Oiseau

SKADEN_oiseau

  RL-automne-2021

En deux mots
Dans un futur assez lointain, une poignée d’hommes et de femmes trouve refuge sur une planète où ils ne disposent guère que de quoi survivre, mais ils s’accrochent. Un groupe de Terriens débarque un siècle plus tard et vient remettre en cause l’équilibre déjà très fragile de la communauté.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

L’homme est-il un loup pour l’homme?

Dans ce roman d’anticipation, le norvégien Sigbjørn Skåden imagine un petit groupe d’humains installé sur une planète lointaine et qui voit débarquer des Terriens, sans savoir si ces nouveaux arrivants sont un espoir ou une menace.

Nous voici dans un monde qui pourrait fort bien être le nôtre dans moins d’un demi-siècle. L’un de ces instants de bascule, d’un combat pour la survie de l’humanité dans un environnement devenu de plus en plus hostile. Sur une planète non répertoriée pour l’instant vit une poignée de survivants, un peu plus d’une trentaine d’hommes et de femmes qui ont trouvé refuge sous un dôme qui leur permet d’assurer leurs besoins vitaux. Pourtant, ils disposent tout de même d’une certaine technologie, notamment d’écrans leur permettant de communiquer, car la parole a laissé place à l’écrit. Pour le reste, les animaux ont disparu et les repas sont tous à base de graines et de céréales, véritable viatique dans cet univers hostile ou même le jour et la nuit ne sont plus réguliers.
C’est dans ce contexte que débarquent les Terriens partis à la recherche d’exilés. Sur leur planète qui compte désormais plus de neuf milliards de personnes, la vie est aussi devenue de plus en plus difficile, les ressources s’amoindrissant toujours davantage.
L’arrivée de ces explorateurs n’est pas pour autant vécue comme une délivrance par les autochtones qui craignent notamment que leur infériorité dans le domaine scientifique et technologique ne se retourne contre eux, qu’ils deviennent des vassaux des nouveaux arrivants.
La première phase de la cohabitation est pourtant prometteuse, les messages d’encouragement et les promesses de soutien donnent même à certains l’impression que ces visiteurs seront leurs sauveurs, qu’ils pourront les aider à reconstruire leur histoire engloutie dans une perte de données et de toutes archives. Restent donc l’amour et la haine, la solidarité et le conflit.
Sigbjørn Skåden, qui se bat pour préserver l’identité des Sami dans une Norvège qui semble ne les considérer que comme une ethnie folklorique, dépeint cette guerre pour la survie d’un peuple dans une dystopie qui scinde le récit en deux époques, l’année 2048 et l’année 2147 et permet au lecteur de basculer de l’espoir au désespoir, de la paix à la guerre, de la vie à la mort. Les perspectives sont sombres, mais le roman est captivant, notamment par une écriture très éloignée des grandes épopées. Ici, il n’est pas question de retracer à la manière d’un Robinson Crusoé, le quotidien des habitants pour se nourrir et se protéger d’une nature hostile, pas davantage de faire étalage de découvertes scientifiques et de la supériorité du génie humain, mais de contempler ce monde qui n’offre plus guère de perspectives. Et nous oblige à nous poser les vraies questions. Existentielles. Vitales.

Oiseau
Sigbjørn Skåden
Agullo éditions
Roman
Traduit du norvégien par Marina Heide
160 p., 12,90 €
EAN 9782382460054
Paru le 7/10/2021

Où?
Le roman est situé sur une planète non répertoriée.

Quand?
L’action se déroule dans le futur, en 2048 et en 2147.

Ce qu’en dit l’éditeur
2048. Heidrun s’adresse à sa fille: en tant que première enfant née sur Home, elle incarne l’avenir des hommes sur cette planète. C’est là que se sont installés les passagers de l’expédition UR après avoir quitté la Terre, à bout de ressources. Mais la vie n’a rien à voir avec celle qu’ils ont connue: le climat est rude, la temporalité différente et aucun son ne parvient à percer le lourd silence qui règne là. Heidrun confie à sa petite le rôle de l’oiseau, celle qui saura les guider tous vers la lumière. 2147. Un siècle plus tard, la poignée d’hommes qui survivent difficilement sur Home rendent tous les jours hommage à leurs ancêtres, les pionniers. Mais un jour, leur quotidien est bouleversé par l’arrivée d’un vaisseau à bord duquel se trouve une équipe venue de la Terre. Tout le monde ne voit pas d’un bon œil cette intrusion : ces étrangers apportent-ils un nouvel espoir ou leur venue signera-t-elle la fin de la petite communauté ? Quel genre d’avenir nous attend si nous quittons la Terre ? Quels seront nos plus grands défis ? Les conditions de survie difficiles ou la nature humaine ? Telles sont quelques-unes des questions à la base de ce roman contemplatif qui saura donner goût à la science-fiction aux plus réfractaires.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
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Blog Le nocher des livres
Blog Les lectures du Maki

Les premières pages du livre
« 2048
Su, réveille-toi. Je vais te raconter une histoire. L’histoire de quelqu’un qui a découvert une planète inconnue. Tu entends, Su, ma petite fille ? Des gens sont partis dans un vaisseau qui portait le nom d’un oiseau, ils ont voyagé loin, longuement, jusqu’à trouver une tempête. Ils s’y sont précipités tout en sachant qu’ils ne pourraient jamais faire demi-tour, à des années-lumière de tout ce qu’ils connaissaient. Réveille-toi, Su, il faut que tu m’écoutes. Écoute ce que maman a à te dire. De l’autre côté, il y avait une planète. Ils l’ont appelée Sedes, parce que ce serait leur nouveau chez eux. Au bout d’un moment, une petite fille est née là-bas. C’était toi, Su. C’était toi.

Extrait du journal de bord
DE L’AUTRE CÔTÉ DE LA PLANÈTE, IL Y A L’OCÉAN. GRAND-PÈRE M’Y A EMMENÉE UN JOUR, AVANT QUE LES DERNIERS AVIONS NE SOIENT IMMOBILISÉS À TERRE. C’ÉTAIT L’APRÈS-MIDI, IL S’EST POSÉ SUR LE RIVAGE ET NOUS NOUS SOMMES INSTALLÉS LÀ POUR REGARDER L’INFINITÉ DU LARGE. AVANT LE COUCHER DU SOLEIL, DES TOURBILLONS SONT APPARUS, DES SPIRALES QUI SE SONT MATÉRIALISÉES UNE À UNE DANS LA DENSE COUCHE DE NUAGES ET SONT TOMBÉES DU CIEL, VERS LA SURFACE HOULEUSE. NOUS SOMMES RESTÉS LONGUEMENT LÀ, TANDIS QUE LA LUMIÈRE S’ÉVANOUISSAIT À L’HORIZON, DES CENTAINES DE TOURBILLONS S’AGITAIENT À FLEUR D’EAU, FRONÇAIENT LA NOIRCEUR DE L’OCÉAN.

2147
Le matin, le vent souffle. La lumière d’un soleil. Dans une zone montagneuse, au creux d’un petit renfoncement, un homme se redresse en position assise, à l’abri d’une tente en forme d’œuf. Il s’étire. Le paysage est aride et désert, seules quelques saillies rocheuses viennent percer le sable rouge, pas un brin de verdure, pas un mouvement, tout est statique, mort, sauf les bourrasques qui balaient le sable épais, fait non de grains mais de débris écarlates.
L’homme dans son œuf commence à manger. Un bruit omniprésent monte aux alentours, un bruissement subtil qui se lève avec la lumière matinale et se pose telle une nappe monotone sur le paysage. D’un geste lent et calme, il se nourrit et s’hydrate, tandis que le soleil grimpe de plus en plus haut au-dessus des crêtes. Une fois son repas terminé, il glisse l’emballage dans un sac et enfile un casque. Puis il replie la tente d’un seul geste et la fourre dans le sac. Sa combinaison est rouge, elle aussi, d’un rouge plus clair que la terre, et son casque d’un blanc fané, orné d’une visière transparente qui lui couvre tout le visage. Le tissu du vêtement s’agite quand l’homme se lève et fait face au vent, le nez pointé vers la montagne.
Il se met à escalader le versant. Ses pieds s’enfoncent dans le sol sans laisser de traces ; dès qu’il lève le talon, du sable ruisselle et comble le trou, comme si aucun être humain n’était jamais passé par ici. Au sommet du col, il s’arrête. Le paysage montagneux s’étire de toutes parts, rouge et désert. Le soleil est perché au-dessus de sa tête et le bruit s’est intensifié, le bruissement sourd a laissé place à un crépitement perçant, une vibration dans l’air qui vous transperce la chair et érafle le squelette. À l’aide d’un appareil qu’il sort de son sac, il fait quelques mesures de routine, alors que le vent redouble de force, tiraille le tissu de sa combinaison, lèche le sable au sommet. Les rafales s’acharnent sur lui, s’abattent en pellicule sur sa visière. L’homme reste immobile un instant, les yeux plissés vers le jour naissant, avant de ranger l’appareil, de tourner le dos au soleil et de redescendre là d’où il vient.

La lumière se dissipe. La vallée est une langue, un versant qui s’incline depuis les hauteurs pour venir se coucher au fond d’une profonde cuvette. Outre de petits reliefs qui rompent çà et là le sable rouge, le paysage est plat, monotone, rébarbatif. Quand l’homme franchit le passage qui y mène, l’obscurité a commencé à s’imposer. Dans la cuvette en contrebas, la lumière se diffuse à la manière d’une lanterne, un grand dôme éclaire peu à peu le crépuscule. L’homme se hâte dans cette direction. En s’aplanissant, le terrain s’élargit pour former un arc de part et d’autre de la vallée bordée de parois rocheuses escarpées qui, tout au fond, s’arrêtent sur un mur massif enfermant le tout dans un cocon.
Arrivé en bas, l’homme ralentit. Ses pas se font plus agiles, plus légers. Il coupe de biais, se dirige vers le côté de la vallée, où une imposante terrasse naturelle forme un toit, un léger appentis. Aux alentours, le sable est plus sombre, d’une teinte plus profonde, rouge bordeaux. Une vaste zone sableuse aux grains plus fins, plus collants, comme du terreau. Ce sont les vestiges des excavations, d’importantes quantités de terre ont été extirpées d’ici et acheminées ailleurs.
L’homme se penche, en attrape une poignée, la verse dans un étui qu’il a extrait de son sac, avant de se retourner d’un coup et de repartir vers le dôme lumineux, plus loin dans la vallée.
Même ici, le vent malmène la combinaison, les bourrasques remontent jusqu’à la crête et s’emparent de l’homme. Une fois tout près du but, il constate que la lumière du jour a presque décliné, mais celle du dôme l’éclaire de plus en plus. Une porte s’ouvre.
La pièce est une cellule isolée, un espace intermédiaire qui sépare le dehors du dedans. L’homme attend là sans bouger que s’allume un indicateur vert. Il retire alors son casque, libère un entremêlement d’épais cheveux noirs, il a les traits jeunes, le teint pâle et lisse, les yeux clairs, limpides. Après avoir retiré ses vêtements d’extérieur, il approche du mur qui donne sur le dôme et entre, aussitôt la porte ouverte.
La zone urbaine baigne dans une couleur mate et argentée, un reflet blême venu du soleil artificiel illumine les façades et les toits. L’homme marche entre les bâtiments. MONTIFRINGILLA, lit-on en lettres rouges flamboyantes dans son dos, au-dessus de la porte par laquelle il s’est glissé.
Des ombres tombent dans les ruelles, de petites poches d’obscurité. Il n’y a pas âme qui vive. Le toit du dôme est transparent, il fait sombre au-dehors, le crépitement perçant s’est tu, on n’entend pas un bruit, pas même le son des pas. Là où la ville prend fin pour laisser place à une grande zone cultivée qui s’étend sur tout le périmètre, l’homme pénètre dans une petite maison. Sans prendre la peine d’allumer, il traverse le séjour en direction de la cuisine, avance à tâtons à la lueur qui filtre de l’extérieur. Il attend d’être arrivé dans la salle de bains pour allumer, et s’observe dans le miroir. De sombres poils de barbes naissants lui criblent le menton, percent sa peau d’émail. L’eau coule à grand jet du robinet, au lieu de s’engouffrer droit dans la bonde, elle forme un maelström dans le lavabo. L’homme se baisse et se passe de l’eau sur le visage. Dehors, l’obscurité devient plus profonde.
Lorsqu’il se couche dans sa petite alcôve, la maison est de nouveau plongée dans le noir. Il dort. Et quand il se réveille, il voit une silhouette qui le regarde, assise dans la pièce. Il se redresse, bat des cils, allume la lumière.
Maman ? écrit-il sur un clavier laissé à son chevet. Maman, qu’est-ce qu’il y a ?
Ses paroles apparaissent sur un panneau mural.
Sa mère lui sourit.
Rien, écrit-elle. Je voulais juste être sûre que tu sois bien rentré.
Il fait noir. L’homme l’observe d’un air troublé.
Tu ne dors pas ?
Le vent se déchaîne depuis le coucher du soleil, le temps n’a jamais été aussi long, écrit-elle. La nuit dure depuis près de douze heures.
L’homme jette un œil par la fenêtre de l’alcôve. L’obscurité est toujours aussi profonde, mais les nuages filent à vive allure dans le ciel.
Tu as attendu longtemps ? écrit-il. Que je me réveille ?
Sa mère est assise sur un tabouret escamotable accroché au mur, dans un coin de la pièce. La lumière du lit jette des ombres sur son visage. Toute sa figure s’éclaire lorsqu’elle se penche en avant. Il fait bon.
Mais non, répond-elle, et elle lui passe la main dans les cheveux. Je mets en route le petit déjeuner?

Dans la cuisine, une seule lampe est allumée, une fenêtre au plafond donne sur la voûte, le toit du dôme et le ciel qui le surplombe, et une autre, dans un mur, sur le champ. Au-dessus courent des nuages isolés dans le noir, ils apparaissent dans la clarté des sources lumineuses qu’ils dissimulent, des étoiles qu’ils camouflent un instant pour ensuite les révéler.
Quand l’homme entre dans la cuisine, il trouve sa mère penchée sur la cuisinière, elle mélange le contenu d’une petite casserole sans prêter attention à lui. Il s’assied, la table est déjà mise. La vieille femme regarde d’un œil distrait le champ et les nuages qui filent dans le ciel, lui reste là, à l’observer.
Je ne me rappelle pas avoir jamais connu une tempête aussi violente, écrit-il au bout d’un moment.
Le texte apparaît sur un écran sphérique au-dessus de la table, mais sa mère, plantée devant la cuisinière, dos tourné, ne le voit pas. Il laisse ses paroles en suspens, le temps qu’elle se retourne, en vain. Il appuie alors sur une touche du clavier, et le texte passe sur un écran intégré à sa combinaison, au niveau du torse. Puis il s’approche de sa mère et lui prend délicatement l’épaule. Elle sursaute et se retourne, s’empressant d’afficher un sourire.
Tu m’as fait peur, écrit-elle, je ne t’avais pas vu.
Non, poursuit-elle, en réponse à ce qu’elle lit sur le torse de son fils, moi non plus.
La journée sera terriblement longue, peut-être la plus longue de l’histoire de Home, écrit-il.
Oui, peut-être.
Le calme règne dans la ville, personne n’a encore mis le nez dehors, mais quelques maisons sont allumées, des ombres glissent aux fenêtres, certains sont réveillés, ils attendent que le jour se lève. La mère retire la casserole du feu, elle l’apporte à table et s’installe sur le tabouret, en face de son fils.
Mange, écrit-elle, tant que c’est chaud.
Ils partagent le repas en silence, regardent par la fenêtre le périmètre du dôme et au-delà. La vieille femme mange lentement, elle porte tant bien que mal la cuillère à sa bouche, mâche tout en reposant sa main sur la table, pour répéter ce geste encore et encore. Elle a le visage maigre, les joues creuses, le teint hâve et flétri, grisâtre comme le papier qui se décompose en cellulose.

L’eau qui jaillit d’une fissure au pied de la montagne, en haut de la vallée, forme une rivière qui longe tout le territoire jusqu’à la paroi inférieure, où elle s’engouffre dans un trou dans la roche, disparaissant aussi soudainement qu’elle apparaît. Un cours éternel et indomptable, d’une force brutale, un flot blanc qui se précipite à travers la vallée, la seule source d’eau à ciel ouvert de la planète, en plus de l’océan à l’opposé.
Lorsque l’homme sort de chez lui, qu’il referme la porte de la maison, le jour a commencé à se lever. La lumière se faufile sur les bâtiments bas, s’installe sur les façades. Des nuages épars dissimulent un instant le soleil puis glissent plus loin, mais dans le dôme l’air est immobile et la température stable, seul un bruissement croissant vient perturber le silence, l’écho de la clarté du jour.
Il marche entre les maisons en direction du centre-ville, traverse une place puis s’introduit dans un bâtiment différent des autres, une construction à deux étages au toit vitré. La centrale de contrôle. Un cylindre de verre constitue le cœur du bâtiment : l’observatoire. Au sommet, un gigantesque télescope pointé vers la voûte est installé en contrebas d’une salle d’observation, avec un grand écran incurvé qui couvre tout un mur, ainsi que des machines, des chaises et une table. Un homme est assis là, seul, le regard fixé sur l’écran, sur les mesures qu’il parcourt à l’aide du tableau de commandes devant lui. Il est plus âgé, presque aussi vieux que la mère. Son nom, Ansgar, est cousu à points serrés sur sa combinaison, côté gauche.
Tu as interrompu l’excursion, écrit-il sans se retourner quand l’homme entre dans la pièce.
Ses paroles s’affichent sur le grand écran. Il pivote sur sa chaise, le salue d’un aimable hochement de tête. L’homme répond avec un sourire et prend place sur la chaise voisine.
On vérifie les résultats ensemble depuis le début ? suggère Ansgar. J’y ai jeté un œil, tout semble normal, mais c’est toujours mieux de regarder à deux.
Oui, tu n’es plus tout jeune, quelque chose pourrait t’avoir échappé, répond l’homme.
Peut-être, écrit Ansgar, le sourire aux lèvres.
Les analyses forment une masse flottante qui glisse lentement sur l’écran. Personne ne prononce un mot. L’homme s’enfonce dans sa chaise. À travers la baie vitrée, il voit sa mère, seule au milieu du champ. Elle va et vient dans le périmètre, tâte distraitement une pousse puis une autre, le visage tourné vers le fond de la vallée et sa formation de trente-quatre obélisques qui se dressent là où la rivière disparaît dans la roche. Un bosquet de pierre au milieu du paysage plat. À intervalles réguliers, elle s’arrête et se redresse, rentre les épaules, tout en scrutant les obélisques qui sortent du sable au loin.
Une jeune femme entre à son tour dans la pièce. Ils la remarquent seulement quand elle s’assied près de l’homme.
Bonjour, écrit-elle, avec un sourire radieux.
Tiens, ma fille, répond Ansgar, te voilà.
Bonjour, écrit l’homme.
Il la dévisage un instant et lui sourit.
Son nom, Iŋgir, est inscrit comme les leurs sur sa combinaison.
Il y a du nouveau ? leur demande-t-elle, le regard malicieux.
L’homme lui donne un coup de coude taquin. Iŋgir rougit et jette un œil à Ansgar. Il fixe de nouveau le flux de données qui défile sans cesse sur l’écran. Elle s’étire légèrement, bombe le torse, ses seins ressortent sous sa combinaison. Elle a les cheveux plus clairs que les deux autres, blond cendré, et la peau blanche, souple, sillonnée de vaisseaux bleuâtres. Elle dégage quelque chose de doux, de transparent. La fermeture éclair de sa combinaison laisse entrevoir la peau nue de son décolleté. À son tour, elle donne un discret coup de coude à son voisin, avant de se retourner vite vers l’écran, tout sourire.
Dix-sept portraits sont exposés au mur dans leurs dos, dix-sept hommes et femmes vêtus de la même combinaison, surmontés d’une inscription en grandes lettres : Nos 18 pionniers. Cor unum. Un seul cœur. Sur la première rangée se devine la trace d’une photographie qui a été retirée.
Dehors, la mère s’est immobilisée, le regard fixé sur les obélisques qui se dressent au fond de la vallée. La tempête se concentre de ce côté-là du ciel, les nuages qui roulent se font plus sombres et plus sauvages. Tous trois consultent longuement les résultats, assis à leurs places. Quand l’homme jette de nouveau un œil vers le champ, sa mère a disparu.
Voilà, rien de nouveau, écrit Ansgar une fois qu’ils ont tout parcouru.
Il y en a déjà eu, papa ? ironise Iŋgir.
Un jour, on pourrait connaître la percée, écrit Ansgar. Et tu ne pourras plus te moquer.
Il sourit à pleines dents, presque comme un rire muet. Le bruissement omniprésent s’accroît progressivement – le bourdonnement constant de microsons qui ricochent dans le conduit auditif – et s’étend en les enveloppant comme une couverture.
On devrait regarder le bulletin météo, écrit l’homme. On dirait que des conditions extrêmes nous attendent.
J’ai vérifié avant votre arrivée, répond Ansgar. Le vent devrait s’intensifier au cours de la soirée et de la nuit, je crois que nous allons affronter les rafales les plus fortes de notre histoire. C’est bien que tu aies arrêté les analyses et que tu sois rentré.
Oui, heureusement, écrit Iŋgir.
Elle déplace discrètement son bras pour que sa main repose contre celle de l’homme. Elle lui lance un regard, puis se tourne vers son père.
Ça souffle sur la rotation de la planète, reprend Ansgar. Si les pronostics s’avèrent exacts, la journée de demain pourrait être plus longue de 50 %, voire 75 %, que la moyenne.
Iŋgir remue la main, sa peau effleure celle de l’homme. Il a beau la regarder, elle continue en l’ignorant. Il finit par porter les yeux au-dehors, vers le champ déserté.
Il n’y a aucun danger, poursuit Ansgar. Mais la nuit sera longue. Très longue.
Iŋgir sursaute lorsque l’homme commence lentement à se lever. Elle le regarde enfin.
Tu t’en vas ? écrit-elle.
Je vais juste voir où est passée ma mère, répond-il. Je ne l’aperçois nulle part.
Elle a dû rentrer, écrit Ansgar.
Oui, sans doute.
Une fois à l’extérieur, l’homme coupe en direction de la partie inférieure du dôme. La zone cultivée, qui s’étend de tout son long, couvre plus de la moitié de toute la surface. Il marche tranquillement à travers champs, va d’un pas léger et prudent le long des sillons. Ses talons s’enfoncent dans la terre cultivée, du grain poisseux colle à ses semelles, … »

À propos de l’auteur

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Sigbjørn Skåden © Photo DR
Né en 1976, Sigbjørn Skåden est un écrivain same (lapon) installé à Tromsø. De langue same et norvégienne, il fait ses débuts en littérature en 2004 avec un poème épique contant le quotidien d’un village du Grand Nord de la Norvège à l’époque de l’entre-deux-guerres. Ce texte remarqué lui vaut d’être nommé au prestigieux prix du Conseil nordique en 2007. Oiseau est son deuxième roman, publié en Norvège en 2019 et salué par la critique. Il écrit également des textes pour des projets transartistiques expérimentaux. (Source: Agullo Éditions)
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L’Affaire Pavel Stein

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  RL-automne-2021

En deux mots
Paula Goldmann est journaliste, critique de cinéma. Sa rencontre avec Pavel Stein, après la projection de son dernier film, est houleuse. Mais elle veut en savoir davantage sur cet étrange homme et lui propose un entretien. De cette rencontre va naître une passion amoureuse.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Paula et Pavel, le feu et la cendre

Dans son nouveau roman Gérald Tenenbaum met en scène une relation amoureuse entre une journaliste et un réalisateur. L’occasion pour le romancier de se glisser dans la peau d’une femme et de tenter de mettre une passion en équation.

Paula Goldmann est une journaliste expérimentée, responsable de la rubrique cinéma-théâtre sur J-Médias. Sur cette «minichaîne thématique diffusée simultanément sur le réseau et les ondes hertziennes» elle tient la rubrique «Le Regard de Paula Goldmann», sur laquelle elle était censée «commenter les spectacles susceptibles d’interpeller le public d’origine ashkénaze ou séfarade dans sa recherche identitaire». Quand commence le roman, elle s’apprête à aller assister à une projection de presse. Le film intitulé Les Cent Vingt Jours de Sodome se veut une allégorie biblique, sans référence à Pasolini. Il est l’œuvre de Pavel Stein qui s’est fait une réputation dans la représentation du vide et de l’absence. Et si le film n’est pas dénué d’intérêt, il dérange Paula qui n’hésite pas à provoquer le réalisateur avant de quitter la salle.
Mais la journaliste n’a pas fini d’explorer la filmographie de cet homme bien mystérieux et éprouve quelques regrets. Aussi décide-t-elle de solliciter un entretien. À sa grande surprise ce dernier accepte et la reçoit dans son appartement laissé quasiment à l’abandon.
Est-ce parce qu’elle entend sortir de deux ans de traversée du désert sexuel, pour reprendre l’expression d’Antoine, son copain de toujours, «goy à son grand dam, et gay de surcroît», toujours est-il que leurs frictions finissent par provoquer une étincelle qui va embraser une passion. Très vite pour Pavel Paula va devenir aussi indispensable que l’air qu’il respire. Mais Paula est plus méfiante. Elle n’ose pas vraiment «investir ce no man’s land entre un passé à assumer et un avenir à construire». Peut-être en raison de la complexité de sa relation avec sa mère – figure tutélaire qui ne saurait manquer dans un roman juif – ou de la proximité avec sa tante, à moins que ce ne soit leur différence d’âge, toujours est-il que Paula refuse d’accompagner son nouvel homme lorsqu’il lui propose de la suivre à Londres. Mais se sentant à nouveau coupable, elle se rattrape quelques temps plus tard lorsque le cinéaste part chercher l’inspiration à Lhassa. C’est là, dans un Tibet qui se trouve sous la menace croissante de la Chine que leur relation va connaître de nouveaux développements, jusqu’à un épilogue que je me garderai bien de dévoiler.
Gérald Tenenbaum réussit une double performance avec ce roman, d’abord en se glissant dans la peau d’une femme sans que jamais cela ne fasse artificiel et ensuite en construisant le récit de telle manière que la tension de cette affaire Pavel Stein croisse au fil des dix-huit chapitres. Un nombre que ne doit rien au hasard, car l’auteur de Des mots et des maths reste un passionné des nombres et de la Kabbale. On retiendra aussi de cette histoire d’amour combien le poids du passé peut l’entraver, combien il est difficile de se débarrasser de son vécu pour s’ouvrir à d’autres bras.

L’affaire Pavel Stein
Gérald Tenenbaum
Éditions Cohen & Cohen
Roman
144 p., 17 €
EAN 978236749086
Paru le 26/08/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris et en proche banlieue, du côté de Saint-Ouen et Aubervilliers. On y évoque aussi des voyages au Proche-Orient, à Héliopolis et au Caire et au Tibet, à Lhassa en passant par Novossibirsk.

Quand?
L’action se déroule au tournant du XXIe siècle puis vingt ans après.

Ce qu’en dit l’éditeur
Au tournant du millénaire, Paula Goldman, une journaliste internet, est amenée à rencontrer Pavel Stein, un cinéaste singulier, connu pour ses œuvres autour de la mémoire, du manque et de l’absence.
Une relation inattendue s’installe.
Lorsque Stein lui envoie un billet d’avion pour le Tibet, où il est parti se ressourcer dans un monastère, la vie de Paula bascule.
Vingt ans plus tard, elle se penche à nouveau sur ce passé demeuré si présent. Elle a pour cela de multiples raisons, dont l’une, impérieuse, ne sera révélée qu’à la dernière ligne.
Servi par une narration à la première personne du féminin, le texte place le couple formé par Paula et Pavel dans la lignée des grandes amours de la littérature.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
La Cause littéraire (Gilles Banderier)
20 minutes
Blog L’Or des livres
Blog Textes et prétextes
Blog Rue de Siam
Prestaplume (Nathalie Gendreau)


Gérald Tenenbaum présente son roman L’Affaire Pavel Stein © Production Gérald Tenenbaum

Les premières pages du livre
Si j’ai entrepris ce récit, c’est que presque vingt ans plus tard, le passé que je pensais englouti dans le lit douillet de la mémoire remonte doucement à la surface. Il y a une bonne raison à ça, je la révèlerai en temps utile.
J’ai toujours eu un rapport étrange avec les objets mais, depuis quelques semaines, c’est une conspiration. Comme si les choses que l’on dit inanimées s’étaient donné le mot pour m’inviter à ouvrir les yeux, déclencher le mode alerte.
Ne mettons pas la charrue avant les bœufs. Reprenons depuis le début, juste avant le tournant du millénaire, alors que l’on attendait un séisme, un bouleversement, peut-être même la fin du monde, et que nous avons finalement subi la tempête, Lothar et Martin, des cyclones extratropicaux de type bombe, comme nous l’avons appris par la suite.
Ce matin-là, donc, aucune velléité d’introspection. J’étais pressée et les collants, tout simplement, n’étaient pas une option. Après un rapide coup d’œil à la fenêtre pour vérifier que le temps des jupes jambes nues n’était pas encore arrivé, j’ai attrapé mon jean vert, qui, dans la penderie était tombé de son cintre – je ne sais pas pourquoi les pinces sont toujours trop faibles pour maintenir les vêtements auxquels elles sont destinées, en tout cas celles de mes cintres à moi. Le pull-over bouteille qui allait avec le jean était encore dans la machine à laver, aussi j’ai dû me rabattre sur le petit haut gris à boutons. Les escarpins faisaient un peu habillé par rapport au reste mais ça pouvait passer. De toute façon, je n’étais pas tellement d’humeur camaïeu : avec le soleil d’avril qui se décidait enfin à réchauffer la planète, la perspective d’aller m’enfermer dans une salle obscure me fichait le bourdon.
Il n’y aurait sûrement pas grand monde à cette séance promotionnelle. Alors que Stein n’était pas précisément connu pour son aménité envers les journalistes, je supposais qu’il n’aurait tout de même pas la goujaterie d’être absent. J’échafaudais des scénarios plus ou moins catastrophe sur les diverses manières de l’aborder, ou de ne pas le faire.
Après la projection, je devais encore me rendre au studio pour rassembler de la documentation afin d’étayer le papier à écrire dans la soirée.
Il fallait aussi, avant, que je passe à la pharmacie.
Le vapo de mon eau de toilette semblait, pour une fois, résister à l’amicale pression de mon index. Je ne renonçais pas pour autant. Il y a des jours où je ne peux pas faire sans. Il céda finalement, dans un soupir exaspéré. J’étais prête à sortir.
Sur le palier, une auréole brunâtre encerclait mon paillasson. Pas le temps sur-le-champ. Je me promis d’y regarder de plus près à mon retour.

Extraits
« Il y avait déjà deux ans que j’avais obtenu la responsabilité régulière de la rubrique cinéma-théâtre sur J-Médias, la nouvelle minichaîne thématique diffusée simultanément sur le réseau et les ondes hertziennes. J’étais censée y commenter les spectacles susceptibles «d’interpeller le public d’origine ashkénaze ou séfarade dans sa recherche identitaire » — un cahier des charges assez flou pour me laisser toute latitude de nager à mon idée dans le bien nommé PAF. D’ailleurs, la désignation, à l’antenne et sur la page d’accueil, de ma «fenêtre » comme Le Regard de Paula Goldmann suffisait, pour le public comme pour les directeurs de programmation, à justifier a priori mes choix stratégiques. Entre nous, sans l’avoir claironné, je visais plus large, plus loin. Je voulais m’adresser à tout le monde.
Deux ans. À peu près la durée de ma traversée du désert sexuel, selon l’expression d’Antoine, mon copain de toujours, goy à son grand dam, et gay de surcroît. Nous y reviendrons. D’ailleurs, on y revient toujours.
Le film de Stein était intitulé Les Cent Vingt Jours de Sodome. Une allégorie biblique, sans référence, d’après lui, au regretté Pasolini » p. 19

« Dehors, le ciel était vert-de-gris, la pluie menaçait. Évidemment j’ai perdu mon quatre-vingt-troisième parapluie la semaine passée, pensai-je en observant les quatre feux rouges du carrefour, manifestement déréglés, et les piétons alentour, qui penaud, qui interdit, qui bêtement bravache. » p. 33

« Avant Stein, peut-être en raison de la complexité de ma relation avec ma mère ou de la proximité avec ma tante, je n’avais jamais osé investir ce no man’s land entre un passé à assumer et un avenir à construire, ce drôle de pont de singe entre deuil et angoisse.
Tendre paradoxe, le maître de l’absence m’avait appris le présent. Je n’étais pas près de l’oublier.
Je repartis le lendemain soir, en compagnie du même guide délicat. Samir n’avait pas réapparu. On m’a laissé entendre qu’il avait dû s’absenter pour traiter une affaire urgente dans la vallée. Je n’en ai pas cru un mot.
Compte tenu des événements, largement relatés par la presse, qui eurent lieu dans les jours et les semaines qui suivirent, personne ne sera surpris d’apprendre qu’à ce jour Stein n’a refait surface ni dans ma vie ni dans le monde. Il demeure une énigme. C’est aussi pour l’éclaircir que j’ai pris la plume.
Quoi qu’il en soit, quoi qu’il advienne, je suis certaine de la cohérence de son destin. Sans nul doute avait-il sciemment attendu la répression chinoise face à la résistance passive des lamas, et un souci esthétique, plus que toute autre motivation, l’a-t-il conduit à sceller son aventure individuelle dans un destin collectif. » p. 91

À propos de l’auteur
TENENBAUM-gerald_©Jean-Christophe_VerhaegenGérald Tenenbaum © Photo Jean-Christophe Verhaegen

Professeur à l’université de Lorraine, Gérald Tenenbaum est chercheur en mathématique pures et écrivain. Ses publications littéraires s’inscrivent dans de nombreux genres : théâtre, poésie, essai, nouvelles, roman. (Source: Éditions Cohen & Cohen)

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Le Courage des rêveuses

MERVILLE_le-courage_des_reveuses

  RL-automne-2021

En deux mots
C’est un rêve, mais de ceux qui marquent, de ceux qu’il ne faut pas oublier. Une femme prisonnière dans un camp, une épidémie qui fait des ravages et un besoin impérieux de savoir ce qui se trame vraiment et de regagner une liberté entravée. La résistance s’organise.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Du rêve au cauchemar

Dans le rêve dans lequel nous embarque Jacqueline Merville, une femme s’évade d’un camp en jouant avec la mort. Une fuite qui est aussi une exploration de notre besoin d’identité et de liberté face aux périls.

Certains rêves sont d’une telle force que, en vous réveillant, vous doutez d’avoir rêvé. Il arrive même quelquefois que vous ressentiez les sensations physiques qui vous atteignent dans votre phase onirique.
Et puis, il y a ces rêves qui vous marquent très fort, cauchemars que l’on voudrait oublier ou félicité que l’on aimerait tant avoir vraiment vécue ou poursuivre dans la «vraie vie».
Pour la narratrice de ce court roman, il s’agit d’abord de noter son rêve de peur qu’il ne disparaisse dans les limbes de sa mémoire, car elle éprouve le besoin de l’analyser.
Son voyage commence précisément à 12h 05 et s’achèvera à 20h et 32 secondes. Durant ce laps de temps, elle aura «vécu» une douloureuse expérience, tout en espérant qu’elle ne soit pas prémonitoire.
Elle se voit marcher, essayant d’atteindre un rivage après avoir fui un camp où étaient retenus des femmes et des hommes, soi-disant pour qu’ils soient préservés d’un dangereux virus. «Dans le camp tellement de rumeurs circulaient. L’assaut aurait eu lieu partout. Une attaque sur les rivages et dans les plaines, les vallées, à cause d’un enflement gigantesque des océans, mers, lacs, fleuves, du moindre espace d’eau. Ensuite serait venue la contamination, c’est uniquement cela qui intéressait les médecins du camp.»
Son but est de rejoindre Annie, Helena, Salima, Yoko, Myriam et Lol, un groupe de femmes qui ont choisi de ne pas avaler ce discours, d’entrer en résistance. L’un des stratagèmes pour s’échapper consiste à faire le mort. Après un solide et très long entraînement à de longues apnées simulant le décès, elle parviendra à ses fins: «Je n’ai plus respiré dès que nous avons eu l’ordre de dormir. L’écran de surveillance allait indiquer Décès. Peu après un infirmier est venu, a effleuré mon visage, a éteint l’écran de surveillance, je ne vivais plus pour le camp. Dans un camion on a posé délicatement mon corps à côté d’autres contaminés décédés.»
Reste maintenant à trouver une issue, en s’appuyant sur les expériences fortes du passé qui, par bribes, refait surface. Ce sont surtout des drames, des événements forts qui semblent avoir marqué sa mémoire. D’autres camps, ceux d’extermination de la Shoah, d’autres catastrophes naturelles comme un tsunami, d’autres épidémies, comme celle du Covid apparaissent alors avec plus ou moins de netteté.
En choisissant de faire de ce combat à l’issue très incertaine la clé d’un songe Jacqueline Merville choisit une manière douce de nous rappeler combien la liberté est un bien précieux, que jamais elle ne saurait être une évidence et qu’elle mérite tous les combats, à tout instant.

Le courage des rêveuses
Jacqueline Merville
Éditions des femmes
Roman
80 p., 10 €
EAN 9782721009067
Paru le 14/10/2021

Ce qu’en dit l’éditeur
Au sein d’un paysage lunaire et désertique, une femme s’échappe d’un camp où elle a été enfermée à la suite de l’explosion d’un Site qui l’a violemment contaminée. Elle y a subi des expérimentations scientifiques et s’est fait passer pour morte afin de s’évader. La narratrice à l’identité sibylline marche en quête de liberté et de remémoration. Au fil de son cheminement, les souvenirs refont surface par bribes nébuleuses.
Le texte est empreint d’événements tels que l’enfer de la Shoah ou encore le Tsunami qu’elle a relaté avec une grande justesse dans son ouvrage The Black Sunday, 26 décembre 2004 (des femmes-Antoinette Fouque, 2005). Sans être mentionnée, l’évocation de la pandémie du Covid-19 révèle l’humanisme profond et singulier de l’autrice. La rêveuse finit par se réveiller, mais le songe est d’une actualité percutante.
«J’ignore ce qu’est devenu le monde dont je me souviens. De ma mémoire je me méfie aussi. Est-ce bien la mienne ? Suis-je vraiment celle que je pense être à cause d’images, de détails, de sensations, revenus si soudainement dans le camp ? Est-ce une guérison ou encore une manifestation de la contamination ? Suis-je encore sous surveillance ? Il faudrait que je puisse parler avec celles et ceux qui n’ont pas eu la tête lessivée. Alors je saurais que le monde dont je me souviens est réellement le monde où j’ai vécu. Ma seule certitude est que je marche, je marche, je marche mais où?» J. M.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Le littéraire (Jean-Paul Gavard-Perret)

Les premières pages du livre
Les rideaux en mousseline bougent. Les parfums de sève venant de la pinède se mélangent à celui du café. Annie est en short, elle pose les tasses sur la table de la terrasse. Le bruit des cuillères me réconforte.
— Tu n’as pas cessé de bouger cette nuit! dit-elle lorsque je la rejoins.
— Est-ce que certains rêves sont des visions prémonitoires? ai-je demandé.
— Certains rêves, oui…
— Le pouvoir des mots existe et travaille à changer ce qu’on pense inéluctable, toi qui es journaliste tu le dis souvent. Je vais écrire ce rêve.
— Je travaille avec le réel, pas avec des rêves!
— Tu reviens quand?
— Dès demain, et avec quelques amies. Il est temps que tu les rencontres.
J’ai fait la vaisselle, puis nous avons coupé les fleurs fanées du jardin. Comme un orage est annoncé, Annie rentre les coussins et hamacs dans le garage avant de partir. Sa voiture est entrée dans la pinède, j’écoute le bruit du moteur jusqu’à ce qu’il disparaisse.
Comme d’habitude les cheminées de la Centrale lâchent des nuages de vapeur ronds qui deviennent de hauts cylindres dans le ciel. L’océan a un doux ressac.
Ce voyage nocturne voudra-t-il m’habiter à nouveau pour que je puisse le noter avant qu’il ne s’efface comme le font les rêves? Celui-ci allait d’un lieu à l’autre, d’une mémoire à l’autre. Si je l’écris tout prendra sens et même plus. Je ne peux pas laisser mourir cette femme courageuse qui a visité mon sommeil.
Il est bientôt midi. J’ouvre mon cahier.

12 heures et 05 minutes
Où est le rivage? À l’est? Je n’ai vu que trois femmes assises à l’abri d’un monticule de rochers, elles avaient tendu un bras dans cette direction puis étaient retournées dans un sommeil étranger à tout ce que je connais du sommeil.
Je marche. Je dois atteindre le rivage.
Avant de marcher j’étais dans un camp de l’autre côté de ce que nous appelions les plantations. Contaminé était le mot en usage là-bas.
Dans le camp tellement de rumeurs circulaient. L’assaut aurait eu lieu partout. Une attaque sur les rivages et dans les plaines, les vallées, à cause d’un enflement gigantesque des océans, mers, lacs, fleuves, du moindre espace d’eau.
Ensuite serait venue la contamination, c’est uniquement cela qui intéressait les médecins du camp. Le Site était en nous. Mais quoi était en nous ?
Le Site aussi a dû finir en morceaux comme les bâtiments, pylônes, ponts, les trains. Son explosion, je ne l’ai pas vue, pas entendue. L’invasion des eaux si, Annie et ses amies étaient avec moi.
Selon la Mathématicienne, qui avait son lit près de la fenêtre qui donnait sur le mur le plus haut du camp, une place dont personne ne voulait, nous étions depuis cinq années dans ce campement.
Cinq ans léthargiques.
Un coma d’une nature nouvelle puisque j’étais consciente, mais vide.
Une tête pas même dodelinante, une tête traversée de courants d’air, tête comateuse sur un corps pas comateux.
Maintenant je pense avoir retrouvé mon nom et la vie de ma mémoire.
Peut-être ai-je retrouvé une mémoire qui n’est pas la mienne ou une mémoire partielle, tronquée qui me fait m’étonner de ces étendues vides. Le chaos des constructions, cet enchevêtrement, ont disparu. La pluie a dû disparaître aussi. De la terre craquelée, blanche, à perte de vue. Et ce vent, un souffle monocorde, sans rafale.
Je marche avec vigueur parce que je veux les rejoindre. Annie et ses compagnes ne peuvent être que près du rivage où nous étions lorsque la catastrophe a eu lieu. Ensemble, assises dans un jardin avec des fauteuils en rotin et trois hamacs colorés au bout d’un chemin traversant une pinède. Annie, Helena, Salima, Yoko, Myriam et Lol étaient arrivées en courant sur ce chemin quelques semaines auparavant à la fin d’un après-midi du début de l’automne.
Annie les avait conduites chez moi, juste pour une pause, se nourrir, dormir un peu. Elles étaient restées parce que je voulais qu’elles vivent. Ma maison, la leur, la nôtre, avais-je dit sans hésiter.
Des rideaux en mousseline, des meubles des années 1950, une terrasse dallée de grandes pierres claires. Des lauriers roses, des plantes dont je n’avais jamais su le nom. Les arbres, si, je connaissais, cyprès, pins parasol, saule, eucalyptus.
Myriam savait les plantes, graines, pistil, nervures, racines, elle avait la main verte, mais aucun papier. Ses yeux, souvent un voile douloureux y passait. Elle me caressait alors le visage en disant «C’est quand je retourne là-bas». Elle était arrivée en nageant, plus à l’ouest. Elles l’avaient cachée, et cela bien avant qu’elles ne déboulent dans la pinède.
Salima, grande et silencieuse, une chevelure noire, écrivait dans des carnets qu’elle rangeait dans son sac à dos. Aucun ne traînait sur les tables. Son sac était son
placard. Quand nous ne parvenions pas à dormir, elle nous lisait l’un des carnets, une couverture mauve, celui écrit avant l’époque de Ladette. Je n’en comprenais que la musique, elle écrivait ses poèmes en allemand. Une musique de l’âme, quelque chose de mystique.
Elle était la plus téméraire. La foi est sans doute une force.
Parfois je me disais, secrètement, que notre résistance était vaine car les gens vivaient Ladette comme une fatalité ou une entité invisible.

Extraits
« Lia pensait qu’elle voyait le futur, un futur bienveillant, mais aussi l’irréparable, plein de nœuds noirs attirant d’autres catastrophes.
Étions-nous toutes et tous déments ?
Les médecins ne nous tuaient pas, ils entretenaient notre survie, nous étions le secret du Site.
Je me suis évadée dès que j’ai retrouvé mon nom et la vie de la mémoire qui va avec ce nom. Comme Lia, je voulais vivre donc m’évader donc qu’on me pense morte.
Avec Lia nous nous entraînions à de longues apnées simulant la mort.
Je n’ai plus respiré dès que nous avons eu l’ordre de dormir. L’écran de surveillance allait indiquer Décès. Peu après un infirmier est venu, a effleuré mon visage, a éteint l’écran de surveillance, je ne vivais plus pour le camp.
Dans un camion on a posé délicatement mon corps à côté d’autres contaminés décédés. Ils ne sentaient pas le cadavre, mais une odeur sucrée. Des cadavres sans rigidité mais froids. Les scientifiques utilisaient les dépouilles pour d’autres recherches disait le Charpentier. Morts ou vivants, nous avions en nous la clef, mais de quoi? » p. 22

« Des femmes arrivent par centaines avec des ballons mauves et jaunes qu’elles tiennent par un fil. Samira reçoit un projectile dans la mâchoire. Je crie, les femmes crient.
Elles tendent leurs bras nus face aux boucliers. Les ballons montent le long des immeubles. Ils prennent une autre couleur, un jaune solaire, presque doré. Plusieurs d’entre elles ont le torse nu avec des lettres tracées sur la peau. Les hommes casqués les cognent, elles tombent. Des femmes très grandes vêtues de combinaisons noires sont arrivées et comme des boxeuses frappent les hommes casqués, piétinent leurs boucliers. La mâchoire de Samira pend, d’autres femmes ont les yeux abîmés. Les femmes boxeuses luttent mais elles n’ont pas d’arme, pas même un petit couteau comme avait eu la Tosca pour venir à bout du tyran de Rome. » p. 53

À propos de l’auteur
MERVILLE_Jacqueline_©DRJacqueline Merville © Photo DR

Jacqueline Merville est écrivaine et peintre. Elle a publié dix livres (fiction, poésie) aux éditions des femmes-Antoinette Fouque. Elle a également publié d’autres recueils de poésie, notamment à La Main courante, et dirige depuis 2002 une collection de livres d’artistes, «Le Vent refuse». Depuis 1992, Jacqueline Merville partage son temps entre le Sud de la France et l’Asie. (Source: Éditions Des Femmes)

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Revenir à toi

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  RL-automne-2021

En deux mots
La nouvelle qu’elle attendait depuis trente ans surprend Magdalena: on a retrouvé sa mère dans un village de Lot-et-Garonne. La comédienne part toutes affaires cessantes à sa rencontre. Au choc des retrouvailles va succéder une quête des origines et la réappropriation de sa propre histoire.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Redire maman après trente ans de silence

Si Léonor de Récondo a changé d’éditeur, elle a conservé sa plume étincelante pour raconter dans Revenir à toi les retrouvailles d’une fille avec sa mère trente ans après leur douloureuse séparation.

Le hasard a voulu que le message parvienne à Magdalena moment où elle sortait de chez sa dermatologue. Adèle, son agente, lui annonce tout de go que l’on a retrouvé sa mère. La nouvelle qu’elle attendait depuis trente ans la sidère. Et ce n’est que quelques minutes plus tard qu’elle à la présence d’esprit de demander à quel endroit elle a été localisée. Le SMS qui suit, toujours aussi factuel indique: «Maison éclusière à Calonges sur le canal latéral, Lot-et-Garonne».
Magdalena dispose de quelques jours avant de retrouver les planches et les lectures préparatoires de l’Antigone de Sophocle qu’elle prépare pour le Festival d’Avignon. La comédienne ne se pose guère de question et prend la direction du Sud-Ouest. En train jusqu’à Bordeaux, puis en voiture jusqu’à destination. Un voyage qui lui offre une première occasion de rassembler ses esprits, de faire défiler les bribes les plus vivaces de son histoire. Comme ce jour où, à quatorze ans, on lui a annoncé que sa mère était partie se reposer «chez des professionnels» et qu’on ne pouvait pas la contacter. Autour de la table la grand-mère Marcelle, le grand-père Michel et Isidore, le père se murent dans un silence d’autant plus difficile à accepter pour Magdalena qu’elle est dans sa période de sa vie où elle aurait tant besoin d’Apollonia, maintenant que son corps se transforme, que les regards des hommes se font plus insistants, que la jeune fille devient femme.
Alors lui reviennent en mémoire sa beauté, sa mélancolie et le parfum de la poudre de sa mère. Et l’absence. La douleur de l’absence qu’elle tentera de conjurer avec le théâtre et cette Antigone, dans la version d’Anouilh, qui lui permettra de se rapprocher de l’absente. «Durant cette année de troisième, sous le regard tendre de monsieur Berthelot, Magdalena sauvait sa peau. En créant son propre monde, elle s’élaborait en glaise, se façonnait en pied, armatures dedans. Bien droite.
Quand elle entra sur scène pour la première et unique représentation — le préau transformé en salle de spectacle, fenêtres tendues de noir, chaises prêtes à accueillir le public, loges installées dans les toilettes pour filles, gloussements et transpirations — le sol s’échappa, aspiration du vide, elle exécuta alors sa danse sur le fil.»
Cette vocation lui conduira jusqu’à la renommée, un César, et une vie sans problèmes, au moins au niveau matériel.
Mais c’est une toute autre femme qui arrive à Calonges. Anxieuse et désemparée. car la petite maison au bord du canal a les volets clos et personne ne lui répond. Elle décide alors de s’installer en face, s’achète une tente, un duvet, des chaussures et quelques vêtements dans un magasin de sport et attend patiemment un signe de vie. Jordan, le vendeur, est intrigué par cette cliente très particulière et, s’il ne le reconnaît pas, est fasciné par sa grâce et sa beauté. Après son travail, il ira la retrouver…
Quand Apollonia finit par apparaître, le roman prend une nouvelle dimension. Ce n’est plus seulement la fille qui a rendez-vous avec son passé, mais aussi sa mère. Un épisode traumatique né d’un autre épisode traumatique. Mais les mots pour le dire ont depuis bien longtemps été avalés par la douleur. Avec délicatesse et sensibilité, Léonor de Récondo fait alors appel aux autres moyens de communiquer, notamment au toucher et à l’odorat. La plume sensuelle de la romancière qui est, rappelons-le aussi, violoniste de grand talent fait ici merveille, à tel point qu’il nous est possible de lire entre les lignes, de sentir et ressentir les émotions de Magdalena dans son parcours. Fort et prenant.

Revenir à toi
Léonor de Récondo
Éditions Grasset
Roman
180 p., 18 €
EAN 9782246826828
Paru le 18/08/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Calonges dans le Lot-et-Garonne. On y évoque aussi Paris, Marmande, Cadillac ainsi que Le Chambon-sur-Lignon et Lódź.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Lorsqu’elle reçoit un message lui annonçant qu’on a retrouvé sa mère, disparue trente ans plus tôt, Magdalena n’hésite pas. Elle prend la route pour le Sud-Ouest, vers la maison éclusière dont on lui a donné l’adresse, en bordure de canal.
Comédienne réputée, elle a vécu toutes ces années sans rien savoir d’Apollonia. Magdalena a incarné des personnages afin de ne pas sombrer, de survivre à l’absence. Dès lors que les retrouvailles avec sa mère approchent, elle est à nu, dépouillée, ouverte à tous les possibles.
Revenir à toi, c’est son voyage vers Apollonia. Un voyage intérieur aussi, vers son enfance, son père, ses grands-parents, ses amours. Un voyage charnel, parenthèse furtive et tendre avec un jeune homme de la région. Lentement se dévoile un secret ancien et douloureux, une omission tacitement transmise.
Revenir à toi, c’est aussi un hommage à Antigone et aux grands mythes littéraires qui nous façonnent. Magdalena a donné vie à des personnages, elle est devenue leur porte-voix. Devant Apollonia, si lointaine et si fragile, sa voix intérieure se fait enfin entendre, inquiète mais déterminée à percer l’énigme de son existence.
En l’espace de quelques jours, dans cette maison délaissée, Magdalena suit un magnifique chemin de réconciliation avec l’autre et avec elle-même. Vie rêvée et vie vécue ne font désormais qu’une.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Libération (Alexandra Schwartzbrod)
Page des libraires (Victoire Vidal Librairie La Manufacture à Romans-sur-Isère)
Blog Les papiers de Calliope (Stéphanie Loré)


Léonor de Récondo présente Revenir à toi © Production Éditions Grasset

Les premières pages du livre
« Magdalena est allongée sur le lit recouvert d’une feuille de papier jetable, elle observe le médecin, et remarque son front trop lisse, les ridules autour des lèvres comblées, gonflées, publicité pour les injections qu’elle propose.
Et Magdalena dit, sans l’avoir prémédité, j’ai ce grain de beauté dans le cou. Ça me dérange pour me coiffer, j’ai peur que le peigne ne l’arrache, et pour les perruques aussi, le maquillage, il faut toujours que je pense à le protéger.
La dermatologue regarde, touche de son doigt froid. Son index analyse matière et densité. Elle s’excuse justement du froid et ajoute, ce n’est rien, je vais vous l’enlever tout de suite.
Elle imbibe un coton de lotion anesthésiante, le pose quelques instants sur le grain de beauté, et d’un coup de scalpel tranche net le bout de peau brunâtre. Un peu de sang, c’est fini.
La dermatologue, contente d’elle, sourit.
C’est allé vite pour Magdalena, elle n’a rien senti. Elle demande, fini quoi ?
Le grain de beauté.
Et le médecin lui colle un pansement à la place.

Dans la rue, Magdalena se demande pourquoi elle a accepté que cette femme qu’elle ne connaît pas lui coupe ce petit bout de peau.
Son téléphone sonne.
Sur l’écran apparaît la photo d’Adèle, son agent.
Oui ?
La voix lui dit quelque chose qu’elle ne comprend pas.
Quoi ? Qu’est-ce que tu racontes, Adèle ?
Et Adèle répète plus lentement : Magda, on a retrouvé ta mère.
Magdalena raccroche, range le téléphone.
Cet appel n’a pas existé. Rien à entendre, rien à comprendre, mais il provoque une fissure dans ses pensées. Fissure aussi fine que l’incision dans son cou. Elle la sent, elle a peur du flot de souvenirs qui pourrait surgir. Un suintement qui finirait par tout emporter. Emporté, le château construit depuis l’enfance. Goutte après goutte, l’édifice s’effondrerait sur lui-même, noyant sa volonté farouche, arrachant les tuteurs et laissant les mortiers dissous.
La houle est profonde.
Combien d’années pour s’interroger sur l’absence, s’y soumettre, s’y conformer, raison faite ? Elle ne veut pas compter. Compter, c’est commencer de donner chair aux souvenirs, c’est croire que ce coup de fil a eu lieu.
Un grain de beauté en moins, elle en était là, juste là, pas plus loin.
Son portable vibre encore et encore dans son sac. La fissure s’étend dans son cerveau.
Elle s’empare du téléphone. Cinq appels en absence. Adèle.
Personne ne peut lui parler de sa mère. Personne n’en a le droit parce que nul n’a su lui expliquer. Et si des réponses existaient bel et bien, ce serait trop tard.
Trente ans.
Pourquoi faire semblant ? Magdalena a compté chaque jour, des petits bâtons les uns à côté des autres dans sa tête, une foule en désordre.
Elle envoie un SMS à Adèle : Où ça ?
Maison éclusière à Calonges sur le canal latéral, Lot-et-Garonne.
Un pas devant l’autre sur le trottoir parisien, Magdalena est en route, à pied, en train, en bateau, s’il le faut.
Elle prend le métro vers la gare Montparnasse, achète un billet à un guichet automatique. Le prochain train pour Bordeaux part dans trente minutes. Elle a retiré 500 euros. Les dix billets de cinquante sont rangés dans son portefeuille.
Deux heures de train, ensuite, elle ne sait pas. Elle sait simplement que c’est par là, dans ce coin de France. Ça la rassure d’avoir du liquide sur elle, ça la protège.
De quoi ? De qui ?
Elle chasse ces questions, pense qu’elle n’a prévenu personne de son départ. Adèle s’en doutera.
Sa prochaine répétition est dans cinq jours. Ce voyage n’aura pas existé. Au retour, sa vie recommencera avec la lecture préparatoire de la pièce programmée à Avignon cet été. Antigone de Sophocle. Elle est Antigone. Elle l’a lu, relu, par cœur, rabâché. Mais là, elle ne se souvient de rien, sinon d’une réplique qui tourne en boucle dans sa tête comme un disque rayé.

Je péris sans avoir usé ma part de vie.

Elle ne va pourtant pas périr, elle est bien en vie avec sa revue en main dans la boutique de la gare. Elle la pose. Elle vient de se rendre compte qu’elle a 500 euros en poche, mais pas un habit de rechange, juste un jeans, un chemisier en soie, une veste en tweed. À ses pieds : des escarpins. Ce matin, elle a hésité à mettre des baskets, et puis elle a choisi ces talons pour se donner de l’assurance devant la dermatologue. Il faudra s’acheter d’autres chaussures.
Le tableau d’affichage indique la voie 4.
En arrivant sur le quai, elle s’aperçoit que sa voiture est la plus éloignée. Elle presse le pas, ne veut pas rater ce train-là. Trente ans. Trente ans et une course sur la voie 4.

Assise, place isolée en première classe, elle transpire, enlève sa veste. Son chemisier colle à son dos. Elle le secoue, souffle entre la soie et sa peau.
Elle se détend, s’installe confortablement. Pendant les heures de voyage, personne ne pourra ni la joindre ni la rejoindre. Elle sera en suspens, entre deux territoires.
Elle observe son reflet dans la vitre. Elle s’examine comme elle le ferait d’un visage étranger, comme la dermatologue plus tôt. Elle touche le pansement qui ne s’est pas encore décollé.
Apollonia, est-ce que je te ressemble ?
Apollonia, le prénom de sa mère.
Elle continue de se regarder, passe la main dans ses cheveux pour peigner les boucles brunes qui se sont emmêlées. Boucles noires de jais, peau diaphane blanche, on lui a toujours dit ta peau de lait, pommettes hautes, nez droit, long, bouche charnue, lèvre supérieure saillante, et ses yeux vert très pâle qui changent suivant les mouvements des nuages, la densité du ciel, la pluie, l’orage, les embardées de bleu. Sa beauté. On lui dit toujours, Magda, ta beauté.
Quoi, ma beauté ?
Et souvent l’interlocuteur n’ajoute rien, ou bien la compare à des actrices américaines des années 50, beautés sophistiquées, beautés amples, seins-fesses-jambes. Ces comparaisons laissent Magdalena indifférente. Elle ne voit rien d’elle dans ces femmes-là. Magdalena ne voit rien d’elle en général.

Elle se souvient d’une boîte carrée recouverte d’une peau brune de serpent, ses jointures dorées, le bruit sec de la fermeture, la poudre libre et rose clair maintenue sous un fin grillage. Recouvrant ce maillage en fer, il y a une houppette en tissu à la texture fragile et moelleuse, tachée en son centre par l’imprégnation répétée de poudre. Cette poudre posée sur la joue de sa mère.
Le poudrier s’ouvre et se referme dans un pli de la mémoire de Magdalena.
Et ça lui revient d’un coup. À ce moment précis, ça lui explose au visage, ça crève ses sens, ça donne un coup d’arrêt au fil de ses pensées. Comme le souffle d’une explosion : le parfum de la poudre de sa mère.
Les larmes surgissent.
Elle s’affaisse un instant sur son siège, puis se redresse. Ce n’est que le début du voyage. Elle n’observe plus son reflet sur la vitre, son regard n’accroche aucun arbre, aucune maison qui longe la voie ferrée. Magdalena se souvient.
Elle se souvient du jour où son père, Isidore, lui avait dit : maman est partie.
Une phrase simple, sujet verbe participe passé. Une phrase tout à fait intelligible. Magdalena la comprenait, mais la trouvait trop courte. Il lui manquait au moins un complément de lieu, ainsi que plusieurs paragraphes d’explications. Une maman ne part pas comme ça. Le ton de son père était à la fois désinvolte et ferme. Il esquivait, il n’y avait ni pharmacie, ni boulangerie, ni même une autre ville. Il y avait un espace long et indéterminé pour une durée distendue.
Maman est partie.
Elle se souvient d’avoir hoché la tête en signe de compréhension et de soumission. D’impuissance aussi. Que pouvait-elle faire avec ses petits bras, ses petites jambes, son petit corps de rien du tout ? Du haut de ses quatorze ans, Magdalena avait la conscience de n’être rien. Les années précédentes l’en avaient convaincue, ballottée par les humeurs des adultes, leurs mouvements imprévisibles, le regard confus de sa mère à force de médicaments, vides les jours derniers.

La neige. Le regard d’Apollonia s’était perdu dans la neige. La neige et le froid lorsque, enfant, elle s’était recroquevillée dedans, les habits trempés. Dans la mémoire d’Apollonia, un millier de trous, dans son cerveau aussi. Des trous d’air pour que l’histoire file, pour faire la place belle à l’oubli. Un grand blanc. La peur. Cette neige-là ne fondait pas. Dans son petit lit chez ses parents au village, ça lui revenait, les pieds gelés sous l’édredon, les pieds gelés par le froid, la neige et la peur. Ça revenait dans ses godasses sans crier gare, ça mouillait ses chaussettes ou bien ça se cachait au fond de ses poches alors qu’on était en plein été. Le rythme des apparitions de la neige était incontrôlable et la prenait toujours au dépourvu. Ses souvenirs faisaient ce qu’ils voulaient. Parfois, ils disparaissaient, parfois ils l’étouffaient.

Maman est partie.
Magdalena pensait qu’elle avait dû se dissoudre. Et à force de se dissoudre, il n’était rien resté, juste un petit tas de poussière que grand-mère Marcelle allait aussitôt balayer. D’un geste souverain, Marcelle ferait place nette avec son balai en paille, aux épis maintenus par des filins bleu et rouge.
Ils avaient déménagé peu de temps auparavant dans la maison des grands-parents. Un pavillon de plain-pied en rase campagne. Tout est à plat, s’était dit Magdalena. Tout est tout à fait plat.
Marcelle&Michel, les parents d’Isidore, les avaient accueillis quand Apollonia avait commencé de passer la plupart de ses journées allongée. Isidore n’y arrivait plus. Ça faisait deux mois. Il ne dit pas le mot dépression. Il dit à ses parents, je ne sais pas, je ne la reconnais plus. À Magdalena, il ne dit rien.
Quand Apollonia avait cessé de sortir du lit, il avait appelé le médecin à l’aide. Pendant la consultation, Apollonia s’était laissé faire.
Les ronces envahissaient les ruines, le soleil se levait et se couchait comme bon lui semblait. L’hiver s’installait et la neige se propageait.
Tout haut, elle avait dit au médecin, le blanc, vous comprenez, le blanc, on ne peut pas lutter.
Et Isidore avait pris peur.
Il avait déclaré à sa mère qu’il ne pouvait pas tout faire, travailler, s’occuper de Magdalena et d’Apollonia.
Grand-mère Marcelle avait d’abord rechigné, puis accepté. Elle avait sermonné son fils, je te l’avais bien dit, ça fait des années que je sais que ça va finir comme ça… je l’ai connue bien avant toi, Apollonia. Quand je l’ai vue arriver comme nouvelle institutrice à l’école, quelque chose clochait. Elle était toujours trop exaltée ou trop fragile, ça ne tournait pas rond dans sa tête… Tu te souviens comme je t’ai prévenu ? Non, pas seulement sur votre différence d’âge, je t’avais dit, regarde comme elle se précipite tout le temps, le corps en avant. Tu te souviens ? Tu ne m’as pas écoutée, tu n’en as fait qu’à ta tête, et vous en êtes là aujourd’hui…
Elle pouvait parler des heures sans s’arrêter, sans respirer, grand-mère Marcelle, jamais à court d’arguments. Ça vous coupait le souffle.

Alors, on s’était serrés dans le pavillon. Magdalena avait abandonné sa chambre à regret, vue sur le jardin pas très grand, mais jardin quand même, son petit bureau, sa chaise en osier, son lit surmonté d’une étagère où elle rangeait soigneusement ses livres par ordre de préférence.
Elle et Diego, son ours en peluche, s’étaient installés sur le canapé-lit du salon des grands-parents. Plus de chambre, mais la compagnie constante du poste de télévision à tube cathodique, parallélépipède sombre, bruyant, chapeauté de son antenne. Images en noir et blanc rarement nettes. Journaux regardés religieusement le soir, en famille, provoquant des commentaires et des ricanements brefs. Le nouveau territoire de Magdalena, ce canapé-lit déplié pour elle la nuit, tel un radeau pris dans la tourmente. »

Extraits
« C’est Antigone qui l’a sauvée, pas celle de Sophocle, non, celle d’Anouilh. Le premier personnage à l’avoir percutée de plein fouet. Antigone est devenue son amie, son autre. Celle espérée qui comprend tout, prend tout, ne se sépare jamais, n’abandonne pas, n’y pense même pas. Celle qui l’avait traversée tout entière d’un bout à l’autre, à bras-le-corps s’était emparée de son esprit, de sa mémoire, de sa bouche, des phrases qui en sortaient, celle qui façonnait ses gestes. Elles étaient ensemble. Magdalena n’était plus seule.
Magdalena entrait en vie comme d’autres en guerre, son armée intérieure déployée en ordre de bataille. Sur scène de même, étendard au vent, mots engloutis, rabâchés, malaxés, pris et appris, joués et déjoués.
Chaque réplique d’Antigone, quand elle avait débuté l’atelier théâtre en classe de troisième, était taillée pour elles deux. Mêmes corps, mêmes langues.
Le professeur lui avait pourtant dit, elle est trop maigre pour toi, Antigone. Le prologue le spécifie, la petite maigre qui est assise là-bas. Tu es trop belle, Magdalena, pour être Antigone. Tu dois être Ismène.
Elle s’était dressée devant monsieur Berthelot. Vous en savez quoi de la beauté, monsieur? La petite maigre, elle est ici, lui avait-elle dit en pointant son propre cœur. Elle est ici, et c’est moi. Je le sais.
Avant de tourner les talons. p. 32-33

Des années qu’il ne croyait plus à la possibilité d’un amour. Il se sentait fort tout à coup. Avec Apollonia, toujours quelque chose lui échappait, pourtant il l’avait aimée comme un fou, réussissant même à l’imposer à sa mère.
Il se souvenait si bien de ce bal sur la Grand-Place le 14 juillet 1965. Il avait 16 ans, elle 26. Apollonia ne l’avait pas reconnu. Tu es le fils de Marcelle, ma collègue? Incroyable! Elle n’en revenait pas. Et ils avaient discuté, dansé un peu, aucun danger, aucune équivoque. Elle voyait seulement la jeunesse de son corps fin et tendu, alors que lui s’était aussitôt enflammé.
Elle vivait dans une chambre en haut de l’école primaire où elle enseignait, et il avait commencé de lui écrire. Une lettre par jour, qu’il déposait dans sa boîte à dix-neuf heures précises. Isidore y détaillait comme l’amour explosait dans son cœur depuis ce soir-là. Il insistait, regarde, je ne suis plus un enfant, regarde comme je t’aime. Il lui révélait son éblouissement, et comme ce sentiment offrait une profondeur soudaine à sa vie. Pendant un an, il avait glissé des missives sans jamais recevoir de réponse, souffrant en silence. L’indifférence d’Apollonia lui crevait le cœur. p. 38

« Durant cette année de troisième, sous le regard tendre de monsieur Berthelot, Magdalena sauvait sa peau. En créant son propre monde, elle s’élaborait en glaise, se façonnait en pied, armatures dedans. Bien droite.
Quand elle entra sur scène pour la première et unique représentation — le préau transformé en salle de spectacle, fenêtres tendues de noir, chaises prêtes à accueillir le public, loges installées dans les toilettes pour filles, gloussements et transpirations — le sol s’échappa, aspiration du vide, elle exécuta alors sa danse sur le fil. Adolescente funambule et bouleversante, la robe qu’elle serrait dans son poing, le texte qui tournait en boucle dans sa bouche, ses mains moites, sa gorge sèche, sa respiration altérée, ses poumons réduits de moitié. » p. 62

Elle se dirige à tâtons vers la fenêtre pour faire entrer le jour. Elle trébuche sur des objets. Elle ouvre les battants, donne un coup d’épaule dans les volets en bois, les gonds grincent. La lumière.
Magdalena se retourne. Apollonia allongée regarde le plafond. Tout autour, il y a des livres, beaucoup de livres entassés contre les murs, des journaux, des revues déchirées, des boîtes de médicaments partout, une tasse sur la table de nuit, des habits jetés sur un fauteuil, un chat couché à ses pieds. On dirait une gisante. Une gisante vivante, une gisante de chair. Et soudain, les jambes de Magdalena se dérobent, elle s’accroupit sous la fenêtre pour ne pas tomber. p. 97-98

C’est au milieu de la cuisine qu’il l’embrasse. Entre les croquettes pour chat, la table où s’empile la vaisselle et le néon au-dessus de l’évier.
C’est là, dans le foutoir de ma vie.
Magdalena voit à la suavité de son regard qu’il s’apprête à la prendre dans ses bras.
À cet instant, Magdalena fracassée, en mille morceaux dedans, bribes de Sophocle, lambeaux d’Antigone et de roses, laisse le geste se faire.
Main qui saisit sa tasse et la pose, regard qui s’est suspendu au sien, un bras qui se déploie pour entourer sa taille, l’autre qui, avec la même ampleur, vient l’étreindre, l’approcher jusqu’à ce que poitrine contre torse soit, et que leurs lèvres dans ce mouvement, à l’unisson, se touchent. Les lèvres sont goulues, dans ce baiser à la fois inattendu et tendre, avec ce qu’il fait naître d’espoirs, de répit, d’abandons, ce que ces mots comportent d’ambivalence et d’épreuves, de brides abattues, puis perdues. Joie d’explorer un nouveau monde, celui de l’autre, ce qu’il promet d’irrésolu et de grâce, lorsque les peurs se recroquevillent au cœur de ce baiser, le premier. Magdalena dedans fracassée, mille morceaux à terre, le foutoir, Magdalena nuque relâchée et yeux clos, livre sa bouche entière.
Lui est à l’affût des secondes. Il a senti, contre son avant-bras, la taille ployer, le basculement de la colonne vertébrale, une cambrure se creuser, puis à l’approche des hanches, le pubis s’incruster à sa cuisse, et les seins simultanément se poser. Alors les digues lâchent, sa timidité valse aux orties. Il est devancé par son geste.
Quand les seins touchent son torse, quand il devine les côtes de Magdalena qui se soulèvent pour respirer, corps vivant contre le sien, il réalise qu’il embrasse. La rencontre des deux souffles agit comme une déflagration. Explosion du désir chez lui, perte de tous repères géographiques, temporels, rien sauf elle dans ses bras, et l’envie folle, par folle Jordan entend impérieuse et ardente, de parcourir ce territoire nouveau, encore inconnu quelques jours auparavant, dont l’existence lui échappait, et qui maintenant le dévore tout entier — pensée obnubilée et obligée par cette femme. À sentir la palpitation de la poitrine contrainte sous les habits qui la recouvrent, son imagination se déploie en vertiges. Vertige de sombrer dans ce corps inexploré, de caresser sa peau, il a déjà pris ses fesses à pleines mains – la connaître avec sa paume. p. 116-117-118

À propos de l’auteur
de_RECONDO_leonor_©JF_PagaLéonor de Récondo © Photo JF Paga

Léonor de Récondo est née en 1976 dans une famille d’artistes. Violoniste, elle a enregistré de nombreux disques et s’est produite en France et à l’étranger. Écrivaine, elle est l’autrice de huit romans dont Amours (Sabine Wespieser, 2015), Grand Prix RTL-Lire et Prix des Libraires, Point cardinal (Sabine Wespieser, 2017) Prix du roman des étudiants France Culture-Télérama, Manifesto ou encore La Leçon de ténèbres (Stock, 2020), prix Ève Delacroix de l’Académie française. (Source: Éditions Grasset)

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Gloria Vynil

PAGNARD-gloria_vynil  RL_hiver_2021

En deux mots:
Gloria Vynil vit chez sa tante Ghenya à Berne, où elle entreprend un nouveau projet. Photographe et vidéaste, elle veut retenir sur la pellicule le Museum d’histoire naturelle qui va être transformé. Un travail qui va lui permettre de rencontrer l’amour et, peut-être, lui permettre d’oublier un douloureux passé.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Le lourd secret de Gloria Vynil

Dans son nouveau roman, Rose-Marie Pagnard retrouve Gloria Vynil, l’un de ses personnages. Cette photographe et vidéaste commence un nouveau projet, alors que les ombres du passé se lèvent sur elle. Tragique et beau.

C’est sur la mort du père Vynil que s’ouvre ce beau roman. Une mort tragique et un épisode traumatique pour la fille qui voit douze chiens se jeter sur la victime d’un dépeçage en règle. «À travers l’éblouissant soleil elle voit une fourche avec un chien pendu au manche, elle voit des couleurs laides et papa couvert d’un manteau de chiens et de petits cochons. Ça ruisselle entre ses jambes et sur son visage, la voix de maman lui ferme les yeux, on préfère que, dit quelqu’un, oui, il vaudrait mieux que cette enfant oublie un tel massacre.»
Les années ont passé depuis le drame. Les enfants de la famille Vynil ont désormais quitté la ferme, à l’exception du plus jeune. «Till, le numéro un, avait été cuisinier sur un yacht et raconteur d’histoires (à l’exemple d’un personnage de Karen Blixen ou de Peter Hoeg), officiellement il s’était noyé (mais Gloria était persuadée qu’il vivait); Auguste, le numéro deux, s’était construit un studio dans l’ancienne grange de la ferme familiale et il écrivait des romans; Geoffrey, le numéro trois, avait été le chouchou fragile de sa maman avant de devenir tatoueur ambulant; Brunot, le numéro quatre, un dyslexique incurable, dirigeait une petite équipe d’employés de l’accueil à la Bibliothèque nationale de France et le bruit courait que les visiteurs sans expérience d’aucune bibliothèque se seraient perdus sans les explications vraiment merveilleuses de clarté de Brunot Vynil; enfin Rouque, le numéro cinq, s’occupait de la ferme et venait de faire un emprunt bancaire risqué pour l’installation d’un système de traite automatique.»
Quant à Gloria, elle vivait à Berne chez sa tante Ghenya qui «suivait les activités de sa nièce et fille adoptive, photographe et vidéaste, qu’elle voyait comme un être d’un modèle nouveau et inévitable issu non pas de sa bibliothèque mais du présent.»
Ceux qui suivent l’œuvre de Rose-Marie Pagnard retrouveront ici l’un des personnages de J’aime ce qui vacille, roman paru en 2013 et qui, à la manière du Georges Perec de La vie mode d’emploi, détaillait les habitants d’un immeuble confrontés à la mort et au deuil. Gloria Vynil était alors une proche de Sofia, la défunte toxico.
On la retrouve donc au moment où, quittant le Kunstlabor, un atelier d’artistes, elle s’attaque à un nouveau projet: photographier le Museum d’histoire naturelle avant sa démolition. Elle ne peut alors se douter qu’elle va rencontrer là l’amour sous les traits d’un peintre, Arthur Ambühl-Sittenhoffen, qui poursuit un projet similaire. Avant le déménagement des collections et la destruction des bâtiments, il veut conserver sur ses toiles la mémoire du musée et s’est lancé le pari fou de poser sur ses toiles toute l’histoire du lieu. Rafi, le gardien du musée, le soutient dans sa folle démarche, tout comme il protège Vynil. En éloignant un homme qui s’approchait de sa demeure muni d’un couteau, il ignore toutefois qu’il s’agit de Geoffrey, mandaté par ses frères. Ces derniers avaient conclu un pacte pour venger leur père, persuadés que Vynil avait provoqué le grave accident dont il avait été victime. Mais où est la vérité? Quelle est la vraie version des faits?
De sa plume fine et sensible Rose-Marie Pagnard joue avec ce traumatisme fondateur et entraine le lecteur dans une quête aux multiples facettes. Alors que Gloria se rapproche d’Arthur, prépare la fête qui marquera la fin du Museum durant laquelle seront exposées leurs œuvres, de nouvelles versions apparaissent, de nouvelles questions surgissent. À l’image de ce musée qui disparait, mais que l’on espère voir renaître, Gloria va tenter de se construire un avenir.

Signalons à tous les Genevois et à ceux qui se trouveraient au bout du Lac Léman le 6 mai prochain que Rose-Marie Pagnard sera l’invitée de la Société de lecture de 12h 30 à 14h.

Gloria Vynil
Rose-Marie Pagnard
Éditions Zoé
Roman
208 p., 18 €
EAN 9782889278343
Paru le 4/02/2021

Où?
Le roman est situé en Suisse, principalement dans le Jura et à Berne. On y évoque également un voyage à Paris.

Quand?
Si l’action n’est pas définie précisément dans le temps, on peut la situer Vers 2014.

Ce qu’en dit l’éditeur
Porter en soi une amnésie comme une petite bombe meurtrière, avoir cinq frères dont un disparu, vivre chez une tante folle de romans : telle est la situation de Gloria, jeune photographe, quand elle tombe amoureuse d’Arthur, peintre hyperréaliste, et d’un Museum d’histoire naturelle abandonné. Dans une course contre le temps, Gloria et Arthur cherchent alors, chacun au moyen de son art, à capter ce qui peut l’être encore de ce monument avant sa démolition. Un défi à l’oubli, que partagent des personnages lumineux, tel le vieux taxidermiste qui confond les cheveux de Gloria et les queues de ses petits singes. Avec le sens du merveilleux et le vertige du premier amour, Gloria traverse comme en marchant sur l’eau cet été particulier.
Rose-Marie Pagnard jongle avec une profonde intelligence entre tragique et drôlerie pour nous parler de notre besoin d’amour.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Aux arts etc. (Sandrine Charlot Zinsli)


Rose-Marie Pagnard présente son roman Gloria Vynil © Production éditions Zoé

Les premières pages du livre
« Dans leur cage plantée à la lisière de la forêt, les grands chiens noirs menaient leur tapage matinal. Sur le seuil de la cuisine apparut, bien avant l’heure habituelle, une petite fille flottant dans une chemise de nuit bleue à motifs de voiliers blancs. C’était par pur désir de promener ces voiliers dans la cour de la ferme, comme sur la mer, que l’enfant était sortie seule de la maison. Il faut dire que la chemise venait de son frère Till, le navigateur, et que tout ce qu’elle se figurait qu’il faisait, elle devait le faire aussi. Elle avait l’air de boire la lumière, la clarté, les sons délicats de l’étable, ces choses exquises du réveil.
Les chiens s’étaient mis à pleurer, des larmes giclaient autour de leur cage coiffée d’éclairs bondissants, aide-nous, console-nous, criaient-ils. Et le soleil jouait sans se soucier de rien. Je pourrais leur apporter un morceau de rôti ou une assiette de lait, pensa l’enfant, ou les laisser filer dans la forêt.
Ses pieds nus l’emportent jusqu’aux odeurs puissantes, qui demandent en lettres rouges de ne pas ouvrir, de ne pas ouvrir ! Mais voilà la porte disloquée comme par magie. L’enfant la tire contre elle en reculant et les chiens – les douze molosses à revendre, dit maman –, les chiens volent droit sur l’étable où papa nettoie en sifflotant l’enclos des truies et des porcelets. L’enfant crie non, non ! allez dans la forêt, les chiens ! allez chasser et manger dans la forêt ! À travers l’éblouissant soleil elle voit une fourche avec un chien pendu au manche, elle voit des couleurs laides et papa couvert d’un manteau de chiens et de petits cochons. Ça ruisselle entre ses jambes et sur son visage, la voix de maman lui ferme les yeux, on préfère que, dit quelqu’un, oui, il vaudrait mieux que cette enfant oublie un tel massacre.

SPLENDEURS
Gloria survolait les débris de verre, les trous, les pavés arrachés, Gloria débordante de vie, avec son projet pétillant comme du champagne dans la fraîcheur du matin.
La rue aux arcades se réveillait au soleil, après une bataille nocturne, la casse vous sautait aux yeux, mais vous n’étiez pas obligé pour autant de vous gâcher la joie, après tout on était maintenant au matin, la journée promettait d’être sans limites, juin avait commencé.
Gloria était très belle, pour autant qu’on aime un nez franchement là, avec une très légère courbure à la racine et des yeux, une bouche, une silhouette qui demandaient que la vie soit une aventure. Ses jambes nues frissonnaient comme quand elle se glissait dans son lit et que l’envahissait la sensation d’une déclaration d’amour à son propre corps. Son lit, dans l’appartement qu’elle partageait depuis vingt ans avec sa tante Ghenya, au centre de la capitale. Une ville de cinq cent mille habitants, avec des arcades et des fontaines un million de fois photographiées, avec un fleuve, des ponts, des kilomètres de bâtiments administratifs, deux fours crématoires, des salles de fitness sur-occupées, des centaines de milliers de chiens bien nourris, des musées, un camp d’immigrés logés dans des conteneurs, des parcs toujours verts.
Gloria ne sait pas que sa tante Ghenya reste nuit et jour penchée sur elle pour la protéger avec ses armes de vieil ange, qui feraient un peu rire s’il ne s’agissait pas de moyens nobles, ayant fait leurs preuves : amour, intelligence, parole, ruse féminine inspirée. Donc vieil ange des plus respectables.
Gloria ignore aussi les intentions criminelles de ses frères, quatre vivants, un disparu. Gloria va et vient, mène sa vie, tandis qu’au loin et quelquefois tout près, Geoffrey ou un autre frère la guette pour lui rafraîchir la mémoire.
Ce matin Gloria marchait en réfléchissant à son projet. La rue était déjà bondée de piétons lancés vers leur travail.
L’air accablé de certaines personnes laissait supposer autre chose que le travail, un saut dans l’ancienne fosse aux ours, ou dans le fleuve, par exemple. Gloria pour sa part croyait sincèrement être née pour être heureuse. Tu es née pour être heureuse, lui avait assuré son frère Till, celui qui un beau jour avait disparu (était officiellement mort). De sorte qu’elle s’était, en vingt-six ans de vie, accommodée de presque tout. Même secouée, mise en miettes, la petite phrase résistait, peut-être parce qu’elle était si simple. Même les quatre semaines passées à ne rien faire dans l’appartement de Kunstlabor (un groupe de filles et de garçons tous engagés dans des activités artistiques) ne l’avaient pas affectée : finalement quelque chose avait surgi, ce projet qui lui faisait emprunter la rue aux arcades.
Les pavés arrachés formaient des tas aux angles coupants, prêts à tordre des chevilles, des rythmes, des habitudes. Par des trous profonds d’un demi-mètre on pouvait lancer au monde souterrain : viens donc voir ce qui ne fonctionne pas dans cette ville ! Tant de choses ne fonctionnaient pas, mais étaient-elles plus nombreuses que celles qui fonctionnaient en dépit de tout, les cloches des églises, les trams, les machines à café ? Les cheveux de Gloria oscillaient d’un côté et de l’autre, comme s’ils approuvaient et voulaient encore lui rappeler que dans ce monde souterrain pouvaient aussi disparaître des monuments splendides dont de mystérieuses affaires exigeaient illico la disparition. Mais je le sais, pensait Gloria, je le sais que des vétustés splendides sont menacées ! Elle aimait ces mots, vétustés splendides, splendeurs.
Oui, depuis hier soir, depuis qu’elle s’était amourachée d’un nouveau thème de création : des photos, peut-être une vidéo si la situation s’y prêtait, sur l’étape finale de la destruction du Museum d’histoire naturelle.
Là-dessus elle avait dormi un peu ; rêvé du Museum abandonné ; avait à six heures du matin sans bruit ouvert la porte de l’appartement dans lequel les petits princes de Kunstlabor dormaient encore ; s’était penchée vers le couloir de sortie quand une main l’avait retenue : fais un petit effort pour moi, Gloria, tu dois le faire ! Elle avait protesté, pâli, menacé de crier, vu pleurer un ami, elle était tout d’un coup faible, avait eu pitié de cet homme – un marteau-piqueur sexuel avec des larmes de crocodile et un nom ridicule. Oublie, oublie ! Elle s’y était obligée tout de suite après.
Mieux valait se concentrer sur l’instant présent, sauter par-dessus les débris, ne bousculer personne, penser à son projet mais aussi à ses travaux les plus récents, ces palissades de chantiers qu’elle avait photographiées, les tags jaune citron, turquoise, vert sale, les contours noirs des formes qu’elle avait introduits dans les circonvolutions d’un cerveau géant. Elle avait aussi photographié les petites fenêtres découpées dans ces palissades, les gens qui s’y tenaient des heures durant pour tuer le temps, ou pour encourager silencieusement les ouvriers, ou, qui sait, pour se figurer un homme et une femme enlacés dans un ascenseur diabolique comme dans une nouvelle de Buzzati.
Quant à ce qui s’était passé cette nuit dans cette rue précisément, elle ne le savait pas. Mais bien sûr l’évènement sur les écrans portables avait déjà paradé, bougé, changé, dans un sens, dans un autre, ici se mêlaient une langue et un dialecte, ici valsaient un accent et un autre, sälü, schpiu mit, on pourrait, ceci n’est pas, tu y étais, oui, non, flics, schpiu doch mit, fais avec, sälü. Et alors ? dit Gloria d’un air indifférent. Ses cheveux pendaient d’un côté, elle les ramena fermement sur la nuque.
Qu’est-ce que c’est ? Elle se pencha, saisit délicatement entre des pavés un anneau de métal aussi propre et scintillant que s’il venait de tomber du doigt d’un passant. Elle le mit dans une poche de sa jupe après avoir vérifié qu’il ne portait aucune inscription. Un réflexe, comme quand elle ouvrait un livre dans la bibliothèque de Ghenya avec l’espoir d’y trouver un bout de papier, une révélation sur ce qui s’était passé l’été de sa sixième année. Un été comme dévoré par des mites, et si attirant. Noir, comme un prisme de verre trop éclatant. Une amnésie, pour dire vrai. Alors que tout va bien, que le soleil est une splendeur, que son projet est une splendeur, un baiser à la vie !
Mais tu es amnésique, tes parents sont morts, tes cinq frères sont aussi éloignés de toi que des exoplanètes, oui ? Oui.
Till, le numéro un, avait été cuisinier sur un yacht et raconteur d’histoires (à l’exemple d’un personnage de Karen Blixen ou de Peter Hoeg), officiellement il s’était noyé (mais Gloria était persuadée qu’il vivait) ;
Auguste, le numéro deux, s’était construit un studio dans l’ancienne grange de la ferme familiale et il écrivait des romans ;
Geoffrey, le numéro trois, avait été le chouchou fragile de sa maman avant de devenir tatoueur ambulant ;
Brunot, le numéro quatre, un dyslexique incurable, dirigeait une petite équipe d’employés de l’accueil à la Bibliothèque nationale de France et le bruit courait que les visiteurs sans expérience d’aucune bibliothèque se seraient perdus sans les explications vraiment merveilleuses de clarté de Brunot Vynil ;
enfin Rouque, le numéro cinq, s’occupait de la ferme et venait de faire un emprunt bancaire risqué pour l’installation d’un système de traite automatique.
Ces hommes partageaient l’art d’éviter Gloria, ils lisaient son nom dans un journal, sur un flyer, ça leur suffisait.
De son côté Gloria, à la pensée d’une rencontre avec un de ses frères, tombait dans une paresse insurmontable, de sorte que la séparation allait pour s’éterniser. Gloria pouvait bien trouver amusant de dire mes frères sont de sacrés fumeurs ou mes frères sont des individualistes, la lumière de sa vie, si chaque vie est censée avoir besoin d’une lumière, venait du souvenir de Till, venait de tante Ghenya, venait un peu de sa mère.
(Ghenya et Gloria vivaient ensemble depuis vingt ans et elles s’appelaient tout naturellement chère, chérie, ma joie. Ghenya suivait les activités de sa nièce et fille adoptive Gloria, photographe et vidéaste, qu’elle voyait comme un être d’un modèle nouveau et inévitable, issu non pas de sa bibliothèque mais du présent. Pour Gloria elle croisait les doigts, pour elle-même elle tournait les pages d’un livre, pensait à la danse, aux soixante mètres carrés de son appartement qu’elle avait transformés en studio pour Gloria, un studio côté jardin – son jardinet : des fougères, des herbes aromatiques, des feuilles et des feuilles, un tilleul plus vieux qu’elle.)
Gloria dans la rue hurlait va-t’en, l’amnésie ! va-t’en, je ne veux pas de toi ce matin ! Mais l’amnésie, même quand elle concerne un temps très court et qu’elle pourrait tenir comme un peu de gelée trouble dans le creux de la main, l’amnésie vous angoisse, n’importe quand, n’importe où. Sait-on ce qu’elle cache, sait-on si l’on n’est pas un monstre, un sèche-cheveux lancé dans le bain de papa, un coup de pied dans la grosse pierre au bord de la falaise, le saura-t-on jamais ? Je crois qu’il vaut mieux ne pas savoir. Qu’il y a dans la vie des choses qu’on ne doit pas chercher à savoir.
Elle se força à observer un véhicule de la voirie arrêté au milieu de la chaussée, les uniformes jaune fluorescent des ouvriers occupés à pousser sur les côtés les pavés et autres débris. À Hong Kong, elle se souvenait de l’avoir lu, le président Xi Jinping avait fait verser de la colle sur les pavés des places de rassemblement, une idée vraiment géniale. Mais il se pourrait que la colle soit toxique ; sous le soleil ou sous la lune elle fond, s’évapore et tue les présidents, les manifestants, les oiseaux, les bébés dans leur poussette, les Gloria pleines d’énergie et de plans pour sauver un vieux Museum !
Elle repartit de sa démarche dansante, la tête tout à coup pleine de cet éblouissement qui s’était produit la veille dans la pièce commune de Kunstlabor au moment où elle jetait un œil sur la télévision, plus précisément sur l’image d’un canot s’enfonçant dans la mer avec son chargement d’êtres humains. Les visages, les yeux surtout, les positions tortueuses des membres, la lumière colorée avec les reflets du plastique et de l’eau, immobiles une fraction de seconde durant comme une photographie ou une peinture parfaites… Bien sûr on avait souvent parlé de ce drame entre amis, dans la petite communauté de Kunstlabor étaient nées des vocations, des philanthropies personnelles, des actions collectives. Mais hier soir, Gloria s’était détournée de l’image, s’était sauvée les mains sur les oreilles. Je ne peux plus regarder, regarder mourir est indécent, je suis saturée de tristesse, j’aimerais que cette scène réelle se transforme en une peinture très ancienne que je pourrais regarder avec distance, tout comme je regarde, dans les musées et dans les livres, des batailles, des enfers bordéliques, des déluges, des saints, des fous, des paysages, des morts, des visages mélancoliques et d’une beauté surnaturelle, des ruines et des ciels explosifs – réalité et imagination. Métamorphose. Art.
Ce même soir en regagnant sa chambre, Gloria avait découvert, collée sur la porte, une affiche du Museum d’histoire naturelle. Cette affiche reproduisait une peinture hyperréaliste de la Grande Galerie de zoologie plongée dans une atmosphère d’un bleu livide comme si son auteur annonçait théâtralement la mort de cette partie du Museum. Tout le monde savait que le Museum entier (construit cent cinquante ans auparavant sur le modèle du Museum d’Histoire naturelle de Paris) était condamné à sombrer corps et biens dans le néant pour être remplacé par un Musée de l’Évolution quelque part au bord d’une autoroute.
Mais sur l’affiche, la Grande Galerie à elle seule exprimait le plus pittoresque et irrésistible appel au secours, avec sa pyramide d’estrades chargées d’animaux exotiques, sa coupole d’où glissaient par les vitraux des flots de peinture céleste. Gloria s’était vue tomber de ce ciel avec son appareil photo et toute la vie devant elle, à faire la connaissance des bêtes empaillées, à les capturer à sa façon. »

À propos de l’auteur
PAGNARD_Rose-Marie_©Yvonne_BoehlerRose-Marie Pagnard © Photo Yvonne Böhler

Rose-Marie Pagnard vit dans le Jura suisse. Son écriture précise et virtuose est au service d’un monde réel qui pourtant glisse sans cesse vers l‘étrange et l’onirique. Plus malicieuse que celle de Marie Ndiaye, elle cousine pourtant avec elle par son étrangeté et sa précision. Ses grands thèmes, l’amour avant tout, la folie, la création. Ses romans racontent la vie ordinaire, rendue étrange et invérifiable par l’irruption de hasards catastrophiques ou féeriques, par la mise à néant de certitudes sur la folie, sur le don de l’imagination. Claude Stadelmann a réalisé en 2015 un magnifique documentaire sur son œuvre et celle de son mari, le plasticien et scénographe René Myrha, le film s’appelle Des ailes et des ombres.
Rose-Marie Pagnard a notamment écrit les romans suivants: La Période Fernandez,1988, Actes Sud (à propos de Borgès). Prix Dentan. Dans la forêt la mort s’amuse, 1999, Actes Sud. Prix Schiller. Janice Winter, 2003, aux éditions du Rocher. Points Seuil, 2003, Le Conservatoire d’amour, 2008, éditions du Rocher, Le Motif du rameau, Zoé, 2010, J’aime ce qui vacille, 2013, Prix suisse de littérature et Jours merveilleux au bord de l’ombre, 2016. (Source: Éditions Zoé)

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Mémoire de soie

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En deux mots:
Quand il part pour son service militaire, la mère d’Émile lui confie leur livret de famille. En constatant que le père qui y est mentionné n’est pas le sien, il va tenter de comprendre qui se cache derrière ce Baptistin et découvrir un secret très bien gardé.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Comme un fil qui se casse

Pour son premier roman Adrien Borne s’est inspiré de son arrière-grand-père Baptistin, éleveur de vers à soie. Son fils va découvrir un secret de famille et réécrire son histoire familiale.

Émile a 20 ans, l’âge de remplir ses obligations militaires. Alors qu’il s’apprête à rejoindre son régiment du côté de Montélimar, sa mère lui confie leur livret de famille. S’il n’y prend guère attention, c’est qu’il veut garder les images de son village, de sa mère travaillant au lavoir, de son père parti tôt au magasin. Sans grandes effusions, presque sans paroles.
Ce n’est que plus tard qu’il prendra la peine d’ouvrir ce livret et d’y découvrir un nom, Baptistin, qui y est mentionné comme étant celui de son père. Erreur administrative? Prénom oublié par son père qui lui a préféré Auguste? À moins qu’il ne s’agisse effectivement de son père dont on lui aurait caché l’existence jusque-là? Pour en avoir le cœur net, il va lui falloir remonter quelques décennies plus tôt, au moment où Suzanne, sa mère, fait la connaissance de son père. Et tenter de comprendre pourquoi on lui a soigneusement caché cette histoire. Ce qui ne s’est pas dit va peut-être pouvoir s’écrire…
À l’orée du XXe siècle la Drôme provençale reste une région de sériciculture qui fournit les soieries lyonnaises. Baptistin entend développer sa magnanerie et augmenter sa production de soie. Lorsqu’il rencontre Suzanne, il n’a pas seulement trouvé la femme de sa vie, mais aussi une personne qui partage cette envie et qui aime l’entendre parler de son projet. Comment il choisit les œufs et les feuilles de mûrier, comment il prépare les cocons des vers à soie, combien est délicate l’opération du déconnage et l’assemblage des fils qui demande dextérité et patience. Avec lui, elle oublie aussi les mauvais traitements subis en pensionnat. Mais son installation dans la magnanerie familiale est loin d’être paisible.
Sa belle-mère entend la mettre au pas: «Dans cette famille, les baveuses et les duchesses, très peu pour nous. Et tu m’as tout l’air d’être les deux à la fois. Bien bavarde et bien précieuse». Elle n’hésite pas à frapper sa belle-fille et lui dérobe le maigre pactole qu’elle avait patiemment amassé. Une cohabitation difficile qui va perdurer après 1914 et le départ de Baptistin pour la Guerre. Quatre longues années d’attente et de souffrance qu’elle affrontera avec l’espoir que tout changera quand son homme reviendra, quand la famille sera réunie. Car le petit Émile, conçu pendant une permission, naît en 1916. Mais le sort va s’acharner sur elle, car Baptistin ne parviendra jusqu’à son village, victime de la grippe espagnole. Il ne pourra même pas être enterré auprès des siens. Une perte qui va faire sombrer la jeune fille que l’on fait interner.
C’est alors qu’Auguste, le frère de Baptistin, entre en scène…
Il aura fallu la curiosité du jeune conscrit pour que le lourd secret de famille soit révélé. Que ses nombreuses questions trouvent petit à petit des réponses.
Adrien Borne renoue les fils de ce drame familial avec habileté, sans oublier de donner aux silences, à ses paroles tues trop longtemps, un poids terrible. Après le fracas de la Guerre, la déchirure et le deuil, les mots vont permettre à Suzanne de continuer à avancer, symbole d’une humanité retrouvée et figure de proue d’un superbe roman.

Mémoire de soie
Adrien Borne
Éditions JC Lattès
Roman
250 p., 19 €
EAN 9782709666190
Paru le 19/08/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement en Drôme provençale, du côté de Montélimar et Taulignan.

Quand?
L’action se situe de la fin du XIXe siècle aux années qui ont suivi la Seconde guerre mondiale.

Ce qu’en dit l’éditeur
Ce 9 juin 1936, Émile a vingt ans et il part pour son service militaire. C’est la première fois qu’il quitte la magnanerie où étaient élevés les vers à soie jusqu’à la fin de la guerre. Pourtant, rien ne vient bousculer les habitudes de ses parents. Il y a juste ce livret de famille, glissé au fond de son sac avant qu’il ne prenne le car pour Montélimar.
À l’intérieur, deux prénoms. Celui de sa mère, Suzanne, et un autre, Baptistin. Ce n’est pas son père, alors qui est-ce? Pour comprendre, il faut dévider le cocon et tirer le fil, jusqu’au premier acte de cette malédiction familiale.
Ce premier roman virtuose, âpre et poignant, nous plonge au cœur d’un monde rongé par le silence. Il explore les vies empêchées et les espoirs fracassés, les tragédies intimes et la guerre qui tord le cou au merveilleux. Il raconte la mécanique de l’oubli, mais aussi l’amour, malgré tout, et la vie qui s’accommode et s’obstine.

Les autres critiques
Babelio
Lecteurs.com
Historia (Gérard de Cortanze)
Page des libraires (entretien avec l’auteur – Elodie Bonnafoux, Librairie Arcanes, Châteauroux)
Livres Hebdo (Alexiane Guchereau)
Le Vif/L’Express


Adrien Borne présente Mémoire de soie © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« 1. Un cocon à dévider
La lumière suinte et dessine autour du volet un liséré clair. Elle reste le plus sûr repère. Celui de la course du soleil. Émile souligne des yeux la marque blanche, tirant sur un jaune léger, elle court jusqu’à sa table de chevet, ne l’atteint pas encore, semble vouloir l’épargner. Il a vingt ans ce 9 juin 1936.
À cette heure, la chambre demeure fraîche sous l’épaisseur des pierres. Autrefois, à sa place se nichaient les vers et les papillons d’une magnanerie, ultime fierté familiale; on y avait couvé les cocons jusqu’à extinction. Mais c’est un temps dont on ne parle jamais et les murs ne racontent qu’une odeur de succession indistincte. Des murs épais, brutaux, noircis par le temps et dont rien ne filtre. Une pièce forteresse. De quoi fabriquer un concentré de vie. L’ordinaire à l’étouffée. À l’exception de la petite chambre de sa mère, la pièce occupe tout le premier étage.
Émile frotte ses pieds l’un contre l’autre, les réchauffe à ce qui lui reste de sommeil sous la couverture. Le matin s’est avancé, il lui abandonne quelques instants. Les poules se déchaînent dans le jardin, la truie grogne, l’âne dans le champ du haut déverse ses vulgarités sonores, la maison paraît livrée aux animaux, alourdie du silence des hommes. Il part tout à l’heure. Quand le soleil n’entrera plus dans la pièce. Personne n’a bousculé ses habitudes pour autant. Son père hier soir l’a serré dans ses bras. Comme il se doit, selon une loi humaine immuable, il est parti ouvrir le magasin à l’heure dite ce matin. Prouvant que, dans cette famille, l’uniforme n’a jamais été de rigueur, il ne signe pas plus les héros qu’il ne justifie les trop-pleins d’émotions. Ses racines ne se perdent dans aucune nostalgie de grandeur. La Grande Guerre a même eu la distinction d’épargner les siens. Son père a été exempté. Pas si banal à l’aune du désastre. Alors un fils qui s’embarque pour le service militaire se charge d’une ambiguïté épineuse n’ouvrant la porte à aucun excès. Pas de fierté ni d’inquiétude. Que ce soit pour deux années pleines ne change rien à l’affaire. Deux années à titre exceptionnel, à en croire les ministères, manière d’écarter tout risque et de ne pas être pris de court face à l’ennemi. Le temps est au désastre, comme on dit à La Cordot en une autre analyse, plus pessimiste.
Émile s’assure que le ciel est déjà vif. D’un bleu peigné de mistral. Une journée de juin odorante, bientôt abattue de chaleur. Une journée prometteuse. Il étire sa grande carcasse anguleuse, un instant torse nu, emmailloté dans les draps.
Entre mille. Il le reconnaîtrait entre mille ce dos penché sur l’ouvrage au lavoir. Un lavoir de pierre, ombragé d’un toit rudimentaire, assemblé plus que bâti au lendemain de l’insolation de la bonne des Caroux. Depuis, les femmes s’activent à la fraîcheur bancale de cet abri, les genoux posés sur ces pierres usées, si douces qu’Émile adore y abandonner la main. Comme il pourrait le faire, suppose-t-il, sur la peau d’une femme.
Mais ce matin, c’est le dos de sa mère qu’il contemple une fois encore, ce dos si familier. Droit, souple à la fois. Tonique. Large. En dissonance avec la délicatesse du cou et la fragilité des jambes que personne n’aperçoit jamais sous la longue jupe sombre. Ce dos toujours penché sur quelque chose, un cocon à dévider, un fil à tirer, une chemise à rapiécer, du linge à laver ; les yeux fouillent le silence, scrutent les bas-fonds, comme s’ils veillaient, désertant le monde, tout à la fois ici et ailleurs. Ce dos, il pourrait le suivre jusqu’en des terres reculées. Il a appris à l’aimer pour ce qu’il est. Cette force et son ingratitude.
Ce matin, Suzanne a pris sa place habituelle au lavoir. Elle non plus n’a dérogé à aucune règle. Qu’il parte sous les drapeaux, ce fils, puisqu’il en est ainsi. Puisque la République l’a érigé en règle implacable. Les soubresauts avec les Allemands, ce Hitler, n’ont pas droit de cité dans la maison. Il n’existe pas ou plus ou pas tout à fait, passé la porte de la cuisine, ce monde entier.
Sur la place du village, son sac à ses pieds, debout devant la boutique du brocanteur, Émile regarde à présent sa mère battre avec énergie un drap blanc. Une pulsion. Sait-elle seulement que le car ne devrait plus tarder, sait-elle qu’Émile n’est pas encore parti, qu’il est là, à quelques mètres à peine, qu’il la regarde avec un doute sincère? Il aimerait savoir s’il va lui manquer. Un petit quelque chose. Une esquisse. Un doigt glissant sur le lobe de l’oreille.
Il avance lentement vers elle, abandonnant son sac au sol, au milieu de la place, pour lui poser une main sur l’épaule. Elle interrompt son geste, ne marque aucune surprise. Cette mère, personne ne la surprend plus, il se murmure que cela fait son mystère. Le bras suspendu, elle tourne son visage vers lui et offre ce léger sourire dont elle use en toutes circonstances. Sauf quand la compassion est de rigueur. Car aussi rude soit-elle, Suzanne ne manque jamais de compassion. Quand, petit, il lui arrivait d’être piégé par un chemin tortueux et de revenir salement amoché, Émile se souvient des gestes précis. Elle y mettait un cœur joli. Et lui, s’il souffrait d’un genou sanguinolent, se réchauffait à sa douceur. Mais, l’âge aidant, les genoux saignent moins et soudain, sans en avoir l’air, entre les bras d’une mère, la place est plus étroite. N’est resté que ce sourire qu’elle offre à son fils à l’instant, comme elle l’offrirait au boulanger ou à un chien. Deux légers plis à la commissure des lèvres. Si mécaniques qu’ils lui transpercent le ventre. Il a appris, lui aussi, à ne pas montrer. Alors il sourit en retour.
Elle se redresse avec difficulté. Le corps ne suit pas le rythme du dos, il a moins de rage à partager. Elle appuie une main sur son torse comme pour mieux reprendre son équilibre et l’embrasse sur la joue. Ce n’est pas si mal au fond. Elle charge le linge dans son panier, elle avait terminé, ça tombe bien. Qu’est-ce qui tombe bien ? Qu’il ne l’ait pas interrompue avant la fin ? Elle rentre. Elle va étendre ce linge qu’elle a soigneusement lavé. Avec le vent et la douceur du jour, il sera sec avant le milieu de l’après-midi. C’est une belle journée. Ils font quelques pas ensemble, côte à côte. Il s’arrête au niveau de son sac, là où le car pour Montélimar marquera l’arrêt, sois prudent, pas de bêtises, Suzanne poursuit son chemin, il la voit disparaître à l’angle de la maison. Le car ne devrait plus tarder.
Dans son magasin, le brocanteur s’emporte contre une chaise. Le coiffeur tire comme un affamé sur sa pipe. Au loin, longeant le Rhône, c’est un train qui tousse. Cette fois, oui, Émile est seul sur la place et il ne manque pas d’avoir un vertige à imaginer ce qui l’attend, ce qui fait l’épaisseur entre la peur et l’excitation. L’armée, l’uniforme, la guerre jamais loin. Comment fait-on? La logique des hommes. L’esprit de corps. La baston. La sournoiserie. Qu’en dit-on? À sa droite, au cœur du tunnel de platanes, s’avance le car dans un nuage de poussière. Horizon flou. Il ne l’a pris qu’une fois par le passé et il se demande s’il aura encore la nausée. Et puis, parce que l’espoir a des ressources inépuisables, il se tourne de nouveau vers l’angle de la maison derrière lequel sa mère vient de s’effacer. Et elle réapparaît. Il se détourne d’elle une seconde pour évaluer la distance du car. Le temps joue en sa faveur. Suzanne revient. Pour lui. À moins qu’elle ait oublié un linge au lavoir ; il jette un regard rapide. Non. Aucune tache blanche ne tranche avec le brun des pierres. C’est bien pour lui qu’elle revient. Elle est là. Le nuage de poussière a désormais un bruit de moteur. Elle se penche, entrouvre le sac d’Émile et y glisse un livre. Tout fin petit livre. C’est pour l’armée, un livret de famille, il n’aura qu’à le donner le moment venu, ils comprendront. Voilà. Elle finit par ce voilà. Le car est là. Entre-temps, le chauffeur est venu se garer. Elle sourit. Ce même sourire pâle. Il monte à l’avant. Moins seul désormais. Avec ce petit livre dont il n’a jamais entendu parler, avec ce geste qu’elle a eu, se pencher sur son sac, y enfouir quelque chose, le plaçant bien au fond pour le dissimuler aux regards ou s’assurer qu’il ne tombe pas. Moins seul. Il pense à son père, Auguste, affairé dans son magasin déjà à cette heure-là. Il est 11 h 14 ce 9 juin 1936. Le car repart de La Cordot, passe devant la maison, Suzanne s’apprête à étendre le linge dans le jardin et Émile contemple le chemin qui s’ouvre devant lui.
Par la route, personne n’a jamais su établir à La Cordot la distance exacte jusqu’à Montélimar. L’espace s’estime à la découpe. En densité. Et ce matin de novembre 1918, ces espaces lestent les pas, à la glaise. De ces étendues opacifiées. Pour ne pas s’affaisser sur lui-même, Auguste est parti sans prendre le temps de rien, sous ses yeux à elle qui ne diront rien. Suzanne, au lavoir, à casser la glace avec le battoir. La matière pétrifiée par le froid. Depuis l’hiver précédent, depuis que la neige a tout étouffé sur son passage, Auguste sait affronter les saisons, savamment épaissi de couches de vêtements. Mais il ne sait que faire de l’embarras. Cette gêne soudaine. Grossière. La mort que l’on n’attend plus et qui vient tout de même. Dix jours après l’armistice qui aurait dû lui rendre son frère. À contretemps. Bien sûr que c’est affligeant. C’est sa conviction à lui. Et c’est sa conclusion à l’arrivée, après avoir éperdument longé ce Rhône revêche. Il a laissé derrière lui les mûriers et l’aigreur de la magnanerie. Plus il entre dans cette pièce et plus elle lui semble pourrir sur pied. Pour un peu, elle contamine toute la maison.
Il n’abandonne pas. Il est à sa tâche. Au pied de la caserne à Montélimar, dont une aile entière se trouve en quarantaine, pour soigner les condamnés. Il s’attendait à le voir rentrer de la guerre, ce frère; il faut maintenant aller le chercher. Jusque dans son lit. La mort passée. Et après un chemin qui ne mène en général nulle part, sauf aux habitudes. Ce chemin mille fois emprunté.
Le soleil tombe tout juste derrière l’Ardèche. Le temps d’un cycle, Auguste est déjà de retour à La Cordot. Avec lui. Sous les regards mêlés. Un perceptible sentiment de malédiction. Dix jours après l’armistice que son frère a dû si passionnément célébrer. Les chapeaux se soulèvent autant par compassion que par admiration pour l’inventivité du diable. Qui d’autre! Sauf qu’on rempile vite après le passage d’Auguste et de son frère. On embroche sans tarder le goût d’avenir qui revient en bouche après la privation et la longue attente. Il peut bien défiler avec son chargement, l’Auguste. Ici comme ailleurs, on a déjà bien payé son dû. Alors on ne va pas traînasser quatre ans de plus sur un malheur de plus. D’ailleurs, quand il entre dans La Cordot, c’est sous les fanions tendus par-dessus le renouveau et les drapeaux en symphonie. Le froid ne suffit pas à figer la fête, les couleurs et le désir de tout, soudain. Il plane un délire solide. Un appétit qui coupe la pitié.
Et puis si les chapeaux ne tardent pas à revenir à leur place, bien au chaud sur les têtes, c’est que tout le monde sait ce qu’Auguste charrie avec lui. Des horreurs, la guerre en a traîné jusqu’ici, mais pas de ce type-là. Le malheur n’a pas la finesse contagieuse ou alors par superstition. Il y a des cadavres moins fréquentables que d’autres. La grippe ne vaut pas un champ de bataille. Ce soir, Auguste se réjouit que la maison soit la troisième après l’entrée du village, qu’il puisse vite se mettre à l’abri du supplice du regard des autres.
Il racontera plus tard la caserne. Bien plus tard. Les draps humides, tendus entre les lits. Parfois à peine de quoi se glisser entre chaque malade. Les uns sur les autres. En tête à tête, par dizaine. La toux. Le délire de la fièvre. Parce que cette grippe, qu’on dit espagnole, elle fait chavirer les cerveaux avant les corps. C’est à ça qu’on reconnaît sa virtuosité. Ingénieuse, maligne. Elle déchire l’espace de râles et de divagations. Certains malades sont même attachés. Une zone de confinement. La maladie peaufine son récital. Auguste n’en perçoit qu’une mélodie lointaine. Car, ce qu’il n’avouera jamais, c’est qu’il n’a pas osé approcher, en tout cas pas au-delà de ce qui était conseillé. La contagion. La transmission. Empêché par son moignon de naissance au bras gauche, le même qui lui avait fait manquer la guerre, Auguste a observé deux infirmières mal protégées d’un masque blanc enrouler son frère dans un drap mauvais, deux infirmières le déposer à l’arrière de la charrette, après l’avoir chargé sur un brancard, deux infirmières tirer le drap pour accorder un semblant de pudeur à cet homme qui en était privé depuis si longtemps. Le drap ne suffisait pas. Son frère était noir. Noir. Tirant sur le bleu. Et ça, Auguste l’avait vu. Il l’avait su. Par la rumeur qui court et qui avait atteint le village épargné. Su que deux taches postillonnent d’abord sur les joues, couleur acajou. Il se souvient du mot. Acajou. Et puis la couleur infiltre les doigts. Les ongles. Elle remonte le long des bras. Elle s’épanche sur le torse. Tant qu’il est conscient, le malade voit la mort entrer en lui et l’envahir. Le patient meurt asphyxié, les poumons saturés de sang et enflés. Mais aux infirmières, Auguste n’avait pas demandé de détails de ce genre. Il ne s’était pas inquiété de ce que son frère avait concédé ou non à l’agonie. Avait-elle seulement duré cette agonie ? Il avait fait l’économie de cette question lui en préférant une autre : fallait-il se protéger ? Dans un demi-sourire qu’il devait à l’espoir réduit en bouillie, un médecin a fini par répondre : de lui, il n’y avait plus rien à craindre, de tout le reste, qu’en savait-on. Auguste avait repris la route sans se retourner une seule fois sur ce frère, déposé à l’arrière d’une carriole et plus contagieux à en croire la médecine. Mais qu’allait-on faire de lui ?
Plus tard. Un marteau et une somme de clous. L’enfant à ses pieds. Auguste partage son fardeau. Dans ce parfum écœurant de paille moisie. Est-ce seulement possible? Détourné de son impuissance, Auguste est obnubilé par cette odeur, au point qu’il finit par approcher, plus près qu’il ne l’a jamais fait pour s’en assurer, oui, c’est donc son frère qui sent ainsi la paille moisie. Encore un peu de créativité. Ce n’est pas terminé.
Il ne tient pas dans la boîte, dit la Mère dans un rictus. Le torse du cadavre, gorgé de putréfaction, dépasse. Le cercueil lui-même, bâti dans le noyer dont déborde la région, ne veut pas de cet homme-là. La vie à armes odieuses. On ne peut pas refermer la boîte à cause de cette poitrine gonflée comme une outre. Est-ce lui qui dans un dernier espoir résiste à sa condition ? Seules les flammes du feu et l’enfant animent de leurs éclats la pièce pétrifiée, consternée par ce misérable final. Et la musique résonne.
Sous les fanions, les instruments. Depuis que la guerre a pris la poudre, on ne craint plus le facteur, pas plus les gendarmes annonciateurs de malheurs et les mines de deuil du maire, alors on peut bien chanter. Au café, à une encablure d’oreille, les gars ne se privent pas de rattraper la vie perdue. Et la guitare de Dupuy, et la voix de Dupuy, et les mots de Dupuy, enivrent l’assistance avec autant de saveur qu’une Suze généreuse.
On a fait des valses de bien de couleurs
Des bleues, des blanches, des roses
Moi, j’en connais une qui rend d’bonne humeur
Lorsqu’on est morose.
Auguste le sait, il y a de l’humeur au café. Une belle humeur. De quoi s’attabler en confiance. On fête encore l’armistice. Pas les morts d’après. Dix jours après.
Elle n’est pas verte, elle n’est pas lilas
Mais j’adore sa nuance
Vous apprendrez tous cette valse-là,
Elle fut faite en France.
Il tourne le visage vers Suzanne pour la première fois. Ils n’ont pas échangé un mot depuis hier soir et le passage du maire.
On la chante quand on voit crânement
Défiler nos jolis régiments
C’est la valse « bleu horizon »,
Qui vous fait passer des frissons.
Le maire était entré, avec cette manière de dire sans le dire, j’ai des nouvelles. Mais qui en réclamait donc? Car aux dernières nouvelles, pour Suzanne, il rentrait de la guerre, son homme. Entier. Chamboulé, sûrement, mais fier à n’en pas douter. Ça, elle l’avait lu, elle qui savait lire, lui qui savait si mal écrire mais qui savait dicter. Alors les nouvelles, Monsieur le Maire, n’en ajoutez pas à celles qu’on a déjà. Et pourtant la mort conservait de quoi chaparder et de quoi alimenter encore la gazette. Quand le maire eut terminé, quand il eut fermé la porte sur le vide, Suzanne longtemps après porta son tablier à sa bouche pour retenir un cri qui ne viendrait plus. Maintenant elle est plantée là. Chatouillée elle aussi par l’odeur de paille moisie qui baigne la cuisine, malmenée par la musique qui ne fait pas de quartier pour les sentiments, désespérée, emportée par une chanson que la guerre a fait naître. Son homme ne tient toujours pas dans la boîte.
Il faut forcer.
Des pas de danse et des sourires là-bas. La musique encore.
Auguste lui épargne ce spectacle.
Elles s’élèvent, ces voix chaudes.
Alourdi, Auguste monte sur une chaise, il devine ce corps amaigri mais ventripotent toujours camouflé dans ce mauvais drap.
Les drapeaux, dans le vent, claquent sous le mistral.
Auguste pose la dernière planche du cercueil et, pour sceller le tout, il s’allonge dessus. De tout son poids.
Des rires devant la fenêtre, ils rentrent se coucher.
En son for intérieur, Auguste se demande si son frère peut exploser. Le ventre ainsi tassé. Écrasé par moins mort que lui.
De sa main valide, il cloue. »

Extraits
« Suzanne a appris à aimer le quotidien d’une orpheline de Taulignan. Tout doucement. D’abord pour les amitiés sincères. Entre filles. De même destinée. Par classe d’âge. On tournait à quatre cents gamines. Avec un renouvellement tous les ans. De l’abattage, et le bon côté que ça foisonne de lubies enfantines des plus banales. Mais en matière de banalité, quitte à devenir fille perdue, autant faire tomber les murs. Va pour les complicités. À condition d’autre chose. Cette autre chose, elle n’a pas tardé. Les murs sont tombés quand la porte de la filature s’est ouverte pour la première fois devant Suzanne, dans un bruit formidable. »

« J’en peux plus de ces machins-là qui s’agitent au-dessus de ma tête, ça me dégoûte et j’espère bien que mon bon mari il m’entend pas dire ça, sinon il va me secouer salement quand on se retrouvera mais tant pis. Assez de ces vers à soie qui rapportent que de la misère. Assez mais pas tout de suite. Pas encore, tu m’entends. Baptistin est là pour tenir bon, et si ça coûte la santé, c’est tant pis pour lui et pour les autres. C’est signé. Alors les gamines de ton cru, elles foutent le camp ou elles s’inclinent. Dans cette famille, les baveuses et les duchesses, très peu pour nous. Et tu m’as tout l’air d’être les deux à la fois. Bien bavarde et bien précieuse.
La Mère sort alors de la poche de son tablier une enveloppe et une petite fortune. 123 francs exactement. Elle est allée la dénicher dans la blouse de Suzanne. »

À propos de l’auteur
BORNE_Adrien_©DR_TF1Adrien Borne © TF1 DR

Titulaire d’une maîtrise d’histoire, Adrien Borne a poursuivi ses études à l’ESJ de Lille. Il entre en 2006 à RTL puis prend la tête de la matinale de RMC info en 2009 avant d’en devenir le rédacteur en chef adjoint. En 2015, il passe sur iTélé (devenu CNews) et coprésente « Le duo de l’info » puis, un an après, « La matinale week-end ». Il rejoint LCI en 2017 à la présentation des JT de la matinale et dirige LCI midi depuis la rentrée 2019. Tout au long de sa carrière de journaliste, Adrien Borne a volé du temps pour se consacrer à l’écriture et n’a jamais oublié la Drôme, région dont il est originaire. Mémoire de soie est son premier roman. (Source : Livres Hebdo)

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La dislocation

BROWAEYS_la_dislocation  RL2020  Logo_premier_roman

En deux mots:
Émergeant d’un long séjour à l’hôpital, une femme va tenter de retrouver la mémoire et le contrôle de sa vie, aidée par son ami Camille. Au fur et à mesure de ses progrès, elle va découvrir son étonnante histoire.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Terre et mère, même combat

Ingénieure agronome, Louise Browaeys se lance dans le roman. Et nous met en garde en retraçant la destinée de Gaïa. Est-ce le roman d’une renaissance ou d’un cataclysme? Peut-être l’un et l’autre.

La narratrice, après des mois d’hôpital, émerge à nouveau. Si sa mémoire et ses sensations sont encore défaillantes, elle peut s’appuyer sur les visites régulières de Camille, qu’elle appelle K, et qui serait un ami d’enfance. Ce graphiste, qui délaisse un peu son projet de BD pour s’occuper de la jeune femme, l’emmène avec son fils Aurélien faire des promenades dans le Parc Montsouris où la nature vit au ralenti en cet hiver 2016-2017. Peu à peu, elle réapprend à vivre, à parler, à avoir des sensations, même si elle pense qu’il est encore trop tôt pour des relations sexuelles. Elle aimerait aussi se rapprocher de cette nature qu’elle sent menacée. À l’aide de carnets qu’elle remplit consciencieusement, elle se réapproprie les mots, le langage. Avec les livres, elle essaie de se reconstruire une histoire.
Vient alors le moment de s’ouvrir aux autres. Elle choisit pour cela de passer par un site de rencontres qui lui permet de faire la connaissance de Béatrice et Jean-François, un couple échangiste avec lequel elle va se persuader que la mécanique fonctionne toujours. Évoquant son expérience avec Léonora, son infirmière devenue une amie, elle constatera qu’elle préfère Béatrice à Jean-François. Mais c’est alors qu’elle rencontre Wajdi dans un magasin de bricolage. Avec ce bel algérien, elle aura une brève liaison, avant que son amant ne décide de rentrer au pays.
Elle retrouve alors K qui comprend que le moment est venu de lui révéler le secret de ses origines et de leur histoire commune.
D’abord incrédule, elle va peu à peu comprendre que son travail d’exploration personnelle ne fait que commencer. Est-ce parce que K essaie d’adapter en BD son roman «Le soleil noir» qu’elle éprouve l’envie de partir sur les traces de Louis Guilloux? À Saint-Brieuc, elle veut surtout prendre du recul avant de constater que le voyage «amène à adopter un point de vue nouveau sur les sujets que l’on croyait avoir classés. La distance, ajoutée à l’isolement, fait travailler l’imagination.»
Louise Browaeys a construit son roman comme une quête intérieure, semant des indices au fil des chapitres. Tout comme sa narratrice, le lecteur va petit à petit prendre conscience que les «dérèglements» dont elle est victime sont ceux de notre planète et que son salut passera par une réappropriation de son environnement. Oui, c’est bien Gaïa, la terre-mère, qu’il faut sauver.

La dislocation
Louise Browaeys
Éditions Harper Collins France
Premier roman
320 p., 17 €
EAN 9791033904953
Paru le 26/08/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris, Montreuil et Saint-Brieuc.

Quand?
L’action se situe de 2016 à 2030.

Ce qu’en dit l’éditeur
Une jeune femme sort de l’hôpital, dépossédée de son identité et de son passé.
Elle voue une haine farouche aux psychiatres, fréquente les magasins de bricolage. Il lui arrive même de crever les pneus des voitures.
Temporairement amnésique, absolument indocile, elle veut repeupler sa mémoire et pour cela, doit enquêter. Un homme va l’y aider, sans rien lui souffler: Camille, dit K, ami et gardien d’un passé interdit.
Le souvenir d’un désert entouré de vitres, une fonction exercée au ministère de l’Agriculture, une bible restée ouverte au chapitre du Déluge forment un faisceau d’indices de sa vie d’avant. Quelques démangeaisons et une irrépressible envie de décortiquer le monde et les êtres qu’elle croise hantent ses jours présents.
Sa rencontre avec Wajdi, envoûtant et révolté, marquera son cœur et son esprit. Ce sera avant de gagner la Bretagne et, peut-être, de parvenir à combler les énigmes de son histoire prise au piège de l’oubli.
La trajectoire d’une femme cousue à celle de la planète, c’est le pari de ce premier roman en forme de fable écoféministe où la tragédie contemporaine côtoie l’espoir le plus fou.
Hypnotique, drolatique, libre et profondément humain.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Paris – Montreuil, automne-hiver 2016-2017
Finis les électrochocs et les traitements. J’étais sortie de l’hôpital. Je n’avais aucun souvenir des trois mois ni même des trois ans qui avaient précédé ce mois d’avril. J’essayais de me concentrer sur une saison qui devait ressembler à l’hiver. Mais rien ne venait. Un vide. Une douleur irradiante au centre du cerveau. Une racine qui n’arrive plus à pousser. Une amputation qui démange.
En rentrant chez moi, il paraît que j’avais déambulé dans les pièces et que j’avais passé un mois sans ouvrir la bouche. Je voulais rester allongée coûte que coûte. Je ne voulais voir personne. Il y a des gens à qui cela semblera arrogant. Mais je ne pouvais plus me lever. Vrai. Il y avait comme un poids qui pesait sur moi et me clouait au lit. Cette chose sur laquelle je prenais naguère appui pour soulever le monde m’écrasait. Je ne sais pas si vous pouvez comprendre. C’était un poids qui n’avait rien à voir avec, par exemple, le poids délicieux d’un homme dur et cambré sur mon ventre. Une chose invisible et obsédante. Douloureusement laide. C’était très difficile à décrire aux médecins, voilà pourquoi j’ai vite laissé tomber.
J’ai commencé à sortir de ma torpeur lors des premières visites de K. Il venait presque tous les jours à ce moment-là. J’ouvrais les yeux et, une fois sur deux, je le voyais s’affairer dans ma chambre. Il me donnait à manger. Je ne sais pas comment il trouvait le temps de cuisiner entre son travail et son fils, mais à l’époque ce genre de question n’effleurait pas mon cerveau. Pas grand-chose n’effleurait mon cerveau, me direz-vous. La spécialité de K, c’est les raviolis : il les achète crus je ne sais où, et il les fait cuire dans une casserole d’eau bouillante dans laquelle il s’obstine à ne pas mettre de sel. Ensuite il les enduit d’huile d’olive et de parmesan râpé. Ça finit d’ailleurs par m’écœurer.
Ce printemps-là, je me suis aussi aperçue à quel point ce garçon était obnubilé par les moustiques, et il y en avait de plus en plus à Paris. En France, me disait-il, le visage tourné vers le plafond, inquiet, plus de soixante espèces de moustiques sont recensées. Regarde celui-là ! Alors il attrapait un livre (il prenait toujours le même, qu’il laissait dans un coin sous mon chevet : était-ce un auteur qu’il adorait ou qu’il détestait ? Je ne sais pas, car K, depuis des mois que je l’observe, a toujours été assez difficile à suivre et à cerner), sautait à pieds joints sur le lit et écrasait l’insecte du mieux qu’il pouvait sur les murs et le plafond de la chambre. C’est drôle car j’aime beaucoup les moustiques ; surtout quand ils s’envolent et se cachent au coin de nos yeux, finissant par coller nos paupières.
K me parlait volontiers de ses dessins. Je ne disais rien quand il me les montrait. Je hochais la tête, parfois je m’endormais. Je savais que j’avais gardé la capacité de parler, qu’elle était tapie quelque part, mais je ne pouvais pas encore totalement le prouver. K semblait trouver cela normal et il en savait sans doute bien plus que moi sur ma propre maladie. Il avait de la patience. C’est une qualité indéniable. Il lui arrivait d’arranger quelques fleurs sur la table. Souvent des tulipes ; des fleurs qui font un bel effet, mais qui n’ont pas coûté cher et fanent vite si on met trop d’eau dans le vase. Il faisait la vaisselle, il essuyait tout avec un torchon propre et ne laissait rien traîner sur l’égouttoir. Il me demandait, sans vraiment vérifier, si j’avais pris mes médicaments. Il souriait, il ouvrait les rideaux, il les refermait, il enlevait un peu de poussière sur un meuble, il repartait. Je voyais bien qu’il pleurait.
J’ai repris lentement goût à ce qu’on appelle la vie. Par un processus assez inexplicable. Comme une chenille qui se transformerait en papillon ou, pour être précise, l’inverse : j’avais la sensation, à mesure que les jours passaient, que mes propres ailes se décomposaient. Enfin, c’est ce que K m’a raconté après coup. K n’est pas médecin, c’est simplement un ami. Un ami d’enfance, d’après ce que j’ai compris. Il était le seul à écouter mes silences. Au fond, il savait ce qu’un tel mutisme pouvait signifier. Les hommes ont parfois des intuitions extraordinaires. C’est ce que je me suis dit. Rétrospectivement, elles pourraient vous arracher des larmes. Mais je m’égare dès qu’il s’agit de parler de K. Je me mets à dire n’importe quoi, j’exagère ses gestes, ses intentions et ses paroles. C’est comme si je ne pouvais pas encore en parler avec suffisamment de clarté et de distance. Pas encore. Pas de cette manière-là. Je veux toujours aller trop vite. Impatiente !
D’ailleurs, j’écris K par facilité. Son vrai prénom est Camille. Son nom de famille sonne bien et je n’ai jamais connu personne d’autre qui le portait. Mais je ne préfère pas l’écrire pour l’instant. Figurez-vous que c’est aussi le nom que j’ai choisi de porter pour me cacher. Je ne voudrais pas impliquer ses proches. Je ne voudrais pas non plus que certaines personnes se reconnaissent. En fait, si j’y pense un peu sérieusement, je ne voudrais impliquer personne.
Maintenant seulement, je commence à comprendre ce que je vais devoir accomplir. Je le comprends bien plus précisément qu’au début. Quelque chose a décanté. Il a fallu du temps. N’oublie pas de boire de l’eau, dit toujours K. Il faut nourrir le cycle de l’eau. Toute cette eau que j’ai bue a dû sédimenter dans mes estuaires et aider à dénouer des choses. À liquéfier les caillots de sang, à accompagner les poussées de sève. J’ai des phrases entières qui me reviennent, comme des guirlandes surgies d’un passé où j’étais continuellement allongée. À moins que ce passé n’existe pas, lui non plus ? Je finis par douter de tout. Comme si l’eau que j’avais bue était allée chercher ces phrases d’une façon ou d’une autre au fond d’une nappe phréatique. Essayez d’être sous mes mains, mademoiselle, s’il vous plaît, concentrez-vous sur cette partie de votre corps que je touche. Si vous voulez que je vous soutienne, il faut que vous lâchiez du lest. Ce sont des phrases que me répétait un médecin à l’hôpital. Peut-être un kiné ? Un médecin pas tout à fait comme les autres. Ou bien K lui-même. Je ne sais plus. K est tout à fait capable de dire des choses pareilles. Ce garçon est surprenant.
Je dois commencer par rassembler mes forces et ranger mes affaires. Oui. C’est ce que je me répète tous les jours, alors que je reste allongée la plupart du temps à regarder alternativement par la fenêtre le ciel rompu de cendre et le contenu nauséeux des étagères de la bibliothèque. Je dois rassembler mes forces et ranger mes affaires avant de pouvoir retrouver un à un mes souvenirs. Les pêcher, les compter et les classer par ordre chronologique. Dans mon cas, il faut être le plus pragmatique possible. Forcez-vous la main, bon sang, n’écoutez personne, levez-vous et faites ce que vous avez à faire, dites-vous que vous vous fichez bien d’échouer ou d’être encore prise pour une folle. C’est effrayant. Tellement décourageant de constater que, même quand je fais tout mon possible, j’échoue lamentablement.
Combien de temps suis-je demeurée étendue ici, chez moi, à attendre ? Plusieurs mois, d’après K. Une saison entière ? J’ai perdu des lambeaux entiers de mes souvenirs. Pour être précise, car c’est ce que demandent avec acharnement les médecins, je ne sais plus qui je suis ni d’où je viens (j’ai vaguement l’image d’un désert entouré de vitres), ni ce qu’il m’est arrivé les trente-trois dernières années : c’est mon âge, si j’en crois K à qui je l’ai demandé, mais je ne veux pas savoir mon prénom, ai-je ajouté tout de suite, en levant les mains, je veux le retrouver toute seule. C’est comme si de la robe que je portais jadis, il ne restait plus que les coutures. Tous les pans ont été arrachés un à un par des bêtes sanguinaires qui ressemblent étrangement à des hommes, et les fils pendent bêtement, attendant qu’on les noue ensemble. En dessous, ma peau est pleine d’eczéma. On dirait qu’elle est érodée, me dit K, ce qui m’a permis d’apprendre un mot. Tout un peuple de fantômes m’accompagnent jour et nuit mais dès que j’essaie de m’approcher d’un visage, il s’évapore. J’ai perdu aussi une partie de la notion du temps et de l’espace. En revanche, j’ai la mémoire des gestes. Je peux facilement mettre la bouilloire en marche, tirer les rideaux, me brosser les dents, tourner les pages d’un livre, fumer une cigarette, me masturber en pensant à mon kiné.
Je n’ai pas perdu non plus l’usage de la parole, ça non, je sens à certains moments les mots venir me chatouiller le bout de la langue et j’arrive à prononcer de plus en plus de phrases. Ils s’agglutinent et ils tombent de ma bouche d’un jour sur l’autre, par gravité. Pour réapprendre correctement à parler, je cherche leur sens dans le dictionnaire en ligne. Je suis ridicule dans ces moments, si j’en crois le regard de K. Mais je progresse. Pas plus tard qu’il y a quelques semaines, je parlais avec à peine deux ou trois cents mots. Des mots qui avaient une espèce d’arrière-goût d’hôpital et qui me donnaient la nausée. Des mots que l’on écrit à la va-vite sur les ordonnances, si vous voyez ce que je veux dire. Des mots que les visiteurs ou les médecins en chef prononcent en arrivant dans votre chambre et en levant les yeux au ciel. Des mots usés, oppressés, fatigués d’être dans des milliards de bouches à la fois. Maintenant j’en connais presque sept cents. À mesure que je les découvre comme si c’était la première fois, je les note dans un carnet pour ne pas les perdre et je les compte une fois par semaine. Je les classe par thèmes, dans un ordre qui me semble logique, et j’essaie de les faire vivre à ma manière. K me dit qu’il n’y comprend rien. J’ai l’impression que ça m’aidera à me souvenir. Un peu de rigueur ne fait pas de mal. Dans ce domaine, je me trompe peut-être mais je me fais confiance. L’autre jour, tiens, j’ai sorti mon carnet au rayon peinture d’un magasin de bricolage (c’était une de mes premières sorties en dehors de mon appartement) et j’ai écrit : rouille, ocre, terre brûlée, brun de garance, noisette, terre de Sienne. J’ai quitté précipitamment le magasin. Trop de nouveaux mots peut me donner le vertige et me faire dérailler. Je dois rester vigilante. C’est d’ailleurs aussi pour cette raison que je n’allume plus la radio. J’aimais beaucoup écouter France Inter au début, je pouvais laisser la radio tourner toute la journée sans rien comprendre, mais j’ai lu quelque part (dans la salle d’attente d’un médecin ?) que le débit moyen oral des médias est d’environ deux cents mots par minute (l’auteur faisait justement référence à des chaînes que nous écoutons tous les jours, vous et moi). Dans certaines émissions préenregistrées, le débit pourrait s’accélérer jusqu’à atteindre deux cent trente mots par minute. L’auteur précisait même que c’est au détriment de la compréhension. Enfin, je m’égare. De toute façon, j’ai remarqué qu’ils se répètent. Comme les médecins. C’est le propre des gens qui ont perdu une partie de la mémoire. J’en sais quelque chose. »

Extrait
« Dans le fond, ce que j’aimerais, c’est simplement repeupler une mémoire vierge. Ma mémoire est un muscle engourdi. Aussi indocile que les autres. Je voudrais la repeupler avec suffisamment de pragmatisme et de sens de l’harmonie comme s’il s’agissait d’un bâtiment vide. Comme si j’ordonnais au directeur d’un musée fraîchement recruté, il faut coûte que coûte remplir l’espace, oui, combler l’air, nommer les étagères, ranger les plumes, étiqueter les coquillages, entasser les objets. Pour ne plus avoir mal et échapper à cette constante sensation de noyade. Pour ne plus sentir cette démangeaison à l’endroit de l’amputation cérébrale. Pour ne plus avoir la sensation de respirer par le chas d’une aiguille. Vous comprenez ? Vous comprenez ? Lui répéterais-je en m’approchant et en pointant mon doigt sur lui jusqu’à effleurer un bouton de sa chemise. Plus je me concentre pour retrouver des souvenirs, plus je nage dans un brouillard tiède et informe, presque fétide… »

À propos de l’auteur
Ingénieure agronome (diplômée de AgroParis Tech) et autrice, Louise Browaeys accompagne les organisations sur des sujets variés comme l’agriculture bio, l’alimentation saine, la RSE (Responsabilité sociale des entreprises), la CNV (Communication non violente) et la permaculture. Consultante, conférencière et facilitatrice, elle travaille sur les «trois écologies»: intérieure, relationnelle et environnementale. Elle est l’autrice d’une quinzaine de livres en lien avec l’alimentation saine, la transition écologique des organisations, la permaculture. Elle a 34 ans et vit à Paris. La dislocation est son premier roman. (Source: Harper Collins France)

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Térébenthine

FIVES-terebenthine

  RL2020

En deux mots:
Admis à l’école des Beaux-Arts, Luc, Lucie et la narratrice vont choisir de s’exprimer à travers la peinture. Une technique qui leur vaudra les railleries de leurs professeurs et congénères, mais soudera «les térébenthine» tout au long d’une formation aux multiples facettes.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Les beaux-arts mènent à tout

En retraçant ses années d’études aux Beaux-Arts, Carole Fives fait bien plus que nous livrer une part de son autobiographie et la naissance de sa vocation. Térébenthine est aussi un traité sur l’art et un réquisitoire – féministe – contre son enseignement.

Carole Fives a choisi de faire les Beaux-Arts. Une période de sa vie qui sert de terreau – très fertile – à ce roman bien éloigné de son précédent opus Tenir jusqu’à l’aube, si on considère son combat féministe comme un invariant à toute son œuvre.
Bravant les mises en garde à l’égard d’une filière qui n’offre guère de débouchés, sauf pour une petite poignée d’artistes, la narratrice réussit son concours d’entrée et se retrouve très vite confrontée à un univers étrange où des concepts sont assénés de façon définitive par des enseignants qui semblent avoir compris que l’art avait désormais atteint ses limites, que la technologie allait transformer cet univers comme tant d’autres et que le spectacle, la «performance» allait prendre le pas sur l’œuvre elle-même.
Dans ce contexte, le trio qu’elle forme avec Luc et Lucie va très vite être marginalisé, non seulement parce qu’il se retrouve au sous-sol de l’école – le seul endroit où il est encore possible de peindre – mais parce qu’il est le seul à se confronter à cette «vieille» technique que plus personne n’enseigne: «À l’école, le professeur de peinture est en dépression depuis deux ans et, pour d’obscures raisons, il n’a pas été remplacé. C’est donc entre étudiants que vous allez vous former le plus efficacement, les autres enseignants ne se risquant que rarement jusqu’aux sous-sols, préférant éviter d’attraper la tuberculose et autres infections propres aux miséreux et aux artistes maudits.»
Le trio, reconnaissable à l’odeur qu’il traîne avec lui et qui lui vaudra le surnom de «Térébenthine», est victime de railleries, mais cet ostracisme aura aussi pour conséquence de les souder davantage. Ils sont pourtant loin de partager les mêmes idées sur l’art et sur la manière d’exprimer leurs idées. Mais ces débats font tout l’intérêt du livre. À chaque affirmation d’un professeur, à chaque confrontation aux œuvres des grands artistes, les questions sur le rôle de l’art, sur la façon de juger les œuvres, sur la définition du beau sont âprement discutées. Et très vite, au-delà des théories et de l’histoire de l’art, il est question d’émotions. Comme quand, à l’occasion d’un voyage à New York, la narratrice est saisie par la puissance d’un Rothko, par cette part inexplicable qui vous happe et vous transforme. Ou quand, devant l’œuvre que l’on imagine, «les pinceaux tombent, la distance s’abolit, et c’est le corps-à-corps, le peau-à-peau: la toile a tant à offrir.»
Carole Fives nous livre tous les aspects de ces années de formation qui, au-delà des études, s’étendent à la politique et aux questions de société, à l’amour et à la prise de conscience de la place de la femme dans un milieu très machiste. Elle s’imagine qu’en couchant avec Dimitri, elle pourra peut-être capter un peu de son savoir-faire, mais se rend vite compte que ce professeur accumule les aventures pour comble l’absence de sa femme Olga restée au Tatarstan. Elle va alors se détourner de lui et de ses enseignements. Et si durant une sorte de grand happening, elle pourra célébrer les artistes femmes, il faudra subir le machisme ambiant jusque dans sa chair. On notera du reste que la solidarité féminine est tout autant un leurre. Quand, par exemple, pour tout encouragement Véra Mornay lui explique qu’«un bon peintre est un peintre mort». Un tel «enseignement» conduisant à des drames.
Mais au-delà des obstacles et des attaques vécus dans cet «asile de fous» – pour reprendre la qualification utilisée par son père venu voir les travaux de fin d’année – viendra la révélation de l’écriture. Oui, les mots peuvent aussi transmettre les émotions.
En utilisant la seconde personne du singulier pour raconter cet épisode de sa vie, Carole Fives prend ses distances avec cette jeune artiste. Et si elle pose un regard attendri sur ce passé enfui, c’est d’abord pour souligner que c’est à ce moment-là, du côté de Lille, qu’est née une romancière. Pour notre plus grand plaisir !

Térébenthine
Carole Fives
Éditions Gallimard
Roman
176 p., 16,50 €
EAN 9782072869808
Paru le 20/08/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Lille. On y évoque aussi New York et Paris.

Quand?
L’action se situe il y a une vingtaine d’années.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Certains, ou plutôt devrais-je dire certaines, se sont étonnés du peu d’artistes femmes citées dans notre programme d’histoire de l’art. Je leur ai donné carte blanche aujourd’hui. Mesdemoiselles, c’est à vous!»
Quand la narratrice s’inscrit aux Beaux-Arts, au début des années 2000, la peinture est considérée comme morte. Les professeurs découragent les vocations, les galeries n’exposent plus de toiles.
Devenir peintre est pourtant son rêve. Celui aussi de Luc et Lucie, avec qui elle forme un groupe quasi clandestin dans les sous-sols de l’école. Un lieu de création en marge, en rupture.
Pendant ces années d’apprentissage, leur petit groupe affronte les humiliations et le mépris. L’avenir semble bouché. Mais quelque chose résiste, intensément.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le littéraire (Jean-Paul Gavard-Perret)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
Février 2004
Luc est debout devant sa toile, brosse à la main. Il prend du recul, s’avance, recule à nouveau… C’est un grand format, un lac immense dans une lumière froide. Une bande verticale à droite présente un motif plus abstrait, des cercles fluo, à intervalles réguliers.
Lucie et toi êtes assises à côté, sur un canapé de récup.
— T’en as pas marre, Luc, ça fait trois mois que tu bloques sur cette toile…
— Je n’arrive pas à terminer, il ne manque pas grand-chose mais ça ne tient pas… si seulement je savais ce que c’est…
— Et tu comptes y passer toute l’année ?
Luc s’assied sur son tabouret pivotant, ne lâche pas sa toile des yeux.
— C’est sûrement la partie gauche, c’est encore déséquilibré, je cherche, je cherche, c’est rageant, si près du but…
Lucie le coupe :
— T’as juste besoin de te changer les idées ! De sortir de cette cave !
— Laissez-moi encore quelques minutes…
Luc se relève, saisit un pot de pigment vermillon sur une étagère. Il verse un peu de son contenu dans l’assiette en plastique qui lui sert de palette.
Tu te caches les yeux derrière les mains : « Au secours, il va tout gâcher ! Je ne veux pas assister à ce massacre ! »
Lucie hausse les épaules : « Je ne vous comprends pas tous les deux, comment pouvez-vous continuer à peindre de façon si épidermique ! Comme si Duchamp n’était pas passé par là ! Plus personne ne peint depuis des siècles et vous vous obstinez ! C’est fini la peinture, mes potes, c’est mort ! »
— Ça va, j’ai beau être peintre, je pense à Duchamp, se défend Luc.
— Et ma chère Lucie, aux dernières nouvelles, ce n’est pas Duchamp qui a eu l’idée de faire entrer une pissotière dans un musée, c’est une blague de sa bonne copine Elsa…
— Elsa ?
— Elsa von Freytag-Loringhoven, pour vous servir !
— Pas facile à retenir, son nom.
— C’est pourtant elle qui a envoyé le bidet dans un salon de peinture, sous pseudo, comme le faisaient les femmes artistes à l’époque…
— C’était un urinoir, précise Lucie. Et puis il en a eu bien d’autres, des idées, Duchamp, le porte-bouteilles, la roue de vélo…
— Une roue de vélo sur un socle, ça fait toute la différence ! dit Luc.
Tu tentes de t’extraire du canapé :
— Quelle différence ?
— Elle devient sculpture…, marmonne Luc, à nouveau concentré sur sa toile.
Tu te lèves et t’approches de Luc :
— Eh bien moi je décide, mon petit Luc, qu’assis avec ton cul sur ton tabouret pivotant, tu es une œuvre d’art. Ça va, c’est pas trop inconfortable pour tes fesses, comme socle ? Je vais t’exposer pour mon diplôme ! Je te signe où ? Fesse gauche, fesse droite ?
— Très important, la signature, concède Lucie.
Luc grommelle :
— C’est idiot ces oppositions, nous sommes tous des conceptuels, des enfants de Cézanne. Peindre n’a jamais empêché personne de penser !
— De toute façon, la France c’est le pays de la littérature, pas de la peinture…
— Ici, on a peur des images…
— Waouh, on est des terroristes…
— Vous n’oubliez pas les impressionnistes quand même ?
— Les impressionnistes, c’est l’exception ! Ici, c’est le pays des Lumières, pas des impressions…
Luc lance un long « Putainnn… ».
Sur sa toile, le lac aux tonalités froides s’est transformé en bain de sang. Paniqué, Luc s’empare du premier chiffon qui lui tombe sous la main et tente d’absorber un maximum de pigment vermillon.
— C’est la cata !
— Mais non, Luc, ça donne la profondeur qui manquait à ta toile…
Lucie demande si elle peut prendre une bière dans le frigo.
— Quelle heure il est ?
— Déjà vingt heures…
— Dans ces caves, nuit/jour, jour/nuit, ça ne fait aucune différence…
— La bière, on la prendra dehors, allez ouste, on bouge avant que le gardien ne vienne nous virer d’ici…
— Un soir, on va se faire enfermer, avec les cafards et les rats crevés…

Pendant que chacun récupère sacs et vêtements, tu lances :
— Il paraît que l’école organise un voyage, vous étiez au courant ? Un voyage à New York !
— Oh putain, New York, the place to be ! dit Lucie.
— C’est Berlin, the place to be ! Enfin, New York, c’est un bon début…
Luc hausse les épaules :
— C’est 800 balles, leur voyage, moi, je les ai pas…
— Tu n’as pas encore touché la bourse ?
Luc nous montre les rouleaux de toiles et les châssis adossés au mur.
— Si, mais la bourse, j’en ai besoin pour vivre, tu vois, pas pour aller à New York! »

Extraits
« Six mois plus tôt
«PEINTURE ET RIPOLIN INTERDITS.» C’est ce qui est inscrit à la bombe, en lettres fluo, sur la façade du bâtiment.
Début des années 2000, à l’École des beaux-arts, on ne touche plus aux pinceaux ni aux pigments. Les étages ont été rénovés pour accueillir les ateliers vidéo, son et multimédia. Les éclaboussures de couleur et les odeurs de térébenthine ne sont plus tolérées, les ateliers de peinture, pour les derniers résistants, ont été déplacés aux sous-sols, dans les caves.
Mais tout ça, tu ne le sais pas encore. Toi, tu as dix-sept ans et tu rêves d’apprendre à dessiner, à peindre, à créer. En cette froide matinée d’avril, tu es venue passer le concours d’entrée des Beaux-Arts.
Autour de toi, des filles s’étreignent, s’embrassent, leurs sacs en jean débordent de tubes d’acrylique et de rouleaux de kraft.
— « Les Beaux-Arts ? Tu veux finir sous les ponts ? Ou sur le trottoir ? »
Un groupe de filles s’esclaffe, tandis qu’une autre leur rejoue la scène familiale.
— Bref, mon père m’a coupé les vivres, j’ai dû prendre un job de serveuse… sinon j’allais m’y retrouver plus vite que prévu, sous les ponts…
Un peu plus loin, des garçons vêtus de bombers sombres tirent sur des roulées, les yeux mi-clos.
Tu te sens ridicule avec tes Kickers mauves et ton immense carton à dessin Canson vert, moucheté de noir. Jusqu’ici, lorsque tu te rendais à la seule boutique spécialisée beaux-arts de la ville, tu ne croisais que des retraités. Tu comparais longuement le prix et le grammage des papiers tandis que dans le rayon d’à côté, une sexagénaire devisait gaiement aquarelle et pastel avec le vendeur.
Enfin, on vous fait entrer dans l’école et on vérifie vos cartes d’identité. L’épreuve pratique du concours consiste à « Produire une réalisation plastique à partir d’une œuvre ». On vous distribue un document imprimé en couleurs, un portrait d’enfant déguisé. Le titre est précisé en bas de la feuille, Paul en Arlequin, ainsi que le nom de Picasso, pour ceux qui, comme toi, n’auraient pas reconnu le génie du cubisme dans sa période dite classique.
Le tableau semble loin d’être terminé. Certains éléments sont juste esquissés, le fond est resté brut, laissant la toile apparente. Tu restes indécise devant cette image, Picasso a-t-il choisi de la laisser inachevée ou n’a-t-il simplement pas eu le temps de la finir, se désintéressant soudainement de son modèle pour une passionnante séance de tauromachie ? À moins que la guerre n’ait éclaté alors qu’il s’apprêtait à peindre le reste et qu’il ait préféré se lancer dans Guernica ? Mais n’y a-t-il pas là une question que tout artiste se pose, comment décide-t-on qu’une œuvre est enfin terminée ? Quand sait-on qu’on a posé l’ultime touche ?
Autour de toi, ça s’agite, ça rougit, ça transpire. Les candidats ont extrait moult matériaux de leurs cabas, du polystyrène et du carton, des morceaux de bois ou des pelotes de laine, des bouteilles vides ou du coton hydrophile… Il s’agit maintenant d’assembler ce beau bordel et de produire quelque chose qui ressemble à une sculpture.
À côté de toi, une fille en salopette bleue a crayonné sur un lé de papier peint une silhouette humaine éventrée. Elle s’applique maintenant à scotcher des bandes stériles dégoulinant d’encre rouge.
Tu n’as misé que sur tes fusains et tes couleurs pour t’exprimer. Tu observes une dernière fois la reproduction du Picasso et tu te lances dans une composition plus qu’aléatoire à partir du chapeau d’Arlequin. Il vous reste deux heures, pensez à mettre vos noms afin que le jury puisse identifier votre travail.
Tu souris à la fille en salopette, peut-être vous retrouverez-vous en septembre?»

« Comment peindre après la mort de l’art, après la barbarie, comment créer à l’ère du soupçon? Dans le sous-sol des Beaux-Arts, vous vous questionnez, vous vous disputez, vous vous influencez parfois mais vous savez qu’une seule chose compte: la nécessité de continuer, quoi qu’en pensent les enseignants de l’école.
Vous partez d’images de récupération, des revues, des journaux. Luc choisit des paysages qu’il trouve dans les catalogues de voyages et en fait disparaître les figures humaines, les textes, les prix. Il les vide de leur contenu, les épuise, jusqu’à leur réinsuffler une vision plus personnelle. Quant à toi, tu t’inspires de journaux dont tu reproduis aléatoirement les compositions. Tu mélanges des visages de stars à des portraits d’inconnus, des top-models et des photos des rubriques nécrologiques, des enfants du tiers-monde et des bébés grassouillets.
Les images extraites de la pub, de la télé ou d’ailleurs sont surtout un prétexte à peindre, encore et toujours, à chercher à digérer le monde, à le comprendre.
Loin d’être un espace de liberté absolue, la toile est ce lieu où un geste en impose un autre, puis un autre, et où enfin le chaos s’ordonne. C’est un dialogue silencieux, tu te confies et la toile te répond, les échanges s‘intensifient, jusqu’à ce que tu la gifles de tes coups de pinceau, de tes coups de raclette. La toile résiste et t’apprend que seule tu ne peux rien, qu’entre elle et toi il va falloir trouver un accord, même précaire, même fragile.
Parfois les pinceaux tombent, la distance s’abolit, et c’est le corps-à-corps, le peau-à-peau: la toile a tant à offrir. » p. 33-34

« Tu découvres d’autres artistes femmes. Les critiques ont beau dire que l’art n’a pas de sexe, tu sens qu’ils manquent d’objectivité et que le but est bien plutôt de faire passer pour neutre une histoire de l’art toute empreinte de virilité. Après une absolue domination du regard masculin pendant des siècles, les femmes artistes peinent à s’exprimer, à simplement oser prendre le pinceau, la caméra, le stylo, mais quand elles le font, c’est l’explosion. Cindy Sherman. Martha Rosler. Laurie Anderson. Louise Bourgeois. Jenny Saville. Barbara Kruger. Marlene Dumas. Annette Messager. Joan Mitchell. Kiki Smith. Yoko Ono. Geneviève Asse. Sarah Moon. Adrian Piper. Katharina Grosse. Vanessa Beecroft. Mona Hatoum. Ghada Amer. Judy Chicago. Elaine de Kooning. Frida Kahlo. Valérie Belin. Dorothea Lange. Tamara de Lempicka. Rachel Whiteread. Tatiana Trouvé. Suzanne Valadon. Chantal Akerman. Françoise Vergieli. Agnès Varda. Gina Pane. Eva Hesse. Marie Laurencin. Maria Helena Vieira da Silva. Wanda Gág. Sarah Lucas. Elizabeth Peyton. Agnès Martin. Mary Ellen Mark. Seton Smith. Nancy Spero. Valérie Jouve. Louise Lawler. Lisette Model. Martine Aballéa. Jana Sterbak. Rebecca Horn. Shirley jaffe. Claude Cahun. Carole Benzaken. Sally Mann. Elizabeth Lee Miller. Sylvie Blocher. Diane Arbus. Laura Owens. Rosa Bonheur. Françoise Huguier. Annie Leibovitz. Eija-Liisa Ahtila. Martine Franck. Helen Levin. Susan Rothenberg. Jane Atwood. Aurélie Nemours. Agnès Thurnauer. Alice Neel. Rosemarie Trockel. Magdalena Abakanowicz. Francesca Woodman. Barbara Morgan. Gertrud Arndt. Judith Rothchild. Anne-Marie Schneider. Berenice Abbott. Eva Aeppli. Mariko Mori. Camille Claudel. Yayoi Kusama. Sophie Ristelhueber. Bettina Rheims. Carla Accardi. Emily Carr. Sarah Morris. Germaine Richier. Claudine Doury. Dora Maar. Suzanne Lafont. Narie-ange Guilleminot. Sylvie Fleury. Julie Mehretu. Orlan. Sophie Calle. Meret Oppenheim. Guerrilla Girls. Dora Maurer. Niki de Saint Phalle. Charlotte Perriand. Tania Mouraud. Susan Hiller. Valérie Favre. Pipilotti Rist. Rineke Dijkstra. Jenny Holzer. Helen Frankenthaler. Gloria Friedmann. » p. 46-47

« Avec Dimitri, tu apprendras à dessiner des bouquets de fleurs, des vases, des pommes, des poires blettes, des carafons, des grappes de raisin, des mains ouvertes, des poings fermés, des raccourcis, des drapés, des plongées, des contre-plongées, des trompe-l’œil, des anamorphoses…
Avec Dimitri, tu apprendras à donner du plaisir sans jamais en recevoir. Dimitri fait l’amour comme s’il faisait des pompes à la salle de sport, il se tient au-dessus de toi, le buste détaché, les yeux fermés, à jamais inaccessible. Il est loin, très loin, au Tatarstan, avec Olga peut-être? Très vite tu comprends qu’il comble l’absence d’Olga avec de nombreuses autres femmes, modèles ou élèves. Et très vite tu te détournes de lui et de ses enseignements. De ses portraits de femme si idéalisés, si esthétisants, de son rapport au sexe si désincarné.
En comparaison avec les œuvres que tu vois à Beaubourg, peintes cinquante ans plus tôt, les sujets des toiles de Dimitri t’apparaissent totalement datés. Des nus féminins, toujours des nus, mais qui peut encore voir ça en peinture? Des madones, des Vierges à l’enfant, des déesses, des saintes, il y en a déjà plein les musées, au Louvre, au Musée d’art moderne, au British Museum, l’histoire de l’art en est remplie, jusqu’à saturation… » p. 51

« Dix jours plus tard, ton installation est prête. Il s’agit de poupées gonflables chaussées de lunettes, lisant Emmanuel Kant. Critique de la faculté de juger, plus précisément, ce texte qui parle du jugement de goût et d’esthétique. Tu as récupéré une table bistrot chez ton père et confortablement installé les poupées sur des chaises hautes. Elles sont rhabillées pour l’occasion, et sous les pulls et les jeans dont tu les as revêtues on ne distingue plus trop leur handicap.
Les enseignants n’en reviennent pas. Quelle bonne surprise! En voilà une force de proposition! Qui questionne la sculpture, le masculin/féminin, c’est vraiment passionnant. Et quel en est le titre? Poupées regonflées, tout simplement! Tu rassures les enseignants, non, non, ce n’est pas une œuvre féministe, il ne s’agit pas de libérer la femme mais simplement de rhabiller les poupées gonflables. Tout le monde se réjouit de voir que tu es enfin passée à des pratiques plus réfléchies que la peinture, on t’encourage à te documenter sur le mouvement Dada, on te promet un cours à venir sur cette vieille avant-garde, car oui, c’est la bonne nouvelle, malgré ton année au sous-sol, à fréquenter les rats et les damnés de la terre, tu es admise en deuxième année. » p. 57-58

« Quelques mètres plus loin, ton père s’arrête à nouveau devant une accumulation de préservatifs masculins suspendus sur des fils à linge. «Qu’est-ce que c’est que cette horreur?» Vous vous approchez, les capotes sont remplies d’encres colorées. Tu lis le cartel à voix haute, «Séropositif/Éros Positif».
Vous arrivez devant ton installation:
– Voilà, c’est mon travail… enfin, ce que j’ai fait pour l’examen, mais je préférerais qu’on descende voir mes peintures, elles sont dans mon atelier et…
Le gobelet de jus de pomme a glissé des mains de ton père, qui balbutie:
– Mais c’est pas croyable, ce genre de poupées, ce sont, ce sont… ! Ce n’est pas une école ici, c’est un asile de fous! » p. 59

« Tout en écrasant un mégot dans son cendrier de poche, Véra Mornay fait mine de regarder tes toiles. Véra n’est pas ta tutrice mais elle reste la prof de pratique artistique, c’est toujours elle qui sévit dans les ateliers. Elle te demande de t’expliquer. Quel est le sens de ces portraits, de ces figures? Pourquoi dansent-ils? Pourquoi sont-ils vêtus, pourquoi avoir utilisé du vermillon, du bleu, du blanc de Meudon? Pourquoi une série, pourquoi la peinture plutôt que la sculpture, pourquoi quelque chose plutôt que rien?
Tu alignes les phrases, tu te justifies, tu tentes une argumentation.
Elle te coupe.
«Vous n’êtes pas totalement bête.»
Elle insiste: «Je vous crois même plutôt intelligente.»
Tu l’attends au tournant. Tu sais qui elle est. Véra Mornay et sa réputation qui la précède, sa réputation qui est arrivée jusque dans les caves. Elle n’est sûrement pas venue là pour te complimenter. Elle a déjà détruit des centaines de vocations, poussé des étudiants au suicide. Tu inspires, te concentres sur tes baskets, la pointe blanche de tes baskets, comme une collégienne prise en faute.
Tu sais que le coup va porter, tu ne sais pas quand mais Véra Mornay est devant toi et son rôle dans l’école est clair: te briser.
Faire place nette.
Que tout un chacun ne se croie pas artiste.
Il n’y aura pas de place pour tout le monde.
Il y en a déjà peu pour les artistes femmes, comme elle.
Véra Mornay peine à exister sur la scène artistique française.
La preuve, elle se voit obligée de parcourir plus de 500 kilomètres aller-retour en train de Paris chaque semaine pour venir faire la prof.
Paris-province.
De la confiture aux cochons. 500 kilomètres aller-retour pour voir vos croûtes.
Qu‘elle fixe avec une mine dégoûtée.
Tu te prépares à esquiver les coups.
«Bon, vous n‘êtes pas bête. vous ne voulez pas faire autre chose que de la peinture?»
Ça y est, c‘était ça! C‘était juste ça!
Tu te détends.
Elle reprend
«Vous savez, un bon peintre est un peintre mort,»
Elle rit de son bon mot.
«Et ce mémoire, il avance, il en est où?»
Tu bredouilles, tu as du mal avec ça, c’est compliqué pour toi d’être à la fois actrice et spectatrice de ton travail, tu préfères laisser ça aux critiques. » p. 112-113

À propos de l’auteur
FIVES_Carole_©Francesca_Mantovani
Carole Fives © Photo Francesca Mantovani 

Carole Fives est l’autrice de sept livres, parmi lesquels Une femme au téléphone et Tenir jusqu’à l’aube dans la collection «L’Arbalète». (Source: Éditions Gallimard)

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Après le monde

RYCHNER_apres_le_monde
  RL2020

En deux mots:
De 2022 à 2049, la population mondiale essaie de survivre après une catastrophe qui a fini par faire exploser le système. Face à la pénurie, on essaie de s’organiser, mais l’insécurité gagne du terrain. Faut-il désormais chercher son salut en prenant la route?

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Quand notre monde aura explosé

Le roman post-apocalyptique d’Antoinette Rychner est certes un appel à prendre en compte l’urgence climatique, mais il est aussi bien davantage. Quand tout s’effondre, comment (re)définit-on alors l’Humanité?

L’actualité avec ses événements climatiques à répétition et la mise en garde de scientifiques – les plus alarmistes nous expliquant qu’il est déjà trop tard – fournissent la matière aux romans post-apocalyptiques. En cette rentrée, Sandrine Collette avec Et toujours les forêts et Antoinette Rychner avec Après le monde nous en livrent deux versions qui ne laissent guère espérer un avenir radieux pour la planète.
L’événement déclencheur de la catastrophe est ici situé le long d’une ligne de faille, le long de la Côte Ouest des États-Unis. À la suite d’un ouragan entrainant des dizaine de milliers de morts, le processus systémique s’enclenche et les dominos tombent les uns après les autres : la faillite des compagnies d’assurances entraine la faillite des banques et celui du système économique. Les réseaux électriques et les réseaux de communication cessent de fonctionner, l’anarchie gagne du terrain d’autant que d’autres événements climatiques se produisent. En quelques mois à peine la planète aura totalement changé de visage, renvoyant les populations quelques siècles en arrière. Désormais il faut trouver de quoi se nourrir, de quoi se chauffer, de quoi se protéger. Ce sont ces premières années post-catastrophe que racontent Christelle et Barbara, deux femmes qui ont composé des «chants de témoignage» et qui reviennent d’un exil au Maramures où les conditions de vie semblaient devoir être meilleures, car basées sur «un mode de vie traditionnel, déconnecté des technologies. L’environnement y était préservé ; à coup sûr une région à haut potentiel de résilience.» Un renversement des valeurs qu’Antoinette Rychner va aussi utiliser pour rendre encore davantage saisissant son récit. La communauté se retrouve du côté de La Chaux-de-Fonds, dans cette Suisse qui était jusque-là l’un des pays les plus prospères, mais aussi les plus régulés et les plus propres. Le contraste avec ce nouveau monde, construit sur les nécessités vitales, n’en est que plus frappant. Désormais, les hôpitaux ou les dentistes sont abandonnés faute d’énergie capable de faire fonctionner leur technologie. «Sont arrivés la typhoïde, la dysenterie, le choléra.»
Désormais ce sont de petits groupes d’humains qui tentent de se construire un avenir, car «le concept même de nation avait perdu en signification. Les enjeux étaient devenus régionaux, l’aspiration identitaire s’était reportée sur des appartenances locales: bassins hydrographiques, nœuds du panorama, vallées et montagnes.»
Mais comme au Maramures, les communautés ne vont pas tarder à se heurter aux candidats désireux de s’installer dans ces havres préservés. Les «étrangers» deviennent un problème, semblant attirer avec eux tous les périls. Les «Frères Helvètes» entendent définir qui est autorisé à vivre là en édictant des règles censées définir le bon et le vrai suisse. Aussi simpliste que dangereux.
Christelle – taxée d’intellectuelle – va du reste faire les frais de cette dictature qui ne dit pas son nom et devoir partir à nouveau. Avec famille et amis, elle prend alors la direction de Hambourg où il semble exister une communauté plus ouverte et tolérante…
Antoinette Rychner passe alors de l’anticipation à la dystopie, en posant la question de la place de la culture dans un monde qui doit d’abord construire une agriculture, qui doit d’abord trouver des règles de vie en commun. Mais, elle nous fait aussi comprendre la nécessité de pouvoir s’appuyer sur les «chants», les récits qui élargissent cet horizon limité, la possibilité de s’imaginer un lendemain.
Saluons tout à la fois la construction audacieuse du roman avec ces chants rétrospectifs, chronique d’une catastrophe et de ses suites, qui viennent ponctuer cette errance vers un monde meilleur et la solide documentation sur laquelle s’appuie le récit, le rendant du coup vraisemblable.
Et ce ne sont pas les prévisions de l’agence européenne de l’environnement qui viendront nous rassurer…

200211_Lemonde_evenements_climatiques© Le Monde du 21 février 2020, source: agence européenne de l’environnement

Comme le disait un slogan il y a quelques années, slogan qui résume bien Après le monde: au poids des mots vient ici s’ajouter le choc des idées.

Signalons, pour ceux que le sujet passionne une bibliographie de travail, à télécharger sur le site internet d’Antoinette Rychner. On y trouvera notamment les ouvrages suivants dont j’ai rendu compte :
Black-Out de Marc Elsberg
Ostwald de Thomas Flahaut
Trois fois la fin du monde de Sophie Divry

Après le monde
Antoinette Rychner
Éditions Buchet-Chastel
Roman
288 p., 18 €
EAN  9782283033258
Paru le 3/01/2020

Où?
Le roman se déroule en principalement en Suisse, du côté de La Chaux-de-Fonds. La catastrophe initiale a lieu le long de la Côte Ouest des États-Unis, puis on prend la direction des Maramures en Roumanie. On y évoque aussi un exil vers Hambourg puis Malmö, en passant par l’Allemagne et la France.

Quand?
L’action se situe de 2022 à 2049.

Ce qu’en dit l’éditeur
Novembre 2022. Un cyclone d’ampleur inédite ravage la côte ouest des États-Unis. Incapables de rembourser les dégâts, les compagnies d’assurance font faillite; à leur suite, le système financier américain s’effondre, entraînant dans sa chute le système mondial. Plus d’argent disponible, plus de sources d’énergie, des catastrophes climatiques en chaîne, plus de communications… En quelques mois, le monde entier tel que nous le connaissons est englouti.
Antoinette Rychner s’est inspirée des théories de la «collapsologie» pour bâtir ce roman. S’y déroulent en alternance les aventures de quatre personnages qui tentent de survivre dans une société condamnée à réinventer ses propres logiques, parfois au prix de la barbarie; et une «épopée» chantée par deux femmes, le soir à la veillée.
Ce récit des origines raconte l’avant et l’après-catastrophe, soulevant concrètement des interrogations politiques, humaines et sociales: l’humanisme est-il l’apanage des sociétés qui vont bien? Ou est-il possible d’inventer, au cœur même du désastre, de nouvelles façons de vivre ensemble et d’habiter le monde?
Un roman visionnaire et inspirant, alors que les questions environnementales sont devenues incontournables.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Kroniques.com
Le Courrier
RTS (Espace 2 – Caractères)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« CHANT POUR SE SOUVENIR
C’était l’année 2023. Sur les huit milliards d’habitants que comptait la terre, environ un milliard et demi de personnes vivaient dans des pays appelés « pays développés à économie de marché ». Nous en faisions partie. Nous consommions, en moyenne, plus de 250 litres d’eau potable par jour et par personne – par année, plus de 3 000 litres de pétrole. Nos ménages s’élevaient à 2,5 personnes. Ils participaient à la production de centaines de millions de tonnes de déchets par an, garantissaient la consommation destructrice de masse et contribuaient à dévaster le monde ; nous le reconnaissions.
Cependant, nous commandions des Fairphones, ou téléphones équitables. Question de conscience. De responsabilité, estimions-nous, qui préférions le pain multicéréales au pain blanc, le poulet fermier au poulet issu de l’élevage intensif, le sirop sans colorant au sirop grenadine, les snacks alternatifs aux chips industrielles. Nous qui, au confort standardisé des hôtels, privilégiions les hébergements classés « insolites » tels que nuit sur la paille, en tipi ou cabane sylvestre, nous qui suivions des formations continues et nous inscrivions à des ateliers en tout genre : yoga, bien sûr, mais aussi biodynamie appliquée au jardin. Nous qui inscrivions nos enfants à des stages d’éveil musical, d’écriture ou de danse conçus pour eux, les portions jusqu’à leurs 15 kg dans des porte-bébés ergonomiques et les emmenions voir des expositions sur la question du genre, destinées aux sept à douze ans. Nous qui nous abonnions à des paniers bio, adhérions à la philosophie du zéro déchet et fréquentions des lieux de vente en vrac – même si, pour les consommables tels qu’ampoules, cartouches d’encre ou sel pour lave-vaisselle, nous cédions à la commodité des grandes surfaces. Nous qui participions à des marches anti-énergies fossiles tout en brûlant force combustible pour relier habitat et travail, loisirs et quotidien, ville et campagne.
Nous qui, contrairement à d’autres groupes sociaux, ne lavions pas nos voitures les jours de congé, ne possédions pas de téléviseur, faisions du maquillage un usage limité, et, sauf subtil second degré, ne portions pas d’accessoires incrustés de brillants. Nous dont l’appartenance aux catégories socio-professionnelles dites supérieures élevait le pouvoir d’achat au-dessus de la moyenne, ce qui faisait de nous une cible très réceptive aux produits de niche ; nous qui petit à petit étions parvenues à nous assurer, lors des fêtes d’anniversaire, que personne ne s’amène avec un cadeau en plastique fabriqué en Asie.
Dans les cinq années précédentes, vingt millions d’emplois avaient disparu de nos marchés, dont un quart en Europe. Nos taux de chômage explosaient. Explosait également l’économie dite « collaborative », et nous usions de plateformes telles qu’Uber, Airbnb, Netflix, BlaBlaCar ou eBay. Que ce soit via l’impression de tickets à domicile, le virement en ligne ou la part croissante d’autres services que nous nous rendions à nous-mêmes, nous participions volontiers à la rationalisation des coûts déplaçant le travail des entreprises vers les clients. Le salaire, toutefois, restait le moyen principal de distribution des revenus. À l’échelle planétaire, des emplois sous-payés se créaient par milliers tous les jours, tandis que se suicidaient les agriculteurs. Alors qu’une masse énorme de capital circulait au-dessus de nos têtes, il devenait insoluble de financer les assurances sociales et les investissements pour nos collectivités. Paradoxalement, une pléthore de biens nous environnait, produite avec toujours moins de travailleurs – issus de nos populations, du moins.
En toutes circonstances, nous devions saisir nos données ; nom, prénom et adresse, numéro de carte de crédit. Nous votions. Nous votions à gauche. Nous ne savions plus qui élire, et avions une vision vraiment incertaine de l’avenir. Nous parlions de valoriser la diversité. De promouvoir la mixité. Il nous était pénible de converser avec nos vieux parents lorsque leurs propos se teintaient de xénophobie. Nos contacts avec eux se limitaient essentiellement à leur confier nos enfants un jour par semaine. Le moment venu, nous les placions dans des maisons de retraite. Nous travaillions. Nous travaillions tout le temps. Nous négociions des temps partiels. Nous cumulions des mandats. Périodiquement, nous nous déclarions « sous l’eau » mais nous savions planifier, et rationalisions absolument tout. Nous exécutions, nous ne cessions d’optimiser nos capacités d’exécution.
Deux fois par an, nous allions nous faire détartrer les dents.
Nous savions que certaines matières premières s’étaient d’ores et déjà raréfiées. Une grande part de l’électricité mondiale provenait d’un charbon de plus en plus médiocre. À un certain stade, l’extraire et le transporter représenterait une perte nette.
Nous savions que pour se maintenir, et continuer d’emprunter, les sociétés d’exploitation minière devaient continuellement étendre les territoires sur lesquels elles possédaient des droits. En dépit des variations de prix du pétrole, d’ultimes tours de passe-passe regonflaient le crédit et accroissaient – la dette enflant – le développement du commerce, du trafic aérien, maritime et routier, l’industrie des technologies et de l’armement. Bon nombre de centrales nucléaires vieillissantes n’étaient plus sûres, tandis que nos espoirs de voir des méthodes vertes se substituer à ces sources dangereuses se heurtaient à de nouveaux dilemmes : l’extraction de métaux rares, indispensables à la fabrication des éoliennes comme des panneaux solaires, devenait dévoreuse d’énergie en soi.
La pollution des sols, des nappes phréatiques et de l’air atteignait des seuils critiques. L’effet de serre s’était amplifié, avec pour conséquence des épisodes de canicules prolongées, des inondations et des tempêtes.
Insectes, oiseaux, vers de terre disparaissaient à toute vitesse.
Au-delà de certaines limites, nous en avions désormais la certitude, les écosystèmes basculeraient et la biosphère nous deviendrait hostile. Du point de vue géophysique, les grands cycles de la nature, celui de l’eau, du carbone ou de l’azote avaient déjà commencé à se détraquer. Le problème était que nous ne le croyions pas. Nous ne croyions pas ce que nous savions. Seule montait l’anxiété : jamais l’espérance de vie n’avait été si élevée et, cependant, notre angoisse semblait de plus en plus difficile à calmer.
Pour conserver la vie que nous connaissions, des inégalités étaient-elles nécessaires ? Ces sacrifiés sociaux dont nous percevions l’existence, étaient-ils désignés par une entité supérieure, devaient-ils leur sort au hasard, méritaient-ils les conditions qui leur étaient réservées, en qualité de sous-productifs, d’assistés, de fainéants ou, dans le cas des étrangers, d’êtres culturellement voire génétiquement inférieurs ?
En définitive, comment, et de quoi vivraient nos enfants ? Les présidents, les ingénieurs, les cadres supérieurs en savaient-ils plus que nous ? Quels buts poursuivaient réellement la gouvernance ou la recherche, hormis différer indéfiniment les menaces toujours plus folles qui pesaient sur nos têtes ?
Quand tomberait l’échéance ?
Des leaders rassuraient les masses. Nous avions nous aussi nos héros, nos chantres. Nous accouchions à domicile ou en maison de naissance, sans péridurale. Nous adorions les huiles essentielles, et portions la Mooncup. Nous créions des faire-part originaux, nous parlions de l’instant présent. Du lâcher-prise. De pleine conscience. Nous achetions des livres sur le véganisme et aimions tout particulièrement organiser des brunchs.
Tous les trois mois ou presque, nous apprenions qu’une de nos connaissances était atteinte d’un cancer. Des études accusaient l’usage de pesticides, la pollution, les pressions subies au travail. Nulle multinationale n’endossait les coûts de ses méthodes, toutes les charges se reportant sur des États dont les revenus diminuaient. Quant aux produits jugés dangereux, nos gouvernements perdaient peu à peu les moyens de les interdire.
Les régimes de Sécurité sociale qui avaient existé n’avaient plus cours. Partout, des assurances privées entraient en vigueur. Leurs primes plongeaient les ménages en défaut de paiement. En parallèle, d’onéreuses complémentaires garantissaient organes artificiels, prothèses illimitées, cellules cultivées en organisme animal tandis qu’à travers le monde, des millions de déplacés fuyaient des dictatures, des famines ou des guerres, jetés sur les routes, parqués dans des camps, coincés le long de frontières.
En ce qui nous concernait, nous voulions bien nous montrer charitables, et de bonne volonté. Malgré tout, nous nous inquiétions du nombre d’arrivants et tenions pour évident que nos immigrés méconnaissaient les réalités des sociétés qu’ils avaient cherché à rejoindre, idéalisant l’accès à la sécurité, à la liberté et surtout au confort et au pouvoir d’achat – ne rêvant, en définitive, que de consommer à leur tour plus de 250 litres d’eau potable par jour et par personne, pour plus de 3 000 litres de pétrole par année.
Quoi qu’il en soit : ceux dont la vie n’était pas directement menacée se verraient refuser l’hospitalité. En réalité, nous le savions, une telle situation était intenable sans violence. Et au fond de nos êtres, le sens commun restait intact : entre nous et n’importe quel autre habitant de la Terre, peu importe les écarts de culture ou la puissance du marketing, la différence était minime.
Lorsqu’il s’agissait de convertir tout cela en opinion, nous répétions nos mantras : il nous appartenait de démonter les infâmes méthodes populistes qui, aux millions de lésés, de sans-emploi, de prolétaires et de classes moyennes étranglées, offraient des groupes à exclure, à haïr pour se défouler. C’était bien simple : nous condamnions l’extrême droite. Et nous condamnions les murs érigés aux frontières. Nous condamnions également le commerce des armes, les restrictions de la liberté de presse, le commerce de l’ivoire et condamnions encore, au passage, la survaccination des populations occidentales.
Il était urgent, déclarions-nous, de remettre sérieusement en cause le système capitaliste, la croyance au développement par la croissance, notre mode de vie à lourde empreinte écologique. Mais, bordel, chaque fois que nous tentions d’appréhender la question du pouvoir, nous aboutissions aux mêmes impasses : rien à attendre de nos autorités schizophréniques, qui d’un côté s’efforçaient de promouvoir les efforts écologiques, de l’autre encourageaient des libertés de consommation sans limites. À supposer qu’un élu ait seulement cherché à entreprendre une transition acceptable, initier une prospérité sans croissance ou défendre nos biens communs, la pression des lobbys lui aurait arraché tout levier.
Quant à la contestation citoyenne, voilà longtemps que nous avions commencé – quoique abonnées à des organisations de cyber-militantisme international et accoutumées à signer entre 8 et 12 pétitions par semaine – à douter qu’il existât jamais quelque possibilité d’opérer une révolution à large échelle.
Qu’avions-nous fait de notre foi ?
Imprégnées de culture chrétienne, nous étions mine de rien plus attachées aux traditions que nous le croyions, et célébrions plus d’un rite annuel. Certaines d’entre nous avaient été baptisées, mais nous ne baptisions point nos enfants. Certes, le déclin des églises, leur détérioration en tant que patrimoine nous faisait de la peine ; pour autant, nous ne croyions pas en Dieu.
Certaines disaient : je crois qu’après la mort il y a quelque chose. Nous aimions la bande dessinée. Le cinéma d’auteur. Les arts plastiques et ceux de la scène. Nous fréquentions des festivals et parmi nous, il s’en trouvait qui travaillaient dans le management culturel. D’autres peignaient, étaient photographes professionnelles ou médiatrices auprès de publics classés « empêchés ».
Nous discutions passionnément de l’influence grandissante des jeux vidéo. Nous évoquions l’intelligence artificielle, la connexion des données, les réalités virtuelles, nous tentions d’imaginer le moment où nos corps deviendraient superflus et en quoi consisterait le dépassement des humains par les machines.
Penser que, dans un monde qui se détruisait, le fait de rester créatives préservait notre intégrité nous soulageait beaucoup.
Après coup, il nous arriverait de penser que rien (ni la création artistique, ni la philosophie, ni le divertissement, ni la signature de pétitions en ligne) n’aurait dû sembler aussi important que la lutte contre des compagnies commerciales géantes, infinies avaleuses de ressources. Et qu’il aurait fallu, pour commencer, identifier les fondements de ce système qui, en coupant les liens unissant nos actes à la conscience morale, interdisait à chacun d’endosser ses responsabilités.

Extrait
« Avec ça, le concept même de nation avait perdu en signification. Les enjeux étaient devenus régionaux, l’aspiration identitaire s’était reportée sur des appartenances locales: bassins hydrographiques, nœuds du panorama, vallées et montagnes. » p. 84

À propos de l’auteur
Antoinette Rychner est née en 1979. Autrice de nombreuses pièces de théâtre, elle a obtenu pour son premier roman Le Prix, publié dans la collection «Qui Vive» en 2015, le prix Michel-Dentan et le prix suisse de littérature 2016. (Source: Éditions Buchet-Chastel)

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Le cercle des hommes

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En deux mots:
Aux commandes de son avion, un chef d’entreprise est victime d’un accident qui le précipite en pleine jungle amazonienne. Choqué et amnésique, il est pris en charge par la tribu des Yacou qui vit en autarcie, loin de toute civilisation. Au fil des semaines, il va devoir s’adapter à cette nouvelle vie.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Un chef d’entreprise dans la jungle

Avec son nouveau roman Pascal Manoukian nous offre bien plus qu’une fable écologiste. En suivant les pas d’un chef d’entreprise dont l’avion s’écrase au cœur de la forêt amazonienne, il touche à l’essentiel, à la raison de notre présence sur cette terre.

Que ce soit au cinéma, à la télévision ou en littérature, la recette a déjà été souvent utilisée avec succès: la rencontre de deux mondes qui à priori n’ont rien de commun. Si la variante que nous propose ici Pascal Manoukian est également très réussie, c’est que derrière le roman d’aventure se cache une profonde réflexion sur l’écologie au sens large, allant puiser jusqu’aux questions fondamentales, sur le sens même de notre vie sur terre.
Dans la forêt amazonienne vivent encore quelques poignées d’êtres humains totalement isolés de la civilisation. Appelons-les les Yacou. Ils sont à la fois extrêmement forts pour avoir survécu à des conditions extrêmes et très fragiles, car leur territoire est à la merci des «exploiteurs» qui rongent jour après jour la forêt amazonienne pour ses ressources naturelles, son bois, son or ou qui défrichent pour implanter des cultures extensives et rentables à court terme, faisant fi de la biodiversité et des équilibres naturels. Tout l’inverse des Yacou qui, au fil des ans, ont appris à composer avec la nature et à la respecter. Le secret de la longévité de la tribu tient du reste dans ce respect de tous les instants pour leur environnement naturel: «ils veillaient perpétuellement sur son inventaire, remettaient chaque feuille déplacée à sa place, dispersaient la cendre des feux et les restes des repas.» Une discrétion aussi rendue possible par les règles de la communauté qui n’autorisent que des groupes de huit personnes au maximum, hommes, femmes et enfants compris. Ils ont eu l’intelligence de s’adapter au milieu plutôt que de vouloir le détruire. S’ils ne se donnent jamais de rendez-vous, ils se retrouvent toujours. Un cri suffit à se signaler. Leur langage est sommaire, mais primordial. Si pour eux l’argent et tout son vocabulaire n’existe pas, ils ont en revanche une quarantaine de mots pour définir la couleur verte, dans toutes ses teintes.
Au-dessus de leurs têtes, Gabriel est aux commandes de son petit avion. À la tête d’une grande entreprise de prospection minière, il vient de célébrer ses fiançailles avec Marie et est en passe de conclure de juteuses affaires. Seulement voilà, un vol d’oiseaux va brusquement le plonger dans le monde des Yacou. Les volatiles se prennent dans les réacteurs, causant la perte de l’appareil. Gabriel échappe à la mort, mais ni aux blessures physiques, ni aux blessures psychiques. Choqué, il ne se souvient de rien lorsqu’il se réveille. Le Yacou qui le découvre est intrigué par cet être qui lui ressemble un peu, mais dont les différences physiques sont telles qu’il se méfie et le jette dans un enclos avec les cochons.
C’est au milieu des animaux qu’il va devoir survivre, se nourrir, guérir. Au bout de quelques jours de souffrance, il va pouvoir se mettre debout indiquant qu’il n’est pas comme les animaux qu’il côtoie et intriguant les Yacou qui décident de lui laisser sa chance. «Il ne faisait plus partie du monde des porcs, mais il ne faisait pas non plus complètement partie de celui des hommes».
Alors que la mémoire et les forces lui reviennent, il lui faut constamment s’adapter et, avec chaque jour qui passe, apprendre et se perfectionner, contraint à franchir les rites de passage mis au point par sa tribu, gardant désormais dans un coin de sa tête l’idée de pouvoir un jour fuir et retrouver les siens.
Pascal Manoukian, le baroudeur, a dû se régaler en imaginant les épreuves auxquelles Gabriel est confronté, en intégrant aussi dans son récit la situation du pays qui a élu Bolsonaro avec ce chiffre terrifiant – qui est malheureusement tout à fait juste – depuis son arrivée au pouvoir, de juillet 2018 à juillet 2019, la déforestation de la forêt amazonienne a atteint 278%! L’occasion aussi d’un clin d’œil à son précédent roman, Le Paradoxe d’Anderson.
Sans dévoiler l’épilogue de ce formidable roman, disons que les Yacou vont aussi se rendre compte du danger qui les menace. En filigrane, le lecteur comprendra qu’en fait, lui aussi fait partie de ces Yacou, de ce cercle des hommes. Un roman vertigineux et salutaire !

Le cercle des hommes
Pascal Manoukian
Éditions du Seuil
Roman
336 p., 19,50 €
EAN 9782021442403
Paru le 2/01/2020

Où?
Le roman se déroule au Brésil, au cœur de la forêt amazonienne

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
L’Amazonie.
Perdue sous la canopée, une tribu d’Indiens isolés, fragilisés, menacés par les outrages faits à la forêt. Au-dessus de leurs têtes, un homme d’affaires seul et pressé, aux commandes de son avion, survole l’immense cercle formé par la boucle du fleuve délimitant leur territoire.
Une rencontre impossible, entre deux mondes que tout sépare. Et pourtant, le destin va l’organiser.
À la découverte de la « Chose », tombée du ciel, un débat agite la tribu des Yacou: homme ou animal ? C’est en essayant de leur prouver qu’il est humain que l’industriel finira par le devenir.
Le Cercle des Hommes n’est pas seulement un puissant roman d’aventures, d’une richesse foisonnante, c’est aussi un livre grave sur le monde d’aujourd’hui et notre rapport à la nature.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
RTBF (Sous couverture – Thierry Bellefroid)
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Mémo Émoi (Geneviève Munier)
Blog Mes échappées livresques 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« La forêt s’égouttait encore des larmes de la nuit. Parfois, racontait la légende des Yacou, le Soleil pleurait de se savoir enfermé dans le noir. Peïne ne lui en voulait pas, bientôt il réchaufferait la tribu. L’Indien, au corps sec, strié de centaines de petites cicatrices, droites et régulières, protégea le feu d’une tresse de brindilles et rapprocha les braises. Autour de lui, nus, allongés sur des nattes de feuilles, les corps des siens, serrés les uns contre les autres, pareils aux lames d’un radeau, flottaient encore dans le sommeil. Il les compta. Sept. Son clan entier, sa famille. Leurs poitrines se gonflaient juste assez pour éloigner les charognards. Leurs tignasses sentaient la viande et le manioc sauvage. Il se leva et fit le tour du bivouac, deux abris de palme, sommaires, juste un toit de branches posées sur des bâtons, un feu et au-dessus un petit fumoir. Leurs peaux brûlées de soleil et peintes d’ocre se confondaient avec les racines géantes dressées comme des orgues, les touffes emmêlées de leurs cheveux gris de cendre avec l’épaisse pourriture végétale. Rien ne les trahissait. À côté de leurs couches, les traces d’un gros puma en témoignaient. L’animal s’était reposé à quelques mètres avec son petit, pendant la nuit, sans les voir. Peïne fouilla les déjections : la femelle jeûnait depuis deux jours, sa progéniture boitait et souffrait sans doute de parasites. L’Indien se promit de leur laisser les restes de la pêche avant de lever le camp. Une autre fois peut-être les fauves lui abandonneraient une carcasse pour nourrir les enfants.
Surplombant le campement, des arbres entrelacés de lianes se bousculaient en mikado, prêts à perfuser les premières lueurs du jour. Toujours selon la légende, le sommeil était un filet tendu par les esprits où les Indiens se laissaient attraper pour apaiser leur corps des efforts et des blessures de la journée. Un doux piège, dont il fallait s’arracher avant la fin du noir au risque d’y demeurer prisonnier comme dans une nasse.
À Peïne revenait le devoir de réveiller son clan. Au fond d’un tronc en décomposition il attrapa deux gros vers de palme de la taille d’un pouce, le corps annelé, jaune de gras. Il les excita en les remuant au-dessus des braises, s’agenouilla devant Mue le vieil aveugle et les lui glissa sous les aisselles. Le rire apaisait les tensions chez les Yacou, or la journée promettait d’être lourde. L’aïeul, encore prisonnier du filet, sourit d’abord discrètement du coin des lèvres, puis les vers s’obstinant à creuser sous ses bras pour trouver une sortie il se mit à pouffer, déclenchant une réaction en chaîne, les uns se jetant sur les autres pour leur arracher des gloussements sans fin. Peïne en profita pour se rapprocher de sa femme et lui faire oublier sa mauvaise humeur de la veille. Une bande de singes laineux, réveillés par les cris, imita aussitôt les Indiens, effrayant une nuée d’oiseaux, et bientôt la forêt ne fut plus qu’un immense éclat de rire.
Mue mit fin à la cérémonie des chatouilles et commença la journée. L’aveugle s’éloigna du camp en tâtonnant. Ses yeux ne voyaient plus. Ses doigts si. De longues lianes torturées, des loupes, capables même de distinguer les couleurs. Il lui en manquait trois à la main droite, mais rien n’échappait aux rescapés.
Le vieil Indien saisit une feuille au limbe arrondi et caressa chacune des nervures en suivant leurs hésitations.
Il savait déjà le serpent sur la branche, juste derrière son épaule mais assez loin pour qu’il ne s’en inquiétât pas. Sur le feu humide, les deux vers de palme ne faisaient plus rire personne. Ils grillaient sur le dos, panse tournée vers un gros nuage qu’éventrait déjà un mince éclat de soleil.
Face à l’aveugle, silencieuses, deux femmes nues, les seins griffés par les ronces et les enfants, attendaient son verdict, arc aux pieds, la peau perlée de rosée, le regard souligné du trait rouge et gras de la pulpe d’urucu, une baie sauvage à l’allure de petits oursins dont les Indiens se servaient aussi pour se protéger des insectes et colorer les plats.
Mue mit la feuille dans sa bouche et la mâcha longuement.
Une bande droite et nette rasait sa chevelure grise en son milieu, laissant apparaître une longue cicatrice mal refermée, gonflée d’affreuses boursouflures. À la verticale de son crâne fendu, d’immenses orchidées égrenaient leur pollen dans un rideau de brume, montant de la pourriture du sol pour se déchirer aux premières branches des arbres et disparaître trente mètres plus haut, en fins lambeaux blancs, transperçant la voûte épaisse et échappant par miracle à la forêt, telles des volutes de fumée sans feu.
Depuis qu’on lui avait amputé trois doigts de la main pour le faire parler, le vieil Indien économisait les mots.
– Luisant, se contenta-t-il d’annoncer.
Tout le monde approuva d’un hochement de tête, sauf le Héron, un adolescent aux allures d’échassier, en perpétuel recherche d’équilibre, toujours penché vers l’avant, les deux jambes fendues en un « V » semblable à celui dessiné par la rencontre des eaux caillouteuses de l’Otavella et du Cahuinari, deux rivières entre lesquelles, depuis mille ans, les Yacou cueillaient et chassaient.
L’aveugle régurgita une bouillie verte grumeleuse, s’agenouilla, y mélangea un peu de cendre et, pendant que le Héron expertisait à son tour la feuille arquée d’un palmier-poubelle, enduisit de sa mixture les seins vides d’une jeune mère pour y faire monter le lait. Elle le remercia en prenant sa main entre ses doigts, et le contact devenu trop rare d’une peau douce contre la sienne ravit l’ancien.
Son opinion faite, le grand échalas se redressa sur ses compas.
– Brillant perlé, corrigea-t-il respectueusement.
Peïne, le gardien provisoire de la tribu, coiffé d’un casque de cheveux noirs à l’arrondi parfait cerclant un front curieux, orienta les feuilles d’une fougère géante vers une rafale de lumière qui trouait la tête d’un grand bananier.
Contrairement au vieil aveugle, il pouvait compter des yeux chaque battement d’ailes d’un colibri et le stopper net d’une fléchette en plein cou et en plein vol.
– Moiré, trancha le petit homme trapu, le biceps droit ceint d’une mue de serpent, seul signe distinctif de son rang.
Chez les Yacou, il existait cinquante-sept mots décrivant très précisément chaque nuance de vert, mais aucun pour dire le profit, la science ou le bonheur. Pour une raison simple : le profit n’existait pas, la science tenait déjà tout entière dans la nature et le bonheur, à part une période sombre, dont le vieux Mue gardait, en plus du secret, trois moignons et une méchante cicatrice sur le crâne, se révélait être pour les Indiens et depuis toujours un état permanent, une source intarissable.
Les sept statuèrent finalement sur un vert humide et scintillant, puis firent cercle autour du foyer et régurgitèrent ensemble ce que leurs estomacs n’avaient pas digéré de la veille, grelottant les uns contre les autres, trempés par les gouttes lourdes d’une averse pianotant sans partition précise de feuille en feuille jusqu’au feu toussotant. L’air sentait l’ananas vert et la cendre mouillée. Tout ce que comptait le clan tenait là : Peïne le sage, Mue l’aveugle au crâne fendu, le Héron, fragile et curieux, la Tatouée, la femme de Peïne, au corps entièrement incrusté d’arabesques bleues, le Rebelle, un jeune mâle de vingt ans, le regard noir, toujours sur ses gardes, méfiant comme un jaguar, Solitude, la veuve aux seins vides, Sans Nom, son jeune fils, et Pas d’Âge, le mort, recroquevillé en position fœtale au beau milieu d’une feuille de nénuphar géant, jaune tendre, aux bords parfaitement arrondis, relevés et dentelés comme un moule à tarte.
Les sept devaient choisir maintenant. À l’unanimité ils décidèrent de confier pour un jour encore le destin de la tribu à Peïne et s’entaillèrent symboliquement le bras de la pointe d’un bambou pour marquer d’une cicatrice leur décision commune.
Ainsi commençait chaque jour nouveau entre l’Otavella et le Cahuinari. À peine sortis du filet des esprits, les Yacou rendaient à la terre ce dont ils n’avaient pas besoin, choisissaient le meilleur d’entre eux pour les guider tout au long de la journée et définissaient la couleur du vert afin de décider à quoi ils allaient l’occuper. Peïne regarda le colibri s’envoler et se félicita : humide et scintillant était la couleur idéale pour un enterrement. Ils avaient bien fait de rire avant. »

Extraits
« Au milieu d’un capharnaüm de cartes aériennes, de cigarettes et de dossiers trônait un petit cylindre en titane brossé, rouge mat, une enceinte d’à peine cinq centimètres de hauteur, un cadeau de Marie pour ses cinquante ans, un concentré de technologie, indestructible, étanche, avec un son de chaîne hi-fi, une batterie infatigable, et tout Mozart à l’intérieur.
Il se souvenait du dîner de la veille, du clair-obscur de la suite du Copacabana Palace à la façade en pierre blanche tombant sur la plage comme une falaise de craie, des baisers au goût de caviar, de la fine dentelle des bulles de champagne, de cet incroyable chef japonais venu spécialement de São Paulo leur servir son bœuf wagyu surmonté d’un médaillon de foie gras et parsemé de lamelles de truffe blanche, du meringué de bananes ondulant de cinquante bougies soufflées à la fraîcheur d’une petite brise à l’abri des flamboyants de la terrasse. Elle devait l’attendre, maintenant.
Il sourit en pensant à sa promesse de revenir trois jours plus tard lui faire un enfant. Il ne s’y était tenu avec aucune autre, préférant chaque fois ses affaires à ses histoires d’amour. Une femme par étape de sa carrière, toutes indispensables mais chacune sacrifiée, comme les étages d’une fusée, pour monter toujours plus haut. »

« Quatre générations plus tard, Diego, l’un des arrière-arrière-petits-fils du drapier de Séville, embarquait pour les Amériques, avec cinq cents volontaires, dans l’espoir de venger son ancêtre et d’aller au nom de la France piétiner les plates-bandes espagnoles. Malheureusement, la troupe débarqua au nord du Brésil, côté portugais. Après deux ans à défricher la côte, Diego déserta et s’enfonça dans la forêt avec une bande d’aventuriers venus de São Paolo. La légende dit qu’ils arrivèrent sur les rives d’un lac, quelque part entre le Brésil et la Guyane, dans lequel chaque année un roi indien se baignait nu et ressortait le corps couvert d’or. Nombreux furent ceux qui cherchèrent l’endroit sans jamais le trouver, mais dans le jardin de sa petite échoppe bordelaise, étudiant, bien avant de connaître Marie, il aimait à imaginer son ancêtre remontant les fleuves et les rivières, inventoriant des plantes inconnues aux parfums mille fois plus délicats que les épices de la Judería, racines contre les fièvres hémorragiques, teintures ocre et bleues, gomme pleurant des arbres, toujours accueilli et fêté par des peuples sans nom, heureux d’échanger leurs trésors contre les siens. »

« La veille, le Brésil avait fait un immense bond en arrière en s’offrant un président nostalgique de l’ordre et de la dictature militaire. L’Amazonie et toute l’industrie du pays étaient à vendre. Premiers arrivés, premiers servis, « les meilleures affaires se font à l’ouverture », disait son père, tant pis pour les travailleurs sans terre, l’écosystème, les espèces menacées et les Indiens. Les conquistadors étaient de retour. »

À propos de l’auteur
Photographe, journaliste, réalisateur, Pascal Manoukian a couvert un grand nombre de conflits. Ancien directeur de l’agence CAPA, il se consacre désormais à l’écriture. Il a publié notamment  Le Diable au creux de la main (2013), Les Échoués (2015) et Ce que tient ta main droite t’appartient (2017) et Le Paradoxe d’Anderson. (Source: Éditions du Seuil)

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