Le matin est un tigre

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

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Sélectionné pour le « Prix Orange du livre 2019 »

En deux mots:
Depuis ses quatorze ans, Billie souffre d’un mal étrange. Elle s’affaiblit de jour en jour sans que les médecins ne puissent diagnostiquer son mal. Alma, sa mère, a l’intuition qu’un chardon s’épanouit dans sa poitrine son mari se place plutôt du côté des chirurgiens qui entendent opérer une tumeur.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Le matin, au sommet de l’écume des jours

Le premier roman de Constance Joly révèle d’abord une écriture sensible et poétique, qu’elle va mettre au service d’Alma. Cette mère bien décidée à sauver Billie, sa fille atteinte d’une maladie rare.

Voilà un premier roman riche de promesses. D’abord par son écriture, à la fois plein de poésie et pourtant sans fioritures, traitant d’un drame avec une distance, presque une légèreté qui rendent la lecture très agréable. Ensuite par le sujet abordé, la maladie grave de l’enfant. Tous les parents confrontés à ce problème, et même s’il est plus bénin que dans le roman, savent combien les émotions sont fortes et la souffrance intense face cet événement totalement contraire à «l’ordre des choses». Au sentiment d’échec et d’impuissance vient très vite s’ajouter celui de culpabilité.
C’est aussi dans ces situations de crise aiguë que la personnalité de chacun va apparaître avec davantage d’acuité.
Billie, la fille de Jean et d’Alma, mène une vie plutôt heureuse auprès de parents aimants, bien installés dans la vie. C’est alors qu’elle s’apprête à fêter ses quatorze ans que sa santé commence à se dégrader. « Elle tousse, maigrit à vue d’œil et se plaint de douleurs au thorax, comme si une plante vénéneuse poussait dans sa poitrine. Alma pourrait presque deviner des feuilles maléfiques bordées d’épines sous la crème pâle de sa peau. En secret, elle appelle «le Chardon» le mal qui a pris sa fille. Billie est fragile, une fleur en verre soufflé, aux nervures bleues que ses parents ne savent plus bien approcher. Confusément, Alma se sent responsable du mal de Billie. Elle se demande si la mélancolie infuse souterrainement et contamine ceux que l’on aime. Billie et elle sont si proches, depuis toujours. Billie sent tout, sait tout, devine tout de sa mère. Elles se mélangent comme du lait dans de l’eau, formant un même nuage. »
Le corps médical ne peut quant à lui apporter de réponses. Examens, analyses, tests n’apportent pas l’explication tant attendue. Les mots compliqués viennent alors tenter de couvrir une incapacité à établir un discours. «La maladie ressemble à un Elephantus trachoma, ou syndrome de Leverrier-Gausseins», mais faute de certitudes, il faut hospitaliser Billie.
Alma, qui est bouquiniste sur les quais de Seine essaie de trouver une réponse dans les livres ou au moins un dérivatif à ses angoisses. Mais ces dernières l’envahissent. Ce qu’elle appelle ses valises deviennent de plus en plus lourdes à porter, comme celle intitulée «je ne fais plus l’amour» avec Jean et qui symbolise sa mélancolie croissante.
Billie va fêter ses quinze ans et s’installer dans un nouvel un nouvel hôpital pour maladies rares. Elle s’épuise, Alma s’épuise, leur couple s’épuise et alors que la médecine tâtonne, elle voit de plus en plus précisément le chardon dans la poitrine de sa fille, un peu comme le nénuphar de Chloé dans L’Écume des jours de Boris Vian.
Appelée en Bretagne pour expertiser une bibliothèque de livres rares, la plante va littéralement lui sauter à la figure. Je ne vous dirai rien de la course contre la montre qui s’engage alors, ni du pouvoir des livres, de l’arrivée de la belle Chicago May et de sa flamboyante chevelure rousse, d’une chute sur une île bretonne au moment où le jour s’achève.
Disons tout simplement qu’au réveil, il faut être très fort, rempli d’énergie et prêt au combat. Car «Le matin est un tigre qui rampe doucement, en attendant de vous sauter à la gorge.»

Le matin est un tigre
Constance Joly
Éditions Flammarion
Roman
158 p., 16 €
EAN 9782081444898
Paru le 09/01/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris. On y évoque aussi des escapades à Manosque et à Lille et un voyage en Bretagne passant notamment par Lannion et Perros-Guirec, sans oublier les sept îles et notamment l’île aux moines.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Depuis quelques mois, la vie d’Alma se hérisse de piquants. Sa fille souffre d’un mal étrange et s’étiole de jour en jour. Tous les traitements échouent, et les médecins parlent de tumeur. Mais Alma n’y croit pas. Elle a l’intuition qu’un chardon pousse à l’intérieur de la poitrine de son enfant. On a beau lui dire – son mari le premier – que la vie n’est pas un roman de Boris Vian, Alma n’en démord pas. À quelques heures d’une opération périlleuse, son intuition persiste. Il ne faut pas intervenir. C’est autre chose qui peut sauver sa fille… Elle, peut-être?
Dans une langue merveilleusement poétique et imagée, Constance Joly met en scène l’histoire de ce que l’on transmet, malgré nous, à nos enfants. Le matin est un tigre parce que, certains jours, la vie est un combat et qu’il faut bien arriver à s’en débrouiller.

68 premières fois
Blog L’insatiable (Charlotte Milandri)
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Le blog du petit carré jaune (Sabine Faulmeyer)
Blog Un brin de Syboulette 
Blog Page après page (Chantal Yvenou)
Blog Mémo Émoi (Geneviève Munier)
Blog L’usine à paroles (Emmanuelle Bastien)
Blog Loupbouquin

Les autres critiques
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Constance Joly présente Le matin est un tigre © Production Flammarion

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« C’est un jour blanc, éreinté, qui n’a envie de rien. Un matin à mettre du bois dans le poêle, et à se recoucher immédiatement. Ou bien à se lever, à la rigueur, mais pour écouter un disque sur le tapis, quelque chose qui râpe un peu. Un matin à ranger ses trésors, à écrire une lettre à la main, à manger du beurre de cacahuète. Un matin à guetter le filet d’or du soleil border les toits, en tirant sur sa cigarette, le cul d’une tasse de café dans sa paume. Au lieu de ça, aller attraper un jean, réveiller Billie, et essayer de ne pas louper le RER de la demie.
Alma descend dans la cave, la chambre baignée d’ombres a une vieille odeur de tabac froid. Sous les draps : un fouillis de boucles, un bras laiteux qui dépasse ; au-dessus : un cendrier plein sur un carton à pizza. Elle s’assied sur le lit, une main sur le drap qui fait une montagne. Billie respire doucement, faisant frémir une boucle de ce châtain doré qui est le sien. Alma écarte le rideau. Les flocons tombent en armée serrée. Le café avalé brûlant, le baiser à l’odeur de foin au sommet du crâne de sa fille, il est temps d’aller enfiler ses bottes.
Alma descend la rue sans vraiment la voir. Elle est encore prise dans le filet de sa nuit, il y a des images effilochées d’un rêve qui frétillent au fond, qu’elle voudrait attraper. Elle croise son voisin au pantalon bouffant, sa démarche sautillante, l’étincelle brève de son regard et son sourire qui veut dire « va chier ». Le rêve s’est esquivé, le ciel a une couleur de craie. Dans le creux de la pente, l’enseigne de la boulangerie clignote sans son L, qui s’est cassé la gueule depuis au moins un an. Elle se souvient de l’histoire qu’on raconte. La boulangerie, autrefois, abritait une poissonnerie. Le poissonnier aimait sa jeune et jolie femme à la folie, mais celle-là en aimait un autre, qui travaillait à Rungis. Un jour, en plein milieu des brochets et des truites, le poissonnier a trouvé un mot d’amour dans la blouse de sa jeune épouse, et il lui a planté un couteau en plein cœur. La belle jeune fille est tombée sur le carrelage, et ses yeux grands ouverts rappelaient ceux des merlans, figés dans la glace.
Un drame poissonnier, presque un opéra, Alma imagine la succession des actes, le décor kitsch tout en écailles peintes qui brillent, et tabliers de plastique jaune. Elle sourit, il n’y a pas de quoi, elle le sait, mais elle sourit quand même. Acte 1, l’amour du couple de poissonniers, frais comme un gardon, Acte 2, l’adultère avec le beau marin pêcheur sur les étals de Rungis, Acte 3, l’amour qui se finit sur le carrelage, un couteau à viscères sanglant à terre. Elle lève le nez, est-ce que le ciel va enfin s’ébrouer, comme un chien dans une rivière, secouer ses cendres, éclabousser le monde de lumière? En attendant, s’engouffrer dans la rame. L’aquarium de la journée qui commence.
Depuis quand Alma se sent-elle comme ça? Vide? Au bord du monde? Comme si elle penchait légèrement ? Elle ne sait pas le dater exactement, même si elle situe le moment à la fin de l’enfance. Était-ce quand elle avait pris douze centimètres en un été ? Elle avait alors poussé comme une plante sauvage, et était soudain devenue la plus grande de sa classe, la plus « femme » aussi. Elle avait alors adopté une posture un peu courbée, comme pour s’excuser. Elle s’était efforcée de disparaître, ce n’était pas si difficile : il suffisait de parler bas et de rêver fort. Et puis, à force de se noyer dans le paysage, elle avait fondu sans bruit, un pétillement dans l’eau, comme un cachet d’aspirine. Quelque chose en elle s’était lentement dissous.
Alma avait perdu sa densité.
Et depuis six mois que Billie va mal, le monde, lui-même, semble se brouiller. Les ombres glissent, les contours s’estompent. Alma se réveille souvent la nuit avec des aiguilles dans les pieds, le cœur affolé, piégé dans ses côtes et du coton dans la bouche. Elle tente des exercices de respiration, mais c’est en inhalant la fumée de sa cigarette qu’elle parvient à retrouver son souffle. Pour aller travailler, Alma se branche sur la fréquence «rêverie», les pieds avancent tout seuls, mais elle s’évade. Elle imagine la mer derrière des barres d’immeubles, elle voit les visages d’enfants dans ceux des adultes qu’elle croise, elle discerne des paysages dans le crépi des maisons, devine des silhouettes dans le carrelage de la salle de bains.
Alma a l’impression que tout ce qui s’agite autour d’elle, et qu’on appelle la vie, lui échappe. »

Extraits
« Depuis ses quatorze ans, il y a six mois, Billie souffre en effet d’un mal étrange. Elle tousse, maigrit à vue d’œil et se plaint de douleurs au thorax, comme si une plante vénéneuse poussait dans sa poitrine. Alma pourrait presque deviner des feuilles maléfiques bordées d’épines sous la crème pâle de sa peau. En secret, elle appelle «le Chardon» le mal qui a pris sa fille. Billie est fragile, une fleur en verre soufflé, aux nervures bleues que ses parents ne savent plus bien approcher. Confusément, Alma se sent responsable du mal de Billie. Elle se demande si la mélancolie infuse souterrainement et contamine ceux que l’on aime. Billie et elle sont si proches, depuis toujours. Billie sent tout, sait tout, devine tout de sa mère. Elles se mélangent comme du lait dans de l’eau, formant un même nuage. »

« Parfois, les mots sont pareillement inamicaux. Aussi artificiels que ces costumes et ces brushings. Même s’ils tentent de décrire la vérité. Je ne fais plus l’amour. Ma fille est malade. Les mots sont de pauvres choses, se dit-elle. Ils sont pratiques et incomplets, incapables d’exprimer la complexité de nos vies, la subtilité de ses nuances. Il faudrait les décrasser, les lessiver, les essorer pour leur faire dégorger un sens nouveau. Quel terme pourrait traduire cette réalité: Alma aime Jean même si elle ne fait plus l’amour avec lui? Quel serait celui capable de dire ce qu’Alma ressent par rapport à la maladie de sa fille? La «maladie» de Billie est son étrangeté et sa force. Une force qu’elle-même a perdue, et qu’elle cherche au fond de son être. Or, parfois, on gagne les guerres en se laissant tomber par terre. »

À propos de l’auteur
Constance Joly travaille dans l’édition depuis une vingtaine d’années et vit en région parisienne. Le matin est un tigre est son premier roman. (Source : Éditions Flammarion)

Site internet de l’auteur (Conseils et expertise littéraire)

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Risque zéro

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En deux mots:
Une opération délicate à l’hôpital se solde par la mort du patient. Assuré par la société Providence et muni d’une puce sous-cutanée, ce décès entraîne une enquête et la garde à vue d’Agnès, infirmière et épouse de Victorien, l’un des concepteurs du projet. Une expérience qui va entraîner sa révolte contre ce système intrusif.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Un espion sous la peau

Dans ce roman d’anticipation Olga Lossky nous imagine dans quelques années munis d’une puce sous-cutanée censée nous assurer un «Risque zéro». Avec quelques questions passionnantes à la clé.

Nous sommes au milieu du XXIe siècle. La recherche a progressé et chaque patient a désormais la possibilité de souscrire au programme Providence dont le principal avantage, via la «plume d’ange» injectée sous la peau, est de recueillir en temps réel les informations sur l’état physique et pouvoir ainsi minimiser les risques. Tous les membres de la famille Carmini en sont équipés. Il faut dire que Victorien est l’un des architectes du système, chargé de la promotion du programme via le développement de jeux électroniques sensibilisant la population aux risques encourus.
Agnès, son épouse, est infirmière et prend quelquefois en charge des patients équipés de cette puce. Comme cette nuit où «ils s’étaient retrouvés autour d’une rate éclatée suite à une chute du deuxième étage». Un événement imprévisible par définition, mais qui va toutefois entraîner une enquête après le décès du patient. Akim Benarka, le chirurgien et Agnès se retrouvent en garde à vue, le temps de vérifier si leur prise en charge s’est effectuée dans les règles de l’art.
Entre les murs de sa cellule, elle va se repasser le fil des événements. Se dire qu’ils auraient pu s’acharner encore davantage, que Akim est peut-être parti trop vite pour une autre intervention, avant de se persuader que de toute manière, il était impossible de sauver le patient.
Ce qu’elle ne sait pas, c’est que Victorien et son fils Ancelin sont entrés à son insu «en relation avec elle». Ils se sont en effet rassurés sur son état physique en consultant toutes les données que sa puce continuait d’émettre. Avant que Victorien n’imagine de profiter de cette expérience pour «sensibiliser le grand public sur la réalité d’une garde à vue vécue par une innocente.»
Agnès est finalement relâchée, mais les médias se sont emparés de l’affaire, pointant une faille du système Providence «incapable d’assurer à ses abonnés une prise en charge spécifique en cas d’urgence.»
Du coup, c’est le branle-bas de combat dans la société qui prévoyait d’assurer des millions de personnes supplémentaires.
Et c’est aussi à ce moment que le roman d’Olga Lossky va encore croître en intensité. Car de part et d’autre vient le temps des questions, des remises en cause. Jusqu’où le système entrave-t-il la liberté? Les réfractaires au système – parmi lesquels l’arrière-grand-père refusant tout système, même après avoir été retrouvé au pied de l’arbre duquel il a chuté – sont aussi convaincants.
Pour faire une pause digitale, Agnès décide de suivre Akim en Afrique du Sud où il a ouvert un dispensaire. C’est là que l’épilogue de ce passionnant roman va vous happer. C’est là que les questions vitales vont prendre tout leur sens. C’est là qu’elle va sortir définitivement de sa zone de confort. C’est là que toutes les certitudes vont voler en éclat. C’est là qu’Olga Lossky réussit son coup.

Risque zéro
Olga Lossky
Éditions Denoël
Roman
332 p., 20,90 €
EAN : 9782207141762
Paru le 3 janvier 2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris et en Afrique du Sud, non loin du Cap.

Quand?
L’action se situe vers 2050.

Ce qu’en dit l’éditeur
Au milieu du XXIe siècle, Providence a révolutionné le suivi médical grâce à la «plume d’ange», une puce sous-cutanée qui contrôle la santé et l’environnement de ses adhérents en temps réel. Son objectif: le risque zéro. Agnès Carmini vit dans ce monde millimétré, où repas et temps de sommeil sont dictés par les logiciels. Victorien, son mari, a beau être l’un des concepteurs du projet, elle ne parvient pas à se satisfaire pleinement de ce système, dont la régularité apaise pourtant ses angoisses. Agnès continue d’exercer comme anesthésiste à l’hôpital public, un des derniers bastions à refuser la médecine numérique, et se ressource dans la hutte en paille de ses grands-parents, qui ont choisi un mode de vie autarcique.
Tout bascule le jour où une adhérente Providence meurt au bloc. Agnès est accusée de négligence tandis que l’opinion publique s’émeut. Le risque zéro ne serait-il qu’un mythe ou, pire, un simple argument de vente? Que fait donc l’épouse d’un dirigeant de Providence dans ce service de médecine traditionnelle, loin des innovations prônées par la prestigieuse entreprise? La tornade médiatique va contraindre Agnès à faire voler en éclats les contours de son existence programmée.

Les critiques
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INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Nuit de garde à vue
Le policier arborait deux fines moustaches qui retombaient aux commissures et Agnès trouva qu’il ressemblait à un esturgeon. Elle en avait vu de beaux spécimens la semaine passée, à l’aquarium, en compagnie de Joumana. De telles moustaches la confortaient dans l’idée que tout ceci n’était qu’une plaisanterie. L’homme en uniforme réitéra néanmoins son ordre avec un rien d’impatience.
— Enlevez vos affaires et mettez-les dans le casier. Chaussures, montre, bijoux, soutien-gorge, ceinture, récita-t-il.
Agnès s’exécuta. Elle aurait pu se croire encore au vestiaire de l’hôpital, en train de troquer ses vêtements contre un pyjama de bloc.
— Et mes chaussettes ?
La question était destinée à détendre l’atmosphère, mais l’homme lui tendit sans ciller des surchaussures en gaze bleue.
— Vous pouvez les garder. Plus rien dans les poches ?
En grattant bien, Agnès finit par sortir quelques centimes oubliés, qu’elle avait dû glisser là avec l’intention de les donner à Joumana pour jouer à la marchande.
— Passez le portique.
Une sonnerie aiguë retentit, lui enjoignant de faire demi-tour.
— Pas de ceinture ? interrogea l’homme.
Agnès fit non de la tête. Le policier appuya sur un bouton du combiné accroché à la poche revolver de sa chemise.
— Manon, tu peux venir au portique pour une fouille au corps, s’il te plaît ?
— Ne cherchez pas, c’est la puce qui sonne, expliqua Agnès en brandissant sa main. Elle interfère avec le champ électromagnétique.
Circonspect, l’homme pencha ses moustaches sur le carré de peau entre la base du pouce et de l’index.
— Alors c’est ça, une plume d’ange ? On voit pas grand-chose… La dame sonne, expliqua-t-il ensuite à la dénommée Manon. Elle dit qu’elle a une puce.
— Il faut croire que oui, constata la policière après une brève palpation qui ne donna rien. Vous avez un certificat, quelque chose ?
— Sur mon téléphone, répondit Agnès en tendant le bras vers le casier que l’homme avait refermé.
En quelques mouvements du pouce sur l’écran de son option d’abonnement Providence et sa carte de puce RFID.
— La grande classe ! remarqua la policière, envieuse. Mais je vous préviens, ici, c’est plutôt la grosse crasse…
Agnès replaça avec regret son multiphone dans le vestiaire. Il arrivait au bout de son autonomie et ce n’était pas au fond d’un casier que la batterie solaire allait pouvoir faire le plein.

Une fois passé le portique de détection, le policier-esturgeon louvoya dans un dédale d’escaliers et de couloirs, ponctués d’imposantes grilles auxquelles il présentait chaque fois son badge.
— On est au sous-sol ? demanda Agnès qui ressentait le besoin urgent d’engager la conversation.
— Est-ce que j’ai l’air d’un guide touristique ? bougonna l’homme.
Il lui indiqua un réduit qui méritait tout juste le nom de pièce. À peine la moitié d’un box des urgences, mesura Agnès du regard. Elle comprit qu’elle était arrivée chez elle pour les vingt-quatre prochaines heures.
— Il y a une caméra de surveillance, dit le gardien en désignant l’œil de verre au-dessus de la porte vitrée.
— Ah, c’est moderne…
Elle avait perdu l’espoir d’imprimer un semblant de sourire à la moustache tombante.
— Si vous voulez utiliser les commodités, faut faire signe.
Sur ces paroles d’encouragement, le policier invita sa prisonnière à pénétrer dans les lieux d’une pression ferme entre les omoplates. Après quoi, il joua une partition de cliquetis et de chaînes sur la porte close.
L’inventaire des lieux fut bouclé d’un regard. Un banc de béton encastré dans le mur supportait un matelas orange guère plus épais qu’une feuille de papier et constellé d’auréoles douteuses. Le tout éclaboussé d’une lumière crue provenant d’un néon à l’abri derrière sa grille. En tendant les bras, on pouvait toucher simultanément les murs opposés de la cellule. Agnès n’en menait pas large. »

Extrait
« — Si nous voulons parvenir à toucher un autre type de public, renchérit Mathys, il faut réussir pour de bon à débarrasser le système Providence de cette image élitiste. La commercialisation du nouveau pack Essentiel, qui propose une protection de base contre le risque à un moindre coût, n’a pas rencontré le succès escompté. D’après les dernières analyses des experts marketing, nous souffrons d’un manque de visibilité auprès de la cible visée. Beaucoup trop de personnes n’ont de Providence que l’image répandue par les médias, lors du dernier piratage des plumes d’ange. Selon eux, nous ne sommes qu’une entreprise de niche, à la merci de la moindre cyberattaque. Il faut absolument changer cela. C’est pourquoi j’ai sollicité Victorien pour élaborer l’une de ces séquences vidéoludiques dont il a le secret et qui font toute notre originalité.
L’intéressé esquissa une moue des lèvres destinée à relativiser le compliment.
— Hum, n’oublions pas tout de même que c’est la technologie de pointe de la plume d’ange qui reste à la base de notre succès, nuança Milos, en charge des opérations. La dernière cyberattaque a été complètement montée en épingle par des journalistes peu scrupuleux. »

À propos de l’auteur
Après Requiem pour un clou (Gallimard, 2004), La Révolution des cierges (Gallimard, 2010), La Maison Zeidawi (Denoël, 2014) et Le Revers de la médaille (Denoël, 2016), Risque zéro est le cinquième roman d’Olga Lossky. (Source: Éditions Denoël)

Site Wikipédia de l’auteur

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Le Syndrome de Garcin

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En deux mots:
En remontant les six dernières générations de sa famille, l’auteur fait le portrait d’une lignée de médecins et rend notamment hommage à son grand-père neurologue qui découvert le syndrome de Garcin.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

La dynastie du bistouri

Jérôme Garcin n’est pas devenu médecin. Il a ainsi mis fin à une impressionnante lignée dont il raconte la genèse et la croissance, entre quête généalogique et souvenirs d’enfance.

Une fois n’est pas coutume, commençons par le titre de ce roman, car il dévoile une grande partie du roman. Dans de Dictionnaire de l’Académie de médecine, le syndrome de Garcin – qui existe bel et bien – se définit ainsi: «Paralysie unilatérale progressive, plus ou moins étendue de nerfs crâniens par envahissement le plus souvent néoplasique de la base du crâne».
Cette découverte est l’œuvre de Raymond Garcin, un neurologue français qui n’est autre que le grand-père de l’auteur et qui va devenir l’un des personnages principaux de ce récit, tant il a marqué son petit-fils.
Mais plus qu’un hommage appuyé à son papi, c’est à une exploration dans la généalogie familiale que nous convie le responsable des pages culture de l’Obs. Il va remonter quelque six générations pour nous détailler la lignée des médecins qui se sont succédés depuis la Révolution française, nous offrant par la même occasion un panorama de l’évolution de cette discipline au fil des ans. Loin d’être rébarbative, cette quête permet à l’auteur de La chute de cheval d’illustrer sa propre formule: «la généalogie est une science fondée sur un mystère, de l’Histoire taquinée par le roman.» En formulant des hypothèses, en constatant que la lignée est aussi conséquence d’alliances permettant de renforcer à la fois le destin de la famille et a science médicale, il ajoute sentiments et émotions à «cette dynastie du bistouri».
Les époques passent, la médecine reste présente jusqu’à ce que Jérôme décide de s’en éloigner et d’embrasser le journalisme et la littérature.
En replongeant dans ses souvenirs, il ajoute sa pierre à l’édifice, ému et reconnaissant, en premier lieu pour ce grand-père qu’il accompagnait au bord des falaises normandes où ce dernier peignait des aquarelles. Comme Hugo, il part en pèlerinage : « Et j’ai marché jusqu’à sa tombe, dans le cimetière, où il repose avec sa femme et leur fille, tragiquement disparue: « Mme Raymond Garcin, née Yvonne Guillain, 1907-1968. M. Raymond Garcin, 1897-1971. Christiane Garcin, 1934-1987″. La semaine précédente — c’était mon été de pèlerinages —, j’étais allé me recueillir, à Bray-sur-Seine, devant la croix blanche étreinte par un rosier sous laquelle sont couchés mon père et mon frère:  » Olivier Garcin, 1956- 1962. Philippe Garcin, 1928-1973.  » Mais, pour moi, ils dorment tous ensemble. D’un sommeil tranquille, celui d’après les grosses tempêtes. » Il fera aussi le voyage jusqu’à Fort-de-France et nous révélera par la même occasion quelques affinités littéraires affectives.
Oui, la généalogie est fondée sur un mystère. Mais en l’explorant, l’auteur aura trouvé quelques clés à sa propre existence, un peu mieux compris ce que les termes d’héritage et de transmission peuvent représenter. Un peu comme Colombe Schneck dans Les guerres de mon père, l’essentiel est ici de témoigner de la reconnaissance pour ces personnes qui ont toutes construit une part de ce que leurs descendants sont aujourd’hui.

Le Syndrome de Garcin
Jérôme Garcin
Editions Gallimard
Récit
160p., 14,50 €
EAN : 9782070130627
Paru en janvier 2018

Ce qu’en dit l’éditeur
«Je suis un radiologue fantaisiste, un échographe controuvé, un voyageur sans bagage qui toque à la porte des hôpitaux d’autrefois et des bureaux poussiéreux, au fond desquels mes aïeux sourcilleux s’étonnent que je veuille mieux les connaître et me parlent dans un français de laborantin, un sabir organique, un babélisme médicamenteux que je ne saisis pas toujours. Mais si je ne témoigne pas de cette tribu clinique, dont seuls d’obscurs traités et des manuels déshumanisés gardent la trace, qui d’autre le fera?»
L’enfance de Jérôme Garcin a été marquée par deux grands-pères éminents, le neurologue Raymond Garcin et le pédopsychiatre Clément Launay, qui avaient en commun d’être des humanistes, toujours à l’écoute du patient. Ils étaient issus de longues dynasties médicales. Après eux, cette chaîne s’est interrompue. Pourquoi? C’est à cette question que tente de répondre ce livre, croisant l’histoire intime d’une famille et les mutations récentes d’une discipline.

Les critiques
Babelio 
La Croix (Jean-Claude Raspiengeas)
Télérama (Nathalie Crom)
BibliObs (Didier Jacob)
RTS Culture (Sylvie Tanette)
Le JDD (Bernard Pivot)
L’Express (François Busnel)
La Règle du Jeu (Michaël de Saint-Cheron)
Point de vue (Pauline Sommelet – entretien avec l’auteur)
Les Échos (Marc Dugain)


Jérôme Garcin parle de ses souvenirs avec François Busnel. © Production La Grande Librairie

Les premières pages du livre
« Le signe de la main creuse
Sans que je sache si le temps, sa grande affaire, lui avait manqué pour renouer avec son passé, qui dormait désormais à six mille huit cent soixante-quatre kilomètres de chez lui, ou s’il craignait secrètement d’être submergé par l’émotion de retrouvailles tardives, comme on le dit des vendanges, cela faisait plus de quarante ans que mon grand-père n’était pas revenu dans sa volcanique île natale, la Martinique.
Il y avait fait une escale, une première fois, au retour d’un voyage au Brésil, où il avait été invité par l’un de ses élèves, le docteur Meralagno. À l’aéroport de Fort-de-
France, il avait été accueilli par son deuxième fils, Claude, qui travaillait dans une banque antillaise, le Crédit martiniquais, et avait épousé une créole de belle lignée, à la peau de pain d’épice. Lors de son bref séjour, il s’était promené dans Fort-de-France, où la route de Didier n’était pas encore devenue la rue du Professeur-Raymond-Garcin, longue d’un kilomètre et demi. Il avait poussé jusqu’à Basse-Pointe dans l’espoir illusoire de retrouver sa maison familiale, qui avait été emportée par la rivière en ébullition après l’éruption de la montagne Pelée, en 1902. Il avait également cherché en vain, face à la préfecture, le lycée Schoelcher, où il avait fait ses études, et qui était devenu une caserne désaffectée.
Il n’avait pas demandé à voir le lycée flambant neuf qui avait gardé le nom du célèbre antiesclavagiste et abolitionniste, mais avait été reconstruit, en 1937, à l’emplacement de l’ancienne maison du Gouverneur, sur le domaine de Bellevue. Il était alors reparti pour Paris avec ses regrets et ses secrets, que la pudeur l’empêchait de compter et de confier, fût-ce à ses proches.
La deuxième fois qu’il avait foulé la terre brûlante de son île, au milieu des années cinquante, c’était encore sur le chemin du retour, après un sommet, sorte de jamboree cérébral, ayant réuni, aux États-Unis, des neurologues du monde entier. Chez son fils, il avait reçu la visite d’un de ses anciens condisciples qui, après avoir fait Polytechnique, dirigeait en Martinique une distillerie de rhum.
Après l’avoir raccompagné et lui avoir serré la main, mon grand-père s’était tourné vers Claude et lui avait glissé à l’oreille son irréfutable diagnostic : « Grasping reflex. Pas de doute. Mon ami a une tumeur au cerveau. Je vais devoir l’hospitaliser à la Salpêtrière. »
La troisième et dernière fois, il était venu à la Martinique pour y présider un congrès de médecins de langue française – c’était bien avant que l’anglais fût l’idiome officiel des cliniciens. Le jour de l’inauguration, une haie d’honneur s’était formée à son arrivée. Tous les participants, dont beaucoup avaient revêtu la blouse blanche, avaient mis ostentatoirement leurs mains dans le dos, comme s’ils avaient voulu ainsi se prémunir contre  » le signe de la main creuse de Garcin « . Car, de son vivant, mon grand-père avait donné son patronyme non seulement à un syndrome, mais aussi à un trouble neurologique permettant de démasquer l’hémiplégie chez un patient qui a les yeux fermés, l’avant-bras à la verticale, les doigts écartés, le pouce en adduction et dont la paume se creuse alors.
À mon tour, je porte un nom de syndrome, celui, terrible et cauchemardesque, qui désigne une paralysie des nerfs crâniens – j’imagine un Pompéi mental, figé après qu’une coulée de roches en fusion et de cendres s’est déversée dans le cerveau. Certes, je n’ai hérité de lui ni sa science ni ses découvertes, mais je prolonge, avec tous les miens, le souvenir vivace que mon grand-père, alias Papi, a laissé dans le monde mystérieux et fascinant de la neurologie, cette discipline qui m’a toujours semblé emprunter à la science-fiction. »

Extrait
« Papi parlait peu de sa Martinique natale. Son île était comme une de ces imperceptibles musiques de fond qui bercent, après le repas, les siestes estivales. En Normandie, il était normand, réclamait d’odoriférantes tripes à la mode de Caen, raffolait du poisson frais de Port-en-Bessin et des moules à la crème, tartinait son pain bis avec du beurre d’Isigny et prenait du ventre en même temps que ses chats, qu’il adorait et nourrissait trop. Jamais, au menu, de colombo de porc, de crabe farci, d’accras de morue, de boudin créole ou de féroce d’avocat. Jamais de piment, de curcuma, de curry, mais plutôt du doux, du laiteux, du mousseux, de l’onctueux, de l’unguineux. Seule la voix séraphique de sa belle-fille de Fort-de-France, Marie de La Villejégu, comme en exil sous les pommiers et la bruine, lui arrachait un sourire mélancolique lorsqu’elle nous apprenait à chanter en choeur cette si triste mélopée, Adieu foulard, adieu madras, adieu grain d’or, adieu collier choux, doudou an mwen ki ka pari, hélas, hélas, cé pou toujou… Une seule fois, lors de nos promenades picturales sur la crête côtière, Papi, désignant du doigt la ligne droite où le ciel se confond avec la mer, m’avait dit d’une voix lente : « Tu vois, je viens de tout là-bas. C’était il y a longtemps, et ce fut un très grand voyage. J’espère que tu iras un jour là où je suis né. » Quel âge avais-je ? Dix, onze ans? Mon grand-père, ce jour-là, fit comprendre au petit Parisien que non seulement il y avait un autre côté de l’Océan, mais aussi qu’il en venait. J’étais ébahi et un peu incrédule. »

À propos de l’auteur
Né en 1956 à Paris, Jérôme Garcin a suivi des études de philosophie avant de signer, à la fin des années 1970, ses premiers articles aux Nouvelles littéraires. Après avoir produit et animé des émissions littéraires pour la télévision, il retourne à la presse écrite, passant successivement dans les rédactions de L’Evénement du jeudi, de L’Express et du Nouvel Observateur – dont il dirige toujours les pages culture. On doit également à ce passionné de chevaux de nombreux ouvrages, parmi lesquels Pour Jean Prévost (prix Médicis essai en 1994), La Chute de cheval, Olivier ou Le Voyant, autour de l’écrivain aveugle et résistant Jacques Lusseyran. Connu du grand public en tant qu’animateur-producteur du Masque et la Plume, Jérôme Garcin est aussi membre du jury Renaudot. (Source : Magazine Lire)

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Géopolitique du moustique

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En deux mots:
Après avoir exploré le coton, l’eau et le papier, Erik Orsenna poursuit ses voyages didactiques en s’attaquant cette fois au moustique. Un combat perdu d’avance, ou presque, mais qui n’en demeure pas moins passionnant.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Géopolitique du moustique
Erik Orsenna / Isabelle de Saint-Aubin
Fayard
Essai
288 p., 19 €
ISBN: 9782213701349
Paru en mars 2017

Où?
Poursuivant ses traités sur la mondialisation, l’auteur nous entraîne sur presque tous les continents, de Guyane au Cambodge, en passant par la Chine, le Sénégal, le Brésil et la France, sans oublier la forêt Zika en Ouganda.

Quand?
Si les reportages sont actuels, de nombreuses références historiques nous entraînent vers le passé tout au long de l’ouvrage.

Ce qu’en dit l’auteur
« Les moustiques viennent de la nuit des temps (250 millions d’années), mais ils ne s’attardent pas (durée de vie moyenne : 30 jours). Nombreux (3 564 espèces), volontiers dangereux (plus de 700 000 morts humaines chaque année), ils sont répandus sur les cinq continents (Groenland inclus).
Quand ils vrombissent à nos oreilles, c’est une histoire qu’ils nous racontent : leur point de vue sur la mondialisation.
Une histoire de frontières abolies, de mutations permanentes, de luttes pour survivre, de santé planétaire, mais aussi celle des pouvoirs humains (vertigineux) qu’offrent les manipulations génétiques. Allons-nous devenir des apprentis sorciers ?
Toutefois, ne nous y trompons pas, c’est d’abord l’histoire d’un couple à trois : le moustique, le parasite et sa proie (nous, les vertébrés).
Après le coton, l’eau et le papier, je vous emmène faire un nouveau voyage pour tenter de mieux comprendre notre terre. Guyane, Cambodge, Pékin, Sénégal, Brésil, sans oublier la mythique forêt Zika (Ouganda) : Je vous promets des surprises et des fièvres !
Pour un tel périple dans le savoir, il me fallait une alliée. Personne ne pouvait mieux jouer ce rôle que le docteur Isabelle de Saint Aubin, élevée sur la rive du fleuve Ogooué, au cœur d’un des plus piquants royaumes du moustique. » Erik Orsenna

Ce que j’en pense
Erik Orsenna est un vulgarisateur hors-pair. J’imagine qu’il pourrait même rendre l’analyse d’un bottin téléphonique passionnante. Fidèle au modèle qu’il a conçu pour nous expliquer la mondialisation et avec lequel il nous a successivement raconté le parcours d’une balle de coton, suivi le trajet de l’eau ou encore la fabrication du papier, il a cette fois choisi un animal comme figure de proue de la mondialisation: le moustique. À suivre notre académicien avide de savoir, on comprend très vite le potentiel formidable de cet insecte aussi minuscule que terrifiant.
Quelques chiffres suffisent du reste à illustrer la dimension du problème. En 2015, les moustiques ont causé la mort de plus de 800000 personnes, alors que la même année les conflits humains ont tué 580000 personnes. Même un bestiaire à la Prévert qui rassemblerait requins, lions, crocodiles, serpents, chiens, ours ou autres prédateurs n’arriverait pas à la cheville de ces insectes. Au tableau de chasse du moustique on répertorie les victimes du paludisme, de la dengue, du Zika, de la fièvre jaune, du chikungunya pour ne prendre que les parasites et virus les plus connus que transmettent ces espèces qui n’ont sans doute pas encore été toutes découvertes.
C’est dire le potentiel de nuisance de ces minuscules bestioles. C’est dire aussi combien le combat mené sur tous les continents est vital. Avec l’aide et la caution d’Isabelle de Saint-Aubin, Erik Orsenna peut se lâcher et entraîner le lecteur dans cette guerre à l’issue très incertaine, dans un combat où les plus malins ne sont pas forcément ceux qu’on croit (l’adaptabilité des moustiques aux pièges qu’on leur tend est phénoménale), dans une stratégie battue en brèche par le tourisme et les voyages qui rendent possible – voire inéluctable – l’invasion de nouvelles espèces dans des régions jusque-là préservées. Le cas du moustique-tigre en est un exemple révélateur.
Très didactique, l’ouvrage est construit sur une série de voyages et d’entretiens qui en le rendent aussi passionnant à lire qu’un roman. Découpé en trois grandes parties, il commence par dresser le portrait des moustiques (Qui sont-ils ?) avant de partir sur leurs traces (Où sont-ils ?) puis de détailler les recherches en cours (Comment s’en débarrasser?). Si le but du livre n’est pas de gâcher les vacances du lecteur, il faut bien reconnaître que les différentes techniques d’éradication, des recettes de grand-mère aux techniques utilisant la génétique, montrent toutes leurs limites.
Puis-je me permettre de vous suggérer l’achat d’un moustiquaire avant d’attaquer cet essai passionnant ? Car si vous avez besoin d’être rassurés, je ne vois guère que cette solution. Le très intéressant dossier complémentaire mis en ligne par l’Institut Pasteur n’étant pas vraiment susceptible de vous rassurer, au moins à court terme. Bzzzz, bzzzz !

Autres critiques
Babelio 
Paris-Match (Catherine Schwaab)
L’Express (Marianne Payot)
Le JDD (Bernard Pivot)
La Croix (Denis Sergent)
Le Point (Violaine de Montclos)
Blog Errances immobiles 


Erik Orsenna présente son livre « Géopolitique du moustique. Petit précis de mondialisation IV » (Fayard)

Les premières pages du livre 

Extrait
« Si certains parviennent tant bien que mal à la cinquantaine, la plupart d’entre eux, à commencer par les moustiques, ne vivent pas longtemps. En d’autres termes, ils ne sont pas embarrassés par leurs vieux. À peine ont-ils at teint la pleine force qu’ils ont la décence de mourir pour laisser la place aux jeunes. On pourrait objecter qu’ils perdent ainsi en expérience. Ce manque est pallié par leur très longue présence sur la Terre : en quatre cents millions d’années, certes on prend son temps, mais on s’adapte à tout !
Quand la dynamique de l’espèce l’emporte sur la revendication de l’individu, il y a gros à parier que la vitalité générale y gagne. »

À propos de l’auteur
Erik Orsenna est l’auteur de L’Exposition coloniale (prix Goncourt 1988), de Longtemps, de Madame Bâ et de Mali, ô Mali. Il a écrit aussi des petits précis de mondialisation, dont Voyage aux pays du coton (2006), et deux biographies, l’une consacrée au jardinier de Louis XIV, André Le Nôtre, Portrait d’un homme heureux (2000), et l’autre à Louis Pasteur, La Vie, la Mort, la Vie (2015). On lui doit également cinq contes célébrant la langue française dont La grammaire est une chanson douce (2001). Entré à l’Académie française en 1998, il occupe, sans légitimité aucune, le siège de Louis Pasteur et d’Émile Littré. (Source : Editions Stock)

Site internet de l’auteur 
Page Wikipédia de l’auteur

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Les insatiables

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En deux mots
Un journaliste d’investigation, enquêtant sur la mort d’une prostituée, met à jour un scandale politico-économico-sanitaire. Une plongée décapante dans la France d’aujourd’hui.

Ma note
etoileetoileetoileetoile (j’ai adoré)

Les Insatiables
Gila Lustiger
Éditions Actes Sud
Roman
traduit de l’allemand par Isabelle Liber
384 p., 23 €
EAN : 9782330066598
Paru en septembre 2016

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris et en région parisienne, à Évry, Mantes-la-Jolie et en allant vers la Normandie à Vernon, Louviers, Rouen, Pont-l’Évêque, tandis ques communes de Charfeuil et Rosaires semblent nées de l’imagination de l’auteur. En revanche, des voyages dans les hauts-lieux touristiques sont tels que Saint-tropez, Marbella, Genève, Saint-Moritz ou Porto-Cervo sont évoqués.

Quand?
L’action se situe d’une part en 1984 et d’autre part 27 ans plus tard avec le reprise de l’enquête par le personnage principal du livre.

Ce qu’en dit l’éditeur
En 1984, Émilie T., jeune escort-girl parisienne, avait été sauvagement assassinée, meurtre jamais élucidé. Vingt-sept ans plus tard, la presse annonce l’arrestation d’un employé de banque sans histoires, Gilles Neuhart, dont l’ADN correspond à celui trouvé sur la scène du crime.
Dix-sept lignes – c’est ce que son rédacteur en chef demande à Marc Rappaport sur cette affaire. Le journaliste, homme complexe et tourmenté, suit son intuition et cherche, envers et contre tout, à en savoir davantage sur le destin de la jeune femme.
Patiente et tenace, son enquête lève le voile sur un drame sanitaire impliquant quelques insatiables de l’industrie chimique et de la sphère politique.
Dans cet ambitieux roman dédié au journalisme d’investigation, Gila Lustiger dresse un portrait impitoyable de certains milieux français. S’inspirant de faits réels, l’auteur explore strate par strate la société parisienne et provinciale.
Un réquisitoire puissant contre les maux qui affligent nos démocraties néolibérales.

Ce que j’en pense
Gila Lustiger, auteur allemande vivant depuis plus de vingt ans en France, nous offre avec ce roman tout à la fois un thriller passionnant, une charge contre les élites, la révélation d’un scandale sanitaire et un portrait au vitriol de la France d’aujourd’hui. C’est dire la richesse et la densité de cette analyse sans concessions des mœurs de ces dirigeants politiques et économiques que le pouvoir aveugle et qui s’autorisent crimes et châtiments en toute impunité. Ceux qu’on appelle Les Insatiables. Elle nous dépeint la réalité de cette France à deux vitesses, ce fossé entre les nantis qui se permettent tout et les sans-grade qui semblent condamnés à subir leur sort.
C’est à un journaliste d’investigation répondant au nom de Marc Rappaport que l’auteur va confier le soin d’entraîner le lecteur dans un dossier non-élucidé. Franc-tireur et mouton noir de la famille, ce dernier ne se satisfait pas de voir les enquêtes de police bâclées ou trop vite classées, comme cet assassinat d’une prostituée survenu en 1984. Si, près de trente ans plus tard, on reparle de l’affaire, c’est que la police scientifique a pu exploiter des traces ADN et remonter jusqu’à un certain Gilles Neuhart, employé de banque et père de famille sans histoires.
Seulement voilà, Marc va constater très vite que sa culpabilité ne saurait être aussi évidente que la police l’affirme. En parlant à son épouse, puis au présumé coupable, il va comprendre que l’origine de ce viol, puis du meurtre brutal qui a suivi, est à chercher ailleurs.
Pierre, son rédacteur en chef et ami, lui enjoint de ne pas s’obstiner, d’autant que les pressions ne tardent pas à arriver.
«Pour des raisons profondes et inconnues, on se laissait entraîner et, soudain, on se retrouvait tout entier accaparé». Marc ne cédera pas, notamment en raison de son passé (son grand-père était un grand capitaine d’industrie) ainsi que de la proximité avec les habitants de son village d’enfance. Du coup Gila Lustiger rajoute encore une strate supplémentaire à ce formidable roman : on peut le lire comme un manuel à l’usage des jeunes journalistes, véritable mode d’emploi de l’investigation.
Ne négliger aucune piste, essayer de rapprocher des éléments qui n’ont à priori rien à voir, faire parler tous les protagonistes de l’histoire…
Voilà comment on passe d’un meurtre à une curieuse accumulation de cas de cancers, d’une prostituée tuée à Paris à une usine chimique aux procédés douteux. Grâce au chantage à l’emploi, elle peut se permettre de passer outre à certaines procédures, à faire fi de la législation pour accroître son marché et ses bénéfices.
Avec cette acuité que possède les personnes étrangères quand elles découvrent pour la première fois une ville, un milieu, des habitudes qui nous semblent tellement ancrées dans la société que l’on ne pense plus à les questionner, Gila Lustiger va dresser le catalogue des compromissions, des petits arrangements, de la corruption, de la criminalité en col blanc qui gangrènent notre pays.
On ne lâche plus le roman, d’autant que sa construction nous offre régulièrement de nouveaux coups de théâtre, reliant subtilement toutes les pièces du puzzle les unes aux autres : « D’un côté, nous avons le meurtre d’une prostituée commis il y a trente ans, e de l’autre ? Un groupe qui fabrique des additifs pour l’alimentation animale et dont le personnel présente un nombre élevé de cas de cancer du sein. Nous pensons que les deux histoires sont liées parce que le père de la victime et le beau-frère du meurtrier supposé travaillaient dans le même groupe. »
Bien plus plaisant que des ouvrages de sociologie, bien plus fascinant que les essais politiques, ce roman montre avec force détails un visage de la France, de l’évolution de la société. Que tous les candidats à la présidentielle devraient méditer, tant il est éclairant !

Autres critiques
Babelio 
RTL (Les livres ont la parole – Bernard Lehut)
Culture-Tops 
La Vie (Yves Viollier)
Le Temps (Stefanie Brändly)
Blog Le Suricate 
Blog Bouquivore 

Extrait
« Des questions, des questions, toujours des questions. Et une seule conclusion : il vieillissait, il perdait peu à peu de son mordant, comme Pierre, dont la mine était si pincée, maintenant, que Marc n’avait aucun doute sur la suite. Le rédacteur en chef allait céder. Allez, d’accord, dirait-il, je te donne une semaine pour tes recherches, une semaine, pas plus. Et bien sûr, à peine sorti du restaurant, il regretterait sa décision et confierait à son ami la fastidieuse page locale pour une période d’expiation d’au moins dix jours. Ce qu’il regretterait aussi. Si bien qu’un soir, il sonnerait chez Marc avec une bouteille de pomerol et un petit sourire en coin. »

À propos de l’auteur
Gila Lustiger, auteur de langue allemande, vit en France. Elle a notamment publié Nous sommes (Stock, 2005, sélectionné pour le prix Médicis étranger), Un bonheur insoupçonnable (Stock, 2008) et Cette nuit-là (Stock, 2013). (Source : Éditions Actes Sud)

Site Wikipédia de l’auteur 

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