Ma théorie sur les pères et les cosmonautes

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En deux mots
Noé a du chagrin. Il vient de perdre Beatriz, sa mère de substitution, emportée par un cancer. Le garçon va alors se replier sur lui-même avant de participer à un atelier cinéma. Il se lance alors dans la réalisation d’un film-hommage.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Le film de sa vie

Ce premier roman de Pauline Desmurs raconte la difficulté à vivre d’un garçon sans père, vivant avec une mère trop absente et dont la mère de substitution est emportée par un cancer. C’est dans son imagination, et avec une petite caméra, qu’il va faire son deuil.

Noé est un solitaire. Un peu par la force des choses, parce que son père n’a jamais quitté sa femme, comme il l’avait promis, pour fonder une nouvelle famille. Il a préféré abandonner sa maîtresse avec son enfant, après lui avoir choisi son prénom. Sa mère, qui doit subvenir à leurs besoins, n’est guère présente. Et Beatriz, qui veillait sur lui et qui était quasiment sa mère de substitution, meurt d’un cancer foudroyant. Alors Noé trouve refuge dans son monde. Il préfère parler aux arbres qu’avec ses copains de classe et cherche à comprendre ce monde étrange, si difficile à appréhender. Un monde à hauteur d’enfant, où la naïveté le dispute à la poésie. Un monde que sa grand-mère, venue suppléer à l’absence de Beatriz, ne respecte pas – elle jette à la poubelle le petit mot écrit par Beatriz – et lui vaut l’inimitié de son petit-fils. Heureusement, trois personnes vont l’aider à relever la tête. Charlotte, la fille de la voisine, avec laquelle il peut partager sa peine. Alexandre, qui hante aussi les cimetières, et qui partage avec lui une quête d’un monde apaisé et Patrice, l’animateur de l’atelier de films, qui lui apprend à manier la caméra et voit en Noé un garçon plein d’idées. Il décide de lui confier une petite caméra. Dès lors, il va totalement s’investir dans son projet de film-hommage à Beatriz. Il oublie sa grand-mère, son père, même si ce dernier essaie de «rattraper l’irrattrapable» et madame-la-docteure-en-psychologie-de-l’enfance pour construire son scénario.
À 21 ans, Pauline Desmurs a su construire, en se mettant dans la tête d’un garçon d’une dizaine d’années, un univers protéiforme qui lui permet d’aborder différentes thématiques sur un ton allègre, avec beaucoup d’humour et ce, malgré le drame vécu. Il y a d’abord ce deuil, omniprésent, est qu’il est si difficile d’accepter. Il y a ensuite l’absence du père, un thème abordé par l’incompréhension, mais aussi la colère. Plus étonnant, la poésie et la littérature, à travers la figure tutélaire de Marina Tsvetaïeva dont les mots sont un baume pour tous ceux qui souffrent.
La langue poétique, c’est l’autre tour de force de ce roman. Pauline Desmurs a su trouver, entre les trouvailles de l’enfant et ce qui serait une écriture d’adulte, un style allègre, souvent drôle, qui emporte très vite le lecteur dans cet univers qui donne des couleurs au noir.

Ma théorie sur les pères et les cosmonautes
Pauline Desmurs
Éditions Denoël
Premier roman
192 p., 17 €
EAN 9782207165300
Paru le 24/08/2022

Où?
Le roman est situé en France, dans un endroit qui n’est pas précisé.

Quand?
L’action se déroule à la fin des années 2010.

Ce qu’en dit l’éditeur
Je crois que je n’aurais pas aimé être beau, c’est trop fragile, trop figé, en quelque sorte. On craint que ça s’abîme, que ça se gâche, toute cette beauté, alors on laisse son visage comme il est et on en oublie de faire des expériences avec sa tête. C’est plus créatif, les têtes de pitre et de bouffon. »
Noé vient de perdre Beatriz, qu’il adorait. La disparition soudaine de celle qui vivait avec sa mère bouleverse son monde. Il rejette les adultes qui l’entourent et pense à son père, dont il vit l’abandon comme le voyage sans retour des cosmonautes. Les théories qu’il échafaude pour endiguer la violence qui le traverse ne suffisent pas, jusqu’à ce qu’il trouve enfin le moyen de dompter sa douleur.
Porté par une écriture singulière, ce roman capture le mélange de tristesse et de lumière d’un gamin confronté aux fêlures du monde. Une exploration irrésistible de l’enfance dans ce qu’elle a de plus fragile, mais aussi de plus inventif et endurant.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Maze (Théophile Laverny)
Chronique suivie d’un entretien
Blog Squirelito
Blog Domi C Lire


Pauline Desmurs présente son premier roman © Production éditions Denoël

Les premières pages du livre
« 1
Je ne me rappelle plus exactement ce qui s’est passé quand j’ai appris pour Beatriz. Je crois qu’au début j’ai chuchoté : non. Et puis d’un coup j’ai hurlé : non, non, non, non ! J’ai pensé qu’ils s’étaient trompés, que c’était faux. Autour de moi, ils disaient qu’ils comprenaient mais que je ne devais pas crier parce qu’on était dans un endroit avec plein d’autres gens et personne n’avait envie de m’entendre. Ensuite, j’ai eu envie de crier à tout jamais. Jusqu’à ne plus avoir de voix, plus d’air même. Jusqu’à ce que mes poumons se déchirent comme ses poumons à elle. J’aurais gardé juste le droit, et à nous deux on aurait eu une paire de poumons valable, pile ce qu’il faut, un ticket pour continuer la vie. Mais j’ai toujours mes deux poumons intacts.
Il faut dire que je faisais partie des enfants bêtes quand j’étais petit. Je pensais que les pompes funèbres étaient des magasins de chaussures pour les morts. C’est con les enfants quand ils ne savent pas encore. Selon ma théorie, c’était assez sportif, la mort, et ça demandait un matériel adapté. Quand on me disait que les morts allaient au ciel, je les imaginais grimpant sur une échelle. Je m’en foutais des morts des autres puisque je l’avais elle, avec ses poumons, alors je n’envisageais que le côté pratique. En y repensant, c’est vrai que les nuages ne me paraissaient pas assez solides pour y appuyer une échelle. Et puis je connaissais plein de gens qui avaient eu des morts, mais si je fouillais dans ma mémoire, je n’avais pas vu tant d’échelles. Pourtant je me disais que, peut-être, la nuit, les échafaudages se transformaient en échelles pour les morts, qui eux-mêmes ensuite se transformaient en étoiles. Comme celles qu’il y avait sur les manches de mon pyjama, aujourd’hui trop petit. Maintenant je sais. Et je préférais quand j’étais con. C’était quand même plus facile.

2
Cette nuit, j’étais terrifié. Je me suis figé dans mon lit. C’était à cause du froid de l’absence, dont je venais de me rendre compte. Comme si j’avais été transpercé par un grand couteau glacial qui d’un coup m’avait tranché les dernières pensées d’espoir. Quand j’ai saigné des lèvres, j’ai compris que je me mordais trop fort. Comme si je me punissais pour ces couteaux froids venus annoncer que l’absence durerait toujours. Il n’y a sûrement pas tant d’autres enfants qui dorment avec des couteaux froids dans le corps et la tête. C’est le moins qu’on puisse dire pas de chance. J’aurais préféré une peluche à serrer contre moi pour penser à Beatriz. Mais je n’avais que des couteaux froids. J’ai eu envie d’en choper un au vol (aucune main ne tient les couteaux dont je parle, ils sont comme suspendus) et de me trancher le cou avec. C’est vrai, j’ai voulu mourir d’un coup d’un seul. Simplement disparaître : n’être qu’un corps lourd de mort. Finalement, je me suis endormi.

3
On m’a dit : ça va pas bien, Noé, tu es fou là-dedans. Ça va pas de crier comme ça en public, au beau milieu du monde, sans raison ? J’ai pensé très fort : on ne crie pas. Beatriz, reviens, reviens vite ! Je t’expliquerai en route. Tant pis, on va te chercher une tombe ailleurs. Autour de la fontaine les gens ne veulent pas que tu nages ici pour toujours. C’est peut-être des questions de propriété. Les propriétaires n’aiment pas voir des enfants au pantalon tout retroussé marcher au milieu des fontaines des tas de feuilles mortes dans les mains.
Puisque la fontaine c’était pas possible, je me suis dirigé vers le cimetière. J’ai déambulé dans les allées en shootant dans un caillou. Je m’étais dit : je shoote, et quand j’aurai shooté cinquante-six fois ce sera là, la tombe de Beatriz. C’était pas de chance qu’il y ait déjà ce vieux monsieur juste devant, mais je me suis pas démonté. Il y a plein de place sous la terre ; il paraît que la mort ça fait fondre les gens. Alors, au bout de cinquante-six fois, j’ai dit : bonjour là-dedans. Ça signifiait : c’est bon, Beatriz, tu peux venir ici, ce sera celle-là ta tombe, à côté de Claude Helias, comme il y avait écrit sur la stèle. Le vieux monsieur n’a pas compris et m’a dit bonjour. À moins que lui aussi ait eu l’intention d’inviter ses morts. Mais je ne crois pas ; il semblait être là depuis un petit bout de temps déjà et connaître plutôt bien la dame sur la photo. Je l’ai su à la façon dont il la regardait, avec des yeux pas si mouillés mais qui faisaient comme fouiller l’image. À côté de cette photo, j’ai posé les feuilles que j’avais ramassées. Moi non plus mes yeux ne sont plus si mouillés. Au début, je me retenais de pleurer, mais après je craignais de finir bossu à cause des larmes qui chatouillent dans les vaisseaux et qui se nichent là où elles peuvent. Alors, comme j’ai des ambitions à la grandeur moi, j’ai carrément refait une opération de l’écluse. Oui, quand Beatriz est morte, j’ai replongé dans cette fameuse ère des écluses qui était apparue au temps jadis. Le temps jadis, c’était sept ans plus tôt. Quand j’avais fini par comprendre que le père ne reviendrait pas.
Si la vie m’a appris une chose, c’est qu’on ne peut compter que sur soi. Je m’étais alors nommé commandant général des armées. Mon armée était constituée de mouches, qui pullulaient cet été-là. J’étais aussi assisté d’une Barbie que j’affectionnais alors beaucoup, même s’il lui manquait une jambe. Quand je parlais, les mouches se frottaient les mains, prêtes à se plier à la moindre de mes volontés. Elles me semblaient être les meilleures alliées ; une certitude acquise après une observation minutieuse de plusieurs heures. Je m’étais étonné que de si petites bêtes puissent voler aussi vite. Je me disais : si seulement les humains pouvaient aller à une vitesse pareille, en proportion ! Je les imaginais se rentrant dedans, tout déboussolés d’être si rapides. Et je rigolais, heureux d’avoir découvert la supériorité des mouches, qui restaient pourtant modestes avec leurs yeux rouges comme des alarmes prêtes à hurler au premier de mes ordres. Je méprisais mamie qui, après m’avoir surpris une fois vautré sur le parquet à regarder mes mouches manger, m’avait dit qu’il s’agissait sans aucun doute de la plus répugnante espèce de tout le règne animal. Mais moi, je les gouvernais silencieusement, et j’étais inatteignable. C’était ça, la puissance. Je menais des opérations militaires partout où je le pouvais. Pour vérifier l’état de mes armées, dès que je voyais une mouche, je déposais des morceaux de pêche à côté et ça ne manquait pas : le reste de la troupe rappliquait à chaque fois.
Je devais me montrer exemplaire devant mes soldats toute la journée. Mais la nuit, quand personne ne me voyait et que les mouches étaient au repos, je menais donc des opérations de l’écluse, comme je les avais baptisées. Quand j’enlevais mon uniforme de commandant général des armées pour enfiler mon pyjama, je me laissais aller en secret aux contre-offensives. La nuit, je chialais toute mon âme. Les larmes me roulaient dessus comme des boulets de canon. C’était ça, la guerre.
Cette nuit-là, celle de la mort de Beatriz, je suis en quelque sorte revenu à cette époque d’intensité militaire. Oui, je me suis éclusé corps et âme. Un petit enfant qui se prend pour Dieu auprès de ses mouches. Je n’étais plus si petit et je n’avais plus de soldats mais je me suis éclusé pendant de longues heures. Puis, à un moment, j’ai senti que j’étais tout sec.

4
Le vieux monsieur du cimetière s’appelait Alexandre. Quand il m’a interrogé sur mes feuilles, je lui ai raconté à grands traits l’histoire de Beatriz. Que c’était l’amie de maman, sa meilleure amie, qui était devenue comme une mère pour moi vu que la mienne travaillait. Je lui ai aussi raconté le mois de mars, quand on avait su pour la tache sur la photo, et le mois de mai, quand la tache s’était répandue tout autour, comme me l’avait expliqué maman. C’était un rendez-vous important parce que maman n’était pas allée travailler ce jour-là. Les médecins leur avaient appris à toutes les deux que la tache ne pouvait plus être réduite et que la couleur allait se propager dans les semaines qui suivraient, ou dans les mois si par chance l’encre ne coulait pas trop vite. Beatriz a été très forte mais la tache était bien plus vicieuse.
On aurait dit qu’elles s’étaient mis du coton dans la bouche pour amortir le coup, parce que Beatriz et maman n’ont jamais prononcé le mot « cancer ». Le mot « tache » c’était une sorte de pare-chocs pour raplatir les nodules, qui n’arrêtaient pourtant pas de grossir. Comme je ne voulais pas divulguer mes secret-défense (rapport à la sécurité des troupes), maman et Beatriz n’ont jamais su qu’elles s’adressaient à un garçon qui dans son enfance avait été militaire et avait vécu suffisamment de batailles pour prononcer le mot « cancer ». Mais elles, elles n’avaient jamais été soldates et ça leur faisait trop mal. Alors on taisait le mot qui nous fauchait le moral rien que d’y penser.
La veille du rendez-vous aux taches indélébiles, je m’étais promis de faire la révolution. Un bout de plâtre était tombé du plafond pendant que maman prenait sa douche. Je l’avais entendue s’exclamer de sa voix rauque : « Oh merde, c’est quoi encore ce bourbier ? » Puis elle était sortie de la salle de bains enroulée dans sa serviette, le bout de plâtre orphelin sous le bras, exaspérée : elle allait devoir parler à ce propriétaire qui rechignait toujours à respecter la loi et la méprisait depuis qu’elle avait payé le loyer avec une semaine de retard. Elle s’était fait virer de son boulot aux musées de Paris et avait dû en trouver un nouveau.
C’est une personne exécrable, le propriétaire. Une fois, il est passé avec un réparateur pour faire un devis, les plaques de cuisson n’étant plus aux normes. Comme maman travaillait, c’est Beatriz et moi qui lui avons ouvert. Il ne nous a pas adressé la parole et, quand il a eu maman au téléphone la semaine suivante, il lui a fait comprendre que ça ne lui plaisait pas qu’il y ait deux femmes et un enfant qui vivent ensemble dans son appartement. Comme s’il avait son mot à dire, celui-là.
Alors, quand le plâtre de la salle de bains s’est décroché, j’ai demandé à maman si elle voulait que je le fasse, que j’appelle monsieur Sourat pour lui apprendre pour la douche. Elle m’a remercié et s’en est occupée sur-le-champ.
Après quelques appels en absence, monsieur Sourat a fini par décrocher.
« Olivier Sourat, je vous écoute, il a dit de sa voix de daim.
— Madame Kerbaux, je vous appelle au sujet de l’appartement. »
Maman lui a expliqué pour le plafond qui venait de lui tomber dessus alors que tout était normal aux alentours, pas de tremblement de terre à signaler. Il recevrait dans la matinée une photo dans sa boîte mail. Monsieur Sourat a demandé en retour si on n’était pas un peu trop à prendre des douches dans cet appartement. Maman a exigé qu’il appelle quelqu’un pour réparer le plafond, qui n’était quand même pas beau à voir. Monsieur Sourat a voulu savoir combien de douches l’amie de maman qui n’était pas signalée sur le bail prenait chaque jour. Maman a déclaré qu’elle lui laissait jusqu’à la fin de la journée pour lui annoncer quand viendrait le réparateur.
« Vous êtes têtue, ma petite, il lui a répondu.
— J’espère que ce n’est pas à moi que vous vous adressez de la sorte, a rétorqué maman.
— Elle détruit mon appartement et elle ose s’énerver. »
Maman est restée courtoise.
« J’attends des nouvelles du réparateur. Bonne journée.
— C’est ça, ma petite. »
Et maman a raccroché, noté l’heure de l’appel et pris en photo le plafond et le bout de plâtre qui trônait désormais dans le salon, pour avoir des preuves au cas où.
Après cet échange révoltant, je m’étais dit : aujourd’hui on va renverser ce qui est injuste, tout d’un coup faire la révolution. Pour ça, j’avais préparé une bouteille avec de la pisse à l’intérieur. Je savais que monsieur Sourat n’habitait pas très loin du travail de maman et je comptais aller chez lui pour déverser le contenu de la bouteille dans sa boîte aux lettres. Pour qu’en l’ouvrant il en ait sur ses chaussures – en daim comme sa voix –, et pour que ses lettres avec plein de chiffres pas possibles soient toutes gondolées. Une petite vengeance personnelle, quoi.
Mais, ce jour-là, celui du rendez-vous aux taches indélébiles, je n’ai pas eu le temps de faire la révolution. J’ai senti dès qu’elles sont rentrées, Beatriz et ma mère, qu’il se passait quelque chose de grave. Quand j’ai vu leur mine défaite, j’ai d’abord pensé qu’elles avaient trouvé la bouteille et allaient me demander des explications. Elles avaient l’air triste et en colère et j’ai cru qu’elles étaient déçues. Qu’elles n’avaient pas compris le sens du projet alors que moi je voulais simplement faire savoir à Sourat que, parfois, quand on ne s’y attend pas, le destin nous pisse dessus. Et que ça peut arriver à tout le monde, même à lui avec ses chaussures en daim. Mais ce n’était pas ça. Elles n’en avaient rien à faire de mes bouteilles de pisse et du daim de Sourat maintenant que Beatriz était toute tachée. Quand elles m’ont expliqué la situation, je leur ai dit : « Beatriz, ta tache, c’est pas possible. J’ai vu qu’on avait envoyé une fusée sur Mars pour y chercher des traces de vie. Peut-être qu’on pourrait faire pareil pour ta tache ? Forcément, il y a de la vie dedans, ce n’est pas possible sinon. » Ça m’a tracassé cette histoire.
Le soir de cette journée où la révolution avait avorté, je ne me souviens plus trop de ce qu’il s’est passé dans mon petit cerveau. Je me promenais dans mes rêves, naviguant ainsi à moitié réveillé. Coincé dans ma tête, j’imaginais des cosmonautes qui auraient atterri dans les poumons de Beatriz et planté un drapeau pour dire : c’est bon, on est là, on a ramené la vie. Mais, si vous voulez mon avis, les cosmonautes, ils n’en ont rien à foutre, ces espèces d’égoïstes.
Les soirs suivants, maman et Beatriz ne parlaient pas trop. De mon côté, j’ai essayé de détendre l’atmosphère. Ce n’était pas facile mais j’ai chanté deux ou trois chansons que m’avait apprises Beatriz un bon bout de temps avant. En faisant le clown et des grimaces avec ma tête. Parfois, je me vois dans le miroir et je me dis : c’est fou ce qu’on peut faire avec ses traits. Des têtes fofolles, des têtes nunuches, des têtes qui ne comprennent pas. On se métamorphose en un claquement de gueule. Je crois que je n’aurais pas aimé être beau. C’est trop fragile, trop figé en quelque sorte. On passe son temps à craindre que ça s’abîme, que ça se gâche, toute cette beauté, alors on laisse son visage comme il est et on en oublie de faire des expériences avec sa tête. C’est plus créatif, les têtes de pitre et de bouffon.

5
Il paraît que je ressemble un peu à mon père. Pourtant, ce n’est pas ce que j’ai vu sur les photos que maman m’a montrées un jour. Il avait les yeux marron ; les miens sont verts. Je tiens de maman mes taches de rousseur éparpillées en poussières sur ma figure, douces comme le lait. Lui avait la peau épaisse : sa moustache lui tirait les traits vers le bas. Maman, qui pensait me faire plaisir en me donnant des racines paternelles, a maintenu que nous avions, lui et moi, une expression commune, une façon de lever les yeux avec un air espiègle. Ça ne m’a pas trop plu d’être une branche de cette racine moche et moustachue. C’est à ce moment-là que je me suis entraîné à me défigurer jusqu’au méconnaissable. À froncer les sourcils et à planter mon regard dans celui des autres pour leur faire baisser les yeux. Il était hors de question d’être espiègle comme lui. Moi, j’étais plein de gravité.

6
Quand je suis arrivé au cimetière, la semaine suivante, Alexandre était déjà là. Il vient tous les jeudis, pour observer sa mère. On ne s’est pas dérangés, silencieux qu’on était l’un à côté de l’autre. Moi, de toute mon énergie j’essayais de dire des choses à Beatriz. Qu’elle me manquait mais que je tenais le bon bout parce que je n’ai pas le choix. Je lui demandais si son corps était à présent entièrement taché et si la tache avait enrobé les autres corps près du sien dans sa tombe. Je lui ai dit aussi que maintenant qu’elle n’était plus là c’était bien malin : j’avais beaucoup trop de temps pour penser au vide qui me triturait les tripes.
Alexandre m’a demandé si j’avais un téléphone. À quoi ça aurait servi ? Il n’y a pas de réseau où je veux appeler. Et puis ma mère répète toujours qu’à cause de ces cochonneries un matin dans cinquante ans on se réveillera tous aveugles. Je la crois quand même un peu. C’est pour ça qu’en prévision je scrute tout, pour me rappeler, au cas où. On ne sait jamais. Comme ça, j’espère être plus malin que tout le monde. J’ai l’impression d’avoir une longueur d’avance vu que je sais déjà qu’il faut s’en foutre de pas mal de choses.
À vrai dire, depuis sa mort, j’avais déjà composé quelques fois le numéro de Beatriz. Je savais qu’elle ne répondrait pas mais je voulais entendre sa voix dire après deux secondes de silence : « Bonjour, c’est Beatriz, apparemment je ne suis pas libre dans l’immédiat, mais vous pouvez réessayer plus tard ou m’envoyer un message, et je vous répondrai. Passez une bonne journée. » Je la connaissais par cœur, sa messagerie, et ça m’avait fait triste de me dire que jamais plus elle ne me rappellerait. Pourtant, dans la vie il faut croire. Alors j’avais choisi de lui laisser un message vocal et de lui envoyer un texto. Je lui avais dit : « Beatriz, tu me manques quand même et tu manques à maman. J’aimerais bien que tu me dises si c’est vrai que les morts se transforment en oiseaux. Figure-toi que maman a toujours ton bracelet autour du poignet. Quand elle mourra elle aussi, je me dis que ces bracelets ce sera un peu comme un GPS : vous n’aurez pas trop de mal à vous retrouver dans la grande conscience du ciel. C’est pratique les GPS. Et puis après vous aurez quatre yeux ronds d’oiseau pour me repérer quand ce sera mon tour d’en être un. Je sais que tu vas pas me rappeler mais je ne t’en veux pas. Je te dis à bientôt dans le ciel. » Puis j’avais raccroché, et ça avait été là, la nuit des écluses.
Maman et Beatriz avaient le même bracelet : violet pour maman, comme la couleur du papier peint mais en plus beau, et jaune pissenlit pour Beatriz. Elles les avaient achetés en se regardant très fort. J’en ai même eu des frissons tellement c’était puissant, cette tendresse qui sortait d’elles. C’était un jour où on s’était dit qu’on voulait partir un peu de Paris et de la région. Et puis ça ne m’a pas échappé que quand Beatriz est partie maman a récupéré son bracelet puis lui a passé le sien en échange. Ça lui va bien aussi, le jaune au poignet. Souvent, le matin, quand elle boit son grand bol de café, je la vois triturer son bracelet jaune. Moi aussi, ce jour-là, j’aurais voulu avoir un bracelet pour faire partie de leur jeu. Mais j’avais bien senti à leurs regards que ça aurait abîmé le moment si j’avais réclamé quoi que ce soit.
Le week-end où maman et Beatriz s’étaient acheté les bracelets, nous avions loué un gîte juste une nuit. C’était une toute petite maison avec un vieux banc en pierre à côté de la porte d’entrée. Lors de notre balade, on avait ramassé des fleurs sauvages dont on avait fait une tisane. Comme des sorcières. Je n’arrivais pas à dormir, et quand j’étais descendu me chercher un verre d’eau j’avais vu maman et Beatriz tirer les cartes. Elles avaient trouvé un tarot sur une étagère. Les cartes étaient belles, colorées. Elles avaient été peintes à la main. Ça m’avait perturbé de voir des adultes y accorder du crédit. Je leur avais demandé si elles croyaient vraiment qu’un jeu pouvait prédire le destin. Maman était restée silencieuse et Beatriz m’avait répondu qu’on pouvait écouter ce que nous disaient les cartes sans pour autant s’y fier absolument. Mais que parfois ça pouvait aider à s’orienter. Elle m’avait soudain parlé de quand elle avait été malade, pas des nodules qu’on n’avait pas encore trouvés, mais de l’alcool. Ça m’avait fait bizarre, elle ne parlait jamais de cette période-là. Maman avait continué de se taire. Beatriz m’avait alors raconté qu’à un moment elle avait bu de façon continue, du mauvais vin, n’importe quoi du moment que c’était de l’alcool. Qu’elle ne sentait même plus le goût, qu’elle n’appréciait pas, qu’elle se dégoûtait, mais qu’elle buvait simplement parce que l’absence de sa mère était devenue impossible pour elle.
À cette période, elle ne répondait plus au téléphone, pas même aux appels de maman. Et puis un jour maman était venue lui rendre visite. Ne sachant pas comment l’aider, elle avait essayé de restreindre son accès à l’alcool. Beatriz était d’abord devenue un peu agressive, puis très calme, puis avait déliré. Elle s’était mise à tirer les cartes d’un tarot imaginaire. C’était un jeu ordinaire. Pourtant, elle, elle voyait des personnages s’animer sur les cartes. Une étrange chorégraphie. Maman l’avait regardée et lui avait dit : « Qu’est-ce qu’elles te disent les cartes, ma Bea ? Tu veux que je reste avec toi ? » Beatriz lui avait demandé d’en piocher une. Maman était tombée sur le huit de cœur. Beatriz avait observé la carte silencieusement, l’avait tournée et retournée, puis avait déclaré : « Il est écrit que j’ai besoin d’aide, je suis d’accord pour les soins. » Alors elle s’était servi un dernier verre de vin puis elles étaient allées se coucher toutes les deux. Le lendemain, maman l’avait emmenée aux urgences et quelques jours après Beatriz avait été transférée dans un hôpital adapté.
Cette soirée qu’on avait passée tous les trois au gîte, c’est maman qui s’était occupée de tirer et de lire les cartes de ce véritable jeu de tarot. Elles étaient formelles : nos planètes étaient alignées, le meilleur était à venir. Ce soir-là, on s’était sentis invincibles. Les cartes n’avaient vu ni les taches, ni les métastases, ni les nodules. Ni les cartes ni les astres n’avaient vu pointer le cancer. Et nous, insouciants, entre deux gorgées de tisane froide à l’ortie, on les avait crues. »

Extrait
« Lors de ma deuxième séance avec madame-la-docteure-en-psychologie-de-l’enfance, nous avons discuté calmement, sans rien écluser. J’ai observé les murs de son bureau, il y avait des posters de vieux films et des taches noires dans des cadres. Encadrer des taches, on n’a pas idée! Je m’attendais à qu’elle me demande ce que représentent ces taches mais elle ne l’a pas fait. C’était peut-être écrit sur mes rétines que partout autour de moi je voyais des métastases. À la place, la psychologue m’a demandé ce que je dirais à mon père s’il se trouvait dans ce bureau avec nous. Je lui dirais: bonjour monsieur, je ne vous connais pas et je ne m’adresse pas aux inconnus. Ma mère m’a toujours conseillé de ne pas parler aux inconnus, surtout aux hommes vieux. Ensuite, je garderais mon silence et ma tête bien haute et j’attendrais qu’il galère à côté de moi à essayer de rattraper l’irrattrapable. Peut-être qu’il s’en foutrait d’avoir loupé tout ça, d’avoir loupé tout moi, d’avoir choisi sa vraie famille, ses vrais enfants, ceux pour qui il avait signé le papier confirmant: je reconnais, je suis leur père. C’est n’importe quoi cette histoire. » p. 91

À propos de l’auteur
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Pauline Desmurs © Photo DR

Pauline Desmurs a vingt et un ans. Après des études d’histoire et de langues, elle s’oriente vers le journalisme. Ma théorie sur les pères et les cosmonautes (Denoël, 2022) est son premier roman. Un texte lumineux sur une enfance marquée par le deuil et sauvée par l’art, porté par une écriture aussi poignante que facétieuse.

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Quand meurent les éblouissements

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En deux mots
Sur les conseils de sa mère Chiara participe à un casting et se voit sélectionnée pour un film. À quinze ans, sa voie est toute tracée, elle sera actrice. Une profession très aléatoire qui, des années plus tard, laisse un bilan plutôt mitigé. Saura-t-elle rebondir?

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

«Elle voulait devenir quelqu’un»

Poursuivant en parallèle sa carrière d’autrice et de comédienne, Anne-Frédérique Rochat a choisi pour son nouveau roman de raconter le parcours d’une actrice qui découvre le monde du cinéma à quinze ans. Avant de la retrouver des années plus tard, à l’heure du bilan.

Le grand jour est arrivé. Chiara s’est préparée avec sa mère pour être parfaite lors de l’audition organisée pour trouver l’actrice qui jouera le premier rôle du nouveau film de Baldewski, un réalisateur désormais très en vue. Et après quelques sueurs froides, elle décroche le rôle. Maggy peut offrir le champagne à ses filles, elle qui voit Chiara réaliser son rêve et se dit que ce premier succès pourra peut-être sortir Line de son obsession, elle qui qui se prend pour Mylène Farmer et ne vit que pour son idole.
Mais pour l’adolescente, ce premier rôle est aussi l’occasion de constater combien ses copines de classe la jalousent désormais. Car elle n’était pas seule à participer au casting et se retrouve bien malgré elle dans la position de celle qui les a privées de leur rêve. Pour Claire, qui sera elle aussi évincée, c’est la fin d’un rêve. Insupportable. Quelques jours plus tard, elle mettra fin à ses jours.
Une fin tragique qui coïncide avec la distance que vont prendre ses amies et que Chiara va particulièrement ressentir lors d’une fête d’anniversaire chez Raphaëlle. Son malaise grandissant s’atténuera à peine lorsqu’elle testera avec François, le grand frère de Raphaëlle, ce que cela fait de se donner un baiser. Avant le tournage, elle avait envie de savoir ce qui l’attendait. Les semaines et les mois qui vont suivre seront marquées par un travail intense, des tournages réguliers et un fossé qui va s’élargir toujours davantage avec sa «vie d’avant», celles de l’enfance et des copines. «Elle devait y croire, sinon qui le ferait pour elle? Elle travaillerait dur pour ça, accepterait de courir les castings, de vivre chichement, elle donnerait TOUT, toute sa vie, son temps, son énergie, ses espoirs, oui, elle se consacrerait entièrement à son art. Rien d’autre n’aurait d’importance. Elle voulait devenir quelqu’un.»
Dans la seconde partie du roman Chiara Mastrini, «dont le nom ressemblait trop à une autre actrice», est désormais Aude Carmin. L’actrice partage sa vie avec un acteur bankable Tom Barlier chez qui elle a élu domicile. S’il est régulièrement à l’affiche de grosses productions, elle ne décroche plus guère de contrats. Et ses rôles se limitent à des œuvres confidentielles. Une période difficile dont elle ne voit pas l’issue et qu’elle essaie de noyer dans l’alcool. «Par moments, elle avait l’impression de vivre à côté de sa vie ou au bord d’une immense piscine dans laquelle elle voyait les autres plonger, tandis qu’elle restait en retrait à les observer.»
À moins que Tom ne puisse parvenir à convaincre un réalisateur de la faire tourner avec lui. Après tout, c’est peut-être une bonne idée de les réunir sur un film…
Comme dans Longues nuits et petits jours, son précédent roman qui racontait comment Edwige tentait de surmonter une difficile rupture en partant s’isoler dans un chalet de montagne, Chiara va chercher comment s’en sortir. C’est le registre dans lequel excelle Anne-Frédérique Rochat. Avec ces détails, ces annotations toujours très justes qui disent le désarroi et la souffrance, on voit Chiara se débattre, à la fois tenter de se délester d’un passé traumatisant et espérer le retrouver, quand tout était encore possible, quand les rêves berçaient la vie de sa mère Maggy et de sa sœur Line. Roman de la désillusion et de la fragilité, Quand meurent les éblouissements est aussi le roman de la maturité d’une romancière dont Luce Wilquin, sa première éditrice qui vient de disparaître, avait senti dès 2012 tout le potentiel.

Quand meurent les éblouissements
Anne-Frédérique Rochat
Éditions Slatkine
Roman
256 p., 21,90 €
EAN 9782832111352
Paru le 19/08/2022

Où?
Le roman n’est pas précisément situé.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
A l’âge de 15 ans, avec les encouragements de sa mère, Chiara passe un casting et décroche un rôle important au cinéma. Dès lors, un monde nouveau s’ouvre à elle. Un monde envoûtant qui répare certaines blessures, mais en ravive d’autres. Comment parvenir à un équilibre quand on a soif de reconnaissance et qu’on place son bien-être dans le regard d’autrui? Sur les conseils de son agent, Chiara Mastrini deviendra Aure Carmin afin d’éviter la confusion avec une autre actrice au nom trop similaire. Cela suffira-t-il à la rendre irremplaçable? Ce roman questionne la place que l’on prend et celle que l’on mérite. Ainsi que toutes les difficultés qu’engendre un succès. Surtout lorsque celui-ci est fragile…

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Ballade au fil de l’eau

Les premières pages du livre
« – Mets ta plus belle robe, lui avait dit sa mère.
Chiara avait hésité un moment. Quelle était sa plus belle robe ? Elle en avait essayé plusieurs, s’était observée dans le miroir avec attention, avant d’opter pour la bleu marine. Mais, lorsqu’elle était redescendue à la salle à manger, Maggy avait déclaré froidement que ça n’allait pas du tout, du tout, que cette robe était trop austère, qu’elle pensait plutôt à la verte avec les boutons en nacre.
– Tu es sûre ? avait demandé Chiara.
– Certaine. Fais-moi confiance.
Elle était remontée dans sa chambre et s’était changée. La verte faisait ressortir sa poitrine et dévoilait ses cuisses, ce qui l’embarrassait. Elle avait du mal à s’habituer aux regards de plus en plus insistants qui glissaient le long de son corps.
– Tu es prête ? cria sa mère depuis le bas de l’escalier.
Chiara voulut répondre que oui, mais ce qui sortit de sa bouche ressembla plus à une sorte de râle rauque. Une angoisse la saisit. S’était-elle enrouée en allant dans le jardin après le petit-déjeuner ? Doucement et avec inquiétude, elle commença à réciter le début de son texte, le texte qu’elle allait devoir recracher (au pis), interpréter (au mieux) l’après-midi même devant le réalisateur qui organisait l’audition. C’est toi qui as fait de moi ce que je suis aujourd’hui. Mes yeux, mes cheveux, mes choix, mes peurs, mes pleurs, c’est à toi que je les dois. Personne d’autre. Par chance, les répliques jaillirent de sa bouche avec une clarté et une fluidité qui l’émerveillèrent. Sa voix était là, elle ne l’avait pas perdue, et ses cordes vocales vibraient avec sincérité et émotion sous l’impulsion des mots que sa mémoire faisait affluer sans effort. Elle avait beaucoup travaillé pour en arriver là. Elles avaient beaucoup travaillé, sa mère et elle, pour atteindre cette dextérité, cette liberté du verbe et de la pensée. Tu as transformé mon visage, mes rêves, mes goûts, tu es entré dans ma vie et tu as tout chamboulé, tu ne peux pas me laisser, c’est toi l’adulte, toi le grand, je ne suis qu’une fichue gamine, tu te rappelles…
– Qu’est-ce que tu fabriques ? On va être en retard, si tu continues de lambiner !
Maggy était dans l’encadrement de la porte, plus maquillée qu’à l’accoutumée. Elle avait quitté l’éternel training dans lequel elle faisait toutes ses activités. Conduire, jardiner, cuisiner, bricoler, laver, nettoyer, éduquer, écouter, aller en courses, dessiner et coudre ses poupées. Ah ! ses poupées ! Il y en avait partout, de la cave au grenier, des poupées, des poupées, des poupées. La mère de Chiara avait pour passion de donner vie à de vieux bouts de draps ou de tissus en les remplissant d’ouate, en y cousant des cheveux en laine, des yeux en boutons et en les habillant de petits vêtements confectionnés spécialement pour eux. Maggy avait même un site internet où elle essayait de les vendre, mais, hélas, ses poupées qui avaient l’air de sortir d’une autre époque n’intéressaient pas grand monde et continuaient d’envahir toute la maison. Les voisins chuchotaient en ricanant que le mari était parti quelques années auparavant à cause de l’invasion, dans son foyer, des poupées. Depuis, M. Mastrini payait à son ex-femme une pension généreuse qui lui permettait de se consacrer entièrement à l’éducation des filles et à la création de ses fameux poupons de chiffon. En dehors de cette somme d’argent qui tombait chaque mois sur le compte en banque de la mère, le père ne donnait plus grand-chose. Une nouvelle femme et des jumelles, nées de cette union, accaparaient toute son attention.
– Cette robe est parfaite, mais redonne-toi un coup de brosse, et puis mets une pince, qu’on voie tes yeux. C’est très important, les yeux, au cinéma. Oh ! je vais t’appliquer du mascara volumateur sur les cils, ça t’ouvrira le regard !
– Maman, je peux le faire.
– Non, je m’en occupe, il faut absolument éviter les paquets.
Dans le miroir de la salle de bains, Chiara eut du mal à se reconnaître : en plus des cils, sa mère avait coloré ses lèvres, ses paupières et ses joues avec insistance.
– Ce n’est pas un peu trop voyant ? demanda-t-elle.
– Mais non, c’est exactement ce qu’il faut ! Allez, on devrait déjà être parties ! Coiffe-toi et rejoins-moi dans la voiture, je t’attends devant la maison !
Ses cheveux ne se laissèrent pas dompter facilement, elle les avait lavés et il y avait toujours une bosse inesthétique sur le devant. Elle s’agaça un moment, avant d’accepter cette imperfection capillaire contre laquelle elle n’avait plus le temps de lutter. Lorsqu’elle descendit l’escalier – en se tenant à la rambarde pour ne pas trébucher avec ses chaussures à talon qu’elle portait rarement, préférant les baskets –, elle imagina des flashs, une foule criant son nom, réclamant un regard, un sourire. Peut-être bien que ça lui plairait de faire du cinéma, de devenir célèbre et d’être admirée, aimée par des gens qu’elle ne connaissait pas. C’était sa mère qui avait vu l’annonce dans le journal, quelques lignes qui disaient qu’on cherchait une jeune fille de quinze ans pour jouer un rôle important dans un long-métrage qui se tournerait dans la région l’automne suivant. Elle n’avait jamais joué la comédie, mais lorsque Maggy lui avait proposé de se présenter à l’audition, au casting, elle avait accepté sans hésitation. « Oh ! tu sais, moi, ça aurait été mon rêve, de faire du cinéma, lui avait-elle dit, mais je suis tombée enceinte de toi si rapidement, j’ai épousé ton père et il a fallu vite, vite trouver du travail. À l’époque, il ne gagnait pas ce qu’il gagne aujourd’hui. » Oui, c’était son rêve à elle aussi, maintenant ça lui apparaissait comme une évidence, c’était ce qu’elle souhaitait faire de sa vie : du cinéma. Dire des répliques qui ne lui appartenaient pas et tenter, à travers elles, de faire passer des sentiments pour émouvoir les gens.
– Dépêche-toi, c’est pas possible d’être aussi lente, c’est la chance de ta vie, ce casting (Maggy prononçait toujours ce mot avec une espèce de mauvais accent américain qui disait son rêve et sa méconnaissance de ce monde-là), tu t’en rends compte ?
Chiara acquiesça, entra dans la voiture, attacha sa ceinture de sécurité et plaça ses mains à plat sur sa robe verte. Elles étaient moites, elle les essuya discrètement sur le tissu.
Dehors, il faisait froid, et ce qu’elle portait sous son manteau d’hiver était une simple robe d’été. Elle essayait de se réchauffer en sautillant sur le trottoir.
– Tu sais, mon cœur, dans le cinéma c’est souvent comme ça, on joue qu’on a très chaud alors qu’en réalité il fait très froid, il faut savoir tricher, déclara sa mère en sortant de son sac le papier sur lequel elle avait noté l’adresse. On a rendez-vous au numéro 35, ce doit être là-bas, juste après la boulangerie.
Elles s’approchèrent de l’immeuble. C’était une vieille bâtisse qui aurait mérité un rafraîchissement. Chiara avait imaginé quelque chose de plus clinquant.
– Tu es sûre ?
– Oui, oui, c’est là! s’exclama Maggy.
Et elle poussa une lourde porte qui grinça. Mère et fille montèrent un escalier en marbre ébréché, il n’y avait pas d’ascenseur dans cette construction de 1900.
– C’est à quel étage ? demanda Chiara, craignant d’arriver transpirante à son audition.
Elle préférait le mot « audition » au mot « casting », sans savoir pourquoi.
– Au deuxième.
Elles continuèrent de grimper, au même rythme, avec solennité.
Dans un long couloir aux murs défraîchis, meublé de chaises en bois branlantes, des dizaines de jeunes filles attendaient – maquillées pour la plupart –, accompagnées ou non, que quelqu’un vienne les chercher.
– Tu crois qu’elles sont toutes ici pour le film? murmura Chiara à l’oreille de sa mère, oreille à l’intérieur de laquelle elle se serait volontiers réfugiée si elle avait été suffisamment petite, pour retrouver la chaleur rassurante qui l’avait enveloppée durant sa période in utero.
– J’imagine.
– Je ne savais pas qu’il y avait autant de filles de mon âge qui rêvaient de faire du cinéma.
Et toutes lui ressemblaient, alors comment faire la différence ? Comment se faire repérer (c’était un mot de Maggy, depuis qu’elle l’avait inscrite à l’audition, elle n’arrêtait pas de lui répéter que l’important était qu’elle se fasse repérer. Ce mot engendrait chez Chiara de drôles d’angoisses et donnait lieu à des rêves curieux où une sorte de laser rouge parcourait la ville à sa recherche). Son téléphone portable sonna, deux notes aiguës annonçant l’arrivée d’un message. Elle ouvrit la poche intérieure de son sac, sortit l’appareil et passa un doigt fébrile sur l’écran. Merde, comme on dit, pour ton casting, je t’aime grande sœur.
– C’est Lise, pour l’audition.
– Le casting, rectifia sa mère. Ah ! c’est bien, j’avais peur qu’elle oublie, elle a un gros test de math en fin de matinée.
Chiara renvoya un gentil message à sa sœur pour son test, puis mit son téléphone sous silence et le rangea.
Plus d’une heure s’écoula au milieu des odeurs de parfum mêlées à celles de transpiration, une transpiration âcre produite par la peur. Le front habituellement lisse des jeunes filles était marqué du sceau de l’inquiétude, ce qui les vieillissait de quelques années. Chiara sentait ses joues brûler. À croire qu’un feu consumait ses pommettes. Je dois être affreuse, toutes les autres filles doivent se rassurer en me regardant, songeant avec fierté qu’elles ont l’air mille fois plus fraîches et décontractées que moi.
– Il faut que j’aille au petit coin, dit-elle à voix basse.
– Profites-en pour te repoudrer, ordonna sa mère.
Ce qui donna à Chiara le désir de partir en courant et de se retrouver dans le parc d’à côté pour écouter les oiseaux, juste les oiseaux, parce qu’après tout qu’est-ce qu’elle en avait à fiche de faire du cinéma ? Oui, elle était rouge, écarlate même probablement, plus écarlate que personne ne l’avait jamais été, et alors ? Elle était assez grande pour s’en rendre compte, n’avait pas besoin des remarques aigrelettes de sa «mater». Elle se leva et partit à la recherche des toilettes.
Assise sur la cuvette, elle fixait le carrelage blanc. Tu as transformé mon visage, mes rêves, mes goûts, tu es entré dans ma vie et tu as tout chamboulé, tu ne peux pas me laisser, c’est toi l’adulte, toi le grand, je ne suis qu’une fichue gamine… À force d’être tournées en boucle, mâchées, les phrases perdaient de leur sens, et Chiara se demandait s’il était possible qu’elles se dissolvent dans le néant qu’elles engendraient. Fichue gamine. Fichue gamine. Fichue gamine. Comment se souvenir des mots s’ils ne voulaient plus rien dire? Les sons tournaient dans sa tête; elle essayait d’en retenir la musique. C’était une chanson qu’elle connaissait sur le bout des doigts, une chanson qui lui reviendrait le moment venu, malgré le trac, malgré la pression qu’elle sentait peser sur ses épaules aux rondeurs encore enfantines. Elle devait se faire confiance, tout irait bien, tout ne pouvait que bien aller. Alors pourquoi son cœur cognait-il si fort dans sa poitrine? Pourquoi cette envie de pleurer et de s’enfuir pour aller se cacher dans un endroit où personne ne pourrait la regarder, la scruter, la juger? Tu as transformé mon visage, mes rêves, mes goûts, tu es entré dans ma vie et tu as tout chamboulé, tu ne peux pas me laisser, c’est toi l’adulte, toi le grand, je ne suis qu’une fichue gamine, tu te rappelles? Dans la scène qu’elle avait reçue et travaillée, il était noté qu’après cette réplique le garçon, ou plutôt l’homme, car son partenaire serait un homme adulte – avec une voix très basse et de la barbe probablement – eh bien, cet homme était censé l’embrasser «fougueusement». Serait-il présent à l’audition? Allait-elle devoir se laisser étreindre avec passion ? Elle frémit. Personne ne l’avait jamais embrassée et elle n’avait jamais embrassé personne. Elle ne souhaitait pas que son premier baiser se passe au cinéma, avec un homme barbu de surcroît.
À un moment donné, il fallait bien sortir des toilettes. Elle tira la chasse d’eau, arrangea sa robe, vérifia qu’elle ne s’était pas tachée par inadvertance et se lava les mains. En se regardant dans le miroir, encore une fois, elle eut du mal à se reconnaître. Était-ce Lina qui s’emparait d’elle?
Lorsqu’elle revint dans le long couloir où sa mère l’attendait, elle fut surprise de découvrir qu’il ne restait plus que quelques filles. Combien de temps était-elle restée sur la cuvette des toilettes à tourner en boucle son texte?
– Qu’est-ce que tu fabriques, bon sang, tu es tombée dans le trou? s’excita Maggy. Ça va bientôt être à nous, une dame est venue demander nos coordonnées. Si tu es prise, ils te téléphonent, sinon la réponse viendra par courrier. Après la jeune fille en bleu, là-bas, c’est à toi! Tu t’es repoudrée?
– J’ai oublié.
– Repoudre-toi.
Elle s’assit sur la chaise en bois branlante et chercha dans son sac le poudrier que sa mère lui avait donné. Elle l’ouvrit, il y avait un petit miroir à l’intérieur. Délicatement, elle tapota son visage avec la houppette. C’était agréable, comme une protection qu’elle se créait, un masque qui mettrait une sorte de filtre entre elle et les autres.
La jeune fille en bleu fut appelée, elle était spécialement jolie, avec une taille très fine et de beaux seins. Chiara pensa que c’était la poisse de passer après elle. La porte du fond se referma et le long couloir s’obscurcit. Elles n’étaient plus que cinq, cinq jeunes filles pleines de rêves et d’espoir à attendre d’être choisies.
– Ça va bientôt être à toi, lui dit sa mère, tu es prête?
Prête? Était-elle prête? Non, elle ne l’était pas. Et si sa mémoire la lâchait, s’embrouillait? Elle fit défiler le texte dans son esprit, très rapidement, pour se rassurer, quand soudain : le blanc, le trou noir, le néant. Que devait-elle dire à ce moment-là? Elle ne s’en souvenait pas. Il y avait ce satané baiser après fichue gamine, ce baiser qu’elle espérait ne pas devoir recevoir ni donner, mais que disait-elle après cette action ? Sa bouche s’assécha, ses mains collaient à sa robe, son cœur tambourinait et ses jambes flageolaient.
– Tu as l’air terrorisé, détends-toi.
– Maman, je ne suis pas prête, je n’y arriverai pas, bégaya-t-elle dans un souffle.
– Allons, chérie, ressaisis-toi. On n’a pas fait tout ce travail pour rien, tu vas y arriver, bien sûr, et tu vas gagner.
Cela sonna comme un ordre qui, au lieu de paralyser Chiara, la boosta. Elle devait les éblouir, elle n’avait pas d’autre choix. La peur était un sentiment qu’elle ne pouvait pas s’autoriser. Il suffisait de la balayer sur le bas-côté, de la renier, elle n’existait pas, n’avait jamais existé. La suite du texte lui revint en mémoire. Tu ne m’embrasserais pas comme ça si tu ne m’aimais pas, tu m’aimes encore, tu m’aimes, je suis à toi, tu es à moi, rien ni personne ne pourra changer ça. Tu m’as marquée au fer rouge, c’est trop tard, ne me laisse pas… Eddy, je suis à toi. Aime-moi… Touche-moi… Caresse-moi…
L’idée de devoir interpréter ces mots devant des inconnus la gênait, cependant sa mère lui avait dit que ce n’était pas elle, Chiara, qui parlait, mais Lina. Chiara n’avait pas à être embarrassée des paroles ou du comportement de Lina, elle n’en était pas responsable, sinon comment les acteurs pourraient-ils jouer des fous, des meurtriers? Elle laissa donc Chiara au vestiaire et décida qu’il était temps de devenir Lina. Une impression de puissance et de force s’empara d’elle. Je ne risque rien, songea-t-elle, je ne suis plus moi, je suis elle.
– Merci, on vous tiendra au courant.
La jeune fille en bleu hocha la tête et avança dans le couloir l’air victorieux, ses talons résonnèrent entre les murs défraîchis de la vieille bâtisse.
– C’est elle, je suis sûre que c’est elle qui va être choisie.
– Mais non, répondit Maggy du tac au tac, elle a peut-être de gros seins, mais une très vilaine peau sous sa couche de fond de teint.
C’était vrai, Chiara ne l’avait pas remarqué, fascinée par l’assurance de cette candidate. Le regard de sa mère pouvait être cruel et sans concession. Quel jugement aurait-elle porté sur son physique si elle n’avait pas été sa fille?
– Mastrini !
Maggy et Chiara se levèrent, traversèrent le couloir et se retrouvèrent devant la femme qui les avait hélées.
– Seulement la demoiselle, nous vous demanderons d’attendre ici.
– Mais je suis sa mère, c’est moi qui l’ai inscrite au casting !
– Pas de parent, c’est la règle.
– Oui, mais ma fille et moi, c’est différent, nous sommes…
– Maman, s’il te plaît…
– Bon, bon, j’attends ici, bougonna-t-elle. Ce n’est pas une raison pour ne pas donner le meilleur de toi-même.
Et la porte se referma. »

Extrait
« Elle devait y croire, sinon qui le ferait pour elle? Elle travaillerait dur pour ça, accepterait de courir les castings, de vivre chichement, elle donnerait TOUT, toute sa vie, son temps, son énergie, ses espoirs, oui, elle se consacrerait entièrement à son art. Rien d’autre n’aurait d’importance. Elle voulait devenir quelqu’un. Et si elle n’y arrivait pas? Son reflet ricana.
— Chiara, tout va bien? demanda Raphaëlle de derrière la porte.
— Oui, oui, je te rejoins tout de suite. » p. 108

À propos de l’auteur
ROCHAT_Anne-Frederique_©Amelie_blancAnne-Frédérique Rochat © Photo Amélie Blanc

Anne-Frédérique Rochat, née en 1977, a grandi à Clarens près de Montreux. Diplômée du Conservatoire d’Art dramatique de Lausanne en 2000, elle est l’auteure de nombreuses pièces de théâtre et de neuf romans: Accident de personne (2012), Le Sous-bois (2013), A l’abri des regards (2014), Le Chant du canari (2015), L’Autre Edgar (2016),  La ferme (vue de nuit) (2017), Miradie (2018), Longues Nuits et Petits Jours (2021) et Quand meurent les éblouissements (2022).

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La montagne et les pères

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En deux mots
Maintenant qu’il a fait sa vie loin de ce coin du Montana où il a grandi, Joe Wilkins se souvient. Il raconte son enfance, sa famille, ses connaissances. Il raconte le travail acharné, la souffrance ponctuée de drames et l’envie d’ailleurs.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

De retour dans le Montana

Avec La montagne et les pères Joe Wilkins s’éloigne du nature writing pour nous offrir un roman d’apprentissage qui débouche sur des questions existentielles. Sur la justesse de nos choix, sur la force des racines, y compris dans une nature hostile.

À l’heure de raconter sa vie, Joe Wilkins se plonge dans ses souvenirs, essaie de démêler ce que tient du vécu et de la légende, d’une sensation ou du rêve. Mais ce dont il se souvient parfaitement, c’est de ce jour où il a dû grimper dans la voiture de son grand-père, serré contre son frère, à côté de sa sœur aînée pour aller jusqu’à l’hôpital accompagner son père dans la mort. Il se souvient de la famille en pleurs et des trop courtes années avec lesquelles il aura pu partager des souvenirs avec lui, notamment lorsqu’ils allaient chasser ensemble. Il se souvient aussi des escapades avec son frère dans ce coin de l’est du Montana, le Big Dry. La nature désertique y a fait fuir la plupart des habitants, la compagnie ferroviaire y a même récupéré rails et traverses pour ne laisser que la saignée de la voie ferrée. Mais c’est là, aux côtés du grand-père qu’il a grandi et qu’il a appris à survivre. Au sein d’une famille unie que se mère tenait à bout de bras: «ma mère est mère et père et Dieu, et ma sœur avec son maquillage et poster de Jon Bon Jovi en veste de cuir est une adolescente et mon frère aux yeux ensommeillés est un enfant, et je suis un enfant: blondinet et aimé, un garçon que tout émerveille et que tout désoriente, déjà trop grand pour mon jean d’occasion, avide de connaître ce jour nouveau.»
Le chapitre suivant, remontant le temps, va être consacré à sa mère, à son parcours, ses rêves d’évasion et à sa rencontre avec celui qui deviendra son père et ses différentes affectations qui les mèneront de Seattle jusqu’au Big Dry. Suivront une galerie de personnages qui ont croisé et formé le narrateur. De Keith Nelson, le voisin qui lui parlait comme un homme en lui offrant des montagnes de cheeseburgers, Pa Peters, le vieil homme qui connaît les meilleurs endroits pour pêcher, coach Drease qui va en faire son chouchou, l’oncle de Caroline du Nord Clifton Wilkins, le gros Donnie Laird qui a réparé le panneau de basket, la tante Edith Freeman qui lui a fait découvrir le restaurant chinois ou encore leur prof Frank Hollowell, sans oublier les histoires du grand-père.
Dans les trois parties suivantes, Joe Wilkins va procéder par cercles concentriques et élargir son horizon. Il se sociabilise et revient sur ses amis et connaissances, sur ses professeurs, sur les gens qui ont croisé sa route et lui ont permis de se construire et de prendre le large au sens propre comme au sens figuré.
Ce roman d’apprentissage autant que d’hommage à ses parents va le conduire jusqu’à la transcendance, jusqu’à ces questions existentielles comme celle sur la théodicée, c’est-à-dire «les interrogations et les explications, les luttes contre ce qu’il faut comprendre comme la justice divine, le fait qu’un Dieu bon et omniscient ait choisi ceci pour certains d’entre nous, et cela pour d’autres, qu’il ait dit: “Je vous donne la vie. À vous, je donne la vie. Et à vous, je donne la douleur.”» Oui, le nature writing réserve bien des surprises!

La montagne et les pères
Joe Wilkins
Éditions Gallmeister
Roman
Traduit de
288 p., 23,40 €
EAN 9782351782101
Paru le 18/08/2022

Où?
Le roman est situé aux États-Unis, principalement dans le Montana. On y voyage aussi à Seattle, Minneapolis ou encore en Caroline du Nord.

Quand?
L’action se déroule des années 1970 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Le Big Dry, dans le Montana. Des hautes plaines âpres et presque vides frappées par la sécheresse, auxquelles des hommes durs à la tâche s’obstinent à arracher de quoi survivre. C’est dans ce monde qu’a grandi Joe Wilkins, élevé après la mort précoce de son père par une mère qui avait renoncé à ses rêves d’aventure pour suivre l’homme qu’elle aimait, et un grand-père qu’on pourrait croire tout droit sorti de la conquête de l’Ouest. À travers son histoire et celles de quelques autres, Wilkins raconte cet univers magnifique et violent, qui dès leur plus jeune âge marque les enfants, forge les hommes et interroge le mythe américain de la virilité dans l’Ouest sauvage.
Avec émotion et lyrisme, Joe Wilkins ressuscite une époque qui paraît hors du temps. Mais ce voyage à la recherche d’un père disparu n’est-il pas, finalement, une quête de soi-même ?

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
A Voir A Lire (Cécile Peronnet)
Le Télégramme (Anne Lessard)
Blog Pamolico

Les premières pages du livre
« PROLOGUE
La nuit
Ce dont je me souviens, sans hésitation, c’est de l’obscurité.
Ce dont je me souviens, c’est d’être tiré de l’obscurité du sommeil par mon grand-père – je ne vois que le large bord sombre de son chapeau en feutre gris – et d’être délicatement installé sur la housse en peau de mouton de la banquette arrière dans l’Oldsmobile de mes grands-parents. Ce dont je me souviens, c’est de mon frère cadet, son petit corps tiède contre moi, et au-delà, ma sœur aînée, son dos droit et son absence de sourire. Elle a treize ans et elle comprend ce qu’il se passe, elle a enfoui son visage entre ses mains. Ce dont je me souviens, c’est d’être tiré de l’obscurité du sommeil et plongé dans l’obscurité d’une profonde nuit d’hiver, dans l’est du Montana.
Ce dont je me souviens, c’est des phares de l’Oldsmobile creusant l’obscurité, trouant l’espace devant nous : les deux voies de l’autoroute, les bras des peupliers dans l’hiver, l’éclat soudain d’un escarpement de grès et les Bull Mountains en arrière-plan. Mon grand-père appuie-t-il doucement sur la pédale de frein alors que nous filons sur les lacets au-dessus de la rivière ? À qui sont ces yeux jaunes près du fossé ? Un lièvre ? Une moufette ? Un coyote, peut-être ? Mon frère s’est-il mis à pleurer, lui aussi ? Je ne sais pas, je ne sais pas – je vois un peu dans l’obscurité, mais pas très loin.
Ce dont je me souviens, c’est d’un prêtre aux yeux secs vêtu d’une soutane noire qui enlace ma mère éplorée. Sommes-nous allés dans une pièce voisine ? Ou mon père a-t-il été roulé jusqu’à nous ? Je ne sais pas, je ne m’en souviens plus, mais peu importe, il est bien là – mon père, immobile et froid, sur une table métallique. Le prêtre se penche au-dessus de lui, ses fines lèvres bougent et récitent une prière. Une part de moi-même voudrait affirmer qu’il plonge deux doigts dans un petit flacon au large goulot et dessine une croix à l’huile sur le front paternel. Une part de moi-même voudrait affirmer qu’à la lumière des néons de l’hôpital, je vois luire la croix d’huile.
Ce dont je me souviens, c’est de ma mère qui touche mon père, ses mains partout sur ce corps jaune chimique : ses bras maigres comme des bâtons et son visage enflé, son crâne chauve et son torse enfoncé. Ce dont je me souviens, c’est de nous tous, en pleurs, même mon grand-père. Ce dont je me souviens, c’est que tout ceci est trop insoutenable.
Nous partons. Ou bien mon père est emporté. J’ignore comment, mais nous ne sommes plus au même endroit que lui, ou au même endroit que son corps, et nous sommes effondrés sur des chaises d’hôpital en plastique. Nous pleurons encore, plus doucement à présent, nos mains inutiles et aussi étranges que des ailes dans la lumière trop puissante de cette pièce. Nous y restons quelques minutes ou quelques heures. Je ne sais pas. Mais qu’il ait été emporté ou qu’il ait toujours été dans une autre salle, après ces quelques minutes ou ces quelques heures, nous nous levons tous pour aller le voir une dernière fois – même mon petit frère, dont les respirations humides résonnent à présent comme de minuscules cloches chagrines – et je ne me lève pas, je ne quitte pas ma chaise pour les suivre. Je ne vais pas voir mon père. Tous les autres y vont. Pas moi. Je suis triste et apeuré, et ils me laissent ainsi.
Suis-je seul à cet instant ? Il me semble que je suis seul, je me vois seul. Me laissent-ils vraiment dans cette salle anonyme d’hôpital ? Le prêtre reste-t-il avec moi ? Ou une infirmière mince et affairée ? Je ne m’en souviens pas.
Il y a tant de choses dont je ne me souviens pas.
Et une part de moi-même voudrait dire, et alors ? Qu’est-ce que ça signifie, en vérité, de se souvenir ? Si un coyote fait claquer ses crocs jaunes dans la nuit, si une croix d’huile brise et éparpille la lumière, si je suis seul ou non – quelle importance ? La lumière s’est brisée, d’une manière ou d’une autre. Ce coyote n’est sûrement plus que poussière. Mon père est toujours dans le Montana, et n’est plus que poussière. Et moi ? Je ne suis plus ce garçon triste au visage rond. Plus apeuré ni seul, en imaginant que je l’aie été un jour. Et si je ne me suis pas levé pour aller voir mon père, je me dis que ça n’a pas d’importance.
Ou bien, comme un enfant, fais-je semblant ?
Voilà l’histoire : Ma femme et moi rentrons d’une visite chez des amis à Chicago. C’est le soir, nos phares repoussent la pénombre sur cette autoroute plane et droite du Midwest. Je me repose sur le siège passager, le front contre la vitre fraîche. Juste à la sortie de Moline, j’aperçois au-delà d’une clôture le faible clignement de deux yeux jaunes – et en un instant, je ne suis qu’une frêle embarcation à la dérive sur la rivière en crue et boueuse des années en dégel ; en un instant, je ne suis qu’un garçon orphelin de père, le cœur brisé dans les distances intérieures que façonne la solitude ; en un instant, je ne souhaite rien d’autre que de me lever et de revoir mon père. Nous partons sans jamais partir. Nous grandissons sans jamais grandir. Nous pleurons la perte, nous pleurons et pleurons.
Mais parfois, aussi, nous nous souvenons, et nous faisons volte-face pour affronter ce chagrin. Se souvenir est l’inverse de faire semblant, c’est commencer à s’avouer la vérité. Et je sais pourtant – pourquoi mon grand-père, ce doux cow-boy qu’il était, pourquoi portait-il son chapeau à l’intérieur de la maison ? Pourquoi l’onction à ce moment-là, alors que mon père était mort depuis des heures ? – que la mémoire ne suffit jamais. La mémoire tourne et glisse, elle cille dans la pénombre. Comme un trait luisant d’huile, la mémoire trompe et dessine des arcs-en-ciel dans la lumière. C’est dans les flots d’une histoire que le garçon commence à comprendre. Que le garçon devient un homme. Un homme meilleur. À travers les histoires, nous apprenons à vivre comme des êtres humains dans la sombre demeure de nos corps. Car, quoi que l’on fasse, on y est seuls. Et on méprise, à juste titre, cette pénombre solitaire. On tend le bras comme on peut, et on cherche à tâtons une autre main – celle d’une mère, d’un frère, d’une sœur, d’une amante, d’un fils –, on leur offre notre cœur, notre histoire.
Je me souviens encore d’une dernière chose : mon grand-père me prend entre ses bras durs. Il me tire de sous mes couvertures en laine et mon édredon en patchwork. Il me pose, délicatement, au bord du vieux lit superposé militaire que je partage avec mon frère. Il me dit de m’habiller, mais j’ai encore sommeil, je n’ai pas envie de me réveiller ni de m’habiller. J’essaie de me recoucher et de me blottir sous les couvertures. Mon grand-père ne me secoue pas, ne me réprimande pas. Il me prend simplement dans ses bras. “Ton père a besoin de toi, dit-il. Il faut que tu ailles voir ton père.” »

Extraits
« Et encore fatiguée par le labeur agricole de la veille mais nous préparant pourtant le petit déjeuner, ma mère est mère et père et Dieu, et ma sœur avec son maquillage et poster de Jon Bon Jovi en veste de cuir est une adolescente et mon frère aux yeux ensommeillés est un enfant, et je suis un enfant: blondinet et aimé, un garçon que tout émerveille et que tout désoriente, déjà trop grand pour mon jean d’occasion, avide de connaître ce jour nouveau. » p. 48

« Bientôt, je quitterai le Montana, j’irai à l’université — mais c’est comme si j’étais déjà parti. Toute la journée, je rêve et divague, toujours la tête ailleurs, peut-être dans le dernier livre que j’ai lu ou dans un univers lumineux de ma propre invention — si loin que je ne remarque même pas le ciel à l’ouest se teinter d’un noir d’ecchymose, ni les plaies déchiquetées en forme d’éclairs. Un grondement de tonnerre me ramène aussitôt à la réalité. Les premiers grêlons s’abattent et ricochent sur les pierres. » p. 210

« La théodicée, c’est ainsi que l’appellent les croyants: Les interrogations et les explications, les luttes contre ce qu’il faut comprendre comme la justice divine, le fait qu’un Dieu bon et omniscient ait choisi ceci pour certains d’entre nous, et cela pour d’autres, qu’il ait dit: “Je vous donne la vie. À vous, je donne la vie. Et à vous, je donne la douleur.”
Peut-on avoir confiance en un Dieu aussi capricieux et aussi malveillant? Et qu’en est-il alors de nos pères et de nos mères, nos premiers dieux, les plus puissants ? » p. 272

À propos de l’auteur
WILKINS_Joe_©DRJoe Wilkins © Photo DR

Joe Wilkins est né et a grandi au nord des Bull Mountains, dans l’est du Montana. Il est l’auteur de plusieurs recueils de poésie et d’un récit sur son enfance et son adolescence, La montagne et les pères qui paraît en 2022 après son premier roman, Ces Montagnes à jamais. Il vit actuellement avec sa famille dans l’ouest de l’Oregon, où il enseigne à Linfield College.

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La fille de l’ogre

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En deux mots
Après avoir parfait son éducation en France, Flor de Oro retrouve sa république dominicaine natale et son père, le dictateur Trujillo. En débarquant la jeune croit aussi trouver l’amour, mais sa relation ne sera que la première d’une longue série contrôlée par un père intransigeant.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Une vie malmenée et mal menée

Après la trilogie des Déracinés, Catherine Bardon reste fidèle à la République dominicaine en retraçant la vie de Flor de Oro, la fille du dictateur Trujillo. Une biographie qui est d’abord un grand roman!

Un déchirement. Flor de Oro n’a qu’une dizaine d’années lorsque son père, chef de la police de la République dominicaine, décide d’envoyer sa fille dans l’une des plus prestigieuses écoles privées de France, afin de parfaire son éducation. Flor de Oro doit alors quitter Aminta, sa mère, Boule de neige son chien, mais aussi son climat et son décor de rêve pour le froid et les couloirs d’un vaste domaine. Une expérience difficile, mais qui lui permet de découvrir la haute bourgeoisie, parcourir les lieux de villégiature comme Saint-Moritz en Suisse ou Biarritz et de décrocher un diplôme. Pendant ce temps son père va prendre les rênes du pouvoir après un coup d’État quelques temps avant qu’un cyclone ne fasse des milliers de morts et de gros dégâts.
C’est donc un pays très différent et avec un tout autre statut qu’elle retrouve à 17 ans. Dans les flonflons de la fête organisée pour son retour elle va retrouver l’aide de camp qu’elle n’avait pu quitter du regard en débarquant, Porfirio Rubirosa. Mais l’amour peut-il trouver sa place dans un protocole très strict? Après avoir tenu tête à son père, elle finit par le faire céder et a même droit à un mariage grandiose avec le beau séducteur. Mais ce dont elle ne se doute pas, dans sa candeur et sa naïveté, c’est que désormais tous les faits et gestes du couple sont surveillés et rapportés au dictateur.
À l’image de toutes ces rumeurs qui circulent sur la police politique et la chasse aux opposants, elle va pourtant très vite comprendre que son père est un Janus dont la face sombre est impitoyable. Elle comprend alors «que si elle accepte de regarder en face ce qu’est son père, ce qu’il fait à son pays, ce qu’il fait à son peuple, elle sombrera. Elle le sait. Pour survivre, elle doit refouler ces pensées et ces images, les tenir à distance et leur dénier tout pouvoir sur elle.»
Mais ses envies d’émancipation sont balayées d’un revers de manche par «T», comme l’autrice a choisi de désigner le dictateur, qui régnera sans partage pendant trois décennies.
En déroulant la vie sentimentale de Flor de Oro, qui se mariera neuf fois, Catherine Bardon montre combien la cage dorée dans laquelle elle se meut est une prison. Que toute tentative pour s’en échapper est vouée à l’échec, y compris après la mort du tyran.
Sans manichéisme, la romancière nous permet de comprendre toute l’ambivalence de leur relation. Si sa fille a largement profité des largesses de son père, elle a aussi beaucoup souffert de ce statut si particulier. Espionnée en permanence, elle ne pouvait se permettre de faire un pas sans que celui-ci ne soit relaté à son père. Un carcan dont elle tentera bien de se défaire, mais sans succès. Car, comme l’a montré Diane Ducret dans ses ouvrages sur les femmes de dictateurs, ces derniers avaient pour la plupart un rapport très pervers avec leurs épouses et maîtresses. Et si elle n’a pas spécifiquement traité le cas de Trujillo, les déviances sont semblables. C’est Mario Vargas Llosa, avec son roman La fête au bouc, qui retrace les dernières années de Trujillo et son assassinat, qui va souligner combien le dictateur considérait les femmes comme lui appartenant, qu’elles devaient lui être offertes faute de bannissement, de disgrâce, de la perte de tous leurs biens, voire de prison ou d’exil forcé, la tout sans aucune justification. On comprend alors que le combat de de Flor de Oro aura été vain, même si elle n’a jamais cessé de le mener.
Comme l’a souligné Catherine Bardon dans un entretien accordé pour la sortie du roman, raconter la vie de Flor de Oro lui aura aussi permis de rendre hommage aux Dominicains, comme elle l’a fait dans sa saga des Déracinés, car La Fille de l’Ogre «est aussi une allégorie du peuple dominicain pendant la dictature.»

La fille de l’ogre
Catherine Bardon
Éditions Les Escales
Roman
432 p., 00,00 €
EAN 9782365696944
Paru le 18/08/2022

Où?
Le roman est situé principalement en République dominicaine. On y voyage aussi en France, à Paris et plus précisément à Bouffémont, en lisière de Montmorency. Les vacances se déroulent à Saint-Moritz, à Biarritz, sur la Côte d’Azur et en Italie, notamment à Pise et Venise. New York et Berlin sont aussi des étapes dans la vie du personnage principal.

Quand?
L’action se déroule de 1915 à 1978.

Ce qu’en dit l’éditeur
Le bouleversant destin de Flor de Oro Trujillo, la fille d’un des plus sinistres dictateurs que la terre ait porté.
1915. Flor de Oro naît à San Cristóbal, en République dominicaine. Son père, petit truand devenu militaire, ne vise rien moins que la tête de l’État. Il est déterminé à faire de sa fille une femme cultivée et sophistiquée, à la hauteur de sa propre ambition. Elle quitte alors sa famille pour devenir pensionnaire en France, dans le plus chic collège pour jeunes filles du pays.
Quand son père prend le pouvoir, Flor de Oro rentre dans son île et rencontre celui qui deviendra son premier mari, Porfirio Rubirosa, un play-boy au profil trouble, mi gigolo, mi diplomate-espion, qu’elle épouse à dix-sept ans. Mais Trujillo, seul maître après Dieu, entend contrôler la vie de sa fille. Elle doit lui obéir comme tous les Dominicains entièrement soumis au Jefe, ce dictateur sanguinaire.
Marquée par l’emprise de ces deux hommes à l’amour nocif, de mariages en exils, de l’Allemagne nazie aux États-Unis, de grâce en disgrâce, Flor de Oro luttera toute sa vie pour se libérer de leur joug.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Café Powell (Emily Costecalde)


Catherine Bardon présente son nouveau roman La fille de l’ogre © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« San Cristóbal,
République dominicaine
1920
— Flor ! Flor de Oro !
Elle a un prénom délicat et précieux, comme l’enfant qu’elle est.
Fleur d’Or.
C’est son père qui l’a choisi. Sa mère ne sait pas très bien d’où il l’a sorti. Alors elle lui dit qu’il l’a inventé pour elle, juste pour le plaisir de voir fleurir un grand sourire sur le visage de sa fille.
Un prénom inventé, rien que pour elle ! Flor de Oro est rassurée, son Papi l’aime.
— Flor ! Flor de Oro !
Du fond de la cour, sa mère l’appelle. Les petits chiens sont nés.
La bouche pleine de dulce de leche au coco, Flor accourt en sautillant. Un drôle de cloche-pied à trois temps qui la déséquilibre légèrement, presque une claudication. Elle trébuche et manque de s’étaler dans la poussière. Elle se rattrape de justesse. Aminta fait mine de n’avoir rien vu. Cette note dissonante lui arrache un sourire tendre. Ni elle ni son mari n’ont légué à leur fille le sens du rythme. Aminta, cette femme simple et sans grande éducation, adore la danse. Elle pense que c’est ce qui les a rapprochés, T et elle, la main sur la cambrure des reins, les bassins soudés, les corps qui oscillent, s’épousent, un creux pour un plein, les hanches qui balancent, les épaules qui se frôlent en tressautant… Ça et leur jeunesse, ça et leur terre de naissance, San Cristóbal.
Non décidément, sa petite Flor de cinq ans n’a pas le rythme dans la peau. Peut-être que Julia Genoveva, elle, l’aurait eu… peut-être…
Flor de Oro est là, devant sa mère, les joues rougies par sa course, les lèvres coquillage lustrées de sucre, entrouvertes, les yeux interrogateurs. Aminta hoche la tête et chasse avec résolution le fantôme de son aînée. Il ne doit pas peser sur l’enfance de Flor. Jamais.
Aminta prend la main de sa fille et la conduit devant l’abri de la chienne. Gisant sur le flanc dans l’ombre pauvre, les yeux fermés, la bête immobile endure les succions voraces d’un quatuor de chiots qui ressemblent à des rats. Flor se penche, examine attentivement la portée et pointe un index décidé sur une boule noire blottie contre la cuisse de la chienne.
— Celui-là !
La fillette s’accroupit, elle effleure le chiot du bout de ses doigts timides puis retire vivement sa main, la chienne s’est mise à gronder doucement. Fière de son audace, Flor lève des yeux brillants vers le sourire de sa mère.
*
Son Papi est rentré. Une permission. Flor ne le voit que rarement depuis qu’il est devenu élève soldat, guère plus d’une fois tous les deux mois. Il a intégré l’académie militaire de Haina, loin de San Cristóbal, là où les marines américains forment les officiers de la future armée dominicaine. Flor déteste les Américains, un jour elle a jeté des pierres sur une automobile qui passait avec à son bord quatre officiers.
T tapote distraitement le sommet du crâne de sa fille. Ses doigts dansent dans les boucles brunes, regrettant au passage qu’elles ne soient pas plus soyeuses. Interroge la mère. Aminta acquiesce, sage, bonnes notes à l’école. Bien. Flor dit à son père pour le chiot. T se laisse entraîner de mauvaise grâce vers la portée, non sans avoir planté un chapeau de paille sur la tête de sa fille. Il ne faudrait pas que sa peau brunisse au soleil, elle a déjà le teint mat. Sans hésiter, l’enfant lui désigne le chiot. C’est le mien. Il s’appelle Café. Son père grimace. Ce n’est pas le genre de chose qui l’attendrit. Il soupire bruyamment.
— Non, mi amor. Pas celui-là. Il est tout noir, il est mauvais comme tous les noirs. Regarde, il vole déjà le lait des autres.
Accroupie, les coudes sur ses genoux, Flor observe la portée avec attention. Son petit menton commence à trembler, des larmes montent à ses yeux, prêtes à dévaler ses joues. Elle aimait déjà Café. Mais Papi a raison, le noir prend toutes ses aises et piétine le chiot à côté de lui, un petit blanc avec des taches rousses au bout des pattes qui font comme des chaussures. Son père le pointe du doigt :
— Prends plutôt celui-là, il est blanc, tout blanc, et tu vas voir, il va devenir un tiguere si tu t’en occupes bien ! Tu pourras l’appeler Boule de Neige !
Voilà, Papi a décidé. Il a toujours raison, il ne faut pas le contrarier, pas le décevoir. Surtout pas. Une petite fille doit se plier aux décisions de son père, surtout quand c’est un soldat. Son chiot, ce sera Boule de Neige. Flor ne sait pas ce qu’est la neige.

De loin, Aminta a assisté à la scène, impuissante. Inutile de s’interposer. Elle a peur de cet homme, son mari. Il a toujours été autoritaire, colérique, inflexible et violent, et ça ne fait qu’empirer avec cette formation militaire. Autrefois déjà, avec son frère, quand il jouait les cuatreros, puis avec sa bande de voyous des « 42 »… Et plus tard dans la plantation de canne qui l’employait comme garde, il était craint comme la peste par les coupeurs haïtiens pour sa cruauté. Ah ça, il a marqué les mémoires, les dérouillées au nerf de bœuf et à la trique de goyave restent gravées dans les mémoires ! Tout au fond d’elle, Aminta, la fille de bonne famille, a toujours su qu’elle faisait une erreur en épousant ce petit télégraphiste sans éducation qui avait même fait de la prison. Est-ce son côté mauvais garçon ou bon danseur qui l’a fait flancher ? En plus il est infidèle, il ne se cache même pas de ses aventures… Vraiment, quelle erreur ! Enfin sa fille n’a pas à payer les pots cassés. Alors elle endure, Aminta. Pour Flor de Oro, elle serre les dents bravement et prépare une malteada à son mari.
Maintenant que la question du chiot est réglée et que Papi est content, Flor espère qu’il va lui nouer des rubans dans les cheveux en l’appelant mi princesa. Ou lui donner la ceinture de son uniforme à laver dans la rivière. Ou encore mieux, qu’il va la faire danser. Elle tournicote autour de lui tandis qu’il sirote sa boisson, le regard plein d’espoir en se dandinant d’un pied sur l’autre. T a compris. Aujourd’hui il est de bonne humeur. Il pose son verre, déclame quelques vers de sa voix haut perchée sous l’œil admiratif de sa fille et se met à fredonner un air à la mode.
D’un doigt délicat, il replace une mèche rebelle derrière l’oreille de Flor, puis il la soulève comme une plume et pose ses petits pieds chaussés de toile sur ses bottes de cuir avant de commencer à marquer les trois temps du merengue. Ils tournent ensemble, il ne la lâche pas. Baila mi’jita ¡ baila, mueve la cadera ! Comme c’est amusant. C’est l’unique jeu que Papi lui accorde, alors Flor se déhanche avec délectation, les yeux extasiés levés vers le visage de son père. Papi s’arrête soudain, il en a assez de la faire tourner. Flor se retrouve bras ballants, les deux talons sur le sol. Papi tape des pieds par terre pour enlever la poussière de ses bottes et lui tourne le dos sans un mot. Puis se ravisant, il fait un pas vers Flor, plonge la main dans sa poche et lui tend une pièce de 5 pesos, pour t’acheter un jouet, et un bout de canne qu’il épluche. Oh merci Papi ! Flor commence à suçoter le morceau, le sucre coule dans sa gorge. Que c’est bon ! Aujourd’hui, c’est vraiment un beau jour.
*
Dans l’enfance de Flor, il y a le fantôme.
Cette absence jamais dite. Ce vide intangible, ce manque qu’elle lit parfois dans le regard de sa mère lorsqu’il s’égare, dans certains de ses gestes, cette main qu’elle laisse soudain retomber, comme ça, sans raison, ce soupir qu’elle réprime. Flor ne sait pas sa sœur morte d’une fièvre tropicale, l’enfant envolée avant d’avoir atteint sa première année. Elle ne sait pas le trou béant dans le cœur d’Aminta, le dépit et la colère de son père qui n’a pas réussi, malgré une longue chevauchée de nuit sur une vieille carne, à ramener le docteur assez vite. Le rio Haina était en crue et il avait lutté durant des heures contre le courant et la pluie. À son retour, sa fille était morte. Il s’était juré ce jour-là de construire un pont au-dessus de ce maudit fleuve.
Flor ne sait pas qu’elle est la compensation de l’ange perdu, l’enfant de remplacement. Mais, instinctivement, elle perçoit cet espace trop grand pour elle qu’on lui demande de remplir. Alors elle fait de son mieux. Elle s’applique. À l’école, au catéchisme, à la maison. Elle se fait légère, jamais grave, jamais triste, elle sent qu’elle n’en a pas le droit.

Dans l’enfance de Flor il y a le grand absent, son père dont l’ascension militaire et politique est fulgurante. Impérieux, autoritaire, exigeant. Il n’a pas de temps à lui consacrer. Parfois, bien qu’elle ne soit pas le fils qu’il désirait, il se laisse attendrir l’espace d’un instant par cette petite fille si facile et si joyeuse, un peu timide, un peu sauvageonne, qui l’adore littéralement et qui craint en permanence de le décevoir. Il se laisse attendrir par ce grand sourire innocent qui éclaire magnifiquement le petit visage hâlé. Mais cela ne dure jamais. Tant de choses plus importantes l’appellent.

Dans l’enfance de Flor, il y a cette tache originelle. Dont elle ne pourra jamais se laver. Celle qui explique peut-être tout.
C’est une goutte.
Une goutte de sang noir. Haïtien. Celle dont on ne parle pas. Celle qui fait si honte à son père. Celle qui amènera plus tard le Jefe, qui prétend à un lignage aristocratique, à se poudrer de blanc, à se tartiner le visage du fond de teint des pierrots. Celle que trahissent les cheveux si indisciplinés de Flor et son teint qui n’est pas d’albâtre. Elle lui vient de loin, cette goutte. D’un arrière-arrière-grand-père, son aïeul maternel à lui, un officier haïtien, Joseph Chevallier, arrivé dans le pays quand il s’appelait Dominicana. Une ascendance inavouable, qu’il faut taire à tout prix. Mais, plus on cherche à l’oublier, plus elle éclot en Flor tandis qu’elle grandit, plus elle devient criante, cette goutte de sang.
Peut-être que Julia Genoveva ne l’avait pas, elle. Peut-être que c’était un bébé parfait. C’est pour ça que Papi et Mami la regardent avec pitié et ne l’aiment pas beaucoup, car elle, Flor de Oro, n’est pas parfaite.
Cette goutte de sang qui la hantera toute sa vie…

Saint-Domingue
Juin 1924
C’est un cataclysme dans sa vie d’enfant déjà bien chahutée par la carrière militaire de son père qui est en train de gravir rapidement les échelons de la hiérarchie galonnée. T a assisté avec soulagement au départ des derniers marines. Ce jour-là, il a emmené Flor au port de Saint-Domingue et lui a soufflé à l’oreille « Enfin ! » tandis que les bateaux de guerre prenaient le large. Puis pour fêter cette libération, il lui a offert une glace.
Maintenant que les Yanquis ont quitté le territoire, T vise tout simplement le sommet, la tête de l’armée à venir. Rien ni personne ne l’arrêtera ni ne se mettra en travers de son chemin.
Depuis plusieurs années, Flor de Oro ne voit plus son Papi qu’épisodiquement. Le couple de ses parents se délite à la même vitesse que se consolide l’ascension de T. Un véritable fiasco. Aminta a refusé de suivre son mari de garnison en garnison et il a quasiment déserté la maison familiale. Flor et sa mère vivent seules à San Cristóbal.

Ce dimanche, Papi a promis de venir. Levée de bon matin, cheveux soigneusement tressés, robe blanche à volants amidonnée et souliers noirs cirés, Flor l’attend fébrilement. Le soleil monte lentement dans le ciel, arrivent les heures chaudes et toujours rien. Dans la maison, la touffeur est accablante. Flor sort sous l’auvent. Elle voudrait bien jouer avec Boule de Neige, mais Aminta la rabroue. « Tu vas te salir, tu ne voudrais pas mécontenter ton père ? » Alors Flor attend, sagement assise dans la mecedora. Aminta se résout à servir le déjeuner, la table est dressée pour trois. Flor n’a pas faim, elle dépiaute sa cuisse de poulet du bout de sa fourchette. D’habitude c’est son morceau préféré, mais aujourd’hui elle ne peut rien avaler, même pas le concon que sa mère a soigneusement raclé au fond de la gamelle pour elle. Flor lève des yeux confus sur le visage de sa mère. Elle remarque les coins de sa bouche affaissés, encadrés des rides amères de la déception. Les larmes montent mais elle se retient, Mami a l’air si désemparée… Les heures de l’après-midi s’étirent. Flor somnole, tassée au fond de la chaise à bascule. Finalement, Aminta décide que c’est assez :
— Il ne viendra pas. Il aura eu un empêchement, il est tellement occupé, ce n’est pas de sa faute.
Pourtant elle sait, Aminta, que c’est de sa faute, qu’un père ne doit pas faire une promesse vaine à un enfant, que la blessure de Flor de Oro est profonde. Avec un feint enthousiasme, elle aide Flor à troquer sa jolie robe contre une jupe de toile qu’elle a cousue elle-même, car en plus d’être une bonne cuisinière et une femme qui tient sa maison impeccablement, Aminta est une couturière hors pair. La petite fille court retrouver Boule de Neige pour enfouir son chagrin dans la fourrure poussiéreuse du cabot.
*
Son père a des maîtresses. Comme sa maîtresse à l’école ? Flor s’interroge. C’est ce que crie Mami. Et de plus en plus violemment. Flor les entend quand ils se disputent. « J’ai autre chose à faire que de supporter des jérémiades de bonne femme. – sin vergüenza, mujeriego… Tu m’humilies, tu me déshonores. Tu n’as jamais fait que ça, m’humilier. – Et toi, tu n’arrêtes pas de te plaindre. Tu devrais plutôt être fière de moi… »
Fière… Aminta ricane.

Quand le divorce est prononcé, quand Aminta se retrouve seule avec 100 pesos de pension mensuelle pour élever Flor, elle se résigne. La petite Flor est dévastée. Ce qui arrive, elle ne savait pas que ça pouvait exister. Papi et Mami vont vivre séparément pour toujours, dans deux maisons différentes. Peut-être n’a-t-elle pas été assez gentille, pas assez bonne élève, pas assez obéissante, et Papi s’est lassé d’elle ? Peut-être ne viendra-t-il plus jamais ? Sa joie de vivre s’est évaporée, la petite fille joyeuse devient taciturne, son sourire s’efface et laisse place à une moue triste. La culpabilité a un goût amer.
*
Ce jour-là, T est venu les voir. Il a troqué son uniforme pour un costume de ville et, malgré la poussière de la piste, ses chaussures noires brillent comme un miroir. Il est si élégant. Aminta se tient en retrait, dans l’encoignure de la porte, elle a ôté son tablier et lisse sa robe du plat de la main, regrettant de ne pas avoir mieux coiffé ses cheveux. Assis dans un fauteuil, son père fait signe à Flor d’approcher. Son petit visage tendre est au niveau de celui, dur, du capitaine. Du haut de ses neuf ans, Flor se dit que tout est réparé, que tout va redevenir comme avant. Elle exulte et ne peut réprimer un sourire victorieux. Elle jette ses petits bras maigres autour du cou de son père. Mais elle déchante vite. Papi attrape ses menottes et les maintient fermement sur ses genoux. Il fronce le sourcil, sévère, et la regarde droit dans les yeux :
— J’espère que tu sauras te montrer à la hauteur des espérances que je mets en toi et des sacrifices que j’accepte pour ton éducation. Tu vas partir étudier en France, annonce-t-il solennellement.
Mise devant le fait accompli, Aminta se tord les mains. Flor est trop jeune. L’école de San Cristóbal est très bien. C’est une dépense tout à fait inutile. Jamais elles n’ont été séparées. Flor de Oro a besoin de sa maman. Car lui, eh bien lui, il n’est jamais là… Déjà Aminta regrette ses dernières paroles.
Mais lui, visage impassible, balaie ces arguments d’un haussement d’épaules :
— Je suis un homme important désormais. Un jour prochain, je dirigerai ce pays. Ma fille doit recevoir la meilleure éducation qui soit. Ici elle n’apprend rien et tu la gâtes trop, Aminta. Ça va l’endurcir, lui ouvrir des horizons, lui donner un vernis. C’est nécessaire car bientôt Flor de Oro aura un rang à tenir !
Un rang ? Quel rang ? Et pourquoi si loin ? Pourquoi la France ?
Parce que c’est la vieille Europe. Beaucoup plus classe que l’Amérique. Parce que c’est là-bas que les Dominicains de l’élite sont éduqués. Parce que T se targue d’avoir des ancêtres français, il ne faut pas l’oublier.
Pas français, haïtiens, se récrie Aminta en silence. Ça fait une belle différence. Mais elle se mord la joue et ne dit rien. Car que pèsent les états d’âme d’une mère et d’une enfant au regard du destin que T est en train de se forger ?

Flor de Oro, en plein désarroi, baisse la tête, agnelle sacrifiée sur l’autel de l’orgueil paternel. Elle comprend qu’elle n’a d’autre choix que de partir, si elle veut que son père l’aime.
Pourtant, à sa façon, il l’aime. Elle est sa seule enfant. T chasse le souvenir douloureux de l’aînée, ce bébé qu’il n’a pu sauver, et de son piteux retour dans sa case misérable. Et Flor de Oro a ce petit quelque chose, une espièglerie, une fantaisie, qui indiciblement le séduit. Pour un peu, T se laisserait attendrir.
Flor lève sur son père ses grands yeux bruns noyés de larmes et murmure dans un souffle :
— Je serai une bonne élève, je te promets Papi, j’aurai de très bonnes notes. Tu seras fier de moi.
— Les meilleures notes, tu dois avoir les meilleures.
Le cœur de Flor bat comme un colibri dans sa poitrine. T pose une main sur la tête de sa fille et caresse ses cheveux frisés. Flor ferme les yeux. Le poids de la main de Papi sur sa tête. Un adoubement. Elle se sent gonflée d’un immense espoir et prête à tout affronter. Pour lui. Pour Papi.
*
Puisque les dés sont jetés, Aminta n’a pas d’autre choix que de consoler et d’encourager sa fille. Car, malgré la promesse faite à son père, Flor renâcle à partir. Sa mère a beau lui brosser un tableau idyllique de la France, des amies qu’elle se fera, des langues étrangères qu’elle apprendra, de la jeune fille élégante qu’elle deviendra, Flor secoue la tête, tempête, trépigne, supplie. Non, elle ne veut pas quitter l’île. Ni sa maman. Ni ses amies. Ni ses cousins. Et puis il y a Boule de Neige.
Mais T a décidé et il n’y a pas d’échappatoire.
Aminta a deux semaines pour boucler les malles de Flor.
Dernière formalité avant le départ. Pour intégrer le pensionnat de Bouffémont, Flor doit être baptisée en catastrophe. Après la mort de son aînée, T, braqué contre l’Église, avait refusé son baptême au grand dam d’Aminta. Il choisit un de ses proches, le docteur Jose Mejia, comme parrain, sa marraine est une cousine d’Aminta. Flor voudrait creuser un trou dans le sable et s’y enterrer, tant elle a honte de marcher vers les fonts baptismaux à son âge.
*
C’est une petite fille courageuse qui embarque sur le steamer au port de Saint-Domingue. Le ventre noué, elle retient vaillamment ses larmes. Elle a revêtu une jolie tenue de voyage – une robe de velours bleu avec une veste assortie –, bien trop chaude pour la saison. Sa mère l’a mise en garde, là-bas il fait froid. Ses chaussures neuves à barrette lui serrent les pieds et la font souffrir. Ses cheveux tirés en arrière, lissés, dégagent son visage menu au front bombé. Elle rate une marche en montant la passerelle, trébuche et se rattrape avec maladresse à la rambarde. Elle lève les yeux sur le bateau. Il est immense, elle n’en a jamais vu de si grand. Pour la première fois, dans cet univers qu’elle entrevoit sans limites, Flor se sent minuscule. Soudain la corne résonne, effrayant les goélands qui s’éloignent en criaillant. La coupée est retirée et un grand froid s’empare d’elle. Flor frissonne malgré sa lourde veste de velours. Le bateau appareille. Il s’écarte lentement du quai et c’est un arrachement douloureux. Flor a peur mais elle réussit à produire un sourire approximatif et lève la tête vers l’homme qui l’accompagne. Une main cramponnée à la rambarde, elle agite frénétiquement l’autre vers la terre qui la congédie.
Elle voyagera pendant dix longues journées de mer infinie sous la responsabilité d’un secrétaire d’ambassade qui rejoint son poste à la légation parisienne. Elle disposera de sa propre cabine. Comme une princesse. Sa tête dépassant à peine du bastingage, la princesse sourit bravement, pour sa mère, de ce sourire large et franc qui illumine son visage et découvre toutes ses dents, ce sourire qui émeut tant Aminta, et même T, parfois.
Plantée sur le quai qui s’éloigne lentement dans la lumière déclinante du soleil couchant, petite silhouette qui va bientôt disparaître, Mami agite le bras. Le mouchoir blanc des adieux volette doucement.
Son père n’est pas venu lui dire au revoir. Trop occupé. Il est passé l’embrasser la veille au soir en coup de vent en lui faisant promettre une fois de plus qu’elle obtiendra les meilleurs résultats de sa classe. Promis, Papi.
À côté de l’enfant si frêle, se découpe la silhouette nette de l’homme chargé de veiller sur elle. Il accomplira sa tâche avec dévotion. Il admire tant le père, cet homme qui s’est fait à la force du poignet, cet homme à la main de fer qui dirige désormais la police nationale qu’il est en train de réformer pour en faire une armée, avec le consentement du vieux président Vásquez.
Le paquebot n’est plus qu’une petite tache sombre à l’horizon signalée par un panache de fumée grise qui se dissout dans le ciel.
Aminta quitte le quai d’un pas lourd.
Flor de Oro est partie.
*
Dans la solitude de sa cabine, Flor a le cœur serré. Elle oscille entre l’appréhension et l’excitation, elle fait un long voyage comme une grande, elle va rencontrer de nouvelles amies, Mami l’a promis. Et puis le monsieur qui l’accompagne est très gentil, il l’appelle Señorita Flor de Oro et la vouvoie. Comme une dame. Sa petite poitrine se gonfle de fierté. Pourtant, les larmes s’annoncent. Flor tente de les retenir. Elle pense à Boule de Neige et la digue rompt. Le flot inonde ses joues. Alors elle attrape Rosita, la poupée que Mami lui a cousue dans des chiffons. Elle a remplacé la première Rosita, celle en feuilles de canne, celle du temps de la plantation de San Cristóbal, tombée en poussière depuis longtemps. Flor serre Rosita dans ses bras, embrasse ses cheveux de laine et lui confie un secret. Elles partent ensemble dans un pays merveilleux, elles vont vivre dans un château, au milieu d’une grande forêt, avec des princesses et peut-être même des fées. Flor de Oro sait qu’elle est trop grande pour ça, son père le lui a interdit, mais elle enfonce résolument son pouce dans sa bouche en fredonnant pour bercer Rosita.

Cette déchirure, cette séparation signifient la fin de son enfance, cette solitude signifie les prémices de la douleur, la douleur qui se taira parfois, gommée par des bonheurs éphémères, la douleur qui plus jamais ne la quittera.

Bouffémont
Septembre 1924
C’est une recommandation de l’ambassadeur en poste à Paris. T a été catégorique, il veut la meilleure école pour Flor. La meilleure, internationale, laïque, surtout pas religieuse.
Le collège féminin de Bouffémont, qui vient tout juste d’ouvrir ses portes en lisière de la forêt de Montmorency, est sans aucun doute celui qu’il faut à la fille de T. Extrêmement sélective, extrêmement chère, cette école de prestige se targue de n’accueillir que des jeunes filles appartenant à l’élite de la société française et internationale. À l’instar des grands collèges anglais et américains, l’institution propose une formation complète, cours et travaux personnels, activités artistiques, sports et loisirs. De la maternelle au baccalauréat, on y délivre, avec des méthodes modernes, une solide éducation morale, intellectuelle et physique, qui prépare ces demoiselles à tenir et leur rang et leur maison. Et pour les plus ambitieuses, un métier, peut-être. Mais ça, c’est la cerise sur le gâteau. Virgile, Homère et Rousseau le matin, du golf ou de l’équitation l’après-midi, un concert classique le soir, tout ce à quoi T n’a jamais eu accès. Il n’a pas sourcillé devant le montant exorbitant des frais de scolarité. Deux mille cinq cents francs par trimestre.
*
La large allée traverse un immense parc planté d’arbres séculaires. Minuscule sur la banquette arrière de la limousine, le visage collé à la vitre, bouche bée, Flor est inquiète. Ça ne ressemble pas à une école. Pas du tout. On dirait plutôt une sorte de château, comme ceux des histoires que lui racontait Mami. Tout à coup ça lui fait peur. Tout est grand, démesuré même. Le chauffeur arrête la voiture sous le regard d’un couple de lions couchés en pierre blanche. Un escalier surmonté de tourelles donne accès à un bâtiment cerné d’une enfilade de colonnes dominant un parterre de fleurs. Ça n’est pas possible. Le chauffeur s’est trompé. « Vous êtes arrivée, señorita. » Flor avale avec difficulté la boule qui s’est formée dans sa gorge. C’est donc bien sa nouvelle école.

Une jeune femme en tailleur anthracite strict la conduit jusqu’au bureau de la directrice, tandis que le chauffeur décharge ses malles. Quand il lui fait ses adieux, Flor retient ses larmes. Maintenant elle est toute seule. Pour de bon. Elle se rend compte trop tard qu’elle a oublié de lui glisser le pourboire préparé par la femme de l’ambassadeur et elle se sent fautive. Que va-t-il penser d’elle ? Pourvu qu’on ne le rapporte pas à son père.

Madame Pichon, Henriette Pichon, la directrice fondatrice de l’institut, est émue par cette fillette au visage pétri d’angoisse qui ne parle que cinq mots de français. Bonjour, oui Madame, merci beaucoup. Elle est presque gênée, Henriette, par la détresse qu’elle sent prête à submerger l’enfant, si jeune, si fluette, si timide. Alors elle essaie de la mettre à l’aise, elle hésite, puis, au diable les convenances, elle lui prend la main fermement en riant. Allons-y.
— À Bouffémont, nous accueillons quelque trois cents élèves. Il y a trois bâtiments, le Palais scolaire, le Castel-sous-Bois et le manoir de Longpré qui abritent les chambres individuelles. C’est là que vous êtes logée, annonce Madame Pichon en ouvrant une porte.
Flor entre dans sa chambre, une vaste pièce précédée d’une alcôve avec un sofa. Un grand lit, un lit de parents, pense Flor, une armoire, un bureau, des étagères, deux fauteuils, un cabinet de toilette. De hautes fenêtres aux tentures sombres ouvrent sur le parc. C’est immense, lumineux et élégant. Flor s’approche de la fenêtre. Elle examine les rideaux, les palpe, ils sont épais, d’une incertaine couleur marron, apprécie la vue, un univers pâle, blanc et gris avec quelques nuances de vert, loin des couleurs éclatantes de son île. Elle se demande où elle va faire dormir Rosita.
Henriette Pichon l’entraîne déjà vers le Palais scolaire et ses « équipements », tout en lui martelant le credo de Bouffémont dans un espagnol impeccable : « Savoir, intelligence, distinction, beauté physique et morale. » Flor craint de ne pas être à la hauteur. La directrice précise : « Cet établissement a été construit selon les plans de Maurice Boutterin, architecte en chef du gouvernement et grand prix de Rome en 1909. » Flor sent qu’elle doit apprécier, alors elle approuve d’un hochement de la tête énergique.
« Il comprend dix-neuf salles de cours, une magnifique bibliothèque de vingt-mille ouvrages, un laboratoire pour les travaux pratiques de sciences, une salle de couture, une salle de lavage et repassage, de nombreuses salles à doubles parois pour les études musicales, neuf terrasses pour le repos, un cabinet médical, un cabinet de dentiste, un salon de coiffure, des salles de gymnastique, une salle de théâtre et, luxe suprême, une piscine intérieure d’eau chaude de 300 mètres carrés. »
Après cette énumération digne du meilleur guide touristique, Madame Pichon reprend son souffle… pour enchaîner aussitôt :
« Dix kilomètres d’allées pour vous promener, poursuit-elle, voilà le grand bassin, alimenté d’eau courante, vous pourrez vous y baigner, jeune fille. » Flor frissonne rien qu’à cette idée. Pour l’enfant des tropiques, ici il fait si froid. Exactement comme l’avait dit Mami. « Et l’étang pour faire du canoë, et les courts de tennis, et le terrain de golf, et les écuries… »
Madame Pichon n’en finit pas d’énumérer tout ce qui va faire de la nouvelle vie de Flor un enchantement. La petite fille a le tournis. Ce qu’elle comprend, c’est que c’est immense, elle va s’y perdre, c’est sûr. Ce qu’elle souhaite, c’est regagner cette chambre qui est désormais la sienne, déballer ses affaires et câliner Rosita.
*
C’est l’heure du déjeuner et Flor est conduite à la salle à manger. Elle s’installe à une table à côté d’autres petites filles déjà engagées dans une conversation animée. Flor ne comprend pas un mot de ce qu’elles disent, alors elle se perd dans la contemplation des vitraux multicolores de la coupole que la lumière fait miroiter comme des diamants.
La journée se passe en installation, présentations et jeux. Flor n’a rencontré qu’une seule autre élève qui parle espagnol, Celia, une Argentine dont le père fait de la politique, un peu comme le sien. Ça leur fait deux points communs. Comme elles n’ont guère le choix, elles passent une bonne partie de l’après-midi ensemble et dînent côte à côte.
Ce premier soir, Flor peine à s’endormir, perdue dans son lit trop grand. Pelotonnée en chien de fusil, elle presse Rosita contre son visage et, dans le tissu de la robe, dans la laine des cheveux, elle respire ce qui subsiste des effluves de son île.

Bouffémont
1924-1927
Les premiers jours ne se passent pas très bien.
Bouffémont, c’est un univers exclusivement féminin à l’exception du jardinier et des hommes de service que les élèves n’aperçoivent que rarement. Le monde extérieur a perdu de sa réalité. La musique de sa langue, les contes de l’enfance, la morsure du soleil, la douceur de la mer, la voix de sa mère, le goût sucré des mangues, les colères de son père, Flor a perdu tous ses repères, tout ce qui faisait d’elle une petite fille heureuse. Ici, le ciel est si gris, le soleil est si pâle, les couleurs des arbres si ternes. Et puis elle a froid, elle a froid tout le temps. Elle n’arrive pas à se réchauffer. Flor ne pensait pas qu’on pouvait avoir si froid. Il fait froid dans les galeries pour accéder aux salles de classe, il fait froid dans l’immense salle à manger, il fait froid dans l’église de Bouffémont où elle suit l’office religieux et dans le gymnase où elle court en short. Elle se réfugie dans la bibliothèque au premier étage et se pelotonne contre les radiateurs installés près des tables.

Pourquoi l’a-t-on envoyée si loin de tout ce qu’elle connaît ?
Mami lui manque. Son sourire indulgent, la chaleur de ses bras, l’odeur de jasmin de son cou, son sancocho si délicieux, la ronde qu’elles dansaient dans le jardin au retour de l’école, son baiser du soir, sueña con los angelitos mi’jita… Même quand Mami lui tirait les cheveux pour les démêler ou quand elle la forçait à terminer son assiette de mangú, même ça, ça lui manque.
Papi aussi lui manque. Et Boule de Neige. Le chagrin est si violent que parfois Flor pleure le soir, quand elle est seule dans sa grande chambre. Elle s’est remise à sucer son pouce comme un bébé. Ça fait une grosse bosse dure sur sa phalange, une excroissance blanchâtre qu’elle tente de cacher aux autres. C’est laid, elle le sait, mais elle ne peut pas s’en empêcher. Heureusement que Papi ne voit pas ça.
*
Contrairement à ce que lui avait vanté sa mère, sa mère qui n’a jamais mis les pieds à Bouffémont, sa mère qui n’a jamais quitté l’île, ce n’est pas facile de se faire des amies ici. Pas du tout.
Flor est loin d’être la plus populaire des pensionnaires. Petite, maigre, cheveux frisés, des jambes comme des pattes de héron… Sa goutte de sang noir la dessert, elle vient d’un pays si petit qu’on ne sait même pas le placer sur le planisphère, on n’a jamais lu le nom de son père dans les journaux. Et puis, il suffit de voir sa garde-robe pour comprendre qu’elle ne sait rien de la mode. Et qu’elle n’a sans doute guère d’argent. Flor se sent inexistante, presque invisible parmi cet aréopage de demoiselles bien mieux nées qu’elle, filles d’industriels, riches héritières, aristocrates, altesses.
Car à Bouffémont, il y a de véritables princesses, pas comme elle quand elle jouait à la reine avec ses cousines. En vrai. Illana est russe, Maryam et Zana viennent d’Iran, un très grand pays qu’elles montrent dans l’atlas de la bibliothèque. Alors Flor cherche son île, avec l’aide de Mme Ponsard, la bibliothécaire. Elle pointe de son index une tache verte au milieu du bleu, voilà, c’est là. Maryam fait une petite moue, Zana fronce son nez busqué et lâche d’un ton ironique « mais c’est minuscule », tandis que sa sœur ajoute, légèrement méprisante, « c’est pour ça qu’on en a jamais entendu parler ».
Flor est vexée. Elle riposte : « D’abord ce n’est pas minuscule et ensuite c’est très joli, vous n’imaginez pas comme c’est joli », ajoute-t-elle avec un air qu’elle espère mystérieux.
Et puis, d’un coup, elle trouve la réplique qui cloue le bec aux princesses. C’est Jules César qu’elle vient d’étudier en latin (le latin, elle déteste ça) qui la lui souffle : « Mieux vaut être le premier dans son village que le second à Rome. »
Eh bien c’est fait, Flor vient de s’aliéner le duo de princesses iraniennes.
*
Flor fait connaissance avec l’automne puis avec l’hiver. Elle ramasse des châtaignes, elle rentre avec les ongles noirs de terre qu’il lui faut brosser soigneusement. Elle découvre des odeurs nouvelles, celle des feuilles mortes pourrissant dans la terre humide, celle des champignons, celle des rubans de brume qui flottent dans la forêt. Et la neige. C’est un éblouissement. Maintenant elle comprend pourquoi son chien s’appelle Boule de Neige, elle pourra le raconter à Mami. En attendant elle le confie à Rosita. Qui va mal. La bourre de coton sort par des trous dans le tissu. Pendant l’atelier de couture, Flor répare sa poupée de chiffon. Elle coud de jolis boutons pour ses yeux. Elle est très fière du résultat.
*
Yulissa. Flor s’est inventé une confidente. Bien sûr, elle est trop grande pour croire vraiment à son existence, mais elle est aussi trop petite pour ne pas en éprouver le besoin. Chaque soir elle retrouve Yulissa sous ses draps, c’est son amie secrète, elle lui raconte tout, elle pouffe avec elle dans l’abri douillet, se moque de ses compagnes qui la regardent de haut. Les princesses surtout, avec leur nez crochu, leurs grands yeux noirs qui tombent sur le côté, leurs petites moues dédaigneuses. Elle lui parle de son prince charmant. Et de son Papi, surtout de son Papi, elle espère tant qu’il aura changé quand elle rentrera, qu’il aura un peu de temps pour elle, qu’il sera fier d’elle, enfin. Parfois elle rêve d’un autre père. Comme une très jeune enfant, elle rêve que ses parents ne sont pas ses parents. Que son père n’est pas son père. Les autres rêvent d’un père plus riche, plus important. Elle, elle rêve d’un père moins riche, moins important, discret, affectueux. Puis elle arrête de rêver car elle se sent déloyale envers Mami. Alors elle s’agenouille sur le sol, au bord de son lit trop grand, joint ses mains sous son menton et elle demande à Jésus de protéger son Papi, sa Mami et de faire pousser sa poitrine.
Flor s’enferme dans le cocon de cet univers-là. Yulissa et Rosita.
*
Flor doit se montrer digne de son père. Alors elle serre les dents et se force à sourire, tout le temps, à en avoir l’air bête.
C’est une toute petite fille, elle est petite par l’âge, petite par la taille, petite par la maturité. Elle, qui a toujours été entourée, se retrouve seule dans un monde inconnu dont elle ne possède pas les règles. Elle n’a guère le goût des études, elle la petite sauvageonne habituée à courir la campagne, à nager, à jouer avec les animaux, à pêcher, mais elle s’accroche de toute la force de ses neuf ans. Elle s’efforce avec une bonne volonté désarmante de trouver ses marques, de comprendre les codes de l’institution. Elle a promis d’être une élève modèle et de rapporter le meilleur bulletin. Il ne faut pas décevoir Papi, à aucun prix. Elle est bien décidée à apprendre le français au plus vite et aussi l’anglais. Elle n’a d’ailleurs pas le choix si elle veut avoir des amies.

Flor, qui a un caractère enjoué, essaie de se montrer brave. Peu à peu, avec l’innocence de ses neuf ans, elle se fait des amies. Mais c’est difficile et douloureux. Les autres voient leur famille souvent. Elle, sa famille est à dix jours de bateau.
Les fins de semaine sont solitaires, un long tunnel terne jusqu’au lundi matin. Elles ne sont qu’une poignée de pensionnaires à rester dans l’école vidée de toute vie. Elles ont pour elles l’étang, le terrain de golf, mais pas les écuries car les palefreniers sont en congé. Il y a la messe du dimanche matin, les repas où le moindre mot résonne lugubrement dans la salle à manger désertée, les jeux où l’on se force, les longues séances de lecture. Et l’ennui. Les heures sont une matière molle, un engourdissement des sens. Flor les traverse le plus souvent enfermée dans sa chambre, un livre ouvert retourné sur les genoux, pour tromper la surveillante. Elle rêvasse, s’envole et rejoint sa mère et ses cousines. Elle retrouve l’île, ses parfums, ses couleurs, sa chaleur, la brûlure du soleil sur sa peau, le goût du sel sur ses lèvres. En y pensant très fort, elle y est presque. Elle se complaît dans cette errance mélancolique, puis, reprenant pied, elle se fustige : Papi ne serait pas content. Alors elle reprend sa lecture.
*
Flor vit dans un décor princier à l’élégance Arts déco. En secret, elle a baptisé son immense chambre « ses appartements ». Cette démesure, ce luxe imprègnent son imaginaire d’enfant. Peu à peu elle laisse tomber Yulissa. Avec ses nouvelles amies, elles ont formé un club, « Les filles du bout du monde. » Blotties les unes contre les autres, elles se racontent des histoires de loups-garous et de sorcières. Il y a aussi des princes charmants. Très beaux, très courageux, avec des uniformes blancs à boutons dorés, chevauchant de puissants destriers.
*
Certains vendredis soir, Flor prend l’autocar privé de l’école jusqu’au terminus de la porte de Chaillot où un chauffeur en livrée l’attend au volant d’une limousine. Quand elles l’ont appris, les princesses ont commencé à la regarder autrement. Direction les appartements de l’ambassadeur. Flor n’aime pas trop ça, mais au moins elle y retrouve les accents de sa langue maternelle, cette façon d’estropier le castillan qui n’appartient qu’aux Dominicains. Et il y a les enfants qu’elle envie d’avoir leur maman et leur papa avec eux. Et cette grande chambre impersonnelle et ces repas protocolaires. Merci Madame, merci Monsieur, petite révérence. Les couverts à poisson. La goutte de porto qu’elle aime bien, le vin dans lequel on lui permet de mouiller ses lèvres, il faut bien faire son éducation, les nappes immaculées, les domestiques, le pourboire qu’elle glisse dans leur main au moment de regagner Bouffémont. Toutes ces petites choses qu’on lui apprend pour faire d’elle une demoiselle du grand monde.

Chaque vendredi, un chauffeur vient chercher Mathilde de Cadeville, la fille d’un duc breton, et la ramène le lundi. Flor est invitée chez elle. Mathilde habite dans une maison encore plus belle que Bouffémont, avec un parc. Flor s’applique à se tenir à table comme on le lui a appris chez l’ambassadeur. Elle ne fait presque aucune faute. Le duc tord le nez sans se cacher. « Elle est gentille, mais elle vient du peuple. C’est la fille d’un de ces militaires de pacotille… une république bananière… » Les mots s’échappent par la porte du fumoir de l’immense demeure, là où se sont réunis les messieurs après le dîner. Parlent-ils d’elle ? Flor se demande ce que cela veut dire. Il y a des bananes chez elle et son père est militaire, mais la pacotille, c’est quoi ? Et la république des bananes ? Dans le couloir Flor croise la mère de Mathilde qui lui sourit avec indulgence. « Retourne dans la salle de jeux. »

C’est embêtant, Flor ne peut pas rendre les invitations, elle ne peut tout de même pas convier ses nouvelles amies chez l’ambassadeur. Surprise, pour son anniversaire l’ambassadrice organise un goûter. « Invite tes amies, autant que tu veux. » Elles sont une dizaine à fêter son cumpleaños. « C’est clinquant » lui glisse en aparté Mathilde qui détaille le décor de l’appartement avec une petite moue réprobatrice.
*
Flor n’a personne avec qui partager ce qui la préoccupe, l’absence de seins, et ce qui la transforme, l’apparition des poils, du premier sang. Quand elle a senti son ventre se contracter, une sensation différente de toutes les douleurs qu’elle avait déjà connues, elle s’est roulée en boule sur son lit en poussant un petit gémissement. Quelque chose qu’elle n’avait pas digéré ? Personne ne lui a expliqué. Elle n’a pas la moindre idée de ce qui lui arrive. Une douleur violente lui déchire les entrailles et sa culotte tachée de sang l’épouvante. Elle se résout à consulter l’infirmière qui s’étonne de sa précocité, la rassure avec un sourire et la renvoie dans « ses appartements ».
*
Dans la distribution hebdomadaire du courrier, Flor est souvent oubliée. Rarement une lettre pour elle. Aucun appel de son père. Ni de Mami non plus. Avec ses 100 pesos de pension, Aminta ne peut pas se le permettre. Sa détresse est profonde, sa honte aussi. Parce qu’elle ne comprend pas. Comment comprendre que sa famille l’envoie dans un pays inconnu, loin de tout ce qui faisait sa vie, sans lui donner de nouvelles. Flor n’a pas le choix, c’est une petite fille courageuse. Elle s’endort avec des images de plage et de cocotiers plein la tête en espérant l’été, quand elle pourra revenir et retrouver Mami, Papi et Boule de Neige.

Collège féminin de Bouffémont
Rafael L. Trujillo
Saint-Domingue

Mon très cher papa,
Le jour de ta fête je t’ai envoyé un câble et après j’ai reçu le tien qui m’a rendue très heureuse.
Cela fait presque trois ans que je ne t’ai pas vu, et tu n’imagines pas comme j’en ai envie.
Si je viens en juillet comme tu le dis, tu verras comme j’ai grandi et comme j’ai changé, et j’espère te trouver changé avec moi.
Je peux y compter ?
Reçois toute mon affection et un million de baisers de ta fille.
Flor de Oro
J’ai reçu ton portrait et j’espère que le mien t’a plu.

Flor a confié sa lettre à l’ambassadeur. Elle attend la réponse avec appréhension.
*
Señorita Flor de Oro Trujillo
Paris France

Saint-Domingue, 20 février 1927

Ma chère fille,

Avec quelle satisfaction j’ai reçu ta petite carte affectueuse que tu as oublié de dater ! Et avec elle ton portrait sur lequel je note le changement favorable qui s’est opéré en quelques mois d’absence.
J’ai beaucoup de désir de te retrouver et j’espère te voir ici à l’occasion des prochaines vacances.
J’ai noté avec plaisir que tu progresses dans tes études, selon les informations de la directrice du collège. J’espère que tu continueras à t’appliquer comme jusqu’à présent.
En attendant, ton père t’embrasse,

Rafael L. Trujillo

Saint-Domingue
Juillet 1927
À bâbord se dessine le profil de la côte hérissé d’une courte falaise de roche corallienne. Flor de Oro laisse filer son regard le long du rivage en suivant des yeux le ballet des pélicans qui accompagnent la lente progression du bateau. Parfois ils plongent en piqué dans la mer, harponnent un poisson, repartent se perdre loin dans le ciel, et ça l’amuse. Elle cligne des yeux, éblouie par l’éclat du soleil et la pureté de la lumière. Son nez se plisse sous l’assaut des senteurs oubliées. C’est une véritable caresse, café, mangue, tabac, palme, iode, qu’elle respire à pleins poumons. Son corps se dilate, des frissons de pur plaisir lui parcourent l’échine. Il lui semble qu’elle renaît, qu’elle reprend sa vie là où elle l’avait laissée, exactement. Mais non, elle a grandi. Elle a changé, beaucoup même. Elle n’est plus une enfant. Mami va être si surprise. Et Papi si fier.
Peu à peu, l’eau d’un bleu profond se trouble et devient brune. Le bateau entre lentement dans les eaux fangeuses du rio Ozama. Après presque trois ans d’absence, Flor rentre au pays pour les vacances. Elle ne doit ce retour qu’à la bataille de haute lutte menée par sa mère. Aminta n’a eu de cesse d’obtenir gain de cause auprès de T, peu sensible aux états d’âme de sa première épouse. Sa fille, il ne se fait aucun souci pour elle. Mais de guerre lasse, il a cédé aux assauts d’Aminta.

Flor a tenu la promesse faite à son père. En dépit de la solitude, du froid, des angoisses, des peurs, des reyes non fêtés, des anniversaires oubliés, en dépit de tout, la fillette a tenu bon. Elle rapporte des résultats scolaires plus qu’honorables. Elle a même réussi à arrêter de sucer son pouce. Dans la solitude de sa cabine de première classe, elle a souvent feuilleté son précieux carnet et relu les annotations de ses professeurs. « Flor de Oro est une élève studieuse et appliquée. Flor de Oro a un grand sens de l’effort. Malgré quelques bavardages – elle hoche la tête, c’est vrai, elle a toujours tellement de choses à dire à sa voisine – et un démarrage difficile – ça elle s’en rappelle de ces cours où elle ne comprenait pas un mot –, Flor de Oro a fait une très bonne année. » Elle en est sûre, Papi sera fier, elle s’est tellement appliquée, même dans les matières qu’elle n’aime pas, comme le calcul, le latin et la géométrie. Elle a fait tout ça pour lui.

Après une navigation sans relief où les jours n’en finissaient pas de s’étirer, le port de Saint-Domingue est en vue. Flor sent son cœur cogner fort dans sa poitrine. Depuis le pont, son regard scrute l’essaim des familles. Elle les cherche des yeux. Ses parents. Ses jambes tremblent. Elle cherche. Elle descend la passerelle. Sa main serre la rampe. Elle cherche. Dissèque la foule. Un homme en uniforme militaire s’approche. Il s’incline, Señorita, l’escorte jusqu’à une limousine, suivi par les porteurs. Talonnée par le chagrin, la déception est immense. Flor de Oro ravale des larmes amères. Petite boule de douze ans, tassée à l’arrière du véhicule, muette, elle s’obstine à fixer les deux fanions qui flottent fièrement au vent sur les ailes de la voiture. Elle ne sait même pas où on l’emmène. La limousine s’arrête devant une maison du quartier résidentiel de Gazcue.
Mais où sont son père et sa mère ? Flor se raidit devant le seuil de la demeure aux allures prétentieuses de petit palais colonial. En haut des marches, se tient une femme endimanchée, engoncée dans une vilaine robe à fleurs qui ressemble à un rideau. Flor ne la connaît pas. Guindée, cérémonieuse. Un sourire figé sur les lèvres, une main inutilement tendue.
« Bonjour Flor de Oro. Je suis Bienvenida, la… une petite hésitation, une rougeur soudaine dans le cou, un semblant de gêne… la nouvelle épouse de votre père. »
Flor s’en doutait, eh bien voilà, c’est dit ! Elle pince les lèvres et sourit bravement à celle qui a remplacé sa mère, malgré l’étau d’amertume qui comprime sa poitrine. Elle le savait. T s’est remarié à Puerto Plata en mars dernier. Une lettre d’Aminta le lui a appris, une lettre digne, sans plainte, sans émotion, qui se contentait de constater. Flor a beaucoup pleuré, peinée pour sa mère, et comprenant qu’elle compte pour menu fretin dans le cœur de son père, puisque celui-ci ne l’a même pas avertie.
Flor a juste une petite inclinaison sèche de la tête vers Bienvenida, elle ne va quand même pas l’embrasser, ni même lui serrer la main, certainement pas. Elle la suit à l’intérieur. La seconde épouse lui offre une limonade. Flor la trouve pas si jeune. Se dit qu’elle a l’air gentille, malgré tout. En tout cas, une chose est sûre, elle est moins jolie et moins gaie que Mami.
Une demi-heure se passe sans que Bienvenida trouve rien à lui dire. Ou si peu. Que des choses convenues. Alors Flor converse dans sa tête avec Aminta. Elle fait les questions et les réponses. Elle n’est plus tout à fait là.
Du remue-ménage dehors.
Un coup de klaxon coupe court à ses réflexions. Une portière qui claque, un pas martial. Son père. Flor se précipite, « Papi ». T la prend dans ses bras et l’embrasse tendrement. Il plisse les yeux, il a l’air si content de la revoir. « Comme tu as grandi, ma Flor de Oro ! Amorcito, tu es en train de devenir une vraie señorita. J’ai une surprise pour toi, querida… »
Une seconde voiture arrive. La portière s’ouvre et Aminta en descend. Flor tremble d’allégresse en s’abandonnant dans le giron maternel.
Voilà, c’est pour cela qu’ils ne sont pas venus au port. C’était une surprise. Flor remercie son père en silence.

Il ne manque que Boule de Neige. Il est resté à San Cristóbal, la rassure Aminta. Flor le verra quand elle ira. Malheureusement Mami ne peut pas rester. Elle n’est pas la bienvenue chez Bienvenida qui est désormais la maîtresse des lieux. Aminta, répudiée pour une fille qui a la moitié de son âge, doit regagner sa maison avant la nuit.
Flor s’installe à Gazcue, seule dans une grande chambre aux tentures roses. Seule, comme à Bouffémont. Les amies en moins. Elle aurait largement préféré repartir avec Mami, mais on ne lui a pas demandé son avis.
*
Pendant ces quelques semaines d’été, Flor se partage entre la petite maison au toit de palme de San Cristóbal toujours impeccablement tenue par Aminta et la résidence princière de la capitale. À San Cristóbal, elle s’amuse, il y a ses cousins et ses amies d’enfance. Ils vont à la playita et parfois jusqu’à Najayo, barbotent dans l’eau, pêchent, jouent dans les jardins, grimpent dans les manguiers, chassent les crabes, récoltent de gros coquillages roses de lambis, dorment chez les uns et les autres… À Gazcue, Flor s’ennuie malgré les livres et la piscine. Bienvenida ne sait pas s’y prendre avec les enfants, elle est empotée, maladroite, compassée, artificielle. Surtout, elle est morose. Elle a déjà l’air d’une ombre. Car T n’est pas beaucoup là, et bien souvent Flor dîne en tête à tête avec sa belle-mère. Ce n’est pas très gai. Quand Flor le lui raconte Aminta se gausse. « Elle s’appelle Inocencia, la bien nommée… Elle a beau venir d’une très bonne famille de Montecristi, elle aussi, il la trompe. Toujours ses maîtresses… » Ce ne sont pas des confidences à faire à une enfant de douze ans. Flor cache son malaise en enfouissant son nez dans la fourrure de Boule de Neige.
Aminta, consciente de s’être laissé déborder par son ressentiment à l’égard de T, chasse sa fille d’un moulinet du poignet : « Je suis de mauvaise humeur, mi’jita, ça va passer. Va donc jouer avec tes cousines ! »
Mais Flor n’est ni aveugle ni stupide. Elle comprend l’amertume de sa mère. T lui verse à peine de quoi vivre dignement alors qu’il dépense sans compter à Saint-Domingue. Pour un homme qui prétend aux plus hautes fonctions, quel pingre ! Flor sent aussi la blessure de la femme bafouée, évincée pour une plus jeune, une plus riche, une plus socialement acceptable. Elle a pitié de Mami, et du chagrin pour elle, alors elle redouble de marques d’affection à son égard.

De toutes les vacances, Flor n’aura eu qu’un seul tête à tête avec son père, quelques jours après son retour. Il l’a félicitée pour ses bonnes notes et, en guise de récompense, lui a accordé la faveur d’une cavalcade à deux. Rien qu’eux deux. Il l’a aidée à se hisser en selle et a réglé lui-même la hauteur de ses étriers. C’est un excellent cavalier et Flor est fière de trotter à l’anglaise à ses côtés, ses leçons d’équitation ont porté leurs fruits. Pour une fois, Papi a laissé son grand uniforme et toutes ces médailles qu’il épingle sur sa poitrine. Car il est lieutenant-colonel maintenant. Aminta le lui a expliqué. Ce jour-là, il porte un simple complet de toile qui lui va bien et un chapeau mou. Il a l’air d’un vrai papa. Le temps d’un galop, il quitte l’armure et devient le père qu’il n’a jamais su être. Il complimente Flor, c’est rare. Il se félicite aussi : il a pris la bonne décision – mais il n’en a jamais douté – en l’envoyant en France. Non seulement ça le dédouane du souci de l’éducation de sa fille, mais elle a l’air de s’épanouir. T est bien trop occupé de lui-même pour remarquer le voile de tristesse qui par moment obscurcit le regard de Flor.
Au début du mois d’août, c’est l’ébullition dans la maison de Gazcue. T a été nommé général de brigade, et quatre jours plus tard, la police nationale est transformée en brigade nationale. T dirige donc l’armée, un spectaculaire bond en avant dans une trajectoire que rien ne semble devoir arrêter. Il s’est investi d’une mission dantesque : redresser le pays, en faire un État moderne, libéré du joug yanqui. Rien d’autre ne lui importe désormais. Il se consacre tout entier à son ambition avec une énergie peu commune. »

Extrait
« Elle sait que si elle accepte de regarder en face ce qu’est son père, ce qu’il fait à son pays, ce qu’il fait à son peuple, elle sombrera. Elle le sait. Pour survivre, elle doit refouler ces pensées et ces images, les tenir à distance et leur dénier tout pouvoir sur elle. » p. 148

À propos de l’auteur
BARDON_Catherine_©Philippe_MatsasCatherine Bardon © Photo Philippe Matsas

Après une carrière dans la communication, Catherine Bardon se consacre désormais à l’écriture et partage son temps entre la France et la République dominicaine. Elle est l’autrice de la saga Les Déracinés qui s’est vendue à plus de 500 000 exemplaires et qui a été distinguée à de nombreuses reprises, notamment par le Prix Wizo et par le Festival du premier roman de Chambéry en 2019. En quelques romans, Catherine Bardon s’est imposée comme une voix majeure du paysage romanesque français.

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La fille que ma mère imaginait

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En deux mots
Après la Suède et l’Italie, la nouvelle destination de la narratrice, une expatriée, est Taipei. En tant que conjointe suiveuse, elle va se prêter au traditionnel rituel avec ses compatriotes françaises. Mais à peine installée, elle doit retourner en France. En allant rejoindre sa mère qui est dans le coma, elle dresse le bilan de sa vie, de leurs vies.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Le journal de la «conjointe suiveuse»

Dans un premier roman joliment troussé Isabelle Boissard retrace la vie d’une expatriée qui suit son mari nommé à Taipei, avant de devoir retourner d’urgence en France. Son journal est drôle, même si son bilan est plus que contrasté.

Une vie d’expatrié, croyez-en mon expérience, n’est pas drôle tous les jours. Mais par la grâce de la plume magique d’Isabelle Boissard, elle peut se transformer en une expérience très loufoque, au moins par moments.
Après la Suède et l’Italie, voici la narratrice en route pour Taïwan, cet île au statut si particulier, ayant fait sécession de la Chine, mais interdite de se revendiquer en tant qu’État souverain. Mais pour la narratrice qui suit son mari Pierre au gré de ses affectations et leurs deux filles ces considérations géopolitiques se dissolvent dans des questions beaucoup plus prosaïques. L’appartement sera-t-il confortable? Comment seront les copines du lycée français? Le conteneur avec toutes leurs affaires sera-t-il livré comme prévu? Et quid de la communauté française? Car dans un pays à la culture et aux mœurs si éloignées de la France, il est essentiel de pouvoir s’adosser sur un bon réseau.
Si le travail occupe une grande partie des journées de Pierre, si les études en font de même pour les filles, c’est bien l’oisiveté et l’ennui qu’il faut combattre pour la «conjointe suiveuse». Outre les considérations domestiques – le ravitaillement et des menus lui sont dévolus – elle apprend le mandarin et participe à un atelier d’écriture. Et, après avoir livré les premières pages de son journal, se voit encouragée à aller plus loin encore en racontant l’événement de sa vie.
Un exercice délicat qu’elle ne sait trop comment aborder et qu’elle est contrainte à reporter, car elle apprend que sa mère est dans le coma. La voilà à nouveau dans l’avion, direction Paris. Si elle redoute les treize heures de vol, elle sait aussi que le rendez-vous à la clinique va remuer en elle bien des souvenirs. Avec la mort qui s’annonce, c’est la fin d’une histoire qui s’écrit. Le roman bascule alors dans les souvenirs familiaux, des grands parents aux parents jusqu’à la fratrie. Une vie, des vies à l’heure du bilan tout juste distraites par le personnel médical et notamment ce masseur aux mains magiques qui fait fantasmer la fille de sa patiente. À l’heure où affleurent les questions existentielles, la rencontre avec l’auteur qui anime l’atelier d’écriture va peut-être tout changer…
Isabelle Boissard, avec son style enlevé, ses comparaisons incongrues et ses formules qui font mouche réussit un premier roman bien plus profond qu’il n’y paraît. Derrière le vernis de l’ironie et du sarcasme se cache en effet une réflexion sur la place des femmes, sur le statut dans lequel il arrive qu’elles se complaisent et sur les combats qui restent à mener.

La Fille que ma mère imaginait
Isabelle Boissard
Éditions Les Avrils
Premier roman
220 p., 19 €
EAN 9782491521677
Paru le 5/05/2021

Signalons que la version poche du roman paraît ce 25 mai chez Pocket.

Où?
Le roman est situé à Taipei, puis en France, à Paris et en Bourgogne. On y évoque aussi la Suède et l’Italie.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Tous les trois ans, c’est la même histoire. Se coltiner la fête de départ, le déménagement, et de nouveaux cheveux blancs. Accepter la destination (Taipei !?) Rencontrer les autres «conjointes suiveuses» au café du lycée français, débattre de sujets cruciaux – les salons de jardin, le yoga. S’inscrire aux cours de mandarin, puis abandonner. Arrêter la cigarette, reprendre le lendemain. Dans son journal intime, la narratrice consigne son quotidien confortable et futile d’expatriée, quand sa mère a un accident. Alors contrainte de rentrer en France, elle y raconte leurs origines modestes, le décès de son père lorsqu’elle était enfant, le décalage entre deux milieux. Et tire à bout portant sur la sentence: «Si on veut, on peut.»

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Page des libraires (Anne-Sophie Gagnol de Librairie Pierre Loti à Rochefort)
Podcast ausha (Sandrine Thévenet & Lola Nicolle, éditrices – Flor Lurienne, comédienne)
Le blog du petit carré jaune (Sabine Faulmeyer)
Blog La parenthèse de Céline
Blog Quintessencelivres

Les premières pages du livre
« Tout le monde a fait comme si c’était un jour merveilleux. Même moi. J’ai soufflé mes bougies dans une haleine vodka-Lucky Strike et ouvert mon cadeau avec émotion et presbytie. J’ai découvert un carnet moleskine à couverture rouge et tranche dorée. J’ai allongé mes bras pour lire la petite carte qui l’accompagnait. J’aurais aussi bien pu me saisir d’une perche à selfie pour déchiffrer Vous êtes inscrite à l’atelier d’écriture à distance « Dire les choses ». Sophie a précisé :
– Le carnet a le format des livres de cantiques, avec du papier bible. Et la couleur rouge, c’est pour le contenu profane que tu ne manqueras pas d’y coucher.
Elle n’a rien dit pour la tranche dorée. Quelqu’un a lancé :
– Va falloir tailler tes crayons maintenant !
Et Pierre a chuchoté qu’il m’inscrirait bien à l’atelier « Tailler une pipe ». J’ai souri à tout. Et jaune, au vœu alcoolisé de mon mari.

Samedi 10 août
Chère peau de taupe, puisque c’est ce que moleskine veut dire en anglais, je vais me coucher sur toi dix semaines durant. La consigne est de tenir notre journal intime le temps de l’atelier.
*
C’est décidé, j’arrête de fumer.
*
Cherche femme avec libido pour remplacer épouse en congé lassitude. Reconnaissance et gratitude assurées.

Jeudi 22 août
Nous voilà à Taipei depuis une semaine. Apparition des auréoles sous les bras, le jour de l’Assomption. Assomption qui célèbre le transport miraculeux du corps et de l’âme de Marie, une auréole autour de la tête. Comme Marie, je suis montée au ciel, sans connaître la corruption physique qui suit la mort, mais une légère altération de mon jugement, causée par un mélange très réussi Lexomil-vodka. J’ai pendant toute la durée du vol – c’est-à-dire treize heures – béni Pierre pour le voyage en business tout en le maudissant de la destination.
A posteriori et à jeun, je prends la mesure du paradoxe. Pierre est un saint, il est habitué. Assomption vient du latin assumptio et signifie « action d’assumer, de prendre en charge ». C’est un signe d’être arrivée ce jour précis. Pourquoi ne pas y croire ?
*
– Putain, la Chine ?
– C’est pas la Chine, c’est une île à l’est de la Chine.
– Putain, une île ?
Voilà comment j’avais appris notre nouveau point de chute. Pierre avait utilisé les mots-clés : Si tu veux, tu peux refuser, c’est une super opportunité pour moi et il y a un lycée français.
J’avais fermé la porte et tapé « Taïwan » sur mon clavier d’ordinateur. J’avais lu : tropique du Cancer, climat entre tropical et subtropical ; première femme présidente de la république de Chine ; Taïwan ou république de Chine ou Formose ou Chinese Taipei. J’avais essayé de comprendre son statut. L’île s’était mangé cinquante ans d’occupation japonaise avant d’être assimilée à la Chine, pour faire simple. Parce que c’était bien compliqué. La Chine continentale et Taïwan étaient dirigés par « des régimes rivaux depuis 1949, après une guerre civile entre communistes (basés à Pékin) et nationalistes (réfugiés dans la capitale taïwanaise Taipei) ».
En gros, la Chine revendiquait Taïwan, mais Taïwan revendiquait sa souveraineté. Taïwan n’était donc pas une ville en Chine comme je le pensais, mais une île de Chine. Tant que la Chine n’utilisait pas la force (deux mille missiles pointés sur l’île rebelle), Taïwan s’engageait à ne pas déclarer l’indépendance, à ne pas changer de nom et à ne pas organiser de référendum pour clarifier le bazar. La Chine isolait Taïwan sur le plan diplomatique. Les seuls pays qui la reconnaissaient officiellement étaient le Paraguay, le Swaziland, le Nicaragua, le Guatemala, le Honduras, le Belize, la république d’Haïti, le Liberia, les îles Marshall, Saint-Christophe-et-Niévès, Sainte-Lucie, les Palaos, les Tuvalu, Nauru et, enfin, le Vatican. Trouvez l’intrus. Indice : seul État riche et/ou européen. En 2018, le Salvador et le Burkina Faso avait lâché Taïwan pour Pékin : « Les pays n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts », dixit Céline Yoda, l’ancienne ambassadrice du Burkina Faso à Taïwan.
*
« Fais-le ou ne le fais pas. Il n’y a pas d’essai », dixit maître Yoda.
Moi, je penche vers ne le fais pas.
*
J’avais lu aussi : archipel volcanique situé sur la « ceinture de feu du Pacifique », région la plus sismique au monde avec sept plaques tectoniques qui se chevauchent. J’imagine un gang bang, une orgie, une partouze de plaques montées les unes sur les autres. L’île subit également cinq ou six typhons par an en moyenne. Cette vulnérabilité fait craindre aux militants anti-nucléaire un scénario comparable à celui de la catastrophe de Fukushima. Trois centrales nucléaires se trouvent à moins de soixante kilomètres de Taipei. On ne peut pas prédire l’emplacement, l’heure et la magnitude d’un tremblement de terre.
J’avais rouvert la porte.
– Alors, une île, avec des tremblements de terre, des typhons, la peine de mort, et pas reconnue par la France ? Pourquoi on n’a pas des destinations comme New York ou Singapour, nous ?
– Pour les séismes, la plupart des secousses sont si faibles qu’elles passent inaperçues. Mais dans le cas inverse, le pays est bien préparé. Tout est construit aux normes sismiques. Au lieu de s’écrouler, les bâtiments chancellent.
Il défendait son dossier.
– Merci Haroun Tazieff, c’est super rassurant les bâtiments qui chancellent…
– Et les typhons sont annoncés et ne sont pas dangereux, à moins d’habiter un cabanon. Tu restes chez toi pendant un typhon et basta. Taïwan est une démocratie depuis 1987. La presse est libre et il n’y a pas de prisonniers d’opinion. C’est le seul pays asiatique à avoir légalisé le mariage gay. La France n’a pas officiellement de relations diplomatiques avec Taïwan, mais un Bureau français fait office d’ambassade. Taïwan est un des quatre dragons économiques d’Asie avec Hong Kong, Singapour et la Corée. Le niveau de vie des Taïwanais, c’est celui des Français. Tu sais, mes collègues s’y plaisent beaucoup.
Il avait vraiment bien préparé son dossier. Je m’en foutais de ses collègues. Le problème, c’était que je ne savais pas ce que je voulais. Je voulais tout et son contraire. Partir au bout du monde et habiter un village, mais qui ne serait pas isolé dans la Creuse.
*
Il avait fallu annoncer aux filles la nouvelle destination. Un déracinement de plus. Asséner que c’était super comme expérience. Rappeler que l’important, c’était d’être ensemble. Il avait fallu être rassurant. Pierre savait faire, moi pas trop. Peu importait le pays tant qu’on restait tous les quatre. Ensemble. D’ailleurs, ensemble, c’est toujours le problème au début d’une nouvelle expatriation. Ça vire au confinement. Personne n’a encore créé de liens amicaux. On se retrouve en famille tout le temps. Les ados font la gueule à devoir faire du tourisme avec les parents.
Il avait aussi fallu l’annoncer à nos familles. Prendre des pincettes avec les grands-parents. Et les amis ne viendraient plus pour trois jours.
*
À l’arrivée, Taipei donne le sentiment d’une banlieue qui n’en finit pas. C’est à la fois vert et étouffant d’urbanisme. Des scooters et des taxis jaunes partout. Je me sens observée par mes filles. Je sais que je peux être une mère-boulet. Une mère qui n’arrive plus trop à donner le change. Elles savent que c’est sur leur père qu’elles doivent compter dans cette phase. Je suis aussi ébranlée qu’elles. Je ne suis pas une mère rassurante. Je suis une mère déracinée qui ne parle pas la langue du pays. Une mère qui envoie des signaux contradictoires. Je suis une mère qui a perdu son intuition sociale. Je ne suis pas une mère qui agit, je suis une mère qui réagit.
*
Femme d’expat, si on ne travaille pas, revient à vivre dans un monde de femmes. Quatre-vingt-dix pour cent des conjoints suiveurs sont des femmes. Elles se retrouvent à la sortie de l’école ou au café. Parfois, le nouveau CEO – chief executive officer – de Valtapo Engineering débarque (Valtapo expatrie une dizaine de familles). Comment sera sa femme ? Il paraît qu’elle est sympa, mais que lui c’est un gros con. Ou inversement. Ça peut changer la donne au café, ça peut changer l’ambiance.
Le café, c’est toujours le café le plus proche du lycée français. On y croise différents profils de mères. L’intégrée qui a épousé un local et snobe la communauté française. La mère qui travaille et conchie l’expatriée oisive. La novice en deuil de son rôle social. La « dans le moule » qui ne bossait déjà pas avant et pour qui c’est encore mieux de le faire à l’étranger. La rescapée, tellement heureuse de ne plus travailler et de profiter de ses enfants. La soulagée, d’être loin de belle-maman. La reconvertie, généralement en formation coaching. Et la M&M. La Mère & Manager, ma préférée. Poser une question à cette femme, c’est obtenir une réponse de mère ou d’épouse. Elle a rencontré son mari en première année d’école de commerce. Elle a au moins trois enfants. Sa famille, c’est son entreprise. Une multinationale pour la M&M expat. Elle y occupe toutes les fonctions. DRH avec la gestion de carrière des enfants, ça représente un mi-temps. À la tête du CE, elle organise loisirs et dîners où l’on danse sur « Les Démons de minuit ». Elle assure également le développement du réseau, essentiel à la vie de l’entreprise. La M&M adore sa mission de dircom. Le 3 janvier, elle envoie ses bons vœux à la centaine d’amis autour du monde, à qui elle souhaite l’accomplissement de leurs projets. Puis elle raconte son fils aîné à McGill (très prisée des expatriés) et autres performances de la fratrie. Elle raconte son mari qui s’épanouit dans son travail. Enfin, elle se raconte, à la troisième personne : Alix s’investit toujours dans la découverte de Hong Kong et du lycée français avec beaucoup de passion. Pour illustration, des photos de la famille bronzée devant un coucher de soleil sur une plage dorée à l’or fin, sur un voilier blanc comme une colombe ou en tenue de gala.
Voilà ce qu’on se prend comme vitrine à lécher quand on est expat. L’expatriation est un projet qui n’autorise pas le désœuvrement. Le désœuvrement n’est pas permis et encore moins avouable. Le tout n’est pas de réussir, il faut montrer qu’on réussit et en faire une tête de gondole.
*
Par ici, merci se prononce chier chier. Enfin, ça se miaule surtout.
*
Je regarde la télévision à l’écran démesuré qui fait partie du package de l’appartement meublé de transition. Je zappe sur une infinité de chaînes. Les taïwanaises, hystériques ou mystiques, les chaînes sportives et les chaînes internationales qui zappent le monde. BBC World, CNN, Euronews, Al Jazeera International diffusent des flashes info, des débats, des reportages, de l’info spectacle, des envoyés spéciaux, des interviews, des directs, des rediffusions. Et de la publicité. En continu, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, donner à s’inquiéter de la marche de l’humanité et à consommer pour l’oublier. Et puis une chaîne, TV5 Monde, qui rediffuse principalement des émissions francophones. Je regarde des programmes culinaires. Mon curseur d’anéantissement est positionné sur Télématin. Ma vie est une maison de retraite.
Dans la recette du confit d’oie, tout l’art de la transformation de l’anatidé repose sur le travail de la découpe. La partie la plus charnue disposée vers nous, nous entaillons la peau par le centre tout en suivant le bréchet et la carcasse avec le couteau, pour détacher la chair.
C’est un peu pareil pour le confit de soi.
*
Je me sens goéland en exil de sentiments, comme le chantaient David et Jonathan. J’ai promis encore deux ans à Pierre et ensuite on rentre. Deux années importantes pour lui. Nous avons trouvé ce compromis.
*
Il pleut et il fait chaud. Mais surtout il pleut. J’ai pris un bus au hasard. Pour y accéder, on ne double pas, on ne forme pas un troupeau, mais un serpent humain qui patiente. Je regarde par la fenêtre. Lost in Translation sur des sièges en skaï. Cette ville alterne petites rues et grandes artères. Les échoppes de guingois et les malls luxueux. Les herboristeries chinoises et le salon de thé Barbie. Les tongs et les costumes-cravates. Les sacs Vuitton et les cafards. La climatisation forcenée des centres commerciaux et les ventilateurs des cuisines de rue. Des têtes entières de cochons pendues par les nasaux sous trente degrés et la pointe de la haute technologie.
Le bus double un camion poubelle. En Suède, nous étions habitués à la mélodie du camion de glaces qui faisait sa tournée. Ici, c’est le camion poubelle qui joue de la musique pour annoncer son passage. Dans notre quartier, c’est Beethoven, joué façon Bontempi par Richard Clayderman, qui ouvre le bal : aux premières notes de la Lettre à Élise, les gens sortent et s’agglutinent au cul du camion pour y jeter leurs sacs en plastique à rayures, de couleurs variables selon le type de déchets. J’ai commencé le début du trajet en touriste émerveillée et je le termine fatiguée, étrangère à tout.
*
Où es-tu Bob Harris ?
*
Une amie m’a dit que je faisais un peu ma victime. Elle n’a pas dit ça exactement. Mais c’est ça que ça voulait dire.
*
Ce soir, on est allés manger des xiaolongbao avec un collègue de Pierre au Din Tai Fung. Une échoppe taïwanaise devenue multinationale aujourd’hui. Les cuisiniers sont visibles derrière une paroi vitrée. Casquette blanche, masque blanc, gants blancs, vapeur blanche, raviolis blancs. Seuls les paniers vapeur apportent une couleur bambou. Une armée d’apiculteurs les prépare, une brigade de fourmis les sert. Les raviolis chinois contiennent farce et bouillon. Le xiaolongbao ressemble à un petit testicule chaud, à la peau fine et délicate, pesant exactement vingt et un grammes (cinq grammes de pâte, seize grammes de farce) et dont l’extrémité est pliée dix-huit fois.
*
Le journaliste : Avez-vous un mantra ?
L’artiste plasticienne : Mes parents, fervents catholiques, m’ont élevée dans l’amour de soi et de son prochain. Dans les moments de doute, ils aiment me rappeler la parabole des talents, racontée dans l’Évangile selon Matthieu. Je suis traversée par cette question : Qu’as-tu fait de tes talents ?
Moi : Qu’as-tu fait de tes talons ? Celui d’Achille surtout.
*
Vingt et un grammes, c’est exactement le poids que nous perdons au moment de notre mort. Parce que vingt et un grammes, ce serait exactement le poids de l’âme selon la théorie de MacDougall, datant de 1907. »

À propos de l’auteur
BOISSARD_isabelle_©Chloe_Vollmer-Lo_1Isabelle Boissard © Photo Chloé Vollmer-Lo

Isabelle Boissard est née en 1971 en Bourgogne. Après Clermont- Ferrand, l’Italie et Taïwan, elle vit actuellement en Suède. Ses difficultés à se conformer aux codes de la vie d’expatriée la poussent à réfléchir à la notion de déracinement. La Fille que ma mère imaginait est son premier roman. (Source: éditions Les Avrils)

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Les maisons vides

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Prix du Roman Marie Claire 2022
Prix Régine Deforges du premier roman 2022
Sélection 2022 des «68 premières fois»
En lice pour le Prix Orange du livre 2022

En deux mots
C’est aux obsèques de Marìa, son aïeule, que Gabrielle pressent que désormais elle n’aura plus de soutien. À treize ans, elle a pourtant déjà réussi à survivre et à se construire, notamment grâce à la gymnastique artistique et à une volonté farouche. Mais d’autres maux la rongent, d’autre défis l’attendent.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Gabrielle, les araignées et les clowns

Tout juste auréolé des Prix Régine Deforges et Marie Claire 2022, Laurine Thizy est l’une des belle surprises de cette rentrée d’hiver. En retraçant le parcours d’une adolescente et des générations de femmes qui l’ont précédée, elle nous offre un beau roman initiatique.

Gabrielle a treize ans quand meurt la María. Un épisode qui va marquer l’adolescente, même si elle n’en laisse rien paraître. C’est lors des obsèques qu’elle décide que pour elle ce sera la dernière fois qu’elle ne se prêtera plus à ces bondieuseries. Qu’elle ne se laissera plus prendre par les discours lénifiants, les fausses vérités. Même si, comme si de rien n’était, elle poursuit ses entraînements de gymnaste.
Ce caractère volontaire, elle le doit peut-être aux circonstances de sa naissance. Née grande prématurée, elle aura en effet longtemps dû se battre pour trouver sa place. «Depuis la première seconde Gabrielle est une résistante: un œuf qui a creusé sa survie dans le ventre de sa mère.» Un combat qui va lui permettre de passer de faible et chétive à déterminée et obstinée, quitte à heurter. Cela lui vaudra par exemple d’être exclue de son club de sport alors que les championnats de France se profilent. Une injustice d’autant plus forte que les progrès de la jeune fille tiennent d’une volonté farouche de maîtriser un corps, de le renforcer et de tenter, à l’adolescence, d’en expulser toutes les araignées qui l’habitent, qui lui font si mal.
Dans ce Sud-ouest, pas loin de Toulouse, on ne s’intéresse pas vraiment à elle. Ici les hommes parlent fort et les femmes se taisent. De génération en génération, Suzanne, Joséphine et même María reproduisent ce même modèle, se murent dans le silence, gardent en elles leur révolte, leurs araignées qui tissent patiemment la toile de la résignation et de l’indifférence. Désormais privée de son aïeule, la seule qui l’aimait vraiment, Gabrielle doit apprendre à creuser son sillon à l’aune de ses souvenirs.
Laurine Thizy a eu la bonne idée d’opter pour une construction non-linéaire où les débuts et les fins de vie se rejoignent, ce permet au lecteur de remonter dans le temps puis de se heurter aux difficultés du présent, le tout entrecoupé de scènes d’hôpital, quand les clowns viennent rendre visite aux patients pour tenter d’apaiser leurs souffrances et leur peine. On verra avec l’épilogue, très bien amené, combien ces intermèdes sont loin d’être anodins et vont donner à cette histoire un nouveau virage. Avec beaucoup de délicatesse, la primo-romancière raconte cet apprentissage difficile. Le chemin vers l’émancipation est tortueux, semé de pièges. Mais, quand on a la foi, on dispose d’une belle arme, celle qui permet de remplir Les maisons vides.

Les maisons vides
Laurine Thizy
Éditions de L’Olivier
Premier roman
270 p., 18 €
EAN 9782823617368
Paru le 14/01/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement dans le Sud-Ouest, du côté de Toulouse.

Quand?
L’action se déroule de nos jours, avec des retours en arrière sur quatre générations.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Par une nuit aux étoiles claires, Gabrielle court à travers champs. Elle court, je crois, sans penser ni faiblir, court vers la ferme, la chambre, le lit, s’élance minuscule dans un labyrinthe de maïs, poussée par une urgence aiguë, par le besoin soudain de voir, d’être sûre. »
Des premiers pas à l’adolescence, dans cette campagne qui l’a vue naître, Gabrielle, avec une énergie prodigieuse, grandit, lutte, s’affranchit. Gymnaste précoce, puis soudain jeune femme, Gabrielle ignore les araignées dans son souffle comme les regards sur son corps. Elle avance chaque jour un peu plus vers la fin de l’enfance.
Porté par une écriture aussi puissante que sensible, Les Maisons vides laisse entendre le vibrant chœur de femmes autour de Gabrielle : Suzanne, Joséphine, María… Générations sacrifiées ou mal aimées, elles ont appris à se dévouer, à faire face et, souvent, à se taire.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
RFI (Vous m’en direz des nouvelles – Jean-François Cadet)
Cultures sauvages
Nonfiction.fr (Anne Coudreuse)
France Bleu Besançon (Marie-Ange Pinelli)
L’éclaireur FNAC (Sophie Benard)
Blog Mémo Émoi
Blog T Livres T Arts
Blog froggy’s delight (Jean-Louis Zuccolini)
Blog Les livres de Joëlle
Blog Joelle Books
Le Blog de Pierre Ahnne
Blog Calliope Pétrichor

Les premières pages du livre
Prologue
Par une nuit aux étoiles claires, Gabrielle court à travers champs. Elle court, je crois, sans penser ni faiblir, court vers la ferme, la chambre, le lit, s’élance minuscule dans un labyrinthe de maïs, poussée par le besoin soudain de voir, d’être sûre. Gabrielle sait qu’il est trop tard – ses paumes meurtries le lui rappellent –, pourtant elle court, de toute la vigueur de ses treize ans.
Gabrielle entre par la grange, plus silencieuse qu’une souris fuyant derrière les plinthes. Elle a la grâce et la souplesse de sa jeunesse, elle connaît la maison par cœur et depuis toujours, pierres aux écailles rugueuses, tuiles en rangs sur le toit incliné, odeur indélébile de poussière et de pétrole. La lucarne filtre une lumière qui dessine le contour des choses, la tondeuse, le paillasson, le chausse-pied ; mais même dans l’obscurité Gabrielle pourrait escalader les trois marches qui mènent à la cuisine, traverser le couloir, se faufiler dans la chambre du fond. Elle n’a pas besoin de voir, ses mains brûlantes suivent la tapisserie, longent le chambranle de la porte, referment derrière elle sans un bruit.
La voici dans la chambre. Personne n’a pris la peine de fermer les volets. Sur l’étagère, la statue de la Vierge avec son chapelet au coude luit dans la pénombre, rendue à ses prières, muette désormais. Dans la lumière argentée, la Très-Sainte n’est plus qu’une statue de plâtre immobile.
Gabrielle s’approche du lit.
C’est un lit médicalisé pour les grands malades ou les très vieilles personnes, un lit qu’on a fait installer à la maison pour soigner la vieillesse dans les murs qui l’ont vue advenir. Mais la vieillesse ne se soigne pas ; Gabrielle, avec ses paumes cautérisées par les broderies d’un coussin, vient à peine de l’apprendre. La vieillesse ne se soigne pas.
Elle se tient maintenant au chevet qu’elle a veillé des mois durant. Tout à l’heure elle est partie trop vite, alors elle observe. Le corps gît sur le lit, les mains ridées posées sur le ventre, l’une sur l’autre, en une dernière protection. Le visage est lisse comme une poupée de cire. Les yeux sont restés ouverts, fixes, ces yeux d’un vert délavé que le temps et la cataracte ont depuis longtemps voilés d’une glaire opaque. Les rares cheveux sont comme l’infirmière les a noués au matin, chignon maigre, ramassé sur la nuque. Sous les fesses, les mollets, les omoplates, des escarres déjà s’épanouissent.
J’ignore combien de temps Gabrielle reste au bord du lit, j’ignore à quoi elle pense quand elle fixe les bas de contention dans les vieux mocassins, le gilet de laine à boutons dorés, le pin’s en forme de colombe. La maison est silencieuse. Dehors, la lune fait le tour de la nuit et les maïs bruissent au vent d’octobre. J’imagine qu’elle se penche, dépose un baiser sur le front ; découvre alors sous ses lèvres la peau froide, caoutchouc dur, peau terrible de l’après.
Gabrielle effleure les doigts osseux avec la pulpe de son index, arrange un cheveu blanc, hésite. Enfin elle s’allonge sur le matelas crénelé, glisse sa main sous le bras mort pour se faire une place au creux du lit. Jeune et vivante, sous le regard éteint de la Vierge, son poing brûlé enfoui dans une paume glaciale, Gabrielle finit par s’endormir, blottie contre un cadavre.
*
Un : le costume. La chemise trop grande à fleurs bariolées, le pantalon de velours orange, les bretelles à damier avec leur pince en tête de chat. Les chaussures de bowling, pointure 47, cuir rouge et bleu, lacets fluo. Laver l’ensemble à chaque fois.
Deux : les accessoires. Un cochon en plastique, une bille transparente, une banane épluchable à l’infini, un tube à bulles de savon, trois massues, un harmonica. À désinfecter, spray à disposition sur la table.
Trois : le maquillage. Base blanche, crémeuse. Appliquer à l’éponge. Au besoin, estomper du bout des doigts. À la craie grasse, tracer l’arc de cercle au-dessus des yeux. Ne pas effrayer les enfants.
Quatre : les gants. Lavage des mains obligatoire, doigts en ciseaux pour enfoncer les jointures. Jetables si possible. Sinon, ne rien toucher.
Cinq : le nez rouge.
On.
*

1
Gabrielle voit le jour un soir de mai, trois mois avant le terme. Elle devait naître en août, elle devait être lionne, et je crois qu’au fond elle l’a toujours été, orgueilleuse et pressée, entrée dans la vie avant l’heure, les poumons pas complètement finis, le cœur affolé et le souffle court. Depuis la première seconde Gabrielle est une résistante : un œuf qui a creusé sa survie dans le ventre de sa mère.
Suzanne découvre la grossesse à trois mois passés, en plein hiver, lors d’un rendez-vous de contrôle chez son médecin. Allongée sur la table de consultation, nue et disciplinée, elle place ses pieds dans les étriers froids. Le praticien, formé avant la légalisation de la contraception – une époque où, dit-il, les femmes savaient s’abstenir –, constate que son stérilet s’est déplacé. Il avait refusé de le lui poser, il a cédé. Maintenant il est en colère et il tient à le faire savoir. Il demande hargneusement :
– Qu’est-ce que vous avez fait ?
Elle ne sait pas, Suzanne.
Elle n’a rien fait de mal, des choses du sexe elle ne sait pas grand-chose, si ce n’est l’impératif de prendre ses précautions.
Elle les a prises, depuis le début.
Elle a écouté les conseils de sa grand-mère espagnole, elle ne s’est pas donnée le premier soir, elle a compté ses jours. Après, elle s’est lavée soigneusement. Quand, avec Peyo, c’est devenu sérieux, elle a vu le médecin – Bénédicte, sa grande sœur docteure en pharmacie, a insisté. Suzanne, alors, a fait sa prise de sang, l’a elle-même analysée. C’est son travail, elle fait ça des dizaines de fois par jour, chercher dans le sang, les selles et les urines des indices de l’état de santé des gens. Un trouble de coagulation contre-indiquant la pilule, elle a choisi le stérilet, s’est évanouie à la pose. Avec Peyo, ensuite, elle a pu faire du sexe sans risque – mais du sexe tout de même – couchée sur le dos à intervalles réguliers. Une autre position lui déchirait le ventre.
Qu’importe : elle aime Peyo, et Peyo l’aime.
Ils se sont rencontrés à un bal du Village, un soir où l’équipe de la plaine jouait contre celle des montagnes. Il avait déjà terminé son service militaire, il ne repartirait plus, on pouvait donc rêver – et Suzanne rêve – elle rêve d’une grande maison, avec des jardinières et un potager.
Tous les deux, ils veulent se marier : un grand mariage à l’église, avec demoiselles d’honneur assorties, entrée solennelle sur de la variété française, plan de table optimisé pour les célibataires. La lune de miel sera dans les îles, s’ils le peuvent. La mort soudaine de la tante Louise leur offre l’opportunité de retaper la vieille grange familiale. Les copains du XV aident à raccorder l’eau courante et l’électricité, Peyo pose le parquet, Suzanne refait les enduits. Ils feront les choses dans l’ordre : la maison, les noces, le voyage, et ensuite le bébé – en attendant, un stérilet.
Mais voici que, lors de la visite de contrôle, six mois avant le mariage, le vieux grincheux en blouse se penche au-dessus de Suzanne :
– Qu’est-ce que vous avez fait ?
Il ajoute, devant son silence coupable :
– Votre stérilet s’est déplacé.
Suzanne ne sait pas quoi répondre. La honte lui cuit les joues, alors elle pense à autre chose, ses rosiers fraîchement plantés, la deuxième couche de peinture, les œufs frais à récupérer chez ses parents, quoi que ce soit qui lui fasse oublier qu’elle a les cuisses ouvertes sur une table d’auscultation. Elle finit par demander :
– C’est grave ?
Le médecin hausse le sourcil, sourit méchamment. Sans douceur ni explication, il enfonce une sonde d’échographie, enfonce, tâtonne et maugrée. Suzanne ne bronche pas : elle vient d’un lieu où l’on croit fermement à l’autorité de la science, et endure en silence, dure au mal par défaut. Le vieil homme tourne l’écran vers elle. Une image y grésille, étrangement distincte.
– Voyez vous-même !
Suzanne voit : la tache ronde du crâne, la dépression creusée par le nez, l’arrondi de la colonne vertébrale, l’esquisse maigrelette des jambes. Quelque chose qui n’existe pas encore mais déjà prend forme humaine, Gabrielle avant Gabrielle, nageant dans les limbes, têtard remuant en passe de devenir une poupée minuscule. Le cœur lui manque.
Le médecin augmente le son du monitoring, et Suzanne entend, par-dessus le sien, battre un deuxième cœur.

Le mariage, prévu à l’été en grande pompe, est avancé en catastrophe. La famille de Suzanne, suffisamment moderne pour être peu regardante sur les nuits d’avant-noces, est encore suffisamment catholique pour ne pas laisser naître un enfant hors mariage. La mémé María raccommode à la hâte la robe blanche qu’avait portée Bénédicte quelques années plus tôt – Suzanne gardera toute sa vie l’amertume de s’être mariée dans les dentelles de sa sœur. Le deuxième dimanche de mars, après une préparation au mariage expéditive, le père Joseph proclame les jeunes fiancés mari et femme, sous l’œil attentif de la Sainte Vierge.

La poche des eaux rompt à la vingt-septième semaine. C’est un jour de printemps clair. Le cerisier est en fleur et, dans les jardinières, les premières roses dénouent leurs corolles. Au journal télévisé, on annonce qu’une femme, pour la première fois, vient d’être nommée à la tête du gouvernement. Suzanne s’en fiche. Elle s’en fiche parce que la politique ne l’intéresse pas, et parce que alors coule entre ses cuisses une chaleur humide, épaisse. Son ventre se contracte. Elle est debout dans sa cuisine et un liquide goutte jusqu’à ses chevilles qui n’est pas du sang. Un instant éternel, devant sa gazinière équipée, la mère – elle le devient – observe les moineaux du cerisier nourrir leurs petits tout juste éclos, les observe : bien droite, ruisselante, et frappée de stupéfaction. Elle n’a pas achevé son septième mois.
Mais son ventre béant.

Quand Bénédicte, appelée en urgence, rejoint Suzanne chez elle après avoir confié ses filles à leurs aïeules, elle trouve sa cadette immobile, les reins appuyés contre l’évier et les mains ouvertes comme l’otage d’un mauvais film, craignant d’elle à son ventre ou de son ventre à elle une contagion fulgurante. Bénédicte prend les choses en main :
– On file à l’hôpital.
Dans la voiture, Suzanne fixe un point au-delà des montagnes. Parfois, à un cahot infime de la route, elle gémit. À quelques kilomètres de là, dans la vieille ferme, la grand-mère Joséphine berce deux petites-filles en pleurs. La mémé María, en se balançant dans son fauteuil, répète en boucle son chapelet en bois de rose. Je vous salue Marie, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous, vous êtes bénie entre toutes les femmes ; la Vierge en plâtre lui adresse un signe de tête.

À l’hôpital, Suzanne est prise en charge immédiatement. On lui donne un comprimé, on la fait allonger dans un lit blanc, on la drape d’une tunique de papier. Sur son ventre on installe des ventouses maintenues par un tissu. Dans sa chambre passe une foule d’inconnus en blouse qui ne se présentent pas, se penchent entre ses jambes ouvertes, lui tâtent le col de leurs doigts gauches, et repartent sans un mot, inquiets ou réjouis. Suzanne contemple les ombres du plafond, pas longtemps, car, après un bref conciliabule, la décision est prise de l’emmener au bloc.
– On va déclencher l’accouchement.
La salle est froide, gris acier. Des voix étouffées par des masques lui soufflent des ordres qu’elle ne comprend pas.
– Quand on vous donnera le signal, poussez.
Suzanne ne sait pas pousser.
Elle n’est pas prête à faire sortir de son ventre quoi que ce soit de vivant, elle n’était pas davantage prête à ce qu’une graine invisible y germe, y plante son cordon et ses racines et son cœur minuscule pour devenir cette forme grise humanoïde qu’elle a découverte à l’échographie. Personne – même Bénédicte qui a déjà accouché deux fois – n’a parlé à Suzanne de la maternité. Elle n’a pas eu le temps de suivre les cours de préparation à l’accouchement, n’a pas lu de livre qui explique ce qui se passe lorsqu’un corps s’ouvre pour en laisser vivre un autre. Elle est allongée sur une table glacée, isolée du bas de son corps par le champ opératoire. Des mains inconnues fouillent son sexe. Peyo n’est pas là et Bénédicte à côté lui presse la main à lui broyer les os.
Voici que la douleur la transperce. Son ventre cède dans la violence. Avec un instinct désordonné, presque malgré elle, son sexe dilaté se contracte, travaille à expulser une masse sanglante. Suzanne veut hurler mais pas un cri ne sort de sa gorge.
Bientôt, l’équipe extrait d’entre ses cuisses un petit rat à la peau rouge sang et au crâne chauve, pas plus lourd qu’une brique de lait : un bébé chauve-souris éclaboussé de liquides sombres, aux doigts presque transparents d’être aussi fins. Ma Gabrielle lie-de-vin, rescapée chétive et monstrueuse, aussitôt transférée en réanimation.

I
Le jour de la mise en terre, le ciel est incertain. Des nuages plantés sur la flèche de l’église résistent au vent. Les feuilles du platane, arrachées par la brise, virevoltent rousses autour du monument aux morts. Sur le parvis, au creux des marches irrégulières, des flaques luisantes reflètent les anges et les diables du frontispice.
Au sortir de la messe, la famille se masse sur l’esplanade. La tante Bénédicte et les trois cousines, Julie, Estelle et Lisa, sont rangées côte à côte par ordre de taille. Elles portent des pantalons foncés sous leur coupe-vent et des ballerines plates. Lisa renifle bruyamment ; sa mère lui tend un mouchoir, passe une main sur son épaule. L’oncle Jean-François est avec Suzanne et Pierre. Ils serrent des mains, accueillent en souriant des embrassades et des mots navrés de circonstance. La grand-mère Joséphine discute tout bas avec le responsable des pompes funèbres. Le grand-père Georges, de l’autre côté de la porte, regarde dans le vide, son béret enfoncé jusqu’aux yeux. Il laisse son frère René, auréolé de son prestige municipal, tenir des discours pieux à ses anciennes admiratrices, décidées à une cour discrète, mais assidue, depuis son veuvage précoce.
Gabrielle a treize ans. Pour la dernière fois elle se tient à l’intérieur de l’église, debout devant le cercueil au pied de l’autel, maintenue tête haute et droite par son enfance gymnaste. Sous son bras gauche, une énorme couronne d’œillets, de roses et de chrysanthèmes. Elle est vêtue d’une robe en coton noir, cheveux relevés en un chignon serré. Alors que la famille, au-dehors, égrène des remerciements, Gabrielle demeure immobile auprès du caisson. Le petit Jean s’agrippe à sa main blessée. À cette époque, l’enfant apprend encore à marcher, il trébuche sur les pavés de l’église, se dandine d’un pied sur l’autre dans ses chaussures neuves. Gabrielle le tient fermement.
Dans la croisée silencieuse, sous la statue de la Vierge en prière, Gabrielle fixe le couvercle du cercueil. La plaque en bronze luit doucement. Gabrielle contemple les nœuds des planches, immenses yeux sans paupières, regards estompés, comme prisonniers du bois lui-même, prêts à veiller le corps. Le Christ en croix est allongé sur le dos, les mains crispées vers le ciel, les jambes tordues : ainsi on le dirait sur le point de fuir son calvaire. Sur les flancs hexagonaux, les poignées en métal offrent au monde une prise ultime. Par là on l’emportera.
Gabrielle se signe pour la dernière fois : le Père, le Fils et le Saint-Esprit, puis elle embrasse la base de son pouce droit, comme sa mémé le lui a appris pour conjurer le sort.
Au signal du père Joseph, les employés des pompes funèbres, quatre gaillards en costume, s’approchent. Ils se placent de part et d’autre du cercueil, deux devant, deux derrière, plient les genoux et, sans un murmure, d’un même geste, chargent leur fardeau sur une épaule. Gabrielle observe la géométrie des mouvements, leur extrême précision ; l’angle des épaules dans les vestes en laine peignée ; le regard blanc de ces hommes. Celui devant à droite, plus large que les autres, entraîne les lutteurs des environs. D’habitude il transpire dans sa combinaison moulante ; aujourd’hui impassible dans sa chemise repassée, rasé de frais, on le dirait étranglé par le bouton qui ferme son col. Une goutte de sang maladroite perle encore sur sa joue.
Tout à l’heure, le premier témoignage revenait à la tante Bénédicte. Elle s’est avancée en tremblant un peu, Suzanne, sur ses talons, a déplié une feuille blanche. En transparence on devinait l’écriture manuscrite, sans rature. La tante a commencé par remercier chacun, chacune, d’être là avec la famille pour partager son deuil. Au nom de tous, elle s’est chargée du portrait de la défunte. L’arrivée au Village des dizaines d’années plus tôt, la rencontre avec le vieux Jean – paix à son âme –, les enfants qui ont grandi ici. Elle a aussi rappelé l’engagement dans la chorale de l’église, les dimanches consacrés à chanter la messe, la foi bruyante de la mémé, son humour insolent, ses colères spectaculaires, sa douceur aussi. Avec la mansuétude affectée des vivants qui pardonnent aux morts, elle a fait du mauvais caractère de la défunte un sujet de plaisanterie. Gabrielle déjà n’écoutait plus. Elle fixait la statue de la Vierge en prière, en face de l’autel, dans l’attente d’un signe, un geste de la main, une de ses attentions habituelles. La Vierge est restée immobile. Gabrielle n’a entendu que les derniers mots du discours :
– … cependant chacun souhaite, pour soi et les siens, au terme d’une longue vie, s’en aller retrouver le ciel de cette belle mort, la mort des bienheureux dans leur sommeil.
Avec une contrition ostentatoire, la tante a baissé la tête, laissant la phrase résonner. Gabrielle a su alors que le silence de la Vierge serait définitif. La statue en prière, les yeux levés au ciel, n’y semblait plus chercher confirmation d’un amour gigantesque, mais se détourner, excédée, des discours terrestres.
Malgré tout, Gabrielle a monté les trois marches de l’autel, adressant à la sainte une révérence discrète. Elle avait aussi préparé son texte : un texte convenu suggéré par sa mère, qui parle du jeu de petits chevaux, de la collection de pièces de monnaie, du Lac des cygnes, de l’odeur du chèvrefeuille, des heures au chevet de la mémé – de sa berceuse, aussi. Gabrielle le lit comme elle l’a écrit, proprement, elle s’entend prononcer des phrases lointaines à un rythme régulier, se focalise sur les mots qu’elle articule jusqu’au bout, en prenant soin de faire descendre son intonation aux points. Sa voix est claire, sans altération. Ce sont des mots de deuil pour les autres. Plus tard, le vieux père la félicite pour sa lecture, et des dames aux cheveux grisonnants quoique teints – les mêmes qui courtisent l’oncle René – saluent sa maturité.
Cependant, les mots que Gabrielle aurait voulu prononcer et qu’elle ne dira jamais plus, ceux qui parlent des profondeurs terribles de l’amour, qui des années durant crieront à travers son corps, ces mots-là détenant la seule vérité de la mort, avec la morte vont être enterrés. Gabrielle les a écrits sur une autre feuille, à l’abri dans la poche de son cardigan. Elle garde les paumes collées à son ventre, serrées l’une contre l’autre en prière – cache ainsi des brûlures neuves et suintantes, qui dessinent dans la chair un motif brodé. La Vierge sait ; mais la Vierge s’est tue.

En contrebas du Village, à l’entrée du cimetière, la procession endeuillée s’immobilise. Des tréteaux attendent dans l’allée principale. Le père Joseph agite son encensoir au milieu des tombes. Les gars des pompes funèbres ouvrent discrètement les portes du corbillard, font glisser le cercueil à plat, admirablement le posent sur les tréteaux. L’espacement a été calculé pour n’exiger aucune manœuvre superflue. Derrière, une pelle araignée dresse une griffe menaçante. Le curé, joignant les mains comme s’il capturait un précieux fragment d’air, invite l’assemblée à un ultime adieu. Gabrielle, le bras autour de sa couronne d’œillets, de roses et de chrysanthèmes, passe sa main brûlée sur le bois clair : un geste qu’elle va répéter presque chaque jour, des années durant, sur la dalle en marbre qui scellera bientôt la tombe.
Mais pour l’instant, ce trou inconcevable. Une boue épaisse, odorante, en tapisse le fond. Gabrielle affronte pour la première fois la terre éventrée des cimetières, elle embrasse la mort, sa réalité, sa violence aussi. Soudain distraite des silences mesurés, des chants éternels, des pétales de roses, Gabrielle se penche sur ce trou qui s’enfonce dans les entrailles de la terre, dans le ventre grouillant de la terre. Alors Gabrielle respire l’eau souillée, les vers opiniâtres, la pourriture – l’odeur d’humus de la vie qui commence et de la vie qui s’achève. Il n’y a plus de tendresse ni de cérémonie, plus rien qui puisse enrober la mort d’un écrin solennel, aucune géométrie pour la rendre tolérable ; ne reste que cette fosse monstrueuse et nue, aux minuscules racines arrachées, ne restent que l’herbe retournée et la bouche ouverte de la terre qui engloutit. Et ma Gabrielle de treize ans, en ce lundi d’octobre, debout devant la terre arrachée, au-dessus d’elle comme les solitudes en haut des falaises, ma Gabrielle en robe noire avec dans les bras une couronne de fleurs – œillets, roses, chrysanthèmes –, ma Gabrielle observe le vide creusé par des mâchoires titanesques. Elle découvre l’absurdité vertigineuse des adieux.

Les quatre hommes laborieusement font descendre le cercueil. La concentration barre leur front d’une ride honnête ; même dans l’effort physique ils préservent la rigidité solennelle de la cérémonie. Leurs gestes sont lents, précis, soignés. Ils visent la surface plane au fond du trou, à l’autre bout de l’univers ; semblent ne jamais devoir l’atteindre. Une bourrasque passe dans les cordages. Le cercueil se met à osciller comme un pendule, se cogne aux arêtes de la fosse, refuse l’espace qu’on lui impose. Les mains des employés se contractent encore, leur dos se voûte, mais ils poursuivent leur tâche, sans un regard les uns pour les autres, visiblement désynchronisés, toujours fonctionnels. Et ces hommes qui plient sous le poids d’un macchabée, qui transpirent l’exercice en s’efforçant de n’en rien laisser paraître, et semblent comme ignorants de leur souffle court, leur cœur battant et leurs paumes irritées, voilà, ces hommes qui savent que tout ceci n’est pas drôle et témoignent d’un souci exemplaire à faire comme si leur corps ne hurlait pas l’indécence de leur labeur : ces hommes soudain s’offrent à Gabrielle dans leur ridicule.
Alors comme un séisme enfle en elle un rire gigantesque, un rire commencé quelque part dans les profondeurs de son chagrin, rire incontrôlable qui maintenant s’étend, la plie, la déborde, prodigieusement redoublé par la certitude qu’elle aurait ri elle aussi, la María – Gabrielle en est sûre – elle aurait ri.

2
En réanimation, un petit être disproportionné – Gabrielle encore incertaine – repose dans une couveuse de plexiglas. Le corps tiendrait dans une main adulte. La tête, ronde et molle, semble à tout instant pouvoir se détacher du tronc. Les membres flétris, plus fins qu’un doigt d’enfant, sont lestés au matelas par les extrémités d’un bleu violet. Sous la peau du ventre, visqueuse encore, les côtes saillent. On devine en transparence un réseau complexe de veines, l’ombre des organes. Des électrodes entourent le cœur battant, l’estomac est habité d’une sonde nourricière. Par le nez et la gorge, qui palpitent comme une ombrelle de méduse, passent des tuyaux de plastique minuscules, gigantesques pourtant en comparaison des narines frêles.
Alors que Gabrielle en puissance est remise aux soins exclusifs de la néonatalogie, Suzanne, exsangue et muette, est transférée dans une clinique privée, dans la Ville de la Grotte où la Vierge est apparue ; personne n’avait encore observé une hémorragie de la délivrance aussi intense pour un bébé si petit. À Peyo qui vient d’arriver, on ne laisse pas le choix. Veiller sa femme ou son enfant : il s’occupera de l’enfant.
Dans le silence démesuré qui suit la crise, j’imagine Peyo seul dans un couloir d’hôpital. Sa belle-mère est venue le chercher en plein entraînement : il porte encore ses crampons et son polo rouge et noir, le 9 blanc floqué au dos. Il est assis jambes écartées, les avant-bras sur les genoux pour supporter son poids. Mains jointes, fermées en poing unique tourné vers le sol, tête rentrée dans les épaules, il fixe quelque chose qui n’existe pas au-delà de la jointure du carrelage blanc. Il attend.
Il vient d’avoir trente ans, Peyo, il est beau comme le sont les hommes d’ici, le front bas et le sourcil épais, mâchoire saillante rayée d’une barbe encore jeune, regard enfoncé dans des orbites proéminentes. Il a gagné en largeur les quelques centimètres qui ne lui sont jamais venus en hauteur, non pas sur des machines chromées, mais dans l’air des montagnes, sur des gradins humides, à force de grand air et de répétitions. Il s’appelle Pierre, comme la moitié des gars de son équipe, mais on l’a toujours appelé Peyo – sa mère a des origines basques.
En février dernier, en rentrant du travail, il a retrouvé Suzanne assise dans le noir sur le canapé neuf, le regard vide. Elle lui a dit Je suis enceinte dans un souffle. Il l’a prise dans ses bras, il a dit : On va réfléchir. Il n’a pas voulu croire que, déjà, on entend battre le cœur – s’est résolu, pourtant.
En mars, il a enterré avec une certaine nostalgie sa vie de garçon, en compagnie du XV de son village natal, de sa nouvelle équipe locale, et d’une fille avec un string en bonbons payée pour l’occasion. Il ne voulait pas, Peyo, ça l’a même dégoûté un peu, cette fille à demi nue qui lui offrait son corps : ce sont les copains qui ont insisté. Ils ont beaucoup bu, l’équipe des montagnes a ouvertement reproché à celle de la plaine de lui voler son 9, Peyo a été accusé de trahison et ici on a la mémoire dure. Ils se sont bagarrés, un pilier y a laissé une arcade sourcilière, les pompiers sont venus. On leur a proposé un verre mais les gars étaient honnêtes ; qu’à cela ne tienne, ils ont bu encore, se sont réconciliés en croquant des sucreries sur la croupe de la stripteaseuse, ont vomi sur la pelouse du stade en se tapant les épaules comme des vieux frères, après avoir improvisé un match amical à cinq heures du matin. Le ballon poisseux de bière et de rosée leur collait aux doigts, c’est comme ça qu’ils ont expliqué leurs passes désastreuses. Ils ont dormi tous ensemble dans la salle des fêtes, sur des matelas jetés au sol, sauf le gros Nico, futur parrain de Gabrielle, que le gardien du stade a retrouvé à l’aube, à demi comateux et frigorifié dans les gradins.
Le lendemain, affamés, ils ont terminé les paquets de chips et les quatre-quarts détrempés par le vin de cubi, en se félicitant d’être des hommes. Ceux qui avaient des choses à prouver ont attaqué au pastis dès le réveil, arguant qu’il faut soigner le mal par le mal. Peyo, en homme désormais raisonnable, est rentré chez lui prendre une douche, boire une verveine et se coucher auprès de sa promise. L’haleine chargée, n’osant embrasser sa bouche, il a embrassé son ventre pour la première fois en disant :
– Tu imagines, on va avoir un bébé.

Maintenant entre les murs de l’hôpital, demi de mêlée sur le banc de touche, Peyo attend la sanction d’un arbitre aux règles inconnues. Rentrer ainsi les épaules, contracter la nuque, regarder l’adversaire en face : la seule méthode qu’il ait jamais apprise pour encaisser les coups.
Une petite stagiaire timidement s’avance, armée d’un bracelet de naissance et d’un marqueur indélébile.
– Et pour le prénom, vous y avez réfléchi ?
Peyo la regarde. Il ne s’est jamais posé la question, jamais vraiment. Jusqu’à tout à l’heure, l’idée d’avoir un enfant n’était que théorique – alors un enfant réel, qu’il aurait en plus le pouvoir exorbitant de nommer… Peyo reste silencieux et la petite stagiaire, mal à l’aise, s’enfuit.
Plus tard le médecin de garde, en enlevant sa blouse, annonce que rien n’est sûr encore mais l’espoir est bon, même si petite – petite comme ça on n’a jamais vu, mais on fait au mieux. Grâce aux progrès de la science, on a isolé une molécule qui permettra l’achèvement des poumons.

À propos de l’auteur

Laurine Thizy
cession aux éditions de l’Olivier jusqu’au 30 octobre 2024.

Laurine Thizy © Photo Patrice Normand

Née en 1991, Laurine Thizy fait montre d’un talent très précoce. En 2010, 2013 puis 2014, elle est sélectionnée pour le Prix du jeune écrivain, et publie plusieurs textes dans le recueil édité par Buchet-Chastel. En 2016 et 2017, elle écrit également pour la revue Pan (Éditions Magnani). Doctorante en sociologie, elle enseigne à l’Université de Lyon 2. Son premier roman Les maisons vides, paru en janvier 2022 aux Éditions de L’Olivier a été couronné par les Prix Marie Claire et Régine Deforges 2022. (Source: Agence Trames)

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Éteindre le soleil

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En deux mots
Bel hommage d’une fille à son père, ce récit retrace aussi le drame de la perte d’une épouse, de la mort d’un enfant qui choisit de se donner la mort et celui de l’emprise d’une femme bien décidée à couper tous les liens familiaux de son mari.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Deux mariages et deux enterrements

Avec ce nouveau récit, Ariane Bois rend hommage à son père douloureusement marqué par deux deuils successifs. Avant que sa relation privilégiée ne vienne s’interrompre avec l’arrivée d’une prédatrice. Fort émouvant, terriblement révoltant.

La belle histoire de la famille Bois va virer au drame. Avec un père ressemblant à Montand, une épouse aventurière et deux beaux enfants, la narratrice et son frère, la vie leur souriait pourtant. Mais le destin va frapper trois fois. D’abord par l’annonce de l’accident survenu sur la banquise où sa mère était partie en expédition. L’hélicoptère russe dans lequel elle avait pris place s’est écrasé. Un choc d’autant plus violent pour la narratrice qu’elle était enceinte de son premier enfant. Une douloureuse épreuve qui va se doubler d’un suicide, celui de son frère qui, pour son père, va creuser le sillon de la culpabilité. Pourquoi n’a-t-il rien vu? Comment a-t-il fait pour ignorer son mal-être? N’aurait-il pas pu éviter ce passage à l’acte?
«Le deuil connait sa propre grammaire, étrangère à celle du monde réel. Ceux qui s’y sont brûlés un jour reconnaîtront ce pas de deux dansé avec la folie.»
Pour ne pas sombrer, il faut alors faire preuve de beaucoup de caractère et pouvoir s’attacher à une indéfectible solidarité familiale. Pour envisager de continuer à vivre, d’avancer, de construire une existence malgré ces deux trous béants, il faut tout à la fois se soutenir et s’ouvrir aux autres. Et se réconforter avec les livres. Après avoir entendu son père lui confier. «C’est ça que j’aurais voulu écrire!» après avoir refermé Martin cet été de Bernard Chambaz «bijou de tact et de sensibilité» qu’elle lui avait offert, elle comprendra qu’il allait mieux, mais aussi qu’il l’encourageait à reprendre elle aussi la plume, à retrouver sa rédaction et l’écriture de reportages et de livres.
De son côté, il cherchera une nouvelle compagne. Qui va prendre les traits d’Édith. Et qui va l’entraîner, sous couvert d’amour, dans une nouvelle spirale infernale.
«Cette femme voulait mon père pour elle toute seule, refusait de le partager avec sa famille, ses petits-enfants, et surtout sa propre fille dont les liens privilégiés avec l’homme qu’elle aimait la dérangeaient et la rendaient même folle, la dernière année. Une affaire de jalousie féminine, mais aussi de grignotage progressif, d’isolement de la victime, de prise de territoire. D’emprise, donc, et de terreur.»
On comprend qu’il ait fallu du temps à Ariane Bois pour écrire cet hommage à un père aujourd’hui disparu, car la colère envers cette personne toxique qui p’a empêchée d’offrir à son père un dpart serein ne s’est pas apaisée. On voudrait croire à ce principe Nietzschéen et dire que tout ce qui ne te tue pas te rend plus fort. Mais on se consolera en se disant qu’à son tour la roamcière vient porter une pierre à ce bel édifice d’ouvrages qui aident les lecteurs à surmonter leurs épreuves. Merci Ariane!

Éteindre le soleil
Ariane Bois
Éditions Plon
Roman
192 p., 18 €
EAN 9782259310918
Paru le 3/02/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Ariane Bois évoque l’emprise au féminin, un récit intime et bouleversant.
Depuis toujours, ils forment un bloc. Un père à la Montand, aventurier à ses heures, solaire et flamboyant, engagé à gauche. Une fille, admirative, amoureuse des mots.
Ensemble, ils ont traversé les paysages riants de l’enfance mais aussi les pires épreuves : la perte d’un fils et d’un frère, puis celle d’une épouse et d’une mère, disparue à l’autre bout du monde. D’une famille de quatre, ils sont devenus deux, fragiles, blessés, mais obstinés à rétablir leur équilibre. Et puis survient une femme, éprise du père, qui l’apaise.
Pourtant, très vite, l’attitude d’Édith déroute. D’où viennent ces malentendus, ces piques, cette agressivité ? Lors d’un séjour en Provence, tout bascule et la folie s’invite. Jusqu’au vertige.
Ce récit est l’histoire d’un homme, pris au piège d’une relation toxique, et d’une fille prête à tout pour le sauver. Ariane Bois évoque ici l’emprise au féminin. Un texte intime et bouleversant.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Le Salon littéraire (Brigit Bontour – Interview d’Ariane Bois)
Psychologies
Podcast Pont Neuf (Schlomo Malka)
Blog Le Capharnaüm éclairé
Blog Valmyvoyou lit


Ariane Bois présente Éteindre le soleil – Les invités de Lise Gutmann © Production Radio J

Les premières pages du livre
« C’est un vendredi, un vendredi de pluie continue. Nous sommes arrivés en retard au restaurant – j’avais hésité dans le choix de la robe, car je voulais faire honneur à mon père, qui, tout comme mon mari, aimait les tenues féminines, et me montrer sous mon meilleur jour, l’occasion étant, je le pressentais, d’importance. De l’autre côté de la vitre, je les ai vite repérés. Sanglé dans son habituel imperméable beige, mon père ressemblait toujours plus à Montand, période Z. Même carrure, gestes identiques, mains virevoltantes comme son acteur préféré. De la rue, on se serait cru dans un film de Claude Sautet. Des convives parlant fort, riant, un ballet de serveuses. Seules les fumées de cigarettes manquaient au tableau, santé publique oblige.
À côté de lui, très droite, celle que je vais enfin rencontrer en bonne et due forme : Édith.
Prenant une grande inspiration, je pénètre avec mon mari dans la salle surchauffée. M’apercevant, mon père cherche à s’extraire de la table, l’air ravi. Les présentations sont vite effectuées, chacun sait pourquoi il est là : faire connaissance avec « l’autre » femme de notre hôte. Celui-ci parle beaucoup, ressert à chacun un vin qui semble disparaître à une vitesse alarmante, réclame du pain, une entrée, puis deux. Une véritable pile électrique. Je souris au numéro paternel d’une manière indulgente. Il doit se sentir un peu sur la sellette, pour se donner ainsi en spectacle. Mon père aime discuter, certes, mais plus pour mettre les autres à l’aise que pour se faire mousser. Il se sent à sa place partout, d’habitude, avec un ministre comme avec un SDF. Chez lui, tout est sympathie instinctive, générosité, écoute de l’autre. Je la regarde, elle, chevelure courte, yeux vifs et acérés qui vont de mon mari à moi, sans se mêler à la conversation. Son silence m’étonne, tout comme ses gestes de tendresse incessants : sa main virevolte des genoux paternels à ses épaules, s’aventure dans ses cheveux, sur sa nuque. C’est comme dîner avec un gosse qui bouderait le repas des adultes et trouverait à s’amuser avec ses bras, tandis que les convives s’efforceraient de ne rien remarquer. Mon père rit, d’un rire qui sonne faux, et tente de calmer les effusions d’Édith dont le manège me rend nerveuse, sans que je parvienne à en analyser la raison. Peut-être parce que sous ses grands airs je le sais pudique et que ces marques publiques d’affection doivent le gêner atrocement. Édith semble signifier ainsi : « Il est à moi. » Il me regarde, moi, sa fille, et me sourit comme pour dire : « Ce n’est rien. » Une image de pieuvre me vient à l’esprit et je chasse cette vision dérangeante : il s’agit, pour moi aussi, de faire bonne impression. Mon père tient tant à ce dîner, et à notre bonne entente future. Je pose donc une foule de questions à Édith, sans me forcer – après tout, je suis journaliste –, et elle me répond d’un oui ou d’un non laconique. Le silence se fait malgré nous.
Et puis, à la fin du repas, après le dessert que mon père a tenu à commander, même si plus personne n’a vraiment faim, une assiette de profiteroles au chocolat à l’odeur entêtante et trop sucrée, Édith se tourne vers moi, soudain exultante. Je me penche, soulagée. C’est le moment où cette femme va me glisser un mot gentil, où un début de complicité naîtra entre nous, où elle me confiera quelque chose d’elle. Ce n’est pas ma meilleure amie ni une complète étrangère, mais la nouvelle amoureuse de Papa. Elle possède donc une place dans notre famille et, par ses mots à venir, nous rejoindra enfin. Je suis tout ouïe.
Elle articule alors, triomphante :
— Tu sais que je connais ton père depuis plus longtemps que toi ?
Je recule, l’impression subite d’avoir reçu un coup de griffes. Mais mon cerveau travaille à plein régime et la réponse fuse :
— J’ignorais qu’il s’agissait d’une compétition.
À notre table, les hommes semblent disparaître, s’évanouir dans l’ombre. Il n’y a plus que nous, la fille et la belle-mère. Et j’ai été prévenue. À la fin de cette soirée, je ne le saurai que plus tard, la guerre a été déclarée.
Première partie

Mon père a perdu presque tous ceux qu’il aimait. Son propre père d’abord, Paul, malade pendant des années et confiné au lit après une attaque, soigné plus de deux ans par ma grand-mère. Quand il est parti, comme il avait vécu, discrètement, Papa avait trente-deux ans. Voir souffrir un proche a-t-il influé sur sa décision de devenir médecin ? Il ne supporte en effet pas la souffrance chez les autres ; une colère, une rage même le prend qu’il met à profit pour secourir adultes et enfants. Il fut un temps pédiatre avant de bifurquer vers la génétique et la recherche, surtout dans l’outre-mer. Et puis, notre monde s’est écroulé. Mon frère est mort à vingt ans. Volontairement. Sept ans plus tard, un accident et un sale brouillard nous privaient de ma mère. Le destin bégayait et nos larmes semblaient impossibles à arrêter. De classique, à quatre, notre famille se retrouvait à deux, et, même avec mon mari, le compte n’y était plus. Mon père virait donc au veuf, un drôle de mot, un vocable qui fleure son Balzac et ne lui convenait pas du tout.
Après des mois, des années tristes, entrouvrir sa porte et laisser passer un peu d’espoir fut vital. Alors il y eut des sorties, des week-ends, des dîners, des filles. De son humour pince-sans-rire, mon père nous prévint un jour : « La chasse aux veufs est ouverte. » Je ne posais aucune question, et l’on vit ainsi passer une médecin généraliste, longue silhouette drapée dans sa dépression, une mère de famille à l’enfant « difficile », une étrangère dont la nationalité changeait toutes les semaines, une podologue qui proposa de s’occuper des pieds de toute la famille, une célibataire obsédée par la pâtisserie, la préhistoire et le basket au féminin. Oui, dans cet ordre. Elles disparurent du paysage aussi rapidement qu’elles avaient fait irruption dans nos existences.
Et puis, un jour, coup de téléphone du paternel :
— Viens chercher un papier, chérie.
J’obtempère. Après tout, je n’ai qu’un couloir à traverser. Nous habitons sur le même palier depuis quelques mois et la frontière entre nos deux appartements se révèle ténue. Il passe chercher une tasse, une casserole, partager un article du Monde auquel il voue un véritable culte et lit avec assiduité depuis ses dix-sept ans, mes fils filent sauter sur son lit ou chiper les bonbons au miel dont il bourre ses poches. Mélangée à son parfum puissant, voilà l’odeur de mon enfance, une senteur de sucre qui me rassure et m’apaise. Je pénètre dans l’appartement, du jazz résonne comme à l’accoutumée, Ella Fitzgerald et Miles Davis, et, sur la gauche, dans la cuisine étroite, je capte du coin de l’œil une forme féminine. Coup au cœur : de dos, on dirait ma mère. Petite, des jambes très minces moulées dans un jean bordeaux, comme elle. Pendant quelques secondes, je perds pied. Ma mère a disparu alors qu’elle était au bout du monde, il y a cinq ans. Elle n’a jamais vu ce nouvel appartement. Cela ne peut donc être elle. La personne qui me tourne le dos et égoutte une salade m’est inconnue et pourtant quelque chose de familier dans l’allure s’en dégage. Je reste interdite pendant que mon père se dépêche d’effectuer les présentations :
— Voilà Édith, dont je t’ai déjà parlé.
Un visage harmonieux, une coupe nette derrière les oreilles, un air décidé. Une silhouette presque juvénile, en baskets malgré ses soixante-cinq ans. S’il y a bien quelque chose de ma mère – cette même minceur, presque de la maigreur –, les yeux très maquillés, une ombre à paupières curieusement turquoise, diffèrent totalement. Ces rétines-là me fixent, dures et immobiles. Le sourire, à peine esquissé, ne découvre pas les dents. On dirait un oiseau, avec un nez court comme un bec et des mains semblables à des serres. Quelque chose de désagréable, de froid, s’immisce en moi, que je m’efforce de chasser.
Après tout, ma curiosité est attisée : c’est grâce à moi qu’ils se sont revus. Un soir, je tombe en effet sur l’avis de décès d’un artiste de théâtre dont je sais l’œuvre importante. À Bordeaux, à une époque, mon père connaissait celle qui deviendrait sa femme. Je lui signale ce décès, il téléphone à Édith et se rend à l’enterrement de son mari. Et c’est ainsi que tout a commencé entre eux, par mon entrefait, en quelque sorte. Mais leur histoire a en fait débuté bien avant, dans leurs tendres années, chez les scouts protestants. Moniteur déjà, mon père impressionnait les petites comme elle. Il faut dire qu’il avait fière allure, le Bordelais, avec sa masse de cheveux noirs, une virilité assumée, les épaules larges, tout en jambes, dans un polo blanc. Les filles en étaient folles, et malgré ses douze ans, Édith ne dérogeait pas à la règle. Leurs familles, en plus, se connaissaient, la bonne société protestante de la ville, fière de sa religion, ne manquant aucun culte dominical. Édith avait cherché à attirer l’attention de l’adolescent un rien dégingandé, les bras trop longs et étrangement laxes, la cigarette clouée à la bouche. En vain. Celui-ci virevoltait au gré de ses envies, et Édith, désemparée, observait son manège. Jamais il ne s’intéresserait à elle. Copain avec le frère de celle-ci, mon père lui rendait souvent visite. Tous les deux jouaient du saxophone, imitant John Coltrane, leur idole, à en faire trembler les murs et rêvaient d’une Amérique plus juste. « Je me souviens d’une gamine à l’air énamouré, racontera mon père, mais je ne crois pas lui avoir adressé la parole trois fois dans l’année… »
Je trouve l’histoire touchante, et je me réjouis, même si le premier dîner qui suit, au restaurant donc, me laisse un arrière-goût bizarre dans la bouche. Édith s’est accrochée à mon père d’une manière curieuse, mais voilà enfin quelqu’un de sa génération, du même milieu, à la foi protestante identique et forte, aux familles comparables. Ça compte, surtout en province. Mes oncles qui l’ont rencontrée avant moi et dont le jugement m’importe tant, ce trio si soudé, la trouvent à la fois charmeuse et attendrissante. Je suis donc heureuse de cette rencontre, de ce compagnonnage qui égayera la solitude paternelle.

À dire vrai, le temps me manque pour réfléchir à la vie sentimentale des autres, même les plus proches. Je viens d’accoucher d’un troisième fils, Gabriel, et trois enfants, dont un aîné de sept ans, réclament mon attention. Mes journées comptent facilement dix-huit heures. Je ne me plains pas : ce troisième petit se révèle un enchantement, un bonheur de tous les instants. Après l’école, on se couche dans le lit tous les quatre et je lis des histoires aux plus grands. Parfois l’on sommeille, souffles mêlés : dormir avec ses enfants, c’est tout savoir de la quiétude du monde. Un sentiment de sérénité totale m’envahit, après une grossesse, puis un accouchement d’une facilité déconcertante. Gabriel ressemble à mon frère. On s’amuse de ce côté déjà si garçon, de sa force tranquille, de sa gentillesse incarnée.
Mon père reste disponible, au téléphone surtout. Car, ce printemps-là, il sillonne la France avec Édith. Cabourg, Étretat, Arles, je le sais heureux et cela me va. « Entre nous, me confie-t-il un jour, ça devient sérieux. » Des années après, Sarkozy reprendra cette déclaration un peu ridicule au sujet de Carla Bruni. Je souris, soulagée : il n’est plus seul, il profite de nouveau de la vie. Édith demeure réservée, se tient à distance, les mois filent. Lors de ses visites, j’ai bien senti que les pleurs et les cris de mon bébé l’énervent, mais je peux le comprendre. Gabriel possède une voix de stentor et s’en sert comme d’une alarme qui nous vrille la tête. On l’appelle Pinpon et l’on rit. Lorsque l’enfant paraît, comme le soulignait Victor Hugo, tout paraît plus doux, même chez nous.

Je sais qu’il m’attend. Toutes les semaines ou presque, nous déjeunons ensemble et je me plais à l’imaginer au restaurant où nous avons nos habitudes : il est arrivé un bon quart d’heure à l’avance, joue avec le pain qu’il malaxe, passe la main dans ses cheveux, dégaine un sourire à la Chirac autour de lui, visant en priorité les femmes. « Il faut sourire, me souffle-t-il, surtout quand on est triste. Par politesse. » Mon père, ce soleil. Comme celle de tout père et de sa fille, notre relation demeure unique. Mon premier souvenir ? Celui de ses pieds, immenses. J’ai cinq ans, six peut-être, et j’aime me faufiler sous la table où il a étalé ses cours et travaille le soir la génétique. J’agite un Bic et je m’amuse à le chatouiller avec. Stoïque de longues minutes, à un moment il finit par exploser de rire et d’agacement mélangés. Et le jeu recommence sans fin. Il m’a appelée Ariane, un prénom peu usité dans les années 60, mais il a insisté. Ariane, la fille de Minos et de Pasiphaé, déesse et princesse aux belles boucles, ainsi nommerait-on sa première-née. Je n’appris le triste sort de celle qui fut abandonnée par Thésée sur l’île de Naxos, après le meurtre du Minotaure, et sa mort de chagrin, que bien plus tard. L’abandon, la peur de ma vie, qui devait se concrétiser avec le départ de mon frère, puis celui de ma mère.
Un prénom peut-il influer sur le cours d’une vie ? Scientifique à l’extrême, mon père rirait de ces fadaises. Mais nous n’en sommes pas là et je contemple son cadeau : une décoration en laiton qui figure le mot Ariane, dessiné avec de jolies lettres arrondies, volé sur une voiture, une Simca Ariane des années de Gaulle, à la silhouette de petite américaine. Un père un brin filou, un peu voyou, détestant l’ordre établi : n’a-t-il pas vécu plusieurs mois avec sa propre cousine germaine, de dix ans son aînée, en plus ? J’ai dû attendre l’âge canonique de trente ans pour percer ce secret familial qui m’a à la fois choquée et amusée. J’imaginais ma grand-mère et sa morale en airain devant ce couple doublement illégitime à ses yeux. La cousine se fit discrète, je ne la rencontrai qu’aux enterrements et ne devais lui adresser la parole qu’une dizaine de fois.
Son mariage express avec ma mère tient aussi de la légende familiale : de Guyane où il travaillait, il lui a donné rendez-vous par écrit en Guadeloupe. Deux témoins, dénichés au hasard dans la rue, leur ont suffi pour officialiser leur amour. L’un édenté, l’autre obèse, comme le montrent les photos jaunies d’époque. Unies dans la réprobation de cette opération commando, mes deux grands-mères ne lui ont jamais pardonné l’offense faite à leurs talents respectifs d’organisatrices de festivités, et aux convenances.
À l’âge tendre, mon admiration ne connaît pas de bornes, et quand il rentre d’une manif, tout en sueur, la chemise déchirée, l’énergie de Mai 68 arrive avec lui. Il soigne les étudiants tabassés par la police, aveuglés par les gaz, et des mots nouveaux font leur apparition dans les conversations : ça discute répression, bombes lacrymo, fascisme, et je ne comprends rien mais j’écoute, tout ouïe. Il aime dessiner et me construit une fresque de Cro-Magnon, avec silhouettes d’hommes et animaux en carton, une vraie merveille, et insiste pour l’apporter lui-même à l’école. Je n’en dors pas de la nuit d’excitation. Sur une chaise minuscule, il écoute la maîtresse, et l’amour filial fait chavirer mon cœur.
Dans les Cévennes, où nous attend notre maison familiale, il s’ébroue, en liberté. Ma cousine Florence et moi, nous nous entassons dans une vieille brouette. Et, dans ses éternelles chemises bleu ciel ou torse nu, dans son pantalon de toile beige, Papa nous pousse, accélérant, dévalant les pentes, tandis que nous rions à en avoir mal aux côtes. L’après-midi, il nous emmène à la rivière et, armé de l’Opinel qu’il ne quitte jamais, crée des bateaux à porter à l’eau à la petite bande de cousins, une joyeuse troupe de sept gamins du même âge qui tous les soirs monte un spectacle payant pour les adultes. Mon père ne fait pas mentir son nom : le bois reste son matériau préféré. Il coupe les arbres, tranche des bûches, façonne saladiers, bols de maisons de poupée, couverts. Jamais un patronyme n’a semblé mieux adapté. Au contact des forêts qu’il m’apprend, il respire plus large, vit à la proue de lui-même.
Comme il est doux de remonter le chemin hiératique de l’enfance ! Je revois sa boîte à outils bleue, son couteau à la hanche, son marteau à portée de main, surtout, ses mains de bon géant qui créent, façonnent, inventent. Même à l’adolescence où nous aurons nos orages, le bois servira de monnaie d’échange, de preuves d’amour. Ses créations peuplent ma maison aujourd’hui, comme celle d’hier.
Dans son clan, il joue un rôle particulier. Seul médecin, il distribue conseils et ordonnances, réconforte les uns et les autres, recommande un hôpital ou un collègue. De l’avis général des cousins, voilà l’oncle le plus compréhensif, le plus cool, celui avec qui on peut discuter de tout, celui qui arrange votre problème vite fait. Sa fratrie est nombreuse : trois frères et une sœur, dont il se sent très proche. À cinq, ils font bloc, contre les imbéciles, les fâcheux ou les opinions, parfois très tranchées et souvent conservatrices de leur mère, fan de De Gaulle, puis de Pompidou, honnis tous les deux par ses gauchistes de fils.
De lui, on craint seulement les colères surjouées : devant l’adversaire, il commence par se taire, encaisse, bout, puis, subitement explose de rage. Très à gauche, limite marxiste, il peut se fâcher avec un ami de dix ans, éructant à la Piccoli, puis se réconciliant avec le même allant. À Sciences Po, fière de mon bagage culturel tout neuf et persuadée de tout savoir, puisqu’on me qualifie le premier jour « d’élite de la nation » !, je l’attaque de front. L’invasion de l’Afghanistan en décembre 79, puis l’état de guerre en Pologne, la dissolution du syndicat Solidarnos´c´, tout est utilisé contre lui. Il hurle alors, casse verres ou vases, claque la porte puis convient à mi-voix que la dictature communiste ne peut plus durer… On s’embrasse alors et l’on oublie jusqu’à la prochaine scène. »

Extraits
« Il lit aussi beaucoup, des livres sur le deuil, forcément, sur la perte, la Bible. Essayer de donner un sens à la tragédie qui l’a frappé par deux fois, se réconforter aux mots des autres. Je lui offre Martin cet été de Bernard Chambaz, le plus beau texte à mon avis publié sur la mort d’un fils, un bijou de tact et de sensibilité. Il le lit en trois heures et, bouleversé, me confiera :
— C’est ça que j’aurais voulu écrire!
Peut-être par ces mots me donne-t-il l’autorisation de me lancer, moi aussi. En tout cas, je veux le croire. La parution de mon premier roman, consacré à mon frère, vingt-trois ans après sa mort, le rendra immensément fier, malgré sa douleur infinie à le lire. Et la mienne à le regarder se décomposer en tournant les pages. On craint toujours plus le désespoir de ceux qu’on aime que le sien. J’ai écrit ce texte pour nous deux, et je crois, j’espère que sa parution a apaisé un peu sa peine.
Mon mari et moi déménageons, et bientôt, sur le palier, l’appartement d’en face se libère. À mon grand soulagement, mon père accepte de nous suivre et de le louer. Quitter le domicile conjugal est pour lui un crève-cœur, l’impression de se séparer une nouvelle fois de ma mère. » p. 41-42

« Le deuil connait sa propre grammaire, étrangère à celle du monde réel. Ceux qui s’y sont brûlés un jour reconnaîtront ce pas de deux dansé avec la folie. » p. 44

« J’en veux à la terre entière, à cet hélicoptère russe échoué sur la banquise qui m’a privée de ma mère au moment où, enceinte, j’en ai tant besoin, à ce frère qui a choisi la nuit, à cette femme arrivée dans nos vies, tel un taon énervé, nous recevant si mal cet après-midi. » p. 56

« Entrée dans notre vie il y a dix ans, cette femme voulait mon père pour elle toute seule, refusait de le partager avec sa famille, ses petits-enfants, et surtout sa propre fille dont les liens privilégiés avec l’homme qu’elle aimait la dérangeaient et la rendaient même folle, la dernière année. Une affaire de jalousie féminine, mais aussi de grignotage progressif, d’isolement de la victime, de prise de territoire. D’emprise, donc, et de terreur. L’image d’une araignée et de son piège cadenassé s’impose. Édith à l’âme saumâtre a mis à mal ma relation avec mon père, piétiné celle qu’il entretenait avec les siens, a gâché les mois ultimes de sa vie par ses colères, a ruiné sa mort en interdisant les visites de ses frères, le laissant seul dans la solitude et l’effroi. » p. 173

À propos de l’auteur
BOIS_Ariane_©Yannick-CoupannecAriane Bois © Photo Yannick Coupannec

Grand reporter et critique littéraire, Ariane Bois a déjà publié quatre romans, Et le jour pour eux sera comme la nuit (Ramsay, 2009 ; J’ai lu, 2010), Le Monde d’Hannah (Robert Laffont, 2011 ; J’ai Lu 2014), Sans oublier (Belfond, 2014) et Le gardien de nos frères (Belfond, 2016). Tous quatre ont été salués unanimement par la critique, par sept prix littéraires, et traduits à l’étranger. Pour Le Gardien de nos frères (Belfond, 2016), elle a notamment reçu le Prix Wizo 2016. Après Dakota song (2017), elle a publié L’Île aux enfants (2019) et L’amour au temps des éléphants (2021). (Source: Éditions Plon / Wikipédia)

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Debout dans l’eau

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Ouvrage sélectionné pour le Prix Roblès 2022

En deux mots
Quelque part en Belgique, près d’un étang, une fille de onze ans raconte son quotidien. Elle séjourne chez ses grands-parents, croise des animaux et des gens, rêve et apprend les choses de la vie.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Pour faire des ronds dans l’eau

Pour son premier roman Zoé Derleyn a choisi de raconter son séjour chez ses grands-parents lorsqu’elle était préadolescente. Avec poésie et humour, avec un brin de nostalgie.

Voilà un roman qui fonctionne comme un caillou jeté au milieu d’un étang. En suivant les ondes, on s’éloigne de plus en plus du cœur de l’histoire tout en découvrant de nouveaux cercles. Le premier se résume en une phrase. Une fille de onze ans séjourne chez ses grands-parents. Le second nous en apprend un peu davantage sur la géographie des lieux. Près du domaine, il y a un étang qui fascine la fillette, dans lequel elle se baigne, sent la vase et les poissons, imagine tout un monde, allant jusqu’à y voir surgir une baleine. Et autour de la maison, le grand jardin offre tout un monde de saveurs d’où émergent les groseilles à maquereau.
Le troisième cercle est celui du temps qui file au rythme de la météo et des activités. Entre la canicule qui va provoquer un carnage chez les poissons, la pluie qui n’empêche ni les chiens ni leur amie de se promener ou encore l’orage qui va frapper à l’heure des confitures, on va se laisser bercer par l’ambiance de cette campagne qui a quelque chose d’immuable.
Le quatrième cercle est celui de la sensualité. Au sortir de l’enfance, les bruits, les odeurs, les goûts et les couleurs accompagnent avec avidité cette existence.
Le cinquième cercle est constitué par l’entourage, à commencer par les grands-parents, qui sont une source inépuisable de savoir et de découvertes, des parties de pêche au jardin, du bricolage à la cuisine. Puis viennent toutes les personnes qui gravitent autour des grands-parents. Le personnel de maison, l’infirmière et Dirk, le jeune homme dont la plastique ne laisse pas la jeune fille insensible.
Ajoutons-y un sixième cercle, celui des émotions qui puisent dans une large palette, par exemple face à la blessure ouverte suite à une chute, ou encore lorsqu’elle comprend que la mort rôde autour du grand-père.
Des ronds dans l’eau chargés de poésie et d’un brin de nostalgie, des ondes qui nous emportent au pays de l’enfance et de l’apprentissage de la vie.

Debout dans l’eau
Zoé Derleyn
Éditions du Rouergue
Premier roman
140 p., 16 €
EAN 9782812621963
Paru le 4/05/2021

Où?
Le roman est situé en Belgique, du côté de Bruges et Gand.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
La narratrice, une enfant de onze ans, vit chez ses grands-parents, dans le Brabant flamand. Sa mère l’a abandonnée des années auparavant. C’est l’été dans cette vaste maison bordée d’un étang et d’un magnifique jardin. Le grand-père est en train de mourir dans une des chambres à l’étage, visité chaque jour par une infirmière. Cet homme autoritaire, distant, intimidant, est l’ombre manquante dans le jardin, espace de prédilection où sa petite-fille l’assistait dans ses occupations. Alors que la mort approche, autour de la fillette prennent place les différents protagonistes de ce lieu où la nature est souveraine : ses grands-parents bien sûr, les trois chiens, un jeune homme qui s’occupe des gros travaux, une baleine qui un jour a surgi dans l’étang. Elle rêve aussi d’un ailleurs qui pourrait être l’Alaska, la mer des Sargasses ou les Adirondacks.
Dans ce premier roman qui impressionne par sa sobriété et sa maîtrise, Zoé Derleyn interroge avec subtilité la manière dont se construit une filiation.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Le Carnet et les Instants (Thierry Detienne)
L’Echo.be
Blog Le coin lecture de Nath

« Debout dans l’eau » de Zoé Derleyn – Entretien from Éditions du Rouergue on Vimeo

Entretien avec Zoé Derleyn © Production Éditions du Rouergue

Les premières pages du livre
Ni maintenant ni maintenant
Debout, de l’eau jusqu’à la taille, je suis capable de rester immobile dans l’étang très longtemps. Mes pieds disparaissent peu à peu dans la vase. À travers le reflet de mon maillot rouge, j’aperçois mes jambes, tronquées aux chevilles. Je laisse les poissons s’approcher de moi jusqu’à ce qu’ils m’embrassent les mollets, les genoux, les cuisses. Je ne bouge pas, j’oscille légèrement, je respire au rythme de l’eau, je fais partie de l’étang.
J’entends ma grand-mère qui m’appelle mais je ne réponds pas, ça gâcherait tout.
Au moment où les poissons s’imaginent que je suis un vieux tronc d’arbre, une branche, j’en attrape un : les doigts serrés sur les écailles visqueuses, je le sors de l’eau et je le brandis comme un trophée, juste le temps de savourer mon exploit, je le relâche avant qu’il n’ait vraiment compris ce qui lui arrivait.
En face de moi, la berge est vide, personne pour applaudir ma main triomphante fermée sur le poisson. Personne pour me voir extirper mes pieds de la vase, nager lentement dans l’eau tiède, dans le plaisir du mouvement retrouvé.
Dans le verger, j’arrache des touffes d’herbe pour frotter mes chevilles et mes mollets. Je m’allonge près des groseilliers à maquereau, je croque quelques fruits pas encore mûrs. Ma grand-mère ne m’appelle plus, elle doit penser que je suis partie jouer à la ferme. Que je suis trop loin pour l’entendre. En séchant, la vase laisse des traces presque dorées sur ma peau. L’odeur de l’étang reste sur moi. Un des chiens, Baron, trouve ma cachette ; il me renifle, me lèche le genou. Il attrape une groseille à maquereau, la recrache tout de suite ; dans quelques jours, quand elles seront sucrées, il les avalera. Il faudra faire attention à bien fermer la barrière du verger, sans quoi il les mangera toutes.
Baron se couche le long de moi et presque tout de suite j’ai trop chaud. Je passe mes doigts dans ses poils noirs, quelques-uns restent collés sur ma paume. Je m’essuie dans l’herbe, puis sur la surface brillante de mon maillot.
***
La cuisine est sombre et mes yeux ont du mal à s’habituer au changement de luminosité. Le carrelage est frais sous mes pieds.
– Ah, tu es là.
Ma grand-mère pèle des carottes et des pommes de terre. Je m’assieds en face d’elle. J’ai faim. J’allonge la main pour attraper une carotte mais elle fait un geste du menton vers la boîte en carton du pâtissier posée sur le buffet. Je prends un éclair au chocolat entre mes doigts, les mêmes qui ont serré le poisson. Le chocolat a légèrement fondu. Je m’installe à la fenêtre, face à l’allée.
– Tu crois qu’elle va venir ?
Elle hausse les épaules, prétend ne pas savoir de qui je parle.
– Qui ?
– Elle. Maman. Tu crois qu’elle va venir ?
– Rien n’est moins sûr.
Ma grand-mère pèle une carotte comme si elle voulait la punir.
***
L’eau de la douche vient de l’étang. Elle est filtrée quelque part à la cave. L’eau de la douche n’est pas verte ni brune, elle n’a plus le goût ni l’odeur de l’étang mais on ne peut pas la boire ; même si elle est filtrée, c’est bien l’eau des poissons. Le seul robinet d’eau potable de la maison se trouve à la cuisine. Je me lave de l’étang avec de l’eau de l’étang. J’utilise du savon liquide, beaucoup de savon liquide. Ma grand-mère en a des tas de flacons, de toutes les couleurs, de tous les parfums. Lavande. Pomme. Vanille. Je fais des mélanges, je me lave plusieurs fois de suite. Arrive un moment où j’en ai assez. Je m’enroule dans une serviette de bain. Je passe la tête par la porte entrouverte, je vérifie qu’il n’y a personne dans le couloir. Je cours jusqu’à ma chambre, laissant des traces mousseuses sur le plancher.
Je suis contente que mes cousins ne soient pas là. Ma grand-mère a parfois peur que je m’ennuie, toute seule pendant les vacances scolaires. Alors, elle invite des cousins éloignés et d’autres cousins pas si éloignés que ça. Je préfère m’ennuyer seule plutôt que jouer avec eux. Quand ils sont là, j’organise des parties de cache-cache pour leur échapper. Je me recroqueville derrière une vieille malle. Un des cousins vient inspecter le grenier, il tourne dans la pièce en m’appelant : Je sais que tu es là, montre-toi ! Je ne suis pas stupide. La poussière me donne envie d’éternuer alors je me frotte le palais du bout de la langue et je résiste. Je reste immobile, comme dans l’étang. Il ne me trouve pas et il s’en va, il referme la trappe derrière lui. Je pose mon oreille contre ma montre-bracelet. Je savoure le doux cliquetis de ma victoire. Je me demande s’ils ont arrêté la partie de cache-cache. Je me demande s’ils partiront avant que je ne descende. Je suis certaine que je suis la seule qu’il n’a pas trouvée, mon débile de cousin.
Je rince mon maillot rouge, je l’essore, l’eau fraîche coule entre mes doigts serrés, et je le pose sur le radiateur éteint. À travers la fenêtre, le soleil est brûlant ; demain matin, mon maillot sera sec. Je m’essuie paresseusement, je m’habille, la peau encore humide. Un jeans, des baskets, et un T-shirt bleu presque gris, avec le dessin à demi effacé d’un arc-en-ciel. Il est temps que j’aille le voir, dans sa chambre, comme chaque jour. Mon grand-père.
Je m’assieds au bord de son lit. La machine est posée par terre, les tubes en plastique remontent jusqu’à ses narines. Il a fort maigri. Ce n’est pas le même grand-père que celui qui m’avait réveillée à minuit, m’obligeant à aller chercher à la nage la barque orange que j’avais oublié d’amarrer et qui avait glissé jusqu’au milieu de l’étang.
Je lui dis que les groseilles à maquereau ne sont pas encore mûres.
Il demande si j’en ai mangé quand même.
Je réponds que non, je démens, je secoue la tête. Quelques gouttes d’eau tombent de mes cheveux en petites taches foncées sur mon jeans.
Le bruit de la machine me paraît fort au début, il finit par se mêler à nos silences.
C’est une belle chambre. Je l’aime bien parce qu’il y a des fenêtres des deux côtés. La vue arrière est la plus belle, l’étang, puis les pâtures encadrées de peupliers, une rangée de saules têtards qui suit le ruisseau jusqu’à sa source, loin là-bas. Quand mon grand-père n’était pas malade, il restait déjà des heures devant la fenêtre. Debout. Il y a quelques années, je lui avais demandé où s’arrêtait notre jardin. Il avait ri, à cause du mot jardin. Il avait dit : On voit que tu es née en ville. Quand j’étais plus petite, en visite chez les uns ou les autres de mes cousins, en ville, je demandais si l’eau du robinet était potable. Mes tantes gloussaient : On voit que tu vis à la campagne.
Mon grand-père avait répondu, avec un large geste du bras : Le jardin, c’est tout ça. Tout ce que tu vois. Et même plus loin. Cela ne m’avait pas particulièrement surprise, »

À propos de l’auteur
DERLEYN_Zoe_cyrus_paquesZoé Derleyn © Photo Cyrus Pâques

Zoé Derleyn a publié en octobre 2017 aux éditions Quadrature un recueil de nouvelles, Le Goût de la limace, lauréat du prix Franz De Wever 2018, décerné par l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique. En 2021 est paru son premier roman, Debout dans l’eau. (Source: Éditions du Rouergue)

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Nos mains dans la nuit

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En deux mots
Émilie est revenue. Avec cette amie d’enfance, née à quelques jours d’intervalle, elle va partager toute sa jeunesse, un peu comme leurs mères respectives. Pourtant leurs caractères sont très différents et, mystérieusement, un beau jour ces voisines vont disparaître sans laisser de traces.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Une si longue absence

Avec son second roman Juliette Adam replonge en enfance. Bouleversée par le retour d’Émilie, cette «meilleure» amie si fascinante et si mystérieuse, elle va tenter de comprendre comment sa vie s’est construite à l’aune de celle de sa voisine.

Pour parler de Zoé et d’Émilie, il vaut peut-être mieux commencer par dire quelques mots de leurs mères. Lisa avait 18 ans lorsqu’elle a fait la connaissance de Morgane. À compter de ce moment, les deux femmes ne sont plus quittées, même si leur parcours professionnel était bien différent. Elles ont trouvé une colocation dans un appartement situé dans une ville côtière de Bretagne et tandis que Lisa partait à Rennes pour y suivre des cours de journalisme, Morgane travaillait à Bricorama. Quand un homme est entré dans leurs vies respectives, elles ont trouvé deux pavillons qui se faisaient face. Mariage et enfants ont suivi. Et Zoé est née avec une semaine d’écart d’Émilie, dans le même hôpital. Les deux filles ont alors grandi ensemble, même si là encore, leurs personnalités étaient bien différentes. Pour Zoé, la fille et la mère ont quelque chose de fascinant, d’étincelant. «Elle portait une telle lumière en elle. J’avais l’impression qu’elle pouvait venir à bout des ténèbres les plus tenaces, éclairer les profondeurs, tenir à distance la noirceur. Morgane me faisait l’effet d’un ange qui errait sur terre depuis bien trop longtemps et qui pourtant n’arrivait toujours pas à s’en lasser. Elle me montrait qu’on pouvait vivre autrement, qu’un ailleurs était possible, sans même avoir à partir.» Ajoutons que l’aura d’Émilie gagne encore un intensité grâce à son don de voyance. Ses prémonitions s’avéraient souvent justes, annonçant le décès prochain d’une grand-mère ou encore la catastrophe de Fukushima. Mais au fil des jours les liens se distendent entre la première de classe et la marginale. Jusqu’à ce jour où, de retour de voyage, Zoé découvre un panneau «maison vendue» sur le pavillon d’en face et apprend que ses voisines sont parties «dans le sud».
Commence alors une longue période sans nouvelles. Malgré tous les efforts déployés par Zoé, elle n’entendra plus parler de son ami, ni de sa mère.
Et soudain, comme le chapitre initial nous l’a appris, Émilie est de retour, comme si elle avait toujours été là, retrouvant son ami dans le salon de thé où elle travaille régulièrement.
Juliette Adam rend parfaitement bien l’état d’esprit de sa narratrice, entre l’émerveillement et l’incompréhension. Elle sent qu’elle est manipulée, mais veut croire que leurs liens sont très forts. En fait, elle est aveuglée par un attachement qui vire à l’obsession, qui l’empêche de construire une vie qui ne tiendrait pas compte d’Émilie. Le tout sur fond de mystère, de ce trou noir – cette si longue absence – dont elle va tenter de comprendre la cause.

Nos mains dans la nuit
Juliette Adam
Éditions Fayard
Roman
356 p., 20,90 €
EAN 9782213723372
Paru le 05/01/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement dans une ville côtière qui n’est pas précisée, ainsi qu’à Rennes et Nantes. On y évoque aussi des vacances à Hendaye.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Le secret, c’est de s’inquiéter pour quelqu’un. » Entre Raphaël, son frère abîmé, sa mère, qui semble lui cacher quelque chose d’essentiel, et son père, avec qui elle n’est jamais parvenue à communiquer, Zoé ne manque pas de sujets de tourments. Travaillant le temps d’un été dans la ville côtière où elle a grandi, elle tente tant bien que mal de rassembler les éléments disparates de son existence. Mais c’est la réapparition d’Émilie, la fille étrange qui l’a toujours fascinée et l’obsède encore, qui va créer un véritable séisme dans sa vie. La jeune femme sera-t-elle capable, cette fois, de retenir celle qui n’a jamais cessé de lui échapper ?
Avec Nos mains dans la nuit, Juliette Adam signe un roman poignant sur l’entrée dans l’âge adulte, où les projets sont suspendus aux souvenirs, et la confiance dans l’avenir à l’élucidation du passé.

Les critiques
Babelio
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Blog Les lectures d’Antigone

Les premières pages du livre
« 1
Je te connais depuis que je suis née. Je ne pense pas que tu t’en sois vraiment rendu compte. Tu m’as toujours donné l’impression que ta vie était ailleurs. Que tu évoluais dans ton monde, un lieu caché, quelque part dans les plis des draps ou le vide d’un double vitrage, ce genre d’endroit inaccessible où tu te trouvais à l’abri de moi, à l’abri de tout. Mais moi, je ne voyais que toi. Tu étais si saisissante avec ton air grave. Si magnétique. Tous tes gestes respiraient la majesté, un seul mot de toi suffisait à me fasciner et je passais des semaines à y repenser, à faire tourner en boucle tes paroles dans ma tête. Elles devenaient prophétiques à force d’être répétées. Tu ne pouvais pas t’empêcher de rendre solennel ce qui ne l’était pas. Tu creusais de minuscules sépultures au beau milieu du potager, y enterrais avec soin les fourmis que tu avais écrasées par inadvertance, du bout de tes sandales roses. Tu lançais des avions en papier pour prévenir les oiseaux de l’arrivée de l’hiver. Tu guettais le facteur chaque matin, assise sur une minuscule chaise que tu installais sous le pommier, juste derrière la barrière en fer rouillé de ton jardin. Quand tu l’apercevais enfin, tu t’autorisais à sourire, et lui remettais en soupirant un bouquet de mourons rouges, lui lançant qu’aujourd’hui encore, grâce à lui, le soleil n’allait pas s’écrouler. Ma mère jugeait toujours comiques tes saillies théâtrales, mais moi, je demeurais désarmée devant tes rituels, devant tes règles qui n’obéissaient à rien de ce que je connaissais. Je détestais ça. Ne pas savoir. Ne pas comprendre. À cet âge, être la plus brillante de ma classe, même en première année d’école primaire, était devenu une donnée que je tenais pour dérisoire, mais à laquelle j’étais secrètement accrochée. Tout ce qui pouvait me démontrer que les adultes se trompaient sur mon compte me terrifiait. Et tu en étais la preuve vivante. Toi et tes mystères. Toi et ta peau transparente. Toi et tes yeux de fantôme. J’avais peur. Peur pour toi, peur qu’il t’arrive quelque chose. Tu étais du genre à tomber d’une falaise par inadvertance, trop occupée à poursuivre une aigrette de pissenlit dansant dans le vent. Du genre à ouvrir la portière de la voiture en pleine autoroute, juste pour avoir un peu plus d’air. Du genre à proposer de jouer à qui tiendrait le plus longtemps la main à plat sur une plaque chauffante, sans y voir aucun danger. J’en faisais des cauchemars. Tu mourais, sans cesse, tu mourais, mourais, mourais sous mes yeux, et je ne pouvais rien faire à part te regarder souffrir en silence et écouter ta mère m’accuser de ne pas avoir été à la hauteur, de n’avoir été qu’une déception pour tout le monde. Pourtant, à l’époque, j’aurais fait n’importe quoi pour te sauver. Tu dois me croire. Chaque fois que je posais mes yeux sur toi, une part de moi me disait que je te voyais pour la dernière fois. Je t’observais avec la plus grande attention, mémorisais chaque centimètre de peau, chaque plissement autour des yeux, chaque tressautement de sourcils, je m’abreuvais de toi comme si je voulais imprimer ton visage pour toujours et me promettre de ne jamais l’oublier. Je m’attendais à tout de toi. Tu avais tes coups d’éclat venus d’une autre planète, mais tu passais la majorité du temps à te taire, en fixant le vide. Et je pense que c’était ça qui m’inquiétait, me poussait à être constamment sur le qui-vive. Je te savais capable de commettre une connerie à n’importe quel moment. Je ne compte plus le nombre de fois où tu as été à deux doigts de te tuer. La fois où tu as traversé la route les yeux fermés. Celle où je t’ai fait recracher les pilules contraceptives de ta mère. Celle où tu as trouvé un cadavre de lapin dans le jardin et lui as arraché le cœur, avec un air étonné. Tu te mettais continuellement en danger. Tu courais dans le jardin, un couteau de cuisine à la main, enfonçais des stylos dans les prises électriques, mettais tes mains dans le four brûlant, glissais la tête la première dans la baignoire remplie à ras bord, te retenais de respirer jusqu’à ce que tu t’évanouisses. Tu gobais les œufs d’oiseaux tombés de leur nid, te rasais une partie des sourcils, suivais des inconnus, leur prenais la main avec fermeté. Tu ne te rendais jamais compte de rien. Et moi, je te surveillais tout le temps. Je devais être là pour ramasser les débris que tu laissais sur ton passage. Je me disais qu’un jour tu te volatiliserais, comme ça, sans prévenir. Tu te débrouillerais pour te dissoudre dans l’air, ne laissant plus que le vestige de ta présence, une sorte de brume épaisse qui alourdirait tout et serait toujours à mes côtés, des années après ta mort. J’ai tellement anticipé ce scénario que je m’étonne de te savoir encore en vie, même si je n’ai plus aucune nouvelle de toi. Je m’attendais à des signes qui ne sont jamais venus. Tu t’es contentée de sortir de ma vie de la façon la plus banale possible. C’est triste à crever. Mais qu’est-ce qu’on peut bien y faire ? Tu sais, après ton départ, j’ai mis une éternité à comprendre d’où venait ce calme qui creusait ma poitrine. Tu as emporté avec toi mon inquiétude, celle qui n’était tournée que vers toi. Tu as fait disparaître cette anxiété qui m’a toujours accompagnée, me rongeait sans que j’y puisse rien. Tu as capturé mes frayeurs et mes rêves d’enfant. Tout ce qui faisait ce que j’étais. Tu me l’as volé, Émilie. Et je ne te pardonnerai jamais ça.

2
Tu ne le sais sûrement pas, mais nous sommes nées à une semaine d’écart, toi et moi, en pleine canicule. Dans le même hôpital. Je ne sais pas si c’était dans la même chambre. C’est ce que nos mères nous disaient en tout cas. Elles se connaissaient depuis leurs 18 ans et ne s’étaient pas quittées depuis. Elles avaient vécu un moment en colocation dans un studio près de la gare, coincé entre une crèche et une station-service. Ma mère était étudiante en journalisme, la tienne vendeuse dans un Bricorama. La mienne suivait ses études à Rennes, elle prenait tous les jours le TER de 6 h 57 pour s’y rendre, le même que je prends aujourd’hui pour rejoindre mon université et mon studio, à la fin des vacances ou du week-end. Ma mère ne voulait pas vivre dans une grande ville. Elle se sentait trop petite, pas assez au courant du monde, constamment jugée pour son ignorance, pour son manque de modernité. Elle étouffait. Surtout dans les amphis. Même si elle ne me l’a jamais avoué. Très vite, elle a trouvé un poste de rédactrice dans un magazine féminin, le genre à zoomer sur la cellulite des actrices, à commenter la vie sentimentale des chanteuses, à s’extasier sur les potins de la famille royale anglaise. Elle était responsable de la rubrique des tenues de stars sur les tapis rouges des Oscars, des Golden Globes ou de la Fashion Week. Elle pouvait écrire ses articles à la maison, ce qui lui permettait de n’effectuer le déplacement à Rennes qu’une fois par semaine. Ça lui allait très bien. Elle y travaille encore aujourd’hui. Elle est devenue la rédactrice en chef des pages mode, a gravi les échelons, naturellement, petit à petit, sans se presser. Elle ne rêve pas de plus. Elle ne rêve pas beaucoup, ma mère. Elle se contente de ce qu’elle a, depuis toujours. La tienne, au contraire, n’a jamais perdu ses espérances. Elle n’a pas arrêté d’enchaîner les petits boulots, comme elle le pouvait, dans l’espoir de monter sa propre boutique un jour. Combien de fois j’ai aimé l’entendre me raconter ses aventures de cueilleuse de pommes, femme de chambre dans un hôtel quatre étoiles, sondeuse en ligne pour des marques de sodas bretons, testeuse de bougies parfumées, dog-sitter, livreuse de sushis, distributrice de prospectus pour des montres de luxe, sexeuse de poussins, nettoyeuse d’écran de cinéma et même modèle nu pour des étudiants d’art, autant de métiers qui lui ont appris différentes manières de voir le monde, comme elle disait. Sa vie me semblait tout droit sortie d’un roman picaresque. À des années-lumière du quotidien sans vie de ma mère. Pourtant, elles s’entendaient à la perfection, c’était presque effrayant de se dire qu’elles avaient un jour pu vivre l’une sans l’autre. Bien sûr, elles s’engueulaient de temps en temps pour de la vaisselle cassée, des disques mal rangés, ou des flacons de parfum renversés. Mais rien de bien méchant. Elles étaient bien ensemble. Parfois, elles montaient sur le toit par l’escalier de service, prenaient l’apéro en regardant le soleil se noyer dans la mer, comptaient les étoiles sous un plaid violet un peu trop rêche, leurs épaules se touchant, leurs mains enlacées quelquefois. Ma mère écoutait la tienne parler des énergies du cosmos, ne la comprenait pas quand elle disait que cela n’avait rien à voir avec l’astrologie, que ça c’était bon pour ceux qui avaient trop peur de vivre. Elles s’adonnaient à des concours de cuisine, lançaient des batailles d’eau sans prévenir dans l’appartement, s’amusaient à rendre fou leur voisin raciste, se prenaient pour le duo de justicières loufoques de leur immeuble. Ça devait être parfait. Du moins, c’est ce que j’imaginais. Mais lorsque ma mère a rencontré mon père dans un café près du port, alors qu’elles n’avaient que 21 ans, il leur a bien fallu se séparer. Ma mère ne pouvait pas supporter de vivre éloignée de Morgane, sa sœur, son adorée, sa moitié. Je crois que ça emmerdait mon père, cette proximité entre elles. Il n’en a jamais parlé. Pas devant moi, en tout cas. Mais il ne parle jamais de rien, mon père. Encore aujourd’hui, il reste une sorte de statue sans vie à mes yeux. Un esprit de passage qui ne peut être vu que par ma mère. Je me demande s’il parle de moi. Si j’existe vraiment pour lui. J’ai toujours eu l’impression que je n’étais qu’une case à cocher dans sa liste. Quelque chose de désincarné dont il avait absolument besoin pour pouvoir un jour s’allonger, et se dire, ça y est, j’ai réussi ma vie. J’ai un foyer. J’ai un boulot. Une famille. J’ai bâti quelque chose.
Nos mères ont fini par repérer deux petites maisons à vendre dans une rue plantée de châtaigniers, exactement l’une en face de l’autre. Elles n’étaient pas spécialement charmantes ni spacieuses, mais se trouvaient à un kilomètre de la mer, si on se mettait sur la pointe des pieds sur leurs minuscules balcons, on pouvait presque deviner la surface d’un magma bleuté, et c’était comme s’il s’apprêtait à tout engloutir. Mais surtout, elles avaient un jardin. Pour ta mère, c’était l’essentiel. Morgane n’était pas encore fleuriste à cette époque, elle était même loin de deviner qu’elle posséderait un jour une boutique rien qu’à elle, mais elle passait déjà son temps à jardiner. Ça la détendait, elle disait. Ça l’aidait à oublier. Au fil des années, elle avait arrangé son terrain de manière à ce que chaque coin représente un continent. Quand je venais chez vous, je m’armais d’un sac à dos koala rempli de briques de jus de raisin et de sachets de fraises Tagada, disais adieu à ma mère pour me lancer dans un tour du monde. À droite du portail se dressait un bosquet de bambous jouxtant un ginkgo biloba, des lotus et un cerisier en fleur. Je tapotais la grenouille en céramique sur la tête du tanuki en pierre, me recueillais devant le Bouddha turquoise avec respect, au cas où cela servirait à quelque chose. Je continuais en direction de l’Europe et de son champ de fleurs, je les respirais toutes, sans exception, coquelicots, tulipes, lavandes, myosotis, œillets, bleuets, iris, lauriers, marguerites et chèvrefeuilles. Je murmurais leurs noms, comme pour les saluer. J’espérais y découvrir une petite fée, endormie au creux des pétales, même si je n’y croyais plus depuis longtemps. Il fallait ensuite passer devant la maison sans toucher le paillasson flamant rose – au risque de revenir au point de départ selon une règle que j’avais ajoutée pour plus de dangerosité – pour arriver en Amérique du Sud. Je contemplais avec émerveillement les pétales de dahlia, les branches de ceibo. Je me sentais en vie. Enfin, je revenais sur mes pas pour atterrir en Afrique, prenant bien garde à m’hydrater, avançant difficilement à mesure que j’imaginais la température augmenter. Je m’installais finalement sous le flamboyant, attentive à ne pas écraser les protéas qui s’épanouissaient autour de mes bottes de pluie, et savourais l’exploit que je venais de réaliser. Toi, tu me regardais par la fenêtre de ta chambre pervenche, encore en pyjama, et, un carnet à la main, dessinais, l’air perdu, sans un regard sur ce que tu créais.
Ma mère m’a toujours raconté que, même au neuvième mois de grossesse, Morgane sortait encore tous les jours dans son jardin pour cueillir des feuilles de menthe, des grappes de groseilles et des brins de ciboulette. Elle s’en servait pour les tisanes qu’elle confectionnait à l’aide d’un ancien grimoire trouvé par hasard chez un bouquiniste. Il avait appartenu à une sorcière du temps de l’Inquisition et devait sûrement valoir des milliers d’euros, mais Morgane préférait le garder près d’elle, au cas où ces femmes auraient eu raison depuis tout ce temps. Ça explique pas mal de choses sur toi, je crois. Sur la manière dont tu as été éduquée. Morgane, elle, avait été élevée dans une villa à la peinture écaillée, couverte de lierre et de lilas, donnant sur une plage de sable fin. Elle y vivait avec sa mère, une sorte de fausse voyante aux allures d’Esmeralda qui la menaçait de lui jeter une malédiction au moindre faux pas. Tu n’arrives pas à faire bouillir de l’eau sans te brûler, tu verras, ma fille, de tes poumons sortiront des vers à tête humaine qui finiront par te transpercer la peau, te crever les yeux, voler ta voix pour crier, hurler à t’en faire exploser le crâne, et tu t’étoufferas de toi-même. Tu n’as pas fait ton lit, très bien, mais prends garde, ma fille, un incendie bleuâtre vient de prendre naissance en toi et ce n’est qu’une question de temps avant qu’il ne te consume. Tu as cassé ce verre, ce n’est pas grave, ma fille, tu viens juste de condamner ton futur enfant à une mort certaine, oui, je vois la mer, je vois une nuit sans lune, je vois un râteau planté dans le sable et toi qui ne peux pas le sauver. Et elles y croyaient. Je pense aussi qu’elle la battait. Morgane a fini par fuguer pour dresser une tente jaune Quechua sur une plage sauvage couverte de détritus où personne ne venait jamais s’aventurer. Quand elle me parlait de cette période de sa vie, je ne pouvais pas m’empêcher de la voir comme une survivante, une rescapée. Une aventurière. Chaque jour, elle se levait aux aurores pour admirer le lever du soleil sur la mer, se délectait de sa lueur orangée en sirotant son café. Elle pêchait des bars et des maquereaux assise sur des algues gluantes, allait cueillir des crevettes dans des mares, attrapait des méduses à l’aide d’un seau rouge abandonné qu’elle avait trouvé en se lavant dans l’eau salée. Elle observait leur peau translucide pendant des heures, fascinée par leurs gracieux mouvements, avant de leur rendre leur liberté à l’arrivée de la nuit. Elle partait chercher des pommes dans des vergers entourés de barbelés, arrachait des bottes de carottes dans les parcelles agricoles, cueillait des framboises près d’une chapelle abandonnée où elle venait se réfugier les jours de tempête. L’après-midi, elle faisait le tour des déchets qui s’étaient échoués, trouvait parfois des objets inespérés. Un paquet de cigarettes, des serviettes hygiéniques, une casserole, des tee-shirts troués, des Doliprane, un briquet. Des lettres raturées et des dessins au crayon à papier les jours de vent violent. Des poèmes inachevés qu’elle tentait ensuite de terminer si elle avait de la chance. Parfois, elle allait voler des sandwichs triangles au supermarché. Elle ne se faisait jamais prendre. Elle était douée pour ça. Pour se débrouiller. Pour vivre au jour le jour. Sans penser au lendemain. Comme s’il n’allait pas exister. Comme si elle n’y croyait pas. Elle a vécu ainsi un temps, au rythme des marées, sans rien dire à personne. Elle n’est jamais revenue chez sa mère. Ça a laissé des marques, qu’elle n’a jamais montrées. Et elle ne voulait les léguer à personne. Encore moins à toi. C’est ce qu’elle te répétait toujours. « Ma mère ne survivra pas en toi. » Mais une part d’elle est toujours restée malgré tout fascinée par l’ésotérisme, les revenants, la magie. Non pas qu’elle y croie vraiment, mais cette atmosphère n’a jamais cessé de l’imprégner, d’accompagner son quotidien rempli de plantes médicinales, de pierres d’harmonie et d’animaux croisés à la lisière de la forêt. Nos mères étaient superstitieuses, chacune à sa façon. Quand elles se sont avoué le même jour qu’elles étaient enceintes, elles y ont vu un signe. Une injonction à faire de nous des amies fidèles, des êtres inséparables, de véritables sœurs. On jouerait, constamment, à chat perché, aux orphelines, aux naufragées. On partagerait des secrets à l’ombre d’un cyprès, on boirait notre limonade à la même paille, on ferait de grosses bulles en riant. On s’écroulerait sur le sable en se tenant les côtes, n’en pouvant plus du bonheur d’être ensemble. Et puis, plus tard, on irait en boîte, on fumerait, boirait, se défoncerait, cognerait, baiserait et puis on se rangerait. On ferait des pique-niques sur la plage avec nos compagnons en admirant le coucher de soleil sur une nappe à carreaux, une bouteille de rosé à la main. Jamais plus d’une par soirée. On amènerait nos gamins en Corse. On les ferait dormir dans le même lit, lovés l’un contre l’autre, leurs mains se cherchant dans le noir. On les observerait sans un mot pour ne pas briser ce miracle. On adresserait des prières silencieuses à la nuit. On murmurerait faites qu’ils s’entendent aussi bien que nous. Faites que nos enfants s’aiment. Mais ça ne s’est pas passé comme ça. Avec le recul, je me demande si on ne voulait pas défier cette bénédiction, toutes les deux, chacune à notre manière. Toi qui t’éloignais de moi. T’éloignais de tout. Et moi qui n’ai jamais pu laisser tomber. Qu’importe à quel point tu me repoussais. Qu’importe à quel point je ne comptais pas pour toi. C’est drôle. Tu savais que nos mères voulaient nous appeler de façon à ce que l’on soit accordées ? Il y a eu Delphine et Solange, Serena et Vénus, Thelma et Louise, et même Aphrodite et Artémis, mais mon père a refusé d’en entendre parler, alors ça a juste été Émilie et Zoé. Je me demande si ça aurait changé quelque chose. Si cela nous aurait réellement rapprochées. Parfois, je me demande si tout n’est pas la faute de mon père. De ses absences. De ses silences. Mais je sais à quel point c’est facile de le blâmer, pour tout ce qui m’arrive, alors la réponse ne doit pas être aussi simple. Avec toi, rien n’est jamais aussi simple.

3
Mon père n’était pas doué pour les mots. Pour la tendresse, pour l’affection, pour l’attachement. Pour nous montrer qu’il savait qui on était. À l’époque, il travaillait déjà comme conducteur de porte-conteneurs, souvent en direction du port de Shanghai, de Singapour ou de Ningbo-Zhoushan. Il partait un mois, téléphonait de temps en temps, et puis il revenait. Il ne parlait pas de ce qu’il voyait là-bas. Il ne parlait pas de l’océan, des tempêtes, des couchers de soleil, des orages et de la lumière. Il ne parlait pas des gens qu’il rencontrait, des marchandises qu’il acheminait. Il n’avait pas l’air de s’intéresser aux pays qu’il visitait. C’était le boulot, c’est tout. Pas la peine d’en faire tout un plat. Il se reposait dans un hôtel, le plus proche du port possible avant de refaire le chemin vers la France, pressé de retrouver les bras de sa femme. Quand il était en ville, il s’enfermait avec ma mère dans la chambre, s’en allait ramasser des couteaux sur les plages sauvages, fumait sur la terrasse, tentait de lire un Zola qu’il ne finissait jamais, partait boire des coups avec ses collègues sur le port, toujours sur le port. J’avais l’impression qu’il ne pouvait pas s’en éloigner trop longtemps. Mes parents s’en allaient le temps de leur traditionnel week-end en amoureux à Étretat, nous laissant chez Morgane et toi, pour mon plus grand plaisir. Et puis, il retournait en mer. Il était absent de nouveau, et chaque fois je l’oubliais un peu plus. Chaque fois, j’étais encore plus surprise quand il rentrait, comme si mon cœur de gamine pensait que, s’il nous abandonnait, c’était forcément pour de bon. Les pères ne reviennent jamais dans les livres pour enfants. Les orphelins et les abandonnés le restent, ils trouvent une nouvelle famille souvent, mais n’attendent jamais de leurs disparus qu’ils reviennent. Je n’espérais pas son retour, je ne me languissais pas de ses absences. J’avais déjà bien assez à faire avec toi. Cela vient peut-être du fait que mon père ne jouait pas vraiment avec nous, contrairement à nos mères, qui connaissaient tout de nos goûts, savaient ce qui faisait briller nos yeux de petites filles. Il a bien essayé le foot avec mon grand frère, mais Raphaël n’a jamais été un grand sportif, toujours fourré dans ses jeux vidéo, ses mangas ou ses documentaires animaliers. Me proposer une séance de tirs au but ne lui a jamais traversé l’esprit. Je me débrouillais pourtant plutôt bien, tous les garçons de l’école me le disaient. Bien mieux que mon frère en tout cas. Le seul moment que nous partagions, mon père et moi, c’était nos parties d’échecs les jours de pluie. On jouait en silence, seulement troublés par le bruit des gouttes s’abattant sur la vitre du salon. Il ne me donnait pas de conseils, il se contentait de déplacer ses pions et de me voler mes pièces une par une, sans un mot. J’ai fini par acheter un livre sur les ouvertures, que je lisais jusque tard le soir, au point d’en choper des migraines qui ne me quittaient pas au réveil. Je me suis mis en tête que je pourrais devenir plus proche de lui si je le battais. Qu’il serait enfin fier de moi, qu’il me regarderait avec admiration pour une fois, et plus comme une petite fille sage et sans saveur. Mais quand je l’ai enfin tenu en échec, il s’est contenté de me sourire et de se lever de son fauteuil, l’air apaisé. Il a rangé le plateau dans sa housse de protection, l’a déposé sur le haut de la bibliothèque, là où prennent la poussière les objets dont on ne se sert plus. On n’a plus jamais rejoué après ce jour. Comme s’il avait accompli son but, son rôle de père. Qu’il en avait fini avec moi. Parfois, j’enviais mon grand frère. Lui, au moins, existait dans les yeux de mon père. Mal, mais il existait. Un petit con vaut mieux que rien, ça, je l’ai bien compris avec toi. Quand mon frère avait encore merdé, volé, frappé, insulté, mon père l’amenait parler longuement dans le bureau ovale, comme il l’appelait. Je collais mon oreille contre la porte, me retenais de respirer, mais je n’arrivais pas entendre ce qui se tramait là-dedans. À croire que mon père l’engueulait en chuchotant. J’aurais pu moi aussi me mettre à faire n’importe quoi. Je rêvais de fugues, de coups d’éclat, de cris, de gifles et de verres brisés. Ça aurait été la solution pour que mon père se soucie lui aussi de moi. Mais c’était contre ma nature. Moi et mon envie de toujours bien faire. J’avais beau lui présenter mes bulletins, mes nouvelles prouesses en danse, lui faire goûter mes crèmes glacées maison, il se contentait d’un laconique « c’est bien », avant de reprendre ce qu’il était en train de faire. Et c’était tout. C’était bien. Je le prenais pour une marque d’indifférence. D’une incapacité à s’émerveiller des actes de sa fille. Je n’ai pas souvenir qu’il m’ait pris dans ses bras. Une petite tape sur la tête, un baiser sur le front quand je me faisais mal, une caresse fugace sur la joue à la limite. Et encore. Ces rares élans d’amour sont morts depuis longtemps. C’était le temps d’avant ma puberté. Avant que mon corps d’enfant se transforme, que mes hanches s’élargissent, que mes seins grossissent. Avant qu’il sache encore moins se comporter avec moi. Même une bise, il ne peut plus. Je vois bien que ça le gêne, qu’il prend un air pataud, qu’il ne trouve pas ça naturel. Je ne sais pas si je dois trouver son rapport à mon corps respectueux ou malsain. S’il pense me mettre à l’aise, à considérer mon corps comme un temple, comme celui d’une sainte qui ne doit pas être touchée, sous peine de passer pour un prédateur sexuel. Je me demande si je dois trouver ça étrange qu’il considère une étreinte entre un père et sa fille comme quelque chose de transgressif, d’érotique, d’incestueux. Mais, en vérité, je crois que lui-même ne le sait pas. Et qu’il ne doit pas vraiment se poser la question.
Un soir, au tout début de mon adolescence, il a passé la main sous mon tee-shirt de nuit. Par accident. J’avais fait un cauchemar, et je savais bien que j’étais trop grande pour venir dans le lit de mes parents, mais je me suis glissée dans les draps en dormant à moitié, comme par reflexe. Il m’a pris pour ma mère, ça, je l’ai compris dès qu’il a posé ses doigts sur moi. Quand je l’ai repoussé en grognant, il m’a jeté un regard d’incompréhension. Ma mère ne voulant pas de lui, cela semblait ne pas être possible, défier toutes les lois de l’univers, renverser sa conception du monde. Il a frotté ses yeux, comme un petit garçon encore engourdi par le sommeil. Et puis il m’a reconnue. Il a porté la main à sa bouche, s’est excusé en chuchotant, a commencé à se balancer d’avant en arrière. La première et dernière fois que j’ai lu de la panique dans son regard. J’ai essayé de le rassurer, de le consoler, de lui dire que c’était pas grave. Je savais bien qu’il avait pas fait exprès. Il s’est levé en frissonnant, l’air honteux, le dos voûté, et est parti dormir sur le canapé pour me laisser seule avec ma mère, comme s’il avait besoin de s’infliger une pénitence pour pouvoir me regarder en face le lendemain. Comme s’il avait besoin de se punir pour tout oublier. Après ça, j’ai eu l’étrange pensée que la prochaine personne qui toucherait ma poitrine, cela devait être toi. Je me suis sentie conne, conne et sale de penser ça dans le noir, avec toi dormant dans la maison d’en face. Je me suis demandé si j’étais normale. Si je n’étais pas plus perturbée par toi que ce que je pensais. Et puis je me suis rendormie. Pour faire comme mon père. Pour t’oublier. »

Extrait
« Morgane a toujours représenté à mes yeux ce que la vie pouvait avoir de plus étincelant. Bien plus que ma mère. Elle portait une telle lumière en elle. J’avais l’impression qu’elle pouvait venir à bout des ténèbres les plus tenaces, éclairer les profondeurs, tenir à distance la noirceur. Morgane me faisait l’effet d’un ange qui errait sur terre depuis bien trop longtemps et qui pourtant n’arrivait toujours pas à s’en lasser. Elle me montrait qu’on pouvait vivre autrement, qu’un ailleurs était possible, sans même avoir à partir. Malgré tout ce qu’elle avait traversé, elle restait toujours de bonne humeur, n’élevait jamais la voix, ne s’employait qu’à rire et inventer de nouveaux moyens de nous amuser, toi et moi. Elle faisait en sorte que chaque jour porte en lui une part de magie et je comptais sur elle pour veiller à notre bonheur. Tout était possible. On pouvait découvrir une piscine gonflable remplie de canards en plastique, de paillettes et de Barbie en bikini au beau milieu du jardin. » p. 57

À propos de l’auteur
ADAM_juliette_DRJuliette Adam © Photo DR

Juliette Adam est étudiante en Lettres et Arts à l’Université de Paris. Chez Fayard, elle a publié Tout va me manquer en 2020 et Nos mains dans la nuit en 2022.
(Source: Éditions Fayard)

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Paris-Briançon

BESSON_paris-briancon

  RL_Hiver_2022  coup_de_coeur

En deux mots
Parmi les passagers qui prennent le train de nuit Paris-Briançon, on trouve un médecin, une assistante de production et ses deux enfants, un couple de retraités, cinq étudiants et un VRP. Des inconnus qui vont faire connaissance et voir leur existence bousculée.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Victimes d’un concours de circonstances

Avec Paris-Briançon, Philippe Besson nous offre sans doute l’un des romans les plus émouvants de cette rentrée. Vous n’oublierez pas de sitôt ces passagers d’un train de nuit, parfaits inconnus au moment de prendre ce train de nuit.

Avouons-le d’emblée, j’aime voyager en train et en particulier dans les trains de nuit. Cela remonte sans doute à ma prime jeunesse, à cette sorte de magie qui fait que l’on quitte une région froide et grise et que l’on se réveille caressé par un soleil encore discret qui nous dévoile de beaux paysages et des senteurs agréables. De plus, on n’est jamais à l’abri de faire une belle rencontre.
Un mystère qui a d’ailleurs été soigneusement entretenu par les romanciers. Ils ont fort habilement su utiliser cette promiscuité pour imaginer de belles histoires, ou de désagréables surprises de La madone des sleepings à L’inconnu du Nord-Express et du Crime de l’Orient-Express au Liseur du 6 h 27 du regretté Jean-Paul Didierlaurent.
Avant que ne disparaissent les dernières lignes en circulation en France, Philippe Besson nous offre un Paris-Briançon qui va lui aussi nourrir la légende. Onze heures de trajet durant lesquelles il va s’en passer des choses! Mais n’anticipons pas et commençons par présenter les passagers qui, en ce soir de printemps, montent dans les compartiments couchette à la gare d’Austerlitz en direction des stations de ski.
Le premier à entrer en scène est Alexis Belcour, médecin de quarante ans, qui se rend à Briançon pour vider l’appartement de sa mère décédée et retrouver l’endroit où il a passé sa prime enfance. Il sera accompagné par Victor Mayer venu à Paris pour des problèmes de ménisque. À 28 ans, cet hockeyeur qui gagne sa vie comme moniteur de ski l’hiver et guide de randonnée l’été a des raisons de s’inquiéter de l’usure de sa mécanique. Dans le compartiment voisin Julia Prévost, 34 ans, a pris place avec ses deux enfants. Cette assistante de production à la télé part rejoindre ses parents, mais fuit aussi un ex-mari violent. À côté, un couple de 63 et 62 ans. Jean-Louis et Catherine Berthier ont loué un studio à Briançon pour profiter de leurs premiers mois de retraite. Le cancer détecté chez Jean-Louis leur laisse penser qu’ils doivent profiter de ce moment ensemble. Un habitué, Serge Dufour, 46 ans, VRP voyagera à leur côté. Il monte régulièrement à Paris pour suivre les séminaires et formations proposées par l’entreprise qui l’emploie. Cette fois pourtant, le bagout qui a fait sa réputation lui reste un peu en travers de la gorge. On parle de restructurations et de réductions de personnel. Cinq jeunes étudiants de 19 ans occupent un autre compartiment. Manon, Leïla, Hugo, Dylan et Enzo vont passer une semaine dans le chalet mis à disposition par le parrain de Manon. «Et puis, dans cette histoire, il y a un certain Giovanni Messina. Il faudra bien parler de lui.»
Alors que défilent les immeubles de la banlieue parisienne, les premiers échanges entre ces personnes qui ne se connaissaient pas quelques minutes auparavant permettent d’en savoir davantage sur leur vie, leur état d’esprit, leurs soucis. Le médecin aura rassuré Julia sur la santé de son fils qui a vraisemblablement une angine. Serge le séducteur aura abordé Julia en se disant qu’ils se sépareront au petit matin après une nuit à coup sûr hachée et inconfortable «alors pourquoi pas des mots entre eux, des mots ordinaires, sans importance véritable mais qui font passer le temps. Et, qui sait, à la fin, ils se sentiront peut-être un peu moins seuls.» Une partie de belote s’improvise entre jeunes et retraités avant que, vers 23h et alors qu’on traverse la Bourgogne, chacun regagne sa cabine. Les conversations se font alors plus intimes. Alexis et Victor dévoilent leur homosexualité. Julia confie à Serge bien davantage qu’elle ne l’aurait imaginé de prime abord. «Un concours de circonstances, une somme de bifurcations, une succession de décisions, une profusion d’incidents ont fait que leurs existences ont soudainement concordé dans l’espace et dans le temps.»
Je laisse au lecteur le plaisir de découvrir ce qui est arrivé à l’intercités n°5789 au petit matin, quand Giovanni Messina entre en scène, pour souligner qu’une fois de plus Philippe Besson fait naître l’émotion. Il raconte en phrases simples des moments de forte intensité. De ce drame tragique et lumineux, on retiendra l’humanité, la vérité d’un instant où se révèlent les personnalités, où il n’est plus question de se cacher. Un roman fort, un roman bouleversant.

Paris-Briançon
Philippe Besson
Éditions Julliard
Roman
208 p., 19 €
EAN 9782260054641
Paru le 6/01/2022

Où?
Le roman est situé en France, sur la ligne ferroviaire de Paris jusqu’à Briançon.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Le temps d’une nuit à bord d’un train-couchettes, une dizaine de passagers, qui n’auraient jamais dû se rencontrer, font connaissance, sans se douter que certains n’arriveront jamais à destination. Un roman aussi captivant qu’émouvant, qui dit l’importance de l’instant et la fragilité de nos vies.
Rien ne relie les passagers montés à bord du train de nuit no 5789. À la faveur d’un huis clos imposé, tandis qu’ils sillonnent des territoires endormis, ils sont une dizaine à nouer des liens, laissant l’intimité et la confiance naître, les mots s’échanger, et les secrets aussi. Derrière les apparences se révèlent des êtres vulnérables, victimes de maux ordinaires ou de la violence de l’époque, des voyageurs tentant d’échapper à leur solitude, leur routine ou leurs mensonges. Ils l’ignorent encore, mais à l’aube, certains auront trouvé la mort.
Ce roman au suspense redoutable nous rappelle que nul ne maîtrise son destin. Par la délicatesse et la justesse de ses observations, Paris-Briançon célèbre le miracle des rencontres fortuites, et la grâce des instants suspendus, où toutes les vérités peuvent enfin se dire.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Wukali (Émile Cougut)
Les Échos (Philippe Chevilley)
Blog La bibliothèque de Juju

Les premières pages du livre
Prologue
C’est un vendredi soir, au début du mois d’avril, quand les jours rallongent et que la douceur paraît devoir enfin s’imposer. Le long du boulevard, aux abords de la Seine, les arbres ont refleuri et les promeneurs sont revenus. Autour d’eux, des flocons virevoltent, tombés des peupliers ; on dirait de la neige au printemps.
C’est une gare, coincée entre un métro aérien et des immeubles futuristes, à la façade imposante, venue des siècles, encadrée de statues, où les vitres monumentales l’emportent sur la pierre et reflètent le bleu pâlissant du ciel. Des fumeurs et des vendeurs à la sauvette s’abritent sous une marquise à la peinture écaillée.
C’est la salle des pas perdus, où des inconnus se croisent, où une Croissanterie propose des sandwichs et des boissons à emporter, ne manquez pas la formule à 8 euros 90, tandis qu’un clochard file un coup de pied dans un distributeur de sodas et de friandises.
C’est un quai, noirci par la pollution et les années, où un échafaudage a été installé parce qu’il faut bien sauver ce qui peut l’être, et où des voyageurs pressent le pas, sans prêter attention à la verrière métallique qui filtre les derniers rayons du soleil.
C’est un jour de départ en vacances, les enfants sont libérés de l’école pour deux semaines, ils s’en vont rejoindre des grands-parents, loin, une jeune femme est encombrée par un sac trop lourd qu’elle a accroché à la saignée du coude, un homme traîne une valise récalcitrante, un autre scrute fébrilement le numéro des voitures, un autre encore fume une dernière cigarette avec une sorte de lassitude, ou de tristesse, allez savoir, un couple de personnes âgées avance lentement, des contrôleurs discutent entre eux, indifférents à l’agitation.
Bientôt, le train s’élancera, pour un voyage de plus de onze heures. Il va traverser la nuit française.
Pour le moment, les passagers montent à bord, joyeux, épuisés, préoccupés ou rien de tout cela. Parmi eux, certains seront morts au lever du jour.

1.
Le départ de l’Intercités de nuit no 5789 est prévu à 20 h 52. Il dessert les gares de Valence, Crest, Die, Luc-en-Diois, Veynes, Gap, Chorges, Embrun, Mont-Dauphin-Guillestre, L’Argentière-les-Écrins et Briançon, son terminus, qu’il atteindra à 8 h 18.
En période normale, il compte cinq voitures mais leur nombre monte à dix pendant les vacances d’hiver, lorsque les familles et les jeunes gens rejoignent les stations de ski.
Les voitures-couchettes comportent chacune dix compartiments de six couchettes, en deuxième classe, soit soixante places en tout, soixante lits étroits où s’étendre, où chercher le sommeil, où le trouver parfois. Elles sont décorées dans des tons bleus mais les déplacements brusques et incessants des bagages ont zébré le revêtement de traces noires et d’éraflures. Il existe des compartiments pour « dames seules » ; terminologie qu’on croirait empruntée à un autre siècle. Cela étant, cet espace dédié aux femmes évite la déconvenue de devoir se retrouver en tête à tête avec un inconnu mal intentionné. Sur chaque couchette, avant que l’accès aux trains ne soit autorisé, un agent de nettoyage a disposé une couette, un oreiller et une petite bouteille d’eau, ainsi qu’une boîte de confort, sous cellophane, contenant une lingette, des bouchons d’oreille et des mouchoirs. Deux systèmes de fermeture des portes assurent la tranquillité des usagers : un verrou et un mécanisme d’entrebâillement.
Dans les voitures-services, trois compartiments ont été remplacés par un garage à vélos – signe que l’époque a changé –, un espace réservé au personnel de bord et un coin détente, où des conversations se tiennent jusqu’à pas d’heure, entre insomniaques, sur tout et n’importe quoi, l’essentiel étant de passer le temps.
Enfin, les voitures-sièges proposent des fauteuils inclinables à quarante-cinq degrés afin de faciliter le repos des voyageurs. Pour des raisons de sécurité, de faibles veilleuses restent allumées en permanence. Quand la nuit est noire, on jurerait des balises.
L’Intercités peut accueillir jusqu’à deux cent soixante-quinze passagers mais ce soir, ils sont à peine la moitié à avoir acheté un billet. Le train de nuit ne séduit plus guère.
Pourtant, il a connu son heure de gloire. Qui ne se souvient de l’Orient-Express, du Train Bleu, de la Flèche d’or ? Rien que les noms nous transportaient. Même sans les avoir jamais empruntées, on imaginait sans peine des berlines profilées trouant l’obscurité, traversant la vieille Europe, et on avait vu dans les magazines les photos des cabines en bois d’acajou, des banquettes rouge bordel, des serveurs en habit, on pouvait rêver de se réveiller sur la Riviera ou à Venise.
La réalité était plus prosaïque ; comme souvent. À côté de ces vaisseaux de luxe, les convois modestes, les omnibus, les tortillards étaient la règle mais qu’importe, on pouvait aussi trouver du plaisir à tanguer sur des rails au beau milieu de la nuit comme on flotte sur une mer sombre, à passer d’un wagon à l’autre en ouvrant des soufflets pour enjamber un attelage mouvant, à slalomer entre des garçons jouant aux cartes assis par terre et des militaires rentrant de garnison encombrés de leur barda, à respirer des effluves de tabac et de sueur, on s’étonnait de faire des haltes dans des gares improbables, plantées au milieu de nulle part, et même les crissements qui sciaient les oreilles participaient au charme.
Et puis le train à grande vitesse est arrivé, c’était au commencement des années 80, il a comblé notre obsession du temps et de la célérité, notre besoin maladif de réduire les distances, il a soudain rendu obsolètes ces transports nocturnes, trop longs, trop lents, il a démodé ces Corail malgré la livrée carmillon ou le bandeau bleu qui tentaient de cacher la misère. Alors, l’argent s’est tari, le renoncement a gagné, les lignes ont presque toutes été supprimées. Pour celles qui ont miraculeusement échappé au grand ménage, les rames ont vieilli, les locomotives diesel se sont épuisées, les perpétuels colmatages sur les voies ou l’abandon des wagons-bars ont découragé même les plus motivés. Tant et si bien qu’on se demande si les cent et quelques qui prennent place à bord ce soir sont de doux rêveurs, d’incurables nostalgiques, ou tout simplement des gens qui n’ont pas eu le choix.

2.
Alexis Belcour a quarante ans, pile. Pour l’instant, il ne sait pas très bien quoi penser de ce nouvel âge. Certes, il a compris que les possibles se sont raréfiés mais ça ne date pas d’aujourd’hui, que le corps n’a plus la même énergie mais c’est le cas depuis un bail, il a conscience d’avoir modifié ses pratiques vestimentaires mais avec son métier, ce n’est pas nouveau, il ne serait pas capable de nommer les musiques que les types de vingt ans écoutent mais l’a-t-il jamais été, bref, il ne perçoit pas de réel changement. Bien qu’on lui ait seriné qu’il s’agissait d’une bascule, quarante ans, d’un adieu à la jeunesse, ce qu’il est disposé à admettre, pour l’instant, il ne voit pas vraiment de différence avec avant. Peut-être a-t-il été vieux très vite dans son existence et cette borne, en conséquence, ne peut pas avoir, pour lui, beaucoup de signification. Pourtant, et c’est un de ses nombreux paradoxes, son apparence dément ce vieillissement prématuré, son allure a quelque chose de juvénile, de gracieux, de délicat, généralement on lui donne moins que son âge, sensiblement moins. Il s’en débrouille. D’autant que ça lui vaut de plaire un peu plus qu’il ne le mériterait, parfois.
Alexis est médecin généraliste. Il a son cabinet rue d’Alésia, dans le 14e arrondissement, non loin de la place Victor-et-Hélène-Basch. D’ailleurs, le midi, il n’est pas rare qu’il aille déjeuner au Zeyer, la brasserie qui en occupe un angle, un des rares endroits de Paris qui sert encore des œufs mayonnaise. Il a une patientèle diverse, à l’image de ce quartier qui ressemble à un village, comme le prétendent ceux qui y vivent : des trentenaires avec enfants et des retraités, des bobos et des gens modestes, des enracinés et des qui ne font que passer. Il soigne des grippes, des bronchites, des foulures, il vaccine, et, quand il lui faut annoncer une mauvaise nouvelle, ce sont en général les hôpitaux qui récupèrent ensuite ceux qui nécessiteront des traitements lourds. Cette vie de médecin de quartier lui convient. Son père cependant rêvait de mieux pour lui, il l’avait encouragé à poursuivre ses études, à choisir une spécialité, il l’aurait volontiers imaginé chirurgien mais Alexis ne voulait pas des rêves que des tiers nourrissaient pour lui, et ceux de son père en particulier.
C’est du reste l’infatigable ambition de ce dernier qui les avait conduits à quitter Briançon. Ayant décroché un très beau job à La Défense, et le salaire qui allait avec, il avait annoncé que c’était terminé, les Alpes, les sommets enneigés, la maison de pierre. Et la famille s’était retrouvée à Neuilly. Le garçon n’avait que sept ans. Pendant longtemps, le soir venu, en cherchant le sommeil, il allait avoir le regret des sommets enneigés, de la maison de pierre et, un jour, ça lui était passé. Briançon ne serait plus qu’un souvenir flou. C’est pourtant là qu’il revient aujourd’hui. Voilà pourquoi il se trouve à Austerlitz.
Il est en avance. Il est toujours très en avance. Et considère toujours avec un peu de stupéfaction, et peut-être d’admiration, ces voyageurs qui déboulent au dernier moment, hébétés, transpirants, qui interrompent une seconde leur course pour aviser le tableau d’affichage, découvrir le numéro de leur quai, avant de la reprendre, de se faufiler entre les silhouettes, pareils à des danseurs brusques, de foncer, lancer une dernière accélération, et grimper dans la voiture de queue juste avant que la portière ne se referme, la plupart du temps ils sont jeunes, avec un sac en bandoulière, dans lequel ils ont jeté des vêtements à la hâte, leur précipitation n’est pas la conséquence d’un rendez-vous qui se serait éternisé, d’un emploi du temps si serré qu’il expliquerait leur arrivée tardive à la gare, non, ils sont comme ça, en permanence sur la brèche, sur un fil, ne sachant pas faire autrement, et cependant ils ont la chance de grimper dans le train juste avant qu’il ne démarre, ils ont cette grâce. Lui, il cherche une table libre dans le café où il va devoir patienter. Il a trente bonnes minutes devant lui.
Il doit se résoudre à s’installer dans une Brioche Dorée avec ses tables en formica imitation bois. Il songe que les cafés de gare n’en sont plus vraiment, ces cafés de jadis avec leurs clients agglutinés, les habitués et les profanes, ceux qui vont bosser et ceux qui partent loin, longtemps, ceux qui voyagent léger et ceux qui sont encombrés, avec leur désordre, leur comptoir où on n’a pas eu le temps de débarrasser les pintes maculées d’un reliquat de mousse ni les tasses vides, parce qu’il y a trop de monde, leurs journaux froissés qui traînent, leurs ramequins de cacahuètes où des inconnus ont plongé la main, leurs jambon-beurre qui suintent derrière une vitrine constellée de traces de doigts, et puis leurs exclamations, leurs silences aussi, leurs solitudes. Ne demeurent que les pressés, les furtifs parce que le train de banlieue n’attendra pas, et que le suivant passera trop tard pour rentrer chez soi avant la nuit.
Alexis aurait pu prendre un TGV, le trajet eût été plus court mais il a eu envie d’essayer le train de nuit, ça lui a paru romantique ou romanesque, et il lui arrive d’être romantique ou romanesque malgré le sérieux de sa profession, d’ailleurs ça lui joue des tours, on croit que les médecins sont des gens solides alors qu’il n’est que fragilité, on les présume dotés d’une certaine placidité pour affronter les catastrophes quand lui doit s’employer à dominer une sensibilité excessive. Ou bien il aura voulu retarder le moment, le moment de renouer avec Briançon, avec le territoire de son enfance ; il faut dire que ce qu’il doit y accomplir n’est pas tellement joyeux.

3.
Victor Mayer a vingt-huit ans. Il a passé la journée à Paris pour des examens médicaux, c’est son ménisque qui lui joue des tours et la clinique du sport du boulevard Saint-Marcel dispose des meilleurs spécialistes et des équipements les plus performants. Il a subi des examens, répondu à des questions, été soumis à des tests d’effort mais, pour l’instant, aucun diagnostic définitif n’a été posé. Ont juste été évoquées des infiltrations pour soulager sa douleur lancinante. Il est vrai qu’on court le risque de se blesser, ou de s’endommager quand on pratique le sport comme il le fait, à un assez bon niveau. Il est défenseur dans l’équipe de hockey sur glace de la ville. Mais la vérité, c’est qu’il ne s’est pas blessé, non, c’est l’usure qui gagne, il a trop tiré sur la corde, son corps s’est épuisé, pas disloqué, simplement émoussé, corrodé, abîmé, il n’en recouvrera sans doute pas le plein usage, il devra se faire une raison. Vingt-huit ans, ce n’est plus tout jeune quand on pousse inlassablement des palets depuis l’âge de sept ans, quand on glisse et qu’on tombe sur la glace d’une patinoire, quand on reçoit des coups de l’adversaire. Malgré les protections, les casques, les gants, les épaulières, la coquille, les jambières, la glace reste dure, infrangible, l’effort considérable, les contacts rugueux et, à la fin, on paie la fatigue, l’immense fatigue.
C’est d’autant plus rageant que le hockey ne nourrit pas son homme. Quand il ne s’entraîne pas ou ne dispute pas de match, Victor est obligé de travailler. L’hiver, il est moniteur de ski, le reste du temps guide de randonnée. Pas très bon pour son ménisque ça non plus, mais quand on est né à la montagne, qu’on a grimpé sur des skis dès la plus tendre enfance, qu’on connaît les sentiers par cœur, qu’on n’a pas envie d’aller voir ailleurs et qu’on n’est pas très bon à l’école, est-ce que ça n’est pas naturel ? Quand il y pense, il se dit qu’il n’a pas eu beaucoup à réfléchir. Surtout que son grand frère avant lui avait ouvert le chemin. Seul Tristan, leur aîné, a opté pour une autre voie : la carrière militaire. Mais en l’espèce, il s’agissait d’imiter leur père, affecté pendant près de vingt-cinq ans au 159e régiment d’infanterie alpine. C’est, du reste, par la grâce de cette affectation que ce dernier a rencontré celle qui allait devenir sa femme, et plus tard la mère de leurs trois garçons : Francine était serveuse dans un restaurant d’altitude, elle lui avait tapé dans l’œil.
En cet instant, Victor ne pense pas à la généalogie ni aux professions qui s’imposent, ou aux destins qui se forgent malgré soi. Il pense à ce ménisque qui persiste à le lancer tandis qu’il remonte le quai en direction de son wagon, serrant dans la main son billet froissé où figurent le numéro de son compartiment et celui de sa couchette, le consultant de nouveau car il a déjà oublié la combinaison magique. Il pense aussi à ce contretemps qui l’a empêché de prendre le TGV sur lequel il avait dûment réservé. À la clinique du sport, on l’a libéré plus tard que prévu, ensuite il y a eu cette panne de métro, tu parles d’une malchance, et, quand il s’est pointé gare de Lyon, il n’a pu que constater que son train, le dernier de la journée, s’en allait sans lui. Comme il ne voulait pas dormir sur place et encore moins payer une chambre d’hôtel, il s’est rabattu sur le train de nuit au départ d’Austerlitz. De toute façon, il n’avait guère le choix : il est attendu à 9 heures pétantes pour la reprise de l’entraînement, il a beau être remplaçant pour le match de samedi, son coach n’aurait pas compris qu’il sèche.
Son sac accroché à l’épaule et le regard obstrué par une mèche blonde rebelle dépassant de son bonnet, il bouscule un type monté à bord juste devant lui, avant de se rendre compte qu’ils partagent la même cabine. Sans doute, parce qu’ils s’apprêtent à passer presque douze heures ensemble, l’autre croit bon de se présenter et de lui tendre une main. Victor a entendu « Alexis Belcour », mais il n’en est pas certain. En retour, il mentionne juste son prénom. Dans un mélange d’agacement et de timidité.
En revanche, il ne mentionne pas que jamais il n’aurait dû se trouver dans ce train.

4.
Julia Prévost a trente-quatre ans. Elle est assistante dans une société de production qui réalise des talk-shows en direct pour la télévision. Elle est notamment chargée de trouver des intervenants. Des hommes politiques, des économistes, des médecins, des comédiens, des écrivains, des chanteurs, des influenceurs qui ont un avis sur l’actualité et des choses à vendre. Elle est entrée dans cet univers un peu par hasard, à la faveur d’un stage alors qu’elle préparait sans conviction une licence de communication. La boîte lui a proposé de rester, elle a accepté. Souvent, la vie se décide sur presque rien, une rencontre, une opportunité, une paresse.
Elle passe ses journées au téléphone à convaincre des gens récalcitrants, à calmer les ardeurs d’attachés de presse insistants, à monter des plateaux, à organiser des venues, puis à accueillir les heureux élus, à leur montrer le chemin de leur loge, celui du maquillage, à leur faire la conversation dans le but de dissiper leur trac ou leur impatience. Tout le monde se félicite de sa rigueur, de sa prévenance, de sa bienveillance.
Aujourd’hui, elle porte un jean slim, des talons hauts, un chemisier blanc, une veste en faux daim et elle accompagne ses deux enfants, Chloé, huit ans, et Gabriel, six ans, chez leurs grands-parents, lesquels possèdent un chalet à Serre Chevalier. Les revoir, eux qu’ils n’ont pas vus depuis Noël, leur fera du bien, d’autant que de parents affectueux et attentionnés, ils sont devenus carrément gâteux avec leurs petits-enfants. Les grands espaces et le bon air ne leur feront pas de mal non plus. Ils se sentent un peu à l’étroit dans les soixante mètres carrés de l’appartement de Boulogne et pendant huit jours, au moins, ils disposeront d’une chambre chacun, rien que pour eux.
Car Julia, depuis deux ans, doit apprendre à vivre avec une pension alimentaire et un salaire certes raisonnable, mais loin d’être mirobolant. Il y a des passions qui s’éteignent vite, des promesses qui ne sont pas tenues, des masques qui tombent, des mariages qui tournent au vinaigre, des séparations conflictuelles qui vous ramènent à la case départ mais avec, en sus, deux marmots sur les bras. Julia ne se plaint pas, c’est une grande fille, personne ne l’a forcée à tomber amoureuse de ce voyou trop beau pour être vrai, et ses maternités l’ont comblée, mais elle a appris à faire attention, à tous points de vue. Quand elle avait vingt ans, c’est la dernière chose qu’elle aurait pu envisager : devoir faire attention un jour.
Eux, les enfants, ils ne se rendent compte de rien. Enfin, si, bien sûr, ils constatent que leur père se contente de réapparitions brèves et invariablement orageuses, que leur mère est à cran plus souvent qu’à son tour, qu’ils restent tard chez la nounou parce que les tournages débordent, ne finissent pas à l’heure, mais ils ont conservé une certaine insouciance, ils croient encore que la vie n’est pas une chose dure comme du granit, que le monde n’est pas hostile. C’est sur le compte de leur insouciance encore qu’il faut mettre ce périple en train de nuit : ils avaient adoré ça la première fois, ils ont demandé à renouveler l’aventure, leur mère n’a pas eu la force de les décourager, tant pis pour l’inconfort, pour la promiscuité et la perspective d’un mauvais sommeil.
Dans la vitrine réfrigérée de la boutique Relay, elle attrape des sandwichs triangle sous vide, des bouteilles de Coca et de la Cristaline. À la caisse, elle ajoute un paquet de Granola et un de tartelettes au citron Bonne Maman, paie le tout sans s’attarder et file vers le quai, maintenant sa progéniture dans ses jambes. Une mère irréprochable aurait probablement prévu quelque chose ou acheté des produits plus sains mais ils sont à la bourre, elle est sortie tard du boulot et a juste eu le temps de passer en vitesse à l’appartement récupérer bagages et enfants.
Tandis qu’ils remontent le couloir en direction de leur compartiment, Julia remarque deux hommes qui s’affairent dans celui qui précède le leur : le premier a des cheveux blonds, le second a l’air triste. Elle referme machinalement sa veste en faux daim, comme pour se protéger du possible désir de ces deux-là. Elle s’en veut aussitôt. Tous les hommes ne sont pas des prédateurs ni des violents.

5.
Jean-Louis et Catherine Berthier ont respectivement soixante-trois et soixante-deux ans. Ils sont mariés depuis trente-sept ans. Catherine pourrait encore parler de la cérémonie avec force détails, elle n’a rien oublié. C’était un samedi en juin – ça, c’est facile –, dans le village de Dordogne dont elle est originaire, ils habitaient la capitale à l’époque mais pour ce genre d’occasion, on revient généralement au lieu de ses origines. Elle portait une robe blanche, mélange de coton et de soie, cousue de perles qui lui venaient de sa grand-mère, et une couronne de fleurs dans les cheveux – une coquetterie à laquelle elle avait tenu – et des souliers neufs qui l’avaient tourmentée et meurtrie toute la journée – elle aurait dû les « faire » avant, comme le lui avait conseillé sa mère, mais elle n’avait pas écoutée. D’abord la mairie, avec Marie-Jo, sa meilleure amie comme témoin, alors que Jean-Louis avait choisi son frère, qui devait mourir l’année d’après dans un stupide accident de moto. C’est le maire lui-même qui les avait unis, un ami de la famille, il avait fréquenté les bancs de l’école primaire avec le père de Catherine. »

Extraits
« D’abord, il y a dans l’élan de Serge — et sans doute en est-il le premier surpris — de la sincérité et de l’innocence. Il s’approche sans arrière-pensée de cette femme qui le touche sans se l’expliquer. Il s’approche avec pour unique ambition de lui faire comprendre que certes ils sont des étrangers mais embarqués ensemble pour quelques heures, rien ne les oblige à s’aborder mais quel mal y aurait-il à se lancer, ils se sépareront au petit matin après une nuit à coup sûr hachée et inconfortable mais là, pour le moment, ils tanguent de concert, alors pourquoi pas des mots entre eux, des mots ordinaires, sans importance véritable mais qui font passer le temps. Et, qui sait, à la fin, ils se sentiront peut-être un peu moins seuls. » p. 66

« Voyez, c’est ça que j’aime dans les trains. C’est qu’un type comme moi n’aurait jamais rencontré une femme comme vous sinon.» Serge n’a pas tort: si l’on s’en tient aux probabilités la possibilité que leurs trajectoires se croisent était à peu près nulle. Ils habitent dans des villes très éloignées, exercent des professions sans connexion entre elles, appartiennent à des générations différentes, ne partagent pas les mêmes références culturelles, sans doute pourrait-on énumérer de nombreux autres motifs d’incompatibilité et cependant, les voici qui conversent et même se découvrent une connivence, tout cela parce qu’un concours de circonstances, une somme de bifurcations, une succession de décisions, une profusion d’incidents ont fait que leurs existences ont soudainement concordé dans l’espace et dans le temps. » p. 106

À propos de l’auteur
BESSON_Philippe_©DRPhilippe Besson © Photo DR

Auteur de premier plan, Philippe Besson a publié aux éditions Julliard une vingtaine de romans, dont En l’absence des hommes, prix Emmanuel-Roblès, Son frère, adapté au cinéma par Patrice Chéreau, L’Arrière-saison, La Maison atlantique, Un personnage de roman, Arrête avec tes mensonges, prix Maison de la Presse, en cours d’adaptation au cinéma avec Guillaume de Tonquédec et Victor Belmondo, sous la direction d’Olivier Peyon, Les passants de Lisbonne et Le Dernier Enfant. (Source: Éditions Julliard)

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