À la demande d’un tiers

FORGET_a_la_demande_dun_tiers

  RL_automne-2019  Logo_premier_roman

En deux mots:
La narratrice et Suzanne, sa sœur aînée, sont orphelines. Leur mère s’est jetée d’une tour. Malgré ce drame, elles vont essayer de se construire une vie, même si ce traumatisme reste profondément ancré. Pour dénouer le vrai du faux, une longue quête commence…

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Ma mère, ma sœur, Bambi et moi

Une mère qui se jette dans le vide et un vide qui se creuse autour de ses deux filles. Mathilde Forget nous offre un premier roman où le cocasse le dispute au tragique, où Bambi pleure et où Glenn Gould travaille sans jouer.

Mathilde Forget était jusque-là plus connue comme auteure, compositrice et interprète de chansons douces-amères (retrouvez quelques-uns de ses titres en suivant ce lien). Toutefois, après avoir suivi un master de création littéraire – comme quelques autres primo-romanciers de cette rentrée – elle a choisi de faire un détour vers le roman. Et le coup d’essai est plutôt réussi.
Dès l’exergue, la description de la scène durant laquelle Bambi apprend la mort de sa mère, le lecteur comprend que la mort et l’absence vont rôder dans ces pages où, en bonne logique les fêlures de l’enfance vont donner des adultes fêlés. D’autant plus fêlés que leur éducation protestante leur a appris qu’il n’était pas de bon ton d’exposer ses sentiments, de se plaindre.
N’ayant plus sa mère qui s’est suicidée en se jetant d’une tour, la narratrice va se tourner vers Suzanne, sa sœur aînée, persuadée que ces trois années de plus étaient garantes de décisions plus judicieuses : «Il me paraissait évident qu’elle avait des connaissances supplémentaires […] elle était mieux renseignée pour ne pas se faire avoir.»
Bien vite cependant, elle va se rendre compte que derrière les principes éducatifs et derrière les vérités «qui arrangent tout le monde», il existe une version différente qui éclaire différemment la perception que l’on peut avoir des gens ou des événements. Et si Suzanne peut se tromper, alors elle aussi peut se tromper et être trompée.
Le temps des explications est venu. Commençons par celle de Walt Disney sur l’absence quasi systématique des mères dans ses dessins animés: «elle impose au personnage principal de prendre ses responsabilités et donc de grandir plus vite, ce qui permet de raconter une vie entière en seulement 90 minutes, durée courante d’un film. Raconter la vie d’un faon qui n’aurait pas perdu sa mère prendrait trop de temps.» Poursuivons par celle sur les causes de la mort de sa mère qu’elle trouve, après avoir entendu plusieurs diagnostics de ses médecins, en volant son dossier médical. Terminons par Suzanne qui, après des crises successives, va finir à l’asile psychiatrique.
D’un drame Mathilde Forget fait une tragi-comédie en n’hésitant pas à ajouter ici un détail incongru et là une comparaison inattendue, à jouer de références cinématographiques et de parfums d’enfance. C’est dur et doux à la fois, c’est émouvant et cocasse, c’est maîtrisé et joyeusement foutraque. C’est réussi!

À la demande d’un tiers
Mathilde Forget
Éditions Grasset
Roman
162 pages, 16 €
EAN: 9782246820475
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, notamment du côté de la Savoie, sur la route de Genève, à Chamrousse et Contis-les-Bains et Grenoble. On y évoque aussi Lyon et Paris.

Quand?
L’action se situe de nos jours, avec des retours en arrière jusqu’au début du XXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
«La folie n’est pas donnée à tout le monde. Pourtant j’avais essayé de toutes mes forces.»
C’est le genre de fille qui ne réussit jamais à pleurer quand on l’attend. Elle est obsédée par Bambi, ce personnage larmoyant qu’elle voudrait tant détester. Et elle éprouve une fascination immodérée pour les requins qu’elle va régulièrement observer à l’aquarium.
Mais la narratrice et la fille avec qui elle veut vieillir ont rompu. Elle a aussi dû faire interner sa sœur Suzanne en hôpital psychiatrique. Définitivement atteinte du syndrome du cœur brisé, elle se décide à en savoir plus sur sa mère, qui s’est suicidée lorsqu’elle et Suzanne étaient encore enfants.
Elle retourne sur les lieux, la plus haute tour du château touristique d’où sa mère s’est jetée. Elle interroge la famille, les psychiatres. Aucun d’eux ne porte le même diagnostic. Quant aux causes: «Ce n’est pas important de les savoir ces choses-là, vous ne pensez pas?» Déçue, méfiante, elle finit par voler des pages du dossier médical qu’on a refusé de lui délivrer.
Peu à peu, en convoquant tour à tour Blade Runner, la Bible ou l’enfance des tueurs en série, en rassemblant des lettres écrites par sa mère et en prenant le thé avec sa grand-mère, elle réussit à reconquérir quelques souvenirs oubliés.
Mais ce ne sont que des bribes. Les traces d’une enquête où il n’y a que des indices, jamais de preuves.
La voix singulière de Mathilde Forget réussit à faire surgir le rire d’un contexte sinistre et émeut par le moyen détourné de situations cocasses. Sur un ton à la fois acide et décalé, elle déboussole, amuse et ébranle le lecteur dans un même élan.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Les Échos (Alexandre Fillon)
France TV info (Laurence Houot)
Livres Hebdo (Alexiane Guchereau)
Page des libraires (Delphine Olivier-Auzie, Librairie Le Pain de 4 livres, Yerres)
Blog Les livres d’Eve 
Blog Vagabondageautourdesoi 


Mathilde Forget présente À la demande d’un tiers © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Bambi ne pose pas de questions. Lorsque son père lui apprend la nouvelle, il ne pose aucune question. Pas une seule. Il ne dit rien. Bambi a cinq ans et en un petit mouvement de tête il semble avoir déjà tout compris. À l’écran, la scène dure environ sept secondes qui ont demandé une demi-journée de travail au dessinateur du film, Tyrus Wong. Bambi reste figé un instant, les yeux grands ouverts. Puis sans colère il baisse la tête, laissant ses paupières se refermer. Enfin, comme pour conclure, Bambi nous donne à voir une larme, une grosse larme recouvrant au moins le tiers de sa face. Le blanc de son œil déborde, forme une goutte qui coule le long de sa joue, s’attarde à l’angle de sa mâchoire et finit par tomber pour rejoindre les flocons de neige qui balayent l’écran. Bambi a compris.
Et ça ne lui a demandé qu’une demi-journée.

Suzanne pose ses mains sur mes bras. Autour de mes biceps, elles forment deux brassards moites. La chaleur de sa peau saisit la mienne et pour garder l’équilibre, je m’agrippe à ses coudes. Nos quatre bras forment deux chaînes solides, une chorégraphie contemporaine. Suzanne me surprend par sa force. Enfants, nos combats ne duraient jamais très longtemps car le moindre assaut de ma part se révélait toujours trop brutal pour elle. Suzanne n’aimait pas la bagarre. J’étais ennuyée par sa douceur. Maintenant que nous sommes grandes, bien plus grandes, elle semble enfin une adversaire à ma taille.
Je me demande si les voisins d’en face nous observent en cachette. Ils pourraient facilement profiter du spectacle car nous sommes placées juste devant la fenêtre, restée ouverte toute la nuit. L’été a commencé. J’habite un studio au quatrième étage, ma rue est une impasse de pavés, de plantes approximatives et de morceaux de vélos. Je suppose que mes voisins dorment encore car le jour se lève à peine.
Suzanne est maintenant assise sur le lit, je suis debout face à elle. Je pousse sur ses bras pour la faire basculer en arrière. J’improvise. Elle se redresse et m’oblige à reculer. Sa force continue de me surprendre. Un pas à droite vers la fenêtre, un pas à gauche vers les couteaux de cuisine. Le seul qui coupe vraiment est bleu avec une lame blanche. Nos pieds entrent en scène, nos bustes s’alignent. On tourne sur nous-mêmes. Je repense à La Dame aux camélias que j’ai vu à l’Opéra de Paris. Au début du dernier acte, l’articulation d’un des danseurs avait craqué. Dans le public, quelques personnes s’étaient regardées, embarrassées par ce qu’elles venaient d’entendre. En une fraction de seconde, ce minuscule bruit remettait en cause à lui seul la réussite de tout le ballet. Genou cruel. Je me souviens aussi des cuisses musclées, arrondies comme des collines. Je sens les miennes se tendre sous la pression des déplacements de Suzanne. Mais malgré mes efforts je doute qu’elles ressemblent à celles des danseurs de l’Opéra de Paris.
Je perds du terrain. On se rapproche de la fenêtre et je sens que ce n’est pas dans mon intérêt. C’est le final souhaité par Suzanne. Je me place derrière elle et, avec mon bras gauche, j’encercle son buste pour attraper son poignet droit. En la maintenant contre moi, je me rapproche de la porte d’entrée derrière laquelle j’entends frapper: «Madame? Madame vous êtes là? Ouvrez la porte Madame.» Suzanne m’empêche d’ouvrir. Il fallait donc que j’arrive à la neutraliser d’une seule main pour pouvoir ouvrir la porte, à garder un œil sur le couteau bleu en restant loin de la fenêtre ouverte, tout en ayant l’air la plus saine d’esprit possible pour ne pas risquer de me faire embarquer à sa place. Le jeu était complexe et l’enjeu de taille. Je serre davantage mon bras autour de sa taille. Je constate, à la fois flattée et déçue, que je reste la plus forte. Je parviens à tirer la porte. Trois pompiers sont là. Ils foncent sur Suzanne et l’immobilisent sur le lit. Ces danseurs-là n’ont pas le temps de laisser craquer leurs articulations. Je me demande comment ils ont su lequel de nos deux corps entremêlés ils devaient maîtriser. Avant de leur ouvrir, j’étais effrayée à l’idée que Suzanne ne profite de la situation confuse pour m’accuser de l’avoir attaquée. Et plus je me serais défendue, plus j’aurais été suspecte et suspectée – Suzanne a toujours été meilleure comédienne que moi.
– C’est vous qui avez appelé? Vous êtes la sœur?
Entre le buste d’un pompier et l’épaule d’un autre, le regard de ma sœur. Rempli d’une force qui, malgré les apparences, lui donne plus de puissance que les trois uniformes penchés au-dessus d’elle pour la maintenir sur mon lit.
– Vous êtes la sœur?
– Oui, la petite.
Avant de rejoindre Suzanne aux urgences, j’ai pris le temps de faire mon lit et de passer le balai sur mon lino. Je m’inquiète quant à la gestion de mes priorités. Les voisins d’en face ont enfin ouvert leurs rideaux. Sur le chemin qui mène à l’hôpital, je m’attarde devant une caserne, espérant qu’un pompier me donne des nouvelles de ma sœur. En relevant la tête, j’aperçois une bannière en toile blanche qui flotte au-dessus de l’entrée: BAL DES POMPIERS 20 H.

Extraits
« Quand on a une sœur, le jour de notre naissance est déjà une question de partage.
Pour certaines choses, partager nous arrangeait bien. Comme les tâches ménagères, parce qu’à deux ça va plus vite.
Mais lorsqu’il y avait un choix à faire, j’étais toujours persuadée qu’il y en avait un bon et un mauvais. Une meilleure place, une meilleure serviette de bain, et même une meilleure gomme dans un lot de gommes identiques. Quand on est enfant, les mauvais choix ressemblent à un chocolat avec de l’alcool à l’intérieur. Rapidement j’ai décidé que le meilleur choix à faire était celui de Suzanne. Il me paraissait évident qu’elle avait des connaissances supplémentaires, elle avait trois ans de plus que moi, elle était mieux renseignée pour ne pas se faire avoir.
Quand on me demande ce que je veux, je réponds souvent: « Et toi? » »

« L’explication donnée par Walt Disney lui-même sur l’absence quasi systématique des mères dans ses dessins animés est qu’elle impose au personnage principal de prendre ses responsabilités et donc de grandir plus vite, ce qui permet de raconter une vie entière en seulement 90 minutes, durée courante d’un film. Raconter la vie d’un faon qui n’aurait pas perdu sa mère prendrait trop de temps. »

À propos de l’auteur
Auteure, compositrice et interprète, Mathilde Forget a reçu le Prix Paris jeunes talents en 2014 pour son EP de chanson Le sentiment et les forêts. Elle a suivi un master de création littéraire et publié des nouvelles dans les revues Jef Klak et Terrain vague. (Source : Livres Hebdo)

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

100 chroniques de livre

Challenge NetGalley France 2018

Badge Critiques à la Une

NetGalley Challenge 2016

Badge Lecteur professionnel

Tags:
#alademandeduntiers #MathildeForget #editionsgrasset #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2019 #RL2019 #RentréeLittéraire2019 #LitteratureFrancaise #primoroman #premierroman #NetGalleyFrance #VendrediLecture

Attendre un fantôme

KALFON_attendre_un_fantome
  RL_automne-2019  68_premieres_fois_logo_2019
Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Kate est en vacances au moment où son petit ami est tué dans un attentat. Sa mère décide de lui cacher la vérité jusqu’à son retour. Elle doit alors apprendre à vivre aux côtés d’un fantôme, dans l’incompréhension de ses proches, le doute et la peur. Comment peut-elle dès lors faire son deuil?

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Une tempête sous un crâne

Pour son second roman, Stéphanie Kalfon a choisi de nous raconter la vie d’une jeune femme dont l’amoureux a été tué dans un attentat. Un roman à forte intensité dramatique qui va secouer les consciences.

Son premier roman Les parapluies d’Erik Satie, qui était bien davantage qu’un portrait de l’auteur des Gymnopédies, avait retenu l’attention. Du coup ce second roman était très attendu. Disons d’emblée que si le registre est bien différent du premier opus, il ne déçoit pas. Nous sommes cette fois en 2001, au moment où un attentat est perpétré en Israël, tuant au hasard. L’une des victimes est un jeune homme, atteint d’un boulon en pleine tête projeté par la bombe artisanale. Jeff s’était rendu en Israël pour y poursuivre ses études tandis que Kate, sa petite amie, se prélassait sur les plages de Marbella. Où elle était épargnée de la fureur du monde.
Ce n’est qu’à son retour que sa mère va lui apprendre la terrible nouvelle, justifiant ses mensonges successifs par la volonté de la préserver: «Je voulais que tu passes de bonnes vacances. Je voulais te protéger. J’en étais malade, j’en ai parlé à tout le monde. On avait tellement peur que tu l’apprennes. On était tous d’accord.»
En fait, le choc n’en est que plus violent, la douleur plus insupportable. Comment faire son deuil quand le disparu a disparu? Kate doit essayer de se reconstruire avec le fantôme de Jeff. Un fantôme qui laisse des traces et des signes qui vont la tourmenter jour après jour. Comme cette carte postale qui finit par arriver dans sa boîte aux lettres, comme ce rai de lumière aperçu sous la porte de son appartement. «Alors elle disjoncte. Un irrépressible élan la saisit comme de l’électricité: la seule manière de se soulager, c’est de se cogner la tête contre cette porte et, par l’impact sur son front, créer la preuve qu’elle est encore vivante. Alors elle cogne, elle cogne, elle défonce son crâne contre la porte jusqu’à faire apparaître la voix de Jeff qui dans son crâne halluciné répète «arrête, arrête», mais comme c’est la première fois que cette voix apparaît Kate continue pour l’entendre encore dire «arrête, arrête», l’entendre encore dire «arrête, arrête». C’est physique, voilà ce qu’elle cherche, un contact physique et aussi une réponse…»
C’est sans doute dans la description de ce mal qui ronge Kate que réside la force de ce roman. Avec Stéphanie Kalfon le lecteur occupe une plage privilégiée, sous le crâne de Kate, au cœur de la tempête. Violente, pesante, incontrôlable et, pour son plus grand malheur, nourrie de l’incompréhension et du ressentiment de ceux qui la côtoient, à commencer par sa mère. Si elle en ressent toute la toxicité, elle a pourtant du mal à s’en émanciper. Alors c’est la peur qui s’installe. Une peur dont elle va ressentir toutes variations. Une peur qui l’empêche d’avancer, qui l’empêche de dormir. Une peur qu’il va falloir apprivoiser pour pouvoir continuer à avancer.
Tout au long de ce roman, jamais la tension ne se relâche, à tel point que l’on a quelquefois l’impression de le lire en apnée, de partager physiquement les émotions de Kate. Jusqu’à éprouver chaque respiration comme une libération. Comme un premier pas vers la sortie de crise espérée, attendue.

Attendre un fantôme
Stéphanie Kalfon
Éditions Joëlle Losfeld
Roman
144 p., 15 €
EAN 9782072844898
Paru le 29/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris, mais aussi en Israël ou encore à Marbella

Quand?
L’action se situe en 2001.

Ce qu’en dit l’éditeur
Kate, jeune fille de dix-neuf ans, vit un drame: la mort brutale de son amoureux dans un attentat. Tout pourrait s’arrêter là. Mais ce serait sans compter sa mère, les gens qui l’entourent et la manière dont ce drame résonne en eux, dont ils s’en emparent, dont ils décident que ce sera le leur – et le transforment en traumatisme.
Voici des personnages qui sont comme des poupées russes: chaque membre de la famille de Kate semble en cacher un autre, ou se cacher derrière un autre, les histoires des autres venant hanter la mémoire des uns.
Le roman explore les relations qui lient une famille où il fait bon se taire. La violence rôde mais on ne la voit pas. Si la violence est ici dangereuse, c’est qu’elle passe par le banal; voilà son déguisement, sa petite excuse, la main tendue d’une mère affirmant porter secours tandis qu’elle étouffe. Kate va suivre les fantômes qui mènent à la possibilité de vivre encore. En affrontant l’emprise de sa mère, en la mettant au jour, elle parvient à faire sauter un à un, cran après cran, les rouages mécaniques de la violence. Pour cela il lui faut cesser d’attendre, pour prendre le risque d’exister.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
Actualitté (Victor de Sepausy)


Stéphanie Kalfon présente Attendre un fantôme © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Elle m’a appelée plusieurs fois pendant les vacances. En vérité, elle voulait savoir si le sordide était déjà entré dans ma vie, ou si elle aurait une chance de me le dire elle-même. Elle tenait à me l’annoncer en face. Elle et moi. Mère et fille. Seule à seule. Me convoquer, choisir précisément le lieu, le moment et la manière, choisir ses mots, l’heure, sa tenue vestimentaire. C’était sa mise en scène, la fabrication précise et implacable de son mensonge. «Tu sais, les vacances, c’est fait pour tout couper, profite bien alors, au revoir!»
De nous deux, ma mère est la seule à savoir que mon amoureux est mort. Elle croit qu’en ne le disant pas, ça changera quelque chose au réel. Comme si elle avait tout pouvoir sur le monde, qu’elle dictait à la réalité comment se comporter. Plus tard, elle répétera en pleurant: «Je voulais que tu passes de bonnes vacances. Je voulais te protéger. J’en étais malade, j’en ai parlé à tout le monde. On avait tellement peur que tu l’apprennes. On était tous d’accord.» En attendant, au même moment sur terre, il mourait à cause d’une bombe terroriste, un boulon propulsé dans la tête au niveau de la tempe. La planète entière était au courant. Sauf moi.
Tous les journaux parlaient de sa mort. Il était devenu un simple prénom, «Jeff», désormais réduit par les titres à une familiarité de circonstance. Devenu un fait divers qui divertit, un décès sur qui l’indécence de chacun avait sa petite opinion… mourir si jeune, c’est pas de chance, et puis cette guerre, on n’est pas à l’abri, personne n’est à l’abri, ce garçon est un symbole! Alors lui et sa mort défilent en continu sur les chaînes de télévision. Mais répéter ne ressuscite pas, au contraire, ça banalise. Ici une pleine page, là un encart, un entrefilet, puis au fil du temps: une brève. Brièveté de la vie. Rapatrié enterré passé décomposé. Au même moment, ma mère m’appelle en continu et demande: «J’espère que tu t’amuses bien ma chérie, profite, c’est les vacances!» et elle raccroche. Ma tristesse, ignorant tout, attend sagement à la marge des papiers du soir, dans la blancheur de toutes les absences.
Ma mère vient me chercher à l’aéroport. Le supplice commence par les embouteillages qui gonflent dans mon cœur périphérique l’intérieur sans confort d’un cercueil à venir. Elle a préparé au millimètre le scénario morbide où elle se donne le premier rôle. Au début, forcer de trop son sourire. Juste assez pour alerter mais ne rien dire. Il s’agit de m’affoler en silence, de préférence. Il faut que je pressente, oui, pas encore que je sache. Pas ici. Non. Trop tôt. Pas dans la voiture. Pour l’instant, c’est elle qui veut tout savoir « alors raconte, comment c’était Marbella? Il n’a pas fait trop chaud? Ce que t’as bronzé, t’es toute belle! Et la ville c’était bien? Vous avez visité un peu?». Moi, je dois tenir mon rôle: rester bien assise à la place du mort, et divertir en faisant de ma vie une gazette. Être son clown et son oxygène, comme d’habitude. Il faut parler, parler, c’est épuisant, mais pas seulement. Pour elle, l’aimer c’est la déchiffrer. Si bien qu’elle se tourne vers moi pour exhiber dans son regard un presque rien indexé au contraire du sourire. Voici le stigmate, l’indice, le signal. Je suis sommée de remarquer la contradiction de son visage, cette mauvaise conscience flirtant avec le sentiment du devoir accompli. Le voir ce remords, oui, comme on remarque une nouvelle ride dont on ne dit rien, bien entendu, par convenance. Aimer c’est convenir, non?…
Or pour être convenables, on doit être pareilles. Elle croit pouvoir ressentir à ma place, imaginer penser aimer à ma place. Lui dissembler est une menace. Je dois la contempler et être d’accord, ça va sans dire, surtout sans dire. En un mot: être son synonyme. Voilà le sens de ma vie.
Elle gare la voiture dans le parking, insiste pour prendre ma petite valise à roulettes, «mais enfin, c’est trop lourd, laisse-moi faire» et on rejoint l’appartement. Elle défait son manteau d’une manière agitée mais très lente, comme elle en a le secret. Je réalise soudain qu’elle a fait en sorte qu’il n’y ait personne d’autre qu’elle, moi et le silence. Nous trois. Pas de père, ni de beau-père, pas de témoin. Tout est en place pour transformer mon drame en traumatisme, par l’alchimie d’une recette dont elle seule connaît les disproportions.
Me voilà assise dans la cuisine jaune. En face de ma mère. Dans quelques minutes, elle va s’emparer de ma vie, mon chagrin, m’engloutir noyée vivante dans la parole. Pour l’instant, elle me regarde en souriant, me fait asseoir, puis retire du frigidaire quantité de plats qu’elle a préparés d’avance. Il est neuf heures du matin, c’est ridicule, mais elle me sert une assiette bien gavée. Je n’ose pas refuser.
— Et toi Maman?… On partage?
— Je n’ai pas faim.
— Qu’est-ce que tu as?
Elle ne répond pas. À la place, elle laisse paraître doucement son malaise. Elle le laisse affleurer dans la durée pour que je sente piano piano qu’il y a de la gravité dans l’air. À partir de cette seconde, chacun de ses manques de mots devient ostentatoire, mais discret. Elle s’applique à souligner au mieux ce qu’elle fait mine de cacher. Elle fuit mon regard, s’apprête à parler, bifurque dans une très longue inspiration tunnel au bout de quoi finalement elle se tait. Ensuite elle m’ordonne de manger sous ses yeux maternels. J’obéis. Elle m’observe. Elle ne dit rien, ça dure. Son rien se prolonge d’un minuscule peu, et depuis cette coda de mystère je suis censée entrevoir le fond abyssal de ses allusions. Mais à l’instant où je décide de casser l’insupportable mécanique, de briser littéralement la parole, elle me la vole au bond « prends des forces, ça te plaît ? ça te fait plaisir ? c’est assez chaud ? » elle demande, et elle sort de sa poche un mouchoir empli de pleurs usagés, signe insonore d’un drame qui a déjà eu lieu. Second indice. Sadisme de l’ordinaire.
Puis elle mime celle qui cherche ses mots et ne sait pas comment dire, peine à parler, gagne du temps, par où commencer?… Tout ce qui se joue pour elle en coulisse semble si intense, tragique, antique, atroce, tellement dur, mais comprends-moi, quelle souffrance, mets-toi à ma place!… Je vois sa douleur se dérouler devant moi comme un tapis où je suis certaine de trébucher. C’est une souffrance pas magique et sans consistance, sans objet, pour l’instant une énigme. Je m’inquiète. J’ai peur qu’elle ne m’annonce une maladie, quelque chose qui la concerne, mais non, elle se tait. Elle préfère que je pose la question en premier. Je m’emporte.
— Mais qu’est-ce qu’il y a à la fin Maman, ça ne va pas? Je sens que ça ne va pas.
Maintenant qu’elle a toute mon attention, elle jubile d’être mon centre. Oui, ça y est, elle peut commencer. Elle dit «bon, écoute…» et la totalité de l’air tombe d’un coup froid sur la table. Mais Maman prend son temps. Elle prend son temps c’est irrespirable: «Il s’est… écoute… il s’est passé quelque chose…», puis elle se tait. Elle me laisse contempler son air spécialement dramatique, son air des grands soirs, son air de souffrance qui s’est mise sur son trente-et-un. Elle ajoute: «Il s’est passé quelque chose en Israël», et elle se tait encore. Je suis là, j’attends la suite. Elle attend ma réaction. Je suis frigorifiée. Mon instinct a figé stalactite tout ce qu’il me reste de mémoire, de réflexion, d’humanité. Je ne suis plus que… là sans être vraiment présente. À sa merci. Je m’affole, mon cœur s’emballe. Elle remarque le pointillé de mon souffle, mais au lieu de parler elle émet un petit cri pathétique accompagné d’une grimace d’inconsolable pleureuse qui va pleurer mais non. Finalement non. La peur m’agrafe le ventre. Par mimétisme mon visage se crampe et se tend avec la même grimace qu’elle. Je lui ressemble, elle est satisfaite. Moi, j’ai envie de pleurer, pleurer des siècles et des seaux, elle vient de déclencher en moi une panique assez longue pour durer une vie entière, je ne sais pas où réfléchir ni où poser mon cœur et elle ne dit rien, non, elle n’abrège pas mon supplice. Elle m’observe. Je disjoncte.
Soudain, tout s’accélère, elle me lance la mort de Jeff en devinette, elle demande: « Qui était en Israël?»… Je cherche. Je remonte si loin dans mes connaissances que je mets tout le monde à l’abri «euh… je ne sais pas, pourquoi?». Je ne pense pas à Jeff, je le protège dans l’immémoré. Il ne me vient même pas en tête. Je le place hors-jeu. Pourtant, j’aurais dû y penser, c’est évident, il est parti début juillet, je lui ai écrit et j’attends sa réponse. »

Extraits
« Elle ne dit jamais bonjour la mère de Kate, elle s’écarte en faisant un geste devant son visage comme si l’autre était nauséabond. Puis elle crache sa toux derrière sa main et reste plantée là dans l’entrée. Elle attend que son nouveau mari lui enlève son manteau, comme si elle était trop précieuse pour le faire elle-même, « parce que je n’ai pas dormi » dit-elle d’un ton toujours accusateur de sorte qu’en face chacun se sente un peu coupable. Voilà, c’est fait. En moins de temps qu’il ne le faut pour enlever son écharpe, elle vient de pulvériser tout plaisir de vivre. L’espace commun est devenu un cimetière, tout le monde étouffe sauf elle qui est bien guillerette maintenant « eh bien vous en faites une tête, qu’est-ce que vous avez ? » dit-elle, joyeuse. Elle est comme ça la mère de Kate… tellement désagréable que lorsqu’on l’est en retour elle ne s’en rend même pas compte.
Il faut dire qu’elle a un allié de taille : son second mari. Discret à souhait, regard effacé, sourire plat comme un filet d’air tiède. Son corps est aussi épais que le liseré d’une porte bien fermée sur un couloir éteint. Derrière cette porte, combien d’abnégations, de couleuvres avalées cul sec, de caprices, de violences, et pourtant… et pourtant il y trouve son compte. Oui, on dirait qu’en prenant toutes les places, sa femme le dispense d’exister. Elle l’en décharge et il l’aime pour ça. Il l’aime pour la mort qu’elle trimballe, pour chaque mot infesté d’amertume qu’elle prononce et par où elle étrangle et piétine les heureux. Sa femme tue, et il se tait. Elle enjambe les cadavres, et lui, il ramasse les corps.
On ne sait pas ce qu’il pense ou éprouve. Il vit comme un pantin anesthésié, excusant son épouse d’un éternel « oh, elle a son petit caractère ! » et il pouffe. Peut-être croit-il que ce rire a le pouvoir de dissiper la vérité. Qu’ainsi personne ne voit que le second mari est un zombie, un chien-chien qui garde sa maîtresse, un néant, une absence de profondeur, une carcasse en somme. »

« Alors elle disjoncte. Un irrépressible élan la saisit comme de l’électricité: la seule manière de se soulager, c’est de se cogner la tête contre cette porte et, par l’impact sur son front, créer la preuve qu’elle est encore vivante. Alors elle cogne, elle cogne, elle défonce son crâne contre la porte jusqu’à faire apparaître la voix de Jeff qui dans son crâne halluciné répète «arrête, arrête», mais comme c’est la première fois que cette voix apparaît Kate continue pour l’entendre encore dire «arrête, arrête», l’entendre encore dire «arrête, arrête». C’est physique, voilà ce qu’elle cherche, un contact physique et aussi une réponse, à la place de quoi des mains invisibles la repoussent, l’éloignent et la retiennent, mais elle s’en dégage et fonce à nouveau, «je ne sens rien», dit-elle tandis qu’elle se cogne encore à bout de souffle «allez, ouvre! Ouvre!» et elle rit, bam, bam «ouvre», bam «arrête, arrête», «bam», «arrête», un voisin sort, elle sursaute, ahurie, elle demande, insensible au sang qui s’écoule entre ses cheveux, sur ses joues… » p. 41

À propos de l’auteur
Lauréate en 2007 de la bourse «Scénariste TV» décernée par la Fondation Lagardère, Stéphanie Kalfon a notamment travaillé pour la série Vénus et Apollon diffusée sur Arte. Elle est également la réalisatrice du film Super triste avec Emma de Caunes (voir ci-dessous), et travaille actuellement sur un long métrage avec Jean-Pierre Darroussin. Après Les parapluies d’Erik Satie (Éditions Joëlle Losfeld, 2017), lauréat du premier Prix Littéraire des Musiciens en 2018, elle publie Attendre un fantôme. (Source: Éditions Joëlle Losfeld)

SUPER-TRISTE_FTR_H264_1080-240_25p_WEB-LtRt_XX_R0_20150922-TECStéphanie KALFONVimeo.

Découvrez aussi le film «Super triste» de Stéphanie Kalfon avec Emma de Caunes, Philippe Rebbot et Romain Appelbaum

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#attendreunfantome #StephanieKalfon #editionsjoellelosfeld #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2019 #RL2019 #RentréeLittéraire2019 #LitteratureFrancaise #secondroman #68premieresfois

#lundiLecture #MardiConseil #VendrediLecture

Une fille sans histoire

RIVIERE_une_fille_sans_histoire
  RL_automne-2019  68_premieres_fois_logo_2019

Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Adèle aime secrètement Matteo, le jeune homme qui fréquente le bar où elle travaillait. Quand elle découvre qu’il est l’une des victimes des attentats de Paris, elle se fait passer pour sa petite amie. Un rôle qu’elle ne va dès lors plus cesser d’enrichir…

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Dans le rôle de la victime collatérale

Pour son premier roman Constance Rivière s’est mis dans la peau d’une jeune fille qui endosse le rôle de la petite amie d’une victime des attentats de Paris. La mécanique infernale est lancée…

Nous sommes à Paris le 13 novembre 2015. C’est ce jour qu’un groupe de terroristes choisit pour frapper et laisser planer la peur sur la ville. D’abord incrédule, Adèle se terre chez elle en entendant les sirènes et les cris qui montent jusque chez elle. Comme beaucoup d’habitants de la capitale, elle reste sidérée devant sa télévision. «Alors qu‘elle s’apprêtait à aller dans la cuisine pour se faire un café et manger quelque chose, Adèle vit apparaitre un visage, une photo tenue par des mains qui tremblaient, une mère qui demandait des nouvelles de son fils, ce visage elle le connaissait, pas si bien mais quand même, elle avait aimé le regarder de loin dans le petit bar où il venait presque tous les soirs, où elle avait travaillé l’été dernier, avant qu’elle ne soit renvoyée, un peu à cause de lui. Elle se souvenait juste qu’il s’appelait Matteo, un prénom qui était, avec son accent italien, guttural, rauque, une promesse d’ailleurs.»
Quel instinct la pousse alors à se rendre à l’École militaire où sont accueillies les familles des victimes? Le besoin de monter sa compassion? Celui de secourir une mère en détresse? Difficile à dire. Toujours est-il qu’Adèle se présente comme la «petite amie» de Mattéo et qu’elle est prise en charge par la cellule d’aide psychologique. Que Saïd l’encourage à mettre des mots sur sa douleur, de raconter son histoire. Si elle ne se rend pas compte que son mensonge initial va l’entraîner dans une spirale infernale, elle se complaît dans ce rôle de victime. Tombe dans les bras des parents de Matteo et décide de les prendre sous son aile.
L’un des atouts de ce roman tient à sa construction polyphonique. Constance Rivière donne en effet tour à tour la parole aux différents protagonistes, ce qui permet au lecteur d’appréhender cette supercherie sous des aspects bien différents suivant qu’il s’agisse de la version d’Adèle, de Saïd, de la mère de Matteo ou encore de Thomas, le camarade de Matteo aux beaux-arts. Chacun portant à sa manière une pièce du puzzle, chacun vivant une réalité différente.
Les heures puis les jours passent, offrant à Adèle l’occasion d’enrichir son scénario pour le rendre plus crédible, de parler des victimes qu’elle a accueillies, de sa relation avec Matteo. Après avoir accueilli les parents de Matteo chez elle, avoir suivi sa dépouille jusqu’à Rome où ont lieu les funérailles, elle s’occupe des formalités administratives et de l’appartement qu’il occupait, raconte son histoire aux médias et devient l’une des porte-parole de l’association des victimes. En fait, « plus les heures passaient, plus elle était convaincue qu’elle avait bien eu une relation avec Matteo, peut-être pas une relation au sens où les gens l’entendent d’habitude, avec des échanges et des ébats, mais un lien muet qu’il avait forcément senti puisqu’il était là si fort, en elle.»
À l’image de Blandine Rinkel avec Le nom secret des choses, les ressorts du mensonge et de la mystification sont ici presque aussi importants que l’histoire elle-même. La vie d’Adèle bascule au moment où elle n’arrive plus à distinguer le vrai du faux. «Elle ne savait plus si la vérité, c’était le vécu des autres ou ses mots à elle, ce qui s’était vraiment passé cette nuit-là…»
Mais plus cette histoire s’ancre dans l’esprit de la jeune fille et plus la suspicion vient habiter l’esprit de ses proches. Même Saïd en vient à douter de la version de cette victime qu’il aimerait tant aider. Le filet va petit à petit se resserrer.
Constance Rivière réussit là un premier roman tout en finesse, montrant comment un mensonge en entraîne un autre et comment le fameux «quart d’heure de célébrité» devient une sorte de besoin dans une société en soif de belles histoires et de nouveaux héros. Un danger d’autant plus insidieux que l’on préfère souvent le «beau mensonge» à la démonstration de la «fake news».

Une fille sans histoire
Constance Rivière
Éditions Stock
Premier roman
144 p., 17,50 €
EAN 9782234088221
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris. On y évoque aussi Haïti.

Quand?
L’action se situe le 13 novembre 2015 et durant les semaines qui suivent.

Ce qu’en dit l’éditeur
13 novembre 2015. Comme tous les soirs, Adèle est assise seule chez elle, inventant les vies qui se déroulent derrière les fenêtres fermées, de l’autre côté de la cour. Quand soudain, en cette nuit de presqu’hiver, elle entend des cris et des sirènes qui montent de la rue, envahissant son salon, cognant contre ses murs. La peur la saisit, elle ne sait plus où elle est, peu à peu elle dérive. Au petit matin apparaît à la télévision l’image de Matteo, un étudiant porté disparu, un visage qu’elle aimait observer dans le bar où elle travaillait. Sans y avoir réfléchi, elle décide de partir à sa recherche, elle devient sa petite amie. Dans le chaos des survivants, Adèle invente une histoire qu’elle enrichira au fil des jours, jouant le personnage qu’on attend d’elle. Les autres la regardent, frappés par son étrangeté, mais ils ne peuvent pas imaginer qu’on veuille usurper la pire des douleurs.
Une histoire contemporaine où l’on est happés par l’émotion et le trouble. Un roman nécessaire.

68 premières fois
Blog Les livres de Joëlle
Blog Mes écrits d’un jour

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Livres Hebdo (Vincy Thomas)
Blog zerojanvier
Blog Happy Manda Passions
Blog Fflo la dilettante


À l’occasion de la sortie de son premier roman, Une fille sans histoire, Constance Rivière parle de ses habitudes de lecture. © Production Hachette France

INCIPIT (Les premières pages du livre)
Elle voudrait lever la tête mais elle n’y arrive pas. Sa tête toujours trop lourde quand il s’agit de regarder au-dehors et non en dedans. Elle entend derrière elle des bruissements de voix qu’elle distingue à peine, elle reconnaît quelques intonations, des tremblements qu’elle réussissait à apaiser il y a peu de temps et si longtemps déjà, des pas qu’elle devine, des regards qui lui font mal au dos, au cou, lourds de reproches, elle tente de se concentrer mais la voix forte et distincte du juge la dérange, il lui pose des questions qui contiennent les réponses, il emploie des mots qu’elle ne comprend pas, cupidité, perversité, duplicité, tétété, comme une machine à écrire mécanique, déréglée. Et au fond de son ventre il y a ce mot que tous attendent et qu’elle ne parvient pas à faire remonter, il est coincé entre l’estomac et le plexus, elle essaie d’inspirer profondément pour créer un courant vers le haut, la cage thoracique, la gorge, qu’il parvienne jusqu’à sa bouche, qu’il sorte enfin. On vient de lui poser une nouvelle question, la dernière. C’est le silence soudain, temps suspendu, tous les regards sont tournés vers elle, ils n’attendront pas longtemps, alors elle se concentre, elle s’y est préparée à ce moment mais elle ne savait pas que ce serait si difficile, elle fait un ultime effort et elle finit par le cracher ce mot, nécessaire mais qui la dégoûte, ce mot qui ne dit rien de ce qu’elle a vécu ces derniers mois, elle finit par le dire, dans un souffle qui lui semble un cri, «pardon», elle le répète plusieurs fois, pardon, pardon, pardon, maintenant qu’il est sorti il l’envahit tout entière, il ne cesse de se déverser, de plus en plus fort, les larmes viennent avec, elle pleure pour la première fois, elle pleure comme elle ne pensait jamais pleurer, son visage inondé, son corps qui se relâche, qui s’abandonne. Derrière elle, les respirations reprennent. La sentence peut tomber. Douze mois, dont six avec sursis.
Il ne faisait pas particulièrement froid pour une nuit de presque hiver, mais ça ne changeait pas grand-chose pour elle, qu’il pleuve ou qu’il vente, chaque soir, Adèle ouvrait grand sa fenêtre. Elle avait peur de l’air vicié qui s’installe si vite dans les petits espaces, de la poussière, des microbes, ennemis invisibles mais puissants, qui contaminent et détruisent l’organisme insidieusement. Enfant déjà, son père lui avait appris à laisser les fenêtres de sa chambre ouvertes toute la journée et, dès qu’il faisait un peu chaud et humide, à mettre ses peluches au frigo pour tuer les acariens. Elle s’était parfois dit que ça aurait pu lui faire des amis, ces animaux minuscules, mais elle obéissait toujours à son père. Puis c’était devenu une habitude.
Alors, en cet automne qui ne voulait pas finir, comme elle avait cessé de sortir de chez elle, recluse volontaire, dormant le jour, veillant la nuit, Adèle attendait avec une obsession maniaque l’heure où les automobilistes commencent à allumer les premiers phares pour faire rentrer dans son salon l’air frais et pur. Elle s’installait sur le rebord de sa fenêtre ouverte, toutes lumières éteintes pour mieux deviner la vie derrière les fenêtres fermées qui peu à peu s’allumaient de l’autre côté de la cour. Assez loin pour qu’elle ne se sente pas trop intrusive. Assez près pour qu’elle puisse deviner, juste deviner. Les formes qui passent et repassent. Ou qui restent plus longtemps, affairées. Qui à préparer un dîner tardif. Qui à se maquiller pour sortir dans ce quartier qu’elle avait aimé parce qu’il était si vivant. Qui, dodelinant de la tête avec une régularité de métronome, à lire une histoire à un enfant.
Elle n’aimait rien tant que sentir cette banalité de la vie quotidienne, faite de rites et de rythmes, une normalité dont elle avait tant rêvé et dont la possibilité même semblait lui avoir échappé depuis qu’elle avait perdu son dernier travail. Elle n’avait osé le dire à personne. Elle ne fréquentait pas grand monde de toute façon, elle était si seule, depuis si longtemps. Donc, à l’heure où, avant, elle embauchait, à 18 heures tous les jours sauf le dimanche et le lundi, elle restait chez elle à regarder des fenêtres fermées, s’allumant les unes après les autres, la sienne seule ouverte et sombre.
Ce soir-là, cela faisait au moins trois heures qu’Adèle était assise à sa fenêtre. Elle s’était presque assoupie, la tête heurtant régulièrement l’ouvrant, la réveillant aussitôt que les rêveries prenaient le pas sur ce qu’elle voyait de la vie des autres. C’est dans cet état de semi-conscience, son esprit perdu quelque part entre les songes qui l’habitaient et la réalité qui la nourrissait, que lui parvinrent les premiers bruits, des hurlements de sirènes qui portaient en elles l’urgence, le drame et l’effroi.
Adèle ne pouvait rien voir que les toits et les fenêtres de l’autre côté de sa cour, mais ces bruits avaient envahi son salon, ça lui faisait mal, elle sentait que quelque chose était en train de basculer, elle ne savait pas quoi, mais le basculement était bien là, de plus en plus fort, dissociant son corps et sa tête, affreuse douleur qui pulsait sous ses tempes, sensation de vertige qui l’attirait vers le vide, dehors, là où les cris l’appelaient. Il lui fallut un effort énorme pour repousser son corps à l’intérieur, poids lourd, passif, pas à sa place, écrasé maintenant sur le sol du salon, alors qu’elle se sentait ailleurs.
Cette lutte l’avait épuisée. Les sirènes redoublaient. Ça cognait dans sa tête et ça rebondissait sur ses murs. Trop de bruit pour un drame du quotidien. Elle l’avait senti tout de suite, elle n’était pas folle, quelque chose de terrible était arrivé, et ce n’était pas seulement en elle. Adèle finit par allumer la télévision. Ne plus deviner mais voir, ne plus inventer mais comprendre, tous ces bruits dehors, c’était trop violent, ça avait fait sauter les plombs de son imagination, trop lourd pour sa bande passante.
À l’écran, on mentionnait un attentat à Saint-Denis, à côté du Stade de France. Le président de la République y était, en partait, son ministre de l’Intérieur l’avait rejoint, mais ils étaient déjà en train de rentrer à Paris, repasser le périphérique, s’éloigner des premières explosions qui avaient à peine perturbé le match, tout juste un regard d’interrogation et le doigt levé vers le ciel d’un joueur au milieu du terrain, bruits de pétards lointains au milieu des cris et des sifflets, ces explosions dont il ne fallait surtout pas qu’elles perturbent le match, tout devait continuer comme avant, tout plutôt qu’un mouvement de panique, même pour ceux qui savaient, ne pas bouger, rester face caméra, concentrés sur le jeu, à la fin on dirait au public ce qui se passait, les pelouses pourraient être envahies de visages hébétés, on pourrait dire parce qu’on saurait qu’il n’y a plus de risques, les gens descendraient calmement, mais s’ils cherchaient à descendre tout de suite ce serait la crise, les bousculades, la menace de corps écrasés par la peur des autres, les stades ne sont pas faits pour les mouvements de foule, donc les autorités étaient parties discrètement, le moins nombreuses possible, pour rentrer dans le centre de Paris où d’autres coups de feu, d’autres cris, ailleurs mais pas sans lien, les journalistes parlaient d’un bar puis d’un autre, sans rien savoir vraiment, sauf que ça bougeait, ça se démultipliait, monstre à douze bras, et autant d’armes, qui tiraient sur la vie, pour l’anéantir où qu’elle rie, où qu’elle boive, où qu’elle chante. Ça bougeait, ça tuait, mais pas si près de chez elle. Elle ne discernait toujours pas pourquoi elle avait pu percevoir quelque chose, ni si ce qu’elle entendait par sa fenêtre avait un lien avec ce qu’elle voyait dans l’écran. À la télévision, on montrait surtout des voitures fonçant dans la nuit vers les ministères, l’Élysée, pour mettre en place des procédures, réunir des gens, et prendre des décisions sur des événements que personne ne comprenait.
De là où elle était, Adèle sentait que les rues soudain se vidaient, que l’air de dehors n’était plus pur mais chargé de peur, une peur qui la saisissait elle aussi, pourtant toujours assise sur le sol de son salon, enveloppée dans une couverture comme on n’en fait plus, en laine grise, rêche mais chaude, un œil sur les fenêtres en face qui restaient fermées, éteintes, sourdes à la rumeur de la ville, un œil sur l’écran de télévision qui amplifiait cette rumeur de terreur. La peur qui revenait, la peur qu’elle avait connue il n’y avait pas si longtemps, autres bruits de sirènes dans la nuit emportant son père inanimé, la peur qu’elle pensait avoir oubliée, la peur qui reprenait possession de tout son corps, mélangeant le passé et le présent, l’intérieur et l’extérieur, la veille et le sommeil.
Vers 22 heures, apparut un bandeau mentionnant une attaque terroriste en cours dans la salle du Bataclan, si près de chez elle, où elle disait tout le temps qu’elle irait bientôt, c’était son Godot à elle, le Bataclan, sauf qu’elle ne l’attendait pas, c’était la salle qui l’attendait, elle en était certaine, elle y pensait presque chaque jour. Ce soir-là, elle avait vraiment failli y aller. Elle recommençait tout juste à avoir envie de sortir, c’était à côté, certes il y aurait du monde mais dans la pénombre d’une salle de concert, c’était moins inquiétant. Deux jours plus tôt elle avait regardé le programme. Le groupe ne lui disait rien. Elle préférait des choses plus classiques. C’est ce qui l’ennuyait avec cette salle si jolie, avec ses lettres de toutes les tailles et sa devanture de toutes les couleurs, joyeuse comme un cirque presque – comme les cirques de son enfance, parenthèses heureuses, c’est pour cela qu’elle avait choisi de s’installer là, dans ce quartier, mais jamais elle ne connaissait les groupes qui s’y produisaient. Malgré tout, ce soir-là, elle avait eu envie d’y aller, cette pensée lui donnait le vertige, elle aurait pu y être, elle aurait dû y être, avec tous ces otages dans cette salle, elle y était presque, puisque si proche, dans l’espace comme dans le possible.
Adèle fit alors la seule chose qui lui semblait raisonnable, elle ferma la fenêtre, elle s’isola dans le noir, bien protégée face à cette télévision où se racontait, minute par minute, ce que les journalistes ne savaient pas, ce qu’ils ne voyaient pas, qu’ils tentaient de comprendre ou de deviner, comme elle, chaque soir, devant ses fenêtres fermées. Elle était captivée par ce qu’elle voyait à l’écran, incapable de s’en détacher, fascination mortifère pour l’horreur, l’horreur réelle, celle des combats de gladiateurs, sans distance ni représentation, on n’allait plus au théâtre pour voir des tragédies, on allumait la télévision, et on regardait ces chaînes d’information en continu qui lui semblaient le plus souvent des chaînes de répétition en continu. »

Extraits
« Alors qu‘elle s’apprêtait à aller dans la cuisine pour se faire un café et manger quelque chose, Adèle vit apparaitre un visage, une photo tenue par des mains qui tremblaient, une mère qui demandait des nouvelles de son fils, ce visage elle le connaissait, pas si bien mais quand même, elle avait aimé le regarder de loin dans le petit bar où il venait presque tous les soirs, où elle avait travaillé l’été dernier, avant qu’elle ne soit renvoyée, un peu à cause de lui. Elle se souvenait juste qu’il s’appelait Matteo, un prénom qui était, avec son accent italien, guttural, rauque, une promesse d’ailleurs. »

« À leur regard de reconnaissance, elle s’est sentie soulagée, elle les comprenait, ils s’en remettraient à elle. Quand elle reviendrait, elle leur montrerait ce qui lui restait de sa relation avec Matteo, parce que plus les heures passaient, plus elle était convaincue qu’elle avait bien eu une relation avec Matteo, peut-être pas une relation au sens où les gens l’entendent d’habitude, avec des échanges et des ébats, mais un lien muet qu’il avait forcément senti puisqu’il était là si fort, en elle.
Alors qu‘elle marchait dans les rues alentour, qui transpiraient l’horreur et la peine, Adèle passait sans cesse du clair au flou, il allait falloir que l’image se fixe, qu’elle trouve la bonne focale avant de rentrer chez elle, mais ça mettait du temps, elle n’arrivait plus à distinguer le vrai du faux, elle ne savait plus si la vérité, c’était le vécu des autres ou ses mots à elle, ce qui s’était vraiment passé cette nuit-là et ces dernières semaines ou ce qu’elle avait raconté, avec tant de détails, odeurs et couleurs comprises, elle devait choisir, en fait elle avait déjà choisi, les mots étaient sortis avant qu’elle ait eu le temps d’y réfléchir, mentir cela voudrait dire revenir sur son histoire… »

À propos de l’auteur
Ancienne élève de l’ENS et de l’ENA, Constance Rivière est maître des requêtes au Conseil d’État; elle fut conseillère à l’Elysée pendant la présidence de François Hollande. Une jeune fille sans histoire est son premier roman. (Source: Éditions Stock)

Page Wikipédia de l’auteur

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

100 chroniques de livre

Badge Critiques à la Une

NetGalley Challenge 2016

Badge Lecteur professionnel

Tags:
#unefillesanshistoire #ConstanceRiviere #editionsstock #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2019 #RL2019 #RentréeLittéraire2019 #LitteratureFrancaise #primoroman #premierroman
#NetGalleyFrance #MardiConseil

Une joie féroce

CHALANDON_une_joie_feroce

Sorj Chalandon sera le Grand invité de «Livres dans la boucle», le Festival du livre de Besançon qui se tiendra du 20m au 22 septembre 2019.

En deux mots:
Quatre femmes fort différentes vont se retrouver liées par la maladie. Toutes atteintes d’un cancer, elles vont voir leurs rêves voler en éclats puis se trouver une mission: sauver l’enfant de l’une d’entre elles, enlevé par son père et parti en Russie. Pour payer la rançon, elles décident de braquer une bijouterie.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Le gang des cancéreuses

Après avoir exploré la solidarité des mineurs de fond dans «Le Jour d’avant» Sorj Chalandon explore celle qui lie quatre femmes, toutes atteintes d’un cancer et qui entendent réussir leur sortie en braquant une bijouterie place Vendôme.

Samedi 21 juillet 2018. Le jour de la «vraie connerie». Celui où, après avoir longuement préparé leur coup, quatre femmes décident de passer à l’action, de braquer l’une des plus célèbres bijouteries de la Place Vendôme. Voilà pour la mise en bouche, voilà pour le chapitre qui ouvre le nouveau roman de Sorj Chalandon.
Nous n’en saurons pas plus pour l’instant, car l’auteur nous renvoie sept mois plus tôt, au moment où les médecins décèlent un kyste sous le sein gauche de Jeanne Hervineau. Une grosseur qui va s’avérer être maligne. Nous sommes en décembre 2017 et cette librairie prend conscience que sa vie a brusquement changé: «Ce matin, j’étais une fille rieuse de 39 ans. Cet après-midi, une femme gravement malade. Six heures pour passer de l’insouciance à la terreur. Je n’arrivais pas à regarder les autres. J’avais peur qu’ils comprennent que je n’étais plus des leurs. Le temps avait basculé.»
Essayez durant quelques secondes de vous mettre à sa place. Imaginez ce qui peut vous passer par la tête lorsque l’on vous annonce un cancer… Si chaque histoire est particulière, la seule certitude que l’on peut alors avoir, c’est que désormais vous ne voyez plus la vie de la même manière. Un peu comme lorsqu’on effectue une mise au point, on découvre la vraie dimension des choses, on analyse les détails qui nous avaient jusque là échappés.
Jeanne se rend compte que sa vie avec Matt tient davantage de l’habitude que de l’amour. Tout a sans doute basculé le jour où ils ont perdu leur fils. «Le jour où notre enfant a fermé les yeux, les nôtres ont cessé de briller. Matt ne m’a plus tenu la main. Ce n’était pas une punition, juste une évidence. Nos peaux n’avaient plus rien à se dire.»
En revanche, les femmes qui partagent son combat sont «à la fois lumineuses, puissantes et déroutantes.» La première dont elle fait la connaissance est Brigitte, dont chacun des regards est une main tendue. Avec Assia et Melody, elle ont choisi de se battre ensemble, trouvant refuge dans «un repaire de femmes qui n’attendent rien du dehors». Entre les séances de chimio, le choix d’une perruque et une coupe de champagne, elles vont s’épauler, se livrer, et rêver.
Fini les galères et les drames que chacune des quatre femmes a connu. Désormais il faut vivre et profiter de ce reste de vie. Et trouver comment sauver Eva, la fille de Mélody et d’Arseni. Après leur séparation, son père a enlevé la petite et a regagné sa Russie natale. Pour rendre la petite, il réclame cent mille euros. Et voilà comment l’idée de braquer une bijouterie est arrivée. «Nous savions que tout était fragile. Qu’il y aurait cet avant et plus aucun après.»
Bien entendu, je ne dévoilerai rien ici du braquage et de ses suites. Disons simplement que l’épilogue vous réservera bien des surprises. Car Sorj Chalandon a plus d’un tour dans son sac et démontre une fois encore qu’on peut le trouver où on ne l’attend pas! Je vous promets Une joie féroce à lire ce roman !

Une joie féroce
Sorj Chalandon
Éditions Grasset
Roman
320 p., 20 €
EAN 9782246821236
Paru le 14/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris, mais aussi à Dieppe. On y évoque aussi le Canada, la Bretagne avec Roscoff et l’île de Batz et Mont-de-Marsan, sans oublier Karlsruhe, Tbilissi et le Russie.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Jeanne est une femme formidable. Tout le monde l’aime, Jeanne.
Libraire, on l’apprécie parce qu’elle écoute et parle peu. Elle a peur de déranger la vie. Pudique, transparente, elle fait du bien aux autres sans rien exiger d’eux. A l’image de Matt, son mari, dont elle connaît chaque regard sans qu’il ne se soit jamais préoccupé du sien.
Jeanne bien élevée, polie par l’épreuve, qui demande pardon à tous et salue jusqu’aux réverbères. Jeanne, qui a passé ses jours à s’excuser est brusquement frappée par le mal. «Il y a quelque chose», lui a dit le médecin en découvrant ses examens médicaux. Quelque chose. Pauvre mot. Stupéfaction. Et autour d’elle, tout se fane. Son mari, les autres, sa vie d’avant. En guerre contre ce qui la ronge, elle va prendre les armes. Jamais elle ne s’en serait crue capable. Elle était résignée, la voilà résistante. Jeanne ne murmure plus, ne sourit plus en écoutant les autres. Elle se dresse, gueule, griffe, se bat comme une furie. Elle s’éprend de liberté. Elle découvre l’urgence de vivre, l’insoumission, l’illégalité, le bonheur interdit, une ivresse qu’elle ne soupçonnait pas.
Avec Brigitte la flamboyante, Assia l’écorchée et l’étrange Mélody, trois amies d’affliction, Jeanne la rebelle va détruire le pavillon des cancéreux et élever une joyeuse citadelle.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
À voir À lire
La Croix (Loup Besmond de Senneville)
Le Devoir (Philippe Couture)
Blog Les livres de K79
Blog T Livres T Arts
Blog Les livres d’Eve
Blog Passeure de livres
Blog Encres vagabondes
Blog Universelicec
Blog vagabondageautourdesoi


Sorj Chalandon présente Une joie féroce © Production Hachette livres

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Une vraie connerie
(Samedi 21 juillet 2018)
J’ai imaginé renoncer. La voiture était à l’arrêt. Brigitte au volant, Mélody à sa droite, Assia et moi assises sur la banquette arrière. Je les aurais implorées. S’il vous plaît. On arrête là. On enlève nos lunettes ridicules, nos cheveux synthétiques. Toi, Assia, tu te libères de ton voile. On range nos armes de farces et attrapes. On rentre à la maison. Tout aurait été simple, tranquille. Quatre femmes dans un véhicule mal garé, qui reprendrait sa route après une halte sur le trottoir.
Mais je n’ai rien dit. C’était trop tard. Et puis je voulais être là.
Brusquement, Mélody s’est redressée. Elle a enlevé ses lunettes noires.
Brigitte venait de sortir une arme de la boîte à gants.
— Mais putain ! Qu’est-ce que c’est que ça ? Tu es dingue ! a crié Assia.
— Il en faut toujours un vrai, au cas où.
— Un vrai quoi ? j’ai demandé.
Assia s’est tassée dans son siège, elle avait remonté le voile sur son nez et fermé les yeux.
— Elle a emporté un vrai flingue.
Puis elle s’est dépliée lentement, main tendue par-dessus le dossier du siège.
— Donne-le-moi, s’il te plaît.
Brigitte ne lui a pas répondu. Ses doigts tapotaient le volant. Assia était livide.
— Tu es complètement timbrée !
Garée sur le trottoir, la voiture gênait les passants. Une mère et sa poussette, un vieil homme, des enfants. Un jeune à casquette a eu un geste mauvais.
— Connasses !
Alors Brigitte a ouvert brutalement sa portière.
— On y va !
Elle avait volé le véhicule la veille, dans un parking de Stains.
— On ne laisse rien traîner !
— Complètement dingue ! a grincé Assia. J’ai remis ma perruque. Mélody ses gants.
— Lunettes !
Brigitte me regardait. J’ai sursauté.
— Mets tes lunettes, Jeanne.
— Oui, pardon.
J’ai respiré en grand. Je tremblais. Mélody est sortie. Assia l’a suivie.
Elle a regardé Brigitte, restée tête nue. Sa perruque et son masque étaient trop voyants pour la rue.
Elle se déguiserait sous le porche. En attendant, Mélody et elle joueraient les touristes.
Assia a filé sur le trottoir, bouche mauvaise, regard animal. S’est retournée.
— Jeanne ?
Je l’ai rejointe en trottinant. Nous nous sommes mises en marche en direction de la place Vendôme. Elle, vêtue de la longue robe noire des musulmanes, d’une veste à épaulettes et brandebourgs dorés, hijab bordeaux, gantée de soie, élégante, racée. Et moi, petite chose en tailleur strict, cheveux bruns au carré, lunettes de vue à double foyer, transportant un sac de courses à la marque prestigieuse, pochette monogrammée coincée sous l’aisselle. Une princesse du Golfe et sa secrétaire, cœurs battants, longeant les boutiques de luxe, les immeubles écrasants.
— On est en train de faire une vraie connerie, m’a soufflé Assia.
— Une vraie connerie, j’ai répondu.

Sept mois plus tôt…
La dame au camélia
(Lundi 18 décembre 2017)
Tout se passerait bien. Une visite de routine.
— On va commencer, madame Hervineau. Si je vous fais mal, dites-le-moi.
J’étais torse nu, debout, face à l’appareil, ma main tenant la barre.
— Levez bien le menton, a demandé la manipulatrice. Mon sein gauche était comprimé entre deux plaques.
— On ne bouge plus.
Elle est retournée derrière sa vitre.
— Ne respirez pas.
— Pardon.
Je n’ai plus respiré.
Il y avait eu cette douleur au sein gauche, au moment de fermer mon soutien-gorge.
— La preuve que tout va bien, avait plaisanté ma gynécologue.
Pour elle, le mal disait souvent des choses sans importance.
— C’est lorsque la grosseur est indolore qu’il faut s’inquiéter.
J’ai insisté. Il me fallait une mammographie, une radio, la preuve que tout allait bien. Nous nous étions vues un an plus tôt. Rien n’avait été décelé. Pourquoi recommencer ?
— Pour ne plus en parler, j’ai répondu. Elle a haussé les épaules. Puis fait une ordonnance.
Trois jours après, j’étais là, sein écrasé, à attendre.
— Lâchez la barre. Respirez normalement. Je suis retournée dans mon vestiaire. On m’a demandé de ne pas remettre mon soutien-gorge. Ni mes bijoux. Mon chemisier était glacé. J’ai regardé mes mains. Je tremblais. C’était un examen de contrôle, je n’avais rien à craindre mais je tremblais.
— On va quand même faire une écho, m’a annoncé le médecin.
Il a dit ça comme ça. D’une voix morne. Un homme jeune, affairé. Il a passé le gel sur mes seins comme on se lave soigneusement les mains avant de se mettre à table.
— Vous avez froid ?
Je n’ai pas répondu. J’ai hoché la tête. Je tremblais toujours. J’observais le radiologue sans un regard pour moi. Il passait la sonde sous le sein, autour du mamelon, les yeux sur son moniteur. Photo, photo. J’ai fermé les yeux. Photo, photo. J’avais souvent été palpée mais tout s’était toujours arrêté là. Quelques mots de politesse, une poignée de main avec l’assurance de se revoir.
Je n’avais plus de jambes. Plus de ventre. Plus rien. J’étais sans force et sans pensée. Autour de moi, la pièce dansait
Personne ne m’avait jamais fait d’échographie.
— Ah, il y a quelque chose, a murmuré le médecin. Silence dans la pièce. Le souffle de la machine. Le cliquetis des touches. Et ces mots.
— Quelque chose.
J’ai fermé les yeux. J’ai cessé de trembler. La sonde courait sur moi. Un animal qui joue avec sa proie.
— Oui, il y a quelque chose, a répété le radiologue. Et puis il a rangé son matériel, me tendant des mouchoirs en papier.
Je suis restée couchée. J’essuyais le gel lentement, autour de la douleur.
— Agathe, voyez s’il y a de la place pour une ponction.
Son assistante a hoché la tête.
— Aujourd’hui ?
— Oui, demandez à Duez s’il peut nous caser entre deux.
Et puis il est parti. Il a quitté la pièce, en jetant ses gants dans une poubelle.
La jeune femme m’a fait asseoir.
— Quelque chose.
Je me suis demandé ce qu’il y avait après cette chose-là. Mon sein gauche avait quelque chose. J’ai pensé à la mort. La phrase cognait ma tête. Je ne respirais plus. Quelque chose. Une expression misérable, dérisoire, tellement anodine.
Je n’avais plus de jambes. Plus de ventre. Plus rien. J’étais sans force et sans pensée. Autour de moi, la pièce dansait.
Lorsque la jeune femme a voulu m’aider à descendre, j’ai relevé la tête.
— Je pleure quand ?
— Maintenant, je suis là pour ça.
Alors j’ai pleuré. Elle a pris mes mains.
— Il n’y a peut-être rien, juste un kyste. Mes yeux dans les siens. Elle n’y croyait pas. « Voyez s’il y a de la place pour une ponction. » Les mots du médecin. Une ponction, la crainte du pire.
Agathe m’a installée sur une chaise. Elle m’a apporté des bonbons pour la chute de glycémie, après la biopsie.
— Je saurai si c’est gentil ou méchant ? Elle s’affairait à rien. Rangeait des instruments qui m’étaient inconnus.
— Non. Il faudra attendre les résultats.
— Le médecin ne me dira pas ?
— C’est l’analyse qui vous le dira. Lui, il va se faire une idée. En fonction de la consistance de ce qu’il aspire. Mais cela ne vaut pas un résultat.
— Mais il aura quand même une idée ? Il pourra me le dire, vous croyez ?
— Vous pourrez toujours lui demander. Elle m’a raccompagnée à mon box. Je me suis assise sur le banc. Je n’arrivais pas à remettre mon chemisier, à boutonner mon gilet. Je suis allée aux toilettes. Mon visage dans le miroir. Ma peau grise. Mes lèvres, un simple trait. J’ai passé de l’eau sur mes yeux. Je me répétais que tout irait bien, mais rien n’allait plus. J’avais un cancer. Je le sentais en moi. J’aurais dû demander à Matt d’être là mais il aurait refusé.
— Tu m’as dit toi-même que c’était un simple contrôle.
Parfois, je prenais sa main pour traverser la rue. Il n’aimait pas ce geste. Il n’en comprenait pas l’importance. Et je n’osais pas lui dire que j’avais besoin de lui. Je me souviens de ma main d’enfant, cachée dans celle de mon père. Et celle de notre fils, brûlante dans la mienne, chétive comme un moineau. Aujourd’hui ne restait que la main de Matt. Et il ne me la donnait plus.
— Jeanne Hervineau ? C’est moi. Incision, prélèvement, trois coups secs. Quelques minutes seulement.
Le Dr Duez ne m’a rien dit. Rien d’important.
— De toute façon, il faudra enlever la grosseur. C’était tout. Et aussi que j’en parle à mon médecin traitant, assez vite.
— Je ne vous lâche pas. Je suis là, avait rassuré Agathe.
Elle a posé la main sur mon bras.
— C’est quoi votre stratégie ?
Je l’ai regardée. Pour la première fois depuis mon arrivée à la clinique, quelqu’un employait un terme militaire. J’ai observé mes jambes ballantes, mes pieds nus, le sol carrelé. Je me suis dit que j’étais en guerre. Une vraie. Une bataille où il y aurait des morts. Et que l’ennemi n’était pas à ma porte mais déjà entré. J’étais envahie. Ce salaud bivouaquait dans mon sein.
— Vous allez faire quoi, Jeanne ?
— Je vais appeler mon mari, pleurer un bon coup et attendre de voir.
Elle a souri.
— C’est un bon plan. Appelez-moi en cas de besoin.
Lorsque j’ai quitté la clinique, sept patientes attendaient. J’avais lu qu’une femme sur huit développait un cancer du sein au cours de sa vie. Il était là, l’échantillon. Huit silences dans une pièce sans fenêtre. Huit poitrines à tout rompre. Huit regards perdus sur des revues fanées. Huit naufragées, attendant de savoir laquelle d’entre nous.
Ce matin, il avait plu. Une sale pluie d’hiver giflée de grésil. Mais c’est le soleil qui m’a accueillie dans la rue. J’avais appelé Matt, trois fois. Trois fois tombée sur son répondeur. Il devait sortir de table. J’avais besoin de lui, pas de sa voix. Et puis lui dire quoi ?
— Mauvaise nouvelle, j’ai peut-être un cancer. Rappelle-moi s’il te plaît.
Je n’ai pas pris le métro. J’ai marché. Ce matin, j’étais une fille rieuse de 39 ans. Cet après-midi, une femme gravement malade. Six heures pour passer de l’insouciance à la terreur. Je n’arrivais pas à regarder les autres. J’avais peur qu’ils comprennent que je n’étais plus des leurs. Le temps avait basculé. Tout empestait Noël. Les vitrines, les rues, les visages. Je suis entrée dans une papeterie. Il me fallait un cahier, un épais à spirale pour noter ce qui me serait dit. Comprendre ce que j’allais devenir. Je l’ai choisi avec une couverture bleue. Le bleu du ciel, lumineux et gai. Mon premier acte de résistance.
Matt s’est lourdement assis dans son fauteuil. Il m’avait écoutée debout, et puis il s’est assis.
— Merde !
C’est tout ce qu’il a dit. Il s’est assis avec son écharpe, son manteau. J’avais attendu qu’il passe la porte pour tout lui dire. Je l’ai cueilli comme ça, sur notre seuil. Je n’avais plus de larmes. Seulement les mots du radiologue, les gestes de son assistante, mon désarroi.
J’avais pris rendez-vous avec mon médecin. Le lendemain, en urgence.
— Demain, je suis en déplacement, a répondu mon mari.
Il quittait la maison plusieurs jours par mois. Celui-là tombait mal.
— Tu ne pourrais pas repousser ?
Une grimace qui disait non. Il était désolé, vraiment. C’est lui qui avait eu l’idée de ce déjeuner de travail, lui qui avait proposé Londres pour que ses clients n’aient pas à se déplacer, lui qui avait fixé l’ordre du jour, choisi ses collaborateurs. C’était son dossier. Personne d’autre que lui ne pouvait le régler. Mais il serait là le jour d’après, promis. Et il me téléphonerait, il faudrait tout lui expliquer.
Il s’est relevé. A enlevé son écharpe, son manteau. J’étais toujours debout au milieu du salon.
— Tu ne te doutais de rien ?
Son dos, devant la penderie. Lorsqu’il était inquiet, il retrouvait l’accent canadien de sa mère.
— Pardon ?
— On les sent ces choses-là, non ? Tu n’as rien vu venir ?
Rien, non. Rien de grave. À part la boule et cette douleur qui faisait sourire ma gynécologue.
— Et c’est vraiment ce qu’ils croient ? Tu ne pourrais pas avoir une bonne nouvelle ?
J’ai secoué la tête. Le matin je n’avais aucune crainte. Au soir, je n’avais plus de doutes. »

À propos de l’auteur
Après trente-quatre ans à Libération, Sorj Chalandon est aujourd’hui journaliste au Canard enchaîné. Ancien grand reporter, prix Albert-Londres (1988), il est aussi l’auteur de sept romans, tous parus chez Grasset. Le Petit Bonzi (2005), Une promesse (2006 – prix Médicis), Mon traître (2008), La Légende de nos pères (2009), Retour à Killybegs (2011 – Grand Prix du roman de l’Académie française), Le Quatrième Mur (2013 – prix Goncourt des lycéens), Profession du père (2015) et Le Jour d’avant (2017). (Source: Éditions Grasset)

Site Wikipédia de l’auteur 
Compte Facebook de l’auteur 

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

100 chroniques de livre

Challenge NetGalley France 2018

Badge Critiques à la Une

NetGalley Challenge 2016

Badge Lecteur professionnel

Tags:
#UneJoieFéroce #SorjChalandon #editionsgrasset #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2019 #RL2019 #RentréeLittéraire2019 #LitteratureFrancaise #NetGalleyFrance #lundiLecture

Oyana

PLAMONDON_oyana

En deux mots:
Oyana s’est décidée à affronter son passé. Le 8 mai 2018, elle décide quitter son mari pour retourner dans son pays basque natal, laissant derrière elle Montréal où elle a avait refait sa vie et son mari. Si l’ETA n’existe plus, les plaies laissées par les indépendantistes sont encore vives.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

« My world is gone »

Après le remarqué «Taqawan», Éric Plamondon nous offre un roman aussi court que percutant mettant en scène Oyana, une femme qui a fui son pays basque natal dans les années 90 et qui a choisi d’occulter son passé douloureux.

Oyana éprouve le besoin de prendre l’air. Quand celui qui partage sa vie part son travail, elle va marcher au Parc du Mont Royal, En ce Le 5 mai 2018, elle n’imagine pas encore qu’elle effectue là l’une de ses dernières sorties au Québec. La veille au soir, en parcourant un journal qui trainait dans le restaurant japonais où elle dînait, une brève avait retenu son attention: l’ETA a cessé d’exister. Finie la lutte armée.
Cette nouvelle la ramène vingt-trois ans en arrière, au moment où elle prenait la direction du Mexique pour échapper à la police. ETA n’existe plus, mais «que peut-il rester de tout ça? Les traumatismes dans les mémoires? Le nombre de cadavres depuis 1953?» À toutes ces questions vient désormais s’ajouter celle qui hante l’esprit d’Oyana: faut-il rentrer et affronter son passé?
Éric Plamondon, avec le sens de la tension dramatique qu’il avait déjà développé à merveille dans Taqawan, son précédent roman, va travailler par cercles concentriques, racontant d’une part la fin des années 90 avec l’arrivée au Mexique, sa rencontre avec Xavier Langlois le Canadien et d’autre part les «années de plomb» au Pays Basque.
Avec elle, on va feuilleter l’album aux souvenirs, l’amour rédempteur, l’installation au Québec après des vacances aux États-Unis. Et cette relation construite sur la légende d’une orpheline grandissant auprès d’un tonton Joxe et d’une tatie Cristina.
«Je n’arrêtais pas de te dire que je ne voulais pas parler du passé mais du futur.» Mais désormais il est temps de revenir à cette fille du Pays basque, née le 20 décembre 1973, le jour d’un attentat de l’ETA.
C’est sous la forme d’une confession, d’une lettre laissée à son compagnon que nous allons découvrir comment elle se retrouvée impliquée dans la mouvance indépendantiste, comment sans le vouloir elle a été impliquée dans la mort d’une mère et de son enfant et pourquoi elle a dû fuir, un nouveau passeport au nom de Nahia Sanchez en poche. Chronique des années d’un combat aussi idéaliste qu’inégal, mais aussi récit d’un engagement et d’une série d’attentats qui ont ensanglanté l’Espagne et la France, cette douloureuse litanie ne va mener qu’à une seule certitude: la peine des proches, des familles, des amis.
En débarquant à Paris, Oyana ne sait ce qui l’attend, si elle va pouvoir retrouver une vie sereine, comment ses parents et amis vont réagir. Une incertitude qu’elle a envie de surmonter pour retrouver ses vraies racines, car «le Territoire est un langage. Si on ne le parle pas dès l’enfance, il manque toujours quelque chose. »
Éric Plamondon pose en creux cette question: tous les terroristes se valent-ils? Ceux de Daech et ceux qui ont lutté pour l’indépendance basque, pour ne prendre que deux exemples. Ce faisant, il nous explique aussi que ces groupuscules ont une capacité d’entrainement, une dynamique qui fait qu’on ne saurait les trahir pour ne pas se retrouver au ban de la communauté, voire même devenir complice. Avec des conséquences dramatiques. Cette fin d’un monde chantée par Otis Taylor.

Oyana
Éric Plamondon
Quidam éditeur
Roman
152 p., 16 €
EAN 9782374910932
Paru le 04/03/2019

Où?
Le roman se déroule en France, au Pays Basque sinai qu’au Mexique et au Canada, à Montréal et environs.

Quand?
L’action se situe de 1973 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« S’il est difficile de vivre, il est bien plus malaisé d’expliquer sa vie. »
Elle a fait de son existence une digue pour retenir le passé. Jusqu’à la rupture. Elle est née au pays Basque et a vieilli à Montréal. Un soir de mai 2018, le hasard la ramène brutalement en arrière. Sans savoir encore jusqu’où les mots la mèneront, elle écrit à l’homme de sa vie pour tenter de s’expliquer et qu’il puisse comprendre. Il y a des choix qui changent des vies. Certains, plus définitivement que d’autres. Elle n’a que deux certitudes : elle s’appelle Oyana et l’ETA n’existe plus.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
La cause littéraire (Philippe Chauché)
Blog L’Or des livres 
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Sur la route de Jostein 
Blog froggy’s delight 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« 8 mai 2018
Pour toi, Xavier
Je te dois un tas d’explications. Ça risque d’être long. J’essaie depuis plusieurs jours de trouver comment le faire. Quoi qu’il en soit, j’ai décidé de ne pas te demander pardon. Ce que je te demande, c’est d’essayer d’au moins comprendre en dépit des raccourcis inévitables.
Je pourrais te demander de me faire confiance, mais tu le fais déjà depuis vingt ans. Et comment te demander cela alors que je me prépare à t’expliquer que tant de choses étaient fausses?
Pour que tu comprennes dans quel état d’esprit je me trouve, je n’ai pas jeté mes premiers brouillons. Je veux que tu saches mes tâtonnements, que tu saisisses par ces débuts avortés ce que cela me coûte.
5 mai 2018
Dire la vérité ou m’enfuir sans un mot parce que les remords se sont accumulés? M’asseoir devant toi pour tout révéler ou prendre mes jambes à mon cou? Parce que je ne sais que faire, parce que je n’ai pas de réponse, j’ai décidé d’écrire. Je tourne autour depuis hier, pour ne pas dire depuis toujours. C’était déjà là quand nos chemins se sont croisés au Mexique, quand nous avons eu notre coup de foudre. C’était comme tu disais au début: tomber en amour.
Tunnel
Les trois hommes se relaient toutes les heures dans l’étroit conduit pour creuser. Au fond du trou, Iban pense à la femme qu’il a quittée pour venir ici se battre pour la cause. La femme est enceinte. Elle accouchera avant la fin de l’année. Lui doit creuser. Il faut que le tunnel atteigne le milieu de la rue Claudio Coello pour ensuite y entasser un maximum de dynamite, deux mètres sous la chaussée. Les trois hommes procèdent avec la plus grande prudence. L’opération dure depuis des mois mais on touche au but. On connaît l’emploi du temps du Premier ministre par cœur. Il emprunte cette rue chaque matin après une visite à l’église Saint- François-di-Borgia. Il commence toujours sa journée de travail par une prière. Le détonateur est connecté. Les trois hommes ont préparé leur fuite dans les moindres détails. Ils changeront de véhicule à mi-chemin pour semer d’éventuels poursuivants. C’est bientôt Noël. Mika, déguisé en électricien, tient le détonateur. Iban guette la rue, prêt à donner le signal. Jon au volant de la Fiat laisse tourner le moteur. La luxueuse Dodge Dart approche. Au moment où elle atteint la zone fatidique, Iban donne le signal, Mika active le détonateur et la force de l’explosion fait s’envoler vers le ciel le Premier ministre, son garde du corps et son chauffeur. Le souffle est si puissant que la voiture blindée est projetée à trente mètres dans les airs au-dessus d’un immeuble et s’écrase dans la cour intérieure du couvent voisin. La poussière n’est pas encore retombée que Jon, Mika et Iban sont déjà loin. Carrero Blanco agonise, le garde et le chauffeur sont morts.
Au même moment, alors qu’ETA vient de réaliser l’attentat le plus spectaculaire de son histoire, une femme donne naissance à une petite fille. Nous sommes le 20 décembre 1973. Oyana vient de voir la lumière au bout du tunnel. »

À propos de l’auteur
Né au Québec en 1969, Éric Plamondon a étudié le journalisme à l’université Laval et la littérature à l’UQÀM (Université du Québec à Montréal). Il vit dans la région de Bordeaux depuis 1996 où il a longtemps travaillé dans la communication. Il a publié au Quartanier (Canada) le recueil de nouvelles Donnacona et la trilogie 1984: Hongrie-Hollywood Express, Mayonnaise et Pomme S, publiée aussi en France aux éditions Phébus. Taqawan (Quidam 2018) reçu les éloges tant de la presse que des libraires et obtenu le prix France-Québec 2018 et le prix des chroniqueurs Toulouse Polars du Sud. (Source: Quidam éditeur)

Site internet de l’auteur 

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#ericplamondon #oyana #quidamediteur #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2019 #RL2019 #RentreeLitteraire2019 #LitteratureFrancaise #lundiLecture

État d’ivresse

MICHELIS_etat-d-ivresse

FB_POL_main_livre
Sélectionné pour le « Prix Orange du livre 2019 »

En deux mots:
Une femme prisonnière de l’alcool raconte son quotidien. D’abord dans le déni, elle se voit dans le regard de son fils et de sa voisine la peur, l’incompréhension, la colère. Son mari a déserté, son employeur perd patience. Le piège se referme…

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Anatomie d’une addiction

À travers le portrait d’une femme sombrant dans l’alcoolisme, Denis Michelis continue d’explorer les souffrances des plus faibles. «État d’ivresse» est un roman dur, implacable, dérangeant.

Elle est tombée dedans sans que l’on sache exactement pourquoi. Elle est maintenant pieds et poings liés, emprisonnée dans son addiction. Forte, irrépressible, même si elle ne veut pas se l’avouer: «Donne-moi une minute ou deux de réflexion et je nous sortirai de cette mauvaise passe » dit-elle juchée sur son tabouret à la recherche de la bouteille de rhum dédié à la pâtisserie dans le placard de la cuisine. Le résultat de cette réflexion volontaire?
Son fils Tristan la retrouve «avachie sur la table haute de la cuisine, devant une petite bouteille de rhum ambré La Martiniquaise, un sac de farine éventré à ses pieds et un rouleau à pâtisserie sur lequel il a manqué de sa casser la gueule.»
Face aux dérives qui s’accumulent, elle reste d’abord fidèle à sa ligne de conduite. Elle nie et minimise, elle gère l’ingérable, elle ment à tous, mais d’abord à elle-même. Notamment quand elle affirme qu’elle voit quelqu’un, qu’elle veut s’en sortir, qu’elle va s’en sortir.
Il va pourtant falloir très vite se rendre à l’évidence, la spirale infernale est enclenchée. Denis Michelis n’a du reste pas besoin de jouer les moralisateurs ou les donneurs de leçon, il suffit de constater. Comme le fait Celia, la voisine qui se désespère et qui en guise de remerciement va récolter des insultes. Celia qui accepte de lui confier sa voiture pour qu’elle puisse aller faire quelques courses. Elle va en profiter pour acheter quelques bouteilles, sans même se rendre compte qu’elle est partie en robe de chambre. Tristan lui rappelle par ailleurs qu’elle n’a plus le permis de conduire…
Son mari, qui brille par son absence, entend tout de même la mettre en garde. Mais curieusement, elle ne se souvient pas avoir reçu ses messages.
Arrive tout de même une lueur d’espoir dans ce tableau sombre, quelquefois drôle – mais c’est l’ironie du désespoir – et terriblement angoissant: «Sortir de cet enfer, telle est ma devise. M’échapper du labyrinthe dans lequel je me suis moi-même perdue.» Le détail qui tue suit toutefois cette déclaration. «Encore une gorgée».
Entre mythomanie et délire, entre menaces et encouragements, ce roman a quelque chose d’implacable. Comme lorsque vous vous rendez compte que vous êtes dans des sables mouvants et que toute tentative pour vous en sortir n’aura pour conséquence de vous enfoncer encore davantage.

État d’ivresse
Denis Michelis
Les Éditions Noir sur Blanc / Notabilia
Roman
160 p., 14 €
EAN 9782882505453
Paru le 03/01/2019

Où?
Le roman se déroule en France, dans un endroit non précisé.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
État d’ivresse brosse le portrait d’une femme brisée qui, en s’abîmant dans l’alcool, se fait violence à elle-même. Mère d’un adolescent, en état d’ivresse du matin au soir, elle se trouve en errance permanente et dans un décalage absolu avec la réalité qui l’entoure. Épouse d’un homme absent, incapable d’admettre sa déchéance et plus encore de se confronter au monde réel, elle s’enferme dans sa bulle qui pourtant menace de lui éclater au nez.
Comme dans ses deux précédents romans, on trouve sous la plume de Denis Michelis les thèmes de l’enfermement et de la violence conjugués à l’impossibilité d’échapper à son destin.
« Il ne me reste plus qu’à prendre mon élan, qu’à courir pour sortir de cette maison et ne plus jamais y revenir. Mais quelque chose m’en empêche, et cette chose se trouve là, à mes pieds: mon verre tulipe. »

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Télérama (Christine Ferniot)
En attendant Nadeau (Gabrielle Napoli)
Blog Kroniques
Blog Agathe the book 
Blog Domi C Lire
Blog Les lectures du hibou 
Blog Clara et les mots


Denis Michelis présente État d’ivresse © Production Les Éditions Noir sur Blanc

INCIPIT (Les premières pages du livre)
(Lundi.)
Quelqu’un me poursuit, j’ignore si c’est un homme ou une femme, et lorsque je regarde par-dessus mon épaule, je ne distingue presque rien, juste une ombre, véloce, qui se rapproche.
Devant moi un paysage aride, monochrome, si vaste qu’il efface la ligne d’horizon. Le souffle court, le visage mouillé de larmes, je continue ma course même si cette course me semble perdue d’avance.
Trois ou quatre maisons se dessinent au loin. L’ombre, toujours sur mes talons, pousse un drôle de cri. Vite ! La première maison est fermée à double tour ; aux fenêtres, des rideaux ont été soigneusement tirés. Pourtant je ne suis pas seule. De l’intérieur me parvient une douce rumeur, celle d’un repas en famille : le bruit des verres qui s’entrechoquent, les conversations qui s’animent, les rires et leurs échos qui les prolongent à l’infini. De mes poings serrés, je tambourine contre la porte : laissez-moi entrer ! Un peu plus tard, je tente ma chance auprès de la maison voisine, puis d’une autre, mais personne ne me voit ni ne m’entend.
Autre décor. Des falaises aux arêtes aiguisées comme des couteaux s’enfonçant dans mes pieds nus. Je ne veux pas avancer. En contrebas, le fracas des vagues, assourdissant, je les imagine grandes, noires, toutes dentelées de mousse. Tremblante, je parviens à reculer d’un pas, mais je sens le souffle de l’ombre sur ma nuque. Si tu sautes, me dit-elle, ce sera plus simple pour tout le monde.
Je me réveille, désorientée et seule.
À cette heure-ci, la rue de mon quartier est déserte. À part le vent qui s’y promène. Le vent glacé de novembre qui agite les branches des haies de buis soulève les feuilles pourrissant sur le bitume avant de chercher à se faufiler par le battant de ma boîte aux lettres. Je m’approche en serrant le col de ma robe de chambre. De la paperasse inutile, voilà à quoi me sert cette boîte : prospectus, appels aux dons pour sauver les sans-abri, les sans-pain, les sans-famille, les sans-rien. Aucune lettre d’amour, en revanche. C’est idiot, plus personne n’écrit de lettres, et pourtant il m’arrive de me voir à ce même endroit, dans l’avare lumière du matin, décachetant l’enveloppe, fébrile, et me précipitant dans la maison pour y faire mes bagages.
En attendant, c’est d’un pas traînant que je rentre. Le petit vestibule est surchauffé, il y règne une odeur sucrée, vaguement écœurante. Rien ne vaut la douceur du foyer pour chasser le trouble d’une mauvaise nuit, tu ne trouves pas? J’acquiesce timidement et me dirige vers la table haute de la cuisine où trône un bol fumant. À qui appartient ce bol? J’hésite. Des images me reviennent, harcelantes, et que je m’efforce en vain de chasser : la course-poursuite, les maisons indifférentes à ma détresse, le vertige au bord de la falaise, l’ombre à mes trousses…
Concentre-toi sur le bol. Le bol, oui. Le bol de Tristan! Il n’y a que Tristan pour boire du chocolat chaud de bon matin et il n’y a que lui pour oublier de mettre la machine à café en route. (Soupirs.) Sans parler de la vaisselle sale qui s’accumule dans l’évier. Des verres au bord poisseux, des assiettes tout aussi peu ragoûtantes, deux mugs empilés en équilibre instable, je m’y attaquerai sans doute plus tard. Pour le moment, je perçois le grincement aigu et répété de l’escalier: Tristan est sur le point de faire son entrée.
Que faisais-tu dehors? Sa voix résonne depuis le vestibule. Pas de bonjour ni de tu as bien dormi. Ignore-le, tout simplement, de toute manière, on ne peut pas être au four et au moulin : préparer le café et répondre à son fils. Je ne me souviens plus des doses, trois ou quatre cuillerées ? Préparer du café est tout un art.
Que faisais-tu dehors? Tristan aime la réitération, à croire qu’il ne vit que pour elle, il répète encore et encore, l’impatience coule dans sa gorge.
Que faisais-tu dehors? Cette fois je pivote. Tristan et son mètre quatre-vingts, droit comme un soldat, immobile dans l’embrasure de la porte reliant la pièce de vie (un salon-salle à manger et sa cuisine américaine) au vestibule. Peu importe où je me trouve, on me suit à la trace. C’est l’inconvénient de ces grandes pièces ouvertes, conçues au départ pour lutter contre l’obscurité si chère à notre région.
Ne m’oblige pas à répéter. Tristan ne fléchit pas. Mon manque d’inspiration est tel que mon fils en devient plus obstiné, plus intraitable encore, ça n’a pas l’air d’aller, tu as une drôle de tête! Durant l’interrogatoire, il enfile une épaisse doudoune et un bonnet en laine de couleur sombre : tout est sombre chez Tristan, il ne s’habille qu’en noir ou en bleu marine. J’aimerais qu’il me prenne dans ses bras, c’est un garçon robuste, aux épaules charpentées, prendre quelqu’un dans ses bras ne doit pas être une tâche bien ardue et pourtant il reste à distance. Ses gestes tendres, il les réserve à quelqu’un d’autre. Me cribler de questions, en revanche, est dans ses prérogatives. Tout va bien ? Tout va bien tout va bien tout va bien tout va bien tout va bien tout va bien ? J’ai bien envie de faire le perroquet, cela détendrait l’atmosphère ; entre-temps, mes mains se sont mises à trembler, Tristan le remarque sur-le-champ. Dans son regard brillent deux exquises petites flammes.
Tu ne veux pas me répondre? J’ai relevé le courrier. À cette heure-ci? Oui. Tu t’es réveillée avec les poules, on dirait. C’est à cause de toutes ces images qui tourbillonnent dans mon esprit, suis-je sur le point de répondre avant de me raviser. Tristan, de son côté, me rappelle que le facteur ne passe pas avant onze heures. J’improvise une nouvelle fois, évoquant le courrier de la veille. Et tu es sortie habillée comme ça? Je ne suis restée dehors que quelques minutes. C’est rare de te voir levée si tôt: un souci? Je ne parvenais pas à dormir. Quelqu’un t’a vue ? Personne, non. Tu veux que j’appelle le médecin ? Mais tout va bien, mon chéri, je t’assure. (Tristan souffle, s’ensuit un long silence.) Bon, je dois y aller, à plus. À plus, Tristan, dis-je, mais la porte de l’entrée s’est déjà refermée.
Le café coule avec une lenteur insupportable. Ploc. Un vrai supplice. Ploc. Depuis le départ de Tristan, une soif inextinguible ne cesse de me tourmenter. Ploc. J’ai beau boire un verre d’eau après l’autre, rien n’y fait, je suis un arbre sec, dévoré de l’intérieur, bientôt je me briserai et il ne restera qu’un petit tas de sciure sur le carrelage de la cuisine.

Extrait
« Encore un café, noyé de sucre, histoire de me donner un bon coup de fouet. Des heures que je suis debout sans avoir écrit la moindre ligne. Je vois déjà d’ici la scène où mon fils, à grands coups de sous-entendus grossiers, laissera entendre que je me tourne les pouces. D’habitude, j’encaisse. Je courbe l’échine, il m’arrive même de tendre l’autre joue, mais la prochaine fois je l’enverrai peut-être sur les roses, mon Tristan. Comme si tu ne l’avais jamais fait.
Je ne comprends pas. Tu n’es pas très crédible en amnésique, mais nous y reviendrons. Pas plus tard que la semaine dernière, tu as été fortement désobligeante à l’égard de ton fils. Moi, désobligeante ? J’ai peut-être fait montre de sévérité. Je… Ce n’était pas mon jour. Tu ne vas pas recommencer! Recommencer quoi?
Rappelle-moi ce que je lui ai dit? Tu lui as dit dégage. Tu inventes. Tu profites de mon état de faiblesse et du fait qu’en ce moment ma mémoire n’en fait qu’à sa tête…
Dégage ? J’ai du mal à te croire. Ou alors ce mot m’aurait échappé. Comment une mère peut-elle utiliser des mots pareils à l’égard de son fils?
Un fils qui par ailleurs a toujours fait bonne figure : gentil, poli, serviable, le visage fin, de bonnes manières, de belles dents, un sens aigu de l’ironie.
C’est important, l’ironie, ça vous permet de tenir debout. Moi aussi, j’ironise quand je dis dégage à Tristan. »

À propos de l’auteur
Né en 1980 à Siegen en Allemagne, Denis Michelis arrive en France à l’âge de six ans. Après avoir été rédacteur pour des émissions culturelles sur Arte, il publie son premier roman, La chance que tu as, qui paraît chez Stock en 2014. Le bon fils (Notabilia, 2016, prix des lycéens d’Île- de-France 2018) est finaliste du prix Médicis. Il a également traduit plusieurs romans de l’allemand et de l’anglais dont Les pleureuses de Katie Kitamura (Stock, 2017, prix du meilleur roman Points) et Peur de Dirk Kurbjuweit (Delcourt, 2018). (Source : Éditions Noir sur Blanc)

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

100 chroniques de livre

Badge Critiques à la Une

Badge Lecteur professionnel

Tags:
#denismichelis #etatdivresse #editionsnotabilia #editionsnoirsurblanc #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2019 #RL2019 #RentréeLittéraire2019 #LitteratureFrancaise #prixorangedulivre #VendrediLecture

Une maison parmi les arbres

GLASS_Une_maison_parmi_les_arbres

En deux mots:
Après le décès accidentel de Mort Lear, auteur réputé de livres pour enfants, vient l’heure de régler sa succession. Il a fait de Tommy, qui a été son assistante puis sa confidente, sa légataire. Elle aura en particulier pour mission de superviser la réalisation d’un film en préparation. Tâche ô combien délicate car elle sait combien le scénario diffère de la vérité.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

La vie rêvée de Mort Lear

En imaginant comment s’organise la succession d’un auteur pour la jeunesse adulé, Julia Glass nous entraîne dans une réflexion sur la vie et l’œuvre d’un homme et sur les petits arrangements avec la réalité.

Julia Grass aime sonder les âmes et nous offrir des romans denses, allant chercher dans les petits détails la vérité de ses personnages. C’est ce qui rend leur abord difficile, mais nous offre aussi une intense quête vers LA vérité des êtres. Mort Lear, un célèbre auteur de livres pour enfants, s’apprête à accueillir chez lui le non moins célèbre acteur britannique Nicholas Greene qui est pressenti pour jouer son rôle dans un biopic en cours de montage lorsqu’il meurt d’un stupide accident en voulant dégager une branche tombée sur le toit de sa Maison parmi les arbres.
C’est Tomasina Daulair, dite Tommy, qui recevra l’acteur. Alors jeune fille, elle avait rencontré Morty dans un parc près de Greenwich Village. L’artiste lui avait demandé l’autorisation de réaliser un portrait de son petit frère Dani qui jouait là. Le résultat de son travail se retrouvera bientôt en couverture de l’un de ses livres les plus vendus et fera dire à Tommy : « Mon frère est devenu un dessin, puis un livre et maintenant une poupée ».
Après des études de lettres, elle sera engagée par Morty et passera du statut d’assistante à celui de confidente, avant de devenir la légataire de son domaine et de son œuvre.
Commence alors une plongée dans les souvenirs, mais aussi dans les recoins plus obscurs de la vie de cet homme complexe. Le scénario du film qui sera consacré à sa vie et à son œuvre se base sur un entretien publié dans le New Yorker et dont l’élément-choc est l’aveu d’un viol dont il aurait été victime alors qu’il n’était qu’un enfant. Un traumatisme autour duquel le scénario va pouvoir se développer et dresser des parallèles avec quelques ouvrages qui tous sont centrés sur la solitude d’un petit garçon.
Mais Julia Glass n’entend pas s’arrêter à une vérité et n’aura de cesse, en confrontant les avis des uns et des autres, de découvrir bien des aspérités dans une biographie trop lisse pour être honnête. Aux souvenirs de Tommy viennent s’ajouter des témoignages et des documents retrouvés dans l’atelier de l’écrivain. À l’opinion de Nicholas Greene qui entend se mettre dans la peau du personnage en prenant sa place dans sa demeure vient s’ajouter l’intervention de Merry, conservatrice d’un musée qui réservera toute une aile à l’œuvre de l’auteur de littérature jeunesse : Merry connaissait morte depuis près d’une décennie, depuis ce jour où elle était venue lui rendre visite pour qu’il lui cède un dessin pour une exposition. Pour le lecteur, ces trois points de vue qui se complètent et se contredisent parfois, ont l’avantage de faire réfléchir sur l’ego de l’écrivain et sur la façon dont son œuvre se nourrit de ses expériences, quitte à transformer la réalité au bénéfice de la fiction. Quel rôle a par exemple joué l’homosexualité de Mort et au-delà la maladie mortelle contractée par son amant ? Comment la lecture d’un livre pour enfants peut déformer la perception que l’on peut avoir de son créateur ?
Autant de questions qui nourrissent ce roman et donnent au lecteur une place d’observateur privilégié mais aussi la responsabilité de trier le vrai de faux, de se construire son opinion. La réussite de Julia Glass réside sans aucun doute dans ce jeu de rôle diabolique.

Une maison parmi les arbres
Julia Glass
Éditions Gallmeister
Roman
traduit de l’anglais (États-Unis) par Josette Chicheportiche
460 p., 24,90 €
EAN : 9782351781821
Paru le 23 août 2018

Où?
Le roman se déroule aux États-Unis, à Tucson en Arizona, à New-York et dans le Vermont et principalement à Orne dans le Connecticut.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Le jour où l’auteur vénéré de livres pour enfants Morty Lear meurt accidentellement dans sa maison du Connecticut, il lègue à Tomasina Daulair sa propriété et la gestion de son patrimoine artistique. Au fil des années, Tommy était devenue à la fois son assistante, sa confidente et le témoin de sa routine quotidienne, mais aussi des conséquences émotionnelles de son étrange jeunesse et de sa relation passionnelle avec un amant emporté par le sida. Lorsqu’un célèbre acteur engagé pour incarner Morty à l’écran se présente pour une visite prévue peu de temps avant la mort de l’écrivain, Tommy et lui sont amenés à fouiller le passé de Morty. Tommy s’interroge alors : connaissait-elle vraiment cet homme dont elle a partagé la vie durant plus de quarante ans?
Ce roman compose une fresque délicate sur les blessures de l’enfance qui ne se referment jamais tout à fait. Seule les atténue la plume tendre et subtile de Julia Glass, lauréate du prestigieux National Book Award.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Monde de psychologie

Les premières pages du livre
« Mercredi
L’acteur arrive aujourd’hui.
Réveillée trop tôt, trop nerveuse pour prendre le petit déjeuner (rien que le café la rend encore plus nerveuse), inquiète à propos de sa tenue (puis agacée d’y attacher autant d’importance), Tommy arpente la maison qui est à présent la sienne, scandaleusement et entièrement la sienne – pas juste sa chambre et tout ce que la pièce contient mais la totalité de ce qu’elle voit depuis ses deux fenêtres : un parc de presque trois hectares avec des pelouses et des arbres fruitiers en plein renouveau, des murs en pierre et des tas de bois, une cabane de jardin et un garage et une piscine en état d’hivernage. Le ciel au-dessus : est-ce qu’il lui appartient aussi ? Posséder le ciel serait facile. Le ciel serait un cadeau. Le ciel ne pèse rien. Le ciel est inconditionnel.
Elle déambule et tourne dans des pièces qu’elle connaît par cœur : salon, salle à manger, cuisine, petit salon, vestibule, office, véranda. Ces derniers temps, elle est incapable d’entrer dans une pièce sans en dresser mentalement l’inventaire: Quoi garder? Quoi jeter? (Pire, bien pire, dans quelle proportion vendre?)
Elle va à l’atelier et en revient, fait la navette entre ce monde et celui-là – dans celui-là, il doit sûrement être en vie – si souvent que sa jupe est à présent mouillée à force de frôler les boutons des pivoines, aussi serrés que des poings, qui bordent le chemin.
Va-t-elle encore devoir se changer?
Les oiseaux chantent à merveille, le soleil au-delà est une promesse, le jour par-dessus eux tous. Cinq heures à meubler, et Tommy ne sait pas comment.
Elle a encore du mal à croire que Morty ait accepté. Pourtant il a accepté. Il a parlé plus que volontiers à l’acteur – d’une voix onctueuse, aux oreilles gênées de Tommy –, quelques jours à peine avant sa chute. Ponctuant ses remarques enthousiastes d’un rire nasillard forcé, il lui a dit qu’il avait hâte de l’accueillir chez lui et dans son atelier, de “tout, enfin presque tout !” lui montrer.
À l’inverse de beaucoup de femmes du monde civilisé, Tommy ne meurt pas d’envie de rencontrer Nicholas Greene ou de passer du temps avec lui ou même de l’apercevoir. Se trouver seule en sa présence – s’il respecte ses conditions, et il devra les respecter (Eh oui, Morty, vous n’êtes pas le seul à poser des conditions !) – est même encore plus troublant, mais il y a une chose dont elle est sûre, c’est qu’elle ne permettra pas à une meute de gens du cinéma de fureter ici ou là. La visite du directeur artistique le mois dernier a été suffisamment pénible comme ça. “Juste un petit tour pour m’imprégner de l’état d’esprit”, avait-il déclaré. Il était arrivé avec un photographe et deux assistants qui s’étaient débrouillés pour piétiner une rangée de crocus pointant dans la pelouse. Morty s’était comporté comme une marionnette, les suivant au lieu de les conduire, n’assignant aucune limite à leur invasion.
Elle a vu le visage de Nicholas Greene sur les présentoirs des caisses chez CVS (bien qu’un an auparavant, les Américains n’aient pas la moindre idée de qui il était), et elle a sincèrement partagé la joie de Morty lorsqu’ils ont regardé la cérémonie des Academy Awards et vu l’acteur soulever son trophée, remercier ses partenaires, son metteur en scène, son agent et (les larmes aux yeux) sa “courageuse et inoubliable maman”. Déjà à l’époque, il y a à peine trois mois, Tommy était persuadée que ce projet de “biopic” consacré à Morty, comme d’innombrables autres projets de films, tomberait à l’eau. (Combien de livres de Morty avaient fait l’objet d’un contrat d’option sans jamais approcher l’écran ?) Elle est en droit de se demander si l’Oscar de Nicholas Greene a relancé le projet, pour lequel l’acteur avait déjà été “annexé” –comme s’il était un garage attenant à une maison ou un document joint à un e-mail.
L’accent britannique a quelque chose de honteusement séduisant pour les Américains, qu’il s’agisse du cockney ou du Oxbridge de bon aloi. Même Tommy n’y échappe pas. Si l’on nous donnait le choix, qui ne préférerait pas écouter pendant des heures Alec Guinness ou Hugh Grant plutôt que Johnny Depp ou même un bon vieux Warren Beatty ? Mais pourquoi diable, avec tous ces escadrons d’acteurs affamés, doués, beaux (Morty était beau quand il était jeune), quelqu’un de sensé choisirait-il un Anglais pour jouer le rôle d’un type qui a grandi dans l’Arizona puis dans un quartier ouvrier de Brooklyn ? Peut-être est-ce la raison pour laquelle Morty était si emballé. Peut-être n’a-t-il pas pu résister, flatté de voir l’histoire de sa vie racontée par le biais d’un jeune homme sexy, à l’allure juvénile et au parler aristo, nourri, presque littéralement, de Shakespeare et de Dickens. Morty avait une passion pour Dickens. (Elle montrera certainement à l’acteur la vitrine contenant la collection de livres de Morty ; pas de danger, de ce côté-là.)
Dès que Morty avait appris que ce serait Nicholas Greene, il avait demandé à Tommy de faire quelques recherches. Alors qu’il se penchait sur l’ordinateur, par-dessus son épaule, et contemplait les photos googlées de l’acteur interprétant Ariel au Globe, sire Gauvain dans une vieille série télé portée aux nues et devenue culte, et, bien sûr, le fils condamné dans le film qui venait de lui rapporter tout un tas de prix, son visage s’était débarrassé des années pour exprimer sa joie à l’état pur. C’était un visage qu’il aurait pu dessiner pour un enfant de cinq ans, un visage bon à être dupliqué des milliers de fois, vu par des enfants qui parlaient et chantaient et partageaient leurs secrets dans deux ou trois dizaines de langues.
Peut-être est-ce parce que Tommy a vécu avec Morty pendant vingt-cinq ans et le connaissait probablement mieux que quiconque (même mieux que Soren) qu’elle ne comprend pas pourquoi on l’a choisi comme sujet d’un long métrage ; pas un documentaire, ce qui aurait été logique – il en existait déjà deux, un pour les enfants, un pour les adultes –, mais le genre de film qu’on regarde dans le but d’être emporté par le cataclysme ou l’intrigue ou la menace ou le rire ou le pouvoir victorieux de l’amour. Peut-être est-elle trop proche de la vie quotidienne de Morty – “la monotonie de la créativité tranquille, de l’imagination entretenue par la routine et l’isolement”, disait-il d’un air songeur dans la série de PBS – pour y voir une source de divertissement. En même temps, elle est sûre que Morty ne souhaitait pas que certains détails de sa vie soient livrés en pâture aux titillations ou aux larmes d’étrangers. Pourvu qu’ils ne fouillent pas dans la période heureusement tenue secrète de sa frénésie de clubbing, par exemple, la dépression qui avait conduit à Soren. Peut-être est-ce à cause de cela qu’elle ne peut s’arrêter de courir partout, comme sous l’effet d’un médicament provoquant des épisodes maniaques, scrutant avec nervosité des étagères remplies de souvenirs et de babioles, des murs couverts de cadres contenant photos et dessins humoristiques et lettres, cherchant tout ce qui pourrait révéler inutilement des choses intimes à un étranger curieux passant par là. »

Extrait
« CB: Pourquoi maintenant?
ML: J’écris pour les enfants, et si mon histoire est réussie, je suis à moitié un enfant. Ou un enfant tout entier, Dieu seul le sait ! Les gens prétendent que les auteurs de livres pour enfants sont des gosses qui ne savent toujours pas ce qu’ils veulent faire plus tard. Mais cela signifie que j’agis plus par instinct que vous, alors que vous avez peut-être la moitié de mon âge. Quelque chose, je l’appelle mon petit diable interne, me dit qu’il est temps de révéler cette histoire. Il se trouve que vous en êtes le receveur, tout ça parce que vous, ou vos chefs, avez décidé que c’était le moment de publier un article flatteur sur Mort Lear. Pas sûr que vous teniez l’article flatteur, hein?
CB: Eh bien, non. À mon avis, il ne l’est certainement pas.
ML: Quoi qu’il en soit, tout est une question de timing. En amour. À la guerre. Quand on raconte son histoire. »

À propos de l’auteur
Julia Glass une romancière américaine née le 23 mars 1956 à Boston dans l’État du Massachusetts. Diplômée en 1978 de l’université de Yale, elle est aujourd’hui journaliste indépendante et éditrice. En 2002, elle obtient avec son premier roman Three Junes (Jours de juin) le National Book Award et sera publiée dans plus de quinze pays. Suivront six autres livres : Refaire le monde (The Whole World Over, 2006), Louisa et Clem (I See you Everywhere, 2008, John Gardner Award), Les Joies éphémères de Percy Darling (The Widower’s Tale, 2009), qui ont tous été des best-sellers du New York Times. Dans La Nuit des Lucioles (And the Dark Sacred Night, 2014), qui a figuré dans les listes des best-sellers aux États-Unis, elle revisite des personnages de Three Junes. En 2017, son dernier livre, A House among the Trees est publié aux États-Unis. Elle a également eu trois Chicago Tribune’s Nelson Algren Awards pour ses nouvelles, et le Tobias Wolff Award et la médaille de la Pirate’s Alley Faulkner Society pour la nouvelle Collies, première partie de Three Junes.
Elle vit à Marblehead dans l’État du Massachussetts avec son compagnon, le photographe Dennis Cowley, et leurs deux enfants. (Source : Éditions Gallmeister)

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#unemaisonparmilesarbres #juliaglass #editionsgallmeister #hcdahlem #RL2018 #roman #rentreelitteraire #rentree2018 #rentreehiver2018 #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #lectrices #lecteurs #lundiLecture #explolecteur #lecteurscom

Je t’aime

ABEl_Je-taime

En deux mots:
Un accident mortel provoqué sous l’emprise du cannabis va faire basculer la vie d’Alice, la petite amie du conducteur et, par un effet de domino, celle de toute sa famille. Quand l’amour est proche de la haine, personne ne s’en sort indemne!

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Je t’aime… je te hais

Dans «Je t’aime» Barbara Abel explore ces liens étranges qui unissent parents et enfants lorsqu’ils sont confrontés à une crise majeure. Quand la tension est extrême, l’amour est alors proche de la haine.

On appelle cela un fait divers, autrement dit un événement à ranger dans la catégorie de ceux qui arrivent presque quotidiennement et qui ne méritent pas que l’on ne s’y attarde outre-mesure. En l’occurrence, il s’agit d’un accident de la circulation. La voiture conduite par un jeune homme s’est encastrée dans un bus de transport scolaire, causant la mort du chauffeur, dont la voiture a dévié de sa trajectoire, et celle d’un petit garçon de sept ans.
Mais sous la plume de Barbara Abel, on saisit immédiatement la dimension dramatique et les implications de cet accident. Bruno, le conducteur de la voiture, était un jeune homme bien, qui vivait sa première histoire d’amour, et qui rentrait chez lui après avoir ramené la belle Alice chez elle. Certes, il était un peu énervé, parce que sa mère les avait surpris dans sa chambre et avait exigé que la jeune fille rentre chez elle. Mais surtout, ils avaient tous les deux passé l’après-midi à s’aimer et à fumer quelques joints. Les résultats des analyses ne laissent aucun doute.
Ce qui laissent pantois à la fois la mère de Bruno, greffière au tribunal, qui n’aurait pu imaginer que son fils se droguait et le père d’Alice, chirurgien, qui «n’a rien vu venir».
Il en va tout différemment de Maude, la belle-mère d’Alice qui a surpris la fille de son nouveau compagnon quelques mois plus tôt en train de tirer sur un joint. Elle lui a promis de ne rien dire à son père si elle promettait d’arrêter. En fait, elle entretenait l’espoir que ce secret puisse les rapprocher, car depuis qu’elle avait recomposé sa famille en emménageant avec ses deux enfants chez Simon et Alice, les tensions étaient permanentes. Et comme on le sait, «une famille recomposée, c’est comme une greffe: on ne sait jamais si ça va prendre.»
Et si on imagine bien combien la perte de son amoureux peut affecter Alice, on va découvrir au fur et à mesure combien chacun des membres de la famille va être affecté par ce drame. À la peine et au mutisme d’Alice vient en effet s’ajouter une enquête de police, car les mères des deux enfants décédés, Nicole et Solange, veulent que l’on fasse toute la lumière sur cette affaire. Depuis combien de temps se droguaient-ils? Qui a fourni la drogue? Qui sont les trafiquants? Après un premier interrogatoire qui n’a pas permis de lever le voile une perquisition est ordonnée. Elle va permettre de découvrir des plants de cannabis dans la cave du domicile et entraîner la garde à vue d’Alice.
Simon qui «nourrit pour sa fille une adoration indissociable des angoisses ordinaires afférentes à la fonction paternelle» ne veut pas croire à cette culpabilité pourtant si évidente. Maude est bouleversée, mais veut croire que tout va s’arranger. «L’amour est le moteur de ses actes, il légitime ses choix, il est la matière première de ses pensées. Elle aime fort, avec bonheur et sans répit. Elle aime sa vie, son boulot, ses enfants… »
Après Je sais pas, Barbara Abel poursuit son exploration des liens familiaux et de la psychologie des enfants. L’épilogue qu’elle va nous proposer va vous laisser pantois. En nous prouvant que «rien n’est plus proche de l’amour que la haine», elle réussit une nouvelle fois un roman fort et prenant que vous n’aurez pas envie de lâcher avant le dernier coup de théâtre!

Je t’aime
Barbara Abel
Éditions Belfond
Thriller
464 p., 19,50 €
EAN : 9782714476333
Paru en janvier 2018

Ce qu’en dit l’éditeur
Après un divorce difficile, Maude rencontre le grand amour en la personne de Simon. Un homme dont la fille, Alice, lui mène hélas une guerre au quotidien. Lorsque Maude découvre l’adolescente en train de fumer du cannabis dans sa chambre, celle-ci la supplie de ne rien dire à son père et jure de ne jamais recommencer. Maude hésite, mais voit là l’occasion de tisser un lien avec elle et d’apaiser les tensions au sein de sa famille recomposée.
Six mois plus tard, Alice fume toujours en cachette et son addiction provoque un accident mortel. Maude devient malgré elle sa complice et fait en sorte que Simon n’apprenne pas qu’elle était au courant. Mais toute à sa crainte de le décevoir, elle est loin d’imaginer les effets destructeurs de son petit mensonge par omission…
Ceci n’est pas exactement une histoire d’amour, même si l’influence qu’il va exercer sur les héros de ce roman est capitale. Autant d’hommes et de femmes dont les routes vont se croiser au gré de leur façon d’aimer parfois, de haïr souvent.
Parce que dans les livres de Barbara Abel, comme dans la vie, rien n’est plus proche de l’amour que la haine…

Les critiques
Babelio 
Le Carnet et les instants (Nausicaa Dewez)
Les lectures de l’oncle Paul 
Zonelivre.fr 
Blog Carobookine
Blog Collectif Polar 
Emotions – blog littéraire et musical
Rubrique Un livre en cinq questions 


Barbara Abel présente Je t’aime © Production Marie-Claire Belgique

Les premières pages du livre:
« La première fois que Maude a dit « Je t’aime » à quelqu’un, c’était par écrit. Elle avait dix-sept ans, l’été commençait à peine et, avec lui, les vacances scolaires s’étalaient à perte de vue jusqu’à une rentrée lointaine et négligeable. Septembre ressemblait à un concept. Elle venait de tomber amoureuse d’un garçon de trois ans son aîné, jeune étudiant en médecine, rencontré à l’anniversaire d’une amie commune.
Louis.
Ils ont roucoulé une semaine durant, avant de partir chacun de leur côté pour des vacances prévues de longue date.
En 1998, si les téléphones mobiles se banalisaient, les communications coûtaient un bras. Les mails nécessitaient la possession d’un ordinateur, les portables et autres laptops étaient encore rares, raison pour laquelle la lettre restait le moyen de communication le plus répandu.
Perdue au fin fond de l’Espagne en compagnie de ses parents, Maude a attendu un mot doux de Louis pendant deux interminables semaines, guettant chaque jour l’arrivée du facteur. Elle avait envoyé une missive au début de son séjour, révélant entre les lignes la force de son amour et la folie de ses attentes. La distance idéalisait la romance, l’absence de l’aimé en aiguisait le désir. Sans nouvelles de Louis, son cœur jouait aux montagnes russes, passant en un éclair des sommets exaltés de l’espoir aux creux dépressifs du doute. Le dix-septième jour, enfin, au retour d’une balade, une lettre est apparue parmi le courrier, le miracle qu’elle n’attendait plus. Fébrilc, elle a décacheté l’enveloppe et découvert un court feuillet gribouillé d’une écriture à peine lisible : le jeune homme, dont la graphie ressemblait déjà à celle du médecin qu’il était appelé à devenir, avait couché sur le papier ses émois, qu’elle a eu un mal de chien à décrypter. Les quelques phrases manuscrites semblaient receler tout le mystère de ses sentiments. Au bas de la page, pourtant, quelques mots effaçaient tout doute quant à l’adoration du jeune homme: « À vite, mon amour. »
Transportée par cette déclaration qu’elle n’espérait plus, Maude s’est empressée de lui répondre. Tremblante, elle a achevé son billet par ces mots d’une folle audace, concédant à leur relation une intimité qui lui faisait tourner la tête: « Je t’aime. »
Au moment d’écrire ces sept lettres, son cœur s’est répandu dans sa poitrine. Il l’a inondée d’une chaleur épicée, une flamme à la fois distincte et diffuse, un truc bizarre qui encombrait son corps et son esprit tout ensemble. Elle y a mis tout ce qu’elle possédait, tout ce qu’elle était. Sa chair et son âme.
Les vacances se sont achevées sans autre nouvelle de Louis. À son retour, Maude s’est empressée de lui donner rendez-vous, consumée par un feu que le fantasme avait nourri sans relâche. Arrivée un quart d’heure à l’avance, elle a utilisé ce temps pour magnifier un lien qu’elle avait déjà largement célébré dans ses rêves les plus fous.

Soyons clairs, les retrouvailles ont été un échec cuisant, un naufrage qui a englouti jusqu’aux tisons oubliés. »

Extrait
« Dans la rue, cinq silhouettes accompagnées d’un chien s’approchent de la maison alors que l’aube n’est encore qu’un vague projet. L’obscurité s’attarde au-dehors comme à l’intérieur, elle manipule les ombres à sa guise et se gausse du faisceau lumineux que l’éclairage public étire jusque dans le salon.
Dans la cuisine, l’horloge indique cinq heures cinquante-huit. À l’extérieur, quatre des hommes, ainsi que le chien, rejoignent la porte d’entrée tandis que le cinquième fait le tour par l’arrière et se poste devant la porte du jardin. Ils se déplacent sans bruit, avec une économie de moyens dont la synchronie n’a d’égale que l’efficacité. »

À propos de l’auteur
Barbara Abel vit à Bruxelles où elle se consacre à l’écriture. Prix Cognac avec L’Instinct maternel (Éditions du Masque, 2002), puis sélectionnée par le prix du Roman d’Aventures pour Un bel âge pour mourir (Éditions du Masque, 2003), elle voit aujourd’hui son œuvre adaptée à la télévision et traduite en plusieurs langues. Marquant son grand retour au roman noir, Derrière la haine (Fleuve Éditions, 2012) – Prix des lycéens de littérature belge 2015 –, sort sur les grands écrans en 2018. Après la fin (2013) est son dernier roman publié chez Fleuve Éditions. Après L’Innocence des bourreaux (Belfond, 2015) et Je sais pas (Belfond, 2016), Je t’aime (Belfond, 2018) est son douzième roman. Tous ces titres sont repris chez Pocket. (Source : Éditions Belfond)

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

50 chroniques de livre

Badge Critiques à la Une

Challenge NetGalley France 2018

Badge Lecteur professionnel

Tags:
#jetaime #barbaraabel #editionsbelfond #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #lectrices #lecteurs #rentree2018 #thriller
#lundiLecture #NetgalleyFrance

L’archipel du chien

CLAUDEL_Larchipel_du–chien

En deux mots:
Trois corps échoués sur la plage d’une île qui entend se développer grâce au tourisme, cela fait un peu désordre. D’où l’idée de dissimuler les cadavres. Mais ce lourd secret hante certaines consciences…

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

L’île aux noyés

C’est avec une fable très sombre que Philippe Claudel choisit de parler des migrants. L’occasion aussi de poursuivre son exploration de la nature humaine.

Dès les premières lignes de ce roman aussi sombre que superbe Philippe Claudel nous avertit: « L’histoire qu’on va lire est aussi réelle que vous pouvez l’être. Elle se passe ici, comme elle aurait pu se dérouler là. Il serait trop aisé de penser qu’elle a eu lieu ailleurs. Les noms des êtres qui la peuplent ont peu d’importance. On pourrait les changer. Mettre à leur place les vôtres. Vous vous ressemblez tant, sortis du même inaltérable moule. »
Nous voici donc sur une île comme il existe beaucoup. Sans grandes perspectives économiques si ce n’est une économie de survivance. « Il y a des vignes, des oliveraies, des vergers de câpriers. Chaque arpent cultivé témoigne de l’opiniâtreté d’ancêtres qui l’ont arraché au volcan avec patience. Ici on est paysan ou pêcheur. Il n’y a pas d’autre choix. Souvent les jeunes gens ne veulent ni l’un ni l’autre. Ils partent. Les départs ne sont jamais suivis de retours. » Mais le maire caresse l’idée de construire un grand centre thermal pour revivifier ce coin de terre hostile.
Inutile dans ce contexte de souligner que la découverte de trois cadavres de noirs venus s’échouer sur la plage tombe mal. Pour lui comme pour le curé, le docteur et l’instituteur qui sont dépêchés sur place, la solution consiste à nier ce drame, à faire comme s’il n’avait pas eu lieu. Après tout cette île n’était pas leur destination. « Ils ne la connaissaient sans doute même pas. Elle est devenue leur cimetière. Si j’avertissais la police et un juge, que se passerait-il? Nous verrions débarquer ici non seulement ces beaux messieurs qui nous regardent toujours de haut comme si nous étions des crottes de rats, mais aussi derrière eux quantité de journalistes, avec leurs micros et leurs caméras. Notre île du jour au lendemain deviendrait l’île aux noyés. Vous savez que ces chacals sont forts pour les formules. »
Décision est donc prise de transporter les cadavres jusqu’aux failles rocheuses et de les jeter au fond sans plus de procès. Mais très vite, l’instituteur a des scrupules. Sans rompre sa parole, il se met à étudier les courants, à tenter de comprendre comment les trois hommes ont pu dévier de leur route. Une occupation qui ne plaît pas du tout au maire persuadé « que si le monde tournait si mal, c’était la faute aux hommes comme l’Instituteur, empêtrés d’idéaux et de bonté, qui cherchent jusqu’à l’obsession l’explication du pourquoi du comment, qui se persuadent de connaître le juste et l’injuste, le bien et le mal, et croient que les frontières entre les deux versants ressemblent au tranchant d’un couteau, alors que l’expérience et le bon sens enseignent que ces frontières n’existent pas, qu’elles ne sont qu’une convention, une invention des hommes, une façon de simplifier ce qui est complexe et de trouver le sommeil. » Sans oublier que l’instituteur n’était pas né sur l’île.
Et alors que l’instituteur se persuade que «les morts allaient faire payer aux vivants leur indifférence» – une phrase qui aurait pu être tirée de L’arbre du pays Toraja – et allaient les punir, le maire doit chercher une parade. Le commissaire qui vient de débarquer pourrait même lui apporter son concours. À moins que son cynisme ne cache une volonté farouche de mettre à jour les âmes noires qui hantent l’île, des « négriers, des marchands de corps, des trafiquants de rêve, des voleurs d’espoir, des meurtriers ».
La plume de Philippe Claudel, on le sait, fait merveille dans ce registre tragique, lorsqu’il s’agit d’explorer la nature humaine, notamment quand elle est inhumaine. Attendez-vous donc à un final en apothéose. De ceux qui marquent durablement par leur implacable férocité.

L’archipel du chien
Philippe Claudel
Éditions Stock
Roman
288 p., 19,50 €
EAN : 9782234085954
Paru le 14 mars 2018

Où?
Le roman se déroule sur une île de l’archipel du chien, mais elle pourrait – malheureusement – tout aussi bien se dérouler n’importe où.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Le dimanche qui suivit, différents signes annoncèrent que quelque chose allait se produire.
Ce fut déjà et cela dès l’aube une chaleur oppressante, sans brise aucune. L’air semblait s’être solidifié autour de l’île, dans une transparence compacte et gélatineuse qui déformait çà et là l’horizon quand il ne l’effaçait pas : l’île flottait au milieu de nulle part. Le Brau luisait de reflets de meringue. Les laves noires à nu en haut des vignes et des vergers frémissaient comme si soudain elles redevenaient liquides. Les maisons très vite se trouvèrent gorgées d’une haleine éreintante qui épuisa les corps comme les esprits.
On ne pouvait y jouir d’aucune fraîcheur.
Puis il y eut une odeur, presque imperceptible au début, à propos de laquelle on aurait pu se dire qu’on l’avait rêvée, ou qu’elle émanait des êtres, de leur peau, de leur bouche, de leurs vêtements ou de leurs intérieurs. Mais d’heure en heure l’odeur s’affirma. Elle s’installa d’une façon discrète, pour tout dire clandestine. »

Les critiques
Babelio
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Lettres it be

Les premières pages du livre
« Vous convoitez l’or et répandez la cendre.
Vous souillez la beauté, flétrissez l’innocence.
Partout vous laissez s’écouler de grands torrents de boue. La haine est votre nourriture, l’indifférence votre boussole. Vous êtes créatures du sommeil, endormies toujours, même quand vous vous pensez éveillés. Vous êtes les fruits d’une époque assoupie. Vos émois sont éphémères, papillons vite éclos, aussitôt calcinés par la lumière des jours. Vos mains pétrissent votre vie dans une glaise aride et fade. Vous êtes dévorés par votre solitude. Votre égoïsme vous engraisse. Vous tournez le dos à vos frères et vous perdez votre âme. Votre nature se fermente d’oubli.
Comment les siècles futurs jugeront-ils votre temps?
L’histoire qu’on va lire est aussi réelle que vous pouvez l’être. Elle se passe ici, comme elle aurait pu se dérouler là. Il serait trop aisé de penser qu’elle a eu lieu ailleurs. Les noms des êtres qui la peuplent ont peu d’importance. On pourrait les changer. Mettre à leur place les vôtres. Vous vous ressemblez tant, sortis du même inaltérable moule.
Je suis certain que vous vous poserez tôt ou tard une question légitime: a-t-il été le témoin de ce qu’il nous raconte ? Je vous réponds: oui, j’en ai été le témoin. Comme vous l’avez été mais vous n’avez pas voulu voir. Vous ne voulez jamais voir. Je suis celui qui vous le rappelle. Je suis le gêneur. Je suis celui à qui rien n’échappe. Je vois tout. Je sais tout. Mais je ne suis rien et j’entends bien le rester. Ni homme ni femme. Je suis la voix, simplement. C’est de l’ombre que je vous dirai l’histoire.
Les faits que je vais raconter ont eu lieu hier. Il y a quelques jours. Il y a un an ou deux. Pas davantage. J’écris « hier » mais il me semble que je devrais dire « aujourd’hui ». Les hommes n’aiment pas l’hier. Les hommes vivent au présent et rêvent de lendemains.
L’histoire se passe sur une île. Une île quelconque. Ni grande ni belle. Guère éloignée du pays dont elle dépend mais qui en est oubliée, et proche d’un autre continent que celui auquel elle appartient, mais qu’elle ignore.
Une île de l’Archipel du Chien.
Quand on observe cet archipel sur les cartes, on ne peut de prime abord remarquer le Chien. Il se cache. Les enfants peinent à le distinguer. La maîtresse qu’on surnommait déjà la Vieille s’amusait de leurs efforts, puis de leur surprise lorsqu’avec le bout de sa baguette, elle dessinait les contours de sa gueule. Le Chien surgissait soudain. Ils en étaient effrayés. Il en va de lui comme de certains êtres dont on ne devine pas la vraie nature quand on commence à les fréquenter, et qui un jour vous sautent à la gorge.
Le Chien est là, dessiné sur le fin papier. Gueule ouverte, crocs sortis. S’apprêtant à déchiqueter une longue et pâle immensité cobalt que la carte constelle de chiffres indiquant les profondeurs et de flèches qui tracent les courants. Ses mâchoires sont deux îles courbées, sa langue aussi, une île, et ses dents aussi, certaines pointues, d’autres massives, carrées, d’autres encore effilées comme des dagues. Ses dents, des îles donc. Dont celle où se déroule l’histoire, la seule habitée, tout au bout de la mâchoire inférieure. Tout au bord de l’immense proie bleue qui ne sait pas qu’elle est convoitée.
La vie sur l’île vient du volcan qui la domine et qui pendant des millénaires a vomi sa lave et ses scories fertiles. On l’appelle le Brau. Le nom sonne barbare. Il faisait peur aux petits jadis, quand l’île s’enchantait des cris et des rires des enfants. Désormais le Brau digère, après sa dernière colère. Son cratère est enfoui le plus souvent dans un édredon de brumes. Il se livre à une très longue sieste. Quelques rots de temps à autre. Des bruits sourds. Des énervements d’endormi, qui frissonne et se retourne dans son sommeil.
Le reste du squelette du Chien est une multitude de petites îles, la plupart minuscules comme des miettes de pain oubliées sur la nappe à la fin d’un repas. Désertes. Tout au contraire, celle qu’on va découvrir s’est martelée du battement du sang des hommes. Elle demeure, comme un bout de monde tombé dans l’azur. Sans doute à l’origine y eut-il un peuplement de pêcheurs, au temps des Phéniciens, descendants des pirates et voleurs échoués là en cabotant, ou se cachant pour compter leur butin.
Il y a des vignes, des oliveraies, des vergers de câpriers. Chaque arpent cultivé témoigne de l’opiniâtreté d’ancêtres qui l’ont arraché au volcan avec patience. Ici on est paysan ou pêcheur. Il n’y a pas d’autres choix. Souvent les jeunes gens ne veulent ni l’un ni l’autre. Ils partent. Les départs ne sont jamais suivis de retours. C’est ainsi et c’est depuis toujours.
Le Chien crache des saisons inhumaines. L’été assèche les hommes et les terrasse. L’hiver les transit. Vent aigre et pluie froide. Des mois de langueur grelottante. Leurs maisons ont fait le tour du monde. En photographie. Dans les magazines. Des architectes, des ethnologues, des historiens ont décidé sans rien leur demander qu’elles appartenaient au patrimoine de l’humanité. Cela les a fait rire, avant de les contrarier. Ils ne peuvent ni les détruire ni les transformer.
Ceux qui n’y vivent pas les leur envient. Les sots. En pierre de lave mal jointoyée, elles ressemblent à des huttes massives bâties par un peuple de nains. Elles sont dures avec eux. Inconfortables. Sombres et rugueuses. On y étouffe ou on y gèle. Elles les encerclent et les oppressent. Ils ont fini par leur ressembler.
Le vin de l’île est un rouge lourd et sucré né d’un cépage qui ne pousse qu’ici, le muroula. Les baies de ses grappes ressemblent à des yeux de pie : petites, noires, brillantes, dénuées de pruine. Vendangé vers la mi-septembre, le raisin est disposé ensuite sur les murets des vignes et des vergers de câpriers, protégé des oiseaux par de fins filets. Il y sèche durant deux semaines avant d’être pressé, puis on laisse fermenter le jus dans la pénombre de caves étroites et longues, creusées sur les flancs du Brau.
Quand plus tard le vin est mis en bouteille, il a pris la couleur d’un sang de taureau. On ne peut voir la lumière à travers lui. Il est fils des ténèbres et du ventre de la terre. Il est le vin des Dieux. Quand on y trempe les lèvres, c’est le soleil et le miel qui viennent dans la bouche et coulent dans la gorge, et aussi le gouffre sans fond de l’envers du monde. Les vieux avaient coutume de dire en le buvant qu’ils tétaient en même temps le sein d’Aphrodite et celui d’Hadès. »

Extraits:
« Sur l’île, on enterre les morts debout. La terre est rare. Elle est le bien le plus précieux. Les hommes ont compris très tôt qu’elle devait appartenir aux vivants, qu’elle était là pour les nourrir, et que les morts devaient y prendre le moins de place possible. Qu’elle ne leur servait plus à rien. (…) Ici, on vit ensemble mais on voyage seul dans la mort: le cimetière n’abrite aucune sépulture commune ni familiale, mais des tombes célibataires dans lesquelles le mort se tient droit comme il s’est tenu droit dans la vie. » (p. 53-54)

« Le temps a passé sur l’île mais n’a rien arrangé. Ce n’est pas son rôle. Ovide a écrit que le temps détruit les choses, mais il s’est trompé. Seuls les hommes détruisent les choses, et détruisent les hommes, et détruisent le monde des hommes. Le temps les regarde faire et défaire. Il coule indifférent, comme la lave a coulé du cratère du Brau un soir de mars, pour napper de noir l’île et en chasser les derniers vivants. Comme autrefois on appliquait un brassard sombre sur un être en deuil, la terre porte désormais la couleur des morts, et celle des funérailles. Cela pour des millénaires. »


Philippe Claudel présente L’archipel du chien © Production Éditions Stock

À propos de l’auteur
Écrivain traduit dans le monde entier, Philippe Claudel est aussi cinéaste et dramaturge. Il a notamment publié aux éditions Stock Les Âmes grises, La Petite Fille de Monsieur Linh, Le Rapport de Brodeck et L’Arbre du pays Toraja. Membre de l’académie Goncourt, il réside en Lorraine où il est né en 1962. (Source: Éditions Stock)

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com

Focus Littérature

Badge Lecteur professionnel

Badge Critiques à la Une

Tags:
#larchipelduchien #philippeclaudel #editionsstock #hcdahlem #rl2018 #roman #rentreelitteraire #rentree2018 #rentreeprintemps2018 #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #lectrices #MardiConseil #VendrediLecture #NetGalleyFrance

Mythomanie, mon amour

VILAIN_Biblio_sorbonne

En deux mots:
Voilà comment une rencontre fortuite entre un professeur de 39 ans et une étudiante de 20 ans va donner lieu à un superbe roman sur l’amour et sur tous les sentiments qu’il peut exacerber.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Mythomanie, mon amour

Un écrivain de 39 ans rencontre une étudiante de 20 ans. Mais leur belle histoire d’amour résistera-t-elle à l’épreuve du temps? D’autant que le soupçon s’installe…

« J’allais avoir trente-neuf ans quand j’ai rencontré l’étudiante à la Sorbonne, où j’avais pris l’habitude d’écrire – romancier égaré dans les prolongations de sa jeunesse. L’été finissait. Un look de jeune fille modèle bâillonnant une silhouette de dancefloor, cheveux châtains dépeignés, yeux verts, une saharienne beige sur des jambes hâlées, des tropéziennes grillageant ses chevilles, elle me précédait cet après-midi-là dans le hall de la bibliothèque. « Si elle me tient la porte, je lui parle, si elle ne me la tient pas, c’est qu’elle veut m’éviter ! », m’étais-je dit, sans réfléchir à l’absurdité d’une telle déduction, puisque, distraite, absorbée dans ses pensées, l’étudiante aurait pu ne pas me voir, et puisque, aussi bien, me tenir la porte aurait pu n’être qu’une simple politesse. » Dès les premières lignes de son nouveau roman, Philippe Vilain nous en livre les clés: il va nous raconter une histoire d’amour improbable, fruit du hasard, née grâce à une porte de bibliothèque.
Une histoire d’amour que leur écart d’âge rend précieuse, comme on le dit d’une grossesse qui arrive tard. Pour le narrateur, ce caractère particulier va le pousser à soigner précieusement cette relation, allant jusqu’à faire de la belle Emma Parker l’objet de toutes ses attentions, nous en dévoilant le caractère, les faits et gestes, les habitudes vestimentaires – la brindille mini jupée, la fashionista – et les goûts en matière littéraire – Nabokov (oui, l’auteur de Lolita) et Kundera (oui, l’auteur de L’insoutenable légèreté de l’être) ou encore automobile (la voiture rouge du titre).
S’il se rend pas compte combien elle préfère ne penser qu’à l’instant, « Elle m’aimait comme on aime à vingt ans, pour elle-même, non pour moi. » il va bien devoir lui aussi réviser ses plans à plus ou long terme. Car la belle étudiante annonce tout de go qu’elle souffre d’une grave maladie et que ses jours sont comptés. Nous voici, narrateur et lecteur, plein de compassion pour cette héroïne trop jeune et trop belle pour mourir.
« Pour la majorité des vivants qui ne connaissent pas la date de leur mort, le temps est une donnée abstraite, un sentiment vague d’une durée indéterminée qui ne nous fait éprouver aucune urgence: nous avons le temps; mais pas pour les autres, les malades, les condamnés, le temps est compté, l’avenir réduit à peau de chagrin, et chaque minute doit donner la preuve d’exister, chaque jour doit être un tourbillon, comme une fête. C’est la philosophie qu’Emma avait choisie pour vivre les jours qu’il lui restait. Elle voulait tout faire, tout voir, tout vivre; même dans son sommeil, elle s’agitait, pour ne pas rester inoccupée. Emma débordait d’énergie. Son insouciance me subjuguait. Il fallait qu’elle s’étourdisse. » Peu importe alors les doutes sur la solidité de leur union ou encore le regard des collègues, des parents, de la société. Seul compte leur bel amour.
C’est alors que tout va basculer. Emma Parker n’est qu’une mythomane. On comprend alors mieux pourquoi elle refusait qu’on l’accompagne à ses rendez-vous à l’hôpital. Avec subtilité et un sens aigu de la narration Philippe Vilain nous donne une admirable leçon sur les ficelles du roman. Pour peu que le lecteur adhère à la thèse qui lui est proposée, il se laisse aveugler. Il trouve Emma Parker merveilleuse avant de la trouver odieuse. Il trouve le narrateur suffisant, Don Juan un peu ridicule avant de compatir une fois la mythomanie découverte.
Dès lors, quelle issue donner à l’union? Partir? Rester? À vous de découvrir comment va se terminer ce roman qui explore tous les sentiments autour de l’amour, de la culpabilité à la jalousie, de l’aveuglement à la douleur, de la conquête à l’absence. N’hésitez pas à emprunter ces tourbillonnantes montagnes russes du sentiment, car le voyage en vaut la chandelle !

La Fille à la voiture rouge
Philippe Vilain
Éditions Grasset
Roman
252 p., 19 €
EAN : 9782246861324
Paru en août 2017

Ce qu’en dit l’éditeur
Emma Parker a vingt ans. Fille d’un diplomate américain, habituée des soirées de la jeunesse dorée, elle conduit une voiture rouge, porte une jupe rouge, brûle les feux rouges. Tout en elle est rouge d’insolence et d’ambition. Étudiante dans une université parisienne, elle rencontre le narrateur, un écrivain de près de deux fois son âge. Tout va très vite, tout est joyeux : ils s’aiment, ils sortent, ils marchent la nuit dans Paris…
Et tout change soudain, quand Emma apprend à l’écrivain qu’elle souffre d’une maladie peut-être fatale. Une nouvelle histoire d’amour commence, d’autant plus vive que la mort s’annonce. Mais qui est vraiment Emma Parker ? S’inspirant d’une aventure personnelle, Philippe Vilain, grand analyste du sentiment amoureux, donne dans ce roman prodigieusement virtuose une Surprise de l’amour contemporaine.

Les critiques
Babelio
Culture-Tops 
Traversées, revue littéraire (Nadine Doyen)
Philosophie magazine (Alexandre Lacroix – entretien avec l’auteur)
Europe 1 (Interview)
Blog Booquin (Christine Larrouy)
Blog Envies de livres
Blog chocolatcannelle
Blog Efffleurer une ombre
Blog Brice fait des phrases (avec un questionnaire proposé à l’auteur)


Philippe Vilain présente La Fille à la voiture rouge © Production Hachette France

Les premières pages du livre
« L’amour, moi qui ne cesse d’écrire sur l’amour, je me demande parfois si ce n’est pas l’amour qui m’écrit, en m’imposant ses histoires, ses hasards et ses romans, ses bonheurs et ses mensonges. J’allais avoir trente-neuf ans quand j’ai rencontré l’étudiante à la Sorbonne, où j’avais pris l’habitude d’écrire – romancier égaré dans les prolongations de sa jeunesse. L’été finissait. Un look de jeune fille modèle bâillonnant une silhouette de dancefloor, cheveux châtains dépeignés, yeux verts, une saharienne beige sur des jambes hâlées, des tropéziennes grillageant ses chevilles, elle me précédait cet après-midi-là dans le hall de la bibliothèque. « Si elle me tient la porte, je lui parle, si elle ne me la tient pas, c’est qu’elle veut m’éviter ! », m’étais-je dit, sans réfléchir à l’absurdité d’une telle déduction, puisque, distraite, absorbée dans ses pensées, l’étudiante aurait pu ne pas me voir, et puisque, aussi bien, me tenir la porte aurait pu n’être qu’une simple politesse. Je ne me serais sans doute pas posé de questions face à une femme de mon âge. L’étudiante devait avoir vingt ans, un peu plus, un peu moins, je ne savais pas : difficile d’évaluer l’âge que l’on a quitté depuis longtemps. J’ai oublié les mots que je bafouillais quand l’étudiante se retourna pour me tenir la porte, mais je me souviens de son sourire qui, pensais-je, approuvait ma démarche. Elle reprit son souffle dans les escaliers, avec un léger affolement dont je me persuadai d’être la cause, qui n’était sans doute pas plus intense que le mien, étouffé par l’expérience. Je précise les détails de cette rencontre parce que me fascine l’aléatoire de l’amour et qu’il m’amuse de penser combien notre histoire dépendit d’un geste qu’elle aurait pu ne pas faire, d’une phrase que j’aurais pu ne pas dire.
Cette porte vitrée, qui ouvre sur la bibliothèque de la Sorbonne, est désormais condamnée suite à d’importants travaux – curieuse issue pour celui qui, comme moi, aime donner du sens à son passé. Par la suite, cette porte a souvent hanté mes rêves. Parmi les plus spectaculaires que je me rappelle, il y a celui, assez drôle, où la poignée de cette porte me reste dans les mains et m’enferme dans la bibliothèque toute une nuit ; il y a aussi celui où la porte, instable, me tombe dessus quand je la tire vers moi. Mais il y a surtout le rêve de l’incendie, où une foule de jeunes gens en panique se pressent derrière la porte bloquée, aux vitres incassables ; de l’autre côté, j’aperçois l’étudiante, debout à côté d’un vélo, qui me fixe impassiblement, sans hurler, résignée, mais je ne peux rien pour elle. »

Extrait
« Pour la majorité des vivants qui ne connaissent pas la date de leur mort, le temps est une donnée abstraite, un sentiment vague d’une durée indéterminée qui ne nous fait éprouver aucune urgence: nous avons le temps; mais pas pour les autres, les malades, les condamnés, le temps est compté, l’avenir réduit à peau de chagrin, et chaque minute doit donner la preuve d’exister, chaque jour doit être un tourbillon, comme une fête. C’est la philosophie qu’Emma avait choisie pour vivre les jours qu’il lui restait. Elle voulait tout faire, tout voir, tout vivre; même dans son sommeil, elle s’agitait, pour ne pas rester inoccupée. Emma débordait d’énergie. Son insouciance me subjuguait. Il fallait qu’elle s’étourdisse. »

À propos de l’auteur
Philippe Vilain est romancier et essayiste. Il est l’auteur chez Grasset de plusieurs romans, Paris l’après-midi (2006), Pas son genre (2011, adapté au cinéma par Lucas Belvaux), La femme infidèle (prix Jean Freustié, 2013) et d’essais, comme La littérature sans idéal (2016). (Source : Éditions Grasset)

Site Wikipédia de l’auteur 

Compte Twitter de l’auteur

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Badge Lecteur professionnel
Badge Critiques à la Une

Tags:
#lafillealavoiturerouge #philippevilain #editionsgrasset #RL2017 #roman #rentreelitteraire #unLivreunePage. #livre #lecture #books #RLN2017 #littérature #lecture #lire #lectrices #lecteurs #premierroman #MardiConseil