Erika Sattler

BEL_erika_sattler  RL2020  

En deux mots:
Erika Sattler, épouse d’un officier SS, doit quitter la Pologne au moment où l’armée soviétique se rapproche. Durant son voyage, elle aura l’occasion de se rendre compte des exactions commises par les nazis et de leur moral en berne. Mais reste persuadé de la victoire du national-socialisme.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Mon bel idéal national-socialiste

Spécialiste des «portraits de femmes qui dérangent et secouent», Hervé Bel confirme son talent avec Erika Sattler, une jeune femme qui a embrassé l’idéal national-socialiste et veut encore croire à la victoire alors que l’armée russe avance.

J’ai découvert Hervé Bel grâce à Caroline Laurent qui a publié son roman La femme qui ment aux Escales, où elle a elle-même publié ses livres Et soudain, la liberté et Rivage de la colère. Après avoir beaucoup aimé Les choix secrets (disponible en poche), j’ai adoré Erika Sattler, car encore une fois se vérifie la promesse de son éditrice: «Hervé excelle dans les portraits de femmes qui dérangent et secouent.»
Nous sommes cette fois dans les derniers mois de la Seconde Guerre mondiale, au moment où un prisonnier parvient à fuir son camp de travail. Celui qui apporte son aide est un jeune officier SS, Paul Sattler.
Une main tendue assez étonnante venant d’un homme qui n’a pas la réputation d’être un tendre. Peut-être sent-il que le vent est en train de tourner? En ce début 1945 l’armée russe ne cesse de gagner du terrain et il faut songer à se replier.
Après avoir démonté l’usine de guerre qui emploie quelque 4000 personnes et organisé le convoyage des pièces détachées et des hommes vers l’Allemagne, il s’occupe du voyage de son épouse Erika qui l’avait suivi en Pologne.
Ce qu’il ne sait pas, c’est qu’elle se prépare aussi à quitter Gerd Halter, son amant. Après l’avoir croisé à Fribourg sept ans plus tôt, elle avait retrouvé le beau blond devenu commandant SS quinze jours plus tôt. Après une dernière nuit d’amour, elle prend la direction de Posen (aujourd’hui Poznan), première étape d’un voyage qui s’annonce très éprouvant.
Les trains sont non seulement pris d’assaut, mais ils font l’objet d’attaques aériennes qui vont forcer les passagers à descendre et à fuir. Erika se retrouve alors en compagnie d’une poignée de survivants à errer sur les routes. Le froid et la faim viennent s’ajouter à la peur de croiser des habitants hostiles ou des Russes dont la sauvagerie est déjà légendaire. Ils pillent les maisons, violent les femmes avant de tout détruire. Aidé par un soldat Allemand, Erika parviendra à s’en sortir, contrairement à la mère du petit Albert, désormais orphelin et qu’elle va prendre avec elle, après lui avoir fait une promesse: «Tu as entendu parler de Jésus, je suis sûr? Eh bien, c’était un juif! Et cela a donné les catholiques. Quand nous aurons gagné la guerre, alors ce sera leur tour d’y passer. Crois-moi, j’aurai ma part. Je les tuerai comme j’ai tué les Juifs! Tout ça pour toi et ta mère!»
Erika reste en effet persuadée de la victoire de son idéal, même si tous les indices semblent démontrer le contraire. Pour elle ceux qui n’y croient plus sont de «mauvais Allemands» qui ne méritent pas ce Führer dont le discours l’avait subjugué lorsqu’à 16 ans, elle avait pu assister à l’un des grands rassemblements organisés par les nazis. Une opinion qui ne changera pas non plus lorsqu’elle découvrira «un charnier de cadavres gelés en costume rayé» dans un train qui avait déraillé. «Dans ce magma, des têtes, des jambes, des bras tendus, levés vers le ciel, tous si bien mêlés que l’on ne distingue aucun corps entier. À y regarder de plus près, leurs membres ne sont plus que des os et de la peau. Ils ne risquent pas de pourrir: aucun petit bout de chair à offrir à la vermine».
Hervé Bel a choisi de croiser le récit du voyage d’Erika et d’Albert vers l’Allemagne avec celui de son mari, arrêté pour avoir aidé un prisonnier et qui va se retrouver à son tour en cellule. Le mal et le bien en quelque sorte, tous deux très mal en point et tous deux n’ayant qu’un mince espoir de survivre. L’épilogue lèvera le voile sur leurs destins respectifs, nous rappelant combien les années de l’immédiat après-guerre ont continué à charrier de rancœurs, de haine, de malheur. Après La chasse aux âmes de Sophie Blandinières et La race des Orphelins de Oscar Lalo, voici une troisième occasion de nous souvenir de ce que fut cette politique qui malheureusement continue à trouver des adeptes de nos jours.

Erika Sattler
Hervé Bel
Éditions Stock
Roman
342 p., 20,90 €
EAN 9782234086401
Paru le 26/08/2020

Où?
Le roman se déroule en Pologne occupée et en Allemagne, notamment en Bavière et en Forêt-Noire.

Quand?
L’action se situe de l’arrivée des nazis au pouvoir à 1969, mais elle est principalement centrée sur la fin 1944 et le début 1945.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Il lui était apparu d’abord quelconque, avec sa moustache et son uniforme terne, gris ou vert, devant son pupitre. Puis il avait parlé. Non, d’abord, il était resté silencieux, les bras croisés, les sourcils froncés, tournant lentement la tête, comme un maître qui attend que ses élèves se taisent. La rumeur s’était tue d’elle-même. Alors il avait commencé à parler. Des phrases prononcées lentement, d’une voix douce. Un adagio en quelque sorte, le début lent, presque inaudible d’un quatuor à cordes, qui forçait les auditeurs à encore plus de silence pour comprendre ce qu’il disait. Soudain, le ton était monté, sa voix avait pris une puissance inattendue. Ce qu’il disait avait fini par n’avoir plus d’importance. La voix réveillait en elle des émotions presque musicales, toutes sortes de sentiments, colère, exaltation, tristesse, et joie, une joie indescriptible. On croyait Hitler et on voyait presque ce qu’il annonçait. Cet homme était habité, porteur d’un message extraordinaire. Les gens l’écoutaient bouche-bée, les émotions de chacun excitant celles de l’autre.
Erika avait seize ans. Elle était rentrée chez elle transformée. Elle serait national-socialiste.»
Janvier 1945. Les Russes approchent de la Pologne. Sur les routes enneigées, Erika Sattler fuit avec des millions d’autres Allemands. La menace est terrible, la violence omniprésente. Pourtant, malgré la débâcle, Erika y croit encore: l’Allemagne nazie triomphera.
Dans ce livre puissant, dérangeant et singulier, Hervé Bel brosse le portrait d’une femme qui se rêve en parfaite ménagère national-socialiste.
La «banalité du Mal» dans sa glaçante vérité.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Livres Hebdo (Sean James Rose)
Actualitté 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« UN JOUR DE MARS 1944
L’évasion
La forêt bruissait du souffle des scies et des hommes harassés, des cris des kapos, et de l’écho saccadé des cognées. L’air sentait la pourriture végétale sur la terre gorgée de froid.
En ce début d’après-midi, les gardes, le ventre plein, étaient fatigués, car même les plus méchants digèrent. Ils fumaient en regardant ailleurs pour n’avoir pas à sévir.
C’était aussi, pour les détenus, un moment de repos relatif. Les muscles se détendaient un peu. Parfois, un œil toujours fixé sur les SS et les kapos qui buvaient du café chaud à même les thermos, ils interrompaient leur travail. Jamais longtemps.
L’un d’eux en profita pour aller pisser derrière un buisson. Il s’appuya contre un chêne…
Plus rien. Un trou noir dans lequel il se laissa tomber avec un contentement inexprimable.
Il se réveilla avec le sentiment que quelque chose n’allait pas: c’était le silence. Il ouvrit les yeux; un instant, il espéra qu’il rêvait puis comprit que son commando était reparti au camp sans lui. Aussitôt, son estomac se vida, toute la soupe claire, par tous les orifices. Il savait ce qui arrivait à ceux qui avaient le malheur de ne pas rentrer au camp avec les autres.
La nuit tombait. Il était fichu. Inutile de chercher à s’enfuir ou de demander asile à un paysan. Les Boches offraient des récompenses à ceux qui dénonçaient les fuyards. Circonstance aggravante, il était juif.
Il se coucha sous la souche d’un arbre, et se tint immobile autant qu’il lui était possible. Il tremblait des pieds à la tête. Du suc gastrique remontait sans cesse à sa bouche. Il avait peine à respirer. Aucune échappatoire. Ou plutôt une seule : se suicider tout de suite, en se jetant d’un arbre.
Jamais il n’aurait la force de monter si haut. Alors il imagina se fracasser la tête en se précipitant contre un tronc. Cela semblait difficile, et il se demanda même s’il était possible de mourir de cette façon. Longtemps, il rêva de ce qu’il se savait incapable de faire.
La nuit recouvrait tout.
Là-bas, au camp, l’alerte devait avoir été donnée, et on le cherchait.
Il sursauta. Des pas, des rires gras. Une sueur visqueuse lui inonda la figure. C’était une patrouille partie à sa recherche. À entendre leurs voix joyeuses, on aurait cru une bande de joyeux lurons en knickerbockers et grosses chaussettes qui se baladaient dans la Forêt-Noire.
Dès qu’ils le verraient, ils cesseraient de rire, ou plutôt ce ne serait plus le même rire. Ils le battraient à coups de crosse, sur la tête, dans le ventre, en prenant garde à ne pas le tuer.
La patrouille était maintenant toute proche. Il hésita à sortir. «Messieurs, je suis désolé, je ne l’ai pas fait exprès. S’il vous plaît, veuillez me pardonner!»
En position fœtale, il pissa encore dans ses cuisses. Il claquait des dents. Il voulut penser à Anna, mais son nom ne fit que lui traverser l’esprit. Au regard de ce qui allait suivre, plus rien de sa vie ne semblait avoir d’importance. Pas même le passé. D’ailleurs, cela faisait longtemps qu’il n’y songeait plus.
La peur triturait ses viscères, soulevait encore et encore son estomac. Ses tempes battaient si fort qu’il croyait les entendre résonner autour de lui.
Il eut une pensée pourtant, une seule, cinq mots : « Je voudrais être un animal. »
Un soldat arrivait maintenant, une lampe de poche à la main. Son halo éclaira les feuilles gelées près de sa cachette.
Le prisonnier vit les bottes, et l’homme se pencher, qui braqua un instant la lumière sur lui, avant de l’en détourner. Il devina le relief de son casque d’acier et la rondeur de ses joues serrées par la jugulaire. Il tenait un chien-loup par une laisse qu’il tirait pour l’empêcher d’avancer. C’était fini. Il allait appeler les autres et le faire sortir en lui arrachant une oreille.
Mais le soldat, immobile, le regarda; soudain, murmura: «Reste tranquille. Je reviens tout à l’heure.»
D’une voix forte qui lui cogna le cœur, l’homme ensuite cria: «Rien à signaler par ici, il doit être plus loin. On va le trouver!»
Et il s’éloigna.
Alors, à nouveau le silence. Le froid est une mort douce. On s’endormait, paraît-il.
Il songea à Anna, sa fiancée, qu’il supposait à Ravensbrück. Puis, tenaillé par la faim, à une boucherie de Strasbourg, sa ville.
Combien de temps s’écoula ainsi, il ne le sut jamais.
Tout à coup, Nicolas Berger entendit des pas dans les feuilles mortes qui craquaient comme des croûtes de pain. Penché sur lui, habillé en civil, un chapeau large en feutre sur la tête, l’Allemand lui murmura: «Sortez!», d’une voix grave et douce. Berger tremblait à nouveau, mais moins que tout à l’heure. Malgré ses jambes engourdies, il se releva aussi vite qu’il le put, les yeux baissés, au garde-à-vous. On ne regarde jamais un Allemand en face. Il n’aime pas ça et vous flanque un coup de gummi en plein visage. L’Allemand ne disait rien. Il devait réfléchir.
Le prisonnier osa lever la tête, et il reconnut le lieutenant SS Paul Sattler qui avait dirigé le commando de l’après-midi. Un jeune homme encore. »

Extraits
« Erika Sattler s’éveille, aussitôt se tourne et retrouve le corps de Gerd. Elle se souvient de la veille et ressent une immense détresse. Il la prend dans ses bras. Le lit est chaud. Ils se reniflent. Ils se caressent. Leur peau est légèrement humide. Leurs lèvres se rencontrent sous les couvertures. Qu’il fasse plus chaud! C’est si bon de transpirer ensemble! Ils se serrent, ils se mordent, comme si chacun voulait arracher quelque chose à l’autre, son odeur, un peu de chair… Elle voudrait bien savoir ce qu’il pense, si, comme elle, il est malheureux.
Mais comment savoir? Il ne dit jamais rien. Encore quelques minutes, et il va se lever. Il partira dans la nuit rejoindre sa chambre. Personne ne pourra soupçonner qu’il est venu ici. Il ne reste que quelques minutes avant son départ…
Il faut encore faire l’amour, vite, pour recueillir sa semence qu’elle gardera en elle pendant le voyage. Ainsi il sera encore près d’elle. » p. 21

« Regarde, toi et ta mère. Vous êtes de purs Germains, et combien y en a-t-il sur terre? Pas beaucoup. Les historiens disent que nous venons d’une île, elle s’appelait Scandia, au nord de la Scandinavie. Il fait froid là-bas. Il faut être très solide pour y survivre. Les meilleurs ont survécu. Puis l’île est devenue trop petite. Avec nos bateaux, nous avons sillonné les mers, nous avons exploré l’inconnu. Certains des nôtres se sont arrêtés en Germanie. Tes ancêtres appartenaient à ceux-là. D’autres ont continué leur chemin, très loin, jusqu’en Grèce. Cela a donné les Spartes, de grands guerriers! Et les Romains aussi, jusqu’au moment où les Juifs les ont affaiblis, de l’intérieur. Tu as entendu parler de Jésus, je suis sûr? Eh bien, c’était un juif! Et cela a donné les catholiques. Quand nous aurons gagné la guerre, alors ce sera leur tour d’y passer. Crois-moi, j’aurai ma part. Je les tuerai comme j’ai tué les Juifs! Tout ça pour toi et ta mère! »

« Devant eux, un charnier de cadavres gelés en costume rayé. Leur train a déraillé, sans doute la veille. Ils sont là, entassés comme un tas de pommes de terre renversé. «Ne regarde pas!» crie-t-elle à Albert qui s’avance. Mais l’enfant a déjà vu et semble indifférent.
Dans ce magma, des têtes, des jambes, des bras tendus, levés vers le ciel, tous si bien mêlés que l’on ne distingue aucun corps entier. À y regarder de plus près, leurs membres ne sont plus que des os et de la peau. Ils ne risquent pas de pourrir: aucun petit bout de chair à offrir à la vermine.
Il vaut mieux ne pas trop s’approcher. Il se pourrait que l’un ou l’autre soit encore vivant. Rien que d’y penser, Erika sent un fourmillement sur son crâne.
«C’est effroyable!» balbutie Kranz. »

« Aux yeux d’Erika, la guerre était avant tout une aventure lointaine. Il était entendu que l’Allemagne, jamais, ne serait conquise. Qu’il y eût des aléas, bien sûr, cela faisait partie du jeu… Mais que celui-ci puisse se terminer par l’anéantissement de la patrie, elle n’y avait jamais songé. Pense-t-on que la Terre, le Soleil et les étoiles puissent un jour périr?
La peur lui étreint le ventre. Jusqu’à maintenant, elle ne se croyait pas vraiment en danger. Même durant l’attaque du train de la veille. Il lui semble d’ailleurs, dans le souvenir qu’elle en garde, que quelqu’un en elle observait paisiblement la petite Erika affolée par les bombes. »

À propos de l’auteur
BEL_Herve_2020©DRHervé Bel © Photo DR 

Né en 1961, Hervé Bel a fait des études de droit et d’économie. Il partage son temps entre Paris, la Normandie et Beyrouth où il travaille. La Nuit du Vojd, son premier roman (Lattès, 2010), a obtenu le prix Edmée de la Rochefoucauld et a été sélectionné par le Festival du premier roman de Chambéry. Il est aussi l’auteur, des Choix secrets (JC Lattès, 2012) et de La femme qui ment (Les Escales, 2017). Avec Erika Sattler, il signe un roman audacieux et rare sur la «banalité du Mal». (Source: Éditions JC Lattès)

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L’été en poche (13): Mur Méditerranée

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En 2 mots:
Dans un roman bouleversant et richement documenté Louis-Philippe Dalembert nous fait découvrir le parcours de trois femmes venues du Nigéria, d’Érythrée et de Syrie et qui se retrouvent à bord d’un bateau voguant vers l’Europe. Elles s’appellent Chochana, Sembar et Dima et voguent vers Lampedusa. Alors que l’issue du voyage s’annonce de plus en plus incertain, on va découvrir leurs parcours respectifs.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes
LARGUEZ LES AMARRES!
La nuit finissait de tomber sur Sabratha lorsque l’un des geôliers pénétra dans l’entrepôt. Le soleil s’était retiré d’un coup, cédant la place à un ciel d’encre d’où émergeaient un croissant de lune pâlotte et les premières étoiles du désert limitrophe. L’homme tenait à la main une lampe torche allumée qu’il braqua sur la masse des corps enchevêtrés dans une poignante pagaille, à même le sol en béton brut ou, pour les plus chanceux, sur des nattes éparpillées çà et là. En dépit de la chaleur caniculaire à l’intérieur du bâtiment, les filles s’étaient repliées les unes contre les autres au seul bruit de la clé dans la serrure.
Comme si elles avaient voulu se protéger d’un danger qui ne pouvait venir que du dehors. Une odeur nauséeuse d’eau de Cologne se précipita pour se mêler aux relents de renfermé. Le maton balaya les visages déformés par les brimades et les privations quotidiennes, avant de figer la lumière sur l’un d’eux, le crispant de terreur. Le hangar résonna d’un « You. Out ! », accompagné d’un geste impérieux de l’index. La fille désignée s’empressa de ramasser sa prostration et le balluchon avec ses maigres affaires dedans, comme ça lui avait été demandé, de peur d’être relevée à coups de rangers dans les côtes.
En temps normal, le geôlier, le même ou un autre, en choisissait trois ou quatre qu’il ramènerait une poignée d’heures plus tard, quelquefois au bout de la journée, les propulsant tels des sacs de merde au milieu des autres recroquevillées par terre. La plupart trouvaient refuge dans un coin de la pièce, murées dans leur douleur ou blotties dans les bras de qui avait encore un peu de compassion à partager. D’aucunes laissaient échapper des sanglots étouffés, qui ne duraient guère, par pudeur ou par dignité. Toutes savaient l’enfer que les « revenantes » avaient vécu entre le moment où elles avaient été arrachées de l’entrepôt et celui où elles rejoignaient le groupe. Même les dernières arrivées étaient au courant, les anciennes les avaient mises au parfum.
Au besoin, l’état de leurs camarades d’infortune, se tenant le bas-ventre d’une main, les fesses de l’autre, le visage tuméfié parfois, suffisait à leur donner une idée de ce qui les attendait au prochain tour de clé.
Ce soir-là, le surveillant en désigna beaucoup plus que d’habitude, les houspillant et les bousculant pour accélérer la sortie de la pièce. « Move ! Move ! Prenez vos affaires. Allez, bougez-vous le cul. » Dieu seul sait selon quel critère il les choisissait, tant l’évacuation se passait dans la hâte. Le hasard voulut que Semhar et Chochana en fassent partie.
Ces deux-là ne se quittaient plus, sinon pour aller aux toilettes ou lorsque le geôlier avait décidé, un jour, d’en lever une et pas l’autre. N’était la différence de physionomie et d’origine – Semhar était une petite Érythréenne sèche ;
Chochana, une Nigériane de forte corpulence –, on aurait dit un bébé koala et sa mère. Elles dormaient collées l’une à l’autre. Partageaient le peu qu’on leur servait à manger. Échangeaient des mots de réconfort et d’espoir, dans un anglais assez fluide pour Semhar, bien que ce ne soit pas sa langue maternelle. Priaient, chacune, dans une langue mystérieuse pour l’autre. Et fredonnaient des chansons connues d’elles seules. « Quoi qu’il se passe, pensa Semhar, au moins on sera ensemble. »
Au total, une soixantaine de filles se retrouvèrent à l’extérieur, agglutinées dans le noir, attendant les ordres du cerbère. Elles savaient d’instinct ou par ouï-dire que ça n’aurait servi à rien de tenter de fuir. Lors même qu’elles auraient réussi à échapper à la vigilance de leurs bourreaux, où auraient-elles pu aller ? Le hangar où elles étaient retenues se trouvait à des kilomètres de l’agglomération urbaine la plus proche. À un quart d’heure de marche d’une piste en terre battue, où ne semblaient s’aventurer que les 4 X 4 des matons et les pick-up qui avaient servi à les transporter dans cette bâtisse aux murs décrépits, oubliée du ciel et des hommes. Les seuls bruits de moteur qu’elles aient entendus jusque-là. Aucune chance de tomber sur une âme charitable qui se serait hasardée à leur porter secours.
Les plus téméraires l’avaient payé au prix fort, peut-être même de leur vie. Personne n’avait plus eu de nouvelles de ces têtes brûlées. À moins qu’elles n’aient touché enfin au but. Qui sait ! Dieu est grand. Elohim HaGadol. Peut-être étaient-elles parvenues au bout de leur pérégrination, sur une terre où coulent le lait et le miel. Après avoir arpenté les routes du continent des mois, voire des années durant.
Affronté vents et marées, forêts, déserts et catastrophes divers. Tout ça pour atterrir dans ce foutu pays qu’elles n’avaient pas choisi. Dans ce bagne qui ne disait pas son nom, où elles étaient gardées en otage. Soumises à toutes sortes de travaux forcés. Complices, malgré elles, du rançonnement des proches restés derrière. Dans l’attente d’une traversée qui dépendait de l’humeur des passeurs.

L’avis de… Catherine (Librairie Les beaux Titres, Levallois-Perret)
« Un livre essentiel: il rappelle que tous ces hommes, femmes et enfants, que l’on voit dans les rues et sous leurs tentes au bord du périphérique, ont un visage, une histoire, une soif de liberté, des rêves. Ces migrants sont des réfugiés politiques, économiques, écologiques. Certes, ils arrivent en Europe — pour ceux qui y parviennent — broyés, ruinés, anéantis. Dès l’instant où ils sont tombés entre les mains des passeurs, leur vie est devenue violence. Ils sont musulmans, juifs ; ils viennent de toute l’Afrique ; et chacun tente de puiser sa force dans sa croyance.
Ce livre dit donc ce courage insensé, celui de ceux qui choisissent un jour de tout quitter.»

Vidéo

Louis-Philippe Dalembert présente Mur Méditerranée © Production Page des libraires

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L’été en poche (8): Oublier Klara

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En 2 mots:
Iouri revient à Mourmansk 23 ans après, au chevet d’un père mal-aimé qui va mourir. L’occasion d’en apprendre davantage sur Klara, la mère qui a été arrêtée alors qu’il n’était qu’en enfant et qu’il ne plus jamais revue. Commence alors une exploration sur trois générations, pleine de bruit et de fureur.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Oublier Klara
Isabelle Autissier
Le livre de Poche
Roman
312 p., 20 €
EAN 9782253934400
Paru le 10/06/2020

Les premières lignes
« IOURI
Retour à Mourmansk
C’était l’heure sublime.
Iouri n’avait pas demandé une place au hublot, mais l’avion était loin d’être plein et il s’y était glissé. Il savait qu’il serait incapable de lire ou de se concentrer sur quoi que ce soit. Mieux valait regarder le paysage qui agissait comme une hypnose apaisante. Huit mille mètres sous lui s’étendait un blanc sans fin, à peine tranché, çà et là, d’une route sombre, dont on ne pouvait dire où elle conduisait. Les lacs gelés renvoyaient un éclat bleuté, la forêt alignait ses troncs bruns qui n’avaient pas retenu la neige. Ailleurs, blanc, blanc, blanc.
Alors que le soleil tangentait l’horizon, le rose et le pourpre s’imposèrent. La neige semblait flamber. La couleur du ciel allait du jaune orangé à l’ouest au noir à l’est. Il aurait voulu être dans le poste de pilotage pour embrasser l’ensemble de ce lavis et savourer ces minutes. Ses souvenirs d’un tel panorama dataient de près de trente ans, sur un chalutier de fer, quelque part loin au nord. Depuis, l’éclairage urbain lui avait toujours masqué l’arrivée de la nuit. Il sentait que ce spectacle était fait pour lui seul, pour l’aider à retisser les liens avec ce passé qu’il s’apprêtait à affronter.
La gloire des couleurs ne dura que quelques minutes, puis tout sombra dans le sépia, et enfin le noir prit possession de l’espace. Seule une lueur, sur la gauche de l’appareil, signalait leur destination.
– Mesdames et messieurs, nous allons prochainement atterrir à Mourmansk, veuillez regagner vos sièges…
En entendant l’annonce standardisée de l’hôtesse, Iouri perçut ce vieux serrement au niveau du plexus qu’il n’avait plus éprouvé depuis longtemps. Voilà. On y était. Plus d’échappatoire. Depuis qu’il avait pris la décision de revenir, quelques jours plus tôt, il avait évité de penser aux conséquences. En route, il s’était appliqué à se laisser bercer par l’irréalité de ces voyages longs-courriers : foules d’aéroports, queues, cafés insipides, films à la chaîne qui vous laissent comateux et rendent indistinctes les heures du jour ou de la nuit. Il avait toujours comparé la position du voyageur intercontinental à une régression fœtale. Ce qui, aujourd’hui, s’appliquait parfaitement à son cas.
En sortant de l’aéroport, il repéra le coin des « brouettes », les taxis clandestins, grâce aux hommes emmitouflés qui hélaient discrètement les voyageurs. Il avait largement de quoi se payer un vrai taxi mais eut pitié de ces types qui faisaient le planton dans la nuit, espérant quelques roubles.
– Business, Sir ? S’enquit le chauffeur.
Il avait dû repérer la qualité de la valise. La conversation était un passage obligé dans une brouette et un peu de sympathie pouvait rapporter un pourboire. Iouri répondit en russe.
– Oui, inspection de la sécurité de la Route du Nord.
Pourquoi mentait-il ? Parce qu’il était trop long ou trop douloureux d’expliquer qu’il arrivait d’Ithaca, État de New York, pour assister, vraisemblablement, à la mort de son père. Il aurait fallu raconter qu’il n’avait pas mis les pieds en Russie depuis 1994, vingt-trois ans auparavant, et qu’il s’en était enfui en se jurant que c’était pour toujours.
La vieille Mercedes taillait la route, ses phares perçant à peine une purée de microcristaux de glace. Ils quittèrent la forêt, la neige devint noire. La poussière de charbon ! Iouri avait oublié que Mourmansk baignait dans son nuage de polluants, dont celui-ci n’était que le plus visible.
La ville surgit, déserte à cette heure. Il nota le nouveau pont sur la baie de Kola et le quartier neuf qui scintillait sur la berge opposée. Le chauffeur le déposa à l’hôtel Gubernskiy, non sans lui avoir laissé son portable pour une autre fois ou s’il cherchait un endroit pour s’amuser un peu.
Un passeport américain, même avec un patronyme dénonçant l’origine russe, faisait encore son petit effet à Mourmansk. On s’empressa de lui ouvrir une chambre fleurant le désinfectant, mais confortable : lit XXL, écran géant. Avec son couvre-pieds à fleurs et son tableau de chasse au cerf, il aurait pu se croire dans un recoin du Wisconsin ou de l’Alabama.
Il dîna rapidement dans une salle à manger d’un kitsch à pleurer où ne traînaient que trois hommes d’affaires silencieux, et s’abattit dans le grand fauteuil en simili-cuir de sa chambre. Il était temps de sortir de la léthargie du voyage.

L’avis de… Gilles Martin-Chauffier (Paris-Match)
« Isabelle Autissier fait de ce roman un chemin de croix à mi-chemin entre Soljenitsyne et Robinson Crusoé. Un vrai roman d’aventures. Rien d’une lecture d’été pour le bord de mer. Juste un grand livre. »

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Isabelle Autissier présente Oublier Klara. © Production Hachette France

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Fin de siècle

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  RL2020

En deux mots:
Un assassinat cruel dans une villa de luxe sur le riviera française, l’arrivée d’un monstre marin sur une plage du Portugal, un touriste de l’espace parti pour effectuer le plus grand saut en parachute au monde: le cocktail de ce roman est joyeusement foutraque.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

L’oisiveté est la mère de tous les vices

Polar déjanté, dystopie cruelle et regard incisif sur une société d’ultrariches oisifs et prêts à tout: «Fin de siècle» est un délire férocement angoissant!

Cela commence comme dans un thriller bien noir, avec un crime particulièrement cruel. Nous sommes dans une villa de luxe de la riviera française, à Roquebrune-Cap-Martin, au milieu de la nuit. Un homme s’y introduit et à l’aide d’un long couteau attaque la femme qui avait quitté sa chambre pour s’assurer qu’il n’y avait pas de rôdeur chez elle. Son œuvre achevée, il est tranquillement rentré chez lui en Italie voisine.
Et alors que le lecteur s’imagine suivre l’enquête sur ce crime sordide, on change totalement de registre.
Sur une plage du Portugal vient de s’échouer une espèce rare et pour tout dire que l’on croyait disparue depuis longtemps, un mégalodon. Ce requin géant est de dimension hors-norme et attire plusieurs centaines de curieux. C’est au moment où les autorités décident de faire exploser le cadavre à la dynamite pour libérer la plage que l’attaque se produit. Une dizaine d’autres prédateurs terrifiants surgissent de l’océan et font un carnage parmi les badauds. On apprendra plus tard que les gigantesques herses construites pour bloquer ces monstres hors de Méditerranée ont cédé.
Sébastien Gendron passe allègrement du roman noir à la science-fiction, d’une histoire à l’autre. Au Congo, on s’apprête à envoyer une fusée à quelque 88000 km de la terre pour réaliser le plus grand saut en parachute de l’histoire de l’humanité, tandis que des trafiquants s’apprêtent à voler des œuvres d’art d’une valeur inestimable pour les « transformer » suivant les désirs du commanditaire qui s’ennuie dans sa propriété et s’interroge sur la visite de la police, enquêtant sur le meurtre sanglant de sa voisine.
Vous suivez toujours?
Alors que la chasse aux monstres marins s’organise pour rendre la Méditerranée à la navigation aux pêcheurs et aux touristes, Claude Carven, le touriste de l’espace s’apprête à faire son grand saut. Quant aux enquêteurs, ils sont confrontés à des phénomènes étranges, à des accidents mystérieux.
Ah, j’allais oublier de vous parler de ces happy few qui se sont réunis sur des fauteuils flottants au large de la Crète pour assister à une projection sur grand écran du film de Steven Spielberg Les dents de la mer. Je vous laisse deviner leur sort…
Oubliez toute logique, ne cherchez pas la clé de l’énigme. Si vous vous laissez entrainer dans ce roman délirant, vous passerez un bon moment. Si votre esprit cartésien n’adhère pas à cette construction, laissez tomber! Sébastien Gendron jette à la fois une ironie mordante et un humour féroce dans la bataille, même si l’avenir qu’il nous promet a tout du cauchemar, de la… série noire!

Fin de siècle
Sébastien Gendron
Gallimard Série noire
Thriller
240 p., 19 €
EAN 9782072867682
Paru le 12/03/2020

Où?
Le roman se déroule en France, à Roquebrune-Cap-Martin et tout au long de la Côte méditerranéenne, à Praia de Brito en Algarve, à Ilebo en RDC, à Alassio en Italie, à Motril en Espagne, au large de l’île de Dia en Crète, à Mar del Plata en Argentine et au-dessus de nos têtes.

Quand?
L’action se situe dans quelques années, entre 2022 et 2024.

Ce qu’en dit l’éditeur
2024, Bassin méditerranéen : depuis une dizaine d’années, les ultra-riches se sont concentrés là, le seul endroit où ne sévissent pas les mégalodons, ces requins géants revenus, de façon inexplicable, du fond des âges et des océans. À Gibraltar et à Port Saïd, on a construit deux herses immenses. Depuis, le bassin est clos, sans danger. Alors que le reste du monde tente de survivre, ici, c’est luxe, calme et volupté pour une grosse poignée de privilégiés. Mais voilà! l’entreprise publique qui gérait les herses vient d’être vendue à un fonds de pension canadien. L’entretien laisse à désirer, la grille de Gibraltar vient de céder, le carnage se profile…

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
France Inter (Le polar sonne toujours deux fois – Michel Abescat)
Blog Nyctalopes
Blog Encore du noir

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Preghero
Villa Stellar, Roquebrune-Cap-Martin, France
43°45’7.20 »N / 7°29’8.57 »E
Élév. 35 m.
Alors qu’elle baisse la tête pour considérer le pot de Ben & Jerry’s Blondie Brownie qui lui échappe des mains, Perdita Baron a le temps d’apercevoir ce bout de lame crantée qui lui surgit du plexus. Une seconde plus tôt, un violent coup de poing entre les omoplates lui a fait lâcher sa crème glacée. Deux secondes plus tard, alors que la lame crantée disparaît et qu’un peu de sang commence à couler vers son nombril, elle a le temps de penser que celui qui se tient derrière a fait le nécessaire pour la conduire jusqu’à la cuisine. Force est de constater qu’elle a parfaitement suivi la manœuvre.
À l’horloge lumineuse du four, il est 0:53 am. Il ne reste plus à la jeune femme que dix minutes à vivre.
À 0:50 am, Perdita Baron lisait paisiblement dans son lit, au premier étage de la villa Stellar. Le roman lui plaisait parce qu’il narrait à la première personne l’histoire d’une fille comme elle. Une fille qui s’était faite toute seule en bouffant son pain noir avec hargne et détermination. À seulement 22 ans, cette fille avait mis le monde à ses pieds. Comment ? Tout simplement en racontant son expérience dans un livre de 248 pages. Quatre cent cinquante mille e-books téléchargés sur Amazon, et puis juste après, les éditions Doubleday lui avait offert 4 millions de dollars d’avance pour l’achat des droits. Ce roman s’est déjà écoulé à quelque 12 millions d’exemplaires aux États-Unis et vient de se vendre à prix d’or à la foire de Francfort pour être traduit dans une vingtaine de langues. Une success story comme Perdita les aime.
Perdita lisait donc quand elle a entendu, en bas, la porte d’entrée s’ouvrir et se fermer. Elle a immédiatement songé à Scott parce qu’elle ne voyait pas très bien qui d’autre que lui pouvait rentrer à cette heure dans sa propre maison. Mais après coup, elle s’est souvenue que Scott se trouvait à Istanbul. Voilà pourquoi elle est sortie du lit, a chaussé ses mules et est descendue voir de quoi il retournait, non sans s’être équipée au préalable du Sig Sauer que Scott lui a offert le mois dernier après la perte du Colt qu’il lui avait offert le mois précédent. La présence au creux de sa main de cette arme au métal teinté de rose la rassure. À tel point qu’elle ne prend même pas la peine d’allumer la lumière pour descendre l’escalier. En arrivant au salon, elle actionne néanmoins l’interrupteur avec une légère appréhension. La pièce est déserte, la porte d’entrée fermée, la clenche mise, la chaîne de sécurité en place. Perdita se dirige vers la cuisine, allume la rampe de LED au-dessus du plan de travail et, ne constatant rien d’anormal là non plus, elle s’apprête à éteindre. C’est à cet instant qu’un violent claquement la fait sursauter.
Elle braque aussitôt l’arme droit devant elle et avance à pas de loup jusqu’à la porte-fenêtre qui donne sur la terrasse. Elle en est certaine, ça vient de dehors. Combien de fois a-t-elle exigé de Scott qu’il lui achète un chien. N’importe quel chien, mais un méchant, de ceux qu’on attache dans le jardin, au bout d’une chaîne de dix mètres et qui aboient après les ombres. Alors qu’elle arrive à la porte-fenêtre, une forme jaillit et frappe à toute volée le chambranle en aluminium. Perdita recule sous le choc et il s’en faut de peu qu’elle ne fasse feu. La sécurité de l’arme étant mise, elle ne peut presser la queue de détente. Fort heureusement du reste, puisqu’il ne s’agit que d’un volet qui bat au vent. Décidément, cette villa part en capilotade.
Pour calmer son cœur battant, Perdita pose le Sig Sauer sur la console de la cuisine et va fouiller le réfrigérateur. Ne trouvant rien d’appétissant dans les rayonnages, elle ouvre le congélateur. Le bonheur est là, tout auréolé de son petit brouillard givré. Elle opte pour un pot de Blondie Brownie et referme. De l’homme de haute taille, vêtu de noir et cagoulé qui se tient à cet instant à quelques mètres d’elle, Perdita ne voit rien puisqu’elle s’enfuit dans la direction opposée, à la recherche d’une cuillère.
Il s’appelle Marcello Celentano, il est né trente-trois ans plus tôt à Pise, il vit toujours chez sa mère dans une cité en banlieue lointaine d’Alassio, à 85 kilomètres de là, sur la côte ligure. Il a pris goût à la torture dès son plus jeune âge, puis, quand il en a eu la force, il a commencé à tuer. Dans sa main droite, il tient un couteau de chasse United Cutlery UC311, 30 centimètres de lame en acier inoxydable AUS-6 double denture, manche en ABS renforcé, 39,90 euros, livré avec son étui ceinture en nylon.
Perdita Baron ouvre le tiroir des couverts. Le mécanisme est de si bonne qualité qu’il n’émet qu’un petit chuintement. Petit chuintement que Marcello Celentano met à profit pour la rejoindre sans attirer son attention. D’un coup sec allant du haut vers le bas, il frappe la jeune femme entre les omoplates. La lame ripe un peu sur les vertèbres, mais avec ses 490 grammes, l’arme possède un excellent taux de pénétration. Marcello a, de plus, déporté tout son poids dans ce geste si bien qu’il transperce la cage thoracique de part en part sans trop d’efforts. Perdita ouvre la bouche pour laisser échapper un souffle alors que le pot de Ben & Jerry choit sur ses mules. Lorsque la lame ressort elle a la sensation que ses jambes ne la portent plus et elle s’effondre sur le sol en béton ciré en happant l’air comme un nouveau-né. De là où elle se trouve, Perdita Baron a une vision de l’espace penchée à 25°. Elle aperçoit son assassin qui s’écarte de quelques mètres et retire tranquillement le sac qu’il porte sur ses épaules. Elle voit son propre sang dégouttant de la lame du couteau, posé à côté de son Sig Sauer sur le plan de travail, ainsi que ce minuscule filet de chair, peut-être un tendon, pris dans les dents du crantage. Elle a envie de vomir. Elle ferme les yeux. Elle les rouvre quand elle entend la musique. Devant elle, l’homme vient d’installer un de ces petits baffles portatifs tant prisés par les adolescents. En sortent les mesures d’une chanson qu’elle connaît très bien. Mais le titre lui échappe.
Lorsque le type revient à la charge, la soulève et la force à se tenir à genoux, c’est bizarrement la pochette du disque qu’elle revoit d’abord. Un 33 tours qui appartenait à son père. Quand la lame du couteau lui perfore l’intestin, la photo du chanteur assis sur le dossier d’un banc, figé dans un mouvement un peu swing, claquant des doigts, la bouche tordue comme s’il chantait, avec en arrière-plan le turquoise d’une piscine, resurgit d’un coup. Le tueur vient de remonter la lame d’un coup sec à travers les organes. La nuisette de Perdita se déchire, découvrant des seins magnifiques. Elle sent un goût de métal dans la gorge. Le titre du morceau apparaît alors devant ses yeux comme l’un de ces écrans au néon de Times Square : « Pregherò ». Oui, c’est ça. C’est « Pregherò ». L’adaptation italienne du standard de Ben E. King « Stand by me » chanté par… par…
Au rythme de la basse, le tueur retire le couteau dont la lame a gagné à présent les amygdales de sa victime. C’est le moment critique où l’hémorragie va envahir les poumons, il doit faire vite s’il veut qu’elle vive jusqu’à la toute fin. La jeune femme perd de plus en plus de tonus musculaire. Elle se tasse sur ses fesses. Il la maintient par les cheveux, le temps de la contourner. Il s’accroupit derrière elle, passe ses mains de part et d’autre de sa poitrine et plonge ses doigts dans la plaie longiligne qui va du pubis jusqu’à la mâchoire inférieure. Là, il s’accroche au sternum, plante son genou entre les omoplates et tire d’un coup sec vers l’arrière. Le tablier intercostal s’ouvre comme un cageot de bois qu’on éventre.
Adriano Celentano. C’est ça !
La cage thoracique se fend en deux. Perdita baisse lentement la tête et constate que c’est la première fois qu’elle voit son cœur. Il est là, à quelques centimètres de ses yeux, en train de battre. Ça lui revient. Son père l’a giflée quand il a découvert qu’elle avait écouté ce disque sans sa permission. Elle avait été envoyée dans sa chambre. Ça n’est pas son père qui vient de s’agenouiller en face d’elle, mais elle sait que cet homme aussi est là pour la punir. De la pire des façons. Il avait une cagoule mais il vient de l’enlever. Comme le font les méchants dans les films quand ils veulent signifier à leur otage que c’est fini pour lui.
Il est moche. Il sue. Il est un peu gras. À bien des égards, il lui fait penser à Scott. Scott qui se laisse aller depuis combien de temps maintenant ? Quelque part c’est rassurant : gras comme il est devenu, ça serait surprenant qu’il ait une maîtresse. Cela dit, ça n’est même pas sûr, vu tout le fric qu’il possède.
Le type lui parle.
Elle entend juste Adriano Celentano hurler dans le petit baffle :
Io t’amo, t’amo, t’amo
O-o-oh !
Questo è il primo segno
Che dà
La tua fede nel Signor
Nel Signor
La fede è il più bel dono
Che il Signore ci dà
Per vedere lui
E allor…

La main de l’homme est gantée. Elle est certaine que ça n’est pas du cuir. Peut-être du latex, comme un gant de nettoyage, mais noir et lustré. Il écarte les doigts et les passe devant ses yeux. Il lui parle. Il lui dit qu’il va lui briser le cœur. Ça elle l’entend parfaitement bien parce que ça lui rappelle ce qu’elle éprouvait quand elle écoutait ce disque, gamine. Elle ne comprenait rien à l’italien, mais ça semblait tellement douloureux ce que chantait cette voix qu’elle en pleurait, persuadée qu’une femme avait brisé le cœur de ce chanteur. Ça résonnait tellement bien avec le chagrin qu’elle-même vivait depuis que Jean-Pierre Leroy l’avait quittée parce qu’elle avait refusé qu’il lui touche les seins.
Perdita Baron ressent quelque chose. Au tout début, c’est incompréhensible parce que depuis quelques instants, à part son cerveau qui fonctionne comme un serveur Internet, elle s’est totalement oubliée, n’est plus qu’une sorte de pensée qui s’agite à l’intérieur d’une boîte. Et puis ça lui revient, un souvenir d’il y a longtemps. Moins longtemps que « Pregherò » mais longtemps quand même. La douleur. Oui, voilà, c’est ça. Un truc lui fait horriblement mal et son esprit met un temps impossible à le traduire. Elle rouvre les yeux, elle a envie de crier, mais c’est déjà trop tard. Marcello Celentano vient de lui écraser le cœur. La dernière vision qu’elle emporte dans la mort, c’est celle de ces deux mains noires entre les doigts desquelles glisse une viande sanguinolente. Et la voix de cet homme assis sur un banc, au bord d’une piscine, qui s’éloigne :
O-o-oh !
Questo è il primo segno
Che dà
La tua fede nel Signor
Nel signor,… »

Extraits
« Et dans le sillage de ces grands oiseaux sont arrivés les premiers mégalodons.
Résultat : on ne peut plus sortir en mer depuis que ces saloperies hantent les océans. Leurs mâchoires sont si puissantes qu’ils peuvent broyer la double coque du plus imposant des tankers.
Fini la pêche.
Fini les régates.
Fini le commerce maritime.
Les grands pétroleurs font beaucoup moins les malins. Une fois les premières marées noires passées, les mers sont rapidement devenues plus propres, la poiscaille a proliféré. Pour le plus grand plaisir des climatosceptiques, on n’a jamais atteint les niveaux alarmants de montées des eaux que prédisaient les climato-anxieux. Tout ça au détriment des usages industriels et commerciaux des eaux du globe.
Voilà où l’on en est en ce mois de juin 2022. La planète n’a jamais été aussi bleue. Depuis l’espace, on dirait que Poséidon y a récemment jeté un bloc de Canard WC.
Sur la praia de Brito, la charge est prête mais les pompiers ont un sérieux problème. Ils ont réussi à ouvrir la gueule de la femelle mégalodon à l’aide du cric de la jeep. C’est effrayant. »

« Centre aérospatial de l’Union africaine
Ilebo – province du Kasaï – RDC
4°19’01.18 »S / 20°34’11.09 »E
Élév. 384 m.
— Tu te rends compte du chemin accompli quand même ?
— …
— Tu le vois bien. Non ? Regarde l’écran.
— …
— Vas-y, lève les yeux et regarde.
— …
— Claude, je te parle ! Regarde et vois ce que nous avons construit tous les deux.
— …
Aristide Meka peut bien insister encore et encore, c’est non! Claude Carven ne veut pas lever la tête, pas plus que regarder l’écran de contrôle. Et puis quoi encore ! Ça fait deux semaines qu’il voit ce pas de tir apparaître dans des rêves qui finissent tous en cauchemar. Aristide qui appuie sur le bouton d’allumage des moteurs, les trois réacteurs Rolls-Royce du lanceur qui crachent des flammes, le décompte qui résonne dans tous les haut-parleurs de la base et « Final Countdown » d’Europe qui démarre au moment où la fusée quitte le sol. Et c’est là que tout vire. Trop lourd, le lanceur retombe. Le choc fissure les tuyères, le kérosène en ébullition s’échappe de partout et s’enflamme aussitôt. Une boule de feu perfore les trois étages de l’engin jusqu’à ce tout petit habitacle au sommet qui ressemble à un gland : un habitacle bourré d’électronique, au centre duquel Claude Carven est harnaché, prêt à griller comme une chipolata dans sa gaine de boyaux. Alors non, Claude Carven ne veut pas lever les yeux vers cette fusée qui, dans quelques heures à peine, l’arrachera à l’attraction terrestre si tout va bien, le propulsera à 88 kilomètres de la Terre si tout va bien. Et si tout va bien encore, il ouvrira le sas et sautera. Et deviendra ainsi le premier homme à chuter depuis la mésosphère, explosant ainsi tous les records établis jusqu’ici. D’ailleurs, le programme se nomme Mésosphère 1, c’est écrit en lettres rouge sang sur toute la longueur de la carlingue du lanceur dressé là-bas comme un monstrueux pénis entre les tours de son pas de tir. »

À propos de l’auteur
Né en 1970 à Talence, Sébastien Gendron a passé sa jeunesse dans le Bordelais. Après une licence d’études cinématographiques, il se retrouve tour à tour livreur de pizzas, manœuvre, télévendeur de listes de mariage avant de devenir assistant réalisateur puis réalisateur. En 2008, il publie Le Tri sélectif des ordures, premier opus des aventures de Dick Lapelouse (Pocket 2014), suivi d’une dizaine de romans noirs. Il est aussi réalisateur, scénaristes et chroniqueur. Il puise tour à tour son inspiration chez les Monty Python, le cinéma américain des années 1970, les livres de Jean Echenoz, Jean-Patrick Manchette, Jean-Bernard Pouy, Tim Dorsey, Jim Thompson et Philippe Djian. Soit un univers unique aux accents volontiers loufoques. Il a publié Road Tripes (2013) puis La revalorisation des déchets (2015) aux éditions Albin Michel. Il écrit également pour la jeunesse. (Source: Albin Michel)

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Une femme de rêve

SYLVAIN_une-femme_de_reve

  RL2020

Prix Claude Chabrol 2020 (roman noir adaptable au cinéma)

En deux mots:
Après une évasion spectaculaire, un dangereux criminel entame une virée sanglante en compagnie de sa fille et d’une femme prise en otage. Traqué par celui qui l’avait mis en prison, et qui reprend du service, il entend régler ses affaires avant de fuir au Brésil.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Cavale sanglante

Dominique Sylvain a imaginé un meurtrier froid et déterminé qui, après avoir réussi une évasion spectaculaire, décide de régler ses comptes. Mais le polar classique va alors voler en éclats.

La scène est glaçante et donne d’emblée le ton. Ici, pas de sentiment, pas de fioritures. Le meurtre est une question de technique, prémédité consciencieusement: «Le projectile 9 mm traverse la boîte crânienne d’une femme et va se ficher dans une carrosserie de voiture. La victime a quarante-deux ans, elle est commandant de police. Son gilet pare-balles ne lui a servi à rien.» Malgré l’arrestation de Karmia, le meurtrier, Schrödinger reste profondément marqué par la vision de sa coéquipière s’effondrant «payant pour tous les autres», pour reprendre les paroles de Karmia, son assassin qui ronge son frein en prison. Et qui va réussir une spectaculaire évasion commanditée par sa fille Nico. Cette dernière va réussir à faire atterrir un hélicoptère au sein de l’établissement pénitentiaire où son père l’attend en compagnie d’Adèle qu’il a pris en otage. Le trio va réussir à déjouer les mailles du filet mis en place pour le retrouver. Il y a pourtant urgence, à en juger par la carrière de ce criminel: «Le gars avait commencé sa carrière dans le style gentleman braqueur; au fil des années, l’ambiance s’était gâtée. Fric, fiesta, défonce, alcool, un mélange létal sur le terreau d’une enfance catastrophique. Le type avait définitivement implosé au milieu des années 2000. Le jour où il avait reçu une balle en pleine poire lors d’une fusillade avec la police. Le début d’une lente descente aux Enfers. Qui s’était soldée par un dernier braquo cataclysmique. Une boucherie.»
Si Nico ne comprend pas trop pourquoi il faut s’encombrer d’un otage, elle a appris à obéir sans discuter. Y compris quand son père décide d’une étape supplémentaire avant de rejoindre Marseille où un bateau les attend pour gagner le Brésil où s’est installée sa mère.
Karmia prend la direction de la Lorraine, car il veut revoir une dernière fois Laurence avec qui il a eu une brève mais intense liaison. Cette dernière vit dans une forêt isolée pour y exister son métier. «Elle était devenue audio-naturaliste. Un mot compliqué pour dire qu’elle enregistrait les sons de la nature.» Des sons qu’elle vendait notamment au cinéma. Elle avait aussi collaboré à plusieurs ouvrages avec le photographe animalier Yannick Schneider avec lequel elle partageait désormais sa vie. Autant dire que l’arrivée de Karmia n’est pas vraiment de nature à la réjouir.
Et alors que l’enquête progresse doucement – Schrödinger ayant repris du service – et que les mailles du filet se resserrent, Adèle essaie de se rapprocher de Nico. Car après l’avoir crue «aussi dérangée que son père», elle s’est rendue compte que «c’était surtout une gamine meurtrie et déboussolée» et qu’elle pourrait peut-être s’en faire une alliée. C’est alors que les événements vont s’emballer. Quand la police arrive sur place, elle découvre un corps dans un champ, une ferme en flammes et des protagonistes qui se sont évaporés. Et ce n’est pas le SDF «au regard ravagé» qui erre par-là qui pourra leur être d’un grand secours.
Dominique Sylvain, qui a plus d’un tour dans son sac, va alors faire exploser le roman noir pour nous entraîner dans une nouvelle dimension, celle de ces liens invisibles qui se tissent entre les esprits, celle de ces expériences qui vont au-delà de l’entendement et qui fascinent autant qu’elles interrogent. Et c’est ce qui donne à ce roman à nul autre pareil cette dose de mystère qui font les grandes œuvres!

Une femme de rêve
Dominique Sylvain
Éditions Viviane Hamy, coll. Chemins nocturnes
Thriller
304 p., 19 €
EAN 9791097417512
Paru le 16/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris et dans le Parc naturel régional de Lorraine, du côté d’Erickstroff et Marenberg ainsi qu’au Brésil. On y évoque aussi le Montana.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Pas d’erreur, cette fille était de la race des vaincus. Elle ne tenterait rien. En bonne intello, elle se contenterait d’analyser. Et tu en arriveras à la conclusion que mon père n’a aucune raison de te vouloir du mal. Une déduction erronée. Le souci avec lui, c’est qu’il n’a jamais été maître des émotions étranges qui chevauchent dans les méandres de son esprit. Il est comme un demi-dieu, capable du pire comme du meilleur. Un être absurde et merveilleux, dépourvu d’empathie, sans peur, susceptible de se lancer dans des actions inutiles et sacrément périlleuses pour lui et son entourage.»
Après avoir fréquenté Les Infidèles et fait une escale au Japon avec Kabukicho, Dominique Sylvain nous emporte une fois encore dans son univers dangereusement onirique et sensuel. Nouvelles technologies et bitcoins lui offrent mille et une manières de tordre le cou aux codes du roman policier. Une femme de rêve brouille les pistes: au lieu de traquer le coupable, n’est-il pas plus séduisant de rechercher qui est la victime?
«Quelque part c’est insensé, mais ça me plaît ainsi.» Dominique Sylvain

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Libération (Alexandra Schwartzbrod)
France Inter(Le polar sonne toujours deux fois – Michel Abescat)
Blog Quatre sans Quatre
Blog Baz-Art
Blog Fondu au noir (Caroline de Benedetti)
Le blog d’Eirenamg

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Prologue
Vendredi 6 janvier 2017
Le tireur vise sa cible avec son pistolet semi-automatique MAC modèle 1950.
À 14 h 22 mn et 15 s, son doigt appuie sur la détente, et le temps se dilate.
La barrette fait basculer la gâchette qui comprime son ressort. Le chien libé ré pivote vers l’avant, poussé par la bielle sous l’action du ressort de percussion.
Il frappe le talon du percuteur, qui à son tour comprime le ressort, fait saillie dans la cuvette de tir et percute l’amorce. Le bloc culasse abaisse la tête du séparateur qui comprime à son tour le ressort.
Le talon du séparateur touche la barrette qui perd contact avec le talon de la gâchette. L’échappement se produit.
La balle, qui pèse huit grammes, est propulsée vers la cible à une vitesse de trois cent soixante mètres par seconde. L’énergie cinétique déployée à la bouche du canon est de cinq cents joules.
Le projectile 9 mm traverse la boîte crânienne d’une femme et va se ficher dans une carrosserie de voiture. La victime a quarante-deux ans, elle est commandant de police. Son gilet pare-balles ne lui a servi à rien.
L’homme qui a assisté à cette scène ne vit pas dans le même espace-temps que cette balle. Son temps n’est pas amorti. Et son présent prend immédiatement les couleurs d’un cauchemar. Il a vu la femme s’effondrer et le léger nuage rouge jaillir de sa tête.
Il tombe à genoux. Contrairement à sa partenaire, aucune balle n’a traversé son corps. Pourtant, même s’il l’ignore encore, il est blessé . Son cerveau, incapable d’accepter ce qui vient de se produire, est passé en mode protection. Il s’effondre parce que c’est le coût à payer pour sa survie. Comment supporter la réalité lorsqu’elle est devenue inacceptable? En s’écartant d’elle.

L’envol
Jeudi 15 mars 2018
Faire croupir ces hommes à deux pas du Paradis. C’était cela, le projet.
Depuis qu’elle avait débuté ses cours à Mauvoiry, cette évidence frappait pour la première fois Adèle Bouchard. Construire cette prison au-delà d’une avenue bordée de jardins, dans une ancienne abbaye calée entre une collégiale néogothique et un prieuré royal ne pouvait être que l’idée d’un sadique. L’effet é tait renforcé par la précocité du printemps. Le ciel turquoise jouait avec un troupeau de nuages nacré s, la brise chahutait des parfums de fleurs, l’air é tait caressant.
Une beauté inaccessible. Surtout pour ceux qui en avaient pris pour cher.
Elle échangea quelques mots avec les gens de l’accueil, leur abandonna son portable et sa carte d’identité , puis franchit le sas à détecteur de métaux. Chaperonnée par un gardien, elle traversa la cour d’honneur sous les sifflets fusant des cellules.
Les détenus la saluaient à leur manière. Et plus par tradition que par conviction. Pas de propos salaces ou d’insultes, elle faisait ce qu’il fallait pour cela; maquillage et dé colleté bannis, chignon serré , manches longues et baskets noires de rigueur.
Vite, le bâtiment abritant le gymnase et les salles de cours, et après cette première frontière franchir les deux portes aux lourds barreaux. Les verrous grincèrent. Salpêtre, désinfectant, relents de cantine, sueur : la chaleur et le manque d’aération amplifiaient les odeurs. Avec sa peinture écaillée et son éclairage aux néons, le lieu faisait penser à Shutter Island de Scorsese. Un décor entre cauchemar et ré alité, un huis clos aux couleurs de l’Enfer. Comme prévu par le règlement, le gardien lui tendit le talkie-walkie afin de donner l’alerte en cas de besoin. Elle ne s’était jamais sentie menacée. Ou alors par leur enthousiasme. Chaque jeudi matin, il s’agissait de tenir trois heures devant son public le plus exigeant. C’était bien le problème avec ces chers taulards. Ils n’étaient pas dispersés dans un amphi, non, ils lui faisaient face, pinailleurs, curieux comme des mômes pour compenser l’ennui des longues journées, prompts à dé border du sujet quand ils trouvaient l’occasion de parler famille, souvenirs, regrets. Selon l’appellation officielle, ils étaient ses «étudiants empêchés». Malgré ses longs allers-retours en métro et RER, elle ne regrettait rien, fière qu’elle é tait de s’inscrire dans une tradition humaniste, son université proposant depuis longtemps aux prisonniers d’Île-de-France la possibilité de poursuivre des études supérieures. Plus leur peine était lourde, plus ils avaient besoin d’elle. En préparant, en dépit de tout, une licence de lettres modernes, ils luttaient pour demeurer vivants. »

Extraits
« Le gars avait commencé sa carrière dans le style gentleman braqueur; au fil des années, l’ambiance s’était gâtée. Fric, fiesta, défonce, alcool, un mélange létal sur le terreau d’une enfance catastrophique. Le type avait définitivement implosé au milieu des années 2000. Le jour où il avait reçu une balle en pleine poire lors d’une fusillade avec la police. Le début d’une lente descente aux Enfers. Qui s’était soldée par un dernier braquo cataclysmique. Une boucherie. Le sang avait coulé. Celui de Séverine, la coéquipière de Schrödinger et son âme sœur. Karmia détestait les policiers comme on déteste Ebola; on prétendait qu’il avait voulu faire payer Séverine pour tous les autres, et qu’il avait sciemment visé la tête. La balle d’un flic lui avait ravagé le portrait, alors il s’était vengé. Une logique de défoncé. » p. 27

« Il n’avait pas fallu longtemps à Nico pour la retrouver. Comme tous ces gens qui ne se méfiaient pas de l’Internet, l’ancienne «chef op» du son avait laissé des traces. Elle était devenue audio-naturaliste. Un mot compliqué pour dire qu’elle enregistrait les sons de la nature. D’après son site, elle bossait pour les musées, faisait des conférences. Et vendait ces sons au cinéma. » p. 76

« Son regard pétillait d’intelligence, et son vocabulaire était plutôt sophistiqué . Un sacré gâchis. Elle aurait pu faire de brillantes études. Adèle reprenait espoir. C’était comme si un minuscule ballon d’hélium s’était mis à gonfler sans prévenir entre ses poumons. C’était à la fois bon et douloureux. Nico était aussi une victime. Peut-être pouvait-elle s’en faire une alliée? » p. 129

« Le corps d’Adèle Bouchard avait été retrouvé dans un champ. La jeune femme s’était brisé la nuque, probablement en tentant de fuir. Laurence Schneider était introuvable, et son mari, actuellement aux États-Unis, n’avait aucune nouvelle. La ferme des Schneider avait été presque entièrement détruite par les flammes. Un incendie volontaire. On avait trouvé des bidons de diesel à moitié calcinés. Le véhicule de Laurence, un 4×4 rouge qu’elle utilisait quotidiennement, avait disparu. La gendarmerie avait utilisé un hélicoptère pour survoler les bois sans succès. Et personne n’évoquait l’existence de la fille de Karmia. Il alla s’asseoir près de l’église et réfléchit. Lui, il avait une trace de cette fille. Elle dormait dans son portable. Karmia était passé à travers les mailles du filet. Mais tout ça n’expliquait pas ce qu’avait fabriqué sa fille en pleine forêt, fusil en main, en compagnie d’un SDF au regard ravagé. » p. 192

À propos de l’auteur
Dominique Sylvain est née le 30 septembre 1957 à Thionville en Lorraine. Elle travaille pendant une douzaine d’années à Paris, d’abord comme journaliste, puis comme responsable de la communication interne et du mécénat chez Usinor. Pendant treize ans, elle a vécu avec sa famille en Asie. Ainsi, Tokyo, où elle a passé dix ans, lui a inspiré son premier roman Baka! (1995). Sœurs de sang et Travestis – réécrit ensuite sous le titre du Roi lézard -, ont été écrits à Singapour. Elle habite actuellement à Paris mais reste très attachée à l’Asie où elle se rend régulièrement. Fan inconditionnelle de Murakami et lectrice insatiable, elle ne cesse de se réinventer avec une grande créativité.
Lauréat de nombreux prix, notamment le Grand Prix des lectrices de Elle en 2005 pour Passage du désir, elle se consacre désormais exclusivement à l’écriture. Ses dix-sept romans ont tous été publiés dans la collection Chemins Nocturnes, aux Éditions Viviane Hamy. (Source: Éditions Viviane Hamy)

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L’énigme de la Chambre 622

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  RL2020

 

En deux mots:
Un meurtre a été commis dans la chambre 622 du palace de Verbier durant le Grand week-end organisé par une grande banque suisse. Des années plus tard l’énigme reste entière, mais une cliente de l’hôtel va encourager l’écrivain venu en pèlerinage dans cet endroit chéri par son éditeur décédé à reprendre l’enquête.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

L’éditeur, l’écrivain et le banquier

Joël Dicker a réussi avec L’énigme de la chambre 622 l’exploit de raconter quatre histoires en une. Un meurtre mystérieux, un hommage à Bernard de Fallois, l’enquête d’un écrivain et de son acolyte et l’hommage d’un fils à son père.

Une fois n’est pas coutume, je me permets de commencer cette chronique par un souvenir personnel qui remonte à l’automne 1997. À l’occasion de la parution du roman Une affaire d’honneur, Vladimir Dimitrijevic, fondateur de la maison d’édition L’Age D’homme avait organisé une rencontre avec l’auteur Hubert Monteilhet et Bernard de Fallois, coéditeur de l’ouvrage. J’ai donc eu l’honneur et le privilège de rencontrer quelques années avant Joël Dicker ses deux éditeurs successifs. Vladimir Dimitrijevic qui a accepté de publier son premier roman Le dernier jour de nos pères avant de mourir en voiture et Bernard de Fallois qui le publiera finalement, non sans avoir renâclé. Cette entrée en matière pour confirmer la personnalité et les qualités d’un homme exceptionnel, pour souligner combien l’hommage rendu par Joël Dicker à son éditeur dans les premières lignes de L’énigme de la chambre 622 est sincère et émouvant: «Bernard de Fallois était l’homme à qui je devais tout. Mon succès et ma notoriété, c’était grâce à lui. On m’appelait l’écrivain, grâce à lui. On me lisait, grâce à lui. Lorsque je l’avais rencontré, j’étais un auteur même pas publié: il avait fait de moi un écrivain lu dans le monde entier.»
Bien entendu, l’hommage à cet homme disparu le 2 janvier 2018, n’est que l’une des pièces du puzzle savamment construit par l’écrivain genevois et qui, livre après livre, entraîne son lecteur dans des récits qui, comme des strates géologiques, se superposent et finissent par constituer un ensemble aux teintes et aux couleurs variées. Voilà donc un écrivain qui se brouille avec sa nouvelle conquête parce qu’il la délaisse au profit du livre qui l’accapare et qui décide de partir pour Verbier découvrir enfin ce palace que son éditeur voulait lui faire connaître. Là-bas il fait la rencontre d’une charmante voisine, qui rêve de le seconder dans l’écriture de son prochain livre. Elle a même l’idée de départ, en découvrant la mystérieuse absence de chambre 622 dans ce palace. D’autant que Scarlett – un prénom qui est aussi un hommage à Bernard de Fallois qui aimait Autant en emporte le vent – va découvrir que c’est parce qu’un meurtre a été commis dans cette suite qu’elle a été rebaptisée 621 bis. L’écrivain (c’est ainsi que sa nouvelle équipière va désormais l’appeler) va donc, au lieu de profiter du calme de la station, s’atteler à son nouveau livre en espérant résoudre cette énigme. Entre Verbier et Genève, il part avec sa charmante coéquipière à la rencontre des témoins, interroger les proches, les policiers chargés de l’enquête et faire partager au lecteur le résultat de leurs investigations.
Nous voici de retour quelques années plus tôt, au moment où se prépare comme chaque année le «Grand week-end» organisé par la Banque Ebezner et durant laquelle vont se jouer plusieurs drames, dont ce meurtre non élucidé. Il y a là tous les employés de la prestigieuse banque genevoise, à commencer par Macaire Ebezner, qui devrait être nommé directeur, même si les règlements de succession ne sont plus uniquement héréditaires. Ce qui aiguise les appétits et les rivalités, d’autant que l’amour vient se mêler aux luttes de pouvoir. Anastasia, la femme de Macaire a une liaison avec son principal rival, Lev Levovitch dont l’ascension fulgurante ne laisse pas d’étonner. Pour lui aussi, ce rendez-vous de Verbier revêt une importance capitale. Le ballet qui se joue autour d’eux est machiavélique, chacun essayant de tirer les ficelles d’un jeu dont on découvrira combien il a été biaisé dès le départ.
Les amateurs d’énigme à tiroir seront ravis. Mais ce qui fait le sel de ce roman très dense, c’est l’histoire de Sol et Lev Levovitch, émigrés arrivés miséreux en Suisse et qui vont, à force de travail, tenter de grimper les échelons et de s’intégrer dans le pays qui les a accueilli. Sol espère réussir une carrière de comédien, mais ses tournées achèvent de le ruiner. Il accepte alors une place au Palace de Verbier où il parviendra aussi à faire embaucher son fils, avec l’idée fixe de la faire réussir là où lui a échoué.
Roman de la transmission et de l’héritage, L’énigme de la chambre 622 est aussi le plus personnel de Joël Dicker dont la famille fuyant le nazisme est arrivée en 1942 à Genève et franchir à la fois les difficultés liées à leur statut de réfugié et l’antisémitisme bien installé au bout du lac. Depuis La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert «l’écrivain» a indéniablement gagné en assurance sans pour autant oublier de poser un regard d’enfant sur le monde. Cela en agacera certains, moi je me régale !

L’énigme de la chambre 622
Joël Dicker
Éditions de Fallois
Roman
576 p., 23 €
EAN : 9791032102381
Paru le 27/05/2020

Où?
Le roman se déroule en Suisse, principalement à Genève et Verbier, mais on y passe par Martigny et Le Châble, dans quelques capitales européennes et à Corfou.

Quand?
L’action se situe en 2018, avec des retours en arrière dans les histoires familiales des protagonistes.

Ce qu’en dit l’éditeur
Une nuit de décembre, un meurtre a lieu au Palace de Verbier, dans les Alpes suisses. L’enquête de police n’aboutira jamais.
Des années plus tard, au début de l’été 2018, lorsqu’un écrivain se rend dans ce même hôtel pour y passer des vacances, il est loin d’imaginer qu’il va se retrouver plongé dans cette affaire.
Que s’est-il passé dans la chambre 622 du Palace de Verbier?
Avec la précision d’un maître horloger suisse, Joël Dicker nous emmène enfin au cœur de sa ville natale au fil de ce roman diabolique et époustouflant, sur fond de triangle amoureux, jeux de pouvoir, coups bas, trahisons et jalousies, dans une Suisse pas si tranquille que ça.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
Le Parisien (Pierre Vavasseur)
L’Illustré (Didier Dana – entretien avec l’auteur)
Le Temps (Lisbeth Koutchoumoff Arman)
Les Échos week-end (Thierry Gandillot)
Journal de Québec (Marie-France Bornais)
Cosmopolitan 
Culturellement vôtre (Lucia Piciullina)
Blog L’Apostrophée 

À l’occasion de la sortie de son nouveau roman Joël Dicker dévoile les livres de sa vie. © Production Cosmopolitan

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Le jour du meurtre
(Dimanche 16 décembre)
Il était 6 heures 30 du matin. Le Palace de Verbier était plongé dans l’obscurité. Dehors, il faisait encore nuit noire et il neigeait abondamment.
Au sixième étage, les portes de l’ascenseur de service s’ouvrirent. Un employé de l’hôtel apparut avec un plateau de petit-déjeuner et se dirigea vers la chambre 622.
En y arrivant, il se rendit compte que la porte était entrouverte. De la lumière filtrait par l’interstice. Il s’annonça, mais n’obtint aucune réponse. Il prit finalement la liberté d’entrer, supposant que la porte avait été ouverte à son intention. Ce qu’il découvrit lui arracha un hurlement. Il s’enfuit pour aller alerter ses collègues et appeler les secours.
À mesure que la nouvelle se propagea à travers le Palace, les lumières s’allumèrent à tous les étages.
Un cadavre gisait sur la moquette de la chambre 622.

Chapitre 1.
Coup de foudre
Au début de l’été 2018, lorsque je me rendis au Palace de Verbier, un hôtel prestigieux des Alpes suisses, j’étais loin d’imaginer que j’allais consacrer mes vacances à élucider un crime commis dans l’établissement bien des années auparavant.
Ce séjour était censé m’offrir une pause bienvenue après deux petits cataclysmes personnels survenus dans ma vie. Mais avant de vous raconter ce qui se passa cet été-là, il me faut d’abord revenir sur ce qui fut à l’origine de toute cette histoire: la mort de mon éditeur, Bernard de Fallois.
Bernard de Fallois était l’homme à qui je devais tout.
Mon succès et ma notoriété, c’était grâce à lui.
On m’appelait l’écrivain, grâce à lui.
On me lisait, grâce à lui.
Lorsque je l’avais rencontré, j’étais un auteur même pas publié: il avait fait de moi un écrivain lu dans le monde entier. Bernard, sous ses airs d’élégant patriarche, avait été l’une des personnalités majeures de l’édition française. Pour moi, il avait été un maître et surtout, malgré les soixante ans qui nous séparaient, un grand ami.
Bernard était décédé au mois de janvier 2018, dans sa quatre-vingt-douzième année, et j’avais réagi à sa mort comme l’aurait fait n’importe quel écrivain : en me mettant à écrire un livre sur lui. Je m’y étais lancé corps et âme, enfermé dans le bureau de mon appartement du 13 avenue Alfred-Bertrand, dans le quartier de Champel, à Genève.
Comme toujours en période d’écriture, la seule présence humaine que je tolérais était celle de Denise, mon assistante. Denise était la bonne fée qui veillait sur moi. Éternellement de bonne humeur, elle organisait mon agenda, triait et classait le courrier des lecteurs, relisait et corrigeait ce que j’avais écrit. Accessoirement, elle remplissait mon frigidaire et m’approvisionnait en café. Enfin, elle s’attribuait des fonctions de médecin de bord, débarquant dans mon bureau, comme si elle montait sur un navire après une interminable traversée, et me prodiguait des conseils de santé.
— Sortez d’ici ! ordonnait-elle gentiment. Allez faire un tour dans le parc pour vous aérer l’esprit. Ça fait des heures que vous êtes enfermé !
— Je suis déjà allé courir tôt ce matin, lui rappelais-je.
— Vous devez vous oxygéner le cerveau à intervalles réguliers ! insistait-elle.
C’était presque un rituel quotidien : j’obtempérais et je sortais sur le balcon du bureau. Je m’emplissais les poumons de quelques bouffées de l’air frais de février, puis, la défiant d’un regard amusé, j’allumais une cigarette. Elle protestait et me disait, d’un ton consterné :
— Vous savez, Joël, je ne viderai pas votre cendrier. Comme ça, vous vous rendrez compte de ce que vous fumez.
Tous les jours, je m’astreignais à la routine monacale qui était la mienne en phase d’écriture et qui se décomposait en trois étapes indispensables : me lever à l’aube, faire un jogging et écrire jusqu’au soir. C’est donc indirectement grâce à ce livre que je fis la connaissance de Sloane. Sloane était ma nouvelle voisine de palier. Depuis son récent emménagement, tous les habitants de l’immeuble parlaient d’elle. Pour ma part je n’avais jamais eu l’occasion de la rencontrer. Jusqu’à ce matin où, de retour de ma séance de sport quotidienne, je la croisai pour la première fois. Elle revenait elle aussi d’un jogging et nous pénétrâmes ensemble dans l’immeuble. Je compris aussitôt pourquoi Sloane faisait l’unanimité parmi les voisins : c’était une jeune femme au charme désarmant. Nous nous contentâmes d’un salut poli avant de disparaître chacun dans notre appartement. Derrière ma porte, je restai béat. Cette brève rencontre avait suffi à me faire tomber un peu amoureux.
Je n’eus bientôt plus qu’une idée en tête : faire la connaissance de Sloane.
Je tentai une première approche par l’entremise de la course à pied. Sloane courait presque tous les jours, mais sans horaires réguliers. Je passais des heures à errer dans le parc Bertrand, désespérant de la croiser. Puis soudain, je la voyais qui filait le long d’une allée. En général, j’étais bien incapable de la rattraper et j’allais l’attendre à l’entrée de notre immeuble. Je trépignais devant les boîtes aux lettres, faisant semblant de relever le courrier chaque fois que des voisins allaient et venaient, jusqu’à ce qu’elle arrive enfin. Elle passait devant moi, me souriait, ce qui me faisait fondre et me décontenançait : le temps de trouver quelque chose d’intelligent à lui dire, elle était déjà rentrée chez elle.
C’est la concierge de l’immeuble, madame Armanda, qui me renseigna sur Sloane : elle était pédiatre, anglaise par sa mère, père avocat, elle avait été mariée deux ans mais ça n’avait pas marché. Elle travaillait aux Hôpitaux Universitaires de Genève et alternait des horaires de jour ou de nuit, ce qui expliquait ma difficulté à comprendre sa routine.
Après l’échec de la course à pied, je décidai de changer de méthode : je confiai à Denise la mission de surveiller le couloir à travers le judas et de m’avertir lorsqu’elle la voyait apparaître. Aux cris de Denise (« Elle sort de chez elle ! ») je déboulais de mon bureau, pomponné et parfumé, et j’apparaissais à mon tour sur le palier, comme s’il s’agissait d’une coïncidence. Mais nos échanges étaient limités à une salutation. En général, elle descendait à pied, ce qui coupait court à toute conversation. Je lui emboîtais le pas, mais à quoi bon ? Arrivée dans la rue, elle disparaissait. Les rares fois où elle prenait l’ascenseur, je restais muet et un silence gêné s’installait dans la cabine. Dans les deux cas, je remontais ensuite chez moi, bredouille.
— Alors ? demandait Denise.
— Alors rien, maugréais-je.
— Oh, mais vous êtes nul, Joël ! Enfin, faites un petit effort !
— C’est que je suis un peu timide, expliquais-je.
— Oh, arrêtez vos histoires, voulez-vous ! Vous n’avez pas l’air timide du tout sur les plateaux de télévision !
— Parce que c’est l’Écrivain que vous voyez à la télévision. Joël, lui, est très différent.
— Allons, Joël, ce n’est vraiment pas compliqué : vous sonnez à sa porte, vous lui offrez des fleurs et vous l’invitez à dîner. Vous avez la flemme d’aller chez le fleuriste, c’est ça ? Vous voulez que je m’en charge ?
Puis il y eut ce soir d’avril, à l’opéra de Genève, où je me rendis seul à une représentation du Lac des Cygnes. Voilà que pendant l’entracte, sortant fumer une cigarette, je tombai sur elle. Nous échangeâmes quelques mots puis, comme on sonnait déjà le rappel des spectateurs, elle me proposa d’aller boire un verre après le ballet. Nous nous retrouvâmes au Remor, un café à quelques pas de là. C’est ainsi que Sloane entra dans ma vie.
Sloane était belle, drôle et intelligente. Certainement l’une des personnes les plus fascinantes que j’aie rencontrées. Après notre soirée au Remor, je l’invitai à sortir plusieurs fois. Nous allâmes au concert, au cinéma. Je la traînais au vernissage d’une improbable exposition d’art contemporain qui nous valut un sérieux fou rire et d’où nous nous enfuîmes pour aller dîner dans un restaurant vietnamien qu’elle adorait. Nous passâmes plusieurs soirées chez elle ou chez moi, à écouter de l’opéra, à discuter et refaire le monde. Je ne pouvais m’empêcher de la dévorer du regard : j’étais en adoration devant elle. Sa façon de cligner les yeux, de replacer ses mèches de cheveux, de sourire doucement lorsqu’elle était gênée, de jouer avec ses doigts vernis avant de me poser une question. Tout chez elle me plaisait.
Je ne pensai bientôt plus qu’à elle. Au point de délaisser momentanément l’écriture de mon livre.
— Vous avez l’air complètement ailleurs, mon pauvre Joël, me disait Denise en constatant que je n’écrivais plus une ligne.
— C’est à cause de Sloane, expliquais-je derrière mon ordinateur éteint.
Je n’attendais que le moment de la retrouver et de poursuivre nos interminables conversations. Je ne me lassais pas de l’écouter me raconter sa vie, ses passions, ses envies et ses ambitions. Elle aimait les films d’Elia Kazan et l’opéra.
Une nuit, après un dîner arrosé dans une brasserie du quartier des Pâquis, nous atterrîmes dans mon salon. Sloane contempla, amusée, les bibelots et les livres dans les bibliothèques murales. Elle s’arrêta longuement sur un tableau de Saint-Pétersbourg que je tenais de mon grand-oncle. Puis, elle s’attarda sur les alcools forts de mon bar. Elle aima l’esturgeon en relief qui ornait la bouteille de vodka Beluga, je nous en servis deux verres sur glaçons. J’allumai la radio sur le programme de musique classique que j’écoutais souvent le soir. Elle me mit au défi d’identifier le compositeur qui était en train d’être diffusé. Facile, c’était du Wagner. C’est donc sur La Walkyrie qu’elle m’embrassa et m’attira contre elle, en me murmurant à l’oreille qu’elle avait envie de moi.
Notre liaison allait durer deux mois. Deux mois merveilleux. Mais au fil desquels, peu à peu, mon livre sur Bernard reprit le dessus. D’abord je profitai des nuits où Sloane était de garde à l’hôpital pour avancer. Mais plus j’avançais, plus j’étais emporté par mon roman. Un soir, elle me proposa de sortir : pour la première fois je déclinai. « Il faut que j’écrive », expliquai-je. Au début Sloane fut parfaitement compréhensive. Elle aussi avait un travail qui parfois la retenait davantage que prévu.
Puis je déclinai une seconde fois. Là encore, elle n’en prit pas ombrage. Comprenez-moi bien : j’adorais chaque instant passé avec Sloane. Mais j’avais le sentiment qu’avec Sloane, c’était pour toujours, que ces moments de connivence se répéteraient indéfiniment. Alors que l’inspiration pour un roman pouvait partir aussitôt qu’elle arrivait : c’était une opportunité qu’il fallait saisir.
Notre première dispute eut lieu un soir de la mi-juin lorsque, après lui avoir fait l’amour, je me levai de son lit pour me rhabiller.
— Tu vas où ? me demanda-t-elle.
— Chez moi, répondis-je comme si c’était parfaitement naturel.
— Tu ne restes pas dormir avec moi ?
— Non, je voudrais écrire.
— Alors quoi, tu viens tirer ton coup et puis tu te barres ?
— Il faut que j’avance dans mon roman, expliquai-je, penaud.
— Mais tu ne vas pas passer tout ton temps à écrire, quand même ! s’emporta-t-elle. Tu y passes toutes tes journées, toutes tes soirées et même tes week-ends ! Ça devient insensé ! Tu ne me proposes plus rien.
Je sentis que notre relation risquait de s’étioler aussi vite qu’elle s’était enflammée. Il me fallait agir. C’est ainsi que quelques jours plus tard, à la veille de partir pour une tournée de dix jours en Espagne, j’emmenai Sloane dîner dans son restaurant préféré, le japonais de l’Hôtel des Bergues, dont la terrasse se trouvait sur le toit de l’établissement, offrant une vue à couper le souffle sur toute la rade de Genève. Ce fut une soirée de rêve. Je promis à Sloane moins d’écriture et plus de « nous », lui répétant combien elle comptait pour moi. Nous ébauchâmes même un projet de vacances, en août et en Italie, pays que nous aimions particulièrement tous les deux. Est-ce que ce serait la Toscane ou les Pouilles ? Nous ferions des recherches dès mon retour d’Espagne.
Nous restâmes à notre table jusqu’à la fermeture du restaurant, à une heure du matin. La nuit, en ce début d’été, était chaude. Durant tout le repas, j’avais eu cette étrange sensation que Sloane attendait quelque chose de moi. Et voilà qu’au moment de nous en aller, lorsque je me levai de ma chaise et que les employés se mirent à passer la serpillière sur la terrasse autour de nous, Sloane me dit :
— Tu as oublié, hein ?
— Oublié quoi ? demandai-je.
— C’était mon anniversaire, aujourd’hui…
En voyant mon air atterré, elle comprit qu’elle avait raison. Elle partit, furieuse. Je tentai de la retenir, me confondant en excuses, mais elle monta dans le seul taxi disponible devant l’hôtel, me laissant seul sur le perron, comme l’imbécile que j’étais, sous le regard goguenard des voituriers. Le temps de récupérer ma voiture et de rejoindre le 13 avenue Alfred-Bertrand, Sloane était déjà rentrée chez elle, avait coupé son téléphone et refusa de m’ouvrir. Je partis le lendemain pour Madrid, et pendant tout mon séjour là-bas, mes nombreux messages et mes courriels restèrent sans réponse. Je n’eus aucune nouvelle d’elle.
Je rentrai à Genève le matin du vendredi 22 juin, pour découvrir que Sloane avait rompu avec moi.
C’est madame Armanda, la concierge, qui fut la messagère. Elle m’intercepta à mon arrivée dans l’immeuble :
— Voici une lettre pour vous, me dit-elle.
— Pour moi ?
— C’est de la part de votre voisine. Elle ne voulait pas la mettre dans la boîte aux lettres à cause de votre assistante qui ouvre votre courrier.
J’ouvris immédiatement l’enveloppe. J’y trouvai un message de quelques lignes :
Joël,
Ça ne marchera pas.
À bientôt.
Sloane
Ces mots m’atteignirent en plein cœur. La tête basse, je montai jusqu’à mon appartement. Je songeai qu’au moins, il y aurait Denise pour me remonter le moral ces prochains jours. Denise, la gentille femme abandonnée par son mari au profit d’une autre, icône de la solitude moderne. Rien de tel, pour se sentir moins seul, que de trouver plus esseulé que soi ! Mais en pénétrant chez moi, je tombai sur Denise qui semblait s’en aller. Il n’était même pas midi.
— Denise ? Où allez-vous ? lui demandai-je pour toute salutation.
— Bonjour, Joël, je vous avais dit que je partirais tôt aujourd’hui. J’ai mon vol à 15 heures.
— Votre vol ?
— Ne me dites pas que vous avez oublié ! Nous en avions parlé avant votre départ pour l’Espagne. Je pars à Corfou avec Rick pour quinze jours.
Rick était un type que Denise avait rencontré sur Internet. Nous avions effectivement discuté de ces vacances. Cela m’était complètement sorti de la tête.
— Sloane m’a quitté, annonçai-je.
— Je sais, je suis vraiment désolée.
— Comment ça, vous savez ?
— La concierge a ouvert la lettre que Sloane lui a laissée pour vous et m’a tout raconté. Je ne voulais pas vous l’annoncer à Madrid. »

Extrait
« Bernard était un grand éditeur, dis-je. Mais il était aussi beaucoup plus que ça. Il était un grand homme, doté de toutes les supériorités, qui avait eu, au cours de sa carrière dans l’édition, plusieurs vies. À la fois homme de lettres et grand érudit, il était également un redoutable homme d’affaires, doté d’un charisme et d’un talent de conviction hors du commun : il eût été avocat, tout le barreau parisien était au chômage. Il y avait eu une époque pendant laquelle Bernard avait été le patron, craint et respecté, des plus importants groupes d’édition français, tout en étant proche de grands philosophes et d’intellectuels du moment, ainsi que d’hommes politiques au pouvoir. Dans la dernière partie de sa vie, après avoir régné sur Paris, Bernard s’était mis en retrait sans perdre une once de son aura : il avait créé une petite maison d’édition, à son image : modeste, discrète, prestigieuse. C’était le Bernard que j’avais connu, moi, lorsqu’il m’avait pris sous son aile. Génial, curieux, joyeux et solaire : il était le maître dont j’avais toujours rêvé. Sa conversation était scintillante, spirituelle, allègre et profonde. Son rire était une leçon permanente de sagesse. Il connaissait tous les ressorts de la comédie humaine. Il était une inspiration pour la vie, une étoile dans la Nuit. » p. 26-27

À propos de l’auteur
Joël Dicker est né en 1985 à Genève où il vit toujours. Ses romans sont traduits dans le monde entier et sont lus par des millions de lecteurs. Son œuvre a été primée dans de nombreux pays. En France, il a reçu le Prix Erwan Bergot pour Les Derniers Jours de nos pères, puis le Prix de la vocation Bleustein-Blanchet, le Grand prix du roman de l’Académie française et le Prix Goncourt des Lycéens pour La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert. Ce dernier roman a aussi été élu parmi les 101 romans préférés des lecteurs du Monde et a été adapté en série télévisée par Jean-Jacques Annaud. Il a publié en 2015 Le Livre des Baltimore, en 2018 La Disparition de Stephanie Mailer et en mai 2020 L’Énigme de la chambre 622. (Source : Éditions De Fallois)

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La démence sera mon dernier slow

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  RL2020

En deux mots:
Comment s’en sortir dans une société qui part à vau-l’eau quand on est un jeune homme plein d’avenir? Les nouvelles d’Arnaud Modat racontent avec férocité et beaucoup d’humour les tribulations souvent désenchantées des millenials qui dansent sur un volcan.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Nouvelles d’un avenir sans avenir

Arnaud Modat aurait pu emprunter à Michel Audiard le titre de son nouveau recueil de nouvelles «Comment réussir quand on est con et pleurnichard», car lui aussi aime dézinguer en faisant rire.

Arnaud Modat récidive. Après nous avoir régalé en 2017 avec Arrêt non demandé, un premier recueil de nouvelles, le voici de retour avec La démence sera mon dernier slow. Mais avant d’en arriver à la nouvelle qui donne son titre au recueil, procédons par ordre chronologique.
La première nouvelle s’intitule Les limites de la philosophie chinoise et met aux prises un jeune homme qui se décide enfin à rendre ses ouvrages empruntés à la médiathèque et Sophie, une belle jeune fille qui s’effondre dans ses bras, victime d’une crise d’épilepsie. En voyant partir l’ambulance qui la conduit à l’hôpital, il voit aussi ses rêves s’envoler…
Un chef d’œuvre d’humour juif est l’histoire d’un lycéen acnéique qui aimerait baiser et imagine les stratagèmes – foireux – pour y parvenir.
C’est là qu’arrive La démence sera mon dernier slow qui, contrairement à ce que vous pourriez imaginer raconte le premier jour de classe de Masturbin. Oui, je sais, ce prénom peut faire sourire. Mais le but de son père est atteint: on n’oublie pas son fils. En revanche lui pourra oublier sa rentrée, car elle n’a pas vraiment eu lieu. À peine arrivé en classe, son père s’est embrouillé avant de repartir furieux avec son fils. Et alors qu’il se détend avec une pute décatie, Masturbin est aux bons soins de Mélanie à la médiathèque. Un endroit très prisé dans ce recueil, vous vous en rendez compte.
Vient ensuite un interlude dialogué qui nous propose un échange savoureux entre un organisateur d’enlèvements qui généralement obtient une rançon et un homme dont la découverte d’un orteil de son épouse dans son réfrigérateur laisse… froid. Disons encore un mot à propos de Death on two legs, l’histoire d’un paraplégique parti découvrir la mer et qui se retrouve assez loin du rivage, surpris par la marée. Suivront un match de rugby fatal, un second interlude dialogué, deux portraits de femmes bien différentes mais qui toutes deux vont se retrouver seules, sans mari et sans chien, avant de finir sur le récit bien déjanté d’une chute à vélo aux conséquences funestes puisque le cycliste en question finit par mourir sous le regard de Christine Angot, convoquée à Strasbourg pour apporter son commentaire éclairé.
On l’aura compris, l’imagination débridée d’Arnaud Modat continue à faire merveille, soutenue par un humour qui s’appuie sur des comparaisons farfelues et le télescopages d’images à priori sans rapport. Si on s’amuse beaucoup, on sent toutefois la politesse du désespoir poindre ici. Celle d’un avenir incertain, d’une société en proie au doute.
Déjà dans ma première chronique j’émettais le vœu que le nouvelliste se lance dans un roman, suivant par exemple les pas de Florent Oiseau. J’aimerais beaucoup l’entendre dire Je vais m’y mettre car je reste persuadé que sur la longueur, son dernier slow pourrait se transformer en valse!

La démence sera mon dernier slow
Arnaud Modat
Éditions Paul & Mike
Nouvelles
196 p., 15 €
EAN 9782366511253
Paru le 1/02/2020

Ce qu’en dit l’éditeur
À la fin de ce livre, Arnaud Modat meurt par balles sur le parvis de la cathédrale Notre-Dame de Strasbourg, sous le regard insolent de Christine Angot. Il est vrai que cela avait plutôt mal commencé…

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Place au nouvelles 
Blog Alex mot-à-mots 
Blog Lilylit 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Les limites de la philosophie chinoise
Je disais: «Regardez-moi, Mademoiselle.»
Je disais même: «S’il vous plaît, continuez à me regarder…»
Je me montrais direct parce que la fille était vulnérable et, à vrai dire, sur le point de tomber dans le coma mais c’était l’essentiel du message que je souhaitais transmettre, en réalité, à toutes les femmes que je rencontrais à cette époque. Sophie ouvrait les yeux de temps à autre mais cela ne durait jamais assez longtemps pour que je puisse ajuster mon sourire le plus touchant. «Mademoiselle, est-ce que vous entendez ma voix?» La trouvez-vous sensuelle? Potentiellement radiophonique? Ne vous transporte-t-elle pas déjà vers les états émotifs d’un siècle disparu? J’avais mille questions à lui poser mais elle préférait convulser, plutôt que de se livrer à moi.
Je pensais: «Ne dépouillez pas la femme de son mystère» (Friedrich Nietzsche).
Nous nous trouvions sur les marches de la médiathèque municipale. La fille, Sophie, ne m’était pas littéralement tombée dans les bras. Elle avait d’abord esquissé les pas d’une danse connue d’elle seule, puis elle avait perdu la vue. Son attitude générale avait certainement attiré l’attention de ceux qui, comme moi, fumaient là une cigarette. Encore une de ces nanas défoncées au crack, avais-je pensé, faisant montre comme toujours d’une belle ouverture d’esprit. J’étais pourtant loin d’être irréprochable.
La ville de Strasbourg m’avait en effet adressé une demi-douzaine de courriers de relance et menaçait à présent de me traquer jour et nuit jusqu’aux contrées les plus sauvages si je ne retournais pas dans les plus brefs délais un certain nombre de documents empruntés à la médiathèque deux années plus tôt (sur un coup de folie). Sachant le bâtiment climatisé et meublé d’intrigants fauteuils design, je profitai donc d’une journée caniculaire de juillet 2008 pour régulariser ma situation auprès de la culture et des arts. Il était intolérable, en effet, que je prive indéfiniment mes contemporains assoiffés de connaissance de 1064 exercices pour bien débuter aux échecs, par Stéphane Escafre, aux éditions Olibris, et de Destins Yaourt, bande dessinée signée Édika chez Fluide Glacial. Inquiet de l’accueil que l’on me ferait suite à la restitution outrageusement tardive de ces pièces, je fumais une dernière cigarette sur le parvis, dans une sorte de couloir de la mort mental, quand Sophie s’était subitement trouvée mal. La pauvre avait d’abord chancelé, puis son visage s’était contracté de manière étrange, ses épaules avaient été secouées de spasmes, enfin elle avait placé ses mains tremblantes devant elle, manifestement aveuglée, craignant de percuter un mur.
Habitants d’une ville moyenne, rompus à l’indifférence, nous ignorons quel comportement adopter lorsqu’un de nos concitoyens se trouve dans une situation de détresse absolue. Tandis que Sophie expérimentait les premières manifestations de son malaise, nous étions une dizaine de badauds à l’observer du coin de l’œil, sans oser prendre part d’une manière ou d’une autre aux tribulations déroutantes de cette jeune femme qui, à y regarder de plus près, n’avait rien d’une nana défoncée au crack (je peux au moins me vanter d’être un homme capable de réajuster son jugement). Chacun attendait, il me semble, que son voisin immédiat sorte du rang et s’écrie : « Écartez-vous. Il se trouve justement que je suis l’un des plus grands spécialistes européens des affections neurologiques ! » Mais personne ne leva le petit doigt pendant une longue minute au cours de laquelle il paraissait de plus en plus clair que Sophie courait un sérieux péril. Nous prenions le temps, sans doute, d’analyser la situation sous ses aspects les plus étranges, alors même que les mots crise d’épilepsie carabinée clignotaient un peu partout autour de la jeune femme. Nous étions des gens sans histoires, préférant assister à une suffocation publique plutôt que de nous illustrer aux yeux d’une foule critique. Mais alors que Sophie menaçait de s’écrouler purement et simplement sur les marches de la médiathèque Olympe de Gouges, il me revint à l’esprit que j’avais passé mon brevet de secouriste deux semaines plus tôt et que je m’exposais par conséquent à des poursuites judiciaires aggravées en cas de non-assistance à personne en danger. Il m’apparut alors que je savais exactement quoi faire. »

À propos de l’auteur
Arnaud Modat est né à Douai il y a 40 ans. Au terme d’une enfance sans histoire, passée dans un container maritime en compagnie de six autres orphelins, il vit de petits boulots. Capitaine d’industrie, rapporteur à l’assemblée nationale, coach en homéopathie ou encore obstétricien itinérant, il récolte à travers ces expériences le matériel narratif dont il usera par la suite. Il a publié deux recueils de nouvelles humoristiques en 2012: La fée Amphète et Comic strip et un faux premier roman (que beaucoup considèrent comme un recueil de nouvelles grossièrement travesti), Arrêt non demandé (Alma éditeur). (Source : Livres Hebdo /Alma éditeur / Paul & Mike)

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Focus Littérature

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Le sourire du scorpion

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  RL2020

En deux mots:
Une expédition familiale en rafting tourne au drame. Tom et Mily perdent leur père après un chavirage. Après la choc leur mère se console dans les bras de Goran, un ami qui était aussi du voyage. Un beau-père dont le comportement va de plus en plus déplaire aux adolescents.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

L’étranger, la chute et la peste

Avec Le sourire du scorpion Patrice Gain fait d’une sortie en rafting un drame aux conséquences brutales. Aucun des rescapés ne sortira indemne de ce récit de plus en plus noir.

Ils sont six, embarqués sur un raft pour une excursion de quelques jours sur une rivière au fond d’un canyon. L’été est doux, le plaisir au rendez-vous. Tom, le narrateur est un jeune garçon accompagné de sa sœur jumelle Luna, de ses parents Mily et Alex, sans oublier Dobby, un chien trouvé mal en point au bord de la route. Le groupe est conduit par Goran, le guide qui a sympathisé avec Alex. Après le bain dans une eau revigorante et une partie de pêche à la truite, la nuit vient leur permettre de regagner quelques forces. Voilà enfin de vraies vacances pour cette famille errante – les parents sont saisonniers – qui n’a pas de domicile fixe.
Le second jour sur la rivière, l’ambiance change. Le courant se fait plus fort, le raft manque de chavirer. La peur s’installe, surtout chez Mily que les affirmations de son mari ne parviennent pas à rassurer. En bonne mère de famille, elle a l’intuition que leur virée peut tourner au drame. Après quelques chavirages sur une rivière de plus en plus déchaînée, le groupe parvient à se réfugier dans une grotte. Mais le lendemain, le raft a disparu.
Fort heureusement, après quelques heures de recherche Tom réussit à mettre la main sur l’embarcation prise dans des branches. L’expédition se poursuit jusqu’à un nouveau chavirage, fatal. Mily, Luna et Tom réapparaissent et se mettent à la recherche des hommes. Quand ils retrouvent Goran, il est bien obligé de reconnaître qu’Alex a disparu, qu’il n’a rien pu faire pour le sauver.
Les recherches entreprises resteront vaines. Commence alors une nouvelle histoire, celle de la vie sans Alex. Alors que Mily s’enfonce dans une terrible déprime Luna veut savoir ce qui s’est réellement passé avant de tourner la page, de partir étudier et faire de l’escalade. Sans sa sœur jumelle Tom est désemparé et assiste impuissant à la mainmise de Goran sur le foyer.
Un an après, il épouse sa mère lors d’une cérémonie très discrète. Les relations vont pourtant très vite se dégrader, d’autant que les nuages noirs s’accumulent au-dessus de Goran le Serbe.
Patrice Gain a construit son roman comme un château de cartes. Les étages qui mènent au sommet sont de plus en plus fragiles, le risque que tout s’écroule de plus en plus grand. Parviendra-t-il à poser les ses deux derniers atouts avant que le drame ne se noue? C’est tout l’enjeu d’un scénario à la tension croissante, au fur et à mesure que le doute s’instille dans les esprits. C’est diaboliquement efficace, c’est émotionnellement prenant, c’est joliment réussi!

Le sourire du scorpion
Patrice Gain
Éditions Le Mot et le Reste
Roman
208 p., 19 €
EAN 9782361391799
Paru le 2/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, mais on y évoque aussi l’ex-yougoslave, de la Serbie au Monténégro, en passant par la Bosnie.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
C’est décidé, Tom, sa sœur jumelle Luna et leurs parents descendront le canyon de la Tara en raft. Une belle étape de plus dans leur vie nomade. Pourtant, malgré les paysages monténégrins époustouflants, la complicité familiale et la présence rassurante de Goran, leur guide serbe, la tension envahit peu à peu le canyon et le drame frappe, sans appel. Du haut de ses quinze ans, Tom prend de plein fouet la violence du deuil et de la solitude. Dans l’errance qu’engendre le délitement de sa famille, il découvre la grande douleur, celle qui fissure les barrières et brise toute lucidité, ouvrant les portes à ceux qui savent s’engouffrer dans la détresse des autres. Mais, en dépit du chaos qui lui tient lieu de vie, Tom ne peut s’empêcher de retracer les événements et le doute s’immisce : ne sont-ils pas les victimes d’une Histoire bien plus grande que la leur ?

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Libération (Alexandra Schwartzbrod)
La grande parade (Guillaume Chérel)
Blog Quatre sans quatre
Blog Tasha’s Books 
Blog Tu vas t’abimer les yeux 
Blog Fondu au noir 
Blog Garoupe 
Blog La Viduité 
Blog Nyctalopes 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« On était au début de l’été et la chaleur était assommante. Le raft reposait paisiblement sur un banc de galets plats et bien ronds. Les combinaisons néoprène et les gilets de sauvetage cuisaient au soleil sur ses boudins rouges. Goran avait choisi de s’arrêter dans cette anse après seulement deux petites heures de navigation. Après tout, c’étaient les vacances et personne n’avait rien trouvé à redire, d’autant que les jours précédents avaient été éprouvants. Trois jours passés dans notre maison sur essieux, surchauffée, animée par un moteur poussif qui peinait à prendre de la vitesse. Par les fenêtres béantes entrait un air sec et poussiéreux qui avait l’odeur âcre du goudron fondu. L’herbe était jaune et les ruisseaux que l’on croisait croupissaient dans le fond de leur lit. Les paysages tout entiers avaient soif. L’ombre de la nuit ne nous apportait aucun répit.
La rivière qui coulait entre les parois vertigineuses du canyon étincelait d’une myriade d’éclats qui venaient se ficher droit dans la rétine. Des parois d’une centaine de mètres, peut-être bien le double. Quelques pins audacieux jouaient les funambules sur le fil des crêtes. D’autres, plus intrépides encore, tentaient l’aventure d’une vie suspendue dans le vide, agrippés par une racine chevillée dans une fissure ou une encoignure propice. Les rives étaient recouvertes d’une abondante végétation et de bois mort. Luna et moi sommes allés nous baigner. L’eau était glacée, ou bien était-ce au choc thermique que nous devions cette sensation, mais cela nous importait peu. Nous nous laissions glisser sur un toboggan naturel avant que le courant nous emporte. Retenant mon souffle, je plongeais pour suivre le lit de la rivière et observer le canyon à travers le filtre mouvant d’une cinquantaine de centimètres d’eau. Il me semblait alors plus profond, plus impressionnant, plus envoûtant encore. En quelques brasses nous reprenions pied sur la courte plage et remontions jusqu’au toboggan. Après une dizaine d’allers-retours, nous nous sommes installés en plein soleil, sur de grandes dalles bien lisses, pas si simples à escalader. Nos lèvres étaient bleues et la caresse des brises chaudes devenait délicieuse. Sur la face opposée au courant, des bergeronnettes chassaient sous le nez de truites, de gourmands plécoptères. Ça n’a pas échappé à Luna qui s’est empressée de monter les cannes à pêche. Nos parents étaient allés s’allonger dans l’ombre d’un bosquet d’aulnes tandis que Goran bricolait je ne sais quoi. Maman était rayonnante dans son maillot de bain dépareillé, une culotte vichy noir et blanc et un haut jaune orangé. Elle avait dénoué ses cheveux blonds qui tombaient sur ses épaules très blanches. Des cheveux qui frisaient naturellement. Maman avait l’élégance des femmes qui ne la cultive pas. Quelque temps plus tard, Goran est venu nous rejoindre.
Nous avons pêché au toc jusqu’à ce que le soleil abandonne les gorges. On a fureté autour des rochers en laissant dériver nos nymphes dans le courant pour dénicher les plus belles truites. On a prospecté la rive, la canne dans une main, le fil dans l’autre. Le temps avait filé à la vitesse des flots. L’ombre a d’abord voilé les falaises qui nous faisaient face avant de gagner le fond du canyon. Ses eaux cristallines se sont immédiatement muées en une onde sombre aux teintes gris vert. Il faisait encore bon, mais un léger vent s’était levé. Il glissait sur la surface de la rivière en remontant son cours. Nous nous étions sérieusement éloignés du camp. Nous avons plié nos lignes et fait demi-tour. Maman lisait, le dos appuyé contre le raft. Elle avait enfilé un pantalon de toile et un T-shirt. J’ai soulevé nos cinq truites à bout de bras et lancé un joyeux « Regarde ce qu’on ramène pour le dîner ! » Elle s’est levée en marquant sa page avec l’index.
— Elles sont magnifiques, mais si on continue à ce rythme, entre la sieste et la pêche, on ne sortira pas d’ici avant la fin du mois !
— On est là pour prendre du bon temps, pas vrai les enfants ?
Notre père avait émergé des taillis avec une brassée de bois mort.
— Aidez-moi à décharger les affaires, on va monter le camp sous les arbres.
Nous avions quatre jours de nourriture enfermée dans des sacs étanches, plus les tentes et le matériel indispensable pour le genre d’expédition dans laquelle nous étions engagés. Nous avons ensuite tiré le raft haut sur la berge, puis Luna et moi avons allumé un feu. Nous sommes jumeaux. De faux jumeaux puisqu’elle me dépassait facile d’une tête. Son dynamisme était communicatif et à cette époque, nous avions à peine quinze ans, rien ne pouvait nous séparer. Goran est allé vider les truites à la rivière et notre mère a préparé des nouilles chinoises. Elle était un peu tendue. Je crois bien qu’avec la nuit tombée, elle visualisait mieux ce dans quoi Goran et notre père nous avaient embarqués. Descendre un canyon pas loin d’être aussi profond que le Grand Canyon. Dévaler quatre jours durant le torrent qui coule au fond, 1300 mètres sous les plateaux calcaires. Presque de la spéléologie. Une rivière en sursis, puisqu’un projet de barrage prévoyait de faire des gorges une retenue d’eau. Voilà comment notre père et Goran nous avaient présenté les choses l’hiver dernier et l’idée nous avait enthousiasmés, Luna et moi. Sur le parking des saisonniers, Goran était notre voisin. Il logeait dans une caravane. Tout le monde l’appelait « le Yougo », à cause de son accent rocailleux. Je crois me souvenir qu’il travaillait dans un bar de nuit, en tout cas il n’émergeait jamais de son antre avant midi. Il avait ajouté qu’en juillet le débit de la rivière serait idéal pour réaliser la descente. Goran avait déjà fait ce genre de chose, diriger une embarcation dans des eaux blanches. Nous l’avions donc retrouvé dans un hameau au nom imprononçable, flanqué d’une dizaine de maisons en pierre et la journée avait été consacrée à préparer notre expédition, mais pas seulement. Nous étions en 2006 et le Monténégro avait déclaré son indépendance quelques semaines plus tôt. Goran avait souhaité fêter ça et je me souviens parfaitement de la soirée qui avait précédé notre départ. Des gars arrivaient de je ne sais où avec des tas de trucs à boire et à manger qu’ils déposaient sur une table disposée sous un érable. La plupart portaient un treillis militaire et c’était assez déconcertant, je ne saurais pas dire pourquoi, on croisait souvent dans les campagnes des fermiers ou des chasseurs affublés ainsi. Un animal que je ne pouvais identifier tournait sur une broche. Un type était occupé à alimenter les braises qui lui cuivraient les flancs. Goran nous avait présenté des cousins, des amis. Deux gars s’étaient installés près de la fontaine et avaient joué une musique entraînante aux accents un rien tziganes. Elle couvrait les conversations et c’était aussi bien ainsi parce qu’on ne pouvait en suivre aucune. Il y eut des chants, des danses et une altercation entre les amis de Goran pour une stupide histoire de scorpion que l’un d’entre eux s’était fait tatouer dans le cou. Plus tard dans la nuit, sur les tables encombrées par les reliefs du repas, les convives ont continué à boire, à chanter. Des coups de feu avaient été tirés en l’air. Maman, Luna et moi étions allés nous coucher, effrayés par le bruit des armes.
Sur la route qui nous avait conduits à l’embarquement, nous avions pu apercevoir les eaux turquoise de la Tara coulant au milieu d’une végétation luxuriante. Le coin était montagneux et sauvage. Sous la chaleur réverbérée par des roches blanches, elle nous était apparue fascinante et attirante. Goran avait demandé à un de ses amis de descendre le camion une centaine de kilomètres en aval et de garder notre chien. Le gars avait un visage émacié et torturé. Une infirmité pénible à regarder, sauf pour Luna qui disait que la beauté et la laideur étaient comme le ying et le yang. Que les deux finissaient par se rejoindre et ne faire qu’un. Fallait toujours qu’elle sorte des trucs à contre-courant de ce que pense le commun des mortels. Je ne sais pas où elle allait chercher des théories pareilles ! Goran nous avait dit que son ami avait un fils albinos, excellent joueur de banjo, qui lui ressemblait comme deux gouttes d’eau. Il s’était mis à imiter le cri du cochon et notre père et lui avaient ri sans que nous comprenions bien pourquoi. Maman nous avait parlé d’un film assez ancien tiré d’un roman américain : une histoire de descente de rivière en canoë qui avait viré au cauchemar. On espérait juste, Luna et moi, que le gars serait gentil avec Dobby. Il n’était pas possible de l’emmener.
Dobby était une femelle rottweiler. Un soir d’automne où nous traînions du côté des bennes à ordures d’un parking pour routiers, près d’une autoroute, nous l’avions trouvée dans l’un des bacs, muselée et liée avec du fil de fer barbelé. Elle attendait une mort qui tardait à venir en gémissant. C’était moche à entendre et à voir. Nous l’avions ramenée au camion, et avant que nos parents reviennent de la douche, Luna avait découpé tout le barbelé avec une tenaille. Elle avait les mains en sang. Jamais je n’aurais pu faire une chose pareille, je veux dire sortir les picots acérés de ses chairs comme on retire l’hameçon de la gorge d’un poisson. Le plus souvent je devais détourner mon regard. Après cette intervention, Dobby n’était plus qu’une plaie sanguinolente. Elle fixait Luna avec des yeux tristes et fiévreux. En relevant ses cheveux et en essuyant les larmes qui embuaient sa vision, Luna s’était également poissé le visage, si bien que lorsque maman était rentrée, elle avait poussé un cri d’effroi. Elle s’était bien remise de ses blessures, Dobby. C’était une chienne aimante et protectrice.
Nous avons mangé en écoutant le murmure de la rivière. Le vent soulevait des escarbilles qui tournoyaient dans l’air chaud comme une nuée de lucioles. Elles s’élevaient entre les murs noirs des gorges et filaient droit vers les étoiles. Goran a préparé des pics en bois et nous avons fait griller les truites au-dessus des braises. Notre père a sorti des canettes de bière et maman s’est détendue. La conversation était animée. Il était question de canicule, d’hivers de moins en moins enneigés et pendant ce temps, les truites grésillaient doucement. Leur peau craquait par endroits et laissait apparaître une chair légèrement rosée.
Goran nous a ensuite raconté des fables dans lesquelles il se mettait en scène en faisant rire tout le monde, puis il a terminé par une histoire de noyés qui quittaient le canyon les nuits de pleine lune pour partir en chasse contre ceux qui voulaient y construire un barrage. Elle nous a fait dresser les cheveux sur la tête et Luna a adoré ça. « Profitez comme il se doit de cette descente et des instants uniques qu’elle ne va pas manquer de nous offrir. » C’est ce que notre père nous a lancé à la fin du repas avec une solennité qui a semblé agacer notre mère.
Je suis allé laver la vaisselle à la rivière. Je ne me suis pas attardé. Avec l’obscurité, les gorges pesaient sur moi. En revenant, nos parents s’étaient déjà réfugiés dans leur tente. Luna et moi avons traîné autour du feu sans trop savoir quoi nous dire pendant que Goran installait son hamac entre deux hêtres: une sorte de cocon équipé d’une moustiquaire.
Avant de nous coucher, j’ai jeté un dernier coup d’œil sur la rivière. Elle avait disparu dans l’obscurité conjuguée du canyon et des bois. »

Extrait
« Je l’ai regardé entrer dans l’eau jusqu’aux genoux avec sidération. Il était torse nu et sacrément bien bâti. Goran était un peu plus vieux que nos parents, en tout cas c’est l’idée que je m’en étais fait. Il devait avoir une quarantaine d’années, peut-être bien quatre ou cinq de plus. Il s’est aspergé et frotté avec vigueur. Je n’étais pas le seul à suivre tous ses mouvements. Sur la rive en face, un rapace observait la scène avec incrédulité. Un épervier qui attendait que la brume se lève pour se mettre en chasse et débusquer quelques passereaux.
Je suis remonté au campement avant que Goran ne m’invite à le rejoindre. Je n’avais aucunement l’intention de jouer à Rambo. »

À propos de l’auteur
Patrice Gain est né à Nantes en 1961 et habite un chalet dans la vallée du Giffre, en Haute-Savoie. Professionnel de la montagne, ingénieur en environnement, les territoires d’altitudes et les grands espaces l’attirent depuis toujours. (Source: Éditions Le Mot et le Reste)

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La soustraction des possibles

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RL2020  coup_de_coeur

Finaliste Grand Prix RTL/Lire
Finaliste Grand Prix des Lectrices ELLE
Sélection Prix Relay des Voyageurs-lecteurs
Sélection Prix Le Point du polar européen
Sélection Prix des lecteurs L’Express/BFMTV
Sélection Prix Alexandre-Vialatte
Sélection Prix Nice Baie des Anges
Sélection Prix des Romancières
Sélection Prix du Làc

En deux mots:
Aldo et Svetlana en ont assez d’être au service de la belle société genevoise. Ils ambitionnent de réussir un grand coup et d’empocher cet argent qu’ils transportent semaine après semaine jusqu’aux coffres des banques suisses. Leur heure de gloire est-elle arrivée ?

Ma note:
★★★★★ (coup de cœur, livre indispensable)

Ma chronique:

Les eaux troubles du Léman

Attention, chef d’œuvre! La soustraction des possibles est LE livre à lire, surtout quand on a un peu de temps devant soi car, quand vous l’aurez commencé, vous ne pourrez plus lâcher cette merveille.

Joseph Incardona nous avait laissé avec un roman riche de promesses autour d’un thème très original. Dans Chaleur il nous racontait un extraordinaire championnat du monde de sauna. Des promesses qu’il fait bien mieux que concrétiser avec ce roman que l’on aimerait d’emblée affubler d’une belle guirlande d’adjectifs, à commencer par addictif. Mais on y ajoutera aussi fascinant, érudit, puissant, prodigieux, intense, inoubliable. Bref, La Soustraction des possibles fait partie des rares titres qui à mon sens ne doivent manquer dans aucune bibliothèque. Il répond en effet à tous les critères que j’ai définis pour cela: la lecture doit être agréable, l’ouvrage doit enrichir notre culture en s’appuyant sur le réel et les personnages doivent marquer notre mémoire.
Mais cessons de vous faire languir et venons-en au récit qui s’ouvre sur une leçon de tennis donnée par Aldo Bianchi à Odile. Les leçons de tennis particulières sont pour le presque quadragénaire l’occasion d’approcher la gent féminine et notamment les bourgeoises délaissées par leurs maris. En mettant Odile dans son lit, il cherche à entrer dans ce «beau monde» qui, on va vite le découvrir, n’est pas si beau que ça.
Nous sommes en effet au moment où le mur de Berlin tombe, où le bloc soviétique explose et où l’argent afflue dans les coffres des banques suisses encore protégées par le secret bancaire. Le mari d’Odile profite de cette situation, su service d’un directeur de banque qui n’a guère davantage de scrupules que son épouse qui organise et contrôle. Aldo est chargé de faire des allers-retours entre Lyon et Genève et de transporter des sacs de billets de banque d’un point à un autre sans poser de questions, sans se faire prendre et d’empocher pour ce service une grasse commission. Une affaire qui roule…
C’est à ce moment que Svetlana entre en scène. Tout comme Aldo, elle est un rouage essentiel du trafic, tout comme Aldo elle cherche à comprendre comment circule l’argent, tout comme Aldo elle se méfie de tout le monde. Mais ni l’un ni l’autre n’ont envisagé que l’amour pourrait ajouter du piment à leurs ambitieux desseins. Ils imaginent comment réussir un «gros coup», comment se venger de ces «exploiteurs».
Le diabolique Joseph Incardona sait attraper son lecteur avec les ingrédients du polar, du suspense, des retournements de situation, l’apparition de la mafia corse, d’une bande de malfrats plus idiots que méchants ou encore de prostituées qui jurent de briser leurs chaînes. Mais ce qui donne à ce roman toute sa richesse, c’est à la fois son style et sa profondeur. Car le polar n’’est qu’un prétexte. Au fil des pages, on va découvrir comment se sont construites les grandes fortunes dont les propriétés bordent le Lac Léman, comment les capitaines d’industrie et les banquiers ont ensemble fait fructifier leur argent – bien loin de la propreté helvétique. On va aussi, comme Balzac avec sa comédie humaine, plonger dans cette folie, cette avidité que l’argent peut susciter dès qu’on peut le humer. Qui a du reste affirmé qu’il n’avait pas d’odeur? Il a l’odeur du sang, du stupre, du cynisme, de la vengeance, de la peur…
Avant de conclure, disons encore un mot du style, lui aussi exceptionnel. Joseph Incardona a trouvé le moyen d’habiller son récit de références littéraires, de citer ici Ramuz ou là Norman Mailer, de placer quelques digressions qui nous offrent – un peu à la manière d’un hyperlien – d’approfondir tel ou tel aspect de l’histoire, mais aussi de jouer avec le lecteur en lui proposant d’apprécier telle ou telle intervention de ses personnages.
Vous l’aurez compris, La soustraction des possibles est le meilleur roman que j’ai lu cette année. Et à en juger par la longue liste des Prix littéraires pour lesquels il est sélectionné, j’imagine que je ne suis pas le seul à le penser. Affaire à suivre!

La soustraction des possibles
Joseph Incardona
Éditions Finitude
Roman
400 p., 23,50 €
EAN 9782363391223
Paru le 2/01/2020

Où?
Le roman se déroule principalement en Suisse, du côté de Genève et environs, mais on s’y déplace aussi, notamment à Lyon et en Corse, sans parler du Mexique.

Quand?
L’action se situe d’octobre 1989 à mai 1990.

Ce qu’en dit l’éditeur
On est à la fin des années 80, la période bénie des winners. Le capitalisme et ses champions, les Golden Boys de la finance, ont gagné : le bloc de l’Est explose, les flux d’argent sont mondialisés. Tout devient marchandise, les corps, les femmes, les privilèges, le bonheur même. Un monde nouveau s’invente, on parle d’algorithmes et d’OGM.
À Genève, Svetlana, une jeune financière prometteuse, rencontre Aldo, un prof de tennis vaguement gigolo. Ils s’aiment mais veulent plus. Plus d’argent, plus de pouvoir, plus de reconnaissance. Leur chance, ce pourrait être ces fortunes en transit. Il suffit d’être assez malin pour se servir. Mais en amour comme en matière d’argent, il y a toujours plus avide et plus féroce que soi.
De la Suisse au Mexique, en passant par la Corse, Joseph Incardona brosse une fresque ambitieuse, à la mécanique aussi brillante qu’implacable.
Pour le monde de la finance, l’amour n’a jamais été une valeur refuge.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Libération (Alexandra Schwartzbrod – Entretien avec l’auteur)
Le Temps (Salomé Kiner)
Blog Les lectures d’Antigone
Blog Les livres de Joëlle
Blog Motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Sang pages 
Blog Mon roman noir et bien serré 
Blog Nyctalopes 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Octobre 1989
Lignes de fond
Cet homme, sur le court de tennis, c’est lui, Aldo Bianchi.
Celui de l’histoire d’amour.
Un avantage de son métier est de pouvoir se placer derrière l’élève, saisir son poignet afin de lui montrer, lentement, le mouvement correct à effectuer. D’une voix douce, mais ferme, il accompagne le geste par la parole, la lui souffle à l’oreille, en quelque sorte. Les corps se touchent, c’est inévitable. L’été indien permet encore de porter short et jupette de tennis. Et Dieu seul sait combien — avec monsieur Sergio Tacchini —, combien les tissus de ces combinaisons sportives sont minces.
Les corps maintiennent encore leur bronzage. Les corps sont les derniers à vouloir renoncer et céder à l’automne.
Aldo prend la main dans la sienne, se presse davantage contre le dos de son élève et achève le geste du coup droit lifté par une rapide torsion du poignet. L’élève sent la cuisse du professeur de tennis s’insinuer entre ses jambes. Elle a beau vouloir
retenir son souffle, elle ne peut s’empêcher de respirer l’odeur de phéromones que dégage son torse en sueur.
L’élève n’a pas bien compris le geste de torsion du lift. L’élève est troublée.
Généralement, l’élève est une femme entre 40 et 55 ans.
Mariée – le mari est souvent absent.
Mère – les enfants sont grands.
Riche – elle laisse ses bijoux au vestiaire.
Elle a encore quelques belles années devant elle, pressent le gâchis du temps perdu à attendre. La routine du luxe: villa, jardin, piscine, shopping, loisirs. L’entretien du domaine. Du corps. De l’esprit. D’une vie affective. Des relations. L’entretien du temps qui passe.
De l’ennui.
Aldo recule, se détache et l’élève se sent désorientée. La promesse de son corps aussitôt rétractée. Aldo lui sourit tout en lui disant de prendre le panier et de ramasser les balles.
«Okay, Odile, prenez le panier et ramassez les balles!» Et Odile
exécute. Elle a une femme de ménage, une décoratrice d’intérieur, deux jardiniers et une life coach, mais elle obéit, elle qui ne fait même pas son lit. Se soumettre, c’est tout au fond d’elle-même, comme l’envie d’être prise par ce rital à peine lettré lui expliquant comment frapper dans une balle.
Sûr qu’il n’a pas lu Madame Bovary, ça non.
On n’imagine pas non plus Aldo tomber amoureux.
Il maîtrise le petit jeu de la parade nuptiale, s’essuie le visage avec une serviette en coton. Il dépasse le mètre quatre-vingt, ses cheveux châtains striés de mèches blondes évoquent la coupe d’André Agassi avant qu’il devienne chauve et porte une
perruque sur le circuit. Les yeux bleus, rieurs, creusent des pattes-d’oie comme la bonne blague d’une vie à 180 sur l’autoroute. Un petit diamant brille au lobe de son oreille. Et, peut-être, la seule note discordante, le seul bémol, serait sa voix un peu nasillarde s’accordant mal à son physique de playboy:
«Semaine prochaine, dernier cours, Odile!»
Odile regarde autour d’elle. Les arbres devenus jaunes, le lac en contrebas qui s’étend derrière les losanges du grillage, juste après les pins sylvestres et les marronniers séculaires, le gazon impeccable délimitant le parc… Il y a comme un flottement, une seconde de désarroi: le dernier cours signifie le passage à l’heure d’hiver, la nuit plus vite, la solitude plus tôt. Présage de l’autre hiver, plus vaste et dramatique: celui de la vieillesse et de la déchéance. Tout à l’heure, un dîner à la Coupole en compagnie de sa fille et de son fiancé, le retour sur la colline, le cabriolet au garage — villa au milieu des villas, système d’alarme à désactiver puis à enclencher une fois en sécurité à l’intérieur.
L’époux en escale à Boston. Est-ce possible, Odile? Tout ce que tu voulais, et maintenant cette excitation adolescente, cette métamorphose qui te fait perdre dix ans d’un seul coup?
Les feuilles égarées sur le court en terre battue se désintègrent en craquant sous les semelles de ses tennis. Odile ramasse jusqu’à la dernière balle, qu’elle rapporte, docile, à son professeur.
Aldo a refermé son sac de sport, emporte la raquette de son élève qu’il a pris soin de remettre dans la housse, et l’échange contre le panier lourd de Slazenger en feutre jaune.
Aldo sait, le moment est arrivé.
Sur l’échiquier, il attend qu’elle bouge sa pièce.
C’est le jeu. Il n’y a pas d’autre possibilité. Trop gâtée, trop écoutée, trop plainte, choyée, soutenue. La coach, la femme de ménage, la décoratrice, les copines. Trop de femmes autour d’elle, trop de condescendance partagée. Instinctivement — sans pouvoir poser dessus une réflexion liée au libéralisme, à l’uniformisation des marchés ou à son corollaire qui est l’atomisation de la société —, Aldo a compris que le monde devient femelle. Que maris et pères sont surchargés de travail, que leur taille s’épaissit, qu’ils deviennent myopes. Et s’il y a quelque chose à prendre dans ce monde où tout se confond, il l’obtiendra en restant mâle, en jouant sur le paradoxe de l’émancipation des femmes. Ce qu’elles gagnent, ce qu’elles
perdent. Ses rivaux dans ce domaine sont les immigrés latinos bourrés de testostérone écumant la ville depuis le boum de la salsa, pêche miraculeuse à la femme blanche.
Mais Aldo joue dans une autre catégorie. Son biotope, ce sont les lignes d’un court de tennis, prélude aux chambres à coucher des madames Bovary.
Dans l’économie du dominant/dominé, la privation et l’humiliation sont le ressort.
Odile lève son visage vers son professeur. Il la regarde, amusé.
Elle ne rit pas.
Car tout ça se cassera la gueule malgré la chirurgie esthétique, l’entretien du corps, la frustration des régimes.
Tu sais très bien comment tout ça va finir, Odile.
OK, mais je vais te dire un truc, ma belle: à quoi sert tout ça, si c’est pour ne pas en profiter?
À quoi, bon sang?
Le moment est venu de sacrifier sa reine.
Odile lève la tête, ses traits se crispent quand elle prend la main de son professeur et la pose sur son ventre:
«C’est là, dit-elle à Aldo. C’est là où je veux que tu sois.»

Extraits
« Ce sont les filles qui lui ont fait perdre la foi dans le sport. L’esprit de sacrifice. L’abdication graduelle aux plaisirs intrusifs de la sexualité.
Il a compris très tôt l’impact que pouvait avoir son apparence quand, à quinze ans, il s’était fait dépuceler par la mère d’un camarade dans l’abri de jardin près de la piscine. Il y avait ce petit bouton sur lequel il suffisait d’appuyer et un monde
s’offrait à lui. Entre toutes, les femmes proches de la quarantaine remportaient habituellement la mise, car plus téméraires et cyniques dans la recherche et l’assouvissement de leur plaisir.
Aldo a été à bonne école. On n’oublie pas ses premières fois. Aldo a appris ce qu’il faut donner dans un lit. D’un certain point de vue, ce n’est pas très éloigné du sport: technique, endurance, créativité.
Forger son propre style.
Mais surtout: monnayer la vigueur et la jeunesse comme un don de soi. Laisser croire à sa partenaire plus âgée que cette jeunesse se prolonge en elle, qu’elle dure même après l’amour. C’est l’inverse de la crainte du déclin: l’espoir de l’éternelle
jouvence transmise par les fluides. »

« Tout ça, tu le sais, Odile. Je t’aime bien, je pense que tu es une femme intelligente. Que tu as juste commis cette erreur initiale du choix de la sécurité, qui te rend esclave et prisonnière d’un monde qui ne te satisfait plus. Ce monde que tu n’as jamais voulu peut-être, qui sait ? Ce que tu désires maintenant, c’est demander pardon, pardon, pardon à l’existence de l’avoir trahie pour gérer le calendrier des pousses d’un jardin, d’une soirée dans un bain à bulles, d’un mariage perpétuant le même désastre. De n’avoir pas su donner à ta fille une possibilité d’évasion d’elle-même, mais d’être complice de l’édification de sa cage dorée. A un moment, tu aurais pu élargir le champ des possibles, Odile. Entre nous, c’est cela que je te reproche. De ne pas avoir eu le courage au moins d’essayer. Tu as contribué à creuser une tanière profonde pour ta progéniture. Tes petites filles suivront le modèle. Il faut espérer dans le sursaut d’une âme vieille dans le corps d’une jeune fille, celui d’une femme qui aura le courage de se soustraire à l’emprise des hommes, de ne pas se laisser acheter ni corrompre au nom de la sécurité. Du confort. Le confort qui devient notre propre prison. Nous sécurise et nous enferme. »

À propos de l’auteur
Joseph Incardona est un écrivain suisse, d’origine italienne. Il vit à Genève où il tente d’arrêter de fumer. Il aime les romans noirs, Harry Crews et les pâtes. Auteur de Chaleur, il a auparavant surtout publié des polars. (Source: Éditions Finitude)

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Ailleurs sous zéro

PELOT_ailleurs_sous_zero
  RL2020

 

En deux mots:
Treize nouvelles qui mettent en scène des «âmes en chaos». On y croise des hommes peu courageux et des fort en gueule, des femmes pas si faibles que cela dans une ambiance de western. Car dans ces Vosges, on se bat aussi à coups de fusil.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

«Ces histoires sont des liens de sang noir»

Pierre Pelot nous revient avec un recueil de nouvelles. «Ailleurs sous zéro» est une sorte de concentré de son univers. Sur les routes des Vosges, on y croise des «âmes en chaos».

On le sait, les recueils de nouvelles ne font pas recette. Aussi Pierre Pelot nous gratifie-t-il d’un prologue dans lequel il nous explique que «ces petites histoires taillées à chocs répétés se méritent, payent toujours de mine sous des dehors volontiers colorés aux pastels». Puis il nous explique que si la celle qui ouvre le recueil fut écrite au profond d’une sorte de gouffre, les autres «racontent chacune à leur manière des moments et des tranches d’existence, suffisamment hors du commun pour être particulières et remarquables». Et comme l’auteur nous a simplifié la tâche sur ses intentions, attardons-nous un peu sur les personnages de ces histoires, sur ces «âmes en chaos». Car ils le méritent, ces acteurs récurrents dans l’univers de Pierre Pelot. La vie ne les a pas gâtés, à l’image de ce chroniqueur remercié pour un texte qui n’a pas plu au responsable et qui se retrouve confronté à une nouvelle épreuve, les résultats de ses examens médicaux confirmant la présence d’une «saloperie rare». Alors que la neige tombe sur les Vosges, il va devoir partir pour Strasbourg afin de procéder à des analyses complémentaires. C’est bel et bien le crabe, mais à coups de protons, on devrait en venir à bout…
Dans ces histoires de sang noir, celle que je préfère s’intitule «Bienvenue les canpeurs». Oui, avec un «n» à canpeur comme il est noté sur le panneau que Ti Nono et son frangin, solides bûcherons, ont confectionné pour attirer les touristes. Celle qui se pointe à l’air tout à fait à leur goût. «Cette salope a un fameux cul et pas seulement qu’un cul». Je vous laisse deviner la suite…
Suivront une drôle de partie de chasse dans «Doulce France», une séance de fitness avec un raciste dans «Le lundi c’est gym», la recherche de voleurs qui donnent du fil à retordre à la police dans «le tonneau» ou encore l’arrivée d’un visiteur inattendu pour le grand lecteur – il s’était notamment délecté d’un livre intitulé «Méchamment dimanche» – qu’était devenu Pidolle dans «Le retour de Zan».
Treize histoires qui sentent la sueur et le sang, l’alcool et la neige. Treize histoires qui sondent ces âmes en chaos et ne leur accorderont guère une place au paradis. Du Pelot pur jus en somme.

Ailleurs sous zéro
Pierre Pelot
Éditions Héloïse d’Ormesson
Nouvelles
160 p., 16 €
EAN 9782350877143
Paru le 23/01/2020

Ce qu’en dit l’éditeur
Treize nouvelles et autant d’univers, de suites, de fins ou de commencements imaginés par Pierre Pelot. C’est l’hiver dans les Vosges comme ailleurs et le noir s’installe, s’instille dans chacun des personnages. Victimes comme bourreaux ils s’animent avec une grande intensité et entraînent le lecteur dans leurs vérités, leurs angoisses, leurs souffrances ou leur folie. Entre nouvelles intimistes et fresques rurales, de nouveaux personnages prennent vie et côtoient ceux que nous retrouvons avec délice. Dans ce recueil qui mêle inédits et des textes parus dans divers journaux, la plume de Pelot est reconnaissable, toujours musicale mais plus acérée. Il s’agit bien d’une plongée dans l’obscurité, une variation «d’outrenoir» qui ravira ses lecteurs des premières heures.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Ailleurs sous zéro
Salut, ça va ?
Si ça va ? Oui, oui, ça va. On fait aller. Évidemment que ça va. Que veux-tu répondre d’autre ? Que ça ne va pas ? Et puis quoi ? Te dire ce qu’il en est vraiment ? Oui bien entendu, mais comment le dire, et avec quels mots ? Alors rester là à ressasser et décliner des hésitations, des approximations, des tentatives malhabiles d’explications ? Des errances de langage à la recherche du mot juste, précis. Pour, au final, que ça change quoi ? Que ça aille mieux ? Parce que, non, ça ne va pas trop. Ça ne va pas tellement. Mais ça va.
On retrouve le monde qu’on avait déserté il y a quelque temps. Absent pour cause de fracas. Pour cause de vrac en tête. D’effondrement des piliers de la terre.
Nous revoilà. Nous revoici. En vérité on n’était pas partis, on n’était juste pas là. Ça n’en avait pas l’air mais c’était ça. Oui, absent, c’est le mot. L’absence.
Alors on réintègre. On revient, sur la pointe des pieds, on traîne la patte, c’est toujours mieux que l’immobilisme, paraît-il. On dit qu’il faut revenir. Retremper le doigt dans la sauce pour la goûter encore. Ne pas crever de faim. Faire un effort. Éplucher des patates, cuire le riz. Toutes ces sortes de choses.
Se retrouver debout aux margelles de l’hiver en attendant le printemps. En attendant le printemps, ce n’est pas certain. Se retrouver ailleurs sous zéro. Il a froid aux pieds dans ses godasses. La lumière tombée des nuages éblouit. Froid au bout des doigts par les trous de ses gants en manipulant le bois coupé. Il avait oublié que c’était l’hiver. Les chevreuils et chevrettes viennent manger le lierre qui grimpe aux murs des maisons, des sangliers défoncent les jardins, la soupe de légumes qui mijote au coin du feu ne va pas tarder à sentir bon. L’hiver et la glace qui craque au cœur de la nuit.
Et toi, ça va ?
Ça bricole. On fait aller.
Et plus loin, au-delà des frontières ? Quelle importance ? Aucune importance. Et au-delà des limitrophes bornages qui nous cernent et nous étranglent ? Aucune importance, excusez-moi.
Debout dans l’hiver qui finira, et, qui sait, pourquoi pas, dans le printemps ensuite, et…
Ça va ? Et on n’attend pas de réponse, et c’est peut-être une manière de faire, aussi.
Il ne sait pas s’il est de retour, il aimerait bien. Il passait par là. A vu de la lumière, il est entré.
À une époque qui semble tout à coup bien éloignée, de plus en plus lointaine, il faisait cela régulièrement, chaque semaine, il passait par là, il ouvrait la porte, s’installait pour quelques minutes. Il venait te faire un petit coucou. Il aimait bien. C’était les dimanches, dans un journal qui n’en a probablement plus pour longtemps – il aimait bien, oui. Il venait pondre son œuf dominical. De l’autre côté de la barrière, des gens le lisaient, beaucoup de gens, dont toi, je sais, ils avaient l’air d’aimer ça, eux aussi, on bavardait, ils m’en parlaient en semaine, ils m’écrivaient, ils me poussaient du coude dans la rue, dans les magasins, je n’en croyais pas mes côtes, au début. Mais si.
Et puis un jour quelqu’un dans le journal, une sorte de chef élagueur sans doute, un journaliste, probablement, une sorte de rédacteur, même pas en chef, droit de censure en bandoulière, a dit « Niet ! »
NIET !
A dit : « Pas question de publier ça, qui parle du quotidien d’un de vos amis en prise avec des dealers dans sa rue de Béziers, pas question de se moquer de la police, nous avons ici nos problèmes et nos difficultés de relations avec la nôtre, de police, pas question de faire le mariole, et toute vérité n’est pas bonne à dire. » Le pseudo-journaliste censeur a dit : « TOUTE VÉRITÉ N’EST PAS BONNE À DIRE. » Textu. « Vous allez s’il vous plaît me réécrire une autre chronique, mon brave. » Et lui, de lui répondre : « Vous pouvez toujours aller vous faire mettre, mon brave aussi. Vous ne voulez pas de cette chronique, vous ne l’aurez pas, mais vous n’en aurez pas d’autre non plus, je ne mange pas de ce ranci-là », qu’il a dit. Déclenchant du coup le silence. Il n’est plus passé le dimanche, il n’est plus venu bavarder. Dans la rue et les magasins, les mails, les gens m’ont dit : « Ben alors ? Comment ça va ? » Les gens ont cru que le silence et le vide venaient d’une douleur paralysante qui lui serait tombée dessus avec la mort de son fils dégommé en un quart de seconde dans une allée de jardin public. Mais non. Alors il répondait : « Mais non. » Toi tu sais mais les autres, non.
C’est comme ça.
Et il y a peu, le voilà dans un cabinet médical, pour passer radiographie et échographie, suite à un souci. Après s’être tapé une IRM deux jours auparavant. Ainsi va donc la vie. On ne se retrouve pas dans ces endroits de gaieté de cœur, mais avec une sorte de pincement. Au cœur, justement. »

Extraits
« Et maintenant il neige. C’est la nuit, c’est l’hiver et il neige, comme il neige certaines nuits d’hiver : en grand silence. Un silence qui tombe de sa haute lenteur, accompagnant chaque flocon, chacun plus lourd au fil de sa glissade de plume. Si on tendait les mains ouvertes, le silence s’entasserait dedans, avec les flocons, mais lui ne fondrait pas. En d’autres nuits, l’été, on pourrait entendre au loin d’une vallée à l’autre s’interpeller des chiens, et des grillons griller. Mais ici non, pas même, au grand dommage, le moindre hurlement de loup. Le silence. Juste le silence. Le hoquet sourd, parfois, d’un petit bouchon de neige détaché d’une branche trop chargée. Le silence comme il sait peser cent fois son poids dans son cocon de février.
Le monde, ce qu’on en sait, bruisse probablement ailleurs, de l’autre côté. Mais on ne l’entend pas. Le monde d’au-delà les frontières que posent la vue et la parole s’en est allé. Il ne sait où et s’en moque. Le monde extérieur, rempli de guignols qui s’agitent et nous font croire que l’importance est dans leurs soubresauts, leurs clameurs excitées, n’existe plus. Dans les pages des journaux non ouverts, derrière les écrans vides des télévisions aveugles, sous les ondes cendreuses des radios éteintes, le monde s’ébroue sans doute à sa guise encore et toujours, dans ses crachats et ses mensonges en rafales, et il s’en fout. » p. 19-20

« Le monde nous laisse croire qu’il existerait un certain ordre des choses. Alors que tout, dans ses soutes et coursives, sur tous ses ponts, n’est que désordre. Alors qu’il ne faut que survivre, vaille que vaille, dans les méandres du désordre, s’efforçant du mieux possible de se garder en équilibre, dans le précaire et l’incertain, momentanément. Juste tenter de garder l’équilibre. Dans les chaos et les grandes bousculades dont les échos nous heurtent au petit bonheur, au petit malheur. Ne dites pas que l’existence est autre chose que ce numéro dérisoire ébouriffé.
L’ordre des choses, probablement, mais en filigrane, dans les tréfonds insoupçonnables, les entrailles insondables des salles des machines où s’activent des mécanos décervelés qu’il ne faudrait pas chatouiller beaucoup pour les entendre péter plus haut que leur cul, se prétendre Dieu le Père ou quelque autre vigie, quelque autre timonier déjanté.
L’ordre des choses sans doute, hors de portée. Incompréhensible à nous autres commun des mortels.
Nous autres sur le pont supérieur au niveau de la mer, à qui ne reste que le désordre des vagues et des raz de marée, le roulis, le tangage. » p. 20-21

À propos de l’auteur
Né en 1945 à Saint-Maurice-sur-Moselle où il vit toujours, Pierre Pelot a signé plus d’une centaine de livres, du polar à la SF. Il est l’auteur notamment de L’Été en pente douce, Natural Killer, C’est ainsi que les hommes vivent (prix Erckmann-Chatrian), Méchamment dimanche (prix Marcel Pagnol), L’Ombre des voyageuses (prix Amerigo Vespucci), Maria et La Montagne des bœufs sauvages. Son dernier roman, Braves gens du Purgatoire, a paru aux Éditions Héloïse d’Ormesson en 2019. (Source: Éditions Héloïse d’Ormesson)

Page Wikipédia de l’auteur 

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