La mer à l’envers

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  RL_automne-2019

 

En deux mots:
Rose passe des vacances sur un bateau de croisière lorsqu’en pleine nuit l’équipage vient au secours de migrants. La mère de famille, touchée par la détresse d’un jeune homme va lui confier le portable de son fils. Elle n’imagine pas alors les conséquences de son geste…

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

La Mère à l’endroit

Alors qu’elle est en croisière en Méditerranée, une mère de famille est brutalement confrontée à la tragédie des migrants. Marie Darrieussecq a choisi de nous confronter à l’actualité avec humour et ironie. Une belle réussite!

« »La Mer à l’envers » se lit aussi comme « La Mère à l’endroit »». La formule est d’Olivia de Lamberterie, dans sa chronique pour le magazine ELLE. Elle résume parfaitement le propos de ce roman tour à tour drôle et émouvant en montrant qu’il est davantage centré sur la mère de famille et les choix qu’elle fait que sur le migrant qui va croiser sa route. Une façon habile aussi de happer le lecteur et de le confronter à cette question: qu’aurait-il fait à la place de Rose? Aurait-il réagi à l’endroit ou à l’envers face à la tragédie qui se joue devant ses yeux?
Car rien ne préparait les passagers de ce bateau de croisière conçu pour le farniente à se retrouver soudain confronté à la «question des migrants», pour reprendre le langage des chaînes d’information en continu.
Prévenu de la présence d’une embarcation qui tentait de se diriger vers un port européen, le capitaine est parti à leur secours et a réussi à recueillir ces candidats à l’exil à son bord. Pour la plupart des vacanciers, ce sauvetage en mer tient du spectacle et, une fois la manœuvre réussie, ils sont retournés à leurs loisirs.
Marie Darrieussecq réussit parfaitement dans le registre ironique, donnant tout à la fois à son récit la dose de cynisme qui fait le quotidien de ces gens dont on préfère ne pas connaître le destin et accentuant ainsi le fort contraste avec l’attitude de Rose qui, elle, ne détourne pas les yeux. Mieux, elle va se rapprocher d’un jeune homme et lui confier le téléphone portable de son fils afin qu’il puisse prévenir sa famille de sa situation.
Ce faisant, elle devient acteur du drame qui se joue. Au moment de débarquer, elle reste reliée à Younès, dont elle peut suivre les déplacements en traçant son portable. Retournée à Clèves, ce village imaginaire du Sud-ouest, elle «voit» son protégé à Calais et comprend que sa situation n’est pas très enviable. Aussi décide-t-elle de partir pour l’aider une fois de plus, un peu contre l’avis de sa famille.
Quand elle débarque avec le jeune homme, il faudra pour tous une période d’adaptation. Mais n’en disons pas davantage.
Rappelons plutôt que c’est à ce moment que le roman bascule. Lorsqu’il place le mari, la fille et le fils, mais aussi Rose face à Younès et face à leur indifférence, sans jamais être moralisateur. On se régale de ces pages drôles et vraies, graves et sarcastiques qui, dans un tout autre registre – mais aussi très réussi – que Mur Méditerranée de Louis-Philippe Dalembert où Ceux qui partent de Jeanne Benameur, enrichit notre réflexion sur l’un des problèmes majeurs que les pays occidentaux ont et auront à gérer dans les mois et les années qui viennent.

La Mer à l’envers
Marie Darrieussecq
Éditions P.O.L
Roman
256 pp., 18,50 €
EAN 9782818048061
Paru le 22/08/2019

Où?
Le roman se déroule en Méditerranée puis à Clèves, localité imaginaire du sud-ouest et sur la route allant jusqu’à Calais.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Rien ne destinait Rose, parisienne qui prépare son déménagement pour le pays Basque, à rencontrer Younès qui a fui le Niger pour tenter de gagner l’Angleterre. Tout part d’une croisière un peu absurde en Méditerranée. Rose et ses deux enfants, Emma et Gabriel, profitent du voyage qu’on leur a offert. Une nuit, entre l’Italie et la Libye, le bateau d’agrément croise la route d’une embarcation de fortune qui appelle à l’aide. Une centaine de migrants qui manquent de se noyer et que le bateau de croisière recueille en attendant les garde-côtes italiens. Cette nuit-là, poussée par la curiosité et l’émotion, Rose descend sur le pont inférieur où sont installés ces exilés. Un jeune homme retient son attention, Younès. Il lui réclame un téléphone et Rose se surprend à obtempérer. Elle lui offre celui de son fils Gabriel. Les garde-côtes italiens emportent les migrants sur le continent. Gabriel, désespéré, cherche alors son téléphone partout, et verra en tentant de le géolocaliser qu’il s’éloigne du bateau. Younès l’a emporté avec lui, dans son périple au-delà des frontières. Rose et les enfants rentrent à Paris.
Le fil désormais invisible des téléphones réunit Rose, Younès, ses enfants, son mari, avec les coupures qui vont avec, et quelques fantômes qui chuchotent sur la ligne… Rose, psychologue et thérapeute, a aussi des pouvoirs mystérieux. Ce n’est qu’une fois installée dans la ville de Clèves, au pays basque, qu’elle aura le courage ou la folie d’aller chercher Younès, jusqu’à Calais où il l’attend, très affaibli. Toute la petite famille apprend alors à vivre avec lui. Younès finira par réaliser son rêve: rejoindre l’Angleterre. Mais qui parviendra à faire de sa vie chaotique une aventure voulue et accomplie?

Les critiques
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Blog Encres vagabondes (Isabelle Rossignol)
Blog La lectrice à l’œuvre (Christine Bini)


Marie Darrieussecq nous parle de son nouveau roman, dans lequel elle met une bobo parisienne face à un jeune migrant. © Production Les Inrockuptibles


Marie Darrieussecq présente La Mer à l’envers © Production éditions P.O.L

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Cette nuit-là, quelque chose l’a réveillée. Un tap tap, un effort différent des moteurs. La cabine flottait dans le bleu. Les enfants dormaient. Depuis sa couchette, les mouvements du paquebot étaient difficiles à identifier. Elle était dedans – à bord – autant essayer de sentir la rotation de la Terre. Elle et ses deux enfants devaient peser un quintal de matière vivante dans des centaines de milliers de tonnes. Leur cabine était située au cinquième étage de la masse de douze étages, trois cents mètres de long et quatre mille êtres humains.
Elle entendait des cris. Des appels, des ordres? Un claquement peut-être de chaîne? Il était quoi, trois heures du matin. Au hublot on n’y voyait rien: le dessus ridé de la mer, opaque, antipathique. Le ciel noir. La cabine «deLuxe» (c’est-à-dire économique) n’avait pas de balcon (les Prestige et les Nirvana étant hors des moyens de sa mère, qui leur a fait ce cadeau de Noël), et sans balcon, donc, on n’y voyait rien.
Elle arrangea l’édredon de la petite, resta une minute. La cabine était sombre, douillette, mais l’irruption des bruits faisait un nœud qui tordait les lignes. Elle ouvrit la porte sur le couloir. Un passager des cabines Confort (au centre, sans hublot) la regardait, debout devant sa porte ouverte. Elle portait un pyjama décent sur lequel elle avait enfilé une longue veste en laine. Lui, il était en pantalon à pinces et chemise à palmiers. Des cris en italien venaient du dessus, un bruit de pas rapides. Le voisin se dirigea vers les ascenseurs. Elle hésita – les enfants – mais au ding de l’ascenseur elle le suivit.
Ils descendirent sans un mot dans la musique d’ambiance. Peut-être aurait-il été plus malin d’aller vers le haut, vers la passerelle et le commandement? A moins que l’histoire ne se loge tout au fond, vers les cales et les machines? Le bateau semblait creuser un trou dans la mer, s’enfoncer à force de taper, interrogatif, comme cherchant un passage.
Les portes s’ouvrirent sur de la fumée de tabac et une musique éclatante. Décor pyramide et pharaons, lampes en forme de sarcophages. Des filles en lamé or étaient perchées sur des tabourets. Des hommes âgés parlaient et riaient dans des langues européennes. Le type des cabines Confort entra dans le bar à cognacs. Elle resta hésitante, à la jointure de deux bulles musicales : trois Noirs en blanc et rouge qui jouaient du jazz; une chanteuse italienne à boucles blondes, accompagnée d’un pianiste sur une estrade pivotante.
Elle traversa en apnée le casino enfumé. Dans quel sens marchait-elle? Bâbord était fumeur et tribord non fumeur. Ou l’inverse, elle ne se rappelait jamais. Le casino se trouvait sous la ligne de flottaison. Les joueurs s’agglutinaient en paquets d’algues autour des tables. Elle avait envie d’une coupe de champagne ou de n’importe quel cocktail comme les filles en lamé or. Un couple très âgé se hurlait dessus en espagnol pendant qu’une femme à peine plus jeune leur attrapait les mains pour les empêcher de se battre, que lucha la vida, prenant on ne sait qui à témoin, elle peut-être, qui se déplaçait en crabe. Elle aurait aimé voir un officiel, un de ces types en uniforme qui fendent les bancs de passagers. Elle traversa un libre-service, pizzas, hamburgers et frites, l’odeur mêlée au tabac et aux parfums et à quoi, cette légère trépidation, la vibration de quelque chose, lui flanquait légèrement la nausée. Sa mère lui avait offert le tout-inclus-sans-alcool. Sortie de ce boyau-là c’était une autre salle de jeu, vidéo cette fois, pleine d’adolescents pas couchés. Puis des couloirs déserts, des boutiques fermées, un décor égyptien mauve et rose, et le grand escalier en faux marbre vers la discothèque Shéhérazade. Malgré la musique on percevait une rumeur, mais à tenter d’isoler les sons on ne l’entendait plus.
Elle hésita. Un amas de retraités ivres titubait au bas de l’escalier. Elle visualisa son petit corps debout dans la masse creuse du bateau, et la mer dessous, énorme, indifférente. Les passagers du Titanic eux aussi avaient mis un certain temps à interpréter les signes. Ce voyage était une promotion de Noël, peut-être parce qu’un des paquebots avait fait naufrage quelques années auparavant, trente-deux morts. Partir en croisière aussi comportait des risques.
No pasa nada, niente, nothing, l’officiel à casquette souriait, tout va bien, tutto bene. Elle se sentit un peu bête mais charmante dans ses lainages près du corps. La piscine était fermée mais éclairée. La fontaine en forme de sirène était à l’arrêt bouche ouverte. La trépidation devenait certaine en contemplant l’eau : l’eau carrée faisait des cercles, il faisait du surplace, ce bateau. Elle attrapa un plaid sur une chaise longue et traversa un sas vers le pont supérieur. Le vent s’engouffra, elle enroula le plaid autour de sa tête. La Voie lactée jaillit au-dessus d’elle. Elle était une astronaute prête pour l’apesanteur.
Un rivage se tenait loin. L’Italie? Malte? La Grèce? Quand même pas la Libye. Elle avait vérifié sur internet: à raison de quelques millimètres de «convergence» par an, dans très longtemps la Méditerranée ressemblera à un fleuve. On pourra la passer à pied (sauf qu’à ce rythme il ne restera plus d’humains). C’est la Grèce qui se glisse sous l’Afrique, le Péloponnèse tombe comme une grosse goutte. Athènes et Alexandrie ne feront qu’une, songe-t-elle, noyées ou enfouies.
Les croisières rendent rêveur (quand on ne passe pas sa vie au casino). On est légèrement abasourdie, bercée. Rose s’abritait du vent sous la grande cheminée. Des lumières ondulaient sur l’horizon très noir. Il y eut de nouveau comme un bruit de chaînes, est-ce qu’un bateau de cette taille peut jeter l’ancre n’importe où, ou quoi, dériver? La mer semblait tellement froide en cette saison, la pensée reculait. Quelqu’un courait – en ciré jaune – venait vers elle dans un raffut de lourdes semelles sur le métal du pont : «Est-ce que?…» demanda-t-elle, mais il la dépassa dans un crépitement de talkie-walkie. Le pont retomba dans le silence. Elle voyait son ombre dans les guirlandes de Noël, une grosse bulle de tête sur un corps en fil de fer. On gelait. Est-ce que les astronautes devant la courbe de la Terre se sentent seuls en charge du monde ?
Bon. Elle retourna à sa cabine. Les enfants dormaient. Elle enfila un jean, son blouson chaud et ses baskets. Elle vérifia que le téléphone de son fils était allumé. 4 h 02. Elle prit les gilets de sauvetage dans le placard, le petit pour sa fille, le grand pour son fils, et les posa sur leurs couchettes. Ça faisait comme deux gros doudous fluo. Elle se vit à la maison avec eux, et son mari, leur père. La sensation familière, l’oppression sous le sternum. Elle prit une photo, sans flash, de ses magnifiques enfants superposés et endormis, sur le fond doré de la cabine deLuxe.
Au douzième et dernier étage, on pouvait rejoindre la proue, avec vue sur les deux côtés. Il fallait passer par la piste de rollers, le square de jeux pour enfants, et longer l’autre piscine, celle en plein air, couverte d’un filet pour la nuit. Elle se repérait. Et maintenant il suffisait de se laisser guider par les sons. Des voix, des cris, oui, des pleurs? Le paquebot était immobile sur le gouffre noir. Elle se pencha. A chaque croisière un suicide. Les bateaux partent à quatre mille et rentrent à combien. Un point jaune assez fixe brillait au loin, à quelle distance? Descendre une passerelle, une autre : impasse. Retraverser un sas vers l’intérieur, large couloir chaud, section Prestige, portes espacées, enjamber des plateaux de room service abandonnés sur la moquette, trouver un autre sas et ressortir sur une coursive dans le vent. Un puzzle en 3D.
Tout en bas, sous elle, on mettait une chaloupe à la mer. Ratatata faisaient les chaînes. La chaloupe diminuait, diminuait, la surface de la mer vue d’en haut comme d’un immeuble. Silence. Les bruits fendaient la nuit de rayures rouges. Un officiel et deux marins descendaient le long de la paroi dans la chaloupe, un gros tas de gilets de sauvetage à leurs pieds. En mer il y avait comme des pastilles effervescentes, écume et cris. Et elle voyait, elle distinguait, un autre bateau, beaucoup plus petit mais grand quand même. Ses yeux protégés de la main contre les guirlandes de Noël s’habituaient à la nuit, et rattachaient les bruits aux mouvements, elle comprenait qu’on sauvait des gens.
D’autres passagers au bastingage tentaient de voir aussi. C’étaient des Français de Montauban, elle les croisait au restaurant deLuxe. Ils la saluèrent, ils étaient ivres. Les deux femmes, jeunes, piétinaient en escarpins, il y en a pour des plombes estima l’une d’elles. Un homme criait à l’autre «mais putain tu es dentiste, dentiste comme moi», la phrase les faisait rire sans qu’on sache pourquoi. Un autre couple courait vers eux, baskets et survêtement, faisaient-ils du sport à cette heure ? Ils ne parlaient aucune langue connue: des Scandinaves? Rose leur expliqua dans son anglais du lycée qu’il y avait, là, dans la mer, des gens. Et peu à peu et comme se donnant on ne sait quel mot mystérieux, des passagers se regroupaient. Il était quoi, quatre heures et demie du matin. La chaloupe avait touché l’eau, cognant contre le flanc du paquebot, le moteur démarrait impeccable sous l’œil des passagers penchés, l’officier à la proue et les deux marins derrière, debout très droits, comme un tableau. D’autres canots de sauvetage étaient parés à la descente. Elle se demanda s’il fallait qu’elle aille réveiller ses enfants pour qu’ils voient. Un employé surgit, «Ladies and gentlemen, please go back to your cabins». Les canots peu à peu s’éloignaient, bruits de moteur mêlés. Les voix semblaient marcher sur l’eau. On demandait dans de multiples langues ce qui se passait, alors que c’était évident, pourquoi ils n’appellent pas les flics? C’est à la police des mers d’intervenir. Ces gens sont fous, ils emmènent des enfants. On ne va quand même pas les laisser se noyer. C’était une des Françaises qui venait de parler et Rose eut un élan d’amour pour sa compatriote honorable. Un officier insistait en anglais et en italien pour que tout le monde quitte le pont. Les Français ivres et dentistes avaient froid et un peu la gerbe: le bateau imprimait aux corps son léger mouvement vertical, sa légère chute répétée. Venez, on va s’en jeter un, dit un dentiste. Rose resta avec la Française honorable pendant que l’autre femme se tordait les chevilles à la suite des hommes. »

À propos de l’auteur
Marie Darrieussecq est née le 3 janvier 1969 au Pays Basque. Elle est écrivain et psychanalyste. Elle vit plutôt à Paris. (Source: Éditions P.O.L)

Site internet de l’auteur 

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Ceux qui partent

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En deux mots:
Emilia et son père Donato ont quitté l’Italie pour gagner l’Amérique. Mais avant de gagner cette «terre promise», ils vont devoir attendre le bon vouloir des autorités avec tous les migrants cantonnés Ellis Island. Entre crainte et espoir, leur destin se joue durant cette journée.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

«Émigrer, c’est espérer encore»

En retraçant le parcours de quelques émigrés partis pour New York en 1910, Jeanne Benameur réussit un formidable roman. Par sa force d’évocation, il nous confronte à «nos» migrants. Salutaire!

Un paquebot arrive en vue de New York. À son bord des centaines de personnes qui ont fait le choix de laisser derrière eux leur terre natale pour se construire un avenir meilleur dans ce Nouveau Monde. Parmi eux un père et sa fille venue de Vicence en Italie. Dans ses bagages Emilia a pensé à emporter ses pinceaux tandis que Donato, le comédien, a sauvé quelques costumes de scène, dérisoires témoignages de leur art. Durant la traversée, il a lu et relu L’Eneide dont les vers résonnent très fort au moment d’aborder l’ultime étape de leur périple, au moment de débarquer à Ellis Island, ce «centre de tri» pour tous les émigrés.
À leurs côtés, Esther, rescapée du génocide arménien et Gabor, Marucca et Mazio, un groupe de bohémiens pour qui New York ne devrait être qu’une escale vers l’Argentine. Les femmes vont d’un côté, les hommes de l’autre et l’attente, la longue attente commence avec son lot de tracasseries, d’incertitudes, de rumeurs.
Andrew Jónsson assiste à cet étrange ballet. Il a pris l’habitude de venir photographier ces personnes dont le regard est si riche, riche de leur passé et de leurs rêves.
Et alors que la nuit tombe, la tragédie va se nouer. Le voile noir de la mort s’étend

En retraçant cette page d’histoire, Jeanne Benameur nous confronte à l’actualité la plus brûlante, à cette question lancinante des migrants. Emilia, Donato, Esther et les autres étant autant de miroirs pointés sur ces autres candidats à l’exil qui tentent de gagner jour après jour les côtes européennes. Comment éprouver de l’empathie pour les uns et vouloir rejeter les autres? Comment juger les pratiques américaines de l’époque très dures et juger celles de l’Union européenne comme trop laxistes? Tous Ceux qui partent ne doivent-ils pas être logés à la même enseigne?
Quand Jeanne Benameur raconte les rêves et l’angoisse de toutes ces femmes et de tous ces hommes retenus sur Ellis Island, elle inscrit aussi son histoire à la suite de l’excellent Mur Méditerranée de Louis-Philippe Dalembert et du non moins bon La Mer à l’envers de Marie Darrieussecq. Ce faisant, elle prouve une fois encore la force de la littérature qui, par la fiction, éclaire l’actualité avec la distance nécessaire à la compréhension de ces déplacements de population. En laissant parler les faits et en prenant soin de laisser au lecteur le soin d’imaginer la suite.

Ceux qui partent
Jeanne Benameur
Éditions Actes Sud
Roman
336 p., 21 €
EAN 9782330124328
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule principalement à Ellis Island, aux portes de New York. On y évoque aussi les pays que les migrants ont fui, tels que l’Italie, l’Arménie ou l’Islande et une autre destination choisie, l’Argentine.

Quand?
L’action se situe un jour de 1910.

Ce qu’en dit l’éditeur
Tout ce que l’exil fissure peut ouvrir de nouveaux chemins. En cette année 1910, sur Ellis Island, aux portes de New York, ils sont une poignée à l’éprouver, chacun au creux de sa langue encore, comme dans le premier vêtement du monde.
Il y a Donato et sa fille Emilia, les lettrés italiens, Gabor, l’homme qui veut fuir son clan, Esther, l’Arménienne épargnée qui rêve d’inventer les nouvelles tenues des libres Américaines.
Retenus un jour et une nuit sur Ellis Island, les voilà confrontés à l’épreuve de l’attente. Ensemble. Leurs routes se mêlent, se dénouent ou se lient. Mais tout dans ce temps suspendu prend une intensité qui marquera leur vie entière.
Face à eux, Andrew Jónsson, New-Yorkais, père islandais, mère fière d’une ascendance qui remonte aux premiers pionniers. Dans l’objectif de son appareil, ce jeune photographe amateur tente de capter ce qui lui échappe depuis toujours, ce qui le relierait à ses ancêtres, émigrants eux aussi. Quelque chose que sa famille riche et oublieuse n’aborde jamais.
Avec lui, la ville-monde cosmopolite et ouverte à tous les progrès de ce XXe siècle qui débute.
L’exil comme l’accueil exigent de la vaillance. Ceux qui partent et ceux de New York n’en manquent pas. À chacun dans cette ronde nocturne, ce tourbillon d’énergies et de sensualité, de tenter de trouver la forme de son exil, d’inventer dans son propre corps les fondations de son nouveau pays. Et si la nuit était une langue, la seule langue universelle?

Ce qu’en dit l’auteur
Quand j’écris un roman, j’explore une question qui m’occupe tout entière. Pour Ceux qui partent, c’est ce que provoque l’exil, qu’il soit choisi ou pas. Ma famille, des deux côtés, vient d’ailleurs. Les racines françaises sont fraîches, elles datent de 1900. J’ai vécu moi-même l’exil lorsque j’avais cinq ans, quittant l’Algérie pour La Rochelle.
Après la mort de ma mère, fille d’Italiens émigrés, et ma visite d’Ellis Island, j’ai ressenti la nécessité impérieuse de reconsidérer ce moment si intense de la bascule dans le Nouveau Monde. Langue et corps affrontés au neuf. J’étais enfin prête pour ce travail.
Je suis partie en quête de la révolution dans les corps, dans les cœurs et dans les têtes de chacun des personnages car c’est bien dans cet ordre que les choses se font. La tête vient en dernier. On ne peut réfléchir sa condition nouvelle d’étranger qu’après. Le roman permet cela. Avec les mots, j’ai gagné la possibilité de donner corps au silence.
Sexes, âges, origines différentes. Aller avec chacun jusqu’au plus profond de soi. Cet intime de soi qu’il faut réussir à atteindre pour effectuer le passage vers l’ailleurs, vers le monde. Chaque vie alors comme une aventure à tenter, précieuse, imparfaite, unique. Chaque vie comme un poème.
J’ai choisi New York en 1910 car ce n’est pas encore la Première Guerre mondiale mais c’est le moment où l’Amérique commence à refermer les bras. Les émigrants ne sont plus aussi bienvenus que dix ans plus tôt. L’inquiétude est là. Et puis c’est une ville qui inaugure. Métro, gratte-ciels… Une ville où les femmes seraient plus libres que dans bien des pays d’Europe. Cette liberté, chacun dans le roman la cherche. Moi aussi, en écrivant.
Dans ce monde d’aujourd’hui qui peine à accueillir, notre seule vaillance est d’accepter de ne pas rester intacts. Les uns par les autres se transforment, découvrent en eux des espaces inexplorés, des forces et des fragilités insoupçonnées. C’est le temps des épreuves fertiles, des joies fulgurantes, des pertes consenties.
C’est un roman et c’est ma façon de vivre. J. B

Les critiques
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La Cause littéraire (Jean-François Mézil)
Blog Quatre sans quatre 
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Blog Autour d’un livre 
Blog Sur la route de Jostein 
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Jeanne Benameur présente Ceux qui partent © Production éditions Actes Sud

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Ils prennent la pose, père et fille, sur le pont du grand paquebot qui vient d’accoster. Tout autour d’eux, une agitation fébrile. On rassemble sacs, ballots, valises. Toutes les vies empaquetées dans si peu.
Eux deux restent immobiles, face au photographe. Comme si rien de tout cela ne les concernait. Lui est grand, on voit qu’il a dû être massif dans sa jeunesse. Il a encore une large carrure et l’attitude de ceux qui se savent assez forts pour protéger. Son bras est passé autour des épaules de la jeune fille comme pour la contenir, pouvoir la soustraire
d’un geste à toute menace.
Elle, à sa façon de regarder loin devant, à l’élan du corps, buste tendu et pieds fermement posés sur le sol, on voit bien qu’elle n’a plus besoin de personne.
L’instant de cette photographie est suspendu. Dans quelques minutes ils vont rejoindre la foule des émigrants mais là, là, en cet instant précis, ils sont encore ceux qu’ils étaient avant. Et c’est cela qu’essaie de capter le jeune photographe. Toute leur vie, forte des habitudes et des certitudes menues qui font croire au mot toujours, les habite encore.
Est-ce pour bien s’imprégner, une dernière fois, de ce qu’ils ont été et ne seront plus, qu’ils ne cèdent pas à l’excitation de l’arrivée?
Le jeune photographe a été attiré par leur même mouvement, une façon de lever la tête vers le ciel, et de perdre leur regard très haut, dans le vol des oiseaux. C’était tellement insolite à ce moment-là, alors que tous les regards s’empêtraient dans les pieds et les ballots.
Ils ont accepté de poser pour lui. Il ne sait rien d’eux. On ne sait rien des vies de ceux qui débarquent un jour dans un pays. Rien. Lui, ce jeune homme plutôt timide d’ordinaire, prend toute son assurance ici. Il se fie à son œil. Il le laisse capter les choses ténues, la façon dont une main en tient une autre, ou dont un fichu est noué autour des épaules, un regard qui s’échappe. Et là, ces deux visages levés en même temps.
Il s’est habitué maintenant aux arrivées à Ellis Island. Il sait que la parole est contenue face aux étrangers, que chacun se blottit encore dans sa langue maternelle comme dans le premier vêtement du monde. La peau est livrée au ciel nouveau, à l’air nouveau. La parole, on la préserve.
Les émigrants parlent entre eux, seulement entre eux.
Le jeune photographe s’est exercé à quelques rudiments de ces langues lointaines d’Europe mais cela ne lui sert pas à grand-chose. Restent les regards, les gestes et ce que lui perçoit sourdement, lui dont les ancêtres un jour aussi ont débarqué dans cette Amérique, il y a bien plus longtemps. Lui qui est donc un “vrai Américain” et qui se demande ce que cela veut dire.
Après tout, ses ancêtres dont sa mère s’enorgueillit tant ont été pareils à tous ceux de ce jour brumeux de l’année 1910, là, devant lui. Ce jeune Américain ne connaît rien de la lignée de sa mère d’avant l’Amérique. Quant à son père, venu de son Islande natale à l’âge de dix ans, il ne raconte rien. Comme s’il avait honte de la vie d’avant, des privations et du froid glacial des hivers interminables d’Islande, le lot de tous les pêcheurs de misère. Il a fait fortune ici et épousé une vraie Américaine, descendante d’une fille embarquée avec ses parents sur le Mayflower, rien de moins. La chose était assez rare à l’époque pour être remarquée, on laissait plutôt les filles derrière, au pays, et on ne prenait que les garçons pour la traversée. Cette fille héroïque qui fit pas moins d’une dizaine d’enfants entre pour beaucoup dans l’orgueil insensé de sa mère. En deçà, on ne sait pas, on ne sait plus. On est devenu américain et cela suffit.
Mais voilà, à lui, Andrew Jónsson, cela ne suffit pas. La vie d’avant, il la cherche. Et dès qu’il peut déserter ses cours de droit, c’est ici, sur ces visages, dans la nudité de l’arrivée, qu’il guette quelque chose d’une vérité lointaine. Ici, les questions qui l’habitent prennent corps.
Où commence ce qu’on appelle “son pays”?
Dans quels confins des langues oubliées, perdues, prend racine ce qu’on nomme “sa langue”?
Et jusqu’à quand reste-t-on fils de, petit-fils de, descendant d’émigrés… Lui il sent résonner dans sa poitrine et dans ses rêves parfois les sonorités et les pas lointains de ceux qui, un jour, ont osé leur grand départ. Ceux dans les pas de qui il marche sans les connaître. Et il ne peut en parler à personne.
Il a la chance ce jour-là d’avoir pu monter sur le paquebot. D’ordinaire il n’y est pas admis. Les photographies se font sur Ellis Island. Et il y a déjà un photographe officiel sur place. Lui, il est juste un jeune étudiant, un amateur. La chance de plus, c’est d’avoir capté ces deux-là.
Eux deux sur le pont du bateau, la coque frémissante de toute l’agitation de l’arrivée après le lent voyage. Eux deux, ils ont quelque chose de singulier.
L’homme tient un livre de sa main restée libre. Ils sont vêtus avec élégance, sans ostentation. Ils n’ont pas enfilé manteaux et vestes sur couches de laines et tissus, comme le font tant d’émigrants. La jeune fille n’est pas enveloppée de châles aux broderies traditionnelles. Ils pourraient passer inaperçus, s’ils n’avaient pas ce front audacieux, ce regard fier où se lit tout ce qu’ils ont été. »

À propos de l’auteur
Entre le roman et la poésie, le travail de Jeanne Benameur se déploie et s’inscrit dans un rapport au monde et à l’être humain épris de liberté et de justesse.
Une œuvre essentiellement publiée chez Actes sud pour les romans. Dernièrement : Profanes (2013, grand prix du Roman RTL/Lire), Otages intimes (2015, prix Version Femina 2015, prix Libraires en Seine 2016) ou L’enfant qui (2017). (Source: Éditions Actes Sud)

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Une partie de badminton

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En deux mots:
Paul Lerner, écrivain en panne d’inspiration, s’est exilé en Bretagne où il a trouvé un poste de journaliste. Si son épouse et son fils semblent s’adapter à cet exil, sa fille rêve de retourner à Paris. Mais cette insatisfaction n’est que la partie émergée d’un iceberg de problèmes.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Une famille explosive

Après la Chanson de la ville silencieuse et la mélancolie lisboète Olivier Adam nous entraîne en Bretagne sur les pas de Paul Lerner et de sa famille. On s’amuse autant que lui de ce portrait d’écrivain raté qui cumule les problèmes.

Commençons cette chronique par un peu de musique. Si je vous propose d’écouter «Exister» d’Alain Chamfort, c’est parce qu’Olivier Adam a trouvé le titre de son nouveau roman dans les paroles de cette chanson: «Exister quel sport de rue / Sûr c’est pas du badminton / Exister si j’avais su / Aurais-je décliné la donne».


S’il faut attendre la fin du roman pour que Manon lance à son père que «la vie est un sacré sac de nœuds, un putain de sport de rue». Et qu’il lui réponde, complice «Sûr, c’est pas du badminton», c’est que les problèmes n’ont pas arrêter de s’accumuler durant les quelques mois sur lesquels s’étalent la vie de cette famille. Pour comprendre comment on est arrivé là, il faut toutefois remonter un peu le temps.
Paul Lerner est un écrivain qui a publié une dizaine de romans et qui, après avoir connu un petit succès, peine à atteindre des tirages honorables. Avec Sarah, son épouse, il décide de quitter Paris pour s’installer en Bretagne, à Saint-Lunaire, de l’autre côté de la Rance. Une décision que son jeune fils Clément prend avec philosophie, mais qui révolte son adolescente de fille. Manon ne comprend pas pourquoi il faudrait s’enterrer dans ce coin perdu balayé par les vents du large.
Paul et Sarah espèrent que cette révolte sera passagère, le temps qu’elle trouve ses marques et se fasse de nouveaux amis. Lui a trouvé un emploi de journaliste à L’Émeraude, l’hebdomadaire local, elle travaille dans un centre d’accueil de migrants.
En racontant leur quotidien, Olivier Adam parsème son récit de petits indices permettant au lecteur de suivre cette montée insidieuse des périls. Ainsi, comme une piqûre de rappel, Paul croise un jour Meyerowitz, un écrivain en villégiature, dont les préoccupations lui rappellent combien il est désormais loin des manœuvres éditoriales: «Je fais un petit break. Je suis rincé. Ces promos infernales, ça m’essore. Enfin tu sais ce que c’est. Mais on ne peut pas faire sans. Surtout maintenant. Si t’es pas dans les cinq bouquins dont on parle partout c’est fini. Il n’y a plus de zone intermédiaire. Mais on me voit trop. Pour les prix. Mon éditeur m’a dit de me mettre au vert. Que ça allait finir par devenir contre-productif.»
Puis survient l’épisode de l’incendie volontaire du bâtiment qui héberge les migrants. Paul s’étonne que Sarah ne lui ai rien dit de ce fait divers alors qu’elle est censée travailler là-bas. Enfin, vient ce jour où sa fille est absente du collège, alors qu’elle est partie comme tous les matins prendre le bus de ramassage scolaire. À cette liste, on rajoutera l’article écrit pour dénoncer les manœuvres immobilières du maire et d’un promoteur pour vendre le camping en bord de mer et transformer le site en résidence de luxe. Autant de petits cailloux semés qui vont finir par faire très mal.
Manon part rejoindre son petit ami à Paris, Sarah a une relation avec Lise, la femme d’un policier, Paul subit les foudres du maire qui lui avait mis le pied à l’étrier. Son ami Aurélien meurt. Et pour couronner le tout, une femme prétend être sa demi-
«Dépression n°5. By Lerner. Paris.»
C’est là que la plume d’Olivier Adam fait merveille, mêlant lucidité et autodérision, choisissant de relever la tête plutôt que d’accepter ce qui a tout l’air d’un naufrage : «II était temps que ça cesse. Il avait quarante-cinq ans, merde. Il allait bien devoir un jour sortir de l’adolescence, arrêter de se défausser, de fuir, de se protéger. C’était ça, la vie. Des emmerdes, des deuils, des amitiés brisées, des secrets, des mensonges, des enfants qui partaient en vrille, des pépins de santé, des hauts, des has, le grand manège, du grand n’importe quoi. Et il fallait s’en contenter. La regarder bien en face, telle qu’elle était, et s’y mouvoir debout.»
Faisant un parallèle avec les soucis du pays, le romancier nous offre à travers cette chronique familiale un condensé de l’évolution de notre société. L’économie en mutation, le rapport ville-campagne, le déclin de l’édition, la question des migrants, celle de la violence conjugale ou encore les problèmes environnementaux sont amenés de la même manière, par petites touches, à la manière des impressionnistes. Pour finir sur un tableau saisissant. Après la quête mélancolique d’une fille sur les pas de son père dans Chanson d’une ville silencieuse, voici le retour – en pleine forme – d’Olivier Adam.

Une partie de badminton
Olivier Adam
Éditions Flammarion
Roman
000 p., 21 €
EAN 9782081382473
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Saint-Lunaire et les localités situées de l’autre côté de la Rance, Saint-Briac, Lancieux, Saint-Jacut-de-la-Mer, Fréhel et à Paris. On y évoque aussi Rennes et Saint-Malo.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Après une parenthèse parisienne qui n’a pas tenu ses promesses, Paul Lerner, dont les derniers livres se sont peu vendus, revient piteusement en Bretagne où il accepte un poste de journaliste pour l’hebdomadaire local. Mais les ennuis ne tardent pas à le rattraper. Tandis que ce littoral qu’il croyait bien connaître se révèle moins paisible qu’il n’en a l’air, Paul voit sa vie conjugale et familiale brutalement mise à l’épreuve. Il était pourtant prévenu: un jour ou l’autre on doit négocier avec la loi de l’emmerdement maximum. Reste à disputer la partie le plus élégamment possible.
Comme dans Falaises, Des vents contraires ou Les Lisières, Olivier Adam convoque un de ses doubles et brouille savoureusement les pistes entre fiction et réalité dans ce grand livre d’une vitalité romanesque et d’une autodérision très anglo-saxonne.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le Devoir (Philippe Couture)


Interview de Olivier Adam à l’occasion de la sortie de son roman Une partie de badminton © Production Éditions Flammarion

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« En cale sèche
Son téléphone se mit à vibrer. Paul Lerner le laissa faire. Il avait depuis longtemps la réputation d’être injoignable. Avec les années, il s’était imaginé qu’on finirait par s’y habituer. Mais non. Tout le monde s’acharnait à le lui reprocher. Sarah, sa compagne. Manon et Clément, ses enfants. Sa mère. Ses amis – mais il lui en restait peu. Son éditeur à l’époque – une époque pas si lointaine en définitive, mais tout cela lui paraissait loin désormais, il y pensait comme à une autre vie, très ancienne, périmée. Et, ces temps-ci, Marion Gardel, rédactrice en chef de L’Émeraude, le journal local dont il rédigeait une bonne partie des articles.
— Ces engins sont pourvus d’une messagerie, lui répétait-il. Utilisez-la. Surtout si c’est pour me rappeler qu’on boucle demain et que j’ai du retard. Je le sais mieux que quiconque, figurez-vous, mais bordel, est-ce que je vous ai déjà plantée ? Oui ou non ? Non. Bon alors.
Paul n’y pouvait rien. Il détestait parler dans ce truc, y coller son oreille. Le sentir vibrer dans sa poche suffisait à lui serrer la gorge.
Il attendit en vain que l’appareil vibre de nouveau, indiquant que Marion Gardel lui avait laissé un message. Puis il se remit au travail. Dans son dos se mêlaient le bruissement des conversations et le vacarme du percolateur. Ils n’étaient pas nombreux, en dehors des week-ends, à s’installer en milieu d’après-midi aux tables calées dans le sable blanc de la paillote qui surplombait la grande plage. Le nouveau propriétaire, un type d’une quarantaine d’années au sourire inaltérable, semblait ne pas se résoudre à ce que la saison touristique ne dure qu’un mois, nichée entre le 14 juillet et le 15 août, et s’échinait depuis quatre ans à ouvrir son établissement dès les premiers jours d’avril pour ne le fermer qu’une fois les congés de la Toussaint consumés. En dehors des vacances, des ponts et de quelques week-ends ensoleillés, il se condamnait ainsi à demeurer seul sous la pluie, attendant qu’à la moindre éclaircie quelques locaux désœuvrés, une poignée de touristes égarés daignent lui commander un café ou un demi qu’ils consommaient à toute vitesse, sous peine de finir frigorifiés avant même d’en avoir bu la dernière goutte. Une telle abnégation frisait l’hérésie économique, personne ne comprenait comment il pouvait s’en sortir avec un si maigre chiffre d’affaires, mais cela faisait le bonheur de Paul. Il y avait établi son QG. C’était devenu une sorte d’extension de sa maison. Son jardin en quelque sorte (le petit carré d’herbe prolongeant la terrasse abritée dont bénéficiaient les Lerner, ainsi qu’on les appelait même si Paul et Sarah n’étaient pas mariés, quoique agréable, n’en méritait pas vraiment le nom). Il se sentait protégé face à ce paysage qui avait toujours eu le pouvoir (comment avait-il pu l’oublier, comment même avait-il cru pouvoir s’en passer ou vouloir autre chose, se demandait-il à présent) de dresser une muraille entre son cerveau et tout ce qui le rongeait. Dans l’ordre chronologique : la mort de son père et l’atmosphère de décomposition qui avait cerné leurs dernières années à Paris, l’insuccès de ses derniers livres et l’endurance dangereusement érodée de Sarah, son dos foutu et les deux années de douleur constante, de comprimés de codéine, de Lamaline et de capsules d’Acupan qu’il avalait comme des bonbons, les trois opérations des lombaires dans des cliniques hors de prix par de prétendus pontes de la chirurgie, l’interminable succession de convalescences, de rémissions et de rechutes, l’argent qui n’avait soudain plus suffi, même avec le salaire de Sarah, pour leur payer le luxe d’une vie parisienne, l’urgence qu’il y avait eu alors à dénicher un boulot pour assurer le quotidien, les démarches sans succès auprès des maisons d’édition (il ne suffisait pas, découvrait-il, d’avoir publié des romans dont certains avaient trouvé leurs lecteurs pour prétendre au titre d’éditeur ou de directeur de collection), du monde du cinéma (son étoile avait pâli depuis ses derniers succès en tant que scénariste) ou de la presse écrite (où sévissait une crise sans précédent), et pour finir leur retour ici, nimbé d’un tenace sentiment d’échec, à la faveur d’un emploi inespéré dans le canard local. Mais tout n’allait pas si mal. Certes, la réacclimatation de Manon s’avérait difficile : elle semblait ne pas se remettre d’avoir été arrachée à sa ville, son quartier, son lycée, ses amies. Quand bien même elle était née et avait passé ses onze premières années ici. Ses parents avaient gâché sa vie, affirmait-elle. Mais ils vivaient là de nouveau, à deux pas des plages et des falaises, à une quinzaine de kilomètres des lieux qu’ils avaient quittés cinq ans plus tôt, histoire de ne pas tout à fait accréditer la thèse d’un complet retour à la case départ. Clément, passé les premières angoisses liées à tout grand changement, s’en sortait plutôt bien, même si voir sa sœur se renfermer sur elle-même et ne plus lui porter qu’une attention négligeable, alors qu’ils avaient été si proches durant tant d’années, lui brisait le cœur.
Sarah avait obtenu sa mutation à temps, et en dépit des trajets en voiture quotidiens qu’elle s’infligeait pour gagner la banlieue de Rennes, paraissait avoir repris les forces que cinq ans d’enseignement en Seine-Saint-Denis et Paul lui-même (il était, de l’avis de tous, un type « difficile à vivre ») avaient sérieusement rongées au fil des années. Ils n’étaient pas à plaindre en définitive. Loin de là, même, se força à penser Paul.

La mer s’était retirée jusqu’aux confins des premiers îlots. Les bateaux s’échouaient comme en cale sèche, cernés d’oiseaux scrutant les reliefs d’un repas d’ordinaire accessible aux seuls sternes et cormorans, les rares bestioles de leur espèce assez dingues pour s’enfoncer à longueur d’année dans une eau que l’été peinait à réchauffer au-delà des dix-huit degrés et qui le reste du temps oscillait entre les neuf et douze. Sur l’écran de l’ordinateur s’affichait le texte que Paul était sur le point d’achever. Il n’avait rien de commun avec ceux auxquels il avait longtemps pensé consacrer sa vie entière. Mais il fallait bien s’y résoudre. Ses trois derniers livres n’avaient emballé ni la presse ni les lecteurs. Il était passé de mode. Ou il avait écrit de mauvais romans. En matière de littérature, le succès, l’échec, tout cela lui semblait relever en partie du malentendu, de l’air du temps ou de circonstances. De la chance il en avait eu très tôt, et par paquets entiers. Elle avait fini par le quitter, voilà tout.
Quelques gouttes éclaboussèrent le clavier de son ordinateur. Il jeta un œil vers le ciel, sauvegarda la dernière version de son article et se réfugia au bar. L’avancée du toit, recouvert d’un genre de paillis à la mode tropicale, l’abritait des pluies qui par ici alternaient tout au long des journées avec les trouées de lumière, assurant ces incessants changements de couleurs à la surface de la mer que vantaient les prospectus de l’office du tourisme et les reportages sur ce coin de la côte bretonne, qu’on pouvait suivre la nuit venue, au gré des insomnies, sur les chaînes les plus reculées du satellite. Paul lâcha au patron la désormais rituelle prédiction selon laquelle ce dernier finirait bien par se résoudre à aménager un coin de tables protégé en permanence, à quoi celui-ci lui répondit comme à l’accoutumée, imperturbable, qu’il faisait toujours beau ici et que c’était bien connu, en Bretagne il ne pleuvait que sur les cons. Ils avaient cet échange chaque semaine. Cela faisait partie des charmes de la vie locale. La pluie et le beau temps, les coefficients de marée et la force du vent, les sempiternels débats sur le climat qui régnait sous ces latitudes, moins mauvais que ce qu’en laissait croire la rumeur colportée par à peu près tout le monde sauf Paul, remplissaient une bonne moitié des conversations, le reste étant dévolu à des considérations générales sur l’actualité du coin (que Paul alimentait d’ailleurs dans des proportions non négligeables), aux résultats sportifs, à la santé des uns et des autres, aux variations d’état civil, naissances mariages divorces enterrements et, pour les plus audacieux et concernés, à quelques commentaires bien sentis sur la marche du pays, pour ne pas dire du monde, telle qu’elle était relatée dans les pages de Ouest France ou durant les deux minutes des flashs info dispensés par la station régionale de la radio publique. Paul aimait se laisser noyer dans ce babillage incessant, cette sociabilité de surface. Au fond, pendant les cinq ans de leur parenthèse parisienne, et sans qu’ils se le formulent jamais, cela lui avait manqué. Comme tout le reste. Les paysages, les gens, le sentiment obscur d’être au bord du pays, légèrement en retrait, et néanmoins en son cœur. Cette vie dont il avait cru s’être lassé. Qu’est-ce qui lui avait pris de vouloir partir, cinq ans plus tôt ? Qu’est-ce qui ne tournait pas rond ? Tout allait bien à l’époque, et mieux que ça, même, quand il y réfléchissait. Ses livres rencontraient un certain écho. Aussitôt l’un fini un autre lui apparaissait. Il écrivait sans difficultés notoires, puisant dans le lieu et ses habitants une bonne partie de sa matière – de là à croire qu’à Paris l’inspiration s’était tarie, ce qui pouvait expliquer que le contenu de ses livres s’en soit ressenti et qu’ainsi l’aient abandonné un à un les lecteurs, il y avait un pas qu’il hésitait encore à franchir. Sarah semblait heureuse alors – et ce fut pour lui une vraie surprise quand, le jour où il lui fit part de son désir de vivre dorénavant à Paris, elle avait acquiescé et soutenu ce projet sans réserve. Les enfants poussaient comme des herbes folles ; leur jardin était une plage de six kilomètres. Que demander de plus ? D’ailleurs, quand ils avaient annoncé leur départ, personne ici n’avait compris. Vous le regretterez vite. Vous reviendrez. Au bout d’un an, au bout de dix ans, mais vous reviendrez, s’étaient-ils entendu répéter. Sur le coup ils avaient souri à tous ces gens. Les faits leur avaient pourtant donné raison.
La pluie s’était mise à cingler mais déjà à l’ouest le ciel se déchirait et les rayons de soleil tombaient en rideau à travers les nuages anthracite. La mer s’illumina soudain, virant en un clin d’œil du gris fer à l’émeraude, avant de loucher vers le turquoise fluorescent. Le patron, le serveur qui l’assistait et les trois autres clients perchés sur de hauts tabourets contemplèrent le spectacle comme si c’était la première fois qu’un tel phénomène se produisait. Jamais personne n’avait l’air de s’en rassasier. Ce genre de lumières, de couleurs avait beau tout repeindre plusieurs fois par jour, c’était toujours le même éblouissement. Un type au comptoir observait Paul à la dérobée. Il finit par lui demander si, par hasard, il n’était pas romancier.
— Non, vous devez confondre…, répondit Lerner. L’était-il encore ? La question était sans fond. Depuis son dernier livre, il n’avait pas écrit une ligne et rien ne semblait vouloir se profiler. Du reste, personne ne semblait attendre encore quelque chose de lui. Ni les lecteurs, qui l’avaient déjà oublié. Ni son éditeur, pour qui la Terre ne s’était pas arrêtée de tourner : Noren comptait à son catalogue d’autres poulains sur qui miser, et sa maison continuait à collectionner les succès. Plus le temps passait, plus Paul se demandait si la page n’était pas définitivement tournée. Peut-être n’écrirait-il plus jamais le moindre roman. Peut-être ne publierait-il plus rien d’ici sa mort. Quand il s’en ouvrait à Sarah, elle haussait les épaules. Comme si la perspective de le voir se retirer du jeu ne la perturbait pas. Il avait longtemps gagné sa vie avec ses romans. Ce n’était plus le cas. Qu’il arrête et se consacre à un autre métier ne constituait pas un drame. Il ne serait pas le premier ni le dernier à devoir se reconvertir. D’ailleurs elle n’avait jamais vraiment compris pourquoi l’écriture, la réception de ses livres, en dehors des implications financières que cela supposait, le gouvernaient à ce point. Le plongeaient dans de tels états d’anxiété ou d’abattement, d’euphorie ou d’excitation. Tout cela lui paraissait nimbé d’une forme de romantisme démodé. Toute cette mythologie de l’auteur torturé. Rongé quand l’inspiration se dérobait. Hanté par le sentiment d’imposture ou d’échec. Elle en aurait souri si durant toutes ces années elle n’avait dû en subir les conséquences. Après tout, disait-elle, ce ne sont que des romans. Et puis quoi, tu n’es pas Faulkner non plus. Bien sûr Paul ne l’était pas, et ne le serait jamais. Mais tout de même, quelque chose dans ce discours, venant de quelqu’un qui vouait sa vie à enseigner les lettres à des lycéens rétifs, ne manquait pas de le troubler.
Il rentra chez lui et s’installa à son bureau, d’où l’on apercevait la mer si toutefois l’on voulait bien se pencher un peu par la fenêtre et consentir à se tordre le cou.
Son poste de travail était situé au deuxième étage de la maison. Celle-ci était mitoyenne d’un immeuble années trente qui avait abrité un hôtel à la grande époque des stations balnéaires, avant d’être démembré en une dizaine d’appartements surplombant un bar et une pizzeria qui la jouaient banchée et n’ouvraient que le week-end et durant les congés scolaires. L’été, les vacanciers y sirotaient des rhums arrangés jusque tard dans la nuit. Paul avait l’impression de les accueillir dans son jardin. Jusqu’à ce qu’ils rentrent se coucher ou gagnent la boîte de nuit perchée sur la pointe. Là-bas, nichés sur les derniers mètres de granit s’échouant à l’équerre, ils dansaient jusqu’à l’aube tandis que la mer engloutissait le monde.
La maison elle-même n’était pas très grande. Elle ressemblait plus à une résidence secondaire qu’à un endroit où vivrait à l’année un couple avec deux enfants, mais enfin, les Lerner s’y plaisaient, à l’exception de Manon bien entendu, aux yeux de qui rien ici ne présentait le moindre intérêt. Ils l’avaient trouvée via l’agent immobilier qui leur avait vendu la coquette villa balnéaire où ils avaient emménagé quelques mois avant la naissance de leur fils : à l’époque, les droits d’auteur commençaient à pleuvoir, trois romans aux ventes plus que convenables et deux adaptations cinématographiques les avaient soudain propulsés du monde des locataires dans celui plus envié des propriétaires. Ce même agent avait revendu la villa quand les avait pris le désir subit de tenter l’aventure d’une vie nouvelle à Paris. Lui aussi avait semblé désorienté à l’époque : des gens qui finissaient par s’établir dans la ville de bord de mer où ils passaient leurs vacances et où ils avaient toujours été si heureux, apaisés, unis, légers (mais n’était-ce pas là le propre des vacances, où qu’on les passe), il en avait vu défiler. Qui n’avait pas rêvé un jour de s’installer pour de bon dans un lieu de villégiature, de quitter la grande ville pour goûter à l’année au bonheur qu’ils n’éprouvaient que quelques semaines par an ? Mais on ne croisait pas si fréquemment des clients souhaitant faire le trajet dans l’autre sens, à moins d’y être contraints.
— Vous reviendrez, vous verrez. Vous en aurez vite marre de Paris. La mer vous manquera.
Quand bien même la mer n’avait pas grand-chose à voir là-dedans, ce type avait vu juste lui aussi, et c’est lui que la famille Lerner avait retrouvé devant cette maison un jour de mars, après qu’ils eurent posé leur préavis à Paris, que Paul se fut engagé auprès de L’Émeraude et que Sarah eut, par miracle dans des délais si courts, obtenu sa mutation dans un lycée de la banlieue rennaise. Ils n’en avaient pas visité d’autres. Ils étaient pressés, ne pouvaient pas reculer leur départ d’un an ou plus, et celle-là convenait. »

Extraits
« Je fais un petit break. Je suis rincé. Ces promos infernales, ça m’essore. Enfin tu sais ce que c’est. Mais on ne peut pas faire sans. Surtout maintenant. Si t’es pas dans les cinq bouquins dont on parle partout c’est fini. Il n’y a plus de zone intermédiaire. Mais on me voit trop. Pour les prix. Mon éditeur m’a dit de me mettre au vert. Que ça allait finir par devenir contre-productif. »

« En écoutant Éric déblatérer lui revinrent en tête les mots de Noren, son éditeur, au sujet du livre qui était paru quand ils s’étaient installés à Paris. La presse était moins abondante que pour les précédents. Paul avait bien été invité dans un certain nombre d’émissions littéraires mais ça demeurait insuffisant pour atteindre le seuil de visibilité critique qui faisait les succès. Huit ou dix ans plus tôt certains de ses romans avaient trouvé leurs lecteurs dans des conditions comparables. Mais c’était fini, tout ça, lui avait dit Noren. Les ventes se concentraient désormais sur une poignée de titres et les autres étaient condamnés à la confidentialité. Il fallait créer l’événement pour s’en sortir. D’une manière ou d’une autre. Être la nouvelle sensation. Ou tenir un sujet qui attire les médias. Qui fasse le buzz. Provoque la polémique. Ou qui intéresse d’emblée les gens. Genre, la Seconde Guerre mondiale. La vie romancée de Trucmuche. Un phénomène sociétal du moment. Ou à défaut se foutre à poil. Seuls les très gros vendeurs ou les auteurs « médiatiques » pouvaient se contenter d’écrire ce qui leur chantait. Pour eux, le simple fait de publier un nouveau livre constituait d’emblée un événement. Paul avait écouté Noren sagement. Il ignorait alors que ce qui ressemblait à un accident de parcours se répéterait en pire dans les années qui suivraient. Comparé aux deux qui lui succéderaient, ce roman-là avait eu une belle vie… »

« Mais il connaissait ce poison lent qui vous abattait quelques mois plus tard, une fois le plus dur passé. Il connaissait par cœur toutes les stratégies minables de la dépression pour vous scier les pattes à l’instant où vous vous y attendiez le moins. Mais tout de même, il ne put s’empêcher de se réjouir. La vie s’acharnait à faire voler en éclats ses certitudes, ses fondations mêmes, celles qu’il croyait immuables, mais ça allait. Ses livres qui n’intéressaient plus personne, la liaison de sa compagne, la fugue de sa fille qui ne les supportait plus, sa prétendue sœur cachée, la mort d’Aurélien, ça allait. Même ce qu’il avait découvert en lisant les lettres que ce dernier avait échangées avec Sarah, ça allait. Allez, s’encouragea-t-il. C’est juste la vie. Et il faut faire avec. La vie lui avait toujours fait peur. Les autres aussi. II était temps que ça cesse. Il avait quarante-cinq ans, merde. Il allait bien devoir un jour sortir de l’adolescence, arrêter de se défausser, de fuir, de se protéger. C’était ça, la vie. Des emmerdes, des deuils, des amitiés brisées, des secrets, des mensonges, des enfants qui partaient en vrille, des pépins de santé, des hauts, des has, le grand manège, du grand n’importe quoi. Et il fallait s’en contenter. La regarder bien en face, telle qu’elle était, et s’y mouvoir debout. »

« L’adolescence était un cimetière. Les dépouilles d’enfants joyeux y reposaient comme la peau d’une mue.»

« On pouvait observer ça dans tous les domaines et à tous les échelons. Pauvres gouvernements qui devaient dépenser un pognon de dingue pour s’occuper des plus vulnérables, des plus précaires, rognant des crédits qu’ils auraient tellement préféré réserver à l’enrichissement des premiers de cordée. Pauvres États prospères qui devaient accueillir des crève-la-faim, des gens fuyant la guerre, la misère ou la catastrophe climatique. Pauvres villes bourgeoises obligées d’abriter des ghettos pullulant de chômage et de délinquance et de s’occuper un minimum de leurs habitants qui ne rapportaient rien et coûtaient beaucoup. Pauvres établissements scolaires forcés d’abriter en leur sein des élèves défavorisés, récalcitrants, délaissés, largués, inadaptés, turbulents, malheureux. Pauvres parents affublés d’enfants fragiles, difficiles, remuants, apathiques, hyperactifs, angoissés, casse-cou, ingérables, maladifs, ingrats. Pauvres enfants accablés de parents vieillissants, diminués, séniles, isolés, mourants, chiants comme la pluie. Pauvres individus forcés de prendre soin des leurs. Que d’ennuis. Que de soucis. »

À propos de l’auteur
Olivier Adam est né en 1974. Il est l’auteur de nombreux livres dont Je vais bien, ne t’en fais pas (Le Dilettante, 2000), Passer l’hiver (L’Olivier, Goncourt de la nouvelle 2004), Falaises (L’Olivier, 2005), À l’abri de rien (L’Olivier, prix France Télévisions 2007 et prix Jean-Amila-Meckert 2008), Des vents contraires (L’Olivier, Prix RTL/Lire 2009), Le Cœur régulier (L’Olivier, 2010), Les Lisières, Peine perdue, La Renverse et Chanson de la ville silencieuse (Flammarion, 2012, 2014, 2016 et 2018). (Source: Éditions Flammarion)

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Le cœur à l’aiguille

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En deux mots
Leïla a un jour l’idée de coudre les lettres de son compagnon parti au loin pour en faire une robe. Une activité qui lui fait revivre tous les moments forts de sa vie. Un premier roman délicat, mais un peu court.

Ma note
etoileetoileetoile (beaucoup aimé)

Le cœur à l’aiguille
Claire Gondor
Éditions Buchet-Chastel
Roman
96 p., 10 €
EAN : 9782283030547
Paru en mai 2017

Où?
Le roman se déroule en France, en banlieue parisienne. On y évoque L’Afghanistan et Kaboul, Le Soudan et Khartoum ainsi qu’un lieu à la campagne.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Alors elle l’a préparée, jour et nuit, sa robe de mariage, avec ses mots à lui, et si elle le pouvait, elle les coudrait à même sa peau, elle se les tatouerait à l’aiguille et au fil, sur les seins et sur les hanches, pour en sentir la morsure, pour ne jamais être distraite de lui. »
Banlieue parisienne, années 2000. Soir après soir, Leïla se penche sur son chef-d’œuvre d’encre et de papier : une robe constituée des cinquante-six lettres que lui a adressées Dan, son promis parti au loin.
Au fil des chapitres se dessine la trame de leur histoire commune : leurs rencontres, leur complicité, leur quotidien, les petits riens qui donnent à tout amour son relief si particulier. Chaque missive fait ressurgir un souvenir, un paysage, une sensation, qui éclairent peu à peu la géographie de leur intimité passée.
Un premier roman délicat où l’on suit l’aiguille qui raccommodera le cœur meurtri d’une jeune fiancée.

Ce que j’en pense
Court roman? Longue nouvelle? Après tout qu’importe, puisque seul compte le plaisir que l’on prend à découvrir cette histoire aussi originale que prenante.
Tout commence par une séance photo dans un bel endroit à la campagne. Si le photographe est satisfait de ses prises de vue, son modèle, une jeune femme en robe de mariée, a le regard un peu perdu.
Mais on n’en saura pas davantage pour le moment, car Claire Gondor revient en arrière et nous entraîne alors dans le quotidien de Leïla. Au fil des pages, on comprend que cette jeune femme vit séparée de son homme. Dan est parti dans un pays chaud, laissant Leïla à une solitude bien difficile à combler. Toutefois, un peu comme au temps des croisades où les épouses comblaient l’attente du retour de leurs preux chevalier en effectuant des travaux d’aiguille, Leïla crée une robe avec son bien le plus précieux: les lettres qu’elles reçoit régulièrement de Dan et qui l’émeuvent tant. Elle ne sait trop comment est né cette idée, mais elle y voit un moyen de conjurer son sort funeste « La vie n’attendait pas que Leïla se relève. Il fallait construire à présent, et rassembler les morceaux de son existence en miettes. Les reprendre à l’aiguille, les ramasser au fil, en suivant les courbes d’un patron de robe. Suturer la douleur pour la faire taire enfin. »
Si on ne saura jamais vraiment quelle mission a été confiée à Dan, on va en apprendre un peu plus sur leur relation, leur rencontre, leur amour naissant et leur projet de mariage. On va aussi aussi découvrir que Leïla vient d’Afghanistan. Un pays qu’elle a fui avec sa famille et dont elle conserve la nostalgie. Des souvenirs entretenus par sa tante Fawzia, détentrice des belles histoires, des légendes et des recueils de poésie qui vont nourrir l’imaginaire de sa nièce autant que sa mélancolie.
L’auteur brode son récit jusqu’à la 54e et dernière lettre, posant en quelque sorte la dernière pièce d’un puzzle qui révèle alors l’œuvre dans sa totalité. C’est finement joué, tellement même que l’on aurait aimé suivre cette belle langue encore un peu plus. Après avoir publié des recueils de nouvelles et des poèmes, c’est un peu comme si Claire Gondor n’avait pas osé franchir totalement le pas vers le «vrai» roman. Quoiqu’il en soit, on se réjouit de cette découverte et on attend le prochain roman, plus étoffé, avec impatience !

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Les premières pages du livre 

Extrait
« Elle n’avait jamais imaginé qu’un parfum pût l’émouvoir à ce point, qu’il pût l’ appeler tout entière, la mettre en mouvement, faire tressaillir son ventre. Son odeur comme un coup de sifflet la convoquant-sur-le-champ. Elle aurait pu passer des heures à le respirer ainsi, muette, le souffle court, les reins noués, jusqu’à sentir en elle quelque chose s’élargir, un instinct prendre forme, une faim brutale, carnassière, sans bride montrer soudain les crocs. Son odeur singulière, sa signature, attisait chez Leïla le sauvage. » (p. 48)

À propos de l’auteur
Claire Gondor est née à Amiens et a grandi à côté de Dijon. Elle est aujourd’hui directrice de médiathèques à Langres. Elle a fondé en 2014 une compagnie de création d’événements littéraires, L’Autre Moitié du Ciel. Elle est par ailleurs engagée dans de multiples associations, à titre personnel ou professionnel : ainsi a-t-elle fait partie de la Commission Communication de l’Association des Bibliothécaires Français, et elle est toujours au bureau de l’ABF Bourgogne. Le Cœur à l’aiguille est son premier roman. (Source : Éditions Buchet-Chastel)

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