Une femme, belle comme un Rembrandt

SEIGLE_mobylette_debarrasEn deux mots:
Reine est seule, au désespoir. Sans emploi avec trois enfants à charge, elle se débat avec des idées noires jusqu’au jour où elle trouve une mobylette sous un fatras de déchets. Une mobylette synonyme de travail, de rencontres, de liberté…

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Une femme, belle comme un Rembrandt

La vie de Reine ressemble à un cauchemar jusqu’au jour où elle découvre une mobylette sous des décombres. Elle entrevoit le bout du tunnel, mais le malheur est comme une sangsue.

Jusqu’où faut-il sombrer pour envisager de se prendre la vie? De quelle profondeur doit être le désespoir pour vouloir que ses enfants l’accompagnent dans cet ultime voyage? Reine est au bout du rouleau. Son mari l’a quittée. Elle se trouve seule avec Sacha, Igor et Sonia et voit bien qu’elle n’y arrive pas, que sans travail, elle n’aura guère de perspectives à s’offrir, à leur offrir. Durant un instant, mais qui va la marquer durablement, elle s’imagine les tuer avant de se donner la mort durant «la nuit impossible».
Ce que Jean-Luc Seigle nous fait toucher ici du doigt avec beaucoup de sensibilité et de pudeur, c’est ce goût si amer, si écœurant du malheur. De ces gens qui se retrouvent au ban de la société, rebut d’un système qui broie les plus faibles. « On ne tue plus à bout portant les pauvres qui se rebellent. Aujourd’hui on les tue en les abandonnant, en les affamant, en les oubliant. »
Pourtant Reine rêve d’un travail, d’un statut qui lui permettrait de prouver à ses enfants qu’ils avaient tous une place dans ce monde, voir eun bel avenir. « Au fond, elle n’a rien voulu d’autre dans sa vie qu’inventer le paradis, sans pour autant l’étendre à toute la terre comme sa communiste d’Edmonde le lui avait appris; Reine voulait seulement l’inventer dans sa maison. Peut-être l’étendre jusqu’au jardin. Ça lui paraissait raisonnable. »
Mais pour cela, il faut sans doute un petit miracle. Qui va finir par arriver. En dégageant le débarras qui s’est accumulé dans son petit jardin, derrière les lits cassés, les vieux pneus, les bouts de tôles, les morceaux de poteaux électriques et les traverses de chemin de fer et trois cuvettes de WC neuves, elle déniche une mobylette bleue des années soixante qui est en état de marche.
Du coup, elle va pouvoir faire les quelques kilomètres qui la séparent de l’entreprise de pompes funèbres qui sont à la recherche d’une personne capable de préparer les corps pour l’enterrement. Après un court entretien, elle est embauchée. Va pouvoir offrir à ses enfants un peu davantage que le strict nécessaire. C’est un premier pas sur le chemin du bonheur: « Les enfants médusés, ne posent aucune question. Sacha se contente de dire: « Tu touches les morts », avec une certaine admiration. Sonia ajoute: « Non elle ne les touche pas, elle les habille pour les faire beaux. » Igor est des trois le plus impressionné à l’idée que sa mère serve de passeur entre des vivants qui ne le sont plus et Dieu que personne ne voit. Il aime les points de force de sa mère, son courage, sa vivacité, son acharnement à vouloir transformer la réalité. »
Une réalité qui du coup a le parfum de la rosée qu’elle peut humer à la vitesse de ses déplacements, qui a le goût de la pluie qu’elle affronte joyeusement sous l’abri de plastique qu’elle a confectionné. Alors que les choses semblent s’arranger, voilà qu’elle tombe en panne. Et qu’un second miracle l’attend sur la parking où elle a poussé sa mobylette. Il a les traits d’un chauffeur hollandais qui s’y connaît un peu en mécanique, lui vient en aide et la trouve rayonnante. Jorgen ne rêve dès lors que de la retrouver. Un sentiment partagé qui va très vite se transformer en amour, même se le routier est un homme marié et un père de famille. Régulièrement Reine va retrouver Jorgen sur ce parking. «Nue, Reine est identique à ce qu’elle dégage quand elle est habillée. C’est rare de ne rien dissimuler ou de ne rien exagérer. C’est une splendeur, un réel éblouissement. Il commence à la caresser comme un aveugle. Elle a l’impression qu’il la sculpte ou plutôt qu’il la peint.»
Car le secret de cet homme réside dans une carrière artistique interrompue alors qu’il commençait à être connu. Il a cessé de peindre pour prendre la route et oublier ses toiles. Mais Reine pourrait être sa Hendrickje et lui son Rembrandt. L’abstinence devient alors une douloureuse necessité. Jorgen doit peindre à nouveau pour ne pas mourir. Reine sera sa muse.
« – Tu es le peintre et je suis l’amour du peintre.
Elle attend une réponse.
Jorgen, le géant du Nord, s’agrippe à elle si petite et leurs souffrances se serrent l’une contre l’autre. Il répète sans desserrer son étreinte :
– Oui, je suis le peintre et tu es l’amour du peintre.
Désormais ils pourront faire face ensemble à la brutalité de ce monde qui ne dit jamais son nom et qu’ils subissent pourtant depuis tant d’années avec la même violence : l’insignifiance. »
Seulement voilà, un homme l’attend chez elle. Un homme qui est l’émissaire d’un brutal «retour du réel». Ses trois enfants ont quitté le domicile. Le divorce a été prononcé sans elle, le juge ayant jugé que Sacha, Igor et Sonia seraient mieux chez leur père, les enfants ont été emmenés à Biarritz.
Le ciel qui s’était passablement éclairci s’effondre à nouveau. La maison vide est insupportable. Reine ne voit qu’une issue possible, partir à leur recherche.
Elle enfourche sa mobylette direction Biarritz.
On dira rien de ce long voyage et de son issue, de peur de dévoiler l’épilogue de ce beau roman. De la traque de cette mère, comme une bête qui cherche ses petits, qui est bien décidée à changer les choses, à changer de monde. Disons simplement que l’auteur nous offre ici une des rares héroïnes victimes de l’horreur économique, de cette misère sociale que tous les politiques entendent éradiquer et qui ne cesse de s’étendre. C’est dramatiquement beau, c’est douloureusement sublime.
Notons enfin que le roman est accompagné d’une relation de voyage intitulée «À la recherche du sixième continent». Sous-titrée de Lamartine à Ellis Island, elle nous rappelle qu’«il n’y a pas de lien à faire entre une cathédrale, un camp de concentration et Ellis Island, si ce n’est que sont les rares endroits au monde qui nous bâillonnent. Cela vient des lieux eux-mêmes et de leur histoire. Ils contiennent soit la plus grande souffrance soit la plus grande ferveur humaine. Ellis Island contient les deux.» Une épopée des migrants qui doit venir heurter nos consciences.

Femme à la mobylette
Jean-Luc Seigle
Éditions Flammarion
Roman
228 p., 18 €
EAN : 9782081378681
Paru en août 2017

Où?
Le roman se déroule en France, à Clermont et dans les environs, mais aussi tout au long de la route qui mène jusqu’à Biarritz.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Abandonnée par tous, Reine et ses trois enfants n’arrivent plus à faire face. Sa vie finit par ressembler à son jardin qui n’est plus qu’une décharge. Tant de richesses en elle voudraient s’exprimer et pourtant son horizon paraît se boucher chaque jour davantage. Seul un miracle pourrait la sauver… Il se présente sous la forme d’une mobylette bleue. Cet engin des années 1960 lui apportera-t-il le bonheur qu’elle cherche dans tous les recoins de ce monde et, surtout, à quel prix ?
Jean-Luc Seigle dresse le portrait d’une femme au bord du gouffre qui va se battre jusqu’au bout. Ce faisant, c’est une partie de la France d’aujourd’hui qu’il dépeint, celle des laissés-pour-compte que la société en crise martyrise et oublie.

Les critiques
Babelio 
Télérama (Fabienne Pascaud)
Blog Les livres de Joëlle 
Blog Carobookine 

Les premières pages du livre
« Reine est une grosse dormeuse. Cette nuit elle n’a pas fermé l’œil. Même pas couchée. Pas déshabillée non plus. Devant sa fenêtre elle est toute débobinée. C’est le mot qu’elle a inventé pour donner un nom à cette fatigue qui la défait et la met en morceaux qu’elle a bien du mal à rassembler ensuite. Elle finit de boire son café. Ça, elle peut encore se le payer. De sa fenêtre, elle mesure pour la première fois de sa vie le poids du silence, le vrai silence, celui sans le chant des oiseaux. C’est implacable. Floconneux. Sourd. Dedans comme dehors. Une impression de tombe.
En s’enfuyant, la nuit ne laisse plus derrière elle qu’une sorte de laitance grisâtre. Tout finit dans l’absence et le silence absolu du monde. Ça lui arrive quelquefois d’avoir des phrases qui lui viennent. Pas des phrases du dedans, des phrases du dehors qui s’encastrent en elle. Loin de la calmer, la phrase excite encore davantage une chose monstrueuse qui ne l’a pas laissée tranquille de toute la nuit. Une obsession contre laquelle elle a tenté de résister tout le temps de cette interminable apnée nocturne. Mais elle sait que le pire est à venir. Elle sait que si elle ne quitte plus cette fenêtre elle ne saura jamais si elle a mis fin à la vie de ses enfants, ou pas. »

Extrait
« Elle veut ouvrir un vrai chemin par lequel ses enfants pourraient se sauver. Rien d’autre. C’est ça, elle aurait voulu les sauver. Elle veut encore les sauver. Faudra bien qu’elle finisse par monter .l’étage. Elle n’arrive pas à se lever. Si elle ne les a pas tués, ce sera pire encore. Elle devra toute sa vie supporter le poids d’avoir une nuit entière pensé mettre fin à la vie de ses enfants, puis à la sienne. Même si la sienne n’a plus aucune importance. »

À propos de l’auteur
Jean-Luc Seigle est dramaturge et auteur de romans parmi lesquels, aux éditions Flammarion, En vieillissant les hommes pleurent (Grand Prix RTL /Lire 2012) et Je vous écris dans le noir (Grand Prix des Lectrices de Elle 2016). (Source : Éditions Flammarion)

Site Wikipédia de l’auteur 

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#femmealamobylette #jeanlucseigle #editionsflammarion #RL2017 #roman #rentreelitteraire #unLivreunePage. #livre #lecture #books #RLN2017 #littérature #lecture #lire #lectrices #lecteurs #VendrediLecture

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Femme à la mobylette

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Voici trois bonnes raisons de lire ce livre:
1. Parce que ce roman figure parmi les cinq coups de cœur de la rédaction de l’Express aux côtés d’autres – excellents – romans et que, depuis que j’ai lu En vieillissant les hommes pleurent, je suis une inconditionnelle de l’auteur.

2. Parce que, comme l’écrit Estelle Lenartowicz, « A la croisée du drame social et de la fable romantique, Jean-Luc Seigle tisse le puissant portait d’une femme exclue, à bout de forces, sommée de résister coûte que coûte à la violence du monde d’aujourd’hui. Se cognant aux portes d’une société ultra compétitive, elle va trouver en l’amour l’ultime recours d’une éphémère renaissance. »

3. Parce que le roman est suivi d’un journal de voyage intitulé A la recherche du sixième continent et qui révèle combien le roman est ¬autobiographique et combien l’auteur a voulu en faire une sorte de ¬manifeste politique et littéraire.

Femme à la mobylette
Jean-Luc Seigle
Éditions Flammarion
Roman
228 p., 18 €
EAN : 9782081378681
Paru en août 2017

Ce qu’en dit l’éditeur
Abandonnée par tous, Reine et ses trois enfants n’arrivent plus à faire face. Sa vie finit par ressembler à son jardin qui n’est plus qu’une décharge. Tant de richesses en elle voudraient s’exprimer et pourtant son horizon paraît se boucher chaque jour davantage. Seul un miracle pourrait la sauver… Il se présente sous la forme d’une mobylette bleue. Cet engin des années 1960 lui apportera-t-il le bonheur qu’elle cherche dans tous les recoins de ce monde et, surtout, à quel prix ?
Jean-Luc Seigle dresse le portrait d’une femme au bord du gouffre qui va se battre jusqu’au bout. Ce faisant, c’est une partie de la France d’aujourd’hui qu’il dépeint, celle des laissés-pour-compte que la société en crise martyrise et oublie.

Les critiques
Babelio 
Télérama (Fabienne Pascaud)
Blog Les livres de Joëlle 
Blog Carobookine 

Les premières pages du livre
« Reine est une grosse dormeuse. Cette nuit elle n’a pas fermé l’œil. Même pas couchée. Pas déshabillée non plus. Devant sa fenêtre elle est toute débobinée. C’est le mot qu’elle a inventé pour donner un nom à cette fatigue qui la défait et la met en morceaux qu’elle a bien du mal à rassembler ensuite. Elle finit de boire son café. Ça, elle peut encore se le payer. De sa fenêtre, elle mesure pour la première fois de sa vie le poids du silence, le vrai silence, celui sans le chant des oiseaux. C’est implacable. Floconneux. Sourd. Dedans comme dehors. Une impression de tombe.
En s’enfuyant, la nuit ne laisse plus derrière elle qu’une sorte de laitance grisâtre. Tout finit dans l’absence et le silence absolu du monde. Ça lui arrive quelquefois d’avoir des phrases qui lui viennent. Pas des phrases du dedans, des phrases du dehors qui s’encastrent en elle. Loin de la calmer, la phrase excite encore davantage une chose monstrueuse qui ne l’a pas laissée tranquille de toute la nuit. Une obsession contre laquelle elle a tenté de résister tout le temps de cette interminable apnée nocturne. Mais elle sait que le pire est à venir. Elle sait que si elle ne quitte plus cette fenêtre elle ne saura jamais si elle a mis fin à la vie de ses enfants, ou pas. »

Extrait
« Elle veut ouvrir un vrai chemin par lequel ses enfants pourraient se sauver. Rien d’autre. C’est ça, elle aurait voulu les sauver. Elle veut encore les sauver. Faudra bien qu’elle finisse par monter .l’étage. Elle n’arrive pas à se lever. Si elle ne les a pas tués, ce sera pire encore. Elle devra toute sa vie supporter le poids d’avoir une nuit entière pensé mettre fin à la vie de ses enfants, puis à la sienne. Même si la sienne n’a plus aucune importance. »

À propos de l’auteur
Jean-Luc Seigle est dramaturge et auteur de romans parmi lesquels, aux éditions Flammarion, En vieillissant les hommes pleurent (Grand Prix RTL /Lire 2012) et Je vous écris dans le noir (Grand Prix des Lectrices de Elle 2016). (Source : Éditions Flammarion)

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La fille du van

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En deux mots:
Sonja a vécu l’horreur en Afghanistan et tente de soigner un stress post-traumatique en parcourant les plages du Sud. C’est là qu’elle rencontre Pierre, ancien champion olympique qui essaie de surmonter la dépression post-gloire médiatique. Deux malheurs qui s’unissent peuvent-ils conduire au bonheur?

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

La fille du van
Ludovic Ninet
Serge Safran éditeur
Roman
208 p., 17,90 €
EAN : 9791090175716
Paru en août 2017
Sélectionné pour le Prix Hors-concours 2017

Où?
Le roman se déroule en France, principalement dans le Sud entre Mèze, Sète et Balaruc-les-Bains, sur les bords de l’étang de Thau.

Quand?
L’action se situe il y a quelques années.

Ce qu’en dit l’éditeur
Sonja, jeune femme à la chevelure rousse, fuit son passé militaire en Afghanistan et lutte contre ses cauchemars. Elle se déplace et dort dans un van. Tout en enchaînant des petits boulots, elle erre dans le sud de la France.
Échouée à Mèze, dans l’Hérault, elle rencontre Pierre, ancien champion olympique de saut à la perche, homme aux rêves brisés. Puis se lie d’amitié avec Sabine qui la fait embaucher dans un supermarché, et Abbes, fils de harki au casier judiciaire bien rempli.
Entre Mèze, Sète et Balaruc-les-Bains, sur les bords de l’étang de Thau, tous les quatre vont tenter, chacun et ensemble, de s’inventer de nouveaux horizons, un nouvel avenir.

Ce que j’en pense

Coup d’essai, coup de maître. Pour son premier roman Ludovic Ninet aura réussi à aller au plus profond de l’intime, à fouiller ces zones de la conscience qui construisent – ou détruisent – une personne sans pour autant donner avoir recours à un quelconque jargon, sans jamais s’ériger en donneur de leçons. Au cœur de ce roman, on retrouve deux personnes cabossées par la vie. La fille du van d’abord. Au volant de son van, Sonja tente d’oublier les images qui la hantent, celles de cette embuscade en Afghanistan qui a coûté la vie à ses collègues. De retour en France, elle n’a pas pu retrouver une vie «normale» auprès de son mari et de son enfant et a préféré fuir pour les préserver de ses accès de violence, des syndromes d’angoisse, de sa dépression. Ce stress post-traumatique, que Karine Tuil avait également exploré dans son roman L’insouciance, fait aujourd’hui des ravages dans le monde entier. En exagérant à peine, on pourrait même dire que plus la guerre est sophistiquée, plus les armes sont bourrées d’électronique et plus les dégâts psychiques sont importants. Pour Sonja les médicaments et l’alcool apportent pendant quelques temps un soulagement. « Elle ouvre la deuxième canette, la vide et puis s’endort, abrutie. Une fusillade la réveille. Elle sursaute, ça tire, ça canarde, elle cille pour émerger et déjà sa bouche colle, c’est la nuit, Sonja, comme toujours les insurgés attaquent la nuit. Elle cherche les balles traçantes mais n’en voit aucune, craint les impacts de roquettes, retient son souffle, d’où tirent-ils, les ordures? Nouvelle rafale. Elle plaque les mains sur ses oreilles, va pour s’allonger sur la banquette ou, mieux, se blottir contre les pédales. Mais elle entend des rires. Pas des cris, des rires, des rires d’enfant. Elle se redresse, risque un regard circulaire. Jamais les enfants ne riaient pendant que ça tirait. Il ne pleut plus. Elle reconnaît l’étang de Thau. Elle aperçoit, au bord de l’eau, un groupe de jeunes adolescents qui font exploser des pétards. On est samedi soir.
Quelle conne. »
Le traumatisme est toujours là. La cavale est partie pour durer, mais son pécule diminue à vue d’œil. Il va lui falloir trouver un emploi, ne serait-ce que pour pouvoir acheter un poulet grillé. Car pour l’heure, il ne lui reste que quelques pièces.
Sauf que Pierre, le vendeur ambulant des poulets, a déjà repéré Sonja. Ce mélange de beauté sauvage et de détresse ne le laisse pas indifférent.
Quand vient son tour et qu’elle demande ce qu’elle peu avoir avec son pécule, Pierre lui répond qu’elle peut prendre ce qu’elle veut.
« Elle a l’air de le prendre pour un fou.
– Ce que vous voulez, répète Pierre. Je vous assure.
Derrière lui, les poulets rôtissent en tournoyant. Les voitures, coffre rempli, vont, viennent sur le parking dans le bruit humide des pneus dans les flaques, les clients semblent subjugués par les volailles ruisselantes. Pierre sourit pour marquer sa bienveillance. Mais la honte a envahi le beau visage. La fille se planque derrière ses longs cheveux, renifle, regarde par terre, puis les autres clients, gênée, revient à Pierre.
– Vous inquiétez pas, insiste-t-il.
Et il lui tend un poulet entier, dans son sac en papier. Elle l’accepte. Un sourire qui ne dure pas la transforme, elle murmure un merci appuyé. La poupée de porcelaine est maquillée de taches de rousseur et n’a pas l’accent du coin.
Elle s’éloigne.
Pierre la suivrait bien. Mais il y a les clients, et la raison. La recette à assurer, le stock, la marge, tu ferais mieux de lui courir après, Pierre, alors cours, qu’attends-tu, cours.
Il ne court pas. » Parce qu’il pense qu’elle est trop jeune pour lui, trop bien pour lui. Parce ce que lui aussi a un passé qui l’encombre, même s’il est glorieux. Il a été champion olympique de saut à la perche et se retrouve désormais à tenter de joindre les deux bouts en vendant des poulets grillés.
Les amateurs d’athlétisme savent que les champions olympiques ne sont pas légion et que le premier à être monté sur la plus haute marche du podium dans cette discipline a été Pierre Quinon en 1984 à Los Angeles. Ludovic Ninet a été sensible à son histoire et lui rend en quelque sorte hommage en s’inspirant de son destin tragique. Car sans vouloir dévoiler la fin du roman, on comprend que des blessures et un manque de performances ont peu à peu éloigné Pierre des pistes jusqu’à retomber dans l’anonymat et dans la dépression.
À ce stade de ma critique, il me faut avouer que j’ai connu Pierre Quinon, que je l’ai croisé à plusieurs reprises. Quand ma carrière d’athlète de haut-niveau s’est achevée, la sienne démarrait. J’imagine qu’aujourd’hui les choses ont changé, mais à l’époque les athlètes étaient vraiment amateurs et devaient faire de nombreux sacrifices pour progresser. Un exemple pour replacer les choses dans leur contexte. Les structures sport-études que nous avons fréquenté tous deux permettaient de bénéficier d’horaires aménagés et de bonnes conditions d’entrainement. Mais après le bac, rien n’était prévu. Il fallait alors une sacrée force de caractère pour continuer, pour réussir. Et le jour où les performances ne sont plus là, la Fédération vous oublie.
Mais peut-être que la rencontre de deux malheurs peut faire un bonheur. Au milieux des tourments Pierre et Sonja sont des bouées de sauvetage l’un pour l’autre. Quand ils finissent par se retrouver, ils sortent la tête de l’eau. Avec son ami Abbes, un fils de Harki qui a également beaucoup souffert de cette destinée familiale, il vont trouver un travail à Sonja, tenter de se remettre sur de bons rails. Ils vont même jusqu’à échafauder des plans d’avenir. Rêvent de ce jour où le van cédera la place à un voilier pour partir au large, à l’aventure.
« — Un jour, finit-il par répondre, Abbes m’a dit, tu sais, Pierre, j’ai fait beaucoup de conneries et j’ai payé ma dette. Mais le meilleur m’attend. C’est ce que j’aime chez lui. Il croit au futur.
— Et vous, Pierre, vous y croyez ?
— Au futur? Avant, peut-être, oui. Maintenant…
Il pourrait dire à nouveau, si, depuis que tu es là, mais il craint de la faire fuir, et cette soudaine dépendance à elle dont il devient esclave un peu plus chaque jour, merde, Pierre, tu es ravagé, il suffit qu’elle disparaisse et… Alors il s’abstient – l’optimisme est une sale maladie… »
Ludovic Ninet: un nom à retenir et à mettre à la suite des découvertes de Serge Safran qui a un don incontestable à dénicher les nouveaux talents.

68 premières fois
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)

Autres critiques
Babelio 
livreshebdo.fr (Pauline Leduc)
20 Minutes 
Tafmag (Romane Ricard)
lecteurs.com (Amélie Bigot)
Vaux livres (Max Buvry)
Ecribouille.net 
Blog Lectures féériques 

Les premières pages du livre

Extrait
« Cette cavale a commencé un jour. Le pécule a fondu.
Elle ne sait plus pourquoi elle tient. Mais elle tient.
Elle croyait s’éloigner de son passé, ses pas l’ont ramenée sur les berges de son enfance.
Ici, aujourd’hui, un type au regard pur l’a nourrie. Elle revoit ce sourire timide, les joues roses. Ses yeux. Deux billes bleues. »

À propos de l’auteur
Ludovic Ninet est né à Paris en 1976. Il a exercé le métier de journaliste pendant quinze ans, notamment dans la presse sportive, il devient ensuite formateur au CFPJ ou à l’ESJ-Pro. Il vit aujourd’hui en Vendée. La Fille du van est son premier roman. (Source : livreshebdo.fr / Serge Safran éditeur)
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  RLN2017

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L’été en poche (17)

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Aux animaux la guerre

En 2 mots
Dans la meilleure veine du polar social, l’auteur nous décrit le quotidien sinistré d’une vallée vosgienne à l’heure de la désindustrialisation. Pour son premier roman, il a choisi une construction audacieuse et très réussie, en donnant tour à tour la parole à différents protagonistes.

Ma note
etoileetoileetoileetoile(j’ai adoré)

Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes

L’avis de… François Lestavel (Paris-Match)
« Au-delà de ce chant crépusculaire de la classe ouvrière, Nicolas Mathieu nous raconte magistralement la solitude d’une humanité prise au piège, réduite à l’animalité alors même qu’un gros mastif, chien débonnaire, reste sans réactions quand les hommes déchaînent leur furie. Pire, la violence est devenue désormais une marchandise comme une autre. »

Vidéo


A l’occasion du Quai du Polar 2015, Nicolas Mathieu présente «Aux animaux la guerre». © Production Librairie Mollat

Aveu de faiblesses

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En deux mots
Un petit garçon est assassiné dans une petite ville du nord de la France. Yvan, 16 ans est soupçonné du meurtre puis pris dans une spirale infernale que le contraint à avouer ce crime. Un roman dont l’épilogue ne vous laissera pas indemne !

Ma note
etoileetoileetoileetoile (j’ai adoré)

Aveu de faiblesses
Frédéric Viguier
Éditions Albin Michel
Roman
224 p., 18 €
EAN : 9782226328793
Paru en janvier 2017

Où?
Le roman se déroule principalement dans le Nord de la France, principalement dans la ville imaginaire de Montespieux-sur-la-Dourde et à Lille.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Je suis laid, depuis le début. On me dit que je ressemble à ma mère, qu’on a le même nez. Mais ma mère, je la trouve belle. »
Ressources inhumaines, critique implacable de notre société, a imposé le ton froid et cruel de Frédéric Viguier dont le premier roman se faisait l’écho d’une « humanité déshumanisée ». On retrouve son univers glaçant et sombre, qui emprunte tout à la fois au cinéma radical de Bruno Dumont et au roman social. Mais au drame d’un bourg désindustrialisé du nord de la France, Frédéric Viguier ajoute le suspense d’un roman noir. Dès lors, l’histoire d’Yvan, un adolescent moqué pour sa laideur et sa différence, accusé du meurtre de son petit voisin, prend une tournure inattendue.

Ce que j’en pense
Outre l’épilogue de ce roman dont je vous promets qu’il vous est aussi terrifiant que surprenant, le nouveau roman de Frédéric Viguier poursuit dans la veine implacable de son premier opus, Ressources inhumaines.
Nous partageons cette fois le quotidien des Gourlet, une famille française ordinaire. Le père est ouvrier dans l’une des trois dernières usines à pouvoir offrir encore du travail à la population locale, la mère est fonctionnaire à la caisse-maladie, leur aîné, Ludovic, a quitté le domicile familial pour un studio à Lille où le chômage semble devoir l’attendre. Reste Yvan, le plus jeune des enfants, né en juin 1984, qui est élève dans un lycée professionnel et envisage de devenir menuisier. C’est lui qui prend la parole pour nous offrir une tranche de cette réalité sociale qu’il est difficile d’affronter aujourd’hui, tant elle fait peur. À Montespieux-sur-la-Dourde, cette nouvelle lutte des classes prend la forme d’un lotissement récemment construit où vivent «ceux qui ont réussi» et s’isolent du reste de la population par un grillage et une société de surveillance.
Face au désœuvrement, chacun essaie de trouver la parade. Pour le père, c’est le bistrot, pour la mère c’est une collection de boîtes de fromage et de la sculpture sur beurre (qui la pousse également à offrir des menus riche en graisse à la famille) et pour Yvan, ce sont des escapades du côté de l’usine. Dans cette zone polluée, il peut notamment trouver dans les poubelles de quoi compléter la collection de sa mère. Car le jeune homme n’est guère aimé, se trouve moche et s’isole de ses collègues de classe.
De retour de l’une de ses expéditions, il voit débarquer des policiers, chargés d’une enquête de voisinage après la découverte du corps sans vie du petit Romain Barral. Sa mère ne voulant avouer qu’il fouillait les poubelles pour y dénicher des boîtes de fromage indique aux enquêteurs qu’il était allé acheter une boîte de camembert au supermarché. Un mensonge qui va pousser les enquêteurs à s’intéresser davantage à lui jusqu’à en faire un suspect. « On est partis tous les trois dans une vraie voiture de police bleue avec marqué « Police » sur les portières et le capot. (…) J’ai pensé à ma mère qui allait s’inquiéter. J’ai eu envie de pleurer en pensant à la tristesse qu’elle allait éprouver pour son fils. »
De fil en aiguille, l’implacable machine policière puis judiciaire va réussir à broyer Yvan, à l’entraîner dans une spirale infernale dont il ne pourra s’extraire. Sous la pression de l’inspecteur Grochard, Yvan fera même des aveux.
Tout l’art de Frédéric Viguier réside dans la manière très subtile qu’il a de nous livrer alors les différentes versions, de suivre la psychologie des parents, celle des différentes parties au procès et, bien entendu, l’état d’esprit du narrateur. « Un jour, j’ai pris conscience que les années avaient passé, sans que l’on me prévienne, et que le souvenir de mes espoirs de rédemption s’était estompé, au même rythme que la transformation de mon visage. »
Une construction aussi étincelante que diabolique dont j’ai déjà dit qu’elle conduira à une fin époustouflante. C’est Machiavel chez les ploucs, c’est Simenon adapté par Ken Loach, c’est à cocher dans la liste de vos prochaines lectures !

Autres critiques
Babelio 
Culturebox (Laurence Houot)
Journal de Montréal (Karine Vilder)
L’Opinion (Bernard Quiriny)
La Provence (Jean-Rémi Barland)
RFI (Jean-François Cadet)
Blog Les petits livres by smallthings
Blog Encore du noir 
Le Blog de Gilles Pudlowski 
Blog Booquin 


Présentation du livre par l’auteur – Production Lecthot

Les premières pages du livre 

Extrait
« J’ai dit aux deux policiers de me suivre sans penser que c’était pour moi qu’ils venaient. J’aurais peut-être dû m’enfuir, mais est-ce que cela les aurait empêchés de me suivre ? Je me pose rarement cette question, aujourd’hui, puisque je me connais mieux, et que je sais que jamais je n’aurais eu ce courage. Même si on m’avait donné le choix, si on m’avait dit : « Voilà, ces deux policiers ne viennent pas t’interroger personnellement, mais à cause de ce que tu es, à cause de ta personnalité, ils vont s’intéresser à toi et tu ne le supporteras pas. Alors on te donne le choix, tu peux rester là ou bien t’enfuir… », je ne serais jamais parti. D’abord parce que voler des boîtes de camembert ne constituait pas un délit, puisque ma mère ne m’aurait jamais laissé faire quelque chose qui aurait eu des chances de m’envoyer en prison, et qu’ensuite je n’aurais pas eu ce genre de courage, celui de m’enfuir pour protéger ma tranquillité. »

A propos de l’auteur
Frédéric Viguier est né en 1968 à Nîmes. Il a débuté sa vie active dans une grande surface puis comme cadre dans des magasins de sports. Il monte à 35 ans sa première société, puis Univers Caves. Désormais il se consacre entièrement à l’écriture. Il est l’auteur de Ressources inhumaines qui a été sélectionné pour le prix Jean-Carrière, le prix du roman Version Femina et le Prix des lycéens.
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Ronce-Rose

CHEVILLARD_Ronce-Rose

En deux mots
Le monde vu par Ronce-Rose ne manque pas d’originalité. La petite fille est pourtant entourée de truands, d’une sorcière et du d’un unijambiste. Mais par naïveté ou par espièglerie, elle va choisir d’affronter les problèmes avec optimisme. Joyeux, inventif, irrésistible !

Ma note
etoileetoileetoile (beaucoup aimé)

Ronce-Rose
Éric Chevillard
Éditions de Minuit
Roman
144 p., 13,80 €
EAN : 9782707343161
Paru en janvier 2017

Où?
Le roman se déroule en france, dans un endroit qui n’est pas cité.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Si Ronce-Rose prend soin de cadenasser son carnet secret, ce n’est évidemment pas pour étaler au dos tout ce qu’il contient. D’après ce que nous croyons savoir, elle y raconte sa vie heureuse avec Mâchefer jusqu’au jour où, suite à des circonstances impliquant un voisin unijambiste, une sorcière, quatre mésanges et un poisson d’or, ce récit devient le journal d’une quête éperdue.

Ce que j’en pense
Le 39e livre d’Éric Chevillard est dans les librairies et nous offre à nouveau de plonger dans cette littérature du rien qui est aussi celle du tout, celle où le langage prévaut sur l’histoire, celle où la recherche du mot juste peut dynamiter le récit.
Après les les réflexions post-mortem d’Albert Moindre, spécialiste des ponts transbordeurs dans Juste Ciel, voici celles d’une petite fille baptisée Ronce-Rose. Si l’auteur n’a pas dû aller chercher très loin l’inspiration pour son héroïne, étant lui-même père de deux filles de six et huit ans, il a en revanche construit un scénario entre le roman d’initiation, le polar et le conte philosophique. Belle gageure relevée haut la main, notamment par le choix de laisser la parole à Ronce-Rose et à son journal intime. Car ainsi les trouvailles littéraires, la vision naïve – ou poétique – des choses peuvent éclore en toute liberté. C’est ce qu’il a expliqué à François Caviglioli dans l’Obs, dévoilant par la même occasion son projet: « Beaucoup de gens ne disent rien d’intéressant après huit ans, dit Chevillard. Ils ont eu ce génie, ces trouvailles un peu maladroites, mais l’ont oublié avec la maîtrise. L’écrivain est celui qui ne s’arrête pas à la panoplie des mots suffisants pour traverser la vie tranquillement. Il amène une contre-proposition. Je ne vois pas l’intérêt d’écrire un livre pour répéter ce que tout le monde dit déjà. »
Voici donc ce monde de Ronce-Rose – piquant comme la ronce, beau comme la rose – qui est à la fois le nôtre et, à travers le regard de la petite fille, une sorte de royaume de tous les possibles. À l’exemple de la profession de Mâchefer et de son ami Bruce, qu’elle détaille ainsi : « Quand Bruce vient dîner, ensuite habituellement ils partent sur un coup avec Mâchefer, c’est leur métier. Ils travaillent avec les banques, les bijouteries, les stations-service. Ne me demandez pas exactement ce qu’ils font, mais ils sont responsables d’un large secteur et ils couvrent une large zone géographique, si bien qu’ils restent parfois absents deux ou trois jours. Ils partent avec leur voiture de fonction qui change tout le temps et je ferme à clé derrière eux. Je ne dois ouvrir à personne. Le monde est plein de brutes, dit Bruce. J’ai des provisions. De quoi tenir une semaine, mais il ne leur est jamais arrivé de partir si longtemps et il reste toujours plein de charcuterie quand ils rentrent. Tout est bon dans le cochon, c’est la seule parole d’évangile que j’aie jamais entendue sortir de la bouche de Bruce et elle y entre plus volontiers mais au moins il vit en accord avec sa foi. Il le dévore entier et il ne laisse pas d’orphelins. »
Très libre et beaucoup plus fûtée qu’on peut le croire de prime abord, Ronce-Rose est une autodidacte curieuse qui se destine à une prefession qu’elle a elle-même inventée: Ornithologue étymologiste.
C’est qu’elle aime beaucoup les expressions et les mésanges: « Toutes les expressions que je connais, c’est Mâchefer qui me les a apprises. Les autres choses aussi, parce que nous avons jugé préférable que je n’aille pas à l’école, voyez-vous. Mâchefer trouve que ce n’est pas un endroit pour les enfants. »
Avec une telle éducation, le lecteurs va se retrouver confronté à quelques mystères qui ne vont toutefois pas l’empêcher de comprendre qu’une sortie nocturne a mal tourné. Ronce-Rose découvre dans la vitrine d’un vendeur d’électro-ménager un sosie de Mâchefer sur tous les écrans de télévision avec ce titre «fin de cavale sanglante».
Dès lors quel sort est réservé à la petite fille ? Sa voisine, Scorbella la sorcière, va bien tenter de se transformer en bonne fée, mais cela ne suffira pas à ramener Mâchefer. Voilà donc notre héroïne partant à la recherche de l’homme de sa vie et de ces réponses si difficiles à trouver.
« Les questions les plus intéressantes, on n’a pas le droit de les poser. Mâchefer dit que les réponses me blesseraient, que ‘en serais meurtrie comme une pêche dans un panier de coings et qu’il vaut mieux quelquefois ne rien savoir. Mais quand je tâte mon front, c’est dur, plus un coing qu’une pêche, mon pouce ne s’enfonce pas. Je l’ai dit à Mâchefer, que je préférais quand même connaître les réponses. Il m’a expliqué qu’il ne les avait pas toutes, que beaucoup de choses restaient mystérieuses. »
Lire Chevillard est à chaque fois s’offrir une belle récréation. Évadez-vous !

Autres critiques
Babelio
En attendant Nadeau (Maurice Mourier)
La Croix (Patrick Kéchichian)
Causeur.fr (Marie Céhère)
BibliObs (David Caviglioli)
Le Magazine littéraire (Pierre-Édouard Peillon)
Philosophie Magazine (Philippe Garnier)
La Vie (Anne Berthod)
Le Littéraire (Jean-Paul Gavard-Perret)
Le Temps (Isabelle Rüf)
Le Populaire du Centre (Muriel Mingau)
Page des libraires (Hugo Latreille)

Les premières pages du livre (.pdf)

Extrait
« Et donc, je vais raconter un peu comment ça se passe. D’abord, je me réveille. Avant, bien sûr, je m’étais couchée mais je préfère raconter ça à la fin, sinon à force de remonter en arrière dans le temps je tomberai en pleine paléontologie. On les rencontre parfois, ces hommes préhistoriques, ils sont accroupis entre des ficelles tendues, ils creusent dans la boue. Nos mœurs ont bien changé. Je me réveille et Mâchefer me demande de quoi j’ai rêvé. Il veut savoir si j’ai rêvé de lui, en fait, mais comme je ne m’en souviens jamais j’invente. Les rêves aussi sont inventés, alors ça paraît vrai. J’aime bien mettre un crocodile pour que ça paraisse même terriblement
vrai et ça fait plaisir à Mâchefer parce qu’il me sauve la vie à chaque fois. Je le roule dans la farine du moulin à paroles. En fait, j’en donne quand même un peu. »

A propos de l’auteur
Éric Chevillard est né à la Roche-sur-Yon (Vendée) en 1964. Il est l’auteur de plus de vingt romans. (Source : Editions de Minuit)

Site Wikipédia de l’auteur 
eric-chevillard.net (Site réalisé par Even Doulain consacré à l’œuvre d’Éric Chevillard)
Blog d’Éric Chevillard (L’autofictif)
Page Facebook administrée par deux lecteurs assidus d’Éric Chevillard, Dimitry et Clément (L’auteur n’y est pas affilié)

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L’abandon des prétentions

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En deux mots
La fille de Jeanine raconte la vie de sa mère, enseignante à la retraite qui a choisi d’aider les réfugiés, les immigrés, les repris de justice. Et transforme la vie d’une héroïne du quotidien en manifeste politique.

Ma note
etoileetoileetoile (beaucoup aimé)

L’Abandon des prétentions
Blandine Rinkel
Éditions Fayard
Roman
248 p., 18 €
EAN : 9782213701905
Paru en janvier 2017

Où?
Le roman se déroule principalement à Rezé près de Nantes, ainsi qu’à Paris, La Rochelle, Saint-Martin-de-Ré, Notre-Dame-de-Monts, Lanrivoaré. Les pays et lieux d’origine de nombreux migrants et réfugiés y sont mentionnés, tels que Damas

Quand?
L’action se situe de nos jours et trace la vie de Jeanine de 1950 à 2015.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Qu’est-ce qu’une vie réussie ? » Au bic, Jeanine recopie la question sur un post-it, puis, comme chaque jour, part marcher. Croisant, au cours de ses dérives, divers visages : un architecte syrien fuyant son pays, un danseur étoile moscovite, une mythomane espagnole…
Ne sous-estime-t-on pas, d’ordinaire, l’amplitude des voyages intérieurs suscités par ces rencontres fortuites ?
Sans doute fallait-il, pour en prendre la mesure, le regard d’un proche. C’est sa fille qui dresse le portrait de cette femme de soixante-cinq ans, en autant de fragments, composant un kaléidoscope où se confondent le monde et une mère.

Ce que j’en pense
Un portrait de femme, une réflexion sur le rôle de la littérature, un plaidoyer pour davantage de fraternité et d’ouverture vers les autres : les différents niveaux de lecture du premier roman de Blandine Rinkel en font sa force et sa richesse.
Au soir de sa vie, Jeanine n’a rien de l’aventurière, n’est pas victime ou coupable d’un quelconque crime et n’a pas davantage vécu un épisode hors du commun. Une femme ordinaire à la vie banale qui a choisi cette vie rangée, avec «un penchant pour la liberté qu’offre l’abandon des prétentions.»
Un mari dont elle va finir par divorcer, une famille, un poste d’enseignante qui voit défiler des volées d’élèves jusqu’à la retraite, un pavillon à Rezé dans la banlieue de Nantes : fini l’adrénaline de l’ambition ! On pourrait résumer ainsi son existence, en y ajoutant une pratique que la narratrice – sa fille – appelle le «rosissement d’argent» et qui consiste «à faire disparaître ses fonds propres pour financer les causes les plus bizarres». Mais elle ne donne pas seulement son argent, mais aussi son temps et son logement, de préférence à des marginaux de tout poil.
C’est ainsi que sa route va croiser des réfugiés, des repris de justice, des immigrés ou plus simplement des compatriotes qui suscitent son intérêt. Attardons-nous sur deux d’entre eux, à commencer par Moussa qui a quitté la Syrie via la Tunisie pour débarquer en France. Accueilli et aidé par Jeanine, il va brusquement disparaître. Alors qu’il semble évident qu’il s’est radicalisé et a rejoint l’armée islamique, Jeanine pense que «c’est une allégeance dans laquelle il a dû se laisser entraîner» car «c’était un gentil garçon.» Ce que l’on peut appeler de la naïveté est bien davantage une philosophie de vie, une «sorte de pouvoir magique vous permettant, en dépit d’un réel ou d’un virtuel décevant, de régénérer votre innocence à l’infini.»
Toutefois, et sans manichéisme, on va découvrir que cet optimisme n’est qu’ne façade. Les nuits de Jeanine, ponctuées de crises de somnambulisme, révèlent l’empreinte profonde laissée par ces expériences. «C’est comme si toutes les angoisses qui ne la visitaient pas le jour, face aux repris de justice, aux femmes battues et autres soldats de Daech, se déchargeaient en elle pendant la nuit.»
Autre rencontre, autre exemple. Barnabé s’amuse à récolter des photos d’identité déchirées ou encore des lettres ou petits mots tombés des poches. Ce collectionneur, «sorte d’Amélie Poulain viril de la Bretagne», répond à sa manière à la question que pose la romancière sur son rôle et sur celui du roman qu’elle écrit. Elle a la «conviction que chaque vie, même et surtout la plus anodine en apparence, vaut d’être écrite et pensée; chacun de ceux qui ont honnêtement traversé ce monde est digne qu’on lui construise, à tout le moins rétrospectivement, une destinée, et non seulement car celle-ci confère du poids aux gestes, mais aussi parce qu’elle renseigne sur la manière dont chacun, mis en confiance, peut être aimé. Il nous faudrait écrire un livre sur chacun de nos proches, pour apprendre, au gré des pages, combien, comment, nous les aimons. »
Avec beaucoup de délicatesse et au-delà des destins qui un jour croisent la route de Jeanine, ceux de Brenda l’Américaine, de Vincent le Péruvien, de Bernard, d’Adarsh, de Kareski, d’Hortense et de tous les autres, Blandine Rinkel nous montre ce que pourrait – ce que devrait – être une mise en pratique au quotidien de la devise qui figure sur tous les frontons de nos mairies. Voilà comment un portrait de femme ordinaire devient un programme politique. Sans doute aussi déstabilisant que salutaire !

Autres critiques
Babelio 
Télérama (Nathalie Crom)
L’Express (Baptiste Liger)
Libération (Luc Le Vaillant)
Blog T Livres? T Arts?
Blog Sans connivence 

Les premières pages du livre 

Extrait
« Elle se souvient des explications de l’homme, quelques mois plus tôt, qui lui disait avoir quitté la Tunisie pour la France afin de réussir sa vie et n’avait depuis navigué que de dépit en dépit, l’humiliation qu’il endurait à Emmaüs à cause de son physique et de son français lacunaire, en raison de sa religion aussi, à laquelle on ne s’intéressait que dans d’alarmants médias, cet avilissement, donc, atteignait les cimes de sa déception et lui donnait envie, à l’époque déjà, de repartir auprès des siens. Il souhaitait, disait-il, retrouver son Orient et sa dignité. L’enrôlement dans le camp des donneurs de mort fut-il un moyen de recouvrer un peu de cet honneur perdu ? »

A propos de l’auteur
Née en 1991, Blandine Rinkel écrit pour divers médias (Le matricule des anges, France Inter, Citizen K, Gonzai…) et collabore au mouvement Catastrophe. L’abandon des prétentions est son premier roman. (Source : Éditions Fayard)

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Numéro 11

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Numéro 11
Jonathan Coe
Éditions Gallimard
Roman
traduit de l’anglais par Josée Kamoun
448 p., 28,00 €
EAN : 9782070178391
Paru en septembre 2016

Où?
Le roman se déroule principalement en Grande-Bretagne, à Londres, Oxford, Cambridge, Leeds, Beverley, Birmingham, Portsmouth et dans des coins plus reculés de la campagne, à Longworth, Didcot, Keisha, Little Calverton, Guildford, Wandsworth ainsi que dans la région de Brisbane en Australie, près du parc Kruger en Afrique du Sud.

Quand?
L’action se situe des années 90 au début du XXIe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Rachel et son amie Alison, dix ans, sont très intriguées par la maison du 11, Needless Alley, et par sa propriétaire qu’elles surnomment la Folle à l’Oiseau. D’autant plus lorsqu’elles aperçoivent une étrange silhouette à travers la fenêtre de la cave.
Val Doubleday, la mère d’Alison, s’obstine quant à elle à vouloir percer dans la chanson, après un unique succès oublié de tous. En attendant, elle travaille – de moins en moins, restrictions budgétaires obligent – dans une bibliothèque et trouve refuge dans le bus numéro 11, pour profiter de son chauffage et de sa chaleur humaine. Jusqu’à ce qu’un appel inespéré lui propose de participer à une émission de téléréalité.
Quelques années plus tard, dans un quartier huppé de Londres, Rachel travaille pour la richissime famille Gunn, qui fait bâtir onze étages supplémentaires… souterrains. Piscine avec plongeoir et palmiers, salle de jeux, cinéma, rien ne manquera à l’immense demeure. Mais plus les ouvriers s’approchent des profondeurs du niveau –11, plus des phénomènes bizarres se produisent. Si bien que Rachel croit devenir folle.
À travers ce roman construit autour du chiffre 11, Jonathan Coe tisse une satire sociale et politique aussi acerbe que drôle sur la folie de notre temps. Il croque ses contemporains britanniques, gouvernés par une poignée de Winshaw – descendants des héros malveillants de Testament à l’anglaise –, capture dans sa toile les très riches et leurs serviteurs, leurs frustrations, leurs aspirations et leur démesure, avec une virtuosité toujours aussi diabolique.

Ce que j’en pense
****
Trois scènes fortes, parmi d’autres, permettent de d’emblée de donner le ton du nouveau roman de Jonathan Coe. À six ans, Rachel accompagne son frère Nicholas dans la campagne anglaise et se retrouve soudainement face à deux personnages étranges accompagnés d’un étrange animal. « À cet instant, Rachel crut voir une bête hybride tout droit sortie de la mythologie plutôt qu’un oiseau connu d’elle. »
La petite fille prend peur.
Ensuite, durant une émission de téléréalité tournée en Australie (du genre de «La ferme-célébrité») et au cours de laquelle il s’agit plutôt d’humilier les candidats, en particulier ceux considérés de seconde zone, on oblige une chanteuse quasi oubliée à ingurgiter des insectes dont elle a horreur. Il y a enfin ce chantier dans un quartier chic de Londres. On y agrandit une luxueuse villa en creusant quelque onze étages dans le sol, soit une cinquantaine de mètres de profondeur. Une excavation qui, elle aussi, fait peur…
Entre la première et la dernière scène, une quinzaine d’années vont s’écouler. L’occasion de suivre le parcours de Rachel et celui de son amie Alison, mais surtout l’évolution de la société britannique, le thème au cœur de toute l’œuvre de l’auteur de Testament à l’Anglaise. Si la satire y est toujours aussi présente – on retrouve du reste la famille Winshaw dans ce nouvel opus – on serait tenté de dire qu’elle est encore plus grinçante ici. Plus dramatique aussi. Car il semble bien que le fossé entre les riches, voire les super-riches, et le peuple ne cesse de grandir. Il y a d’un côté les fonctionnaires qui n’arrivent plus à joindre les deux bouts comme d’une part Val, la mère d’Alison, qui voit son emploi de bibliothécaire se réduire comme peau de chagrin et prend le bus n°11 pour se réchauffer et d’autre part des familles comme le Gunn qui n’hésitent pas à faire venir une préceptrice en Afrique du Sud pour quelques heures.
Ajoutons-y un fil rouge particulièrement bien trouvé, le numéro onze du titre, et l’on aura une belle idée de ce roman qui s’inscrit dans une tradition très britannique, de Mary Shelley à Sir Arthur Conan Doyle et de Jérôme K. Jérôme à Edgar Allan Poe. L’humour et le fantastique – prenez garde à vous si vous souffrez d’arachnophobie – viennent en effet rendre le mystère sur la disparition brutale de six personnes (toutes invitées à une réception au 11 Downing Street) dans le quartier chic de Chelsea encore plus insondable. Même le «superflic» chargé de l’enquête se perd en conjectures…
Dans un entretien réalisé à l’occasion de la sortie du livre, Jonathan Coe explique qu’il est tout de même confiant dans l’avenir : « Il y a de l’optimisme dans mon roman, mais on le trouve davantage dans les relations humaines que dans les analyses politiques. » Si l’amitié entre Rachel et Alison perdure effectivement et peut laisser penser que la solidarité et l’entraide restent bien ancrées dans la société, on pourra aussi retenir d’abord le portrait au vitriol d’un monde de plus en plus inégalitaire. Un monde qui peut pousser les gens sinon à la folie, du moins à des actes extrêmes. Le n°11 est un sacré numéro !

Autres critiques
Babelio 
L’Express (Marianne Payot)
Télérama (Nathalie Crom)
La Croix (Emmanuelle Giuliani)
Les Echos (Philippe Chevilley)
Le Temps (André Clavel)
24 Heures (Suisse – Cécile Lecoultre)

Les premières pages 

Extrait
« Nicholas s’affala sur le banc. Rachel, qui n’avait que six ans, soit huit de moins que lui, ne le rejoignit pas ; elle avait hâte de courir vers la tour noire, de la voir de plus près. Pendant que son frère récupérait, elle partit comme une flèche et, une fois franchi le bourbier laissé par le passage des vaches, elle parvint tout contre l’édifice, paumes sur la brique noire brillante. Là, elle leva les yeux sans pouvoir appréhender la dimension ni l’échelle de la tour, arc-boutée dans sa perfection lumineuse contre un ciel menaçant que deux corneilles au cri rauque égratignaient en décrivant des cercles, indéfiniment. » (p. 15-16)

A propos de l’auteur
Jonathan Coe est né en 1961 à Birmingham. Après des études à Trinity College (Cambridge) et un doctorat à l’université de Warwick, il devient professeur de littérature. Son roman, Testament à l’anglaise, le propulse sur la scène internationale. En 1998, il reçoit le prix Médicis étranger pour La Maison du sommeil. Le miroir brisé est son premier ouvrage pour la jeunesse. C’est, confesse-t-il, «l’un de mes livres les plus politiques même si je lui ai donné la forme d’un conte de fées». (Source : Éditions Gallimard)

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Un beau début

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Un beau début
Éric Laurrent
Les Éditions de Minuit
Roman Thriller
208 p., 15 €
ISBN: 9782707329523
Paru en janvier 2016
Prix Vialatte 2016
Prix Françoise Sagan 2016

Où?
Le roman se déroule principalement du côté de Clermont-Ferrand, notamment à Courbourg et Saint-l’Innocent, avant de s’évader vers Paris. Des voyages au Larzac, à Ibiza, Amsterdam, Copenhague, Katmandou, San Francisco et Goa sont également mentionnés.

Quand?
L’action se situe des années soixante au début des années quatre-vingt.

Ce qu’en dit l’éditeur
Enfant, Nicole Sauxilange s’imaginait un destin de sainte. Avec l’adolescence, une autre ambition se fit jour dans l’esprit de cette petite provinciale : devenir une star. Qu’elle ne possédât aucun talent ne l’en détournerait pas. Il suffirait de poser nue.

Ce que j’en pense
***
Imaginez qu’un jour vous découvrez dans les pages centrales d’un magazine dit «de charme» la photo d’une ancienne camarade classe. C’est ce qui arrive au narrateur du nouveau roman d’Eric Laurrent, né comme cette pin-up en juillet 1966 à Clermont-Ferrand. Avec lui, nous allons remonter la biographie de Nicky Soxy, qui s’appelle en fait Nicole Sauxilange.
L’ironie du sort fait que parmi les milliers de personnes qui ont choisi d’agrémenter leur décoration en affichant cette photo du magazine Dreamgirls d’octobre 1982 sur leur mur figure Robert Malbosse. « Pas un seul instant, cet homme de trente-six ans, qui achevait de purger dans la maison d’arrêt des Baumettes, à Marseille, une peine de réclusion pour trafic de stupéfiants, ne soupçonnerait que la jeune femme dont les généreux appas égayaient les murs décrépis de sa cellule pût être sa propre fille. Il ignorerait même jusqu’à la fin de sa vie qu’il en avait une. »
Car ce petit délinquant ne se voyait pas en chef de famille et aura préféré prendre la poudre d’escampette en apprenant que Suzy était enceinte. Mais ce n’est ici que l’un des épisodes de cette chronique de la misère sociale. Car Suzy est le fruit – défendu – d’un viol perpétré par son beau-père alors qu’elle était à peine pubère. Aussi est-ce davantage pour échapper à sa famille qu’elle se jette dans les bras de Bob, plus que par amour. Laissant sa fille aux bons soins de sa mère, elle prend aussi la clé des champs.
La petite Nicole apprendra bien vite que l’enfer est pavé de bonnes intentions. Fini l’alcool et les drogues, bonjour les principes stricts. Car après un soir de beuverie Max Turpin, en vomissant son alcool, entend une voix le menacer de damnation éternelle. « À l’instar de tous les repentis, l’homme déployait en effet la même ardeur à respecter, et surtout à faire respecter, les principes religieux qu’il avait mise pendant vingt à fouler aux pied. » Si Nicole veut tout d’abord être une sainte, elle va bien vite comprendre que cette vocation est très limitée, tout comme celle de prendre la place de Nadia Comaneci. « À la vérité, pour n’avoir de disposition ni d’inclination bien marquées pour aucune discipline, Nicole Sauxilange ne se sentait nulle vocation particulière : la célébrité seule l’intéressait– c’était un but en soi. Par conséquent, le domaine dans lequel le sort lui accorderait toute latitude de s’illustrer lui importait bien peu ; ses exigences étaient mêmes fort modestes en la matière : qu’un simple fait divers la révéla au monde la comblerait pleinement. » En partant pour Paris et en se faisant photographie rsous toutes les coutures par son petit ami, elle réussira dans son entreprise, deviendra Nicky Soxy. Durant près d’une dizaine d’années, elle sera à la une des magazines et arpentera les plateaux télé. Puis mourra sans faire de bruit.
L’auteur de Berceau et Les Découvertes réussit le tour de force de raconter ce drame avec un style néo-proustien fait de longues phrases, utilisant un vocabulaire soigné, recherchant quelques mots «compliqués» quand il ne les invente pas lui-même. Aussi le suit-on avec délectation dans ce récit qui allie l’élégance au sordide. Un contraste saisissant, un peu comme si Cosette partait à la recherche du temps perdu…

Autres critiques
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Télérama (Nathalie Crom)
BibliObs (Jérôme Garcin)
La Montagne (Daniel Martin)
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Des petits riens… 
Blog Clara et les mots

Les premières pages du livre 

Extrait
« la jeune fille ne manquait pas d’ « arguments », n’eût-elle que quinze ans. Même si la matière ductile qui était encore sienne continuerait à travailler un peu, son corps était désormais celui d’une femme et non plus d’une enfant. Les formes nouvelles qu’il avait prises récemment, tout au long de la dernière année, en une soudaine accélération des mouvements orogéniques qui bouleversent l’anatomie féminine durant la puberté, paraissaient d’autant plus épanouies que sa silhouette s’était étirée et amincie dans le même temps, de sorte que leur rehaut n’en saillait que davantage. Elles offraient en sus un saisissant contraste avec son visage, lequel, quoique ses traits eussent à peu près atteint leurs contours définitifs, conservait encore, en ce lent fondu enchaîné en quoi consiste la solidification de la physionomie, les inflexions un peu molles de l’adolescence. »

A propos de l’auteur
Éric Laurrent est né à Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme) en 1966. Il a déjà publié une douzaine de romans aux Éditions de Minuit. (Source : Éditions de Minuit)

Site Wikipédia de l’auteur 

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Je vais m’y mettre

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Je vais m’y mettre
Julien Oiseau
Allary Éditions
Roman
220 p., 17,90 €
EAN : 9782370730961
Paru en août 2016

Où?
Le roman se déroule principalement à Paris, mais aussi à Rungis, Montreuil, Chessy-sur-Marne, Le Mans, Bailleul, Bourg-Saint-Maurice ou encore en Aveyron. La seconde partie du roman nous conduit en Espagne, à Benalmadena, Malaga, Torremolinos.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Fred, la petite quarantaine, surfe sur l’écume des jours. Après des années à enchaîner jobs alimentaires et périodes de chômage, il a renoncé à faire carrière. Il passe désormais ses journées à dormir, manger des Knacki devant les émissions de Sophie Davant et boire des demis au bistrot du coin en attendant l’amour.
Jusqu’au moment où il découvre qu’il arrive en fin de droits, et que ses maigres allocations disparaîtront bientôt. Il n’a plus le choix : il doit s’y mettre. Un emploi salarié ? Il n’en trouvera pas. Mais des ennuis, oui. Fred, par paresse ou naïveté, a une fâcheuse tendance à se laisser glisser dans les embrouilles…
De Paris à Malaga, Je vais m’y mettre nous embarque pour une série d’aventures drolatiques en compagnie d’un personnage aussi attachant que désabusé. Une comédie d’aujourd’hui où, derrière les éclats de rire, se dessine le devenir de la génération précaire.

Ce que j’en pense
***
« Aujourd’hui j’arrête. J’arrête de tout arrêter avant de commencer. Terminé l’oisiveté, le vin qui tache, la sonnerie du réveil à quatorze heures pour pouvoir faire une petite sieste, peinard, en milieu d’aprèm. On appelle ça la maturité, je crois. Cette fois, c’est décidé, je m’y mets. De toute manière, je n’ai plus le choix, mon chômage prendra congé d’ici quelques semaines, après deux années de bons et loyaux services. Je dois m’y mettre. Et vite, tant qu’à faire.» La bonne volonté proclamée dès les premières lignes de ce roman plus cocasse et déjanté qu’un essai sur la misère économique ne va toutefois pas suffire à. Car Fred est devenu un spécialiste de l’oisiveté, un indécrottable j’menfoutiste qui aura bien du mal à se rééduquer en quelques 220 pages.
Il faut dire que si la situation sur le marché de l’emploi n’est guère brillante, bien d’autres facteurs vont se dresser sur la route de l’aspirant travailleur, à commencer par ses expériences passées. Il s’essaiera à la carrière ecclésiastique, sera plongeur dans un restaurant, livreur de chorbas puis chargé de faire des crêpes dans un restaurant savoyard. On ne pourra que compatir le jour où il est licencié pour faute grave, car on ne peut imaginer un avenir durable à une telle fonction. Après tout, vous viendrait-il à l’idée de commander autre chose qu’une raclette, une fondue, voire une tartiflette dans un tel restaurant ? D’autre part, quand on n’a pas travaillé depuis un certain temps, on accepte le premier emploi qui passe…
C’est cette même philosophie qui prévaut lorsqu’il s’agit de rencontrer l’âme sœur. Avec les mêmes déconvenues. Avec Christine, dont il a étudié le profil sur internet, il parviendra tout juste à voler un baiser. Puis viendra Séverine, « l’amour de ma vie de merde». Quant à conclure, c’est une autre histoire. Avec Zoé, il n’aura guère le choix. Elle lui saute littéralement dessus. Sauf qu’il décline l’invitation pressante et se retrouve le bec dans l’eau. Sa vie sociale se réduit alors aux discussions de «vieilles poches au comptoir». Qui peuvent quelquefois offrir de nouvelles perspectives, après un bilan peu glorieux aux crochet du fameux «parapluie social» : « J’avais longtemps vécu avec le RMI, puis le RSA, davantage encore avec les Assedic, ma vie n’était qu’un sigle. Après des falsifications de génie, j’avais même pu, une année, bénéficier du PCH, une aide financière pour les personnes handicapées ou ayant perdu leur autonomie pendant au moins douze mois.»
Après avoir aidé la voisine, rencontré Marlène puis Cerise, le voilà propulsé maquereau et beaucoup plus à l’aise : «En moyenne les filles faisaient deux mille euros par semaine, ce qui me rapportait un peu plus de trois mille par mois. (…) Même si je palpais sévère, je restais avant tout un gars du peuple. Je la jouais sobre.» Mais la bonne fortune ne saurait durer quand on préfère être pauvre que fatigué et ce ce genre d’activité finit aussi par susciter des convoitises. C’est ainsi que Zyed se met en travers de sa route. Que la camionnette qui sert aux passes se retrouve transformée en torche et qu’il va falloir penser à une alternative, à prendre la fuite…
C’est sous le soleil espagnol que ce roman va aller nous conduire vers l’épilogue et nous proposer une réflexion acidulée sur cette génération qui a grandi avec la courbe du chômage. C’est tour à tour drôle et désespéré, joyeux et triste. Alors suivez le conseil donné par du titre…

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Les premières pages du livre

Extrait
« Aujourd’hui j’arrête. J’arrête de tout arrêter avant de commencer. Terminé l’oisiveté, le vin qui tache, la sonnerie du réveil à quatorze heures pour pouvoir faire une petite sieste, peinard, en milieu d’aprèm. On appelle ça la maturité, je crois. Cette fois, c’est décidé, je m’y mets. De toute manière, je n’ai plus le choix, mon chômage prendra congé d’ici quelques semaines, après deux années de bons et loyaux services. Je dois m’y mettre. Et vite, tant qu’à faire. » (p. 10-10)

A propos de l’auteur
Florent Oiseau, 25 ans, a été pompiste, chômeur, barman, plongeur, réceptionniste de nuit, ouvrier dans une usine de pain de mie, crêpier, et couchettiste sur le Paris-Venise. Il est aujourd’hui surveillant dans un lycée de la banlieue parisienne. Je vais m’y mettre est son premier roman. (Source : Allary Éditions)

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