Le plus beau lundi de ma vie tomba un mardi

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En deux mots
À 10 ans Noah décide qu’il sera président des États-Unis et part recueillir des signatures. L’un des premiers signataires est un vieil homme, séduit par le culot du garçon. Deux vies qui réservent bien des surprises

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Noah et la shoah

Camille Andrea nous régale à nouveau avec ce roman qui met aux prises un garçon de dix ans qui se rêve président et un rescapé de la Seconde guerre mondiale. L’auteur du sourire contagieux des croissants au beurre signe un conte plein de vitalité.

Pour réussir sa vie, il faut faire preuve d’ambition et d’une volonté de fer. C’est ce que ce dit Noah, 10 ans. Le garçon de Nashville décide de faire du porte à porte pour rassembler un millier de signatures. Quand il sonne à la porte de Jacob Stern, le vieil homme est séduit par le culot du petit métisse qui a déjà rodé son discours, qui commence par dire merci. Une entame qui intrigue le septuagénaire qui décide pourtant de ne pas signer d’emblée de peur de ne pas revoir cet esprit vif qui vient meubler sa solitude.

Au fil de leurs échanges on va en apprendre un peu plus sur leurs vies respectives. Noah a perdu sa mère et doit aider son père qui tient une pizzeria. Le veuf est aigri, sévère et ne fait guère preuve d’affection envers son fils. Il entend être respecté et entend mettre fin aux rencontres avec ce vieux pervers. À tout prendre, il le préfère encore lorsqu’il se plonge dans ses volumes d’encyclopédie.
C’est d’ailleurs à l’aide de ses livres qu’il va en savoir davantage sur cette Shoah dont Jacob Stern a été l’une des victimes. Un passé que la maladie d’Alzheimer va peu à peu effacer et qui est consigné dans cinq cahiers «à brûler après ma mort sans les lire». Car au fil du récit, on va découvrir que le monde n’est pas manichéen, mais paré de nombreuses nuances, que derrière une vérité peuvent se terrer bien des mensonges. Alors, si Noah doit ne retenir qu’une chose de ses visites chez le vieil homme, c’est la complexité du monde, c’est la difficulté à décider en conscience.
Camille Andrea, dont on rappellera qu’il s’agit d’un auteur reconnu publiant sous pseudonyme, joue avec beaucoup d’à-propos ce jeu des masques dans ce conte qui mêle humour et gravité. D’une plume légère, il nous entraîne dans un monde du faux semblant et de la duplicité. Mais la vertu première de ce roman qui se lit avec gourmandise, c’est la belle démonstration qu’il nous propose: ne jugez pas avant d’avoir en main toutes les pièces du dossier.

Le plus beau lundi de ma vie tomba un mardi
Camille Andrea
Éditions Plon
Roman
224 p., 18 €
EAN 9782259312011
Paru le 19/05/2022

Où?
Le roman est situé aux Etats-Unis, principalement à Nashville. On y évoque aussi Washington et l’Allemagne, notamment Auschwitz.

Quand?
L’action se déroule de nos jours, avec des retours en arrière jusqu’à la seconde guerre mondiale.

Ce qu’en dit l’éditeur
Noah, 10 ans, entra dans la vie de Jacob avec la force d’une tempête. Une rencontre qui changera tout et qui donnera la plus improbable des amitiés.
Une étude des plus sérieuses a démontré que l’on se fait une idée des gens en quatre secondes et cinquante centièmes. Quatre secondes et cinquante centièmes. C’est le temps que Noah, enfant métisse de 10 ans, a pour convaincre chaque personne du voisinage qu’il sera le prochain président des Etats-Unis. C’est peu, quatre secondes et cinquante centièmes, mais ce fut suffisant pour Jacob Stern, vieil homme de confession juive de soixante-quinze ans.
Noah venait d’entrer dans la vie de Jacob avec la force d’une tempête, l’abreuvant de jolis mots et de belles espérances. Une rencontre entre deux générations, deux visions du monde et de l’avenir. Un vieil homme qui a perdu goût à la vie et en proie au vide destructeur, et un enfant ambitieux, lumineux, au discours d’un politicien de cinquante ans. Ils n’ont en commun que les souvenirs qu’ils ont créés ensemble autour de donuts au chocolat et de grands verres de lait. Souvenirs que Jacob oubliera un jour et que Noah ressassera toujours.
Une rencontre qui changera tout et rien. Elle ne ralentira pas la perte de mémoire de Jacob, elle ne rendra pas forcément Noah président. Mais elle leur fera réaliser que rien n’est écrit. Et qu’il suffit de le comprendre assez tôt pour ne pas subir sa vie, mais au contraire la construire.
Un roman qui nous montre qu’on ne peut réellement connaître un homme sans avoir entendu chaque versant de son histoire. Les gens ne sont pas toujours ce que l’on croit. Le monde n’est ni noir ni blanc, il est teinté de nuances et de choix difficiles. Jacob le sait que trop bien, Noah le saura bientôt.
Un livre d’une humanité bouleversante sur la fragilité de la mémoire et de l’âme humaine.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Blog Valmyvoyou lit

Les premières pages du livre
« J’ai appris très tard que mon nom de famille était le nom d’un village du cœur de l’Italie dans lequel s’était réfugié un grand nombre de juifs. Persécutés, nombre d’entre eux durent se convertir au catholicisme pour ne pas être tués. On baptisa ces premiers avec le nom de l’endroit où ils habitaient. Voilà comment mes ancêtres s’appelèrent Andrea. Cette histoire familiale est, sans nul doute, à l’origine de ce roman.
Et bien que je ne me sente ni juif(ve) ni d’aucune autre religion, d’aucun peuple, bien que je ne me sente tout simplement qu’humain(e), d’une seule planète, la Terre, bien que ma culture soit multiple et s’inscrive dans tous ces mélanges qui m’ont engendré(e), je souhaitais dans le présent roman rendre un hommage à ce petit bout d’histoire qui est le mien, à cette petite goutte de sang qui court dans mes veines comme dans celles de millions de juifs dans le monde.
Je souhaitais également aborder des questions plus philosophiques. Peut-on changer ? Peut-on punir un vieil homme pour quelque chose qu’il a fait dans sa jeunesse ? Cela a-t-il une quelconque utilité ? Je ne juge pas, je m’interroge. Ce roman ne pourra y répondre, car je n’y ai moi-même pas trouvé de réponse. Peu importe, après tout. Le principal est de s’être posé la question, d’avoir vibré avec Noah, d’avoir tremblé en apprenant le terrible secret de Jacob.
Vous ne savez toujours pas qui se cache derrière le pseudonyme de Camille Andrea, et vous continuez cependant à lire mes histoires. Ce sont elles qui, derrière le masque, importent vraiment et sont les plus sincères.
Un nom ne sert à rien pour écrire un livre.
Seule une bonne histoire compte.
Je vous aime tant. Vous êtes ma raison de continuer à me lever le matin pour lier les mots sur le clavier d’un ordinateur, ma raison de rêver, de créer.
Pour tout cela, merci. Camille Andrea

Lundi
Je n’ai jamais bien compris pourquoi les gens n’aiment pas les lundis. Je n’ai jamais aimé les jugements gratuits non plus, faits à l’emporte-pièce. Les préjugés. On dit qu’il y a des jours qui valent moins que les autres, puis on dit qu’il y a des sous-hommes, des sous-races. On vilipende le lundi, et puis on finit par vilipender les gens. Qu’ont de moins les lundis, je vous le demande ? Molière disait, dans la bouche de son Dom Juan, que les débuts ont des charmes inexprimables. Or, le lundi est le début de la semaine. C’est le moment où tout est encore possible, où tout reste à faire. La jeunesse de la semaine, dirais-je si j’étais poète. Et la jeunesse, Dieu ce qu’on la regrette quand on arrive à l’hiver de notre vie, vous verrez ça, et bien plus tôt que vous ne le pensez. Lorsqu’il n’y a plus rien à regarder devant, qu’il ne nous reste plus qu’à regarder au-dessus de notre épaule, tous ces souvenirs, ces regrets laissés derrière. Quand on est au lundi de notre vie, tout est à venir. Au lundi de notre vie, tiens, voilà que je continue à faire de la poésie.
Quoi qu’il en soit. Les plus belles choses de ma vie se sont produites un lundi. Enfin, je crois, si la mémoire ne me fait pas défaut. Elle a tendance à s’effriter un peu dernièrement. Il serait peut-être temps que je vous raconte cette histoire, avant que je ne l’oublie.
L’histoire d’un lundi merveilleux. D’un lundi inoubliable.
L’histoire de ce plus beau lundi de ma vie qui, c’est un comble, tomba un mardi.

PREMIÈRE PARTIE
NOAH D’AMICO

Une porte
Août 1992
— Merci, dit Noah lorsque la gigantesque porte s’ouvrit devant lui, en employant le même mot qu’il avait prononcé lorsque la gigantesque porte de chacune des cinq maisons de l’allée auxquelles il avait frappé auparavant s’était ouverte.
Telle était la stratégie qu’il avait mise au point après avoir passé la journée précédente à se prendre des portes en bois, en métal, blindées, en verre, en grillage de cage à poules, de toutes sortes, en pleine figure à peine son « bonjour » prononcé. C’était une évidence, de par son âge, on le prenait pour un élève d’une école du coin et on s’attendait à ce qu’il sorte de derrière son dos un calendrier deux fois plus grand que lui ou un paquet de coupons de tombola multicolores, pour pouvoir payer à sa classe un voyage de fin d’année en Californie ou en Floride, et aller voir les dauphins, animaux que l’on apercevait rarement dans le coin, en plein cœur du Tennessee.
Enfin, cela, c’était dans le meilleur des cas. Car le petit garçon était noir, et dans ce quartier résidentiel, les gens n’avaient pas l’habitude de voir des petits garçons noirs sonner à leur porte. Et dans ce quartier, les gens n’étaient pas curieux de savoir si ce petit garçon noir sortirait de derrière son dos un calendrier deux fois plus grand que lui, des coupons de tombola ou un pistolet automatique pour les braquer. Dans ce quartier, on ne semblait guère aimer les tombolas, ni les calendriers, et encore moins les pistolets automatiques. Ou tout simplement les enfants qui se payaient des voyages de fin d’année en Californie ou en Floride avec l’argent d’une tombola à laquelle on ne gagnerait (si jamais l’on gagnait) qu’une brosse à dents électrique, un porte-clefs ou deux verres gratuits de cet infect punch que la directrice de l’école aurait sûrement concocté pour l’occasion, dans la bassine où elle avait l’habitude de prendre des bains de pieds ou de tremper ses varices.
Une étude des plus sérieuses a démontré que l’on se fait une idée des gens en quatre secondes et cinquante centièmes. Celle que l’on se faisait de ce petit garçon, malgré son costume et sa cravate, malgré ses cheveux bien peignés en boule et ses airs de bonne famille, ne devait pas être des meilleures, car c’était à peu près le temps que les gens mettaient à lui claquer la porte au nez. Quatre secondes et cinquante centièmes. Noah avait compté dans sa tête. Même si les centièmes de seconde, ce n’était pas très pratique à compter dans une tête de petit garçon. Quatre secondes et cinquante centièmes, c’était juste le temps de faire un beau sourire, juste le temps que les muscles zygomatiques majeurs et mineurs s’activent, et puis les gens refermaient amicalement cette maudite porte en accompagnant le geste de formules diverses, polies, mais toujours humiliantes. « Désolé mon garçon, mais je n’ai pas de monnaie », « Cela ne m’intéresse pas », « J’ai déjà donné ». On le refoulait comme un vulgaire marchand de tapis. Si seulement on lui avait laissé une petite chance de s’exprimer, il aurait pu expliquer qu’il ne voulait pas d’argent, qu’il ne voulait rien vendre. Il aurait pu expliquer que ce n’était pas lui qui avait besoin d’eux. Mais eux qui avaient besoin de lui. Car il allait bientôt devenir leur président. Le président des États-Unis.

La même porte
Voilà comment, à la place de « bonjour », il en était arrivé à dire « merci ».
En prononçant ce mot, sans autre préambule, le petit garçon avait remarqué qu’il suscitait la curiosité immédiate des adultes. Intrigué, désarçonné, on lui demandait « Merci pour quoi ? ». Et il était déjà trop tard. Le poisson avait mordu à l’hameçon. « Alors voilà, je vous dis merci parce que… » La conversation était engagée et l’enfant, lançant discrètement son petit pied en avant pour bloquer la porte, déballait le discours qu’il avait appris par cœur et répété cent fois devant le miroir de sa penderie, avec un débit de trois mots à la seconde, à la manière d’un commerçant, d’un marchand de voitures d’occasion. Il fallait convaincre rapidement. En réalité, il ne demandait qu’une simple signature. Juste un nom suivi d’un petit gribouillis qui feraient de lui le prochain président des États-Unis. C’était tout ce qu’il demandait, devenir le prochain président des Américains pour pouvoir ramener la paix dans le monde. En somme, trois fois rien pour un gamin de dix ans.

Un vieux
— Mais tu n’es qu’un enfant !
Le vieux le regardait, immobile et gigantesque, dans le cadre en bois de sa porte. Tel un caméléon, sa peau, jaunie, en avait pris la couleur. Un vieillard en bois.
— J’ai dix ans ! se défendit l’enfant, comme il aurait répondu « j’en ai quarante ».
— Vois-tu mon garçon, je ne suis pas expert en la matière, et je ne voudrais pas te décourager, mais ne faut-il pas être majeur pour devenir président ?
— C’est ce que dit mon père.
— Eh bien, tu devrais l’écouter de temps en temps, répondit l’homme en grattant une croûte de son crâne chauve, ce qui fit perler une minuscule goutte de sang. Les adultes ont quelquefois raison, tu sais.
Il semblait ne pas encore avoir réalisé qu’il parlait politique avec un garçon de dix ans sur le perron de sa maison. Il l’observa un instant. Il n’y avait pas d’enfants noirs dans le quartier. Il n’y avait pas d’enfants, d’ailleurs. Ni noirs, ni blancs, ni verts, ni rouges. Et à moins qu’une nouvelle famille ne se soit installée pendant la nuit, cet enfant n’était pas d’ici, ce qui ne déclencha pourtant aucune once d’inquiétude chez le vieux. Cela se voyait, cet enfant, avec son costume et ses souliers vernis, ne représentait aucune menace pour un vieillard, aussi fébrile fût-il.
— Cela fait bien longtemps que j’ai arrêté d’écouter les grandes personnes, reprit Noah. Et puis, pour ce qui est de mon père, nos opinions divergent sur bien des matières.
Pendant quelques secondes, le vieux se demanda pourquoi cet enfant n’avait tout simplement pas frappé à sa porte pour récupérer son ballon qui serait tombé par-dessus la clôture de son jardin. Comme le faisaient tous les enfants du monde. Il lui aurait dit qu’il n’avait vu tomber aucune balle de son côté de la palissade, le garçon serait reparti, et lui aurait pu retourner s’asseoir devant sa télé éteinte à compter les minutes qui passent. Mais l’enfant n’avait pas l’air de jouer à la balle, avec son costume gris et sa cravate rouge, avec ses cheveux peignés en boule et ses allures de premier de la classe. De plus, il y avait bien longtemps que les enfants ne jouaient plus à la balle dans cette rue. Que des vieux, donc. Des vieux qui consacraient le plus clair de leur temps à regarder la télé, assis dans leur fauteuil. Des vieux qui attendaient la mort. Un vrai mouroir, voilà ce qu’était devenue cette rue depuis que les enfants n’y jouaient plus à la balle ; voilà ce que devenaient toutes les rues lorsque les enfants n’y jouaient plus à la balle.
Et puis le vieux se demanda si c’était déjà Halloween, avant de se rappeler que la fête des Morts tombait vers la fin de l’année. Il ne savait plus la date exacte. Mais en jetant un coup d’œil par-dessus l’enfant, il reconnut la rue cramoisie et le goudron chaud caractéristiques de l’été. Halloween n’arriverait que dans quelques mois. Cela tombait bien, car depuis que les enfants ne jouaient plus à la balle dans la rue, il n’achetait plus de bonbons.
Il fallait se rendre à l’évidence. Ce garçon ne voulait pas récupérer sa balle. Ce garçon ne réclamait pas de bonbons. Ce garçon était bizarre.
Le vieux loucha sur le gros badge que l’enfant avait épinglé, comme les vendeurs de bibles, au col de sa veste. Au milieu : son visage noir sur fond blanc. Au-dessus : JE VOTE. Au-dessous : NOAH. JE VOTE NOAH D’AMICO, en majuscules et typographie Garamond, taille 16, de couleur magenta, rose pour le commun des mortels. Le vieux avait été imprimeur et il reconnaissait toutes les polices d’écriture d’un seul coup d’œil. JE VOTE NOAH D’AMICO. Quelle était donc cette fantaisie ? Le vieux fronça les sourcils, et son regard devint plus austère. Il n’avait jamais aimé la fantaisie. Il en avait toujours eu peur. On ne contrôlait pas la fantaisie. C’était une grosse bête qui débordait de toute part, qui s’échappait des conventions, comme un poulpe d’une bassine. C’était dangereux, la fantaisie. C’était en général le début des problèmes.
— Noah D’Amico, dit l’enfant en tendant sa main.
— Jacob Stern, répondit le vieux en la serrant vigoureusement.
— Il faut avoir plus de trente-cinq ans pour se présenter, reprit le garçon, étranger aux soupçons de son interlocuteur. Mais je ne compte pas gâcher les vingt-cinq prochaines années de ma vie à attendre d’avoir le bon âge. La maturité intellectuelle est un concept relatif. Cela a été prouvé par d’éminents scientifiques de notre pays. C’est maintenant que le peuple américain a besoin de moi.
— Et qu’est-ce qui te dit que le peuple américain a besoin de toi maintenant ?
— C’est bien simple. J’ai la solution miracle.
— La solution miracle ? Cela fait un peu réclame pour détergent, tu ne trouves pas ?
— Oui, la solution miracle. La solution finale, quoi.
— N’utilise pas ce terme, je suis juif. Enfin, je crois. Quelquefois, je ne me souviens plus très bien. Tu as donc une solution miracle pour quoi ?
— Pour tout. Pour la faim dans notre pays, la faim dans le monde, pour le chômage, la crise en Europe, l’immigration illégale, les armes à feu, la criminalité, la guerre au Proche-Orient, toutes les guerres, bref, une solution pour tous ces problèmes que les adultes ont créés et jusque-là échoué si lamentablement à résoudre.
— Et qu’est-ce qui te dit qu’un enfant pourrait réussir là où un adulte, avec un bagage conséquent et une expérience déjà bien complète de la vie, a échoué ?
— Vous connaissez le dicton : la vérité sort de la bouche des enfants. On ne peut pas en dire autant des politiciens.
— Ah, ça, c’est sûr ! s’exclama le vieux avant d’éclater de rire.
— Et puis, vous parlez de bagage, d’expérience, c’est peut-être justement cela qui les voue à l’échec. Un regard neuf, créatif, innocent sur le monde, voilà la clef de la réussite. Les enfants ne sont pas représentés au gouvernement, or, nous sommes concernés par les décisions qui sont prises aujourd’hui, car elles auront des conséquences demain. On bâillonne les enfants, on prend en otage leur avenir parce que l’on se moque de tout, parce que l’on se moque d’eux, parce que l’on se moque du futur, parce qu’il n’y a que le présent qui compte et l’argent que l’on peut se faire maintenant, pendant qu’on est encore en vie, et au pouvoir. Parce que les politiciens dépensent l’argent qui n’est pas à eux, comme s’il n’était pas à eux, justement, comme s’ils ne l’avaient pas gagné à la sueur de leur front, pour la simple et bonne raison qu’ils ne l’ont pas gagné à la sueur de leur front. Et tout ce que l’on gagne de cette façon n’a pas de goût. Si ce n’est celui insipide du trop vite acquis. Mon père n’aimerait pas entendre cela, car il n’aimerait pas savoir que je prépare ses pizzas avec la sueur de mon front. Oui, mon père tient une pizzeria. Il dirait que c’est sale, que ce n’est pas hygiénique. Mais bon, là n’est pas la question. Il faudrait que les gens fassent confiance à d’autres sortes de personnes maintenant. Oui, je suis un enfant. Oui, je suis métis. Oui, je suis différent. Mais si je ne me dis pas que je deviendrai le premier président américain issu des minorités, alors je ne le deviendrai jamais, c’est sûr. Et cela serait bien dommage, car j’aimerais mettre un grand coup de pied dans les préjugés et les conventions, montrer que quelque chose de différent est possible.
— C’est pas faux, dit Jacob, commençant à comprendre la logique du garçon.
Il était tout de même très impressionné qu’un enfant puisse parler de la sorte, dans un anglais impeccable, et que son esprit fût si bien façonné. La télévision, lorsqu’il l’allumait, ce qui lui arrivait de temps en temps, était pleine de programmes où l’on voyait des adolescents débiles avoir des conversations débiles sur des sujets débiles. Ils vivaient dans un appartement à plusieurs, passaient leur temps à ne rien faire si ce n’était se disputer, étaient incapables de débarrasser la table ou laver les assiettes après chaque repas. On désespérait de l’avenir des États-Unis, du monde, même. Alors, cet enfant-là, avec ses jolies manières et ses belles paroles, était comme un sauveur dans un monde préapocalyptique inévitable, un remède aux zombies sans cervelle que la société préparait pour demain.
— Si je laissais les autres décider de ce que je peux faire ou ne pas faire pour une simple question d’âge, simplement parce que j’ai dix ans, alors, je ne deviendrais jamais demain celui qu’aujourd’hui je me suis proposé de devenir. Quand on a un rêve, il faut aller jusqu’au bout, monsieur Stern, indépendamment de ce que disent ou pensent les autres. Indépendamment des barrières et des limites que chacun se met. Au XVIIe siècle, les pays européens n’étaient-ils pas gouvernés par des enfants ? Louis XV avait cinq ans lorsqu’il a succédé à Louis XIV. Et même si le pouvoir a été délégué à son grand-oncle, le jeune souverain a tout de même régné à l’âge de treize ans ! Et le monde allait-il plus mal ? Je me propose donc d’être cet enfant qui, dans l’histoire de l’humanité, sera le premier président des États-Unis âgé de dix ans.
— Ainsi donc, tu veux être le prochain Louis XV…
— Pourquoi pas ? L’esclavage n’existerait-il pas toujours si les hommes ne s’étaient pas révoltés un jour ? Et les Français n’auraient-ils pas toujours un roi aujourd’hui s’ils ne leur avaient pas coupé la tête à l’époque ? Si une poignée de rêveurs ne s’étaient pas donné les moyens d’aller voir ce qu’il y a ailleurs qu’autour de leur petit nombril, aurions-nous découvert la Lune ? Je crois que si nous ne changeons pas les choses, eh bien, elles restent telles qu’elles sont. Et elles pourrissent.
Le vieux pensa à toutes ces choses qu’il n’avait pas changées dans sa vie depuis quinze ans. Qui étaient restées telles quelles. Qui avaient pourri. Sa vie, qui avait pourri. Ses rêves, son espoir, sa joie de vivre, qui avaient pourri. Sans aller chercher bien loin, ce robinet de la cuisine qui fuyait et qu’il n’avait jamais réparé, ce qui avait toujours rendu sa femme furieuse. Mais pouvait-on comparer la Révolution française ou la conquête de la Lune avec le robinet de sa cuisine ? Peut-être, après tout, car la conquête de la Lune ne changeait rien à sa vie quotidienne, alors que son robinet…
— Ma politique ne se base pas sur l’apologie de l’immobilité, reprit Noah.
— En tout cas, tu parles sacrément bien pour un garçon de ton âge, dit l’homme, aussi amusé qu’impressionné, en croquant dans un donut au chocolat qui avait fondu dans sa main et dont il semblait s’être souvenu tout à coup.
L’enfant posa son regard sur le beignet, puis sur la petite bouteille de plongée que l’homme tenait dans l’autre main et traînait comme un chariot de courses. Il fixa de nouveau le donut au chocolat et avala sa salive. Il se présentait peut-être aux élections présidentielles, il n’en demeurait pas moins un enfant.

Un donut au chocolat
Le garçon était assis en face du vieux. Il tenait à présent lui aussi un donut au chocolat dans la main, l’observait comme s’il n’en avait jamais vu de sa vie.
— C’est un donut kasher, dit Jacob. Tu sais ce que ça veut dire ?
— Non.
— Cela signifie qu’il est conforme aux prescriptions rituelles du judaïsme.
— Je ne comprends pas.
— C’est un donut sain et pur.
Et tout en disant cela, le vieux pensa qu’il était ridicule de dire d’un donut qu’il était sain et pur. Un donut, c’était la plus grosse cochonnerie qu’il pouvait y avoir sur la Terre.
— Je suis juif, je te l’ai déjà dit ?
L’enfant haussa les sourcils.
Le vieux sourit. Ses yeux rétrécirent, menaçant à tout moment de disparaître derrière les sillons de ses rides.
— Ce n’est pas une maladie. Et n’aie pas peur, ce n’est pas contagieux !
Le vieux repensa à la célèbre tirade de Shylock dans Le Marchand de Venise qu’il n’avait jamais oubliée. Étrange pour quelqu’un qui commençait à tout oublier. Un juif n’a-t-il pas des yeux ? Un juif n’a-t-il pas des mains, des organes, des dimensions, des sens, de l’affection, de la passion ; nourri avec la même nourriture, blessé par les mêmes armes, exposé aux mêmes maladies, soigné de la même façon, dans la chaleur et le froid du même hiver et du même été que les chrétiens ? Si vous nous piquez, ne saignons-nous pas ? Si vous nous chatouillez, ne rions-nous pas ? Si vous nous empoisonnez, ne mourons-nous pas ?
— Tu es catholique, toi ?
— Oui. Parce que mon père est catholique. Il est d’origine italienne.
— C’est vrai, il fait des pizzas.
— Et les meilleures du monde !
— Eh bien, c’est un peu la même chose. Catholique, juif. On croit en quelque chose. Et ça nous rend meilleur, enfin, je pense. Si tu veux être président de tous les Américains, tu devrais t’intéresser à toutes les communautés qui forment notre pays. Les musulmans, les bouddhistes, et tout ça.
— Je m’informerai auprès de mon conseiller.
— Tu as un conseiller ?
— Oui, un conseiller en douze volumes, cela s’appelle une encyclopédie.
Ils éclatèrent de rire et Noah mordit dans le donut avec vigueur. »

À propos de l’auteur
Derrière le pseudonyme Camille Andrea se cache un écrivain français bien connu du grand public.

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Une nuit après nous

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En deux mots
Après un premier mariage trop rapide pour s’échapper de sa famille Mona a trouvé le calme avec Paul. Mais quand elle rencontre Vincent, sa vie va prendre un nouveau tournant et réveiller la douleur enfouie.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Vincent, Paul et un autre

Delphine Arbo Pariente signe son entrée en littérature avec ce roman qui retrace la vie de Mona, une femme qui cherche à oublier un traumatisme d’enfance. Une histoire servie par un style étincelant.

«Je m’appelle Mona, j’ai quarante-six ans, je suis en couple avec Paul depuis douze ans, j’ai trois enfants dont deux d’un précédent mariage, et il y a quelques mois j’ai rencontré Vincent. J’aime mon mari, qu’il s’endorme à mes côtés chaque nuit, en glissant sa jambe sous ma jambe comme une cale, qu’il gère le quotidien en sifflotant parce que cela ne lui pèse pas comme à moi, qu’il suspende son manteau à côté de mon manteau dans l’armoire et l’imprègne de son odeur, qu’il laisse ses chaussures près de la porte d’entrée à côté des miennes et de celles de Rosalie, j’aime l’homme qui m’a donné son nom, son temps, ses hivers, je l’aime ; et j’aime le temps que je passe avec Vincent, dont je ne sais presque rien et qui entre ici les mains nues.»
Mona partage désormais sa vie entre deux hommes, son mari Paul et son amant Vincent. L’un est calme et rassurant, l’autre est passionné et attentionné. Une sorte de double-vie parfaite, car Paul ne se doute de rien et Vincent n’est à Paris que quelques jours par semaine, allant rejoindre sa femme et ses enfants du côté de Montélimar en fin de semaine.
Une double-vie qui cache aussi un traumatisme qui réapparaît avec cette liaison. Un traumatisme qui remonte à l’enfance, quand ses parents ont quitté leur Tunisie natale pour venir s’installer en banlieue parisienne, quand ils luttaient contre la misère. Ils se débrouillaient pour se nourrir dans les supermarchés avant de devenir les rois des larcins, notamment quand sa mère est devenue enceinte. Sous la robe de grossesse elle cachait de nombreuses courses et, quand Mona est née, le landau a pris le relais. C’est donc tout naturellement que la fille a suivi les pas de ses parents. Son plus beau coup ayant été de réussir à voler un autoradio et de gagner le regard admiratif de son père. Et à propos de regard, le drame va se jouer quand son père comprend le pouvoir de sa fille quand elle prend son petit air qui lui permet d’obtenir ce qu’elle veut. « c’est comme ça qu’elle fera tourner les têtes, à oublier le nom des fleurs, c’est comme ça qu’elle lui échappera, qu’elle ira se faire aimer ailleurs. Les garçons la veulent quand elle a cet air-là, plus tard ils auront envie d’elle, de lui bouffer les seins, surtout ses seins à elle, les plus beaux de l’école, la douceur des pêches. Quand le père lui tombe dessus, à cause du sang qui bout dans son corps, qu’il lui dit c’est pas la peine de prendre ton petit air, elle comprend qu’elle a ce visage soudain. C’est un visage pour échapper à la foudre, pour gagner du temps, peut-être celui d’une prière. Elle sait que le jour de la naissance du petit frère, il n’a pas suffi à barrer la folie, à éteindre l’incendie, à moins que ses seins, ce jour-là, le père les ait voulus pour lui tout seul. »
Comment se construire après l’inceste? Comment ne pas voir dans la fragilité de sa mère un signe de complicité? Comment aimer ce frère né quelques heures avant cette douloureuse épreuve?
Delphine Arbo Pariente va patiemment tisser tous les fils de cette histoire, raconter la misère sociale, la peur du lendemain, la honte aussi qui s’attache à elle comme une seconde peau. Tous ces jours où, pour faire plaisir à son père, elle déroule la spirale infernale.
Il faudra la rencontre avec Vincent pour qu’enfin les mots viennent combler le vide, dire la souffrance, même si là encore on sent combien il est difficile, voire impossible de se construire un avenir sur le secret et la dissimulation.
En s’appuyant sur un style brillant, constitué d’images fortes et empreint de poésie, ce roman prouve une nouvelle fois combien la littérature est une thérapie. Magnifique et tragique.

Une nuit après nous
Delphine Arbo Pariente
Éditions Gallimard
Premier roman
256 p., 19 €
EAN 9782072926525
Paru le 26/08/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris, venant de la banlieue, à Montreuil et Bondy, après avoir quitté la Tunisie. On y évoque aussi l’Ardèche et Montélimar ainsi que les États-Unis, notamment Boston et Palo Alto.

Quand?
L’action se déroule des années 1960 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« J’ai cru que l’événement de ces dernières semaines, c’était ma rencontre avec Vincent, mais sur ce chemin qui me menait à lui, j’ai retrouvé la mémoire. Et en ouvrant la trappe où j’avais jeté mes souvenirs, la petite est revenue, elle attendait, l’oreille collée à la porte de mon existence. »
Cette histoire nous entraîne sur les traces d’une femme, Mona, qu’une passion amoureuse renvoie à un passé occulté. Un passé fait de violence, à l’ombre d’une mère à la dérive et d’un père tyrannique, qui l’initiait au vol à l’étalage comme au mensonge.
Le silence, l’oubli et l’urgence d’en sortir hantent ce roman à la langue ciselée comme un joyau, qui charrie la mémoire familiale sur trois générations. De la Tunisie des années 1960 au Paris d’aujourd’hui, Une nuit après nous évoque la perte et l’irrémédiable, mais aussi la puissance du désir et de l’écriture.

Les critiques
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Page des libraires (Stéphanie Douarche-le-Roy de la librairie Les Lucettes à Sainte-Luce sur Loire)
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Delphine Arbo Pariente présente son premier roman Une nuit après nous © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« Il ne vient pas me chercher à la gare, il ne m’appelle pas pour mon anniversaire ni pour savoir si je vais mieux à cause du rhume qui m’a clouée au lit. Il ne m’écrit pas de cartes postales de là où il est, jamais il ne me laisse de message téléphonique. Nous n’allons pas au restaurant ni au cinéma, faire les magasins, prendre un café. Je ne lui demande pas ce qu’il fait en ce moment, ni ce qu’il fera l’été prochain, ni s’il s’ennuie depuis qu’il est à la retraite. Je me couperais la langue plutôt que de prononcer son prénom.
J’ignore s’il s’est remarié ou si une femme partage sa vie. Il ne connaît pas mon mari ni Rosalie. Il ne voit pas grandir mes aînés, jamais ils ne s’enquièrent de lui. Je ne sais pas à quoi il ressemble maintenant, je me souviens du visage qu’il avait lorsque mon frère est né, il n’avait pas quarante ans, de ce visage je me souviens parfaitement. C’est un visage impossible à déloger de ma mémoire, c’est un visage de tôle froissée sur une bande d’arrêt d’urgence. Toutes les fois qu’il revient sans prévenir, c’est ainsi qu’il surgit, comme un platane. Trente-cinq ans me séparent de cette image de lui, je ne peux pas imaginer ce que le temps a fané. Pour moi, il restera cet homme assis près d’un cendrier rempli de mégots, le corps flouté par les volutes de Gitanes bleues, dans sa bouche l’haleine de tabac froid, dans ses yeux le feu, dans le corps l’épine. Dans ses bras manque l’enfant dont c’est la place et qui attend qu’on la porte sur les épaules ou qu’on l’embrasse, espérant une sucrerie ou une poignée d’amandes. Il dure malgré moi comme un œillet, hantant de sa grammaire chaque cage d’escalier à l’odeur de bois ciré, chaque papier peint fleuri, au fond du corps comme un foret. Cette histoire, c’est une tache de vin sur un chemisier blanc. J’ai pourtant fait le nécessaire, tout ce que j’ai pu, j’ai effacé son nom de mon répertoire, celui de ses amis aussi, j’ai jeté toutes les photos, j’ai brûlé tous les dessins, je ne dis jamais papa.
J’ai commencé à comprendre le jour où j’ai commencé à écrire, arrêtant de courir sur les tommettes. Il y avait ce que j’étais prête à donner et ce que j’étais vouée à retenir. Mon histoire était emballée dans du papier journal, parfois quelques lettres s’en échappaient, formant des mots, rarement des phrases, je confondais aimer avec marié, écrire avec crier. Je m’empruntais de temps en temps puis retournais là où l’on m’attendait, le corps devant un évier ou au-dessus d’une poussette, j’étais une femme, une mère, jamais une fille.
J’ai cru que l’événement de ces dernières semaines, c’était ma rencontre avec Vincent, mais sur ce chemin qui me menait à lui j’ai retrouvé la mémoire, remis les mots à leur place. Et en ouvrant la trappe où j’avais jeté mes souvenirs, la petite est revenue, elle attendait, l’oreille collée à la porte de mon existence. Elle faisait des bateaux en papier, jouait avec des noyaux d’abricot, sans jamais se plaindre. J’ignore combien ses silences ont traversé les miens, elle a eu la grâce de me laisser vieillir, de me laisser le temps d’aller la chercher pieds nus sur la passerelle. Je ne lui avais pas dit au revoir, je l’avais quittée et elle savait que je reviendrais, que je n’aurais d’autre choix que de déchirer le dais des nuits denses. J’ai longtemps cru que loger mon corps dans d’autres corps l’éloignerait, je l’offensais davantage. Même l’amour de Paul n’a pas suffi à l’étouffer totalement, j’entendais sa respiration par-delà les hublots, il restait encore un embrun d’elle. Elle avait pour moi cette patience obèse et intraitable. Je gardais partout où j’allais la mémoire de son corps, des intonations de sa voix et de son air à tomber.
Si j’entendais parfois les murs percés de cris, je mettais ça sur le compte du voisinage mais au fond, je savais la petite qui appelait. J’avançais jusqu’à elle sans jamais pouvoir l’atteindre, j’avais sur la rétine un voile de tulle accroché à une branche, flottant dans le vent.
Je distingue déjà un peu ses traits, même si elle est encore loin, longeant cette plage, dépassant les cabines de bain. Elle est comme je m’en souviens sur ce polaroid pâlissant, un râteau et une pelle à la main. Avec Vincent, j’inverse les saisons, je pars en voyage, il me vide de mes silences sans forcer les tiroirs. Et dans les mots qui viennent, puisque la vie sait des choses que nous ne savons pas, c’est elle que voilà, dans son petit maillot rouge retenu par un nœud sur les hanches, debout, devant moi, parfaitement nette.
Cette enfant, c’est moi, je viens te chercher.
Je m’appelle Mona, j’ai quarante-six ans, je suis en couple avec Paul depuis douze ans, j’ai trois enfants dont deux d’un précédent mariage, et il y a quelques mois j’ai rencontré Vincent. J’aime mon mari, qu’il s’endorme à mes côtés chaque nuit, en glissant sa jambe sous ma jambe comme une cale, qu’il gère le quotidien en sifflotant parce que cela ne lui pèse pas comme à moi, qu’il suspende son manteau à côté de mon manteau dans l’armoire et l’imprègne de son odeur, qu’il laisse ses chaussures près de la porte d’entrée à côté des miennes et de celles de Rosalie, j’aime l’homme qui m’a donné son nom, son temps, ses hivers, je l’aime ; et j’aime le temps que je passe avec Vincent, dont je ne sais presque rien et qui entre ici les mains nues.
La première fois que je l’ai vu, c’était l’été. Je m’étais inscrite à son cours de tai-chi, nous étions une dizaine à l’attendre dans la salle aux murs blancs, je me souviens d’un fond sonore d’aquarium, un léger clapotis de bord de mer comme sur les plages de la Côte d’Azur. La porte s’ouvre, laissant entrer les rayons du soleil sur le parquet, une explosion de blanc et de lumière, le voilà.
Je perçois d’abord sa démarche de félin, quand il se déplace dans la pièce ses pieds ne semblent pas toucher le sol, on croirait qu’il avance sur un escalator ou un tapis de mousse. S’il m’arrive de revoir ce moment où il entre dans ma vie, je l’assimile à un temps simple, comme de glisser sous une couette disposée sur un lit, dans une chambre fraîche. Il doit avoir une quarantaine d’années, son visage est doux, les traits sont fins, pas une beauté spectaculaire, je ne crois pas que je l’aurais remarqué dans d’autres circonstances et pourtant, le regarder me serre le cœur, sans trop savoir jusqu’où. Lorsque je pense à lui, des mois après ce jour, c’est bon comme de plonger dans une source claire. J’ai beau comprendre les flots et la foudre, j’ai beau sentir la force du courant qui m’emporte, je promène mon automne dans cet instant d’été, ces quelques secondes qui ont effacé la vie d’avant, là où j’avais pied, comme une gomme magique.
En sortant de son cours, le ciel était si bleu qu’il brûlait mon visage comme l’éclat d’une lame et j’entendais encore les mots qu’il venait de m’adresser, j’ai l’impression de vous connaître. Il me regardait de ses yeux bruns, dont je percevais les nuances pour la première fois, des petites touches de vert autour de l’iris, comme la peau d’un crocodile. Je n’ai pas su quoi répondre, j’ai répondu merci, à bientôt, et je suis partie au plus vite, comme pour fuir un drame ou éviter un accident.

Je suis rentrée à la maison, Paul était là, son regard s’éclairait de me voir revenir comme s’il était surpris chaque soir de mon retour, il n’a rien perçu de mon trouble, peut-être un étonnement, une intuition lointaine. Je crois qu’il s’est toujours dit que je disparaîtrais un jour, aspirée par une autre passion, enlevée par mon désir irrépressible de liberté, à cause de l’enfance sans doute, qui me roue le cœur comme des giboulées. Quand je rentre le soir, ça sent bon dans la cuisine, il prépare le repas, il vient vers moi avec ce joli tablier que je lui ai offert, un verre à la main, parfois un peu de sauce au coin de la bouche. Il prend mon sac, enlève mes chaussures, il est prévenant, attentif aux ombres qui apparaissent parfois dans mon regard. Il sait le chien qui aboie dans ma tête mais il ne sait pas pourquoi, il ne pose jamais de questions, personne d’ailleurs jamais ne m’en pose et je ne donne aucune raison à ces ombres lancinantes ; je n’ai jamais trouvé la force de trahir ce que je laissais croire jusque-là.
Lorsque j’ai rencontré Vincent, nous venions de déménager, nous vivions, avec Paul, dans des cartons remplis de linge brodé et de souvenirs, débordant de douze ans de vie commune. Chaque matin, on se levait, on s’embrassait, tu as bien dormi, je te fais un café, j’irai chercher Rosalie à l’école, n’oublie pas la réunion des copropriétaires ce soir, à 18 heures. J’aimais cette vie simple avec Paul, je dormais enfin tranquille, moi dont le cœur ne connaît pas le repos des transats. Il y avait du soulagement à être aimée ainsi, dans le calme des promesses tenues, loin du vertige, préférant depuis Paul la paix à l’étoupe. Cela faisait douze ans que je n’avais pas pensé à un autre homme qu’à mon mari, cela ne m’avait pas effleuré l’esprit. Avant Vincent, je n’avais aucune raison d’attendre un homme dans un café, de regarder mon téléphone vingt fois par jour, d’inventer des rendez-vous à la dernière minute, d’avaler des pastilles pour l’haleine, des capsules pour la peau. Dans ces histoires-là, dans celle-là en tout cas, rien n’a été prémédité, il arrive que des personnes entrent dans nos vies sans effraction, on a l’impression de les connaître depuis toujours, on peut tout leur dire et tout entendre d’elles. Peut-être passent-elles par nous, pour nous expulser de nous-mêmes et de nos hontes ? Je semblais forte comme un roc, j’étais fragile comme une nèfle, à cause de ce jour culminant, j’avais onze ans, qui aurait pu imaginer, mais ça on verra plus tard. Les choses auraient continué comme avant si je n’avais pas rencontré Vincent pour me revenir.
Durant la semaine qui me séparait de son prochain cours, je me suis surprise à l’imaginer dans ma cuisine ou assis à côté de moi à lire le journal sur le canapé. Je sentais ma vie devenir comme une danse rythmée au son d’une musique un peu timide, une minuscule éclosion dans les nimbes d’une nuit servile. Ce que je peux dire, c’est que je savais le bal fragile.
Je ne l’ai finalement pas revu la semaine suivante, un rendez-vous de dernière minute m’a retenue au bureau. Puis nous avons pris un train pour le sud de la France et rejoint la maison que nous louons pendant les grandes vacances.
Nous étions souvent quinze à table à s’extasier devant les plats que Paul passait la journée à préparer. Jamais il ne se plaignait des courses à ramener dans des caddies à ras bord, des vaisselles à laver, à ranger, des jours sans plage enfermé dans la cuisine. Lorsque nous rentrions, les cheveux collants, du sable plein le maillot, ça sentait le chocolat et les épices, il m’embrassait tendrement, me délestait des pelles et des seaux, étendait les paréos sur la corde tendue dans le patio, il sentait le gel douche, il mettrait la table bientôt.

J’ai passé l’été un peu distraite, Vincent revenait dans mes pensées, sans retentir. Je me préparais à le revoir, je traversais la saison sans résistance à cette idée de nos retrouvailles. Je ne savais presque rien de lui, seul cet élan. Parfois je me blottissais dans les bras de Paul, comme deux tuteurs. Dans l’arrondi de son épaule, le passé me laisse en paix. Il y a des années son amour a déferlé sur ma vie, et même si l’enfance ne connaît qu’une seule floraison, avec lui je me tenais debout.
C’était il y a douze ans, j’ai rencontré Paul un soir de réveillon, la fête battait son plein dans cet appartement parisien. J’entendais les bruits des verres qui s’entrechoquent et les talons qui piétinent, le brouhaha des conversations dérisoires, les bilans de fin d’année, des résolutions provisoires. Je l’ai vu à l’instant où je suis entrée dans la pièce parce qu’il s’est retourné et qu’il m’a souri comme s’il me disait te voilà enfin. Il y avait une femme suspendue à son cou, dans une robe rouge à volants, j’ai pensé à une ballerine à cause de son corps fin, m’évoquant la danseuse en tutu qui tourbillonnait autour de la barre, quand j’ouvrais, petite, la boîte à bijoux de maman. Il s’est approché de moi, il a dit bonjour, je m’appelle Paul, sa voix sentait le Sud, à vivre l’enfance dans des caravanes. Nous avons passé la soirée à parler, le monde s’agitait tout autour, dans un mélange d’euphorie et de tristesse, l’année se finissait et quelque chose pour nous commençait. Il se penchait vers mon oreille pour me murmurer des confidences, et dans sa voix je percevais déjà les paysages comme on en peint et des enfants qui courent au loin. Il portait une chemise dont les boutons retenaient péniblement son buste de bûcheron, c’est sans doute ça que j’ai perçu en premier, le corps immense et large. Ses gestes pourtant étaient délicats, presque fragiles.
Nous nous sommes revus, malgré janvier qui cognait aux tempes, malgré la ballerine. Ils vivaient ensemble depuis cinq ans, dans le deux-pièces qu’il avait acheté après la séparation avec sa femme. Elle ne lui avait pas laissé le choix, une rupture brutale, indécente, c’était fini, c’est tout, elle était tombée amoureuse d’un autre homme qui viendrait s’installer bientôt à sa place, il fallait vider les armoires, tourner la page. Il avait rencontré Marion dans un bar du quartier, quelques semaines après son emménagement, elle était d’une beauté renversante, ils étaient perdus tous les deux, leur histoire a démarré pour mettre fin à leurs solitudes, un pansement sur les plaies, pas encore le réconfort. Elle était ivre, il l’a portée jusque chez lui, l’a couchée tout habillée, et le matin ils se sont attachés.
Quelques semaines plus tard, il m’a proposé de nous revoir. Nous nous étions donné rendez-vous dans un café, quand je suis entrée il s’est levé, il m’a semblé lire dans son regard du soulagement. J’ai retiré mon bonnet, je le voyais détailler chacun de mes gestes, c’est la façon dont il me regarde qui m’émeut le plus, aujourd’hui encore, douze ans après ce premier rendez-vous. Plus tard, il me dirait combien son cœur s’était mis à battre quand je m’étais assise en face de lui, dans ce café avec cette robe minuscule, il avait pensé c’est la femme de ma vie. Il y avait dans ses yeux de la joie et me semble-t-il un peu de désespoir, comme s’il était heureux et épuisé déjà.
Il venait d’avoir quarante-quatre ans. Quand il avait rencontré Marion, il n’avait pas pris la mesure de sa détresse. Il avait détecté ses problèmes d’alcool lorsqu’ils s’étaient installés ensemble. Il essayait de l’aider mais il ne pouvait rien sauver de ce qu’elle noyait. Elle buvait tous les jours, parfois dès le matin, pas juste pour tremper les lèvres, elle buvait pour surmonter la douleur, ce lieu d’où elle vient à cause de ce père qui la frappait à coups de poing, à défaire l’articulation, à ébrécher sa peau de céramique. À seize ans, elle s’était enfuie avant la fin des rotules. Elle avait été mannequin mais l’alcool avait ravagé ses ambitions et déformé l’ovale de son visage. Elle avait ensuite été vendeuse puis serveuse, maintenant, en rentrant, il la trouvait dans le canapé, le regard vitreux, à fixer le téléviseur.
Pendant qu’il me parlait, je pensais qu’il n’y avait pas de place pour moi dans la vie de Paul, je ne voulais plus souffrir mais aimer, cela ne s’invente pas. Avec lui, j’avais envie de penser à l’avenir. Je lui ai raconté la rencontre avec mon premier mari, j’avais vingt ans et un corps qui attendait que ça commence ou que ça se termine, je n’ai jamais bien su, à l’époque en tout cas, s’il était trop tôt ou trop tard. Je ne pouvais pas m’accorder le temps de grandir, rendre à l’enfant la couleur des piscines, il fallait fuir de la maison, défaire l’étau. J’avais dit oui au premier venu qui voulait bien de moi, pourvu qu’il m’éloigne de ma famille, même à quelques stations de métro. J’étais à mes trousses, prête à partir à n’importe quel prix, même s’il fallait répéter l’histoire de maman, ce refrain de variété, même s’il fallait chaque nuit polir à la lime la pierre précieuse de ma jeunesse. Je n’avais rien d’autre à offrir que ma bouche et mon corps dans cette robe à corset en polyester satiné. Je savais le cortège bancal comme ce gâteau à quatre étages, j’ai tout laissé de moi dans le lit conjugal contre un trousseau de clés. Je croyais que ma mémoire était un lieu sans importance, je saurais plus tard qu’elle est une eau qui bout. Nous avons eu deux enfants. À trente-deux ans, j’avais émacié mes rêves jusqu’à en dépeupler mon existence tout entière, j’étais aussi perdue qu’une photo mal cadrée prise entre les pages d’un dictionnaire.

La nuit était tombée, il avait plu, les lampadaires éclairaient les trottoirs mouillés, brillants comme des marrons glacés. Il m’a dit je dois rentrer, j’ai pensé que j’aurais bien fait de la place dans les placards pour qu’il y suspende ses vêtements et posé un verre sur le lavabo pour sa brosse à dents, j’ai dit moi aussi. Nous nous sommes embrassés comme deux amis, en nous promettant de nous revoir. La semaine suivante, il m’a invitée à déjeuner, évidemment j’ai dit oui, je n’ai rien de prévu demain, j’aurais déplacé des montagnes pour retrouver ce parfum de réglisse mais j’ai dit je n’ai rien de prévu demain. En le retrouvant je me suis penchée vers lui pour l’embrasser, j’ai déposé mon manteau sur le dossier de la chaise, il me regardait discrètement, je le voyais pourtant me regarder.

Pendant des mois, nous nous sommes vus tous les jeudis après-midi, il venait dans mon deux-pièces, nous reprenions la chanson. Je revois le battement des jugulaires et la poussière de ses vêtements voleter dans l’air, à l’endroit de nos délivrances.
Et puis un jour, il a dit je veux vivre avec toi. Nous avons vendu nos appartements, trouvé un cinq-pièces, emprunté sur vingt-cinq ans. Jusqu’à présent, l’air est empli de notre bonheur, il a imprégné les lits de nos sommeils, les albums de nos photos, les saisons de nos étés, les nuits de nos bras, on est heureux, semble-t-il.
Je me suis assise sur le canapé en velours dans l’entrée, j’étais en avance, je voyais le hall se remplir des participants au cours de Vincent, essentiellement des femmes, habitués à se retrouver le mardi. Je me sentais brûlante, j’avais soif. Dans les toilettes, j’ai vu dans le miroir mes joues rouges comme deux énormes cerises, j’ai passé mon visage sous l’eau, je sais pourtant que rien n’arrête les incendies.
La porte du centre s’est ouverte, il est entré, il semblait chercher quelque chose ou quelqu’un, puis nos regards se sont croisés, son visage s’est éclairé, il s’est approché de moi, vous êtes revenue. Pendant son cours, il nous enseignait les mouvements pour libérer l’énergie vitale, nos gestes étaient calés aux siens, nous ondulions ensemble, nos bras et nos jambes semblaient flotter. Il se déplaçait dans la pièce avec une légèreté inouïe, comme un oiseau ou un guépard. Il était question de calme et de joie, de prendre conscience de ce que nous sommes. Je me sentais chavirer mais ce n’était pas un naufrage. S’il y a un mot pour dire ce sentiment, je ne le connais pas.
À la fin du cours, je me suis engouffrée dans le vestiaire, sa voix cognait dans mes tempes, me brûlait le ventre. Je me suis changée à toute vitesse, prise dans l’urgence de m’enfuir, de me retrouver à l’air libre, de m’échapper de mon corps. Je me suis dirigée vers la sortie, la robe à peine reboutonnée, le manteau ouvert, les bottines délacées. Il était devant la porte, adossé au mur, à discuter avec une élève. Tout démasquait mon émotion. Il m’a demandé le cours vous a plu ?, j’ai remarqué une petite coquetterie dans son regard, il avait des sillons autour des yeux comme des rayons de soleil, je ne pouvais articuler un mot. De près, il avait un charme fou, une grâce presque féminine, cette chose indéfinissable qui peut changer le sens du vent. Oui, c’était très bien, merci, je dois partir, je suis pressée, pardon, merci encore, je me suis jetée dehors, j’ai couru dans l’allée pavée jusqu’à la rue, je me sentais en cavale, à cause de mon cœur braqué comme un distributeur de billets.
Arrivée en bas de chez moi, j’ai posé mes affaires par terre, je me suis assise sur les marches de l’escalier, j’ai repris ma respiration pendant quelques minutes, je serais restée là des heures, je revenais à la maison mais je ne revenais pas à moi. Puis j’ai appelé l’ascenseur, devant le miroir j’ai arrangé mes cheveux et ma robe, j’ai remis mardi avec mardi, passé ma main sous les yeux pour retirer le fard qui avait coulé, je retrouvais un peu cette apparence normale, une femme normale, et j’ai sonné à la porte, en ébullition. La nuit, j’ai réalisé que Paul et moi, nous nous étions usés à être à la hauteur de nos engagements, nous avions tant souffert avant de nous rencontrer qu’on n’osait plus bouger. Chaque matin avait avalé notre vie, épuisé notre crédit, avait remplacé la jeunesse par la maturité, transformé nos siestes en repos compensateur, fini les regards brûlants dans le lavomatique. Paul dormait à mes côtés et je pensais à Vincent, c’était plus fort que moi, j’ai erré avec lui dans des chambres d’hôtel, sur des bancs publics, sur des routes de campagne, dans des champs de blé. Dans le noir je le voyais, au matin je le voyais, je le voyais dans les saisons qui s’éteignent, dans les jours qui rallongent, il partait il prenait le soleil avec lui.
Au bout de six ans de vie commune, Paul m’a demandée en mariage. Nous nous sommes mariés fin septembre, je portais une robe en crêpe de soie presque blanche, un morceau de tissu coupé en biais et sans doublure, juste quelques fronces aux épaules pour le volume. Cette robe couvrait la fin de la peine qu’aucun artifice n’avait apaisée jusque-là. Nous avons gravi les marches du grand escalier baigné de lumière jusqu’à la salle des mariages. À cette époque, je voyais encore ma mère. Elle était là, assise au bord du banc, prête à s’échapper s’il le fallait, comme toujours. Elle s’était fardée maladroitement, les lèvres trop rouges, le fond de teint inégalement étalé débordant par les plis autour de la bouche et aux coins des yeux, la couleur de son visage contrastant avec celle de son cou. Elle avait mis du bleu sur les paupières jurant avec son tailleur d’un autre bleu, le mascara avait coulé d’un côté seulement, elle avait le regard perdu, une fois de plus.
Mon père, ce jour-là, était probablement chez lui dans l’appartement que ma mère avait fui quand elle l’avait quitté. La dernière fois que j’y suis venue il y a vingt ans, le papier peint gondolait dans l’entrée, les motifs de fleurs s’étaient estompés, le canapé avait perdu son bombé, même les aiguilles de l’horloge dans la cuisine avaient renoncé à tourner pour rien. Çà et là étaient restées les cicatrices d’un clou arraché, emporté par ma mère avec la relique qu’il soutenait, une reproduction bon marché de la Vierge à l’enfant, une vieille assiette murale en porcelaine, rien de conséquent. J’ignore si mon père a su que je me remariais, maman a sans doute dit tu sais qu’elle se remarie, mais ça ne lui aura fait ni chaud ni froid.
Des fois je me demande s’il est toujours en vie, et puis j’oublie.
Je vivais désormais au rythme des mardis et je me préparais à cette séance de tai-chi comme pour un rendez-vous, je repassais par la maison pour me coiffer, remettre un peu de poudre sur mes joues, changer de pull ou de chaussures. Sur le chemin, je me répétais les réponses à des questions qu’il me poserait peut-être, ce qui, je l’espérais, m’éviterait de bafouiller ou de rougir. C’était peine perdue. Dès qu’il entrait dans mon champ, je pensais ralentis, c’était une déflagration, comme de naître, comme soudain la peau pâle d’une épaule.
Pendant le cours, je me laissais distraire, j’évaluais son corps sous l’ampleur des vêtements, j’imaginais son odeur, un mélange de verdure et de bois, peut-être la campagne, quelque part en Italie. Tout ce que disait Vincent semblait m’être adressé. Il parlait de créativité, d’enfance, il était question de l’importance de bien respirer, de laisser l’air entrer, sortir, de reprendre son souffle. Un jour, il a pris mes poignets et doucement a dessiné un huit dans l’air, de gauche à droite, c’était une danse lente, presque érotique. Cela a duré quelques secondes, je sentais sa force me traverser.
Une fois le cours terminé, j’ai filé jusqu’au vestiaire. J’ai essayé de reprendre ma respiration, j’ai ajusté mon pull devant la glace, attrapé mon manteau et mon sac dans le casier. Vincent était au bout du couloir, je crois qu’il m’attendait. Il souriait comme s’il voulait m’annoncer une bonne nouvelle. J’aurais voulu poser ma tête sur son épaule, qu’on en finisse. Je vous laisse mon téléphone, m’a-t-il dit en me tendant un bout de papier plié en deux, appelez-moi. J’ai glissé le papier dans ma poche, j’ai pensé à ce jour, j’avais quatorze ans, c’était la première fois qu’un garçon m’invitait au cinéma. Quand la lumière s’est éteinte et que le film a commencé, j’avais le cœur comme un cheval fou, pareil qu’en cet instant. Et quand il a enfin posé sa main sur la mienne, rien ne pouvait plus arrêter mon cœur qui galopait. J’ai regardé Vincent dans les yeux pour la première fois sans me détourner, j’avais l’impression de retirer une grosse couverture, un drap de laine dont la chaleur m’accablait, j’aurais voulu être capable de désinvolture, je crois que j’ai souri, peut-être à cause du soulagement, c’était comme une vanne qui s’ouvre, un torrent qui se déverse. Je le ferai.

Le lendemain, j’ai eu envie d’une nouvelle robe. Dans la cabine d’essayage, je me suis dit que je mettrais cette robe lorsque nous nous reverrions. Elle était simple, rose pâle, ceinturée à la taille, longueur genou, parfaite pour un premier rendez-vous. J’ai dit à la vendeuse qui s’inquiétait derrière le rideau, je la prends.
Il faisait doux, c’était l’automne. Je n’irais pas travailler ce matin, j’ai appelé au bureau, j’ai dit à mon assistante de reporter à la semaine prochaine la réunion avec nos clients qui avaient confié à mon agence l’agencement et la décoration de leur hôtel particulier, nous avions de toute façon à retravailler les plans, reprendre les cotes pour l’extension de la baie vitrée, rien ne pressait.
Je me suis arrêtée dans un café en bas de chez moi, je me sentais incapable de lire ou de téléphoner, j’avais envie de ce temps calme, juste avant les premiers mots. Je sentais le papier plié dans ma poche, je l’ai pris dans ma paume et j’ai gardé longtemps le poing fermé. Puis j’ai déplié mes doigts, je les ai glissés sur les chiffres, il avait écrit Vincent et son numéro d’une écriture nette, précise, j’y trouvais la même détermination que son injonction, appelez-moi, la pointe du stylo avait presque perforé le papier, j’entendais prenez-moi, emmenez-moi, j’entendais je t’attends, je te veux. Je suis restée une demi-heure à imaginer son téléphone sonner, peut-être sa messagerie, qu’il décroche ou non ma voix tremblerait. Je lui dirais bonjour, j’espère que je ne vous dérange pas puis un silence, il y aurait cet embarras sauvage qui m’empêcherait d’être enjouée, légère, à cause de ce que je sentais déjà pointer comme sur la tige d’une rose. J’ai pris un autre café, vidé la carafe d’eau, demandé l’addition. Le reste, c’était encore trop. J’ai rentré le numéro de Vincent dans mon téléphone, à midi j’ai pensé que je l’appellerais dans l’après-midi puis l’après-midi je me suis dit qu’à 6 heures ce serait plus simple, et en début de soirée j’ai remis au lendemain. Toute la nuit, j’ai attendu le matin en me disant que je l’appellerais à la première heure. Le matin, comme la veille, je n’ai rien pu faire.
Plus tard, Rosalie faisait ses devoirs sur la table du salon, elle apprend à lire, je l’ai aidée, Pa-pa a une mo-to, Ma-man fait des gâ-teaux, Paul est venu s’asseoir à côté de nous, il m’a pris la main, il a dit qu’est-ce qui te ferait plaisir pour le dîner ?, Rosalie a dit des coquillettes avec du jambon, de mon côté je n’avais pas très faim. On avait du temps avant le dîner, il faisait encore jour, j’avais envie des rues et de la foule, me perdre encore un peu dehors, là où il restait une possibilité d’entendre sa voix dans mon tympan, si je me décidais enfin. Il m’a soudain semblé inconcevable d’attendre une nuit de plus, les yeux ouverts, à tourner dans le lit. Alors j’ai remis mes chaussures, j’ai dit à Paul que j’allais faire trois courses, dans l’ascenseur j’ai écrit bonjour Vincent, voici mon numéro si vous avez envie qu’on prenne un café. Je me suis sentie délestée d’un inutile fardeau, j’ai choisi cinq belles tomates et du basilic en pot chez le primeur, je souriais comme si on venait de m’annoncer une nouvelle que j’attendais depuis longtemps. Au moment de payer, mon téléphone a vibré : avec plaisir, demain 19 heures, vous me direz où ?
Quand je suis rentrée, la table était mise, les assiettes blanches à bords dorés disposées avec soin, le pain tranché dans la corbeille. Paul attendait mon retour pour lancer les coquillettes, six minutes pour une cuisson al dente. J’ai coupé les tomates en rondelles, la burrata avec précaution, les feuilles de basilic, et arrosé la salade d’une rasade d’huile d’olive dont le parfum était si intense qu’un temps il m’a piqué les yeux, mais peut-être que ces larmes venaient d’ailleurs.

Je n’ai pas dormi de la nuit, le sommeil me prenait par intermittence comme un temps capricieux, entre deux éclaircies. Toute la journée, j’ai ressenti une sorte de vertige au fur et à mesure que l’heure avançait, j’ai essayé de dessiner un peu, mais rien ne venait, j’ai remis à plus tard les appels importants, laissé en non lus les mails reçus. À midi, j’ai appelé Paul pour lui dire que j’irais chercher Rosalie à l’école et que j’avais rendez-vous à 19 heures avec un nouveau client, je ne pouvais pas décaler.
J’ai quitté mon bureau à 15 heures, le ciel ressemblait à la surface d’une piscine qu’aucun corps n’aurait traversée. Je connaissais un café à la devanture Art déco, à quelques pas de chez moi, il avait la patine surannée du bistrot parisien avec ses tables rondes bordées de laiton et ses banquettes en cuir doré. Les tentures en velours rouge conféraient au lieu un charme authentique, la terrasse chauffée qui donnait sur une petite place, à l’abri de la circulation, serait idéale en fin de journée. J’ai écrit Retrouvons-nous au Café de l’Espérance, 8 rue Drouot, j’ai effacé retrouvons-nous, j’ai ajouté à tout à l’heure, mais sans verbe le ton était trop sec, j’ai remis retrouvons-nous, j’ai enlevé à tout à l’heure, j’ai ajouté à 19 heures, Retrouvons-nous au Café de l’Espérance, 8 rue Drouot, à 19 heures, j’ai appuyé sur envoyer, en pensant à ce nous si fragile. Ce nous, je peux y passer des hivers et des traversées en mer.
À 18 heures, Paul est rentré, il semblait fatigué. Je lui ai servi un grand verre d’eau fraîche. Il m’a raconté sa journée sans que je sois en mesure d’y prêter totalement attention, les journées étaient longues au bureau, il se demandait parfois s’il n’aurait pas dû faire les beaux-arts plutôt que de choisir la même voie que son père, chargé de recherches en neurosciences. À dix-huit ans, il était monté à Paris, pour étudier la neurobiologie. Il était sorti doctorant, faisant la fierté de ses parents, oubliant ce que son cœur d’enfant, qui rêvait de fusain, d’encre et d’aquarelle, disait à son cœur d’adulte. Il avait rangé ses crayons et son rêve sans se plaindre, comme on éteint la flamme d’une bougie, comme on ruine une existence ; de temps en temps, lorsque nous faisions une expo, il ressentait des picotements au bout des doigts et peut-être un peu d’amertume. Avec le temps, j’ai appris à lire dans ses silences.
19 heures approchaient, je me suis changée dans la salle de bains, j’ai passé ma nouvelle robe, lacé mes bottines. J’ai embrassé Rosalie, Paul m’a accompagnée jusqu’à la porte, serrée dans ses bras une dernière fois.
Dans le miroir de l’ascenseur, j’ai essayé d’atténuer le rouge de mes joues, mon front perlait légèrement à la racine de mes cheveux, je me sentais fébrile. J’avais beau voir le visage de Paul qui me regardait partir par la fenêtre de la cuisine, j’avais beau tout savoir de nous, de cet empire d’amour, je partais là-bas, vers lui, sans rien savoir de lui, à cause de ce cheval au galop. Je m’échappais de ce que nous étions, je plongeais malgré la baignade interdite, je rallumais la lumière d’une chambre fermée à clé, au bout d’un couloir long comme l’habitude.
Il faisait encore jour, je marchais à renverser les marronniers, chaque pas me gorgeait d’oxygène, des perles d’endorphine maintenant, un collier de perles sur ma poitrine. J’ai ralenti sur les cent derniers mètres, je voulais rester quelques minutes encore avant l’après, quand alors je saurais précisément cette pépite de vert infusé au fond des yeux. J’apercevais les néons de l’enseigne, plus que quelques pas vers mon rendez-vous, j’avais rendez-vous. »

Extraits
« — J’habite en Ardèche, une grande maison avec des pommiers, un cerisier, des saules pleureurs. Je viens à Paris trois jours par semaine et je retourne à la nature, près de ma femme et de mes fils. Ils ont quatorze et douze ans. Vous avez des enfants?
— J’ai deux fils de vingt-trois et vingt ans nés d’un premier mariage, et puis Rosalie que j’ai eue avec Paul, elle est à l’école primaire, elle a six ans.
— Quand j’ai rencontré ma femme, en rentrant des États-Unis, j’avais à peine vingt ans. Avant de me lancer dans la pratique du tai-chi, j’ai étudié le piano, à Boston, je voulais composer. En venant, je me suis demandé quel métier vous faisiez, j’ai pensé que peut-être vous travailliez dans la mode.
— Je suis architecte d’intérieur.
Il a marqué une pause, nous savions maintenant l’essentiel, il me semblait que nous avions fait le plus dur, ouvrir la porte, écarter les rideaux, pousser les meubles, laisser le passage.
J’ai observé ses mains posées sur la table, des mains fines, quelques taches de rousseur, des mains de pianiste, j’ai fermé les yeux une seconde, j’ai imaginé une vie. » p. 39

« De ce petit air le père est fou, il sait ce qu’il permet à l’enfant, tout ce qu’elle obtient grâce à lui, il ne se trompe pas là-dessus, c’est comme ça qu’elle fera tourner les têtes, à oublier le nom des fleurs, c’est comme ça qu’elle lui échappera, qu’elle ira se faire aimer ailleurs. Les garçons la veulent quand elle a cet air-là, plus tard ils auront envie d’elle, de lui bouffer les seins, surtout ses seins à elle, les plus beaux de l’école, la douceur des pêches. Quand le père lui tombe dessus, à cause du sang qui bout dans son corps, qu’il lui dit c’est pas la peine de prendre ton petit air, elle comprend qu’elle a ce visage soudain. C’est un visage pour échapper à la foudre, pour gagner du temps, peut-être celui d’une prière. Elle sait que le jour de la naissance du petit frère, il n’a pas suffi à barrer la folie, à éteindre l’incendie, à moins que ses seins, ce jour-là, le père les ait voulus pour lui tout seul. » p. 126

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ARBO_PARIENTE_Delphine_©Delphine_JouandeauDelphine Arbo Pariente © Photo Delphine Jouandeau

Avec Une nuit après nous, Delphine Arbo Pariente signe son premier roman. (Source: Éditions Gallimard)

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On pourrait croire que ce sont des larmes

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En deux mots
Julien part à Argelès-sur-Mer 33 ans après avoir quitté la station balnéaire, à la recherche de sa mère Louise qui a disparu. À l’été 1986, ils avaient quitté le sud sans son père, parti sans laisser d’adresse. En la retrouvant, il va découvrir qu’elle a écrit le roman de sa vie, un écrit qu’elle entend confier à son fils.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Un homme en route vers son passé

Dans son nouveau roman, Éric Genetet confronte un fils à sa mère. 33 ans après avoir quitté Argelès-sur-Mer, traumatisé, il fait le chemin inverse pour tenter d’appréhender la vérité. Une quête riche en émotions.

Ce joli roman sur la marque indélébile que laisse un traumatisme d’enfance commence véritablement à l’été 1986, même si c’est 33 ans plus tard que Julien prend la route pour rejoindre au plus vite Argelès-sur-Mer où sa mère a choisi de s’installer. Une mère qui a disparu. Au volant de sa Mercedes rouge les souvenirs affluent. «Cette auto était le symbole des années heureuses. Lorsque le soleil tapait fort sur les sièges, Julien retrouvait les odeurs de son père, mélanges de sueur et de cigarettes, et l’essence de jasmin de sa mère.» C’était l’époque où ils formaient une famille, jusqu’à sa douzième année. Quand il s’amusait à creuser des trous dans le sable et à nager dans la Méditerranée. C’était le temps des vacances et de l’insouciance. Jusqu’à ce que son père prenne la poudre d’escampette pour disparaître à jamais. Il lui faudra dorénavant construire sa vie autour d’un grand vide. Très vite sa mère ne fait plus semblant d’espérer un retour qu’elle sait improbable et poursuit sa carrière d’actrice, délaissant son fils. «Louise Denner a fait le métier, toujours juste, impeccable dans n’importe quel registre, du moins dans ceux qu’on lui proposait, des seconds rôles le plus souvent.» Et quand elle est privée «de ce frisson indescriptible, celui de monter sur une scène de théâtre», elle tient le coup en tournant de publicités, en commentant des documentaires. Elle sera aussi standardiste dans une compagnie d’assurance et serveuse dans un bar de nuit, «en banlieue pour ne pas être repérée par la profession.»
Pendant plus de trente ans, elle n’a rien dit à son fils qui est devenu «un homme de quarante-cinq ans qui aime les pardessus gris, un homme qui écrase le sable froid, un homme qui marche vers la mer.» Qui marche vers sa mère. Car Louise, qui était revenue à Argelès «pour retrouver la boîte noire des vols de sa vie» veut lui confier le manuscrit qui raconte sa vie, leur vie. Mais Julien veut-il entendre ce qu’elle a à lui dire? Il ne semble pas encore prêt et reprend le volant vers Paris.
Éric Genetet dépeint avec beaucoup de pudeur et de sensibilité ce chemin qu’emprunte le fils vers sa mère, vers cette vérité qu’il redoute après avoir trop longtemps voulu entendre. Car il a compris que «quand on a passé son temps à essayer de supporter le poids de ses souffrances, c’est très dur de trouver la force d’aimer.» Mais il a aussi compris qu’il va lui falloir se confronter à son passé pour pouvoir espérer se construire un avenir. «Maintenant, ils avancent ensemble contre le vent. Sous l’effet des tourbillons de sable, leurs yeux coulent. On pourrait croire que ce sont des larmes.»

Playlist


Con mil desengaños de Luz Casal rythme le roman

On pourrait croire que ce sont des larmes
Éric Genetet
Éditions Héloïse d’Ormesson
Roman
160 p., 16 €
EAN 9782350877877
Paru le 27/01/2022

Où?
à Argelès-sur-Mer dans les Pyrénées Orientales ainsi qu’à Paris et Lyon ainsi qu’à Grignan. On y évoque aussi de nombreux voyages à Madrid, Lisbonne, Berlin, Genève, Venise, Vérone, Florence, Rome, Naples, Prague, Liverpool, Dubrovnik, Florence ou encore au Maroc, du côté d’Essaouira et à Buenos-Aires.

Quand?
L’action se déroule de 1986 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Cela fait près de trente ans que Julien n’est pas retourné à Argelès-sur-Mer. C’est là-bas, sur la plage, que son innocence a volé en éclats. Là-bas que s’est installée sa mère, Louise, depuis plusieurs mois. Elle qui s’était promis de ne plus y remettre les pieds. Ce trajet qui le ramène vers de douloureux souvenirs, Julien n’a d’autre choix que de l’emprunter : sa mère a disparu. Du moins l’a-t-il cru. À quoi joue-t-elle ? Après tant de silence, qu’espère-t-elle encore de lui ?
À travers le portrait de cet homme en route vers son passé, Éric Genetet raconte les blessures vives de l’enfance et des non-dits. Mais au bout du voyage, la lumière inonde la plage et ouvre une nouvelle voie, celle de la réconciliation. L’avenir est toujours à construire.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
La Grande Parade
France Bleu Alsace (Jean-Brice Tandonnet)
Blog Les chroniques de Koryfée
Blog Entre les lignes (Bénédicte Junger)
Blog Carobookine
Blog Domi C Lire
Blog Lili au fil des pages

Les premières pages du livre
Août
Elle descendait l’escalier de l’immeuble. Il la reconnut tout de suite. Il avait eu envie de lui dire Vous êtes Louise, c’est bien vous ? Je suis Genio, oui, Genio Tardelli, l’été 86, celui de notre baiser ? C’est très loin, en effet. Moi, je m’en souviens. Mais un dixième de seconde lui avait suffi pour comprendre que sa nouvelle voisine ne le reconnaissait pas. Alors, pour ne pas la gêner avec son histoire – dans la vie la plus grande peur de Genio est d’être indélicat –, il lui avait juste souhaité la bienvenue en bafouillant deux-trois mots, puis il avait évoqué son métier pour lui dire quand même, vous êtes certaine de ne pas vous rappeler de cette aventure avec un jeune et beau chasseur d’images ?
– J’étais photographe, ici à Argelès, il y a longtemps !
– Ah oui ? Mon fils est photographe, il travaille à Paris, elle avait dit pimbêche en prenant la direction de la mer.
Genio Tardelli ne se trompait pas, ce parfum de jasmin et peut-être de bergamote dans son sillage était bien celui qui l’avait obsédé l’été où elle venait chercher ses tirages. À la plage, il ne remarquait en elle aucun changement d’attitude, mais dès que Louise Denner poussait la porte de son petit magasin de la rue piétonne, ses yeux se chargeaient d’électricité. Et puis était arrivé ce jour où, dans un soupir, elle avait dit « Genio, vous me faites de l’effet. » Ils étaient seuls, l’attirance était réciproque et irrépressible. Les corps s’étaient emballés, les étoffes déboutonnées, il l’avait entraînée à l’écart. Ils auraient fait l’amour, c’est certain, si un client n’était pas entré à ce moment-là, puis un deuxième client alors qu’elle attendait dévêtue, assise sur le stock de pellicules. Dans la fraîcheur de l’arrière-boutique, son désir s’évapora, c’était trop tard. Elle se rhabilla sans bruit et quitta les lieux en détournant la tête pour que personne ne remarque son égarement, cette folie passagère qui devait se voir sur sa figure rougie par la confusion et la barbe de trois jours du photographe.

Alors que la veille son horizon n’était que son horizon, trente-deux ans plus tard, il se retrouvait face à la femme qui lui avait donné le baiser le plus renversant de toute sa vie. Le seul baiser qu’il n’avait jamais oublié, le seul baiser qui n’avait jamais voulu mourir.
Mais Louise ne l’avait pas reconnu. Pire, elle affichait une glaciale distance. Celle dont les âmes solitaires sont faites.
Genio resta planté dans le hall d’entrée de leur immeuble, se mordant les lèvres, d’abord convaincu que le regard de Louise fuyait comme celui de ces gens qui, le passé trop lourd, ne prennent pas le risque de se souvenir, puis tremblant d’émotion en repensant à cette femme à tomber par terre qu’elle était autrefois. Sous le maquillage de Louise, il devinait son teint pâle, sous les reflets rouges ses cheveux gris. Les années, les siècles ont-ils une prise sur les amours interrompues, sur les amours de bord de mer ? Peut-être que la patine du temps n’a aucune importance. Peut-être qu’elles sont protégées du lichen ou de la rouille, qu’elles restent en suspension dans les embruns salés et ne font jamais naufrage. Peut-être qu’un jour, il faut les vivre enfin.

Avril, l’année suivante
Bonsoir Julien, je suis le voisin de votre maman. Son préféré. Enfin, je crois. Je ne veux pas vous inquiéter, mais… je me demande si Louise est avec vous. Elle ne m’a pas averti de son départ. C’est curieux, d’habitude, elle me prévient. Je vous téléphone depuis chez elle, j’ai un double des clés au cas où. Je me suis permis d’entrer dans son appartement et j’ai trouvé votre numéro écrit en gros sur des Post-it, voilà… N’hésitez pas à me rappeler. Je suis monsieur Tardelli, Genio Tardelli, le voisin du dessus à Argelès-sur-Mer, deuxième étage gauche.

Le fils de Louise a réécouté le message et, parce qu’il n’avait plus le choix, il est monté dans la Mercedes 280 SE rouge en direction du sud de la France. La scène s’est déroulée hier soir à Paris, presque trente-trois ans après le dernier été.

La lumière des phares déchire le demi-jour. Julien ouvre la vitre. Après des heures sans sommeil, l’air frais lui fait du bien, comme le bruit des vagues en contrebas. La station balnéaire est encore endormie. Elle ressemble à un parc d’attractions abandonné, les néons du casino sont éteints, les autos tamponneuses bâchées, mal rangées au milieu de la piste. Le soleil d’Argelès-sur-Mer bientôt se lève, pour Julien c’est la première fois depuis 1986.
Il n’a jamais parlé à quiconque de ce coin des Pyrénées-Orientales. Et ce qui le rend fou de rage, Julien, c’est que sa mère n’ait rien trouvé de mieux que de s’installer ici l’été dernier. À soixante-dix-sept ans Louise a changé de vie, elle a quitté Paris. Il n’a pas compris cette décision. Il peut s’énerver pour rien, Julien ; au sujet de sa mère, il a toujours de bonnes raisons de le faire.

Il ralentit à hauteur de l’hôtel Plage des Pins, prend à gauche côté mer. Lorsque la voiture entre dans le virage, il entrevoit sa gueule défoncée dans le rétroviseur. Il se gare à quelques mètres de l’immeuble de Louise, qu’il a repéré sur l’appli de son téléphone, et serre doucement le frein à main. Le moteur de la Mercedes dégage une vieille odeur d’huile brûlante. Il coupe le contact, pose son doigt sur la croix tracée au feutre rouge en bas de l’ancienne carte Michelin étalée depuis Paris sur le siège passager. Julien est bien arrivé à Argelès-sur-Mer. Il plie la carte et la remet dans la boîte à gants, exactement au même endroit, avec le carnet d’entretien. Il boit le fond de sa bouteille d’eau, qu’il jette sur la banquette arrière. Sa bouche est chargée des litres de café et des huit cent soixante-dix kilomètres d’asphalte avalés toute la nuit. Il enfile son bonnet, sort de la voiture, serre ses poings et étire ses bras vers le ciel en prenant une grande bouffée d’air. Il ferme la portière sans la claquer, pour ne réveiller personne ; les fantômes pourraient avoir envie de faire un tour de manège.

Sa première idée est de se précipiter chez sa mère. Mais il ne peut pas y aller directement. Tout le retient, son corps glacé de fatigue, la peur de ne pas la trouver et de la trouver aussi.
Il avance vers le rivage. Il remonte la capuche de son sweatshirt qui dépasse de son pardessus gris clair. Il l’aime, ce manteau, il se sent bien dedans. C’est un homme de quarante-cinq ans qui aime les pardessus gris. C’est un homme qui écrase le sable froid, un homme qui marche vers la mer.

Il s’arrête devant le portique en poutres carrées d’une balançoire. Elle n’a pas bougé depuis un siècle. Il s’assied sur le siège en bois, enroule les cordes au-dessus de sa tête comme le faisait sa mère avant de tout lâcher. Le môme est de retour chez lui, mais l’adulte s’en veut d’être là. Il se sent coupable de ressentir cette chaleur de l’enfance, de céder à la grandeur des souvenirs. Hier, il ne savait pas qu’il n’avait rien oublié.
Les juillettistes bronzaient, nageaient, s’entassaient, mangeaient des glaces à l’italienne, jouaient aux raquettes et reprenaient des tickets de train fantôme. Les manèges tournaient jusqu’au milieu de la nuit. Julien pense au goût des pralines aux cacahouètes, aux verres de grenadine et au bruit des glaçons qui se fissuraient à la surface de l’eau, à l’odeur sucrée des beignets à la crème, aux étalages de melons et de brugnons sur le chemin de la mer. Il pense aux jours de tiercé dans les cafés enfumés, aux bateaux de pêche et aux navires de croisière qui entraient dans les ports alentour, aux gens sur les pédalos et aux avions publicitaires suspendus dans l’air à lutter contre la tramontane. Le petit train blanc coupait l’ombre des maisons du bord de mer, les allées étaient pleines de vacanciers venus dépenser leur argent après la journée à la plage. Les haut-parleurs des voitures de cirque annonçaient le spectacle du soir sur la place principale. Certains étés, le Tour de France passait par là avec ses maillots jaune, vert et rouge, les mêmes couleurs que celles des drapeaux de baignade ; ils flottaient dans l’air selon le ciel, le vent et les courants. Julien était soulagé quand il était vert ; la mer serait calme, il naviguerait sur le canot pneumatique bleu clair que son père gonflait à la bouche et qui sentait la cigarette, il courrait sur le sable, aveuglé par la lumière en criant « Regarde papa, regarde ! »
Il se jetait dans les lames de la Méditerranée. Son corps percutait la vague, il disparaissait dans l’écume, puis réapparaissait, retrouvait son souffle, chassait le sel de son visage et se tournait vers ses parents. Louise se tenait dans l’ombre du parasol rouge, cachée derrière son chapeau de paille et ses lunettes noires, elle lisait un magazine ou un roman. Serge dormait, allongé sur le dos. Julien revenait sur sa serviette. Le soleil lui séchait la peau et il recommençait. Entre deux bains, il écoutait le murmure de la mer et rêvait d’aller jusqu’au large, loin derrière les houles légères. Au début du dernier été, son père lui avait promis qu’ils nageraient ensemble, entre hommes, pour atteindre le graal, les bouées jaunes. Plusieurs fois, Julien avait demandé « on y va aujourd’hui papa », Serge avait répondu « peut-être demain ».

Tout est encore là, les balançoires, les espoirs, le vent, le sable, la mer, les mots de son père. Il n’en parle jamais. C’est comme ça, comme un accord tacite qu’il n’a passé avec personne. Depuis le dernier été, Argelès est l’autre nom du chagrin.

Julien ouvre son manteau gris et se met à courir. Il court, il accélère et, après quelques mètres, sur le terrain de jeu de sa vie, il shoote dans le ballon en cuir rouge et blanc de son enfance, il marque un penalty, lève les bras, change de direction, engage un nouveau sprint, fait quelques passements de jambes et une passe en profondeur, la balle lui revient et, sans contrôle, il tente une reprise de volée. C’est le deuxième but, en pleine lucarne, c’est magnifique ! Ce mouvement du pied qui déclenche la frappe, au ralenti, c’est du grand art ! Il stoppe son match et se laisse tomber en croix à l’endroit exact où il s’installait avec Serge et Louise. La même place tous les ans sur le sable brûlant de juillet, comme si elle était marquée d’une croix rouge sur une carte routière. Un matin du dernier été, Julien s’est réveillé vers neuf heures. Il a bu un verre de lait et il a trouvé que la tête de sa mère n’était pas celle des autres jours. La Mercedes rouge n’était pas devant la porte. Louise avait fini par dire : « Ton père nous a quittés cette nuit. »

L’absence d’un père est un volcan. On oublie sa menace, mais ses coulées de lave brûlent le cerveau quand le temps s’immobilise au milieu d’un tube du groupe Téléphone, sur un circuit de voitures électriques, sur l’encadrement d’une porte crayonnée de traits à intervalles irréguliers pour indiquer la taille de l’enfant, sur un œuf dur juste avant de casser la coquille, juste avant la mayonnaise, sur le miaulement d’un chat de gouttière, sur la trajectoire d’un ballon vers la lucarne d’un but au Parc des Princes, sur un dimanche au Jardin d’acclimatation où Louise, Serge et Julien se promenaient en mangeant des gaufres avant un tour sur le boulevard Périphérique avec la Mercedes, sur un jour au marché couvert des Enfants-Rouges où Serge emmenait Julien, ils achetaient une belle volaille et des pommes au four pour le déjeuner et ils entraient au bistro, le fils lisait les résultats sportifs et buvait un verre de grenadine rempli de glaçons qui craquaient dans l’eau, le père commandait un pastis, la cigarette collée à la bouche il cochait des cases sur les tickets de tiercé. Il parlait peu. Les grands ne font pas attention aux petits quand ils jouent de l’argent, mais Julien aimait ces silences-là dans le vacarme du samedi matin, ces silences qui n’ont rien à voir avec l’absence.

Depuis son balcon, un bol de café noir entre les mains pour supporter la fraîcheur de ce matin d’avril, Genio Tardelli devine au premier coup d’œil que celui qui court, frappe dans un ballon imaginaire, marque deux buts, lève les bras au ciel et se laisse tomber sur le sable est Julien, le fils de Louise Denner. Ça lui fait bizarre de le revoir. Il y a trente-trois ans, il n’était qu’un môme qui tirait la langue sur toutes les photos.

Dans les années quatre-vingt, les artistes gagnaient bien leur vie dans les rues et sur les plages d’Argelès. Des photographes en jean pattes d’éléphant slalomaient entre les parasols. Tardelli était l’un d’eux. Pour résister au soleil, il portait une large chemise blanche. Il avait les idées belles, la crinière abondante et rebelle, son Olympus à la main et son sac en bandoulière. En fin de journée, il attendait les clients dans sa boutique photo au cœur des allées marchandes. Plus tard, il l’avait cédée pour s’installer dans une station de montagne. Il s’était marié. Sa femme l’avait quitté pour un autre et il était revenu à Argelès.
Genio est plus adroit de ses mains qu’avec les moyens de communication modernes, mais il s’amuse à poster ses images sur Instagram. Lorsqu’il lit les commentaires dithyrambiques de ses abonnés, il oublie que son heure de gloire est passée il y a bien des années. Le temps où il vendait ses œuvres pour des centaines de francs n’avait pas duré, il s’était vite remis à faire des travaux à la petite semaine, courant les mariages, les journées portes ouvertes, les pots de départ avec les verres de champagne en rang d’oignons, enterrant son talent sans faire de sentiment.
Sa chevelure moins abondante a blanchi, comme sa barbe de cinq jours sur son visage marqué et arrondi par les années. Aux grandes théories, à l’entre-soi, à l’autosatisfaction, Genio Tardelli préfère la discrétion d’un regard. Fidèle d’aucune église, il supporte l’indifférence, pas le dégoût des choses. Ici les gens l’aiment bien, il a la réputation d’un type charmant, un homme droit.

Sur le sable, Louise allongeait trois serviettes bleues. Serge plantait profondément le pied d’un parasol rouge en fumant une Peter Stuyvesant. Julien plongeait aussitôt dans les vagues. Quand Genio arrivait à leur hauteur, il baratinait. C’était son métier et il avait l’art de faire plier les estivants regardants sur les dépenses. Ce n’était pas le cas de Serge et Louise, chaque jour ils se laissaient convaincre facilement : elle criait « Julien, viens là un instant, on va faire une photo avec le monsieur ». Genio disait « Petit, installe-toi avec tes parents », il invitait Serge à se déplacer légèrement, mais le père faisait mine de ne rien entendre. Pour se donner une contenance sur les photos, le môme, mouillé et recouvert de sable de la tête aux pieds, faisait des grimaces. Son extravagance énervait sa mère. Le père, le visage fermé, ne bronchait pas. Il retournait sa cigarette pour en allumer une autre avant que la première ne soit totalement consumée. « Voilà, parfait, ne bougez plus. » Julien était fasciné par cet artiste itinérant, par son allure, sa façon de s’habiller, de parler, la dextérité avec laquelle il maniait son appareil, pour lui c’était ça la liberté. Être photographe sur la plage d’Argelès. Son envie de faire ce métier est née là. Il avait demandé un reflex pour son anniversaire. Serge avait promis de lui acheter le meilleur.
Tardelli cadrait et appuyait sur l’obturateur de son argentique. Il donnait le ticket avec l’adresse où retirer les images et poursuivait sa progression. Julien le regardait s’éloigner. Ses talons glissaient de ses tongs et s’enfonçaient dans le sable brûlant.
Les années précédentes, Louise n’allait jamais voir les photos, mais en 1986, prétextant des achats à effectuer, elle laissait Serge et Julien prendre un verre au bistro et elle se rendait dans la boutique de Tardelli.

Il y a neuf mois, début août, Genio était seul. « Morne et seul », écrivait Paul Verlaine qu’il ne lisait plus. Parfois, à la manière de son poète préféré, il rêvait de conversations amoureuses, d’échanges passionnés et tendres, pour oublier que sa vie se terminait dans la râpeuse latitude d’un bord de mer. Il y a neuf mois, début août, tout a changé. Un lundi matin, le jour de son emménagement, il a reconnu immédiatement Louise Denner, même si trente-deux ans s’étaient écoulés. Pour être plus précis, il a d’abord identifié un tatouage sur son bras droit. Six lettres, dans le sens de la hauteur, IHA BLE. Elle le porte depuis ce temps ancien où elle passait ici ses vacances en famille.

Le soir du baiser, dans les rues d’Argelès, Genio avait déambulé au hasard, ne sachant pas s’il était heureux ou désespéré. Un instant, il avait bien cru apercevoir Louise, Serge et Julien parmi la foule, entre le bois des pins et les manèges. Il aurait juré qu’elle dégustait une glace à la fraise.
Ce même soir, personne ne se doutait que la joie plus intense qui se lisait sur le visage de Louise n’était pas seulement le reflet du bonheur des vacances et de la lumière des lampions multicolores qui éclairait la ville. Elle pensait à Genio, à son audace, à son odeur, à sa douceur, à sa façon de la saisir. Son désir était monté plus haut qu’elle n’avait jamais pu l’imaginer. Personne ne se doutait que son rythme cardiaque accélérait quand elle revoyait la scène de l’arrière-boutique. Cet instant où elle avait succombé au charme d’un photographe vagabond.

Depuis l’été 86, elle laissait les hommes à distance, pas question d’envisager le moindre début d’intimité. Genio Tardelli ne faisait pas exception, mais ces derniers temps, la Parisienne était moins sauvage. Leur complicité s’était renforcée au fil des jours et de leurs conversations autour d’un petit vin de pays. Ils étaient amis, ils allaient au cinéma, ils prenaient des verres au Café Novo. Elle avait confiance en lui. La preuve, elle lui avait laissé un double de clés, au cas où.

Il y a deux jours, Genio Tardelli a craint que Louise ait eu un problème, un malaise, une attaque ou, pire, qu’elle soit décédée, parce que ces choses-là arrivent, c’est dans les journaux. Il n’entendait pas les chansons de Luz Casal qu’elle mettait en boucle d’habitude. Il avait d’abord pensé que cela lui faisait des vacances, puis très vite, que ce n’était pas normal. Il était descendu, avait frappé à la porte. Aucune réponse. Il avait hésité à pénétrer dans l’appartement, imaginant son corps sans vie allongé sur le sol, dévoré par les nombreux chats sauvages qu’elle nourrissait et qui entraient et sortaient à leur guise par la fenêtre entrouverte de la salle de bains. Finalement, n’écoutant que son courage, il avait déverrouillé la serrure.

Les rideaux étaient à moitié tirés. Le logement avait l’aspect d’une nature luxuriante. Des plantes vertes et des vases garnis de fleurs fraîchement coupées étaient posés un peu partout. Les derniers rayons du soleil circulaient entre les feuilles des frangipaniers, des figuiers de Barbarie et des orchidées et se reflétaient dans les chromes des appareils ménagers. Deux siamois et un chat de gouttière rôdaient en attendant un repas incertain. Leurs miaulements rompaient le silence.
« Louise ? Louise, vous êtes là ? »

Comme un détective expérimenté, Genio fit le tour de l’appartement accompagné des chats et d’un sentiment d’exaltation étrange. Dans le réfrigérateur, deux bouteilles de blanc entamées et une boîte de six œufs bio se battaient en duel. Plus bas, un sachet dégageait une forte odeur de poisson frais à côté d’un saladier fermé par une feuille d’aluminium, il n’osa pas vérifier son contenu. Il pensa qu’un cambrioleur avait pu assassiner sa voisine, la découper à la scie avant de stocker les morceaux, que le rapport de police indiquerait des taches de sang invisibles à l’œil nu sur le carrelage, qu’il allait découvrir le tueur en se retournant, mais surtout qu’il abusait trop des séries télé. Il ne trouva aucun corps, aucune trace de lutte ou de départ précipité.
Genio Tardelli repéra un numéro de portable écrit au marqueur rouge sur des Post-it collés les uns à côté des autres sur un mur de la cuisine, au milieu d’un mélange de cartes postales, de tickets de spectacle et de cinéma, de polaroïds. Il composa le numéro avec le téléphone fixe accroché au mur et laissa un message.

Julien n’avait aucune envie de quitter Paris, pas envie de gérer ça maintenant, pas envie d’aller dans ce lieu de l’enfance qu’il a tant aimé. Depuis l’installation de sa mère au bord de la mer, il a refusé toutes ses invitations, même pour Noël. Mais il n’avait plus le choix, le message de Tardelli lui trottait dans la tête comme une archive sonore de mauvaise qualité. Je me demande si Louise est avec vous… le voisin du dessus à Argelès-sur-Mer, deuxième étage gauche… Elle ne m’a pas averti de son départ… C’est curieux… monsieur Tardelli, Genio Tardelli… N’hésitez pas à me rappeler… Argelès-sur-Mer… Julien alla chercher la Mercedes rouge au garage et prit la route.

En décembre, c’est Louise qui était montée à Paris. Pour le réveillon, elle avait préparé son traditionnel ceviche accompagné de frites épaisses et, rapidement, ils avaient allumé la télévision. Il n’y avait rien. Ils l’avaient regardée quand même. Julien avait dit trois mots de ses projets de photos. Sa mère avait tendu une oreille distraite avant de changer de sujet, quelque chose sans aucun rapport : « Qu’est-ce que c’est devenu sale Paris ! C’est rare la neige à Noël, c’est navrant! »

Extraits
« Cette nuit vers Argelès lui rappelait ses jeunes années. Entre vingt et trente ans, il avait roulé des milliers de kilomètres sur les autoroutes reliant les métropoles européennes avec cette voiture. Madrid, Lisbonne, Berlin, Genève, Rome, Prague, Liverpool, Dubrovnik, Florence, des journées entières, et des nuits aussi, s’arrêtant dormir sur des parkings déserts, pour faire des photos qu’il essayait de vendre aux agences. Il logeait ici ou là, sillonnait les villes avec son reflex. La Mercedes tournait comme une horloge. Pas une seule fois elle n’était tombée en panne. Il se disait que Serge veillait sur elle. Cette auto était le symbole des années heureuses.
Lorsque le soleil tapait fort sur les sièges, Julien retrouvait les odeurs de son père, mélanges de sueur et de cigarettes, et l’essence de jasmin de sa mère. » p. 33

« Louise Denner a fait le métier, toujours juste, impeccable dans n’importe quel registre, du moins dans ceux qu’on lui proposait, des seconds rôles le plus souvent. «Une existence entière sur le plateau, ce n’est pas donné à n’importe qui et c’est bien là ma réussite», confesse la comédienne. Il y a quelque chose de formidablement arrogant sur le visage d’un acteur quand il formule ce mot, plateau. Quelque chose qui le place au-dessus des autres, privés de ce frisson indescriptible, celui de monter sur une scène de théâtre. C’est si fort que Louise oublie les années où elle a travaillé pour remplir le réfrigérateur, tenir le coup, compléter son nombre de cachets d’intermittente du spectacle et arrondir les fins d’années moroses. Elle avait tourné quelques publicités, enregistré des commentaires de documentaires, accepté un boulot de standardiste dans une compagnie d’assurance, ou même servi dans un bar de nuit, en banlieue pour ne pas être repérée par la profession.
Lorsque les rentrées d’argent étaient insuffisantes, qu’elle ne trouvait ni rôle, ni travail, elle allait au combat avec la volonté d’un général républicain, armée de deux sacs en bandoulière. Arrivée aux caisses des magasins d’alimentation, elle déballait uniquement celui qui était le plus rempli. Et repartait, ni vue ni connue. Elle disait que c’était bien elle cette expression, ni vue ni connue, les tranches de jambon, les Apéricubes, les paquets de gâteaux Lu et le champagne sont bien meilleurs quand on les a volés. Dans les périodes plus florissantes, elle chapardait quand même un ou deux trucs pour ne pas perdre la main. Ce jeu était une révolte. Elle ne connaissait aucune drogue plus forte que la comédie, mais piller un supermarché lui procurait une dose d’adrénaline indispensable à sa survie. » p. 54-55

« Les mots? Quels mots? De quoi tu parles? Des mots de mon enfance si joyeuse, des mots de l’endroit où ma vie a basculé l’été de mes douze ans? Je te rappelle les faits? Ils racontent quoi tes mots? Mes jeux insouciants sur cette plage? Mes plongeons dans la Méditerranée qui n’intéressaient personne? Tu vas m’expliquer pourquoi tu ne m’as plus parlé de mon père? Pourquoi tu t’es installée ici trente-deux ans après? Pourquoi, putain? Tu vas me révéler le contenu de votre dernière conversation? J’ai quarante-cinq ans putain ! Quarante-cinq ans! Tu te rends compte que tu ne m’as jamais rien raconté, même pas le début, ce qu’il y a eu de beau entre vous. Tu te rends compte que tout ça a manqué à ma vie, que tu m’as jeté comme une merde à chaque fois que je t’ai posé des questions, Je pourrais porter plainte pour tentative d’abandon d’un enfant de douze ans!
– Je crois qu’il est possible de faire autrement désormais. »
Elle mesure, si elle en avait besoin, le désert qu’est devenue sa vie.
« Ah oui? Ce n’est plus interdit maintenant? Tiens, j’ai une question: c’était quoi son métier? Qui il était vraiment? Tu as passé des siècles à éviter le sujet, et subitement, un soir d’avril à Argelès, tu as fait un ceviche, tu me balances que c’était son plat préféré, ce que j’ignorais évidemment, et on en parle?
– Julien, les miracles n’existent pas dans les relations humaines, faut du temps pour expliquer les choses, même les plus simples, cela prend parfois des années.
– Mais là, il s’agit de décennies, de ma vie bordel. » p. 63

« Louise sort elle aussi du café, arrive à la hauteur de Julien, et pour la première fois depuis l’enfance, elle attrape son bras. Maintenant, ils avancent ensemble contre le vent. Sous l’effet des tourbillons de sable, leurs yeux coulent. On pourrait croire que ce sont des larmes. » p. 81

« Il y a deux catégories de malheureux, ceux qui creusent leur tombe et ceux qui n’ont pas de pelle. » p. 109

« Quand on est élevé dans le secret des choses, on reproduit ce silence intimement, infiniment. Quand on a passé son temps à essayer de supporter le poids de ses souffrances, c’est très dur de trouver la force d’aimer. » p. 152

À propos de l’auteur
GENETET_eric_Philippe_MatsasÉric Genetet © Photo Philippe Matsas

Né en 1967, Éric Genetet vit entre Strasbourg et Paris. Il est l’auteur de plusieurs romans dont Le Fiancé de la lune, sélection Talents Cultura 2008, Tomber, lauréat du prix Folire 2016, et Un bonheur sans pitié. (Source: Éditions Héloïse d’Ormesson)

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Oiseau

SKADEN_oiseau

  RL-automne-2021

En deux mots
Dans un futur assez lointain, une poignée d’hommes et de femmes trouve refuge sur une planète où ils ne disposent guère que de quoi survivre, mais ils s’accrochent. Un groupe de Terriens débarque un siècle plus tard et vient remettre en cause l’équilibre déjà très fragile de la communauté.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

L’homme est-il un loup pour l’homme?

Dans ce roman d’anticipation, le norvégien Sigbjørn Skåden imagine un petit groupe d’humains installé sur une planète lointaine et qui voit débarquer des Terriens, sans savoir si ces nouveaux arrivants sont un espoir ou une menace.

Nous voici dans un monde qui pourrait fort bien être le nôtre dans moins d’un demi-siècle. L’un de ces instants de bascule, d’un combat pour la survie de l’humanité dans un environnement devenu de plus en plus hostile. Sur une planète non répertoriée pour l’instant vit une poignée de survivants, un peu plus d’une trentaine d’hommes et de femmes qui ont trouvé refuge sous un dôme qui leur permet d’assurer leurs besoins vitaux. Pourtant, ils disposent tout de même d’une certaine technologie, notamment d’écrans leur permettant de communiquer, car la parole a laissé place à l’écrit. Pour le reste, les animaux ont disparu et les repas sont tous à base de graines et de céréales, véritable viatique dans cet univers hostile ou même le jour et la nuit ne sont plus réguliers.
C’est dans ce contexte que débarquent les Terriens partis à la recherche d’exilés. Sur leur planète qui compte désormais plus de neuf milliards de personnes, la vie est aussi devenue de plus en plus difficile, les ressources s’amoindrissant toujours davantage.
L’arrivée de ces explorateurs n’est pas pour autant vécue comme une délivrance par les autochtones qui craignent notamment que leur infériorité dans le domaine scientifique et technologique ne se retourne contre eux, qu’ils deviennent des vassaux des nouveaux arrivants.
La première phase de la cohabitation est pourtant prometteuse, les messages d’encouragement et les promesses de soutien donnent même à certains l’impression que ces visiteurs seront leurs sauveurs, qu’ils pourront les aider à reconstruire leur histoire engloutie dans une perte de données et de toutes archives. Restent donc l’amour et la haine, la solidarité et le conflit.
Sigbjørn Skåden, qui se bat pour préserver l’identité des Sami dans une Norvège qui semble ne les considérer que comme une ethnie folklorique, dépeint cette guerre pour la survie d’un peuple dans une dystopie qui scinde le récit en deux époques, l’année 2048 et l’année 2147 et permet au lecteur de basculer de l’espoir au désespoir, de la paix à la guerre, de la vie à la mort. Les perspectives sont sombres, mais le roman est captivant, notamment par une écriture très éloignée des grandes épopées. Ici, il n’est pas question de retracer à la manière d’un Robinson Crusoé, le quotidien des habitants pour se nourrir et se protéger d’une nature hostile, pas davantage de faire étalage de découvertes scientifiques et de la supériorité du génie humain, mais de contempler ce monde qui n’offre plus guère de perspectives. Et nous oblige à nous poser les vraies questions. Existentielles. Vitales.

Oiseau
Sigbjørn Skåden
Agullo éditions
Roman
Traduit du norvégien par Marina Heide
160 p., 12,90 €
EAN 9782382460054
Paru le 7/10/2021

Où?
Le roman est situé sur une planète non répertoriée.

Quand?
L’action se déroule dans le futur, en 2048 et en 2147.

Ce qu’en dit l’éditeur
2048. Heidrun s’adresse à sa fille: en tant que première enfant née sur Home, elle incarne l’avenir des hommes sur cette planète. C’est là que se sont installés les passagers de l’expédition UR après avoir quitté la Terre, à bout de ressources. Mais la vie n’a rien à voir avec celle qu’ils ont connue: le climat est rude, la temporalité différente et aucun son ne parvient à percer le lourd silence qui règne là. Heidrun confie à sa petite le rôle de l’oiseau, celle qui saura les guider tous vers la lumière. 2147. Un siècle plus tard, la poignée d’hommes qui survivent difficilement sur Home rendent tous les jours hommage à leurs ancêtres, les pionniers. Mais un jour, leur quotidien est bouleversé par l’arrivée d’un vaisseau à bord duquel se trouve une équipe venue de la Terre. Tout le monde ne voit pas d’un bon œil cette intrusion : ces étrangers apportent-ils un nouvel espoir ou leur venue signera-t-elle la fin de la petite communauté ? Quel genre d’avenir nous attend si nous quittons la Terre ? Quels seront nos plus grands défis ? Les conditions de survie difficiles ou la nature humaine ? Telles sont quelques-unes des questions à la base de ce roman contemplatif qui saura donner goût à la science-fiction aux plus réfractaires.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Goodbook.fr
Blog Le nocher des livres
Blog Les lectures du Maki

Les premières pages du livre
« 2048
Su, réveille-toi. Je vais te raconter une histoire. L’histoire de quelqu’un qui a découvert une planète inconnue. Tu entends, Su, ma petite fille ? Des gens sont partis dans un vaisseau qui portait le nom d’un oiseau, ils ont voyagé loin, longuement, jusqu’à trouver une tempête. Ils s’y sont précipités tout en sachant qu’ils ne pourraient jamais faire demi-tour, à des années-lumière de tout ce qu’ils connaissaient. Réveille-toi, Su, il faut que tu m’écoutes. Écoute ce que maman a à te dire. De l’autre côté, il y avait une planète. Ils l’ont appelée Sedes, parce que ce serait leur nouveau chez eux. Au bout d’un moment, une petite fille est née là-bas. C’était toi, Su. C’était toi.

Extrait du journal de bord
DE L’AUTRE CÔTÉ DE LA PLANÈTE, IL Y A L’OCÉAN. GRAND-PÈRE M’Y A EMMENÉE UN JOUR, AVANT QUE LES DERNIERS AVIONS NE SOIENT IMMOBILISÉS À TERRE. C’ÉTAIT L’APRÈS-MIDI, IL S’EST POSÉ SUR LE RIVAGE ET NOUS NOUS SOMMES INSTALLÉS LÀ POUR REGARDER L’INFINITÉ DU LARGE. AVANT LE COUCHER DU SOLEIL, DES TOURBILLONS SONT APPARUS, DES SPIRALES QUI SE SONT MATÉRIALISÉES UNE À UNE DANS LA DENSE COUCHE DE NUAGES ET SONT TOMBÉES DU CIEL, VERS LA SURFACE HOULEUSE. NOUS SOMMES RESTÉS LONGUEMENT LÀ, TANDIS QUE LA LUMIÈRE S’ÉVANOUISSAIT À L’HORIZON, DES CENTAINES DE TOURBILLONS S’AGITAIENT À FLEUR D’EAU, FRONÇAIENT LA NOIRCEUR DE L’OCÉAN.

2147
Le matin, le vent souffle. La lumière d’un soleil. Dans une zone montagneuse, au creux d’un petit renfoncement, un homme se redresse en position assise, à l’abri d’une tente en forme d’œuf. Il s’étire. Le paysage est aride et désert, seules quelques saillies rocheuses viennent percer le sable rouge, pas un brin de verdure, pas un mouvement, tout est statique, mort, sauf les bourrasques qui balaient le sable épais, fait non de grains mais de débris écarlates.
L’homme dans son œuf commence à manger. Un bruit omniprésent monte aux alentours, un bruissement subtil qui se lève avec la lumière matinale et se pose telle une nappe monotone sur le paysage. D’un geste lent et calme, il se nourrit et s’hydrate, tandis que le soleil grimpe de plus en plus haut au-dessus des crêtes. Une fois son repas terminé, il glisse l’emballage dans un sac et enfile un casque. Puis il replie la tente d’un seul geste et la fourre dans le sac. Sa combinaison est rouge, elle aussi, d’un rouge plus clair que la terre, et son casque d’un blanc fané, orné d’une visière transparente qui lui couvre tout le visage. Le tissu du vêtement s’agite quand l’homme se lève et fait face au vent, le nez pointé vers la montagne.
Il se met à escalader le versant. Ses pieds s’enfoncent dans le sol sans laisser de traces ; dès qu’il lève le talon, du sable ruisselle et comble le trou, comme si aucun être humain n’était jamais passé par ici. Au sommet du col, il s’arrête. Le paysage montagneux s’étire de toutes parts, rouge et désert. Le soleil est perché au-dessus de sa tête et le bruit s’est intensifié, le bruissement sourd a laissé place à un crépitement perçant, une vibration dans l’air qui vous transperce la chair et érafle le squelette. À l’aide d’un appareil qu’il sort de son sac, il fait quelques mesures de routine, alors que le vent redouble de force, tiraille le tissu de sa combinaison, lèche le sable au sommet. Les rafales s’acharnent sur lui, s’abattent en pellicule sur sa visière. L’homme reste immobile un instant, les yeux plissés vers le jour naissant, avant de ranger l’appareil, de tourner le dos au soleil et de redescendre là d’où il vient.

La lumière se dissipe. La vallée est une langue, un versant qui s’incline depuis les hauteurs pour venir se coucher au fond d’une profonde cuvette. Outre de petits reliefs qui rompent çà et là le sable rouge, le paysage est plat, monotone, rébarbatif. Quand l’homme franchit le passage qui y mène, l’obscurité a commencé à s’imposer. Dans la cuvette en contrebas, la lumière se diffuse à la manière d’une lanterne, un grand dôme éclaire peu à peu le crépuscule. L’homme se hâte dans cette direction. En s’aplanissant, le terrain s’élargit pour former un arc de part et d’autre de la vallée bordée de parois rocheuses escarpées qui, tout au fond, s’arrêtent sur un mur massif enfermant le tout dans un cocon.
Arrivé en bas, l’homme ralentit. Ses pas se font plus agiles, plus légers. Il coupe de biais, se dirige vers le côté de la vallée, où une imposante terrasse naturelle forme un toit, un léger appentis. Aux alentours, le sable est plus sombre, d’une teinte plus profonde, rouge bordeaux. Une vaste zone sableuse aux grains plus fins, plus collants, comme du terreau. Ce sont les vestiges des excavations, d’importantes quantités de terre ont été extirpées d’ici et acheminées ailleurs.
L’homme se penche, en attrape une poignée, la verse dans un étui qu’il a extrait de son sac, avant de se retourner d’un coup et de repartir vers le dôme lumineux, plus loin dans la vallée.
Même ici, le vent malmène la combinaison, les bourrasques remontent jusqu’à la crête et s’emparent de l’homme. Une fois tout près du but, il constate que la lumière du jour a presque décliné, mais celle du dôme l’éclaire de plus en plus. Une porte s’ouvre.
La pièce est une cellule isolée, un espace intermédiaire qui sépare le dehors du dedans. L’homme attend là sans bouger que s’allume un indicateur vert. Il retire alors son casque, libère un entremêlement d’épais cheveux noirs, il a les traits jeunes, le teint pâle et lisse, les yeux clairs, limpides. Après avoir retiré ses vêtements d’extérieur, il approche du mur qui donne sur le dôme et entre, aussitôt la porte ouverte.
La zone urbaine baigne dans une couleur mate et argentée, un reflet blême venu du soleil artificiel illumine les façades et les toits. L’homme marche entre les bâtiments. MONTIFRINGILLA, lit-on en lettres rouges flamboyantes dans son dos, au-dessus de la porte par laquelle il s’est glissé.
Des ombres tombent dans les ruelles, de petites poches d’obscurité. Il n’y a pas âme qui vive. Le toit du dôme est transparent, il fait sombre au-dehors, le crépitement perçant s’est tu, on n’entend pas un bruit, pas même le son des pas. Là où la ville prend fin pour laisser place à une grande zone cultivée qui s’étend sur tout le périmètre, l’homme pénètre dans une petite maison. Sans prendre la peine d’allumer, il traverse le séjour en direction de la cuisine, avance à tâtons à la lueur qui filtre de l’extérieur. Il attend d’être arrivé dans la salle de bains pour allumer, et s’observe dans le miroir. De sombres poils de barbes naissants lui criblent le menton, percent sa peau d’émail. L’eau coule à grand jet du robinet, au lieu de s’engouffrer droit dans la bonde, elle forme un maelström dans le lavabo. L’homme se baisse et se passe de l’eau sur le visage. Dehors, l’obscurité devient plus profonde.
Lorsqu’il se couche dans sa petite alcôve, la maison est de nouveau plongée dans le noir. Il dort. Et quand il se réveille, il voit une silhouette qui le regarde, assise dans la pièce. Il se redresse, bat des cils, allume la lumière.
Maman ? écrit-il sur un clavier laissé à son chevet. Maman, qu’est-ce qu’il y a ?
Ses paroles apparaissent sur un panneau mural.
Sa mère lui sourit.
Rien, écrit-elle. Je voulais juste être sûre que tu sois bien rentré.
Il fait noir. L’homme l’observe d’un air troublé.
Tu ne dors pas ?
Le vent se déchaîne depuis le coucher du soleil, le temps n’a jamais été aussi long, écrit-elle. La nuit dure depuis près de douze heures.
L’homme jette un œil par la fenêtre de l’alcôve. L’obscurité est toujours aussi profonde, mais les nuages filent à vive allure dans le ciel.
Tu as attendu longtemps ? écrit-il. Que je me réveille ?
Sa mère est assise sur un tabouret escamotable accroché au mur, dans un coin de la pièce. La lumière du lit jette des ombres sur son visage. Toute sa figure s’éclaire lorsqu’elle se penche en avant. Il fait bon.
Mais non, répond-elle, et elle lui passe la main dans les cheveux. Je mets en route le petit déjeuner?

Dans la cuisine, une seule lampe est allumée, une fenêtre au plafond donne sur la voûte, le toit du dôme et le ciel qui le surplombe, et une autre, dans un mur, sur le champ. Au-dessus courent des nuages isolés dans le noir, ils apparaissent dans la clarté des sources lumineuses qu’ils dissimulent, des étoiles qu’ils camouflent un instant pour ensuite les révéler.
Quand l’homme entre dans la cuisine, il trouve sa mère penchée sur la cuisinière, elle mélange le contenu d’une petite casserole sans prêter attention à lui. Il s’assied, la table est déjà mise. La vieille femme regarde d’un œil distrait le champ et les nuages qui filent dans le ciel, lui reste là, à l’observer.
Je ne me rappelle pas avoir jamais connu une tempête aussi violente, écrit-il au bout d’un moment.
Le texte apparaît sur un écran sphérique au-dessus de la table, mais sa mère, plantée devant la cuisinière, dos tourné, ne le voit pas. Il laisse ses paroles en suspens, le temps qu’elle se retourne, en vain. Il appuie alors sur une touche du clavier, et le texte passe sur un écran intégré à sa combinaison, au niveau du torse. Puis il s’approche de sa mère et lui prend délicatement l’épaule. Elle sursaute et se retourne, s’empressant d’afficher un sourire.
Tu m’as fait peur, écrit-elle, je ne t’avais pas vu.
Non, poursuit-elle, en réponse à ce qu’elle lit sur le torse de son fils, moi non plus.
La journée sera terriblement longue, peut-être la plus longue de l’histoire de Home, écrit-il.
Oui, peut-être.
Le calme règne dans la ville, personne n’a encore mis le nez dehors, mais quelques maisons sont allumées, des ombres glissent aux fenêtres, certains sont réveillés, ils attendent que le jour se lève. La mère retire la casserole du feu, elle l’apporte à table et s’installe sur le tabouret, en face de son fils.
Mange, écrit-elle, tant que c’est chaud.
Ils partagent le repas en silence, regardent par la fenêtre le périmètre du dôme et au-delà. La vieille femme mange lentement, elle porte tant bien que mal la cuillère à sa bouche, mâche tout en reposant sa main sur la table, pour répéter ce geste encore et encore. Elle a le visage maigre, les joues creuses, le teint hâve et flétri, grisâtre comme le papier qui se décompose en cellulose.

L’eau qui jaillit d’une fissure au pied de la montagne, en haut de la vallée, forme une rivière qui longe tout le territoire jusqu’à la paroi inférieure, où elle s’engouffre dans un trou dans la roche, disparaissant aussi soudainement qu’elle apparaît. Un cours éternel et indomptable, d’une force brutale, un flot blanc qui se précipite à travers la vallée, la seule source d’eau à ciel ouvert de la planète, en plus de l’océan à l’opposé.
Lorsque l’homme sort de chez lui, qu’il referme la porte de la maison, le jour a commencé à se lever. La lumière se faufile sur les bâtiments bas, s’installe sur les façades. Des nuages épars dissimulent un instant le soleil puis glissent plus loin, mais dans le dôme l’air est immobile et la température stable, seul un bruissement croissant vient perturber le silence, l’écho de la clarté du jour.
Il marche entre les maisons en direction du centre-ville, traverse une place puis s’introduit dans un bâtiment différent des autres, une construction à deux étages au toit vitré. La centrale de contrôle. Un cylindre de verre constitue le cœur du bâtiment : l’observatoire. Au sommet, un gigantesque télescope pointé vers la voûte est installé en contrebas d’une salle d’observation, avec un grand écran incurvé qui couvre tout un mur, ainsi que des machines, des chaises et une table. Un homme est assis là, seul, le regard fixé sur l’écran, sur les mesures qu’il parcourt à l’aide du tableau de commandes devant lui. Il est plus âgé, presque aussi vieux que la mère. Son nom, Ansgar, est cousu à points serrés sur sa combinaison, côté gauche.
Tu as interrompu l’excursion, écrit-il sans se retourner quand l’homme entre dans la pièce.
Ses paroles s’affichent sur le grand écran. Il pivote sur sa chaise, le salue d’un aimable hochement de tête. L’homme répond avec un sourire et prend place sur la chaise voisine.
On vérifie les résultats ensemble depuis le début ? suggère Ansgar. J’y ai jeté un œil, tout semble normal, mais c’est toujours mieux de regarder à deux.
Oui, tu n’es plus tout jeune, quelque chose pourrait t’avoir échappé, répond l’homme.
Peut-être, écrit Ansgar, le sourire aux lèvres.
Les analyses forment une masse flottante qui glisse lentement sur l’écran. Personne ne prononce un mot. L’homme s’enfonce dans sa chaise. À travers la baie vitrée, il voit sa mère, seule au milieu du champ. Elle va et vient dans le périmètre, tâte distraitement une pousse puis une autre, le visage tourné vers le fond de la vallée et sa formation de trente-quatre obélisques qui se dressent là où la rivière disparaît dans la roche. Un bosquet de pierre au milieu du paysage plat. À intervalles réguliers, elle s’arrête et se redresse, rentre les épaules, tout en scrutant les obélisques qui sortent du sable au loin.
Une jeune femme entre à son tour dans la pièce. Ils la remarquent seulement quand elle s’assied près de l’homme.
Bonjour, écrit-elle, avec un sourire radieux.
Tiens, ma fille, répond Ansgar, te voilà.
Bonjour, écrit l’homme.
Il la dévisage un instant et lui sourit.
Son nom, Iŋgir, est inscrit comme les leurs sur sa combinaison.
Il y a du nouveau ? leur demande-t-elle, le regard malicieux.
L’homme lui donne un coup de coude taquin. Iŋgir rougit et jette un œil à Ansgar. Il fixe de nouveau le flux de données qui défile sans cesse sur l’écran. Elle s’étire légèrement, bombe le torse, ses seins ressortent sous sa combinaison. Elle a les cheveux plus clairs que les deux autres, blond cendré, et la peau blanche, souple, sillonnée de vaisseaux bleuâtres. Elle dégage quelque chose de doux, de transparent. La fermeture éclair de sa combinaison laisse entrevoir la peau nue de son décolleté. À son tour, elle donne un discret coup de coude à son voisin, avant de se retourner vite vers l’écran, tout sourire.
Dix-sept portraits sont exposés au mur dans leurs dos, dix-sept hommes et femmes vêtus de la même combinaison, surmontés d’une inscription en grandes lettres : Nos 18 pionniers. Cor unum. Un seul cœur. Sur la première rangée se devine la trace d’une photographie qui a été retirée.
Dehors, la mère s’est immobilisée, le regard fixé sur les obélisques qui se dressent au fond de la vallée. La tempête se concentre de ce côté-là du ciel, les nuages qui roulent se font plus sombres et plus sauvages. Tous trois consultent longuement les résultats, assis à leurs places. Quand l’homme jette de nouveau un œil vers le champ, sa mère a disparu.
Voilà, rien de nouveau, écrit Ansgar une fois qu’ils ont tout parcouru.
Il y en a déjà eu, papa ? ironise Iŋgir.
Un jour, on pourrait connaître la percée, écrit Ansgar. Et tu ne pourras plus te moquer.
Il sourit à pleines dents, presque comme un rire muet. Le bruissement omniprésent s’accroît progressivement – le bourdonnement constant de microsons qui ricochent dans le conduit auditif – et s’étend en les enveloppant comme une couverture.
On devrait regarder le bulletin météo, écrit l’homme. On dirait que des conditions extrêmes nous attendent.
J’ai vérifié avant votre arrivée, répond Ansgar. Le vent devrait s’intensifier au cours de la soirée et de la nuit, je crois que nous allons affronter les rafales les plus fortes de notre histoire. C’est bien que tu aies arrêté les analyses et que tu sois rentré.
Oui, heureusement, écrit Iŋgir.
Elle déplace discrètement son bras pour que sa main repose contre celle de l’homme. Elle lui lance un regard, puis se tourne vers son père.
Ça souffle sur la rotation de la planète, reprend Ansgar. Si les pronostics s’avèrent exacts, la journée de demain pourrait être plus longue de 50 %, voire 75 %, que la moyenne.
Iŋgir remue la main, sa peau effleure celle de l’homme. Il a beau la regarder, elle continue en l’ignorant. Il finit par porter les yeux au-dehors, vers le champ déserté.
Il n’y a aucun danger, poursuit Ansgar. Mais la nuit sera longue. Très longue.
Iŋgir sursaute lorsque l’homme commence lentement à se lever. Elle le regarde enfin.
Tu t’en vas ? écrit-elle.
Je vais juste voir où est passée ma mère, répond-il. Je ne l’aperçois nulle part.
Elle a dû rentrer, écrit Ansgar.
Oui, sans doute.
Une fois à l’extérieur, l’homme coupe en direction de la partie inférieure du dôme. La zone cultivée, qui s’étend de tout son long, couvre plus de la moitié de toute la surface. Il marche tranquillement à travers champs, va d’un pas léger et prudent le long des sillons. Ses talons s’enfoncent dans la terre cultivée, du grain poisseux colle à ses semelles, … »

À propos de l’auteur

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Sigbjørn Skåden © Photo DR
Né en 1976, Sigbjørn Skåden est un écrivain same (lapon) installé à Tromsø. De langue same et norvégienne, il fait ses débuts en littérature en 2004 avec un poème épique contant le quotidien d’un village du Grand Nord de la Norvège à l’époque de l’entre-deux-guerres. Ce texte remarqué lui vaut d’être nommé au prestigieux prix du Conseil nordique en 2007. Oiseau est son deuxième roman, publié en Norvège en 2019 et salué par la critique. Il écrit également des textes pour des projets transartistiques expérimentaux. (Source: Agullo Éditions)
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L’Affaire Pavel Stein

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  RL-automne-2021

En deux mots
Paula Goldmann est journaliste, critique de cinéma. Sa rencontre avec Pavel Stein, après la projection de son dernier film, est houleuse. Mais elle veut en savoir davantage sur cet étrange homme et lui propose un entretien. De cette rencontre va naître une passion amoureuse.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Paula et Pavel, le feu et la cendre

Dans son nouveau roman Gérald Tenenbaum met en scène une relation amoureuse entre une journaliste et un réalisateur. L’occasion pour le romancier de se glisser dans la peau d’une femme et de tenter de mettre une passion en équation.

Paula Goldmann est une journaliste expérimentée, responsable de la rubrique cinéma-théâtre sur J-Médias. Sur cette «minichaîne thématique diffusée simultanément sur le réseau et les ondes hertziennes» elle tient la rubrique «Le Regard de Paula Goldmann», sur laquelle elle était censée «commenter les spectacles susceptibles d’interpeller le public d’origine ashkénaze ou séfarade dans sa recherche identitaire». Quand commence le roman, elle s’apprête à aller assister à une projection de presse. Le film intitulé Les Cent Vingt Jours de Sodome se veut une allégorie biblique, sans référence à Pasolini. Il est l’œuvre de Pavel Stein qui s’est fait une réputation dans la représentation du vide et de l’absence. Et si le film n’est pas dénué d’intérêt, il dérange Paula qui n’hésite pas à provoquer le réalisateur avant de quitter la salle.
Mais la journaliste n’a pas fini d’explorer la filmographie de cet homme bien mystérieux et éprouve quelques regrets. Aussi décide-t-elle de solliciter un entretien. À sa grande surprise ce dernier accepte et la reçoit dans son appartement laissé quasiment à l’abandon.
Est-ce parce qu’elle entend sortir de deux ans de traversée du désert sexuel, pour reprendre l’expression d’Antoine, son copain de toujours, «goy à son grand dam, et gay de surcroît», toujours est-il que leurs frictions finissent par provoquer une étincelle qui va embraser une passion. Très vite pour Pavel Paula va devenir aussi indispensable que l’air qu’il respire. Mais Paula est plus méfiante. Elle n’ose pas vraiment «investir ce no man’s land entre un passé à assumer et un avenir à construire». Peut-être en raison de la complexité de sa relation avec sa mère – figure tutélaire qui ne saurait manquer dans un roman juif – ou de la proximité avec sa tante, à moins que ce ne soit leur différence d’âge, toujours est-il que Paula refuse d’accompagner son nouvel homme lorsqu’il lui propose de la suivre à Londres. Mais se sentant à nouveau coupable, elle se rattrape quelques temps plus tard lorsque le cinéaste part chercher l’inspiration à Lhassa. C’est là, dans un Tibet qui se trouve sous la menace croissante de la Chine que leur relation va connaître de nouveaux développements, jusqu’à un épilogue que je me garderai bien de dévoiler.
Gérald Tenenbaum réussit une double performance avec ce roman, d’abord en se glissant dans la peau d’une femme sans que jamais cela ne fasse artificiel et ensuite en construisant le récit de telle manière que la tension de cette affaire Pavel Stein croisse au fil des dix-huit chapitres. Un nombre que ne doit rien au hasard, car l’auteur de Des mots et des maths reste un passionné des nombres et de la Kabbale. On retiendra aussi de cette histoire d’amour combien le poids du passé peut l’entraver, combien il est difficile de se débarrasser de son vécu pour s’ouvrir à d’autres bras.

L’affaire Pavel Stein
Gérald Tenenbaum
Éditions Cohen & Cohen
Roman
144 p., 17 €
EAN 978236749086
Paru le 26/08/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris et en proche banlieue, du côté de Saint-Ouen et Aubervilliers. On y évoque aussi des voyages au Proche-Orient, à Héliopolis et au Caire et au Tibet, à Lhassa en passant par Novossibirsk.

Quand?
L’action se déroule au tournant du XXIe siècle puis vingt ans après.

Ce qu’en dit l’éditeur
Au tournant du millénaire, Paula Goldman, une journaliste internet, est amenée à rencontrer Pavel Stein, un cinéaste singulier, connu pour ses œuvres autour de la mémoire, du manque et de l’absence.
Une relation inattendue s’installe.
Lorsque Stein lui envoie un billet d’avion pour le Tibet, où il est parti se ressourcer dans un monastère, la vie de Paula bascule.
Vingt ans plus tard, elle se penche à nouveau sur ce passé demeuré si présent. Elle a pour cela de multiples raisons, dont l’une, impérieuse, ne sera révélée qu’à la dernière ligne.
Servi par une narration à la première personne du féminin, le texte place le couple formé par Paula et Pavel dans la lignée des grandes amours de la littérature.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
La Cause littéraire (Gilles Banderier)
20 minutes
Blog L’Or des livres
Blog Textes et prétextes
Blog Rue de Siam
Prestaplume (Nathalie Gendreau)


Gérald Tenenbaum présente son roman L’Affaire Pavel Stein © Production Gérald Tenenbaum

Les premières pages du livre
Si j’ai entrepris ce récit, c’est que presque vingt ans plus tard, le passé que je pensais englouti dans le lit douillet de la mémoire remonte doucement à la surface. Il y a une bonne raison à ça, je la révèlerai en temps utile.
J’ai toujours eu un rapport étrange avec les objets mais, depuis quelques semaines, c’est une conspiration. Comme si les choses que l’on dit inanimées s’étaient donné le mot pour m’inviter à ouvrir les yeux, déclencher le mode alerte.
Ne mettons pas la charrue avant les bœufs. Reprenons depuis le début, juste avant le tournant du millénaire, alors que l’on attendait un séisme, un bouleversement, peut-être même la fin du monde, et que nous avons finalement subi la tempête, Lothar et Martin, des cyclones extratropicaux de type bombe, comme nous l’avons appris par la suite.
Ce matin-là, donc, aucune velléité d’introspection. J’étais pressée et les collants, tout simplement, n’étaient pas une option. Après un rapide coup d’œil à la fenêtre pour vérifier que le temps des jupes jambes nues n’était pas encore arrivé, j’ai attrapé mon jean vert, qui, dans la penderie était tombé de son cintre – je ne sais pas pourquoi les pinces sont toujours trop faibles pour maintenir les vêtements auxquels elles sont destinées, en tout cas celles de mes cintres à moi. Le pull-over bouteille qui allait avec le jean était encore dans la machine à laver, aussi j’ai dû me rabattre sur le petit haut gris à boutons. Les escarpins faisaient un peu habillé par rapport au reste mais ça pouvait passer. De toute façon, je n’étais pas tellement d’humeur camaïeu : avec le soleil d’avril qui se décidait enfin à réchauffer la planète, la perspective d’aller m’enfermer dans une salle obscure me fichait le bourdon.
Il n’y aurait sûrement pas grand monde à cette séance promotionnelle. Alors que Stein n’était pas précisément connu pour son aménité envers les journalistes, je supposais qu’il n’aurait tout de même pas la goujaterie d’être absent. J’échafaudais des scénarios plus ou moins catastrophe sur les diverses manières de l’aborder, ou de ne pas le faire.
Après la projection, je devais encore me rendre au studio pour rassembler de la documentation afin d’étayer le papier à écrire dans la soirée.
Il fallait aussi, avant, que je passe à la pharmacie.
Le vapo de mon eau de toilette semblait, pour une fois, résister à l’amicale pression de mon index. Je ne renonçais pas pour autant. Il y a des jours où je ne peux pas faire sans. Il céda finalement, dans un soupir exaspéré. J’étais prête à sortir.
Sur le palier, une auréole brunâtre encerclait mon paillasson. Pas le temps sur-le-champ. Je me promis d’y regarder de plus près à mon retour.

Extraits
« Il y avait déjà deux ans que j’avais obtenu la responsabilité régulière de la rubrique cinéma-théâtre sur J-Médias, la nouvelle minichaîne thématique diffusée simultanément sur le réseau et les ondes hertziennes. J’étais censée y commenter les spectacles susceptibles «d’interpeller le public d’origine ashkénaze ou séfarade dans sa recherche identitaire » — un cahier des charges assez flou pour me laisser toute latitude de nager à mon idée dans le bien nommé PAF. D’ailleurs, la désignation, à l’antenne et sur la page d’accueil, de ma «fenêtre » comme Le Regard de Paula Goldmann suffisait, pour le public comme pour les directeurs de programmation, à justifier a priori mes choix stratégiques. Entre nous, sans l’avoir claironné, je visais plus large, plus loin. Je voulais m’adresser à tout le monde.
Deux ans. À peu près la durée de ma traversée du désert sexuel, selon l’expression d’Antoine, mon copain de toujours, goy à son grand dam, et gay de surcroît. Nous y reviendrons. D’ailleurs, on y revient toujours.
Le film de Stein était intitulé Les Cent Vingt Jours de Sodome. Une allégorie biblique, sans référence, d’après lui, au regretté Pasolini » p. 19

« Dehors, le ciel était vert-de-gris, la pluie menaçait. Évidemment j’ai perdu mon quatre-vingt-troisième parapluie la semaine passée, pensai-je en observant les quatre feux rouges du carrefour, manifestement déréglés, et les piétons alentour, qui penaud, qui interdit, qui bêtement bravache. » p. 33

« Avant Stein, peut-être en raison de la complexité de ma relation avec ma mère ou de la proximité avec ma tante, je n’avais jamais osé investir ce no man’s land entre un passé à assumer et un avenir à construire, ce drôle de pont de singe entre deuil et angoisse.
Tendre paradoxe, le maître de l’absence m’avait appris le présent. Je n’étais pas près de l’oublier.
Je repartis le lendemain soir, en compagnie du même guide délicat. Samir n’avait pas réapparu. On m’a laissé entendre qu’il avait dû s’absenter pour traiter une affaire urgente dans la vallée. Je n’en ai pas cru un mot.
Compte tenu des événements, largement relatés par la presse, qui eurent lieu dans les jours et les semaines qui suivirent, personne ne sera surpris d’apprendre qu’à ce jour Stein n’a refait surface ni dans ma vie ni dans le monde. Il demeure une énigme. C’est aussi pour l’éclaircir que j’ai pris la plume.
Quoi qu’il en soit, quoi qu’il advienne, je suis certaine de la cohérence de son destin. Sans nul doute avait-il sciemment attendu la répression chinoise face à la résistance passive des lamas, et un souci esthétique, plus que toute autre motivation, l’a-t-il conduit à sceller son aventure individuelle dans un destin collectif. » p. 91

À propos de l’auteur
TENENBAUM-gerald_©Jean-Christophe_VerhaegenGérald Tenenbaum © Photo Jean-Christophe Verhaegen

Professeur à l’université de Lorraine, Gérald Tenenbaum est chercheur en mathématique pures et écrivain. Ses publications littéraires s’inscrivent dans de nombreux genres : théâtre, poésie, essai, nouvelles, roman. (Source: Éditions Cohen & Cohen)

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Le Courage des rêveuses

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  RL-automne-2021

En deux mots
C’est un rêve, mais de ceux qui marquent, de ceux qu’il ne faut pas oublier. Une femme prisonnière dans un camp, une épidémie qui fait des ravages et un besoin impérieux de savoir ce qui se trame vraiment et de regagner une liberté entravée. La résistance s’organise.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Du rêve au cauchemar

Dans le rêve dans lequel nous embarque Jacqueline Merville, une femme s’évade d’un camp en jouant avec la mort. Une fuite qui est aussi une exploration de notre besoin d’identité et de liberté face aux périls.

Certains rêves sont d’une telle force que, en vous réveillant, vous doutez d’avoir rêvé. Il arrive même quelquefois que vous ressentiez les sensations physiques qui vous atteignent dans votre phase onirique.
Et puis, il y a ces rêves qui vous marquent très fort, cauchemars que l’on voudrait oublier ou félicité que l’on aimerait tant avoir vraiment vécue ou poursuivre dans la «vraie vie».
Pour la narratrice de ce court roman, il s’agit d’abord de noter son rêve de peur qu’il ne disparaisse dans les limbes de sa mémoire, car elle éprouve le besoin de l’analyser.
Son voyage commence précisément à 12h 05 et s’achèvera à 20h et 32 secondes. Durant ce laps de temps, elle aura «vécu» une douloureuse expérience, tout en espérant qu’elle ne soit pas prémonitoire.
Elle se voit marcher, essayant d’atteindre un rivage après avoir fui un camp où étaient retenus des femmes et des hommes, soi-disant pour qu’ils soient préservés d’un dangereux virus. «Dans le camp tellement de rumeurs circulaient. L’assaut aurait eu lieu partout. Une attaque sur les rivages et dans les plaines, les vallées, à cause d’un enflement gigantesque des océans, mers, lacs, fleuves, du moindre espace d’eau. Ensuite serait venue la contamination, c’est uniquement cela qui intéressait les médecins du camp.»
Son but est de rejoindre Annie, Helena, Salima, Yoko, Myriam et Lol, un groupe de femmes qui ont choisi de ne pas avaler ce discours, d’entrer en résistance. L’un des stratagèmes pour s’échapper consiste à faire le mort. Après un solide et très long entraînement à de longues apnées simulant le décès, elle parviendra à ses fins: «Je n’ai plus respiré dès que nous avons eu l’ordre de dormir. L’écran de surveillance allait indiquer Décès. Peu après un infirmier est venu, a effleuré mon visage, a éteint l’écran de surveillance, je ne vivais plus pour le camp. Dans un camion on a posé délicatement mon corps à côté d’autres contaminés décédés.»
Reste maintenant à trouver une issue, en s’appuyant sur les expériences fortes du passé qui, par bribes, refait surface. Ce sont surtout des drames, des événements forts qui semblent avoir marqué sa mémoire. D’autres camps, ceux d’extermination de la Shoah, d’autres catastrophes naturelles comme un tsunami, d’autres épidémies, comme celle du Covid apparaissent alors avec plus ou moins de netteté.
En choisissant de faire de ce combat à l’issue très incertaine la clé d’un songe Jacqueline Merville choisit une manière douce de nous rappeler combien la liberté est un bien précieux, que jamais elle ne saurait être une évidence et qu’elle mérite tous les combats, à tout instant.

Le courage des rêveuses
Jacqueline Merville
Éditions des femmes
Roman
80 p., 10 €
EAN 9782721009067
Paru le 14/10/2021

Ce qu’en dit l’éditeur
Au sein d’un paysage lunaire et désertique, une femme s’échappe d’un camp où elle a été enfermée à la suite de l’explosion d’un Site qui l’a violemment contaminée. Elle y a subi des expérimentations scientifiques et s’est fait passer pour morte afin de s’évader. La narratrice à l’identité sibylline marche en quête de liberté et de remémoration. Au fil de son cheminement, les souvenirs refont surface par bribes nébuleuses.
Le texte est empreint d’événements tels que l’enfer de la Shoah ou encore le Tsunami qu’elle a relaté avec une grande justesse dans son ouvrage The Black Sunday, 26 décembre 2004 (des femmes-Antoinette Fouque, 2005). Sans être mentionnée, l’évocation de la pandémie du Covid-19 révèle l’humanisme profond et singulier de l’autrice. La rêveuse finit par se réveiller, mais le songe est d’une actualité percutante.
«J’ignore ce qu’est devenu le monde dont je me souviens. De ma mémoire je me méfie aussi. Est-ce bien la mienne ? Suis-je vraiment celle que je pense être à cause d’images, de détails, de sensations, revenus si soudainement dans le camp ? Est-ce une guérison ou encore une manifestation de la contamination ? Suis-je encore sous surveillance ? Il faudrait que je puisse parler avec celles et ceux qui n’ont pas eu la tête lessivée. Alors je saurais que le monde dont je me souviens est réellement le monde où j’ai vécu. Ma seule certitude est que je marche, je marche, je marche mais où?» J. M.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
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Le littéraire (Jean-Paul Gavard-Perret)

Les premières pages du livre
Les rideaux en mousseline bougent. Les parfums de sève venant de la pinède se mélangent à celui du café. Annie est en short, elle pose les tasses sur la table de la terrasse. Le bruit des cuillères me réconforte.
— Tu n’as pas cessé de bouger cette nuit! dit-elle lorsque je la rejoins.
— Est-ce que certains rêves sont des visions prémonitoires? ai-je demandé.
— Certains rêves, oui…
— Le pouvoir des mots existe et travaille à changer ce qu’on pense inéluctable, toi qui es journaliste tu le dis souvent. Je vais écrire ce rêve.
— Je travaille avec le réel, pas avec des rêves!
— Tu reviens quand?
— Dès demain, et avec quelques amies. Il est temps que tu les rencontres.
J’ai fait la vaisselle, puis nous avons coupé les fleurs fanées du jardin. Comme un orage est annoncé, Annie rentre les coussins et hamacs dans le garage avant de partir. Sa voiture est entrée dans la pinède, j’écoute le bruit du moteur jusqu’à ce qu’il disparaisse.
Comme d’habitude les cheminées de la Centrale lâchent des nuages de vapeur ronds qui deviennent de hauts cylindres dans le ciel. L’océan a un doux ressac.
Ce voyage nocturne voudra-t-il m’habiter à nouveau pour que je puisse le noter avant qu’il ne s’efface comme le font les rêves? Celui-ci allait d’un lieu à l’autre, d’une mémoire à l’autre. Si je l’écris tout prendra sens et même plus. Je ne peux pas laisser mourir cette femme courageuse qui a visité mon sommeil.
Il est bientôt midi. J’ouvre mon cahier.

12 heures et 05 minutes
Où est le rivage? À l’est? Je n’ai vu que trois femmes assises à l’abri d’un monticule de rochers, elles avaient tendu un bras dans cette direction puis étaient retournées dans un sommeil étranger à tout ce que je connais du sommeil.
Je marche. Je dois atteindre le rivage.
Avant de marcher j’étais dans un camp de l’autre côté de ce que nous appelions les plantations. Contaminé était le mot en usage là-bas.
Dans le camp tellement de rumeurs circulaient. L’assaut aurait eu lieu partout. Une attaque sur les rivages et dans les plaines, les vallées, à cause d’un enflement gigantesque des océans, mers, lacs, fleuves, du moindre espace d’eau.
Ensuite serait venue la contamination, c’est uniquement cela qui intéressait les médecins du camp. Le Site était en nous. Mais quoi était en nous ?
Le Site aussi a dû finir en morceaux comme les bâtiments, pylônes, ponts, les trains. Son explosion, je ne l’ai pas vue, pas entendue. L’invasion des eaux si, Annie et ses amies étaient avec moi.
Selon la Mathématicienne, qui avait son lit près de la fenêtre qui donnait sur le mur le plus haut du camp, une place dont personne ne voulait, nous étions depuis cinq années dans ce campement.
Cinq ans léthargiques.
Un coma d’une nature nouvelle puisque j’étais consciente, mais vide.
Une tête pas même dodelinante, une tête traversée de courants d’air, tête comateuse sur un corps pas comateux.
Maintenant je pense avoir retrouvé mon nom et la vie de ma mémoire.
Peut-être ai-je retrouvé une mémoire qui n’est pas la mienne ou une mémoire partielle, tronquée qui me fait m’étonner de ces étendues vides. Le chaos des constructions, cet enchevêtrement, ont disparu. La pluie a dû disparaître aussi. De la terre craquelée, blanche, à perte de vue. Et ce vent, un souffle monocorde, sans rafale.
Je marche avec vigueur parce que je veux les rejoindre. Annie et ses compagnes ne peuvent être que près du rivage où nous étions lorsque la catastrophe a eu lieu. Ensemble, assises dans un jardin avec des fauteuils en rotin et trois hamacs colorés au bout d’un chemin traversant une pinède. Annie, Helena, Salima, Yoko, Myriam et Lol étaient arrivées en courant sur ce chemin quelques semaines auparavant à la fin d’un après-midi du début de l’automne.
Annie les avait conduites chez moi, juste pour une pause, se nourrir, dormir un peu. Elles étaient restées parce que je voulais qu’elles vivent. Ma maison, la leur, la nôtre, avais-je dit sans hésiter.
Des rideaux en mousseline, des meubles des années 1950, une terrasse dallée de grandes pierres claires. Des lauriers roses, des plantes dont je n’avais jamais su le nom. Les arbres, si, je connaissais, cyprès, pins parasol, saule, eucalyptus.
Myriam savait les plantes, graines, pistil, nervures, racines, elle avait la main verte, mais aucun papier. Ses yeux, souvent un voile douloureux y passait. Elle me caressait alors le visage en disant «C’est quand je retourne là-bas». Elle était arrivée en nageant, plus à l’ouest. Elles l’avaient cachée, et cela bien avant qu’elles ne déboulent dans la pinède.
Salima, grande et silencieuse, une chevelure noire, écrivait dans des carnets qu’elle rangeait dans son sac à dos. Aucun ne traînait sur les tables. Son sac était son
placard. Quand nous ne parvenions pas à dormir, elle nous lisait l’un des carnets, une couverture mauve, celui écrit avant l’époque de Ladette. Je n’en comprenais que la musique, elle écrivait ses poèmes en allemand. Une musique de l’âme, quelque chose de mystique.
Elle était la plus téméraire. La foi est sans doute une force.
Parfois je me disais, secrètement, que notre résistance était vaine car les gens vivaient Ladette comme une fatalité ou une entité invisible.

Extraits
« Lia pensait qu’elle voyait le futur, un futur bienveillant, mais aussi l’irréparable, plein de nœuds noirs attirant d’autres catastrophes.
Étions-nous toutes et tous déments ?
Les médecins ne nous tuaient pas, ils entretenaient notre survie, nous étions le secret du Site.
Je me suis évadée dès que j’ai retrouvé mon nom et la vie de la mémoire qui va avec ce nom. Comme Lia, je voulais vivre donc m’évader donc qu’on me pense morte.
Avec Lia nous nous entraînions à de longues apnées simulant la mort.
Je n’ai plus respiré dès que nous avons eu l’ordre de dormir. L’écran de surveillance allait indiquer Décès. Peu après un infirmier est venu, a effleuré mon visage, a éteint l’écran de surveillance, je ne vivais plus pour le camp.
Dans un camion on a posé délicatement mon corps à côté d’autres contaminés décédés. Ils ne sentaient pas le cadavre, mais une odeur sucrée. Des cadavres sans rigidité mais froids. Les scientifiques utilisaient les dépouilles pour d’autres recherches disait le Charpentier. Morts ou vivants, nous avions en nous la clef, mais de quoi? » p. 22

« Des femmes arrivent par centaines avec des ballons mauves et jaunes qu’elles tiennent par un fil. Samira reçoit un projectile dans la mâchoire. Je crie, les femmes crient.
Elles tendent leurs bras nus face aux boucliers. Les ballons montent le long des immeubles. Ils prennent une autre couleur, un jaune solaire, presque doré. Plusieurs d’entre elles ont le torse nu avec des lettres tracées sur la peau. Les hommes casqués les cognent, elles tombent. Des femmes très grandes vêtues de combinaisons noires sont arrivées et comme des boxeuses frappent les hommes casqués, piétinent leurs boucliers. La mâchoire de Samira pend, d’autres femmes ont les yeux abîmés. Les femmes boxeuses luttent mais elles n’ont pas d’arme, pas même un petit couteau comme avait eu la Tosca pour venir à bout du tyran de Rome. » p. 53

À propos de l’auteur
MERVILLE_Jacqueline_©DRJacqueline Merville © Photo DR

Jacqueline Merville est écrivaine et peintre. Elle a publié dix livres (fiction, poésie) aux éditions des femmes-Antoinette Fouque. Elle a également publié d’autres recueils de poésie, notamment à La Main courante, et dirige depuis 2002 une collection de livres d’artistes, «Le Vent refuse». Depuis 1992, Jacqueline Merville partage son temps entre le Sud de la France et l’Asie. (Source: Éditions Des Femmes)

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Revenir à toi

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  RL-automne-2021

En deux mots
La nouvelle qu’elle attendait depuis trente ans surprend Magdalena: on a retrouvé sa mère dans un village de Lot-et-Garonne. La comédienne part toutes affaires cessantes à sa rencontre. Au choc des retrouvailles va succéder une quête des origines et la réappropriation de sa propre histoire.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Redire maman après trente ans de silence

Si Léonor de Récondo a changé d’éditeur, elle a conservé sa plume étincelante pour raconter dans Revenir à toi les retrouvailles d’une fille avec sa mère trente ans après leur douloureuse séparation.

Le hasard a voulu que le message parvienne à Magdalena moment où elle sortait de chez sa dermatologue. Adèle, son agente, lui annonce tout de go que l’on a retrouvé sa mère. La nouvelle qu’elle attendait depuis trente ans la sidère. Et ce n’est que quelques minutes plus tard qu’elle à la présence d’esprit de demander à quel endroit elle a été localisée. Le SMS qui suit, toujours aussi factuel indique: «Maison éclusière à Calonges sur le canal latéral, Lot-et-Garonne».
Magdalena dispose de quelques jours avant de retrouver les planches et les lectures préparatoires de l’Antigone de Sophocle qu’elle prépare pour le Festival d’Avignon. La comédienne ne se pose guère de question et prend la direction du Sud-Ouest. En train jusqu’à Bordeaux, puis en voiture jusqu’à destination. Un voyage qui lui offre une première occasion de rassembler ses esprits, de faire défiler les bribes les plus vivaces de son histoire. Comme ce jour où, à quatorze ans, on lui a annoncé que sa mère était partie se reposer «chez des professionnels» et qu’on ne pouvait pas la contacter. Autour de la table la grand-mère Marcelle, le grand-père Michel et Isidore, le père se murent dans un silence d’autant plus difficile à accepter pour Magdalena qu’elle est dans sa période de sa vie où elle aurait tant besoin d’Apollonia, maintenant que son corps se transforme, que les regards des hommes se font plus insistants, que la jeune fille devient femme.
Alors lui reviennent en mémoire sa beauté, sa mélancolie et le parfum de la poudre de sa mère. Et l’absence. La douleur de l’absence qu’elle tentera de conjurer avec le théâtre et cette Antigone, dans la version d’Anouilh, qui lui permettra de se rapprocher de l’absente. «Durant cette année de troisième, sous le regard tendre de monsieur Berthelot, Magdalena sauvait sa peau. En créant son propre monde, elle s’élaborait en glaise, se façonnait en pied, armatures dedans. Bien droite.
Quand elle entra sur scène pour la première et unique représentation — le préau transformé en salle de spectacle, fenêtres tendues de noir, chaises prêtes à accueillir le public, loges installées dans les toilettes pour filles, gloussements et transpirations — le sol s’échappa, aspiration du vide, elle exécuta alors sa danse sur le fil.»
Cette vocation lui conduira jusqu’à la renommée, un César, et une vie sans problèmes, au moins au niveau matériel.
Mais c’est une toute autre femme qui arrive à Calonges. Anxieuse et désemparée. car la petite maison au bord du canal a les volets clos et personne ne lui répond. Elle décide alors de s’installer en face, s’achète une tente, un duvet, des chaussures et quelques vêtements dans un magasin de sport et attend patiemment un signe de vie. Jordan, le vendeur, est intrigué par cette cliente très particulière et, s’il ne le reconnaît pas, est fasciné par sa grâce et sa beauté. Après son travail, il ira la retrouver…
Quand Apollonia finit par apparaître, le roman prend une nouvelle dimension. Ce n’est plus seulement la fille qui a rendez-vous avec son passé, mais aussi sa mère. Un épisode traumatique né d’un autre épisode traumatique. Mais les mots pour le dire ont depuis bien longtemps été avalés par la douleur. Avec délicatesse et sensibilité, Léonor de Récondo fait alors appel aux autres moyens de communiquer, notamment au toucher et à l’odorat. La plume sensuelle de la romancière qui est, rappelons-le aussi, violoniste de grand talent fait ici merveille, à tel point qu’il nous est possible de lire entre les lignes, de sentir et ressentir les émotions de Magdalena dans son parcours. Fort et prenant.

Revenir à toi
Léonor de Récondo
Éditions Grasset
Roman
180 p., 18 €
EAN 9782246826828
Paru le 18/08/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Calonges dans le Lot-et-Garonne. On y évoque aussi Paris, Marmande, Cadillac ainsi que Le Chambon-sur-Lignon et Lódź.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Lorsqu’elle reçoit un message lui annonçant qu’on a retrouvé sa mère, disparue trente ans plus tôt, Magdalena n’hésite pas. Elle prend la route pour le Sud-Ouest, vers la maison éclusière dont on lui a donné l’adresse, en bordure de canal.
Comédienne réputée, elle a vécu toutes ces années sans rien savoir d’Apollonia. Magdalena a incarné des personnages afin de ne pas sombrer, de survivre à l’absence. Dès lors que les retrouvailles avec sa mère approchent, elle est à nu, dépouillée, ouverte à tous les possibles.
Revenir à toi, c’est son voyage vers Apollonia. Un voyage intérieur aussi, vers son enfance, son père, ses grands-parents, ses amours. Un voyage charnel, parenthèse furtive et tendre avec un jeune homme de la région. Lentement se dévoile un secret ancien et douloureux, une omission tacitement transmise.
Revenir à toi, c’est aussi un hommage à Antigone et aux grands mythes littéraires qui nous façonnent. Magdalena a donné vie à des personnages, elle est devenue leur porte-voix. Devant Apollonia, si lointaine et si fragile, sa voix intérieure se fait enfin entendre, inquiète mais déterminée à percer l’énigme de son existence.
En l’espace de quelques jours, dans cette maison délaissée, Magdalena suit un magnifique chemin de réconciliation avec l’autre et avec elle-même. Vie rêvée et vie vécue ne font désormais qu’une.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Libération (Alexandra Schwartzbrod)
Page des libraires (Victoire Vidal Librairie La Manufacture à Romans-sur-Isère)
Blog Les papiers de Calliope (Stéphanie Loré)


Léonor de Récondo présente Revenir à toi © Production Éditions Grasset

Les premières pages du livre
« Magdalena est allongée sur le lit recouvert d’une feuille de papier jetable, elle observe le médecin, et remarque son front trop lisse, les ridules autour des lèvres comblées, gonflées, publicité pour les injections qu’elle propose.
Et Magdalena dit, sans l’avoir prémédité, j’ai ce grain de beauté dans le cou. Ça me dérange pour me coiffer, j’ai peur que le peigne ne l’arrache, et pour les perruques aussi, le maquillage, il faut toujours que je pense à le protéger.
La dermatologue regarde, touche de son doigt froid. Son index analyse matière et densité. Elle s’excuse justement du froid et ajoute, ce n’est rien, je vais vous l’enlever tout de suite.
Elle imbibe un coton de lotion anesthésiante, le pose quelques instants sur le grain de beauté, et d’un coup de scalpel tranche net le bout de peau brunâtre. Un peu de sang, c’est fini.
La dermatologue, contente d’elle, sourit.
C’est allé vite pour Magdalena, elle n’a rien senti. Elle demande, fini quoi ?
Le grain de beauté.
Et le médecin lui colle un pansement à la place.

Dans la rue, Magdalena se demande pourquoi elle a accepté que cette femme qu’elle ne connaît pas lui coupe ce petit bout de peau.
Son téléphone sonne.
Sur l’écran apparaît la photo d’Adèle, son agent.
Oui ?
La voix lui dit quelque chose qu’elle ne comprend pas.
Quoi ? Qu’est-ce que tu racontes, Adèle ?
Et Adèle répète plus lentement : Magda, on a retrouvé ta mère.
Magdalena raccroche, range le téléphone.
Cet appel n’a pas existé. Rien à entendre, rien à comprendre, mais il provoque une fissure dans ses pensées. Fissure aussi fine que l’incision dans son cou. Elle la sent, elle a peur du flot de souvenirs qui pourrait surgir. Un suintement qui finirait par tout emporter. Emporté, le château construit depuis l’enfance. Goutte après goutte, l’édifice s’effondrerait sur lui-même, noyant sa volonté farouche, arrachant les tuteurs et laissant les mortiers dissous.
La houle est profonde.
Combien d’années pour s’interroger sur l’absence, s’y soumettre, s’y conformer, raison faite ? Elle ne veut pas compter. Compter, c’est commencer de donner chair aux souvenirs, c’est croire que ce coup de fil a eu lieu.
Un grain de beauté en moins, elle en était là, juste là, pas plus loin.
Son portable vibre encore et encore dans son sac. La fissure s’étend dans son cerveau.
Elle s’empare du téléphone. Cinq appels en absence. Adèle.
Personne ne peut lui parler de sa mère. Personne n’en a le droit parce que nul n’a su lui expliquer. Et si des réponses existaient bel et bien, ce serait trop tard.
Trente ans.
Pourquoi faire semblant ? Magdalena a compté chaque jour, des petits bâtons les uns à côté des autres dans sa tête, une foule en désordre.
Elle envoie un SMS à Adèle : Où ça ?
Maison éclusière à Calonges sur le canal latéral, Lot-et-Garonne.
Un pas devant l’autre sur le trottoir parisien, Magdalena est en route, à pied, en train, en bateau, s’il le faut.
Elle prend le métro vers la gare Montparnasse, achète un billet à un guichet automatique. Le prochain train pour Bordeaux part dans trente minutes. Elle a retiré 500 euros. Les dix billets de cinquante sont rangés dans son portefeuille.
Deux heures de train, ensuite, elle ne sait pas. Elle sait simplement que c’est par là, dans ce coin de France. Ça la rassure d’avoir du liquide sur elle, ça la protège.
De quoi ? De qui ?
Elle chasse ces questions, pense qu’elle n’a prévenu personne de son départ. Adèle s’en doutera.
Sa prochaine répétition est dans cinq jours. Ce voyage n’aura pas existé. Au retour, sa vie recommencera avec la lecture préparatoire de la pièce programmée à Avignon cet été. Antigone de Sophocle. Elle est Antigone. Elle l’a lu, relu, par cœur, rabâché. Mais là, elle ne se souvient de rien, sinon d’une réplique qui tourne en boucle dans sa tête comme un disque rayé.

Je péris sans avoir usé ma part de vie.

Elle ne va pourtant pas périr, elle est bien en vie avec sa revue en main dans la boutique de la gare. Elle la pose. Elle vient de se rendre compte qu’elle a 500 euros en poche, mais pas un habit de rechange, juste un jeans, un chemisier en soie, une veste en tweed. À ses pieds : des escarpins. Ce matin, elle a hésité à mettre des baskets, et puis elle a choisi ces talons pour se donner de l’assurance devant la dermatologue. Il faudra s’acheter d’autres chaussures.
Le tableau d’affichage indique la voie 4.
En arrivant sur le quai, elle s’aperçoit que sa voiture est la plus éloignée. Elle presse le pas, ne veut pas rater ce train-là. Trente ans. Trente ans et une course sur la voie 4.

Assise, place isolée en première classe, elle transpire, enlève sa veste. Son chemisier colle à son dos. Elle le secoue, souffle entre la soie et sa peau.
Elle se détend, s’installe confortablement. Pendant les heures de voyage, personne ne pourra ni la joindre ni la rejoindre. Elle sera en suspens, entre deux territoires.
Elle observe son reflet dans la vitre. Elle s’examine comme elle le ferait d’un visage étranger, comme la dermatologue plus tôt. Elle touche le pansement qui ne s’est pas encore décollé.
Apollonia, est-ce que je te ressemble ?
Apollonia, le prénom de sa mère.
Elle continue de se regarder, passe la main dans ses cheveux pour peigner les boucles brunes qui se sont emmêlées. Boucles noires de jais, peau diaphane blanche, on lui a toujours dit ta peau de lait, pommettes hautes, nez droit, long, bouche charnue, lèvre supérieure saillante, et ses yeux vert très pâle qui changent suivant les mouvements des nuages, la densité du ciel, la pluie, l’orage, les embardées de bleu. Sa beauté. On lui dit toujours, Magda, ta beauté.
Quoi, ma beauté ?
Et souvent l’interlocuteur n’ajoute rien, ou bien la compare à des actrices américaines des années 50, beautés sophistiquées, beautés amples, seins-fesses-jambes. Ces comparaisons laissent Magdalena indifférente. Elle ne voit rien d’elle dans ces femmes-là. Magdalena ne voit rien d’elle en général.

Elle se souvient d’une boîte carrée recouverte d’une peau brune de serpent, ses jointures dorées, le bruit sec de la fermeture, la poudre libre et rose clair maintenue sous un fin grillage. Recouvrant ce maillage en fer, il y a une houppette en tissu à la texture fragile et moelleuse, tachée en son centre par l’imprégnation répétée de poudre. Cette poudre posée sur la joue de sa mère.
Le poudrier s’ouvre et se referme dans un pli de la mémoire de Magdalena.
Et ça lui revient d’un coup. À ce moment précis, ça lui explose au visage, ça crève ses sens, ça donne un coup d’arrêt au fil de ses pensées. Comme le souffle d’une explosion : le parfum de la poudre de sa mère.
Les larmes surgissent.
Elle s’affaisse un instant sur son siège, puis se redresse. Ce n’est que le début du voyage. Elle n’observe plus son reflet sur la vitre, son regard n’accroche aucun arbre, aucune maison qui longe la voie ferrée. Magdalena se souvient.
Elle se souvient du jour où son père, Isidore, lui avait dit : maman est partie.
Une phrase simple, sujet verbe participe passé. Une phrase tout à fait intelligible. Magdalena la comprenait, mais la trouvait trop courte. Il lui manquait au moins un complément de lieu, ainsi que plusieurs paragraphes d’explications. Une maman ne part pas comme ça. Le ton de son père était à la fois désinvolte et ferme. Il esquivait, il n’y avait ni pharmacie, ni boulangerie, ni même une autre ville. Il y avait un espace long et indéterminé pour une durée distendue.
Maman est partie.
Elle se souvient d’avoir hoché la tête en signe de compréhension et de soumission. D’impuissance aussi. Que pouvait-elle faire avec ses petits bras, ses petites jambes, son petit corps de rien du tout ? Du haut de ses quatorze ans, Magdalena avait la conscience de n’être rien. Les années précédentes l’en avaient convaincue, ballottée par les humeurs des adultes, leurs mouvements imprévisibles, le regard confus de sa mère à force de médicaments, vides les jours derniers.

La neige. Le regard d’Apollonia s’était perdu dans la neige. La neige et le froid lorsque, enfant, elle s’était recroquevillée dedans, les habits trempés. Dans la mémoire d’Apollonia, un millier de trous, dans son cerveau aussi. Des trous d’air pour que l’histoire file, pour faire la place belle à l’oubli. Un grand blanc. La peur. Cette neige-là ne fondait pas. Dans son petit lit chez ses parents au village, ça lui revenait, les pieds gelés sous l’édredon, les pieds gelés par le froid, la neige et la peur. Ça revenait dans ses godasses sans crier gare, ça mouillait ses chaussettes ou bien ça se cachait au fond de ses poches alors qu’on était en plein été. Le rythme des apparitions de la neige était incontrôlable et la prenait toujours au dépourvu. Ses souvenirs faisaient ce qu’ils voulaient. Parfois, ils disparaissaient, parfois ils l’étouffaient.

Maman est partie.
Magdalena pensait qu’elle avait dû se dissoudre. Et à force de se dissoudre, il n’était rien resté, juste un petit tas de poussière que grand-mère Marcelle allait aussitôt balayer. D’un geste souverain, Marcelle ferait place nette avec son balai en paille, aux épis maintenus par des filins bleu et rouge.
Ils avaient déménagé peu de temps auparavant dans la maison des grands-parents. Un pavillon de plain-pied en rase campagne. Tout est à plat, s’était dit Magdalena. Tout est tout à fait plat.
Marcelle&Michel, les parents d’Isidore, les avaient accueillis quand Apollonia avait commencé de passer la plupart de ses journées allongée. Isidore n’y arrivait plus. Ça faisait deux mois. Il ne dit pas le mot dépression. Il dit à ses parents, je ne sais pas, je ne la reconnais plus. À Magdalena, il ne dit rien.
Quand Apollonia avait cessé de sortir du lit, il avait appelé le médecin à l’aide. Pendant la consultation, Apollonia s’était laissé faire.
Les ronces envahissaient les ruines, le soleil se levait et se couchait comme bon lui semblait. L’hiver s’installait et la neige se propageait.
Tout haut, elle avait dit au médecin, le blanc, vous comprenez, le blanc, on ne peut pas lutter.
Et Isidore avait pris peur.
Il avait déclaré à sa mère qu’il ne pouvait pas tout faire, travailler, s’occuper de Magdalena et d’Apollonia.
Grand-mère Marcelle avait d’abord rechigné, puis accepté. Elle avait sermonné son fils, je te l’avais bien dit, ça fait des années que je sais que ça va finir comme ça… je l’ai connue bien avant toi, Apollonia. Quand je l’ai vue arriver comme nouvelle institutrice à l’école, quelque chose clochait. Elle était toujours trop exaltée ou trop fragile, ça ne tournait pas rond dans sa tête… Tu te souviens comme je t’ai prévenu ? Non, pas seulement sur votre différence d’âge, je t’avais dit, regarde comme elle se précipite tout le temps, le corps en avant. Tu te souviens ? Tu ne m’as pas écoutée, tu n’en as fait qu’à ta tête, et vous en êtes là aujourd’hui…
Elle pouvait parler des heures sans s’arrêter, sans respirer, grand-mère Marcelle, jamais à court d’arguments. Ça vous coupait le souffle.

Alors, on s’était serrés dans le pavillon. Magdalena avait abandonné sa chambre à regret, vue sur le jardin pas très grand, mais jardin quand même, son petit bureau, sa chaise en osier, son lit surmonté d’une étagère où elle rangeait soigneusement ses livres par ordre de préférence.
Elle et Diego, son ours en peluche, s’étaient installés sur le canapé-lit du salon des grands-parents. Plus de chambre, mais la compagnie constante du poste de télévision à tube cathodique, parallélépipède sombre, bruyant, chapeauté de son antenne. Images en noir et blanc rarement nettes. Journaux regardés religieusement le soir, en famille, provoquant des commentaires et des ricanements brefs. Le nouveau territoire de Magdalena, ce canapé-lit déplié pour elle la nuit, tel un radeau pris dans la tourmente. »

Extraits
« C’est Antigone qui l’a sauvée, pas celle de Sophocle, non, celle d’Anouilh. Le premier personnage à l’avoir percutée de plein fouet. Antigone est devenue son amie, son autre. Celle espérée qui comprend tout, prend tout, ne se sépare jamais, n’abandonne pas, n’y pense même pas. Celle qui l’avait traversée tout entière d’un bout à l’autre, à bras-le-corps s’était emparée de son esprit, de sa mémoire, de sa bouche, des phrases qui en sortaient, celle qui façonnait ses gestes. Elles étaient ensemble. Magdalena n’était plus seule.
Magdalena entrait en vie comme d’autres en guerre, son armée intérieure déployée en ordre de bataille. Sur scène de même, étendard au vent, mots engloutis, rabâchés, malaxés, pris et appris, joués et déjoués.
Chaque réplique d’Antigone, quand elle avait débuté l’atelier théâtre en classe de troisième, était taillée pour elles deux. Mêmes corps, mêmes langues.
Le professeur lui avait pourtant dit, elle est trop maigre pour toi, Antigone. Le prologue le spécifie, la petite maigre qui est assise là-bas. Tu es trop belle, Magdalena, pour être Antigone. Tu dois être Ismène.
Elle s’était dressée devant monsieur Berthelot. Vous en savez quoi de la beauté, monsieur? La petite maigre, elle est ici, lui avait-elle dit en pointant son propre cœur. Elle est ici, et c’est moi. Je le sais.
Avant de tourner les talons. p. 32-33

Des années qu’il ne croyait plus à la possibilité d’un amour. Il se sentait fort tout à coup. Avec Apollonia, toujours quelque chose lui échappait, pourtant il l’avait aimée comme un fou, réussissant même à l’imposer à sa mère.
Il se souvenait si bien de ce bal sur la Grand-Place le 14 juillet 1965. Il avait 16 ans, elle 26. Apollonia ne l’avait pas reconnu. Tu es le fils de Marcelle, ma collègue? Incroyable! Elle n’en revenait pas. Et ils avaient discuté, dansé un peu, aucun danger, aucune équivoque. Elle voyait seulement la jeunesse de son corps fin et tendu, alors que lui s’était aussitôt enflammé.
Elle vivait dans une chambre en haut de l’école primaire où elle enseignait, et il avait commencé de lui écrire. Une lettre par jour, qu’il déposait dans sa boîte à dix-neuf heures précises. Isidore y détaillait comme l’amour explosait dans son cœur depuis ce soir-là. Il insistait, regarde, je ne suis plus un enfant, regarde comme je t’aime. Il lui révélait son éblouissement, et comme ce sentiment offrait une profondeur soudaine à sa vie. Pendant un an, il avait glissé des missives sans jamais recevoir de réponse, souffrant en silence. L’indifférence d’Apollonia lui crevait le cœur. p. 38

« Durant cette année de troisième, sous le regard tendre de monsieur Berthelot, Magdalena sauvait sa peau. En créant son propre monde, elle s’élaborait en glaise, se façonnait en pied, armatures dedans. Bien droite.
Quand elle entra sur scène pour la première et unique représentation — le préau transformé en salle de spectacle, fenêtres tendues de noir, chaises prêtes à accueillir le public, loges installées dans les toilettes pour filles, gloussements et transpirations — le sol s’échappa, aspiration du vide, elle exécuta alors sa danse sur le fil. Adolescente funambule et bouleversante, la robe qu’elle serrait dans son poing, le texte qui tournait en boucle dans sa bouche, ses mains moites, sa gorge sèche, sa respiration altérée, ses poumons réduits de moitié. » p. 62

Elle se dirige à tâtons vers la fenêtre pour faire entrer le jour. Elle trébuche sur des objets. Elle ouvre les battants, donne un coup d’épaule dans les volets en bois, les gonds grincent. La lumière.
Magdalena se retourne. Apollonia allongée regarde le plafond. Tout autour, il y a des livres, beaucoup de livres entassés contre les murs, des journaux, des revues déchirées, des boîtes de médicaments partout, une tasse sur la table de nuit, des habits jetés sur un fauteuil, un chat couché à ses pieds. On dirait une gisante. Une gisante vivante, une gisante de chair. Et soudain, les jambes de Magdalena se dérobent, elle s’accroupit sous la fenêtre pour ne pas tomber. p. 97-98

C’est au milieu de la cuisine qu’il l’embrasse. Entre les croquettes pour chat, la table où s’empile la vaisselle et le néon au-dessus de l’évier.
C’est là, dans le foutoir de ma vie.
Magdalena voit à la suavité de son regard qu’il s’apprête à la prendre dans ses bras.
À cet instant, Magdalena fracassée, en mille morceaux dedans, bribes de Sophocle, lambeaux d’Antigone et de roses, laisse le geste se faire.
Main qui saisit sa tasse et la pose, regard qui s’est suspendu au sien, un bras qui se déploie pour entourer sa taille, l’autre qui, avec la même ampleur, vient l’étreindre, l’approcher jusqu’à ce que poitrine contre torse soit, et que leurs lèvres dans ce mouvement, à l’unisson, se touchent. Les lèvres sont goulues, dans ce baiser à la fois inattendu et tendre, avec ce qu’il fait naître d’espoirs, de répit, d’abandons, ce que ces mots comportent d’ambivalence et d’épreuves, de brides abattues, puis perdues. Joie d’explorer un nouveau monde, celui de l’autre, ce qu’il promet d’irrésolu et de grâce, lorsque les peurs se recroquevillent au cœur de ce baiser, le premier. Magdalena dedans fracassée, mille morceaux à terre, le foutoir, Magdalena nuque relâchée et yeux clos, livre sa bouche entière.
Lui est à l’affût des secondes. Il a senti, contre son avant-bras, la taille ployer, le basculement de la colonne vertébrale, une cambrure se creuser, puis à l’approche des hanches, le pubis s’incruster à sa cuisse, et les seins simultanément se poser. Alors les digues lâchent, sa timidité valse aux orties. Il est devancé par son geste.
Quand les seins touchent son torse, quand il devine les côtes de Magdalena qui se soulèvent pour respirer, corps vivant contre le sien, il réalise qu’il embrasse. La rencontre des deux souffles agit comme une déflagration. Explosion du désir chez lui, perte de tous repères géographiques, temporels, rien sauf elle dans ses bras, et l’envie folle, par folle Jordan entend impérieuse et ardente, de parcourir ce territoire nouveau, encore inconnu quelques jours auparavant, dont l’existence lui échappait, et qui maintenant le dévore tout entier — pensée obnubilée et obligée par cette femme. À sentir la palpitation de la poitrine contrainte sous les habits qui la recouvrent, son imagination se déploie en vertiges. Vertige de sombrer dans ce corps inexploré, de caresser sa peau, il a déjà pris ses fesses à pleines mains – la connaître avec sa paume. p. 116-117-118

À propos de l’auteur
de_RECONDO_leonor_©JF_PagaLéonor de Récondo © Photo JF Paga

Léonor de Récondo est née en 1976 dans une famille d’artistes. Violoniste, elle a enregistré de nombreux disques et s’est produite en France et à l’étranger. Écrivaine, elle est l’autrice de huit romans dont Amours (Sabine Wespieser, 2015), Grand Prix RTL-Lire et Prix des Libraires, Point cardinal (Sabine Wespieser, 2017) Prix du roman des étudiants France Culture-Télérama, Manifesto ou encore La Leçon de ténèbres (Stock, 2020), prix Ève Delacroix de l’Académie française. (Source: Éditions Grasset)

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Gloria Vynil

PAGNARD-gloria_vynil  RL_hiver_2021

En deux mots:
Gloria Vynil vit chez sa tante Ghenya à Berne, où elle entreprend un nouveau projet. Photographe et vidéaste, elle veut retenir sur la pellicule le Museum d’histoire naturelle qui va être transformé. Un travail qui va lui permettre de rencontrer l’amour et, peut-être, lui permettre d’oublier un douloureux passé.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Le lourd secret de Gloria Vynil

Dans son nouveau roman, Rose-Marie Pagnard retrouve Gloria Vynil, l’un de ses personnages. Cette photographe et vidéaste commence un nouveau projet, alors que les ombres du passé se lèvent sur elle. Tragique et beau.

C’est sur la mort du père Vynil que s’ouvre ce beau roman. Une mort tragique et un épisode traumatique pour la fille qui voit douze chiens se jeter sur la victime d’un dépeçage en règle. «À travers l’éblouissant soleil elle voit une fourche avec un chien pendu au manche, elle voit des couleurs laides et papa couvert d’un manteau de chiens et de petits cochons. Ça ruisselle entre ses jambes et sur son visage, la voix de maman lui ferme les yeux, on préfère que, dit quelqu’un, oui, il vaudrait mieux que cette enfant oublie un tel massacre.»
Les années ont passé depuis le drame. Les enfants de la famille Vynil ont désormais quitté la ferme, à l’exception du plus jeune. «Till, le numéro un, avait été cuisinier sur un yacht et raconteur d’histoires (à l’exemple d’un personnage de Karen Blixen ou de Peter Hoeg), officiellement il s’était noyé (mais Gloria était persuadée qu’il vivait); Auguste, le numéro deux, s’était construit un studio dans l’ancienne grange de la ferme familiale et il écrivait des romans; Geoffrey, le numéro trois, avait été le chouchou fragile de sa maman avant de devenir tatoueur ambulant; Brunot, le numéro quatre, un dyslexique incurable, dirigeait une petite équipe d’employés de l’accueil à la Bibliothèque nationale de France et le bruit courait que les visiteurs sans expérience d’aucune bibliothèque se seraient perdus sans les explications vraiment merveilleuses de clarté de Brunot Vynil; enfin Rouque, le numéro cinq, s’occupait de la ferme et venait de faire un emprunt bancaire risqué pour l’installation d’un système de traite automatique.»
Quant à Gloria, elle vivait à Berne chez sa tante Ghenya qui «suivait les activités de sa nièce et fille adoptive, photographe et vidéaste, qu’elle voyait comme un être d’un modèle nouveau et inévitable issu non pas de sa bibliothèque mais du présent.»
Ceux qui suivent l’œuvre de Rose-Marie Pagnard retrouveront ici l’un des personnages de J’aime ce qui vacille, roman paru en 2013 et qui, à la manière du Georges Perec de La vie mode d’emploi, détaillait les habitants d’un immeuble confrontés à la mort et au deuil. Gloria Vynil était alors une proche de Sofia, la défunte toxico.
On la retrouve donc au moment où, quittant le Kunstlabor, un atelier d’artistes, elle s’attaque à un nouveau projet: photographier le Museum d’histoire naturelle avant sa démolition. Elle ne peut alors se douter qu’elle va rencontrer là l’amour sous les traits d’un peintre, Arthur Ambühl-Sittenhoffen, qui poursuit un projet similaire. Avant le déménagement des collections et la destruction des bâtiments, il veut conserver sur ses toiles la mémoire du musée et s’est lancé le pari fou de poser sur ses toiles toute l’histoire du lieu. Rafi, le gardien du musée, le soutient dans sa folle démarche, tout comme il protège Vynil. En éloignant un homme qui s’approchait de sa demeure muni d’un couteau, il ignore toutefois qu’il s’agit de Geoffrey, mandaté par ses frères. Ces derniers avaient conclu un pacte pour venger leur père, persuadés que Vynil avait provoqué le grave accident dont il avait été victime. Mais où est la vérité? Quelle est la vraie version des faits?
De sa plume fine et sensible Rose-Marie Pagnard joue avec ce traumatisme fondateur et entraine le lecteur dans une quête aux multiples facettes. Alors que Gloria se rapproche d’Arthur, prépare la fête qui marquera la fin du Museum durant laquelle seront exposées leurs œuvres, de nouvelles versions apparaissent, de nouvelles questions surgissent. À l’image de ce musée qui disparait, mais que l’on espère voir renaître, Gloria va tenter de se construire un avenir.

Signalons à tous les Genevois et à ceux qui se trouveraient au bout du Lac Léman le 6 mai prochain que Rose-Marie Pagnard sera l’invitée de la Société de lecture de 12h 30 à 14h.

Gloria Vynil
Rose-Marie Pagnard
Éditions Zoé
Roman
208 p., 18 €
EAN 9782889278343
Paru le 4/02/2021

Où?
Le roman est situé en Suisse, principalement dans le Jura et à Berne. On y évoque également un voyage à Paris.

Quand?
Si l’action n’est pas définie précisément dans le temps, on peut la situer Vers 2014.

Ce qu’en dit l’éditeur
Porter en soi une amnésie comme une petite bombe meurtrière, avoir cinq frères dont un disparu, vivre chez une tante folle de romans : telle est la situation de Gloria, jeune photographe, quand elle tombe amoureuse d’Arthur, peintre hyperréaliste, et d’un Museum d’histoire naturelle abandonné. Dans une course contre le temps, Gloria et Arthur cherchent alors, chacun au moyen de son art, à capter ce qui peut l’être encore de ce monument avant sa démolition. Un défi à l’oubli, que partagent des personnages lumineux, tel le vieux taxidermiste qui confond les cheveux de Gloria et les queues de ses petits singes. Avec le sens du merveilleux et le vertige du premier amour, Gloria traverse comme en marchant sur l’eau cet été particulier.
Rose-Marie Pagnard jongle avec une profonde intelligence entre tragique et drôlerie pour nous parler de notre besoin d’amour.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Aux arts etc. (Sandrine Charlot Zinsli)


Rose-Marie Pagnard présente son roman Gloria Vynil © Production éditions Zoé

Les premières pages du livre
« Dans leur cage plantée à la lisière de la forêt, les grands chiens noirs menaient leur tapage matinal. Sur le seuil de la cuisine apparut, bien avant l’heure habituelle, une petite fille flottant dans une chemise de nuit bleue à motifs de voiliers blancs. C’était par pur désir de promener ces voiliers dans la cour de la ferme, comme sur la mer, que l’enfant était sortie seule de la maison. Il faut dire que la chemise venait de son frère Till, le navigateur, et que tout ce qu’elle se figurait qu’il faisait, elle devait le faire aussi. Elle avait l’air de boire la lumière, la clarté, les sons délicats de l’étable, ces choses exquises du réveil.
Les chiens s’étaient mis à pleurer, des larmes giclaient autour de leur cage coiffée d’éclairs bondissants, aide-nous, console-nous, criaient-ils. Et le soleil jouait sans se soucier de rien. Je pourrais leur apporter un morceau de rôti ou une assiette de lait, pensa l’enfant, ou les laisser filer dans la forêt.
Ses pieds nus l’emportent jusqu’aux odeurs puissantes, qui demandent en lettres rouges de ne pas ouvrir, de ne pas ouvrir ! Mais voilà la porte disloquée comme par magie. L’enfant la tire contre elle en reculant et les chiens – les douze molosses à revendre, dit maman –, les chiens volent droit sur l’étable où papa nettoie en sifflotant l’enclos des truies et des porcelets. L’enfant crie non, non ! allez dans la forêt, les chiens ! allez chasser et manger dans la forêt ! À travers l’éblouissant soleil elle voit une fourche avec un chien pendu au manche, elle voit des couleurs laides et papa couvert d’un manteau de chiens et de petits cochons. Ça ruisselle entre ses jambes et sur son visage, la voix de maman lui ferme les yeux, on préfère que, dit quelqu’un, oui, il vaudrait mieux que cette enfant oublie un tel massacre.

SPLENDEURS
Gloria survolait les débris de verre, les trous, les pavés arrachés, Gloria débordante de vie, avec son projet pétillant comme du champagne dans la fraîcheur du matin.
La rue aux arcades se réveillait au soleil, après une bataille nocturne, la casse vous sautait aux yeux, mais vous n’étiez pas obligé pour autant de vous gâcher la joie, après tout on était maintenant au matin, la journée promettait d’être sans limites, juin avait commencé.
Gloria était très belle, pour autant qu’on aime un nez franchement là, avec une très légère courbure à la racine et des yeux, une bouche, une silhouette qui demandaient que la vie soit une aventure. Ses jambes nues frissonnaient comme quand elle se glissait dans son lit et que l’envahissait la sensation d’une déclaration d’amour à son propre corps. Son lit, dans l’appartement qu’elle partageait depuis vingt ans avec sa tante Ghenya, au centre de la capitale. Une ville de cinq cent mille habitants, avec des arcades et des fontaines un million de fois photographiées, avec un fleuve, des ponts, des kilomètres de bâtiments administratifs, deux fours crématoires, des salles de fitness sur-occupées, des centaines de milliers de chiens bien nourris, des musées, un camp d’immigrés logés dans des conteneurs, des parcs toujours verts.
Gloria ne sait pas que sa tante Ghenya reste nuit et jour penchée sur elle pour la protéger avec ses armes de vieil ange, qui feraient un peu rire s’il ne s’agissait pas de moyens nobles, ayant fait leurs preuves : amour, intelligence, parole, ruse féminine inspirée. Donc vieil ange des plus respectables.
Gloria ignore aussi les intentions criminelles de ses frères, quatre vivants, un disparu. Gloria va et vient, mène sa vie, tandis qu’au loin et quelquefois tout près, Geoffrey ou un autre frère la guette pour lui rafraîchir la mémoire.
Ce matin Gloria marchait en réfléchissant à son projet. La rue était déjà bondée de piétons lancés vers leur travail.
L’air accablé de certaines personnes laissait supposer autre chose que le travail, un saut dans l’ancienne fosse aux ours, ou dans le fleuve, par exemple. Gloria pour sa part croyait sincèrement être née pour être heureuse. Tu es née pour être heureuse, lui avait assuré son frère Till, celui qui un beau jour avait disparu (était officiellement mort). De sorte qu’elle s’était, en vingt-six ans de vie, accommodée de presque tout. Même secouée, mise en miettes, la petite phrase résistait, peut-être parce qu’elle était si simple. Même les quatre semaines passées à ne rien faire dans l’appartement de Kunstlabor (un groupe de filles et de garçons tous engagés dans des activités artistiques) ne l’avaient pas affectée : finalement quelque chose avait surgi, ce projet qui lui faisait emprunter la rue aux arcades.
Les pavés arrachés formaient des tas aux angles coupants, prêts à tordre des chevilles, des rythmes, des habitudes. Par des trous profonds d’un demi-mètre on pouvait lancer au monde souterrain : viens donc voir ce qui ne fonctionne pas dans cette ville ! Tant de choses ne fonctionnaient pas, mais étaient-elles plus nombreuses que celles qui fonctionnaient en dépit de tout, les cloches des églises, les trams, les machines à café ? Les cheveux de Gloria oscillaient d’un côté et de l’autre, comme s’ils approuvaient et voulaient encore lui rappeler que dans ce monde souterrain pouvaient aussi disparaître des monuments splendides dont de mystérieuses affaires exigeaient illico la disparition. Mais je le sais, pensait Gloria, je le sais que des vétustés splendides sont menacées ! Elle aimait ces mots, vétustés splendides, splendeurs.
Oui, depuis hier soir, depuis qu’elle s’était amourachée d’un nouveau thème de création : des photos, peut-être une vidéo si la situation s’y prêtait, sur l’étape finale de la destruction du Museum d’histoire naturelle.
Là-dessus elle avait dormi un peu ; rêvé du Museum abandonné ; avait à six heures du matin sans bruit ouvert la porte de l’appartement dans lequel les petits princes de Kunstlabor dormaient encore ; s’était penchée vers le couloir de sortie quand une main l’avait retenue : fais un petit effort pour moi, Gloria, tu dois le faire ! Elle avait protesté, pâli, menacé de crier, vu pleurer un ami, elle était tout d’un coup faible, avait eu pitié de cet homme – un marteau-piqueur sexuel avec des larmes de crocodile et un nom ridicule. Oublie, oublie ! Elle s’y était obligée tout de suite après.
Mieux valait se concentrer sur l’instant présent, sauter par-dessus les débris, ne bousculer personne, penser à son projet mais aussi à ses travaux les plus récents, ces palissades de chantiers qu’elle avait photographiées, les tags jaune citron, turquoise, vert sale, les contours noirs des formes qu’elle avait introduits dans les circonvolutions d’un cerveau géant. Elle avait aussi photographié les petites fenêtres découpées dans ces palissades, les gens qui s’y tenaient des heures durant pour tuer le temps, ou pour encourager silencieusement les ouvriers, ou, qui sait, pour se figurer un homme et une femme enlacés dans un ascenseur diabolique comme dans une nouvelle de Buzzati.
Quant à ce qui s’était passé cette nuit dans cette rue précisément, elle ne le savait pas. Mais bien sûr l’évènement sur les écrans portables avait déjà paradé, bougé, changé, dans un sens, dans un autre, ici se mêlaient une langue et un dialecte, ici valsaient un accent et un autre, sälü, schpiu mit, on pourrait, ceci n’est pas, tu y étais, oui, non, flics, schpiu doch mit, fais avec, sälü. Et alors ? dit Gloria d’un air indifférent. Ses cheveux pendaient d’un côté, elle les ramena fermement sur la nuque.
Qu’est-ce que c’est ? Elle se pencha, saisit délicatement entre des pavés un anneau de métal aussi propre et scintillant que s’il venait de tomber du doigt d’un passant. Elle le mit dans une poche de sa jupe après avoir vérifié qu’il ne portait aucune inscription. Un réflexe, comme quand elle ouvrait un livre dans la bibliothèque de Ghenya avec l’espoir d’y trouver un bout de papier, une révélation sur ce qui s’était passé l’été de sa sixième année. Un été comme dévoré par des mites, et si attirant. Noir, comme un prisme de verre trop éclatant. Une amnésie, pour dire vrai. Alors que tout va bien, que le soleil est une splendeur, que son projet est une splendeur, un baiser à la vie !
Mais tu es amnésique, tes parents sont morts, tes cinq frères sont aussi éloignés de toi que des exoplanètes, oui ? Oui.
Till, le numéro un, avait été cuisinier sur un yacht et raconteur d’histoires (à l’exemple d’un personnage de Karen Blixen ou de Peter Hoeg), officiellement il s’était noyé (mais Gloria était persuadée qu’il vivait) ;
Auguste, le numéro deux, s’était construit un studio dans l’ancienne grange de la ferme familiale et il écrivait des romans ;
Geoffrey, le numéro trois, avait été le chouchou fragile de sa maman avant de devenir tatoueur ambulant ;
Brunot, le numéro quatre, un dyslexique incurable, dirigeait une petite équipe d’employés de l’accueil à la Bibliothèque nationale de France et le bruit courait que les visiteurs sans expérience d’aucune bibliothèque se seraient perdus sans les explications vraiment merveilleuses de clarté de Brunot Vynil ;
enfin Rouque, le numéro cinq, s’occupait de la ferme et venait de faire un emprunt bancaire risqué pour l’installation d’un système de traite automatique.
Ces hommes partageaient l’art d’éviter Gloria, ils lisaient son nom dans un journal, sur un flyer, ça leur suffisait.
De son côté Gloria, à la pensée d’une rencontre avec un de ses frères, tombait dans une paresse insurmontable, de sorte que la séparation allait pour s’éterniser. Gloria pouvait bien trouver amusant de dire mes frères sont de sacrés fumeurs ou mes frères sont des individualistes, la lumière de sa vie, si chaque vie est censée avoir besoin d’une lumière, venait du souvenir de Till, venait de tante Ghenya, venait un peu de sa mère.
(Ghenya et Gloria vivaient ensemble depuis vingt ans et elles s’appelaient tout naturellement chère, chérie, ma joie. Ghenya suivait les activités de sa nièce et fille adoptive Gloria, photographe et vidéaste, qu’elle voyait comme un être d’un modèle nouveau et inévitable, issu non pas de sa bibliothèque mais du présent. Pour Gloria elle croisait les doigts, pour elle-même elle tournait les pages d’un livre, pensait à la danse, aux soixante mètres carrés de son appartement qu’elle avait transformés en studio pour Gloria, un studio côté jardin – son jardinet : des fougères, des herbes aromatiques, des feuilles et des feuilles, un tilleul plus vieux qu’elle.)
Gloria dans la rue hurlait va-t’en, l’amnésie ! va-t’en, je ne veux pas de toi ce matin ! Mais l’amnésie, même quand elle concerne un temps très court et qu’elle pourrait tenir comme un peu de gelée trouble dans le creux de la main, l’amnésie vous angoisse, n’importe quand, n’importe où. Sait-on ce qu’elle cache, sait-on si l’on n’est pas un monstre, un sèche-cheveux lancé dans le bain de papa, un coup de pied dans la grosse pierre au bord de la falaise, le saura-t-on jamais ? Je crois qu’il vaut mieux ne pas savoir. Qu’il y a dans la vie des choses qu’on ne doit pas chercher à savoir.
Elle se força à observer un véhicule de la voirie arrêté au milieu de la chaussée, les uniformes jaune fluorescent des ouvriers occupés à pousser sur les côtés les pavés et autres débris. À Hong Kong, elle se souvenait de l’avoir lu, le président Xi Jinping avait fait verser de la colle sur les pavés des places de rassemblement, une idée vraiment géniale. Mais il se pourrait que la colle soit toxique ; sous le soleil ou sous la lune elle fond, s’évapore et tue les présidents, les manifestants, les oiseaux, les bébés dans leur poussette, les Gloria pleines d’énergie et de plans pour sauver un vieux Museum !
Elle repartit de sa démarche dansante, la tête tout à coup pleine de cet éblouissement qui s’était produit la veille dans la pièce commune de Kunstlabor au moment où elle jetait un œil sur la télévision, plus précisément sur l’image d’un canot s’enfonçant dans la mer avec son chargement d’êtres humains. Les visages, les yeux surtout, les positions tortueuses des membres, la lumière colorée avec les reflets du plastique et de l’eau, immobiles une fraction de seconde durant comme une photographie ou une peinture parfaites… Bien sûr on avait souvent parlé de ce drame entre amis, dans la petite communauté de Kunstlabor étaient nées des vocations, des philanthropies personnelles, des actions collectives. Mais hier soir, Gloria s’était détournée de l’image, s’était sauvée les mains sur les oreilles. Je ne peux plus regarder, regarder mourir est indécent, je suis saturée de tristesse, j’aimerais que cette scène réelle se transforme en une peinture très ancienne que je pourrais regarder avec distance, tout comme je regarde, dans les musées et dans les livres, des batailles, des enfers bordéliques, des déluges, des saints, des fous, des paysages, des morts, des visages mélancoliques et d’une beauté surnaturelle, des ruines et des ciels explosifs – réalité et imagination. Métamorphose. Art.
Ce même soir en regagnant sa chambre, Gloria avait découvert, collée sur la porte, une affiche du Museum d’histoire naturelle. Cette affiche reproduisait une peinture hyperréaliste de la Grande Galerie de zoologie plongée dans une atmosphère d’un bleu livide comme si son auteur annonçait théâtralement la mort de cette partie du Museum. Tout le monde savait que le Museum entier (construit cent cinquante ans auparavant sur le modèle du Museum d’Histoire naturelle de Paris) était condamné à sombrer corps et biens dans le néant pour être remplacé par un Musée de l’Évolution quelque part au bord d’une autoroute.
Mais sur l’affiche, la Grande Galerie à elle seule exprimait le plus pittoresque et irrésistible appel au secours, avec sa pyramide d’estrades chargées d’animaux exotiques, sa coupole d’où glissaient par les vitraux des flots de peinture céleste. Gloria s’était vue tomber de ce ciel avec son appareil photo et toute la vie devant elle, à faire la connaissance des bêtes empaillées, à les capturer à sa façon. »

À propos de l’auteur
PAGNARD_Rose-Marie_©Yvonne_BoehlerRose-Marie Pagnard © Photo Yvonne Böhler

Rose-Marie Pagnard vit dans le Jura suisse. Son écriture précise et virtuose est au service d’un monde réel qui pourtant glisse sans cesse vers l‘étrange et l’onirique. Plus malicieuse que celle de Marie Ndiaye, elle cousine pourtant avec elle par son étrangeté et sa précision. Ses grands thèmes, l’amour avant tout, la folie, la création. Ses romans racontent la vie ordinaire, rendue étrange et invérifiable par l’irruption de hasards catastrophiques ou féeriques, par la mise à néant de certitudes sur la folie, sur le don de l’imagination. Claude Stadelmann a réalisé en 2015 un magnifique documentaire sur son œuvre et celle de son mari, le plasticien et scénographe René Myrha, le film s’appelle Des ailes et des ombres.
Rose-Marie Pagnard a notamment écrit les romans suivants: La Période Fernandez,1988, Actes Sud (à propos de Borgès). Prix Dentan. Dans la forêt la mort s’amuse, 1999, Actes Sud. Prix Schiller. Janice Winter, 2003, aux éditions du Rocher. Points Seuil, 2003, Le Conservatoire d’amour, 2008, éditions du Rocher, Le Motif du rameau, Zoé, 2010, J’aime ce qui vacille, 2013, Prix suisse de littérature et Jours merveilleux au bord de l’ombre, 2016. (Source: Éditions Zoé)

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Mémoire de soie

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En deux mots:
Quand il part pour son service militaire, la mère d’Émile lui confie leur livret de famille. En constatant que le père qui y est mentionné n’est pas le sien, il va tenter de comprendre qui se cache derrière ce Baptistin et découvrir un secret très bien gardé.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Comme un fil qui se casse

Pour son premier roman Adrien Borne s’est inspiré de son arrière-grand-père Baptistin, éleveur de vers à soie. Son fils va découvrir un secret de famille et réécrire son histoire familiale.

Émile a 20 ans, l’âge de remplir ses obligations militaires. Alors qu’il s’apprête à rejoindre son régiment du côté de Montélimar, sa mère lui confie leur livret de famille. S’il n’y prend guère attention, c’est qu’il veut garder les images de son village, de sa mère travaillant au lavoir, de son père parti tôt au magasin. Sans grandes effusions, presque sans paroles.
Ce n’est que plus tard qu’il prendra la peine d’ouvrir ce livret et d’y découvrir un nom, Baptistin, qui y est mentionné comme étant celui de son père. Erreur administrative? Prénom oublié par son père qui lui a préféré Auguste? À moins qu’il ne s’agisse effectivement de son père dont on lui aurait caché l’existence jusque-là? Pour en avoir le cœur net, il va lui falloir remonter quelques décennies plus tôt, au moment où Suzanne, sa mère, fait la connaissance de son père. Et tenter de comprendre pourquoi on lui a soigneusement caché cette histoire. Ce qui ne s’est pas dit va peut-être pouvoir s’écrire…
À l’orée du XXe siècle la Drôme provençale reste une région de sériciculture qui fournit les soieries lyonnaises. Baptistin entend développer sa magnanerie et augmenter sa production de soie. Lorsqu’il rencontre Suzanne, il n’a pas seulement trouvé la femme de sa vie, mais aussi une personne qui partage cette envie et qui aime l’entendre parler de son projet. Comment il choisit les œufs et les feuilles de mûrier, comment il prépare les cocons des vers à soie, combien est délicate l’opération du déconnage et l’assemblage des fils qui demande dextérité et patience. Avec lui, elle oublie aussi les mauvais traitements subis en pensionnat. Mais son installation dans la magnanerie familiale est loin d’être paisible.
Sa belle-mère entend la mettre au pas: «Dans cette famille, les baveuses et les duchesses, très peu pour nous. Et tu m’as tout l’air d’être les deux à la fois. Bien bavarde et bien précieuse». Elle n’hésite pas à frapper sa belle-fille et lui dérobe le maigre pactole qu’elle avait patiemment amassé. Une cohabitation difficile qui va perdurer après 1914 et le départ de Baptistin pour la Guerre. Quatre longues années d’attente et de souffrance qu’elle affrontera avec l’espoir que tout changera quand son homme reviendra, quand la famille sera réunie. Car le petit Émile, conçu pendant une permission, naît en 1916. Mais le sort va s’acharner sur elle, car Baptistin ne parviendra jusqu’à son village, victime de la grippe espagnole. Il ne pourra même pas être enterré auprès des siens. Une perte qui va faire sombrer la jeune fille que l’on fait interner.
C’est alors qu’Auguste, le frère de Baptistin, entre en scène…
Il aura fallu la curiosité du jeune conscrit pour que le lourd secret de famille soit révélé. Que ses nombreuses questions trouvent petit à petit des réponses.
Adrien Borne renoue les fils de ce drame familial avec habileté, sans oublier de donner aux silences, à ses paroles tues trop longtemps, un poids terrible. Après le fracas de la Guerre, la déchirure et le deuil, les mots vont permettre à Suzanne de continuer à avancer, symbole d’une humanité retrouvée et figure de proue d’un superbe roman.

Mémoire de soie
Adrien Borne
Éditions JC Lattès
Roman
250 p., 19 €
EAN 9782709666190
Paru le 19/08/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement en Drôme provençale, du côté de Montélimar et Taulignan.

Quand?
L’action se situe de la fin du XIXe siècle aux années qui ont suivi la Seconde guerre mondiale.

Ce qu’en dit l’éditeur
Ce 9 juin 1936, Émile a vingt ans et il part pour son service militaire. C’est la première fois qu’il quitte la magnanerie où étaient élevés les vers à soie jusqu’à la fin de la guerre. Pourtant, rien ne vient bousculer les habitudes de ses parents. Il y a juste ce livret de famille, glissé au fond de son sac avant qu’il ne prenne le car pour Montélimar.
À l’intérieur, deux prénoms. Celui de sa mère, Suzanne, et un autre, Baptistin. Ce n’est pas son père, alors qui est-ce? Pour comprendre, il faut dévider le cocon et tirer le fil, jusqu’au premier acte de cette malédiction familiale.
Ce premier roman virtuose, âpre et poignant, nous plonge au cœur d’un monde rongé par le silence. Il explore les vies empêchées et les espoirs fracassés, les tragédies intimes et la guerre qui tord le cou au merveilleux. Il raconte la mécanique de l’oubli, mais aussi l’amour, malgré tout, et la vie qui s’accommode et s’obstine.

Les autres critiques
Babelio
Lecteurs.com
Historia (Gérard de Cortanze)
Page des libraires (entretien avec l’auteur – Elodie Bonnafoux, Librairie Arcanes, Châteauroux)
Livres Hebdo (Alexiane Guchereau)
Le Vif/L’Express


Adrien Borne présente Mémoire de soie © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« 1. Un cocon à dévider
La lumière suinte et dessine autour du volet un liséré clair. Elle reste le plus sûr repère. Celui de la course du soleil. Émile souligne des yeux la marque blanche, tirant sur un jaune léger, elle court jusqu’à sa table de chevet, ne l’atteint pas encore, semble vouloir l’épargner. Il a vingt ans ce 9 juin 1936.
À cette heure, la chambre demeure fraîche sous l’épaisseur des pierres. Autrefois, à sa place se nichaient les vers et les papillons d’une magnanerie, ultime fierté familiale; on y avait couvé les cocons jusqu’à extinction. Mais c’est un temps dont on ne parle jamais et les murs ne racontent qu’une odeur de succession indistincte. Des murs épais, brutaux, noircis par le temps et dont rien ne filtre. Une pièce forteresse. De quoi fabriquer un concentré de vie. L’ordinaire à l’étouffée. À l’exception de la petite chambre de sa mère, la pièce occupe tout le premier étage.
Émile frotte ses pieds l’un contre l’autre, les réchauffe à ce qui lui reste de sommeil sous la couverture. Le matin s’est avancé, il lui abandonne quelques instants. Les poules se déchaînent dans le jardin, la truie grogne, l’âne dans le champ du haut déverse ses vulgarités sonores, la maison paraît livrée aux animaux, alourdie du silence des hommes. Il part tout à l’heure. Quand le soleil n’entrera plus dans la pièce. Personne n’a bousculé ses habitudes pour autant. Son père hier soir l’a serré dans ses bras. Comme il se doit, selon une loi humaine immuable, il est parti ouvrir le magasin à l’heure dite ce matin. Prouvant que, dans cette famille, l’uniforme n’a jamais été de rigueur, il ne signe pas plus les héros qu’il ne justifie les trop-pleins d’émotions. Ses racines ne se perdent dans aucune nostalgie de grandeur. La Grande Guerre a même eu la distinction d’épargner les siens. Son père a été exempté. Pas si banal à l’aune du désastre. Alors un fils qui s’embarque pour le service militaire se charge d’une ambiguïté épineuse n’ouvrant la porte à aucun excès. Pas de fierté ni d’inquiétude. Que ce soit pour deux années pleines ne change rien à l’affaire. Deux années à titre exceptionnel, à en croire les ministères, manière d’écarter tout risque et de ne pas être pris de court face à l’ennemi. Le temps est au désastre, comme on dit à La Cordot en une autre analyse, plus pessimiste.
Émile s’assure que le ciel est déjà vif. D’un bleu peigné de mistral. Une journée de juin odorante, bientôt abattue de chaleur. Une journée prometteuse. Il étire sa grande carcasse anguleuse, un instant torse nu, emmailloté dans les draps.
Entre mille. Il le reconnaîtrait entre mille ce dos penché sur l’ouvrage au lavoir. Un lavoir de pierre, ombragé d’un toit rudimentaire, assemblé plus que bâti au lendemain de l’insolation de la bonne des Caroux. Depuis, les femmes s’activent à la fraîcheur bancale de cet abri, les genoux posés sur ces pierres usées, si douces qu’Émile adore y abandonner la main. Comme il pourrait le faire, suppose-t-il, sur la peau d’une femme.
Mais ce matin, c’est le dos de sa mère qu’il contemple une fois encore, ce dos si familier. Droit, souple à la fois. Tonique. Large. En dissonance avec la délicatesse du cou et la fragilité des jambes que personne n’aperçoit jamais sous la longue jupe sombre. Ce dos toujours penché sur quelque chose, un cocon à dévider, un fil à tirer, une chemise à rapiécer, du linge à laver ; les yeux fouillent le silence, scrutent les bas-fonds, comme s’ils veillaient, désertant le monde, tout à la fois ici et ailleurs. Ce dos, il pourrait le suivre jusqu’en des terres reculées. Il a appris à l’aimer pour ce qu’il est. Cette force et son ingratitude.
Ce matin, Suzanne a pris sa place habituelle au lavoir. Elle non plus n’a dérogé à aucune règle. Qu’il parte sous les drapeaux, ce fils, puisqu’il en est ainsi. Puisque la République l’a érigé en règle implacable. Les soubresauts avec les Allemands, ce Hitler, n’ont pas droit de cité dans la maison. Il n’existe pas ou plus ou pas tout à fait, passé la porte de la cuisine, ce monde entier.
Sur la place du village, son sac à ses pieds, debout devant la boutique du brocanteur, Émile regarde à présent sa mère battre avec énergie un drap blanc. Une pulsion. Sait-elle seulement que le car ne devrait plus tarder, sait-elle qu’Émile n’est pas encore parti, qu’il est là, à quelques mètres à peine, qu’il la regarde avec un doute sincère? Il aimerait savoir s’il va lui manquer. Un petit quelque chose. Une esquisse. Un doigt glissant sur le lobe de l’oreille.
Il avance lentement vers elle, abandonnant son sac au sol, au milieu de la place, pour lui poser une main sur l’épaule. Elle interrompt son geste, ne marque aucune surprise. Cette mère, personne ne la surprend plus, il se murmure que cela fait son mystère. Le bras suspendu, elle tourne son visage vers lui et offre ce léger sourire dont elle use en toutes circonstances. Sauf quand la compassion est de rigueur. Car aussi rude soit-elle, Suzanne ne manque jamais de compassion. Quand, petit, il lui arrivait d’être piégé par un chemin tortueux et de revenir salement amoché, Émile se souvient des gestes précis. Elle y mettait un cœur joli. Et lui, s’il souffrait d’un genou sanguinolent, se réchauffait à sa douceur. Mais, l’âge aidant, les genoux saignent moins et soudain, sans en avoir l’air, entre les bras d’une mère, la place est plus étroite. N’est resté que ce sourire qu’elle offre à son fils à l’instant, comme elle l’offrirait au boulanger ou à un chien. Deux légers plis à la commissure des lèvres. Si mécaniques qu’ils lui transpercent le ventre. Il a appris, lui aussi, à ne pas montrer. Alors il sourit en retour.
Elle se redresse avec difficulté. Le corps ne suit pas le rythme du dos, il a moins de rage à partager. Elle appuie une main sur son torse comme pour mieux reprendre son équilibre et l’embrasse sur la joue. Ce n’est pas si mal au fond. Elle charge le linge dans son panier, elle avait terminé, ça tombe bien. Qu’est-ce qui tombe bien ? Qu’il ne l’ait pas interrompue avant la fin ? Elle rentre. Elle va étendre ce linge qu’elle a soigneusement lavé. Avec le vent et la douceur du jour, il sera sec avant le milieu de l’après-midi. C’est une belle journée. Ils font quelques pas ensemble, côte à côte. Il s’arrête au niveau de son sac, là où le car pour Montélimar marquera l’arrêt, sois prudent, pas de bêtises, Suzanne poursuit son chemin, il la voit disparaître à l’angle de la maison. Le car ne devrait plus tarder.
Dans son magasin, le brocanteur s’emporte contre une chaise. Le coiffeur tire comme un affamé sur sa pipe. Au loin, longeant le Rhône, c’est un train qui tousse. Cette fois, oui, Émile est seul sur la place et il ne manque pas d’avoir un vertige à imaginer ce qui l’attend, ce qui fait l’épaisseur entre la peur et l’excitation. L’armée, l’uniforme, la guerre jamais loin. Comment fait-on? La logique des hommes. L’esprit de corps. La baston. La sournoiserie. Qu’en dit-on? À sa droite, au cœur du tunnel de platanes, s’avance le car dans un nuage de poussière. Horizon flou. Il ne l’a pris qu’une fois par le passé et il se demande s’il aura encore la nausée. Et puis, parce que l’espoir a des ressources inépuisables, il se tourne de nouveau vers l’angle de la maison derrière lequel sa mère vient de s’effacer. Et elle réapparaît. Il se détourne d’elle une seconde pour évaluer la distance du car. Le temps joue en sa faveur. Suzanne revient. Pour lui. À moins qu’elle ait oublié un linge au lavoir ; il jette un regard rapide. Non. Aucune tache blanche ne tranche avec le brun des pierres. C’est bien pour lui qu’elle revient. Elle est là. Le nuage de poussière a désormais un bruit de moteur. Elle se penche, entrouvre le sac d’Émile et y glisse un livre. Tout fin petit livre. C’est pour l’armée, un livret de famille, il n’aura qu’à le donner le moment venu, ils comprendront. Voilà. Elle finit par ce voilà. Le car est là. Entre-temps, le chauffeur est venu se garer. Elle sourit. Ce même sourire pâle. Il monte à l’avant. Moins seul désormais. Avec ce petit livre dont il n’a jamais entendu parler, avec ce geste qu’elle a eu, se pencher sur son sac, y enfouir quelque chose, le plaçant bien au fond pour le dissimuler aux regards ou s’assurer qu’il ne tombe pas. Moins seul. Il pense à son père, Auguste, affairé dans son magasin déjà à cette heure-là. Il est 11 h 14 ce 9 juin 1936. Le car repart de La Cordot, passe devant la maison, Suzanne s’apprête à étendre le linge dans le jardin et Émile contemple le chemin qui s’ouvre devant lui.
Par la route, personne n’a jamais su établir à La Cordot la distance exacte jusqu’à Montélimar. L’espace s’estime à la découpe. En densité. Et ce matin de novembre 1918, ces espaces lestent les pas, à la glaise. De ces étendues opacifiées. Pour ne pas s’affaisser sur lui-même, Auguste est parti sans prendre le temps de rien, sous ses yeux à elle qui ne diront rien. Suzanne, au lavoir, à casser la glace avec le battoir. La matière pétrifiée par le froid. Depuis l’hiver précédent, depuis que la neige a tout étouffé sur son passage, Auguste sait affronter les saisons, savamment épaissi de couches de vêtements. Mais il ne sait que faire de l’embarras. Cette gêne soudaine. Grossière. La mort que l’on n’attend plus et qui vient tout de même. Dix jours après l’armistice qui aurait dû lui rendre son frère. À contretemps. Bien sûr que c’est affligeant. C’est sa conviction à lui. Et c’est sa conclusion à l’arrivée, après avoir éperdument longé ce Rhône revêche. Il a laissé derrière lui les mûriers et l’aigreur de la magnanerie. Plus il entre dans cette pièce et plus elle lui semble pourrir sur pied. Pour un peu, elle contamine toute la maison.
Il n’abandonne pas. Il est à sa tâche. Au pied de la caserne à Montélimar, dont une aile entière se trouve en quarantaine, pour soigner les condamnés. Il s’attendait à le voir rentrer de la guerre, ce frère; il faut maintenant aller le chercher. Jusque dans son lit. La mort passée. Et après un chemin qui ne mène en général nulle part, sauf aux habitudes. Ce chemin mille fois emprunté.
Le soleil tombe tout juste derrière l’Ardèche. Le temps d’un cycle, Auguste est déjà de retour à La Cordot. Avec lui. Sous les regards mêlés. Un perceptible sentiment de malédiction. Dix jours après l’armistice que son frère a dû si passionnément célébrer. Les chapeaux se soulèvent autant par compassion que par admiration pour l’inventivité du diable. Qui d’autre! Sauf qu’on rempile vite après le passage d’Auguste et de son frère. On embroche sans tarder le goût d’avenir qui revient en bouche après la privation et la longue attente. Il peut bien défiler avec son chargement, l’Auguste. Ici comme ailleurs, on a déjà bien payé son dû. Alors on ne va pas traînasser quatre ans de plus sur un malheur de plus. D’ailleurs, quand il entre dans La Cordot, c’est sous les fanions tendus par-dessus le renouveau et les drapeaux en symphonie. Le froid ne suffit pas à figer la fête, les couleurs et le désir de tout, soudain. Il plane un délire solide. Un appétit qui coupe la pitié.
Et puis si les chapeaux ne tardent pas à revenir à leur place, bien au chaud sur les têtes, c’est que tout le monde sait ce qu’Auguste charrie avec lui. Des horreurs, la guerre en a traîné jusqu’ici, mais pas de ce type-là. Le malheur n’a pas la finesse contagieuse ou alors par superstition. Il y a des cadavres moins fréquentables que d’autres. La grippe ne vaut pas un champ de bataille. Ce soir, Auguste se réjouit que la maison soit la troisième après l’entrée du village, qu’il puisse vite se mettre à l’abri du supplice du regard des autres.
Il racontera plus tard la caserne. Bien plus tard. Les draps humides, tendus entre les lits. Parfois à peine de quoi se glisser entre chaque malade. Les uns sur les autres. En tête à tête, par dizaine. La toux. Le délire de la fièvre. Parce que cette grippe, qu’on dit espagnole, elle fait chavirer les cerveaux avant les corps. C’est à ça qu’on reconnaît sa virtuosité. Ingénieuse, maligne. Elle déchire l’espace de râles et de divagations. Certains malades sont même attachés. Une zone de confinement. La maladie peaufine son récital. Auguste n’en perçoit qu’une mélodie lointaine. Car, ce qu’il n’avouera jamais, c’est qu’il n’a pas osé approcher, en tout cas pas au-delà de ce qui était conseillé. La contagion. La transmission. Empêché par son moignon de naissance au bras gauche, le même qui lui avait fait manquer la guerre, Auguste a observé deux infirmières mal protégées d’un masque blanc enrouler son frère dans un drap mauvais, deux infirmières le déposer à l’arrière de la charrette, après l’avoir chargé sur un brancard, deux infirmières tirer le drap pour accorder un semblant de pudeur à cet homme qui en était privé depuis si longtemps. Le drap ne suffisait pas. Son frère était noir. Noir. Tirant sur le bleu. Et ça, Auguste l’avait vu. Il l’avait su. Par la rumeur qui court et qui avait atteint le village épargné. Su que deux taches postillonnent d’abord sur les joues, couleur acajou. Il se souvient du mot. Acajou. Et puis la couleur infiltre les doigts. Les ongles. Elle remonte le long des bras. Elle s’épanche sur le torse. Tant qu’il est conscient, le malade voit la mort entrer en lui et l’envahir. Le patient meurt asphyxié, les poumons saturés de sang et enflés. Mais aux infirmières, Auguste n’avait pas demandé de détails de ce genre. Il ne s’était pas inquiété de ce que son frère avait concédé ou non à l’agonie. Avait-elle seulement duré cette agonie ? Il avait fait l’économie de cette question lui en préférant une autre : fallait-il se protéger ? Dans un demi-sourire qu’il devait à l’espoir réduit en bouillie, un médecin a fini par répondre : de lui, il n’y avait plus rien à craindre, de tout le reste, qu’en savait-on. Auguste avait repris la route sans se retourner une seule fois sur ce frère, déposé à l’arrière d’une carriole et plus contagieux à en croire la médecine. Mais qu’allait-on faire de lui ?
Plus tard. Un marteau et une somme de clous. L’enfant à ses pieds. Auguste partage son fardeau. Dans ce parfum écœurant de paille moisie. Est-ce seulement possible? Détourné de son impuissance, Auguste est obnubilé par cette odeur, au point qu’il finit par approcher, plus près qu’il ne l’a jamais fait pour s’en assurer, oui, c’est donc son frère qui sent ainsi la paille moisie. Encore un peu de créativité. Ce n’est pas terminé.
Il ne tient pas dans la boîte, dit la Mère dans un rictus. Le torse du cadavre, gorgé de putréfaction, dépasse. Le cercueil lui-même, bâti dans le noyer dont déborde la région, ne veut pas de cet homme-là. La vie à armes odieuses. On ne peut pas refermer la boîte à cause de cette poitrine gonflée comme une outre. Est-ce lui qui dans un dernier espoir résiste à sa condition ? Seules les flammes du feu et l’enfant animent de leurs éclats la pièce pétrifiée, consternée par ce misérable final. Et la musique résonne.
Sous les fanions, les instruments. Depuis que la guerre a pris la poudre, on ne craint plus le facteur, pas plus les gendarmes annonciateurs de malheurs et les mines de deuil du maire, alors on peut bien chanter. Au café, à une encablure d’oreille, les gars ne se privent pas de rattraper la vie perdue. Et la guitare de Dupuy, et la voix de Dupuy, et les mots de Dupuy, enivrent l’assistance avec autant de saveur qu’une Suze généreuse.
On a fait des valses de bien de couleurs
Des bleues, des blanches, des roses
Moi, j’en connais une qui rend d’bonne humeur
Lorsqu’on est morose.
Auguste le sait, il y a de l’humeur au café. Une belle humeur. De quoi s’attabler en confiance. On fête encore l’armistice. Pas les morts d’après. Dix jours après.
Elle n’est pas verte, elle n’est pas lilas
Mais j’adore sa nuance
Vous apprendrez tous cette valse-là,
Elle fut faite en France.
Il tourne le visage vers Suzanne pour la première fois. Ils n’ont pas échangé un mot depuis hier soir et le passage du maire.
On la chante quand on voit crânement
Défiler nos jolis régiments
C’est la valse « bleu horizon »,
Qui vous fait passer des frissons.
Le maire était entré, avec cette manière de dire sans le dire, j’ai des nouvelles. Mais qui en réclamait donc? Car aux dernières nouvelles, pour Suzanne, il rentrait de la guerre, son homme. Entier. Chamboulé, sûrement, mais fier à n’en pas douter. Ça, elle l’avait lu, elle qui savait lire, lui qui savait si mal écrire mais qui savait dicter. Alors les nouvelles, Monsieur le Maire, n’en ajoutez pas à celles qu’on a déjà. Et pourtant la mort conservait de quoi chaparder et de quoi alimenter encore la gazette. Quand le maire eut terminé, quand il eut fermé la porte sur le vide, Suzanne longtemps après porta son tablier à sa bouche pour retenir un cri qui ne viendrait plus. Maintenant elle est plantée là. Chatouillée elle aussi par l’odeur de paille moisie qui baigne la cuisine, malmenée par la musique qui ne fait pas de quartier pour les sentiments, désespérée, emportée par une chanson que la guerre a fait naître. Son homme ne tient toujours pas dans la boîte.
Il faut forcer.
Des pas de danse et des sourires là-bas. La musique encore.
Auguste lui épargne ce spectacle.
Elles s’élèvent, ces voix chaudes.
Alourdi, Auguste monte sur une chaise, il devine ce corps amaigri mais ventripotent toujours camouflé dans ce mauvais drap.
Les drapeaux, dans le vent, claquent sous le mistral.
Auguste pose la dernière planche du cercueil et, pour sceller le tout, il s’allonge dessus. De tout son poids.
Des rires devant la fenêtre, ils rentrent se coucher.
En son for intérieur, Auguste se demande si son frère peut exploser. Le ventre ainsi tassé. Écrasé par moins mort que lui.
De sa main valide, il cloue. »

Extraits
« Suzanne a appris à aimer le quotidien d’une orpheline de Taulignan. Tout doucement. D’abord pour les amitiés sincères. Entre filles. De même destinée. Par classe d’âge. On tournait à quatre cents gamines. Avec un renouvellement tous les ans. De l’abattage, et le bon côté que ça foisonne de lubies enfantines des plus banales. Mais en matière de banalité, quitte à devenir fille perdue, autant faire tomber les murs. Va pour les complicités. À condition d’autre chose. Cette autre chose, elle n’a pas tardé. Les murs sont tombés quand la porte de la filature s’est ouverte pour la première fois devant Suzanne, dans un bruit formidable. »

« J’en peux plus de ces machins-là qui s’agitent au-dessus de ma tête, ça me dégoûte et j’espère bien que mon bon mari il m’entend pas dire ça, sinon il va me secouer salement quand on se retrouvera mais tant pis. Assez de ces vers à soie qui rapportent que de la misère. Assez mais pas tout de suite. Pas encore, tu m’entends. Baptistin est là pour tenir bon, et si ça coûte la santé, c’est tant pis pour lui et pour les autres. C’est signé. Alors les gamines de ton cru, elles foutent le camp ou elles s’inclinent. Dans cette famille, les baveuses et les duchesses, très peu pour nous. Et tu m’as tout l’air d’être les deux à la fois. Bien bavarde et bien précieuse.
La Mère sort alors de la poche de son tablier une enveloppe et une petite fortune. 123 francs exactement. Elle est allée la dénicher dans la blouse de Suzanne. »

À propos de l’auteur
BORNE_Adrien_©DR_TF1Adrien Borne © TF1 DR

Titulaire d’une maîtrise d’histoire, Adrien Borne a poursuivi ses études à l’ESJ de Lille. Il entre en 2006 à RTL puis prend la tête de la matinale de RMC info en 2009 avant d’en devenir le rédacteur en chef adjoint. En 2015, il passe sur iTélé (devenu CNews) et coprésente « Le duo de l’info » puis, un an après, « La matinale week-end ». Il rejoint LCI en 2017 à la présentation des JT de la matinale et dirige LCI midi depuis la rentrée 2019. Tout au long de sa carrière de journaliste, Adrien Borne a volé du temps pour se consacrer à l’écriture et n’a jamais oublié la Drôme, région dont il est originaire. Mémoire de soie est son premier roman. (Source : Livres Hebdo)

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La dislocation

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En deux mots:
Émergeant d’un long séjour à l’hôpital, une femme va tenter de retrouver la mémoire et le contrôle de sa vie, aidée par son ami Camille. Au fur et à mesure de ses progrès, elle va découvrir son étonnante histoire.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Terre et mère, même combat

Ingénieure agronome, Louise Browaeys se lance dans le roman. Et nous met en garde en retraçant la destinée de Gaïa. Est-ce le roman d’une renaissance ou d’un cataclysme? Peut-être l’un et l’autre.

La narratrice, après des mois d’hôpital, émerge à nouveau. Si sa mémoire et ses sensations sont encore défaillantes, elle peut s’appuyer sur les visites régulières de Camille, qu’elle appelle K, et qui serait un ami d’enfance. Ce graphiste, qui délaisse un peu son projet de BD pour s’occuper de la jeune femme, l’emmène avec son fils Aurélien faire des promenades dans le Parc Montsouris où la nature vit au ralenti en cet hiver 2016-2017. Peu à peu, elle réapprend à vivre, à parler, à avoir des sensations, même si elle pense qu’il est encore trop tôt pour des relations sexuelles. Elle aimerait aussi se rapprocher de cette nature qu’elle sent menacée. À l’aide de carnets qu’elle remplit consciencieusement, elle se réapproprie les mots, le langage. Avec les livres, elle essaie de se reconstruire une histoire.
Vient alors le moment de s’ouvrir aux autres. Elle choisit pour cela de passer par un site de rencontres qui lui permet de faire la connaissance de Béatrice et Jean-François, un couple échangiste avec lequel elle va se persuader que la mécanique fonctionne toujours. Évoquant son expérience avec Léonora, son infirmière devenue une amie, elle constatera qu’elle préfère Béatrice à Jean-François. Mais c’est alors qu’elle rencontre Wajdi dans un magasin de bricolage. Avec ce bel algérien, elle aura une brève liaison, avant que son amant ne décide de rentrer au pays.
Elle retrouve alors K qui comprend que le moment est venu de lui révéler le secret de ses origines et de leur histoire commune.
D’abord incrédule, elle va peu à peu comprendre que son travail d’exploration personnelle ne fait que commencer. Est-ce parce que K essaie d’adapter en BD son roman «Le soleil noir» qu’elle éprouve l’envie de partir sur les traces de Louis Guilloux? À Saint-Brieuc, elle veut surtout prendre du recul avant de constater que le voyage «amène à adopter un point de vue nouveau sur les sujets que l’on croyait avoir classés. La distance, ajoutée à l’isolement, fait travailler l’imagination.»
Louise Browaeys a construit son roman comme une quête intérieure, semant des indices au fil des chapitres. Tout comme sa narratrice, le lecteur va petit à petit prendre conscience que les «dérèglements» dont elle est victime sont ceux de notre planète et que son salut passera par une réappropriation de son environnement. Oui, c’est bien Gaïa, la terre-mère, qu’il faut sauver.

La dislocation
Louise Browaeys
Éditions Harper Collins France
Premier roman
320 p., 17 €
EAN 9791033904953
Paru le 26/08/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris, Montreuil et Saint-Brieuc.

Quand?
L’action se situe de 2016 à 2030.

Ce qu’en dit l’éditeur
Une jeune femme sort de l’hôpital, dépossédée de son identité et de son passé.
Elle voue une haine farouche aux psychiatres, fréquente les magasins de bricolage. Il lui arrive même de crever les pneus des voitures.
Temporairement amnésique, absolument indocile, elle veut repeupler sa mémoire et pour cela, doit enquêter. Un homme va l’y aider, sans rien lui souffler: Camille, dit K, ami et gardien d’un passé interdit.
Le souvenir d’un désert entouré de vitres, une fonction exercée au ministère de l’Agriculture, une bible restée ouverte au chapitre du Déluge forment un faisceau d’indices de sa vie d’avant. Quelques démangeaisons et une irrépressible envie de décortiquer le monde et les êtres qu’elle croise hantent ses jours présents.
Sa rencontre avec Wajdi, envoûtant et révolté, marquera son cœur et son esprit. Ce sera avant de gagner la Bretagne et, peut-être, de parvenir à combler les énigmes de son histoire prise au piège de l’oubli.
La trajectoire d’une femme cousue à celle de la planète, c’est le pari de ce premier roman en forme de fable écoféministe où la tragédie contemporaine côtoie l’espoir le plus fou.
Hypnotique, drolatique, libre et profondément humain.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Paris – Montreuil, automne-hiver 2016-2017
Finis les électrochocs et les traitements. J’étais sortie de l’hôpital. Je n’avais aucun souvenir des trois mois ni même des trois ans qui avaient précédé ce mois d’avril. J’essayais de me concentrer sur une saison qui devait ressembler à l’hiver. Mais rien ne venait. Un vide. Une douleur irradiante au centre du cerveau. Une racine qui n’arrive plus à pousser. Une amputation qui démange.
En rentrant chez moi, il paraît que j’avais déambulé dans les pièces et que j’avais passé un mois sans ouvrir la bouche. Je voulais rester allongée coûte que coûte. Je ne voulais voir personne. Il y a des gens à qui cela semblera arrogant. Mais je ne pouvais plus me lever. Vrai. Il y avait comme un poids qui pesait sur moi et me clouait au lit. Cette chose sur laquelle je prenais naguère appui pour soulever le monde m’écrasait. Je ne sais pas si vous pouvez comprendre. C’était un poids qui n’avait rien à voir avec, par exemple, le poids délicieux d’un homme dur et cambré sur mon ventre. Une chose invisible et obsédante. Douloureusement laide. C’était très difficile à décrire aux médecins, voilà pourquoi j’ai vite laissé tomber.
J’ai commencé à sortir de ma torpeur lors des premières visites de K. Il venait presque tous les jours à ce moment-là. J’ouvrais les yeux et, une fois sur deux, je le voyais s’affairer dans ma chambre. Il me donnait à manger. Je ne sais pas comment il trouvait le temps de cuisiner entre son travail et son fils, mais à l’époque ce genre de question n’effleurait pas mon cerveau. Pas grand-chose n’effleurait mon cerveau, me direz-vous. La spécialité de K, c’est les raviolis : il les achète crus je ne sais où, et il les fait cuire dans une casserole d’eau bouillante dans laquelle il s’obstine à ne pas mettre de sel. Ensuite il les enduit d’huile d’olive et de parmesan râpé. Ça finit d’ailleurs par m’écœurer.
Ce printemps-là, je me suis aussi aperçue à quel point ce garçon était obnubilé par les moustiques, et il y en avait de plus en plus à Paris. En France, me disait-il, le visage tourné vers le plafond, inquiet, plus de soixante espèces de moustiques sont recensées. Regarde celui-là ! Alors il attrapait un livre (il prenait toujours le même, qu’il laissait dans un coin sous mon chevet : était-ce un auteur qu’il adorait ou qu’il détestait ? Je ne sais pas, car K, depuis des mois que je l’observe, a toujours été assez difficile à suivre et à cerner), sautait à pieds joints sur le lit et écrasait l’insecte du mieux qu’il pouvait sur les murs et le plafond de la chambre. C’est drôle car j’aime beaucoup les moustiques ; surtout quand ils s’envolent et se cachent au coin de nos yeux, finissant par coller nos paupières.
K me parlait volontiers de ses dessins. Je ne disais rien quand il me les montrait. Je hochais la tête, parfois je m’endormais. Je savais que j’avais gardé la capacité de parler, qu’elle était tapie quelque part, mais je ne pouvais pas encore totalement le prouver. K semblait trouver cela normal et il en savait sans doute bien plus que moi sur ma propre maladie. Il avait de la patience. C’est une qualité indéniable. Il lui arrivait d’arranger quelques fleurs sur la table. Souvent des tulipes ; des fleurs qui font un bel effet, mais qui n’ont pas coûté cher et fanent vite si on met trop d’eau dans le vase. Il faisait la vaisselle, il essuyait tout avec un torchon propre et ne laissait rien traîner sur l’égouttoir. Il me demandait, sans vraiment vérifier, si j’avais pris mes médicaments. Il souriait, il ouvrait les rideaux, il les refermait, il enlevait un peu de poussière sur un meuble, il repartait. Je voyais bien qu’il pleurait.
J’ai repris lentement goût à ce qu’on appelle la vie. Par un processus assez inexplicable. Comme une chenille qui se transformerait en papillon ou, pour être précise, l’inverse : j’avais la sensation, à mesure que les jours passaient, que mes propres ailes se décomposaient. Enfin, c’est ce que K m’a raconté après coup. K n’est pas médecin, c’est simplement un ami. Un ami d’enfance, d’après ce que j’ai compris. Il était le seul à écouter mes silences. Au fond, il savait ce qu’un tel mutisme pouvait signifier. Les hommes ont parfois des intuitions extraordinaires. C’est ce que je me suis dit. Rétrospectivement, elles pourraient vous arracher des larmes. Mais je m’égare dès qu’il s’agit de parler de K. Je me mets à dire n’importe quoi, j’exagère ses gestes, ses intentions et ses paroles. C’est comme si je ne pouvais pas encore en parler avec suffisamment de clarté et de distance. Pas encore. Pas de cette manière-là. Je veux toujours aller trop vite. Impatiente !
D’ailleurs, j’écris K par facilité. Son vrai prénom est Camille. Son nom de famille sonne bien et je n’ai jamais connu personne d’autre qui le portait. Mais je ne préfère pas l’écrire pour l’instant. Figurez-vous que c’est aussi le nom que j’ai choisi de porter pour me cacher. Je ne voudrais pas impliquer ses proches. Je ne voudrais pas non plus que certaines personnes se reconnaissent. En fait, si j’y pense un peu sérieusement, je ne voudrais impliquer personne.
Maintenant seulement, je commence à comprendre ce que je vais devoir accomplir. Je le comprends bien plus précisément qu’au début. Quelque chose a décanté. Il a fallu du temps. N’oublie pas de boire de l’eau, dit toujours K. Il faut nourrir le cycle de l’eau. Toute cette eau que j’ai bue a dû sédimenter dans mes estuaires et aider à dénouer des choses. À liquéfier les caillots de sang, à accompagner les poussées de sève. J’ai des phrases entières qui me reviennent, comme des guirlandes surgies d’un passé où j’étais continuellement allongée. À moins que ce passé n’existe pas, lui non plus ? Je finis par douter de tout. Comme si l’eau que j’avais bue était allée chercher ces phrases d’une façon ou d’une autre au fond d’une nappe phréatique. Essayez d’être sous mes mains, mademoiselle, s’il vous plaît, concentrez-vous sur cette partie de votre corps que je touche. Si vous voulez que je vous soutienne, il faut que vous lâchiez du lest. Ce sont des phrases que me répétait un médecin à l’hôpital. Peut-être un kiné ? Un médecin pas tout à fait comme les autres. Ou bien K lui-même. Je ne sais plus. K est tout à fait capable de dire des choses pareilles. Ce garçon est surprenant.
Je dois commencer par rassembler mes forces et ranger mes affaires. Oui. C’est ce que je me répète tous les jours, alors que je reste allongée la plupart du temps à regarder alternativement par la fenêtre le ciel rompu de cendre et le contenu nauséeux des étagères de la bibliothèque. Je dois rassembler mes forces et ranger mes affaires avant de pouvoir retrouver un à un mes souvenirs. Les pêcher, les compter et les classer par ordre chronologique. Dans mon cas, il faut être le plus pragmatique possible. Forcez-vous la main, bon sang, n’écoutez personne, levez-vous et faites ce que vous avez à faire, dites-vous que vous vous fichez bien d’échouer ou d’être encore prise pour une folle. C’est effrayant. Tellement décourageant de constater que, même quand je fais tout mon possible, j’échoue lamentablement.
Combien de temps suis-je demeurée étendue ici, chez moi, à attendre ? Plusieurs mois, d’après K. Une saison entière ? J’ai perdu des lambeaux entiers de mes souvenirs. Pour être précise, car c’est ce que demandent avec acharnement les médecins, je ne sais plus qui je suis ni d’où je viens (j’ai vaguement l’image d’un désert entouré de vitres), ni ce qu’il m’est arrivé les trente-trois dernières années : c’est mon âge, si j’en crois K à qui je l’ai demandé, mais je ne veux pas savoir mon prénom, ai-je ajouté tout de suite, en levant les mains, je veux le retrouver toute seule. C’est comme si de la robe que je portais jadis, il ne restait plus que les coutures. Tous les pans ont été arrachés un à un par des bêtes sanguinaires qui ressemblent étrangement à des hommes, et les fils pendent bêtement, attendant qu’on les noue ensemble. En dessous, ma peau est pleine d’eczéma. On dirait qu’elle est érodée, me dit K, ce qui m’a permis d’apprendre un mot. Tout un peuple de fantômes m’accompagnent jour et nuit mais dès que j’essaie de m’approcher d’un visage, il s’évapore. J’ai perdu aussi une partie de la notion du temps et de l’espace. En revanche, j’ai la mémoire des gestes. Je peux facilement mettre la bouilloire en marche, tirer les rideaux, me brosser les dents, tourner les pages d’un livre, fumer une cigarette, me masturber en pensant à mon kiné.
Je n’ai pas perdu non plus l’usage de la parole, ça non, je sens à certains moments les mots venir me chatouiller le bout de la langue et j’arrive à prononcer de plus en plus de phrases. Ils s’agglutinent et ils tombent de ma bouche d’un jour sur l’autre, par gravité. Pour réapprendre correctement à parler, je cherche leur sens dans le dictionnaire en ligne. Je suis ridicule dans ces moments, si j’en crois le regard de K. Mais je progresse. Pas plus tard qu’il y a quelques semaines, je parlais avec à peine deux ou trois cents mots. Des mots qui avaient une espèce d’arrière-goût d’hôpital et qui me donnaient la nausée. Des mots que l’on écrit à la va-vite sur les ordonnances, si vous voyez ce que je veux dire. Des mots que les visiteurs ou les médecins en chef prononcent en arrivant dans votre chambre et en levant les yeux au ciel. Des mots usés, oppressés, fatigués d’être dans des milliards de bouches à la fois. Maintenant j’en connais presque sept cents. À mesure que je les découvre comme si c’était la première fois, je les note dans un carnet pour ne pas les perdre et je les compte une fois par semaine. Je les classe par thèmes, dans un ordre qui me semble logique, et j’essaie de les faire vivre à ma manière. K me dit qu’il n’y comprend rien. J’ai l’impression que ça m’aidera à me souvenir. Un peu de rigueur ne fait pas de mal. Dans ce domaine, je me trompe peut-être mais je me fais confiance. L’autre jour, tiens, j’ai sorti mon carnet au rayon peinture d’un magasin de bricolage (c’était une de mes premières sorties en dehors de mon appartement) et j’ai écrit : rouille, ocre, terre brûlée, brun de garance, noisette, terre de Sienne. J’ai quitté précipitamment le magasin. Trop de nouveaux mots peut me donner le vertige et me faire dérailler. Je dois rester vigilante. C’est d’ailleurs aussi pour cette raison que je n’allume plus la radio. J’aimais beaucoup écouter France Inter au début, je pouvais laisser la radio tourner toute la journée sans rien comprendre, mais j’ai lu quelque part (dans la salle d’attente d’un médecin ?) que le débit moyen oral des médias est d’environ deux cents mots par minute (l’auteur faisait justement référence à des chaînes que nous écoutons tous les jours, vous et moi). Dans certaines émissions préenregistrées, le débit pourrait s’accélérer jusqu’à atteindre deux cent trente mots par minute. L’auteur précisait même que c’est au détriment de la compréhension. Enfin, je m’égare. De toute façon, j’ai remarqué qu’ils se répètent. Comme les médecins. C’est le propre des gens qui ont perdu une partie de la mémoire. J’en sais quelque chose. »

Extrait
« Dans le fond, ce que j’aimerais, c’est simplement repeupler une mémoire vierge. Ma mémoire est un muscle engourdi. Aussi indocile que les autres. Je voudrais la repeupler avec suffisamment de pragmatisme et de sens de l’harmonie comme s’il s’agissait d’un bâtiment vide. Comme si j’ordonnais au directeur d’un musée fraîchement recruté, il faut coûte que coûte remplir l’espace, oui, combler l’air, nommer les étagères, ranger les plumes, étiqueter les coquillages, entasser les objets. Pour ne plus avoir mal et échapper à cette constante sensation de noyade. Pour ne plus sentir cette démangeaison à l’endroit de l’amputation cérébrale. Pour ne plus avoir la sensation de respirer par le chas d’une aiguille. Vous comprenez ? Vous comprenez ? Lui répéterais-je en m’approchant et en pointant mon doigt sur lui jusqu’à effleurer un bouton de sa chemise. Plus je me concentre pour retrouver des souvenirs, plus je nage dans un brouillard tiède et informe, presque fétide… »

À propos de l’auteur
Ingénieure agronome (diplômée de AgroParis Tech) et autrice, Louise Browaeys accompagne les organisations sur des sujets variés comme l’agriculture bio, l’alimentation saine, la RSE (Responsabilité sociale des entreprises), la CNV (Communication non violente) et la permaculture. Consultante, conférencière et facilitatrice, elle travaille sur les «trois écologies»: intérieure, relationnelle et environnementale. Elle est l’autrice d’une quinzaine de livres en lien avec l’alimentation saine, la transition écologique des organisations, la permaculture. Elle a 34 ans et vit à Paris. La dislocation est son premier roman. (Source: Harper Collins France)

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