principalement situé en Ukraine et Pologne, à Wroclaw, à Lvov, à Opole, à Cracovie, à Brzuchowicep, à Brzezinka, à Zakopane, à Lubiaz. La France, avec Paris et Strasbourg, y est aussi présente ainsi que Israël et Tel Aviv et les États-Unis, avec New York. On y évoque aussi l’Iran, à Chiraz-Persépolis, l’Inde et Bénarès en passant par Francfort, sans oublier une escapade à Prague.

Quand?
L’action se déroule des années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Quelques jours de la vie d’une femme, Wanda. Les derniers, et les plus intenses, peut-être?
A 70 ans, Wanda est l’audace incarnée. Atteinte d’un cancer généralisé, elle sait sa fin imminente. Son état se dégrade à vue d’œil, mais dans cette course contre la montre, pas question de se laisser abattre, encore moins d’avoir peur. Plutôt aller de l’avant, aujourd’hui comme hier, en ces temps de sa jeunesse que Wanda se remémore: le concert des Rolling Stones à Varsovie, en avril 1967, où elle rencontre Edward qu’elle épousera et dont la brillante carrière accompagnera les paradoxes de l’Histoire polonaise contemporaine ; son engagement dans une troupe de théâtre expérimental; sa passion pour Konrad, son étudiant devenu amant après la chute du mur; et bien sûr ses deux filles, insaisissables et lointaines.
Face aux assauts du siècle, à sa violence, aux renoncements idéologiques, Wanda et ses proches ont toujours cultivé l’ironie et tenté de préserver ce qu’il restait de beauté. Héroïques à leur façon et nourris d’utopies, ils ont su rester libres. C’est à cette liberté que Wanda n’entend pas renoncer. Elle décide de s’évader de l’hôpital où elle était soignée, convaincue qu’il existe des lieux autrement plus recommandables pour trépasser. Et si son histoire commençait là où on la croit achevée? Et si, jusqu’au bout, il était possible de relancer les dés?
Une fabuleuse leçon de cran, d’intelligence et de vie, portée par une langue vibrante et réjouissante.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
Ernestmag
RFI (Littérature sans frontières – Catherine Fruchon-Toussaint)
Le blog littéraire de Paméla Ramos
Blog Temps de lecture 

Les premières pages du livre
« Cent. Quatre-vingt-dix-neuf. Quatre-vingt-dix-huit. Quatre-vingt-dix-sept. Quatre-vingt-seize. Quatre-vingt-quinze. Quatre-vingt-quatorze. Soixante-huit. Soixante-huit… Comment se fait-il qu’à soixante-huit ans, mon corps refuse de m’obéir ? Je compte à rebours, comme c’est recommandé, en expirant très lentement. Parfois je parviens jusqu’à quatre-vingt-dix, avant de sombrer. Que faire pour résister ? Je me laisse fléchir, perds complètement le fil, dors profondément. Enfin, je n’en sais trop rien. Parfois, l’impression troublante de me promener dans mes propres vaisseaux sanguins m’accompagne jusqu’au réveil. Égarée dans l’artère plantaire médiale de mon pied gauche, je peine à remonter vers l’artère tibiale et le haut de mon corps. Par où suis-je sortie pour me retrouver soudain en lévitation sous le plafond ? Mystère. Je plane au-dessus de mon effigie que je sais pourtant être ma chair vivante. Je l’observe d’en haut, fébrile, toute en moiteur, parcourue de légers tressaillements. Embarrassée à l’idée d’être surprise à flotter ainsi dans l’air, je me précipite – ou plutôt, comment dire ? –, je me hâte de descendre, de revenir en moi. C’est par le patch de morphine que je me réintègre. Ensuite, tout se passe de manière ordinaire. J’ouvre les yeux, fixe le lustre, et sens l’odeur des œufs brouillés au bacon qu’Edward carbonise dans la cuisine en écoutant les informations sur Radio Zet. Prise de nausées, je manque de temps pour reconstituer le voyage entre le moi d’ici-bas, immobilisé par la lourde couette d’hiver, et cet autre moi, libre de se balader à travers mon système sanguin ou de le quitter, de s’envoler vers un monde conjectural, spéculatif, sinon chimérique. Ai-je été empêchée de me déplacer au-delà du plafond ou n’ai-je simplement pas gardé en mémoire la suite de mon odyssée ?
*
Gabriela, ma fille aux mains d’enfant rongées par l’essence de térébenthine, dirait « trip », imaginant que je ne connais pas le mot. Elle me croit dépassée, fossilisée même, dans un préjugé formaliste contre tous ces anglicismes qui nous racontent le meilleur des mondes depuis la chute du Mur. Je ne lui en veux pas. Que l’on me montre un enfant qui sache discerner un être humain derrière la figure parentale ! Ma présumée méconnaissance de la novlangue n’est d’ailleurs qu’un détail, parmi les anachronismes que m’attribuent l’une ou l’autre de mes filles. Car, selon Marta, la cadette, ma démission de la faculté de médecine aurait été motivée par mon incapacité à nouer le dialogue avec les étudiants. Je l’ai entendue dérouler toute une analyse érudite et habile à ce sujet, au téléphone avec son père. Au bout de quarante ans de vie commune, Edward a la nonchalance de mener les conversations téléphoniques le haut-parleur enclenché. Quant à Marta, pas une seconde elle n’a imaginé que je puisse être lasse. En vérité, l’année où Konrad venait en cours aura sans doute été la dernière où j’ai eu le sentiment d’avoir transmis un savoir. C’était il y a vingt ans. Depuis, rien. Que des imbéciles qui m’ont demandé s’ils devaient prendre des notes quand j’ai introduit Kant dans un cours sur le syndrome néphrotique. Au moins se doutaient-ils qu’il ne s’agissait pas de l’inventeur d’un quelconque vaccin. À présent, alors que mon cancer se généralise, je ne les juge pas aussi sévèrement. Avec ou sans Kant, on a peur, on a mal, et généralement cela suffit pour qu’on ne se préoccupe pas de questions qui relèvent de philosophie pratique. « Que dois-je faire ? »
Je n’en sais fichtrement rien.

Il fait jour. J’ai toujours des nausées et une grande envie de vin blanc. Un blanc sec et bien frappé. Après-demain, Edward repartira à Strasbourg. Et si je n’attendais pas son départ pour commencer à picoler du blanc au petit déjeuner ? Il n’en serait pas choqué. Le risque étant qu’il se serve un verre de whisky pour accompagner ses œufs au bacon. En fait, je tolère mal les commentaires d’Edward, surtout quand il me signale sur un ton de nigauderie bienveillante que j’ai ronflé. « Délicieusement », précise-t-il. J’ai délicieusement ronflé. L’apparition de mes premières métastases osseuses a transformé Edward en un benêt exalté à court de superlatifs flatteurs. Jamais de mon vivant, enfin, du temps d’avant le cancer, je n’ai été aussi « délicieuse ». Espèce de baratineur ! Fauché chaque soir par un sommeil d’ivrogne, Edward n’est que le témoin factice de mes nuits. Sobre, il ne supporterait pas que je ronfle. Et puis, je ne ronfle pas. Peut-être que je gémis. Je serais prête à l’admettre. Mais le but de mes exercices de respiration n’est ni de ronfler ni de gémir. Je compte à rebours pour me détendre, harmoniser ma respiration, ralentir tout processus vital en moi. Sans résultat. Il se pourrait que les méthodes de respiration orientales ne soient pas adaptées au tempérament polonais. Au lieu de m’apaiser, je me laisse happer par les miasmes du passé. Les promenades opiacées à travers mon système sanguin me ramènent invariablement à la maison, au jour précis, et dont je me souviens très bien, contrairement à ce que je m’efforce de nier. Le plafond ne m’arrête pas.
*
Nous sommes un vendredi. Je rentre de Wroclaw, où j’étudie, par le train de dix-huit heures. Prévenu, Wladek, mon frère, vient me chercher à vélo à la gare, et nous rejoignons la maison dans des rafales de fous rires, moi assise sur le porte-bagages et lui tenant le guidon. Il vient de réussir l’examen d’entrée à l’École d’Agriculture, dans la filière de l’ingénierie forestière. Je suis fière de lui.
« Tu vas porter des galons et une salopette tyrolienne ! Un soir, en faisant ta ronde, tu tomberas sur une belle gretchen perdue dans l’obscurité avec son panier rempli de fraises des bois… »
Wladek ne fait pas de commentaires. Après avoir dépassé la sucrerie, il bifurque brusquement à droite au lieu de continuer vers notre rue, située aux confins du village et bordant la forêt. Nous longeons un champ de colza en fleur, puis le ruisseau, ce qui nous fait arriver de l’autre côté de notre jardin, auquel une porte en ferraille envahie d’herbes folles permet d’accéder à l’insu du voisinage. Brouillée avec la plupart de ses compagnons d’infortune arrivés comme elle et notre père dans des wagons à bestiaux pour habiter les maisons d’où étaient chassés les Allemands, notre mère l’utilise parfois, voulant s’éviter les vains échanges de politesses. Il faut préciser que notre mère est devenue misanthrope quand les Soviétiques ont réquisitionné la propriété familiale près de Lvov, autant dire depuis toujours à nos yeux, puisque nous sommes nés après la guerre. Enfants, Wladek et moi empruntions ce passage discret, quand l’un ou l’autre avait une mauvaise note. Autopunition que nous nous infligions, convaincus de ne pas être tout à fait dignes de la porte principale. Un système d’autodéfense aussi, qui nous donnait l’impression de nous faire plus petits, sinon invisibles, et ainsi d’échapper à la torture des sarcasmes et reproches dont notre mère nous accablait. Je ne me souviens pas d’avoir franchi la porte de derrière depuis que je suis partie étudier. Non que les méchancetés de ma mère m’aient paru moins blessantes. Au contraire, je paye mon indépendance au prix d’une vie frugale, faite d’incessants renoncements et affronts, je ne trouve donc plus aucune excuse à ma mère. J’ai arrêté de me sentir coupable. Ainsi je me suis disputée avec elle quand elle m’a traitée de « cocotte » en me voyant allumer une cigarette. Prise au dépourvu et piquée au vif, j’ai coupé court en affirmant préférer finir « cocotte » plutôt que « reine des vipères ». Elle s’est enfermée dans sa chambre pendant le reste de mon séjour, feignant une migraine. Je suis donc étonnée que Wladek nous oblige à emprunter la petite porte maudite.
« Avoue, tu as fait une connerie… », je le taquine.
Il ne réagit pas. Le ruisseau sent la vase, l’air du soir s’alourdit annonçant un orage, un soleil étalé dans le ciel tel un œuf au plat raté jette des ombres filiformes sur le jardin. Wladek, en gentleman, me fait passer devant lui, résolu à traîner le vélo, mon sac et un filet de pain sec destiné à nos lapins. Je m’approche de la maison d’un pas élastique, appelle notre chienne, d’habitude occupée à dévaster le potager. Elle me répond par un aboiement étouffé, étrange. À un mètre de l’enclos où mon frère avait installé les cages des lapins, j’aperçois les pieds nus de notre mère, dont le reste du corps doit reposer à l’abri de la lumière, sous un auvent en bois, qui nous sert à stocker des bûches. Contrairement à ses mains, les pieds de notre mère ont gardé une élégance d’avant-guerre. Leur peau paraît bien nourrie, douce, renfermant une sorte de mystère comme ceux des statuettes de la Vierge. Je fixe ces pieds absurdes et m’avance au ralenti, alertée par l’idée qu’ils n’ont pas à être exposés à cet endroit-là, ni à cette hauteur-là. Wladek m’attrape l’avant-bras. Je sursaute. Il me serre plus fort. D’un bref coup d’œil, je balaye les cages ouvertes, un lit, un drap blanc, un autel de fleurs fanées, une nuée de mouches à viande, repues et malgré tout affairées. Allongée sur son lit, dans une fine robe à rayures pastel, notre mère, morte, tient entre ses mains un lapin, mort lui aussi. Arrangés avec soin, ses cheveux sont parés de plumes qui forment une coiffe dont la blancheur neigeuse a quelque chose de parodique et d’effrayant à la fois. Son visage, qu’elle lavait matin et soir avec des flocons d’avoine trempés dans une eau à peine tiède, semble en parfait état, on dirait un masque. Enfin, disposées tout autour de son corps, des anémones, des cattleyas, des marguerites, des grappes de guimauves, choisies probablement en raison de leur tonalité pâle, diffusent une odeur sucrée, difficilement supportable. À moins qu’il ne s’agisse des effluves, plus redoutables, de la décomposition. Tétanisée par l’excentricité baroque de la scène, j’avance vers le lit, me couvrant la bouche et le nez d’une main. Je me sers de l’autre pour soulever la robe de notre mère. Elle a des taches violacées sur le dos et les jambes. La marque verdâtre sur l’abdomen me permet de faire remonter approximativement son décès à un ou deux jours. C’est la première fois que j’applique les connaissances acquises au cours de mes études de médecine.

Je me tourne vers Wladek. L’expression d’une colère contenue lui déforme la bouche. Poings serrés, il se tient bien droit, concentré, tendu.
« Trouves-tu normal qu’une femme torde le cou à un lapin ? L’as-tu déjà vue faire ? C’était insupportable ! Abject ! Elle aurait pu demander de l’aide à quelqu’un, à un homme, un voisin… Mais elle était trop fière pour ça. Et puis, elle avait moi, un lapin à elle, un lapin, comprends-tu, Wanda, un lapin, un larbin… »
Wladek se met à trembler. Je jurerais qu’il tombe dans la forme la plus évidente d’amok, cette rage incontrôlable dont les descriptions me fascinent chez Kipling, si je ne savais que mon frère est incapable de commettre la moindre violence. D’un coup, il commence à singer notre mère dans un accès terrifiant d’hystérie :
« Alors, Wladek, tu es un homme maintenant… Comment ça ? Monsieur l’ingénieur ne veut pas se salir les mains ? Regarde mes mains à moi ! Sais-tu que ces mains jouaient du piano, qu’elles tournaient les pages des livres, qu’elles ne servaient à rien d’autre autrefois ? Ça te dégoûte ? Ta mère qui tue des lapins ? Qui lave, qui essuie, qui épluche les pommes de terre, qui nettoie les cabinets ? Ta mère devenue ouvrière pour que vous puissiez, toi et ta sœur, entrer à l’université ? Ah ! Tu n’es tout de même pas naïf au point de croire qu’avec une mère d’origine bourgeoise, ils t’auraient laissé étudier, non ? Si j’avais repris un travail dans l’enseignement, vous auriez été disqualifiés d’entrée de jeu ! Mais maintenant monsieur l’ingénieur répugne à tuer une pauvre bête… Tue-le, ce lapin, sinon je lui tranche la gorge ! T’entends ? Je lui coupe sa petite tête avec une hache ! Une hache ! »
Wladek s’effondre sur les genoux. Sa tignasse couleur miel, héritée de notre père, son corps parfaitement racé, étiré et sportif, bouge au rythme des contractions qui lui parcourent le corps.
« Je me suis enfui dans la forêt et quand je suis rentré hier soir, elle était là, dans l’enclos, étalée par terre. Elle a dû faire une attaque… je ne sais pas… une crise cardiaque… Cette folle a fait une crise, elle s’est rompue… son cœur a éclaté. »
Je ne sais quoi faire. Le visage couvert de morve, Wladek me jette un regard perdu. Je lui administre une claque pour le réveiller.
« Debout ! Aide-moi à la mettre par terre. »
Il obtempère. Nous débarrassons le lit des fleurs et du lapin mort, puis nous déplumons littéralement notre mère pour la débarrasser de sa « couronne ». Je la saisis par les chevilles, Wladek par les épaules. J’ordonne alors qu’on la remette avec le lit dans la chambre, à sa place. Puis, je tâte le mur derrière la gazinière, là où notre mère cache ses cigarettes, croyant échapper à la curiosité de ses deux enfants. J’en allume une et tends le paquet à Wladek qui refuse mon offre.
« Je sais que tu ne l’as pas étranglée. Mais, avant que j’aille chez Goldberg, il faut que je sache si tu ne l’as pas empoisonnée. Je dois être sûre de ce que j’avance. Et tu devras le confirmer plus tard, peut-être devant la milice. Tu comprends ? »
Wladek me dévisage avec étonnement, comme s’il était banal de laisser le cadavre de sa propre mère dans le jardin.
« La milice ? Wanda, je n’ai rien fait de mal… »

Je saute sur le vélo et pédale à toute allure vers l’autre bout du village pour frapper chez Goldberg. Notre mère ne consulte que lui depuis toujours, bien qu’il ne soit pas un excellent médecin. Mais Goldberg, le seul Juif qui s’était donné le mal de survivre à la guerre pour prendre un train à bestiaux vers la Pologne et y supporter en silence l’animosité de ses nouveaux voisins, connaît notre mère du temps où leur principale préoccupation se limitait à réserver une bonne place au théâtre de Lvov. Elle va chez lui parce qu’il est la dernière personne sur Terre, sans compter sa sœur, notre tante, à se souvenir d’elle telle qu’elle aurait voulu rester. Selon Goldberg, ma mère enseignait le polonais et l’anglais au lycée de jeunes filles, lisait la presse littéraire avec avidité et s’habillait avec goût. Les vingt dernières années passées à trier les betteraves et tuer les lapins lui échappent tel un malentendu sans gravité. Dès qu’il m’aperçoit, il comprend que c’est fini. Que la vraie vie, celle d’avant 1939, ne ressuscitera plus lors des visites de madame Bilikowska. Comme s’il découvrait brusquement que le thé polonais qu’il boit depuis un quart de siècle est dégueulasse, en tout cas sans comparaison avec le thé anglais d’avant, qu’il n’a pas goûté un vrai café depuis l’invasion des Soviétiques, que ni les bus ni le courrier n’arrivent jamais à l’heure, que les téléphones publics ne fonctionnent pas, que la presse fournit des informations sans intérêt sinon falsifiées, que ses voisins tolèrent sa présence parce que son concurrent, le Dr Bierski, prend plus cher et ne dispose jamais de places libres. Goldberg a usé jusqu’à la corde tous les filons lui permettant de faire abstraction de la réalité, et désormais, il n’a d’autre choix que de la regarder en face. Je n’ai pas à recourir à quelque ruse diabolique pour le convaincre de l’état de choc de Wladek, lequel l’a empêché d’alerter plus tôt un médecin. Le soir même, Goldberg signe l’acte de décès de notre mère, puis demande à rester seul avec elle. Derrière la porte, nous entendons ses sanglots. Le lendemain de l’enterrement, il prend l’avion à destination de Tel Aviv. Quant à Wladek, il fait un séjour de deux semaines à l’hôpital pour cause d’épuisement nerveux. »

Extraits
« Sans m’avouer que quelqu’un était fou dans notre lignée, je subodorais qu’une souche contaminée dès son origine, une phrase insensée, délirante, sinon monstrueuse, se promenait dans notre génome. Parmi ces millions d’êtres humains qui avaient résisté tant bien que mal à la machine de guerre, pourquoi semblions-nous avoir souffert davantage que les autres? N’avions-nous pas trop aimé notre souffrance? Lequel de ces êtres figurant sur Les tirages argentiques en sépia s’étiolait-il avec délice dans la mélancolie? Un de ces trois bambins alignés sur un sofa, en caftans brodés et petits bonnets de dentelle? Ou plutôt cette jeune femme serrée dans un corset sous sa robe élaborée, poitrine pigeonnante, les hanches et les fesses projetées en arrière, saisie en profil perdu, silhouette cambrée, un sourire de tristesse sur les lèvres? » p. 51

« Edward est un homme qui ne s’est jamais battu. Pourtant, quand je le vois chaque matin s’acharner contre sa tranche de bacon collée à la poêle, je suis forcée de constater que, s’il le voulait, il pourrait éradiquer à lui tout seul les nationalistes russes, ukrainiens et, tant qu’à faire, libérer la Crimée. Sans doute croit-il que d’autres s’en chargeront, pendant qu’il est occupé à remplir des tâches autrement plus importantes. C’est l’héroïsme des gens ordinaires, dont Edward a fait la preuve insigne en s’investissant corps et âme dans la culture industrielle de champignons de Paris, au moment où les chars soviétiques stationnaient à la frontière du pays et où les ouvriers des chantiers navals de Gdansk se dépensaient à combattre le régime oppresseur. » p. 70

« Konrad était plus que mon chant du cygne. Il était le regard d’un homme qui me donnait une existence autre que celle d’une mère ou d’une épouse. Dans mon enivrement, je m’étais convaincue que mes filles en profitaient à leur manière. N’aimaient-elles pas se montrer à côté de cette mère qui enfilait un jean et des escarpins à talons? Toujours ouverte à leurs amis, la maison grouillait d’ados qui raffolaient de pizzas congelées. Non parce qu’elles étaient bonnes, mais parce qu’elles étaient jugées indignes de la table familiale par leurs mères dévouées. Autant dire que mon pathologique manque de temps, d’investissement et de patience, produisait l’effet que ne parvenaient pas à obtenir les femmes héroïques d’abnégation que je croisais aux réunions de parents d’élèves. Enfin, en apparence. Car leurs enfants avaient beau les détester, ils ne cherchaient pas à se suicider. p. 149

À propos de l’auteur
DALMAYER_Paulina_©Jean-Francois_PagaPaulina Dalmayer © Photo Jean-François Paga

Paulina Dalmayer est née en Pologne en 1974 où elle grandit. Après des études et une thèse de doctorat en France, elle change radicalement de cap: s’envole pour l’Afghanistan en 2010 et y passe deux années, interrompues par un séjour en Libye. Correspondante depuis Kaboul pour plusieurs titres de la presse polonaise, elle tire de son expérience de journaliste son premier roman Aime la guerre! (Fayard 2013, Livre de Poche 2015). En 2015 paraît son livre-enquête sur l’euthanasie en Europe, Je vous tiendrai la main. Euthanasie travaux pratiques (Plein Jour). Les Héroïques est son deuxième roman. (Source: Éditions Grasset)

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Abandonnée

ROMAND_abandonnee  RL_2021  Logo_premier_roman

En deux mots:
Annie va enfin faire la connaissance d’un père qui a disparu avant sa naissance. Une rencontre qu’elle a longtemps espéré et qu’elle appréhende dorénavant. En revenant sur son histoire familiale, elle retrace aussi le parcours de femmes qui se sont construites sans hommes.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

«Sage est le père qui connaît son enfant»

(William Shakespeare)

Dans un roman court et délicat, Anny Romand retrace le parcours d’une fille qui fait la connaissance de son père une fois adulte. L’occasion de revenir sur une histoire familiale marquée par l’absence d’hommes.

Annie a rédigé une lettre pour Ebel, qu’elle s’est enfin décidée à rencontrer. Accompagnée de son amie Angelica – sans doute pour qu’elle ne flanche pas en route – elle sonne à la porte cet appartement, au quatrième étage d’un immeuble ordinaire. L’homme qui habite là est son père. Un père qu’elle n’a pas connu, qui a disparu de sa vie avant même qu’elle ne voie le jour. Un vide, une absence dont on ne guérit pas. Mais peut-être pourrait-elle comprendre? La femme qui vient lui ouvrir ne semble pas surprise de la voir et ne met pas en doute son lien de filiation, la ressemblance semblant frappante.
Ebel, en revanche, ne comprend pas qui est cette jolie femme qui lui rend visite.
«Le regard vide raconte la maladie, l’échange impossible, la mémoire perdue. L’épouse, oui sans aucun doute, prend le relais, sourit un peu, déconcertée par cette affirmation directe qui ne lui donne pas le temps de réfléchir sur la conduite à tenir. Le temps en profite, il entre en coup de vent dans l’appartement. Le paillasson, lui, est las de leur piétinement, il le lui fait savoir, elle transmet: Peut-on discuter ailleurs que sur le pas de la porte? La femme se ressaisit, comme prise en faute.
Bien sûr, entrez.» Et alors qu’un semblant de dialogue s’installe, ce sont les souvenirs qui affluent, c’est une histoire de femmes qui se déroule.
Il y a d’abord eu la grand-mère qui a fui l’Arménie, «survivante d’un génocide, d’un exil, d’une vie précaire dans un pays étranger, veuve avec un fils à élever» et qui va se retrouver en France pour prendre un nouveau départ, alors que les difficultés s’amoncellent. Sans argent et sans père, elle va élever sa fille Rosy, souffrir mais ne rien lâcher.
Pour Rosy, la mère d’Annie, l’histoire va se répéter, mais dans un contexte très différent. Car Rosy ne veut pas supporter seule le poids de sa maternité et entend veut que le père de son enfant assume ses responsabilités. Elle n’imagine pas d’autre alternative, sinon d’abandonner leur progéniture dès la naissance.
On imagine le choc lorsqu’elle annonce cette décision à sa famille, qui elle s’est battue «jusqu’à la pointe de la mort pour amener leurs gamètes à survivre, à créer un autre humain. Ils n’ont pas lâché, ils ont souffert toute leur vie pour assurer leur descendance.» Mais la vie va finir par avoir le dernier mot et Rosy va garder sa fille.
Anny Romand, en jouant avec les temporalités et en passant d’une histoire à l’autre, tisse un lien entre ces femmes sans hommes, unies par leur souffrance et leurs difficultés, mais qui toutes vont faire de leur fille une force. Entre les lignes, on voit bien émerger un féminisme latent, ou bien plutôt la lâcheté et l’irresponsabilité des hommes qui préfèrent la fuite, qui nient la réalité ou qui ne se rendent compte bien trop tard du mal qu’ils ont fait. Une écriture délicate donne à ces drames une lumière teintée d’humour. Et ce n’est pas là la moindre de ses qualités.

Abandonnée
Anny Romand
Serge Safran éditeur
Premier roman
144 p., 14,90 €
EAN 9791097594985
Paru le 14/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris ainsi qu’à Mimet, près de Marseille, à Marseille et Montreuil ainsi qu’à l’île d’Oléron. On y évoque aussi l’Arménie et le voyage jusqu’en France en Passant par l’Anatolie.

Quand?
L’action se déroule de nos jours, mais on y fait des retours en arrière jusqu’aux débuts du XXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Déjà, sa mère, Rosy, était une enfant de père inconnu. Le destin fait qu’à son tour, Annie, sa fille, va être abandonnée par son père.
Comment vivre et se construire sans père, sans sa présence, son affection, sans son nom?
Annie grandit dans ce manque, ce vide, cette absence, qui nourrit son imagination, choyée par sa grand-mère qui a traversé le génocide arménien et veille sur la famille, de Montreuil à Marseille.
Parvenue à l’âge adulte, Annie arrive enfin un jour à frapper à la porte de cet homme inconnu, qui n’a pas voulu d’elle, qui ne l’a pas reconnue.
Double récit mené avec vivacité dans une langue sensuelle dont la douleur est éclairée par l’humour et la joie de vivre!

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com 
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Blog Zazy lit 

Les premières pages du livre
« Elle frappe à cette porte, la porte sur laquelle elle aurait dû frapper toute sa vie, une porte qu’elle aurait dû ouvrir des milliers de fois pour retrouver des visages familiers. C’est étrange d’avoir rêvé de cette porte et de la voir « pour de vrai » comme disent les enfants. Enfin ! Elle a bien cru qu’elle n’aurait jamais eu la force de l’affronter, cette porte, de la pousser, la force humaine de traverser les parois multiples posées entre elle et ces gens-là, murs opaques remplis de désirs, trahisons, fierté, remords et oubli.
En elle, la petite fille qu’elle était jadis la guide sur le chemin escarpé de la vie, tel un chien d’aveugle la prévenant des obstacles, des buissons traîtres, des rochers dessertis, afin qu’elle ne trébuche pas et garde des yeux bien attentifs pour vérifier sa droite, sa gauche, le ciel et les gouffres. Grandir, est-ce recouvrer la vue ?

Maintenant elle est grande et en ville. Où il faut faire attention sur quel paillasson on met les pieds. Sur quelle porte on frappe. Et surtout ne pas oublier d’admirer les arbres, de humer l’air du soir, de regarder les petites plantes prises dans le goudron des rues entre deux pavés, dans un angle d’immeuble, écrasées par les pieds des passants. La morelle noire, la plante sacrée des Incas, l’amarante, l’oxalis, la cardamine, le plantain ou herbe aux cailles, la véronique à petites fleurs bleues, l’ipomée, volubilis volubile. Toutes dites mauvaises herbes, mauvaises graines, toutes qui réussissent malgré tout à fleurir.
Fleurir.
Pour fleurir il faut frapper.
Frapper à la porte, le cœur frappe fort.
Se jeter dans la gueule du loup.
Aller au-devant des coups car il faut vivre et ne rien regretter.
Quel étage?
Y a-t-il un code?
Chercher sur le tableau de la gardienne, trouver le nom au milieu d’écritures différentes. Quatrième. Un ascenseur grillagé descend. Un ascenseur ajouté dans une cage d’escalier étroite. Juste pour deux
personnes. Ça tombe bien, elles sont deux, elle et son amie Angelica qui lui tient la main. L’ascenseur repart, plein. Il s’arrête au quatrième. Son amie chuchote:
– Tu as la lettre ?
– Oui, dans mon sac.
– Sors-la. Tu la tiens à la main et dès que la porte s’ouvre tu la lui donnes.
L’idée de la lettre avait été trouvée par Angelica à qui elle avait raconté le coup de fil à cet homme et sa réponse: «Qu’est-ce que c’est que cette histoire!» Il avait sûrement raccroché pour se préserver des problèmes à venir, La décision de lui téléphoner avait été comme plonger au fond de l’eau en retenant son souffle jusqu’à ce que les poumons brûlent. Combien de fois cet appel avait été imaginé, remis à une date ultérieure, la plus ultérieure possible, pour différer le moment de dire qui on est. D’où on vient. De qui on vient… Le moment d’être soi-même.
Angelica, l’amie florentine, l’y a aidée. Une femme, parce que les femmes savent beaucoup sans parfois le savoir. Certains ne veulent pas qu’elles sachent qu’elles savent.
Leur amitié s’était scellée quand Angelica avait eu un accident de voiture qui lui avait fracturé le bassin. «Bassin parisien» comme on en avait plaisanté par la suite. Venue lui rendre visite, elle s’était retrouvée, en taxi, dans les faubourgs de Lyon, à la recherche d’un cadeau. Un livre, oui, certainement. Le chauffeur l’avait déposée devant une maison de la presse où le seul livre possible était Chronique d’une mort annoncée de Gabriel Garcia Marquez. Bon auteur, bon achat, avait-elle pensé toute joyeuse. La tête d’Angelica à l’ouverture du paquet lui avait fait comprendre que ce choix était loin d’être judicieux.
Quelle porte palière? Bon, il n’y en a qu’une, c’est déjà ça. Ça simplifie la recherche. On évite de se tromper, de se justifier. De bafouiller, de dire: «Pardon, je vous prie de m’excuser, merci.»
Frapper à la porte la lettre à la main, comme une mendiante avec un fond de bouteille en plastique, puisqu’elle va mendier un regard, un peu de mansuétude, un peu de reconnaissance, mais pas d’amour, non, surtout, pas d’amour.
Elle le sait. C’est impossible. On ne peut aimer que ceux qui vous ont élevés, que ceux que vous avez élevés, avec qui vous vivez. Elle pense à cet amour total, vrai, tellement vrai qu’il n’existe pas hors de vous. Il est en vous, entrelacé dans les chairs et les nerfs. Cet amour circule aisément dans le corps comme le sang, l’air, la lymphe. Il remplit tout, il est partout, dans chaque portion d’os, de cellule, de fibre.
Bien sûr les amis sont là, telles les plantes du jardin qu’il faut cultiver, entretenir, choyer, ce qui s’apprend dans des cours de jardinage, dans des cours d’école… Mais elle, y était-elle suffisamment allée, à l’école, pour apprendre les règles de la vie en société?
Pourquoi vouloir aller voir son père qui n’a pas voulu, lui, quand elle était une toute petite enfant, la prendre dans ses bras, la cajoler, la consoler, la faire rire? La voir, quoi! Non, il n’a pas voulu. Alors pourquoi aujourd’hui, à quarante ans passés, va-t-elle frapper à sa porte? C’est trop tard. Le temps s’est opacifié.
Que lui dire maintenant? Pour quoi faire ? Des reproches? Avoir des regrets encore plus grands de son absence? Régler ses comptes? Régler son compte? Le solder, plutôt! Il est peut-être mort, non, elle ne le croit pas, elle l’aurait senti. Et s’il était souffrant? Vient-elle aujourd’hui le voir alors qu’il est malade, qu’il est en train de s’effacer?
Pour mettre un visage sur son visage, elle qui ne ressemble pas du tout à sa mère, ni dans sa couleur de peau, ni dans son physique. Pour mettre un visage sur son visage, elle qui est si différente, avec ses yeux bleus, ses cheveux blonds bouclés, à la différence de ses parents au type très méditerranéen.
Pour être fière d’elle, fière de ne pas avoir reculé devant l’obstacle, devant la douleur, devant l’humiliation de la démarche. Une fierté de réussir là où sa mère a échoué? Pour être meilleure que cette femme qui n’a pas pu, qui n’a pas su faire « reconnaître » son enfant par son père?
Ou simple curiosité? Envie d’en découdre avec cet homme qualifié par sa mère d’intransigeant, de violent, d’irréductible? «Tu vas souffrir, ma fille.» Voilà ce que lui assenait sa mère à chaque désir avoué d’aller à sa rencontre. Dans le silence de sa pensée, la souffrance annoncée la faisait reculer sans cesse. Et puis, bien sûr, le tourbillon de la vie prend le dessus. Enfant, mari, travail, sorties, amis. Le centre de gravité se déplace sans arrêt. Cette envie disparaît, réapparaît comme une horde de dauphins dans la mer au large de La Ciotat.
Affirmer sa parenté sans aucun justificatif, aucun papier, sans armure protectrice, à visage découvert, prête à recevoir tous les coups, blessants, saignants, à glacer le sang, à devenir blême jusqu’à s’évanouir.
Maman, chère maman aujourd’hui disparue. Toi qui n’as pas su ou pu t’imposer avec cette enfant tombée du ciel, plutôt remontée de l’enfer, en ces temps difficiles pour les mères sans mari, où la virginité était respectable, honorée comme signe de sagesse, d’éducation et de bon goût. »

Extraits
« Le regard vide raconte la maladie, l’échange impossible, la mémoire perdue. L’épouse, oui sans aucun doute, prend le relais, sourit un peu, déconcertée par cette affirmation directe qui ne lui donne pas le temps de réfléchir sur la conduite à tenir. Le temps en profite, il entre en coup de vent dans l’appartement. Le paillasson, lui, est las de leur piétinement, il le lui fait savoir, elle transmet: Peut-on discuter ailleurs que sur le pas de la porte? La femme se ressaisit, comme prise en faute.
Bien sûr, entrez. »

« La grand-mère survivante d’un génocide, d’un exil, d’une vie précaire dans un pays étranger, veuve avec un fils à élever, reste bouche bée devant sa fille Rosy, élevée sans père, elle aussi, sans argent. Cette femme forte devant l’opprobre a toujours soutenu sa fille Rosy qui lui dit aujourd’hui qu’elle va abandonner son enfant dès la naissance.
Le seul enfant qu’ils ont? Eux qui se sont battus jusqu’à la pointe de la mort pour amener leurs gamètes à survivre, à créer un autre humain. Ils n’ont pas lâché, ils ont souffert toute leur vie pour assurer leur descendance. » p. 49

À propos de l’auteur
ROMAND_Anny_1©DRAnny Romand © Photo Carlotta Forsberg

Anny Romand est une actrice, traductrice, photographe et auteure française. Elle a notamment tourné avec Jean-Luc Godard, Jean-Jacques Beineix, Christine Pascal ou encore Manoel de Oliveira. En 2006, elle a créé «Une Saison de Nobel», soirées consacrées aux Prix Nobel de littérature. Et en 2015 a publié un récit, Ma grand’mère d’Arménie, traduit en plusieurs langues. Déjà traduit en suédois, Abandonnée est son premier roman. (Source: Serge Safran éditeur)

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Ceux qui n’avaient pas trouvé place

MONY-ceux_qui_navaient_pas_trouve_place  RL_2021

En deux mots:
Serge a besoin d’un avocat, car il trempe dans des affaires un peu louches. Il se souvient alors d’un jeune homme – le narrateur – croisé au Grand Café à Bordeaux. Entre les deux va naître bien davantage qu’une relation de travail, entre fascination et incompréhension, entre admiration et émulation.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Le tombeau de Serge Elkoubi

Avec Ceux qui n’avaient pas trouvé place, Olivier Mony nous offre un court roman, l’histoire d’un escroc et de son avocat, mais aussi une belle histoire amitié.

Leur rencontre date de la fin des années soixante, lorsque la jeunesse dorée bordelaise se retrouvait au Grand Café, établissement aujourd’hui disparu de la rue Montesquieu. Bien que n’appartenant pas au cercle des biens nés, le charme et l’originalité de Serge lui ont bien vite permis d’intégrer la bande de garçons venant ici s’imaginer un avenir. Pour le narrateur et ses amis, il était «tout ce que nous n’étions pas et que l’on rêvait d’être.»
Pour ce petit cercle, la voie semble toute tracée, suivre le chemin des parents. Il en va ainsi du narrateur, engagé comme avocat au sein du cabinet paternel. C’est aussi la raison pour laquelle Serge va se rapprocher de lui. Il a en effet «une affaire qui pouvait l’intéresser». Il s’agit en l’occurrence de le sortir du pétrin dans lequel il patauge. Mission accomplie sans trop de peine. Voici les deux hommes liés, car les trafics peu licites vont se succéder et leur relation va devenir une amitié de plus en plus solide. Il faut dire que le flambeur, joueur, amateur de vitesse, de belles voitures et de jolies filles a tout pour séduire, y compris dans sa manière de braver la justice. Car le tribunal a longtemps suivi Serge plus que son avocat, qui n’avait qu’à approuver les arguments développés par son client. Mais, un beau jour de 1971, le couperet tombe. Les sursis sont révoqués, la peine est lourde: trois ans ferme. Ajoutons qu’à l’époque, les conditions de détention étaient plus difficiles qu’aujourd’hui et la privation de liberté vous coupait vraiment du monde extérieur.
Entre le chapitre d’introduction dans lequel on découvre que Serge est sorti en 1973 pour bonne conduite et que, parmi les garçons de l’établissement scolaire qui passaient devant sa fenêtre se trouvait un fils qu’il ne connaissait pas et le chapitre de conclusion qui lève le voile sur cette énigme, Olivier Mony a construit un roman qui déroule la vie de Serge Elkoubi le Bordelais qui deviendra Serge Dalia après son exil. Car, en sortant de prison, il a compris que désormais sa vie devra se faire loin de Bordeaux. Il ne faut pas tenter le diable.
C’est d’abord en Espagne qu’il tente sa chance, mettant au point un astucieux plan de transfert de devises. Qui finira toutefois par être éventé. Il se lancera alors dans la vente de paréos et colifichets pour touristes aux Baléares, avant de filer vers d’autres cieux et d’autres continents, si bien qu’au moment du bilan, il confessera avoir goûté aux geôles des cinq continents.
C’est bien des années plus tard, à Saint-Barth que le narrateur le retrouvera. Et qu’il tentera de démêler le vrai du faux, entre la légende et les faits, entre les amours et les passions. Bianca Goldstein que Serge a épousé alors qu’il était encore incarcéré, lui apportera une aide précieuse, même si on imagine que sa version peut aussi être remise en question.
Olivier Mony, qui est aussi critique littéraire à Sud-Ouest, a bien compris combien Albert Einstein a eu raison d’affirmer que «l’imagination est plus importante que le savoir». De la même manière que l’on construit un récit national, une Histoire soi-disant officielle, il a construit un hommage aussi sincère que «reconstruit» à la mémoire de son ami. Et c’est ce qui fait toute sa grandeur.

Ceux qui n’avaient pas trouvé place
Olivier Mony
Éditions Grasset
Roman
144 p., 15,50 €
EAN 9782246821038
Paru le 7/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Bordeaux. Mais on y voyage beaucoup, aussi bien France, à Domme, Vannes, Autun, Pau, Gradignan, Saint-Jean-de-Maurienne, qu’à l’étranger, à Salamanque, Munich, Gènes, Saint-Sébastien, Barcelone, Cadaquès, Ibiza et Saint-Martin dans les Antilles.

Quand?
L’action se déroule des années 1960 à nos jours avec l’évocation de la Seconde Guerre mondiale.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Jamais personne ne m’est apparu plus secret, ou pour mieux dire, plus caché, plus dissimulé, que Serge Elkoubi. Lui dont l’histoire même paraissait inciter à une forme prégnante de mélancolie (et qui, au fil des années, s’y abandonnera de plus en plus volontiers) semblait paradoxalement ne se supporter qu’au présent. Un présent qu’il ne renonça jamais à vouloir modeler pour le seul profit de sa légende. »
Bordeaux, années 60, un jeune homme à l’œil bleu acier change chaque semaine de voiture et de fille. Charmeur, avide de vitesse et de vie, Serge Elkoubi séduit les femmes et fascine les jeunes bourgeois avides de s’encanailler. Il navigue en eaux troubles, mystificateur, pilote de course, voleur de voitures, petit escroc. S’il a pu maintes fois vérifier l’effet de son bagout sur les juges, il n’échappe pourtant pas à la case prison, où se réjouit de l’y voir son père, ancien déporté sans pitié pour son hédoniste de fils.
Les plages du monde, années 70. Serge quitte la France, vers l’Espagne, le Mexique, l’Indonésie… Énigmatique, il achète une nouvelle identité et change d’activités, s’accordant à la vague hippie : ça et là toxicomane, dealer, fabricant de paréos ou gigolo à ses heures. Celui que l’on appelle désormais Serge Dalia fuit le passé aussi vite que son ombre et finit par atterrir sur l’île de Saint-Martin, reclus volontaire dans sa propre légende.
Quête et enquête autour d’un être insaisissable pour tous, tant pour ses enfants qu’il a à peine connus, que pour Bianca qui fut son alter ego féminin, ou encore son meilleur ami et avocat qui le suivit toujours. Par la grâce d’une écriture aussi limpide que son sujet est trouble, Olivier Mony cherche ici à dire l’absence, à briser la couche de glace et d’oubli qui obscurcit la mémoire, à restituer le mentir-vrai d’un être.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Grégoire Delacourt 

Les premières pages du livre
« La résidence était sans charme. Bruyante, fonctionnelle, elle devait pourtant être encore presque neuve lorsque tous les mardis matin, de la fenêtre de son appartement du troisième étage, Serge Elkoubi guettait son fils. C’était vers 8 h 30, 8 h 40 au plus tard, quand les enfants de l’institution religieuse proche se rendaient en rangs par deux, à la piscine de la rue Judaïque. De là où il était, le nez collé à sa fenêtre, une tasse de thé à la main tandis que la chatte Punaise lui glissait entre les jambes, Serge n’apercevait d’eux que le sommet de leurs crânes ou plutôt leurs bonnets, capuches et même parfois – il faisait froid l’hiver en ce temps-là – leurs passe-montagnes. De cette file de petits garçons qui invariablement faisait halte quasiment à ses pieds pour mieux se préparer, sous la direction d’un instituteur rouquin, à traverser la rue, Serge savait qu’un était différent. Un était le sien, il ignorait lequel.
Au fil des semaines, presque chacun s’était présenté à l’appel. Il y avait eu le petit fier-à-bras en blouson de ski bicolore et bottes fourrées, celui qui portait un imperméable invariablement trop grand pour lui et semblait implorer que l’on s’intéresse plutôt à son pull-over à motifs jacquard. Il y avait eu les deux dissipés du fond de la file qui se battaient pour un rien. Pendant longtemps, deux ou trois semaines, Serge en avait tenu pour un gamin mélancolique avec un grand nez et des cheveux blonds et bouclés avant de devoir y renoncer le jour où il reçut une lettre de la mère de l’enfant qui, croyant lui faire plaisir, lui écrivait “chaque jour, ton fils te ressemble un peu plus…”. Il eut beau chercher, de ce qu’il en voyait, aucun ne lui paraissait répondre à cette ébauche de portrait-robot. Il arriva alors qu’il y eût même un ou deux mardis où, découragé, il ne fût pas au rendez-vous des enfants. Mais la curiosité – ou quelque autre sentiment – fut la plus forte. Il reprit bientôt place devant sa fenêtre. Il y eut même une fois où l’un des enfants, pas le plus gracieux à vrai dire, trop rond, déjà binoclard, leva vaguement les yeux vers lui. Serge fut tenté de lui adresser un geste, mais y renonça, saisi par le pathétique de la situation. Les choses en restèrent là. Lui, là-haut, son fils tout en bas. Et entre eux, en cette année 1973, le jour qui se levait sur Bordeaux. »

Une Mustang dans la nuit bordelaise
C’est en 1973 que Serge Elkoubi entreprit de ne plus revenir de voyage. Depuis qu’il était sorti de prison, il tenait de toute façon encore moins en place que d’habitude. Il avait des gens à voir, disait-il. Des gens à voir à Biarritz, « sur la Côte » (sans préciser jamais laquelle), vers l’Espagne ou parfois à Genève. Des gens qui avaient des noms, parfois oubliés. Certains me reviennent, malaisément, sans que je puisse vraiment assurer que c’étaient ceux de ce temps-là, Louis Sordain, un certain Micha (ou Michka ?) Bellabre, Cynthia Vernaud-Tisnier, les Roudeix, qui pouvaient, pour ce que j’en imaginais, être un couple ou des frères… Nous n’en savions guère plus. Il partait avec sa Mustang rouge que les policiers n’avaient pas su ou pas voulu trouver et revenait parfois sans. En train, en avion ou de temps en temps avec une Ford Taunus crème dont il moquait la boîte automatique et les performances routières. Et par quelque mystérieux prodige, la Mustang finissait toujours par réapparaître. Enfin, avec ou sans voiture, il revenait. «Pour Punaise», précisait-il en riant.
Aussi, lorsqu’il partit pour de bon, ce fut d’abord comme si rien n’avait changé.
Je l’avais connu quelques années auparavant. Six ou sept ans. Il y avait en ce temps-là, rue Montesquieu, un Grand Café – c’était son nom – où aimait à se retrouver, pour déjeuner ou le soir venu, la jeunesse dorée de la ville, à laquelle j’appartenais sans conviction ni réserve. Nous laissions volontiers les troquets enfumés et surpeuplés à nos congénères étudiants pour nous retrouver dans ce vaste hall de marbre, de néons et de verre ou sur sa terrasse, avec vue directe sur les magasins alentour et leurs vendeuses. Puisque certains semblaient en tenir alors en matière d’avenir pour le Grand Soir, nous, charmants imbéciles, notre présent suffisait à nos désirs, nous n’en avions que pour des Patricia, Françoise ou Martine, aujourd’hui presque confondues dans le souvenir. Parmi notre bande – ou quel que soit le nom que l’on puisse donner à cet agrégat de garçons que réunissaient arbitrairement naissance et certitude de soi – il y avait un type différent. Son père ne connaissait pas les nôtres, il n’avait pas fréquenté les collèges marianistes ou jésuites où nous avions paresseusement fait nos humanités, il n’affectait pas le « parler canaille » qui nous rassemblait, était plus prodigue et généreux qu’aucun d’entre nous et comptait, j’allais bientôt l’apprendre avant de le constater, bien plus de bonnes fortunes amoureuses que nous tous réunis. Il n’avait pourtant rien d’un apollon ; petit, nerveux, cheveux déjà presque poivre et sel, des yeux d’un bleu étonnant, électrique (des années plus tard, une de ses anciennes conquêtes me dira croire que s’il était parti si loin, dans les îles, c’était peut-être par coquetterie, pour les assortir aux cieux des Caraïbes…), blouson en daim, pieds nus dans ses mocassins. Un frimeur. Nous l’étions tous, mais avec une réussite plus inégale.

Ma vie durant, à intervalles plus ou moins réguliers, je me suis demandé la nature du charme, au sens premier du terme, du charisme qu’exerçait Serge sur tous ceux, garçons et filles, jeunes et moins jeunes, qui le croisèrent. C’est une question qui finalement n’a pas de réponse, ou alors beaucoup ; propre à chacun. Disons seulement qu’il était peut-être alors, lorsque je le rencontrai, tout ce que nous n’étions pas et peut-être rêvions d’être. Un type qui rentre par les fenêtres plus que par les portes si c’est son bon plaisir du moment. Un type dangereux, moins insolent voire inconscient, que sans limites. Nous savions par notre naissance, notre sexe, que quoi qu’on puisse laisser croire, notre horizon serait un jour borné. Serge donnait l’impression de l’ignorer ou de défier cette fatalité. Et de fait, il y eut chez lui, dans sa vie, quelque chose de l’ordre du sacrificiel. Nous devions déjà en avoir plus ou moins conscience.
Ce fut lui qui vint me chercher. Ce devait être en hiver, je revois le duffle-coat gris taupe dont je m’affublais alors. Après des études où le nom de mon père me tint plus ou moins lieu de diplôme, je venais d’intégrer son cabinet, l’un des plus gros de la ville. « C’est toi, l’avocat ? » s’enquit-il. J’acquiesçai. « Serge Elkoubi. Patrick m’a parlé de toi. Écoute, là je ne peux pas, mais il faut que rapidement je te parle d’une affaire qui devrait t’intéresser. On se voit demain, même heure, d’accord ? » Patrick, c’était Patrick Lopes, fils d’une riche famille de négociants en rhum, pas le plus malin d’entre nous, ni le moins enclin à se laisser corrompre, le seul dont Serge acceptait qu’il le surnomme Sergio, ce qui chez tout autre le plongeait dans une rage folle et entraînait inévitablement le bannissement sans espoir de retour du malheureux coupable. Impossible aujourd’hui de me souvenir quelle était cette « affaire » inaugurale. Il y en eut tant. Peut-être un micmac, avec Lopes justement, autour de droits de douane sur le porto. Je crois me souvenir qu’à l’époque, Serge passait beaucoup de temps sur le port. Ce que je sais en revanche, c’est que j’étais fermement décidé à ne pas déférer à cette invitation cavalière. Et que le lendemain, à l’heure dite, j’étais là, à attendre que sa Mustang vienne se glisser le long de la terrasse du Grand Café.
Jamais personne ne m’est apparu plus secret, ou pour mieux dire, plus caché, plus dissimulé, que Serge Elkoubi. Sans doute parce qu’il l’était d’abord à lui-même. Lui qui s’intéressait à tout – rapidement, trop rapidement, mais la vitesse était ce qui le constituait – donnait tous les signes de l’ennui le plus profond lorsque par mégarde la conversation dérivait non sur ses actes, mais sur leur motivation. Lui dont l’histoire même paraissait inciter à une forme prégnante de mélancolie (et qui, au fil des années, s’y abandonnera de plus en plus volontiers) semblait paradoxalement ne se supporter qu’au présent. Un présent qu’il ne renonça jamais à vouloir modeler pour le seul profit de sa légende.
Une chose toutefois. Pas rien, si peu. C’était à Saint-Martin, la dernière fois que nous nous sommes vus. Comme toujours, une convocation qui se faisait passer pour une invitation. Je ne m’en formalisais pas et quelles que soient les raisons qui justifiaient une telle impériosité (je me doutais qu’il serait encore question d’identité, de papiers, de ce nom qui était le sien désormais, de celui qu’il avait cru devoir abandonner, du risque qu’il croyait encourir s’il lui venait le désir de revenir en France), elles me paraissaient pouvoir justifier un séjour dans sa grande maison de bois ouverte aux vents des tropiques, à l’ombre de son majestueux manguier, dans cette île où pour moi aussi, tout incitait à l’oubli. Ainsi en fut-il, lors de journées délicieusement indolentes et rythmées par des conversations qui l’étaient de moins en moins tandis que sa colossale consommation quotidienne d’herbe dressait comme un paravent entre lui et le réel, entre lui et moi. J’en pris mon parti sans m’en préoccuper davantage lorsque vers la fin du séjour je réalisai que finalement, l’essentiel de ses activités lucides n’avait guère consisté, assisté de Joseph, l’homme à tout faire de la maison, qu’à faire, défaire et bricoler, sans rime ni raison, les systèmes de verrouillage du grand portail d’entrée de sa propriété. C’est dans l’avion du retour que je compris que Serge Elkoubi, mon malheureux client et ami, ayant connu si souvent et dans tant d’endroits à travers le monde la privation de liberté, enfant à sa façon de la plus grande tragédie du siècle dernier, lui qui n’en avait que pour sa liberté, n’était plus désormais qu’un reclus volontaire. Et que ce serait, cette fois-ci vraiment, sans espoir de retour.
Et c’est ainsi que tout ce que l’on peut dire de Serge ne peut être qu’un tombeau. »

Extraits
« J’avais essayé pour préparer le procès d’en savoir plus. Georges-Bahi Elkoubi était né le 4 janvier 1917 à Constantine. Famille nombreuse, sans doute plutôt modeste, pas misérable, Élevé dans la tradition juive, mais sans dévotion excessive. Néanmoins, la promiscuité et le poids des traditions semblaient lui avoir pesé, comme ce sera plus tard le cas de son fils. Aussi, est-ce avec une joie à peine dissimulée qu’il s’y soustrait: pour remplir jeune homme ses obligations militaires, peu de temps après avoir passé son diplôme d’apprenti coiffeur. Le changement de décor est radical puisqu’il est incorporé dans un régiment de Saint-Jean-de Maurienne, en Savoie. Il y accomplit ses devoirs sous les armes avec toute l’efficacité requise, mais surtout, joli garçon, volontiers charmeur, il y fait la connaissance de Colette Brunaud, une Bretonne de Vannes, venue dans ces montagnes suivre son père, receveur local des impôts. » p. 57-58

« Un événement pourtant vint perturber ce triste ordonnancement des jours. Ce devait être vers l’été 1972, je ne parviens pas à en retrouver la date précise, seulement qu’il faisait très chaud. Bref, je fus ce jour-là, dans un parloir désert et donc surchauffé, le témoin de mariage de « Monsieur Serge Georges Simon Elkoubi, né le 22 décembre 1941 à Saint-Jean-de-Maurienne (Savoie) actuellement domicilié à la Maison d’arrêt centrale de Gradignan (Gironde) avec Mademoiselle Bianca Marie Jeanne Goldstein, née le 26 janvier 1947 à Toulouse (Haute-Garonne), domiciliée au 6 rue Jean-Jacques Rousseau à Bordeaux (Gironde) ». Bien entendu, nul n’avait souhaité être le témoin de la mariée et il m’avait fallu en convaincre le directeur de la prison, un certain Appietto, que cette cérémonie, malgré sa rigueur tout administrative, attendrissait sans doute. Les époux se jurèrent fidélité et assistance ; le premier de ces termes me paraissait devoir être laissé à leur libre arbitre, le second, lui, ne laissait pas de m’inquiéter… » p. 71-72

À propos de l’auteur
MONY_Olivier©_PhotoDROlivier Mony © Photo DR

Olivier Mony est journaliste et écrivain. Critique pour Livres-Hebdo et pour Sud-Ouest, il a reçu en 2007 le prix Hennessy du journalisme littéraire. (Source: Éditions Grasset)

Page Wikipédia de l’auteur 
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Tu marches au bord du monde

BADEA_tu_marches_au_bord_du_monde  RL_2021

En deux mots:
Après avoir été refusée au concours d’entrée au Conservatoire de Bucarest, la narratrice cherche une nouvelle orientation qu’elle trouve par hasard. Elle part étudier à Paris qui ne marquera que la première étape d’un long périple durant lequel elle va se chercher. ET finir par se trouver.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Oublier les fantômes du passé pour se construire

C’est en marchant au bord du monde que la narratrice du roman d’Alexandra Badea va finir par se trouver. Une quête qui commence du côté de Bucarest pour se finir à Kinshasa, en passant par Paris, Mexico, Tokyo et Amsterdam.

Un matin qui a tout l’air d’un matin comme tous les autres. Réveil dans un petit matin blafard, métro et bancs de l’université pour un cours de marketing. Sauf que cette journée est capitale: les résultats de l’examen d’entrée au conservatoire vont changer la vie de la narratrice. Car après les échecs successifs des années précédentes, c’est sa dernière chance. Qu’elle ne saisira pas, car sa candidature est définitivement rejetée. Désormais, elle marche dans la vie comme une automate. Même Seb, son petit ami, l’indiffère.
«Tu es revenue à ta vie doucement. Tout a repris son ordre préétabli, signé il y a longtemps dans la promesse et l’échec d’une éducation. Tu as repris le même chemin. Le réveil sonne à la même heure. Tu te lèves sans penser à rien. Tu te mets sous la douche et tu attends le réveil de ta peau. Ensuite tu marches, tu t’assois dans les mêmes amphis, dans les mêmes salles pour remplir ta tête des mots qui n’ont plus aucun sens. Tu retournes à ton boulot, tu guettes les passants dans la rue, tu remplis des formulaires, tu tries, tu écris, tu tues le temps, tu tues ton temps.» Le hasard la conduit jusqu’à l’institut français où Bleu de Krzysztof Kieślowski
est à l’affiche. En sortant de la projection, elle prend une brochure sans imaginer que ce sera sa porte de sortie. Un formulaire pour une bourse d’études en France s’y trouve. Elle s’inscrit, et cette fois, elle sera admise. Encore quelques jours pour aller voir son père, mais ça fait deux mois qu’il est en Italie. Encore quelques jours pour aller voir sa mère. Mais les deux femmes n’ont plus rien à se dire depuis longtemps. Encore quelques jours pour dire adieu à Seb. Mais il n’y a plus d’amour. Elle tire un trait sur sa vie d’avant et part pour la cité universitaire de Nanterre.
«Tu es dans le no man’s land de ta vie, entre deux frontières, tu attends qu’on te donne accès à une autre existence. Le temps te traverse librement, sans obstacle, pour la première fois, tu as le temps. Tu l’inventes comme tu le respires.»
Les jours passent jusqu’à ce qu’un inconnu ne l’aborde dans la cour carrée du Louvre et ne l’invite à une soirée qui se termine dans le lit d’un inconnu. Khaled va lui permettre de poser les jalons d’une nouvelle vie que l’arrivée inopinée de Seb ne changera pas. D’ailleurs les deux amants ne font que passer et la laisser avec ses incertitudes. Après un premier emploi décroché en France, un retour avorté en Roumanie, la voilà repartie vers le Mexique pour une nouvelle expérience qu’elle espère salvatrice. D’autres suivront, toujours ailleurs, comme un long voyage sans but.
Alexandra Badea souligne mieux que personne cette temporalité bizarre qu’accompagne l’exil. Cette impression d’être à deux endroits à la fois tout en n’étant nulle part. Cette quête effrénée de stabilité dans un univers instable au possible. Mais aussi le refuge que constitue une langue que l’on s’est appropriée et qu’on ne cesse d’explorer comme un trésor. Ce français qu’elle cajole sans en oublier pour autant les aspérités et les sonorités. «Attendre, atteindre, éteindre». Une écriture que la dramaturge apprivoise aussi avec l’emploi de la seconde personne du singulier pour raconter cette odyssée. Le «tu» lui permet à la fois une certaine distanciation et, à la manière d’une entomologiste, d’observer avec attention tous les faits et gestes, toutes les émotions décrites. On l’accompagne volontiers dans sa quête.

Playlist du roman


Radiohead, no surprises


Tom Waits, All the world is green


Beirut Elephant Gun


Schubert Ave Maria (Jessye Norman)

Tu marches au bord du monde
Alexandra Badea
Éditions des Équateurs
Roman
316 p., 19 €
EAN 9782849907740
Paru le 6/01/2021

Où?
Le roman est situé en Roumanie, à Bucarest, mais aussi à Paris, Mexico, Tepoztlán, Michoacán, Pátzcuaro, un village des Caraïbes, Tokyo, le mont Fuji, Amsterdam, Séoul, Singapour, Kuala Lumpur, Kinshasa.

Quand?
L’action se déroule de la fin des années 1980 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
C’est l’histoire d’une femme en fuite. Née dans un pays qui, après l’effondrement du communisme, croque les fruits empoisonnés du capitalisme, l’héroïne de ce roman grandit parmi des humains au regard rivé sur leur écran de télévision. Elle fait partie de ce corps malade et court les fuseaux horaires. Pour échapper à soi-même, à la terre des origines, à l’histoire des parents, aux blessures passées, aux amours ratées. Et chercher à être enfin soi dans une géographie intime qui résiste au chaos. Cette femme est une fille de la mondialisation. Entre Bucarest, Paris, Mexico, Tokyo et Kinshasa, la narratrice poursuit une quête de la sexualité, de la féminité, de la sororité et des territoires marqués au fer rouge de l’Histoire. Ce Lost in Translation contemporain révèle une voix poétique et politique de romancière; Un roman au long cours qui nous emporte, nous rend plus forts, terriblement vivants.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

Les premières pages du livre
« Le trio en sol majeur de Schubert déchire le silence du matin. Il est six heures. Dehors, il fait encore nuit. Dans l’immeuble d’en face, des fenêtres s’allument. On dirait des toiles de Hopper. Tu les regardes pendant quelques minutes, le temps de te réveiller complètement. Tu imagines des histoires à partir de ce que tu vois. Des femmes, des hommes et des enfants isolés chacun dans son cube : une cuisine, une salle de bains ou une chambre. Le même décor, les mêmes meubles, les mêmes lampes, les mêmes tons de lumière blafards.
Tu te lèves, tu descends du lit, tu fais deux pas et tu saisis ta trousse de toilette. Tu te diriges vers les douches communes au fond du couloir.
À cette heure-ci, tu ne vas croiser personne, il n’y a pas d’attente, tu peux prendre ton temps.
C’est ton seul moment de solitude de la journée. Tu mets le réveil une demi-heure plus tôt, tu as besoin de ce tête-à-tête avec toi, les pensées descendent dans ton corps, tout se pose doucement, la peur accumulée pendant la nuit s’éloigne un peu.
Tu partages cette chambre délabrée avec une autre fille depuis quatre ans. Au début, vous étiez quatre, après trois, et maintenant vous êtes deux. Au fur et à mesure de l’avancée dans la scolarité, vous avez droit à une plus grande surface. C’est la dernière année. Ça va être la dernière année. Chaque jour, tu répètes cette phrase pour te donner du courage.
Tu descends dans le métro. Ton regard se pose sur les grandes lettres qui composent le nom de la station. « Les Défenseurs de la patrie. » La deuxième lettre est tombée l’année dernière et on ne l’a pas encore remplacée. Dans les noms des stations, il y a souvent une lettre qui manque. Tu les repères à chaque arrêt du métro, c’est ton jeu secret avec la ville. En arrivant à la station « Les Héros de la révolution », tu te demandes quel est le lien entre eux et « Les Défenseurs de la patrie ». Deux stations les séparent. Peut-être deux générations ? Les grands-parents qui ont fait la Seconde Guerre mondiale et les petits-enfants qui ont renversé le régime cinquante ans plus tard ? À deux stations de distance, ils se regardent de loin.
À huit heures, tu commences les cours à la fac et tu essaies de ne pas t’endormir devant des diaporamas en PowerPoint expliquant les techniques de marketing de demain. Comment piéger davantage de clients. Inciter à la consommation, dépenser, soutenir l’économie, produire plus que nécessaire pour ne pas laisser la connerie se dissiper.
Le professeur parle. Il écrit des chiffres et des formules sur le tableau. Tu regardes sans rien comprendre. Tu ne peux pas comprendre. Tu ne fais aucun effort pour comprendre, ton cerveau est trop plein d’autres choses.
Tu restes assise dans cette salle de classe, tu l’écoutes, tu prends des notes mais tu es loin d’ici. Tu ne sais même pas à quoi tu penses. Tu ne sais rien. Et cette peur qui t’envahit t’empêche de vivre, s’immisce partout dans ton corps, surgit à chaque fois que tu essaies de sortir de la marche ordonnée du quotidien.
La peur revient. Tu ne peux pas la nommer. Elle n’a pas de corps, pas de visage, elle flotte à la surface de ta peau. Elle prend le pouvoir, elle fixe le rythme de ton cœur, le sens de tes sécrétions, la tessiture de ta voix. Tu la sens mais tu ne peux pas l’expliquer, alors comment tu pourrais la combattre. Tu n’essaies même pas.
Tu voudrais partir d’ici, tu voudrais disparaître, ce n’est pas ton endroit, ce n’est pas ta vie. Tu assistes à un spectacle qui ne t’appartient pas. Témoin inactif, passif, à attendre une résolution écrite à un autre endroit.
Il est huit heures du matin et tu es déjà fatiguée. L’énergie s’est dissipée pendant les premières heures de la matinée. C’est comme ça depuis quelque temps. Tu vis en boucle comme les adultes qui ont trahi leur jeunesse. Toi, tu n’as pas encore oublié complètement tes rêves, mais ce mouvement est en train de se produire lentement. Si quelque chose ne change pas dans les jours qui suivent, tu oublieras tout et tu t’inscriras dans le rang des corporatistes honnêtes. Ce n’est même pas une affaire de jours, c’est une affaire d’heures. Tu as peur plus que d’habitude ce matin. La liste sera affichée en début d’après-midi. Dans quelques heures, tu sauras si tu as été admise au Conservatoire. C’est la cinquième fois que tu passes le concours. C’est aussi la dernière fois. L’année prochaine, tu auras dépassé la limite d’âge. Une nouvelle vie est en train de s’ouvrir à toi. Tu le sais, tu le sens. Peu importe le résultat, tu vas changer de vie.
Si tu as ce concours, tu vas détruire tout ce que tu as construit ces trois dernières années. Tu laisseras derrière toi le marketing. Tous ces chiffres et toutes ces formules que ce professeur est en train d’enchaîner sur le tableau, tu pourras les jeter à la poubelle de ta mémoire. Tu garderas sans doute ton petit boulot d’enquêtrice de rue, histoire de payer ta scolarité et tes charges. Mais tout le reste va changer.
Si tu n’as pas le concours, tu vas détruire tout ce dont tu as rêvé depuis sept ans, tout ce qui est ancré dans ton être profond. Tu as décidé de ne plus jamais mettre les pieds dans un théâtre, ce serait trop douloureux. Tu vas vider ta bibliothèque, tu vas finir ton master et tu vas accepter l’offre de ton employeur actuel. Tu vas passer ta vie à grimper les échelons et à améliorer tes assurances, tu vas passer tes vacances d’hiver dans les Alpes autrichiennes et tes vacances d’été aux Baléares comme tout individu de la classe moyenne montante. Ça va être ça, ça pourrait être pire, tu vas t’y faire à cette idée. On l’a tous fait. On a tous oublié les commencements, alors tu pourras le faire aussi, tu pourras aussi t’inscrire sur la liste des perdants camouflés dans un costard de gagnant soldé chez Armani trois ans après la fin de la collection.
Le séminaire se termine. Vous sortez tous. Tu traverses la passerelle en verre qui relie les deux bâtiments de l’Académie de sciences économiques, l’immeuble néoclassique avec ses colonnes et sa coupole et le parallélépipède néosoviétique avec son carrelage sali par les tags et les restes d’affiches décollées. Tu aimes beaucoup traverser cet espace, tu te sens suspendue à un vide inconnu, loin de cette ville dans un endroit que tu ne connais pas, dans un film américain pas trop dégueulasse, de ceux qu’on peut voir à la télé le dimanche après minuit. Tu t’arrêtes une minute et tu regardes les voitures et les passants qui défilent sous tes pieds. Dans ce lieu de passage, loin de l’agitation extérieure, tu te sens protégée.
Tu sors dans la rue. C’est un après-midi de fin septembre qui ressemble aux automnes du lycée, quand tu séchais les cours avec tes amies pour vous promener dans la forêt. Dans la petite ville de province où tu as grandi, il n’y a rien à faire mais il y a la forêt. Autrefois tu te perdais sur ses sentiers, parmi les branches coupantes des arbres, et tu oubliais qui tu étais. Tu marchais et tu écrivais dans ta tête une autre histoire, cette histoire que ta mère avait oublié de te raconter. Ce n’était pas une histoire avec des fées ou des princesses, c’était une histoire avec une fille qui habitait ailleurs. Loin d’ici. Tu ne savais pas où, ni avec qui, mais tu l’envoyais loin, à chaque fois dans un endroit différent. Ton espace se limitait à cette ville de province et à quelques images volées aux livres et aux films, mais au milieu de cette forêt ton imaginaire s’envolait, il te portait loin, tu t’évadais de ce décor grisâtre.
Cette adolescente égarée dans la forêt revient près de toi pendant que tu traverses un square rempli de gosses hyperactifs et de grands-mères hystériques. Une meute de chiens errants fouille dans les poubelles qui se déversent. Ils te font peur. On dirait des loups égarés dans l’espace urbain.
Tu mets tes écouteurs. Tu écoutes le même CD depuis deux mois. Radiohead. « No Surprises » commence et tu te sens mieux. Tu t’accordes à la mélancolie de la chanson. Tu bouges les lèvres, tu chantes un peu et tu continues à marcher dans ce quartier délabré que tu aimes tellement. Des maisons anciennes décrépites, qui ont oublié leurs propriétaires, des murs qui tombent sous une lumière de fin du monde, des clôtures bancales en fer rouillé, des jardins envahis d’herbe et de lierre. C’est beau, c’est presque un décor d’opéra. Tu as envie de danser dans ces ruines. Tu es fascinée par ce quartier préservé des pelleteuses qui ont rasé pendant cinquante ans les bâtiments historiques de la ville pour construire à la place des tours en béton. Tu aimerais trouver une mansarde ou une cave pour y habiter, tu en as marre de partager cette chambre au foyer universitaire, mais pour l’instant il n’y a rien. Juste des panneaux « À vendre », mais personne pour acheter car, au prochain tremblement de terre, ces murs affaiblis par le temps pourraient s’effondrer complètement. Tu traverses ce quartier chaque jour en faisant un petit détour entre l’Académie et ton boulot pour te donner l’illusion qu’une nouvelle vie pourrait commencer à cet endroit. Une vie inconnue qui portera une odeur forte.
Tu arrives devant un immeuble soviétique des années 1970, tu sonnes à l’interphone, on t’ouvre, tu montes. Tu n’aimes pas les ascenseurs. Une fois, tu es restée bloquée une nuit entière à côté de deux corps inconnus, l’air s’évaporait et tu pensais mourir. Alors tu préfères monter à pied même si c’est au cinquième étage. Tu pousses la porte de l’appartement qui fait office de siège de la société de marketing qui te paye tous les trente du mois pour vingt heures d’enquête aux bouches du métro, tu enfiles un uniforme jaune fluo qui ne te va pas du tout, tu prends tes formulaires et la caisse de yaourts. Aujourd’hui, tu vas tester un nouveau produit. Tu vas rester quatre heures dans le froid pour demander aux passants qui acceptent de goûter ton yaourt s’ils aiment son goût, sa couleur, son odeur et son emballage. Quarante questions que tu dois remplir en moins d’une minute, sinon tu ne vas pas faire ton quota.
Entre deux clients, tu regardes l’heure. Les listes doivent être déjà affichées. Cette pensée te donne la nausée. Ton ventre tremble et les pouces de tes doigts se sont enflammés. Tu respires en te concentrant sur les questions stupides de ton formulaire.
Tu attends. Tu n’as que ça à faire, attendre que le temps passe, que tu puisses ranger tes fiches au fond d’un tiroir et prendre un bus vers le conservatoire. Quelque part tu aimerais prolonger cet état de suspension dans lequel tu te retrouves, cette absence de certitude. La porte est ouverte largement, tu peux t’enfuir encore. Pour combien de temps ? Tu ne peux pas le savoir.
Tu es dans le bus maintenant, écrasée entre tous ces corps qui se forcent à trouver une place. Les portes se referment difficilement. Tu descends au prochain arrêt. Tu longes les murs du bâtiment du conservatoire. Tu vois des gens assemblés devant les listes. Il y en a qui rient, d’autres qui pleurent. Tu ne regardes plus. Tu respires.
Tu t’approches. Pas envie de te bousculer, tu ne veux pas sentir l’odeur des autres, leur respiration dans ta nuque, leur peur qui pulse. Tu aimerais être seule. Tu avances. Tu es tout près maintenant. Tu vois ton nom tout de suite. Il n’est pas sur la bonne liste. Tu repars. Le ciel est gris, lourd, une énergie étouffante s’installe dans ton corps.
Tu n’as pas regardé la moyenne, tu t’en fous de tout ça maintenant. Tu n’as pas envie d’en savoir plus. Tu veux juste t’éloigner de ce lieu qui porte l’empreinte de ton échec définitif. Tu éviteras ce quartier à partir d’aujourd’hui. Tu éviteras tout.
Il pleut doucement, les nuages n’ont pas encore la force de se vider entièrement. Tu ne ressens rien. Tu marches tout simplement, sans aucune pensée. La peur s’est dissipée. C’est calme. C’est vide.
Dans le bus, tu colles ta tête à la vitre et tu remets Radiohead. Tu commences à glisser, c’est une sensation nouvelle, tu glisses, comme si tu te noyais dans l’océan sans ressentir la douleur de l’asphyxie. Tu retiens ta respiration, mais tu glisses. Une tristesse s’empare de ton corps. C’est agréable. C’est bizarre. C’est une sensation de confort, une mélancolie profonde, que tu fuis tout en la recherchant inconsciemment.
Tu t’assieds à la table du bar où tu l’attends chaque après-midi après le travail, ce bar planté au milieu d’un jardin public, qui porte le nom de son passé récent – La Bibliothèque. Pendant les années de dictature, dans cette salle rectangulaire en tôle construite autour d’un arbre centenaire qui pousse au milieu de l’espace et perce le toit, il y avait un kiosque avec des livres en libre consultation. Sur des petits bancs en bois, des jeunes se posaient quelques heures pour lire les pages d’un roman. Aujourd’hui les livres n’y sont plus. La bibliothèque est devenue un bar un peu sordide où les alcoolos du coin se mêlent aux étudiants des Beaux-Arts et du conservatoire. De tout ce passé, on a réussi à garder le nom de l’endroit et l’arbre qui continue à pousser à l’intérieur de ses murs.
Il est en retard comme d’habitude. Tu bois une bière et tu regardes les gens et le même désir de te glisser dans d’autres corps revient. Tu voulais devenir actrice pour t’oublier en te glissant dans des vies écrites par d’autres mains. Le prolongement de ta fuite combiné à un besoin maladif d’être regardée de loin sans qu’on puisse te toucher. Une manière de tromper la mort. Ta manière à toi. Tu l’as sentie une fois en jouant au théâtre universitaire avec une troupe d’amateurs. Tu disais ton texte en oubliant que c’était juste un texte appris par cœur. Pour quelques secondes, tu t’es sentie projetée dans un autre espace temporel, en dehors de la vie, et surtout loin de sa fin. Tu n’as jamais aimé les fins. Enfant, tu restais des heures, immobile sur ton lit, tes parents t’oubliaient dans ta chambre. Livrée à cette solitude infinie, tu fixais le ciel cotonneux et tu te demandais ce qui se passe après la mort. La réponse venait toute seule : rien, un état immobile dans un blanc infini pour toujours. Depuis tu essaies de reporter toute fin, comme si à chaque fois il s’agissait d’un pas vers cet abîme découvert à l’enfance.
Il arrive. Il t’embrasse. Il boit de ta bière et commence à parler. Il te parle comme s’il continuait une conversation entamée avant. Il te parle de son prochain projet photographique. Il a beaucoup de projets. Il les note dans son cahier mais il ne les réalise jamais. Parfois il commence une série de photos mais il la laisse tomber assez vite.
Seb a fini l’école polytechnique sans trop d’enthousiasme. Il travaille dans un centre d’impression, il passe sa vie à copier et à relire des thèses, parfois il bricole une affiche pour un concert bidon. Il parle depuis des années de la photo, il s’est acheté une caméra performante mais, à part quelques mariages et quelques baptêmes, il n’a pas fait grand-chose. Même sa passion est devenue un boulot alimentaire. Tu l’aimes. Depuis trois ans tu l’aimes. C’est un amour d’adolescence vécu en retard. Ça fait partie des choses simples et rassurantes qui ont le goût des certitudes.
Il continue à parler mais tu ne peux pas l’écouter cette fois-ci. Tu n’as pas la force de l’écouter et tu ne veux pas faire semblant, ça ne ferait qu’altérer cet amour :
— Je ne l’ai pas eu.
Livrée à cette solitude infinie, tu fixais le ciel cotonneux et tu te demandais ce qui se passe après la mort. La réponse venait toute seule : rien, un état immobile dans un blanc infini pour toujours. Depuis tu essaies de reporter toute fin, comme si à chaque fois il s’agissait d’un pas vers cet abîme découvert à l’enfance.
Il arrive. Il t’embrasse. Il boit de ta bière et commence à parler. Il te parle comme s’il continuait une conversation entamée avant. Il te parle de son prochain projet photographique. Il a beaucoup de projets. Il les note dans son cahier mais il ne les réalise jamais. Parfois il commence une série de photos mais il la laisse tomber assez vite.
Seb a fini l’école polytechnique sans trop d’enthousiasme. Il travaille dans un centre d’impression, il passe sa vie à copier et à relire des thèses, parfois il bricole une affiche pour un concert bidon. Il parle depuis des années de la photo, il s’est acheté une caméra performante mais, à part quelques mariages et quelques baptêmes, il n’a pas fait grand-chose. Même sa passion est devenue un boulot alimentaire. Tu l’aimes. Depuis trois ans tu l’aimes. C’est un amour d’adolescence vécu en retard. Ça fait partie des choses simples et rassurantes qui ont le goût des certitudes.
Il continue à parler mais tu ne peux pas l’écouter cette fois-ci. Tu n’as pas la force de l’écouter et tu ne veux pas faire semblant, ça ne ferait qu’altérer cet amour :
— Je ne l’ai pas eu.
Tu entends tes mots comme s’ils venaient de l’extérieur de ton corps. Tu ne reconnais plus ta voix. Tu aimerais qu’il parle mais il se tait. Il baisse son regard. Toi aussi. Tu commences à exfolier avec tes ongles l’étiquette de la bouteille de bière. Tu le fais souvent quand tu ne sais plus quoi dire, quand la tristesse fait sa place en ravageant tout sentiment positif, quand tu n’as pas envie d’éclater en larmes ou de sombrer dans le désespoir. Tu es avec cet homme depuis trois ans mais il n’a pas appris à te lire. Il ignore la signification de ce geste et à ce moment vous êtes séparés par tout ça.
Vous ne parlez plus et ça devient grave. Ça devient lourd. Et ça dure.
— Épouse-moi.
Tu entends ses mots. Tu les entends, tu les comprends, mais tu ne sens rien.
Tu as toujours attendu ce moment, mais là dans ce bar, après cet échec définitif, il devient ridicule. Tu le ressens mais tu ne le formules pas ainsi, pas maintenant, pas encore.
Sa demande se pose comme une alternative. Ça s’ajoute à la liste d’échecs qui dessinent le nouveau paysage de ta vie. L’amour est devenu la récompense des perdants.
Tu le regardes. Il a l’air insouciant. Ton échec ne le concerne pas. Ça t’appartient. Il est seulement à toi. Une pensée encore plus nocive t’attaque : « Tout ça l’arrange peut-être. » Ta réussite ne vous séparera pas. Il continuera à affirmer sa domination tranquillement en rassurant les restes de sa virilité.
Tu te tais. Il se tait. Rien de grave dans son regard. Il commande encore deux bières et vous attendez que l’alcool monte tranquillement dans vos têtes.
Il te regarde, tu détournes ton regard. Tu voudrais être seule mais tu n’oses pas partir. Tu oublies ton corps sur cette chaise en plastique en essayant de t’habituer aux nouvelles évidences.
Vingt minutes plus tard, vous descendez dans le métro, c’est d’une tristesse grisâtre, mais aujourd’hui ça te fait du bien. Tu ne supporterais pas la lumière. Tu es très bien au royaume des rats. Ton regard passe d’un voyageur à l’autre, tu te glisses sous leur peau et tu imagines une autre vie. C’est la seule chose qui t’aide dans une telle situation : oublier ta vie en te noyant dans un autre regard. Tu sens leurs souffrances camouflées, la même difficulté de vivre, la même lassitude à se réveiller chaque matin, à laisser couler l’eau rouillée de la douche sur une peau trop irritée par la chaleur sèche des radiateurs, à manger la même tartine au foie de porc, à prendre le même moyen de transport et à s’enfermer dans un bureau qui sent la clope mélangée à un désodorisant parfum des bois. Et ça chaque jour, à part le samedi et le dimanche, quand on berce nos Caddie dans les couloirs des centres commerciaux. Les mêmes têtes, toute une vie sans aucune possibilité d’évasion.
Il te regarde, il te sourit, il embrasse ton cou. Tu l’aimes mais tu sais qu’un jour, dans pas longtemps, dans un an ou deux, les frustrations vont commencer à hurler dans ton corps, l’amour va devenir mépris camouflé dans les habitudes d’un quotidien 1
Le trio en sol majeur de Schubert déchire le silence du matin. Il est six heures. Dehors, il fait encore nuit. Dans l’immeuble d’en face, des fenêtres s’allument. On dirait des toiles de Hopper. Tu les regardes pendant quelques minutes, le temps de te réveiller complètement. Tu imagines des histoires à partir de ce que tu vois. Des femmes, des hommes et des enfants isolés chacun dans son cube : une cuisine, une salle de bains ou une chambre. Le même décor, les mêmes meubles, les mêmes lampes, les mêmes tons de lumière blafards.
Tu te lèves, tu descends du lit, tu fais deux pas et tu saisis ta trousse de toilette. Tu te diriges vers les douches communes au fond du couloir.
À cette heure-ci, tu ne vas croiser personne, il n’y a pas d’attente, tu peux prendre ton temps.
C’est ton seul moment de solitude de la journée. Tu mets le réveil une demi-heure plus tôt, tu as besoin de ce tête-à-tête avec toi, les pensées descendent dans ton corps, tout se pose doucement, la peur accumulée pendant la nuit s’éloigne un peu.
Tu partages cette chambre délabrée avec une autre fille depuis quatre ans. Au début, vous étiez quatre, après trois, et maintenant vous êtes deux. Au fur et à mesure de l’avancée dans la scolarité, vous avez droit à une plus grande surface. C’est la dernière année. Ça va être la dernière année. Chaque jour, tu répètes cette phrase pour te donner du courage.
Tu descends dans le métro. Ton regard se pose sur les grandes lettres qui composent le nom de la station. « Les Défenseurs de la patrie. » La deuxième lettre est tombée l’année dernière et on ne l’a pas encore remplacée. Dans les noms des stations, il y a souvent une lettre qui manque. Tu les repères à chaque arrêt du métro, c’est ton jeu secret avec la ville. En arrivant à la station « Les Héros de la révolution », tu te demandes quel est le lien entre eux et « Les Défenseurs de la patrie ». Deux stations les séparent. Peut-être deux générations ? Les grands-parents qui ont fait la Seconde Guerre mondiale et les petits-enfants qui ont renversé le régime cinquante ans plus tard ? À deux stations de distance, ils se regardent de loin.
À huit heures, tu commences les cours à la fac et tu essaies de ne pas t’endormir devant des diaporamas en PowerPoint expliquant les techniques de marketing de demain. Comment piéger davantage de clients. Inciter à la consommation, dépenser, soutenir l’économie, produire plus que nécessaire pour ne pas laisser la connerie se dissiper.
Le professeur parle. Il écrit des chiffres et des formules sur le tableau. Tu regardes sans rien comprendre. Tu ne peux pas comprendre. Tu ne fais aucun effort pour comprendre, ton cerveau est trop plein d’autres choses.
Tu restes assise dans cette salle de classe, tu l’écoutes, tu prends des notes mais tu es loin d’ici. Tu ne sais même pas à quoi tu penses. Tu ne sais rien. Et cette peur qui t’envahit t’empêche de vivre, s’immisce partout dans ton corps, surgit à chaque fois que tu essaies de sortir de la marche ordonnée du quotidien.
La peur revient. Tu ne peux pas la nommer. Elle n’a pas de corps, pas de visage, elle flotte à la surface de ta peau. Elle prend le pouvoir, elle fixe le rythme de ton cœur, le sens de tes sécrétions, la tessiture de ta voix. Tu la sens mais tu ne peux pas l’expliquer, alors comment tu pourrais la combattre. Tu n’essaies même pas.
Tu voudrais partir d’ici, tu voudrais disparaître, ce n’est pas ton endroit, ce n’est pas ta vie. Tu assistes à un spectacle qui ne t’appartient pas. Témoin inactif, passif, à attendre une résolution écrite à un autre endroit.
Il est huit heures du matin et tu es déjà fatiguée. L’énergie s’est dissipée pendant les premières heures de la matinée. C’est comme ça depuis quelque temps. Tu vis en boucle comme les adultes qui ont trahi leur jeunesse. Toi, tu n’as pas encore oublié complètement tes rêves, mais ce mouvement est en train de se produire lentement. Si quelque chose ne change pas dans les jours qui suivent, tu oublieras tout et tu t’inscriras dans le rang des corporatistes honnêtes. Ce n’est même pas une affaire de jours, c’est une affaire d’heures. Tu as peur plus que d’habitude ce matin. La liste sera affichée en début d’après-midi. Dans quelques heures, tu sauras si tu as été admise au Conservatoire. C’est la cinquième fois que tu passes le concours. C’est aussi la dernière fois. L’année prochaine, tu auras dépassé la limite d’âge. Une nouvelle vie est en train de s’ouvrir à toi. Tu le sais, tu le sens. Peu importe le résultat, tu vas changer de vie.
Si tu as ce concours, tu vas détruire tout ce que tu as construit ces trois dernières années. Tu laisseras derrière toi le marketing. Tous ces chiffres et toutes ces formules que ce professeur est en train d’enchaîner sur le tableau, tu pourras les jeter à la poubelle de ta mémoire. Tu garderas sans doute ton petit boulot d’enquêtrice de rue, histoire de payer ta scolarité et tes charges. Mais tout le reste va changer.
Si tu n’as pas le concours, tu vas détruire tout ce dont tu as rêvé depuis sept ans, tout ce qui est ancré dans ton être profond. Tu as décidé de ne plus jamais mettre les pieds dans un théâtre, ce serait trop douloureux. Tu vas vider ta bibliothèque, tu vas finir ton master et tu vas accepter l’offre de ton employeur actuel. Tu vas passer ta vie à grimper les échelons et à améliorer tes assurances, tu vas passer tes vacances d’hiver dans les Alpes autrichiennes et tes vacances d’été aux Baléares comme tout individu de la classe moyenne montante. Ça va être ça, ça pourrait être pire, tu vas t’y faire à cette idée. On l’a tous fait. On a tous oublié les commencements, alors tu pourras le faire aussi, tu pourras aussi t’inscrire sur la liste des perdants camouflés dans un costard de gagnant soldé chez Armani trois ans après la fin de la collection.
Le séminaire se termine. Vous sortez tous. Tu traverses la passerelle en verre qui relie les deux bâtiments de l’Académie de sciences économiques, l’immeuble néoclassique avec ses colonnes et sa coupole et le parallélépipède néosoviétique avec son carrelage sali par les tags et les restes d’affiches décollées. Tu aimes beaucoup traverser cet espace, tu te sens suspendue à un vide inconnu, loin de cette ville dans un endroit que tu ne connais pas, dans un film américain pas trop dégueulasse, de ceux qu’on peut voir à la télé le dimanche après minuit. Tu t’arrêtes une minute et tu regardes les voitures et les passants qui défilent sous tes pieds. Dans ce lieu de passage, loin de l’agitation extérieure, tu te sens protégée.
Tu sors dans la rue. C’est un après-midi de fin septembre qui ressemble aux automnes du lycée, quand tu séchais les cours avec tes amies pour vous promener dans la forêt. Dans la petite ville de province où tu as grandi, il n’y a rien à faire mais il y a la forêt. Autrefois tu te perdais sur ses sentiers, parmi les branches coupantes des arbres, et tu oubliais qui tu étais. Tu marchais et tu écrivais dans ta tête une autre histoire, cette histoire que ta mère avait oublié de te raconter. Ce n’était pas une histoire avec des fées ou des princesses, c’était une histoire avec une fille qui habitait ailleurs. Loin d’ici. Tu ne savais pas où, ni avec qui, mais tu l’envoyais loin, à chaque fois dans un endroit différent. Ton espace se limitait à cette ville de province et à quelques images volées aux livres et aux films, mais au milieu de cette forêt ton imaginaire s’envolait, il te portait loin, tu t’évadais de ce décor grisâtre.
Cette adolescente égarée dans la forêt revient près de toi pendant que tu traverses un square rempli de gosses hyperactifs et de grands-mères hystériques. Une meute de chiens errants fouille dans les poubelles qui se déversent. Ils te font peur. On dirait des loups égarés dans l’espace urbain.
Tu mets tes écouteurs. Tu écoutes le même CD depuis deux mois. Radiohead. « No Surprises » commence et tu te sens mieux. Tu t’accordes à la mélancolie de la chanson. Tu bouges les lèvres, tu chantes un peu et tu continues à marcher dans ce quartier délabré que tu aimes tellement. Des maisons anciennes décrépites, qui ont oublié leurs propriétaires, des murs qui tombent sous une lumière de fin du monde, des clôtures bancales en fer rouillé, des jardins envahis d’herbe et de lierre. C’est beau, c’est presque un décor d’opéra. Tu as envie de danser dans ces ruines. Tu es fascinée par ce quartier préservé des pelleteuses qui ont rasé pendant cinquante ans les bâtiments historiques de la ville pour construire à la place des tours en béton. Tu aimerais trouver une mansarde ou une cave pour y habiter, tu en as marre de partager cette chambre au foyer universitaire, mais pour l’instant il n’y a rien. Juste des panneaux « À vendre », mais personne pour acheter car, au prochain tremblement de terre, ces murs affaiblis par le temps pourraient s’effondrer complètement. Tu traverses ce quartier chaque jour en faisant un petit détour entre l’Académie et ton boulot pour te donner l’illusion qu’une nouvelle vie pourrait commencer à cet endroit. Une vie inconnue qui portera une odeur forte.
Tu arrives devant un immeuble soviétique des années 1970, tu sonnes à l’interphone, on t’ouvre, tu montes. Tu n’aimes pas les ascenseurs. Une fois, tu es restée bloquée une nuit entière à côté de deux corps inconnus, l’air s’évaporait et tu pensais mourir. Alors tu préfères monter à pied même si c’est au cinquième étage. Tu pousses la porte de l’appartement qui fait office de siège de la société de marketing qui te paye tous les trente du mois pour vingt heures d’enquête aux bouches du métro, tu enfiles un uniforme jaune fluo qui ne te va pas du tout, tu prends tes formulaires et la caisse de yaourts. Aujourd’hui, tu vas tester un nouveau produit. Tu vas rester quatre heures dans le froid pour demander aux passants qui acceptent de goûter ton yaourt s’ils aiment son goût, sa couleur, son odeur et son emballage. Quarante questions que tu dois remplir en moins d’une minute, sinon tu ne vas pas faire ton quota.
Entre deux clients, tu regardes l’heure. Les listes doivent être déjà affichées. Cette pensée te donne la nausée. Ton ventre tremble et les pouces de tes doigts se sont enflammés. Tu respires en te concentrant sur les questions stupides de ton formulaire.
Tu attends. Tu n’as que ça à faire, attendre que le temps passe, que tu puisses ranger tes fiches au fond d’un tiroir et prendre un bus vers le conservatoire. Quelque part tu aimerais prolonger cet état de suspension dans lequel tu te retrouves, cette absence de certitude. La porte est ouverte largement, tu peux t’enfuir encore. Pour combien de temps ? Tu ne peux pas le savoir.
Tu es dans le bus maintenant, écrasée entre tous ces corps qui se forcent à trouver une place. Les portes se referment difficilement. Tu descends au prochain arrêt. Tu longes les murs du bâtiment du conservatoire. Tu vois des gens assemblés devant les listes. Il y en a qui rient, d’autres qui pleurent. Tu ne regardes plus. Tu respires.
Tu t’approches. Pas envie de te bousculer, tu ne veux pas sentir l’odeur des autres, leur respiration dans ta nuque, leur peur qui pulse. Tu aimerais être seule. Tu avances. Tu es tout près maintenant. Tu vois ton nom tout de suite. Il n’est pas sur la bonne liste. Tu repars. Le ciel est gris, lourd, une énergie étouffante s’installe dans ton corps.
Tu n’as pas regardé la moyenne, tu t’en fous de tout ça maintenant. Tu n’as pas envie d’en savoir plus. Tu veux juste t’éloigner de ce lieu qui porte l’empreinte de ton échec définitif. Tu éviteras ce quartier à partir d’aujourd’hui. Tu éviteras tout.
Il pleut doucement, les nuages n’ont pas encore la force de se vider entièrement. Tu ne ressens rien. Tu marches tout simplement, sans aucune pensée. La peur s’est dissipée. C’est calme. C’est vide.
Dans le bus, tu colles ta tête à la vitre et tu remets Radiohead. Tu commences à glisser, c’est une sensation nouvelle, tu glisses, comme si tu te noyais dans l’océan sans ressentir la douleur de l’asphyxie. Tu retiens ta respiration, mais tu glisses. Une tristesse s’empare de ton corps. C’est agréable. C’est bizarre. C’est une sensation de confort, une mélancolie profonde, que tu fuis tout en la recherchant inconsciemment.
Tu t’assieds à la table du bar où tu l’attends chaque après-midi après le travail, ce bar planté au milieu d’un jardin public, qui porte le nom de son passé récent – La Bibliothèque. Pendant les années de dictature, dans cette salle rectangulaire en tôle construite autour d’un arbre centenaire qui pousse au milieu de l’espace et perce le toit, il y avait un kiosque avec des livres en libre consultation. Sur des petits bancs en bois, des jeunes se posaient quelques heures pour lire les pages d’un roman. Aujourd’hui les livres n’y sont plus. La bibliothèque est devenue un bar un peu sordide où les alcoolos du coin se mêlent aux étudiants des Beaux-Arts et du conservatoire. De tout ce passé, on a réussi à garder le nom de l’endroit et l’arbre qui continue à pousser à l’intérieur de ses murs.
Il est en retard comme d’habitude. Tu bois une bière et tu regardes les gens et le même désir de te glisser dans d’autres corps revient. Tu voulais devenir actrice pour t’oublier en te glissant dans des vies écrites par d’autres mains. Le prolongement de ta fuite combiné à un besoin maladif d’être regardée de loin sans qu’on puisse te toucher. Une manière de tromper la mort. Ta manière à toi. Tu l’as sentie une fois en jouant au théâtre universitaire avec une troupe d’amateurs. Tu disais ton texte en oubliant que c’était juste un texte appris par cœur. Pour quelques secondes, tu t’es sentie projetée dans un autre espace temporel, en dehors de la vie, et surtout loin de sa fin. Tu n’as jamais aimé les fins. Enfant, tu restais des heures, immobile sur ton lit, tes parents t’oubliaient dans ta chambre. Livrée à cette solitude infinie, tu fixais le ciel cotonneux et tu te demandais ce qui se passe après la mort. La réponse venait toute seule : rien, un état immobile dans un blanc infini pour toujours. Depuis tu essaies de reporter toute fin, comme si à chaque fois il s’agissait d’un pas vers cet abîme découvert à l’enfance.
Il arrive. Il t’embrasse. Il boit de ta bière et commence à parler. Il te parle comme s’il continuait une conversation entamée avant. Il te parle de son prochain projet photographique. Il a beaucoup de projets. Il les note dans son cahier mais il ne les réalise jamais. Parfois il commence une série de photos mais il la laisse tomber assez vite.
Seb a fini l’école polytechnique sans trop d’enthousiasme. Il travaille dans un centre d’impression, il passe sa vie à copier et à relire des thèses, parfois il bricole une affiche pour un concert bidon. Il parle depuis des années de la photo, il s’est acheté une caméra performante mais, à part quelques mariages et quelques baptêmes, il n’a pas fait grand-chose. Même sa passion est devenue un boulot alimentaire. Tu l’aimes. Depuis trois ans tu l’aimes. C’est un amour d’adolescence vécu en retard. Ça fait partie des choses simples et rassurantes qui ont le goût des certitudes.
Il continue à parler mais tu ne peux pas l’écouter cette fois-ci. Tu n’as pas la force de l’écouter et tu ne veux pas faire semblant, ça ne ferait qu’altérer cet amour :
— Je ne l’ai pas eu.
Tu entends tes mots comme s’ils venaient de l’extérieur de ton corps. Tu ne reconnais plus ta voix. Tu aimerais qu’il parle mais il se tait. Il baisse son regard. Toi aussi. Tu commences à exfolier avec tes ongles l’étiquette de la bouteille de bière. Tu le fais souvent quand tu ne sais plus quoi dire, quand la tristesse fait sa place en ravageant tout sentiment positif, quand tu n’as pas envie d’éclater en larmes ou de sombrer dans le désespoir. Tu es avec cet homme depuis trois ans mais il n’a pas appris à te lire. Il ignore la signification de ce geste et à ce moment vous êtes séparés par tout ça.
Vous ne parlez plus et ça devient grave. Ça devient lourd. Et ça dure.
— Épouse-moi.
Tu entends ses mots. Tu les entends, tu les comprends, mais tu ne sens rien.
Tu as toujours attendu ce moment, mais là dans ce bar, après cet échec définitif, il devient ridicule. Tu le ressens mais tu ne le formules pas ainsi, pas maintenant, pas encore.
Sa demande se pose comme une alternative. Ça s’ajoute à la liste d’échecs qui dessinent le nouveau paysage de ta vie. L’amour est devenu la récompense des perdants.
Tu le regardes. Il a l’air insouciant. Ton échec ne le concerne pas. Ça t’appartient. Il est seulement à toi. Une pensée encore plus nocive t’attaque : « Tout ça l’arrange peut-être. » Ta réussite ne vous séparera pas. Il continuera à affirmer sa domination tranquillement en rassurant les restes de sa virilité.
Tu te tais. Il se tait. Rien de grave dans son regard. Il commande encore deux bières et vous attendez que l’alcool monte tranquillement dans vos têtes.
Il te regarde, tu détournes ton regard. Tu voudrais être seule mais tu n’oses pas partir. Tu oublies ton corps sur cette chaise en plastique en essayant de t’habituer aux nouvelles évidences.
Vingt minutes plus tard, vous descendez dans le métro, c’est d’une tristesse grisâtre, mais aujourd’hui ça te fait du bien. Tu ne supporterais pas la lumière. Tu es très bien au royaume des rats. Ton regard passe d’un voyageur à l’autre, tu te glisses sous leur peau et tu imagines une autre vie. C’est la seule chose qui t’aide dans une telle situation : oublier ta vie en te noyant dans un autre regard. Tu sens leurs souffrances camouflées, la même difficulté de vivre, la même lassitude à se réveiller chaque matin, à laisser couler l’eau rouillée de la douche sur une peau trop irritée par la chaleur sèche des radiateurs, à manger la même tartine au foie de porc, à prendre le même moyen de transport et à s’enfermer dans un bureau qui sent la clope mélangée à un désodorisant parfum des bois. Et ça chaque jour, à part le samedi et le dimanche, quand on berce nos Caddie dans les couloirs des centres commerciaux. Les mêmes têtes, toute une vie sans aucune possibilité d’évasion.
Il te regarde, il te sourit, il embrasse ton cou. Tu l’aimes mais tu sais qu’un jour, dans pas longtemps, dans un an ou deux, les frustrations vont commencer à hurler dans ton corps, l’amour va devenir mépris camouflé dans les habitudes d’un quotidien miséreux.
Tu devrais vivre la beauté sale de ce moment sans te poser autant de questions, mais un goût amer remonte dans ton ventre et il n’y a pas grand-chose à faire.
Vous descendez main dans la main comme si rien de tout ça n’existait dans ta tête. Et lui, il pense à quoi ? Comment fait-il pour continuer à serrer ta main ?
Il sourit et tu aimes son sourire, c’est une promesse, la garantie d’assiduité de son amour, le mortier de cette construction solide que vous avez montée à deux.
Ton visage est raide. Ton silence lui fait mal. Tu le sais, tu le sens mais tu ne peux pas faire plus. Pas ici, pas maintenant. Un espace blanc s’ouvre entre vous, il est immense, il vous happe et la tentation d’y sombrer est très grande.
Vous entrez dans l’ascenseur de son immeuble. Ça sent la pisse. Tu relis pour la millième fois les inscriptions sur les parois vertes en acier. Il glisse sa main dans ton jean, respiration coupée, tu n’as pas envie de ça. Il appuie sur le bouton arrêt, il bloque l’ascenseur, ton cœur s’arrête pour une seconde, tu as horreur des espaces enfermés et il le sait. Tu cries, ton corps réagit et ça t’étonne, tu le croyais anéanti. Il remet l’ascenseur en marche, ses mains dans les poches et son sourire à la poubelle.
— Je voulais te sortir de cet état.
— Tu penses que ça peut marcher avec tes conneries de gamin ?
Tu entends tes mots et ça te choque. Ton agressivité a dépassé les normes de ton éducation. Tu ne t’y attendais pas, ce n’était pas prévu dans le scénario.
Vous entrez dans l’appartement. Il t’ouvre une bière et tu la bois comme un médicament. Son colocataire te fait la bise, il sent l’alcool mélangé à l’oignon cramé. Tu continues à boire, eux ils parlent, tu regardes la vitre sale sans penser à rien. Jusqu’à la ligne d’horizon une forêt de tours d’immeubles s’étend. Tu as l’impression d’être devant un jeu de Lego immense, délavé. Les couleurs vives sont parties et le gris uniforme recouvre toute la surface.
Tu navigues d’une idée à l’autre sans en chercher le sens. T’en as marre des idées, tu les as trop tripotées, il est temps pour autre chose, le temps de la contemplation béate, sans poids, sans corps. Tu as besoin de te perdre, ta vie est trop carrée. Les mecs jouent à un jeu en réseau, tu as envie de gerber et de disparaître, ce corps n’appartient pas au paysage.
Tu vas dans la salle de bains, tu voudrais te plonger dans l’eau chaude et rester comme ça immobile jusqu’à la fin des temps, jusqu’à ce que ta peau s’écorche lentement, jusqu’à ce que tu te dissolves et deviennes poussière. La baignoire est sale. Tu t’agenouilles et tu commences à la frotter. Le sang remonte, ça chauffe, c’est bien, toute cette frustration accumulée depuis ce matin s’évapore dans les nuages de Javel. Tu regardes tes mains abîmées par les produits corrosifs, elles ont l’air de se défaire, ta peau fripée te ramène au concret de ton existence. Le temps passe et le tien avec. Tu t’approches de la fin sans faire trop de bruit, en cochant des cases sur des questionnaires utiles pour la grande consommation.
Tu navigues dans tes pensées hachées sans entendre le bruit de la porte, tu sens juste ses mains sur tes hanches, il baisse ton jean et ton slip, dans un seul mouvement impulsif. Tu le laisses faire, à genoux devant la baignoire, les mains trempées dans la Javel bon marché. Il bouge dans ton sexe, comme si tu n’existais pas à côté, et toi, tu attends la fin de l’histoire. Tu égares ta pensée, rien d’autre ne peut exister dans ta tête. Tu es plongée dans un état animal, tu perds le contrôle de ton corps et ça soulage la douleur de l’échec. La porte s’ouvre, le colocataire veut pisser, Seb s’énerve et lui crie dessus, la porte se referme, Seb bouge de plus en plus vite sans pouvoir jouir et tu commences à avoir mal à la tête. Quelque part, tu te retrouves dans cette précarité. Ça légitime ton statut de victime. C’est la première fois que ça se passe ainsi, qu’il te prend comme si tu étais une femme quelconque sans aucun lien d’amour, juste un corps qui prend et qui donne du plaisir. Tu deviens une autre, une étrangère, une inconnue, tu prêtes ta peau à une autre femme, tu vis un morceau d’une autre vie. Tu t’oublies, tu arrives à t’oublier dans une salle de bains moisie, à genoux, baisée sans amour par l’homme que tu aimais. Tu commences à entrer dans une autre histoire, à te raconter des choses qui n’ont rien à voir avec toi, des choses dont tu ignores d’où elles viennent. Tu deviens un personnage. Tu ne le joues pas, tu l’es. Ton corps prend d’autres formes dans ta tête, ton visage aussi, tu empruntes une identité temporaire. Seb est quelqu’un d’autre aussi : un client, un amant, tu n’arrives pas à le définir, tout ce qui compte c’est qu’il n’est plus l’homme que tu aimes, et toi non plus tu n’existes plus, tu t’effaces, ta vie n’a plus de poids.
Seb sort de ton sexe et jouit sur ton dos. Tu ne prends pas la pilule alors il se débrouille comme il peut. Il t’essuie la peau avec du papier hygiénique, il pisse et il tire la chasse en sortant. Tu restes seule, le regard plongé dans la baignoire et tu sors de ton rôle. Tu retournes au présent, au concret, la réalité devient aveuglante comme cette lumière fluo qui te donne des migraines.
Qu’est-ce que je fous là ? La question dépasse le cadre immédiat. Tu ne sais pas où placer ton corps. Tu sais juste qu’il faudra marcher, t’éloigner de ce lieu, respirer.
Tu sors de la salle de bains, ils sont de retour devant leurs ordinateurs, tu ramasses tes affaires et tu lui dis au revoir. Il te regarde sans te comprendre. Il te prend la main et te demande de rester.
— Je dois faire un tour. Je vais revenir plus tard.
Tu mens. Tu sais très bien que tu ne le feras pas. Tu as besoin de rester seule, mais tu le rassures. Tu l’as toujours fait, c’est le socle de votre relation. Au moment où tu l’as vu la première fois, paumé à une fête, angoissé par la foule, sans savoir quoi faire de ses mains, tu as senti un désir immense de le sauver. Dans le pli de sa joue, tu as reconnu l’enfant perdu qui demande juste à être tiré de là. Aujourd’hui tu es fatiguée. Tu n’as plus la force de le faire, tu as besoin d’une pause.
Tu sors dans la rue, l’air froid entre violemment dans tes poumons et ça te fait du bien. Tu te concentres sur cette sensation, tu voudras la garder, y rester encore plongée dans cet état d’inconscience, reporter le moment où toute la vérité de cet échec reviendra. Tu traverses le petit square rouillé derrière les immeubles soviétiques en regardant les enfants qui jouent et un souvenir puissant éclate. Tu retrouves la gamine que tu étais, accrochée à une balançoire, attendant que ta mère te fasse signe de la fenêtre pour rentrer. Tu gelais dehors, tu n’avais pas envie de jouer avec les autres, tu voulais juste lire ton livre en faisant semblant de faire tes devoirs face à la fenêtre du salon en regardant de temps en temps dehors. Les livres étaient tes remparts contre l’abîme qui t’attirait vers son centre. Tu aimais regarder la vie de loin sans en faire partie, à l’abri des murs, à distance des corps. Tu gelais en regardant une putain de fenêtre qui ne s’ouvrait pas. Chaque après-midi, tu disais à ta mère de ne plus t’obliger à sortir, mais elle ne voulait rien entendre.
— Sors prendre l’air, ça va te faire du bien.
Un jour, tu as eu mal au ventre. Tu es remontée, tu as frappé à la porte, elle ne t’a pas ouvert. Tu as attendu assise sur l’escalier, une demi-heure après la porte s’est ouverte, le voisin du troisième est sorti, ta mère l’a accompagné à l’ascenseur et en fermant la grille derrière lui elle t’a vue. Vos regards se sont croisés. Vous êtes restées comme ça quelques secondes et après elle t’a dit avec un reproche prononcé dans la voix :
— Quoi ? J’ai besoin d’un regard.
Tu avais dix ans. Cette phrase t’est restée dans la tête. À cette époque, tu ne la comprenais pas, comme tu ne comprenais pas vraiment les visites du voisin, mais la phrase s’est écrite dans ton corps.
Ton père était parti depuis un an. Il revenait rarement, pour t’amener au parc d’attractions. Tu passais deux heures avec lui sans savoir quand il allait revenir. À chaque sortie avec lui tu regardais les panneaux du parc qui interdisaient l’accès aux enfants de plus de douze ans et ça te faisait peur. « Dans deux ans, il ne viendra plus alors. Il ne pourra plus m’emmener ici alors pourquoi viendrait-il encore ? »
Tu te posais cette question tout le temps.
— J’ai besoin de ton regard, tu lui as dit un jour quand il t’a fait la bise devant l’ascenseur de l’immeuble.
Il t’a regardée bizarrement en te disant qu’il était pressé. Tout ça revient en puissance maintenant. Pourquoi aujourd’hui dans ce parc ?
Tu t’assieds sur un banc au milieu des enfants qui crient et tu les regardes. Tu les regardes et tu t’oublies. Tu es accrochée à l’instant présent, loin de tes pensées, loin de tes frustrations, tu es une spectatrice du monde. Les enfants rient, ils sont portés par une légèreté touchante, leurs mouvements sont simples, libres, spontanés. Ils détiennent un pouvoir que tu as perdu il y a longtemps, cette insouciance, cet ancrage dans le présent, l’immédiateté de l’action, l’intensité du geste, l’urgence de l’acte. La pensée revient : tu fuis, tu flottes, tu es à l’extérieur de toute chose, loin de toi, loin d’ici, rien de ce que tu fais ne te semble important. Tu exécutes la même mécanique par l’inertie des choses, tu bouges sans conviction, sans nécessité, juste pour remplir les fonctions vitales du corps. Depuis longtemps, tu es en dehors de toi-même, les seuls instants où tu revenais au centre de tes actions étaient pendant tes courts passages sur un plateau. Derrière des personnages. Dans la vie des autres. Tu regardes ces enfants et tu te dis pour la première fois que tu as choisi ce métier pour les mauvaises raisons. Tu as voulu être actrice pour t’oublier, pour te perdre, pour t’éloigner de cette petite fille qui attendait son père le dimanche matin. Tu ne supportes pas longtemps l’intensité de cette révélation, alors tu te lèves et tu quittes cet endroit.
Tu montes dans le premier bus qui passe sans regarder le numéro. Tu as besoin de t’éloigner, tu ne sais même pas où tu veux aller. Tu veux juste traverser des espaces sans t’arrêter. Tu essaies de trouver un endroit dans la ville où tu aimerais passer du temps mais rien n’arrive, la liste est vide.
Tu t’assois sur une place prioritaire côté fenêtre et tu regardes les gens qui passent. Ils sont tous gris, tristes, loin de leurs corps. Rien à voir avec la liberté des enfants du square. Tu es envahie par une tristesse immense. Tu te vois dans chaque visage crispé. Ta vie va ressembler à toutes ces vies entassées dans des immeubles de douze étages.
Le bus se remplit. Tu étouffes parmi ces corps dégoulinants. Ça commence à parler, à gueuler, à insulter, chacun lutte pour sa place et toi tu te fais écraser par toute cette haine dissimulée dans la précarité des transports urbains. Alors tu descends. Tu descends sans savoir où tu es. Tu descends et tu marches. Tu avances dans la rue en évitant les regards des gens. Tu en as eu ta dose aujourd’hui. Tu contemples les façades des maisons et ça te repose. Tu ne sais pas où aller, tu marches en te laissant porter par le hasard. Tu suis ton corps, tu suis son envie de bouger dans l’espace, tu suis ton regard qui se pose sur des pierres à la recherche d’un point de fuite.
Une image t’arrête. C’est une affiche de cinéma. Bleu de Kieślowski. Un visage apaisé, venu d’outre-monde. Tu essaies de saisir le regard oblique de cette femme projetée sur le fond d’un océan. Tu ne peux plus partir. Tu restes bêtement devant cette photo. Tu connais Juliette Binoche, tu l’as vue jouer dans plein de films mais sur cette affiche ce n’est plus elle, c’est une femme venue d’un autre monde, d’une autre ville, d’une autre vie. Tu la regardes comme si tu te regardais dans un miroir. Tu es troublée, tu ne sais pas ce qui se passe, tu ne comprends rien à cet état. Tu sais juste que tu es bien là devant elle. Tu as besoin de temps pour comprendre que tu es devant la salle de cinéma de l’Institut français, à deux pas de ta fac. La séance vient de commencer. Tu entres dans la cour, tu avances vers la porte, il n’y a personne, la caisse est fermée, tu pousses et tu entres. Le film a commencé, mais ça n’a plus aucune importance, tu ne cherches pas à comprendre, tu te laisses emporter par cette femme, tu t’oublies dans son corps submergé par le deuil, soulagé par l’eau, l’errance et le renoncement. Tu acceptes tout ce que tu ressens maintenant sans aucune résistance, dans le noir de cette salle, tu lâches prise, tu abandonnes tout et tu reviens à la simplicité. Personne ne te voit et c’est très bien comme ça. Tu n’existes plus et c’est uniquement à cet endroit du non-être que tu es enfin à l’aise.
Le générique défile, la musique de Preisner atteint son apogée et toi tu restes sur ta chaise sans bouger, tu fermes les yeux et tu refuses de sortir de cet état. Tu ne sais pas où tu pourrais aller, tu veux rester dans cet endroit, dans ce moment, tu es en accord avec les choses les plus profondes de ton être.
La projection s’achève, la lumière s’allume, tu restes, tout le monde sort, toi tu restes, les yeux fermés, perdue en toi-même. Tu n’articules aucune pensée, tu flottes simplement à la surface des sensations. Tu ne sais plus qui tu es, tu n’arrives plus à te définir et pour la première fois tu l’acceptes. Tu as toujours essayé de trouver une place, un sens, une certaine forme de bonheur, une explication logique aux actes et aux mots. Maintenant tu te vides de tout.
Des spectateurs entrent, tu restes, le film recommence et tu restes, tu le vois une deuxième fois, tu le verrais une troisième fois, tu le verrais en continu, mais la femme de ménage annonce la fermeture de la salle, alors tu pars. Tu prends la brochure de l’Institut français, tu la jettes dans ton sac et tu te retrouves dans la rue. La nuit est tombée. Tu ne sais pas où aller. Tu devrais sans doute retourner chez lui, c’est ce qui te passe par la tête, ça pourrait t’éviter une catastrophe sentimentale, mais c’est ta tête qui le veut, pas ton corps. Ton corps ne veut rien, il cherche un équilibre, il cherche un endroit pour s’abriter mais il ne le trouve pas.
Tu es fatiguée, tu te diriges mécaniquement vers la résidence universitaire. Sans le vouloir, sans le prévoir. Par habitude. Ton corps devient lourd, il subit ce choix, il subit ses propres usages.
Tu arrives dans ta chambre. Ça sent la bouffe. Tu ne peux même pas distinguer l’odeur d’un aliment particulier, ça te coupe la faim. Tu rallumes ton portable, tu as trois textos et cinq appels de lui. Tu ne peux pas le voir, lui parler, le rassurer. Tu as besoin de silence, de ce silence, de cette distance entre toi et les autres corps connus. Tu t’endors sur cette sensation de vide, avec un paysage dévasté dans ta tête.
Tu es revenue à ta vie doucement. Tout a repris son ordre préétabli, signé il y a longtemps dans la promesse et l’échec d’une éducation. Tu as repris le même chemin. Le réveil sonne à la même heure. Tu te lèves sans penser à rien. Tu te mets sous la douche et tu attends le réveil de ta peau. Ensuite tu marches, tu t’assois dans les mêmes amphis, dans les mêmes salles pour remplir ta tête des mots qui n’ont plus aucun sens. Tu retournes à ton boulot, tu guettes les passants dans la rue, tu remplis des formulaires, tu tries, tu écris, tu tues le temps, tu tues ton temps. Chaque jour. Il y a les soirs avec ou sans lui, les bouteilles de bière vides, la saleté de ses draps, les mégots qui s’accumulent dans les assiettes et les tasses de café. Parfois tu l’abandonnes pour un film. Le seul endroit où tu es bien est la salle vétuste de l’Institut français. Tu vois et revois le même film, ça te lave la tête, ça t’éloigne de toi.
Tu continues à répéter le même rituel journalier avec plus ou moins de difficultés, mais tu le fais car tu ne pourrais pas faire autrement. Parfois tu aimerais bien tout foutre à la poubelle. Vider tout et commencer une autre vie. Tu te le dis, ça t’aide, ça te libère mais ça ne va pas plus loin. Tu te le dis mais tu continues à régler ton réveil avec le calme d’après la défaite.
Un soir après cinq heures d’enquêtes, debout dans le froid, tu arrives chez lui et tu le retrouves sur son canapé, entouré d’une quantité impressionnante de bouteilles vides. Son colocataire n’est pas là. Tu le regardes et tu ne le reconnais plus. Tu as aimé cet homme. Tu l’as aimé depuis le premier échange des regards. Tu as reconnu l’homme attendu depuis toujours. Tu as retrouvé ta place dans le creux de son épaule. Mais à présent tu le regardes et tu ne retrouves plus rien. Tu ne vois que la désillusion, la défaite, l’échec, la peur de la vie et la chute. Il te regarde, il s’approche de toi, il glisse ses mains sous ton pull, tu sens son odeur et tu ne la reconnais pas. Ce mélange de bière, cigarette et transpiration n’est pas l’odeur de l’homme aimé.
Tu l’arrêtes, tu le regardes, il te regarde et il continue à glisser ses mains sous ton pull mais tu ne sens rien. Tu prends tes affaires et tu pars. Dans la cage d’escalier, tu appelles un taxi et tu rentres chez toi.
Tu te demandes comment vous en êtes arrivés là, à quel endroit la vie a basculé en vous jouant un si mauvais tour, et surtout tu te demandes où vous étiez quand tout ça vous est arrivé. Tu te réveilles un jour et tu ne reconnais plus rien. L’amour a foutu le camp il y a longtemps, il n’y a que le goût de l’habitude et c’est plus dur encore de s’en défaire.
Tu entres dans ta chambre, ta colocataire est là avec son mec, tu ne dis rien. Tu n’étais pas censée être là ce soir alors tu acceptes cette situation avec la plus grande simplicité.
Tu t’allonges dans ton lit et tu fais semblant de dormir. Eux, ils baisent dans le lit au-dessus de toi et soudain tu comprends la précarité de ton existence.
Tu ne peux pas dormir. Tu regardes l’heure sur l’écran de ton portable et : 5 h 45. Tu sors. Tu montes dans le premier bus et tu fais le tour du parcours. Tu as besoin d’être en mouvement. Pendant un long moment, le bus traverse de grandes avenues bordées d’immeubles. Des tours grises de dix à douze étages, avec au rez-de-chaussée des supermarchés, des friperies qui vendent des vêtements au kilo, des pharmacies et des salles de jeu. De temps en temps, le kiosque rouillé d’une fleuriste casse un peu la monotonie du paysage. Dans les carrefours, les façades sont recouvertes d’immenses panneaux publicitaires, même les fenêtres des appartements restent derrière les faux sourires des mannequins qui vendent un dentifrice, un détergent, une assurance ou un taux de crédit.
La ville défile devant toi comme les images d’un film que tu ne comprends pas. Tu ne peux pas le comprendre car les acteurs parlent dans une langue étrangère que l’on a oublié de sous-titrer.
Le bus s’arrête à la station « Les Héros de la révolution ». Tu n’es jamais arrivée ici autrement que par le métro. Tu comprends enfin la signification concrète du nom de ce quartier en regardant le cimetière qui s’étend au loin. Tu descends, tu franchis le portail qui sépare les morts des vivants et tu avances dans les allées bordées de croix. Toutes les tombes sont pareilles : en marbre blanc. Une photo, un prénom, un nom, une année de naissance, la même année de mort, 1989. Tu regardes ces visages disparus et tu réalises que la plupart d’entre eux avaient ton âge. Tu t’assieds sur un banc, submergée par une émotion inconnue. Tu restes longtemps avec ce nœud dans la gorge. Qu’est-ce qu’ils auraient fait tous ces jeunes aujourd’hui s’ils n’étaient pas tombés sous les balles ? Sentiraient-ils la même lassitude que toi ? Le même sentiment de désespoir ? La même sensation d’avancer difficilement sur une route condamnée ?
En ouvrant ton sac pour chercher un mouchoir, tu tombes sur la brochure de l’Institut français, tu vas à la page du milieu et tu lis la liste des documents sollicités pour la bourse du master pro « français langue d’intégration et d’entreprise » de l’Université Paris-Nanterre. Tu avais déjà vu cette annonce, elle était restée quelque part dans ta tête comme un appel venu de loin. Tu l’avais oubliée. Tu as tout fait pour l’oublier mais aujourd’hui ça surgit comme la seule alternative à cette vie. C’est comme au théâtre. Tu apprends un nouveau rôle à jouer. La partition est là devant toi. Il faudra juste la déchiffrer.
Tu ne dis rien à personne. Tu remplis le dossier et tu continues de vivre à ton rythme sans aucune projection. Tu laisses jouer le hasard. Tu ne veux plus rien contrôler, tu te laisses porter, c’est la force de celui qui a tout perdu.
Ces dernières années, tu as renforcé ton identité autour d’un métier utopique, que tu connais à peine. Pour atteindre une chimère, tu t’es éloignée de l’essence de ton être, tu as loupé la cible. Tu acceptes pour la première fois l’échec. Tu as dû le vivre à répétition pour le comprendre enfin.
Le temps passe, il te traverse, tu acceptes sa fugue. Tu bouges dans le même parcours jalonné, tu coches des cases, tu marques ta présence dans un espace qui se referme. Ton corps se relâche, il évacue le désir qui l’intoxique. Tu étouffais sous le poids de tes rêves, dans ta course obsessionnelle pour te créer ta propre identité. Tu étouffais sans le savoir, sans le sentir, c’est l’échec qui te donnait la mesure. Maintenant tu t’arrêtes, tu laisses les choses passer à côté de toi sans les regarder en face et ça te soulage un peu. Les regrets s’évaporent dans l’air ambiant. Tu plonges dans une tristesse profonde mais légère. Tu l’acceptes, tu l’accueilles, tu ne la rejettes plus.
Ça te rapproche de Seb. Pour la première fois tu n’idéalises plus l’amour, la drogue s’est dissoute dans ton sang, tu restes en rapport frontal avec la réalité. Les rêves que tu as projetés sur lui se sont dissipés aussi, tu acceptes la médiocrité du quotidien, la précarité de son existence, la perte de relief de vos étreintes, et tu commences à l’aimer pour ce qu’il est, pour ce qu’il donne, pour ce qu’il te renvoie.
Ça devient simple. Ta peau a perdu les traces de la douleur.
Quand tu as rencontré Seb, il sortait d’une relation brisée et il en portait encore les marques. Il s’est agrippé à toi comme à une bouée de sauvetage. Il cherchait la femme perdue à l’intérieur de ton corps, tu le savais et tu te laissais faire, tu jouais ce rôle avec avidité. Pendant longtemps, tu as cru que la seule manière d’être aimée par cet homme était de te glisser dans la peau d’une femme disparue. Tu étais devenue un personnage, tu t’es éloignée de toi et quelque part ça te soulageait.
Seb est entré dans un rapport bipolaire avec toi, en basculant violemment entre le rejet et l’adoration, avec un penchant plus prononcé pour le premier. Il pouvait disparaître sans donner de nouvelles pendant des semaines, tu l’attendais, tu le cherchais, tu mettais le temps entre parenthèses.
Un jour, tu as oublié de l’attendre. La fatigue avait dépassé la capacité de stockage de ton corps. Tu ne pouvais plus porter ton personnage alors tu l’as lâché, tu es revenue à toi. Difficilement. Douloureusement. Tu as plongé dans le vide, tu as plongé dans ta tête, dans ton passé parsemé de points de suspension. Le départ de ton père avait laissé des trous. Tu avais survécu, tu pourrais continuer à survivre. C’est comme ça que tu as accepté la fuite de Seb. La peur de le perdre s’est effacée et comme cette peur était le moteur intérieur de tes actions, tu as renoncé à agir. Tu l’as laissé filer sans essayer de le rattraper. Quand il est revenu, tu étais une autre. Plus envie de jouer, plus envie de plaire, la simplicité totale. C’est à ce moment-là que Seb est tombé amoureux. Ça n’a pas arrangé les choses, vous n’étiez plus dans la même phase. Ses sentiments montaient, les tiens retombaient. Il y a eu un point de rencontre, quelque part au milieu du chemin. C’est l’endroit de supportabilité de l’amour, le chemin du compromis, le point où la construction devient possible.
Vous viviez les choses assez intensément, pas trop en même temps, ce qui vous laissait de la place pour un épanouissement personnel fragile. Tu as continué ta descente et lui son ascension. Plus tu perdais l’intensité de ton amour, plus tu déplaçais la passion à l’endroit de la scène. Et c’est dans l’échec le plus total que tu as recommencé à l’aimer véritablement, alors que la puissance de tes émotions n’était plus la même. Mais c’était lui que tu aimais et pas un autre, pas un personnage créé par tes fantasmes de petite fille abandonnée, qui guette dans la cage d’escalier le départ de l’amant de sa mère. Tu le découvrais, tu l’acceptais, tu le prenais entièrement.
La vague t’a rattrapée avec un courrier. Tu es acceptée à Paris. Tu plies le papier en deux et tu fais semblant de rien.
Tu continues ta vie comme si de rien n’était. Plus tu avances vers l’imminent départ, plus ça devient beau.
Une semaine avant de partir, tu prends le train pour retrouver ton père. Tu ne l’as pas vu depuis quatre ans. De temps en temps il t’envoie une carte, tu lui réponds parfois aux adresses qui sont marquées au dos de l’enveloppe. Elles changent assez souvent. Tu ne lui poses pas de questions. Tu as renoncé à l’interroger depuis longtemps, depuis le jour où, à dix-sept ans, après l’avoir attendu quarante minutes dans la petite gare de sa nouvelle ville, à une heure de train de chez toi, tu l’as appelé et il t’a dit qu’il ne pouvait pas te voir. « Tu ressembles trop à ta mère, ça me fait souffrir, comprends-moi. » Ça t’avait arrangée. Tu avais pris le train suivant, tu étais rentrée dans ta ville, à la gare tu avais pris un bus et tu avais frappé à la porte de l’atelier d’un sculpteur qui te tournait autour depuis un temps. Il dissimulait son excitation sous le désir de t’avoir comme modèle. L’idée te plaisait mais tu n’osais pas trop, et ta mère minutait attentivement chacune de tes sorties. Tu ne sais pas pourquoi, ce jour-là, tu avais frappé à sa porte. Il avait quarante ans, c’est peut-être un début de réponse.
Il t’avait fait du thé, il t’avait fait t’asseoir sur une chaise au milieu de l’atelier et il avait commencé à travailler son plâtre. Parfois il s’approchait de toi pour mesurer les proportions de ton visage. C’est à ce moment-là que tu as commencé à avoir un problème avec ton corps. Tu te sentais évaluée, comme si tu ne pouvais plus mentir sur tes défauts, comme si tu étais devant un moment de vérité absolue, où ton pouvoir de séduction te serait attribué pour toujours. Tu avais été élevée par une femme qui passait la plupart de son temps devant un miroir, à gommer les imperfections de son corps. Une femme qui t’avait transmis le même message ayant empoisonné des générations entières : pour survivre, il faut savoir manipuler les hommes et le corps est le plus précieux des outils. Le reste, c’est accessoire ou encombrant. Le sculpteur a tourné autour de ton visage pendant des heures, ton corps commençait à se pétrifier. Il s’est approché de ta bouche, il l’a ouverte avec sa langue, ça t’a plu. En moins de cinq minutes, tu étais nue devant lui. Après, les choses se sont compliquées, il n’arrivait pas à entrer dans ton corps, ton sexe restait fermé, alors au bout de trente minutes, fatigué, il a joui entre tes seins. Vous avez bu du vin en écoutant de la musique, tu t’es endormie et, au milieu de la nuit, il a écarté ton sexe avec ses doigts et il a réussi à rentrer dedans. La douleur t’a réveillée mais tu n’as rien dit, quelque part tu savais que ça devait se passer comme ça, ça t’arrangeait, tu voulais finir vite. Le lendemain il t’a emmenée à la pharmacie, il t’a acheté la pilule, tu l’as avalée sans trop te poser de questions et tu es rentrée chez toi.
Ta mère t’a demandé plein de choses sur ton père, tu as répondu sans aucune émotion, tu maîtrisais bien l’art du mensonge, c’était ton moyen de construction. Plus tu lui donnais des détails plus tu éprouvais du plaisir, comme si ce temps-là avait existé vraiment, tu créais une réalité parallèle que tu dominais parfaitement. Tu sortais de ta vie et c’est dans cette évasion que tu retrouvais un bout de ton être, ou plutôt de ce que tu aurais voulu devenir.
Tu parlais de ce week-end imaginaire avec ton père et tu voyais des larmes sur les joues de ta mère. Tu ne comprenais rien de leur histoire. Ils souffraient tous les deux à cause de leur rupture, c’était une évidence, c’était écrit sur leurs peaux, mais ils ne faisaient rien pour remédier à la situation. Ils continuaient à s’arranger avec la vie, en se disant : « L’amour ne fait pas tout. »
Plus tard, tu as compris d’où venait cette rupture. Ce couple cimenté par dix ans de cohabitation forcée dans une dictature où l’adultère, le divorce et l’avortement étaient les plus grands interdits n’a pas pu résister aux mirages des années post-liberté. Pendant que les amis de tes parents ont réussi à profiter tant bien que mal des petites magouilles leur permettant de se construire un patrimoine, ton père a perdu son travail et son orgueil l’a empêché de faire des allers-retours hebdomadaires en Turquie, comme tous ses amis, pour acheter des jeans et les revendre au marché noir. Il a donc perdu son statut de mâle dominant dans les yeux de ta mère. Comme elle n’avait plus rien à garder, elle a laissé parler ses frustrations à voix haute et lui, avec le temps, il a eu besoin de chercher un regard plus clément ailleurs.
Le sculpteur est revenu deux ou trois fois et il t’a quittée ensuite pour une ancienne maîtresse, une ballerine qui ouvrait sans doute les jambes mieux que toi. Tu ne l’aimais pas, mais ce rejet s’est collé à ta peau et, chaque fois que tu as revu ton père, tu as pensé à lui. Leurs images se superposaient désormais et tu savais que tu ne pourrais plus jamais oublier ce premier amant, il était devenu l’ombre de ton père. Rejet sur rejet, départ sur départ.
Et là tu te retrouves dans ce train en route vers ton géniteur et tu penses à tout ce monde perdu, enterré dans ta tête, ce monde qui dans deux jours restera bien derrière toi.
Les rues se ressemblent toutes dans cette ville, comme dans tout petit bourg de province. Ici les immeubles sont à une taille plus humaine, cinq à sept étages maximum, et les vieilles maisons de plain-pied avec leurs jardins potagers ont échappé aux bulldozers de Ceaușescu. Le capitalisme fait aussi moins de ravages dans l’urbanisme de la ville : moins de panneaux publicitaires, moins de bâtiments en construction sur les ruines des vieilles maisons, moins de multinationales qui détournent les financements en démarrant de gros chantiers qui ne vont jamais aboutir à autre chose qu’à augmenter des chiffres d’affaires sur rien.
Tu décides de marcher, de te fier à ton intuition, de chercher cette adresse par toi-même sans consulter un plan, sans prendre un taxi, un bus ou faire appel à des passants. Tu as le temps, aujourd’hui il n’est plus divisé en tranches horaires, il est à toi, c’est toi qui le crées, tu t’es libérée de toute contrainte. L’espace aussi t’appartient, plus besoin de suivre les panneaux de signalisation, ton corps trouvera, il reniflera les odeurs qui lui tombent dessus et il ira à sa destination finale.
Tu regardes les noms des rues et tu avances d’une manière aléatoire, comme dans un jeu, curieuse de découvrir ce qui se cache derrière les apparences. Tu la trouves belle cette ville délabrée avec ses façades grises, ornées du linge à sécher, avec ses kiosques rouillés, ses murs tagués, avec ses habitants abattus par leur précarité et ses chiens errants affamés.
Au milieu de tout ce paysage dévasté par le temps et l’histoire tu te dis : « Je viens de là. » Tu fais partie de ce corps malade. Tu te le dis sans aucune amertume. Tu te réconcilies avec l’espace, tout est là dans cet instant volé. »

Extraits
« Tu es revenue à ta vie doucement. Tout a repris son ordre préétabli, signé il y a longtemps dans la promesse et l’échec d’une éducation. Tu as repris le même chemin. Le réveil sonne à la même heure. Tu te lèves sans penser À rien. Tu te mets sous la douche et tu attends le réveil de ta peau. Ensuite tu marches, tu t’assois dans les mêmes amphis, dans les mêmes salles pour remplir ta tête des mots qui n’ont plus aucun sens. Tu retournes à ton boulot, tu guettes les passants dans la rue, tu remplis des formulaires, tu tries, tu écris, tu tues le temps, tu tues ton temps. Chaque jour. Il y a les soirs avec ou sans lui, les bouteilles de bière vides, la saleté de ses draps, les mégots qui s’accumulent dans les assiettes et les tasses de café. Parfois tu l’abandonnes pour un film. Le seul endroit où tu es bien est la salle vétuste de l’Institut français. Tu vois et revois le même film, ça te lave la tête, ça t’éloigne de toi.»

« Tu es dans le no man’s land de ta vie, entre deux frontières, tu attends qu’on te donne accès à une autre existence. Le temps te traverse librement, sans obstacle, pour la première fois, tu as le temps. Tu l’inventes comme tu le respires.
Tu écris à Seb une semaine après ton arrivée, nourrie par l’errance dans la ville, par l’absence des corps autour de toi, par ce silence profond qui t’entoure.
Depuis que tu es là, tes échanges se limitent aux contacts avec les vendeurs, avec les serveurs, avec les gardiens du foyer. Tu retournes à la condition essentielle de l’humanité. » p. 63

«Tu recrées cette image dans ta tête: les Aztèques recevant les conquistadors espagnols avec la conviction qu’ils étaient les émissaires de leurs dieux. La réponse de Cortés fut simple: il a tout simplement abusé de cette confiance. Juché sur un cheval blanc, paré d’une armure brillante, il correspondait tellement à l’image d’un dieu qu’il n’a rencontré aucun obstacle dans sa conquête. La réponse de Cortés est la réponse de l’homme de pouvoir, du mâle dominant, de celui qui écrase avec le sourire figé sur ses lèvres, de celui qui s’enivre par le jeu des dominations, de celui qui jouit en brandissant le scalp du vaincu. La réponse de Cortés est la réponse d’un continent. Elle t’appartient. Tu fais partie d’une civilisation qui s’est développée dans un court intervalle de temps grâce aux matières premières pillées à des territoires écartés de l’Histoire. Par ricochet, tu tires les avantages de cette opération. La réponse de Cortés est le premier pas vers la fracture du monde.
Tu entends pour la première fois l’expression «commerce triangulaire». Tu te demandes comment tu as pu attendre si longtemps avant de comprendre ce concept fondateur de la révolution industrielle, ce mécanisme subtil qui a engendré de nouvelles sociétés. Même si tu viens d’un peu plus loin, ton territoire a été aussi contaminé, sauf que là-bas les gens ont fermé les yeux plus longtemps.» p. 196

À propos de l’auteur
BADEA_Alexandra_©ulysse_guttmann-faureAlexandra Badea © Photo Ulysse Guttmann-Faure

Née à Bucarest en 1980, dans une Roumanie alors en pleine dictature sous Ceausescu, Alexandra Badea est autrice, metteure en scène, scénographe et réalisatrice de films et de courts-métrages. Après une formation à l’École Nationale Supérieure d’Art dramatique et cinématographique de Bucarest, elle se consacre à l’écriture. Depuis 2003, elle vit à Paris. Ses œuvres dramatiques, − Mode d’emploi, Contrôle d’identité, Burnout (2009), Je te regarde, Europe Connexion (2015), ou encore À la trace et Celle qui regarde le monde (2018), ainsi que son premier roman, Zone d’amour prioritaire (2014), ont été publiés chez L’Arche. Elle remporte en 2013 le Grand Prix de la Littérature Dramatique pour sa pièce Pulvérisés créée au TNS et au CDN d’Aubervilliers par Jacques Nichet et Aurélia Guillet et mise en voix sur France Culture par Alexandre Plank. Son texte Points de non-retour [Thiaroye] (2018), qui revient sur le massacre des tirailleurs sénégalais à Thiaroye en 1944, premier volet d’une trilogie, a séduit l’écrivain, metteur en scène et comédien Wadji Mouawad, directeur du Théâtre national de la Colline, qui lui a demandé de la mettre en scène dans son établissement. La pièce y est créée en septembre 2018. Dans le second volet de sa trilogie, Points de non-retour [Quais de Seine], Alexandra Badea évoque la guerre d’Algérie. La pièce sera créée lors de la 73ème édition du Festival d’Avignon, dans la mise en scène de l’autrice, avec les comédiennes Amine Adjina, Madalina Constantin, Sophie Verbeeck et l’acteur Kader Lassina Touré. En 2021 paraît son second roman, Tu marches au Bord du monde (Source: Les Imposteurs)

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Sale bourge

RODIER_sale_bourge  RL2020  Logo_premier_roman  coup_de_coeur

En deux mots:
Pierre est condamné à quatre mois de prison avec sursis pour violences conjugales. Il va nous raconter comment il en est arrivé là, remontant le fil de son existence depuis son enfance au sein d’une famille nombreuse et bourgeoise jusqu’à ses 33 ans.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Maud, maux, maudit

Dans un premier roman choc Nicolas Rodier raconte la spirale infernale qui l’a conduit à être condamné pour violences conjugales. Aussi glaçant qu’éclairant, ce récit est aussi une plongée dans les névroses d’une famille bourgeoise.

Avouons-le, les raisons sont nombreuses pour passer à côté d’un roman formidable. Une couverture et un titre qui n’accrochent pas, une pile d’autres livres qui semblent à priori plus intéressants, un thème qui risque d’inviter à la déprime. Il suffit pourtant de lire les premières pages de Sale bourge pour se laisser prendre par ce premier roman et ne plus le lâcher: «À la sortie du tribunal, les gestes d’amants et de réconfort ont disparu. Je suis condamné à quatre mois de prison avec sursis pour violence conjugale, assortis d’une mise à l’épreuve de dix-huit mois et d’une injonction de soins. J’ai trente-trois ans.»
Le ton, le rythme et la construction du livre, associés à une écriture simple et sans fioritures, des mots justes et des chapitres courts – qui se limitent souvent à une anecdote marquante, à un souvenir fort – nous permettent de découvrir cet enfant
d’une famille de la grande bourgeoisie et de comprendre très vite combien le fait d’être bien-né ne va en rien lui offrir une vie de rêve. Car chez les Desmercier chacun se bat avec ses névroses, sans vraiment parvenir à les maîtriser.
Si bien que la violence, verbale mais aussi physique, va très vite accompagner le quotidien de Pierre, l’aîné des six enfants. Un peu comme dans un film de Chabrol, qui a si bien su explorer les failles de la bourgeoisie, on voit la caméra s’arrêter dans un décor superbe, nous sommes sur la Côte d’Émeraude durant les vacances d’été, et se rapprocher d’un petit garçon resté seul à table devant des carottes râpées qu’il ne veut pas manger, trouvant la vinaigrette trop acide. Alors que les cousins et le reste de la famille sont à la plage, il n’aura pas le droit de se lever avant d’avoir fini. Il résistera plusieurs heures avant de renoncer pour ne pas que ses cousins le retrouvent comme ils l’avaient quitté. Il faut savoir se tenir.
Dès lors tout le roman va jouer sur ce contraste saisissant entre les apparences et la violence, entre les tensions qui vont s’exacerber et le parcours si joliment balisé, depuis le lycée privé jusqu’aux grandes écoles, de Versailles à Saint-Cloud, de Ville d’Avray aux meilleurs arrondissements parisiens. Un poids dont il est difficile de s’affranchir. Pierre va essayer de se rebeller, essaiera la drogue et l’alcool, avant de retrouver le droit chemin.
Mais son mal-être persiste. Il cherche sa voie et décide d’arrêter ses études de droit pour s’inscrire en philosophie à la Sorbonne. Une expérience qui là encore fera long feu.
Reste la rencontre avec Maud. C’est avec elle que l’horizon s’élargit et que le roman bascule. L’amour sera-t-il plus fort que l’emprise familiale? En s’engageant dans une nouvelle histoire, peut-on effacer les traces de l’ancienne? Bien sûr, on a envie d’y croire, même si on sait depuis la première page que ce Sale bourge va mal finir.
Nicolas Rodier, retenez bien ce nom. Il pourrait bien refaire parler de lui !

Sale bourge
Nicolas Rodier
Éditions Flammarion
Premier roman
224 p., 17 €
EAN 9782081511514
Paru le 19/08/2020

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris et en région parisienne, à Versailles, Ville-d’Avray, Rueil-Malmaison, Saint-Cloud, Fontainebleau, Saint-Germain-en-Laye. On y évoque aussi des vacances et voyages à Saint-Cast-le-Guildo, à Marnay près de Cluny en passant par Serrières et Dompierre-les-Ormes, à Beauchère en Sologne, en Normandie ou encore à Anglet ainsi qu’à Rome.

Quand?
L’action se déroule de 1883 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Pierre passe la journée en garde à vue après que sa toute jeune femme a porté plainte contre lui pour violences conjugales. Pierre a frappé, lui aussi, comme il a été frappé, enfant. Pierre n’a donc pas échappé à sa « bonne éducation » : élevé à Versailles, il est le fils aîné d’une famille nombreuse où la certitude d’être au-dessus des autres et toujours dans son bon droit autorise toutes les violences, physiques comme symboliques. Pierre avait pourtant essayé, lui qu’on jugeait trop sensible, trop velléitaire, si peu « famille », de résister aux mots d’ordre et aux coups.
Comment en est-il arrivé là ? C’est en replongeant dans son enfance et son adolescence qu’il va tenter de comprendre ce qui s’est joué, intimement et socialement, dans cette famille de « privilégiés ».
Dans ce premier roman à vif, Nicolas Rodier met en scène la famille comme un jeu de construction dont il faut détourner les règles pour sortir gagnant.

Les autres critiques
Babelio
Lecteurs.com
Franceinfo Culture (Laurence Houot)
En Attendant Nadeau (Pierre Benetti)
Podcast RFI (Maud Charlet)
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Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
Blog Vagabondage autour de soi 
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Nicolas Rodier présente son premier roman, Sale bourge © Production Éditions Flammarion

Les premières pages du livre
« À la sortie du tribunal, les gestes d’amants et de réconfort ont disparu.
Je suis condamné à quatre mois de prison avec sursis pour violence conjugale, assortis d’une mise à l’épreuve de dix-huit mois et d’une injonction de soins.
J’ai trente-trois ans.

ENFANCE (1983-1994)
Je suis assis dehors, dans le jardin, devant mon assiette. Ma mère est à côté de moi, bronzée, en maillot de bain. Nous sommes en vacances à Saint-Cast-le-Guildo, j’ai sept ans, nous avons quitté Versailles il y a quinze jours, il fait très chaud – des guêpes rôdent autour de nous.
Je ne veux pas manger mes carottes râpées – la vinaigrette est trop acide pour moi.
Les autres – mes cousins, les enfants de Françoise, la grande sœur de ma mère – sont déjà partis à la plage pour se baigner, faire du bateau, je reste là. Je dois terminer mon assiette mais je n’y parviens pas. Chaque fois que j’approche la fourchette de ma bouche, je sens un regard, une pression, et j’ai envie de tout recracher, de vomir. J’ai les larmes aux yeux mais ma mère ne veut pas céder. Chaque fois que je refuse d’avaler une bouchée ou que je recrache mes carottes râpées, elle me gifle. Une fois sur deux, elle me hurle dessus. Une gifle avec les cris, une gifle sans les cris. Au bout d’une demi-heure, elle me tire par les cheveux et m’écrase la tête dans mon assiette – j’ai déjà vu mon oncle faire ça avec l’un de mes cousins ; lorsque Geoffroy s’était relevé, il avait du sang sur le front, le coup avait brisé l’assiette.
Je sens la vinaigrette et les carottes râpées dans mes cheveux, sur mes paupières. J’ai envie de pleurer mais je me retiens. C’est la même chose que la semaine dernière lorsqu’elle m’a forcé à prendre mon comprimé de Clamoxyl avec quelques gorgées d’eau seulement. Je ne suis pas arrivé à le mettre dans ma bouche, comme un grand, je n’ai pas réussi à l’avaler, il est resté plusieurs fois coincé dans ma gorge et j’ai eu peur de mourir étranglé alors que ma mère me criait : « Tu vas l’avaler ! »
Mais ce jour-là, à Saint-Cast, je décide de résister. Je ne céderai pas. Et je tiens. Je résiste. Elle a beau me gifler, je serre les poings. Une heure passe, deux heures, trois heures, quatre heures. Je vais gagner. Mais vers dix-huit heures, en entendant les premières voitures revenir de la plage, je craque: l’idée que les autres puissent me voir encore à table m’est insoutenable. Je me soumets. Je finis mon assiette. Je mange mes carottes râpées et même si mon dégoût est immense, je ressens un soulagement car les autres ne verront pas la méchanceté ni la folie de ma mère.
Juste à côté de moi, je l’entends dire : « Eh bien, tu vois, quand tu veux. »
Quelques secondes après, elle ajoute : « Ça ne servait à rien de faire autant d’histoires. Il y a d’autres moyens d’attirer l’attention sur toi, tu sais, Pierre. »
Le soir, elle vient me dire bonsoir dans mon lit. Elle me prend contre elle et me dit qu’elle m’aime. Je l’écoute, je la serre dans mes bras et lui réponds: «Moi aussi, je t’aime, maman.»
À Saint-Cast, toutes les familles ont une Peugeot 505 sept places. La même que celle des « Arabes » que nous croisons sur les aires d’autoroute. L’été, il y a autant d’enfants dans leurs voitures que dans les nôtres. Nous sommes des familles nombreuses.
À la plage de Pen Guen, les gens parlent de bateaux, de rugby, de propriétés, de messes et de camps scouts. Toute la journée, tout le temps. Personne ne parle de jeux vidéo ni de dessins animés. Tous les hommes portent un maillot de bain bleu foncé ou rouge. La plupart des femmes, un maillot de bain une pièce. Beaucoup d’entre elles ont des veines étranges sur les jambes ; ma sœur dit que ce sont des varices. Ma mère, elle, a les jambes fines et porte un maillot deux pièces. Elle a les cheveux courts et bouclés ; ils deviennent presque blonds pendant l’été.
L’après-midi, le soleil tape. Nous allons pêcher des crabes avec des épuisettes dans les rochers. Nous devons faire attention aux vipères. Le fils d’une amie d’enfance de Françoise est mort l’été dernier, mordu par une vipère dans les rochers près de Saint-Malo. Il avait neuf ans. Nous avons du mal à croire à cette histoire. Nous rêvons tous d’avoir des sandales en plastique qui vont dans l’eau pour aller dans les rochers, mais c’est interdit, ce n’est pas distingué.
Je soulève une pierre, les crevettes fusent. Les algues me dégoûtent. Mon cousin les prend à pleines mains et me les envoie dans le dos. Une bagarre commence. Je ne sais pas me battre. Puis Bénédicte, ma sœur cadette, vient nous chercher avec la fille aînée de Françoise ; ce sont toujours les filles qui nous disent l’heure à laquelle nous devons rentrer.
À la maison, nous mettons nos crabes dans la bassine bleue, celle qui sert à rincer nos maillots.
Mais Françoise arrive et nous ordonne de jeter tout ça à la poubelle. Ce n’est pas l’heure de jouer de toute façon – nous devons mettre le couvert. « Dépêchez-vous ! » crie-t-elle.
Le dernier soir des vacances, nous allons acheter des glaces. Ma tante refuse que nous prenions un parfum qu’elle n’aime pas ou qu’elle juge trop plouc. Je trouve ça injuste. Elle me regarde droit dans les yeux : « Tu préfères peut-être passer tes vacances au centre aéré avec les Noirs et les Arabes de la cité Périchaux ? »
Ma mère m’attrape la main, elle me tire par le bras – elle me fait presque mal.
« Tu veux quel parfum ? »
Je ne sais pas si c’est un piège. Elle est très énervée. « Tu peux prendre ce que tu veux. » J’hésite entre Malabar et Schtroumpf. Je prends les deux et demande un cornet maison. Ma mère accepte. Lorsque je me tourne vers mes cousins, ma tante est furieuse ; elle remet son serre-tête.
Une heure plus tard, nous retrouvons des amis de ma tante et de mon oncle dans une autre maison. Une dizaine de personnes sont dans le jardin, assises autour de la table. Paul-François, debout, fait un sketch de Michel Leeb. « Dis donc, dis donc, ce ne sont pas mes luu-nettes, ce sont mes naaa-riiines ! » Il fait des grands gestes et mime le singe. Tout le monde éclate de rire et s’enthousiasme : Paul-François imite très bien l’accent noir.
Paul-Étienne, le fils de Paul-François (son grand-père s’appelle Paul-André – c’est ainsi, de génération en génération), qui a deux ans de plus que moi, raconte lui aussi beaucoup de blagues. « Quelle est la deuxième langue parlée à Marseille ? » Nous hésitons : « L’arabe ? » « Non ! s’écrie-t-il. Le français ! » Et il continue : « Un Américain, un Arabe et un Français sont dans un avion… Au milieu du vol, il y a une explosion. L’un des réacteurs ne fonctionne plus. Le pilote dit aux passagers de réduire le poids au maximum. L’Américain, aussitôt, jette des dollars et dit: « J’en ai plein dans mon pays. » L’Arabe jette des barils de pétrole; il en a plein dans son pays. Le Français, lui, tout d’un coup, jette l’Arabe par-dessus bord. L’Américain le regarde, très étonné. “Bah quoi, j’en ai plein dans mon pays !” lui répond le Français. » Paul-Étienne ne tient plus en place. Son visage rougit. Je l’observe. Il transpire tellement il rit.
Nous passons la fin de nos vacances en Bourgogne à Marnay, près de Cluny, dans la propriété appartenant à la famille de ma mère. Nous sommes invités à passer un après-midi dans le château des Saint-Antoine, à Dompierre-les-Ormes.
Sur le trajet se trouve Serrières, un village que ma mère déteste. Petite, elle y a vécu chez Georges, son oncle, les pires Noëls de sa vie. Elle nous parle de Claude, son cousin, le fils de Georges, qui s’est suicidé à dix-huit ans avec un fusil de chasse alors qu’il était en première année de médecine. Elle était très attachée à lui. Elle évoque ensuite son père, la seule figure gentille de son enfance. Il s’est marié avec bonne-maman, notre grand-mère, en mai 1939, quelques mois avant la guerre. Elle nous parle de la captivité de bon-papa, de l’attente de bonne-maman à Fontainebleau pendant près de cinq ans, puis de leur vie, à Lyon, rue Vauban. Elle se remémore son enfance, la couleur des murs, des tapis, ses premières années d’école à Sainte-Marie. Puis, soudain, elle parle de sa naissance. Elle n’aurait jamais dû survivre, nous explique-t-elle. Il n’y a qu’une infirmière qui a cru en elle, Annie, et qui l’a soignée pendant six mois à l’hôpital. Les médecins ont dit à notre grand-mère de ne pas venir trop souvent pour ne pas trop s’attacher. Notre grand-père était alors au Maroc pour un projet de chantier – il travaillait dans une entreprise de matériaux de construction, chez Lafarge. C’était quelqu’un d’extraordinaire, insiste-t-elle, il a toujours été de son côté, il lui manque beaucoup. Ils ont déménagé à Paris lorsqu’elle avait dix ans. Bonne-maman a écrasé bon-papa toute sa vie – elle a même refusé qu’il fasse de la photo pendant son temps libre, elle lui a interdit d’aménager une chambre noire dans le cagibi de l’appartement de la rue de Passy.
Elle avait quinze ans quand bon-papa est mort, nous rappelle-t-elle, comme chaque fois qu’elle nous parle de lui. Il avait quarante-sept ans. Une crise cardiaque. Je songe à la photo de lui tenant ma mère enfant sur ses genoux, posée sur la commode du salon dans notre appartement à Versailles. Ma mère a les larmes aux yeux. Je me dis que notre grand-père aurait pu nous protéger. J’ai de la peine pour elle. Nous arrivons au château des Saint-Antoine, à Dompierre-les-Ormes.
Lorsque nous passons la grille, elle pleure.
Au retour, dans la voiture, elle nous dit que plus tard, même si elle adore cette maison, c’est Françoise qui reprendra Marnay, que c’est comme ça.
À Marnay, lorsque mes cousins se disputent ou désobéissent, ma tante les frappe avec une cravache de dressage – elle fait entre un mètre vingt et un mètre cinquante. Ma mère, elle, pour nous frapper, utilise une cravache normale, une de celles que nous prenons lorsque nous montons à cheval au club hippique de La Chaume.
Tous les étés, à Marnay, nous invitons au moins trois fois le prêtre de la paroisse à déjeuner. C’est un privilège, peu de familles ont cette chance.
Dans le parc, mes cousins adorent faire des cabanes et des constructions. Ils ont en permanence un Opinel dans leur poche. Ils reviennent chaque fois les cheveux sales et les mains pleines de terre.
En moyenne, nous prenons un bain par semaine à Marnay. Nous avons les ongles noirs.
En comptant tous les enfants, et les amis de mon oncle et ma tante, nous sommes toujours entre vingt et vingt-cinq personnes dans la maison. Des activités mondaines sont organisées – tout le monde adore ça : tournois de tennis, soirées à l’Union de Bourgogne, randonnées, chasses au trésor, rallyes automobile à thème, etc.
Nous sommes tellement nombreux qu’il y a rarement assez de pain pour tout le monde au petit déjeuner. Tout ce qui est bon, cher ou en quantité limitée est réservé exclusivement aux adultes.
Mon père, lui, vient rarement à Marnay. Il préfère prendre ses jours de congé lorsque nous sommes à Beauchère, en Sologne, dans la propriété appartenant à la famille de sa mère. D’après lui, pour ma tante Françoise, Marnay est une obsession. Pour moi, tout est triste et ancien dans cette maison. Je n’aime pas les vacances dans ce lieu.
Le dimanche, à Versailles, après la messe, ma grand-mère maternelle, bonne-maman, vient déjeuner chez nous. Mon père l’attend sur le seuil et l’accueille toujours avec la même blague : « Bonjour, ma mère, vous me reconnaissez ? Hubert Desmercier, capitaine des sapeurs-pompiers de Versailles. »
Ma grand-mère rit. Mon père fait une courbette et lui baise la main. Elle retire son manteau.
Ma grand-mère est fière d’avoir autant de petits-enfants – dix –, avec seulement deux filles.
Quand elle entre dans le salon, elle fait souvent la même réflexion : « Franchement, votre parquet, je ne m’y fais pas. On a beau dire, le moderne, ça n’a pas le même cachet que l’ancien. Quand vous comparez avec celui de mon appartement, rue de Passy… »
Ma grand-mère porte toujours des chaussures à talons, des vêtements élégants et des boucles d’oreilles.
Après le repas, elle regarde mon père s’endormir sur le canapé. Elle l’admire. « Il travaille beaucoup votre père, vous savez, beaucoup », nous dit-elle. Puis elle nous répète inlassablement, comme tous les dimanches : « Les polytechniciens embauchent des polytechniciens ; les centraliens, des centraliens. Demandez à votre père (mais il dort, bonne-maman, il dort…), pour les écoles de commerce, c’est pareil: les HEC embauchent des HEC, et les ESSEC, des ESSEC. Que voulez-vous? Alors oui, pendant deux ans, la prépa, c’est dur, mais après, on est tranquille toute sa vie! »
Bonne-maman n’est jamais allée à l’école. Sa sœur aînée est morte de la tuberculose à deux ans. « À cause de ça, nous explique-t-elle, je n’ai jamais eu le droit d’aller à l’école ni de m’amuser, je n’ai jamais eu le droit de faire quoi que ce soit. Pas de patin à glace en hiver! Pas de baignade en été! Je n’avais le droit qu’à une seule chose: faire du piano! Mon père ne disait rien. La seule fois où j’ai eu le malheur de jouer à tape-tape la balle, dans le dos de maman, la balle a glissé sur sa chaussure et je me suis reçu une de ces paires de claques ! La balle a effleuré sa chaussure, et vlan ! Je m’en souviens comme si c’était hier. J’ai eu la joue rouge pendant tout l’après-midi. Maman était furieuse. »
Elle remet ensuite ses boucles d’oreilles et se lève. Mon père l’attend dans l’entrée, les cheveux ébouriffés – il vient de finir sa sieste, il bâille, ses lunettes sont de travers.
Ma grand-mère continue – elle parle maintenant de bon-papa, notre grand-père : « Henri aurait dû faire une troisième année. S’il l’avait faite, il aurait eu Polytechnique. Ne pas avoir fait une troisième année, c’est l’erreur de sa vie, l’erreur de sa vie. Son frère, Georges, disait la même chose. Tout le monde disait la même chose. Il aurait dû faire une troisième année, Hubert. Il était fait pour Polytechnique. »
Mon père acquiesce. Ma mère s’agace: «Combien de fois, maman, je vous ai dit que je ne voulais plus vous entendre parler de Georges ! Vous ne pouvez pas vous en empêcher?»
Ma grand-mère répond, cinglante: «Je crois qu’à mon âge, je n’ai plus d’ordre à recevoir.»
Quelques minutes après qu’elle est partie, mon père reproche à ma mère d’être excessive. Ma mère l’invective aussitôt, avec virulence : « Tu ne vas pas t’y mettre, toi aussi ! » Mon père lève les yeux au ciel. Elle le foudroie du regard. Mon père fulmine, il serre les dents. Elle prend son manteau et claque la porte de l’appartement.
Bénédicte, ma sœur cadette, qui a essayé de retenir ma mère, s’énerve contre mon père. « On ne doit pas parler de Georges devant maman ! Elle l’a déjà dit plein de fois ! » Mon père se met à tourner en rond, il respire bruyamment, son visage se contracte, il a des tics nerveux, ferme ses poings, puis, d’un coup, retenant son souffle, se rue vers le placard au fond du couloir où il range ses chaussures et commence à les trier frénétiquement. « Mais pourquoi j’ai épousé cette connasse… Elle est incapable de se contrôler ! » Il la traite ensuite de dégénérée et d’hystérique.
Bénédicte attrape Augustin, notre petit frère âgé de trois ans, et l’emmène dans sa chambre. Élise, qui vient de naître, dort dans son berceau. Olivier, mon frère cadet, s’assoit dans le couloir et se met à pleurer. Mon père ne le voit pas. Je vais le consoler.

Lorsque ma mère revient, avec les yeux rouges et des gâteaux achetés à la boulangerie Durand – la seule ouverte le dimanche –, Bénédicte, Olivier et Augustin lui sautent au cou. Je reste dans ma chambre.
Le matin, la plupart du temps, c’est notre père qui nous emmène à l’école. Il salue toujours les mêmes personnes, habillées et coiffées comme lui, en costume-cravate. Il porte souvent un imperméable beige et des mocassins en cuir. »

Extrait
« Elle continue à me regarder droit dans les yeux et entame la liste de toutes les choses qu’elle regrette d’avoir faites et me demande pardon pour les coups, les claques, la violence chronique, l’instabilité émotionnelle, l’insécurité, le poids qu’elle a fait peser sur moi, sur nous, le regret infini qu’elle a de ne pas avoir pris les choses en main plus tôt, et la souffrance que c’est encore, pour elle, tous les jours, d’avoir été la mère qu’elle a été.
Je ressens une émotion impossible à accueillir. J’ai envie de lui dire que ce n’est pas de sa faute, que ce n’est pas grave, mais en même temps ma vie est tellement douloureuse parfois.
«Tu sais, j’ai accumulé beaucoup d’’injustices en moi, poursuit-elle. Beaucoup de colère. Et je n’avais pas assez de repères. Avec bonne-maman, Georges, le suicide de Claude. La mort de papa. On ne pouvait pas parler de ces choses-là à l’époque, il n’y avait pas vraiment d’aide. »
Je suis dans un état de confusion totale.
«Alors, quand on souffre, soit on est dans le rejet, soit on s’attache à ce qui nous est le plus accessible, à ce qu’on nous a inculqué. Et parfois, on reste entre les deux.»
Je me sens entièrement démuni. Ma mère, dans un instinct de protection peut-être, cherche à prendre ma main.
J’ai les larmes aux yeux. Je la repousse. C’est trop difficile pour moi.
«Pierre…»
Elle se rapproche de moi, pose sa main sur la mienne. » p. 203-204

À propos de l’auteur
Nicolas RodierNicolas Rodier © Astrid di Crollalanza

Nicolas Rodier est né en 1982 à Paris où il vit. Sale bourge est son premier roman. (Source: Éditions Flammarion)

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Retour à Martha’s Vineyard

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En deux mots:
L’amitié entre Teddy, Lincoln et Mickey s’est nouée en 1969 sur le campus, alors qu’ils étaient étudiants. En 2015, ils se retrouvent pour un week-end à Martha’s Vineyard où Lincoln possède une maison qu’il s’apprête à vendre. Des retrouvailles qui vont permettre de suivre leurs itinéraires et de faire la lumière sur un lourd secret.

Ma note:
★★★★★ (coup de cœur, livre indispensable)

Ma chronique:

La disparition de Jacy Calloway

Avec Retour à Martha’s Vineyard Richard Russo a réussi un chef d’œuvre. En orchestrant les retrouvailles de trois étudiants près d’un demi-siècle après leur rencontre, il nous offre une superbe plongée dans l’Amérique des années Vietnam à nos jours. C’est splendide!

Comme Les Trois mousquetaires, ils sont quatre à se retrouver en 1969 sur le campus de Minerva College: Mickey, Lincoln et Teddy ainsi que la belle Jacy, dont ils sont tous trois secrètement amoureux. C’est le moment de leur vie où ils se construisent un avenir et où ils doivent prouver à leur famille qu’ils ont bien mérité leur bourse, que le rêve américain est toujours possible quand on vient d’une famille modeste. Pour compléter leur revenu, ils travaillent comme serveurs dans une sororité du campus de cette université du Connecticut. En fait, ce ne sont pas leurs résultats universitaires qui les inquiètent, mais le tirage au sort décidé par l’administration Nixon et qui fixe l’ordre de conscription pour rejoindre les troupes combattantes au Vietnam.
Alors, en attendant de savoir à quelle sauce ils vont être mangés, ils font la fête et passent quelques jours à Martha’s Vineyard, à l’invitation de Lincoln. Sur cette île, surtout connue comme résidence d’été de la jet set américaine et des présidents des États-Unis, il profitent de la maison que les parents de Lincoln louent aux touristes. Un cadre enchanteur qui va servir de toile de fond à un drame: c’est là qu’en 1971 Jacy va disparaître sans laisser de traces…
Richard Russo a choisi de commencer son roman en 2015, au moment où les trois amis, âgés de soixante-six ans, se retrouvent à Martha’s Vineyard, sans doute pour la dernière fois. Car Lincoln, devenu agent immobilier du côté de Las Vegas, a l’intention de vendre la demeure où il ne vient plus guère et qui a besoin d’être entièrement rénovée. Teddy est devenu éditeur et s’est installé à Syracuse, tandis que Mickey, musicien et ingénieur du son, est venu de Cape Cod, tout à côté. Le roman va dès lors osciller entre ces deux époques, offrant au lecteur de découvrir au fur et à mesure comment le temps s’est écoulé pour les uns et pour les autres, comment un demi-siècle plus tôt, sans qu’ils s’en rendent vraiment compte, leur vie a basculé. Avec maestria l’auteur déroule les existences, sonde les âmes et tente de lever les secrets soigneusement enfouis. Derrière les anciennes rivalités, la jalousie et les convoitises, il va conduire le lecteur vers la résolution de ce drame qui, comme un bon polar, va accrocher le lecteur. Mais ce qui fait la force du livre et le rend incontournable à mon sens, c’est la façon dont l’auteur raconte les années qui passent, les illusions qui s’évanouissent, les rêves avec lesquels il faut composer au fur et à mesure qu’apparaissent les premières rides. Et, derrière la mélancolie, les belles traces laissées par des sentiments que les années n’ont pas érodés. Où quand le vague à l’âme laisse place à l’amitié la plus solide. C’est étincelant de beauté et de vérité.

Retour à Martha’s Vineyard
Richard Russo
Éditions Quai voltaire
Roman
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean Esch
384 p., 24 €
EAN 9791037105196
Paru le 27/08/2020

Où?
Le roman se déroule aux États-Unis, principalement à Chilmark sur l’île de Martha’s Vineyard dans le Massachussetts. On y évoque aussi Minerva, l’université du Connecticut, Las Vegas, Syracuse, Cape Cod ainsi qu’une fuite au Canada.


Pour avoir une petite idée de l’endroit où se déroule l’action, voici le film proposé par une agence immobilière de Martha’s Vineyard (villa située 71 South Water à Edgartown)

Quand?
L’action se situe alternativement de 1969 à 1971 et en 2015.

Ce qu’en dit l’éditeur
Le 1er décembre 1969, Teddy, Lincoln et Mickey, étudiants boursiers dans une fac huppée de la côte Est, voient leur destin se jouer en direct à la télévision alors qu’ils assistent, comme des millions d’Américains, au tirage au sort qui déterminera l’ordre d’appel au service militaire de la guerre du Vietnam. Un an et demi plus tard, diplôme en poche, ils passent un dernier week-end ensemble à Martha’s Vineyard, dans la maison de vacances de Lincoln, en compagnie de Jacy, le quatrième mousquetaire, l’amie dont ils sont tous les trois fous amoureux.
Septembre 2015. Lincoln s’apprête à vendre la maison, et les trois amis se retrouvent à nouveau sur l’île. À bord du ferry déjà, les souvenirs affluent dans la mémoire de Lincoln, le «beau gosse» devenu agent immobilier et père de famille, dans celle de Teddy, éditeur universitaire toujours en proie à ses crises d’angoisse, et dans celle de Mickey, la forte tête, rockeur invétéré qui débarque sur sa Harley. Parmi ces souvenirs, celui de Jacy, mystérieusement disparue après leur week-end de 1971. Qu’est-il advenu d’elle? Qui était-elle réellement? Lequel d’entre eux avait sa préférence? Les trois sexagénaires, sirotant des bloody-mary sur la terrasse où, à l’époque, ils buvaient de la bière en écoutant Creedence, rouvrent l’enquête qui n’avait pas abouti alors, faute d’éléments. Et ne peuvent s’empêcher de se demander si tout n’était pas joué d’avance.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Les Échos (Philippe Chevilley)
A voir A lire (Cécile Peronnet)
La cause littéraire (Sylvie Ferrando)
Blog Des pages et des îles 
Blog Lettres d’Irlande et d’ailleurs
Blog Les livres de Joëlle 
Fragments de lecture… Les chroniques littéraires de Virginie Neufville

Les premières pages du livre
PROLOGUE
Les trois vieux amis débarquent sur l’île en ordre inversé, du plus éloigné au plus proche. Lincoln, agent immobilier, a pratiquement traversé tout le pays depuis Las Vegas. Teddy, éditeur indépendant, a fait le voyage depuis Syracuse. Mickey, musicien et ingénieur du son, est venu de Cape Cod, tout à côté. Tous les trois sont âgés de soixante-six ans et ont fait leurs études dans la même petite université de lettres et sciences humaines du Connecticut, où ils ont travaillé comme serveurs dans une sororité du campus. Les autres serveurs, membres d’une fraternité pour la plupart, affirmaient être là par choix, parce que les Theta étaient canon, mais Lincoln, Teddy et Mickey étaient boursiers et y travaillaient pour des raisons financières plus ou moins impérieuses. Lincoln, aussi séduisant que les serveurs des fraternités, avait été immédiatement estampillé « beau gosse », ce qui lui avait valu de revêtir une veste blanche qui grattait et de servir les filles dans la grande salle à manger de la sororité. Teddy, qui avait travaillé dans un restaurant durant ses deux dernières années de lycée, avait été nommé aide-cuisinier, chargé de préparer les salades, de remuer les sauces et de dresser les hors-d’œuvre et les desserts. Et Mickey ? Les filles l’avaient regardé et aussitôt escorté jusqu’à l’évier où s’empilait une montagne de vaisselle sale, à côté d’un grand carton rempli de tampons à récurer. Voilà pour leur première année de fac. En dernière année, Lincoln, passé serveur en chef, avait pu offrir à ses deux amis des postes dans la salle à manger. Teddy, qui en avait marre de la cuisine, s’était empressé d’accepter, mais Mickey doutait qu’il y ait une veste assez grande pour lui. Et puis, plutôt que de faire des simagrées aux pimbêches, il préférait rester esclave en cuisine, où il était maître à bord.
Quarante-quatre ans plus tard, alors qu’ils convergeaient vers cette île, tous les trois se félicitaient de l’enseignement qu’ils avaient reçu à Minerva, où les étudiants étaient peu nombreux par classe et les professeurs disponibles et attentifs. Rien en apparence ne la distinguait des autres universités de la fin des années soixante et du début des années soixante-dix. Les garçons portaient les cheveux longs, des jeans délavés et des T-shirts psychédéliques. Dans les chambres des résidences, les étudiants fumaient de l’herbe, dont ils masquaient l’odeur avec de l’encens ; ils écoutaient les Doors et Buffalo Springfield. Parce que c’était la mode. La guerre, pour la majorité d’entre eux, paraissait une chose lointaine, qui se déroulait en Asie du Sud-Est, à Berkeley et à la télé, mais pas sur la côte du Connecticut. Les éditoriaux du Minerva Echo déploraient l’absence de véritable activisme. « Nothing’s happening here », affirmait l’un d’eux, détournant les fameuses paroles de la chanson. «Why that is ain’t exactly clear.»
Sur le campus, aucun endroit n’était moins rebelle que la résidence des Theta. Mis à part quelques filles qui fumaient des joints et ne portaient pas de soutien-gorge, la sororité était une bulle protectrice. Malgré tout, c’est là, bien plus que dans les cours, que le monde réel commença à se dévoiler, de manière assez visible pour que même des garçons de dix-neuf ans, comme Lincoln, Teddy et Mickey, ne puissent l’ignorer. Si les voitures garées à l’arrière de la résidence des Theta faisaient de l’ombre à celles des étudiants garées ailleurs sur le campus, elles en faisaient aussi à celles des enseignants. Le plus étonnant, pour les jeunes gens issus de familles plus modestes, c’est que les propriétaires de ces voitures ne s’estimaient pas particulièrement chanceux de faire leurs études à Minerva, ni même d’avoir des parents capables de payer les frais d’inscription faramineux. Minerva était le prolongement naturel des dix-huit premières années de leur vie. En vérité, pour beaucoup, ce n’était qu’un pis-aller, et ils passaient leur première année à surmonter leur déception de ne pas avoir été admis à Wesleyan, à Williams ou dans l’une des universités de l’Ivy League. S’ils étaient conscients du niveau requis pour être admis dans ces institutions d’élite, ils étaient habitués à ce que d’autres facteurs entrent en ligne de compte, des choses que l’on ne pouvait ni évoquer ni quantifier, mais qui ouvraient les portes par magie. Minerva faisait l’affaire malgré tout. L’important, à leurs yeux, était d’avoir réussi à s’introduire dans la résidence des Theta. Sans ça, autant aller à l’Université du Connecticut.
Le 1er décembre 1969, le soir de la première conscription par tirage au sort dans tout le pays, Lincoln convainquit la responsable de la sororité d’avancer le dîner d’une demi-heure afin que les serveurs puissent se rassembler autour d’un minuscule téléviseur en noir et blanc, à l’office, là où ils prenaient leurs repas. L’ambiance, au début du moins, était étonnamment gaie, sachant que leur destin était en jeu. Sur les huit serveurs, c’est la date de naissance de Mickey qui sortit en premier, 9e sur 366 possibilités, ce qui incita ses camarades à se lancer dans une interprétation de « O, Canada », qui aurait produit plus d’effet s’ils avaient connu autre chose que les deux premiers mots de la chanson. Le suivant des trois amis à voir sa date de naissance tirée au sort fut Lincoln : 189e ; mieux, mais pas hors de danger, et impossible de bâtir des projets.
À mesure que le tirage au sort se poursuivait – implacable succession de dates, semblable à un roulement de tambour : 1er avril, 23 septembre, 21 septembre –, l’ambiance s’assombrissait dans la salle. Quelques instants plus tôt, alors qu’ils servaient le dîner des filles, ils étaient tous dans le même bateau ; désormais, leurs dates de naissance leur conféraient des destins différents, et l’un après l’autre, ils s’en allèrent retrouver leur chambre ou leur studio, d’où ils appelleraient leurs parents et leur petite amie, avec qui ils évoqueraient le tournant que venait de prendre leur vie, pour le meilleur ou pour le pire. Leur réussite aux examens et leur popularité étaient brusquement devenues insignifiantes. Quand la date de naissance de Teddy sortit enfin, il ne restait que Lincoln, Mickey et lui à l’office. Farouchement opposé à la guerre, Teddy avait annoncé à ses amis, plus tôt dans la journée, qu’il n’attachait aucune importance à cette loterie, puisque de toute façon il s’enfuirait au Canada ou irait en prison plutôt que d’être incorporé. Naturellement, ce n’était pas tout à fait vrai. Il n’avait aucune envie de s’exiler au Canada et le moment venu, il n’était pas certain d’avoir le courage d’aller en prison en signe de protestation. Distrait par ces réflexions, alors qu’il ne restait qu’une vingtaine de dates de naissance à annoncer, il était convaincu que la sienne était déjà sortie sans qu’il s’en rende compte, peut-être pendant qu’il tripotait les antennes en forme d’oreilles de lapin du téléviseur. Mais non, le résultat tomba : 322e sur 366. Risque nul. En éteignant le téléviseur, il s’aperçut que sa main tremblait.
Ils estimaient avoir une douzaine d’amies parmi les Theta, mais seule Jacy Calloway, dont ils étaient tous les trois amoureux, attendait devant l’entrée de service de la sororité lorsqu’ils émergèrent enfin dans l’obscurité glaciale. Quand Mickey lui annonça, avec son grand sourire idiot, qu’il était bon pour un séjour en Asie du Sud-Est, elle descendit du capot de la voiture sur lequel elle était assise, enfouit son visage contre son torse, l’étreignit et dit, dans sa chemise : « Les enfoirés. » Lincoln et Teddy, plus chanceux ce soir-là – un soir où rien d’autre que la chance, pas même l’argent ou l’intelligence, ne comptait –, éprouvèrent malgré tout un vif sentiment de jalousie en voyant la fille de leurs rêves communs dans les bras de Mickey. Qu’importe si, dérangeante vérité, elle était déjà fiancée à un autre garçon. Comme si la chance de Mickey, durant cet instant fugace, comptait davantage que la courte paille qu’il avait tirée à peine une heure avant. Quand sa date de naissance avait été annoncée, Lincoln et Teddy avaient eu le sentiment d’être témoins d’une injustice : deux ans plus tôt, il avait suffi d’un seul regard aux responsables de la sororité pour lui assigner la tâche la plus merdique, et lorsque Mickey se présenterait à ses supérieurs, il serait jaugé au premier coup d’œil et envoyé illico au front : une cible de choix pour un sniper.
Pourtant, à cet instant, en le voyant enlacer Jacy, ils n’en revenaient pas qu’il puisse être aussi verni. C’est ce qui s’appelle la jeunesse.

LINCOLN était originaire de l’Arizona où son père était actionnaire minoritaire d’un petit gisement de cuivre presque épuisé. Sa mère venait de Wellesley ; elle était l’unique enfant d’une famille autrefois aisée même s’il lui faudrait attendre la mort de ses parents dans un accident de voiture, alors qu’elle était en dernière année à Minerva College, pour apprendre qu’il ne restait plus grand-chose de cette fortune. Toute autre fille qu’elle aurait sans doute éprouvé du ressentiment en voyant la fortune familiale aussi réduite une fois les dettes remboursées, mais Trudy ne pensait qu’à son chagrin. Fille solitaire et discrète qui se liait difficilement, elle se retrouva seule au monde, sans amour ni espoir à quoi se rattacher, terrifiée à l’idée qu’un drame puisse la frapper aussi soudainement qu’il avait frappé ses parents. Comment expliquer, sinon, sa décision d’épouser Wolfgang Amadeus (W. A.) Moser, un petit homme dominateur, dont le trait de caractère principal était la certitude absolue d’avoir toujours raison au sujet de tout et n’importe quoi.
Mais Trudy n’était pas la seule qu’il avait réussi à embobiner. Jusqu’à l’âge de seize ans, Lincoln croyait réellement que son père, dont la personnalité XXL offrait un contraste saisissant avec sa taille, avait fait une fleur à sa mère en l’épousant. Ni séduisante ni repoussante, elle semblait s’effacer en société, à telle enseigne que les gens étaient incapables ensuite de dire si elle était présente ou pas. Elle désapprouvait très rarement, même en douceur, ce que disait ou faisait son mari, y compris au retour de leur lune de miel lorsqu’il l’informa que, bien entendu, elle devait renoncer à la foi catholique pour rejoindre la secte de chrétiens fondamentalistes à laquelle il appartenait. Quand elle avait accepté sa demande en mariage, elle avait supposé qu’ils vivraient dans la petite ville de Dunbar, dans le désert, là où se trouvait la mine Moser ; mais elle avait également supposé qu’ils partiraient en vacances de temps à autre, sinon en Nouvelle-Angleterre – que son mari ne se cachait pas de détester –, au moins en Californie, seulement il s’avéra qu’il n’aimait pas la côte Ouest non plus. Son credo, lui expliqua-t-il, était qu’il fallait « apprendre à aimer ce qu’on avait », ce qui, dans sa bouche, semblait vouloir dire Dunbar et lui-même.
Pour Trudy, rien à Dunbar ni chez l’homme qu’elle avait épousé ne ressemblait à ce qu’elle avait connu. Dans cette ville chaude, plate et poussiéreuse, on pratiquait la ségrégation sans aucun scrupule : les Blancs d’un côté de la voie ferrée, au sens propre, et de l’autre les « Mexicains » comme on les appelait, y compris ceux qui résidaient légalement dans ce pays depuis plus d’un siècle. Dunbar, une ville sans intérêt aux yeux de Trudy, semblait pourtant offrir tout ce dont W.A. (Dub-Yay pour ses amis) avait besoin : la maison dans laquelle ils vivaient, l’église qu’ils fréquentaient et le country club miteux où il jouait au golf. Sous son toit, il régnait en maître, sa parole avait force de loi. Trudy, dont les parents avaient eu pour habitude de débattre, s’étonna de découvrir que son mariage allait obéir à d’autres règles. Mariés depuis plusieurs années quand Lincoln vint au monde, ils avaient peut-être discuté, à l’occasion, de la manière dont les choses devaient se dérouler – W.A. soumettant peu à peu Trudy à sa volonté –, mais Lincoln avait l’impression que même si sa mère avait été surprise par sa nouvelle vie, elle l’avait acceptée dès qu’elle avait posé un pied à Dunbar. La première fois qu’il l’avait vue camper sur ses positions, se souvenait-il, c’était au moment où il avait dû choisir une université. Dub-Yay voulait envoyer son fils à l’Université d’Arizona, comme lui, mais Trudy, qui était partie vivre chez une tante célibataire à Tucson après la mort de ses parents, et qui avait passé son diplôme là-bas, était bien décidée à ce que son fils fasse ses études dans l’Est. Non pas dans une grande université, mais dans une petite fac de lettres et sciences humaines comme Minerva, qu’elle avait quittée un semestre avant l’obtention de son diplôme.
La dispute débuta à table, pendant le dîner, lorsque son père déclara de sa voix haut perchée : « Tu sais bien, n’est-ce pas, que pour qu’une telle chose se produise, il faudrait me passer sur le corps ? » Paroles destinées à mettre fin à la conversation ; Lincoln fut surpris de voir sur le visage de sa mère une expression qu’il ne connaissait pas et qui semblait suggérer qu’elle envisageait la mort de son mari avec sang-froid, sans se laisser démonter. « Il n’empêche », dit-elle, et c’est sur ces mots que la conversation prit temporairement fin. Celle-ci reprit un peu plus tard dans la chambre de ses parents. Même s’ils parlaient tout bas, Lincoln les entendit remettre ça à travers la fine cloison qui séparait sa chambre de la leur, et la discussion se poursuivit longtemps après l’heure à laquelle son père, qui partait tôt à la mine, s’endormait généralement. Elle n’était pas encore finie quand Lincoln sombra dans les bras de Morphée.
Le lendemain matin, une fois son père parti au travail, les yeux à moitié fermés à cause du manque de sommeil et d’une dispute conjugale inhabituelle, Lincoln resta au lit à gamberger. Quelle mouche avait piqué sa mère ? Pourquoi avait-elle choisi de livrer cette bataille ? Il était très heureux d’aller à l’Université d’Arizona. Son père y avait étudié et plusieurs de ses camarades de classe y étudieraient aussi, si bien qu’il ne serait pas seul. Après la minuscule Dunbar, il avait hâte de découvrir la vie à Tucson, une grande ville. Et s’il avait le mal du pays, il pourrait facilement revenir à Dunbar pour le week-end. Deux ou trois garçons de sa classe avaient choisi des universités californiennes, mais aucun ne partait dans l’Est. Comment sa mère pouvait-elle croire qu’il aurait envie de se retrouver à l’autre bout du pays, où il ne connaissait personne ? Et aller en cours avec des élèves qui arrivaient tous de lycées privés huppés ? Peu importe. Sa mère était sûrement revenue à la raison après qu’il s’était endormi et avait compris qu’il était vain de s’opposer à son père sur ce sujet comme sur tout autre sujet d’importance. Nul doute que l’ordre avait été restauré.
Aussi fut-il à nouveau surpris de trouver sa mère en train de fredonner un air joyeux dans la cuisine, et nullement penaude de ce qui s’était passé la veille au soir. Elle était encore en peignoir et pantoufles, comme souvent le matin, mais chose étonnante, elle paraissait de bonne humeur comme si elle s’apprêtait à entreprendre un voyage tant attendu, vers une destination exotique. Tout cela était extrêmement déconcertant.
« Je pense que papa a raison », lui dit Lincoln en versant des céréales dans un bol.
Sa mère cessa de fredonner et le regarda droit dans les yeux.
« C’est pas nouveau. »
Cette réponse lui coupa la chique. À croire que sa mère et son père se disputaient en permanence et que Lincoln prenait toujours le parti de son père. En vérité, la dispute de la veille était la seule dont il se souvenait. Et voilà que sa mère se préparait à un autre combat, contre lui cette fois. « À quoi bon dépenser autant d’argent ? » reprit-il en essayant d’adopter un ton raisonnable et impartial, pendant qu’il versait du lait sur ses céréales et attrapait une cuillère dans le tiroir. Il avait l’intention de manger debout, appuyé contre le plan de travail, comme il en avait l’habitude.
« Assieds-toi, ordonna-t-elle. Il y a des choses que tu ne comprends pas et il est grand temps d’y remédier. »
Sa mère prit l’escabeau glissé entre le réfrigérateur et le plan de travail et grimpa sur la marche la plus haute. Ce qu’elle cherchait se trouvait sur la dernière étagère du placard, tout au fond. Lincoln la regardait d’un air étonné et, avouons-le, un peu effrayé. Avait-elle caché quelque chose là-haut, pour que son père ne le trouve pas ? Quoi donc ? Une sorte de classeur, ou peut-être un album de photos, un objet secret qui mettrait en lumière ce qu’il ne comprenait pas ? Mais non. Elle cherchait une bouteille de whisky. Comme il était toujours appuyé contre le plan de travail, elle la lui tendit.
« Maman ? » dit-il car il était sept heures du matin et, soyons sérieux, qui était cette femme bizarre ? Qu’avait-elle fait de sa mère ?
« Assieds-toi », répéta-t-elle, et cette fois, il obéit volontiers car il avait les jambes en coton. Il la regarda verser une dose de liquide ambré dans son café. Après avoir pris place en face de lui, elle posa la bouteille sur la table, comme pour indiquer qu’elle n’en avait pas encore fini avec elle. Lincoln s’attendait presque à ce qu’elle lui en propose. Au lieu de cela, elle le regarda fixement jusqu’à ce que, pour une raison quelconque, il éprouve un sentiment de culpabilité et plonge le nez dans son bol de céréales détrempées.
L’idée générale était la suivante : il y avait plusieurs choses que Lincoln ignorait à propos de leurs vies, à commencer par la mine. Certes, il savait qu’elle périclitait, et que le prix du cuivre avait chuté. Chaque année il y avait de plus en plus de licenciements et les mineurs avaient menacé, une fois de plus, de se syndiquer, comme si cela avait une chance de se produire dans l’Arizona. Tôt ou tard, la mine fermerait et les existences de tous ses hommes s’en trouveraient chamboulées. Rien de nouveau. Non, la nouveauté, c’était que leurs existences pouvaient être chamboulées elles aussi. D’ailleurs, elles l’étaient déjà. Tous ces « petits plus », ces choses qu’ils possédaient, contrairement à leurs voisins – la piscine enterrée, le jardinier, l’appartenance au country club, une nouvelle voiture chaque année – c’était grâce à elle, expliqua-t-elle, à l’argent qu’elle avait apporté en se mariant.
« Mais je pensais…
— Je sais, le coupa-t-elle. Tu vas devoir apprendre à penser différemment. À partir de maintenant. »
La veille au soir, son père avait tenté, comme toujours, d’imposer sa loi. Il refusait de financer les études de son fils dans une partie du pays dont il méprisait le snobisme et l’élitisme. Il en reviendrait transformé, ce serait une saleté de démocrate, ou pire : un de ces manifestants aux cheveux longs qui protestaient contre la guerre au Vietnam et qu’on voyait à la télé tous les soirs. Une formation dans une université, privée, de lettres et sciences humaines, là-bas dans l’Est, leur coûterait cinq fois plus cher qu’une formation « tout à fait correcte » ici dans l’Arizona. À quoi sa mère avait répondu qu’il avait tort – il n’en revenait pas ! –, ça ne coûterait pas cinq mais dix fois plus cher. Elle avait téléphoné au bureau des admissions de Minerva College et parlait en connaissance de cause. Mais la question du coût ne le concernait pas, étant donné qu’elle avait l’intention de financer ces études. Sans compter, avait-elle renchéri – elle avait renchéri ! –, qu’elle espérait bien que son fils irait manifester contre cette guerre stupide et immorale et, pour finir, si Lincoln votait démocrate, il ne serait pas le seul dans leur famille réduite. Et voilà.
Lincoln, malgré toute l’affection qu’il vouait à sa mère, répugnait à accepter la réalité de cette révélation d’ordre économique, surtout parce qu’elle faisait apparaître son père sous un jour défavorable. Si elle était, elle et non pas lui, à l’origine de ces « petits plus » dont ils avaient profité pendant si longtemps, pourquoi son père lui avait-il laissé croire qu’ils ne devaient ce confort relatif qu’à lui seul, W. A. Moser ? D’autre part, ce nouveau récit maternel ne collait pas avec ce qu’on lui racontait depuis l’enfance : autrement dit que la famille de sa mère avait été riche à une époque mais que le décès de ses parents avait fait apparaître un château de cartes financier – de mauvais investissements, masqués par des emprunts imprévoyants et des actifs en baisse sans cesse hypothéqués. Et qu’une fois leur fortune dilapidée, ils avaient continué à mener grand train : vacances d’été à Cape Cod, coûteux séjours aux Caraïbes en hiver et virées en Europe chaque fois que l’envie leur en prenait. Fêtards et gros buveurs, sans doute étaient-ils ivres le soir de l’accident. En fait, ils ressemblaient… pourquoi le nier… aux Kennedy. Aux yeux de son père, il s’agissait d’un conte moral sur des individus décadents et stupides, venus d’un coin du pays peuplé de snobs arrogants, des individus qui ne connaissaient pas la signification du labeur et qui avaient eu ce qu’ils méritaient depuis des lustres. Son père n’avait pas été jusqu’à affirmer qu’il avait sauvé la mère de Lincoln d’une vie dissolue, mais l’allusion était là, à portée de main. Sa mère était-elle en train de lui dire que ce récit familial, incontesté pendant si longtemps, était un mensonge ?
Pas entièrement, concéda-t-elle, mais ce n’était pas toute la vérité. Oui, ses parents avaient été imprévoyants, et quand la poussière financière était retombée, il n’était plus rien resté de la fortune familiale, à l’exception d’une petite maison située à Chilmark, sur l’île de Martha’s Vineyard, sauvée des créanciers et dont elle hérita le jour de ses vingt et un ans. Pourquoi Lincoln n’avait-il jamais entendu parler de cette maison ? Parce que son père, lorsqu’il avait appris son existence, peu de temps après le mariage, avait voulu la vendre, par pure méchanceté, affirmait sa mère, afin de la couper un peu plus de son passé et, ainsi, la rendre encore plus dépendante de lui. Pour la première fois, elle avait refusé de lui obéir et son intransigeance sur ce point avait si profondément surpris et perturbé W. A. Moser qu’il avait toujours refusé, par méchanceté là encore, de se rendre dans cette maison. Cette obstination était la raison pour laquelle la maison avait été louée, chaque année à un prix de plus en plus élevé à mesure que l’île gagnait en popularité, et cet argent avait été placé sur un compte rémunéré dans lequel ils piochaient de temps à autre pour financer tous ces « petits plus ». Aujourd’hui, sa mère avait l’intention d’utiliser ce qui restait pour assurer l’éducation de Lincoln.
Ah, la maison de Chilmark. Quand elle était petite, lui raconta-t-elle, les yeux embués à l’évocation de ce souvenir, c’était l’endroit qu’elle aimait le plus au monde. Ils débarquaient sur l’île pour le Memorial Day1, et ne rentraient à Wellesley qu’au Labor Day2. Sa mère et elle n’en bougeaient plus et son père les rejoignait le week-end. Des fêtes étaient alors organisées – oui, Lincoln, c’étaient des gens qui buvaient, riaient et s’amusaient – au cours desquelles les invités s’entassaient sur la minuscule terrasse qui, du haut d’une colline, dominait l’Atlantique. Les amis de ses parents étaient aux petits soins pour elle et même si ça manquait d’enfants, elle s’en moquait puisque pendant trois longs mois elle avait sa mère pour elle seule. Tout l’été, elles marchaient pieds nus ; leurs vies étaient remplies d’air salé, de draps qui sentaient le propre et de mouettes qui tournoyaient dans le ciel. Le parquet était couvert de sable et tout le monde s’en fichait. Pas une seule fois durant tout le séjour ils n’allaient à l’église, et personne ne laissait entendre que c’était un péché car ce n’en était pas un. C’était… l’été.
C’est dans l’espoir que Lincoln éprouve un jour les mêmes sentiments à l’égard de la maison de Chilmark, qu’elle avait déjà pris toutes les dispositions afin que ce soit lui, et non son père, qui en hérite. Il devait seulement lui promettre qu’il ne la vendrait jamais, sauf en cas d’absolue nécessité, et que s’il était obligé de s’en séparer, il ne partagerait pas le fruit de la vente avec son père qui remettrait cet argent à son église. Renoncer à sa foi était une chose, mais il n’était pas question de permettre à Dub-Yay de financer une bande de foutus manipulateurs de serpents, pas avec son argent.
Il fallut à sa mère presque la matinée entière et plusieurs cafés arrosés de whisky pour transmettre ces nouvelles informations à son fils qui l’écoutait bouche bée, le cœur brisé, tout son univers ayant été violemment chamboulé. Quand elle se tut enfin, elle se leva, tituba, s’exclama « Oh là ! » et dut se retenir à la table avant de déposer le bol de céréales de Lincoln et sa tasse de café dans l’évier, en annonçant qu’elle allait faire une petite sieste. Elle dormait encore quand Dub-Yay rentra de la mine ce soir-là, et quand il la réveilla pour savoir si le dîner était prêt, elle lui répondit de le préparer lui-même. Lincoln avait rangé la bouteille de whisky dans le placard, mais son père sembla deviner ce qui s’était passé. De retour dans la cuisine, il considéra son fils, poussa un long soupir et demanda : « Mexicain ? » Il n’y avait que quatre restaurants à Dunbar, dont trois mexicains. Ayant opté pour leur restaurant préféré, ils mangèrent des chiles rellenos dans un silence religieux, interrompu à une seule reprise, par son père qui déclara : « Ta mère est une femme bien », comme s’il voulait que cela soit consigné officiellement.
Peu à peu, la situation revint à la normale, ou du moins « normale » pour les Moser. La mère de Lincoln, après avoir momentanément retrouvé la parole, redevint muette et soumise, ce dont Lincoln se félicitait. Il avait des amis qui vivaient dans des foyers où régnait la discorde. En définitive, il pensait avoir toutes les raisons de s’estimer chanceux. D’abord, il venait d’hériter d’une propriété. Ensuite, malgré la charge financière que cela représentait pour ses parents, il était fort probable qu’il parte l’année prochaine étudier dans une université huppée de la côte Est, ce qui n’était jamais arrivé à un habitant de Dunbar. Il s’agissait d’envisager cela comme une aventure. N’empêche qu’il avait été profondément secoué en entendant sa mère lui révéler la réalité de leur existence. La terre s’était muée en sable sous ses pieds, et ses parents, les deux personnes les plus importantes dans sa vie, étaient devenus des inconnus. Avec le temps, il reprendrait confiance, mais il resterait méfiant.

TEDDY NOVAK, fils unique lui aussi, avait grandi dans le Midwest, auprès de ses parents, deux professeurs d’anglais débordés. Il savait qu’ils l’aimaient car ils le lui disaient chaque fois qu’il leur posait la question, mais il avait parfois l’impression que leurs vies étaient déjà pleines d’enfants avant sa venue au monde, et qu’ils l’avaient vu comme le trouble-fête qui allait tout chambouler. Ils passaient leur temps à corriger des devoirs et à préparer des cours, et quand Teddy les interrompait dans ces activités, il lisait sur leurs visages l’expression de questions muettes, du genre : Pourquoi c’est toujours moi que tu interroges et jamais ton père ? ou Ce n’est pas au tour de ta mère ? La dernière fois, c’était moi.
Enfant, Teddy avait été petit, frêle et peu sportif. Il aimait l’idée de faire du sport, mais chaque fois qu’il s’essayait au baseball, au football et même à la balle au prisonnier, il rentrait immanquablement chez lui en boitant, couvert de bleus et épuisé, les doigts formant des angles bizarres. Il n’y pouvait rien. Son père était grand, mais squelettique, un être humain fait de coudes, de genoux et de peau fine. Sa pomme d’Adam semblait avoir été empruntée à un homme beaucoup plus costaud, et ses vêtements ne lui allaient jamais. Quand ses manches de chemise avaient la bonne longueur, le col aurait pu accueillir un deuxième cou ; et quand le col était bien ajusté, les manches s’arrêtaient entre le coude et le poignet. En pantalon, il faisait un 28 de tour de taille et un 34 d’entrejambes, si bien qu’il fallait lui en fabriquer sur mesure. Au milieu de son front poussait une luxuriante touffe de cheveux rêches, entourée de larges douves de peau pâle et marbrée. Pas étonnant que ses élèves l’appellent Ichabod, sans que personne ne sache si ce surnom provenait de son physique ou de son penchant particulier pour « La légende de Sleepy Hollow », le premier texte que rencontraient les étudiants du cours de littérature qui avait fait sa renommée : La Mentalité américaine. Ce que préférait le père de Teddy dans cette histoire, c’était qu’on pouvait toujours compter sur les étudiants pour passer à côté du sujet. Il pouvait alors tout leur expliquer. Ils aimaient l’élément fantastique du Cavalier sans tête, et lorsqu’ils comprenaient qu’il n’avait rien de surnaturel, ils étaient déçus. Néanmoins, ils trouvaient la fin – Brom Bones, personnage typiquement américain, triomphait et Ichabod Crane, cet instituteur prétentieux, devait quitter la ville, ridiculisé – extrêmement réjouissante. Il fallait déployer de gros efforts pour les convaincre que ce récit était en vérité une charge contre l’anti-intellectualisme, que Washington Irving jugeait indissociable de la mentalité américaine. En se méprenant sur le sens et le but de cette histoire, ses étudiants devenaient malgré eux les dindons de la farce, c’était du moins ce qu’affirmait le père de Teddy. Les plus difficiles à convaincre étaient les athlètes du lycée qui, naturellement, s’identifiaient à Brom Bones, costaud et beau garçon, sûr de lui, cossard et idiot, qui séduisait la plus jolie fille de la ville, comme eux séduisaient les cheerleaders. Où était la satire là-dedans ? Pour eux, cette histoire parlait de sélection naturelle. Et s’il s’agissait d’une satire, le père de Teddy – cet homme ridicule – n’était pas le bon messager. Les athlètes estimaient qu’il méritait un sort semblable à celui d’Ichabod Crane.
La mère de Teddy elle aussi était grande, dégingandée et osseuse, et quand son mari et elle se tenaient côte à côte, on les prenait souvent pour le frère et la sœur, parfois même pour des jumeaux. Sa particularité physique la plus prononcée était un sternum proéminent qu’elle tapotait en permanence, comme si les brûlures d’estomac étaient ses compagnes constantes et chroniques. Quand les gens la voyaient faire ce geste, ils s’écartaient souvent, de crainte que la chose qu’elle tentait de dompter jaillisse soudainement. Mais pire que tout pour Teddy, ses parents avaient fini par se voir exactement comme on les voyait, alors que l’existence même de Teddy suggérait que cela n’avait pas toujours été le cas. Conscients de ne pas être gâtés physiquement, ils semblaient puiser du réconfort dans leur sensibilité supérieure, leur capacité à formuler avec un formidable dédain leurs opinions tranchées, soit exactement, hélas, le don qui avait causé la perte de ce pauvre Ichabod Crane.
Dès son plus jeune âge, Teddy sentit qu’il était différent des autres enfants, et il accepta son lot de solitude sans se plaindre. « Ils ne t’aiment pas parce que tu es intelligent », lui expliquèrent ses parents, bien qu’il ne leur ait jamais dit qu’il ne se sentait pas aimé, mais plutôt à part, comme si un mode d’emploi de la vie des jeunes garçons avait été distribué à tous, sauf à lui. Parce que, trop souvent, il finissait par se blesser quand il essayait de se comporter comme eux, il préférait rester chez lui, à lire des livres, ce qui réjouissait ses parents, peu enclins à lui courir après ou à se demander où il pouvait être. « Il adore lire », expliquaient-ils aux autres parents, impressionnés par les résultats de Teddy. Aimait-il réellement lire ? Teddy n’en était pas certain. Ses parents étaient fiers de ne pas posséder de téléviseur, et en l’absence de camarades, c’était le seul moyen de se distraire. Certes, il préférait lire plutôt que de se fouler la cheville ou de se casser un doigt, mais cela ne faisait pas de la lecture une passion. Sa mère et son père attendaient avec impatience le jour où ils pourraient prendre leur retraite, cesser de corriger des devoirs et se consacrer à la lecture, alors que Teddy espérait qu’une nouvelle activité se présenterait tôt ou tard, dont il pourrait profiter sans risquer de se blesser. En attendant, il lisait.
Au cours de son année de troisième, une chose étrange se produisit : une poussée de croissance inattendue le fit grandir d’une vingtaine de centimètres et grossir d’une dizaine de kilos. Voilà que du jour au lendemain, il mesurait une tête de plus que son père et était plus large d’épaules. Plus étonnant encore, il découvrit qu’il était un basketteur fluide et élégant. En première, il était capable de réaliser des dunks – contrairement à ses coéquipiers – et ses tirs en suspension étaient presque impossibles à contrer du fait de sa taille. Recruté dans l’équipe du lycée, il devint le meilleur marqueur, jusqu’à ce que la nouvelle se répande qu’il n’aimait pas la castagne. Si on le bousculait, il reculait, et un coup de coude bien placé le décourageait de pénétrer dans la raquette, où on lui demandait pourtant de se tenir. Tout cela faisait tellement enrager son coach qu’il qualifiait de lâcheté le tir en suspension de Teddy, dont l’équipe avait pourtant besoin pour marquer de douze à quinze points par match. « Rentre-leur dedans ! » hurlait-il à Teddy planté en tête de raquette, attendant patiemment l’occasion de tirer. « Sois un homme, espèce de mauviette ! » Voyant que Teddy était toujours peu enclin à « leur rentrer dedans », le coach chargea un de ses coéquipiers de le rudoyer à l’entraînement, avec l’espoir de l’endurcir. Nelson faisait une tête de moins que lui, mais il était bâti comme un char d’assaut et prenait un immense plaisir à envoyer valdinguer Teddy quand ils répétaient des combinaisons. Lorsque Teddy se plaignait que Nelson avait commis une faute sur lui, le coach aboyait : « Fais-en autant ! » Évidemment, Teddy refusait.
De fait, Nelson aimait tellement jouer les durs qu’il prit l’habitude d’enfoncer les côtes de Teddy à coups d’épaule, dans les couloirs du lycée, entre les cours. Projeté contre les casiers, il éparpillait ses livres par terre. « Brom Bones ! » s’exclama son père, qui confondait la vie et la littérature, quand Teddy lui raconta ce qui se passait. Pour son père, la solution était évidente : quitter l’équipe et rejeter ainsi le stéréotype du mâle américain présenté sous les traits d’un sportif sans cervelle. Teddy ne voyait pas les choses de la même façon. Il aimait le basket et il voulait le pratiquer comme le sport sans contact qu’il devait être, selon lui. Il voulait recevoir le ballon en tête de raquette, tromper le défenseur grâce à une feinte d’épaule, pivoter et réaliser son tir en suspension. Dans sa jeune existence, il ne connaissait rien d’aussi parfait que le bruit que produisait le ballon en traversant le filet sans toucher le cercle.
Sa carrière de joueur prit fin de manière prévisible, mais si Teddy avait pu la prévoir, sans doute aurait-il suivi le conseil de son père et arrêté de jouer, du jour au lendemain. Un après-midi, à l’entraînement, alors qu’il sautait pour récupérer un ballon au rebond, Nelson le déséquilibra en l’air et Teddy tomba lourdement sur le coccyx. La conséquence, une légère fracture d’une vertèbre, aurait pu être beaucoup plus grave d’après les médecins. Quoi qu’il en soit, il resta sur le banc jusqu’à la fin de la saison. Parmi les dizaines de livres qu’il lut, péniblement, durant sa convalescence, ce printemps et cet été-là, figurait La Nuit privée d’étoiles de Thomas Merton, un ouvrage qui, pour une raison inconnue, lui procura la même sensation qu’un tir en suspension réussi. Quand il l’eut terminé, il demanda à ses parents, qui n’étaient pas croyants ni l’un ni l’autre, s’il pouvait se rendre à l’église. Leur réponse, caractéristique, fut qu’ils n’y voyaient pas d’objection, du moment qu’il ne comptait pas sur eux pour l’accompagner. Le dimanche matin était consacré à la lecture du New York Times.
Merton étant un moine trappiste, Teddy se tourna d’abord vers l’Église catholique, mais il tomba sur un prêtre que son père aurait immédiatement identifié comme un anti-intellectuel, un abruti à vrai dire, aussi éloigné de l’idéal monastique qu’on pouvait l’imaginer, alors Teddy testa ensuite l’Église unitarienne, une rue plus loin. Là, le pasteur était une femme qui avait étudié à Princeton. Elle lui rappelait ses parents par de nombreux côtés, si ce n’est qu’elle semblait s’intéresser réellement à lui. Elle était mignonne, pas du tout anguleuse, et bien entendu, Teddy succomba. Toujours sous l’influence de Merton, il s’efforça de conserver la pureté de cet amour, mais presque chaque soir il s’endormait en imaginant ce que cachaient cette robe et cette étole, ce que n’aurait certainement pas fait Merton. Aussi fut-il à la fois abattu et soulagé quand cette femme fut mutée dans une autre paroisse.
En terminale, Teddy reçut l’autorisation de reprendre le basket, mais il ne se présenta pas à l’entraînement, ce qui incita le coach à murmurer tapette chaque fois qu’ils se croisaient dans un couloir. À moins que ce soit gonzesse, Teddy n’en était pas sûr. À son grand étonnement, il s’aperçut qu’il se fichait de ce que le coach pensait de lui. Quoique, pas tant que ça, en vérité, car cet été-là, avant que Teddy parte pour Minerva, le coach était parvenu à se sectionner l’extrémité de ce qu’il appelait son « doigt à chatte » en tentant de déloger une branche coincée entre les lames et le cadre de sa tondeuse sans avoir au préalable coupé le moteur, et Teddy, en l’apprenant, ne put s’empêcher de sourire, non sans éprouver un sentiment de culpabilité. Il avait rédigé sa dissertation d’admission à la fac sur Merton et il pressentait que le moine ne se serait pas réjoui de la souffrance d’un autre être humain, pas plus qu’il n’aurait passé de longues nuits à imaginer ce qu’une jolie femme pasteur unitarienne cachait sous ses vêtements sacerdotaux. D’un autre côté, Merton n’avait jamais rencontré le pasteur en question, et il était réputé pour avoir mené une vie dissolue avant sa conversion. Rien par ailleurs ne permettait de supposer que Dieu n’avait pas le sens de l’humour. Il ne se mêlait a priori pas des affaires des hommes, et ne les obligeait pas à se comporter de telle ou telle manière, mais Teddy était certain qu’Il avait dû bien rigoler quand le coach avait perdu le bout de son « doigt à chatte ».

MICKEY GIRARDI venait d’un quartier ouvrier, brutal, de West Haven, dans le Connecticut, célèbre pour ses bodybuilders, ses Harley et ses rassemblements ethniques festifs. Ses parents étaient irlandais et italien, son père ouvrier du bâtiment, sa mère secrétaire dans une compagnie d’assurances ; l’un et l’autre étaient de fervents partisans de l’assimilation. Ils aimaient sortir le drapeau et pas seulement le 4 juillet. Ancien combattant de la Seconde Guerre mondiale, son père aurait pu profiter des avantages du G.I. Bill, mais il connaissait un type susceptible de le faire entrer dans le syndicat des tuyauteurs, et cela lui avait semblé préférable. Mickey était le plus jeune de huit enfants, l’unique garçon, et à bien des égards, il était pourri gâté : on achetait des vêtements rien que pour lui et dès le début, il eut droit à sa propre chambre. Certes, elle avait les dimensions d’un placard, et alors ? La maison familiale était vaste, par la force des choses, mais modeste et à trois rues seulement de la plage, un atout formidable en été quand la brise fraîche soufflait du large. En revanche, lorsque le vent changeait de direction, le vacarme de l’autoroute toute proche était tel qu’on avait l’impression de vivre juste en dessous. Le dimanche soir, obligation pour tous de rester à la maison. Spaghettis à la saucisse, aux boulettes et à l’échine de porc braisée dans la sauce tomate. Recette de la mère de Michael Sr., transmise à contrecœur à sa belle-fille irlandaise, en omettant toutefois un ou deux ingrédients pour le principe. La famille d’abord, l’Amérique ensuite (ou peut-être l’inverse ces temps-ci, avec tous ces beatniks crasseux qui agitaient leurs pancartes idiotes en faveur de la paix), tout le reste arrivait en troisième position, loin derrière.
Pour Mickey, la musique occupait la place numéro un. Son premier boulot avait été de balayer le magasin de musique du centre commercial où il était tombé amoureux d’une Fender Stratocaster en vitrine. Un ampli avait suivi. À treize ans, il jouait dans un groupe. À seize ans, il se faufilait en douce dans les bars louches de New Haven où il côtoyait des types plus âgés dont les petites amies ne portaient pas de soutien-gorge et semblaient prendre plaisir à le faire savoir en se penchant devant Mickey, lequel raconterait plus tard à Lincoln et Teddy, en plaisantant, qu’il n’avait pas débandé durant toute l’année 1965. « Si je te surprends en train de te droguer, l’avertit son père, tu seras le premier gamin d’Amérique tabassé à mort avec une Fenson.
— Fender, rectifia Mickey.
— Apporte-la-moi, petit malin. On va faire ça maintenant. On gagnera du temps. »
Aller à l’université était à peu près la dernière chose que Mickey désirait sur terre. Au lycée, il avait toujours oscillé entre médiocre et nul, mais toutes ses sœurs étaient allées, ou allaient, à l’université, et sa mère n’en attendait pas moins de lui. Étudier dans un community college3 et vivre à la maison, tel était le plan de M. Décontract, comme le surnommait sa mère. Partisan du moindre effort, Mickey pensait qu’elle avait raison. Il n’était pas excessivement ambitieux, et il ne voyait pas quel mal il y avait à rester à West Haven. Ses sœurs ayant quitté la maison, il y avait de la place à revendre, sauf les dimanches et pendant les vacances.
Hélas, même pour entrer dans un community college, il fallait passer un test, ce que fit Mickey un samedi matin. Ne voulant pas décevoir sa mère en étant le seul élève recalé à l’examen d’entrée d’un community college, il avait décliné une proposition de concert la veille au soir pour s’offrir une bonne nuit de sommeil. Il ne perdait rien à essayer, pour une fois. Les droits d’inscription n’étaient pas très élevés, et il se ferait bien voir de son père s’il parvenait à empocher quelques dollars pour participer à l’achat des livres et aux frais.
Le jour où les résultats de l’examen arrivèrent, sa mère sortit accueillir son père sur le seuil de la maison. « Regarde ça, dit-elle en montrant les notes de leur fils, parmi les meilleurs. Cet enfant est un génie. »
Mickey étant le seul enfant présent dans la pièce, son père regarda autour de lui pour vérifier qu’il n’y en avait pas un autre caché quelque part.
« Quel enfant ?
— Lui. Ton fils. »
Son père se gratta la tête.
« Celui-là ?
— Oui. Notre Michael. »
Son père examina les résultats. Il regarda sa femme, il regarda Mickey, puis sa femme de nouveau.
« OK, dit-il finalement. Qui est le père ? Je me suis toujours posé la question. »
Le lendemain, Michael Sr. essayait encore de comprendre.
« Viens faire un tour avec moi », dit-il en refermant sa paluche sur l’épaule de Mickey. Quand ils arrivèrent au bout de la rue, à l’abri des oreilles indiscrètes, il dit : « Bon, allez, crache le morceau. Je te promets de ne pas me mettre en colère. Qui tu as trouvé pour passer cet examen à ta place ? »
Mickey sentit son œil gauche tressauter.
« Tu sais quoi, papa ?
— Attention à ce que tu vas dire, l’avertit son père.
— Va te faire foutre », dit Mickey pour aller au bout de sa pensée.
Michael Sr. s’arrêta et leva les mains au ciel. « Je t’avais prévenu. » Et il asséna une taloche à son fils, sur l’arrière du crâne, suffisamment forte pour lui faire venir les larmes aux yeux. « Aide-moi, j’ai besoin de comprendre. Tu es en train de me dire que tu n’as pas triché à cet examen ? »
Mickey acquiesça.
« Tu es en train de me dire que tu es intelligent.
— Je ne te dis rien du tout.
— Tu es en train de me dire que pendant tout ce temps tu aurais pu réussir à l’école et rendre ta mère fière de toi ? »
Mickey sentit que cette façon de voir les choses ôtait un peu d’éclat à son examen presque parfait. Il haussa les épaules.
« Quelle idée on a eue ? demanda son père, semblant s’adresser à lui-même plus qu’à son fils. On réussissait si bien avec les filles.
— Désolé, dit Mickey.
— Maintenant, écoute-moi. Je vais t’expliquer ce qui va se passer. Tu vas aller à l’université. Et tu vas réussir. Inutile de discuter. Ou bien tu rends ta mère fière de toi, ou bien tu ne rentres plus à la maison. »
Mickey commença à protester, pour s’apercevoir qu’il n’en avait pas forcément envie. Lui-même essayait encore d’assimiler ce résultat remarquable et il commençait à voir plus loin que le community college. Lorsque la nouvelle se répandit au lycée de West Haven, plusieurs de ses anciens professeurs l’apostrophèrent dans les couloirs : « Alors, qu’est-ce qu’on te disait ? » Et au lieu de s’opposer aux ordres de son père, il lui dit : « Je peux faire des études de musique ? »
Son père regarda le ciel, puis son fils.
« Pourquoi faut-il toujours que tu tires sur la corde ?
— Autrement dit, je peux m’inscrire en musique ?
— Vas-y, soupira Michael Sr. Fais des études de Fenson si tu veux, je m’en fiche. »
Mickey faillit le reprendre, mais son père n’avait pas tort : il fallait toujours qu’il tire sur la corde.

QUELLES ÉTAIENT LES CHANCES pour que ces trois-là se retrouvent dans la même résidence pour étudiants de première année à Minerva College, sur la côte du Connecticut ? Alors qu’il suffit d’arracher un seul fil de la trame de la destinée humaine pour que tout s’effiloche. D’un autre côté, les choses ont tendance à s’effilocher quoi qu’il arrive.

1. Célébré le dernier lundi du mois de mai, le Memorial Day rend hommage aux soldats morts au combat, toutes guerres confondues.
2. Le Labor Day, la fête du Travail, est célébré le premier lundi de septembre.
3. Établissement public offrant une formation universitaire en deux ans.

Extrait
« Mais ce n’était pas tout. Il sentait qu’il avait autre chose à régler ici, une chose dont la nature exacte lui échappait, maïs qui avait l’air de concerner ses amis. Car à peine avait-il envisagé de venir sur l’île qu’il avait invité Teddy et Mickey à le rejoindre. Et s’ils étaient réunis ici tous les trois, comment Jacy ne serait-elle pas là, elle aussi, au moins par la pensée? C’était sa présence fantomatique qui rendait inévitable le parallèle entre ce week-end et celui du Memorial Day en 1971.
Qui avait eu l’idée du premier week-end? Lincoln s’étonne de ne pas s’en rappeler: Était-ce une suggestion de sa mère ? Trudy se réjouissait toujours d’accueillir son fils avec ses amis, alors oui, peut-être. Ou bien s’’agissait-il d’une décision collective ? A l’approche de la fin de leurs études, ils avaient compris que tout était sur le point de changer. » p. 103

À propos de l’auteur
RUSSO_Richard_©DRRichard Russo © Photo DR

Richard Russo est né en 1949 aux États-Unis. Après avoir longtemps enseigné la littérature à l’université, il se consacre à l’écriture de romans et de scénarios. Un homme presque parfait avait été adapté au cinéma avec Paul Newman en 1994, et Le Déclin de l’empire Whiting a été, lui aussi, porté à l’écran en 2005. (Source: Éditions de la Table Ronde)

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Les bleus étaient verts

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En deux mots:
Max ne sera pas mineur comme son père. Il part pour l’Algérie rejoindre les militaires chargés de «maintenir l’ordre». Et pendant que, de part et d’autre de la Méditerranée, on se déchire pour et contre ce vestige d’un empire déjà perdu, Max va trouver l’amour.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

La Guerre d’Algérie de Max et Leila

Avec la plume malicieuse qui avait fait le succès de Pleurer des rivières, Alain Jaspard raconte la Guerre d’Algérie. Vu par les yeux de Max, un jeune appelé, il va révéler toute l’absurdité et le tragique de ce conflit.

Après nous avoir régalés avec Pleurer des rivières, un premier roman qui imaginait un couple de gitans échangeant un enfant contre un camion, Alain Jaspard poursuit son œuvre avec le même style corrosif en revenant sur une période peu glorieuse de notre Histoire, la Guerre d’Algérie (qu’il ne fallait surtout pas appeler comme cela, les pudeurs de l’État-major préférant le terme d’événements ou d’incidents).
J’imagine que le titre, qui s’applique très bien au personnage de Max – le principal protagoniste – souligne combien les hommes appelés pour l’occasion étaient jeunes et inexpérimentés, combien ces bleus étaient verts.
Car le jour où Max embarque pour rejoindre son affectation, il sait juste qu’il n’a aucune envie de suivre son père au fond de la mine. Comme sa sœur Marisa qui avait «décidé de faire instit», il avait choisi de se rebeller et d’oublier le chemin tout tracé. Alors, il imagine que le bateau sur lequel il monte est un symbole de liberté. Il va vite déchanter. Déjà la traversée sur une mer houleuse va lui donner une petite idée de ce qui l’attend. Les bleus vont là aussi devenirs verts, et vomir leurs tripes par-dessus le bastingage. Une fois débarqué, il est conduit à Cherchell. «Bouffé par les moustiques, les yeux battus par une nuit sans sommeil, traînant derrière lui des relents de vomi, de diesel, de vieille sueur. On l’envoya à la douche.»
Par la suite, son affectation va ressembler au Désert des Tartares de Dino Buzzati. Surveiller un territoire où il ne se passe rien, attendre une attaque qui devient de plus en plus improbable à mesure que les jours passent. «C’est pas Dieu permis de s’emmerder à ce point! Max, sorti aspirant de l’école d’officier, est chef d’une section de vingt chasseurs alpins enfermés dans une tour de parpaings à surveiller la frontière de l’empire colonial en cours d’effondrement. Sur les marches de l’est, face à la Tunisie, il ne se passe rien.»
Pour passer le temps, on invente des jeux idiots, on boit, on se masturbe, on patrouille. Quelquefois, on sympathise avec les autochtones. C’est dans ces circonstances que Max va croiser le regard de Leila et qu’ils vont tomber amoureux. Dans ses bras, il oublie sa fiancée restée dans le Forez. Mieux, il nage dans le bonheur. Mais leur amour survivra-t-il à la guerre? Tous deux veulent le croire et élaborent des projets quand ce foutu conflit prendra fin.
En mêlant l’intime à l’Histoire, Alain Jaspard réussit un roman prenant. On tremble, on s’émeut, on enrage et on s’indigne avec ces personnages qui tentent de se construire un avenir au cœur de circonstances de plus en plus dramatiques, d’enjeux qui les dépassent, d’attentats qui se multiplient et de faits moins glorieux les uns que les autres. Et quand arrive le moment de choisir pour l’Algérie indépendante ou pour la France, le lecteur comprend le poids des décisions, la peine et la souffrance qui accompagnent les choix des uns et des autres. Sans oublier le chaos logistique qui va remettre en cause le choix de Max et Leila de traverser la Méditerranée.
Sans prendre parti, le romancier nous donne à comprendre les enjeux de cet épisode peu glorieux. Il nous laisse deviner combien les positions des uns et des autres ont pu causer de déchirements, y compris au sein d’une même famille. Des plaies qui ne sont pas toutes refermées et sur lesquelles Alain Jaspard pose un regard plein d’humanité.

Les bleus étaient verts
Alain Jaspard
Éditions Héloïse d’Ormesson
Roman
208 p., 17 €
EAN 9782350877433
Paru le 20/08/2020

Où?
Le roman se déroule en France, dans la région stéphanoise ainsi qu’en Algérie, d’Oran à Alger, en passant par Cherchell, Bône. On y évoque aussi «un bled de Vendée ou des Deux-Sèvres» et Schwindratzheim en Alsace, Tübingen en Allemagne

Quand?
L’action se situe principalement de 1961 à 1962. Les années précédentes et celles qui suivront viennent compléter le récit.

Ce qu’en dit l’éditeur
Max ne suivra pas son père six cents mètres sous terre. La mine, très peu pour lui. À vingt ans, Max rêve d’ailleurs. Alors en 1961, quand il embarque pour l’Algérie, il se dit qu’au moins, là-bas, il y aura le soleil et la mer. Il ne sera pas déçu. Pour l’aspirant au 11e bataillon de chasseurs alpins, le poste frontière algéro-tunisien relèverait presque de la sinécure.
D’autant qu’il rencontre Leila, une jeune infirmière berbère dont il tombe fou amoureux. Tant pis pour sa fiancée sténo à Saint-Étienne. Mais à l’approche du cessez-le-feu, les tensions s’exacerbent, l’ennemi d’hier devient le nouvel allié et Max essaie de garder la face dans ce merdier. Saleté de guerre…
Tragi-comédie corrosive où le verbe mordant d’Alain Jaspard incise dans la laideur d’un conflit remisé aux oubliettes, Les Bleus étaient verts est aussi le portrait d’une jeunesse en mutation qui s’apprête à briser ses entraves, à libérer sa soif de vivre et d’aimer.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Lili au fil des pages
Blog The unamed bookshelf 
Blog Livresque 78

Alain Jaspard présente Les Bleus étaient verts © Production Club EHO TV

Le premier chapitre du livre
« LE VILLE D’ORAN
Juin 1961
À vingt ans, Max n’avait jamais mis les pieds sur un bateau, ni même approché et touché la coque froide et vibrante d’un cargo larguant les amarres pour la Tasmanie ou les îles Vierges. À vingt ans, il savait à peine nager. À vingt ans, il ne connaissait de la mer que ses séjours à La Napoule, au centre de colonie de vacances du comité d’entreprise des Charbonnages de France, où il avait perdu son pucelage à quinze ans – grâce soit rendue à la générosité d’une cantinière de la salle à manger des ados, une fille du Pas-de-Calais aux mains rouges et au cœur tendre, sur la plage au clair de lune, dans de laborieuses contorsions entre bâtons d’esquimaux et mégots de Gauloises bleues, « ça me gratte, j’ai du sable plein ma culotte » –, exploit qu’il ne parviendra à renouveler que trois ans plus tard malgré son assiduité, en cause une coriace acné juvénile. À vingt ans, il ne savait pas grand-chose.
À vingt ans, on l’envoya sous les drapeaux.
Après avoir pendant quatre mois appris l’essentiel de ce qu’il faut savoir pour faire un bon soldat – marcher au pas, présenter les armes, saluer un supérieur, c’est-à-dire tout le monde, faire son lit au carré, boire l’infâme picrate, fumer les Troupe qui vous arrachaient la gueule, bagoter dans la cour de la caserne, se faire agonir d’injures par un adjudant en fin de carrière, tirer avec le MAS 36, un fusil qui avait participé avec brio à la débâcle de 1940, ou avec le Garant américain du débarquement de juin 1944, une arme qui vous démontait l’épaule chaque fois qu’on en pressait la détente –, après avoir compris les subtilités de l’art du camouflage, principalement pour échapper aux corvées, il fut envoyé à la guerre. Et, pour être précis, à Cherchell, à cent kilomètres à l’ouest d’Alger. L’idée de faire la guerre ne l’enthousiasmait pas outre mesure, mais même la guerre ne pouvait être pire que l’incommensurable ennui qu’il aurait traîné pendant deux ans dans une sinistre caserne d’un bourg au nom imprononçable en Allemagne occupée. Il pensait qu’au moins, en Algérie, il y aurait le soleil, la lumière, la mer.
Et qu’il allait monter sur un paquebot.
On lui donna un ordre de mission, un paquetage et un billet de chemin de fer pour Marseille-Saint-Charles, où il débarqua début juillet 1961, sous un magnifique ciel d’où les nuages avaient disparu, chassés par le mistral. Une noria de camions GMC, ayant eux aussi connu le débarquement de juin 1944, transportait la troupe jusqu’à La Joliette. Il déclina l’invitation de ses potes de train qui avaient bien l’intention, quitte à se faire trouer la peau à la guerre, de ne pas mourir puceau, de savoir à quoi ça ressemble une femme, ses chairs, son odeur, ses nichons, ses baisers. Ils s’en allaient en bandes rigolardes, bruyantes, « la quille, bordel ! », perdre leur pucelage et leurs économies en longues files chez les filles de la rue Thubaneau qui remontent leur robe, ôtent une culotte usée jusqu’à la corde, gardent leurs chaussures, écartent les cuisses sur une courtepointe à fleurs défraîchies, mâchent leur chewing-gum pendant que sur leur ventre s’escrime le soldat, moins de sept minutes rinçage de bite compris, en prime parfois quelques parasites, une chaude-pisse, mais ça, depuis la nuit des temps, c’est une guerre que l’armée connaît et sait très bien gagner – quoique non sans douleur. Avec ce qu’il leur reste, s’il leur en reste, ils écument les bars, boivent, boivent et reboivent, du pastis, de la bière, du calva, ils descendent les rues vers la mer, chantent, chahutent les filles, sans espoir, le prestige de l’uniforme s’est fait la paire depuis belle lurette. Les Marseillais, peuple tolérant, ne s’en formalisent pas, font preuve de compassion pour cette jeunesse qui part au combat, dans des odeurs d’alcool, de transpiration, de pieds sales.

Le port de Marseille hurle de toutes ses ferrailles, ses diesels, ses sirènes, ses oiseaux marins, ses chaînes, ses couinements, ses grincements. Des camions et des chariots s’agitent, des grues chargent des conteneurs, des jeeps, du matériel militaire kaki dans la soute d’un cargo. Max repère les noms des compagnies sur les portes de bureaux vitrés : la Compagnie générale transatlantique, la Compagnie Paquet, les Chargeurs réunis, Fraissinet et Cyprien Fabre, les Messageries maritimes, rien que du rêve. Au quai, sont amarrés le Lyautey, le Charles Plumier, le Ville de Tunis, le Sidi Bel Abbès, le SS Pasteur, celui-là même qui le ramènera quatorze mois plus tard et qui sombrera vingt ans après dans l’océan Indien alors qu’il se rendait en Inde pour son ultime voyage, un si beau navire ne pouvait pas sombrer dans une mer de seconde catégorie ! Des gardes mobiles casqués surveillent les entrées et sorties du port, fusil en bandoulière, adossés à des murs de sacs de sable.
Des soldats sans armes, parqués comme des moutons, attendent qu’on les fasse embarquer, affalés sur les pavés, à demi couchés sur leur paquetage. Ils transpirent, pissent, fument, rotent, se grattent les dessous de bras, l’entrecuisse, les couilles, la chasse aux morpions est ouverte, cadeau de bienvenue des putains de la rue Thubaneau.

Après de longues heures, un brigadier tringlot les mena à l’autre bout du port où ils découvrirent leur bateau, le Ville d’Oran, élégant navire de plus de cent trente mètres, mille huit cents tonneaux, bas sur l’eau, une dizaine de mètres – comme l’étaient alors les paquebots qui sont aujourd’hui des monstres trapus culminant à plus de quarante mètres –, avec son unique rangée de hublots, sa haute cheminée rouge et noire qui crachait une fumée empestant le diesel, navire de toutes les campagnes, le débarquement en Sicile en 1943, l’Indochine, l’évacuation des Français de Tunisie en 1957 et dorénavant liaison vers l’Algérie et transport de troupe. Par la passerelle de poupe montaient les premières classes, des gens importants, officiers, hauts-fonctionnaires, colons arborant de larges sourires fichés de gros cigares, politiciens qui se font discrets en cette année d’incertitudes, femmes vêtues de robes claires, épouses d’officiers supérieurs ou de colons. En seconde classe s’installaient les sous-officiers, les petits fonctionnaires, instituteurs, postiers, pieds-noirs de Bâb-el-Oued, quelques notables arabes en gandoura. La troupe embarquait par la passerelle de proue, descendait des escaliers de fer qui la menaient dans les profondeurs du navire, à grand tapage de godillots, de « La quille, bordel ! », de « Vive le deuxième RIMa ! », de chants patriotiques comme « De Nantes à Montaigu, la digue, la digue… la digue du cul » ou encore « Lève la cuisse, cuisse, cuisse, voilà qu’ça glisse ! ».
La cale est une immense salle où tout est acier : le sol, les murs, le plafond, très haut, les portes. Des cordes sont tendues le long des bordés afin de servir de rampes pour faciliter les déplacements en cas de forte mer. Des lampes poussiéreuses grillagées, boulonnées sur les membrures, donnent une lumière chiche, blafarde, des matelas crasseux s’entassent dans le fond, quelques marches de fer mènent à des latrines, cloaque puant les excréments et le grésil, verrous brisés, pourvues d’un lavabo, de fer lui aussi, dont les robinets sont cassés depuis si longtemps qu’il ne sert plus que de cendrier. En guise de papier hygiénique, un tas de vieux journaux, déjà imbibés de pisse, posés à même le sol. Un guichet pour l’heure fermé jouxte une porte : « Cuisine, entrée interdite ». Une autre porte : « Escalier de secours, montée interdite ». Interdites ou non, elles sont fermées à clé. Il règne un vacarme étourdissant réverbéré par les murailles de métal. Il y a là plusieurs centaines d’hommes qui hurlent, s’interpellent, déroulent les matelas, s’installent pour la nuit. Des permissionnaires hâbleurs, menteurs, le verbe haut, terrorisent la timide bleusaille en lui contant des tartarinades de guerre.
Seul confort, il ne fait pas trop chaud, les panneaux de pont sont grands ouverts et laissent passer un fort et frais mistral.
Voilà, pense Max, comment la nation fait voyager en cale ceux qui, chasseurs, paras, légionnaires, spahis, tringlots, artilleurs, marins, Chtimis, Bretons, Parigots, Savoyards, vont risquer leur peau pour celle des premières classes.
À dix-sept heures, le guichet « Cuisine » s’ouvre. Une longue file, la gamelle dans une main, la gourde dans l’autre, s’étire. Ils ont vingt ans, n’ont rien dans le ventre depuis le matin, ils crèvent de faim. Des cantiniers rapides et gouailleurs les servent à la louche, au menu, saucisson à l’ail, saucisse de Toulouse nageant dans un chou vert graisseux, camembert plâtreux, banane, le tout arrosé à volonté du picrate militaire – le bruit court dans les cantonnements qu’il contient du bromure destiné à calmer les ardeurs érotiques du soldat. Les gourdes se remplissent, rares sont ceux qui demandent de l’eau. Max n’essaye même pas de manger ce brouet, se contente d’une banane à peine mûre. En se posant des questions : qui sont ceux qui nourrissent les militaires, où trouvent-ils ces choux pourris, ces saucisses dégueulasses, ces fromages immangeables, ces excédents fourgués à l’armée alors qu’ils ne méritent que la décharge ? Combien les achètent-ils et combien les facturent-ils à l’intendance ? Qui sont ces paysans qui vendent en juillet des choux récoltés en janvier ? Qui sont ces vignerons qui méprisent jusqu’à leur propre métier en pressant ce toxique pinard ? Combien de pots-de-vin et de prébendes circulent sous les bourgerons et les capotes ? Qui sont ces cuisiniers qui osent servir cette tambouille infâme à une jeunesse appelée malgré elle à crapahuter dans les djebels pendant parfois deux longues années ? Max imagine de gras marchands, des exploitants agricoles cousus d’or, des politiciens faux-culs, des édiles locaux ventrus, satisfaits, des bourgeois nantis, des intendants militaires corrompus, qui tous s’en mettent plein les poches en magouillant avec la fourniture aux armées.
À dix-huit heures pétantes, le Ville d’Oran largue chaînes et amarres dans un vacarme qu’amplifie la coque de fer. Les soldats sentent le lent glissement du navire, aperçoivent le défilement du ciel par les ouvertures des panneaux de pont, voient filer et criailler les oiseaux marins. Les machines ronflent et les sirènes adressent leurs plaintifs adieux à Marseille.
Le vent fraîchit, s’engouffre dans la cale, bienveillant.
En doublant le phare de la Désirade qui commande l’entrée des ports de Marseille, le navire insensiblement s’élève puis s’enfonce lentement, roule d’un bord sur l’autre, le vent forcit, siffle, hurle, égale bientôt en puissance le bruit des machines, le bateau roule et tangue de plus en plus, il devient presque impossible de se tenir debout, les gamelles et les gourdes valdinguent, la troupe est muette, inquiète, crispée, les permissionnaires gueulards blêmissent et les bleus sont verts. Déjà, quelques-uns, se halant péniblement sur les cordes, se dirigent vers les latrines, le cœur au bord des lèvres. Sans prévenir, une vague furibarde s’écrase sur la coque, bondit vers le ciel, s’abat en trombe dans la cale, suivie d’une seconde quelques instants plus tard. Ils hurlent tant et si fort que le commandant du navire ordonne qu’on ferme les panneaux de pont. Le sol est devenu glissant, les matelas, les paquetages sont trempés d’eau de mer, très vite l’air se raréfie, la chaleur monte de quinze degrés. Les latrines sont pleines de vomisseurs, pliés en deux, à genoux, couchés, ils déversent des jets de bile aigre, rouge de pinard, mêlée de lambeaux de chou vert, de saucisse de Toulouse, de fromage ; elles deviennent très vite impraticables, débordent d’une matière puante, vomi et pisse mêlés, qui dégouline dans la cale, leurs occupants en bloquent l’accès, incapables de bouger, effondrés sur le sol, n’aspirant qu’à un seul sort : mourir, et le plus vite sera le mieux. L’odeur est insupportable, et Max remercie les piètres qualités des cuisiniers grâce auxquelles il n’a avalé qu’une banane qui, pour l’instant, s’agrippe de toutes ses forces à son estomac. Ceux de la cale ont renoncé à atteindre les latrines, dégueulent autant qu’ils le peuvent, même quand ils n’ont plus rien à dégueuler, partout et sur n’importe quoi. Une vague nauséabonde grossit de minute en minute, elle suit les mouvements du navire, passe d’un bord à l’autre, submerge les matelas, les paquetages, les hommes, répand d’irrespirables remugles.
Max réussit tant bien que mal à rester debout, agrippé au cordage, son paquetage sur l’épaule, seuls ses pieds pataugent jusqu’aux mollets. Lentement, suffoquant dans la chaleur et la puanteur, il se dirige vers l’escalier de secours, monte les trois marches, frappe de tous ses poings sur la porte verrouillée. En vain. Il a envie de pleurer de rage en contemplant la glorieuse armée française s’en aller-t-en guerre dans la merde et le vomi. Peut-il imaginer cela, le bon peuple français qui pour l’heure s’installe devant sa télé noir et blanc ? Il avise alors une grosse quille que les permissionnaires trimbalent avec eux, symbole de leur future démobilisation, qui roule entre les corps de deux artilleurs. Il la brandit, tambourine avec fureur sur la maudite porte d’acier, pendant un temps infini, jusqu’à ce que la quille lui explose entre les mains au moment même où la porte s’ouvre et laisse apparaître un matelot hors de lui qui commence par l’injurier avant que le spectacle hallucinant de la cale le calme instantanément. Il porte sa main au visage, bouche ouverte, lèvre pendante, lâche un hoquet sonore, statufié, au bord de la syncope. Max en profite pour se faufiler et s’effondrer dans l’escalier. Le matelot referme la porte, pousse les verrous, ne veut pas voir, ne veut pas savoir, la guerre c’est pas son bizness, lui c’est un marin, pas dans la Royale, juste le commerce, sur les lignes courtes. Il est livide, Max le réconforte, demande s’il peut lui trouver un endroit pour dormir, une banquette dans une coursive, un paillasson dans une cuisine, même un tas de cordages fera l’affaire. Ça tombe bien, dit le brave marin, il est de quart une bonne partie de la nuit et s’en ira coucher ailleurs plus tard. Max peut emprunter sa couchette dans une cabine où dorment déjà trois hommes. Formidable, ce mataf, Max a presque envie de l’embrasser. Le marin précise : moyennant une contribution financière bien sûr, eh oui, le monde n’est pas rose pour le soldat. Max a un peu d’argent, bien heureux de ne pas avoir cramé ses économies rue Thubaneau, combien ? Le brave matelot est gourmand, c’est pas donné, mais c’est ça ou retourner dans la cale, « j’suis un marin, pas l’abbé Pierre », pas si brave le matelot qui le conduit dans une cabine, lui indique une couchette. Max enlève ses godillots, s’allonge, aussitôt bercé par le roulis, un dormeur râle, trouve que ça pue, puis se rendort.

Sous un soleil radieux, par une mer calme et scintillante, le Ville d’Oran entra majestueusement dans le port, saluant d’une sirène joyeuse Alger la blanche. Les passagers des première et seconde classes étaient sur le pont, faisant de grands signes à ceux qui les attendaient. Max enfila des coursives sans fin, gagna lui aussi le pont, se glissa parmi eux, n’ayant aucune envie de se retrouver dans la cale avec la troupe. Des marins faisaient tournoyer les toulines – ces cordes légères lestées que l’équipage envoie aux manœuvres sur le quai afin d’y amener les lourdes amarres –, les passerelles se mettaient en place, des Arabes pieds nus entassaient les bagages sur des chariots, les GMC stationnaient, hayons rabattus, des bérets rouges patrouillaient dans le port, PM sur le ventre ; la lumière était déjà aveuglante, la journée s’annonçait caniculaire, le thermomètre affichait trente-cinq degrés. Les passagers franchissaient les passerelles, retrouvaient des parents, des amis, des chauffeurs de jeeps, des officiers subalternes venus les accueillir. Des jeunes filles en robe pimpante épongeaient leur front et leurs aisselles avec des mouchoirs. Le commandant fit ouvrir les panneaux de pont et installer la passerelle avant. Un souffle malodorant se répandit sur le navire, sur les quais, les jeunes filles tamponnèrent leur joli nez.
Alors débarqua l’armée française.
Dieu du ciel ! Comment imaginer ces soldats, ces centaines de soldats, qui arrivent à peine à ouvrir les yeux devant ce soleil étincelant tant ils sont restés dans l’obscure cale du navire, les vêtements, les visages, les cheveux couverts d’une bouillie pestilentielle, collante, gluante, visqueuse, verdâtre, qui descendent en titubant, hébétés, leur paquetage sur l’épaule, ces malfaisants, ces rats qui quittent le navire, sous le regard d’une foule soudain silencieuse ? Max s’est joint à eux, parce qu’il est lui aussi un soldat envoyé faire une guerre qu’il n’a ni décidée ni souhaitée, et dont il pressent l’issue. Les jeunes filles en robe pastel détournent les yeux, le prestige de l’uniforme en reprend un coup.
Ils n’étaient attendus que par quelques tringlots débraillés, mal embouchés, en short kaki, affalés sur le capot de leur GMC, tirant sur leurs Troupe puantes.
Ces derniers refusèrent de les embarquer, « c’est pas vous qui allez nettoyer les bahuts », c’est à pied, sous un brûlant cagnard, qu’ils durent parcourir les cinq ou six cents mètres jusqu’aux casemates aménagées sous le boulevard qui surplombe le port d’Alger où ils devaient attendre leur transfert vers leurs unités respectives.
Max fut conduit dans une chambre basse de plafond, meublée de lits de camps défoncés, quelques rats par-ci par-là, des cafards aussi. Au-dessus de sa tête circulaient sur le boulevard des convois de camions militaires dans un roulement continu de moteurs. On lui conseilla de dormir en passant le bras dans la sangle de son paquetage, « y a du vol dans le coin, les Arabes, tout ça, fais gaffe à tout ici, t’es à Alger, mec ». À peine la nuit tombée, dans la chaleur étouffante, sans air, se déchaînèrent des escadrilles de moustiques affamés, autant dire que dormir, fallait même pas y penser.
À six heures du matin, un chauffeur l’embarqua dans sa jeep pour le conduire à Cherchell. « Il y a une drôle d’odeur », dit-il. « C’est mes pieds, c’est du dégueulis. » L’autre lui jeta un regard dégoûté et accéléra.
Max se présenta devant l’adjudant de semaine. Bouffé par les moustiques, les yeux battus par une nuit sans sommeil, traînant derrière lui des relents de vomi, de diesel, de vieille sueur. On l’envoya à la douche. »

CAFÉ-RESTAURANT CHEZ JEF
Saint-Étienne, 3 janvier 2015
JE TE PLANTE LE DÉCOR, JEF.
C’était à la fin des années soixante-dix, peut-être début quatre-vingt. Un bled de Vendée ou des Deux-Sèvres, un trou perdu. À l’époque, avec ma femme, tout barrait de travers, je sais, tu me l’avais dit, faut pas épouser les filles à grosse poitrine, les sauter oui, c’est folklorique, mais faut s’arrêter là, c’était trop tard, le mal était fait, mais c’était pas sa faute, c’était une fille bien, une belle fille même, c’était moi le problème, Ali sait pourquoi. Bref, notre couple branlait dans le manche et les gosses enchaînaient les conneries. Pour échapper à tout ça, avec la lâcheté qui me caractérise, j’avais trouvé un boulot de chef d’exploitation régional, en gros ça veut dire représentant, je courais une demi-douzaine de départements pour aller vérifier chez les quincailliers les stocks de rasoirs électriques fournis par Braun Electric France. Je m’étais arrêté dans ce gros bourg, j’ai oublié le nom, pour acheter deux paquets de Gitanes filtre, boire un café, tu connais, ça fait bureau de tabac, journaux, dépôt La Redoute, tiercé, à l’époque les jeux à gratter débutaient une carrière qui allait devenir stratosphérique. Il était neuf heures du matin, les buveurs de pinard s’enquillaient leur troisième ou quatrième blanc pour les plus élégants, le rouge qui tache pour les autres, deux ou trois buveurs de bière les toisaient de haut, les considérant comme des poivrots. Ça cochait et ça grattait dans des cumulus de fumée. En tant que victime d’une profession exposée, le patron, un grand gaillard nommé Toine, affublé d’un triple menton, devait bien descendre ses cinq-six litres de rosé quotidiens qu’il stockait dans une impressionnante bedaine, ça le rendait sourcilleux, fallait pas lui chercher noise. Ça sentait le mégot froid, le vin aigre, le café robusta, le produit d’entretien des chiottes et, quand le vent tournait au sud, le lisier du porc. Tu vois le tableau ? T’as demandé à personne de naître dans un bled pareil, l’endroit idéal pour te tirer une balle dans le crâne. Donc, pépère, je bois mon café, enfin si on peut appeler ça un café, j’allume ma Gitane, et voilà qu’un touriste allemand, dans les cinquante berges, se pointe en quête d’un paquet de Stuyvesant, à l’époque c’est ce que fumaient les Teutons. Là-dessus, à la stupéfaction générale, le bistrotier jaillit de derrière son comptoir, de la fumée lui sort par les oreilles et les narines, c’est une figure de style, Jef, il saisit le malheureux par les revers de sa veste, le traite des pires noms, et il s’y connaît en injures, lui balance une baffe, un coup de battoir, suivi d’un gnon dans le bide. Le Teuton s’affale, l’autre en profite pour lui filer deux ou trois coups de latte, ça plaît aux buveurs, c’est rare qu’il arrive des trucs intéressants, un bon pugilat allège la monotonie des jours qui passent. En conclusion, le buraliste intime au malheureux touriste qui voulait juste fumer tranquille l’ordre de foutre le camp de son établissement où on ne sert pas des ordures de son acabit. Le patron se replie derrière son bar, l’Allemand titube vers sa Mercedes où l’attend une volumineuse Gretchen. Mais il se ravise, veut comprendre pourquoi ce paquet de clopes a déchaîné une pareille violence et, non sans témérité, revient vers le bistro. Les piliers de bar se frottent les mains, le spectacle va reprendre, the show must go on. Comme le touriste s’enquiert de la raison de cette blitzkrieg trente ans après la fin des hostilités, le patron, tout en se servant un rosé extra-large, ça calme les nerfs, lui demande s’il s’appelle bien Hans, exact, dit l’autre mais comme à peu près la moitié des Allemands, sauf que tous les Allemands qui s’appellent Hans n’étaient pas des fumiers de salopards de geôliers du stalag 17 en Pologne où lui, Toine, était prisonnier, traité moins bien qu’un cochon. « Mais z’était la guerre, krieg gross malheur », Hans faisait son devoir de soldat, peut-être, mais il était pas obligé de lui briser les côtes à coups de crosse de fusil, de le faire ramper dans la merde, « il y avait beaucoup de brisonniers, il fallait de l’ordre et de la dizipline », et les faire crever de faim, travailler à remplir des sacs de charbon sans rien dans le ventre, il pesait quarante kilos, « fous afez pien geangé, repris le boil de la bête » et d’ailleurs, il s’en souvenait le Boche maintenant, c’est à cause de lui, le bistrotier, qu’il avait été muté du stalag où il menait une guerre sans soucis, sans soucis pour lui bien sûr, « bas bour les brisonniers », muté sur le front de l’Est où il a été tenu pour mort, estropié de partout, « fous foulez foir les zicatrizes ? », parce que le prisonnier s’était évadé avec un sac de charbon. Le bistrotier confirme, c’est même grâce à ce charbon revendu dans les villages polonais qu’il a réussi à regagner la France, qu’est-ce qu’il veut boire, le nazi ? Un whisky pour se remettre de ses émotions ? « Che fais gerger ma femme, elle est bas gommode. » Avec la Gretchen, un cul considérable et des nichons en abondance, ils se sont attablés. Saucisson pur porc, rillettes, côtes-du-rhône, bon pain français, « laisse, Hans, c’est moi qui régale », ils devisent du bon vieux temps au stalag 17, parce qu’y avait quand même des bons moments, faut avouer. Le soir, ils étaient bien torchés, « Hans, tu vas pas aller à l’hôtel, je vais dire à ma femme de préparer la chambre d’amis, pour une fois qu’on a des amis, des vrais amis, avec qui on a des souvenirs. Et quels souvenirs ! Pas vrai, Hans ? ». « Ja ! »
Et voilà comment j’imagine la fin de l’histoire, Jef : Hans et le Toine sont restés copains pendant vingt ans, jusqu’à ce que l’accident de platane emporte l’un et la cirrhose l’autre. Ils allaient en vacances tous les quatre sur la côte Adriatique où Hans avait une maisonnette. Et pendant vingt ans, ils ont cassé les burnes de leurs femmes, c’est une image, Jef, en se remémorant la belle époque du stalag, avec le temps c’était devenu une sorte de club de vacances. Alors tu saisis, Jef ? Tu saisis pas ? Eh ben, Ali et moi, c’est pareil, Ali était du mauvais côté et moi du bon, enfin ça dépend de quel point de vue on se place. Bien sûr, Ali est pas d’accord. C’est normal. Ali a pas tort vu qu’il a gagné et que c’est toujours les vainqueurs qui écrivent l’Histoire.
Tiens, remets-nous un p’tit calva, Jef, pour faire passer le goût du gigondas !
Prends mon père, par exemple ! Quand on peut rire de sa guerre, c’est qu’on l’a faite du bon côté. Est-ce que je t’ai déjà raconté « Pan ! Dans l’cul d’une vache ! » ? Je t’ai jamais raconté, Jef ? J’te raconte alors. « Pan ! Dans l’cul d’une vache ! », c’était la chute de la meilleure histoire que nous racontait notre père, on l’avait entendue cent fois, on en redemandait toujours, on s’en lassait pas, Papa, raconte-nous « Pan ! Dans l’cul d’une vache ! ». Il se faisait pas prier, il adorait raconter sa guerre, bien qu’il aurait préféré qu’on le supplie de nous conter des exploits plus valorisants. Mais nous, les six mômes, ce qu’on voulait, c’était « Pan ! Dans l’cul d’une vache ! », à cause du gros mot, le gros mot était puni d’une taloche, maman était intransigeante là-dessus, sauf pour papa, bien sûr. Comme tous les mineurs de La Ricamarie, il était communiste et, comme tout communiste qui se respecte, il était entré dans la résistance, dans les FTP qu’il valait mieux pas confondre avec les FFI, ils pouvaient pas se blairer. Comme il parlait espagnol, on l’envoyait en catimini sur la frontière, dans les Pyrénées, pour assurer la liaison avec les Américains. Il revenait avec du fric, des missions, et il donnait aux Ricains des renseignements sur les troupes allemandes. Ils se rencontraient chez un fermier ami, dans la montagne, à quelques centaines de mètres de la frontière. Et voilà qu’un jour surviennent des Allemands, le fermier entraîne papa vers une grange, ouvre une porte vermoulue et le pousse vigoureusement dans l’obscurité. Il n’y voit goutte, il est projeté et atterri, devine où, Jef ? Nous retenions notre souffle, mon père laissait passer un long, long, long suspense en roulant des yeux paniqués et s’exclamait « Pan ! Dans l’cul d’une vache ! », déchaînant notre joie. Sous le regard tendrement désapprobateur de Maman.
Mon grand-père, le père de Maman, était aussi un ancien combattant, mais un ancien combattant de la reine des guerres, la Grande Guerre, la grande boucherie, celle de 1914, dans l’infanterie, les tranchées, la boue, les rats. Il adorait la raconter, sa Grande Guerre, à la fin du repas, après la p’tite prune dans la tasse à café tiède, et nous on levait les yeux au ciel avec un soupir d’ennui : Papi allait encore nous raconter sa guerre ! Ah, la chaude camaraderie des tranchées, que de souvenirs, vous auriez vu ça les enfants, quand un obus de soixante-quinze a arraché la tête d’Émile, un gars de Bar-le-Duc, le matin même il vous avait roulé une cigarette de gris, et voilà qu’il continuait à courir sans sa tête, sa cervelle explosée dégoulinait sur mon uniforme ; quand notre capitaine, prof d’histoire de Nîmes dans le civil, asphyxié au gaz moutarde, est mort dans les bras de ses hommes ; quand Eugène et Gustave, qui avaient passé la nuit dans l’eau croupie d’un trou d’obus, la jambe arrachée pour le premier, l’œil, l’oreille et la moitié de la mâchoire en moins pour l’autre, ont été récupérés vivants par nos héroïques brancardiers, la chance qu’ils ont eue – tu parles d’une chance, t’as raison, Jef –, ah, c’était le bon temps, on était entre hommes, des vrais, les Boches, les Fridolins, les Frisous, les Chleus, on les aura, y passeront pas. C’était vrai, ils sont pas passés. À quel prix !
Même ceux de la débâcle de 1939 avaient de délicates histoires à raconter, les cadavres par milliers sur la plage de Dunkerque, la Gestapo, la torture, les fusillés, le froid, l’exode, la faim, le maquis.
Trois fois par an, ils défilent en béret, la hampe des drapeaux bien calée sur le bidon, ils sont pas bien riches, juste de leur honneur, les médailles puériles cliquètent sur les poitrines, c’est vrai qu’ils les méritent ces breloques, ces croix de guerre, ces citations, en tout cas autrement plus que les légions d’honneur des sportifs, des avocats, des stars de cinéma, déjà bien lotis par la vie, pas de problèmes de fin de mois, l’argent et les médailles font fort bon ménage. Les premiers raniment la flamme sous les regards goguenards des « jeunes-cons-aujourd’hui-ce-qu’il-leur-faudrait-c’est-une-bonne-guerre!».
Vieux cons.
Eh bien, tu vois, Jef, nous aussi, avec Ali, on a très envie d’être des vieux cons, des vieux cons d’anciens combattants, on a envie d’emmerder le monde, surtout les petits-enfants, en leur racontant notre guerre.
L’Algérie.

À propos de l’auteur

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Alain Jaspard © Photo Philippe Matsas

Né en 1940, Alain Jaspard est réalisateur. Il a signé plusieurs adaptations de livres jeunesse en séries animées, notamment Tom-Tom et Nana de Jacqueline Cohen et Bernadette Després, Le Proverbe de Marcel Aymé, ainsi que Les Contes de la rue Broca de Pierre Gripari. Après Pleurer des rivières, un premier roman couronné par le Prix Dubreuil du premier roman SGDL et le Prix des lecteurs de Notre Temps, il a publié Les Bleus étaient verts (2020). (Source : Éditions Héloïse d’Ormesson)

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L’été en poche (11): La Partition

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En 2 mots:
En racontant dans «La Partition» l’histoire d’une femme mariée trop vite et la destinée de ses trois fils entre Grèce, Belgique et Suisse, Diane Brasseur confirme son talent de prosatrice sensible. Le destin tragique de cette femme qui, après son divorce, ne peut emmener que l’un de ses fils avec elle, va se doubler d’une autre partition, lorsqu’elle mettra au monde un troisième fils.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

La partition
Diane Brasseur
Points Poche
Roman
456 p., 8,20 €
EAN 9782757885499
Paru le 18/06/2020

Les premières lignes
« Je vous écris pour ne pas rester seul trop longtemps, c’est mauvais. C’est mauvais mais on ne peut s’en empêcher. On allume une cigarette et tout le paquet se vide peu à peu. Comme les souvenirs. Ils ne reviennent jamais seuls. »
Lettre de Bruno K à sa famille,
22 mai 1942

GENÈVE. 12 JANVIER 1977.
Chacun porte en soi une mélodie.
Bruno K descend du train, gare de Genève, et sur le quai, il regarde les passagers pressés ou perdus.
Il a pris l’InterRegio de 8 h 27 qui relie Meyrin à Genève Cornavin.
Dans le wagon, il a salué d’un hochement de tête les habitués qui pendulent tous les jours comme lui.
Chaque matin, un rythme musical détermine l’allure de Bruno K.
Si par exemple dans sa tête il chante la Toccata et fugue en ré mineur de Bach, alors il marche nettement, sans fioriture, ni trop vite, ni trop lentement.
Si dans sa tête, c’est la ronde du Cinquième concerto de Beethoven qui résonne, il court presque.
Quand il flâne, à coup sûr il fredonne La Mer de Debussy.
Il peut lui arriver de penser à des rythmes différents, alors sa démarche change. Tous les trente mètres Bruno K ralentit ou accélère comme un pantin indécis.
Dans ces moments-là, il se dit qu’autour de lui les gens doivent le prendre pour un cintré.
Bruno K fait claquer la semelle de ses souliers, lacés, cirés, dans le tunnel des piétons sous les quais. Il n’attend pas d’être sorti pour allumer sa première cigarette, une Craven A.
Quelle musique entend-il, ce matin ?
Sa démarche est alerte. Bruno K avance dans le hall de la gare comme dans la vie, à grandes enjambées et la tête la première. Il a le front bombé des volontaires.
Son pardessus vole comme une cape. Pas de sacoche ni de mallette, Bruno K aime se sentir libre et voyager léger. Sa cravate est assortie à son complet.
Il cache ses cheveux courts et bouclés sous un chapeau en feutre gris. Son eau de Cologne, Acqua di Selva, lui donne une odeur de Méditerranée. Il s’est rasé de près ce matin, Bruno K a horreur de la barbe de trois jours qui transforme ses joues en papier de verre. Avant de sortir de la salle de bains, il a arraché d’un coup sec et précis un poil disgracieux entre ses sourcils.
Le soleil est déjà haut pour un matin d’hiver, il tape contre la baie vitrée du grand hall Nord et l’éblouit.
Bruno K cligne des yeux.
Il a les yeux bleus de sa mère et le regard si clair, il ne peut rien cacher : ni le désir, ni la jalousie, ni l’ennui, ni la déception, ni la peur.
Sa paupière droite ourlée de rouge – une vieille kératite mal soignée – le démange. Bruno K se frotte l’œil comme un enfant mal réveillé.
Dehors, l’air vif du matin lui fait du bien. Le temps est sec et le ciel dégagé. Dans le train, Bruno K a dû ouvrir le bouton du col de sa chemise – sans défaire son nœud de cravate – parce que le wagon était surchauffé.
Un instant il a eu un coup de fatigue mais il n’y a accordé aucune importance. Il a mis son début de migraine sur le compte de l’enfant bruyant assis en face de lui.
8 h 42, Bruno K sort de la gare et passe sous l’horloge: il est en avance.
À l’université on le surnomme « pendule » à cause de son extrême ponctualité. Au début de chaque cours, il retire sa montre et la pose sur son bureau. Après la sonnerie, il n’accepte plus les étudiants, sauf si c’est une jolie fille.
Bruno K est directeur de la section littéraire de l’université de Genève.
Sa salle de classe est au dernier étage. Quand ils y montent, les étudiants disent qu’ils vont au paradis.
Ses cours sont pleins, son estrade est une scène.
De combien de vocations est-il à l’origine ?
Quand ils s’installent dans le brouhaha des chaises, Bruno K regarde ses étudiants. Il les imagine dans leur chambre de bonne sous les toits, la nuit, travailler à leur bureau, entre un lit et des plaques de cuisson.
Dans sa salle de classe, il est le témoin de leurs grands rêves et des premières amours. Il voudrait leur dire : « moi aussi, j’étais à votre place ».
Puisqu’il est en avance, Bruno K va faire un détour par le lac.
Du Léman il ne se lasse pas, même si la vue est plus belle depuis Lausanne.
Ce matin, Bruno K ne saurait dire où commence et où termine le lac.
Dans la rue il regarde les femmes marcher. Il pourrait se perdre à les suivre, leur déhanchement le fascine. Il a la prétention de croire qu’il connaît les hommes en général et les femmes en particulier.
Pour les rendre heureuses, il ne suffit pas de les faire rire, il faut les faire danser.
Bruno K a besoin des femmes.
Devant lui, à quelques mètres, une grande brune trotte dans ses bottines. Sous une gabardine en cuir, elle porte une jupe dont le tissu à carreaux noir et beige semble épais.
De la laine?
La toilette des femmes en Suisse l’étonne, il ne les trouve pas assez apprêtées. Pour les fêtes, il est allé passer quelques jours à Paris, les femmes y sont plus élégantes.
Bruno K préfère l’hiver à l’été. Au moins quand il fait froid, les Suissesses portent des bas. Pas de poils, pas de cicatrices, pas de petites veines violacées qui courent le long de leurs jambes.
En fixant l’arrière de ses mollets fins et galbés, Bruno K se demande si sous sa jupe en laine, la jolie brune porte des bas ou des collants.
Prélude en ut majeur de Bach : il accélère.
Bruno K a la nostalgie de la soie, du nylon et des coutures.
Ah, les collants, cette hérésie qui déforme les fesses des femmes.
Dis-moi, ma jolie, ce matin devant ton miroir, as-tu enfilé une paire de bas ou des collants?
Pour seule réponse, avec ses jambes, elle tricote devant lui. La ceinture de sa gabardine se balance. La boucle argentée cogne dans les rétroviseurs des voitures garées rue des Alpes. Elle va finir par blesser quelqu’un, se dit Bruno K.
Sa jupe est si serrée, elle doit faire des petits pas. Sous le tissu à carreaux, il imagine les cuisses qui frottent l’une contre l’autre. Ses yeux étincellent.
Il l’a presque rattrapée. Maintenant, Bruno K aperçoit le profil de la jolie brune. Couvert de taches de rousseur, son nez en trompette dépasse d’un col en fourrure noir. Elle regarde en l’air comme si le ciel était un plan des rues de Genève. Sous son bras gauche elle a glissé un périodique féminin, mais Bruno K n’arrive pas à lire les titres.
Elle porte des collants, c’est sûr. Les jeunes femmes aujourd’hui ne mettent plus de bas, même sans jarretière. C’est inconfortable.
Les pavés de la rue des Alpes la déséquilibrent, elle ralentit.
Quand trouverai-je une femme qui marche harmonieusement, soupire Bruno K, en crachant la fumée de sa Craven A.
En tombant sur les genoux, un juron lui échappe. Pas un juron élégant de professeur comme « bonté divine » ou « sapristi ».
«Il faut savoir jurer dans la vie» répète Bruno K à ses étudiants, «dire des gros mots avec intensité».
Il a failli se brûler le pouce avec son mégot de cigarette. Sur le trottoir, son chapeau roule comme les virevoltants dans le désert au début des westerns.

L’avis de… David Foenkinos (L’Express)
« Ce roman palpitant est porté par une écriture puissante, truffée de pépites métaphoriques – «La vie de Bruno K. ressemble à un quai de gare» – ou d’humour – «On aurait dit deux chauves qui se battaient pour un peigne». Et, bien sûr, il y a la musique. Le double sens de «la partition» est incessant: on peut y voir une séparation, celle d’une délimitation des trois vies qui ne se croisent pas. Mais l’on peut également y voir la mélodie qui relie les âmes. C’est d’ailleurs bien un concert qui pourra finalement réunir cette fratrie. A moins que le destin n’en décide autrement. »

Vidéo


Stefane Guerreiro s’entretient avec Stéphanie Roche à propos de La Partition. © Production Librairie Payot

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Les choix secrets

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Avant de mourir, Marie fait le bilan de sa vie. Un mari, deux enfants et beaucoup des regrets. Entre une passion possible et un sage mari, entre les fastes de l’Indochine et l’humidité des logements de fonction en Bourgogne, entre la liberté créatrice et le respect des conventions, elle aura toujours fait le mauvais choix.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

La vie que Marie aurait pu vivre

Avec son second roman, Hervé Bel montre avec talent combien il peut se glisser dans la peau d’une femme au soir de sa vie. Ce portrait de Marie donne aussi envie de découvrir celui d’Erika Sattler, à paraître le 19 août.

Marie est aujourd’hui bien âgée et vit avec la peur. Une peur qu’elle essaie de conjurer en ayant mis un rituel en place avant d’essayer de trouver le sommeil : elle fait une inspection systématique, suivie par André, son mari. Mais durant ses vérifications, la difficile respiration de son mari la gêne plus qu’elle ne l’aide. Mais elle fait avec. Elle a toujours fait avec, comme avec les injonctions de ses parents dont l’étroitesse d’esprit la révoltait. Comme avec André, qui était le premier garçon qu’elle a croisé, qu’elle a choisi pour mari et qu’elle a épousé pour respecter son serment.
Pourtant l’officier de marine Hervé Perrot, avec lequel elle avait voyagé sur le paquebot reliant Marseille à l’Indochine, était bien séduisant et plus passionné. Il lui avait même déclaré sa flamme dans une lettre brulante d’amour.
Alors, elle avait voulu croire que la raison l’emporterait. Cependant, une fois passée la fièvre des noces, leur cohabitation ne laissera plus guère au doute. Entre eux il n’était pas question de passion, tout juste d’affection, et encore…
Le couple s’était d’abord installé à Santus où André avait été affecté, dans un appartement froid et humide au-dessus de l’école, puis à Linteuil, la nouvelle affectation d’André obtenue grâce à l’intervention de son père. Très vite s’était installé une routine qui avait pour but d’effacer toutes les aspérités, de mener une existence des plus ordinaires, à mille lieues des fastes de sa jeunesse. «La mémoire de Marie est à l’image de l’univers: une surface plane, déformée par quelques souvenirs cruciaux dont la gravité attire et change la représentation de tous les autres. Ce sont des points innervés, névralgiques, qui ne cessent jamais d‘irradier, altérant ses sens et ses pensées. L’Indochine est son âge d’or et son tourment (…) si brillant qu’elle en a fait un trou noir d’où la lumière ne s’échappe plus. Une tumeur qu’elle oublie parfois, jamais longtemps.»
Dans un style épuré et une langue classique, Hervé Bel construit alors son roman en jouant de cette dualité, des rêves d’alors et de la triste vie d’aujourd’hui, déroulant les épisodes marquants d’une vie subie bien plus que choisie. Les retours en arrière lui permettent de revenir sur la naissance de leur fils Pierre pour souligner qu’elle ne changera pas vraiment leur existence, laissant tout juste Marie un peu plus aigrie. Ou encore la mobilisation d’André et l’expérience de la guerre qui aurait pu en faire un autre homme, lui qui était quasiment rentré en héros à l’issue de cette Seconde guerre mondiale. Car après avoir été pris par les Allemands, il avait réussi à s’enfuir. Mais l’image du héros a vite disparu, remplacée par un quotidien difficile fait de privations. Le décès de son père sera un autre épisode qui laissera à Marie un goût amer, et creusera le fossé avec André. «Elle vit avec quelqu’un qui ne la comprend pas et ne lui reconnaît aucun mérite. Elle vit comme ça depuis cinquante ans, et ce sont ces années qui parlent à travers elle, gorgées de souvenirs et de rancœurs.»
Avec ce roman sur le poids des conventions et de l’héritage familial, Hervé Bel réussit le tour de force de dresser le portrait d’une femme qui, par fidélité, aura raté sa vie, qui par obéissance sera passée à côté d’une histoire sans doute plus exaltante et qui pourtant nous émeut. C’est que sans doute, sa petite voix fait aussi résonner en nous le souvenir de décisions tout aussi «raisonnables» qu’il nous est ensuite arrivé de regretter. Marie ne serait-elle pas cette mauvaise conscience qu’il nous arrive d’éprouver lorsque les regrets prennent le pas sur les rêves, les ambitions, les désirs.

Les choix secrets
Hervé Bel
Éditions Le Livre de poche
Roman
336 p., 7,10 €
EAN 9782253174912
Paru le 3/12/2014

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Santus, Linteuil, Freissange, Autun. On y évoque aussi Paris, Beyrouth, Alexandrie, Djibouti, Saigon, Biarritz ou encore Dijon.

Quand?
L’action se situe au début du siècle, avec des retours en arrière jusqu’à la première moitié du XXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Il n’y a plus que la cuisine et le mari, le ciel gris derrière la mousseline des rideaux et ce présent dont il faut bien se contenter. Le temps n’a fait que traverser son corps. Il est passé, la laissant inchangée dans sa façon d’appréhender les choses et les gens. H. B.
Marie est une vieille femme qui ne veut pas être dérangée. Elle souhaite que chaque chose soit à sa place, que chaque jour s’écoule comme la veille, sans imprévu, sans douleur, afin qu’elle puisse contempler tout ce que la vie lui a permis d’accumuler: les objets, les photos, les souvenirs. Aujourd’hui cette vie sans histoires lui convient. Avant, elle brûlait de vivre, elle cherchait la passion et les drames, la souffrance – la sienne et celle des autres. Elle s’est mariée, a eu deux enfants, a hérité de la maison de ses parents, mais a-t-elle vécu? Un roman ambitieux qui offre un portrait de femme intime et dérangeant.

68 premières fois
Sélection anniversaire: le choix de Caroline Laurent

Caroline LAURENT
Caroline Laurent © Philippe Matsas

Caroline Laurent est franco-mauricienne. Après le succès de son livre co-écrit avec Evelyne Pisier, Et soudain, la liberté (Les Escales, 2017 ; Pocket, 2018 ; Prix Marguerite Duras ; Grand Prix des Lycéennes de ELLE ; Prix Première Plume), traduit dans de nombreux pays, elle a signé Rivage de la colère. En parallèle de ses fonctions de directrice littéraire chez Stock, Caroline Laurent a été nommée en octobre 2019 à la commission Vie Littéraire du CNL. (Source: Éditions Les Escales)
«J’aimerais beaucoup vous faire découvrir Hervé Bel, trop discret auteur, dont la voix a quelque chose de puissant et de singulier. Notre rencontre, à lui et moi, est assez belle. J’ai lu son premier manuscrit quand j’étais stagiaire chez Robert Laffont. J’avais fait un rapport ultra positif. Pour moi il fallait le publier… mais la direction de Laffont en avait décidé autrement. Le temps passe. J’arrive chez Lattès et découvre qu’Hervé Bel va y être publié ; ce sont nos retrouvailles. Et puis après deux publications, son troisième livre est refusé par l’éditeur… Je pars au même moment et emmène Hervé avec moi (La femme qui ment, aux Escales).
Depuis un an Hervé vit et travaille à Beyrouth. Les choix secrets est son deuxième roman. Il excelle dans les portraits de femmes qui dérangent et secouent.»

Les autres critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le livre de Poche
Blog Domi C Lire 
Blog Sur la route de Jostein
Blog Les coups de cœur de Géraldine


Hervé Bel présente Les choix secrets © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Neuf heures, Marie commence sa ronde.
Elle veut être assurée du repos de sa nuit, éviter à tout prix qu’en se réveillant vers les deux heures du matin, comme cela lui arrive souvent, elle ne se souvienne plus si la porte qui conduit au garage est bien fermée. Doute terrible, elle résistera un temps mais, comme à une envie d’uriner, elle finira par céder et devra redescendre au rez-de-chaussée, errer dans les pièces froides, jusqu’à la cuisine, sentir se glisser sous la robe de chambre un air glacial, humide.
Une porte, cela irait encore, mais il y en a deux autres, une qui conduit au petit salon, l’autre à la salle de bains. Et aussi la fenêtre de la cuisine, et la lumière. La lumière qu’elle peut oublier d’éteindre, et qui, toute la nuit, fera marcher le compteur…
Pour être certaine que tout est en ordre, Marie suit une procédure qui s’est compliquée avec les années.
Ce soir, comme tous les autres soirs, elle se poste devant chaque porte, serre sa bouche, ferme les yeux, appuie dix fois sur le panneau, en comptant : un, deux, trois… Puis elle applique une ultime poussée et dit à voix haute, nettement : « Fermée. » Pour la fenêtre, elle serre la poignée de toutes ses forces et pense : « Je suis là, je tiens la poignée, je la tire, et la fenêtre ne s’ouvre pas. » Puis elle regarde autour d’elle, aperçoit un détail, une araignée au-dessus du poêle, un torchon à côté de la cage à oiseaux, n’importe quel détail, qu’elle enregistre, afin de s’en souvenir si, durant la nuit, le doute lui vient. Pour la lumière, c’est plus simple : elle allume sa lampe de poche, éteint le plafonnier, et là, dans les ténèbres coupées d’un rayon affaibli et jaune, elle ouvre grands les yeux, regarde le noir, et compte jusqu’à vingt.
Derrière elle, debout, se tient son mari, respiration haletante, reproche vivant ; elle sait qu’il la trouve ridicule et cela l’empêche de se concentrer.
Elle tient fermement la lampe de poche dans sa longue main à la peau jaunie et veinée, et traverse la salle à manger qui sent la poussière mouillée. Lui la suit, à petits pas. Ses pantoufles claquent sur le plancher. Et il souffle encore. On dirait qu’il le fait exprès, ce bruit. Devant l’escalier, c’est encore pire, il s’arrête, se racle la gorge, souffle suspendu qui reprend bientôt, plus fort, tandis qu’il monte derrière elle. Les marches de l’escalier craquent, une à une. Arrivée sur le palier, elle se retourne pour observer l’obscurité. Tout est en ordre, le silence absolu. Elle peut se coucher, et lui aussi.
Elle dit « Bonsoir ». Il répond : « Bonsoir, ma petite poule. » Puis tousse. Dès qu’il se couche, il est pris de quintes qui s’espacent et qu’elle compte, en serrant les dents. Encore un petit moment à subir. Puis le silence. Il s’est abruti avec deux cachets et s’endort ; le silence et la couverture protègent Marie.
Marie scrute les ténèbres, à l’affût de la moindre luminosité, contente qu’il n’y en ait aucune, mais inquiète aussi. La chambre est placée à l’extrémité de la maison du côté des grands sapins. Derrière s’étendent les vergers et les prés jusqu’à l’Oze. Un cambrioleur n’aurait aucun mal à pénétrer dans la propriété, casser une fenêtre et faire son affaire sans être dérangé. Il pourrait les torturer sans que personne entende quoi que ce soit. Si, les voisins d’en face. Mais si le voleur les bâillonne, les Puffeney n’entendront rien. Elle s’imagine attachée, les pieds nus au-dessus du poêle de la cuisine. L’homme dit : « Tu vas parler, tu vas parler ! » Son mari, placide, assis tranquillement sur sa chaise. « Et toi, lui dit le cambrioleur, regarde ce que je vais faire à ta femme. Je vais la brûler à petit feu. » Le mari ne répond rien, indifférent, son air indifférent de tous les jours. Marie comprend alors que rien ne la sauvera plus. Les battements de son cœur s’accélèrent. L’homme la regarde avec un air de fou : ce n’est pas l’argent qu’il veut, c’est sa vie, qu’il va déguster lentement, au fil des tortures…
Comme un coup de poing sur la poitrine, la peur est si vive que Marie se réveille, surprise d’avoir dormi. Silence total, mais des bruits parfois, toujours surprenants. Un craquement dans le salon, en bas. Une corneille plus noire que la nuit sautille sur le rebord du balcon. Le vent se lève, légèrement, comme une expiration humaine.
Et son mari dont la respiration est hésitante, rauque.
Allons, tout va bien, pense-t-elle.
Si elle pouvait seulement bien dormir. Même si elle s’assoupit, elle garde toujours l’impression d’être réveillée. Son sommeil est une pensée qui se dévide toute seule, et elle sait toujours ce qu’elle pense. Comme tout à l’heure.
La pluie arrive soudain, massive, crépite en s’écrasant sur le toit. Elle imagine le jardin trempé, la campagne déserte, le bois des Rupes, du côté de Linteuil, qui plie sous le vent, l’odeur des tapis de feuilles décomposées sous le cognassier… Et voici qu’elle sent venir la pensée de la mort, l’affreuse pensée, inévitable, habillée de nuit, qui s’insinue en elle, s’approche avec la prudence d’un serpent, la discrétion de la fumée d’un brasier qui passe sous la porte.
Se lever, bouger, elle n’y songe même pas. Il lui est impossible d’envisager la moindre entorse à l’ordre établi de son existence. Une fois couché, on l’est pour de bon. Et que dirait son mari, là, tranquille, qui dort ? Il en profiterait pour se lever aussi, sous prétexte qu’il est malade. Malade, pas tant que ça puisqu’il dort.
Malade et l’horrible pensée derrière…
Mais elle se sent bien, au chaud, comme si elle n’avait pas de corps. L’esprit est vif. Demain, il faut absolument ranger les draps qui traînent sur la table de la salle à manger, passer un coup de serpillère dans la cuisine. Demain, il y a le boulanger, un brave homme. Il faudra changer de sous-vêtements. Elle égrène les tâches, se sentant tomber doucement dans un trou chaud, se laisse aller, et…
Et soudain, sursaute.
Sur le toit, du côté de la cuisine, un chuintement, comme un patin qui raye la glace, un son de plus en plus fort.
Quelqu’un, là-haut.
Elle s’est dressée, s’apprête à réveiller son mari, se retient, tandis que le bruit s’interrompt. Puis un autre venant de la cour en ciment, un corps qui s’écrase sur le sol, une pierre, un coup net, distinct malgré la pluie plus calme.
Marie repose la tête sur l’oreiller. Une tuile, c’est une tuile qui est tombée. Cela devait arriver : le toit est en si mauvais état.
« J’ai bien fait de ne pas le réveiller. Il en aurait fait une histoire. »
Mais il s’est réveillé. Il halète :
« Qu’est-ce qui se passe ?
— Une tuile est tombée du toit !
— Je m’en occuperai demain, je m’en occuperai demain. »
C’est cela, oui, pense Marie. Moi je suis sûre que tu ne feras rien, que ce sera à moi de me débrouiller.
Un nouveau souci, des solutions à trouver, toute seule.
Demain.
« Mon Dieu, quelle vie ! Si j’avais su… »
Puis elle pense au vieux parasol jaune aperçu ce matin, dans le garage. « Je ne me doutais pas qu’on l’avait gardé. » Parasol, soleil. La lumière si claire sur le jardin, comme en août dernier, dans le ciel bleu.
La nature, elle, ne change jamais. C’est la même lumière, les mêmes couleurs, que voyaient les gens du Moyen Âge : la vallée était la même, plus d’arbres peut-être. En tout cas le même relief. Cela l’étonne, comme une découverte, une promesse qui éloigne l’horrible pensée dont elle n’est jamais loin. En août dernier, elle se souvient être allée au bout du jardin, près de la cabane en ruine. De là, elle a regardé longtemps le paysage, borné au loin par les collines.
Avant, il y avait la gare perdue au milieu des prés. Elle l’a tellement regardée, cette gare, en 1933, en juillet.
Elle s’appelait encore Marie Cavignaux.
Il était cinq heures du soir. Elle remontait l’allée bordée de roses d’un pas rapide et arrivait devant la guérite qui servait de lieu d’aisance. Les mouches vibrionnaient. Assise sur la tinette, elle prenait les jumelles dissimulées derrière. Il faisait beau. La terre était sèche.
Avec ses jumelles, elle observait le verger, la rivière bordée de bouleaux puis, sur le coteau opposé, des prairies d’un vert flavescent où des vaches blanches tachetées de noir paissaient. Enfin, au faîte de la colline, objet de toute sa convoitise, elle s’attardait sur la gare de Santus, un bâtiment carré recouvert de crépi blanc et dressé au milieu de nulle part, où s’arrêtaient les trains en provenance de Linteuil.
Il faisait très chaud. L’air de la petite cabane était empesté par les excréments en décomposition, mais leur odeur, celle de sa famille, l’incommodait à peine. La sueur, coulant en rigoles le long de son corps, entre ses cuisses et ses seins, lui causait un chatouillement agréable et trouble. Elle ne bougeait pas, les coudes appuyés sur ses genoux pour tenir sans effort sa double lorgnette. Elle était immobile, de cette immobilité tendue de l’insecte, inquiétante parce que absolue et cependant provisoire, susceptible de se rompre soudain dans un mouvement vif et cruel.
Elle avait un profil légèrement prognathe. Des cheveux bruns et raides le long de son cou maigre. Des bras longs et musclés comme des cuissots de sauterelle, peu de poitrine, des jambes fines, des yeux gris ou bleus selon la lumière, une petite bouche souvent traversée d’un pli ironique. L’expression de son visage était tantôt mélancolique, tantôt énergique, cela dépendait des circonstances : elle avait dix-neuf ans.
Et elle pensait qu’elle le verrait bientôt, lui, attendu depuis le matin, sept heures : André !
Enfin, le train s’annonçait d’un trait strident rayant le silence. André Seudécourt finissait par descendre, le dernier, car il ne se pressait jamais. Un pas tranquille qu’elle prenait pour du flegme.
Aussi attentive que la lycose derrière son parapet, elle observait sa marche lente sur la route qui le cacherait bientôt, cherchant à se souvenir autant que possible de tous les détails ; y parvenant, mais sans en ressentir une véritable joie. Ce n’était pas assez : elle aurait voulu lui serrer la main chaque jour ou simplement le croiser de plus près.
Exaucée, la jeune fille pensait qu’elle ne demanderait plus rien à la vie. »

Extraits
La mémoire de Marie est à l’image de l’univers: une surface plane, déformée par quelques souvenirs cruciaux dont la gravité attire et change la représentation de tous les autres. Ce sont des points innervés, névralgiques, qui ne cessent jamais d‘irradier, altérant ses sens et ses pensées. L’Indochine est son âge d’or et son tourment. Un temps de soleil, de journées uniformément belles, humides le soir sous un ciel couvert. Les rues y sont pareilles à celles du midi de la France, droites et bordées de manguiers et de flamboyants à l‘ombre desquels, assis sur des chaises de fer, des fonctionnaires barbus en habits blancs, des dames à chapeau un peu grassouillettes, des jeunes filles aux joues roses se régalent à la tombée du soir de Byrrh et d’orangeade servis par des Annamites silencieux. Un souvenir d’Indochine si brillant qu’elle en a fait un trou noir d’où la lumière ne s’échappe plus. Une tumeur qu’elle oublie parfois, jamais longtemps, un condensé de pensées qu’elle n’a plus besoin de dévider pour en sentir les effets; en elle, toujours, même maintenant, l’Indochine est là, tandis qu’elle descend les escaliers en ce matin de novembre où elle n’y voit guère, après avoir quitté le lit si chaud où elle n’avait pas mal, parce que son mari n’est pas monté avec la tasse de café et le pain grillé. p. 50-51

Elle vit avec quelqu’un qui ne la comprend pas et ne lui reconnaît aucun mérite. Elle vit comme ça depuis cinquante ans, et ce sont ces années qui parlent à travers elle, gorgées de souvenirs et de rancœurs. p. 102

À propos de l’auteur
Né en 1961, Hervé Bel a fait des études de droit et d’économie et travaille dans une grande entreprise. La Nuit du Vojd, son premier roman (Lattès, 2010), a obtenu le prix Edmée de la Rochefoucauld et a été sélectionné par le Festival du premier roman de Chambéry. Après Les choix secrets, il a publié La femme qui ment aux éditions Les Escales.  19 août, il publiera Erika Sattler, son nouveau roman mettant en scène une femme belle, blonde et nazie. (Source: Éditions JC Lattès)

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