Ceux qui s’aiment se laissent partir

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En deux mots
Ma mère est morte. Avant de la laisser partir, la narratrice tente de se souvenir, de reconstituer sa vie, leur vie. Après avoir dressé le portrait de cette célibattante qui l’accompagnée au fil d’une vie chaotique, elle raconte comment elle est devenue à son tour mère.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

«Un roman-photo aux couleurs fanées»

Lisa Balavoine revient à la littérature blanche avec un émouvant roman qui retrace sa relation avec sa mère. Une histoire d’amour déchirante, un hommage sincère à travers trois générations de femmes.

C’est l’histoire d’un lien invisible, parfois très ténu, qui relie une fille à sa mère. Un lien indissoluble qu’explore Lisa Balavoine avec autant de franchise que de sensibilité dans son second roman.
C’est lorsqu’on lui annonce que sa mère est morte, dans la violence du choc, le maelstrom d’émotions et d’interrogations, que naît ce besoin de retrouver cette femme. Mais connaît-on vraiment sa mère? Que savons-nous de ce que fut sa vie avant qu’elle ne puisse nous prendre dans ses bras? Après avoir à son tour fondé une famille? Et même durant la période de cohabitation, année après année, l’image qui se construit de cette femme n’est-elle pas déformée?
Au moment de convoquer les souvenirs, de raconter cette personne née et décédée un 7 juillet, il est bien difficile de faire le tri entre les odeurs et les couleurs, les lieux et les objets, les paroles et les actes. C’est sans doute cette accumulation qui est le plus touchant dans ce récit. Des jeunes années où, après le départ du père, la mère devient par la force des choses l’être le plus important – celui qu’il est hors de question de partager – jusqu’à ce moment où à son tour elle met au monde une fille, devient à son tour mère, que se construit cette relation unique. «Les souvenirs s’attachent à nous bien plus qu’on ne tient à eux. Ils sont dans l’air qu’on respire, dans ce fruit dans lequel on mord, dans la poussière qu’on piétine sans s’en apercevoir. Les souvenirs nous collent à la peau et, comme une encre sympathique, ils reviennent quand nous croyons les avoir effacés. Ils se superposent et nous recouvrent. Les souvenirs sont des vêtements posés sur nous dont les bords usés s’effilochent au fur et à mesure qu’on tire dessus. Difficile de savoir où et quand il faut couper le fil.»
Il reste alors la chaleur d’un corps qui vous fait une place dans son lit, la mauvaise foi affichée après un accident de voiture causé par une étourderie, les petits mots d’excuses inventées et qui sont autant de preuves d’amour et de complicité, quelques chansons fredonnées des centaines de fois comme Dis-lui de revenir de Véronique Sanson (voir playlist ci-dessous), les vacances en camping en Bretagne, les hommes qui passaient sans laisser de trace, les courses dans la grande salle attenant à son bureau qui devenait alors salle de jeu quand elle n’avait d’autre choix que d’emmener sa fille avec elle au travail. Et dans ce tourbillon de la vie, avec cette mère divorcée, l’envie d’appuyer sur la touche pause. «Toi et moi ne vivons qu’un brouillon d’existence dans des appartements où nous ne nous installons jamais. Chez nous tout va trop vite, la voiture, la musique, les jours et les nuits. Je me revois espérer que nous aurons nous aussi une maison, de l’espace, du temps. Un jour, nous aurons une vie normale.»
Mais les semaines passent avec leurs rituels, une petite sœur arrive et avec elle l’enfance qui s’en va. L’alcool et les cigarettes commencent à marquer le visage, à transformer le corps de sa mère et leur relation. «Je n’invite personne, j’ai honte de cet immeuble, des gamins qui squattent en bas, et surtout j’ai honte de toi, pour la première fois, je veux que personne ne te rencontre, que personne ne te voie. J’ai honte de ressentir cela.» Quelque chose se casse et à nouveau, on voudrait refaire l’histoire, ne pas croire que Bonjour tristesse, le roman de Françoise Sagan qui traîne sur la table serait un bon titre pour sa vie.
Si les mots de Lisa Balavoine touchent au cœur, c’est parce qu’ils sonnent toujours juste, parce qu’ils sont vrais, parce qu’ils sont sincères jusque dans la souffrance.
«Un jour tout ça s’en va, l’inquiétude, la peur, la honte, les regrets, l’odeur d’une peau et même le son d’une voix, un jour on ne sait plus où tout a disparu. Le manque d’amour comme le reste, l’attente devant l’école le soir, la crainte quand au matin elle n’était pas là, la colère de la voir dans de pareils états, un jour tout devient moins vivace et plus supportable, on efface, on oublie, c’est comme ça. La vie a ceci de surprenant qu’elle nous apprend à composer avec ce qui nous manque. J’ai une mère, mais je fais souvent comme si je n’en avais pas.» C’est beau comme une chanson de Ferré.
Les trois parties qui composent le roman et qui racontent la fille et sa mère, puis la fille devenue à son tour mère et qui regarde ses enfants et enfin la mère cherchant cet autre mère pour enfin la laisser partir sont autant d’histoires d’amour. Belles, cruelles, puissantes et déchirantes. Un «roman-photo aux couleurs fanées» qui dresse aussi, à travers trois générations de femmes, un portrait de la France au tournant du XXIe siècle.

Playlist du roman


Sweet Dreams are made of this Eurythmics


Dis-lui de revenir Véronique Samson


Quoi Jane Birkin


China Girl David Bowie


Si rien ne bouge Noir Désir


Ultra moderne solitude Alain Souchon


Mala Vida Mano Negra


Famous blue raincoat Leonard Cohen


Atlantic City Bruce Springsteen

Ceux qui s’aiment se laissent partir
Lisa Balavoine
Éditions Gallimard
Roman
160 p., 16,50 €
EAN 9782072897894
Paru le 12/05/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris. On y évoque aussi des vacances en Bretagne, du côté de Saint-Malo et dans le Sud-Ouest ainsi que Lille.

Quand?
L’action se déroule de la fin du XXe siècle à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Est-ce qu’on peut éviter les peines, la mélancolie, ce qui se répète, tous ces chagrins qu’on se trimballe et qu’ensuite on se transmet, est-ce qu’on peut les remiser, sous des pulls trop grands, dans les bras d’un amour de passage ou dans les mots qu’on écrit, est-ce qu’on peut seulement faire comme si cela n’existait pas?»
Dans ce roman intime et fragmentaire, Lisa Balavoine raconte sa mère, cette femme insaisissable avec qui elle a grandi en huis clos. Une femme séparée, qui rêve d’amour fou, écoute en boucle des chansons tristes et déménage sans cesse, entraînant sa fille dans une vie tourmentée. Entre fascination et angoisse, l’enfant se débat auprès de cette figure parentale attachante, instable, qui s’abîme dans le chagrin, laissant ceux qui l’aiment impuissants. En choisissant de s’éloigner, la fille devenue mère ne cessera d’être rattrapée par les fantômes de son passé. Jusqu’à quand?
Histoire d’un amour filial empêché, Ceux qui s’aiment se laissent partir est un récit à fleur de peau sur le poids de l’héritage, mais aussi un livre de réconciliation où l’autrice adresse à sa mère les mots lumineux que celle-ci n’a jamais pu entendre de son vivant.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr

Les premières pages du livre
« Elle est étendue, elle semble apaisée.
Mais je veux vous prévenir : l’appartement est dans un état de dégradation avancé. Je ne sais pas quoi faire pour vous.

Je reçois ce message en fin d’après-midi, un vendredi de juillet. Dehors l’été bat son plein, il fait une chaleur à crever.
La chaleur, je me souviens surtout de ça.
Ce jour-là, je me trouve à Paris où je ne vis pas. J’ai passé la nuit avec un homme qui finit de m’aimer et que je ne parviens pas à quitter. Ce n’est pas la moindre de mes lâchetés.
Après son départ, j’ai paressé au lit. Peut-être ai-je lu quelques pages d’un roman, peut-être me suis-je rendormie. Je ne suis pas une fille du matin, je viens de la nuit et des rêves qui s’étirent, des élans planqués sous la lenteur.
Je m’oblige à sortir des draps vers midi pour aller voir une exposition. Ed van der Elsken, au Jeu de Paume. Je reste longuement devant une photographie de baiser qui me bouleverse et je sors du musée avec ce couple en tête. L’intensité de ce baiser. Ces bouches qui se dévorent. Je ne sais pas si j’ai déjà été aimée ainsi.

J’arpente les rues de la capitale en traquant l’ombre. Il fait lourd, le métro est bondé, la ville grouillante de monde. Je titube, reviens sur mes pas, saoule de ce qui m’entoure. Je me hâte de rentrer, le corps harassé par la sueur. Je prends une longue douche glacée, l’eau me pique la peau méthodiquement, comme les aiguilles d’un tatoueur. Je laisse mes cheveux trempés dégouliner sur mes épaules et déambule nue dans le salon, à ne rien faire.

Il me semble ne plus avoir envie de rien, depuis des mois, peut-être des années. Ne rien faire de ces désirs perdus, oubliés, comme emportés par le ressac. Me laisser bercer par cet inlassable mouvement, choisir, renoncer, recommencer. Peut-être qu’on n’en finit jamais d’essayer de vivre.

Devant moi, l’horizon est grand ouvert. L’été s’étale comme une page blanche, il commence à peine. Je ne dois retrouver mes enfants que dans une dizaine de jours. Juillet ressemble à une promesse.
Je pourrais ne pas attendre cet homme, prendre mes affaires et déguerpir, tout envoyer valser. Je pourrais tant si je me décidais.

Et puis ce message s’affiche sur mon téléphone et sur lui mon regard se fige. Je ne sais pas quoi faire pour vous.
Ces mots me sont envoyés par mon médecin, qui est aussi le tien.
Je ne comprends rien, sinon que tu es morte.

I
Tu es une jeune femme divorcée au début des années quatre-vingt. À vingt-cinq ans, tu as tout plaqué sur un coup de tête, ton mari, la maison à la campagne que vous veniez d’acheter, tes premiers rêves et tu es partie, emportant une gamine de presque quatre ans dans ta nouvelle vie. Tu t’es d’abord installée avec un autre homme, une aventure comme tu en as parfois, mais cela n’a pas duré, les histoires qui durent tu n’es pas faite pour ça. Tu as cherché un appartement où vivre avec ta fille. Après avoir porté les cheveux longs, tu les as coupés aux épaules, cela te va bien, tu y noues parfois des foulards qui te donnent de faux airs de Romy Schneider dans Les choses de la vie. On dit de toi que tu es une belle femme, ton corps est mince et élancé, tu optes toujours pour des vêtements à la mode, des jeans, des jupes évasées, une veste en cuir. Tu aimes les soirées entre amis, sortir, danser en boîte de nuit, repeindre des meubles et fumer toute la journée. Tu aimes aussi les chansons françaises qui passent sur la bande FM, la peinture impressionniste, les plantes, les films avec Bernard Giraudeau, Miou-Miou et Patrick Dewaere, te coucher très tard, les séries télévisées, Véronique Jannot dans Pause Café, le fard à paupières du même vert que tes yeux, un vert avec des éclats dorés, prendre des bains, acheter des crèmes pour le corps, te vernir les ongles, ton métier de secrétaire, lire des romans et des magazines féminins, conduire vite et sans ceinture, plaire, séduire et faire l’amour. Tu n’aimes pas être contrariée, rester trop longtemps au même endroit, faire tes comptes, les corvées administratives (ce n’est pas ton truc même si tu ne sais pas réellement ce que c’est, ton truc), tu n’aimes pas cuisiner, faire le marché, revoir tes ex, les imaginer avec une autre femme, comme si on pouvait se passer de toi, quelle idée, tu n’es pas une femme qu’on oublie, tu n’es pas une femme comme les autres. Tu n’aimes pas être désignée comme une mère, en avoir les obligations, te rendre aux rendez-vous avec les instituteurs, surveiller les devoirs, jouer, lire des histoires. Tu n’aimes pas devoir t’engager avec quelqu’un, être sérieuse, penser au lendemain.
Tu préfères croire que ta vie n’a pas encore commencé et tu attends, impatiente, qu’il se passe quelque chose.

Je n’ai pas de souvenir de ta vie avec mon père. Tout commence avec toi, dans tes pas et ton regard, comme si rien n’avait existé avant notre duo. Je suis celle qui t’accompagne, cette fillette qui tient ta main, je suis ton enfant sage, la prunelle de tes yeux, ton unique amour. Nous deux depuis toujours.

Tu conduis une petite Mazda de couleur beige, « dorée » tu précises, c’est plus élégant. Je suis installée devant, même si je n’ai pas encore l’âge, cela t’agace de devoir parler à quelqu’un assis à l’arrière. « Je ne fais pas taxi », me répètes-tu souvent.
Alors que nous roulons dans le centre-ville, tu me tends ta main droite. « Regarde. » Je penche la tête mais je ne vois rien, rien que ta main, qui n’est pas sur le volant, ta main qui danse, qui virevolte, un papillon, c’est à cela que je pense alors qu’on avance toujours à une certaine vitesse sur les boulevards intérieurs. « Mais enfin tu ne vois pas ? » Comme je secoue la tête, tu m’expliques que tu t’es brûlée en cuisinant. J’aperçois une vague trace blanche au creux de ta paume, rien qui justifie ton affolement. Je te rassure, « c’est pas grave maman », tu te tournes vers moi, et comme tu ne prêtes pas attention à la route, la voiture percute le véhicule de devant. Le choc est brutal, je ne suis pas attachée, mon corps heurte le pare-brise. J’ai mal, je me tiens la tête dans la main, je me suis mordu la langue, ça pisse le sang. Tu t’énerves, « mais qu’est-ce qu’il fichait là lui, ça va encore me coûter du fric, c’est vraiment pas le moment ! ». Je m’essuie la bouche avec la manche de mon blouson pendant que tu descends de voiture et enguirlandes le type. Vous rédigez un constat en vous appuyant sur le capot de la Mazda. Des voitures klaxonnent derrière, je rentre la tête dans mes épaules. Le monsieur me désigne du menton : « Elle n’est pas trop jeune votre fille pour être devant ? — Qui vous dit que c’est ma fille ? » Au ton de ta voix, on pourrait croire que tu ne m’aimes pas. Le document rédigé, tu remontes dans la voiture, remets le contact, repars. Ma langue s’est arrêtée de saigner, j’ai mal à la tête, cela va passer. Tu parles toute seule, refais l’histoire, réinventes l’accident. À la fin, on croirait que c’est cet homme qui nous est rentré dedans.
Arrivées devant chez nous, tu descends de voiture et m’assènes : « C’est de ta faute tout ça ! Mais qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire de toi ? » Je me tais et te suis dans la rue, tu marches devant, tu marches en faisant de grands pas, comme si tu préférais me tenir à distance.
Une fois dans l’appartement, tu allumes la chaîne stéréo et pousses le son à fond. La voix de Kim Carnes s’éraille pour parler des yeux de Bette Davis. Tu m’attrapes, me soulèves et me murmures à l’oreille : « Je t’aime, tu es ma fille, je te donnerai ma vie s’il le faut. »

Je rêve d’un animal de compagnie, tu m’offres des tortues d’eau. Elles sont plusieurs dans un aquarium. Souvent je les sors de leur bassin pour organiser des courses entre elles sur la moquette. Certaines n’y survivent pas. Sans état d’âme, tu m’ordonnes de les jeter dans le vide-ordures. Il m’arrive d’imaginer que l’une d’elles n’est pas morte, escalade le conduit et revient se glisser dans mon lit pour me mordre pendant la nuit.

Vivre avec toi, c’est vivre à cent à l’heure, c’est un tourbillon. Le matin c’est toujours la course. Le réveil ne sonne pas, tu as du mal à te lever, tu débarques dans ma chambre, « allez, vite, on va être en retard», alors je me lève les yeux pleins de sommeil. Je m’habille comme je veux, tu t’en fiches, je t’entends qui écoutes la radio dans la salle de bains, des informations que je ne comprends pas, ces voix qui parlent et toi qui te maquilles, te mets du khôl, de la poudre, du rouge à lèvres. Je te regarde parfois par l’entrebâillement de la porte, tu me dis « ne reste pas là, va manger quelque chose », alors je trottine jusqu’à la cuisine, je mange ce que je trouve, des biscuits, un yaourt, du pain. Parfois il n’y a rien. Cela ne me dérange pas, je n’ai pas trop d’appétit le matin. Tu me rejoins, regardes l’heure, râles que tu n’as pas le temps, bois quand même un café, un grand café dans un grand bol, tu fumes une cigarette. Tu fumes tout le temps. Tu ne manges pas, tu n’as pas faim, tu n’as jamais faim. Tu es une liane, un fil. Tu te regardes plusieurs fois dans le miroir de l’entrée, te recoiffes avec les doigts. Je me regarde aussi, nos deux reflets dans le même miroir, j’ai des nœuds dans les cheveux, tu me les attaches, ça ne se voit pas.
Pas le temps de traîner, tu me presses, j’enfile une veste, puis mon cartable par-dessus, il ne pèse pas bien lourd, il ne contient pas grand-chose, une ardoise, des craies et une éponge dans une boîte en plastique, une trousse avec des stylos parfumés à la fraise et mon cahier du jour. Je travaille bien à l’école et, quand je rentre le soir, je suis fière de te montrer les TB en rouge dans la marge. J’aime quand tu signes le cahier. J’aime ton écriture, grande, ronde, qui prend de la place. Elle a ton élégance, elle te ressemble.
Nous quittons l’appartement, nous descendons les étages, il n’y a pas d’ascenseur, toi devant et moi qui te suis, « allons dépêche-toi ! », nous sortons de l’immeuble, tu cherches du regard la voiture, cela peut prendre un moment, puis tu la repères, ouvres les portières, me fais monter devant. Le trajet ne prend que cinq minutes, mais souvent la cloche sonne quand tu me laisses au coin de la rue. J’appréhende d’être en retard, d’arriver après les autres, avec un peu de chance ils sont encore en train de se mettre en rang dans la cour. Tu déposes un baiser furtif sur ma joue. Je cours vers l’école et me retourne pour te faire un signe de la main. Le plus souvent, tu ne me vois pas.

Un canapé convertible rose pâle à motifs fleuris. Du papier peint mauve. Une table basse surchargée de magazines et de romans dont les pages sont cornées. Un paquet de Dunhill posé sur la table. Des reproductions de photographies de Sarah Moon sur le mur. L’intégrale des disques de France Gall, Véronique Sanson et Michel Berger. Une chaîne stéréo Pioneer. Un poste de télévision. Un téléphone à cadran. Un carton à dessins rempli de croquis au fusain, des corps nus, des visages de femmes, des paysages de campagne. De gros rideaux de velours pourpre. Une cigarette pas éteinte qui meurt dans un cendrier. Dans la salle de bains, un imposant miroir dont le cadre est entouré d’ampoules, comme celui d’une star de cinéma. Posé sur le lavabo, Femme de Rochas. Beaucoup de jeans, des chemisiers en soie, un perfecto, un long manteau noir, des bottes cavalières, des escarpins. Un renard qui te vient de ta grand-mère. Une chouette naturalisée dont je caresse les plumes rousses et brunes. Une tortue empaillée plus grosse que mes deux mains. Une cage avec un canari vivant, mais pas pour longtemps. Une balance Terraillon dans la cuisine. Un pot à glaçons en forme de pomme. Des plats surgelés entassés dans le congélateur. Des assiettes à petits motifs naïfs. Des draps bleu ciel sur mon lit en fer forgé qui a d’abord été le tien. Des sacs à main accrochés à une patère dans l’entrée. La porte que tu as peinte, dans des tons pastel, puisque tu peins tout. Les meubles sans cesse en mouvement. Le décor de notre existence.

Je dors avec toi, parce que tu me le proposes, parce que nous vivons toutes les deux, parce qu’il n’y a personne d’autre. Je dors avec toi, tes épaules pour horizon, mon cœur branché sur ta respiration. Le soir, je me glisse dans ton lit immense en attendant que tu me rejoignes. Je m’endors souvent avant ta venue, bercée par le ronron lointain de la télévision, une conversation téléphonique, un disque que tu écoutes.
Ma présence dans ton lit ne te dérange pas, au contraire c’est toi qui le veux et quel enfant refuserait cela, dormir contre sa mère, son souffle, sa peau, sa chaleur ? Contre ton corps, je suis bien. C’est la nuit que nous nous tenons le plus près l’une de l’autre. C’est la nuit que je t’aime le plus fort.
Il arrive aussi que tu reçoives un homme et que tu me renvoies dans ma chambre, de l’autre côté du salon. Ce sont des nuits comme des punitions, des nuits comme des gouffres, des nuits sans sommeil. Je suis en colère, je boude, je refuse que tu lui donnes ma place, que tu me mettes de côté, que tu m’oublies. J’ai peur que tu me délaisses pour de bon, au profit d’un autre. Je ne veux pas qu’un tiers te renifle, te regarde, te touche. Comme tous les enfants, j’exige que tu sois uniquement ma mère. Et puis l’homme ne revient pas. Alors je reprends ma place. Quelques soirs par semaine, pas tous les soirs, pas toutes les nuits. Juste assez pour que je m’en souvienne et que s’impriment dans ma mémoire ces nuits parenthèses, ces nuits tranquilles, ces nuits sans peur.

Je fais basculer une tortue sur le dos comme un culbuto. Je regarde ses pattes se débattre dans le vide, son cou se tendre d’un côté puis de l’autre, la laideur de son bec s’entrouvrant vainement. Je me demande au bout de combien de temps elle mourrait si je la laissais ainsi. Magnanime, je la saisis, mon pouce et mon index posés de chaque côté de sa carapace. Je la remets dans l’aquarium. Je lui sauve la vie.

Un matin pressé comme les autres, tu me déposes à l’école en coup de vent et je cours jusqu’à la grille. En passant les portes, je me rends compte que je suis toujours en pyjama.

Je suis une enfant silencieuse. Dans la cour, on m’appelle la muette. Je ne sais pas quoi répondre lorsqu’on me demande si ça va.

Parce que je ne vois que toi quand je ferme les yeux. Parce que je me délecte de ta voix et de ton rire lumineux. Parce que j’attends les samedis matin où j’écoute Émilie Jolie dans le salon pendant que tu fumes sur le balcon. Parce que je ne sais pas où tes yeux se perdent lorsqu’ils regardent le ciel. Parce que je garde l’odeur de ta peau inscrite dans la mémoire de mon cœur. Parce que j’ai peur qu’il t’arrive quelque chose. Parce que j’ai raison d’avoir peur.

L’appartement est plongé dans la pénombre. J’ai ouvert avec mes clés. Depuis quelques jours, je rentre seule après l’école. Les volets du salon sont fermés. Il fait nuit noire au milieu de l’après-midi. Je tâtonne pour trouver l’interrupteur, un clic, rien ne se passe. Ça doit être une coupure d’électricité, c’est fréquent dans cet immeuble, c’est ça aussi les HLM, ça disjoncte à intervalles réguliers. Je pose mon cartable dans l’entrée, je fais le tour des pièces, personne, alors je me réfugie dans ma chambre et je m’assois sur mon lit pour attendre. Cela dure un certain temps avant que j’entende ton rire résonner comme si tu mimais une déflagration depuis l’autre côté de la cloison. SURPRISE ! Les lumières s’allument tout à coup, tu as les bras levés au milieu de la pièce, comme si tu mimais une incantation au soleil. Des ballons gonflables et colorés sont disséminés un peu partout sur le sol. BON ANNIVERSAIRE MA CHÉRIE ! Tu as la mine réjouie de ceux qui ont bien manigancé leur coup. « Je me suis dit qu’on pouvait faire une petite fiesta toutes les deux. » Tu as tout prévu, « allez on allume les bougies », et tandis que tu t’affaires avec le briquet, je grimpe sur une chaise, contemple le gâteau, il est énorme et rien que pour nous. Tu m’encourages et je souffle, de toutes mes forces, je souffle pour tout éteindre en une seule fois sinon ça porte malheur, c’est toi qui me l’as dit. Tu m’applaudis, me prends dans tes bras, me serres, m’embrasses à m’en faire mal. La fumée des bougies s’évapore, tu les retires une à une, et avec le couteau découpes une grosse part de fraisier que tu mets dans une assiette et me tends. Tu as acheté du jus de fruits et des bonbons, j’ai la bouche pleine de sucre et les doigts qui collent. »

Extraits
« Toi et moi ne vivons qu’un brouillon d’existence dans des appartements où nous ne nous installons jamais. Chez nous tout va trop vite, la voiture, la musique, les jours et les nuits. Je me revois espérer que nous aurons nous aussi une maison, de l’espace, du temps. Un jour, nous aurons une vie normale. » p. 35-36

« Tu me dis : « Tu as de la chance, tu as une mère jeune, plus tard je serai un peu comme une copine pour toi. » p. 36

« Je voudrais te protéger, te prendre dans mes bras, te serrer fort quand tu pleures, te porter ton sac, tes courses, te faire couler un bain, te servir un café, te faire des dessins, des tas de dessins où nous serions ensemble devant une maison et des arbres, «on se tient la main regarde», t’écrire des histoires, te chanter des chansons, te rendre heureuse. Je sens bien que par moments tu glisses, que le sol se dérobe sous tes pieds, que tu perds l’équilibre. Les enfants sentent ces choses-là, ce qui se fendille, lentement, dans la routine de l’existence, dans le cœur de leurs parents. Quelque chose se déchire, peu à peu, je le vois et rien ne peut recoudre ça. » p. 48

« Tu es une femme de trente-huit ans, seule, transparente. Le jour, tu te rends à ton travail, tu n’as plus autant de collègues, tu n’intéresses plus les étudiants. Le soir, tu rentres à l’appartement, fais à manger à tes filles, regardes les séries de la 6 pendant le repas, t’endors sur le canapé devant le film de TF1. Tu as abandonné le dessin, je ne te vois plus jamais avec un livre, nous ne parlons plus de rien. Depuis quelque temps, tu t’es mise à répéter souvent les mêmes choses, toute seule, comme si tu tournais en boucle sur toi-même. J’ai peur que tu deviennes folle. J’ai arrêté de compter les verres, les cigarettes, les absences. Ton visage est recouvert d’un masque, celui d’une femme qui fait semblant d’aller bien. Nous menons une existence ritualisée. Le samedi nous allons faire les courses, le dimanche nous passons voir tes parents. Je n’invite personne, j’ai honte de cet immeuble, des gamins qui squattent en bas, et surtout j’ai honte de toi, pour la première fois, je veux que personne ne te rencontre, que personne ne te voie. J’ai honte de ressentir cela.
Je suis devenue aussi dure que cette carapace de tortue posée sur une étagère dans ma chambre d’adolescente. » p. 62

« Les souvenirs s’attachent à nous bien plus qu’on ne tient à eux. Ils sont dans l’air qu’on respire, dans ce fruit dans lequel on mord, dans la poussière qu’on piétine sans s’en apercevoir. Les souvenirs nous collent à la peau et, comme une encre sympathique, ils reviennent quand nous croyons les avoir effacés. Ils se superposent et nous recouvrent. Les souvenirs sont des vêtements posés sur nous dont les bords usés s’effilochent au fur et à mesure qu’on tire dessus. Difficile de savoir où et quand il faut couper le fil. » p. 78

« Il arrive donc que cet amour-là passe, l’amour fou que j’avais pour elle lorsque j’étais enfant. Cet amour passe et on s’habitue à l’absence, elle peut même être douce. Un jour tout ça s’en va, l’inquiétude, la peur, la honte, les regrets, l’odeur d’une peau et même le son d’une voix, un jour on ne sait plus où tout a disparu. Le manque d’amour comme le reste, l’attente devant l’école le soir, la crainte quand au matin elle n’était pas là, la colère de la voir dans de pareils états, un jour tout devient moins vivace et plus supportable, on efface, on oublie, c’est comme ça. La vie a ceci de surprenant qu’elle nous apprend à composer avec ce qui nous manque. J’ai une mère, mais je fais souvent comme si je n’en avais pas. » p. 92-93

« J’ai fabriqué des souvenirs pour qu’ils donnent raison à mes actes. » p. 123

« Tu es née un 7 juillet. Tu es l’avant-dernière de six enfants. Ta naissance a été enregistrée à Lille où habitaient tes parents. À l’âge de sept ans, tu t’es cassé l’épaule en tombant d’un arbre dans lequel tu avais grimpé avec un de tes frères. Tu étais jalouse de l’attention que ta mère portait, selon toi, à ta plus jeune sœur. Tu as longtemps eu les cheveux courts comme un garçon, avant de les porter longs vers la fin de l’adolescence. Tu as fait ta première communion. Tu n’as pas eu le baccalauréat. Tu as rencontré mon père dans un centre de loisirs estival. Tu as été embauchée comme secrétaire dans un cabinet médical. Tu as donné naissance à deux enfants. » p. 125

« Je sais que tu m’as aimée. Je le sais dans les plis de ma peau, dans les interstices de ma mémoire, dans les méandres de mes palpitations cardiaques. De ton amour, je n’ai jamais douté. Mais j’ai douté du mien, avec les années. » p. 133

« De tous ces souvenirs, de leur absence aussi, je fais un matériau, mais j’ignore si c’est avec cela que je peux dire ce qui a été. Je ne sais plus ce qui nous est arrivé, sans doute ne l’ai-je même jamais su. J’invente le réel pour te garder encore un peu. » p. 142

À propos de l’auteur
BALAVOINE_Lisa_DRLisa Balavoine © Photo DR – inkitchenwith.com

Lisa Balavoine est née en 1974 à Amiens. Petite fille et adolescente, elle lisait tout le temps sans jamais imaginer qu’un jour elle écrirait à son tour. Comme les livres et l’écriture l’attiraient beaucoup, elle a fait des études de Lettres qui lui ont permis de devenir professeure de français. Elle est aujourd’hui professeure documentaliste dans un lycée professionnel. Après avoir pris le temps de fabriquer trois enfants formidables, Lisa Balavoine s’est mise à écrire de façon quotidienne des notes, des petits billets, de courtes histoires et en 2018, tout cela a donné un premier roman, Éparse (JC Lattès. Elle a par ailleurs publié des nouvelles dans la revue littéraire Décapage et des chroniques musicales pour le site Section26 ou le projet Écoutons nos pochettes, car en plus d’adorer la littérature, Lisa Balavoine est une passionnée de musique pop-indé. En 2020, elle publie Un garçon c’est presque rien, roman pour adolescents, avant de revenir à la littérature pour adultes avec Ceux qui s’aiment se laissent partir (2022). (Source: ricochet-jeunes.org)

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Les accords silencieux

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  RL_Hiver_2022

Finaliste du Prix Orange du Livre 2022

En deux mots
À New York en 1937 Tillie Schultz accède à son rêve, elle est engagée chez Steinway où travaillent déjà beaucoup de membres de sa famille venue d’Allemagne. À la même période, à Shanghai, Shēn fait montre de réelles qualités de pianiste. Mais la guerre va bousculer leurs plans. En 2014, à Hong Kong, ces deux morceaux d’histoire vont se retrouver et faire gagner la musique.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Tout pour la musique

Le nouveau roman de Marie-Diane Meissirel est une ode à la musique, langage universel. De Shanghai à New York, en passant par Hong Kong, il raconte le destin de deux familles et celui de la manufacture de pianos Steinway. Éblouissant !

À travers le temps et à travers l’espace, la musique transmet un message universel, vertu que ce roman fort bien documenté déploie de la fin des années 1930 à aujourd’hui.
Il commence à New York en 1937, au moment où Tillie Schultz est engagée au Steinway Hall, suivant ainsi plusieurs générations de sa famille venue d’Allemagne. Aux côtés du grand-père et du père, accordeur, notamment pour Rachmaninov, elle baigne littéralement dans la musique. Aux côtés de son frère jumeau Joseph, elle rêve d’un avenir de création et de concerts virtuoses.
Durant ce même été 1937 Shanghai est la proie de violents combats. Après l’assaut des troupes japonaises, la riposte chinoise et les manœuvres américaines et britanniques pour protéger les concessions internationales, la ville est une poudrière. Qiáng organise alors le départ de son épouse sur l’un des derniers paquebots, mais Mēi refusera de partir sans Ān et Shēn qui partagent leur vie. D’autorité Qiáng en décide autrement et part vers le port. Leur Buick est alors prise pour cible et, après leur chauffeur, le couple meurt après l’explosion d’une bombe. Shēn devra dès lors se débrouiller tout seul s’il veut poursuivre sa formation de pianiste.
On bascule alors en septembre 2014, au moment où Xià a rendez-vous avec son destin. Arrivée à Hong Kong pour y étudier, elle découvre cette annonce dans son foyer universitaire: Personne privée recherche jeune pianiste pour jouer au piano à son domicile à Happy Valley. Le piano est un Steinway à queue de 1914. Musiciens confirmés et de confiance, adressez votre lettre de motivation et CV à contact@FuMusicFoundation.com.
Même si elle a déjà renoncé à une carrière de concertiste après un examen manqué, elle tente sa chance. Convoquée par Tillie Fù pour une audition, elle est choisie par la vieille dame pour jouer sur son Steinway. Les manifestations étudiantes pour davantage de démocratie l’empêchent toutefois d’honorer ses rendez-vous. À moins que ce ne soit le poids du passé.
Marie-Diane Meissirel a fort habilement construit son roman. D’abord autour de la musique et des pianos Steinway, mais aussi autour de pages d’histoire qui vont bouleverser le destin de deux familles que le destin finira par réunir. De la seconde Guerre mondiale jusqu’à la révolution culturelle et ses aberrations comme l’interdiction de la «musique bourgeoise», en passant par les jugements hâtifs et sans appel de la police politique soviétique, de sombres pages viendront contrarier carrière et amour.
Le journal de Tillie va s’insérer au fil des chapitres et dévoiler comment elle a fini à Hong Kong et devenir Madame Fù. Mais laissons à Shēn le soin de conclure la chronique de ce roman lumineux que l’on pourra lire tout en écoutant la playlist concoctée par la romancière: «Dans la nuit de son existence, il prit conscience qu’il y avait toujours eu une lumière, celle d’un amour infini qui lui avait appris à être par la musique et qui s’était révélé sous des traits aimés. Cet amour absolu qui anime, inspire, sublime, console, pardonne et porte l’espoir, était celui qu’il avait voulu mettre au centre de sa musique et de sa vie avec toutes les limites de son humanité mais avec une sincérité inaltérable. Cette révélation fulgurante embrasa son cœur.»

Playlist du roman

Les accords silencieux
Marie-Diane Meissirel
Éditions Les Escales
Roman
256 p., 20 €
EAN 9782365696937
Paru le 6/01/2022

Où?
Le roman est situé principalement aux Etats-Unis, à New York, en Chine, à Shanghai, et à Hong Kong.

Quand?
L’action se déroule de 1937 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Autour d’un Steinway qui a traversé le XXe siècle, les destins de deux femmes que tout sépare se rencontrent, liés par un ancien secret et l’amour de la musique.
New York, juin 1937. Tillie Schultz perpétue la tradition familiale et entre chez Steinway & Sons pour travailler auprès des « immortels », ces pianistes de légende comme Rachmaninov et Horowitz. Grande mélomane, son talent n’égale pas celui des maîtres qu’elle côtoie. Pour vivre sa passion, elle ne peut que se mettre au service de ceux qui possèdent le génie qu’elle n’a pas.
Hong Kong, septembre 2014. Xià, une étudiante chinoise, retrouve le plaisir de jouer grâce à Tillie Fù et à son Steinway. Elle s’autorise, pour la première fois depuis un examen raté, à poser ses doigts sur un clavier et interprète pour Tillie les airs que la vieille dame ne peut plus jouer. Si soixante-dix ans séparent les deux femmes, elles sont unies par une histoire commune insoupçonnée et par leur amour pour la musique qui projette sur leurs vies une lumineuse beauté.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Revue ESPRIT (Samuel Bidaud)
France Bleu (Le coup de cœur des libraires – Marie-Ange Pinelli)
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
Blog Mémo Émoi
Blog Joellebooks
Blog Christlbouquine
Blog Des livres des livres

Les premières pages du livre
« Chapitre 1
Hong Kong, 25 septembre 2014
Seule dans le noir, Tillie guette les derniers rayons du soleil. Ils sont les rares visiteurs de sa maison de Happy Valley, les compagnons de ses interminables journées. Elle aimerait aussi accueillir le vent, sa caresse, ses murmures mais ici, il est sauvage et ne vient qu’en rafales, alors les fenêtres restent closes pour éviter que les portes ne claquent et se referment sur sa solitude. Chaque faisceau lumineux soulève une poussière d’étoiles et pave une voie vers cet autre monde où l’attendent ceux qu’elle porte dans son cœur. Pourquoi ne pas partir maintenant ? Fermer les yeux et se laisser glisser vers cet au-delà peuplé de visages familiers… Mais la vie s’accroche et la retient malgré elle. Ce mystère la dépasse : que lui reste-t-il à faire sinon s’y abandonner, elle qui n’a plus personne à qui donner ?
Tillie rêve, des après-midi entiers, allongée sur la méridienne du salon. Elle quitte son corps, usé par les années. Un rire d’enfant dans la rue : elle s’évade vers les ateliers de Steinway dans le Queens, y joue à cache-cache avec son jumeau, parmi les ceintures de bois, jusqu’à ce que leur grand-père les gronde et les oblige à attendre sous les pianos qu’il règle avant leur sortie de l’usine. Elle respire alors, à pleins poumons, le parfum du bonheur : celui qui mêle l’aigreur de la colle et du vernis à la douceur de la sciure et du feutre. Une bouchée de strudel : elle retrouve la cuisine de sa grand-mère, au cœur des maisons ouvrières de Steinway Village, et lèche le fond de la casserole où les pommes, le beurre et le sucre se sont imprégnés du goût de la cannelle. La sirène d’une ambulance : elle court hors d’haleine dans les rues de Manhattan pour rattraper son retard ; le concert va commencer, toute sa famille a déjà pris place à Carnegie Hall, les applaudissements retentissent pour accueillir Sergueï Rachmaninov ; derrière le rideau de velours rouge, elle aperçoit le sourire de son père, l’oreille tournée vers le piano qu’il a accordé dans l’ombre. Le sifflement discordant d’un coucou koël : elle marche sur un sentier qui s’enfonce dans la jungle pour ressurgir sur un col perdu dans les nuages, avant de replonger à pic vers la mer. Elle admire les coulées de lave végétale qui déferlent vers des eaux de jade ainsi que la découpe ciselée de la côte hongkongaise où se nichent des croissants de sable ocre. Sous le dais fleuri d’une allée de flamboyants, elle court vers la plage et plonge dans les reflets du soleil couchant. Le ciel s’embrase, enveloppe d’un halo orangé les îlots rocheux et transforme les jonques, aux voiles déployées, en ombres flottantes. Là-bas, au loin, son mari lui fait signe : la nuit tombe, Tillie tente de le rejoindre mais le vent s’est levé, elle peine à avancer, des vagues furieuses s’enflent à la surface de l’eau, à bout de forces, elle se laisse emporter par le courant qui l’attire vers les abysses. Elle ne respire presque plus, son corps inanimé gît au fond de la mer de Chine. Tout est silencieux. Six notes timides, un accord qui enfle, une mélodie, celle de l’Adagio de Pa, on la joue sur son piano. Son cœur se remet à battre, une main la tire vers la surface. Une quinte de toux lui déchire la poitrine et la réveille en sursaut. Le piano se tait.
Le couvercle de l’instrument est refermé avec précipitation. Dans le silence s’élèvent, de part et d’autre du grand paravent, deux respirations rapides. L’instant se prolonge dans l’écho des souffles. Tillie trouve la force de se lever. Avec l’aide de sa canne, elle vient poser son œil contre la séparation. Derrière les interstices du feuillage de bois, elle aperçoit une jeune femme assise devant son Steinway. Un rayon de soleil se pose sur ce visage de lune et révèle un ovale parfait, un teint de porcelaine, des cheveux noirs et soyeux, des sourcils à peine tracés, de grands yeux en amande, un nez plat, relevé par des lèvres charnues et un grain de beauté, unique, posé comme une larme sous l’œil gauche. Cette jeunesse l’éblouit et l’attire.
De l’autre côté de la pièce, le miroir lui renvoie l’image de son visage oblong, encadré par ses cheveux de neige ; sous ses yeux d’opale, le temps a creusé de profonds sillons tandis que le soleil a moucheté sa peau laiteuse dont la finesse laisse apparaître des veines bleutées. Elle sort de sa cachette et se dirige d’un pas hésitant vers l’instrument. Son piano, Tillie l’évite depuis des mois : le tremblement incessant de ses mains l’a séparée de son dernier confident. Observer son silence est devenu trop douloureux. Elle pensait l’avoir, lui aussi, perdu pour toujours.
Aujourd’hui, elle le retrouve avec l’émerveillement de leur première rencontre, enrichi de ce qui les lie depuis. Elle se souvient de la joie teintée de tristesse qui lui avait alors serré le cœur et c’est avec ce même pincement qu’elle avance vers lui, que son regard l’embrasse dans toute sa longueur, que son nez hume son parfum de bois, de vernis et de feutre, que ses doigts frôlent ses cordes nues, glissent sur son manteau fauve et satiné et s’arrêtent sur les deux papillons. Au contact des ailes délicates, gravées dans la ceinture de bois, son corps tout entier se met à trembler. Elle perd l’équilibre et s’accroche au Steinway pour ne pas basculer en arrière. La jeune femme, jusque-là restée immobile, se précipite derrière elle et la maintient, son corps pressé contre le sien. Le long de son cou, Tillie reçoit le souffle de l’inconnue ; au creux de son dos, elle accueille les battements de son cœur. Ce rapprochement soudain l’apaise. Elle ne tremble plus. Avec confiance, elle se retourne. Gênée, l’autre fait un pas de côté et baisse le regard. Tillie s’étonne de se trouver face à un être si frêle : elle a ressenti une telle force derrière elle, un soutien venant de bien plus loin. Elle s’adresse à la visiteuse :
— Avez-vous joué l’Adagio de Pa ou était-ce encore l’un de mes rêves ?
Dans un anglais timide, au fort accent, la Chinoise répond à la vieille dame :
— C’était l’Adagio du Concerto italien en ré mineur de Bach, BWV 974. Je suis désolée de vous avoir réveillée. C’est votre aide qui m’a autorisée à me mettre au piano. Je suis…
— C’est troublant, l’interrompt Tillie, vous l’avez interprété exactement comme mon père : ce tempo plus lent, ces ornements si mélancoliques… Ce morceau, c’est le seul qu’il jouait ; chaque jour passé à ses côtés, je l’ai entendu. Pouvez-vous le rejouer pour moi ?
— Bien sûr, bredouille l’inconnue, encore gênée.
Tillie lui fait signe d’avancer un grand fauteuil en orme près du tabouret. Elle veut voir les mains sur les touches, capter les vibrations du corps, sentir la chaleur du souffle, s’approcher au plus près de la source intime qui jaillira et fera vivre ce chant aimé. Posées sur ses genoux, ses mains presque centenaires ne cessent de trembler. La jeune femme ajuste son assise, baisse la tête, ferme les yeux, inspire profondément, retient sa respiration avant d’expirer en trois temps, déjà son souffle épouse le rythme de l’Adagio. Alors, son majeur gauche vient à la rencontre du clavier et égrène six notes timides, son index le retrouve pour lui donner la force d’un accord, puis son petit doigt vient en renfort et offre à sa main droite l’élan nécessaire pour porter la mélodie. Le corps de Tillie s’est enfin immobilisé, son âme vibre à nouveau. Le morceau fini, les deux femmes écoutent les résonances du silence. Lorsque enfin elles se regardent, elles se rencontrent dans la sérénité d’un même sourire.
— Vous reviendrez, j’espère, dit Tillie. Xià, n’est-ce pas ? Je me souviens maintenant : Xià comme l’été, 夏. De toutes les réponses à l’annonce que nous avons passée, je n’ai retenu que la vôtre. C’est votre parcours qui m’a intriguée, il y avait une brisure… si rare…
La vieille dame marque une longue pause avant de reprendre sur un ton moins évasif :
— Je suis désolée, je ne me suis même pas présentée, je suis Mathilda mais tout le monde m’appelle Tillie. C’est moi qui ai fait mettre l’annonce pour trouver un pianiste pour mon Steinway. Je ne peux plus jouer, vous comprenez…
Elle montre ses mains tremblantes, soupire longuement avant d’ajouter :
— Venez quand vous voulez, ma porte vous sera toujours ouverte.
— Madame, vous êtes sûre ? répond Xià, incrédule. Vous ne voulez pas m’entendre jouer un autre morceau ? Vous savez, cela fait longtemps que j’ai arrêté, peut-être que je n’ai plus le niveau…
— Peu importe le niveau, vous avez l’envie ! C’est de cela dont j’ai besoin. Excusez-moi, je suis très fatiguée, je dois m’allonger. Revenez vite, c’est tout ce que je vous demande.

Chapitre 2
Extraits du journal de Tillie
New York, juin 1937
La nuit dernière, j’ai été réveillée par les cris de Joseph. Je me suis précipitée dans sa chambre ; il se battait contre les rideaux comme s’il voulait en extraire un fantôme. Je me suis approchée de lui le plus lentement possible pour ne pas le réveiller, ne surtout pas l’effrayer… Délicatement, j’ai posé mes mains sur ses épaules puis lui ai murmuré que c’était moi, qu’il fallait se recoucher, que le matin était encore loin.
Sous mes mains, à travers son pyjama imbibé de sueur, je sentais son corps trembler. Je l’ai guidé jusqu’à son lit, me suis assise par terre et, mon visage à la hauteur du sien, lui ai fredonné l’air de la Wiegenlied de Brahms en caressant ses boucles humides. J’ai vu la terreur nocturne battre en retraite et le calme poser son baiser sur ses traits apaisés. J’ai gagné : une fois encore, j’ai été la gardienne victorieuse des nuits de mon jumeau.
J’allais quitter sa chambre quand je l’ai entendu chuchoter. Il s’inquiétait que je lui en veuille encore. Encore de quoi ? lui ai-je répondu, de m’avoir réveillée en pleine nuit ? Tout en sachant pertinemment qu’il pensait à mes déboires avec nos parents et qu’il se reprochait son silence, là où j’avais espéré son soutien. Il a tenu à s’expliquer : c’était un crève-cœur pour lui de me voir renoncer à mes études musicales pour aller travailler chez Steinway, il avait tant espéré poursuivre sur cette voie avec moi. Je me suis fâchée : il savait très bien que nous n’allions pas continuer ensemble, que depuis longtemps il était engagé sur la voie de l’excellence alors que je peinais à convaincre notre mère de mes talents, que ses études à la Juilliard n’étaient en rien comparables avec les cours dispensés à l’école de musique de Mme Steiner. J’ai ajouté que tout cela avait peu d’importance, que ma décision de devenir vendeuse au Steinway Hall, je l’avais prise il y a bien longtemps. Ce à quoi il s’est empressé de me répondre qu’il savait exactement de quand datait ma décision, qu’il se souvenait de la nuit où notre père était rentré à la maison après avoir assisté à la rencontre de Rachmaninov et Horowitz dans le Basement de Steinway Hall, subjugué par l’interprétation fulgurante du Concerto no 3 que le jeune pianiste avait offerte au compositeur. Il en tremblait encore, ses yeux brillaient d’émotion. Je l’avais serré dans mes bras et m’étais exclamée : « Pa, il y a donc un nouvel immortel ? » Il avait souri, passé sa main dans mes longs cheveux et répondu : « Cela ne fait aucun doute. » Joseph n’avait pas oublié mes mots d’alors : « Il faudra faire en sorte que ce monsieur Horowitz ait toujours un Steinway, je t’aiderai, Pa, moi aussi je travaillerai au service des immortels. » Dix ans après, tu tiens ta promesse ! a conclu Joseph avec admiration.
À l’évocation de ce souvenir, j’ai senti ma gorge se serrer et les larmes prêtes à couler. Qui d’autre que mon jumeau pouvait se souvenir d’un tel instant et en comprendre la portée ? Oh ! mon frère adoré, tu me connais si bien ! Moi aussi, je sais exactement de quand date ta vocation de violoncelliste. Ce jour-là, je ne l’oublierai jamais…
Pour la énième fois, Frieda nous avait chassés de son studio car nous faisions trop de bruit pour ses élèves qui ne s’entendaient plus chanter. Trop heureuse d’échapper à la supervision de notre grand-mère pour enfin jouer librement les Walkyries, je t’avais embarqué sous mon aile tel un héros déchu dans une course effrénée jusqu’à ce que je te perde dans les couloirs de Carnegie Hall. Je t’ai cherché partout et j’ai fini par te retrouver, l’oreille collée contre une porte, dans un état proche de l’extase. Furieuse, je me suis emportée contre toi. La porte s’est ouverte : un petit homme chauve, violoncelle au bras et pipe en bouche, nous a regardés sévèrement. Tu n’as pas laissé au musicien le temps de parler, toi en temps normal si timide, tu lui as d’emblée demandé quel morceau il était en train de jouer. J’avais rarement senti autant d’émotion dans ta voix. L’homme a répondu que c’était la Suite no 1 de Bach et nous a invités à entrer pour l’écouter. La musique m’a touchée mais j’étais encore plus surprise par ton attitude, tu semblais hypnotisé par les vibrations du violoncelle. Au moment de nous donner congé, le violoncelliste a posé sa main sur ton épaule et t’a dit avec insistance : « Hijo, j’espère qu’on se reverra. » Tu t’es ensuite précipité au foyer pour attraper le programme du soir, on y a appris que Pablo Casals interpréterait, sous la direction de Wilhelm Furtwängler, le Concerto pour violoncelle et orchestre de Schumann. Je sais que, ce jour-là, ton destin a épousé sa trajectoire. Tout comme toi, je suis la détentrice de tes souvenirs les plus précieux.
De retour dans le couloir, j’ai sursauté. Ma était là, dans le noir, son visage aussi pâle que sa longue chemise de nuit. Depuis combien de temps nous espionnait-elle ? Elle était une fois de plus arrivée trop tard et c’est moi qui avais sauvé Joseph de sa terreur nocturne, ça a toujours été moi ! Notre mère ne connaît pas nos secrets. Elle reste au seuil de notre intimité, trop attachée à l’idée qu’elle s’est faite de qui nous devrions être pour comprendre qui nous sommes vraiment. Je lui en veux pour cela et tant d’autres choses. Je me suis fait la promesse qu’elle ne se mettrait jamais entre Joseph et moi, nous sommes unis pour toujours, rien ne pourra jamais séparer nos âmes sœurs.
*
New York, septembre 1937
Aujourd’hui, c’était mon premier jour en tant que vendeuse chez Steinway & Sons. J’étais émue en arrivant devant la grande porte du 109 et pourtant, combien de fois en ai-je franchi le seuil depuis mon enfance ? Mais cette fois-ci, c’était différent, je n’étais pas là pour rendre visite à un membre de ma famille, j’y étais pour démarrer ma vie professionnelle, pour faire mon premier pas vers l’indépendance. J’en suis convaincue : ce n’est pas seulement mon rêve d’enfant qui me guide, ma plus grande motivation, c’est ma volonté de m’éloigner de la carrière de professeur de piano que Ma aimerait m’imposer. Je ne veux plus vivre en fonction de ses désirs, elle ne choisira plus ce que je dois faire, ce que je dois écouter, ce que je dois jouer, etc. Je ne renoncerai pas au piano, je suis bien trop attachée à la musique mais je veux jouer comme je l’entends, explorer tous les horizons musicaux. J’ai envie de chanter, de danser, de voyager, de vivre autrement, je ne sais pas encore comment mais je trouverai…
J’ai attendu Grandpa comme il me l’avait demandé. J’aurais préféré faire une entrée discrète mais il tenait absolument à me présenter lui-même aux autres vendeurs. Je crois qu’il était très ému lui aussi, il a insisté pour me décrire tous les éléments de la façade du Hall comme si je la découvrais, je n’ai pas échappé à l’énumération des compositeurs dont les profils sculptés ornent la façade. J’ai aussi eu droit à un rappel de ses débuts chez Steinway & Sons comme simple vendeur à son arrivée d’Allemagne et de son ascension à sa position actuelle de directeur des ventes. Je l’ai écouté patiemment. Je sais tout ce que je lui dois. S’il n’était pas intervenu auprès de Ma, je serais certainement en train de me morfondre dans une école de musique pour jeunes filles.
Je ne vais pas mentir ici. La journée a été assommante. On m’a installé un bureau au premier étage, dans la mezzanine du dôme, loin de l’entrée, loin de l’activité. De mon perchoir, je peux observer les vendeurs qui m’évitent poliment. J’ai eu tout le loisir de détailler les fresques de la voûte et de compter les cristaux du lustre central. Quel ennui ! Je serais volontiers allée rendre visite à Pa au Basement mais je craignais que cela ne soit mal vu de mes collègues. Je n’ai poussé mes explorations qu’aux salons d’exposition pour me familiariser avec les modèles en vente. J’ai même eu le temps d’apprendre par cœur la brochure de présentation du Pianino. À l’heure exacte de la fermeture, tous les vendeurs sont partis. J’en ai profité pour m’installer à l’un des bureaux du rez-de-chaussée pour attendre Grandpa et Pa avec qui nous avions convenu de dîner. Je commençais presque à regretter mon choix de travailler ici…
Je ne l’ai pas entendue entrer, la première chose que j’ai vue ce sont ses chaussures vernies noires qui dépassaient à peine sous sa robe en soie bleu nuit, j’ai ensuite découvert le reste de sa silhouette, enroulée dans un manteau sombre au col fourré. Et seulement après, son visage ; je ne l’oublierai jamais. J’ai à peine relevé la tête que son regard aimantait déjà le mien : si franc, si pétillant, je ne voyais rien d’autre. Et puis elle m’a souri et d’une voix chaude s’est excusée de sa visite tardive tout en me demandant si elle pouvait essayer un piano, elle y tenait absolument.
J’ai bredouillé qu’il était malheureusement trop tard et lui ai suggéré de revenir un autre jour mais elle a insisté, c’était très important pour elle. Je ne pouvais pas le lui refuser, il y avait un tel aplomb dans sa requête et je peux l’écrire, j’étais subjuguée par sa beauté. Je l’ai conduite au premier étage dans le salon Directoire, où j’avais repéré un magnifique modèle L en bois de cerisier, et l’ai invitée à y prendre place. Elle n’a pas pris la peine d’enlever son manteau mais a retiré ses gants, a caressé religieusement le bois lisse du couvercle puis l’a soulevé et aussitôt ses mains ont commencé à danser sur des rythmes de jazz. Mon cœur s’est mis à battre si rapidement à l’écoute de cette musique que je guette à tout moment à la radio mais que je n’avais jusque-là jamais entendue en vrai. Alors qu’elle jouait, je pouvais l’entendre murmurer des paroles. Entre deux morceaux, je lui ai demandé si en plus d’être une pianiste remarquable, elle était aussi chanteuse. Elle a eu un rire nerveux puis sur le ton de la confidence m’a soufflé qu’elle avait reçu une formation d’art lyrique, qu’elle était soprano mais que les gens de sa couleur ne faisaient pas carrière à l’opéra. Puis elle m’a demandé si j’aimais Wagner.
Je n’ai pas eu le temps de lui répondre, déjà elle jouait les premières notes du Liebestod d’Isolde et quand sa voix s’est élevée au-dessus de celle du piano, j’ai senti mon cœur se gonfler d’émotion. Ce chant d’amour, combien de fois ai-je entendu ma grand-mère Frieda le porter dans tout ce qu’il a de plus douloureux ? J’ai fermé les yeux et la voix de cette femme est venue se confondre avec celle de ma grand-mère, avec celle d’Isolde, passionnée, entière, prête à aimer Tristan pour l’éternité.
Mais une voix sévère l’a interrompue avant la fin de l’aria, c’était Grandpa. Depuis combien de temps était-il là ? J’ai pu voir à ses yeux rouges que le chant d’Isolde ne l’avait pas laissé indifférent, peut-être que chez lui aussi le souvenir de Frieda avait été réveillé. Il ne l’a pas avoué. Je me suis mise à bafouiller sans pouvoir donner d’explications à notre présence dans ce salon à cette heure avancée.
L’inconnue s’est levée, a expliqué à Grandpa qu’elle avait demandé à essayer un instrument, qu’elle s’excusait si cela avait pu poser un problème et qu’elle reviendrait une autre fois pour acheter un piano car elle n’en connaissait pas de plus merveilleux. Je pouvais deviner toute la désapprobation de Grandpa à la manière dont il se lissait la moustache avec nervosité. Je n’aimais pas le ton froid et condescendant sur lequel il s’adressait à cette femme, ne pouvait-il pas la remercier pour les émotions qu’elle avait éveillées en lui ?
J’ai raccompagné cette mystérieuse visiteuse au rez-de-chaussée. En partant, elle m’a remerciée pour mon accueil et m’a invitée à venir l’écouter au Cotton Club, je n’avais qu’à guetter son nom, Mary-Jane Jones.
Après cela, Pa nous a rejoints. Grandpa n’a pas dit un mot de cette visite, c’était comme si elle n’avait jamais eu lieu. Nous sommes allés dîner chez Frau Schwartz, la cantine munichoise de mon grand-père. Impossible pour moi de prendre part à leur conversation. J’étais ailleurs, avec Mary-Jane Jones ; un feu brûlait en moi, j’éprouvais une envie furieuse de quitter cette table et de danser. Ce fut un tel choc de voir Joseph entrer, le visage tuméfié, les vêtements déchirés, j’ai tout de suite su qu’il avait été attaqué, il n’est pas de ceux qui aiment se battre. Il avait mal mais surtout était en colère, il a jeté sur la table une brochure, une invitation pour un week-end dans un camp d’entraînement du German American Bund. Il avait refusé de la prendre, c’est pour cela qu’on l’avait passé à tabac. Pa était furibond, il ne supporte pas que notre quartier de Yorkville soit devenu le centre névralgique de l’organisation pro-nazie. J’étais aussi hors de moi : comment ces types avaient-ils pu s’attaquer à Joseph, l’être le plus innocent qui soit ? Si seulement j’avais été là pour le protéger, ils n’auraient pas osé me frapper. Grandpa nous a demandé de parler moins fort, soucieux des regards des tables voisines, il connaissait trop bien les sympathies du restaurateur pour le régime hitlérien. C’est là qu’il a créé une diversion en insistant pour que Joseph et moi venions nous installer chez lui, dans l’Upper West Side, un bon moyen de nous éloigner de cette violence, de rapprocher Joseph de la Juilliard et de m’avoir sous la main pour mieux me former à mon nouveau métier. J’exultai !
Cette idée de Grandpa est la meilleure qui soit, il faut qu’il parvienne à convaincre Ma… et là, je serai vraiment libre !
*
New York, janvier 1938
Joseph m’a fait un cadeau fabuleux pour nos dix-huit ans : il m’a invitée au concert de Benny Goodman et son orchestre à Carnegie Hall. Nous ne pouvions pas manquer cette entrée officielle du jazz dans notre temple de la musique classique, nous n’avons pas été déçus, quelle soirée mémorable !
On ne se doutait pas qu’il y aurait autant de monde, pas un siège de libre dans le Main Hall. Le public était un peu guindé au début, mais très vite il s’est laissé aller au rythme du swing. C’était difficile pour moi de rester assise, de ne pas me mettre à danser, mes pieds battaient la mesure avec frénésie, mon buste se déhanchait et Joseph était dans le même état. Il faut dire que depuis que nous avons emménagé chez Grandpa et que nous avons pris possession de son tourne-disque, les grands hits du jazz n’ont plus de secrets pour nous, toutes mes économies y passent. Nous tentons même des adaptations au piano et au violoncelle, notre duo excelle dans l’improvisation, cela nous change de nos traditionnelles sonates ! Quel luxe de pouvoir explorer ensemble de nouvelles voies d’expression, on s’amuse tant. Enfin, le temps que Grandpa nous rappelle à l’ordre et que Joseph se replonge dans ses études. Il n’arrête jamais, travaille si dur et ne cesse de m’impressionner. Bientôt, c’est lui qui fera ses débuts sur cette scène, son professeur affirme qu’il est le meilleur élève qu’il ait eu ces dix dernières années. Je n’ai pas de mal à le croire, sa sensibilité transparaît dans tout ce qu’il joue, il fusionne avec son instrument et parvient à toucher chacun au plus profond de son âme. Sa plus grande force, j’en suis certaine, c’est sa curiosité, son ouverture à toutes les musiques, son désir de s’initier à d’autres rythmes et pour cela, je serai toujours à ses côtés, je m’assurerai qu’on ne l’enferme pas dans une bulle musicale rigide. Un grand musicien doit vivre dans le monde, j’en suis convaincue !
Nous avons tellement ri et applaudi pendant ce concert, j’en ai eu mal aux mains pendant plusieurs jours. Je n’oublierai jamais l’interprétation de Sing Sing Sing : nos battements de cœur se sont accélérés sur le tempo de la batterie de Gene Krupa, puis nos respirations se sont coupées le temps du solo de Benny Goodman et nos souffles ont accompagné sa clarinette en apnée jusqu’au do aigu final, qui a introduit une improvisation du pianiste Jess Stacy, d’une douceur enchanteresse.
Toutes ces voix, toutes ces variations, nous les avons emportées avec nous et les avons chantées sur notre trajet du retour pour ne pas les oublier ! Qu’il est bon d’avoir dix-huit ans et la vie devant nous…
*
New York, 7 décembre 1941
Cela fait longtemps que je n’ai pas écrit ici. Je préférerais ne pas avoir à le faire mais il sera difficile de passer sous silence les événements de cette journée historique… et tragique.
Je travaille beaucoup plus depuis que j’ai rejoint le Département des concerts et des artistes, je m’y plais aussi davantage et m’approche enfin de ma mission au service des pianistes immortels. Je sors aussi beaucoup plus, j’ai découvert parmi mes collègues d’autres amoureux de jazz et, ensemble, nous explorons les cabarets new-yorkais. Je sors en cachette, ce n’est pas difficile, Grandpa est si fatigué qu’une fois couché rien ne saurait perturber son sommeil. Parfois, j’ai la joie d’applaudir Mary-Jane Jones, elle ne me reconnaît sans doute pas mais j’aime quand par hasard son regard se pose sur moi, me rappelant ma première journée chez Steinway et tout l’espoir que sa visite a éveillé chez moi. J’aimerais que Joseph nous accompagne plus souvent mais il travaille trop et quand il s’accorde une pause, c’est pour aller à des réunions antifascistes organisées par ses amis musiciens ; ils multiplient les manifestations et pétitions en faveur des réfugiés juifs. Son militantisme déclenche beaucoup de heurts avec Grandpa, dont les propos frôlent l’antisémitisme, nos parents s’en inquiètent aussi, ils craignent surtout l’impact que cet engagement pourrait avoir sur sa carrière musicale.
Aujourd’hui, nous avions promis à Grandpa de passer la journée avec lui. Depuis qu’une pneumonie l’a forcé à prendre sa retraite, il tourne en rond dans l’appartement. Il est si faible qu’il lui est désormais difficile de se rendre au concert et c’est avec impatience qu’il attend les retransmissions en direct de l’orchestre symphonique, à la radio, le dimanche. Nous devions nous retrouver à quinze heures pour écouter le Concerto pour piano no 2 de Brahms, interprété par Arthur Rubinstein. Absorbé par son travail, Joseph a manqué le début de la retransmission, moi aussi mais c’est mon retard de sommeil qui m’absorbait. À la fin de la première de Chostakovitch, Grandpa a profité de la pause du programme pour venir nous chercher. Quand nous sommes arrivés dans le salon, le cor introduisait déjà le thème du premier mouvement. Nous nous sommes assis, Grandpa et Joseph ont fermé les yeux et j’ai observé toutes les émotions qui défilaient sur leur visage, j’ai été frappée par leur ressemblance, ils paraissaient soudainement si proches, et cette proximité de cœur m’a touchée d’autant plus qu’entre eux le fossé des idées ne cesse de s’élargir. Le deuxième mouvement allait s’achever dans toute sa fougue quand le téléphone a sonné. J’ai voulu me lever pour répondre mais Grandpa m’a demandé d’ignorer l’appel, il ne voulait surtout pas manquer le début du troisième mouvement, le solo du violoncelle, ces instants de paix et de grâce, ce temps suspendu a-t-il dit. J’ai fermé les yeux à mon tour, la sonnerie du téléphone semblait de plus en plus lointaine, il n’y avait plus que le murmure de l’orchestre qui pénétrait jusqu’au plus profond de mon être, un lieu de solitude et de vérité, quel instant de paix en effet !
Une puissante quinte de toux de Grandpa nous a tirés hors de notre état méditatif. Ces aboiements rauques qui semblent lui déchirer la poitrine sont une source d’angoisse pour nous, nous craignons à tout instant de rencontrer la mort dont Joseph ne cesse de dire qu’il sent l’ombre approcher. Le téléphone sonnait toujours : Grandpa, dont l’attention avait été détournée du concert, m’a demandé avec agacement de répondre. C’était Pa : avions-nous entendu l’annonce à la radio ? Les Japonais. Pearl Harbor. Une attaque surprise. La flotte américaine bombardée. Ses mots étaient saccadés, confus, anxieux.
J’ai senti ma gorge se serrer : nous étions donc en guerre.
Ce soir, alors que je rédige ces lignes, je tremble à la seule idée que Joseph puisse à tout moment être appelé au front.

Chapitre 3
Shanghai, juillet 1936
Měi, assise à l’arrière de la Buick, cachait son visage entre ses mains. Elle entendait, comme un écho lointain, le claquement du coffre duquel Piotr avait sorti les bagages, la voix de son mari hélant un coolie et celle de son fils prenant congé du chauffeur. Elle avait si souvent imaginé cette scène de séparation, redoutée depuis des années. Quand Měi leva les yeux, elle aperçut Vince dans le rétroviseur : il avançait d’un pas assuré vers le SS President Coolidge, prêt à embarquer pour les États-Unis. Arrivé à la passerelle, il se tourna vers la voiture et la chercha du regard, il souriait de cette joie confiante dont il ne se départait jamais. Elle ne voulait pas qu’il vît son visage rougi par les larmes, alors elle sortit sa main par la fenêtre et agita son mouchoir en signe d’au revoir. Le déchirement était plus douloureux encore que ce qu’elle avait anticipé. Měi se demanda si elle n’aurait pas dû l’accompagner, si elle n’avait pas eu tort de laisser son mari avoir le dernier mot. Quand elle en avait émis le projet, Qiáng s’y était formellement opposé, arguant qu’elle serait un poids et une source de raillerie pour leur fils qui aurait déjà bien assez de mal à s’intégrer à Harvard en étant chinois pour ne pas s’ajouter la honte d’avoir une mère handicapée. Qiáng avait touché juste, la dernière chose que Měi souhaitait était de porter préjudice à son fils. Une fois de plus, son handicap l’empêchait de traverser le Pacifique pour découvrir ce pays qui avait été porteur de tous ses rêves.
Piotr reprit sa place au volant et demanda à Měi si elle souhaitait attendre le départ du bateau. Il ajouta que M. Qiáng était monté à bord pour accompagner leur fils à sa cabine et qu’il se rendrait ensuite à son bureau. Měi fut soulagée de ne pas avoir à subir un tête-à-tête avec son mari, elle pourrait ainsi rester seule avec sa peine. Elle n’avait pas le courage d’attendre le sifflement des sirènes, ni de regarder le paquebot quitter le quai et disparaître à la pointe de Pudong. Elle demanda à Piotr de la raccompagner à la villa. Il se fraya un chemin sur le Bund, manœuvrant habilement entre les tramways, les pousse-pousse, les voitures et les piétons, puis tourna dans la rue de Nankin. Měi sentit son cœur se serrer : elle laissait, derrière elle, son fils voguer vers son avenir et remontait, seule, le fil de leurs souvenirs. Vince était présent à chaque coin de l’artère commerciale : aux grands magasins Lane Crawford où, à tout âge et à chaque saison, on lui faisait tailler ses vêtements sur mesure ; à la confiserie où, enfant, il se remplissait les poches de bonbons ; à la librairie américaine où, adolescent, il voulait acheter tous les livres ; et au Grand Théâtre où, jeune homme, il se précipitait pour voir les derniers films hollywoodiens.
Ils étaient déjà sur Bubbling Well Road, bientôt ils passeraient devant la maison de ses parents. Elle en guettait la grille en fer forgé et, au bout de l’allée de gravier, la façade blanche à colombages rouges, dissimulée par une vigne vierge généreuse. Ses parents étaient à Hong Kong où son père venait de faire construire une maison. Měi aurait aimé qu’ils soient là pour la consoler comme lorsqu’elle était enfant. Pour ses parents, elle l’était toujours restée, c’était la conséquence de son handicap : ils devaient la protéger. Sa mère lui aurait interdit de s’apitoyer sur son sort et lui aurait sommé de ne pas perdre confiance en Dieu. Elle aurait demandé à un domestique de leur servir le thé au salon et lui aurait lu un passage de la Bible. Měi aurait écouté d’une oreille distraite, bercée par sa voix grave et son parfum ambré. Sa mère l’aurait crue endormie, l’aurait alors allongée sur la banquette, puis aurait fait un signe de croix avant de s’éclipser sur la pointe des pieds, tout en faisant cliqueter ses bracelets de jade. Son père serait rentré après un déjeuner d’affaires et aurait demandé qu’on installât Měi sur la terrasse, côté jardin. Il lui aurait fait part de ses dernières acquisitions, lui aurait posé des questions sur Vince sans jamais lui laisser le temps d’y répondre et se serait lancé dans un monologue nostalgique sur ses propres années estudiantines aux États-Unis. Sans doute aurait-il fini par s’assoupir.
Měi aurait alors fait un tour d’horizon du jardin depuis son fauteuil pour y retrouver les confidents de son enfance : le magnolia, les rosiers d’été et, surtout, le saule pleureur. C’était sous cet arbre qu’avec sa sœur elles se cachaient au retour de l’école et rêvaient à cette Amérique où leur père leur avait promis qu’elles iraient étudier ensemble. Tout cela, c’était avant que la maladie ne privât Měi de l’usage de ses jambes, … »

Extrait
« Dans la nuit de son existence, il prit conscience qu’il y avait toujours eu une lumière, celle d’un amour infini qui lui avait appris à être par la musique et qui s’était révélé sous des traits aimés. Cet amour absolu qui anime, inspire, sublime, console, pardonne et porte l’espoir, était celui qu’il avait voulu mettre au centre de sa musique et de sa vie avec toutes les limites de son humanité mais avec une sincérité inaltérable. Cette révélation fulgurante embrasa son cœur. » p. 166

À propos de l’auteur
MEISSIREL_marie-diane_DRMarie-Diane Meissirel © Photo DR

Marie-Diane Meissirel est née le 28 Décembre 1978. Son père est français, sa mère, américaine. Elle est la quatrième d’une famille de sept filles. Au cours de ses études à Paris (Hypokhâgne, Sciences Po, HEC), elle saisit toutes les opportunités pour voyager et explorer l’Asie. Depuis, elle a toujours vécu à l’étranger: en Croatie (2004-2009), en Grèce (2009-2014), à Hong Kong (2014-2020) et maintenant à Singapour.
Toutes ces expériences nourrissent son imaginaire romanesque. Son premier roman, Un été à Patmos (Éditions Fereniki) a été publié à Athènes en 2012. Le deuxième, Un héritage grec (2014, Éditions Daphnis & Chloé) a pour toile de fond la crise économique qui a touché la Grèce à partir de 2009. Le troisième, Huit mois pour te perdre (2016, Éditions Daphnis & Chloé), se déroule quant à lui en Croatie. Son quatrième roman, Les Accords Silencieux, est paru en Janvier 2022 aux éditions Les Escales (Source: http://www.marie-dianemeissirel.com)

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Et mes jours seront comme tes nuits

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En deux mots
Hannah se rend tous les jeudis à la prison pour retrouver Juan, l’homme qu’elle aime. L’artiste peintre, rencontré à Tanger et avec lequel elle avait partagé sa passion amoureuse, purge une peine de cinq ans. Au fil des semaines, elle a de plus en plus de mal à supporter sa solitude.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

La musicienne, le peintre et la prison

Avec ce troisième roman, Maëlle Guillaud confirme son talent à sonder les tréfonds de l’âme humaine. En racontant les tourments d’Hannah, qui se rend tous les jeudis à la maison d’arrêt, elle nous livre une histoire de passion, avec tous les démons qui rôdent autour.

Voilà maintenant trois ans qu’elle suit le même rituel. Prendre le train puis le bus, en espérant qu’il n’y aura pas de retard, pour arriver devant la porte de la maison d’arrêt. Tous les jeudis Hannah va voir Juan, l’homme qu’elle aime. «Toutes les semaines à présent, une journée lui est dérobée. Elle s’agace souvent de ces interruptions, de ces interminables traversées qu’elle s’impose pour retrouver Juan. Lui ne lui demande rien. « Ne viens que si tu peux. Et si tu ne viens pas, je comprendrai ». C’est faux, elle le sait, il se raccroche à elle parce qu’elle représente leur passé et leur avenir. Et qu’en détention l’avenir se pare d’une superstition mystique.»
Leur passé, ce sont des souffrances, des drames. Hannah a perdu ses parents, morts dans un crash aérien alors qu’elle avait huit ans. Puis plus tard, elle perdra ses grands-parents et se retrouvera seule. Sa bouée de secours aura été la flûte traversière que son père lui a offerte après un concert qui l’avait enthousiasmée. «Ce qu’elle avait compris à leur mort, c’est que l’instrument serait son plus fidèle compagnon, celui qui remplirait le vide. La propulserait dans une autre réalité. La ferait voyager dans le temps, les espaces, les sentiments. La rendrait vivante, l’élèverait vers un ailleurs inaccessible aux autres. La musique avait été une révélation. Une soif de beauté, une vibration intérieure qu’elle ne pouvait combler autrement.»
Pour Juan, cela avait été la découverte que ses parents, grands-parents et leurs amis étaient des franquistes qui continuaient à vouer un culte au Caudillo, avec tous les relents nauséabonds d’extrême-droite véhiculés par cette idéologie.
Si, lors de la soirée où il leur avait présenté Hannah, il n’avait pu surprendre les mots prononcés par son père, «Une musicienne. Juive, en plus. Il nous aura vraiment tout fait!», il aura tout de même violemment rompu les ponts, s’enfuyant avec Hannah.
C’est à Tanger qu’ils avaient fait connaissance, une ville faite de mirages où «on vient traquer des souvenirs qui n’ont pas eu lieu». C’est là qu’elle avait découvert l’atelier de Juan, ses toiles, son talent, sa capacité à transcender ses démons dans des aplats de noir, un peu à la manière de Soulages. C’est là aussi qu’elle avait ressenti la puissance de son désir. Qu’ils s’étaient liés, qu’ils avaient imaginé leur vie à deux. C’est là aussi qu’elle avait fait la connaissance de Nessim, l’ami d’enfance de Juan, celui avec lequel il s’était encanaillé, celui qui allait le faire plonger.
Maëlle Guillaud, créatrice du prix Monte Cristo en 2019 en partenariat avec la maison d’arrêt de Fleury Mérogis, rend parfaitement la douleur de l’absence, le poids de plus en plus lourd de la solitude, le vertige du manque. «Juan lui manque. Elle enfouit son nez dans son oreiller. Il sent la lessive, elle projette, ravive sa mémoire, mais l’odeur de Juan s’est estompée comme la buée sur une vitre, et Hannah se laisse submerger par les larmes. (…) Elle pleure l’absence de Juan, l’amour qui s’est échappé derrière les barreaux, elle pleure sa jeunesse qui n’a pas duré, le temps qui file et lui arrache les êtres aimés, elle pleure les nuits tourmentées et les aubes claires.»
Au fil des pages, on va découvrir les raisons de l’incarcération et tous les sentiments qu’elles engendrent. Tous ces démons qui gravitent autour de leur amour et qui les brûlent, la jalousie, la convoitise, la trahison, la culpabilité.
Après Une famille très française et Lucie ou la vocation, Maëlle Guillaud donne ici une nouvelle preuve de son talent.

Et mes jours seront comme tes nuits
Maëlle Guillaud
Éditions Héloïse d’Ormesson
Roman
190 p., 17,50 €
EAN 9782350877815
Paru le 3/02/2022

Où?
Le roman est situé au Maroc, à Tanger ainsi que dans une ville qui n’est pas nommée, à quelques kilomètres d’une prison. On y évoque aussi un voyage à Rome et d’autres séjours à Lisbonne, Londres et Venise.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Quand ne restent que les souvenirs
« Le jeudi, c’est la cérémonie des retrouvailles. Dans quelques heures, elle pourra le voir, le toucher. Il lui racontera ces heures qui s’étirent, la promiscuité et le bruit incessant. Infernal. C’est le premier mot qu’il avait choisi pour décrire ce chaos ambiant. »
Dans le RER qui la conduit à la maison d’arrêt, Hannah ne peut s’empêcher de penser à tout ce qu’elle a perdu. Elle songe à celui qu’elle aime plus que tout malgré la trahison, et qu’elle va retrouver au bout du trajet. À ses fantômes qui l’habitent et l’escortent depuis si longtemps. À Tanger, ville lumière cernée par les ombres inquiétantes. Heureusement, il y a son art, la musique, qui l’aide à tenir debout et à combler les vides. Mais jusqu’à quand ? Hannah comprendra-t-elle qu’elle se doit d’ouvrir les yeux ?
Brillamment construit sur un jeu d’aller-retour entre le passé et le présent de l’héroïne, Et mes jours seront comme tes nuits, affronte le deuil et l’enfermement avec une puissance émotionnelle tout en retenue où le refus de la vérité devient le plus beau cri d’amour.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Le Télégramme

Les premières pages du livre
« – 1 –
Quand Hannah ouvre les yeux, la première chose qu’elle aperçoit, c’est la lune. Son corps est endolori par le froid. Sous ses doigts, le drap râpeux d’avoir été trop lavé. Sur sa poitrine, un poids. Les battements de son cœur s’accélèrent. Elle tourne la tête. Pendant une fraction de seconde, elle se demande où elle est, puis se souvient. Dans leur appartement. Elle a oublié de fermer la fenêtre, et c’est le vent qui l’a réveillée. Aujourd’hui, c’est le jour de Juan. Tous les jeudis, elle le retrouve. À chaque inspiration, une pointe acérée lui troue la poitrine. Le manque. L’attente. Et ce trop-plein, chaque fois déçu. Les heures qui fondent, trop à se dire et si peu de temps. Elle pose une main sur son ventre pour se calmer. En fermant les yeux, elle peut voir le visage de Juan sur l’oreiller, l’empreinte de son corps sur le drap. Un silence épais l’enveloppe, l’air a un parfum minéral. Celui du vide. Les réveils sont les plus durs, songe-t-elle. La nuit, elle sent son souffle sur sa nuque, son odeur, sa peau contre la sienne. L’aube la ramène à la solitude et, de Juan, il ne lui reste alors que des fragments, des rêves émiettés et la pesanteur d’un quotidien sans lui.

– 2 –
Le jeudi, c’est la cérémonie des retrouvailles. Devant sa penderie, une tasse de café à la main, elle hésite sur la tenue. Elle vide sa tasse. Le goût du café sur ses lèvres, et c’est celui de la bouche de Juan qui lui manque. Dans quelques heures, elle pourra le voir, le toucher. Il lui racontera ces heures qui s’étirent, la promiscuité et le bruit incessant. Infernal. C’est le premier mot qu’il avait choisi pour décrire ce chaos ambiant. Tous ces corps trop près du sien, ces odeurs tenaces et le ronronnement des mots dans sa tête. Ces histoires qu’il se raconte, ces phrases qu’il ne prononce que pour lui-même parce que, là où il est, on partage trop pour ne pas préserver l’essentiel. La fierté, la dignité. Hannah, ce sont les histoires qu’elle étouffe à l’intérieur d’elle-même.
Elle commence à se maquiller pour dissimuler les premières griffures du temps, d’inquiétude. Semaine après semaine, elle poudre ses joues, redessine ses yeux et ses lèvres. Un masque qu’elle sculpte pour présenter le visage d’une femme plus forte, plus combative. Capable d’affronter cette réalité-là.
Depuis trois ans, elle apprend à se rendre invisible. Depuis trois ans, elle a renoncé aux bottines ou aux soutien-gorge aux baleines arrogantes qui déclenchent l’alarme et attirent l’attention des gardiens. Le regard des hommes sur elle l’a toujours rassurée, mais là-bas, il lui est insupportable. Si seulement une fois, rien qu’une, elle pouvait franchir le système de sécurité sans provoquer la moindre alerte. Parvenir à faire abstraction est le plus compliqué. Ne pas donner prise, et surtout ne rien laisser de soi. Passer comme un souffle, celui qui ramène Juan à son individualité.
Quand il lui avait parlé de son numéro d’écrou, ça l’avait glacée. Il avait souri quand elle lui avait demandé si on l’appelait par cette série de chiffres. Quand même pas. Mais pour cantiner, pour voir un médecin, pour n’importe quelle demande, il faut l’inscrire. Sans lui, on n’est personne. Elle avait ressenti une coulée acide dans l’estomac. Pour le reste, on m’appelle par mon nom de famille. Désormais, Hannah prononce son prénom avec volupté. Il lui est réservé.

– 3 –
Vous n’êtes pas à la bonne entrée. Ici, c’est pour les administratifs. Vous devez aller au centre d’accueil. Et laisser votre portable dans un casier. Ces phrases, ce sont celles qui ont accueilli Hannah lorsqu’elle est venue la première fois. Elle ne comprenait pas. Où ça ? Quel casier ? Énervée, les mains moites, Hannah s’y était prise à trois fois sans réussir à le verrouiller. Comme à la piscine. Une femme avait refermé le sien d’un coup sec et s’était approchée pour l’aider. On s’habitue, vous verrez. Hannah n’en avait aucune envie. Autour d’elle, des bribes de phrases, les mots revenaient, conditions de détention, demandes de permission, difficultés de l’accès aux soins, procédures interminables avec les avocats. Et celle qu’elle redoutait le plus, Il a fait quoi le vôtre ? Hannah avait remercié et était repartie sans répondre. Ne pas se mélanger, ne pas banaliser la situation. Son orgueil, cette sensation d’étrangeté qu’elle éprouvait, elle refusait de les laisser retourner aux limons fangeux dont sa vanité les avait extirpés. Parce que s’habituer signifierait accepter, et que sa douleur s’était calcifiée autour de sa colonne vertébrale.
Un haut-parleur égrenait les noms des visiteurs. En attendant d’entendre le sien, Hannah s’était assise à l’écart, son sac sur les genoux. Rien de ce qu’elle avait lu sur Internet ne coïncidait avec ce qu’elle découvrait. Pourtant elle s’était préparée pour cette visite comme pour un entretien d’embauche. De la prison, elle visualisait la structure en escargot dépliée sur plusieurs hectares, et les cinq bâtiments d’hommes. Elle connaissait tous les chiffres. Le nombre de surveillants, de cellules, de places et de prisonniers. 2 000. Presque 2 900. 4 500. Ces chiffrent dansaient dans sa tête, devenaient tangibles. Elle avait une peur viscérale du monde dans lequel elle allait pénétrer, du quotidien de Juan. De cet univers clos, de ces portes qui ne s’ouvrent que si le gardien les déverrouille. Elle, qui n’était pas claustrophobe, tremblait à l’idée de ne plus pouvoir sortir de là. La veille, elle avait nettoyé leur appartement de fond en comble. Lavé les vitres, changé les draps. Pour se retrouver dans un cocon de douceur et déjouer la peur dès qu’elle rentrerait. Puis la honte l’avait accablée.
Elle avait découvert la lourdeur du protocole. En chaussettes, les pieds glissants dans des sur-chaussures en plastique, elle avait obéi en silence au gardien qui exigeait qu’elle retire le collier de Juan. Le bijou faisait sonner la machine. L’alarme avait affolé Hannah. Rarement elle s’était sentie aussi vulnérable qu’en cet instant. Aussi décalée. Un mélange de peur et d’indignité. Elle n’avait rien à faire là. Elle n’appartenait pas à ce monde, n’avait jamais commis la moindre infraction, avait un sens aigu de l’interdit et, face à la file de visiteurs devant elle, elle avait eu envie de s’enfuir. En passant sous le portique de détecteur de métaux, tandis que son sac glissait sous les rayons X, elle en avait profondément voulu à Juan de lui faire subir cette épreuve. L’autorité pesait comme une chape de plomb, les règles de sécurité étaient pires qu’à l’aéroport, le dépaysement, incomparable. Elle avait eu l’impression d’entrer dans un camp militaire.

– 4 –
L’empreinte de nos pas est déjà creusée dans la terre que nous n’avons pas encore foulée. Cette phrase de sa grand-mère, Hannah se la répète en s’engouffrant dans le couloir de la maison d’arrêt. Elle pense à tous les kilomètres de bitume qu’elle parcourt chaque semaine pour rejoindre Juan, au bitume sous ses pas à lui. Est-ce que tout est écrit ? Est-il gravé quelque part que Juan allait faire basculer leur vie dans cet enfer ? Elle préfère chasser de son esprit l’erreur qui l’a conduit ici, l’oublier, et ne plus ressentir cette amertume en elle.
Devant Hannah, une grille. Elle pose la main dessus. Ce même réflexe inutile. Elle ne s’habitue pas. Le claquement la fait sursauter. Elle est à fleur de peau, comme à chaque visite. Pour se calmer, elle respire en gonflant le ventre comme lorsqu’elle joue de la flûte, et pense au chant du muezzin, la prière de là-bas, là où le soleil glisse sur les terrasses et les éclabousse de sa lumière crue. Tanger, son paradis perdu.
Et Juan, à quoi pense-t-il quand les instants deviennent trop lourds ? C’est toi que j’ai envie d’écouter, lui dit-il chaque fois. Parle-moi de tes journées, de tes collègues, de ce que vous jouez, fais-moi rêver. Alors Hannah imite le sérieux du chef d’orchestre, ses doigts s’agitent dans l’air poussiéreux et elle fredonne à voix basse, rien que pour lui, les nouveaux morceaux qu’ils répètent. Tout plutôt que de laisser le silence s’installer, avec ce malaise qui l’accompagne. Comme ces nombreuses silhouettes autour d’eux, et l’absence d’intimité. La nouvelle vie de Juan trace un sillon dans leur histoire. Ils sont désaccordés. Ils n’ont que quarante-cinq minutes, pas une de plus, pour retrouver la note juste et s’extraire de ce cadre trop gris. Austère, froid, monochrome. Quand certains aveux sont trop pénibles, ils font semblant, se sourient, dissimulent la souffrance qui leur grignote le ventre. Cette souffrance qui me recouvre comme une carapace, songe Hannah. Une tortue, voilà ce qu’elle est devenue. Le chagrin ne se dompte pas, et l’analyser ne protège ni des souvenirs qui l’enserrent ni de cette réalité insidieuse. Sa violence ripe comme une lame le long de son corps.

– 5 –
Quand Juan parle, elle ne voit que ses yeux. Son visage dévoré par ses pupilles marron, noyées de lassitude. Ses joues se sont creusées. Sa voix rauque se raconte, comme on se confie à soi-même.
« Ici, tout est absurde. Le crissement des chariots sur le ciment, le claquement des fermetures automatiques, le passage des gardiens réglé comme du papier à musique. 5 h 30, 7 heures, 11 h 45, 13 heures, 16 heures, 17 heures, 19 heures. Tous les jours. Et à chaque passage, la lumière qu’ils allument. Les relents d’oignon et de chocolat quand les gars cuisinent sur leurs petites plaques chauffantes. »
Ce que Juan ne dit pas, c’est que ces odeurs lui font penser aux mauvaises herbes qui poussent entre les failles du béton, comme les souvenirs d’un ailleurs, d’un autrefois. À l’extérieur. Qu’il laisse ses codétenus cuisiner parce que c’est plus simple. Parce qu’il ne veut rien trahir de lui-même, ne rien exprimer, par crainte de ne plus pouvoir s’arrêter. Se livrer, c’est mourir un peu. Mener un combat contre le sort, même illusoire, c’est rester vivant. Même s’il sait que c’est faux, il se répète qu’il sortira bientôt d’ici d’une manière ou d’une autre.
« Les tensions permanentes, les guerres de clans. La dernière, c’était les Tchétchènes contre les banlieusards. Et les passages à tabac pour rien.
– Et toi ? demande-t-elle, soudain oppressée.
– Moi ? »
Il sourit en frottant ses joues mal rasées.
« Moi, je me tiens à l’écart. »
Il poursuit son récit et elle l’écoute sans l’interrompre. Elle voit sous ses yeux défiler la cruelle douceur des jours enfuis. Quand elle croyait à leur bonheur et qu’il lui mentait déjà. Mais il l’aimait. Il l’aime encore. Elle le sait.
« Un fils d’avocat et ancien étudiant en droit derrière les barreaux, c’est d’un cynisme ! Et dire que, pendant longtemps, j’aurais fait n’importe quoi pour plaire à mon père. Pour qu’il soit fier de moi. Que je retrouve cet éclat dans son regard quand il s’intéressait encore à moi, et m’emmenait les week-ends dans les musées. »
Carlos, tendre ? Hannah ne l’a vu qu’une fois, mais elle a gardé l’impression d’un homme brutal, rigide, un homme sans effervescence de cœur. Que cet homme puisse se passionner pour l’art demeure un mystère pour elle.
« Il m’expliquait que les émotions se traduisent par la couleur, mais que la profondeur d’un tableau vient de sa lumière. Que le réalisme n’est pas une copie de la réalité, mais le résultat d’une vision, d’une exploration du monde. Que la naïveté peut être la plus suprême des sagesses. Semaine après semaine, il m’ouvrait les portes d’un monde merveilleux. Sauf que c’était du vent. Certainement pas l’encouragement d’une vocation. Il voulait que son fils fasse du droit, j’ai obéi et je me suis noyé. Jusqu’au jour où j’ai balancé mes cours et transformé mon bureau en atelier. Quand mon père l’a découvert, il m’a jeté dehors. Déclassé, voilà ce que j’étais devenu à ses yeux. Déclassé avant d’être renié. »
Une image vénéneuse foudroie Hannah. Juan avocat. Juan loin de cette cellule. Juan qui n’aurait pas gâché leur vie. La colère roule dans ses veines. Elle se recroqueville au fond de son siège. Autour d’eux, des éclats de voix, des tensions. Elle, elle reste impassible. Si elle laisse ses ressentiments affluer, ils déborderont. Rien ne l’effraie plus que le chaos et les regrets. Juan a besoin d’elle, alors elle écoute et se tait.

– 6 –
Un autre jeudi gris. Le ciel, les murs du parloir, et le visage de Juan.
« Ici, le silence n’existe plus. Au début, j’attendais la nuit avec impatience. M’isoler enfin. Être seul dans ma tête. Mais c’est un leurre. La nuit, personne ne dort vraiment. On piétine dans 9 m2, on tourne sur soi-même au milieu des vagues de haine et de désespoir. Alors j’ai fini par faire comme les autres. J’ai commencé à regarder la télévision presque toutes les nuits. La tête vidée par les images qui défilent sur l’écran. Un gavage de sons, de musique et d’histoires pour ne surtout pas penser à la mienne. À la nôtre. »
Il baisse les yeux. A du mal à soutenir son regard. Il culpabilise. Se répète que ce devait être la dernière livraison, et qu’elle a mal tourné. Pas de chance. Mais il est trop tard.
« Tu sais comment on appelle la télé, ici ? »
Hannah secoue la tête.
« L’aquarium. »
Ils se sourient.
« Je me concentre sur les couleurs, les acteurs pour ne plus entendre les hurlements, les coups sur les portes. Les têtes qui se fracassent contre les murs, les pleurs qui s’échappent. Toute cette rage qui se déverse soir après soir, c’est assourdissant. Et puis, il y a les nouveaux. Ceux qui viennent de l’extérieur et qui en ont encore l’odeur sur leur peau, le regard pur.
– Comment ça, pur ?
– Pas encore voilé par l’amertume. À chaque nouveau venu dans la cellule, faut s’adapter. Retrouver l’équilibre, à deux, à trois. Le passage de l’extérieur à l’intérieur est tellement brutal… Essayer de rendre l’insupportable viable pour éviter le déferlement de violence. Si tu rêves trop, si tu penses trop à ta vie d’avant, tu craques et tu te tues. »
Elle frémit d’effroi, n’ose pas lui poser la question. Non, jamais Juan ne ferait une chose pareille. Il ne l’abandonnerait pas. Pas complètement. Elle pose sa main sur la sienne, et la serre de toutes ses forces.

– 7 –
Le passage de l’extérieur à l’intérieur est tellement brutal… Hannah repense aux mots de Juan. Elle a envie de lui dire que le cheminement inverse n’est pas facile non plus, mais elle n’en a pas le droit. Quand on est dehors, on ne se plaint pas. Pas envers les détenus. Alors elle se tait, sa mâchoire se crispe. Elle guette ses confidences, les appréhende, les encaisse, et les mots s’ancrent en elle et l’abîment. Elle ferme les yeux, se dit qu’il faudrait penser à autre chose, trouver un dérivatif au chagrin, un exutoire à toute cette eau boueuse.
La soirée des parents de Juan lui revient à l’esprit. Cette soirée qui l’avait rendue si nerveuse. Elle les rencontrait pour la première fois. Juan et elle n’habitaient pas encore ensemble. Ils en étaient aux prémices de leur histoire. Juan avait voulu profiter d’une fête que ses parents organisent chaque année. Ce sera moins protocolaire.
Les bougies éclairaient le salon d’une lumière spectrale, la musique était trop forte. Il y avait un monde fou. Partout. Des bruits de verres qui tintent et des femmes aux rires aigus. Des hommes au regard trouble, avec à leurs bras des créatures aux jambes interminables et aux tenues spectaculaires. L’air était électrique et Juan avait disparu. Était-il sur la terrasse ? Près de la baie vitrée entrouverte, elle avait entendu la voix de Carlos : « Charmante, mais sans grand intérêt. »
Hannah s’était approchée. Devant elle, le dos massif du père de Juan. Il était légèrement tourné vers son interlocuteur qu’Hannah ne pouvait voir. Le bruit de la musique couvrait les mots de l’autre, mais ceux de Carlos lui parvenaient distinctement. Des mots coupants comme des éclats de verre. Elle s’était demandé un instant s’il parlait d’elle, elle avait tendu l’oreille en retenant son souffle.
« Je t’avoue que ce n’est pas du tout ce que j’espérais pour lui. »
Un long soupir. Et l’odeur âcre de son cigare.
« Ce garçon n’est qu’une déception. »
Des mots qui s’insinuaient en elle.
« Que veux-tu… »
Nouveau soupir.
« On ne décide plus de rien aujourd’hui. »
De quoi parlait-il ? Et soudain la réponse, nette, tranchante.
« Une musicienne. Juive, en plus… Il nous aura vraiment tout fait ! »
Un éclat de rire mauvais.
Une onde l’avait givrée de la tête aux pieds.
« Au moins elle ne présente pas mal, c’est tout ce qu’on lui demande.
– Carlos ! »
La voix d’Hortense.
« Carlos ! Viens, on t’attend pour le discours. »
En se retournant, le père de Juan s’était retrouvé face à Hannah. Il l’avait fixée un instant, puis avait soufflé la fumée de son cigare sur le côté, rictus aux lèvres.
« J’arrive, ma chérie. »
Il l’avait frôlée, et elle était restée, les bras ballants, tétanisée par les propos qu’il avait tenus sur son fils, indignée par son antisémitisme, humiliée par sa propre absence de réaction. Tout chez cet homme la répugnait, et cet homme était le père de Juan. Quelle était cette famille ? Où était-elle tombée ? Juive, en plus… Il nous aura vraiment tout fait ! Elle se sentait bafouée. Elle n’aurait pas eu plus mal s’il l’avait giflée. Au moins elle aurait vacillé sous le coup ! Pourquoi cette inertie ? Pourquoi ne lui avait-elle pas balancé sa coupe de champagne au visage ? Ce geste aurait eu du panache. Tout aurait été mieux que son manque de cran, sa stupeur. Elle enrageait en repensant au sourire condescendant de Carlos, à Hortense qui l’avait à peine saluée. Fiche le camp, maintenant, s’était-elle dit. Elle s’était précipitée vers l’entrée pour récupérer son sac et son manteau, mais des acclamations avaient retenu son attention.

– 8 –
En poussant la porte, Hannah est saisie par le silence. Profond, absolu. La lumière décline doucement. Juan est loin, et l’appartement n’est plus qu’une vague preuve de leur vie d’avant. Une mue qu’Hannah traîne derrière elle. Elle perçoit le bruit des voisins dans la cage d’escalier, les portes qui claquent, les voix en sourdine. Combien de fois a-t-elle gravi ces marches en courant ? Fait glisser sa main sur la rampe ? L’image de l’escalier de l’immeuble de ses grands-parents se superpose dans son esprit. Elle s’y revoit, enfant, sauter une marche à chaque dizaine en descendant. Elle comptait pour se rassurer, par superstition, pour obtenir une bonne note, pour que Guitta et Simon ne meurent pas, pas tout de suite. Aujourd’hui, elle se demande si elle devrait reprendre ce rituel pour que Juan revienne.
Trois ans qu’il n’est plus là. Et entre ces murs, le vide qu’elle essaie de dompter. Un lien infime l’empêche de dériver. Quelques rares amis passent encore la voir, mais lorsqu’ils sont présents, l’essentiel lui manque avec plus de violence que jamais. Hannah prononce son prénom dans un souffle. Une syllabe délicate et tendre comme un murmure, comme une note que l’on fredonne.
Depuis quelque temps, elle n’arrête pas de penser à sa grand-mère. À ses recommandations, ses formules. Guitta en avait une pour chaque moment de l’existence, dont le deuil, évidemment. Si tu oublies de penser à un mort, tu l’enterres définitivement. Enfant, cette phrase l’avait inquiétée, parce qu’elle oubliait parfois de penser à ses parents. Mais quand on a disparu, est-ce qu’on est vraiment mort ? À huit ans, elle sentait qu’il valait mieux ne pas poser la question, et surtout ne plus parler du crash de l’avion. Les morts avaient pris leurs aises, ils étaient partout. Sur les photos, dans les soupirs et les larmes retenues. Même à Tanger, où elle avait rencontré Juan.
La lumière était magnifique. La mer brillait en contrebas. De cette ville, il voulait tout lui montrer. Les coins les plus secrets, les criques désertes, les jardins, les ruelles dérobées de la vieille ville. Elle se revoit traverser les arcades, longer les murs de pierre près de ce corps qui dégageait quelque chose d’insensé, de chaud, et d’encore inconnu. Juan lui avait passé une main sur les fesses en lui murmurant qu’il allait se gaver d’elle, dévorer ses seins, son ventre, la boire jusqu’à plus soif. Il était impérieux, et ça lui plaisait. Elle aimait son indécence, ces mots crus qu’il lui soufflait en pleine rue. Sa main qui se resserrait autour de ses doigts pour l’entraîner chez lui.
Puis il y avait eu ce bruit sourd. Ces prières portées par le vent, et les regards qui s’étaient tendus dans la même direction. Les mots qu’on bredouillait pour conjurer le mauvais sort, et les têtes qui se baissaient. L’air était subitement saturé par un corps enveloppé d’un linceul porté sur une civière à travers la ville. D’épaule en épaule, une émotion brute, intense. Juan avait attiré Hannah contre lui pour la protéger. Une fois le cadavre éloigné, il lui avait férocement baisé les lèvres. Une autre manière de conjurer le sort. Elle ignorait encore à quel point Juan est superstitieux. Au loin, les porteurs psalmodiaient, et Hannah avait senti le désir la submerger. Elle s’était enivrée de cette sensualité fougueuse qu’elle découvrait entre les bras de Juan.
Cette scène macabre la ramène à sa grand-mère. Au masque figé et cireux, creux et usé qui s’était substitué à son visage si vivant. »

Extraits
« Hannah s’était approchée. Devant elle, le dos massif du père de Juan. Il était légèrement tourné vers son interlocuteur qu’Hannah ne pouvait voir. Le bruit de la musique couvrait les mots de l’autre mais ceux de Carlos lui parvenaient distinctement. Des mots coupants comme des éclats de verre. Elle s’était demandé un instant si parlait d’elle, elle avait tendu l’oreille en retenant son souffle.
« Je t’avoue que ce n’est pas du tout ce que j’espérais pour lui. »
Un long soupir. Et l’odeur âcre de son cigare.
« Ce garçon n’est qu’une déception. »
Des mots qui s’insinuaient en elle.
« Que veux-tu… »
Nouveau soupir.
« On ne décide plus de rien aujourd’hui. »
De quoi parlait-il? Et soudain la réponse, nette, tranchante.
« Une musicienne. Juive, en plus. Il nous aura vraiment tout fait! »
Un éclat de rire mauvais.
Une onde l’avait givrée de la tête aux pieds. » p. 22

« Ce qu’elle avait compris à leur mort, c’est que l’instrument serait son plus fidèle compagnon, celui qui remplirait le vide. La propulserait dans une autre réalité. La ferait voyager dans le temps, les espaces, les sentiments. La rendrait vivante, l’élèverait vers un ailleurs inaccessible aux autres. La musique avait été une révélation. Une soif de beauté, une vibration intérieure qu’elle ne pouvait combler autrement. Plus tard, elle avait senti que jouer en amateur serait une trop lourde concession, qu’elle en souffrirait chaque jour.
Toutes les semaines à présent, une journée lui est dérobée. Elle s’agace souvent de ces interruptions, de ces interminables traversées qu’elle s’impose pour retrouver Juan. Lui ne lui demande rien. « Ne viens que si tu peux. Et si tu ne viens pas, je comprendrai. C’est faux, elle le sait, il se raccroche à elle parce qu’elle représente leur passé et leur avenir. Et qu’en détention l’avenir se pare d’une superstition mystique. » p. 36

« Hannah n’ose plus fermer les yeux. Elle craint plus que tout de replonger dans ce Tanger fantasmagorique. De subir d’autres sortilèges. Elle se lève du canapé et se réfugie dans sa chambre. Sous la couette. Loin des monstres de son enfance. Juan lui manque. Elle enfouit son nez dans son oreiller. Il sent la lessive, elle projette, ravive sa mémoire, mais l’odeur de Juan s’est estompée comme la buée sur une vitre, et Hannah se laisse submerger par les larmes. Des larmes qui la surprennent. Elle n’aurait plus cru être encore capable de les verser. Elle pleure l’absence de Juan, l’amour qui s’est échappé derrière les barreaux, elle pleure sa jeunesse qui n’a pas duré, le temps qui file et lui arrache les êtres aimés, elle pleure les nuits tourmentées et les aubes claires. En elle tout s’est fossilisé, et ce flot la libère. Ses mains sont tellement serrées que ses ongles s’enfoncent dans ses paumes. Tanger est une ville faite de mirages. On vient y traquer des souvenirs qui n’ont pas eu lieu. Allongée, les yeux perdus dans le vide, elle laisse glisser les heures, son malheur, et son souffle finit par s’apaiser. » p. 89

« Elle prend son portable sur la table de nuit et appelle Juan. Pendant une fraction de seconde, la normalité du geste la rassure. Il va lui parler, la consoler. Le téléphone vibre dans l’autre table de nuit. Le répondeur se déclenche. Sa voix perce le silence. Cette voix grave et rauque qui a disparu de son quotidien et lui manque cruellement. » p. 89-90

À propos de l’auteur
GUILLAUD_Maelle_©DRMaëlle Guillaud © Photo DR

Née en 1974, Maëlle Guillaud est éditrice et a fondé le prix Monte Cristo en 2019 en partenariat avec la maison d’arrêt de Fleury Mérogis. Après le très remarqué Lucie ou la vocation et Une famille très française, Et mes jours seront comme tes nuits est son troisième roman. (Source: Éditions Héloïse d’Ormesson)

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Le gosse

OLMI_le_gosse  RL_Hiver_2022

En deux mots
Joseph se retrouve orphelin après le décès de son père, revenu de la Première Guerre porteur du virus de la fièvre espagnole et celui de sa mère, victime d’une hémorragie mortelle après un avortement clandestin. Après un placement et un séjour en prison, il se retrouve dans un sinistre camp d’internement pour mineurs d’où il rêve de fuir.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Les enfants martyrs de Mettray

Dans son nouveau roman, Véronique Olmi suit un garçon devenu orphelin au sortir de la Grande Guerre et qui va se retrouver dans un véritable bagne, la colonie agricole et pénitentiaire de Mettray.

Joseph Vasseur est né en 1919 d’un père revenu de la Grande Guerre la gueule cassée et porteur du virus de la grippe espagnole. Un virus qui va l’emporter très vite. Sa mère, plumassière, doit désormais subvenir seule à ses besoins et à ceux de sa mère. Après son deuil, elle rencontre Augustin et espère pouvoir reconstruire sa vie avec cet homme bien plus jeune qu’elle. Mais en choisissant de ne pas garder leur enfant et d‘avoir recours à une faiseuse d’anges, elle va signer son arrêt de mort. Joseph se retrouve alors seul avec Florentine, sa grand-mère qui perd peu à peu la raison. Alors qu’il joue au football avec les copains, elle est conduite à Sainte-Anne. Le sort de Joseph est désormais scellé. L’orphelin est conduit dans un orphelinat parisien avant d’être placé dans une ferme près d’Abbeville. Malgré les conditions difficiles et les coups, il essaie de creuser son sillon. Le travail mais aussi la découverte de la musique lui offrent des perspectives qui, une fois encore, vont être anéanties. Le Parisien est mal noté par l’inspecteur qui ordonne son retour dans la capitale et son incarcération à la prison de la Petite-Roquette. Commence alors pour Joseph une période très difficile. Confronté à la solitude et à l’absence de perspectives, le garçon s’accroche à tous les petits signes qui rompent un silence pesant, un bruit dans la cellule mitoyenne, l’atelier où il rempaille les chaises, le regard jeté par Aimé, un codétenu qui a voyagé dans son fourgon. Après un incendie, il est envoyé dans un domaine agricole en Touraine. La Colonie agricole et pénitentiaire de Mettray, comme nous l’apprend Wikipédia, est un établissement qui, «en dépit de ses principes fondateurs idéalistes, à savoir éduquer et rééduquer les jeunes délinquants par le travail de la terre, est considéré comme l’ancêtre des bagnes pour enfants».
OLMI_Colonie_MetttrayCette nouvelle étape – décisive – dans la vie de Joseph qui n’est pas encore un adolescent, va lui faire perdre ce qui restait de son innocence. C’est là que l’enfant devient un homme. C’est là que son caractère s’affirme, c’est là qu’il assimile de nouvelles règles, laisse parler ses émotions, comprend que la musique peut l’aider. Même si la première fois qu’il souffle dans un cornet, il est loin de s’imaginer qu’il souffle l’air de la liberté.

OLMI_fanfare_Mettray
Véronique Olmi s’est solidement documentée pour nous raconter la vie dans ce bagne pour enfants, dont l’un des pensionnaires les plus célèbres aura été Jean Genet. Dans son livre Le Miracle de la rose, il y décrit notamment ce que fut sa vie là-bas, expliquant notamment que «chaque paysan touchant une prime de cinquante francs par colon évadé qu’il ramenait, c’est une véritable chasse à l’enfant, avec fourches, fusils et chiens qui se livrait jour et nuit dans la campagne de Mettray».
Dans le roman, qui court jusqu’en 1936, la romancière montre une fois encore combien le milieu social et la date de naissance façonnent un destin. Pour un pupille de l’État dans l’entre-deux-guerres, le «redressement» et le travail à outrance remplacent l’éducation et la culture. Mais comme dans Bakhita, le besoin de croire en un avenir meilleur et une formidable vitalité laissent de l’espoir.

Le gosse
Véronique Olmi
Éditions Albin Michel
Roman
304 p., 20,90 €
EAN 9782226448040
Paru le 1/02/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris. On y évoque aussi Saint-Ouen, la région d’Abbeville et Mettray, en Indre-et-Loire.

Quand?
L’action se déroule de 1919 à 1936.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Joseph est né le 8 juillet 1919 à Paris et il en est fier. Paris ce n’est pas seulement la ville, c’est la plus grande des villes, belle de jour comme de nuit, enviée dans le monde entier, il est un titi, un petit bonhomme de sept ans, maigrelet mais robuste, on ne croirait jamais à le voir, la force qui est la sienne.»
Joseph vit heureux entre sa mère, plumassière, sa grand-mère qui perd gentiment la boule, les copains du foot et les gens du faubourg. Mais la vie va se charger de faire voler en éclat son innocence et sa joie. De la Petite Roquette à la colonie pénitentiaire de Mettray – là même où Jean Genet fut enfermé –, l’enfance de Joseph sera une enfance saccagée. Mais il faut bienheureusement compter avec la résilience et l’espoir. Véronique Olmi renoue avec les trajectoires bouleversées, et accompagne, dotée de l’empathie qui la caractérise, la vie malmenée d’un Titi à l’aube de ce siècle qui se voulait meilleur.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr

Les premières pages du livre
« Il est né le 8 juillet 1919 à Paris et il en est fier. Paris ce n’est pas seulement la ville, c’est la plus grande des villes, belle de jour comme de nuit, enviée dans le monde entier, il est un titi, un gosse de sept ans, maigrelet mais robuste, on ne croirait jamais à le voir, la force qui est la sienne. Sa mère et sa grand-mère le surnomment « le roseau » car il siffle souvent, comme le vent quand il traverse les herbes, et quand il est tout seul il se regarde dans le miroir, les mains dans les poches il sifflote les yeux à demi fermés et l’air menaçant, comme les bandits sur les affiches de cinéma ou à la une des journaux, il teste son autorité, il est le petit homme de la maison, il l’a entendu dire une fois.
Il aime regarder les mains de sa mère, rouges et bleues, jaunes et vertes, ça dépend des jours, et les entailles au bout des doigts, ce sont des mains rugueuses et habiles, qui ne se posent jamais. Il aime regarder son visage qui rougit si vite, le bleu de ses yeux avec les paupières trop lourdes, et ses cheveux dorés qui sont bouclés à cause de la vapeur. Sa mère les préférerait lisses, mais la vapeur de l’atelier les décolle en petites mèches qui s’entortillent, des dizaines d’accroche-cœurs, elle dit : « J’ai les cheveux libres et désordonnés comme moi » et elle rit de son rire aigu de Parisienne, car elle aussi est née à Paris, toute une lignée, oui ! Il n’a jamais connu son père, et son père ne lui manque pas puisqu’il n’en a aucun souvenir. Il regarde la photo du mariage, sur le buffet, elle, si petite à côté de lui, un grand moustachu solide, tout droit dans son costume qui le serre de partout, il se dit que cet homme-là n’a jamais dû courir, il est trop raide, mais il sait que c’est faux. Le visage aussi est faux. Son père n’avait plus du tout ce visage-là quand il est rentré de la guerre, on le lui a dit, un soir où il n’avait rien demandé mais où la grand-mère visiblement avait besoin de parler, ses larmes coincées au bord des yeux. Il était fasciné par ces larmes qui ne tombaient pas, à chaque fois qu’elle clignait des yeux il se disait qu’elles allaient enfin couler, mais rien à faire, et à cause de cela il n’a pas vraiment écouté l’histoire du visage de son père, Paul Vasseur, troisième fils de la grand-mère, qui n’est pas mort au champ d’honneur comme ses deux oncles qu’il n’a pas connus, mais a survécu à toutes les batailles. Quand il en est rentré, il n’était plus un soldat et pas encore son père, et c’est comme un rendez-vous qu’ils auraient eu tous les deux : « Je ne meurs pas à la guerre, je reviens sans visage et sans joie, mais je tiens ma promesse d’homme : j’offre un enfant à mon pays, un fils c’est mieux, et si c’est toi, c’est encore mieux. » Il a du mal à imaginer le joli visage de sa mère à côté de celui de cet homme blessé, un visage « comme un dessin abîmé par la pluie », dit la grand-mère, « une gueule cassée », disent les autres. Paul Vasseur, ancien poilu, lui a permis de naître, et tout de suite après, comme s’il était allé au bout de ses forces, il est mort dans une chambre d’hôpital d’une grippe qu’il avait ramenée du front, un virus espagnol qui flottait dans l’air pendant qu’il faisait ce qu’on lui demandait de faire : tenir son fusil et tirer le plus longtemps possible sur les gars d’en face, qui respiraient le même virus sans y prendre garde, occupés eux aussi à tuer le plus grand nombre de gars en face. C’étaient tous des hommes obéissants et qui avaient l’amour de la patrie, du drapeau et de Dieu, même si de ces trois amours les anciens soldats ne parlaient pas, et quand ils se croisaient on n’aurait jamais dit qu’ils avaient partagé cette passion, ils se regardaient muets, pleins de confusion, ou bien buvaient ensemble et riaient tellement fort qu’on aurait dit des sauvages, des hommes furieux et pas du tout des amoureux.

À tout ça, Joseph ne pense guère. Sa mère, Colette, est gaie pour deux, il est impossible de vivre à ses côtés sans avoir envie de la suivre, d’écouter ce qu’elle raconte, ce qu’elle ramène avec elle quand elle rentre le soir, toutes ces histoires d’oiseaux, de théâtre et de chapeaux, ces choses qu’elle ne dit à personne, des secrets de plumassière, qui se gardent :
– Tu comprends Joseph, chaque maison a ses secrets, c’est pour ça qu’on ne change pas de maison. Ce que je t’ai dit, tu n’en parleras jamais à personne, tu me le promets ?
Il imagine sa mère dans cette maison aux secrets, entourée de tant d’autres filles, presque cinquante, et de très peu d’hommes, parce que plumassière, c’est pour les filles, il faut de toutes petites mains, habiles, légères, et patientes aussi, elles font tout le beau travail et laissent aux quelques hommes de la maison le tri des plumes, la teinture, les livraisons et l’entretien des machines, et il imagine que ces hommes ressemblent à son père sur la photo du mariage, ce sont de gros gars engoncés et patauds, qui obéissent aux filles habiles et pleines de secrets. Son père était mécanicien à l’usine Farcot, très loin, à Saint-Ouen, aux ateliers de forge et d’ajustage. Quand ses collègues et lui sont partis à la guerre, avec cet amour de la patrie, du drapeau et de Dieu, qui les faisait chanter jusque sur le quai de la gare de l’Est, des femmes avec des mains moins fines que celles de sa mère sont venues les remplacer à l’usine et ont fabriqué de gros chars qui ont suivi les ouvriers dans la Somme. Quand il pense à ces femmes fabriquant des chars, il en a presque du dégoût. Elles étaient sûrement pleines de limaille de fer, de gras et de cambouis, tandis que sa mère, même si elle a parfois du duvet dans les cheveux, et jusque dans le nez, même si ses mains sont abîmées et colorées, sa mère, initiée à quatorze ans par une ancienne de quatre-vingt-deux ans, il y a longtemps qu’elle ne balaie plus l’atelier ou ne prépare plus les plumes. Elle frimate. Il adore ce mot. Elle frimate ! Elle met les plumes ensemble pour donner au chapeau sa beauté, elle les coud et ça fait comme un bouquet de printemps, il y a de quoi frimer, oui !
– Si tu avais été une fille, je t’aurais appris le métier, ça t’aurait plu Joseph ?
Quand sa mère lui demande ça, il lui montre ses mains maigrichonnes et les bouge dans tous les sens pour qu’elle voie comme elles sont souples, mais elle fait non de la tête avec un air désolé qui n’est pas si désolé que ça, et pour le consoler elle lui dit :
– Tu as des mains d’artiste mon Joseph, on a ça dans le sang dans la famille !
Et elle embrasse ses paumes, après avoir passé un doigt le long de sa ligne de vie.
– Et tu vivras très longtemps !

À l’école il apprend à compter, à lire, à écrire, à tomber amoureux de la patrie, le monde devient plus grand que son quartier, un espace mystérieux s’ouvre à lui, il comprend que tout a un nom et demande à l’instituteur comment s’appelle ce qu’il ne peut pas nommer, mais l’instituteur ne connaît pas tout, comment le pourrait-il, comment aurait-il le temps et surtout le cerveau pour apprendre par cœur les mots du dictionnaire Larousse, des encyclopédies, des atlas, des herbiers, des planches d’anatomie et des cartes de géographie ? On se croit entouré d’eau, d’étoiles et de tramways, on croit qu’on a une tête, deux bras et deux jambes, mais la vérité c’est que dessous il y a mille mots et mille vies, par exemple on dit « rivière » et d’autres mots surgissent : canaux, écluses, bras, lits mineurs, lits majeurs, les mots jaillissent, c’est comme soulever une pierre et découvrir les vers de terre et les insectes dessous, leur travail invisible et secret. Près de chez lui au bassin de l’Arsenal, le canal Saint-Martin se relie à la Seine, c’est comme ça qu’il y a de l’eau potable chez eux et la grand-mère n’en revient pas.
Tout est nommé et tout a une place avec quelques exceptions. Par exemple, la grand-mère a perdu son mari, elle est veuve. Sa mère aussi a perdu son mari, elle est veuve. Lui a perdu son père, il est orphelin de père. La grand-mère a perdu trois fils, ça n’a pas de nom. Il a vérifié auprès de l’instituteur, ça n’a pas de nom. Certains enfants non plus n’ont pas de nom. Ce sont des enfants naturels, des bâtards, des bas tard, on les bat jusqu’à plus soif, ce sont des souffre-douleur, et il a vu, chez les deux qu’il connaît, cet air de menace et d’attente, comme si tout à coup on allait leur donner quelque chose, une gifle ou un nom, va savoir. Ces enfants naturels ont bien quelque chose de sauvage, un peu comme l’orage quand il ne se décide pas. Celle qui connaît le plus de noms, c’est sa mère, elle l’étourdit quand elle lui parle d’échassier, de paradisier ou de marabout, le monde entier lui envoie ses plus belles plumes, mais là aussi chaque plumassière a sa place, on peut fabriquer des plumeaux avec des oiseaux de basse-cour, ou être comme sa mère dans l’exotique et l’artistique, les théâtres et le music-hall, on peut baisser la tête ou travailler dans l’artisanat et connaître les dernières chansons à la mode.

Il a remarqué qu’une femme avait beaucoup de noms, en plus de son nom de jeune fille ou de celui de femme mariée, elle peut s’appeler catherinette, grisette, midinette, gigolette, laurette, cocotte, ou encore vieille fille pour celle qui n’a jamais eu de mari mais se tient sage, ou traînée pour celle qui, avec ou sans mari, n’est pas sage. Mais il ne sait pas comment on appelle une veuve, comme sa mère, qui a fini depuis longtemps son grand deuil, son deuil et son demi-deuil, mais qui n’est pas sage. Il voit sa joie, qui n’est plus pour lui, même quand elle lui envoie un clin d’œil en réajustant son chapeau avant de sortir, ce clin d’œil est pour elle seule, et sa joie, Joseph le sait, est le signe qu’elle voit un homme, il n’est pas idiot, il sait aussi qu’elle n’en a pas le droit, c’est interdit, illégitime, c’est mal. Comment appelle-t-on une joie interdite, une gaîté dangereuse ? Mauvaise vie mauvaise fille mauvaise fréquentation. Ces mots-là ne vont pas à Colette, rien de ce qui est sale ne va à sa mère, et Joseph reste avec cette jalousie apeurée, cette crainte pour celle qui rajeunit chaque jour, baignée dans la lumière imprudente du bonheur, tandis que la grand-mère s’enfonce dans le tunnel obscur de l’absence et qu’elle l’appelle de moins en moins souvent « mon roseau » mais Lucien, Marius ou Paul, le confond avec ses deux fils aux corps éparpillés dans les champs d’honneur, et avec le troisième, mort contaminé dans une chambre d’hôpital. Elle a installé autour d’elle un monde de fantômes indisciplinés qu’elle appelle avec une adoration rocailleuse. (Car sa voix aussi a changé, peut-être faut-il cela pour parler aux morts, une voix qui vient de la terre, comme eux, et dont ils comprennent le sens même quand les mots ne sont plus vraiment justes.) Elle voit dans la cour des garçons qui n’y sont pas, elle a des manies, des inquiétudes farfelues, souvent le soir elle demande à Joseph :
– Je n’ai pas envie qu’à leur retour, mes gars mangent du chien ou du rat, vois donc ce que Colette a mis dans la casserole.
Il sait qu’il ne la convaincra pas en lui disant la vérité, car à peine a-t-elle entendu la réponse qu’elle lui repose la question, et la fois où il dit : « Maman a cuisiné des pâquerettes », elle rit, alors il comprend qu’il peut déformer la réalité déformée de sa grand-mère, c’est un jeu d’illusion sans fin, mais le mieux, il le comprend aussi, c’est de s’asseoir à côté d’elle et de lui tenir la main. On dirait que cette main dans la sienne la relie un peu à la réalité, même si elle continue à râler contre ses fils qui ne rentrent pas, et contre ses patrons qui abattent leurs propres chevaux et veulent qu’elle les prépare au four, et la trompe des éléphants du Jardin des Plantes qu’ils lui demandent d’acheter et de cuisiner aussi, ses patrons affamés et sans pitié, ses fils fugueurs et sans pitié… 70, 14-18, les guerres éternelles, les peurs obsessionnelles de la grand-mère. Et Joseph voit la vie comme le carton perforé de l’orgue de Barbarie qui déroulerait sans fin une musique simple et lasse, qui dit qu’on naît de soldat en soldat, de guerre en guerre, de soldat en soldat, de guerre en guerre… et on reste avec les femmes même quand on est mort, car elles nous voient et nous surveillent de leur amour endeuillé, pour toujours.

La nuit quand la grand-mère ronfle et que Colette siffle pour qu’elle s’arrête, il siffle à son tour, ce qui les fait rire et parfois ils se parlent tout bas, Colette lui raconte que le siffleur professionnel du Concert Mayol ne fait plus de baisers vingt-quatre heures avant son numéro pour ne pas amollir ses lèvres, que la mère de Mistinguett était plumassière, qu’elle a les chapeaux à plumes les plus hauts qui existent, qu’il y a à Paris une Américaine à la peau noire qui danse nue avec une ceinture de bananes, elle le fait rire, elle le fait rêver, et une nuit il arrive ce qui devait arriver, elle lui dit qu’elle va lui présenter quelqu’un. Il s’appelle Augustin, il est très gentil et ils vont très bien s’entendre. Joseph regarde sur le mur de la chambre les dessins du volet qui lui faisaient peur quand il était petit, jusqu’à ce que la grand-mère lui dise que ces ombres ressemblent au soufflet d’un bel accordéon. Il demande :
– Tu me le présentes quand ?
– Bientôt.
– Pourquoi ?
– Toi et tes questions !
La grand-mère ne ronfle plus mais il sifflote quand même, doucement, au rythme lent de sa respiration, et sa mère dit exactement ce qu’il espérait qu’elle dise :
– Tu seras toujours le roseau chéri, tu sais.
Et les ombres sur le mur ressemblent à ce qu’elles sont : celles des lattes du volet sur la tapisserie à fleurs d’une chambre où grandir, vieillir, aimer sont des verbes qui ne vont pas bien ensemble. Mais dans quelques heures ces ombres auront disparu, et il ne les aura pas vues s’effacer. Il se sera rendormi.

Colette va danser rue de Lappe tous les dimanches, parfois aussi le soir dans les bals musettes et les cabarets qui ont fleuri après-guerre, elle a sans cesse les pieds qui battent la mesure d’une musique qu’on n’entend pas toujours, et elle envoie enfin à Joseph de vrais clins d’œil complices. Il n’ose pas lui demander quand elle lui présentera cet homme, cet Augustin, et de plus en plus il a peur que les autres parlent d’elle avec des mots qui ne lui iraient pas, mauvaise fille mauvaise vie mauvaise fréquentation, mais cela n’arrive pas, et l’insouciance reprend ses droits. Après l’école il traîne avec Jacques et Eugène, joue avec eux au ballon dans l’impasse Carrière-Mainguet, fait les commissions et rentre s’occuper de la grand-mère, les beaux jours arrivent et on lui installe une chaise dans la cour, avec Marthe, Jeanne, Émile et son perroquet, elle est bien, c’est une compagnie de son âge, et quand elle s’inquiète de ne pas voir ses fils rentrer, personne ne la contredit, le chagrin fait faire de ces choses, on le sait. Tous trois chantent des chansons anciennes, il est gêné quand la grand-mère chante : « Va passe ton chemin, ma mamelle est française, je ne vends pas mon lait au fils d’un Allemand. » Quel âge croit-elle avoir ? Le monde des mères est inquiétant, elles portent des enfants, et puis elles portent le deuil, et elles sont plus têtues que le chagrin. Il a toujours vu la grand-mère, Marthe et Jeanne habillées en noir, comment calcule-t-on les années de deuil quand on finit par connaître plus de morts que de vivants, il se le demande parfois. Il se demande aussi, lui qui apprend un mot nouveau chaque jour, combien d’années il devrait vivre pour connaître tous ceux du dictionnaire. Ou pour les avoir tous entendus, même sans les comprendre. Les mots sont répartis par spécialités, les mariniers ne connaissent pas les mêmes que les forts des Halles, mais comment fait-on avec ceux qui ne sont écrits nulle part, ceux de l’argot par exemple, ou ceux des Auvergnats et des Italiens qui se mélangent au français ? Il y a des mots libres qui flottent dans l’air comme le virus de la grippe espagnole ou de la tuberculose, et qu’on attrape pareil, en se fréquentant de trop près. Pour les préserver, l’instituteur leur apprend chaque jour l’hygiène et la morale, dans l’espoir qu’ils ramènent ces leçons chez eux, les diffusent à toute la famille, mais jamais il n’oserait dire à la grand-mère de se laver les mains avant de manger ni à sa mère de ne pas devenir une femme sans honneur. Il préfère qu’elle reste comme ses cheveux bouclés, « libres et désordonnés » comme elle dit, jusqu’à ce dimanche où rue de Charonne, il parle avec Lulu, son copain chanteur de rue, et aperçoit sur le trottoir d’en face l’homme et sa mère. C’est lui, il le sait. Il le sait au poignard qu’il reçoit dans le cœur, cette sensation de danger, comme si on le précipitait dans l’eau du canal, comme s’il disparaissait sans secours.
– Qu’est-ce t’as vu ? lui demande Lulu en se retournant.
– Augustin.
Il n’a pas le temps d’en dire plus, un gendarme arrive et Lulu qui n’a pas le carnet des chanteurs ambulants a filé à la vitesse de l’éclair, le gendarme ne le rattrapera pas, et lui a perdu Colette dans la foule. Tout cela n’a duré que quelques secondes comme si les choses les plus importantes arrivaient en douce, au moment précis où l’on regarde ailleurs, oui, le temps d’un regard.

– Je t’ai vue dimanche, rue de Charonne avec… le monsieur…
Il le dit à sa mère et elle rougit, comme souvent, et puis elle rit, mais ne trouve pas quoi répondre. Pour la rassurer il ajoute :
– Il avait un très joli chapeau j’ai trouvé.
Alors elle le prend contre elle et le voilà plongé dans son odeur de peau vivante, un peu salée un peu sucrée, cette sueur douce, il voudrait s’endormir contre elle, son cou, sa poitrine, son ventre, ce domaine qui est le sien ; il est maigrichon, à presque huit ans il a gardé la mesure idéale pour être dans ses bras sans dépasser, et Colette est tellement bien ainsi, son fils tenu contre elle, son cœur qui cogne comme quand il était bébé, elle le berce et chante : « J’ai descendu dans mon jardin, pour y cueillir du romarin », et il sent les vibrations de sa voix, la petite humidité qu’elle diffuse sur sa peau, comme lorsqu’on souffle une bougie. Quelque chose va s’éteindre. On dirait, à les voir savourer cet instant-là, qui rappelle un Joseph nouveau-né et une Colette de vingt ans, que tous deux le savent, comme si, très loin en eux, quelque chose se chargeait de cette connaissance. Le temps se brouille, hier et demain déjà ne veulent plus rien dire, quelque chose les avertit. Cela va finir, cela est en train de finir. C’est comme si c’était fait.

Il n’aurait jamais cru qu’Augustin soit si jeune. De dos les hommes se ressemblent, habillés et chapeautés pareil, mais ce visage lisse, ces yeux bleu pâle, on dirait un garçon à peine sorti de l’adolescence, pourtant quand il traverse la rue et qu’il est tout près d’eux, Joseph sent une odeur de tabac flotter autour de lui, qui a travaillé toute la journée à la brasserie Bofinger, il voit les cernes fins, la moustache mal peignée, la fatigue. Augustin lui tend la main pour le saluer, comme s’il était un grand, et tous les trois vont marcher sur le boulevard Beaumarchais. C’est la fin du printemps, le soir n’a pas encore dissipé la lumière, les arbres ont semé des fleurs blanches et roses, le chant des merles cisaille l’air, et Joseph ne sait pas s’il est heureux ou malheureux. Colette et Augustin disent des choses banales avec des voix un peu trop hautes, des rires essoufflés, un jour on sera habitués les uns aux autres, pense Joseph, mais ce soir c’est comme une image qui tremble. Et puis soudain sa mère s’arrête, elle prend une grande inspiration et le présente, comme s’il venait de surgir subitement entre eux :
– Joseph a eu un billet de satisfaction ce mois-ci, et son nom a été inscrit au tableau d’honneur, pas vrai mon Joseph ?
– Oui…
– Et il a manqué de peu la croix d’honneur ! Ce sera pour la prochaine fois, tu verras, tu verras comme il sera fier avec sa médaille ! Et moi aussi. Montre donc à Augustin comme tu siffles bien !
Joseph est pris de court, il ne pensait pas que ça se passerait comme ça, il est étourdi mais heureux aussi, de la fierté un peu incohérente de Colette, alors du mieux qu’il peut il siffle et Augustin siffle à son tour, tous deux se répondent, mais Augustin a la gentillesse d’arrêter le premier, on applaudit le petit garçon puis on se dit au revoir. Augustin allume une cigarette, le visage penché, comme s’il se protégeait du vent. Joseph trouve ce geste follement élégant. Le jour s’épuise, et sa mère est si jolie dans cette lumière qui hésite. Il ne l’a pas déçue, il le voit bien, tout s’est passé comme elle l’espérait. Sur le trottoir, elle lui prend la main et balance son bras, et ils marchent tous deux au rythme de sa joie.
– Vous allez très bien vous entendre, je le sais, il est gentil, et travailleur, et il ne boit pas, ça ! je ne l’aurais pas voulu, non !

Ce qu’elle aurait voulu, ce qu’elle promettait, c’était les bals, les pianos-bars et puis le train pour les pique-niques en famille au bord de la Marne, un Augustin mêlé à sa vie, une présence inattendue, bénéfique pour chacun. Augustin travaille presque chaque dimanche, il n’est pas libre comme Colette le souhaiterait, il n’est pas exactement celui qu’elle avait projeté, il a dix ans de moins qu’elle, et bientôt il devra partir faire son service militaire, comment a-t-elle pu oublier cela ? Après les pleurs, son romantisme prend le dessus, ils s’écriront, se verront en permission, elle lui enverra des colis, tout ce qu’il aime, tout ce qui lui manquera, cela devient une histoire d’amour pleine de douleur et d’enthousiasme ; Joseph regarde sa mère s’exalter et il pense qu’elle frimate, elle fait un joli bouquet avec pas grand-chose… C’est une artiste de la vie.

Augustin à peine parti, elle lui écrit, le criaillement de la plume sur le papier devient la petite musique du soir, les voix qui montent de la cour, les chants épars des grillons, c’est l’avancée de l’été, l’absence et l’amour mêlés, puis surtout l’absence et une autre chose à laquelle Joseph ne prend pas garde. C’est la grand-mère qui devine la première, comme si derrière les dérives de sa mémoire, elle avait gardé au fond d’elle cet instinct, la reconnaissance infaillible du danger. Elle dit que le temps presse, elle a l’obsession de l’eau à faire bouillir, l’obsession du savon, elle ouvre des tiroirs et les referme, elle cherche on ne sait quoi, elle dit qu’elle connaît une recette, une adresse, et puis elle s’endort dans son fauteuil, épuisée par tant de tracas, quand elle se réveille elle houspille Colette et Colette pleure alors Joseph pleure aussi, sans savoir pourquoi, et la vie se remplit de courants d’air.

Bientôt Colette n’écrit plus à Augustin, et les soirées se font silencieuses, comme si un mot, une parole pouvait les briser. Malgré la chaleur de ces premiers jours de juin, Colette se couvre de son châle et ses joues sont si pâles qu’on peut suivre le dessin de ses veines sous la peau. Joseph pense aux oiseaux, leur plumage usé par les intempéries, les vols et les combats, peut-être que sa mère change de peau comme les oiseaux changent de plumes, elle lui a raconté les plumes qui se décolorent, raccourcissent, s’effilochent, et tombent. Et il voit ses lèvres roses devenues blanches, la ride nouvelle entre les yeux, ses pieds qui ne dansent plus. Plus rien ne la soulève ni ne la protège.

Un jour, en pleine semaine, en rentrant de l’école, il la trouve à l’appartement, ne comprend pas si elle vient d’arriver ou si elle se prépare à partir, elle est nerveuse et tous ses gestes sont brusques, elle se cogne aux meubles, malmène son chapeau (essaye-t-elle de le mettre ou de le retirer ?), pourquoi n’est-elle pas à l’atelier, elle marmotte des explications qu’il ne comprend pas, et soudain, la main sur la porte elle lui demande de ne pas l’attendre pour dîner, de faire souper la grand-mère, tout est prêt.
– Mais tu vas où ?
– Chez une amie, je t’ai dit, rue Amelot.
– Qu’est-ce qu’elle a ?
– Quoi ?
– Qu’est-ce qui lui est arrivé à ton amie ? C’est grave ?
– Mais pas du tout mon roseau, tout va bien.
Elle ouvre la porte, se retourne et dit :
– À tout à l’heure.
Et elle disparaît. Ses pas dans l’escalier. Ses pas dans la cour. Et sur le seuil la plume échappée de son chapeau, que Joseph ramasse, fait tourner entre ses doigts, c’est une parure de pauvre, une simple plume de moineau.

Elle rentre comme elle l’avait dit, elle est fatiguée et se couche sans manger. Joseph s’endort dès qu’il la sait là, la soirée avec la grand-mère l’a épuisé, « Où est-elle donc ta mère ? Mais où est-elle donc ta mère ? », il a répondu « Rue Amelot chez une amie », une fois, deux fois, dix fois, puis « Dans la cour ! », « Au bal ! », « Sur la lune ! », et devant cette insolence méchante, la grand-mère lui a lancé des regards agrandis par la colère, on aurait dit qu’elle lui jetait un sort. Mais c’est fini, Colette est rentrée. Elle dort à leurs côtés, la chambre reprend sa respiration habituelle.

Le lendemain Colette dort encore, elle n’a pas réveillé Joseph avant de partir à l’atelier, comme chaque matin, et il est très en retard pour l’école. Il va pour la secouer, mais depuis le seuil la grand-mère, debout, étonnamment droite, lui ordonne de la laisser tranquille. Elle perd la tête, elle croit qu’on est dimanche, il n’a pas le temps de lui expliquer qu’on est mardi et que sa mère va se faire disputer par sa patronne, il met sa casquette et s’en va en courant sans même avoir avalé quelque chose, sans avoir embrassé les deux femmes, celle qui dort et celle qui veille. Il court jusqu’à l’école, la cloche n’a pas encore sonné, et il s’étonne du contraste entre le temps bousculé de sa maison et celui, tranquille, du dehors. Dans la classe tout est comme d’habitude, après la leçon de morale (« Soumettons-nous à la règle ») ils récitent en chœur les préfectures et les sous-préfectures, jouent au foot dans la cour, suivent du doigt les phrases dans les livres, ce jour-là il apprend le mot « génie ». Il fait des lignes et des lignes avec les mots « Le génie de Pasteur » et son P majuscule, bien trop penché, ressemble à un champignon.

Avant de rentrer chez lui, il traîne un peu avec Jacques et Eugène du côté des ferrailleurs du passage Thiéré, où travaillent les parents d’Eugène, et quand ils se séparent il se joint à la foule qui chante une chanson qui annonce les chiffres du dernier recensement, il ne comprend pas bien les paroles mais la musique est facile et le chanteur a une voix entraînante, quand c’est fini, les mains dans les poches il dansote sur le trottoir, il prend son temps, fait un détour par l’Arsenal pour regarder les péniches, le linge mis à sécher même les jours de pluie, et les chats qui longent les bords étroits du bateau mais ne tombent jamais à l’eau. Rue de la Roquette il croise Hortense, la fille du Café-Bois-Charbon, comment une fille dont les parents vendent du charbon peut-elle être aussi propre et blonde, c’est un mystère qui l’attire, il a envie de la toucher, la voir de près, il lui fait un petit signe, alors elle met sa main blanche devant sa bouche rose pour étouffer un petit rire. On dirait qu’elle a avalé la lumière.

Quand il arrive dans la cour il y a du monde devant l’immeuble B, son immeuble. Il regarde la concierge, les voisins, ces gens agglutinés et chuchotant, très vite monsieur Blomet, du 4e A, le voit et pousse sa femme du coude, elle se retourne et tous se retournent les uns après les autres, avec cet air gêné et curieux des pauvres gens devant le malheur des autres. Il hésite à repartir. Puis le courage (ou la curiosité, la fatigue, la faim, il ne sait pas) l’emporte sur la peur, et il s’avance. Quand il passe au milieu d’eux, les voisins s’écartent en le dévisageant comme s’ils le voyaient pour la première fois, et il entend la phrase à la pitié assassine : « Pauvre petit, va. »
Chez lui la porte d’entrée est ouverte, la porte de la chambre est ouverte aussi, maintenant ils n’ont plus rien à cacher, leur maison n’a plus de secret pour personne. Un officier de police est en train d’écrire sur un grand carnet à en-tête. La grand-mère tend la main à Joseph, mal assise sur une chaise, comme si elle venait d’y tomber, c’est une main gelée, tremblante et ferme à la fois, elle lui fait mal.
– C’est son fils ? demande l’officier.
Il manque un bouton à la tunique de l’officier, Joseph le remarque tout de suite.
– C’est son fils, répond la grand-mère.
Il compte les boutons, de bas en haut, de haut en bas.
– Quel est ton nom, petit ?
Un, deux, trois, quatre, cinq, six…
– Marius Vasseur, dit la grand-mère.
Il manque le septième. Entre le sixième et le huitième, il manque un bouton.
– Assieds-toi mon garçon et réponds-moi. »

À propos de l’auteur
OLMI-veronique_DRVéronique Olmi © Photo DR

Véronique Olmi est née à Nice et vit à Paris. Comédienne, romancière et dramaturge, elle est notamment l’autrice de Bords de mer et Cet été-là… Son treizième roman, Bakhita, a connu un succès retentissant en France comme à l’étranger (Prix du roman Fnac 2017, finaliste du prix Femina, du prix Goncourt et du Goncourt des lycéens, choix Goncourt de l’Orient et de la Serbie, Goncourt de la Slovénie…). Lui succède en 2020 Les Évasions particulières, chronique familiale de l’après Mai 68 à l’année 1981. Le Gosse est son quatorzième roman. (Source: Éditions Albin Michel / Alina Gurdiel)

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L’étudiant

HAUUY_letudiant RL-automne-2021

En deux mots
Au milieu d’une montagne de problèmes, David Lessard se voit confier la mission – très bien rémunérée – d’enseigner musique et peinture à un enfant surdoué. Il ne sait pas encore qu’un piège diabolique est en train de se refermer sur lui.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Le professeur de musique pris au piège

Dans ce polar habilement construit Vincent Hauuy nous propose de suivre le prof de musique d’un enfant surdoué. Dans un chalet isolé de montagne, il va découvrir de curieux hôtes et se retrouver au cœur d’une infernale machination.

C’est bien simple, les ennuis s’accumulent à une telle cadence que David Lessard va jusqu’à se dire que la mort pourrait être une bonne solution à ses problèmes. Petit-fils d’une lignée de restaurateurs de renom, il s’occupe de sa mère atteinte d’un cancer, n’a plus aucune nouvelle de son frère qui a filé depuis dix ans et dont l’établissement a périclité. Il va vraisemblablement falloir mettre la clé sous la porte. Et ce ne sont pas les maigres revenus de ses compositions musicales qui vont lui permettre de régler ses dettes abyssales. Et le message de l’envoyé des frères Daniele a été on ne peut plus clair: si on lui accorde un dernier délai, après lui avoir coupé un morceau d’oreille au sécateur, c’est pour lui permettre de rassembler très vite 20000 €. Car dans flot de mauvaises nouvelles une lueur d’espoir réussit à poindre. On lui propose d’être le prof de musique et de beaux-arts d’un enfant surdoué vivant dans un magnifique chalet du côté du Brévent.
Il lui faudra deux heures de route pour arriver dans cet endroit idyllique et se rendre compte que la proposition est tout ce qu’il y a de plus sérieux.
Dans cet endroit isolé, il va faire la connaissance de son élève, effectivement très doué mais bien mystérieux, et de son père qui effectue des recherches scientifiques pour le compte d’un riche patron. Il a notamment l’ambition de développer un casque de réalité virtuelle révolutionnaire. Au fil des jours et des leçons, il va découvrir la présence d’autres personnes, un cuisinier qui connaît parfaitement les recettes servies dans le restaurant familial et un patient alité dans une chambre habituellement fermée. Des découvertes qu’il va vouloir creuser avec sa meilleure amie et un enquêteur qui entendent bien trouver la clé de ce mystère. Si leurs recherches s’avèrent fructueuses, elles font aussi augmenter considérablement leurs craintes. La famille Lessard semble en effet être au cœur d’une machination diabolique. Peut-être faut-il remuer le passé pour en découvrir le secret de ce thriller, même si quelques coquilles viennent gâcher le plaisir de la lecture.
L’épilogue imaginé par Vincent Hauuy est un feu d’artifices de révélations. Ce qui en fait, à contrario, la partie la moins vraisemblable du récit. Mais on pardonnera volontiers cet excès de zèle, car jusque-là on est pris dans ce suspense habilement construit.

L’étudiant
Vincent Hauuy
Éditions Harper Collins Noir
Thriller
000 p., 00,00 €
EAN 978xxx
Paru le 6/10/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement dans les Alpes, entre Saint-Gervais, Chamonix et le Brévent.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans les hauteurs alpines, le piège se referme…
Le destin en veut à David Lessard. Après la mort de son père et la disparition de son frère aîné, voilà que sa mère est victime d’un cancer. Ce n’est pas avec son salaire de musicien compositeur – malgré son petit succès – que David aurait pu payer les frais médicaux et les dettes du restaurant familial. Mais les voyous auxquels il a emprunté de l’argent veulent maintenant être remboursés…
Alors, quand un riche inconnu lui propose de devenir le professeur particulier de son fils, Maxime, David ne peut qu’accepter. Tant pis si le garçon, un jeune génie de 11 ans dont la technique est parfaite mais dénuée d’émotion, le met très mal à l’aise, et si le père semble avoir d’autres projets pour son nouvel employé. Il savait que le job était trop beau pour être vrai. Mais il est prêt à jouer le jeu, le temps de découvrir leurs secrets.
Dans cette maison d’architecte cachée sur les hauteurs alpines, le piège se referme…

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Émotions Blog littéraireentretien avec l’auteur (Yvan Fauth)
Blog L’Atelier de litote


Bande-annonce du roman © Production Harper Collins France

Les premières pages du livre
« – Alors, comment tu trouves ?
Une main posée sur le rebord du lit, j’observe ma mère manger. Je cherche des signes dans le moindre frémissement de ses traits, dans sa mastication silencieuse, dans ses pauses. Malgré sa tignasse grise désordonnée et sa mine revêche, elle n’a rien perdu de sa prestance. Ni les années ni la maladie n’ont altéré son regard acéré d’ancienne cheffe étoilée. Pour moi non plus, le temps n’a rien changé, je reste ce petit garçon intimidé par l’autorité de sa mère et j’attends son jugement impartial. Au dire de mes proches, je suis moi-même bon cuisinier, mais mes compétences sont loin de satisfaire l’exigence légendaire et le palais délicat de la redoutable Agathe Lessard. Mon écrasé de topinambours au moka et aux noisettes torréfiées a déjà remporté les suffrages enthousiastes de Leïla, ma meilleure amie, mais séduire les papilles de l’intransigeante cheffe est un challenge d’un tout autre niveau.
Ma mère repousse son assiette à peine entamée et se redresse en grimaçant.
— Si tu veux m’euthanasier, pas la peine de faire si compliqué. Les options ne manquent pas. Regarde autour de toi : oreiller, injections…
— Waouh, à ce point ? m’offusqué-je sans pour autant cesser de sourire.
Elle est tellement faible ces derniers temps. La voir ressortir ses piques me réchauffe le cœur.
— Ça va. Je déconne, ça n’est pas fameux, ton truc, mais ça n’est pas avec ça que tu vas m’enterrer. Ton plat n’est pas mauvais. L’intention y est. Les ingrédients et les saveurs aussi. Mais tu es comme ton père, tu as la main lourde sur le sel et les épices. Il faut du goût, mais là, ça vient déséquilibrer l’ensemble. Comme quoi, chacun son…
Ma mère marque une pause et serre les dents pour contenir la douleur.
Je ne m’habitue pas. La voir souffrir ainsi me serre l’estomac.
— … domaine.
Je dépose le plateau-repas sur la table de nuit et sors la boîte d’antalgiques du tiroir.
— Non, pas la peine, j’ai déjà ma dose, mon foie va morfler sinon, intervient-elle avant de s’allonger et de fermer les yeux. Toujours pas de nouvelles de Jérôme ?
Encore cette question. Une rengaine quotidienne. Presque un mantra. Maman espère toujours que son ingrat de fils aîné se manifeste après toutes ces années. Mais pourquoi le ferait-il ? Parce qu’elle est malade ? Comment pourrait-il le savoir ? Jérôme n’a jamais cherché à reprendre contact avec nous depuis le jour où il a claqué la porte du restaurant, il y a dix ans.
— Non, maman, aucune nouvelle.
Et ne compte pas en avoir.
Lorsqu’elle est dans cet état, je pourrais lui annoncer qu’une météorite s’est écrasée dans le jardin sans provoquer chez elle le moindre intérêt. Seul un « oui, j’ai des nouvelles » pourrait la faire réagir.
Oui, maman, bien sûr. Jérôme est revenu. Tiens, d’ailleurs, il ne se drogue plus, ne pique plus l’argent dans les portefeuilles pour s’acheter sa dose, ne vend plus les bijoux de grand-mère.
Le retour de mon frère serait un mauvais signe. L’apparition d’un vampire assoiffé ou d’un charognard affamé décrivant des cercles autour d’un mourant. Pourtant, seul ce genre de scénario parviendrait à réchauffer le cœur de ma mère, à lui insuffler peut-être le supplément d’énergie dont elle a besoin pour terrasser le crabe. N’est-ce pas le chagrin qui a déclenché son foutu cancer ? Le stress du restaurant, les deux étoiles à conserver et la troisième à décrocher. Les dettes qui se creusent, un fils disparu dans la nature et l’autre qui a refusé de passer sa vie dans les cuisines pour mieux s’égarer dans la musique et la peinture. Un bohème, comme son père. Un feignant. C’est comme ça qu’elle me voit. Elle n’a jamais rien laissé paraître, se contentant de se démener comme une diablesse avec sa brigade pour créer sans cesse de nouvelles recettes. Mais je l’ai toujours senti.
— Quel gâchis, ton frère aurait pu aller si loin… Il était doué, plus que ton grand-père, plus que moi.
Oh ! mais il l’a été, loin, maman. Très loin, même. Dans les étoiles, les galaxies et les nébuleuses, sans même se bouger le cul, une seringue dans le bras. Un sourire béat imprimé sur sa tronche de toxico, il a fait le tour de la voie lactée, tu peux me croire. Et qui l’a ramené sur terre d’un coup d’aiguille dans la poitrine ? Toi ? Non. Ton autre fils, celui qui s’occupe de toi, celui qui ne t’a pas abandonnée.
— Et sinon, le privé dont je t’ai parlé ? Tu l’as appelé, j’espère, demande ma mère, une lueur d’espoir dans les yeux.
Non, maman, car nous sommes ruinés et que le restaurant va fermer. Le peu de thune que j’ai passé dans ce gouffre sans fond, alors n’imagine pas que je vais le claquer chez un détective. Jérôme est sûrement déjà mort. Dans un squat, sous un pont…
Comment lui avouer que l’établissement tenu par les Lessard depuis trois générations va devoir fermer ses portes sans un nouvel apport ? Impossible. La vérité anéantirait ma mère. Elle finira par l’apprendre, je ne pourrai pas le cacher indéfiniment, mais peut-être que d’ici là, elle aura repris suffisamment de forces.
— C’est en cours, dis-je, mais cela prend du temps, tu sais. Il est parti depuis si longtemps…
Ma mère pose une main squelettique sur la mienne.
— David ? Je t’aime. Tu le sais, non ?
Oui, mais pas autant que Jérôme, le petit cuisinier prodige.
— Moi aussi, maman.
— Allez, va… ta muse t’attend.
Ma muse. L’inspiration, malheureusement distante ces derniers temps. L’angoisse l’a fait fuir. Elle se nourrit du vague à l’âme, pas de la peur. Peu importe, je n’en ai pas besoin pour composer. Il me reste la technique, froide, implacable, mais toujours juste. Cela suffit amplement pour remplir mon rôle de mercenaire de la musique.
Alors que je tends le bras pour débarrasser l’assiette, maman intervient :
— Non, tu peux la laisser. Je mangerai plus tard. Je n’ai vraiment pas faim. Ça te dérangerait de tirer les rideaux en partant ?
La pièce est pourtant déjà sombre. Les nuages bas et le ciel virant au noir annoncent la prochaine tombée des flocons. Mais je me lève pour m’exécuter.
La fenêtre de la chambre offre une vue imprenable sur l’avant-cour. L’hiver a déjà assailli la pelouse et l’a recouverte d’un fin duvet cotonneux. Des veines de glace parcourent les fissures de la vieille fontaine moussue. La neige masque partiellement la peinture écaillée de la grille.
Je déteste l’hiver, plus encore depuis que je voyage tous les jours entre la chambre du troisième étage et mon antre de troglodyte au sous-sol de cette maison. La maison Lessard, fierté de la famille depuis trois générations. Fille unique, maman en a hérité.
Et en l’absence de Jérôme, si elle meurt, j’hériterai à mon tour du manoir et du restaurant attenant. Enfin, si tout n’est pas vendu d’ici là.
Je chasse cette idée sinistre. Elle va s’en sortir. Agathe Lessard est une battante, tout le monde le sait. Avec un soupir, je tire les rideaux après m’être tourné une dernière fois vers ma mère.
— Si tu as besoin de quoi que ce soit…
Maman ne répond pas, elle a déjà fermé les yeux.

L’infirmière à domicile m’a laissé un message. Elle ne viendra pas aujourd’hui pour des « raisons personnelles ». Je me demande si le caractère exécrable de ma mère n’est pas venu à bout de la patience de cette brave jeune femme. J’ai trois heures à tuer avant la prochaine médication de ma mère. Cela me laisse le temps de commencer une nouvelle commande, même si j’aurais de loin préféré composer un morceau pour mon prochain album. Je règle la minuterie de mon téléphone et pousse la porte de mon antre. À peine suis-je entré au sous-sol que l’odeur d’herbe froide et de bière tiède me submerge. Des cannettes et cadavres de bouteilles s’entassent sur la table basse. Une bouteille de vodka aux trois-quarts vide est posée sur la caisse claire de ma batterie. Le reliquat de ma soirée d’hier – chips, Pringles et autres snacks – s’étale sur la moquette trouée et tachée. Un dépotoir que je n’ai pas pris le temps de ranger hier, et dont je ne compte pas plus m’occuper aujourd’hui. J’accuse déjà un jour de retard pour cette commande, une musique censée accompagner une vidéo d’entreprise. Le genre de bouse bien trop éloigné de ce qui me passionne, de ce qui me fait vibrer. Le cahier des charges est bourré d’exigences et laisse très peu de place à la créativité, je suis obligé de coller aux références données en annexe. Un travail d’imitation dégueulasse, qui ne couvrira même pas le dixième de nos dettes abyssales.
Je vais composer comme un foutu automate et aligner les notes en choisissant des intervalles connus, un thème axé autour d’un I-V-VI-IV en do majeur. Je saupoudrerai le tout de quelques variations et emprunts d’accords sur le pont pour donner du peps. Quelques instruments virtuels suffiront pour simuler l’orchestration classique, des nappes de synthé viendront ajouter ambiance et modernité. La guitare, la basse et la batterie seront jouées en live. J’ai même un plan pour y parvenir, et c’est bien ce qui m’emmerde. Cela fait trop longtemps que je n’ai plus suivi mon instinct de compositeur.
J’allume un pétard à peine entamé, laissé plus tôt dans un cendrier, et je m’empare de ma gratte. Mission : trouver un thème accrocheur en espérant ne pas trop dévier et me perdre en route.
— Reste concentré, dis-je à haute voix, le joint coincé à la commissure des lèvres.
Le contrat prévoit des pénalités de paiement par journée de retard. Pas le moment de rêvasser. À ce rythme, je vais devoir payer mes propres compositions…
I-V-VI-IV. Do, sol, la mineur, fa. Classique, efficace.
Bien sûr, dix minutes plus tard, je suis déjà parti bien loin de mon intention initiale, perché dans des hauteurs où mon esprit vagabonde entre les notes et les vapeurs d’herbe.
Mon téléphone me ramène sur terre. Ce n’est pas la minuterie qui sonne, mais un numéro inconnu.
Je repose ma guitare et fixe l’écran qui n’en finit pas de vibrer – comme la vieille dans la chanson de Jacques Brel – sur la table basse. Mon inspiration s’est envolée, et, sans pouvoir arrêter les picotements au bout de mes doigts ni les battements de mon cœur, je réprime un frisson.
Même si je ne connais pas ce numéro, je sais qui je vais trouver au bout du fil. J’ai tout fait pour les oublier, mais eux ne m’oublieront pas.
Mon estomac noué se tord une fois de trop. Je me précipite vers la corbeille remplie de papier qui jouxte ma station de travail et y vide mes boyaux.
Avec un râle, je me redresse en titubant. Une myriade d’étoiles danse devant mes yeux.
La sonnerie cesse enfin, remplacée par un staccato de tintements. Une salve de trois messages :
Demain, sans faute.
Tu sais ce qui t’attend, enculé.
Sois chez toi demain à 10 heures. On arrive.
J’éteins mon téléphone. Comme si ça pouvait faire disparaître les menaces !
Ne pas y penser. Surtout ne pas y penser. Termine ton morceau. Demain est un autre jour.
J’écrase le joint et reprends ma guitare. Mais je sais déjà que la concentration va être encore plus difficile.
Non, pas difficile.
Impossible.
2
Je ne parviens pas à arrêter les tremblements de ma main droite ni les contractions qui agitent mon pouce. Je me touche la poitrine et la carotide toutes les minutes. Ni les pétards, ni les tisanes, ni les séances de méditation n’ont réussi à chasser la peur qui me vrille le ventre.
Je n’ai pas pu fermer l’œil de la nuit. Si je tiens debout, c’est grâce à une cafetière ingurgitée en trois grosses tasses successives. De mon système nerveux, perfusé à la caféine, irradient des palpitations et des fourmillements. Malgré l’overdose d’excitants, le monde semble tourner au ralenti et mes paupières sont lestées de parpaings de béton. À 8 heures du matin, le sommeil, main fantomatique qui voudrait m’extraire de mon corps, me rattrape enfin.
Mais il n’est plus question d’aller se coucher. Je n’ai pas ce luxe, hélas.
Une bande de tarés va se pointer chez moi et exiger que je rembourse une somme d’argent que je ne possède pas. Des malabars vont me questionner, me menacer, me passer à tabac, et peut-être même me tuer. Pour laisser un message : on ne déconne pas avec les frères Daniele.
Ça ne serait peut-être pas si mal après tout. Mourir – à condition de ne pas trop souffrir – serait la solution la plus simple à mes problèmes. Une fuite. Définitive. La fin de tous mes soucis : plus de restaurant à sauver, plus de commandes bidon à honorer pour des gens qui n’y connaissent rien, plus de mère percluse de douleurs ni d’emprunts à rembourser à des types dangereux. Avec un peu de chance, une fois mort, je visiterai un autre endroit où je me réincarnerai. Pourquoi pas sur une nouvelle planète ? Dans le pire des cas, ce sera le néant, la non-existence. Je réprime un frisson. L’idée du néant me perturbe depuis toujours et je ne laisse jamais mes pensées s’y attarder plus de quelques secondes. C’est pour moi aussi inconfortable que de fixer le soleil.
Je vide le fond de la cafetière – malgré l’odeur de brûlé –, consulte l’horloge – qui indique 8 h 15 – et me beurre un morceau de pain rassis. J’aurais pu me préparer un dernier repas plus élaboré, mais je n’ai pas l’énergie de cuisiner.
La sonnerie de la porte d’entrée, horrible ding-dong à l’ancienne, retentit pile au moment où je m’apprête à enfourner ma tartine. La surprise me fait renverser ma tasse. Je la rattrape in extremis – merci les nerfs boostés au café – avant qu’elle ne percute le carrelage.
Ils sont déjà là. En avance.
La raison est évidente : par pur sadisme. Ces fumiers veulent me tourmenter. Je ne suis pas prêt. C’est trop tôt. Mon regard s’attarde sur les couteaux de cuisine alignés sur leur support magnétique Je pourrais me défendre, résister. Pourquoi me laisser cogner sans réagir ?
Parce que si tu répliques, abruti, ils vont te tuer. Alors que si tu te laisses faire, tu pourrais t’en tirer vivant. Voilà pourquoi. Et ne viens pas me parler de la mort, de voyage, de réincarnation. Ne te détourne pas de ta peur en invoquant des fadaises fantaisistes. Assume-la, ta foutue peur. Tu en es capable, tu l’as déjà fait.
Nouvelle sonnerie. Nouveau frisson.
Ma mère va descendre si elle continue d’entendre ce bruit. Connaissant son caractère explosif, elle serait capable de se battre. Elle est si faible. De tels monstres la tueraient d’une seule claque. Mais ne serait-ce pas mieux ainsi ? Une claque, et tout sera fini.
Bon sang, David, ressaisis-toi. À quoi tu penses ?!
À rien. Je ne pense à rien. Le manque de sommeil conjugué au cannabis contrôle mon esprit et injecte ces scenarii catastrophes dans ma boîte crânienne. Je lâche un « Et merde ! », et je trottine vers le vestibule.
J’ouvre la porte, et la tension accumulée se relâche d’un coup. Je reste planté comme un con, la bouche entrouverte.
Je m’étais attendu à des malfrats tatoués à la mine patibulaire, pas à un vieux affublé comme un majordome anglais. L’homme qui se tient devant moi est aussi grand qu’effilé. Il m’évoque un squelette sorti d’un charnier. Seuls dénotent ses cheveux gris parfaitement tirés en arrière et luisant de laque.
Non, pas un majordome. Un croque-mort.
— Vous êtes bien David Lessard ? demande-t-il d’une voix plus aiguë que son physique ne le laisse supposer.
Je reste interdit quelques secondes – ce type me rappelle un acteur, mais lequel ? – avant de répondre par l’affirmative.
— J’ai un colis pour vous, continue-t-il.
Il me tend une enveloppe bulle, que je saisis machinalement. Une étiquette « David Lessard » est collée dessus. Aucune adresse.
— Vous êtes sûr que…
Mais l’homme m’a déjà tourné le dos et se dirige vers une berline noire qui ressemble à une Bentley.
Malgré le froid mordant, je stagne quelques secondes encore dans l’embrasure. Abasourdi.

Quelle journée de dingue ! Et qui ne fait que commencer.
Quoi de mieux, après une nuit blanche, que l’apparition d’un coursier-squelette sorti de nulle part, venu me refourguer un mystérieux colis précisément le jour où je vais me manger la raclée de ma vie, voire peut-être y rester ?
Je m’affale sur un tabouret de la cuisine, pose la lettre sur l’îlot devant moi et éventre l’enveloppe à l’aide du couteau à beurre. J’en extirpe une clé USB noire et un message manuscrit sur une feuille d’imprimante.
L’écriture cursive est soignée, rédigée à la plume.

« Monsieur Lessard, vous trouverez sans doute cette présentation bien singulière, mais je vis dans un endroit assez reculé et j’ai une confiance assez limitée dans notre système postal, surtout en cette période hivernale.
Je suis le père d’un enfant tout à fait spécial. Comprenez par là qu’il est en avance sur son âge. Vous pourriez le qualifier de surdoué, mais vous seriez sans doute en deçà de la vérité. Le système scolaire est inadapté, trop lent. Mon fils a obtenu son baccalauréat l’année dernière, à dix ans. Son niveau est déjà celui d’un universitaire. Ses connaissances sont larges et couvrent tous les domaines, de la science dure aux sciences humaines en passant par la philosophie et la littérature.
Une discipline lui échappe cependant et cause chez mon garçon une énorme frustration. Maxime veut comprendre l’art, particulièrement la musique et la peinture. Pour ma part, je le trouve très doué, mais mes encouragements n’y changent rien. Maxime accorde peu d’importance au jugement de son béotien de père et requiert l’avis et les conseils éclairés d’un expert.
Ce qui m’amène à vous.
J’ai consulté votre site Internet et visionné vos vidéos. J’ai également écouté vos compositions et pu apprécier vos toiles, qui sont à mon humble avis totalement sous-évaluées. Comme je l’écrivais plus haut, mon avis importe peu, mais Maxime a porté une attention particulière à vos créations et semble penser que vous pourriez l’aider.
Nous sommes tombés d’accord et souhaiterions ardemment que vous commenciez à travailler chez nous, à domicile. Bien sûr, nous comprendrions tout à fait que ces cours puissent interférer avec vos activités professionnelles, aussi seront-ils rémunérés en conséquence : cinq cents euros de l’heure à raison de trois heures par jour. Les horaires sont négociables, mais quatre cours par semaine nous semblent être le minimum.
Je dois vous prévenir que plusieurs professeurs ont déjà tenté de lui apprendre, mais jusqu’ici sans résultats. Si vous êtes intéressé, je vous prie de suivre les indications fournies sur la clé USB.
Au plaisir d’avoir rapidement de vos nouvelles.
Cordialement,
P. Baranger. »

J’émets un ricanement sec, tourne et retourne la lettre. Où est l’arnaque ? Impossible de prendre cette demande au sérieux. Pourquoi ce P. Baranger ne m’a-t-il pas contacté par mail ? Ou par téléphone ? Mes coordonnées sont accessibles sur mon site, mon Instagram, partout. Cette histoire de fiabilité de La Poste ne tient pas debout une seconde.
La mise en scène est grotesque, voire louche.
Ou alors ce gars est un riche excentrique technophobe. Issu d’une famille amish, peut-être ? Ce qui pourrait expliquer l’aspect du coursier – ha ! je me souviens enfin : il ressemble à l’acteur qui jouait le prêtre dans Poltergeist 2, Henry Kane.
Mais la clé USB, alors ?
Pas vraiment le type de technologie qu’emploieraient des amish, si ? Et le vieux ne serait pas venu en Bentley, mais avec une charrette tirée par des chevaux.
Il s’agit plus probablement d’une arnaque. La clé doit abriter un ransomware. Dès que je vais l’insérer dans mon PC, toutes les données seront cryptées et mon ordinateur sera verrouillé. Je devrai débourser une somme en bitcoins pour les récupérer. Dans le contexte actuel, cette escalade dans la malchance me surprendrait à peine.
Réfléchis deux minutes, David. Tu te prends pour une star ou un ministre ? T’es un musicien raté et un youtubeur qui vient juste de passer le cap des cinquante mille abonnés. Les quelques cours que tu dispenses ne font pas de toi un professeur émérite. Tu penses que des arnaqueurs iraient jusqu’à payer un coursier en Bentley pour la livraison d’une clé USB sans avoir la moindre garantie que tu l’utilises ?
Je suis bien obligé d’admettre que l’opération serait loin d’être rentable. Combien de lettres et de locations de voitures de luxe avant qu’un gogo ne morde à l’hameçon ?
Un gogo fauché de surcroît.
Je me frotte les yeux et réprime un bâillement.
8 h 30, soit une heure et demie avant que les malabars envoyés par les frères Daniele ne me brisent tous les os du corps.
Cinq cents euros de l’heure. Ce n’est quand même pas rien. Mille cinq cents euros la journée !
Et bordel, qu’est-ce que j’ai à perdre ? Mes données – principalement des compositions pour la plupart inachevées – sont le moindre de mes soucis.
Je pourrais appeler Leïla, elle saurait me conseiller, c’est la seule de mes amis capable de pirater un ordinateur. Mais, à cette heure-ci, elle doit sans doute dormir.
C’est surtout une des rares personnes avec qui tu es resté en contact. La plupart de tes « amis » t’ont abandonné à présent.
C’est vrai. Moins de fêtes, moins de rigolade, moins de sorties. Les rats ont quitté le navire. Les problèmes font fuir, à croire qu’ils sont aussi contagieux qu’un virus.
Je saisis la clé USB, vide ma tasse et prends la direction du sous-sol.

Je suis déçu. La clé ne contient qu’un fichier texte, un PDF, une proposition de planning et un lien vers un site Internet. Je m’attendais à quelque chose de plus exotique, de plus mystérieux, à l’image de cette livraison ubuesque.
Les instructions présentes sur « alire.txt » sont lapidaires : je suis invité à consulter le PDF, puis à me rendre sur le site web pour répondre à un test qui permettra de vérifier, d’après l’auteur de la lettre, si j’ai bien les prérequis pour obtenir le job – en imaginant qu’il soit réel.
La vie et son putain de sens de l’humour ! Pourquoi ce type ne m’a-t-il pas contacté avant que je sois plongé dans la merde jusqu’au menton ? Avec ce salaire, j’aurais pu sauver le restaurant.
Ouais, c’est ça. Et pourquoi pas payer en plus un traitement expérimental aux États-Unis à ta mère ?
D’un coup de paume, je désarticule ma mâchoire engourdie. J’allume un joint, inspire une grande bouffée et ouvre le PDF.
La première page expose en plan large – photo prise avec un drone – une immense maison d’architecte en bois à trois étages, nichée au cœur d’une petite forêt de sapins. Je reconnais vaguement les massifs environnants, mais l’endroit ne me dit rien. C’est peut-être près de la brèche du Brévent. Il me faudrait plus de photographies et prises sous des angles différents pour en être certain.
En tant qu’habitué des randonnées en montagne, je suis sûr d’une chose en revanche : ce genre de lieu est uniquement accessible par cabine. Les Baranger doivent vivre en pleine zone blanche. Complètement en retrait.
Quelques pages plus loin, une brève présentation m’apprend que la maison a été construite sur la base d’une ancienne et modeste station de ski familiale, délocalisée depuis. Et, comme je l’avais déjà deviné, on y accède par téléphérique ou par hélicoptère si le climat le permet. Par contre, ils ne donnent pas d’adresse ni de coordonnées GPS, pas même un mail ou un numéro de téléphone pour les contacter. Je fais comment pour m’y rendre si je suis pris ?
Les modalités de mes hypothétiques prestations sont ensuite abordées : je peux, si je le souhaite, regrouper mes heures sur quelques jours, auquel cas je serai nourri et logé sur place P. Baranger mentionne l’existence d’une connexion Internet par satellite et précise que son fonctionnement est erratique, surtout en cas de tempête. Je peux amener mon matériel, mais il précise que cela n’est pas nécessaire car ils disposent d’une large collection d’instruments et de peintures.
Enfin, le document stipule qu’il est impossible d’inviter des amis et qu’il est interdit d’apporter et de consommer de la drogue ainsi que des armes.
Pas de drogue ? Comment tu vas faire, hein ?
Je pourrais planquer un sachet d’herbe sous une pierre avant d’entrer dans la maison…
Le dernier chapitre du PDF n’est qu’une série de clichés décrivant l’intérieur du chalet. Il y a aussi un plan des pièces qui me seraient accessibles – parties communes, salons, cuisine, salles de bains – et des espaces privatifs, principalement au rez-de-chaussée. La consultation de ce plan me donne le tournis tellement la bâtisse est immense.
J’ai souvent rêvé d’avoir mon studio de musique dans une gigantesque villa bordant l’océan. Combien peut coûter une telle baraque ? Dix millions ? Non, sûrement plus. »

À propos de l’auteur
HAUUY_vincent_©VM_Ariane_GalateauVincent Hauuy © Photo Ariane Galateau

Vincent Hauuy est né à Nancy le 23 avril 1975. Concepteur de jeux vidéo, romancier et scénariste, il est titulaire d’un master en information et communication de l’Université de Metz en 2000. Après Le tricycle rouge, son premier roman, couronné du Prix VSD-RTL du meilleur thriller français 2017, il a publié Le brasier (2018), puis Dans la toile (2019) et L’étudiant (2021). (Source: Babelio)

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Si les dieux incendiaient le monde

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Sélectionné pour le Prix Orange du livre 2021

En deux mots
Voilà quinze ans que Jean n’a pas revue sa fille Albane, partie en claquant la porte. Alors lorsqu’il apprend qu’elle revient en Europe pour donner un concert à Barcelone, il laisse ses douleurs de côté et part pour la catalogne, bientôt suivi par sa seconde fille Clélia. Au moment où le rideau se lève, la tension est à son comble.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Ma fille, ma bataille

Avec son premier roman, Emmanuelle Dourson signe une entrée remarquée en littérature. Autour d’une famille déchirée, elle nous propose un drame en six temps construit de façon très originale.

Jean vit désormais dans son lit, perclus de douleurs. En attendant les visites de sa fille Clélia, qui vient quelquefois avec sa propre fille cadette, Jeanne. Ses autres enfants, Katia, Petra et Alice, ont renoncé à ces visites chez le grand-père. Albane ne viendra pas non plus. La seconde fille de Jean ne lui donne plus signe de vie que par carte postale. Une carte qu’elle lui adresse tous les ans depuis un autre continent où elle a choisi de s’installer. Il en a désormais quinze. Alors il essaie de revivre des moments heureux passés en famille, comme les vacances à Lisbonne, s’imagine à Saint-Pétersbourg ou encore à Madrid.
Tout à l’heure, il demandera à Maria, son aide-domestique, de lui ramener le dernier disque d’Albane, mais surtout de le conduire à l’aéroport de Bruxelles pour prendre la direction de l’Espagne. Malgré ses douleurs, il sent que c’est une chance qu’il ne faut pas laisser passer. Il a en effet appris qu’Albane, concertiste réputée, va donner un récital à Barcelone pour marquer son retour en Europe.
Clélia n’apprendra qu’incidemment cette escapade, frustrée de n’avoir pas été prévenue par ce père dont elle s’occupe pourtant bien, malgré un agenda chargé. Entre son amant parisien ou ses voyages en Éthiopie, où elle qui s’est engagée pour la reforestation du pays. Car Yvan, le père de ses enfants, ne lui suffit plus. Elle l’avait pourtant «volé» à Albane, provoquant une onde de choc dont les échos vibrent encore dans l’air. Aussi est-ce avec un sentiment mêlé et une forte curiosité qu’elle part elle aussi pour la capitale catalane.
C’est Mona, la femme décédée de Jean, qui est la narratrice de ce premier roman et qui ordonnance l’ordre d’entrée en scène des personnages. Une belle idée d’Emmanuelle Dourson qui, comme sur une scène de théâtre, place tour à tour les acteurs sous la lumière. C’est maintenant au tour d’Yvan d’être analysé par Mona. S’il a l’air serein, il lui faut bien admettre que sa situation n’est pas très envieuse. À la confrontation, il préfère la fuite, il préfère son concentrer sur son art, la photographie. C’est ainsi qu’il entend imprimer sa vision du monde.
Voici ensuite Katia, la fille aînée de Clélia et d’Yvan, qui a envie de grandir vite, de porter les belles robes de sa mère et de s’émanciper, de laisser derrière elle sa famille déchirée, sa grand-mère décédée.
Puis, du côté de Barcelone, c’est à Albane d’entrer en scène pour un concert mémorable. Mais nous n’en dirons rien, de peur de vous gâcher le plaisir de lire ce formidable moment, tout en tension, tout en vibration.
Avec ce premier roman, Emmanuelle Dourson signe une entrée remarquée en littérature et rend hommage au poète suisse Philippe Jaccottet en lui empruntant le titre de son livre, tiré de son recueil Fragments soulevés par le vent: «En cette nuit, en cet instant de cette nuit, je crois que même si les dieux incendiaient le monde, il en resterait toujours une braise pour refleurir en rose dans l’inconnu.»

Si les dieux incendiaient le monde
Emmanuelle Dourson
Éditions Grasset
Premier roman
256 p., 20 €
EAN 9782246823643
Paru le 13/01/2021

Où?
Le roman est situé en Belgique, principalement à Bruxelles. On y voyage aussi par les souvenirs qui évoquent Saint-Pétersbourg, Madrid, ou encore Lisbonne. Il est aussi beaucoup question d’une rencontre à Barcelone et de séjours en Éthiopie et à New York.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Une famille déchirée que le destin va rassembler lors d’une extraordinaire soirée.
Il y a Jean, le père; Clélia, sa fille aînée; Albane, la cadette que personne n’a revue depuis que sa sœur lui a volé l’homme qu’elle aimait, quinze ans plus tôt; Yvan, que Clélia a épousé depuis. Et Katia, leur fille, qui de cette tante disparue sait ceci: elle vit à New York, est devenue une célèbre pianiste, son souvenir hante encore ses parents. Leurs vies basculent le jour où Jean apprend qu’Albane doit donner un concert à Barcelone et décide de s’y rendre. Chacun, à sa manière, devra y assister.
Magistral, ce premier roman est une prouesse littéraire, une épopée où d’une voix, celle de l’énigmatique narratrice, le destin d’une famille est retracé avant d’être à nouveau chamboulé. Y gronde la rumeur de notre monde incendié, appelé lui aussi à se retrouver pour survivre.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
RTBF (Sous couverture  Thierry Bellefroid)
Le Carnet et les instants (Nausicaa Dewez)
Karoo (Francesca Anghel)
Centre Wallonie-Bruxelles (Radio Fractale – Chronique de Pierre Vanderstappen)
Blog Carobookine 
Blog Vagabondage autour de soi 
Blog Les Belles phrases

Les premières pages du livre
« Jean, vendredi 11 mai
Mais pourquoi fallait-il que le merle noir chante plus tôt que les autres ? Qu’il choisisse la lucarne de sa chambre pour perchoir ? À quatre heures du matin, Jean avait ouvert les yeux, expulsé du sommeil par le chant de l’oiseau – un instrument de torture pour l’homme épuisé. Il s’était tourné sur le côté pour sonder les traces. Les traces de la veille. La visite de Clélia, seule, pressée. Ses cheveux roux qui finissaient toujours par se dénouer. Le cliquetis de ses deux bracelets d’argent – l’un très fin, l’autre lourd et épais, beaucoup trop large pour son poignet délicat – et le timbre de sa voix lorsqu’elle avait agité les tentures et déclaré que ça sentait mauvais. Elle, ondoyante. Lui, rebut nauséabond. Elle avait ouvert les fenêtres. Rassemblé les livres qui traînaient sur la table du salon. Elle avait demandé où était Nabokov – c’était si insolite, le salon de Jean sans un volume de Nabokov abandonné sur la table basse ou le canapé. Jean avait répondu que désormais Nabokov restait dans son lit, avec lui. Il avait regardé Clélia s’affairer dans l’appartement. Jusqu’à ce qu’elle s’assoie près de lui. Qu’elle pose ses lèvres fraîches sur sa joue. Comme pour dire Excuse-moi papa, je voulais commencer par là et puis j’ai oublié.

Quand le merle avait chanté, Jean avait tendu une main vers la peau de son visage. Il s’était attendu à ce qu’elle soit douce et lisse comme celle de Clélia. Le grain rugueux de l’épiderme l’avait surpris. Il avait suivi du doigt les sillons. Se pouvait-il que, déjà… ? La couverture de Nabokov brillait dans l’obscurité. Ça l’avait rassuré. Il avait rouvert le livre et retrouvé la page sur laquelle il s’était endormi – une page du Mot. Le narrateur y décrivait un ange dont le pied était parcouru d’un réseau de veinules et d’un grain de beauté pâle.

Les tempes d’Albane aussi étaient parcourues de veinules bleues. Jean avait tenté de se représenter le visage de sa cadette, d’en faire resurgir chaque détail, depuis le grand épi du front jusqu’au sillon des veines sur la tempe droite en passant par les yeux très grands, très noirs. L’image avait flotté un moment. Il s’était demandé s’il reconnaîtrait sa fille aujourd’hui et son cœur s’était emballé ; il avait compté les années, ça ferait bientôt quinze ans qu’elle était partie, ne laissant comme trace de son existence qu’une carte postale chaque année – quinze cartes rangées dans une boîte à cigares posée sur son bureau, entre un microscope et une encyclopédie entomologique. Quinze cartes de vœux envoyées des quatre coins du monde. Comme si la vie d’Albane s’était résumée à un conte de Noël.

Il avait lâché le livre et l’image s’était dissoute. La nuit tremblait derrière la vitre. L’espace entre les rideaux laissait deviner la dérive de nuages floconneux qu’argentait la lune. Par les fentes du châssis, le vent sifflait et déposait sur la tête de Jean un coulis froid. Allongé sur le dos, il était resté immobile, à l’affût des sensations changeantes, tour à tour douces et cuisantes, qui sinuaient dans son corps. Quand elles étaient douces elles réveillaient une ardeur enfouie, comme une eau sourde remonterait en plein désert ; quand elles drainaient la douleur, c’était la peur qui suintait, attisée par le courant d’air nocturne et le souvenir du visage hâve, des yeux immenses de sa fille.

Albane, on l’avait interviewée la veille sur les ondes, il avait entendu sa voix. C’était une bourrasque, cette voix qui revenait du passé et surgissait à l’improviste sans s’annoncer. Il se souvenait de ses accents d’adoration lorsqu’elle était enfant, puis de son timbre rauque le jour où elle avait dit, bien plus tard, Quand vous serez morts, j’irai danser sur vos tombes. Il se demandait à quel moment la fêlure était apparue et l’anxiété oubliée revenait, glacée, une camisole d’inquiétude le figeait sur son lit. Albane était grande pourtant, désormais elle se débrouillait sûrement mieux que lui.

Le journaliste l’avait interrogée sur lui, sur moi, sur Clélia, il avait fouillé dans nos vies, quelques minutes seulement mais avec acharnement, pour satisfaire les auditeurs, qu’ils sachent comment on réussit, quel milieu et quel concours de circonstances engendrent le génie ou la chance ou les deux, comme si le travail et la ténacité n’y étaient pour rien – les recalés veulent croire qu’une fée se penche sur certains berceaux plutôt que sur d’autres. Jean s’était demandé si, avant de répondre, Albane avait jeté à l’homme le trait assassin de ses yeux noirs, comme avant, lorsque son regard disait à Jean Retire ta question, ta question est un mirage, je l’effacerai, je ne veux rien entendre et tu ne peux rien savoir. Elle gardait les yeux levés vers lui, elle le défiait jusqu’à ce qu’il se détourne puis elle s’en allait et lui, rageur, la laissait s’éloigner en serrant les poings.

À la radio, son débit n’était pas fluide, elle hésitait et trébuchait sur certains mots. C’était du direct, elle n’avait qu’une chance. Comme sur scène. Avait-elle pensé à lui en répondant au journaliste ? Combien d’heures avait-elle dormi la veille ? Il y avait dans sa prosodie des traces de fatigue, une absence d’élan. Elle avait dit qu’elle ne se souvenait de rien, que son enfance était un trou béant d’où émergeaient une carte du monde, des mouettes, deux ou trois morceaux de musique et des radis en forme de souris.

Il ignorait où elle était allée chercher les radis. Mais la musique, les mouettes et la carte du monde, il savait, et ce n’était pas rien. La carte du monde, c’était de lui, il l’avait aimantée au radiateur du jardin d’hiver lorsque Albane avait six ans. Quand Clélia et Albane rentraient de l’école, elles venaient s’accroupir près du radiateur, sous la verrière où défilaient les nuages, et tandis que l’une piochait dans une liste un nom de ville ou de pays, l’autre tentait de retrouver son emplacement sur la carte. Chaque continent avait sa couleur ; Clélia et Albane voyageaient entre le bleu pétrole des Amériques et le vieux rose de l’Asie en passant par le jaune paille de l’Afrique ; elles se tenaient la main et enjambaient les océans, insouciantes du niveau des mers et de l’évolution aléatoire de leurs courants. Assis dans une bergère où il préparait ses cours en luttant contre le sommeil, Jean suivait de loin leur jeu, il se laissait distraire par leurs rires et par la voix claire d’Albane qui épelait maladroitement les mots, les écorchait avant de leur restituer leur forme exacte. Après les cris et les heurts de la cour de récréation, les deux sœurs se réfugiaient dans cette complicité – Jean avait envie de s’y glisser mais il était trop grand, les parois fragiles de leur univers se dissolvaient à son approche, alors il restait en retrait et laissait le chapelet de couleurs et de noms entortiller son ruban sonore autour de lui. Que restait-il aujourd’hui de ce présent qui semblait devoir durer toujours ? Pas même le nom de la ville où résidait Albane – on savait seulement qu’elle s’était établie de l’autre côté de l’Atlantique.

Parfois un nom résonnait différemment, une ville affleurait du babillage d’Albane et sortait Jean de sa torpeur, il entendait Saint-Pétersbourg et il imaginait le quadrillage des avenues larges et rectilignes qui canalisait la lame argentée de la Neva, il rêvait aux majestés de pierre coiffées de dômes dorés et de clochers à bulbe brillant dans l’atmosphère glacée, il se voyait descendre d’un train qui aurait traversé toute l’Europe et se serait arrêté devant le musée de l’Ermitage où il poserait le pied, enfin reposé.

Ou bien il entendait Madrid et la silhouette ramassée du Prado émergeait des vapeurs de la cité. Il montait les volées d’escalier de l’entrée, s’avançait sous les verrières oblongues de la galerie centrale où des hommes et des femmes saisis dans un moment fugitif de leur existence, en des temps lointains, le regardaient passer. Il sentait sur lui leur regard, cruel, curieux, lisse ou indifférent. Veule ou suffisant. Il jouissait de ce moment mais il restait digne, il traversait la galerie sans sourciller, il ne voulait rien admirer avant d’avoir posé les yeux sur La Maja nue. Tout au fond il tournait à droite et gravissait une nouvelle volée de marches, découvrait une pièce aux couleurs sombres, il devait s’habituer à la pénombre, ses pupilles se dilataient et la toile s’offrait enfin, elle était sans doute plus petite qu’il ne l’avait imaginé, mais grande pourtant, c’était comme la rencontre d’une amante lointaine longtemps désirée, l’apogée d’une liaison chaste. Le jour et le flot de visiteurs passaient derrière lui, il se tenait debout sans fléchir dans la salle obscure et laissait les reflets et les courbes le pénétrer.

Puis il allait voir Le Songe de Jacob, ce fuyard épuisé qui s’entendait promettre en rêve une descendance innombrable. Jean voyait une échelle se perdre dans les nuées ; il glissait ses pieds nus dans les sandales du rêveur, son corps dans le vêtement de toile fruste et, saisi par le sommeil comme par une coulée de pierres du Vésuve, il s’endormait à sa place sur la terre battue. Le ciel étendait sur lui son ombre mais son visage restait offert à la lumière, il dormait à demi redressé sur un coude, une joue appuyée sur sa main gauche. Son autre main était posée sur la terre comme sur la hanche d’une femme. Dans son sommeil il sentait sa fermeté et ça le rassurait, ce socle où il pouvait s’abandonner sans craindre de disparaître. La disparition arriverait plus tard. Jean savourait le contraste entre la terre nue et dure, et sa chair qui suivait la courbe molle de l’abandon aux songes, il restait longtemps là, à goûter la quiétude de Jacob, il ne voyait pas les anges ou si peu, leurs ailes vaporeuses pâlissaient dans la clarté.

Ensuite un autre visiteur s’arrêtait devant la toile, alors il s’en allait.

Quand Albane avait six ans, il avait entendu Madrid et Saint-Pétersbourg et il avait eu envie de partir. À présent il voulait retrouver celle qui disait ces noms de villes. Albane. Il était resté avec l’image d’une jeune femme aux allures de garçon manqué, jeans troués et veste en cuir, yeux fardés, cheveux emmêlés et frange revêche – comment faisait-elle pour se produire sur scène dans cet accoutrement ? Elle avait parlé au journaliste de ses morceaux préférés, ceux qu’il écoutait autrefois, il ne savait pas, ça l’avait touché cette enfant revenue du néant, par le poste de radio elle avait surgi avec fracas, métamorphosée. De la foudre de l’adolescence il ne semblait lui rester que la voix éraillée, peut-être aussi l’intensité dans le regard, comment savoir ?

Maintenant, l’immobilité et la chaleur des draps, l’humidité poisseuse qui montait de sa chair l’agaçaient. Drainée par l’afflux de sang, la douleur arrivait par saccades dans sa jambe droite. Il avait rejeté la couverture et regardé le membre blessé – il formait dans sa conscience une tache aigre et violacée qui allait déteindre sur sa journée. Il avait peur. Il ne voulait pas vivre dans un corps flasque où la volonté se brise. On lui avait dit d’être patient, que dans quelques mois il pourrait recommencer à marcher. On n’avait pas parlé de la douleur – c’était une affaire personnelle qui ne regardait que lui. Un mal qui se concentrait en un point unique, comme si quelque chose s’était déchiré à cet endroit pour qu’il fléchisse, qu’il se sente vieux et fragile, qu’il se heurte à ses limites. Il avait envie de gémir, ça le soulagerait mais on lui avait appris, enfant, que ça ne se faisait pas, alors il ravalait la plainte qui montait. On était samedi, Clélia allait arriver, il en était sûr. Elle serait accompagnée de Jeanne, sa fille cadette – celle qui devait crier pour que ses sœurs l’écoutent. Les autres filles de Clélia, Katia, Petra et Alice, ne venaient plus jamais mais Jeanne, elle, adorait venir chez Jean. Lui au moins l’écoutait.

Clélia embrasserait Jean en retenant d’une main ses cheveux, et pendant que Jeanne explorerait les trésors entassés dans le grenier du duplex, elle le guiderait jusqu’au salon où elle s’assoirait avec lui. Elle se servirait un thé et replierait ses jambes sous elle sur le canapé en cuir. Elle tiendrait sa tasse à deux mains et commencerait par se taire, elle avait toujours besoin d’une pause entre deux tourbillons – dans ces moments il pouvait lire sur son visage une sorte de recueillement tragique, Dieu sait à quoi elle songeait, au but ultime vers lequel elle courait ou à la prochaine robe qu’elle allait acheter. Puis elle lui poserait des questions. Il tenterait de réprimer son vieux réflexe mais n’y parviendrait pas, il répandrait son savoir par petits morceaux, des morceaux brillants qu’elle attraperait au vol dans son avidité à tout comprendre. Il serait apprécié et honoré, comme autrefois au centre de l’amphithéâtre, à cette place où il se sentait vivant. Il ne parlerait pas de sa jambe, il dissimulerait son désarroi et son envie d’être pris dans les bras, de sentir la chaleur de deux paumes sur son front. Les mains lisses et blanches de Clélia ne se tendraient pas vers lui pour le réconforter. Il finirait par se taire, puis son regard glisserait sur la machine à coudre posée sur la petite table en acajou dans un coin du salon. Il dirait à Clélia Tu devrais apprendre à coudre, ça t’éviterait d’acheter autant de vêtements. Jeanne surgirait en brandissant deux maillots de bain délavés trouvés au fond d’un coffre. Des affaires à moi dont il n’avait pas eu le cœur de se débarrasser.

Il fit un effort pour se redresser et s’asseoir contre le ciel de lit.

Derrière les tentures la lumière avait changé. Le soleil découpait des trouées claires sur le drapé du tissu, un rai oblique se faufilait parfois dans la pièce et se posait sur la couverture écarlate. La chambre se dilatait. Des nervures sinuaient dans le merisier de la commode, le bronze des poignées sortait de l’ombre. Le fauteuil à bascule semblait prêt à se balancer. En se redressant, Jean avait dispersé la poussière suspendue au-dessus du parquet. Il observait le déplacement des particules, elles sortaient et entraient dans la lumière, dessinaient dans chaque rayon un voile mobile. Derrière elles, l’unique tableau de la pièce – un Smargiassi, du nom de ce paysagiste napolitain qu’il aimait tant – lui jetait l’affront de sa beauté. À l’avant-plan, le bonnet d’un pêcheur brillait d’un éclat carmin et la finesse du trait qui gonflait son pantalon blanc le parait de la légèreté d’un soir d’été – un soir, il en était sûr, il s’agissait d’un soir et non d’un matin comme le prétendait Yvan, le mari de Clélia –, un soir où la canicule et le labeur desserrent leur étau pour laisser place à un sentiment de quiétude. Le personnage sur la toile lui tournait le dos, le visage penché sur un lac luisant comme une bonace. De minuscules promeneurs flânaient le long du rivage opposé. À l’horizon, une citadelle sortait d’une brume de chaleur et s’étirait vers le ciel.

Jean pensait à Lisbonne. Il se rappelait l’interminable nuit qu’il y avait passée avec moi, les yeux ouverts, enfoncé dans des draps amidonnés, tandis qu’au pied des fenêtres des éboueurs ivres traînaient des poubelles à roulettes sur les pavés inégaux du quartier. L’obscurité voilait le contour des choses et nos formes allongées côte à côte dans le petit studio que nous avions loué. Nos filles, Clélia et Albane, dormaient tranquillement. Moi aussi. Jean ne voyait rien mais il entendait nos respirations – un souffle régulier qui attestait de notre profond sommeil. Il avait eu ce soir-là le sentiment de commencer la traversée d’un long tunnel. Il avait voulu rentrer chez nous après avoir ardemment désiré la Ville Blanche, son âme et ses bruits. Au réveil, le cœur retourné comme un gant.

Le matin, nous avions erré dans les venelles ombragées de l’Alfama pour trouver une table où déjeuner. Jean s’était informé des moyens de transport dans la ville pendant que Clélia et Albane dévoraient des pastéis de nata. Puis nous étions sortis du bar et avions poursuivi notre chemin sans trop savoir où nous allions. Nous avions longé une ruelle obscure, gravi des escaliers, et soudain il y avait eu un déferlement de lumière et quelque chose d’imperceptible avait ourlé les paupières de Jean, quelque chose d’humide et de doux, comme s’il avait trouvé une issue, comme si la beauté s’était rétractée pendant la nuit pour revenir là avec plus d’éclat, rien que pour lui. Rien que pour nous. Lisbonne s’étageait autour de nous dans un frémissement. Derrière les toits scintillants, le Tage s’écoulait. Sur la vaste place suspendue au-dessus de l’eau, Clélia et Albane couraient derrière les mouettes, l’or de la ville giclait sur elles, il jaillissait de toutes parts, du ciel et du fleuve, des murs blancs, des pavés minuscules et lisses, du visage méditerranéen des passants. Bientôt le front pâle de Clélia se couvrirait de taches de rousseur. La peau d’Albane se cuivrerait légèrement et elle porterait plus haut son air de jubilation sur le visage. Clélia. Albane. »

Extrait
« Après Barcelone, elle rentrerait chez elle. Elle aurait un cinquième enfant avec Baptiste — ou avec Yvan, c’était pareil —, cet enfant-là, elle s’en occuperait parfaitement, elle en était capable, ne m’en déplaise, et tout changerait avec lui. Ensemble ils sauveraient le monde, oui, ils y arriveraient. Elle sentait déjà ses seins gonfler et le lait couler et avec lui monter une bouffée de compassion pour l’humanité entière. C’était ainsi qu’elle sauverait la planète, avant les arbres en Éthiopie, en aimant l’enfant qui n’existait pas encore. Elle et l’enfant hissant au sommet de la terre, au-dessus des crues du Nil bleu, plus loin que la terreur et l’envie, leur amour indestructible. » p. 80

À propos de l’auteur
DOURSON_Emmanuelle_©Laure_GeertsEmmanuelle Dourson © Photo Laure Geerts

Née en 1976 à Bruxelles, Emmanuelle Dourson a fait des études de lettres. Si les dieux incendiaient le monde est son premier roman. (Source: Éditions Grasset)

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Dernier concert à Pripyat

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En deux mots
Les enfants d’un couple d’employés de la centrale nucléaire de Tchernobyl fuient la zone contaminée après l’explosion. Mais après quelques mois ils reviennent, attirés comme un aimant par ce terrain irradié. Les «stalkers» vont défier les autorités, organiser des concerts et faire du street art pour qu’on n’oublie pas.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Les rebelles de Tchernobyl

Après un voyage dans la zone d’exclusion de la centrale de Tchernobyl en 2013, Bernadette Richard a choisi le roman pour raconter les suites d’un fait divers aux conséquences planétaires. En suivant trois «stalkers», elle nous invite en enfer.

Le point de départ de ce roman est un fait divers qui a fortement secoué le monde. Dans la nuit du 25 au 26 avril 1986, le réacteur n°4 de la centrale nucléaire de Tchernobyl explose. Une gigantesque flamme embrase le ciel et près de cinquante tonnes de combustible s’évaporent. Le nuage de Tchernobyl va s’attaquer aux abords immédiats puis se répandre sur l’Europe. À Pripyat, où a été érigée une ville moderne pour le personnel de la centrale, c’est la sidération. Mais très vite Babouchka, la grand-mère qui vit avec la famille d’un ingénieur, comprend qu’il faut fuir. Elle embarque ses petits-enfants Zhenia, Orest et Katya et part pour Kiev où vit leur tante Anya. Très vite, on leur annonce la mort de leur père et l’hospitalisation de leur mère, fortement irradiée. Elle ne survivra pas à ses graves blessures.
Passé le choc du deuil, les enfants trouvent en Artem un grand-frère. Il a lui aussi fui Pripyat après avoir vainement tenté de sauver sa mère et a trouvé une famille d’accueil à Kiev. Près de deux ans après la catastrophe, il va proposer aux deux frères de l’accompagner dans la zone interdite où certains habitants ont déjà bravé l’interdiction, comme Boris et Olena, la sœur de Bab.
L’expédition a lieu le 5 novembre 1988 et sera suivie de nombreuses autres, même si le taux d’irradiation reste très élevé. Car, comme le soulignent les protagonistes, «l’attrait de l’illicite et la curiosité qui nous habitaient étaient plus puissants que la peur. La zone d’exclusion devint notre terrain de chasse à l’image, aux émotions, aux découvertes, et bientôt notre théâtre de la cruauté, notre immense salle de concert, notre galerie d’art à ciel ouvert». Au fil des ans, ils vont effectivement, sous l’œil de plus en plus blasé et bienveillant des autorités chargées de contrôler la zone, s’approprier les lieux, donnant des concerts et transformant certaines façades à coups de bombes de peinture. Le Street Art comme un symbole de rébellion.
Et si la mort va s’inviter aux performances, nos explorateurs vont aussi faire d’étonnantes découvertes comme ce «pied d’éléphant», le corium autour du réacteur ou, plus trivial, un bordel en pleine zone rouge, œuvre d’un employé décidé à se venger des autorités. Plus étonnant encore, il avait «beaucoup de clients, parmi lesquels les soldats, les pires escrocs d’Ukraine et de Biélorussie, des adolescents de Kiev en rupture de ban, des drogués du sexe, de l’alcool, de la dope.»
Pour une zone interdite, on va constater en suivant les stalkers au fil des ans, que de plus en plus de monde va investir les lieux. Des touristes aux trafiquants, des scientifiques et des chasseurs vont en quelque sorte pousser les stalkers à se faire plus discrets. Leur dernier coup d’éclat sera un ultime concert, en 2007.
Bernadette Richard ne fait pas œuvre militante, ce qui rend son roman encore plus fort. Elle s’est beaucoup documentée, s’est rendue sur place et souligne combien les chiffres sont sujet à caution, combien la corruption fait des ravages en Ukraine, combien les trafics en tout genre prospèrent, en particulier avec des tonnes de métal irradié. Mais tout comme Alexandra Koszelyk avec son émouvant À crier dans les ruines, elle allume cette flamme de la vigilance et pousse ses lecteurs à la réflexion. Un livre fort, un livre juste.

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Signalons également la parution de L’Horizon et après: un livre de poche illustré par Catherine Aeschlimann et qui rassemble des nouvelles inédites et des récits publiés dans divers livres collectifs, journaux et magazines. «Souvent acides, visionnaires, glauques ou même érotiques», elles donnent une bonne idée de l’univers de cette femme de combats !

Dernier concert à Pripyat
Bernadette Richard
Éditions L’Âge d’Homme
Roman
150 p., 23 €
EAN 9782825148174
Paru le 3/11/2020

Où?
Le roman est situé en Ukraine, principalement à Pripyat et à Kiev, mais aussi à Tcherkassy, Dytiatky et Kopatchi.

Quand?
L’action se déroule de 1986 à 2007.

Ce qu’en dit l’éditeur
Centrale Lénine à Tchernobyl. Dernier concert à Pripyat suit l’histoire de trois garçons survivants de la catastrophe et d’une famille rescapée. Pestiférés de la ville où vivaient les employés de la centrale, Zhenia, Orest et Artem décident d’explorer la Zone interdite, où quelques récalcitrants sont retournés vivre. Au cours des années, ils assistent à la déliquescence de la région, pillée jusque dans ses entrailles irradiées. La Zone se transforme en rives du Styx, où s’épanouissent les réprouvés du système soviétique. Nos antihéros décident de rendre à Pripyat ses lettres de noblesse à travers des événements culturels pour le moins audacieux. Au fil de ce roman picaresque et bouleversant d’humanité se dévoilent les dessous d’une réalité longtemps ignorée.

Les critiques
Babelio 
Le Temps 
Le Temps (Reportage photographique de Bernadette Richard – partie 1)
Le Temps (Reportage photographique de Bernadette Richard – partie 2)
RTN
Le blog de Jean-Michel Olivier
Les plus belles plumes (Christelle Magarotto) 

Les premières pages du livre
« JE M’APPELLE ZHENIA DRATCH.
Je suis l’un des stalkers de la zone d’exclusion de Tchernobyl.
Je ne sais pas si j’aime Pripyat. J’y suis né le 20 septembre 1974, je ne me posais pas ce genre de question à l’époque. J’étais un enfant choyé. Je vivais dans une cité résolument moderne, créée de toutes pièces par des architectes à la pointe du progrès. Elle était présentée comme un modèle du savoir-faire soviétique. Rivalisant avec les grandes villes du pays, elle offrait de vastes parcs, des places de jeux pour les enfants, des garderies où nous apprenions à chanter, à lire, à compter. L’hôpital valait les centres hospitaliers de Moscou et de Leningrad. C’est ce que racontaient fièrement mes parents. J’ai toujours vu des arbres autour de moi et des fleurs sur les places. Et aussi sur le balcon, que Bab soignait en leur parlant avec dévotion. Elle avait le secret du langage floral. Avec elle, notre loggia était ainsi transformée chaque été en un luxuriant jardin. À la disparition de son père, ma mère avait proposé à Bab de vivre avec nous. Le logement était assez vaste pour une famille ainsi réunie. Nous habitions au sixième étage d’un long bloc de béton, fierté des habitations communistes.
Au même étage, mon copain Orest jouait déjà du piano à l’âge de quatre ans. « Un génie », disait sa mère. Moi, je n’étais pas doué, enfin, jusqu’à ce que Babouchka m’offre un saxophone japonais. J’ai commencé à souffler là-dedans, pinçant l’anche comme si je lui avais consacré toute ma vie. J’étais tellement content d’entendre le son velouté du sax. Grand-mère applaudissait, tandis que monsieur Lisenko, au septième, avait interdit que je joue quand il rentrait du travail. Mère s’était fâchée et père était parvenu à un compromis avec ce voisin acariâtre — papa prétendait qu’il avait changé à la suite d’un préjudice. Ce physicien nucléaire de haut rang avait été relégué à l’ingénierie des sous-sols, sans explication. Le droit de pénétrer dans la salle de commande lui avait même été retiré. Il était aigri, papa le plaignait. L’accord portait sur les heures de sérénade — de cacophonie, proclamait monsieur Lysenko en gesticulant. Je ne sortais pas le saxophone après 19 h et jamais avant 8 h du matin. Au retour de l’école, j’avais tout loisir de souffler à en faire éclater les vitres. Mais il en eût fallu bien davantage pour briser les fenêtres des immeubles. C’est du moins ce que je croyais, ce que nous croyions tous, nous les cinquante mille habitants de la cité de l’atome, le concept même de l’avenir.
Orest et moi étions de médiocres footballeurs, ce qui désespérait nos pères. Nous préférions la musique et la course de fond. Ensemble, nous courions tous les jours le long de la Pripyat, la rivière au bord de laquelle les quartiers avaient été érigés. Nos petites jambes étaient parfois maladroites, mais on s’accrochait. Nous courons toujours sur les rives du cours d’eau qui draine une masse élevée de radioisotopes dangereux, malgré l’interdiction des autorités. Les nouveaux touristes de la misère, eux, sont subjugués par les « marathoniens de l’enfer». Le clou de leur voyage à Tchernobyl et Pripyat est de nous voir en plein effort, baskets aux pieds, foulant la terre maudite. Notre réputation de stalkers a fait le tour du monde. Léger tressaillement morbide: et si l’un de nous deux soudainement s’effondrait, terrassé par les radiations? Ils nous photographient de loin, comme des bêtes enragées. Parfois, taquins, nous les rejoignons et leur arrachons téléphones portables et appareils photo, refusant d’être la misérable petite onde de choc qu’ils ramèneraient fièrement chez eux. Et quand ils ont la chance d’assister à l’un de nos concerts, ils nous écoutent religieusement.
Nous voilà promus au grade envié de suprême curiosité du désastre.
Pripyat, nuit du 25 au 26 avril 1986
Une déflagration m’a brusquement réveillé. À peine ai-je ouvert les yeux que je suis resté fasciné comme un animal pris dans les phares d’une voiture, j’avais vu ça une nuit avec papa. Quand il les avait éteints, et grâce aux lueurs de la lune, j’avais aperçu le lièvre s’enfuir et rejoindre la forêt. La chambre était comme embrasée par les reflets d’un feu gigantesque allumé au loin. Les flammes projetaient contre les murs et jusque sur la couette de mon lit et celui de ma sœur des formes inquiétantes, des ombres brouillées, qui s’enchevêtraient comme des êtres diaboliques s’adonnant à une danse lascive. J’étais envoûté, mais soudain j’ai crié, réveillant Katya. Babouchka, notre grand-mère, est entrée, nous a calmés et intimé de nous habiller rapidement, Nous n’avons pas discuté, sa voix était impérative, elle ne parlait jamais de cette manière. Elle a préparé une valise, a emballé de la nourriture dans un sac, où elle a ajouté une bouteille d’eau et nous a dit d’emmener quelques jouets. Elle était comme détachée d’elle-même, méthodique, concentrée, le visage fermé. Ma sœur pleurait, ne comprenant pas pourquoi nous devions nous habiller en pleine nuit. Babouchka n’a fourni aucune explication. Elle m’a encore rappelé de ne pas oublier mon saxophone. Au passage, elle a tapé du poing à la porte d’Orest qui est venu ouvrir. Il dormait à moitié et suçait son pouce. Comme son père travaillait aussi de nuit, elle l’a aidé à s’habiller et l’a pris par La main. Mon ami affichait une moue contrariée mais n’a pas pipé mot. N’ayant lui-même plus de grand-mère, il aimait beaucoup Bab. Nous sommes descendus dans la rue, plusieurs voisins se hélaient par les fenêtres, cherchaient à savoir œ qui s’était passé, nul n’était effrayé. Personne ne pouvait imaginer la gravité de la situation. Pour moi, c’était simplement un grand incendie: — C’est la forêt qui brûle?
— Non, Zhenia, un réacteur a explosé, un seul j’espère. — Bab, suppliai-je, tu sais que demain je veux participer au marathon scolaire autour de la Centrale? Elle m’observa d’un œil à la fois furibond et empreint de tendresse :
— Zeniouchka, mon amour, fit-elle, une main distraite dans mes cheveux, un marathon, manquerait plus que ça.
— Et papa? Et maman?
— Ils sont au travail, nous partons à Kiev.
— Sans eux?
— Sans eux. »

Extraits
Il partit dans une diatribe pseudo-scientifique censée nous éclairer. J’en retins que le taux d’irradiation était très élevé et que nous avions intérêt à nous carapater vite fait, Ce que nous fîmes. Mais l’attrait de l’illicite et la curiosité qui nous habitaient étaient plus puissants que la peur. La zone d’exclusion devint notre terrain de chasse à l’image, aux émotions, aux découvertes, et bientôt notre théâtre de la cruauté, notre immense salle de concert, notre galerie d’art à ciel ouvert. Bab comprenait mais s’inquiétait pour notre santé. p. 49

Le bouche à oreille lui fournissait beaucoup de clients, parmi lesquels les soldats, les pires escrocs d’Ukraine et de Biélorussie, des adolescents de Kiev en rupture de ban, des drogués du sexe, de l’alcool, de la dope. Dans une région abandonnée qui n’avait plus ni lois ni maîtres, il faisait régner son ordre à lui. Les mauvais payeurs étaient une première fois, en guise d’avertissement, jetés à la rue. S’ils revenaient sans fric ou maltraitaient les filles, le boss sortait son flingue et tirait à vue. Le malheureux qui avait crevé à nos pieds en avait fait la définitive expérience. Il avait rudoyé Darya la barrique et l’avait payé de sa misérable existence, le sexe encore dégoulinant et la blessure ruisselant à deux pas du bordel. P. 111

À propos de l’auteur
RICHARD_Bernadette_DRBernadette Richard © Photo DR

Écrivaine, journaliste et astrologue, Bernadette Richard est née en 1951 à La Chaux-de-Fonds un 1er mai, 5 professions dont 37 ans de presse à ce jour, 1 mariage, 1 enfant, 1 divorce, 1 petite-fille, 58 déménagements dans 7 pays sur 3 continents, 28 romans et nouvelles, 3 livres pour enfants, 3 pièces de théâtre, 253 textes littéraires ou essais sur les arts plastiques parus dans des médias et anthologies, 28 discours pour des vernissages d’expositions. N’utilise que l’un de ses 12 stylo-plumes pour écrire. Travaille sur 1 PC (hélas). S’est trouvée à 5 reprises sur des lieux de prises de pouvoir politique ou attentats meurtriers, dont le 11 septembre. Vit ici ou là avec des 4 pattes envahissantes. (Source: torticolis-et-freres.ch)

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Être en train

MEDIONI_etre-en-train

En deux mots
En montant dans un TGV Paris-Montpellier le 21 juin 2019, l’auteur ne peut s’empêcher d’observer le petit monde qui voyage avec lui. Une «manie» qu’il va approfondir en traversant le pays et nous livrer avec finesse ses observations de sociologue du quotidien.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Ceux qui aiment prendront le train

Dans un essai-témoignage savoureux David Medioni raconte ses voyages en train un peu partout en France. Mêlant géographie et sociologie, reportage et littérature, il nous donne des envies de voyage.

Et si David Medioni avait écrit le livre idéal à acheter dans un kiosque de gare avant quelques heures de voyage? Le fondateur du magazine littéraire en ligne Ernest donnera en tout cas aux voyageurs d’agréables pistes de réflexion, aussi bien sur les rails qu’une fois arrivés à destination.
Dans son introduction, il raconte comment en avril 2019, venant de Quimper et arrivant à Paris, il a posté sur Facebook et Instagram un «instantané du train» disant ceci: «Le voyage en train a ceci de particulier qu’il est un espace-temps réduit qui permet l’introspection, la créativité et la recherche du mieux. Les pensées vagabondent. Là un homme à l’air pressé qui s’agace sur son tableur Excel Ici deux jeunes étudiants en transit. Ils n’arrêtent pas de se toucher, de se regarder, de se sourire, de se bécoter. Ils ont vingt ans de moins que moi. J’étais eux, des fois, en revenant de Bordeaux. Là, une vieille dame à une pile de journaux: le Canard, Marie France, elle lit et elle dort à intervalles réguliers. Un peu plus loin, une femme seule, 45 ans environ. Elle pleure. J’ai toujours aimé ces instants en train. Instantanés de nos vies grandes et minuscules à la fois. Il paraît même que dans ce wagon, un journaliste en transit rêvait d’écrire un roman. #soleil #train #writing #write #sun #sky #clouds #rails»
Les retours très positifs qui ont suivi et l’étincelle dans les yeux de ses enfants lorsqu’ils évoquent ensemble le train vont le convaincre de poursuivre sa réflexion. De noter les scènes vues, les livres lus, mais aussi les films, les musiques, les jeux qui occupent les passagers durant ce temps suspendu. Avec délectation, il se transforme en sociologue du quotidien, essayant de déterminer si l’habit fait le moine, de différencier les populations en fonction des horaires et des destinations ou encore du type de train. Le TER et le TGV, sans parler du train de nuit, ayant chacun des rôles et des types de voyageurs bien différents.
Puis vient ce petit jeu auquel on s’est sans doute déjà tous livrés: imaginer quelle peut-être la vie de ces personnes avec lesquelles on partage un compartiment pendant quelques heures. Qui est ce cadre qui ne peut lâcher son ordinateur? Et cette femme qui n’arrête pas téléphoner, faisant partager son intimité a tout le wagon. Et cette famille partant en vacances avec une bouée déjà gonflée. Ou encore ces deux jeunes amoureux qui ne peuvent s’empêcher de se toucher.
Un peu voyeur, un peu rêveur, on se délecte de ces bribes d’histoire, d’autant qu’elles viennent souvent s’associer à un souvenir personnel.
Qui n’a pas vécu l’épisode du passager qui ne retrouve pas son billet, celui qui s’est trompé de place, celui qui est parvenu haletant à attraper son train au dernier moment? Ou encore, moins drôle, l’incident du train arrêté en pleine voie, de la correspondance qui est déjà partie, de la voiture-bar qui est fermée.
L’amateur de littérature n’est pas en reste non plus. En feuilletant la bibliographie des ouvrages consacrés au train ou le mettant en scène, en détaillant la filmographie et en y ajoutant la bande sonore des musiques que l’on peut y entendre – quelquefois contre son gré – David Medioni réveille tout un imaginaire.
Comme je vous le disais, pensez à vous munir de ce nouveau bréviaire du voyageur la prochaine fois que vous vous rendrez à la gare !

Être en train
David Medioni
Éditions de l’Aube
Essai
184 p., 17 €
EAN 9782815941389
Paru le 21/01/2021

Où?
Les voyages en train nous emmènent un peu partout en France, partant principalement de Paris et avec une Eskapade à Bruxelles.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Prendre le train est une aventure. Instantanés de voyage, réflexions sur la place du train dans nos vies et sur son avenir dans nos sociétés peuplent cet ouvrage. Qui sommes-nous quand nous sommes sur les rails ? Qui sont ces voisins que nous ne connaissons pas mais avec lesquels nous allons partager une certaine intimité, parfois pendant de longues heures ? Que disent de nous nos « tics de train », de la peur de ne plus voir sa valise à celle de ne pas être assis à la bonne place ? Quels sont les personnages récurrents rencontrés dans un train ? Que nous l’empruntions pour le plaisir ou pour le travail, le train offre une suspension du temps dans un espace clos, que chacune ou chacun d’entre nous expérimente plus ou moins régulièrement. Ce livre décortique cette expérience universelle avec tendresse, intelligence et humour. Vous ne prendrez plus le train par hasard !

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
La Vie (Olivia Elkaim)

Bande-annonce du livre

Les premières pages du livre
« Introduction
«Papa, papa, tu sais de quoi je rêve? me demanda un matin, au petit déjeuner, Rafaël.
— Non, je ne sais pas.
— Mon rêve en ce moment, c’est de prendre le train.
— De prendre le train? m’étonnai-je.
— Oui j’aimerais prendre le Poudlard Express comme dans Harry Potter. J’aimerais être dans ce train parce qu’il est différent des TGV pour aller à Montpellier.
— Oh oui, ce serait trop bien de prendre un vieux train», a renchéri son grand frère Nathan.
La discussion a continué. Le train à voyager dans le temps de l’épisode 3 de Retour vers le futur ou celui de La Grande Vadrouille «où il y a un restaurant» furent évoqués. Et quand je leur ai parlé des trains-couchettes dans lesquels on peut dormir, les yeux de mes deux garçons pétillaient comme s’ils venaient de croiser Dumbledore (le directeur de l’école de sorcellerie dans Harry Potter) en personne.
Cette conversation avec mes enfants m’a surpris. J’ai senti la puissance de la fiction, évidemment. Harry Potter for¬ever… Mais aussi et surtout la puissance de ce que l’évocation du train et de ses possibles pouvait susciter. Leur raconter le train comme un lieu de vie a créé un désir chez mes enfants.
Quelques jours plus tard, pour les besoins d’un reportage, j’ai pris un TGV. Naturellement, en repensant aux yeux de Nathan et de Rafaël, l’idée d’observer de manière plus précise mes congénères de voyage est venue. Elle ne m’a plus quittée.
En observant attentivement et en écoutant ce qui se passe dans une rame de train, qu’elle soit de TGV ou de train Intercités, on se plonge dans un moment de vie. Les tics et les habi¬tudes des uns et des autres apparaissent de manière plus ou moins prononcée selon que le trajet est long ou cours. À force de multiplier les voyages en train, on remarque également que les personnes sont différentes, mais que les habitudes sont similaires. Pas de doute, nous sommes tous et toutes frères et sœurs humains.
Ce jour-là, donc, après la fameuse discussion avec Nathan et Rafaël, j’étais assis dans une voiture de TGV. Quasiment à la fin du trajet, j’ai ouvert mon ordinateur et je me suis mis frénétiquement à écrire sur ce que je venais de vivre. Réflexe de la modernité: en descendant du TGV, avant de partir en reportage, j’ai posté ce texte sur Facebook et Instagram :
Instantané du train
4 avril 2019, Paris-Quimper, TGV
Le voyage en train a ceci de particulier qu’il est un espace-temps réduit qui permet l’introspection, la créativité et la recherche du mieux. Les pensées vagabondent. Là un homme à l’air pressé qui s’agace sur son tableur Excel. Ici deux jeunes étudiants en transit. Ils n’arrêtent pas de se toucher, de se regarder, de se sourire, de se bécoter. Ils ont vingt ans de moins que moi. J’étais eux, des fois, en revenant de Bordeaux. Là, une vieille dame a une pile de journaux : le Canard, Marie France, elle lit et elle dort à intervalles réguliers. Un peu plus loin, une femme seule, 45 ans environ. Elle pleure. J’ai toujours aimé ces instants en train. Instantanés de nos vies grandes et minuscules à la fois. Il paraît même que dans ce wagon, un journaliste en transit rêvait d’écrire un roman. #soleil #train #writing #write #sun #sky #clouds #rails
Le soir, une fois le reportage terminé, alors que j’arrivais à mon hôtel, j’ai regardé mon téléphone. Un raz de marée. Des like à tire larigot. Des commentaires élogieux : « Merci de cet instantané, c’est beau et vrai » ; « Il n’y a pas de j’adore sur Instagram, dommage » ; « Tu tiens un truc, continue. C’est génial ! ».
Quelques jours plus tard, nouveau voyage. Et nouvel instantané.
Dans le train ce matin, au bar. C’est le tout petit matin. À gauche, un cadre, costume propre, cravate slim grise, chaussures italiennes, il boit une orange pressée pour accompagner son café. À droite, une femme, seule. Elle lit le dernier Guillaume Musso.
Au fond, trois collègues qui discutent de la réunion à venir dans la journée. Ils se plaignent d’un quatrième qui a fini la présentation PowerPoint la veille à 22 heures. « Tu te rends compte c’est un vrai procrastinateur ! Il met tout le monde dans la merde. » L’un d’entre eux temporise : « En même temps, je crois qu’il n’avait pas toutes les informations… » Juste derrière, un homme et une femme. Ils sont câlins. Elle lui dit : « Je ne pensais pas que nous arriverions à nous faire enfin ce moment tous les deux. » Il répond : « Je te l’avais promis. » « Dis-moi qu’il y en aura d’autres… » dit la femme. Il ne répond pas. Silence. Ils se tiennent la main. Dans le train, la vie, les vies s’écrivent. J’aime les observer.
Même réflexe de poster sur les réseaux sociaux ce moment, accompagné d’une photo. Même résultat. De très nombreux pouces levés, des commentaires. «Génial!», «Tu as tellement bien décrit l’hypocrisie masculine. Cette femme qui espère et l’autre qui ne répond pas», «Je vais faire attention la prochaine fois que je prendrais le train à vérifier que tu ne sois pas dans les parages à écouter mes conversations 😉 Super instantané en tout cas. On en veut encore.»
Des mots qui, comme les yeux de mes enfants, narraient en creux la relation passionnelle clandestine que nous entretenons avec le train. Passion clandestine, car il est souvent de bon ton de vilipender la SNCF, ses retards, ses trains mal organisés, et pourtant chacun et chacune d’entre nous vit avec le rail une histoire qui dit beaucoup de ce que nous sommes. Certainement que cela nous renvoie à l’enfance. À la magie du train électrique. C’est étonnant à quel point ce classique des jouets pour enfants est resté indémodable. Les enfants – et certains adultes – continuent à faire « tchou tchou » à quatre pattes dans leur chambre. Mais pourquoi le train? Peut-être parce que la voiture – même comme symbole de la liberté de circulation – fatigue et stresse le conducteur. Peut-être parce que l’avion anesthésie le voyageur et uniformise le voyage avec ses aéroports semblables de Rio à Paris ou de New York à Bangkok. Plus rien dans le voyage en l’air ne se distingue, et le voyageur distrait pourrait atterrir ici ou là sans être capable de dire exactement dans quel aéroport il se trouve. Au fond, seul le train permet de réfléchir, de rêver, de divaguer tout autant que de travailler, de synthétiser ou de théoriser. Seul le train permet d’être soi-même. Sans fard.
Dans ce moment de suspension du temps dans un espace clos, soit les masques tombent pour laisser place à une forme d’authenticité, soit ils ne veulent pas disparaître. Au contraire. Ils demeurent et deviennent des caricatures qui, elles aussi, nous racontent. Tour à tour, tous les rôles du train nous ont échu un jour: homme pressé, voisin bruyant, dormeur invétéré, liseur passionné, famille avec enfants bruyants et/ou malades, couple bécoteur, ou encore travailleur acharné.
En observant, en acceptant la suspension que le train offre, en jouant et en ne faisant plus qu’un avec elle, l’œil s’aiguise, l’oreille se tend, et la mémoire imprime mieux encore. Les couleurs, les odeurs, les sons, les mots, les apparences, les lumières, les ombres, les détails, sont là. Présents. Signifiants. Observer mes frères humains dans tous les trains que j’ai empruntés durant un an me permet de brosser un portrait éminemment subjectif, mais profondément honnête et authentique sur ce que nous sommes tous et toutes aujourd’hui. Pompeux ? Non, réaliste. Dans les trains, la France – bigarrée, différente, agaçante, joyeuse, enivrante, folle, calme – circule. Mieux, elle vit. Elle respire. Elle écrit des histoires individuelles qui sont des histoires collectives parfois, des histoires universelles toujours. Ces instantanés, ces histoires de trains, ce sont nos victoires, nos défaites, nos doutes, nos certitudes, nos envies, nos renoncements. Ce sont nos vies.
Des vies tellement réelles que ce lieu de confinement (non, il ne sera pas question du Covid-19, rassurez-vous) a inspiré les écrivains. Dans toutes les époques. Dans tous les genres. C’est ainsi, par exemple, que Marcel Proust vénérait le train. Et qu’il écrivait dans À la recherche du temps perdu, et plus précisément dans Du côté de chez Swann, un éloge de ce que le voyage par le rail faisait naître chez lui.
J’aurais voulu prendre dès le lendemain le beau train généreux d’une heure vingt-deux dont je ne pouvais jamais sans que mon cœur palpitât lire, dans les réclames des Compagnies de chemin de fer, dans les annonces de voyages circulaires, l’heure de départ: elle me semblait inciser à un point précis de l’après-midi une savoureuse entaille, une marque mystérieuse à partir de laquelle les heures déviées conduisaient bien encore au soir, au matin du lendemain, mais qu’on verrait, au lieu de Paris, dans l’une de ces villes par où le train passe et entre lesquelles il nous permettait de choisir ; car il s’arrêtait à Bayeux, à Coutances, à Vitré, à Questembert, à Pontorson, à Balbec, à Lannion, à Lamballe, à Bénodet, à Pont-Aven, à Quimperlé, et s’avançait magnifiquement surchargé de noms qu’il m’offrait et entre lesquels je ne savais lequel j’aurais préféré, par impossibilité d’en sacrifier aucun.

Extraits
« INSTANTANÉ DU TRAIN
4 AVRIL 2019, Paris-Quimper, TGV
Le voyage en train a ceci de particulier qu’il est un espace-temps réduit qui permet l’introspection, la créativité et la recherche du mieux. Les pensées vagabondent. Là un homme à l’air pressé qui s’agace sur son tableur Excel Ici deux jeunes étudiants en transit. Ils n’arrêtent pas de se toucher, de se regarder, de se sourire, de se bécoter. Ils ont vingt ans de moins que moi. J’étais eux, des fois, en revenant de Bordeaux. Là, une vieille dame à une pile de journaux: le Canard, Marie France, elle lit et elle dort à intervalles réguliers. Un peu plus loin, une femme seule, 45 ans environ. Elle pleure. J’ai toujours aimé ces instants en train. Instantanés de nos vies grandes et minuscules à la fois. Il paraît même que dans ce wagon, un journaliste en transit rêvait d’écrire un roman. #soleil #train #writing #write #sun #sky #clouds #rails » p. 11-12

« Au fond quel est le bon train de vie? Qu’il soit financier, amoureux, professionnel. À chacun de trouver sa réponse. Celle que l’auteur pourrait livrer est certainement bien différente de celle de cette jeune cadre, robe bordeaux, qui oscille entre la tentation du sommeil et les documents qu’elle est
en train de finaliser. Adolescente, se rêvait-elle dans un train à 6h39 du matin, plongée dans son travail? Et cet homme mûr, habillé en dandy, barbe de trois jours et armé de l’assurance du conquérant, s’il se retourne, estime-t-il qu’il a bien mené le train de sa vie? Les wagons qu’il tirait lui ont-ils permis d’atteindre l’allure à laquelle il aspirait ?
Au fond, la puissance d’un trajet en train, C’est qu’il nous renvoie à nous-mêmes et, par métaphore, au train de notre propre vie. À son allure. À ses wagons, chargés ou légers. Emplis de voyageurs, ou vides. Au bruit, ou au silence. Cela nous invite à regarder l’intérieur de nos wagons. À ouvrir telle porte et à se confronter à ce que l’on trouve derrière. Le wagon de la joie abrite tous les bons souvenirs; ils sont aériens, ils flottent avec nous et donnent au train de notre vie une belle allure. Bien sûr, il y a le wagon que nous n’aimons pas ouvrir. Celui des mauvais moments, des erreurs, des choses que nous aurions aimé ne pas faire, et des peines aussi. Mais ce wagon, même s’il pèse et peut parfois ralentir le train de notre vie, fait partie intégrante de nous, de ce que nous sommes. Indéniablement. Reste un autre wagon. Un dernier wagon. Celui des choses que nous transportons mais qui ne sont pas à nous. Ce wagon dans lequel chacun et chacune trouve les espoirs des parents, les constructions bancales d’identité, les chemins empruntés pour de mauvaises raisons, etc. C’est certainement ce wagon qui pèse le plus lourd dans notre «train de vie» et qui nous empêche parfois d’avancer à l’allure souhaitée. C’est ce wagon auquel nous pensons quand un voyage en train s’étire et invite à la contemplation, à l’introspection et à la méditation. Inévitablement, ces instants amènent une réflexion plus large. Les paysages qui défilent sous les yeux viennent interroger le citadin: pourquoi ne ferais-je pas comme ces voyageurs qui — chaque jour — prennent le train pour se rendre à Paris? Le soir, ils rentrent chez eux, à la campagne. Ils ont, eux, franchi le Rubicon d’une vie proche de la nature et d’un travail dans la capitale. » p. 55-58

À propos de l’auteur
MEDIONI_David_©Anna_LailletDavid Medioni © Photo Anna Laillet

David Medioni est journaliste, fondateur et rédacteur en chef d’Ernest, qui lui a permis de rassembler ses deux passions, les livres et le journalisme. Celle des livres qu’il a cultivé très tôt en étant vendeur pendant ses études à la librairie la Griffe Noire. Après avoir bourlingué 13 ans durant dans les médias. À CB News, d’abord où il a rencontré Christian Blachas et appris son métier. Blachas lui a transmis deux mantras: «Ton sujet a l’air intéressant, mais c’est quoi ton titre?», et aussi: «Tu as vu qui aujourd’hui? Tu as des infos?». Le dernier mantra est plus festif: «Il y a toujours une bonne raison de faire un pot». David a également été rédacteur en chef d’Arrêt Sur images.net où il a aiguisé son sens de l’enquête, mais aussi l’approche économique du fonctionnement d’un média en ligne sur abonnement. (Source: Éditions de l’Aube / Ernest)

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Là où nous dansions

PERRIGNON_la-ou-nous-dansions  RL_2021  coup_de_coeur

Sélectionné pour le Prix RTL-Lire 2021

En deux mots:
De 1935, quand a été décidé la construction du quartier du Brewster Douglass Project à Detroit à 2013, quand commence sa démolition, plusieurs générations de noirs américains vont se succéder dans cet endroit devenu le symbole d’une ville qui se déclarera en faillite.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Detroit, grandeur et décadence

En retraçant, de sa construction à sa démolition, la vie d’un quartier de Detroit, Judith Perrignon nous offre bien davantage qu’une tranche de vie américaine. Ici, le capitalisme triomphant se double d’une violence économique, les rêves d’émancipation se heurtent au racisme.

«Peut-être que cette ville n’est plus qu’une vieille histoire, un roman américain démodé, et je suis dedans, prêt à être écrasé quand on refermera. CLAC!» Nous sommes le 8 août 2013, le jour où les autorités lancent les travaux de démolition du Brewster Project, quartier emblématique de Detroit où ne logent plus que des animaux qui ont trouvé refuge dans les ruines. Quelquefois, les aigles sont dérangés par des intrus venus leur livrer un cadavre, comme celui de ce «Frat Boy», à qui la police essaie de donner une identité. Ira a grandi là, est devenu flic, et peut aujourd’hui raconter la ville de l’automobile, sa grandeur et sa décadence, jusqu’à la bankruptcy, la faillite.
Une histoire qui commence le 9 septembre 1935, lorsque Joséphine Gomon débarque du train présidentiel avec Eleanor Roosevelt. L’épouse du président et la responsable des constructions viennent annoncer le remplacement des taudis par un ensemble d’immeubles en dur, un projet destiné à concrétiser la promesse du président d’offrir un toit à tous, peu importe la couleur de peau.
C’est là que les ouvriers des usines automobiles vont pouvoir emménager avec leurs familles, c’est là que des générations vont pouvoir rêver à un avenir meilleur. C’est aussi là que, au début des années 1960, des talents musicaux vont éclore: The Miracles, Martha and the Vandellas, The Marvelettes, Mary Wells, The Contours, Marvin Gaye, The Supremes. Tous ou presque signeront dans l’usine à tubes qu’est la Motown de Berry Gordy. Un petit prodige aveugle attend son tour, Stevie Wonder. Au comptoir d’un Coney Island Patty Smith rencontre Fred Smith… Mais c’est sans aucun doute l’histoire de Diana Ross qui symbolise au mieux le drame de Détroit. Dès que la réussite pointe le bout du nez, on renie ses origines et ses amies Florence Ballard, Betty McGlown-Travis _ avec lesquelles elle avait formé son premier groupe, The Primettes et Mary Wilson ou encore Betty Travis, on efface autant que faire ses peut ses racines.
Ira connaît mieux que personne ce vieil eldorado. Il va être le témoin de l’histoire de ce quartier, va le voir se transformer au fil des ans et se dégrader «comme dans chaque rue de cette ville pleine d’ombres et de fantômes qui s’agitent sur les trottoirs aujourd’hui défoncés du passé».
Avec sa collègue Sarah, spécialisée dans la reconnaissance des corps, il va tenter de retrouver qui est ce Frat Boy et qui sont ses assassins. Une enquête que l’on peut voir comme un symbole que Judith Perrignon, en journaliste talentueuse, a pris soin de solidement documenter. Les remerciements à la fin du roman à Ira Todd et Sarah Krebs, membres de la police de Detroit, venant confirmer son travail très minutieux qui a sans doute commencé avec la lecture d’un fait divers relatant la mort du graffeur français connu sous le nom de Zoo Project.
Roman sur les rêves et les espoirs, Là où nous dansions est d’abord le roman de la violence économique, d’un combat inégal qui, à l’image des bulldozers qui ont rasé le Brewster Project, entend faire sombrer dans l’oubli des milliers d’âmes.

Playlist


The Supremes The 25 best songs


The Miracles Greatest hits


Matha and the Vandellas The Definitive Collection


The Marvelettes Please Mr. Postman


Mary Wells Greatest hits


The contours The very best of


Marvin Gaye Best songs of all time

Là où nous dansions
Judith Perrignon
Éditions Rivages
352 p., 20 €
EAN: 9782743651695
Paru le 6/01/2021

Où?
Le roman est situé aux États-Unis, à Detroit dans le Michigan.

Quand?
L’action se déroule de 1935 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Detroit, 2013. Ira, flic d’élite, contemple les ruines du Brewster Douglass Project où s’est déroulée son enfance. Tant d’espoirs et de talents avaient germé entre ces murs qu’on démolit. Tout n’est plus que silence sous un ciel où planent les rapaces. Il y a quelques jours, on y a découvert un corps – un de plus.
Pour trouver les coupables, on peut traverser la rue ou remonter le cours de l’Histoire. Quand a débuté le démantèlement de la ville, l’abandon de ses habitants ?
La prose puissante de Judith Perrignon croise ici les voix, les époques, les regards, l’histoire d’une ville combative, fière et musicale que le racisme et la violence économique ont brisée.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
LiRE – Le magazine littéraireFrance Inter – Popopop (Antoine de Caunes)
Blog Froggy’s delight 

Les premières pages du livre
« 8 août 2013
J’ai vu l’aigle à tête blanche tourner au-dessus du Project, l’autre jour. L’immeuble où j’ai grandi est devenu l’abri des rapaces. Il y a tout ce qu’il faut là-haut, dans les étages, vêtements déchirés, fauteuils défoncés, cloisons affaissées, fils arrachés, télés renversées, capotes usées, tout le reliquat, toutes les fibres de nos vies pour tisser le nid de notre emblème national.
Mâle et femelle le fabriquent ensemble.
C’est écrit dans cette vieille encyclopédie que j’ai entre les mains.
Ils l’installent près d’une étendue d’eau, sur une falaise, un buisson ou dans un arbre. Faudrait peut-être ajouter qu’une bonne vieille dalle de béton à l’abandon près d’une rivière peut aussi faire l’affaire.
Mais ce livre est trop ancien pour avoir envisagé notre déclin.
C’est pour ça que je viens ici, chez John King. Des étagères de bois remplies jusqu’à la gueule, des bouquins d’occasion à l’infini sur quatre étages, écrits par de plus optimistes que nous. D’ordinaire, je fréquente le rayon des polars, c’est plein d’histoires plus compliquées à résoudre que les miennes, mais aujourd’hui j’ai pris la travée d’en face, la numéro 7, j’ai tiré la ficelle du néon au plafond, et j’ai regardé les titres sur les tranches : Oiseaux du monde, Oiseaux du désert, Oiseaux des villes et des villages, Oiseaux américains en couleur, Oiseaux du Canada et du nord des États-Unis. J’ai choisi celui-là.
Reprenons.
La reproduction se déroule d’avril à août. Les couples se reforment chaque année pour la parade nuptiale, ils s’accrochent par les serres, ils tournoient en plein ciel, se laissent tomber et se séparent juste avant de toucher le sol. Les deux partenaires sont fidèles l’un à l’autre tout au long de leur vie.
Tout au long de leur vie !
Valent mieux que nous, les aigles.
Je me rappelle des cris qui s’échappaient de la cour, de maman qui soupirait,
Le point faible ici, c’est les pères.
Le mien compris. On habitait au deuxième étage de la tour 303. Appartement 2046.
Ça n’a plus beaucoup d’importance, les numéros. Comme les fenêtres d’ailleurs, il n’y en a plus depuis longtemps. Les oiseaux entrent sans se demander si c’était là une cuisine ou une chambre, c’est chez eux, c’est l’été, ils pondent. Pendant que d’autres tuent. On a trouvé un corps, là-bas, au pied des tours, la semaine dernière. Une balle en pleine tête.
Et moi, vieux flic d’élite de la ville, je suis là, le cul posé sur des caisses entre deux étagères de chez John King, à traquer les habitudes de l’aigle à tête blanche dans un bouquin poussiéreux. Il n’a pourtant commis aucun crime, à part s’être posé chez nous quand tout le monde a fini par partir.
Ce matin, le maire a enfilé son costume, puis son long manteau tout droit sorti des années 1950. Étrange, cette façon qu’il a de vouloir ressembler à un lieutenant de Luther King. Il est trop tard. Un conseiller d’Obama était à ses côtés. C’est pas si mal. Le gouvernement fédéral lâche six millions de dollars pour raser le Brewster Project. Alors « 3, 2, 1, let’s go ! » ont décompté le maire et le type de Washington dans le micro. Les mauvaises herbes caressaient doucement les ourlets de leur pantalon. J’ai vu ça à la télé. Puis la mâchoire d’une pelleteuse s’est abattue sur le toit d’un vieux condo de deux étages qui semblait en carton. Quelques journalistes filmaient avec leur téléphone. Le maire a dit,
– C’en est fini du Brewster Project, paradis des criminels.
Il n’a pas mentionné le corps retrouvé l’autre jour. Les journalistes ne l’ont pas évoqué. Ça ne nous surprend plus. Nos habitudes nous rongent. Moi le premier. J’ai envoyé en taule trop de copains d’enfance. J’ai pensé à Tim en regardant la pelleteuse. Il a grandi au-dessus de chez moi. Est-ce qu’il a vu la démolition depuis sa cellule ? Il me le racontera peut-être un de ces jours dans une de ses lettres. Il m’écrit. Il ne m’en veut pas de l’avoir coincé, il me remercierait presque.
Ça a été tellement simple ce jour-là. Avec les collègues, il niait tout en bloc, se murait dans le silence. Moi, il m’a tout de suite reconnu, même s’il y avait un moment qu’on s’était perdus de vue.
Ira ! il a dit.
Ouais, Tim, ça fait un bail. J’aurais préféré te revoir ailleurs.
Je lui ai parlé du bon vieux temps au Project, on a ri de nos virées, de l’ascenseur qui tombait en panne, on s’est remémoré quelques noms, et je ne sais pas pourquoi il s’est rappelé cette fois où ma mère l’avait embarqué avec nous à la bibliothèque municipale sur Woodward Avenue. Elle nous y conduisait tous les dimanches, moi et mes frangins, à l’heure des enfants. Ça faisait une bonne marche depuis le Project, deux miles pas plus, mais qui semblait contenir des siècles, nous mener vers d’étranges faveurs. Une fois arrivés, c’était comme si un château nous ouvrait ses lourdes portes cuivrées, laissait des gosses noirs et minuscules traîner leurs pieds sur son marbre et grimper ses massifs escaliers de pierre. Tim s’en est souvenu dans mon bureau trente ans plus tard. Au bout d’un quart d’heure à discuter, je lui ai tendu une cigarette.
Tu veux me dire la vérité ? je lui ai demandé.
Oui. Parce que ta mère m’a traité comme un être humain.
Et je l’ai revu dans la bibliothèque qui se baladait la nuque en arrière, ce n’était pas les livres qu’il regardait, c’était les plafonds sculptés, les fresques et les fenêtres si hautes, les colonnes que nos deux bras ne pouvaient pas enlacer, et qui soutenaient l’autre versant du monde.
Il m’a avoué dix-huit meurtres. Dix-huit. Avec dans le regard quelque chose de familier. Tim, quoi. Devenu tueur à gages. Alors, moi, je surveille les oiseaux.
Le livre dit que l’aigle recherche les zones les plus sauvages, qu’il ne vit pas à moins d’un kilomètre des zones les plus faiblement peuplées par l’homme. C’est dire l’ambiance par ici.
Aux infos ce matin encore, c’était comme un chœur d’église. Ou comme le lancement de je ne sais quelle guerre dont notre grand pays a le secret. Bankruptcy ! Ils n’ont plus que ce mot-là à la bouche. Detroit vient d’être déclarée en faillite, ça fait les titres dans tout le pays, même à l’étranger. La belle affaire ! Oh, mon Dieu, ça y est ! Le frisson de la crise, de la rouille, du crime, de l’effondrement. Mais quoi ? Tout ça c’est bon pour ceux qui vivent loin d’ici. Nous autres, toutes races confondues, je veux dire hommes et animaux, ça fait longtemps qu’on l’a compris. C’est sauvage, Detroit. L’aigle à tête blanche est en ville. On a aussi repéré un félin bien trop grand pour être un chat dans les quartiers est, la semaine dernière. Bankruptcy, ça alors ! Quelle surprise ! C’est un mot d’ordre ou une prière ? Cette ville, depuis qu’elle respire mal, c’est comme un corps malade mis en quarantaine, un héros national qui a mal tourné et s’en va sans avoir remboursé ses dettes. Ils veulent récupérer leur fric. C’est ça leur mise en faillite. Récupérer la ville surtout. Ils ont nommé un manager. Quant au maire et au gouvernement, c’est-à-dire ceux qu’on a élus, ils n’ont qu’à se charger des ruines et du nettoyage.
Il a du temps, l’oiseau. Qu’il ponde. La démolition va être longue. La pelleteuse a commencé par les immeubles de deux étages, après ce sera la tranche des trois étages. Pour nos tours, il faudra de l’explosif. Elles vont donc nous narguer encore quelques mois. Elles seront toujours là, quand l’aigle, sa femelle et leur portée migreront vers le sud. Toujours là, sous la neige de février. Elles sont têtues. Un vrai distributeur à incendies et à junkies. Le maire a dit, Nous n’oublierons jamais ce que le Brewster Project a représenté pour tant de gens ici. Moi, ça me laisse de marbre. Et je suis bien content que ma mère ne soit plus de ce monde.
Elle aurait pleuré.
Mais elle serait heureuse de me voir chez John King, parmi les bouquins. C’est bien ici, c’est même mieux que la bibliothèque municipale sur Woodward, il n’y a rien qui t’écrase, rien de savant, c’est nous, notre poussière, nos parquets usés, nos vieilles bibles, nos grands et nos mauvais écrivains, nos musiciens, nos vedettes, nos stars, nos animaux, nos recettes de cuisine. 15 dollars, l’encyclopédie des oiseaux d’Amérique du Nord. Je la prends, elle est belle, avec son tissu délavé et ses gravures à chaque page. Je redescends. Les livres débordent jusque dans l’escalier. Y a aussi quelques croûtes, des peintres du dimanche qui ont tenté un portrait de Hendrix ou de Kennedy. C’est notre grenier, John King. Aucun système informatique n’a répertorié ce qui est ici. Faut chercher, suivre les étiquettes, les genres, les tranches alphabétiques, tout est écrit à la main. Nos vies, nos rêves, nos cauchemars sont dans ces milliers de livres.
Pietro est derrière la caisse aujourd’hui. Il m’offre son sourire réservé aux habitués. Il me fait l’effet d’une marguerite, tant il est grand, fin, pâle. J’ai déjà mon billet de 20 dollars en main que j’aperçois les beaux visages de Diane, Mary et Flo sur la pile des livres fraîchement arrivés et pas encore triés, à côté de lui. Elles n’ont pas vingt ans. Le regard brillant. Elles sourient, l’air de me dire, Ira, ne t’en va pas sans nous, Ira, emporte-nous ! Surtout Flo. Elle demande toujours plus, Flo. Diane regarde ailleurs. Mary est assise entre elles deux comme toujours. Je feuillette les premières pages. Chapitre I : Trois filles du Project.
O.K., les filles ! Je vous embarque, on a grandi ensemble. Je prends les oiseaux et vous. Que le meilleur gagne ! Mais promettez-moi de me faire rire, pas de me faire chialer. Nous n’avons pas vu nos parents en pleine parade amoureuse tournoyer dans le ciel, nous les avons même rarement vus ensemble et nos appartements n’étaient pas les plus beaux nids d’Amérique du Nord, mais vous êtes devenues des stars et moi un flic couvert de récompenses. Dans sa dernière lettre, Tim m’a écrit, Les copains sont fiers de toi.
Je lâche 32 dollars à Pietro qui semble plutôt surpris de mes choix mais se passe de commentaire. C’est trop long à expliquer, il le sait bien. Je sors. L’immense gant peint sur la façade extérieure s’écaille sans disparaître. Ici, il y a bien longtemps, on fabriquait des protections industrielles, des tenues d’ouvrier et de pompier. Maintenant on lit. Peut-être bien que cette ville n’est plus qu’une vieille histoire, un roman américain démodé, et je suis dedans, prêt à être écrasé quand on le refermera. CLAC !

9 septembre 1935
Il est presque 7 heures et demie ce matin-là quand le train ralentit en gare de Detroit. Il fait déjà grand jour. Le manteau mou que Josephine Gomon a enfilé sur sa longue robe couleur crème lui glisse sur les épaules, ne demandant qu’à tomber, trop lourd, trop chaud, mais elle le rajuste quand le train freine devant elle. Qu’il lui semble nu, terne comme une salle de spectacle un jour de fermeture. C’est le train du président mais sans le président, sans fanion, sans but électoral, sans fanfare pour l’accueillir. Un ruban délavé et poussiéreux court le long de la plateforme arrière. La portière s’ouvre, Eleanor Roosevelt apparaît, souriante, elle fait signe à Josephine Gomon de la rejoindre, laquelle s’exécute, saluant à peine les trois collaborateurs qui l’ont accompagnée. Et le train redémarre aussitôt, train fantôme, inscrit sur aucun panneau, deux wagons noirs derrière une locomotive crachant sa fumée présidentielle, ni plus blanche ni plus épaisse qu’une autre, abritant la première dame et la responsable du logement public de la ville. On dirait que deux bonnes femmes viennent de détourner la diligence.
– C’est enfin le grand jour, se réjouit Josephine en se débarrassant de son manteau sur le dossier d’un fauteuil. C’est formidable que vous puissiez utiliser ce train pour venir, je le revois passer par ici il y a trois ans, quel succès ! Quelle foule !
– Eh oui, chère Josephine ! Franklin et sa petite équipe de conseillers feraient n’importe quoi pour ne pas m’avoir dans leurs pattes à Washington. Je veux le train ? J’ai le train ! Jusqu’en Chine si je veux ! Pourvu que je sois loin ! Installez-vous et prenez un peu de thé.
– Appelez-moi Jo, comme tout le monde.
– Pour être franche, je préfère Josephine. Cette façon qu’on a de tout raccourcir… Et puis le jour où vous serez élue maire de cette ville, il faut que l’on entende clairement sonner votre nom. Jo-se-phi-ne. Que l’on sache qu’une femme a été élue maire d’une des plus belles et des plus grandes villes américaines.
– Ne vous faites aucune illusion sur mon destin politique !
– Ce que nous allons faire aujourd’hui portera ses fruits et vous pourrez vous en prévaloir à l’avenir !
– Ce sera pire encore ! J’aurai contre moi la sainte alliance des Églises et des propriétaires fonciers ! Vous savez d’ailleurs que le juge fédéral a choisi de statuer aujourd’hui sur la réquisition des terrains ? Les propriétaires et leurs avocats sont déchaînés alors qu’on leur a proposé plus que ça ne vaut !
– Nous aurions doublé la mise que ça n’aurait rien changé. C’est la nature même des logements que nous voulons construire qu’ils n’acceptent pas. Mais on va tenir.
Elles rient, moins sûres de leurs prédictions que de leurs beaux rôles, tandis que leur chignon se relâche doucement dans leur nuque. Sans qu’elles s’en aperçoivent, leurs visages face à face se répètent dans un miroir accroché de l’autre côté du wagon, ainsi que la théière, les deux tasses au bord argenté, et quelques pages de notes posées entre elles. Elles rient du haut de cet âge qui ne vous commande plus de séduire, ni de vous faire épouser, puis d’enfanter. C’est fait, c’est derrière elles, avec beaucoup d’enfants et plus ou moins de bonheur. Elles n’ignorent rien de la vie, de la société, elles n’en détestent pas les obstacles, au contraire, ils décuplent leur énergie, l’ampleur de leurs mouvements.
– Et tous ces gens dont on va raser les maisons, comment les relogerez-vous en attendant ? demande la première dame
– Nous y travaillons, ce sera du provisoire, mais de toute façon plus confortable que leurs taudis actuels. Vous verrez, Eleanor, comme la foule est impatiente de vous entendre annoncer la construction de ces nouveaux appartements.
– Hall ne cesse de me dire la même chose !
– Votre frère nous est d’un précieux concours. Il n’est pas comme tous ces contrôleurs de gestion ordinaires. Il est tellement… comme vous en somme ! Audacieux ! Progressiste !
– Nous sommes pourtant les enfants d’une vieille famille, soupire la première dame évasive.
Josephine Gomon la regarde qui réduit en morceaux un gâteau dont elle ne picore que quelques miettes. Eleanor est née Roosevelt. Elle forme depuis longtemps, avec son mari qui est aussi son cousin, un attelage plus politique que conjugal. Elle écrit, elle parle, elle aime qu’on dise qu’elle en fait trop, qu’on s’offusque de ses pantalons et de ses knickers, comme pour perpétuer le trouble qu’elle devina très jeune dans le regard de sa mère qui ne la trouvait pas belle. Elle s’en fit un compagnon plutôt qu’un ennemi. Sans le dégoût maternel, elle ne serait sans doute pas dans ce train qui traverse discrètement les plaines du Michigan juste après le lever du jour.
Une heure plus tard, il ralentit en gare de Jackson sous l’œil de quelques badauds abasourdis. Les deux femmes en descendent et s’engouffrent dans une voiture direction Grass Lake. Après quelques kilomètres de route aux courbes douces et bordées d’arbres, les voilà devant un cottage de bois blanc. Hall est en short devant le portail pour accueillir les visiteuses. Il embrasse sa sœur Eleanor sans faire de manière, et, sans prêter attention aux quelques journalistes et photographes qui rôdent depuis l’aube, entraîne ses invitées vers l’intérieur. Les volets sont à peine entrouverts, sans doute pour préserver la fraîcheur, mais Eleanor ne peut s’empêcher d’y voir les signes d’une maison moins habitée, désertée par les fêtes et les soirées que Hall aimait tant donner. Son deuxième mariage bat de l’aile à son tour. Et les petits vaisseaux sanguins qui rampent dans les yeux de Hall trahissent la compagnie de l’alcool. Eleanor l’observe sous ses paupières tombantes. Cela fait si longtemps maintenant qu’ils forment une fratrie d’orphelins, depuis toujours presque, puisqu’elle avait dix ans et lui trois quand leur père est mort, deux ans après leur mère. Il avait fait jurer à sa fille aînée de veiller sur son petit frère. Elle a tenu son rôle, accompagné Hall tel un chaperon lors de son premier jour à l’université, approuvé son mariage, puis son divorce. Elle a toujours guetté en lui les démangeaisons d’une enfance gâchée, se demandant sans cesse pourquoi d’une même histoire, d’un même socle familial, certains glissent vers une irrémédiable tristesse, tandis que d’autres, au contraire, accélèrent et s’échappent. Au moins Hall avait-il fait le choix d’être bavard et volubile. Silencieux, elle aurait peut-être fini par s’en éloigner.
– Tu verras, dit-il à sa sœur avec un brin d’excitation dans la voix, Detroit saura t’accueillir, c’est une ville pour toi !
Il leur suggère de s’installer à l’ombre sur l’une des terrasses. Le jardin bruisse du chant des oiseaux et sent l’herbe fraîchement coupée. Hall commande des citronnades et du café à son majordome, puis jette dédaigneusement le Detroit Free Press du jour sur la table.
– Ça ne leur plaît pas, notre plan de logements publics flambant neufs pour les Noirs de la ville. Aujourd’hui, ils se contentent de donner le programme de ton déplacement en bas de la page 8 ! Mais demain, ils seront bien obligés de te mettre en Une.
– J’ai l’habitude, soupire Eleanor.
– Mais tu vas voir la foule. Les Blancs ! Puis les Noirs ! Ils t’attendent ! Les vrais travailleurs, en tout cas. Il y a trois ans, soixante mille gars défilaient en chantant L’Internationale sur Woodward Avenue. Pas commun en Amérique ! N’est-ce pas, Jo ? Et tu connais les chiffres des dernières législatives à Detroit. Une écrasante victoire démocrate alors que la population crève littéralement de faim depuis six ans. Les gens en bavent ici, mais ils prient le saint New Deal ! Ils savent que l’État-providence des Roosevelt sera plus efficace que le Bon Dieu ou Henry Ford pour leur apporter des chaussures neuves ou du poulet frit.
Hall parle des Roosevelt au pluriel. Le président est à la fois son cousin et son beau-frère, et il y a déjà eu l’oncle Theodore à la Maison-Blanche. C’est comme une toile familiale où il a sa place, un rôle, surtout aujourd’hui.
– D’ailleurs Johns, l’avocat des propriétaires qui refusent de céder leur terrain pour le Brewster Project, tu l’as entendu, Eleanor ? reprend-il. Il est vent debout mais il est prudent, il ne dit jamais de mal de toi, tu es trop populaire. Il dit juste que des socialistes te manipulent et se servent de toi qui as si bonne réputation, bla bla bla…
– Ça aussi, j’ai l’habitude.
– Et… Et… Attends un peu ! Je reprends le journal tellement c’est savoureux ! « Et spécialement ici dans le Michigan qui a la réputation d’être truffé de rêveurs qui prolongent la crise en attaquant le droit de propriété et le marché » !
– On est bien d’accord ? On annonce à la presse que le gouvernement fédéral débloque six millions de dollars pour construire les premières habitations et qu’ensuite la ville prendra le relais ? demande Eleanor, soudain soucieuse de l’heure qui tourne et d’un discours encore à peaufiner.
– Oui, Eleanor, bientôt la ville prendra le relais des fonds fédéraux. Henry Ford va même lui accorder un prêt.
– Je croyais qu’il détestait notre New Deal ?!
– Oh oui ! ajoute Josephine, il le hait profondément. Mais je me suis chargée de lui expliquer que si ce n’était pas lui qui prêtait, des banquiers de New York se feraient un plaisir d’endetter sa chère ville, et y prendraient le pouvoir. Faut juste lui parler dans sa langue.
– Et puis, ajoute Hall, avouons que tout le monde y trouve son compte. Il arrive chaque jour en ville par le train tellement de négros venus du Sud pour trouver du travail, que beaucoup de gens préfèrent que le gouvernement les loge, plutôt que de les voir s’installer à côté de chez eux. Chacun son territoire !
L’ombre recule sur la terrasse de ce cottage bourgeois où l’on croit pouvoir atténuer la misère des hommes. Hall relit le discours de sa sœur, lui fait ajouter quelques chiffres, un risque de tuberculose sept fois plus élevé dans les taudis noirs, une mortalité infantile deux fois et demie plus importante, puis il est temps de ramasser les papiers sur la table. Eleanor s’éclipse dans les étages. Elle en revient vingt minutes plus tard, le chignon resserré, et vêtue d’une tunique de soie colorée aux manches bordées de fourrure. Josephine la félicite et lui assure que les femmes de Detroit apprécieront la modernité de sa tenue. Il est 11 heures lorsqu’elles repartent. Hall promet de les rejoindre très vite.
– Je ne veux pas rater ça !
Et c’est vrai. Une clameur s’élève sur Michigan Avenue quand la voiture de Mrs. Roosevelt apparaît au coin de Telegraph Street, escortée de motos à l’avant et à l’arrière. La première dame se redresse, agite la main, geste banal des dirigeants en tournée. Tout semble calme et bien réglé. Mais la tension est palpable. »

Extrait
« Ça fait si longtemps que dure ce paisible carnage, La ville rétrécit, on le sait bien. Un quart de la population est parti ces dix dernières années, Le vide avance, il mange consciencieusement cette vieille frimeuse et besogneuse qu’a été Detroit, qui se vantait d’avoir édifié le plus haut building, la plus grande gare, le plus grand magasin au monde, Pourquoi se mesurer à lui? Ce qui compte, c’est ce qu’on fera ce soir, où on va atterrir, dans quel bar, dans quel lit, devant quel film. Sarah et Jeff sont sur le canapé, une pizza de chez Supino est posée sur la table, qu’ils mangeront tout à l’heure, Les rayons du soleil couchant leur font du bien. Jeff s’est servi un whisky. Sarah lui a raconté ce qui s’est passé, l’erreur commise. Merde, a-t-il dit les dents serrées. Puis rien. Parce qu’il y a comme ça des gestes simples qui ruinent tout. Parce qu’il déteste cette histoire. »

À propos de l’auteur

PORTRAITS

Judith Perrignon © Photo Frédéric Studien

Judith Perrignon est journaliste et romancière. Elle a notamment publié Les Faibles et les Forts (Stock, 2013) et Victor Hugo vient de mourir (L’Iconoclaste, 2015). (Source: Éditions Rivages)

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Tu marches au bord du monde

BADEA_tu_marches_au_bord_du_monde  RL_2021

En deux mots:
Après avoir été refusée au concours d’entrée au Conservatoire de Bucarest, la narratrice cherche une nouvelle orientation qu’elle trouve par hasard. Elle part étudier à Paris qui ne marquera que la première étape d’un long périple durant lequel elle va se chercher. ET finir par se trouver.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Oublier les fantômes du passé pour se construire

C’est en marchant au bord du monde que la narratrice du roman d’Alexandra Badea va finir par se trouver. Une quête qui commence du côté de Bucarest pour se finir à Kinshasa, en passant par Paris, Mexico, Tokyo et Amsterdam.

Un matin qui a tout l’air d’un matin comme tous les autres. Réveil dans un petit matin blafard, métro et bancs de l’université pour un cours de marketing. Sauf que cette journée est capitale: les résultats de l’examen d’entrée au conservatoire vont changer la vie de la narratrice. Car après les échecs successifs des années précédentes, c’est sa dernière chance. Qu’elle ne saisira pas, car sa candidature est définitivement rejetée. Désormais, elle marche dans la vie comme une automate. Même Seb, son petit ami, l’indiffère.
«Tu es revenue à ta vie doucement. Tout a repris son ordre préétabli, signé il y a longtemps dans la promesse et l’échec d’une éducation. Tu as repris le même chemin. Le réveil sonne à la même heure. Tu te lèves sans penser à rien. Tu te mets sous la douche et tu attends le réveil de ta peau. Ensuite tu marches, tu t’assois dans les mêmes amphis, dans les mêmes salles pour remplir ta tête des mots qui n’ont plus aucun sens. Tu retournes à ton boulot, tu guettes les passants dans la rue, tu remplis des formulaires, tu tries, tu écris, tu tues le temps, tu tues ton temps.» Le hasard la conduit jusqu’à l’institut français où Bleu de Krzysztof Kieślowski
est à l’affiche. En sortant de la projection, elle prend une brochure sans imaginer que ce sera sa porte de sortie. Un formulaire pour une bourse d’études en France s’y trouve. Elle s’inscrit, et cette fois, elle sera admise. Encore quelques jours pour aller voir son père, mais ça fait deux mois qu’il est en Italie. Encore quelques jours pour aller voir sa mère. Mais les deux femmes n’ont plus rien à se dire depuis longtemps. Encore quelques jours pour dire adieu à Seb. Mais il n’y a plus d’amour. Elle tire un trait sur sa vie d’avant et part pour la cité universitaire de Nanterre.
«Tu es dans le no man’s land de ta vie, entre deux frontières, tu attends qu’on te donne accès à une autre existence. Le temps te traverse librement, sans obstacle, pour la première fois, tu as le temps. Tu l’inventes comme tu le respires.»
Les jours passent jusqu’à ce qu’un inconnu ne l’aborde dans la cour carrée du Louvre et ne l’invite à une soirée qui se termine dans le lit d’un inconnu. Khaled va lui permettre de poser les jalons d’une nouvelle vie que l’arrivée inopinée de Seb ne changera pas. D’ailleurs les deux amants ne font que passer et la laisser avec ses incertitudes. Après un premier emploi décroché en France, un retour avorté en Roumanie, la voilà repartie vers le Mexique pour une nouvelle expérience qu’elle espère salvatrice. D’autres suivront, toujours ailleurs, comme un long voyage sans but.
Alexandra Badea souligne mieux que personne cette temporalité bizarre qu’accompagne l’exil. Cette impression d’être à deux endroits à la fois tout en n’étant nulle part. Cette quête effrénée de stabilité dans un univers instable au possible. Mais aussi le refuge que constitue une langue que l’on s’est appropriée et qu’on ne cesse d’explorer comme un trésor. Ce français qu’elle cajole sans en oublier pour autant les aspérités et les sonorités. «Attendre, atteindre, éteindre». Une écriture que la dramaturge apprivoise aussi avec l’emploi de la seconde personne du singulier pour raconter cette odyssée. Le «tu» lui permet à la fois une certaine distanciation et, à la manière d’une entomologiste, d’observer avec attention tous les faits et gestes, toutes les émotions décrites. On l’accompagne volontiers dans sa quête.

Playlist du roman


Radiohead, no surprises


Tom Waits, All the world is green


Beirut Elephant Gun


Schubert Ave Maria (Jessye Norman)

Tu marches au bord du monde
Alexandra Badea
Éditions des Équateurs
Roman
316 p., 19 €
EAN 9782849907740
Paru le 6/01/2021

Où?
Le roman est situé en Roumanie, à Bucarest, mais aussi à Paris, Mexico, Tepoztlán, Michoacán, Pátzcuaro, un village des Caraïbes, Tokyo, le mont Fuji, Amsterdam, Séoul, Singapour, Kuala Lumpur, Kinshasa.

Quand?
L’action se déroule de la fin des années 1980 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
C’est l’histoire d’une femme en fuite. Née dans un pays qui, après l’effondrement du communisme, croque les fruits empoisonnés du capitalisme, l’héroïne de ce roman grandit parmi des humains au regard rivé sur leur écran de télévision. Elle fait partie de ce corps malade et court les fuseaux horaires. Pour échapper à soi-même, à la terre des origines, à l’histoire des parents, aux blessures passées, aux amours ratées. Et chercher à être enfin soi dans une géographie intime qui résiste au chaos. Cette femme est une fille de la mondialisation. Entre Bucarest, Paris, Mexico, Tokyo et Kinshasa, la narratrice poursuit une quête de la sexualité, de la féminité, de la sororité et des territoires marqués au fer rouge de l’Histoire. Ce Lost in Translation contemporain révèle une voix poétique et politique de romancière; Un roman au long cours qui nous emporte, nous rend plus forts, terriblement vivants.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

Les premières pages du livre
« Le trio en sol majeur de Schubert déchire le silence du matin. Il est six heures. Dehors, il fait encore nuit. Dans l’immeuble d’en face, des fenêtres s’allument. On dirait des toiles de Hopper. Tu les regardes pendant quelques minutes, le temps de te réveiller complètement. Tu imagines des histoires à partir de ce que tu vois. Des femmes, des hommes et des enfants isolés chacun dans son cube : une cuisine, une salle de bains ou une chambre. Le même décor, les mêmes meubles, les mêmes lampes, les mêmes tons de lumière blafards.
Tu te lèves, tu descends du lit, tu fais deux pas et tu saisis ta trousse de toilette. Tu te diriges vers les douches communes au fond du couloir.
À cette heure-ci, tu ne vas croiser personne, il n’y a pas d’attente, tu peux prendre ton temps.
C’est ton seul moment de solitude de la journée. Tu mets le réveil une demi-heure plus tôt, tu as besoin de ce tête-à-tête avec toi, les pensées descendent dans ton corps, tout se pose doucement, la peur accumulée pendant la nuit s’éloigne un peu.
Tu partages cette chambre délabrée avec une autre fille depuis quatre ans. Au début, vous étiez quatre, après trois, et maintenant vous êtes deux. Au fur et à mesure de l’avancée dans la scolarité, vous avez droit à une plus grande surface. C’est la dernière année. Ça va être la dernière année. Chaque jour, tu répètes cette phrase pour te donner du courage.
Tu descends dans le métro. Ton regard se pose sur les grandes lettres qui composent le nom de la station. « Les Défenseurs de la patrie. » La deuxième lettre est tombée l’année dernière et on ne l’a pas encore remplacée. Dans les noms des stations, il y a souvent une lettre qui manque. Tu les repères à chaque arrêt du métro, c’est ton jeu secret avec la ville. En arrivant à la station « Les Héros de la révolution », tu te demandes quel est le lien entre eux et « Les Défenseurs de la patrie ». Deux stations les séparent. Peut-être deux générations ? Les grands-parents qui ont fait la Seconde Guerre mondiale et les petits-enfants qui ont renversé le régime cinquante ans plus tard ? À deux stations de distance, ils se regardent de loin.
À huit heures, tu commences les cours à la fac et tu essaies de ne pas t’endormir devant des diaporamas en PowerPoint expliquant les techniques de marketing de demain. Comment piéger davantage de clients. Inciter à la consommation, dépenser, soutenir l’économie, produire plus que nécessaire pour ne pas laisser la connerie se dissiper.
Le professeur parle. Il écrit des chiffres et des formules sur le tableau. Tu regardes sans rien comprendre. Tu ne peux pas comprendre. Tu ne fais aucun effort pour comprendre, ton cerveau est trop plein d’autres choses.
Tu restes assise dans cette salle de classe, tu l’écoutes, tu prends des notes mais tu es loin d’ici. Tu ne sais même pas à quoi tu penses. Tu ne sais rien. Et cette peur qui t’envahit t’empêche de vivre, s’immisce partout dans ton corps, surgit à chaque fois que tu essaies de sortir de la marche ordonnée du quotidien.
La peur revient. Tu ne peux pas la nommer. Elle n’a pas de corps, pas de visage, elle flotte à la surface de ta peau. Elle prend le pouvoir, elle fixe le rythme de ton cœur, le sens de tes sécrétions, la tessiture de ta voix. Tu la sens mais tu ne peux pas l’expliquer, alors comment tu pourrais la combattre. Tu n’essaies même pas.
Tu voudrais partir d’ici, tu voudrais disparaître, ce n’est pas ton endroit, ce n’est pas ta vie. Tu assistes à un spectacle qui ne t’appartient pas. Témoin inactif, passif, à attendre une résolution écrite à un autre endroit.
Il est huit heures du matin et tu es déjà fatiguée. L’énergie s’est dissipée pendant les premières heures de la matinée. C’est comme ça depuis quelque temps. Tu vis en boucle comme les adultes qui ont trahi leur jeunesse. Toi, tu n’as pas encore oublié complètement tes rêves, mais ce mouvement est en train de se produire lentement. Si quelque chose ne change pas dans les jours qui suivent, tu oublieras tout et tu t’inscriras dans le rang des corporatistes honnêtes. Ce n’est même pas une affaire de jours, c’est une affaire d’heures. Tu as peur plus que d’habitude ce matin. La liste sera affichée en début d’après-midi. Dans quelques heures, tu sauras si tu as été admise au Conservatoire. C’est la cinquième fois que tu passes le concours. C’est aussi la dernière fois. L’année prochaine, tu auras dépassé la limite d’âge. Une nouvelle vie est en train de s’ouvrir à toi. Tu le sais, tu le sens. Peu importe le résultat, tu vas changer de vie.
Si tu as ce concours, tu vas détruire tout ce que tu as construit ces trois dernières années. Tu laisseras derrière toi le marketing. Tous ces chiffres et toutes ces formules que ce professeur est en train d’enchaîner sur le tableau, tu pourras les jeter à la poubelle de ta mémoire. Tu garderas sans doute ton petit boulot d’enquêtrice de rue, histoire de payer ta scolarité et tes charges. Mais tout le reste va changer.
Si tu n’as pas le concours, tu vas détruire tout ce dont tu as rêvé depuis sept ans, tout ce qui est ancré dans ton être profond. Tu as décidé de ne plus jamais mettre les pieds dans un théâtre, ce serait trop douloureux. Tu vas vider ta bibliothèque, tu vas finir ton master et tu vas accepter l’offre de ton employeur actuel. Tu vas passer ta vie à grimper les échelons et à améliorer tes assurances, tu vas passer tes vacances d’hiver dans les Alpes autrichiennes et tes vacances d’été aux Baléares comme tout individu de la classe moyenne montante. Ça va être ça, ça pourrait être pire, tu vas t’y faire à cette idée. On l’a tous fait. On a tous oublié les commencements, alors tu pourras le faire aussi, tu pourras aussi t’inscrire sur la liste des perdants camouflés dans un costard de gagnant soldé chez Armani trois ans après la fin de la collection.
Le séminaire se termine. Vous sortez tous. Tu traverses la passerelle en verre qui relie les deux bâtiments de l’Académie de sciences économiques, l’immeuble néoclassique avec ses colonnes et sa coupole et le parallélépipède néosoviétique avec son carrelage sali par les tags et les restes d’affiches décollées. Tu aimes beaucoup traverser cet espace, tu te sens suspendue à un vide inconnu, loin de cette ville dans un endroit que tu ne connais pas, dans un film américain pas trop dégueulasse, de ceux qu’on peut voir à la télé le dimanche après minuit. Tu t’arrêtes une minute et tu regardes les voitures et les passants qui défilent sous tes pieds. Dans ce lieu de passage, loin de l’agitation extérieure, tu te sens protégée.
Tu sors dans la rue. C’est un après-midi de fin septembre qui ressemble aux automnes du lycée, quand tu séchais les cours avec tes amies pour vous promener dans la forêt. Dans la petite ville de province où tu as grandi, il n’y a rien à faire mais il y a la forêt. Autrefois tu te perdais sur ses sentiers, parmi les branches coupantes des arbres, et tu oubliais qui tu étais. Tu marchais et tu écrivais dans ta tête une autre histoire, cette histoire que ta mère avait oublié de te raconter. Ce n’était pas une histoire avec des fées ou des princesses, c’était une histoire avec une fille qui habitait ailleurs. Loin d’ici. Tu ne savais pas où, ni avec qui, mais tu l’envoyais loin, à chaque fois dans un endroit différent. Ton espace se limitait à cette ville de province et à quelques images volées aux livres et aux films, mais au milieu de cette forêt ton imaginaire s’envolait, il te portait loin, tu t’évadais de ce décor grisâtre.
Cette adolescente égarée dans la forêt revient près de toi pendant que tu traverses un square rempli de gosses hyperactifs et de grands-mères hystériques. Une meute de chiens errants fouille dans les poubelles qui se déversent. Ils te font peur. On dirait des loups égarés dans l’espace urbain.
Tu mets tes écouteurs. Tu écoutes le même CD depuis deux mois. Radiohead. « No Surprises » commence et tu te sens mieux. Tu t’accordes à la mélancolie de la chanson. Tu bouges les lèvres, tu chantes un peu et tu continues à marcher dans ce quartier délabré que tu aimes tellement. Des maisons anciennes décrépites, qui ont oublié leurs propriétaires, des murs qui tombent sous une lumière de fin du monde, des clôtures bancales en fer rouillé, des jardins envahis d’herbe et de lierre. C’est beau, c’est presque un décor d’opéra. Tu as envie de danser dans ces ruines. Tu es fascinée par ce quartier préservé des pelleteuses qui ont rasé pendant cinquante ans les bâtiments historiques de la ville pour construire à la place des tours en béton. Tu aimerais trouver une mansarde ou une cave pour y habiter, tu en as marre de partager cette chambre au foyer universitaire, mais pour l’instant il n’y a rien. Juste des panneaux « À vendre », mais personne pour acheter car, au prochain tremblement de terre, ces murs affaiblis par le temps pourraient s’effondrer complètement. Tu traverses ce quartier chaque jour en faisant un petit détour entre l’Académie et ton boulot pour te donner l’illusion qu’une nouvelle vie pourrait commencer à cet endroit. Une vie inconnue qui portera une odeur forte.
Tu arrives devant un immeuble soviétique des années 1970, tu sonnes à l’interphone, on t’ouvre, tu montes. Tu n’aimes pas les ascenseurs. Une fois, tu es restée bloquée une nuit entière à côté de deux corps inconnus, l’air s’évaporait et tu pensais mourir. Alors tu préfères monter à pied même si c’est au cinquième étage. Tu pousses la porte de l’appartement qui fait office de siège de la société de marketing qui te paye tous les trente du mois pour vingt heures d’enquête aux bouches du métro, tu enfiles un uniforme jaune fluo qui ne te va pas du tout, tu prends tes formulaires et la caisse de yaourts. Aujourd’hui, tu vas tester un nouveau produit. Tu vas rester quatre heures dans le froid pour demander aux passants qui acceptent de goûter ton yaourt s’ils aiment son goût, sa couleur, son odeur et son emballage. Quarante questions que tu dois remplir en moins d’une minute, sinon tu ne vas pas faire ton quota.
Entre deux clients, tu regardes l’heure. Les listes doivent être déjà affichées. Cette pensée te donne la nausée. Ton ventre tremble et les pouces de tes doigts se sont enflammés. Tu respires en te concentrant sur les questions stupides de ton formulaire.
Tu attends. Tu n’as que ça à faire, attendre que le temps passe, que tu puisses ranger tes fiches au fond d’un tiroir et prendre un bus vers le conservatoire. Quelque part tu aimerais prolonger cet état de suspension dans lequel tu te retrouves, cette absence de certitude. La porte est ouverte largement, tu peux t’enfuir encore. Pour combien de temps ? Tu ne peux pas le savoir.
Tu es dans le bus maintenant, écrasée entre tous ces corps qui se forcent à trouver une place. Les portes se referment difficilement. Tu descends au prochain arrêt. Tu longes les murs du bâtiment du conservatoire. Tu vois des gens assemblés devant les listes. Il y en a qui rient, d’autres qui pleurent. Tu ne regardes plus. Tu respires.
Tu t’approches. Pas envie de te bousculer, tu ne veux pas sentir l’odeur des autres, leur respiration dans ta nuque, leur peur qui pulse. Tu aimerais être seule. Tu avances. Tu es tout près maintenant. Tu vois ton nom tout de suite. Il n’est pas sur la bonne liste. Tu repars. Le ciel est gris, lourd, une énergie étouffante s’installe dans ton corps.
Tu n’as pas regardé la moyenne, tu t’en fous de tout ça maintenant. Tu n’as pas envie d’en savoir plus. Tu veux juste t’éloigner de ce lieu qui porte l’empreinte de ton échec définitif. Tu éviteras ce quartier à partir d’aujourd’hui. Tu éviteras tout.
Il pleut doucement, les nuages n’ont pas encore la force de se vider entièrement. Tu ne ressens rien. Tu marches tout simplement, sans aucune pensée. La peur s’est dissipée. C’est calme. C’est vide.
Dans le bus, tu colles ta tête à la vitre et tu remets Radiohead. Tu commences à glisser, c’est une sensation nouvelle, tu glisses, comme si tu te noyais dans l’océan sans ressentir la douleur de l’asphyxie. Tu retiens ta respiration, mais tu glisses. Une tristesse s’empare de ton corps. C’est agréable. C’est bizarre. C’est une sensation de confort, une mélancolie profonde, que tu fuis tout en la recherchant inconsciemment.
Tu t’assieds à la table du bar où tu l’attends chaque après-midi après le travail, ce bar planté au milieu d’un jardin public, qui porte le nom de son passé récent – La Bibliothèque. Pendant les années de dictature, dans cette salle rectangulaire en tôle construite autour d’un arbre centenaire qui pousse au milieu de l’espace et perce le toit, il y avait un kiosque avec des livres en libre consultation. Sur des petits bancs en bois, des jeunes se posaient quelques heures pour lire les pages d’un roman. Aujourd’hui les livres n’y sont plus. La bibliothèque est devenue un bar un peu sordide où les alcoolos du coin se mêlent aux étudiants des Beaux-Arts et du conservatoire. De tout ce passé, on a réussi à garder le nom de l’endroit et l’arbre qui continue à pousser à l’intérieur de ses murs.
Il est en retard comme d’habitude. Tu bois une bière et tu regardes les gens et le même désir de te glisser dans d’autres corps revient. Tu voulais devenir actrice pour t’oublier en te glissant dans des vies écrites par d’autres mains. Le prolongement de ta fuite combiné à un besoin maladif d’être regardée de loin sans qu’on puisse te toucher. Une manière de tromper la mort. Ta manière à toi. Tu l’as sentie une fois en jouant au théâtre universitaire avec une troupe d’amateurs. Tu disais ton texte en oubliant que c’était juste un texte appris par cœur. Pour quelques secondes, tu t’es sentie projetée dans un autre espace temporel, en dehors de la vie, et surtout loin de sa fin. Tu n’as jamais aimé les fins. Enfant, tu restais des heures, immobile sur ton lit, tes parents t’oubliaient dans ta chambre. Livrée à cette solitude infinie, tu fixais le ciel cotonneux et tu te demandais ce qui se passe après la mort. La réponse venait toute seule : rien, un état immobile dans un blanc infini pour toujours. Depuis tu essaies de reporter toute fin, comme si à chaque fois il s’agissait d’un pas vers cet abîme découvert à l’enfance.
Il arrive. Il t’embrasse. Il boit de ta bière et commence à parler. Il te parle comme s’il continuait une conversation entamée avant. Il te parle de son prochain projet photographique. Il a beaucoup de projets. Il les note dans son cahier mais il ne les réalise jamais. Parfois il commence une série de photos mais il la laisse tomber assez vite.
Seb a fini l’école polytechnique sans trop d’enthousiasme. Il travaille dans un centre d’impression, il passe sa vie à copier et à relire des thèses, parfois il bricole une affiche pour un concert bidon. Il parle depuis des années de la photo, il s’est acheté une caméra performante mais, à part quelques mariages et quelques baptêmes, il n’a pas fait grand-chose. Même sa passion est devenue un boulot alimentaire. Tu l’aimes. Depuis trois ans tu l’aimes. C’est un amour d’adolescence vécu en retard. Ça fait partie des choses simples et rassurantes qui ont le goût des certitudes.
Il continue à parler mais tu ne peux pas l’écouter cette fois-ci. Tu n’as pas la force de l’écouter et tu ne veux pas faire semblant, ça ne ferait qu’altérer cet amour :
— Je ne l’ai pas eu.
Livrée à cette solitude infinie, tu fixais le ciel cotonneux et tu te demandais ce qui se passe après la mort. La réponse venait toute seule : rien, un état immobile dans un blanc infini pour toujours. Depuis tu essaies de reporter toute fin, comme si à chaque fois il s’agissait d’un pas vers cet abîme découvert à l’enfance.
Il arrive. Il t’embrasse. Il boit de ta bière et commence à parler. Il te parle comme s’il continuait une conversation entamée avant. Il te parle de son prochain projet photographique. Il a beaucoup de projets. Il les note dans son cahier mais il ne les réalise jamais. Parfois il commence une série de photos mais il la laisse tomber assez vite.
Seb a fini l’école polytechnique sans trop d’enthousiasme. Il travaille dans un centre d’impression, il passe sa vie à copier et à relire des thèses, parfois il bricole une affiche pour un concert bidon. Il parle depuis des années de la photo, il s’est acheté une caméra performante mais, à part quelques mariages et quelques baptêmes, il n’a pas fait grand-chose. Même sa passion est devenue un boulot alimentaire. Tu l’aimes. Depuis trois ans tu l’aimes. C’est un amour d’adolescence vécu en retard. Ça fait partie des choses simples et rassurantes qui ont le goût des certitudes.
Il continue à parler mais tu ne peux pas l’écouter cette fois-ci. Tu n’as pas la force de l’écouter et tu ne veux pas faire semblant, ça ne ferait qu’altérer cet amour :
— Je ne l’ai pas eu.
Tu entends tes mots comme s’ils venaient de l’extérieur de ton corps. Tu ne reconnais plus ta voix. Tu aimerais qu’il parle mais il se tait. Il baisse son regard. Toi aussi. Tu commences à exfolier avec tes ongles l’étiquette de la bouteille de bière. Tu le fais souvent quand tu ne sais plus quoi dire, quand la tristesse fait sa place en ravageant tout sentiment positif, quand tu n’as pas envie d’éclater en larmes ou de sombrer dans le désespoir. Tu es avec cet homme depuis trois ans mais il n’a pas appris à te lire. Il ignore la signification de ce geste et à ce moment vous êtes séparés par tout ça.
Vous ne parlez plus et ça devient grave. Ça devient lourd. Et ça dure.
— Épouse-moi.
Tu entends ses mots. Tu les entends, tu les comprends, mais tu ne sens rien.
Tu as toujours attendu ce moment, mais là dans ce bar, après cet échec définitif, il devient ridicule. Tu le ressens mais tu ne le formules pas ainsi, pas maintenant, pas encore.
Sa demande se pose comme une alternative. Ça s’ajoute à la liste d’échecs qui dessinent le nouveau paysage de ta vie. L’amour est devenu la récompense des perdants.
Tu le regardes. Il a l’air insouciant. Ton échec ne le concerne pas. Ça t’appartient. Il est seulement à toi. Une pensée encore plus nocive t’attaque : « Tout ça l’arrange peut-être. » Ta réussite ne vous séparera pas. Il continuera à affirmer sa domination tranquillement en rassurant les restes de sa virilité.
Tu te tais. Il se tait. Rien de grave dans son regard. Il commande encore deux bières et vous attendez que l’alcool monte tranquillement dans vos têtes.
Il te regarde, tu détournes ton regard. Tu voudrais être seule mais tu n’oses pas partir. Tu oublies ton corps sur cette chaise en plastique en essayant de t’habituer aux nouvelles évidences.
Vingt minutes plus tard, vous descendez dans le métro, c’est d’une tristesse grisâtre, mais aujourd’hui ça te fait du bien. Tu ne supporterais pas la lumière. Tu es très bien au royaume des rats. Ton regard passe d’un voyageur à l’autre, tu te glisses sous leur peau et tu imagines une autre vie. C’est la seule chose qui t’aide dans une telle situation : oublier ta vie en te noyant dans un autre regard. Tu sens leurs souffrances camouflées, la même difficulté de vivre, la même lassitude à se réveiller chaque matin, à laisser couler l’eau rouillée de la douche sur une peau trop irritée par la chaleur sèche des radiateurs, à manger la même tartine au foie de porc, à prendre le même moyen de transport et à s’enfermer dans un bureau qui sent la clope mélangée à un désodorisant parfum des bois. Et ça chaque jour, à part le samedi et le dimanche, quand on berce nos Caddie dans les couloirs des centres commerciaux. Les mêmes têtes, toute une vie sans aucune possibilité d’évasion.
Il te regarde, il te sourit, il embrasse ton cou. Tu l’aimes mais tu sais qu’un jour, dans pas longtemps, dans un an ou deux, les frustrations vont commencer à hurler dans ton corps, l’amour va devenir mépris camouflé dans les habitudes d’un quotidien 1
Le trio en sol majeur de Schubert déchire le silence du matin. Il est six heures. Dehors, il fait encore nuit. Dans l’immeuble d’en face, des fenêtres s’allument. On dirait des toiles de Hopper. Tu les regardes pendant quelques minutes, le temps de te réveiller complètement. Tu imagines des histoires à partir de ce que tu vois. Des femmes, des hommes et des enfants isolés chacun dans son cube : une cuisine, une salle de bains ou une chambre. Le même décor, les mêmes meubles, les mêmes lampes, les mêmes tons de lumière blafards.
Tu te lèves, tu descends du lit, tu fais deux pas et tu saisis ta trousse de toilette. Tu te diriges vers les douches communes au fond du couloir.
À cette heure-ci, tu ne vas croiser personne, il n’y a pas d’attente, tu peux prendre ton temps.
C’est ton seul moment de solitude de la journée. Tu mets le réveil une demi-heure plus tôt, tu as besoin de ce tête-à-tête avec toi, les pensées descendent dans ton corps, tout se pose doucement, la peur accumulée pendant la nuit s’éloigne un peu.
Tu partages cette chambre délabrée avec une autre fille depuis quatre ans. Au début, vous étiez quatre, après trois, et maintenant vous êtes deux. Au fur et à mesure de l’avancée dans la scolarité, vous avez droit à une plus grande surface. C’est la dernière année. Ça va être la dernière année. Chaque jour, tu répètes cette phrase pour te donner du courage.
Tu descends dans le métro. Ton regard se pose sur les grandes lettres qui composent le nom de la station. « Les Défenseurs de la patrie. » La deuxième lettre est tombée l’année dernière et on ne l’a pas encore remplacée. Dans les noms des stations, il y a souvent une lettre qui manque. Tu les repères à chaque arrêt du métro, c’est ton jeu secret avec la ville. En arrivant à la station « Les Héros de la révolution », tu te demandes quel est le lien entre eux et « Les Défenseurs de la patrie ». Deux stations les séparent. Peut-être deux générations ? Les grands-parents qui ont fait la Seconde Guerre mondiale et les petits-enfants qui ont renversé le régime cinquante ans plus tard ? À deux stations de distance, ils se regardent de loin.
À huit heures, tu commences les cours à la fac et tu essaies de ne pas t’endormir devant des diaporamas en PowerPoint expliquant les techniques de marketing de demain. Comment piéger davantage de clients. Inciter à la consommation, dépenser, soutenir l’économie, produire plus que nécessaire pour ne pas laisser la connerie se dissiper.
Le professeur parle. Il écrit des chiffres et des formules sur le tableau. Tu regardes sans rien comprendre. Tu ne peux pas comprendre. Tu ne fais aucun effort pour comprendre, ton cerveau est trop plein d’autres choses.
Tu restes assise dans cette salle de classe, tu l’écoutes, tu prends des notes mais tu es loin d’ici. Tu ne sais même pas à quoi tu penses. Tu ne sais rien. Et cette peur qui t’envahit t’empêche de vivre, s’immisce partout dans ton corps, surgit à chaque fois que tu essaies de sortir de la marche ordonnée du quotidien.
La peur revient. Tu ne peux pas la nommer. Elle n’a pas de corps, pas de visage, elle flotte à la surface de ta peau. Elle prend le pouvoir, elle fixe le rythme de ton cœur, le sens de tes sécrétions, la tessiture de ta voix. Tu la sens mais tu ne peux pas l’expliquer, alors comment tu pourrais la combattre. Tu n’essaies même pas.
Tu voudrais partir d’ici, tu voudrais disparaître, ce n’est pas ton endroit, ce n’est pas ta vie. Tu assistes à un spectacle qui ne t’appartient pas. Témoin inactif, passif, à attendre une résolution écrite à un autre endroit.
Il est huit heures du matin et tu es déjà fatiguée. L’énergie s’est dissipée pendant les premières heures de la matinée. C’est comme ça depuis quelque temps. Tu vis en boucle comme les adultes qui ont trahi leur jeunesse. Toi, tu n’as pas encore oublié complètement tes rêves, mais ce mouvement est en train de se produire lentement. Si quelque chose ne change pas dans les jours qui suivent, tu oublieras tout et tu t’inscriras dans le rang des corporatistes honnêtes. Ce n’est même pas une affaire de jours, c’est une affaire d’heures. Tu as peur plus que d’habitude ce matin. La liste sera affichée en début d’après-midi. Dans quelques heures, tu sauras si tu as été admise au Conservatoire. C’est la cinquième fois que tu passes le concours. C’est aussi la dernière fois. L’année prochaine, tu auras dépassé la limite d’âge. Une nouvelle vie est en train de s’ouvrir à toi. Tu le sais, tu le sens. Peu importe le résultat, tu vas changer de vie.
Si tu as ce concours, tu vas détruire tout ce que tu as construit ces trois dernières années. Tu laisseras derrière toi le marketing. Tous ces chiffres et toutes ces formules que ce professeur est en train d’enchaîner sur le tableau, tu pourras les jeter à la poubelle de ta mémoire. Tu garderas sans doute ton petit boulot d’enquêtrice de rue, histoire de payer ta scolarité et tes charges. Mais tout le reste va changer.
Si tu n’as pas le concours, tu vas détruire tout ce dont tu as rêvé depuis sept ans, tout ce qui est ancré dans ton être profond. Tu as décidé de ne plus jamais mettre les pieds dans un théâtre, ce serait trop douloureux. Tu vas vider ta bibliothèque, tu vas finir ton master et tu vas accepter l’offre de ton employeur actuel. Tu vas passer ta vie à grimper les échelons et à améliorer tes assurances, tu vas passer tes vacances d’hiver dans les Alpes autrichiennes et tes vacances d’été aux Baléares comme tout individu de la classe moyenne montante. Ça va être ça, ça pourrait être pire, tu vas t’y faire à cette idée. On l’a tous fait. On a tous oublié les commencements, alors tu pourras le faire aussi, tu pourras aussi t’inscrire sur la liste des perdants camouflés dans un costard de gagnant soldé chez Armani trois ans après la fin de la collection.
Le séminaire se termine. Vous sortez tous. Tu traverses la passerelle en verre qui relie les deux bâtiments de l’Académie de sciences économiques, l’immeuble néoclassique avec ses colonnes et sa coupole et le parallélépipède néosoviétique avec son carrelage sali par les tags et les restes d’affiches décollées. Tu aimes beaucoup traverser cet espace, tu te sens suspendue à un vide inconnu, loin de cette ville dans un endroit que tu ne connais pas, dans un film américain pas trop dégueulasse, de ceux qu’on peut voir à la télé le dimanche après minuit. Tu t’arrêtes une minute et tu regardes les voitures et les passants qui défilent sous tes pieds. Dans ce lieu de passage, loin de l’agitation extérieure, tu te sens protégée.
Tu sors dans la rue. C’est un après-midi de fin septembre qui ressemble aux automnes du lycée, quand tu séchais les cours avec tes amies pour vous promener dans la forêt. Dans la petite ville de province où tu as grandi, il n’y a rien à faire mais il y a la forêt. Autrefois tu te perdais sur ses sentiers, parmi les branches coupantes des arbres, et tu oubliais qui tu étais. Tu marchais et tu écrivais dans ta tête une autre histoire, cette histoire que ta mère avait oublié de te raconter. Ce n’était pas une histoire avec des fées ou des princesses, c’était une histoire avec une fille qui habitait ailleurs. Loin d’ici. Tu ne savais pas où, ni avec qui, mais tu l’envoyais loin, à chaque fois dans un endroit différent. Ton espace se limitait à cette ville de province et à quelques images volées aux livres et aux films, mais au milieu de cette forêt ton imaginaire s’envolait, il te portait loin, tu t’évadais de ce décor grisâtre.
Cette adolescente égarée dans la forêt revient près de toi pendant que tu traverses un square rempli de gosses hyperactifs et de grands-mères hystériques. Une meute de chiens errants fouille dans les poubelles qui se déversent. Ils te font peur. On dirait des loups égarés dans l’espace urbain.
Tu mets tes écouteurs. Tu écoutes le même CD depuis deux mois. Radiohead. « No Surprises » commence et tu te sens mieux. Tu t’accordes à la mélancolie de la chanson. Tu bouges les lèvres, tu chantes un peu et tu continues à marcher dans ce quartier délabré que tu aimes tellement. Des maisons anciennes décrépites, qui ont oublié leurs propriétaires, des murs qui tombent sous une lumière de fin du monde, des clôtures bancales en fer rouillé, des jardins envahis d’herbe et de lierre. C’est beau, c’est presque un décor d’opéra. Tu as envie de danser dans ces ruines. Tu es fascinée par ce quartier préservé des pelleteuses qui ont rasé pendant cinquante ans les bâtiments historiques de la ville pour construire à la place des tours en béton. Tu aimerais trouver une mansarde ou une cave pour y habiter, tu en as marre de partager cette chambre au foyer universitaire, mais pour l’instant il n’y a rien. Juste des panneaux « À vendre », mais personne pour acheter car, au prochain tremblement de terre, ces murs affaiblis par le temps pourraient s’effondrer complètement. Tu traverses ce quartier chaque jour en faisant un petit détour entre l’Académie et ton boulot pour te donner l’illusion qu’une nouvelle vie pourrait commencer à cet endroit. Une vie inconnue qui portera une odeur forte.
Tu arrives devant un immeuble soviétique des années 1970, tu sonnes à l’interphone, on t’ouvre, tu montes. Tu n’aimes pas les ascenseurs. Une fois, tu es restée bloquée une nuit entière à côté de deux corps inconnus, l’air s’évaporait et tu pensais mourir. Alors tu préfères monter à pied même si c’est au cinquième étage. Tu pousses la porte de l’appartement qui fait office de siège de la société de marketing qui te paye tous les trente du mois pour vingt heures d’enquête aux bouches du métro, tu enfiles un uniforme jaune fluo qui ne te va pas du tout, tu prends tes formulaires et la caisse de yaourts. Aujourd’hui, tu vas tester un nouveau produit. Tu vas rester quatre heures dans le froid pour demander aux passants qui acceptent de goûter ton yaourt s’ils aiment son goût, sa couleur, son odeur et son emballage. Quarante questions que tu dois remplir en moins d’une minute, sinon tu ne vas pas faire ton quota.
Entre deux clients, tu regardes l’heure. Les listes doivent être déjà affichées. Cette pensée te donne la nausée. Ton ventre tremble et les pouces de tes doigts se sont enflammés. Tu respires en te concentrant sur les questions stupides de ton formulaire.
Tu attends. Tu n’as que ça à faire, attendre que le temps passe, que tu puisses ranger tes fiches au fond d’un tiroir et prendre un bus vers le conservatoire. Quelque part tu aimerais prolonger cet état de suspension dans lequel tu te retrouves, cette absence de certitude. La porte est ouverte largement, tu peux t’enfuir encore. Pour combien de temps ? Tu ne peux pas le savoir.
Tu es dans le bus maintenant, écrasée entre tous ces corps qui se forcent à trouver une place. Les portes se referment difficilement. Tu descends au prochain arrêt. Tu longes les murs du bâtiment du conservatoire. Tu vois des gens assemblés devant les listes. Il y en a qui rient, d’autres qui pleurent. Tu ne regardes plus. Tu respires.
Tu t’approches. Pas envie de te bousculer, tu ne veux pas sentir l’odeur des autres, leur respiration dans ta nuque, leur peur qui pulse. Tu aimerais être seule. Tu avances. Tu es tout près maintenant. Tu vois ton nom tout de suite. Il n’est pas sur la bonne liste. Tu repars. Le ciel est gris, lourd, une énergie étouffante s’installe dans ton corps.
Tu n’as pas regardé la moyenne, tu t’en fous de tout ça maintenant. Tu n’as pas envie d’en savoir plus. Tu veux juste t’éloigner de ce lieu qui porte l’empreinte de ton échec définitif. Tu éviteras ce quartier à partir d’aujourd’hui. Tu éviteras tout.
Il pleut doucement, les nuages n’ont pas encore la force de se vider entièrement. Tu ne ressens rien. Tu marches tout simplement, sans aucune pensée. La peur s’est dissipée. C’est calme. C’est vide.
Dans le bus, tu colles ta tête à la vitre et tu remets Radiohead. Tu commences à glisser, c’est une sensation nouvelle, tu glisses, comme si tu te noyais dans l’océan sans ressentir la douleur de l’asphyxie. Tu retiens ta respiration, mais tu glisses. Une tristesse s’empare de ton corps. C’est agréable. C’est bizarre. C’est une sensation de confort, une mélancolie profonde, que tu fuis tout en la recherchant inconsciemment.
Tu t’assieds à la table du bar où tu l’attends chaque après-midi après le travail, ce bar planté au milieu d’un jardin public, qui porte le nom de son passé récent – La Bibliothèque. Pendant les années de dictature, dans cette salle rectangulaire en tôle construite autour d’un arbre centenaire qui pousse au milieu de l’espace et perce le toit, il y avait un kiosque avec des livres en libre consultation. Sur des petits bancs en bois, des jeunes se posaient quelques heures pour lire les pages d’un roman. Aujourd’hui les livres n’y sont plus. La bibliothèque est devenue un bar un peu sordide où les alcoolos du coin se mêlent aux étudiants des Beaux-Arts et du conservatoire. De tout ce passé, on a réussi à garder le nom de l’endroit et l’arbre qui continue à pousser à l’intérieur de ses murs.
Il est en retard comme d’habitude. Tu bois une bière et tu regardes les gens et le même désir de te glisser dans d’autres corps revient. Tu voulais devenir actrice pour t’oublier en te glissant dans des vies écrites par d’autres mains. Le prolongement de ta fuite combiné à un besoin maladif d’être regardée de loin sans qu’on puisse te toucher. Une manière de tromper la mort. Ta manière à toi. Tu l’as sentie une fois en jouant au théâtre universitaire avec une troupe d’amateurs. Tu disais ton texte en oubliant que c’était juste un texte appris par cœur. Pour quelques secondes, tu t’es sentie projetée dans un autre espace temporel, en dehors de la vie, et surtout loin de sa fin. Tu n’as jamais aimé les fins. Enfant, tu restais des heures, immobile sur ton lit, tes parents t’oubliaient dans ta chambre. Livrée à cette solitude infinie, tu fixais le ciel cotonneux et tu te demandais ce qui se passe après la mort. La réponse venait toute seule : rien, un état immobile dans un blanc infini pour toujours. Depuis tu essaies de reporter toute fin, comme si à chaque fois il s’agissait d’un pas vers cet abîme découvert à l’enfance.
Il arrive. Il t’embrasse. Il boit de ta bière et commence à parler. Il te parle comme s’il continuait une conversation entamée avant. Il te parle de son prochain projet photographique. Il a beaucoup de projets. Il les note dans son cahier mais il ne les réalise jamais. Parfois il commence une série de photos mais il la laisse tomber assez vite.
Seb a fini l’école polytechnique sans trop d’enthousiasme. Il travaille dans un centre d’impression, il passe sa vie à copier et à relire des thèses, parfois il bricole une affiche pour un concert bidon. Il parle depuis des années de la photo, il s’est acheté une caméra performante mais, à part quelques mariages et quelques baptêmes, il n’a pas fait grand-chose. Même sa passion est devenue un boulot alimentaire. Tu l’aimes. Depuis trois ans tu l’aimes. C’est un amour d’adolescence vécu en retard. Ça fait partie des choses simples et rassurantes qui ont le goût des certitudes.
Il continue à parler mais tu ne peux pas l’écouter cette fois-ci. Tu n’as pas la force de l’écouter et tu ne veux pas faire semblant, ça ne ferait qu’altérer cet amour :
— Je ne l’ai pas eu.
Tu entends tes mots comme s’ils venaient de l’extérieur de ton corps. Tu ne reconnais plus ta voix. Tu aimerais qu’il parle mais il se tait. Il baisse son regard. Toi aussi. Tu commences à exfolier avec tes ongles l’étiquette de la bouteille de bière. Tu le fais souvent quand tu ne sais plus quoi dire, quand la tristesse fait sa place en ravageant tout sentiment positif, quand tu n’as pas envie d’éclater en larmes ou de sombrer dans le désespoir. Tu es avec cet homme depuis trois ans mais il n’a pas appris à te lire. Il ignore la signification de ce geste et à ce moment vous êtes séparés par tout ça.
Vous ne parlez plus et ça devient grave. Ça devient lourd. Et ça dure.
— Épouse-moi.
Tu entends ses mots. Tu les entends, tu les comprends, mais tu ne sens rien.
Tu as toujours attendu ce moment, mais là dans ce bar, après cet échec définitif, il devient ridicule. Tu le ressens mais tu ne le formules pas ainsi, pas maintenant, pas encore.
Sa demande se pose comme une alternative. Ça s’ajoute à la liste d’échecs qui dessinent le nouveau paysage de ta vie. L’amour est devenu la récompense des perdants.
Tu le regardes. Il a l’air insouciant. Ton échec ne le concerne pas. Ça t’appartient. Il est seulement à toi. Une pensée encore plus nocive t’attaque : « Tout ça l’arrange peut-être. » Ta réussite ne vous séparera pas. Il continuera à affirmer sa domination tranquillement en rassurant les restes de sa virilité.
Tu te tais. Il se tait. Rien de grave dans son regard. Il commande encore deux bières et vous attendez que l’alcool monte tranquillement dans vos têtes.
Il te regarde, tu détournes ton regard. Tu voudrais être seule mais tu n’oses pas partir. Tu oublies ton corps sur cette chaise en plastique en essayant de t’habituer aux nouvelles évidences.
Vingt minutes plus tard, vous descendez dans le métro, c’est d’une tristesse grisâtre, mais aujourd’hui ça te fait du bien. Tu ne supporterais pas la lumière. Tu es très bien au royaume des rats. Ton regard passe d’un voyageur à l’autre, tu te glisses sous leur peau et tu imagines une autre vie. C’est la seule chose qui t’aide dans une telle situation : oublier ta vie en te noyant dans un autre regard. Tu sens leurs souffrances camouflées, la même difficulté de vivre, la même lassitude à se réveiller chaque matin, à laisser couler l’eau rouillée de la douche sur une peau trop irritée par la chaleur sèche des radiateurs, à manger la même tartine au foie de porc, à prendre le même moyen de transport et à s’enfermer dans un bureau qui sent la clope mélangée à un désodorisant parfum des bois. Et ça chaque jour, à part le samedi et le dimanche, quand on berce nos Caddie dans les couloirs des centres commerciaux. Les mêmes têtes, toute une vie sans aucune possibilité d’évasion.
Il te regarde, il te sourit, il embrasse ton cou. Tu l’aimes mais tu sais qu’un jour, dans pas longtemps, dans un an ou deux, les frustrations vont commencer à hurler dans ton corps, l’amour va devenir mépris camouflé dans les habitudes d’un quotidien miséreux.
Tu devrais vivre la beauté sale de ce moment sans te poser autant de questions, mais un goût amer remonte dans ton ventre et il n’y a pas grand-chose à faire.
Vous descendez main dans la main comme si rien de tout ça n’existait dans ta tête. Et lui, il pense à quoi ? Comment fait-il pour continuer à serrer ta main ?
Il sourit et tu aimes son sourire, c’est une promesse, la garantie d’assiduité de son amour, le mortier de cette construction solide que vous avez montée à deux.
Ton visage est raide. Ton silence lui fait mal. Tu le sais, tu le sens mais tu ne peux pas faire plus. Pas ici, pas maintenant. Un espace blanc s’ouvre entre vous, il est immense, il vous happe et la tentation d’y sombrer est très grande.
Vous entrez dans l’ascenseur de son immeuble. Ça sent la pisse. Tu relis pour la millième fois les inscriptions sur les parois vertes en acier. Il glisse sa main dans ton jean, respiration coupée, tu n’as pas envie de ça. Il appuie sur le bouton arrêt, il bloque l’ascenseur, ton cœur s’arrête pour une seconde, tu as horreur des espaces enfermés et il le sait. Tu cries, ton corps réagit et ça t’étonne, tu le croyais anéanti. Il remet l’ascenseur en marche, ses mains dans les poches et son sourire à la poubelle.
— Je voulais te sortir de cet état.
— Tu penses que ça peut marcher avec tes conneries de gamin ?
Tu entends tes mots et ça te choque. Ton agressivité a dépassé les normes de ton éducation. Tu ne t’y attendais pas, ce n’était pas prévu dans le scénario.
Vous entrez dans l’appartement. Il t’ouvre une bière et tu la bois comme un médicament. Son colocataire te fait la bise, il sent l’alcool mélangé à l’oignon cramé. Tu continues à boire, eux ils parlent, tu regardes la vitre sale sans penser à rien. Jusqu’à la ligne d’horizon une forêt de tours d’immeubles s’étend. Tu as l’impression d’être devant un jeu de Lego immense, délavé. Les couleurs vives sont parties et le gris uniforme recouvre toute la surface.
Tu navigues d’une idée à l’autre sans en chercher le sens. T’en as marre des idées, tu les as trop tripotées, il est temps pour autre chose, le temps de la contemplation béate, sans poids, sans corps. Tu as besoin de te perdre, ta vie est trop carrée. Les mecs jouent à un jeu en réseau, tu as envie de gerber et de disparaître, ce corps n’appartient pas au paysage.
Tu vas dans la salle de bains, tu voudrais te plonger dans l’eau chaude et rester comme ça immobile jusqu’à la fin des temps, jusqu’à ce que ta peau s’écorche lentement, jusqu’à ce que tu te dissolves et deviennes poussière. La baignoire est sale. Tu t’agenouilles et tu commences à la frotter. Le sang remonte, ça chauffe, c’est bien, toute cette frustration accumulée depuis ce matin s’évapore dans les nuages de Javel. Tu regardes tes mains abîmées par les produits corrosifs, elles ont l’air de se défaire, ta peau fripée te ramène au concret de ton existence. Le temps passe et le tien avec. Tu t’approches de la fin sans faire trop de bruit, en cochant des cases sur des questionnaires utiles pour la grande consommation.
Tu navigues dans tes pensées hachées sans entendre le bruit de la porte, tu sens juste ses mains sur tes hanches, il baisse ton jean et ton slip, dans un seul mouvement impulsif. Tu le laisses faire, à genoux devant la baignoire, les mains trempées dans la Javel bon marché. Il bouge dans ton sexe, comme si tu n’existais pas à côté, et toi, tu attends la fin de l’histoire. Tu égares ta pensée, rien d’autre ne peut exister dans ta tête. Tu es plongée dans un état animal, tu perds le contrôle de ton corps et ça soulage la douleur de l’échec. La porte s’ouvre, le colocataire veut pisser, Seb s’énerve et lui crie dessus, la porte se referme, Seb bouge de plus en plus vite sans pouvoir jouir et tu commences à avoir mal à la tête. Quelque part, tu te retrouves dans cette précarité. Ça légitime ton statut de victime. C’est la première fois que ça se passe ainsi, qu’il te prend comme si tu étais une femme quelconque sans aucun lien d’amour, juste un corps qui prend et qui donne du plaisir. Tu deviens une autre, une étrangère, une inconnue, tu prêtes ta peau à une autre femme, tu vis un morceau d’une autre vie. Tu t’oublies, tu arrives à t’oublier dans une salle de bains moisie, à genoux, baisée sans amour par l’homme que tu aimais. Tu commences à entrer dans une autre histoire, à te raconter des choses qui n’ont rien à voir avec toi, des choses dont tu ignores d’où elles viennent. Tu deviens un personnage. Tu ne le joues pas, tu l’es. Ton corps prend d’autres formes dans ta tête, ton visage aussi, tu empruntes une identité temporaire. Seb est quelqu’un d’autre aussi : un client, un amant, tu n’arrives pas à le définir, tout ce qui compte c’est qu’il n’est plus l’homme que tu aimes, et toi non plus tu n’existes plus, tu t’effaces, ta vie n’a plus de poids.
Seb sort de ton sexe et jouit sur ton dos. Tu ne prends pas la pilule alors il se débrouille comme il peut. Il t’essuie la peau avec du papier hygiénique, il pisse et il tire la chasse en sortant. Tu restes seule, le regard plongé dans la baignoire et tu sors de ton rôle. Tu retournes au présent, au concret, la réalité devient aveuglante comme cette lumière fluo qui te donne des migraines.
Qu’est-ce que je fous là ? La question dépasse le cadre immédiat. Tu ne sais pas où placer ton corps. Tu sais juste qu’il faudra marcher, t’éloigner de ce lieu, respirer.
Tu sors de la salle de bains, ils sont de retour devant leurs ordinateurs, tu ramasses tes affaires et tu lui dis au revoir. Il te regarde sans te comprendre. Il te prend la main et te demande de rester.
— Je dois faire un tour. Je vais revenir plus tard.
Tu mens. Tu sais très bien que tu ne le feras pas. Tu as besoin de rester seule, mais tu le rassures. Tu l’as toujours fait, c’est le socle de votre relation. Au moment où tu l’as vu la première fois, paumé à une fête, angoissé par la foule, sans savoir quoi faire de ses mains, tu as senti un désir immense de le sauver. Dans le pli de sa joue, tu as reconnu l’enfant perdu qui demande juste à être tiré de là. Aujourd’hui tu es fatiguée. Tu n’as plus la force de le faire, tu as besoin d’une pause.
Tu sors dans la rue, l’air froid entre violemment dans tes poumons et ça te fait du bien. Tu te concentres sur cette sensation, tu voudras la garder, y rester encore plongée dans cet état d’inconscience, reporter le moment où toute la vérité de cet échec reviendra. Tu traverses le petit square rouillé derrière les immeubles soviétiques en regardant les enfants qui jouent et un souvenir puissant éclate. Tu retrouves la gamine que tu étais, accrochée à une balançoire, attendant que ta mère te fasse signe de la fenêtre pour rentrer. Tu gelais dehors, tu n’avais pas envie de jouer avec les autres, tu voulais juste lire ton livre en faisant semblant de faire tes devoirs face à la fenêtre du salon en regardant de temps en temps dehors. Les livres étaient tes remparts contre l’abîme qui t’attirait vers son centre. Tu aimais regarder la vie de loin sans en faire partie, à l’abri des murs, à distance des corps. Tu gelais en regardant une putain de fenêtre qui ne s’ouvrait pas. Chaque après-midi, tu disais à ta mère de ne plus t’obliger à sortir, mais elle ne voulait rien entendre.
— Sors prendre l’air, ça va te faire du bien.
Un jour, tu as eu mal au ventre. Tu es remontée, tu as frappé à la porte, elle ne t’a pas ouvert. Tu as attendu assise sur l’escalier, une demi-heure après la porte s’est ouverte, le voisin du troisième est sorti, ta mère l’a accompagné à l’ascenseur et en fermant la grille derrière lui elle t’a vue. Vos regards se sont croisés. Vous êtes restées comme ça quelques secondes et après elle t’a dit avec un reproche prononcé dans la voix :
— Quoi ? J’ai besoin d’un regard.
Tu avais dix ans. Cette phrase t’est restée dans la tête. À cette époque, tu ne la comprenais pas, comme tu ne comprenais pas vraiment les visites du voisin, mais la phrase s’est écrite dans ton corps.
Ton père était parti depuis un an. Il revenait rarement, pour t’amener au parc d’attractions. Tu passais deux heures avec lui sans savoir quand il allait revenir. À chaque sortie avec lui tu regardais les panneaux du parc qui interdisaient l’accès aux enfants de plus de douze ans et ça te faisait peur. « Dans deux ans, il ne viendra plus alors. Il ne pourra plus m’emmener ici alors pourquoi viendrait-il encore ? »
Tu te posais cette question tout le temps.
— J’ai besoin de ton regard, tu lui as dit un jour quand il t’a fait la bise devant l’ascenseur de l’immeuble.
Il t’a regardée bizarrement en te disant qu’il était pressé. Tout ça revient en puissance maintenant. Pourquoi aujourd’hui dans ce parc ?
Tu t’assieds sur un banc au milieu des enfants qui crient et tu les regardes. Tu les regardes et tu t’oublies. Tu es accrochée à l’instant présent, loin de tes pensées, loin de tes frustrations, tu es une spectatrice du monde. Les enfants rient, ils sont portés par une légèreté touchante, leurs mouvements sont simples, libres, spontanés. Ils détiennent un pouvoir que tu as perdu il y a longtemps, cette insouciance, cet ancrage dans le présent, l’immédiateté de l’action, l’intensité du geste, l’urgence de l’acte. La pensée revient : tu fuis, tu flottes, tu es à l’extérieur de toute chose, loin de toi, loin d’ici, rien de ce que tu fais ne te semble important. Tu exécutes la même mécanique par l’inertie des choses, tu bouges sans conviction, sans nécessité, juste pour remplir les fonctions vitales du corps. Depuis longtemps, tu es en dehors de toi-même, les seuls instants où tu revenais au centre de tes actions étaient pendant tes courts passages sur un plateau. Derrière des personnages. Dans la vie des autres. Tu regardes ces enfants et tu te dis pour la première fois que tu as choisi ce métier pour les mauvaises raisons. Tu as voulu être actrice pour t’oublier, pour te perdre, pour t’éloigner de cette petite fille qui attendait son père le dimanche matin. Tu ne supportes pas longtemps l’intensité de cette révélation, alors tu te lèves et tu quittes cet endroit.
Tu montes dans le premier bus qui passe sans regarder le numéro. Tu as besoin de t’éloigner, tu ne sais même pas où tu veux aller. Tu veux juste traverser des espaces sans t’arrêter. Tu essaies de trouver un endroit dans la ville où tu aimerais passer du temps mais rien n’arrive, la liste est vide.
Tu t’assois sur une place prioritaire côté fenêtre et tu regardes les gens qui passent. Ils sont tous gris, tristes, loin de leurs corps. Rien à voir avec la liberté des enfants du square. Tu es envahie par une tristesse immense. Tu te vois dans chaque visage crispé. Ta vie va ressembler à toutes ces vies entassées dans des immeubles de douze étages.
Le bus se remplit. Tu étouffes parmi ces corps dégoulinants. Ça commence à parler, à gueuler, à insulter, chacun lutte pour sa place et toi tu te fais écraser par toute cette haine dissimulée dans la précarité des transports urbains. Alors tu descends. Tu descends sans savoir où tu es. Tu descends et tu marches. Tu avances dans la rue en évitant les regards des gens. Tu en as eu ta dose aujourd’hui. Tu contemples les façades des maisons et ça te repose. Tu ne sais pas où aller, tu marches en te laissant porter par le hasard. Tu suis ton corps, tu suis son envie de bouger dans l’espace, tu suis ton regard qui se pose sur des pierres à la recherche d’un point de fuite.
Une image t’arrête. C’est une affiche de cinéma. Bleu de Kieślowski. Un visage apaisé, venu d’outre-monde. Tu essaies de saisir le regard oblique de cette femme projetée sur le fond d’un océan. Tu ne peux plus partir. Tu restes bêtement devant cette photo. Tu connais Juliette Binoche, tu l’as vue jouer dans plein de films mais sur cette affiche ce n’est plus elle, c’est une femme venue d’un autre monde, d’une autre ville, d’une autre vie. Tu la regardes comme si tu te regardais dans un miroir. Tu es troublée, tu ne sais pas ce qui se passe, tu ne comprends rien à cet état. Tu sais juste que tu es bien là devant elle. Tu as besoin de temps pour comprendre que tu es devant la salle de cinéma de l’Institut français, à deux pas de ta fac. La séance vient de commencer. Tu entres dans la cour, tu avances vers la porte, il n’y a personne, la caisse est fermée, tu pousses et tu entres. Le film a commencé, mais ça n’a plus aucune importance, tu ne cherches pas à comprendre, tu te laisses emporter par cette femme, tu t’oublies dans son corps submergé par le deuil, soulagé par l’eau, l’errance et le renoncement. Tu acceptes tout ce que tu ressens maintenant sans aucune résistance, dans le noir de cette salle, tu lâches prise, tu abandonnes tout et tu reviens à la simplicité. Personne ne te voit et c’est très bien comme ça. Tu n’existes plus et c’est uniquement à cet endroit du non-être que tu es enfin à l’aise.
Le générique défile, la musique de Preisner atteint son apogée et toi tu restes sur ta chaise sans bouger, tu fermes les yeux et tu refuses de sortir de cet état. Tu ne sais pas où tu pourrais aller, tu veux rester dans cet endroit, dans ce moment, tu es en accord avec les choses les plus profondes de ton être.
La projection s’achève, la lumière s’allume, tu restes, tout le monde sort, toi tu restes, les yeux fermés, perdue en toi-même. Tu n’articules aucune pensée, tu flottes simplement à la surface des sensations. Tu ne sais plus qui tu es, tu n’arrives plus à te définir et pour la première fois tu l’acceptes. Tu as toujours essayé de trouver une place, un sens, une certaine forme de bonheur, une explication logique aux actes et aux mots. Maintenant tu te vides de tout.
Des spectateurs entrent, tu restes, le film recommence et tu restes, tu le vois une deuxième fois, tu le verrais une troisième fois, tu le verrais en continu, mais la femme de ménage annonce la fermeture de la salle, alors tu pars. Tu prends la brochure de l’Institut français, tu la jettes dans ton sac et tu te retrouves dans la rue. La nuit est tombée. Tu ne sais pas où aller. Tu devrais sans doute retourner chez lui, c’est ce qui te passe par la tête, ça pourrait t’éviter une catastrophe sentimentale, mais c’est ta tête qui le veut, pas ton corps. Ton corps ne veut rien, il cherche un équilibre, il cherche un endroit pour s’abriter mais il ne le trouve pas.
Tu es fatiguée, tu te diriges mécaniquement vers la résidence universitaire. Sans le vouloir, sans le prévoir. Par habitude. Ton corps devient lourd, il subit ce choix, il subit ses propres usages.
Tu arrives dans ta chambre. Ça sent la bouffe. Tu ne peux même pas distinguer l’odeur d’un aliment particulier, ça te coupe la faim. Tu rallumes ton portable, tu as trois textos et cinq appels de lui. Tu ne peux pas le voir, lui parler, le rassurer. Tu as besoin de silence, de ce silence, de cette distance entre toi et les autres corps connus. Tu t’endors sur cette sensation de vide, avec un paysage dévasté dans ta tête.
Tu es revenue à ta vie doucement. Tout a repris son ordre préétabli, signé il y a longtemps dans la promesse et l’échec d’une éducation. Tu as repris le même chemin. Le réveil sonne à la même heure. Tu te lèves sans penser à rien. Tu te mets sous la douche et tu attends le réveil de ta peau. Ensuite tu marches, tu t’assois dans les mêmes amphis, dans les mêmes salles pour remplir ta tête des mots qui n’ont plus aucun sens. Tu retournes à ton boulot, tu guettes les passants dans la rue, tu remplis des formulaires, tu tries, tu écris, tu tues le temps, tu tues ton temps. Chaque jour. Il y a les soirs avec ou sans lui, les bouteilles de bière vides, la saleté de ses draps, les mégots qui s’accumulent dans les assiettes et les tasses de café. Parfois tu l’abandonnes pour un film. Le seul endroit où tu es bien est la salle vétuste de l’Institut français. Tu vois et revois le même film, ça te lave la tête, ça t’éloigne de toi.
Tu continues à répéter le même rituel journalier avec plus ou moins de difficultés, mais tu le fais car tu ne pourrais pas faire autrement. Parfois tu aimerais bien tout foutre à la poubelle. Vider tout et commencer une autre vie. Tu te le dis, ça t’aide, ça te libère mais ça ne va pas plus loin. Tu te le dis mais tu continues à régler ton réveil avec le calme d’après la défaite.
Un soir après cinq heures d’enquêtes, debout dans le froid, tu arrives chez lui et tu le retrouves sur son canapé, entouré d’une quantité impressionnante de bouteilles vides. Son colocataire n’est pas là. Tu le regardes et tu ne le reconnais plus. Tu as aimé cet homme. Tu l’as aimé depuis le premier échange des regards. Tu as reconnu l’homme attendu depuis toujours. Tu as retrouvé ta place dans le creux de son épaule. Mais à présent tu le regardes et tu ne retrouves plus rien. Tu ne vois que la désillusion, la défaite, l’échec, la peur de la vie et la chute. Il te regarde, il s’approche de toi, il glisse ses mains sous ton pull, tu sens son odeur et tu ne la reconnais pas. Ce mélange de bière, cigarette et transpiration n’est pas l’odeur de l’homme aimé.
Tu l’arrêtes, tu le regardes, il te regarde et il continue à glisser ses mains sous ton pull mais tu ne sens rien. Tu prends tes affaires et tu pars. Dans la cage d’escalier, tu appelles un taxi et tu rentres chez toi.
Tu te demandes comment vous en êtes arrivés là, à quel endroit la vie a basculé en vous jouant un si mauvais tour, et surtout tu te demandes où vous étiez quand tout ça vous est arrivé. Tu te réveilles un jour et tu ne reconnais plus rien. L’amour a foutu le camp il y a longtemps, il n’y a que le goût de l’habitude et c’est plus dur encore de s’en défaire.
Tu entres dans ta chambre, ta colocataire est là avec son mec, tu ne dis rien. Tu n’étais pas censée être là ce soir alors tu acceptes cette situation avec la plus grande simplicité.
Tu t’allonges dans ton lit et tu fais semblant de dormir. Eux, ils baisent dans le lit au-dessus de toi et soudain tu comprends la précarité de ton existence.
Tu ne peux pas dormir. Tu regardes l’heure sur l’écran de ton portable et : 5 h 45. Tu sors. Tu montes dans le premier bus et tu fais le tour du parcours. Tu as besoin d’être en mouvement. Pendant un long moment, le bus traverse de grandes avenues bordées d’immeubles. Des tours grises de dix à douze étages, avec au rez-de-chaussée des supermarchés, des friperies qui vendent des vêtements au kilo, des pharmacies et des salles de jeu. De temps en temps, le kiosque rouillé d’une fleuriste casse un peu la monotonie du paysage. Dans les carrefours, les façades sont recouvertes d’immenses panneaux publicitaires, même les fenêtres des appartements restent derrière les faux sourires des mannequins qui vendent un dentifrice, un détergent, une assurance ou un taux de crédit.
La ville défile devant toi comme les images d’un film que tu ne comprends pas. Tu ne peux pas le comprendre car les acteurs parlent dans une langue étrangère que l’on a oublié de sous-titrer.
Le bus s’arrête à la station « Les Héros de la révolution ». Tu n’es jamais arrivée ici autrement que par le métro. Tu comprends enfin la signification concrète du nom de ce quartier en regardant le cimetière qui s’étend au loin. Tu descends, tu franchis le portail qui sépare les morts des vivants et tu avances dans les allées bordées de croix. Toutes les tombes sont pareilles : en marbre blanc. Une photo, un prénom, un nom, une année de naissance, la même année de mort, 1989. Tu regardes ces visages disparus et tu réalises que la plupart d’entre eux avaient ton âge. Tu t’assieds sur un banc, submergée par une émotion inconnue. Tu restes longtemps avec ce nœud dans la gorge. Qu’est-ce qu’ils auraient fait tous ces jeunes aujourd’hui s’ils n’étaient pas tombés sous les balles ? Sentiraient-ils la même lassitude que toi ? Le même sentiment de désespoir ? La même sensation d’avancer difficilement sur une route condamnée ?
En ouvrant ton sac pour chercher un mouchoir, tu tombes sur la brochure de l’Institut français, tu vas à la page du milieu et tu lis la liste des documents sollicités pour la bourse du master pro « français langue d’intégration et d’entreprise » de l’Université Paris-Nanterre. Tu avais déjà vu cette annonce, elle était restée quelque part dans ta tête comme un appel venu de loin. Tu l’avais oubliée. Tu as tout fait pour l’oublier mais aujourd’hui ça surgit comme la seule alternative à cette vie. C’est comme au théâtre. Tu apprends un nouveau rôle à jouer. La partition est là devant toi. Il faudra juste la déchiffrer.
Tu ne dis rien à personne. Tu remplis le dossier et tu continues de vivre à ton rythme sans aucune projection. Tu laisses jouer le hasard. Tu ne veux plus rien contrôler, tu te laisses porter, c’est la force de celui qui a tout perdu.
Ces dernières années, tu as renforcé ton identité autour d’un métier utopique, que tu connais à peine. Pour atteindre une chimère, tu t’es éloignée de l’essence de ton être, tu as loupé la cible. Tu acceptes pour la première fois l’échec. Tu as dû le vivre à répétition pour le comprendre enfin.
Le temps passe, il te traverse, tu acceptes sa fugue. Tu bouges dans le même parcours jalonné, tu coches des cases, tu marques ta présence dans un espace qui se referme. Ton corps se relâche, il évacue le désir qui l’intoxique. Tu étouffais sous le poids de tes rêves, dans ta course obsessionnelle pour te créer ta propre identité. Tu étouffais sans le savoir, sans le sentir, c’est l’échec qui te donnait la mesure. Maintenant tu t’arrêtes, tu laisses les choses passer à côté de toi sans les regarder en face et ça te soulage un peu. Les regrets s’évaporent dans l’air ambiant. Tu plonges dans une tristesse profonde mais légère. Tu l’acceptes, tu l’accueilles, tu ne la rejettes plus.
Ça te rapproche de Seb. Pour la première fois tu n’idéalises plus l’amour, la drogue s’est dissoute dans ton sang, tu restes en rapport frontal avec la réalité. Les rêves que tu as projetés sur lui se sont dissipés aussi, tu acceptes la médiocrité du quotidien, la précarité de son existence, la perte de relief de vos étreintes, et tu commences à l’aimer pour ce qu’il est, pour ce qu’il donne, pour ce qu’il te renvoie.
Ça devient simple. Ta peau a perdu les traces de la douleur.
Quand tu as rencontré Seb, il sortait d’une relation brisée et il en portait encore les marques. Il s’est agrippé à toi comme à une bouée de sauvetage. Il cherchait la femme perdue à l’intérieur de ton corps, tu le savais et tu te laissais faire, tu jouais ce rôle avec avidité. Pendant longtemps, tu as cru que la seule manière d’être aimée par cet homme était de te glisser dans la peau d’une femme disparue. Tu étais devenue un personnage, tu t’es éloignée de toi et quelque part ça te soulageait.
Seb est entré dans un rapport bipolaire avec toi, en basculant violemment entre le rejet et l’adoration, avec un penchant plus prononcé pour le premier. Il pouvait disparaître sans donner de nouvelles pendant des semaines, tu l’attendais, tu le cherchais, tu mettais le temps entre parenthèses.
Un jour, tu as oublié de l’attendre. La fatigue avait dépassé la capacité de stockage de ton corps. Tu ne pouvais plus porter ton personnage alors tu l’as lâché, tu es revenue à toi. Difficilement. Douloureusement. Tu as plongé dans le vide, tu as plongé dans ta tête, dans ton passé parsemé de points de suspension. Le départ de ton père avait laissé des trous. Tu avais survécu, tu pourrais continuer à survivre. C’est comme ça que tu as accepté la fuite de Seb. La peur de le perdre s’est effacée et comme cette peur était le moteur intérieur de tes actions, tu as renoncé à agir. Tu l’as laissé filer sans essayer de le rattraper. Quand il est revenu, tu étais une autre. Plus envie de jouer, plus envie de plaire, la simplicité totale. C’est à ce moment-là que Seb est tombé amoureux. Ça n’a pas arrangé les choses, vous n’étiez plus dans la même phase. Ses sentiments montaient, les tiens retombaient. Il y a eu un point de rencontre, quelque part au milieu du chemin. C’est l’endroit de supportabilité de l’amour, le chemin du compromis, le point où la construction devient possible.
Vous viviez les choses assez intensément, pas trop en même temps, ce qui vous laissait de la place pour un épanouissement personnel fragile. Tu as continué ta descente et lui son ascension. Plus tu perdais l’intensité de ton amour, plus tu déplaçais la passion à l’endroit de la scène. Et c’est dans l’échec le plus total que tu as recommencé à l’aimer véritablement, alors que la puissance de tes émotions n’était plus la même. Mais c’était lui que tu aimais et pas un autre, pas un personnage créé par tes fantasmes de petite fille abandonnée, qui guette dans la cage d’escalier le départ de l’amant de sa mère. Tu le découvrais, tu l’acceptais, tu le prenais entièrement.
La vague t’a rattrapée avec un courrier. Tu es acceptée à Paris. Tu plies le papier en deux et tu fais semblant de rien.
Tu continues ta vie comme si de rien n’était. Plus tu avances vers l’imminent départ, plus ça devient beau.
Une semaine avant de partir, tu prends le train pour retrouver ton père. Tu ne l’as pas vu depuis quatre ans. De temps en temps il t’envoie une carte, tu lui réponds parfois aux adresses qui sont marquées au dos de l’enveloppe. Elles changent assez souvent. Tu ne lui poses pas de questions. Tu as renoncé à l’interroger depuis longtemps, depuis le jour où, à dix-sept ans, après l’avoir attendu quarante minutes dans la petite gare de sa nouvelle ville, à une heure de train de chez toi, tu l’as appelé et il t’a dit qu’il ne pouvait pas te voir. « Tu ressembles trop à ta mère, ça me fait souffrir, comprends-moi. » Ça t’avait arrangée. Tu avais pris le train suivant, tu étais rentrée dans ta ville, à la gare tu avais pris un bus et tu avais frappé à la porte de l’atelier d’un sculpteur qui te tournait autour depuis un temps. Il dissimulait son excitation sous le désir de t’avoir comme modèle. L’idée te plaisait mais tu n’osais pas trop, et ta mère minutait attentivement chacune de tes sorties. Tu ne sais pas pourquoi, ce jour-là, tu avais frappé à sa porte. Il avait quarante ans, c’est peut-être un début de réponse.
Il t’avait fait du thé, il t’avait fait t’asseoir sur une chaise au milieu de l’atelier et il avait commencé à travailler son plâtre. Parfois il s’approchait de toi pour mesurer les proportions de ton visage. C’est à ce moment-là que tu as commencé à avoir un problème avec ton corps. Tu te sentais évaluée, comme si tu ne pouvais plus mentir sur tes défauts, comme si tu étais devant un moment de vérité absolue, où ton pouvoir de séduction te serait attribué pour toujours. Tu avais été élevée par une femme qui passait la plupart de son temps devant un miroir, à gommer les imperfections de son corps. Une femme qui t’avait transmis le même message ayant empoisonné des générations entières : pour survivre, il faut savoir manipuler les hommes et le corps est le plus précieux des outils. Le reste, c’est accessoire ou encombrant. Le sculpteur a tourné autour de ton visage pendant des heures, ton corps commençait à se pétrifier. Il s’est approché de ta bouche, il l’a ouverte avec sa langue, ça t’a plu. En moins de cinq minutes, tu étais nue devant lui. Après, les choses se sont compliquées, il n’arrivait pas à entrer dans ton corps, ton sexe restait fermé, alors au bout de trente minutes, fatigué, il a joui entre tes seins. Vous avez bu du vin en écoutant de la musique, tu t’es endormie et, au milieu de la nuit, il a écarté ton sexe avec ses doigts et il a réussi à rentrer dedans. La douleur t’a réveillée mais tu n’as rien dit, quelque part tu savais que ça devait se passer comme ça, ça t’arrangeait, tu voulais finir vite. Le lendemain il t’a emmenée à la pharmacie, il t’a acheté la pilule, tu l’as avalée sans trop te poser de questions et tu es rentrée chez toi.
Ta mère t’a demandé plein de choses sur ton père, tu as répondu sans aucune émotion, tu maîtrisais bien l’art du mensonge, c’était ton moyen de construction. Plus tu lui donnais des détails plus tu éprouvais du plaisir, comme si ce temps-là avait existé vraiment, tu créais une réalité parallèle que tu dominais parfaitement. Tu sortais de ta vie et c’est dans cette évasion que tu retrouvais un bout de ton être, ou plutôt de ce que tu aurais voulu devenir.
Tu parlais de ce week-end imaginaire avec ton père et tu voyais des larmes sur les joues de ta mère. Tu ne comprenais rien de leur histoire. Ils souffraient tous les deux à cause de leur rupture, c’était une évidence, c’était écrit sur leurs peaux, mais ils ne faisaient rien pour remédier à la situation. Ils continuaient à s’arranger avec la vie, en se disant : « L’amour ne fait pas tout. »
Plus tard, tu as compris d’où venait cette rupture. Ce couple cimenté par dix ans de cohabitation forcée dans une dictature où l’adultère, le divorce et l’avortement étaient les plus grands interdits n’a pas pu résister aux mirages des années post-liberté. Pendant que les amis de tes parents ont réussi à profiter tant bien que mal des petites magouilles leur permettant de se construire un patrimoine, ton père a perdu son travail et son orgueil l’a empêché de faire des allers-retours hebdomadaires en Turquie, comme tous ses amis, pour acheter des jeans et les revendre au marché noir. Il a donc perdu son statut de mâle dominant dans les yeux de ta mère. Comme elle n’avait plus rien à garder, elle a laissé parler ses frustrations à voix haute et lui, avec le temps, il a eu besoin de chercher un regard plus clément ailleurs.
Le sculpteur est revenu deux ou trois fois et il t’a quittée ensuite pour une ancienne maîtresse, une ballerine qui ouvrait sans doute les jambes mieux que toi. Tu ne l’aimais pas, mais ce rejet s’est collé à ta peau et, chaque fois que tu as revu ton père, tu as pensé à lui. Leurs images se superposaient désormais et tu savais que tu ne pourrais plus jamais oublier ce premier amant, il était devenu l’ombre de ton père. Rejet sur rejet, départ sur départ.
Et là tu te retrouves dans ce train en route vers ton géniteur et tu penses à tout ce monde perdu, enterré dans ta tête, ce monde qui dans deux jours restera bien derrière toi.
Les rues se ressemblent toutes dans cette ville, comme dans tout petit bourg de province. Ici les immeubles sont à une taille plus humaine, cinq à sept étages maximum, et les vieilles maisons de plain-pied avec leurs jardins potagers ont échappé aux bulldozers de Ceaușescu. Le capitalisme fait aussi moins de ravages dans l’urbanisme de la ville : moins de panneaux publicitaires, moins de bâtiments en construction sur les ruines des vieilles maisons, moins de multinationales qui détournent les financements en démarrant de gros chantiers qui ne vont jamais aboutir à autre chose qu’à augmenter des chiffres d’affaires sur rien.
Tu décides de marcher, de te fier à ton intuition, de chercher cette adresse par toi-même sans consulter un plan, sans prendre un taxi, un bus ou faire appel à des passants. Tu as le temps, aujourd’hui il n’est plus divisé en tranches horaires, il est à toi, c’est toi qui le crées, tu t’es libérée de toute contrainte. L’espace aussi t’appartient, plus besoin de suivre les panneaux de signalisation, ton corps trouvera, il reniflera les odeurs qui lui tombent dessus et il ira à sa destination finale.
Tu regardes les noms des rues et tu avances d’une manière aléatoire, comme dans un jeu, curieuse de découvrir ce qui se cache derrière les apparences. Tu la trouves belle cette ville délabrée avec ses façades grises, ornées du linge à sécher, avec ses kiosques rouillés, ses murs tagués, avec ses habitants abattus par leur précarité et ses chiens errants affamés.
Au milieu de tout ce paysage dévasté par le temps et l’histoire tu te dis : « Je viens de là. » Tu fais partie de ce corps malade. Tu te le dis sans aucune amertume. Tu te réconcilies avec l’espace, tout est là dans cet instant volé. »

Extraits
« Tu es revenue à ta vie doucement. Tout a repris son ordre préétabli, signé il y a longtemps dans la promesse et l’échec d’une éducation. Tu as repris le même chemin. Le réveil sonne à la même heure. Tu te lèves sans penser À rien. Tu te mets sous la douche et tu attends le réveil de ta peau. Ensuite tu marches, tu t’assois dans les mêmes amphis, dans les mêmes salles pour remplir ta tête des mots qui n’ont plus aucun sens. Tu retournes à ton boulot, tu guettes les passants dans la rue, tu remplis des formulaires, tu tries, tu écris, tu tues le temps, tu tues ton temps. Chaque jour. Il y a les soirs avec ou sans lui, les bouteilles de bière vides, la saleté de ses draps, les mégots qui s’accumulent dans les assiettes et les tasses de café. Parfois tu l’abandonnes pour un film. Le seul endroit où tu es bien est la salle vétuste de l’Institut français. Tu vois et revois le même film, ça te lave la tête, ça t’éloigne de toi.»

« Tu es dans le no man’s land de ta vie, entre deux frontières, tu attends qu’on te donne accès à une autre existence. Le temps te traverse librement, sans obstacle, pour la première fois, tu as le temps. Tu l’inventes comme tu le respires.
Tu écris à Seb une semaine après ton arrivée, nourrie par l’errance dans la ville, par l’absence des corps autour de toi, par ce silence profond qui t’entoure.
Depuis que tu es là, tes échanges se limitent aux contacts avec les vendeurs, avec les serveurs, avec les gardiens du foyer. Tu retournes à la condition essentielle de l’humanité. » p. 63

«Tu recrées cette image dans ta tête: les Aztèques recevant les conquistadors espagnols avec la conviction qu’ils étaient les émissaires de leurs dieux. La réponse de Cortés fut simple: il a tout simplement abusé de cette confiance. Juché sur un cheval blanc, paré d’une armure brillante, il correspondait tellement à l’image d’un dieu qu’il n’a rencontré aucun obstacle dans sa conquête. La réponse de Cortés est la réponse de l’homme de pouvoir, du mâle dominant, de celui qui écrase avec le sourire figé sur ses lèvres, de celui qui s’enivre par le jeu des dominations, de celui qui jouit en brandissant le scalp du vaincu. La réponse de Cortés est la réponse d’un continent. Elle t’appartient. Tu fais partie d’une civilisation qui s’est développée dans un court intervalle de temps grâce aux matières premières pillées à des territoires écartés de l’Histoire. Par ricochet, tu tires les avantages de cette opération. La réponse de Cortés est le premier pas vers la fracture du monde.
Tu entends pour la première fois l’expression «commerce triangulaire». Tu te demandes comment tu as pu attendre si longtemps avant de comprendre ce concept fondateur de la révolution industrielle, ce mécanisme subtil qui a engendré de nouvelles sociétés. Même si tu viens d’un peu plus loin, ton territoire a été aussi contaminé, sauf que là-bas les gens ont fermé les yeux plus longtemps.» p. 196

À propos de l’auteur
BADEA_Alexandra_©ulysse_guttmann-faureAlexandra Badea © Photo Ulysse Guttmann-Faure

Née à Bucarest en 1980, dans une Roumanie alors en pleine dictature sous Ceausescu, Alexandra Badea est autrice, metteure en scène, scénographe et réalisatrice de films et de courts-métrages. Après une formation à l’École Nationale Supérieure d’Art dramatique et cinématographique de Bucarest, elle se consacre à l’écriture. Depuis 2003, elle vit à Paris. Ses œuvres dramatiques, − Mode d’emploi, Contrôle d’identité, Burnout (2009), Je te regarde, Europe Connexion (2015), ou encore À la trace et Celle qui regarde le monde (2018), ainsi que son premier roman, Zone d’amour prioritaire (2014), ont été publiés chez L’Arche. Elle remporte en 2013 le Grand Prix de la Littérature Dramatique pour sa pièce Pulvérisés créée au TNS et au CDN d’Aubervilliers par Jacques Nichet et Aurélia Guillet et mise en voix sur France Culture par Alexandre Plank. Son texte Points de non-retour [Thiaroye] (2018), qui revient sur le massacre des tirailleurs sénégalais à Thiaroye en 1944, premier volet d’une trilogie, a séduit l’écrivain, metteur en scène et comédien Wadji Mouawad, directeur du Théâtre national de la Colline, qui lui a demandé de la mettre en scène dans son établissement. La pièce y est créée en septembre 2018. Dans le second volet de sa trilogie, Points de non-retour [Quais de Seine], Alexandra Badea évoque la guerre d’Algérie. La pièce sera créée lors de la 73ème édition du Festival d’Avignon, dans la mise en scène de l’autrice, avec les comédiennes Amine Adjina, Madalina Constantin, Sophie Verbeeck et l’acteur Kader Lassina Touré. En 2021 paraît son second roman, Tu marches au Bord du monde (Source: Les Imposteurs)

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