La petite dernière

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En deux mots:
Fatima cherche à se définir. Est-elle d’abord une française d’origine algérienne vivant en banlieue? Est-elle d’abord une musulmane essayant de se soumettre aux principes du coran? Mais peut-elle aussi être lesbienne dans ce cas?

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Je m’appelle Fatima et je suis… je suis…

Fatima Daas est La petite dernière d’une famille franco-algérienne. Avec ce premier roman, elle dresse le portrait d’une génération qui se cherche une identité, confrontée à des choix contradictoires.

«Je m’appelle Fatima. Je porte le prénom d’un personnage symbolique de l’islam». La vie de Fatima est semblable à celle de milliers d’autres jeunes de banlieue. Née au sein d’une famille d’immigrés, elle va très vite se déchirer entre la rigueur d’une éducation « traditionnelle », qui veut qu’un père assoie son autorité sur ses filles à coups de ceinture et le goût du rap, entre les préceptes rigoureux de l’islam qui en font vite une « pécheresse » et son envie de sentir les lèvres d’une fille sur sa bouche, entre des études qui vont la mener à l’université et des profs qui doutent qu’elle ait pu réussir par elle-même.
Fatima, au fil de courts chapitres, va nous raconter les épisodes saillants de sa vie. Née à Saint-Germain-en-Laye, elle vit avec ses deux autres sœurs et ses parents dans un petit appartement. En guise de chambre, elles se partagent le salon dans lequel leur père doit passer lorsqu’il rentre avec cette forte odeur et sa mauvaise humeur. Et si le conseil de sa mère, se taire, n’est pas suivi, alors sa violence s’abat sur elles. Souvent, c’est Dounia, la sœur aînée, qui encaisse les coups, ou Hanane, la cadette. Il est vrai que Fatima à un lourd fardeau à porter. À deux ans, on lui a diagnostiqué de l’asthme. Une maladie sévère, chronique et invisible qui lui vaut de fréquents séjours à l’hôpital et un traitement à vie.
À huit ans la famille s’installe à Clichy-sur-Bois, une « ville de musulmans » où elle est musulmane, où elle fait le ramadan, où elle développe son sentiment d’appartenance à la communauté.
À 12 ans, lors d’un voyage scolaire à Budapest, elle ressent une émotion particulière en compagnie de son amie Lola, lorsque par jeu cette dernière l’embrasse sur la bouche. Mais elle choisit de se murer dans le silence. « J’écris des histoires plutôt que de vivre la mienne ». La suite de sa scolarité sera plutôt sans histoires, installée dans son rôle de garçon manqué qui parle fort et n’hésite pas à se faire respecter à coups de poings ou à insulter les professeurs.
À 17 ans, elle consulte une psychologue. Suivront quatre années de thérapie et une lassitude de plus en plus difficile à supporter, tout comme les longs trajets jusqu’à l’université. Alors, elle décide d’arrêter. Elle interrompt ses études. Elle écrit.
À 25 ans, elle rencontre Nina Gonzales. C’est sa période « polyamoureuse », puisqu’elle a parallèlement une relation avec Cassandra, 22 ans, et Gabrielle, 35 ans. Mais c’est aussi l’heure de faire des choix, de s’imaginer un avenir.
Fatima Daas a trouvé la forme qui convient à sa quête, commençant chaque chapitre par une tentative de se définir et montrant par la même occasion combien cette définition est partielle, parfois partiale. Elle met aussi le doigt sur un problème très actuel que l’on pourrait résumer par les difficultés de l’intégration, par la peine à se construire une identité. Sauf, si l’on considère qu’elle a trouvé sa famille. Après Marguerite Duras et Annie Ernaux, la petite dernière pose une première pierre. On attend la suite.

La petite dernière
Fatima Daas
Éditions Noir sur blanc
Premier roman
192 p., 16 €
EAN 9782882506504
Paru le 20/08/2020

Où?
À Paris et en banlieue, à Saint-Germain-en-Laye, Clichy-sous-Bois, Aulnay-sous-Bois, Le Raincy. On y évoque aussi un voyage à Budapest.

Quand?
L’action se situe tout au long des trente dernières années.

Ce qu’en dit l’éditeur
Je m’appelle Fatima Daas. Je suis la mazoziya, la petite dernière. Celle à laquelle on ne s’est pas préparé. Française d’origine algérienne. Musulmane pratiquante. Clichoise qui passe plus de trois heures par jour dans les transports. Une touriste. Une banlieusarde qui observe les comportements parisiens. Je suis une menteuse, une pécheresse. Adolescente, je suis une élève instable. Adulte, je suis hyper-inadaptée. J’écris des histoires pour éviter de vivre la mienne. J’ai fait quatre ans de thérapie. C’est ma plus longue relation. L’amour, c’était tabou à la maison, les marques de tendresse, la sexualité aussi. Je me croyais polyamoureuse. Lorsque Nina a débarqué dans ma vie, je ne savais plus du tout ce dont j’avais besoin et ce qu’il me manquait. Je m’appelle Fatima Daas. Je ne sais pas si je porte bien mon prénom.
«Le monologue de Fatima Daas se construit par fragments, comme si elle updatait Barthes et Mauriac pour Clichy-sous-Bois. Elle creuse un portrait, tel un sculpteur patient et attentif… ou tel un démineur, conscient que chaque mot pourrait tout faire exploser, et qu’on doit les choisir avec un soin infini. Ici l’écriture cherche à inventer l’impossible : comment tout concilier, comment respirer dans la honte, comment danser dans une impasse jusqu’à ouvrir une porte là où se dressait un mur. Ici, l’écriture triomphe en faisant profil bas, sans chercher à faire trop de bruit, dans un élan de tendresse inouïe pour les siens, et c’est par la délicatesse de son style que Fatima Daas ouvre sa brèche.» Virginie Despentes

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Livres Hebdo (Alexiane Guchereau) 
France Culture (Le réveil culturel – Tewfik Hakem) 
En attendant Nadeau (Pierre Benetti) 
Blog Christlbouquine 
Blog Le boudoir de Nath 


Bande-annonce du livre La Petite dernière, premier roman de Fatima Daas © Production Éditions Noir sur blanc

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Je m’appelle Fatima.
Je porte le nom d’un personnage symbolique en islam.
Je porte un nom auquel il faut rendre honneur.
Un nom qu’il ne faut pas « salir », comme on dit chez moi.
Chez moi, salir, c’est déshonorer. Wassekh, en arabe algérien.
On dit darja, darija, pour dire dialecte.

Wassekh: salir, foutre la merde, noircir.
C’est comme «se rapprocher» en français, c’est polysémique.

Ma mère utilisait le même mot pour me dire que j’avais sali mes vêtements, le même mot quand elle rentrait à la maison et qu’elle trouvait son Royaume en mauvais état.

Son Royaume: la cuisine.
Là où l’on ne pouvait pas mettre les pieds ni la main.

Ma mère détestait que les choses ne soient pas remises à leur place.
Il y avait des codes dans la cuisine, comme partout ailleurs, il fallait les connaître, les respecter et les suivre.
Si l’on n’en était pas capable, on devait se tenir à l’écart du Royaume.

Parmi les phrases que ma mère répétait souvent, il y avait celle-ci : Makènch li ghawèn, fi hadi dar, izzèdolèk.
Ça sonnait comme une punchline à mon oreille.
«Il n’y a personne pour t’aider dans cette maison, mais on t’en rajoute.»

En tordant mes orteils dans mes chaussettes hautes, je rétorquais souvent la même chose.
– Il faut me le dire si tu as besoin d’aide, je ne suis pas voyante, je ne peux pas le deviner.
À quoi ma mère répondait du tac au tac qu’elle n’avait pas besoin de « notre » aide. Elle prenait bien soin de dire « notre », une manière de rendre son reproche collectif, d’éviter que je ne le prenne personnellement, que je ne me sente attaquée.

Ma mère a commencé à cuisiner à l’âge de quatorze ans.
D’abord, des choses qu’elle nomme sahline : faciles.
Du couscous, de la tchouktchouka, du djouwèz, des tajines d’agneau aux pruneaux, des tajines de poulet aux olives.

À quatorze ans, je ne savais pas faire mon lit.
À vingt ans, je ne savais pas repasser une chemise.
À vingt-huit ans, je ne savais pas faire de pâtes au beurre.

Je n’aimais pas me retrouver dans la cuisine, sauf pour manger.
J’aimais bien manger, mais pas n’importe quoi.
Ma mère cuisinait pour toute la famille.
Elle élaborait des menus en fonction de nos caprices.
Je refusais la viande, j’avais du poisson ; mon père ne pouvait pas faire sans, son assiette n’en manquait pas.
Si Dounia, ma grande sœur, avait envie de frites plutôt que d’un repas traditionnel, elle l’obtenait.

D’aussi loin que je me souvienne, je vois ma mère dans la cuisine, les mains abîmées par le froid, les joues en creux, en train de dessiner un bonhomme avec du ketchup sur mes pâtes, décorer le dessert, préparer le thé, ranger les poêles dans le four.
Il ne me reste qu’une seule image : nos pieds sous la table, la tête dans notre assiette.
Ma mère aux fourneaux, la dernière à s’installer.
Le Royaume de Kamar Daas, ce n’était pas mon espace.
Je m’appelle Fatima Daas.
Je porte le nom d’une Clichoise qui voyage de l’autre côté du périph pour poursuivre ses études.
C’est à la gare du Raincy-Villemomble que j’attrape le journal Direct Matin avant de prendre le train de huit heures trente-trois. Je lèche mon doigt pour faire défiler les pages efficacement. Page 31, en grand titre : Se détendre.
En bas de la météo, je trouve mon horoscope.
Je lis, sur le quai, mon horoscope de la journée et celui de la semaine.

Si tu veux pouvoir supporter la vie, sois prêt à accepter la mort (Sigmund Freud).

Votre climat astral : Ne vous minez pas si vous ne pouvez pas rendre service à tous ceux qui vous le demandent, pensez à vous ! Réfléchissez avant de vous lancer dans des projets de grande ampleur, ne confondez pas votre optimisme avec forme olympique.

TRAVAIL : Il faudra prendre des décisions énergiques. Votre réalisme sera largement votre meilleur atout aujourd’hui.
AMOUR : Si vous êtes en couple, faites attention de ne pas décourager votre conjoint par vos demandes excessives. Si vous êtes seule, vous pourrez rêver au prince charmant, mais ne vous attendez pas à le croiser au coin de la rue.

Je parcours ensuite les malheurs du monde en essayant de renoncer au désir d’observer les personnes dans le train.

Pas un jour ne passe sans que des passagers refusent d’avancer dans les couloirs. Le matin, je répète la même formule pas magique : « Pouvez-vous avancer, s’il vous plaît ? Il y a des personnes qui souhaitent aller au travail, comme vous. »
En fin de journée, je change de ton.
Je supprime volontairement les marques de politesse.

Ces passagers qui n’avancent pas dans les couloirs sont les mêmes qui s’apprêtent à descendre aux deux prochaines stations : à Bondy ou à Noisy-le-Sec.
Leur astuce : rester postés près des portes de sortie pour ne pas rater leur arrêt.
Dans le bus, je veille à ce que la femme avec son enfant, la femme enceinte, la femme âgée ait une place.
Je porte mon attention exclusivement sur les femmes.
Je me sens obligée de jouer à la justicière, de défendre les autres, de parler à leur place, de porter leurs paroles, de les rassurer, de les sauver.

Je n’ai sauvé personne, ni Nina ni ma mère.
Ni même ma propre personne.
Nina avait raison.
C’est malsain de vouloir sauver le monde.
Je m’appelle Fatima Daas.
Je porte le nom d’une Clichoise qui voyage de l’autre côté du périph pour poursuivre ses études.
C’est à la gare du Raincy-Villemomble que j’attrape le journal Direct Matin avant de prendre le train de huit heures trente-trois. Je lèche mon doigt pour faire défiler les pages efficacement. Page 31, en grand titre : Se détendre.
En bas de la météo, je trouve mon horoscope.
Je lis, sur le quai, mon horoscope de la journée et celui de la semaine.

Si tu veux pouvoir supporter la vie, sois prêt à accepter la mort (Sigmund Freud).

Votre climat astral : Ne vous minez pas si vous ne pouvez pas rendre service à tous ceux qui vous le demandent, pensez à vous ! Réfléchissez avant de vous lancer dans des projets de grande ampleur, ne confondez pas votre optimisme avec forme olympique.

TRAVAIL : Il faudra prendre des décisions énergiques. Votre réalisme sera largement votre meilleur atout aujourd’hui.
AMOUR : Si vous êtes en couple, faites attention de ne pas décourager votre conjoint par vos demandes excessives. Si vous êtes seule, vous pourrez rêver au prince charmant, mais ne vous attendez pas à le croiser au coin de la rue.

Je parcours ensuite les malheurs du monde en essayant de renoncer au désir d’observer les personnes dans le train.

Pas un jour ne passe sans que des passagers refusent d’avancer dans les couloirs. Le matin, je répète la même formule pas magique : « Pouvez-vous avancer, s’il vous plaît ? Il y a des personnes qui souhaitent aller au travail, comme vous. »
En fin de journée, je change de ton.
Je supprime volontairement les marques de politesse.

Ces passagers qui n’avancent pas dans les couloirs sont les mêmes qui s’apprêtent à descendre aux deux prochaines stations : à Bondy ou à Noisy-le-Sec.
Leur astuce : rester postés près des portes de sortie pour ne pas rater leur arrêt.
Je m’appelle Fatima Daas.
Je porte le nom d’une Clichoise qui voyage de l’autre côté du périph pour poursuivre ses études.
C’est à la gare du Raincy-Villemomble que j’attrape le journal Direct Matin avant de prendre le train de huit heures trente-trois. Je lèche mon doigt pour faire défiler les pages efficacement. Page 31, en grand titre : Se détendre.
En bas de la météo, je trouve mon horoscope.
Je lis, sur le quai, mon horoscope de la journée et celui de la semaine.

Si tu veux pouvoir supporter la vie, sois prêt à accepter la mort (Sigmund Freud).

Votre climat astral : Ne vous minez pas si vous ne pouvez pas rendre service à tous ceux qui vous le demandent, pensez à vous ! Réfléchissez avant de vous lancer dans des projets de grande ampleur, ne confondez pas votre optimisme avec forme olympique.

TRAVAIL : Il faudra prendre des décisions énergiques. Votre réalisme sera largement votre meilleur atout aujourd’hui.
AMOUR : Si vous êtes en couple, faites attention de ne pas décourager votre conjoint par vos demandes excessives. Si vous êtes seule, vous pourrez rêver au prince charmant, mais ne vous attendez pas à le croiser au coin de la rue.

Je parcours ensuite les malheurs du monde en essayant de renoncer au désir d’observer les personnes dans le train.

Pas un jour ne passe sans que des passagers refusent d’avancer dans les couloirs. Le matin, je répète la même formule pas magique : « Pouvez-vous avancer, s’il vous plaît ? Il y a des personnes qui souhaitent aller au travail, comme vous. »
En fin de journée, je change de ton.
Je supprime volontairement les marques de politesse.

Ces passagers qui n’avancent pas dans les couloirs sont les mêmes qui s’apprêtent à descendre aux deux prochaines stations : à Bondy ou à Noisy-le-Sec.
Leur astuce : rester postés près des portes de sortie pour ne pas rater leur arrêt.
Dans le bus, je veille à ce que la femme avec son enfant, la femme enceinte, la femme âgée ait une place.
Je porte mon attention exclusivement sur les femmes.
Je me sens obligée de jouer à la justicière, de défendre les autres, de parler à leur place, de porter leurs paroles, de les rassurer, de les sauver.

Je n’ai sauvé personne, ni Nina ni ma mère.
Ni même ma propre personne.
Nina avait raison.
C’est malsain de vouloir sauver le monde. »

Extrait
« Je m’appelle Fatima Daas.
Je suis française d’origine algérienne.
Mes parents et mes sœurs sont nés en Algérie.
Je suis née en France.
Mon père disait souvent que les mots c’est «du cinéma», il n’y a que les actes qui comptent.
Il disait smata, qui signifie insister jusqu’à provoquer le dégoût, quand il voyait à la télé deux personnes se dire «Je t’aime». (…)
Quand mes sœurs arrivaient à convaincre notre père de nous laisser regarder Charmed à la télé (parce qu’il n’y en avait qu’une de télévision, qui se trouvait dans la chambre de mes parents), il suffisait que la main d’un homme frôle celle d’une femme pour que mon père dise khmaj et change de chaîne illico presto.
Khmaj, ça veut dire pourriture. » p. 101

À propos de l’auteur
DAAS_Fatima_©Olivier_RollerFatima Daas © Photo Olivier Roller

Fatima Daas est née en 1995 à Saint-Germain en Laye, de parents venus d’Algérie. Elle grandit à Clichy-sous-Bois dans le 93 entourée d’une famille nombreuse. Au collège, elle se rebelle, revendique le droit d’exprimer ses idées et écrit ses premiers textes. Elle se définit comme une féministe intersectionnelle. La Petite Dernière est son premier roman. (Source: Livres Hebdo)

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Grand frère

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  68_premieres_fois_logo_2019  Logo_premier_roman  coup_de_coeur

Sélectionné par les « 68 premières fois »

Prix Première
Prix Régine Deforges
Prix Goncourt du Premier Roman 2018

En deux mots:
Azad et Hakim grandissent en banlieue parisienne, inséparables jusqu’au jour où le cadet décide de partir en Syrie pour soigner les victimes de la guerre. Trois ans d’absence marquées par des attentats, trois années de doute et d’interrogations qui ne seront pas levées au retour du petit frère.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

«C’était pas ma conception du djihad»

Pour Grand frère Mahir Guven a été couronné de nombreux prix et notamment le Goncourt du premier roman en 2018. Une récompense bien méritée pour ce récit à deux voix, celle du grand frère resté en France et celle du petit frère parti en Syrie.

C’est l’histoire de deux frères. L’aîné s’appelle Azad. Ça veut dire libre. Son cadet s’appelle Hakim. Ça veut dire le juste, le sage, l’équitable ou le médecin. Celui qui œuvre pour le bien.
Il y aurait mille façons de résumer leur histoire. D’abord familiale. Dire qu’ils ont grandi en région parisienne auprès d’un père syrien et d’une mère bretonne qui est morte trop jeune. Que l’autre et ultime membre de la famille est leur grand-mère qu’il a fallu placer dans une institution parce que son esprit commençait à vagabonder.
Puis sociale. On pourrait parler de leurs efforts d’intégration, raconter comment de jour en jour ils progressaient au football jusqu’à rêver de gloire jusqu’au jour où une agression, un tacle trop appuyé – le jours où les recruteurs du PSG les suivait – a eu raison de leurs ambitions sportives. Ils ont alors déprimé, passant des journées avec leur console. L’un cherchant refuge dans la religion, l’autre dans la drogue.
La religion, parlons-en aussi. De ces musulmans qui écument la cité pour enrôler de nouveaux adeptes en leur faisant miroiter non seulement la noble cause, mais aussi de nombreux avantages. S’ils se décident à suivre ces «frères», c’est plus désœuvrement et par manque de moyens financiers que par dévotion.
Enfin, il y aurait leur parcours professionnel. Car ils ont fini par se caser. Le grand frère est chauffeur VTC et le petit frère infirmier. Une petite main en lequel on place une grande confiance puisqu’il est l’encouragé à remplacer le chirurgien lors d’opérations chirurgicales à cœur ouvert.
Des destins ordinaires qui vont basculer le jour où une ONG va proposer à Hakim de partir en Syrie, le pays de son père qu’il voit tant souffrir, pour soigner les blessés.
Son absence va durer trois longues années.
Mahir Guven choisit de nous livrer d’une part la version d’Azad et d’autre part celle d’Hakim. Une manière subtile de nous faire comprendre à la fois le ressenti de l’un et de l’autre, de constater combien la réalité peut être distendue.
Et alors qu’en France, à la suite des attentats, tous les Syriens sont devenus suspects, en Syrie on essaie de sauver sa peau. Trois années de souffrance, trois années d’incompréhensions. Jusqu’à ces retrouvailles inattendues: « Il croit p’têt que la vie, c’est un film? Qu’on revient comme ça au milieu de la nuit sans prévenir? Pour qui y s’prend? Et il attend dans le couloir, trempé comme un chien errant. Mais moi, j’ai rien demandé, ça fait trois ans que je lui cours après et que je dors plus. Et Monsieur débarque comme ça, gratuitement. À lui de s’excuser. Petite merde. Il a pas changé, pas grandi. À présent ses doigts tremblent. Il les glisse dans sa poche pour me les cacher. C’est mon frère, l’homme que je déteste le plus au monde.
Il a lu tout ça dans mon regard. Tout ce que je veux lui dire depuis dix ans. […] C’est mon frère et je l’aime plus que tout. »
Ce face à face entre le grand et le petit frère de retour de Syrie est à la fois bouleversant, instructif et diablement bien construit. Avec un scénario digne du meilleur polar, avec des rebondissements qui vous ferons passer par toutes les émotions. Une belle réussite couronnée par le prix Goncourt du premier roman. Une récompense amplement méritée!

Grand frère
Mahir Guven
Éditions Le livre de poche
Roman
320 p., 7,90 €
EAN 9782253074366
Paru le 30/01/2019

Où?
Le roman se déroule alternativement en France et en Syrie, principalement en banlieue parisienne du côté de Bobigny, Bagnolet et Aubervilliers. On y évoque aussi une période au sein de l’armée jusqu’au Tchad et au Soudan et des vacances à Argelès-sur-Mer. Côté syrien, venant de Turquie, on passe par Alep, Raqqa jusqu’à Palmyre.

Quand?
L’action se situe il y a quelques années.

Ce qu’en dit l’éditeur
Grand frère est chauffeur de VTC. Enfermé onze heures par jour dans sa «carlingue», branché en permanence sur la radio, il rumine sur sa vie et le monde qui s’offre à lui de l’autre côté du pare-brise. Petit frère est parti par idéalisme en Syrie depuis de nombreux mois. Engagé comme infirmier par une organisation humanitaire musulmane, il ne donne plus aucune nouvelle. Ce silence ronge son père et son frère, suspendus à la question restée sans réponse : pourquoi est-il parti? Un soir, l’interphone sonne. Petit frère est de retour.
Un premier roman au style percutant. Mohammed Aïssaoui, Le Figaro littéraire.
Dans un langage maîtrisé truffé d’argot, Mahir Guven passe du portrait sociétal brossé avec un sens du détail journalistique au polar sur fond de djihadisme. Frappant, éclairant, mais aussi drôle. Amandine Schmitt, L’Obs.

Les 68 premières fois
Sélection anniversaire: le choix d’Odile d’Oultremont

d_OULTREMONT_Odile_©Barbara_Iweins
Odile d’Oultremont est scénariste et réalisatrice. Après Les Déraisons, un premier très bien accueilli, elle a publié Baïkonour. (Photo: Le Soir © Barbara Iweins)

«Deux frères élevés en banlieue parisienne, l’un est chauffeur de VTC l’autre infirmier.
A travers les témoignages croisés de Grand Frère et Petit frère, on découvre la réalité d’une jeune génération franco-syrienne qui hésite entre forcer l’intégration uberisée de notre époque ou céder à l’illusion de la «terre promise» syrienne.
Mahir Guven dessine le portrait passionnant d’une fratrie sacrifiée à ses choix impossibles, avec un sens brillant du portrait. Sa langue est unique, décomplexée, tonitruante, c’est vif, c’est drôle, c’est terrible. J’en garde le souvenir de deux cœurs haletants, troublés, fiers et magnifiques.
Trois ans après, j’y pense encore, souvent, à ce roman. Et j’en suis heureuse.»

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Mahir Guven nous présente Grand frère à l’occasion de sa parution en poche © Production Hachette France

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Grand frère
La seule vérité, c’est la mort. Le reste n’est qu’une liste de détails. Quoi qu’il vous arrive dans la vie, toutes les routes mènent à la tombe. Une fois que le constat est fait, faut juste se trouver une raison de vivre. La vie ? J’ai appris à la tutoyer en m’approchant de la mort. Je flirte avec l’une en pensant à l’autre. Tout le temps, depuis que l’autre chien, mon sang, ma chair, mon frère, est parti loin, là-bas, sur la terre des fous et des cinglés. Là où, pour une cigarette grillée, on te sabre la tête. En Terre sainte. Dans le quartier, on dit « au Cham ». Beaucoup prononcent le mot avec crainte. D’autres – enfin quelques-uns – en parlent avec extase. Dans le monde des gens normaux, on dit « en Syrie », d’une voix étouffée et le regard grave, comme si on parlait de l’enfer.
Le départ du petit frère, ça a démoli le daron. Suffit de compter les nouvelles rides au-dessus de son monosourcil pour comprendre. Toute sa vie, il a transpiré pour nous faire prendre la pente dans le bon sens. Tous les matins, il a posé le cul dans son taxi pour monter à Guantanamo ou descendre à la mine. Dans le jargon des taxis, ça veut dire aller à Roissy, ou descendre à Paris, et transporter des clients dans la citadelle. Celle qu’on ne pourra jamais prendre. Et soir après soir, il rapportait des sacoches épaisses de billets pour remplir le frigo. La dalle, le ventre vide, la faim ? Sensation inconnue. Toujours eu du beurre, parfois même de la crème dans nos épinards.
Mais bon, quoi que le vieux ait fait, à part la Terre, ici-bas rien ne tourne vraiment rond. Parfois, je voudrais être Dieu pour sauver le monde. Et parfois, j’ai envie de tout niquer. Moi y compris. Si c’était aussi facile, je prendrais le chemin de la fenêtre. Pour sauter. Ou du pont au-dessus de la gare RER de Bondy. Pour finir sous un train. Moins rapide et plus sale. En vrai, j’en sais rien et j’m’en bats lek1, parce que aujourd’hui c’est le 8, et c’est le jour que Dieu a choisi pour son plan.
Le 8 septembre, c’est le jour où Marie la vierge est née. Pas le 7, pas le 9. Le 8, pour la faire naître et, des années plus tard, lui confier la mission d’accoucher de Jésus. Le 8 ? Un chiffre sans fin, et c’est le seul, c’est un double rond. Un truc parfait. Quand vous y mettez le pied, vous n’en ressortez plus. Le 8 : une embrouille, une esbroufe, un truc d’escroc, l’histoire que vous raconte un Marseillais. Et c’est aussi le jour où la femme sur la photo accrochée au mur au-dessus du buffet, celle qui sourit à côté de mon père, est remontée chez Lui, à Ses côtés. Fin de la mission. Morte.
Chaque fois, elles tremblent. Mes lèvres. Alors, j’essaie de faire sans. Ses bras, ses mains, son odeur, sa voix. Et son visage, et ses sourires, et la douceur de ses caresses dans nos cheveux. C’est pas facile de vivre. Ça fait pitié de le dire, mais j’ai pas honte. Je préférerais vivre sans ce truc dans le cœur. Me lever le matin, tôt, avant l’aube même, la tête vide, et boire mon café dans un bistrot du boulevard de Belleville en lisant les résultats sportifs, au milieu des bruits de vaisselle et des garçons qui s’activent. C’est dur de mourir en septembre, le 8. Parce que c’est le jour où Marie est née. Et Marie, elle n’a rien demandé à personne, on lui a mis Jésus dans le ventre et, par la force des choses, elle est devenue une sainte. En réalité, personne n’a rien compris. Personne. Ni les prophètes, ni les califes, ni les prêtres, ni les papes. Le choix de Dieu, c’est pas Jésus. Non, c’est Marie. Celle qu’il a choisie pour faire Jésus. La seule qui a obtenu ses faveurs. Le choix divin, c’est elle.
Sur la photo au mur, mon père est pas encore vieux. Mince comme un fil de pêche. Pas de moustache, mais déjà le monosourcil épais, scotché au-dessus de sa truffe de métèque. Zahié, la vieille de mon père, ma grande-reum, disait de ce sourcil que c’était l’autoroute de Damas à Alep. Comme si l’ange Gabriel lui avait calé la barre noire au milieu du front pour le différencier et jamais le perdre de vue. Un sourcil à mon père, et à Marie, il lui a dit de revenir à ses côtés. Combien d’années depuis son départ? Au moins dix ou quinze…? Peut-être vingt? Elle adorait Zidane. Elle le trouvait beau. L’équipe de France. Les bleus. Thuram et ses deux buts. La Coupe du monde. Dix-huit ans! Ça fait dix-huit ans et j’ai réussi à vivre tout ce temps. Plus longtemps sans elle qu’avec elle, et pourtant ça se referme pas, ça brûle toujours. Un puits de braise au milieu de la poitrine. Pourquoi nous ? Tout allait bien à cette époque. Enfin sûrement, je sais plus, comme l’impression que oui. Mais peut-être que c’était différent. On saura jamais. Et pourquoi le daron est resté seul tout ce temps? Il faut le voir : aigri, bougon, lui arracher un sourire mériterait une Légion d’honneur. Qu’est-ce qu’il fait à part regarder la télé, le foot, les émissions politiques ? Ou parler de son taxi? Je sais même pas si c’est son boulot ou la vie sans épouse qui l’a rendu aussi énergique qu’une huître qui se bute à la marie-jeanne. Les deux sûrement. Mais dix-huit ans seul ! Avec son taxi et son zgeg, ma parole. Une main sur le volant, l’autre sur le poireau. Et encore, pas sûr qu’il s’astique, qu’il mouche le petit singe, même pour l’entretien de la machine. Peut-être que le vieux va voir les tainps? Il a joué au cow-boy de la vie. Un tacos pour cheval, sa langue pour flingue, les joues chargées de mots à cracher sur les enculés, et deux fistons pour lieutenants. L’un parti pour le Far East. L’autre à sa table, buvant sa soupe et écoutant ses salades. Non, en vérité, ça aurait été plus simple autrement.
Sa vie est restée au cachot. Dans une zonz de doutes et de peurs. Il suffit de zoomer sur sa grotte et d’observer le soin qu’il porte à la préparation de la table pour se demander ce qu’il fout dans cet immeuble de chiens, dans ce quartier de crève-la-dalle, avec ces enfants de schlagues, une gueule de Pachtoune, des dents de gitan, et son métier de gadjo qui finira par lui faire pousser le bulletin pour Marine. Les gens pensent qu’on est feuj, wallahlaradim. Parce que tous les vendredis, la table est dressée comme à l’Élysée. Mais rien à voir, de toute façon mon vieux dit qu’il est pas musulman, mais communiste.
Et selon lui c’est pas une religion… Bref…
À sa table, qu’on soit deux ou vingt, rien n’est laissé au hasard, la disposition des plats, l’assortiment de couleurs, les assiettes, les couverts. « L’appétit vient d’abord des yeux, puis du nez », me dit le dar en arabe, en parsemant des épices sur un caviar d’aubergine. Elle, la table, pourrait lever la main droite et le jurer : « Oui, ton père est presque une femme comme les autres. » Enfin, la moitié du temps. Ce soir, il a consommé sa moitié féminine en préparant le dîner. Les trésors du mezzé sont éparpillés partout sur sa nappe en plastique. Quand il la sort, soi-disant pour pas abîmer la table, l’envie de l’insulter me chatouille les lèvres. À quoi ça sert d’acheter un meuble en merisier, si c’est pour mettre une nappe de chez Tati dessus ? Quel blédard, sur la tête de ma m… !
Cinq sœurs sont nées avant lui, il a été élevé comme s’il était la sixième. Ménage, cuisine et même couture avec minutie, labeur, gouttes au front, mains sèches et mal de dos. Pas un homme comme les autres, non. Il peut pas, les millénaires de coutumes et d’éducation dispensées aux femmes de son pays ont fait de lui un spécimen à part. La mère et les sœurs l’ont réglé comme une jeune femme syrienne qu’on prépare dès l’enfance pour épouser un enfoiré du village voisin. Enfin, dans le meilleur des cas, parce que souvent c’est plutôt un cousin, pour tenir une promesse de daron à daron faite à la naissance.
Tout ça, il l’est la moitié du temps. Car l’autre moitié, c’est un moustachu à la voix rauque presque ordinaire, il mastique la bouche ouverte en essayant de formuler une énième théorie sur la guerre au bled. À chaque mot, il propulse d’entre ses lèvres de minuscules morceaux de nourriture trempés de salive qui viennent buter sur les poils de sa moustache. Puis sa grosse main velue empoigne une serviette comme une éponge à chiotte et il s’essuie la bouche à la manière d’un maçon qui gratte une vieille peinture au papier de verre. Mon daron, c’est presque une œuvre d’art qui parle sans arrêt et répète en boucle : Assad, Daech, les Américains, Merkel, Hollande, Israël, Damas, Alep, les Kurdes, et Tadmor, son village natal, et nanani, nanana… avec grognement à chaque virgule et insulte à chaque point. En vrai, il casse les couilles de ouf… Mais bon, c’est mon daron, et il faut faire avec. La famille, quoi. Normal…
Sur la table, tout est prêt comme sur les photos des livres de cuisine. Un festin pour dix, mais on est plus que deux. Sa femme ? Partie avec la grande faucheuse. Sa mère ? Maison de retraite. Son fils aîné ? À sa table, à attendre. L’autre fils ? Disparu, parti loin, loin, très loin, soi-disant pour soigner les pauvres. Mais sûrement chez les fous, à la guerre, sur la route de la mort, peut-être dans le désert, peut-être dans un cimetière, tombé Kalach à la main, ou toujours vivant dans le bled de son père. Celui de la Bible, de la télé, d’Internet, des fous de Dieu, que les cerveaux ont en horreur, sans vraiment savoir ce qu’il s’y passe. Au Cham, comme disent les gars du quartier. En Syrie, quoi ! Sûrement qu’il est en train de niquer sa mère au milieu de la rocaille, à l’ouest du Tigre, à l’est de l’Euphrate et de la Méditerranée, là où la vie vaut moins qu’un regard déplacé, moins qu’une clope fumée, moins qu’un foulard mal attaché. Fils de putain. Pardon, Maman. »

Extraits
« À cause de ses problèmes politiques, il a jamais pu retourner en Syrie. Alors avec le repas, le café et la musique, c’est comme s’il était au village, il cultive le souvenir du bled. L’exil a jamais été son truc. Il connaît l’histoire, la politique, l’économie de ce pays sur le bout des doigts, mais en vrai il comprend rien à la France. Il pense que c’est un pays parfait et que tout le monde est intelligent. Sauf que la connerie est la richesse la plus équitablement partagée au monde. Et Dieu n’a pas oublié la France. Du coup, là-haut dans la tête de mon père, ça bugue, il comprend pas, ça le bute et ça le rend lui-même con. » p. 26

« Il croit p’têt que la vie, c’est un film? Qu’on revient comme ça au milieu de la nuit sans prévenir? Pour qui y s’prend? Et il attend dans le couloir, trempé comme un chien errant. Mais moi, j’ai rien demandé, ça fait trois ans que je lui cours après et que je dors plus. Et Monsieur débarque comme ça, gratuitement. À lui de s’excuser. Petite merde. Il a pas changé, pas grandi. À présent ses doigts tremblent. Il les glisse dans sa poche pour me les cacher. C’est mon frère, l’homme que je déteste le plus au monde.
Il a lu tout ça dans mon regard. Tout ce que je veux lui dire depuis dix ans. […] C’est mon frère et je l’aime plus que tout. » p. 102

« Puis je comprenais pas un truc. Les deux terros avaient déclaré bosser pour Al-Qaïda au Yémen. Mais ici nos gars en parlaient comme si c’était les nôtres qui avaient fait les attentats. Moi, c’était pas ma conception du djihad. La guerre, il fallait la mener à la loyale, et c’est ce qu’on faisait ici. Mais je fermais ma gueule. Pas trop le choix. Les moudjahidines avec qui je vivais ne comprenaient rien, ils avaient pas fait d’études. C’étaient des anciens d’Irak et d’Afghanistan. Pour les éviter, je trouvais des moyens de rentrer assez tard, et après le dîner je repartais rendre visite aux convalescents. À force de travail, en sept mois j’avais l’impression d’avoir passé un doctorat en médecine. Bedrettin me laissait opérer. C’est lui qui faisait encore les diagnostics. Souvent, il me forçait à m’exercer. C’était un peu toujours la même chose. Des balles, des plaies, des entailles. Nettoyer, recoudre, vérifier les lésions, puis suturer la peau. » p. 112

À propos de l’auteur
Mahir Guven est né apatride en 1986 à Nantes. Il a écrit Grand frère, son premier roman en 2017. Son histoire personnelle fait écho à son écrit: né apatride d’une mère turque et d’un père kurde, il n’aura de cesse de chercher sa place dans la société, tout comme le personnage principal de son roman. Salué par la critique, Grand frère a obtenu diverses récompenses en 2018 dont le prix Première, le prix Régine Deforges ainsi que le prix Goncourt du Premier roman. Son style percutant et incisif tout comme la thématique traitée ont fait rentrer ce roman dans l’univers prestigieux de la littérature française. Parallèlement à ce métier d’écrivain, il participe au journal Le 1 (hebdomadaire lancé en 2014 par Éric Fottorino et Laurent Greilsamer; il traite de sujets d’actualité à travers le regard d’écrivains, de chercheurs, d’anthropologues, etc.) qu’il décide de quitter en avril 2018 pour se consacrer à ses projets. Il collabore actuellement à la revue America, lancée en 2017 par Éric Fottorino et François Busnel, trimestriel français consacré aux États-Unis pendant la durée du mandat de Donald Trump. Il dirige aujourd’hui la nouvelle collection «La Grenade» aux éditions JC Lattès. (Source: Hachette)

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Tu ressembles à une juive

KORMAN_tu_ressembles_a_une_juive
  RL2020

 

En deux mots:
«Tu n’es pas une juive» ou a contraire «Tu ressembles à une juive». Cloé Korman a dû entendre les deux assertions et combat avec vigueur et érudition le racisme et l’antisémitisme plus ou moins déclaré qui semble resurgir avec plus de vigueur aujourd’hui.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Les bonnes questions sur l’antisémitisme

Délaissant le roman, Cloé Korman nous offre un court essai, une réaction aussi érudite que salutaire sur l’antisémitisme et le racisme qui semblent regagner du terrain aujourd’hui. Un texte utile.

Il m’arrive peu souvent de parler d’essais et de documents dans ce blog qui est d’abord consacré à la littérature contemporaine. Si je fais aujourd’hui exception c’est à la fois parce que j’ai eu la chance l’an passé de rencontrer Cloé Korman, qui siégeait à mes côtés en tant que membre du jury du Prix Orange du livre, et ensuite parce que le thème traité dans son livre m’apparait très important, ayant malheureusement dû constater dans ma région – l’Alsace – une recrudescence d’actes antisémites.
La profanation des cimetières juifs est d’ailleurs évoquée dans ce livre, même si c’est à partir d’exemples personnels que la romancière ancre ce manifeste. Comme ces phrases entendues qui semblent anodines au premier abord et qui, si on prend la peine d’y réfléchir un instant, sont porteuses de préjugés, pour ne pas dire d’intentions blessantes. Ainsi ce «tu n’es pas vraiment juive» qu’une camarade lui lance en constatant qu’elle n’est pas «juive comme elle» ou comme elle le voudrait. «Je prends l’uppercut, je garde pour moi ma rage et je rentre méditer l’insulte…»
Ou à l’inverse ce «Tu ressembles à une juive» tout autant porteur d’à priori et qui vont pousser Cloé à prendre la plume, à développer ce sujet brûlant.
En déroulant son histoire familiale, celle des juifs alsaciens du côté de sa mère, et celle des juifs immigrés de Pologne du côté de son père, elle constate combien ce sujet est longtemps demeuré tabou, qu’il valait mieux ne pas en parler, que la clandestinité valait bien mieux. Animant des ateliers d’écriture en banlieue parisienne (elle est enseignante en Seine-Saint-Denis), elle constate aussi qu’elle ne dit rien de ce passé ou encore de son appartenance à cette communauté. Le non-dit est massif. «Il me ramène à ce constat: aimer on ne pas aimer les juifs est devenu, redevenu, un positionnement stratégique au sein de la société française. C’est une ligne brisée qui la parcourt à nouveau en tous sens et sert à séparer les riches des pauvres, les élites des laissés-pour-compte, les Blancs des non-Blancs, et dont l’instrumentalisation se fait toujours aux dépens des juifs, mais aussi de toutes les minorités qui se distinguent de la norme blanche, catholique, à laquelle l’extrême droite cherche à résumer cette société. Dans une atmosphère d’autant plus inquiétante qu’elle se place dans un contexte de montée des extrêmes droites partout en Europe et sur le continent américain.»
C’est du reste le passage le plus intéressant à mon sens, celui qui lie l’antisémitisme et le racisme, celui qui explique qu’il faut faire cause commune: «Le racisme, ce n’est pas seulement accuser l’autre de son altérité. C’est aussi tout faire pour qu’il n’en sorte pas, et cette stratégie est bien en place dans la société française. Elle est structurée suivant un dispositif qui exploite de façon scandaleuse la différence entre l’antisémitisme et le racisme, qui creuse habilement la différence entre les juifs et tous les autres.»
Rappelant les faits historiques qui ont conduit l’État français à organiser les rafles et à livrer les juifs aux Allemands, elle nous rappelle aussi qu’après le conflit, on a choisi d’«oublier» ce rôle en concentrant le «devoir de mémoire» sur les camps de concentration et en oubliant par exemple Drancy. Bien entendu, la Shoah et ses conséquences n’en constituent pas moins un volet fort intéressant, avant d’en arriver aux dernières évolutions, aux attentats en France mais aussi aux Etats-Unis ou encore en Nouvelle-Zélande et aux faits divers aussi sordides que choquants. Un panorama qui lui permet de conclure «qu’il faut penser la solidarité entre les luttes contre le racisme et contre l’antisémitisme, et mener ces combats de façon tolérante et pluraliste, en surmontant les divisions liées à nos origines sociales et culturelles ce qui exige sans doute de surmonter le racisme au sein même de l’antiracisme.»
S’il faut lire ce court essai, c’est à la fois parce qu’il est solidement argumenté, qu’il anime au débat, mais aussi parce que la patte de la romancière le rend très abordable, très plaisant. Oui, il faut mener ce combat, sauf à finir «dans un monde mort, un jardin aux statues où nous irions ressembler à mort à nous-mêmes jusqu’à ce que mort s’ensuive, jusqu’à ce que la rose soit à la rose moins qu’une rose mais une rose de poussière, une rose d’épines, un fil barbelé de cauchemar.»

Tu ressembles à une juive
Cloé Korman
Éditions du Seuil
Essai
108 p., 12 €
EAN 9782021432374
Paru le 9/01/2020

Ce qu’en dit l’éditeur
La France a une vieille tradition de racisme. Du Code noir à l’islamophobie contemporaine, la mise au ban de certaines populations a pris de multiples formes, souvent tragiques. Pour ma famille, ce fut le Statut des Juifs en 1940 qui marqua la plongée dans l’horreur et entraîna un sentiment d’aliénation durable.
«Attache tes cheveux sinon tu ressembles à une juive»: d’une assignation à être plus discrète, à me conformer à une certaine norme physique, je ferai la focale de ce récit. En tant que femme, en tant qu’enfant d’une famille juive rescapée mais aussi en tant qu’écrivaine des banlieues, des minorités, des marges, le clivage pervers entre la lutte contre l’antisémitisme et les autres luttes antiracistes me choque. Il produit des effets politiques et électoraux désastreux. Il est au service de toutes les oppressions. C. K.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
RFI (Olivier Favier)
Times of Israël
Le Monde (Christine Rousseau)
BibliObs (Élisabeth Philippe)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Avril 2007. J’assiste à un office dans une synagogue du nord de Manhattan, où j’accompagne un groupe de Français. C’est pour Pessah, la fête qui célèbre la sortie d’Égypte, la fin de l’esclavage du peuple juif. En tant que femme, on m’oblige à rester au fond de la salle, derrière les hommes. Je ne vois, je n’entends rien. Tout est masqué par les silhouettes noires et les chapeaux des hommes.
Trouvant cette situation à la fois ridicule et humiliante, j’ai fini par quitter les lieux. J’ai décidé d’attendre dehors mes amis.
Je patiente sur le perron de la synagogue, en haut de quelques marches en pierres grises, et je regarde tomber la pluie en cette journée pourrie d’avril (Pessah voisine avec Pâques, libération des uns, résurrection de l’Autre se produisent chaque année à peu de temps d’intervalle). Qu’est-ce que cela veut dire, d’exiger que les femmes assistent à l’office (elles étaient tout aussi nombreuses que les hommes), mais qu’elles n’y entendent rien ? Pourquoi cette insulte à l’intelligence, ce mépris ? La misogynie de la religion juive est là. Comme elle est là aujourd’hui à Paris, en plein été, quand je regarde les petites filles des Buttes-Chaumont qu’on oblige à sortir en collants épais par trente-cinq degrés, comme si les jambes nues des fillettes de dix ans étaient un outrage au soleil, de même que les cheveux et les bras, les chevilles de leurs mères qui les attendent sur les bancs du parc en longues tenues noires et couvrantes. Comme est misogyne la religion catholique, dont le pape mène la lutte contre l’avortement en disant des femmes qui y ont recours qu’elles sont des meurtrières, qu’elles embauchent un « tueur à gages » contre leur bébé, et qui force chaque année des millions d’entre elles de par le monde à assumer des grossesses non désirées, indifférent à ce que signifie pour l’enfant à venir de naître à une mère qui ne veut pas de lui.
Mais je ne vois pas qu’en France on s’intéresse énormément à la misogynie des rabbins ou à celle du Saint-Père, je n’ai encore jamais constaté que ces sujets faisaient les gros titres de la presse hebdomadaire. Le premier cas serait jugé, sans doute à raison, antisémite, attirant l’attention sur les orthodoxies d’un groupe social rescapé d’un génocide, et qui ne représente qu’un seul pourcent de la population française. Dans le deuxième cas, on trouverait malvenu de s’en prendre à une religion à laquelle se rattache à peu près la moitié de la population. En revanche, la presse hebdomadaire de droite s’inquiète assidûment de la misogynie dans la religion de huit autres pourcent des Français, la religion musulmane. Les hebdomadaires nationaux de droite les désignent régulièrement comme les véritables ennemis des droits des femmes. Regardez-les, d’ailleurs, ces femmes musulmanes, avec leur voile signe de soumission. Elles prétendent le porter pour accompagner les sorties scolaires. Elles l’arborent au supermarché, au restaurant ! Y compris pour faire du jogging !
Ce jour-là à Manhattan, mon œil erre sur l’avenue pluvieuse et j’attends. J’attends mes amis français et leur volonté de célébrer cette fête, par cet office, me paraît plus que légitime. Car j’aime Pessah, ainsi que le dîner rituel qui l’accompagne, qu’on appelle le séder. C’est un moment de souvenirs joyeux. L’épopée de la sortie d’Égypte m’a émerveillée étant petite. Je me remémore l’audience de Moïse auprès de Pharaon, l’invasion des sauterelles dans la ville, les bébés sacrifiés… puis les eaux de la mer Rouge se refermant sur les troupes royales, les chevaux et les cavaliers engloutis, les lances qui percent la crête des vagues quelques instants encore avant de sombrer. La liberté au prix de cette noyade, de ces actes terribles. Enfin, la vie d’expédients dans le désert, que nous rejouons à la table familiale chaque année pendant mon enfance : mon père met sa kippah ; il ouvre une haggadah illustrée par l’encre lumineuse de Raymond Moretti, aux lettres colorées, sertie d’or ; il lit un ou deux des passages qu’il préfère, il prononce les mots en hébreu. Nous disons un poème pour l’interroger sur le sens de quelques aliments symboliques rassemblés sur la table et que ma petite sœur qualifie de « crudités ». J’aime Pessah comme j’aime Hannukah et ses flammèches. C’est à peu près toute mon éducation religieuse.
Mes amis arrivent enfin. Je pense que nous allons repartir dîner tous ensemble mais je ne suis pas au bout de mes peines. J’apprends que nous sommes invités à rester pour le séder avec les fidèles de cette synagogue. Comme je n’ai pas aimé l’esprit du lieu je m’empresse de refuser, je dis que je vais rentrer chez moi. Après la sommation dans la salle de prière, le rappel à mon statut inférieur de femme, je ne sais pas à ce moment-là que le pire est encore à venir, une remarque qui va me faire chanceler : « Si tu vas dîner seule au lieu d’être avec nous », c’est une camarade qui parle, « tu n’es pas vraiment juive. »
Qu’est-ce qui autorise cette jeune femme française, étudiante aux Beaux-Arts en échange dans une prestigieuse université new-yorkaise, qui aurait tout pour être plutôt éclairée et tolérante, à me déclarer non juive ? Je prends l’uppercut, je garde pour moi ma rage et je rentre méditer l’insulte, mais pas longtemps. En fait, je ne suis pas venue jusqu’ici pour réfléchir à mon identité juive. New York a beau être la ville cosmopolite par excellence, la ville de la sublimation des communautés, qui arborent leur folklore et leurs mœurs à travers les restaurants ethniques, les commerces, les églises de chaque quartier, chinois, latino, noir évangélique… rien ne m’intéresse moins à ce moment de ma vie que d’explorer mes origines. La remarque de cette compatriote me fait penser à un témoignage entendu peu de temps avant au mémorial d’Ellis Island, d’une immigrée des années 1930 fraîchement débarquée de Pologne à qui un psychologue de l’Administration, censé trier les personnes aptes au travail et les autres, demande dans quel sens elle envisage de balayer un escalier : « De haut en bas ? Ou de bas en haut ? » Dans le casque audio à disposition des visiteurs du grand hall des arrivées devenu musée, la voix de la femme commente : « Mais je ne suis pas du tout venue jusqu’ici pour balayer des escaliers ! » Voilà : pour ma part, à ce moment-là je ne suis pas à New York pour me demander si je suis, ou non, juive. »

Extraits
« Enfin, s’il était vrai, par quelque logique absurde, que je n’étais pas juive, et que mes parents, mes grands-parents dans leur athéisme plus ou moins consommé ne l’avaient pas été non plus, ils auraient pu compter sur d’autres qu’eux pour les désigner comme juifs et vouloir les assassiner en tant que tels. Le «tu n’es pas vraiment juive» de cette camarade sonnait comme un écho sordide au «vous n’êtes pas français» adressé à mes ancêtres en 1942, assorti de l’obligation de porter l’étoile jaune et d’aller s’inscrire eux-mêmes sur des registres servant à organiser leur extermination. »

«Il me ramène à ce constat: aimer on ne pas aimer les juifs est devenu, redevenu, un positionnement stratégique au sein de la société française. C’est une ligne brisée qui la parcourt à nouveau en tous sens et sert à séparer les riches des pauvres, les élites des laissés-pour-compte, les Blancs des non-Blancs, et dont l’instrumentalisation se fait toujours aux dépens des juifs, mais aussi de toutes les minorités qui se distinguent de la norme blanche, catholique, à laquelle l’extrême droite cherche à résumer cette société. Dans une atmosphère d’autant plus inquiétante qu’elle se place dans un contexte de montée des extrêmes droites partout en Europe et sur le continent américain.» p. 23

«Il est une identité juive, athée, intellectuelle, diasporique, qui n’est pas bien accueillie dans la France d’aujourd’hui. Et ce bannissement a tout à voir avec l’antisémitisme, qui hait les juifs pour leur culte, leurs traditions, mais aussi pour leur intégration, leur mélange à l’intérieur des autres territoires et des autres cultures qui les ont accueillis. La fabrication imaginaire de la matrice israélienne, cette simplification, ce renoncement au pluralisme juif, je considère cela comme un acte antisémite.» p. 35

«Le racisme, ce n’est pas seulement accuser l’autre de son altérité. C’est aussi tout faire pour qu’il n’en sorte pas, et cette stratégie est bien en place dans la société française. Elle est structurée suivant un dispositif qui exploite de façon scandaleuse la différence entre l’antisémitisme et le racisme, qui creuse habilement la différence entre les juifs et tous les autres.» p. 40

« C’est en mesurant ce danger qu’il faut penser la solidarité entre les luttes contre le racisme et contre l’antisémitisme, et mener ces combats de façon tolérante et pluraliste, en surmontant les divisions liées à nos origines sociales et culturelles ce qui exige sans doute de surmonter le racisme au sein même de l’antiracisme. À défaut, C’est le racisme qui nous pense et nous conduit collectivement dans un monde mort, un jardin aux statues où nous irions ressembler à mort à nous-mêmes jusqu’à ce que mort s’ensuive, jusqu’à ce que la rose soit à la rose moins qu’une rose mais une rose de poussière, une rose d’épines, un fil barbelé de cauchemar.» p. 107

À propos de l’auteur
Cloé Korman est née en 1983 à Paris. Son premier roman, Les Hommes-couleurs (Seuil, 2010), a été récompensé par le prix du Livre Inter et le prix Valery-Larbaud. Ses derniers livres parus au Seuil sont Les Saisons de Louveplaine (2013) et Midi (2018). (Source: Éditions du Seuil)

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Jenny a décidé de quitter Sucy-en-Loire où l’ennui et son mal-être la rongent. Elle a trouvé en Dounia une oreille attentive et de nouvelles perspectives qui l’ont fait basculer vers l’islam radical. Son nouvel objectif est de commettre un attentat à Paris.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Comment Jenny est devenue terroriste

Dans son cabinet d’avocat Abel Quentin a traité des dossiers de jeunes gens radicalisés. Dans Sœur, son premier roman, il dresse le portrait saisissant d’une adolescente qui s’ennuie en province et bascule vers le terrorisme.

Tout commence par une scène de polar. Dans un commissariat de police on interroge Chafia, encore mineure, pour tenter d’obtenir des informations sur Dounia Bousaïd, l’une des filles qui figurent avec elle sur une photo de groupe et qui a disparu sans laisser de traces depuis près d’une semaine.
Puis on passe dans les bureaux lambrissés de la Présidence de la République pour assister à une conversation entre Saint-Maxens, le vieil homme qui dirige le pays et son conseiller Karawicz qui l’encourage à clarifier sa situation, c’est-à-dire à annoncer qu’il ne se représentera plus pour laisser la place à son ministre de l’intérieur.
Nous voici enfin sur le terre de Djihadistes où Dounia vient d’arriver. Prise en charge sommairement, on lui explique qu’elle pourrait soutenir la cause en les aidant à fomenter un attentat contre Saint-Maxens. Trois scènes d’ouverture fortes qui posent les bases de ce roman qui va dès lors se concentrer sur le parcours d’une jeune fille «bien sous tous rapports».
À quinze ans, Jennyfer mène une existence ordinaire dans la Nièvre, entouré de parents tout aussi ordinaires. Il est vrai que les perspectives ne sont guère exaltantes: «Sucy-en-Loire, ses rues étriquées qui tissent leur réseau en damier autour d’une église déserte, ses façades mal entretenues qui cachent des intérieurs confortables, bled impossible où l’on dit tranquillité pour parler d’ennui mortel, où la construction d’un dos-d’âne avait divisé ses cinq mille habitants comme s’il s’était agi de l’affaire Dreyfus.» Mais ce qui pèse encore davantage l’adolescente, c’est son corps qu’elle a de la peine à accepter et le regard des collégiens, les moqueries et le rejet dont elle va être victime. Alors elle se réfugie dans sa chambre. «Le soir, ce sont des séances de lecture solitaire, entre quatre murs saturés de posters. Harry Potter y fraye avec ses amis Ron Weasley et Hermione Granger, sous le chaperonnage inquiet de sir Albus Dumbledore, directeur de l’école de sorcellerie et ennemi juré du sinistre Voldemort. Leurs combats épiques étouffent le bruit de ses sanglots.» Si elle pouvait disposer de pouvoirs magiques…
La première main qui va se tendre, attentive et secourable, sera la bonne. L’amie qui l’écoute est une guerrière avec laquelle elle prend confiance. Une maie rencontrée via internet et qui va lui offrir un nouveau monde. La radicalisation se fait insidieusement, le basculement vers l’islam radical est vécu comme une libération.
La voilà en route pour Paris, laissant derrière elle son enfance et des parents désemparés. La voilà prête à passer à l’action, à se battre contre tous ces médiocres, ces pervers, ces mécréants.
Saluons la construction de ce roman qui gagne en intensité au fil des pages, qui tisse des fils entre une jeune adolescente et un Président de la République, entre Sucy-en-Loire et le Califat, entre Harry Potter et un attentat terroriste, entre fiction et actualité brûlante. Et finit par nous sidérer face à cette logique implacable qui va entraîner Jenny à concevoir son attentat.
Le jury du Prix Goncourt ne s’y est pas trompé en mettant ce roman dans sa première sélection. Sœur est en quelque sorte aussi le frère de Des hommes couleur de ciel d’Anaïs Llobet, publié dans la même maison d’édition, et qui retraçait aussi le parcours de terroristes. Tous deux ont cette vertu cardinale: nous obliger à regarder cette réalité en face, nous faire réfléchir à ces parcours, à ce qui pousse les gens à rejoindre les rangs de Daech, à notre responsabilité collective. Car Abel Quentin, qui en tant qu’avocat s’est occupé de jeunes radicalisés, a compris que si on ne naissait pas terroriste, on le devenait. Avec à chaque fois une histoire particulière: «La «radicalisation» de Jenny aurait supposé une phase transitoire de croyance apaisée qu’elle n’avait jamais traversée. Elle s’était convertie, voilà tout. Sans connaissance préalable de la religion, elle n’avait eu qu’une conscience diffuse d’en rejoindre une section dissidente.» La suite, effrayante, coule presque de source.

Sœur
Abel Quentin
Éditions de l’Observatoire
Roman
250 p., 19 €
EAN 9791032905913
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Sucy-en-Loire puis à Paris. On y évoque aussi la Syrie.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Adolescente revêche et introvertie, Jenny Marchand traîne son ennui entre les allées blafardes de l’hypermarché de Sucy-en-Loire, sur les trottoirs fleuris des lotissements proprets, jusqu’aux couloirs du lycée Henri-Matisse. Dans le huis-clos du pavillon familial, entre les quatre murs de sa chambre saturés de posters d’Harry Potter, la vie se consume en silence et l’horizon ressemble à une impasse.
La fielleuse Chafia, elle, se rêve martyre et s’apprête à semer le chaos dans les rues de la capitale, tandis qu’à l’Élysée, le président Saint-Maxens vit ses dernières semaines au pouvoir, figure honnie d’un système politique épuisé.
Lorsque la haine de soi nourrit la haine des autres, les plus chétives existences peuvent déchaîner une violence insoupçonnée.

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Abel Quentin présente son premier roman intitulé Sœur © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Chafia racle le sol du bout de ses baskets, et la gomme imprime des traces noirâtres sur le linoléum.
Elle a demandé l’heure.
Elle est assise sur un tabouret en plastique moulé, entre les deux bureaux en vis-à-vis qui mangent l’essentiel de la pièce, avec la grande armoire métallique. Ils sont trois, elle et les deux flics, un homme et une femme, piégés entre les cloisons en placoplâtre qu’on devine ajoutées au gré de l’évolution du service, découpant en bureaux étroits ce qui a dû être un vaste open space.
Ils ne l’ont pas menottée.
L’homme est court, charpenté, centre de gravité bas, il porte un pantalon de treillis et un T-shirt à manches longues. La femme s’en tire avec un cul haut perché et une queue de cheval. Des ombres passent, furtives, derrière la porte en verre dépoli.
Le bureau sans apprêt ne raconte rien que de très sobre et très fonctionnel. Un panneau de liège trahit, seul, ses occupants et leurs secrètes passions : entre un fascicule de prévention (SÉCURITÉ ROUTIÈRE, TOUS RESPONSABLES) et un planning d’astreinte se balance un fanion frangé d’or aux couleurs du Real Madrid. Il y a aussi, posée à côté du clavier de l’homme, une figurine en résine du guerrier Thorgal.
La porte s’ouvre. Un grand type roux passe une tête ennuyée pour savoir où en est l’audition, parce qu’il voudrait bien récupérer son bureau, hein, et la porte ouverte un instant charrie l’ambiance du commissariat, sonneries de portable, grésillements de talkies-walkies, conversations et raclements de chaise, rugissement lointain d’une disqueuse. L’homme en treillis répond qu’il est désolé, ils ont pris du retard à cause d’un « souci avec la caméra », l’autre dit « qu’est ce qu’on en a à battre de la caméra t’es pas en procédure criminelle » et l’homme en treillis répond qu’elle est mineure, « donc les auditions doivent être filmées », pas mécontent de rabattre le caquet du grand roux qui ne bouge pas, la bouche entrouverte, les yeux plissés, fouillant à l’intérieur de lui-même pour trouver une réplique qui lui permettrait de s’en tirer sans déshonneur, mais rien ne vient. Il opte pour la moue circonspecte de celui qui n’est pas totalement convaincu de la vérité qu’on lui assène mais qui ne se battra pas pour faire valoir la sienne, et il part en bougonnant, il a besoin de son bureau, merde.
L’homme en treillis décoche un rictus méprisant en triturant la figurine de Thorgal, pièce maîtresse d’une petite collection conservée à domicile où se côtoient Spirou, Buck Danny et Natacha-hôtesse-de-l’air. Puis il l’envoie valdinguer d’une pichenette sans appel, histoire de signifier au monde ce qu’il pense de leur rouquin propriétaire qui les traque sans doute au fond des boîtes de céréales, avec la joie pure d’un enfant de six ans.
Chafia bâille.
Le ciel plombé, à travers les stores vénitiens, ne lui apprend pas grand-chose alors elle a demandé l’heure. L’homme en treillis lui a dit sèchement qu’il n’était pas là pour répondre à ses questions, son sourire découvrant sa gencive supérieure tandis qu’il ajoute : « Pourquoi, t’as un rencart, t’es pressée, t’as peur de louper Koh Lanta ? » Il lui demande ce qui urge tant, on a vingt-quatre heures à passer ensemble, peut-être plus si le procureur veut jouer les prolongations, donc franchement.
Il dit cela en se malaxant le coude comme s’il était douloureux, il en fait un peu des caisses, sans doute a-t-il envie que sa collègue le plaigne mais elle est absorbée par sa frappe monotone, Chafia l’entend taper dans son dos, une frappe lente et concentrée, peut-être les ultimes retouches au procès-verbal de notification des droits. Elle a parlé d’une grosse coquille, il faudra le signer de nouveau.
Chafia sent monter la haine, doucement. Ce matin déjà elle s’était retenue de ne pas lui casser l’arête du nez, lorsqu’il avait échangé sa chaise contre un tabouret au prétexte qu’elle était avachie.
Elle répond qu’elle veut connaître l’heure pour faire sa prière, c’est tout, et elle ajoute cette phrase qui pue le bluff à trois sous : « Vas-y, je connais mes droits, vous allez pas me la faire à l’envers », avec un petit air crâne qu’elle aurait voulu être celui de Pablo Escobar face aux policiers de Medellín, mais elle a manqué son effet et l’homme en treillis la considère en penchant la tête sur le côté, comme on regarde un chiot malade. Il y a un silence, la collègue suspend sa frappe et rétorque que non, elle ne connaît pas ses droits, elle ne connaît rien à rien d’ailleurs, mais qu’elle aura bientôt l’occasion d’acquérir une solide connaissance de la procédure pénale, une fois mise en examen pour association de malfaiteurs en lien avec une entreprise terroriste. Elle dit ça comme ça, pour ce que ça vaut, et elle reprend ses gammes de dactylo.
Okay, dit Chafia.
Très bien, elle ne répondra pas aux questions.
Elle s’avance au bord du tabouret, se penche en avant, la tête entre ses mains, coudes plantés dans le gras des cuisses, elle regarde ses pompes, et elle prie. Elle récite la prière d’ouverture, enfin les premiers mots qui lui viennent de tête car rapidement elle bute, tâtonne, une syllabe manquante lui faisant perdre le fil de sa mélopée, elle continue à bouger les lèvres pour ne pas perdre la face, au cas où ils regarderaient, elle essaie de faire le vide, se transporte dans un espace neutre et laiteux, ça y est, ça vient, elle raccroche les wagons de la sourate Al-Fatiha, « Au nom d’Allah, celui qui fait miséricorde, le Miséricordieux, Louange à Allah, Seigneur des mondes, celui qui fait miséricorde, le Miséricordieux, le Roi du Jour du Jugement » et puis de nouveau le trou noir, alors elle se contente de répéter Allahu akbar, Allahu akbar, Allahu akbar, allez bien niquer vos mères.
L’homme soupire, jette un regard à sa collègue qui lui fait un signe de tête. Il saisit la petite webcam qu’il décale de quelques centimètres, s’assurant qu’elle cadre bien la gardée à vue. Puis il frappe un grand coup sur le bureau. Chafia sursaute.
— Allez, on va arrêter les conneries. Parle-moi un peu de Dounia. Dis-nous où elle est en ce moment.
— Je la connais pas.
— Ça, tu vois, ça me va pas du tout comme réponse. Dans une demi-heure, je dois appeler le proc pour lui rendre compte de ta garde à vue. Tu veux que je lui dise que tu lui proposes d’aller se faire foutre ? T’es dans la merde, ma pauvre. T’es dans la merde mais tu peux encore limiter la casse. Alors arrête de faire la belle.
— T’inquiète pas pour moi, j’arrangerai ça avec le procureur, j’le connais, c’est mon pote.
— Ta gueule.
— Oui, réfléchis un peu, dit doucement la femme, depuis son bureau.
Leur numéro était bien rodé : il beuglait, elle jouait la meuf arrangeante.
Chafia se retourne vers elle, ouvre la bouche pour parler mais l’homme frappe de nouveau, du plat de la main. Un stabilo décapuchonné va rejoindre Thorgal sur le lino.
— C’est à moi que tu parles. C’est moi que tu regardes.
— C’est bon elle m’a parlé donc je…
— C’est moi qui te pose des questions, c’est moi que tu regardes.
— Va-z-y c’est bon.
— Une dernière fois : Dounia Bousaïd.
Sans la lâcher du regard il allonge la main vers un tiroir, sous le bureau en contreplaqué. Il attrape un dossier souple, en retire une photo grand format. On y voit six jeunes filles portant le hijab, attablées dans un fast-food. Un numéro a été ajouté au feutre épais au-dessus de chacune de leurs têtes, comme des flammes de la Pentecôte. Chafia se reconnaît immédiatement en numéro quatre, rencognée sur la banquette, son petit nez de surmulot et ses yeux cernés de ténèbres. Dounia est immortalisée à ses côtés, de profil, en pleine oraison, bouche ouverte et doigt accusateur. Elle a le numéro un, évidemment.
— Franchement, le Chicken Spot, soupire la femme. Vous auriez pu au moins aller dans un truc hallal.
— Ouais, c’est pas très sérieux, dit l’homme. Vous êtes vraiment des branques.
— Je ne la connais pas, répète Chafia, avec un large sourire qui soutient hardiment le contraire. Et elle se dit que Dounia aurait été fière de ce sourire.
— La question n’est pas de savoir si tu la connais, ma grande. Bien sûr que tu la connais. La question est de savoir où elle est. Elle a disparu depuis une semaine, et j’ai besoin de savoir où elle est. Toi, t’es que dalle, t’es rien. Mais elle, elle nous fait un peu flipper, tu vois. Donc on n’aime pas rester trop longtemps sans avoir de ses nouvelles.
Sur ce point, Chafia n’est pas loin de partager l’avis du flic. Elle n’aime pas ce silence de Dounia, qui ressemble de plus en plus à une disparition. Elle aimerait pouvoir lui répondre que oui, bien sûr, elle sait où se trouve Dounia mais qu’elle crèverait la bouche ouverte plutôt que de parler, elle aimerait pouvoir leur confirmer qu’elle est sa confidente, que la communion de leur deux âmes est aussi parfaite que le Tawhid lui-même, qu’elle connaît chacune des pensées secrètes de la grande Dounia, la « Lionçonne du califat », l’irrésistible soul sister à l’éloquence de feu, mais la vérité est qu’elle n’a plus la moindre nouvelle depuis cinq jours, et autant de nuits blanches. Alors elle se retient de ne pas craquer en lui demandant s’ils tiennent une piste, s’ils ont trouvé quelque chose chez elle lors de la perquisition, un mot, une lettre, des consignes, n’importe quoi. Est-ce qu’elle est encore en France ? Chafia veut y croire un peu, même si dans le milieu on sait bien ce que signifie un silence radio qui s’éternise. Elle a envisagé toutes les hypothèses et se raccroche désespérément à la moins probable, celle d’un stratagème imaginé par Dounia qui aurait disparu exprès, quelques jours, afin de tester sa protégée et s’assurer que celle-ci tiendrait bon, en garde à vue, sous le feu roulant des questions de flics. Une sorte de bizutage, qui correspondrait assez à son goût de la mise en scène. Cette pensée lui donne un peu de courage.
— Sur le Coran, je la connais pas. Et au fait, Chicken Spot est hallal.
L’homme lâche un soupir consterné.
— Laisse le Coran tranquille. Très bien, on va s’arrêter. Je vais pas passer deux heures à te tendre des perches. T’as envie d’aller au placard, eh ben tu vas y aller ma grande, qu’est-ce que tu veux que je te dise ?
— « Je la connais pas… », répète sa collègue d’une voix neutre, tandis qu’elle tape.
— Elle a dit : « Sur le Coran, je la connais pas. » Si on veut être précis, corrige l’homme.
— Ouais, ricane Chafia.
— Toi la ramène pas. Et puisque tu veux pas parler de Dounia, tu vas me parler de quelqu’un d’autre. Tu vas me parler de Jenny Marchand.
De nouveau la femme a interrompu ses gammes. Du bout du pied, l’homme actionne le variateur d’intensité de la lampe halogène et Chafia regarde, songeuse, les fines particules qui dansent dans la lumière. »

Extraits
« Karawicz se tient assis au bord de son siège, penché en avant, son regard achoppant sur le fauteuil présidentiel laissé vide comme si celui-ci lui suggérait une métaphore terrible, celle d’une vacance à la tête de l’État. Le conseiller a la laideur crapoussine. Sur son faciès batracien, une paire d’yeux perçants intrigue comme une anomalie. Fils d’immigrés polonais, Jacek Karawicz est un pur produit de la méritocratie républicaine, petit bijou d’énarque dégoté au rabais dans une préfecture auvergnate où il croupissait, déjà gras et encore inutilisé. »

« Sucy-en-Loire, ses rues étriquées qui tissent leur réseau en damier autour d’une église déserte, ses façades mal entretenues qui cachent des intérieurs confortables, bled impossible où l’on dit tranquillité pour parler d’ennui mortel, où la construction d’un dos-d’âne avait divisé ses cinq mille habitants comme s’il s’était agi de l’affaire Dreyfus. Au bar-tabac-café-sports les mouvements sont alentis, les piliers de rade sont ici depuis vingt-cinq ans mais ils continuent de choisir leurs mots avec précaution, méfiants par habitude et hostiles par principe, visages rivés sur le zinc, avares de leurs impressions, des fois qu’on interpréterait mal, persuadés qu’on peut tout perdre à dévoiler son jeu. »

« Claquemurée dans le pavillon familial, l’enfance de Jenny s’est consumée dans le silence. Pas que ses parents soient des taiseux, simplement leur caquetage est pour elle comme le silence: vide et oppressant. »

« Le soir, ce sont des séances de lecture solitaire, entre quatre murs saturés de posters. Harry Potter y fraye avec ses amis Ron Weasley et Hermione Granger, sous le chaperonnage inquiet de sir Albus Dumbledore, directeur de l’école de sorcellerie et ennemi juré du sinistre Voldemort. Leurs combats épiques étouffent le bruit de ses sanglots. Elle regarde les autres rouler leurs premières pelles au bal du 13 juillet. On l’y invite rarement, elle la trouble-fête perpétuellement dégrisée – mais dégrisée d’aucune fête. Son regard, trop dur, est celui d’une petite vieille. »

« Elle veut forcer l’indifférence générale, fasciner le monde ou le révulser. Barbouiller le ciel de sa douleur obscène, éclabousser l’horizon de ses jeunes viscères, exhiber son âme si dégueulassement écorchée et mélancoliquement inadéquate, achalander ses salopes souffrances sur un étal de boucherie à faire pâlir un équarrisseur, un étal ignoble et somptueux. »

« Radicalisation. Les journalistes répéteront ce mot à l’envi, ravis d’avoir trouvé un concept-talisman que ses six syllabes paraient d’une vague aura scientifique, sans se rendre compte qu’ils commettent ainsi une erreur manifeste d’appréciation. La «radicalisation» de Jenny aurait supposé une phase transitoire de croyance apaisée qu’elle n’avait jamais traversée. Elle s’était convertie, voilà tout. Sans connaissance préalable de la religion, elle n’avait eu qu’une conscience diffuse d’en rejoindre une section dissidente. Bien sûr, elle avait écouté Dounia lui expliquer les subtilités de l’apostasie et du chiisme, elle avait écouté ses harangues contre ces millions de musulmans qui trahissaient leur foi en s’accommodant de la modernité, mais tout cela était un peu chinois pour une néophyte. » p. 215

À propos de l’auteur
Originaire de Lyon, Abel Quentin est avocat et s’occupe notamment de jeunes gens radicalisés. Sœur est son premier roman. (Source: Éditions de l’Observatoire / Livres Hebdo)

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Rhapsodie des oubliés

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Sélectionné par les « 68 premières fois »
Sélectionné pour le Prix du style 2019

En deux mots:
Il s’en passe de belles rue Léon, dans le quartier de la Goutte-d’Or à Paris. C’est au milieu d’une population immigrée que grandit Abad, 13 ans, observateur des mœurs de ces oubliés qui se désintègrent et parmi lesquels il veut tout de même croire à un avenir meilleur.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Abad, le poulbot de la Goutte-d’Or

Sofia Aouine fait des débuts fracassants avec sa Rhapsodie des oubliés. Elle met en scène Abad, un adolescent plein de gouaille et de rêves, qui entend sortir du destin misérable qui lui est promis.

«Ma rue raconte l’histoire du monde avec une odeur de poubelles. Elle s’appelle rue Léon, un nom de bon Français avec que des métèques et des visages bruns dedans.» Dès l’incipit, le ton est donné, le style est là, quelque part entre un naturalisme baroque et un air de rap, entre Zazie dans le métro et La vie devant soi. C’est du reste sous l’exergue de Romain Gary / Émile Ajar que ce premier roman – logiquement sélectionné pour le Prix du style 2019 – s’inscrit. Cette gouaille, ce sens aigu de l’observation est celui d’Abad, 13 ans, qui va nous faire découvrir sa rue, ce quartier du Nord-Ouest de Paris qui est aussi présent dans Après la fête de Lola Nicolle. Outre les descriptions des faits – et surtout des méfaits – qui font le quotidien de ce microcosme cosmopolite, nous aurons aussi droit à des portraits croqués avec la même force d’évocation, la même fausse naïveté du regard de l’enfant qui perd son innocence face à la dureté du monde qu’il côtoie jour après jour. Il y a d’abord ses parents, qui ont surtout appris à se taire pour se fondre dans la masse, à jamais orphelin de ce Liban qu’ils ont dû fuir. Puis viennent une jeune fille aperçue derrière la fenêtre d’une tour voisine et qui est retenue par son salafiste de père, Ethel Futterman la psy chez qui on l’envoie pour tenter de la remettre dans ce droit chemin dont chacun a pourtant bien compris qu’il n’existe qu’en rêve et qui est une rescapée des rafles de juifs durant l’Occupation ou encore Gervaise, la pute qui espère pouvoir revoir sa fille restée au Cameroun selon le schéma détaillée par Karine Miermont dans Grace l’intrépide, sans oublier Odette, sa voisine, qui va finir en EPHAD, rongée par la maladie d’Alzheimer.
Oscillant entre comédie loufoque comme le camp d’entrainement des Femen qu’il découvre de sa fenêtre et qui va donner lieu à une belle empoignade entre féministes, intégristes – les barbapapas – et forces de l’ordre ou encore ce trafic mis en place avec un camarade de jeu dans le vestiaire et qui permettait de reluquer les filles tout en se masturbant. Une activité beaucoup pratiquée tout au long du roman et que l’on pourra interpréter comme une preuve de vitalité soit comme qui va mal finir, comme à peu près toutes les initiatives prises par Abad et qui vont finir par le séparer de sa famille pour se retrouver au milieu d’autres «cassos» dans une famille d’accueil en baie de Somme.
Mais avant cela, il aura beaucoup appris et beaucoup mûri. Compris comment on tenait les prostituées, comment on parvenait à radicaliser les musulmans, comment on éloignait tous les gêneurs qui entendaient ne pas se soumettre aux règles des intégristes. Et décidé de résister, de ne pas se laisser avoir à son tour et continuer à faire les 400 coups.
Avec les livres et avec les mots. Avec Marguerite Duras et avec le petit carnet noir que lui a donné sa psy. C’est ainsi que Sofia Aouine est devenue grande et qu’elle réussit à nous enchanter. À suivre de près !

Rhapsodie des oubliés
Sofia Aouine
Éditions de la Martinière
Premier roman
256 pages, 19 €
EAN 9782732487960
Paru le 29/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris, principalement rue Léon dans le quartier de la Goutte d’Or (XVIIIe arrondissement).

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Ma rue raconte l’histoire du monde avec une odeur de poubelles. Elle s’appelle rue Léon, un nom de bon Français avec que des métèques et des visages bruns dedans.»
Abad, treize ans, vit dans le quartier de Barbès, la Goutte d’Or, Paris XVIIIe. C’est l’âge des possibles: la sève coule, le cœur est plein de ronces, l’amour et le sexe torturent la tête. Pour arracher ses désirs au destin, Abad devra briser les règles. À la manière d’un Antoine Doinel, qui veut réaliser ses 400 coups à lui.
Rhapsodie des oubliés raconte sans concession le quotidien d’un quartier et l’odyssée de ses habitants. Derrière les clichés, le crack, les putes, la violence, le désir de vie, l’amour et l’enfance ne sont jamais loin.
Dans une langue explosive, influencée par le roman noir, la littérature naturaliste, le hip-hop et la soul music, Sofia Aouine nous livre un premier roman éblouissant.

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INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Rue Léon
«Quand je serai grand j’écrirai moi aussi les misérables parce que c’est ce qu’on écrit toujours quand on a quelque chose à dire.»
Momo, La Vie devant soi,
Romain Gary (Émile Ajar)

Ma rue raconte l’histoire du monde avec une odeur de poubelles. Elle s’appelle rue Léon, un nom de bon Français avec que des métèques et des visages bruns dedans. C’est mon père qui a choisi qu’on débarque ici. Je me dis souvent que ce vieux doit aimer la misère, comme si c’était la femme de sa vie. Une espèce de seconde peau
que tu aurais beau laver. Inscrite dans tes gènes, à jamais. Ici, c’est Barbès, Goutte-d’Or, Paris XVIIIe, une planète de martiens, un refuge d’éclopés, de cassos, d’âmes fragiles, de «ceux qui ont réussi à dépasser Lampedusa», de vieux Arabes d’avant avec des turbans sur la tête et des têtes d’avant, de grosses mamans avec leurs gros culs et leurs gros chariots qui te bloquent le passage quand tu veux traverser le boulevard. Des gens honnêtes qui ont toujours l’air de voleurs et qui rasent les murs pour pas qu’on les voie. Une rue où il n’y a pas de femmes qui marchent toutes seules. Une ville dans la ville, monstrueuse et géante, une verrue pourrie sur la carte. La première fois que j’y ai foutu les pieds, ça ne me changeait pas beaucoup de ma rue, petit, au Liban. Ici ou là-bas, quand tu arrives, les immeubles t’écrasent comme si tu étais un insecte. Quand tu entres dedans, ils t’avalent et te recrachent comme les pépins des premières grenades d’été, juteuses, que tu manges avec le plaisir d’un gosse. Ma rue a la gueule d’une ville bombardée, une gueule de décharge à ciel ouvert, une rue qui ne dort jamais, où les murs ressemblent à des visages qui pleurent. Des murs qui n’ont jamais été blancs et qui semblent hurler sur toi quand tu passes devant. Je suis arrivé dans ce bordel il y a à peine trois ans et j’ai déjà l’impression d’avoir vieilli de dix piges, rien qu’en me posant sur le banc du square Léon. Juste à regarder les gens. Les enfants ont l’air de centenaires. Des yeux de vieux, sur des gueules d’anges. Surtout les petits Noirs. On dirait qu’à force de vivre les uns sur les autres, ils ont une âme pour cinq. Ce n’est pas de leur faute, je sais, c’est vrai. Mais avant de vivre ici, j’en avais jamais vu. Mon nouveau pote de l’école, le fils du marabout de la mosquée Poulet, dit toujours au prof de français: «Ta France, garde-la, c’est pas à
nous!» Tu vas te demander pourquoi un blédard comme moi, pardon, un primo-arrivant, comme dit la grosse du service social, sait tout ça. Je te dirai juste que je suis un esquiveur: je fais croire que je sais rien, comme ça ceux qui savent savent que je sais. T’as pas compris, c’est pas grave, tu pigeras plus tard. La mère dit toujours qu’on est des Arabes pas comme les autres, et même si on vit au milieu des Arabes, on n’est pas comme eux, on leur ressemble pas. Va savoir ce qu’elle veut dire par là, faudra m’expliquer. De toute façon, dans cette ville, un Arabe ça reste un Arabe, surtout si tu viens de Barbès. T’auras beau te laver et te mettre tous les parfums du monde pour choper toutes les filles du monde et faire le beau gosse,
tu sentiras toujours l’Arabe de Barbès. C’est la vie, faut s’y faire. Ici, t’es à Paris et pas à Paris. Ici, c’est une rue de sauvages. Les valeurs c’est fini.
Même les barbus de la mosquée se baisent entre eux. Chacun pour soi et un seul bon Dieu pour tous. Moi, je fais semblant d’y croire pour faire plaisir à maman. Mais j’ai déjà vu trop de morts chez moi, je veux plus en parler, plus jamais. Dans
ma rue, t’as pas le droit d’être un faible, les faibles ça finit sur un trottoir comme les putes de Porte de Clichy et les crackers de Porte de la Chapelle.
Au fond, Barbès, c’est pas différent de Baabda. Les mêmes têtes de mercenaires qui en ont déjà trop vu, la même odeur de fleur d’oranger mêlée à la crasse, la même musique entre les cris des mômes et les hurlements des alcoolos du café d’en bas, les mêmes visages de vieilles mères fatiguées, la même merde dont tout le monde se fout royalement.
Surtout Léon, qui à mon avis s’en bat les couilles de là où il est. Voilà comment je voyais ma rue – avant elle. »

Extraits
« Tu étais sortie sur le balcon. Je suis resté immobile en priant pour pas que tu partes. Mes yeux ont attrapé les tiens et tu m’as regardé avec gentillesse. On flottait ensemble. Ton regard me disait que tout allait bien et de ne pas m’inquiéter.
Par miracle, depuis deux ans que je n’y arrivais plus, je me suis mis à pleurer. J’ai chialé, juste parce que j’étais heureux d’être là. J’ai fermé les yeux super fort pour t’imaginer contre moi, pas de cul, juste de l’amour. C’est comme ça qu’on
fait avec ton genre de fille. Le temps que j’ouvre les yeux, les trois trouillards étaient sortis de leur cachette et te regardaient avec moi. Derrière toi, un mec avec une barbe et une gueule de mollah Omar est sorti de nulle part, t’a attrapée par le
voile avec le doigt pointé vers nous en gueulant un truc en arabe. J’avais peur.
– C’est qui ?
– La sœur d’Omar le Salaf, m’a répondu Sékou.
– T’approche jamais de cet appart, Abad.
– Ouais, t’inquiète, de toute manière c’est une voilée, elle suce pas. »

«Cette ville nous entasse les uns sur les autres comme dans un grand bain d’amour mais personne ne se parle. On additionne les vies, sous du béton et dans des boîtes à 15 K le mètre carré pour avoir l’air d’exister.»

« Adossé à la cheminée, je regarde les grosses lettres qui clignotent…Tati…Tati…Le magasin préféré des daronnes et des blédards, notre tour Eiffel à nous. Un truc que le monde entier nous envie et qui est connu au fin fond de l’Afrique et de la Papouasie. Tati or, Tati maison, Tati chaussures, Tati slips, Tati mariage : la Mecque des jeunes pucelles prêtes à se marier et des mères hystériques qui aimeraient redevenir pucelles le temps d’une nuit de noces. La plus grande salle de jeu du monde, caverne d’Ali Baba des pauvres où tu trouves de tout Tu peux te marier, manger, vivre et peut-être même mourir un jour. Je suis sûr qu’ils finiront par y vendre des cercueils en vichy rose et bleu.»

À propos de l’auteur
Née en 1978, Sofia Aouine est autodidacte. Aujourd’hui journaliste radio et documentariste, elle publie son premier roman, Rhapsodie des oubliés. (Source: Éditions de la Martinière)

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Allegra

RAHMY_Allegra

Allegra
Philippe Rahmy
La Table Ronde
Roman
192 p., 15,60 €
ISBN: 9782710378563
Paru en janvier 2016

Où?
Le roman se déroule principalement à Londres et aux alentours, mais également à Arles, Nîmes, Paris et Palaiseau. Quelques souvenirs d’Algérie sont aussi évoqués, ainsi qu’un village d’altitude dans les Grisons en Suisse.

Quand?
L’action se situe principalement en 2012, avec des retours en arrière aux années 1980, avec en point d’orgue un épisode qui marquera le narrateur encore enfant, le 5 juin 1990.

Ce qu’en dit l’éditeur
Londres, été 2012. Tandis que les Jeux olympiques se préparent dans l’effervescence, Abel erre à travers la ville, un carton sous le bras. Jeune trader plein d’avenir, père attentionné, il vient de tout perdre. Lizzie, sa compagne, l’a chassé de leur appartement et Firouz, son ami, son mentor, l’a viré de la banque où il l’avait fait embaucher. Échoué dans un hôtel au milieu d’autres laissés-pour-compte, migrants et réfugiés, Abel décide de remettre de l’ordre dans sa vie. Il se heurte à l’hostilité de Lizzie, qui refuse de le laisser voir Allegra, leur petite fille, et au chantage odieux que Firouz exerce sur lui. Quel prix devra-t-il payer pour redevenir celui qu’il était?
Dans ce roman sous haute tension, Philippe Rahmy brosse le portrait d’un homme consumé à la fois par le désir et le déni.

Ce que j’en pense
***
« Quelle existence attendait notre fille ? A trois mois, Allegra nous reconnaissait. C’est alors qu’elle est vraiment née. Mais nous étions déjà trop occupés à nous quereller. Lizzie, plus pâle que jamais, sursautait au moindre bruit, me contredisait en tout. Puis elle a perdu la tête. » Quand s’ouvre ce roman, que l’on reçoit comme un coup de poing, le narrateur en a terminé avec ses rêves et son aspiration à un petit bonheur tranquille avec son épouse et sa fille.
On se dit pourtant qu’Abel avait toutes les cartes en mains. Né en France d’un père Algérien, il a réussi à faire carrière dans la finance. Certes le métier de trader à Londres ne laisse guère de temps aux loisirs, mais lui permet de subvenir largement aux besoins de la famille, parents y compris.
Reste cette impression diffuse de ne pas vraiment être à sa place. Quand son beau-frère avait, par exemple, conseillé à sa sœur de ne pas épouser un arabe, il avait ironisé sur ces «affreux barbares» tout en étant gêné aux entournures : « j’étais troublé, non seulement par ces propos, mais aussi par la facilité avec laquelle je m’en accommodais. »
Au fil des pages, de l’évocation de sa jeunesse, du traumatisme qu’aura été l’expulsion de leur logement d’Arles où son père tenait une boucherie, de son parcours, du Centre de mathématiques appliquées de Palaiseau jusqu’à Londres où il suit Firouz, l’un de ses professeurs, on comprend que ses origines lui posent problème : «Je donnerais tout pour vivre une vie pleine et entière. Ni la culture française ni la culture arabe ne sont les miennes. Je ne peux définir mon rapport au monde qu’en termes d’illégitimité.» Le malaise d’Abel croît au fil des pages. Quand Allegra naît, la crise va s’accentuer, entre soucis professionnels et fatigue domestique. Il va bien tenter de se reprendre, mais sans succès. Quelque chose s’est cassé. Le constat qu’il dresse alors est tout sauf réjouissant. Pour toutes les communautés, il voit «un même passé chaotique, un même présent nostalgique et un même futur incertain.»
Lizzie le quitte. Il s’enfonce dans un trou noir. «Je laisse pousser ma barbe. Je m’habille à la mode orientale. Je copie des lettres d’adieu sur internet et les combine les unes avec les autres, après avoir corrigé les fautes d’orthographe. Le reste du temps, je le consacre à la bombe. Le détonateur me sera fourni en temps utile, mais je dois aller chercher les acides nitrique et sulfurique.»
Nous sommes à quelques heures de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques.
Dans la construction de son roman, Philippe Rahmy réussit parfaitement à faire monter la tension, à nous faire comprendre ce qui se passe dans la tête de son narrateur, presque à nous apitoyer sur son sort. Sans vouloir dévoiler l’issue de ce drame, on ne peut que saluer ce tour de force, loin des discours formatés sur la crise des migrants ou la montée du radicalisme.

Autres critiques
Babelio
Tribune de Genève (Marianne Grosjean)
L’Humanité (Jean-Claude Lebrun)
Le Temps (Lisbeth Koutchoumoff)
Viceversa littérature.ch (Marina Skalova)
Blog Les lectures du mouton (Virginie Vertigo)
Le blog de francis Richard

Extrait
« Quand elles ont quitté l’hôpital, la chambre d’enfant était prête. J’ai fait la surprise à Lizzie. Des murs bleus à pois blancs et un mobile de papillons en papier, comme dans Le Petit Lord Fauntleroy. Par les fenêtres, Londres palpitait. Quelle existence attendait notre fille ? À trois mois, Allegra nous reconnaissait. C’est alors qu’elle est vraiment née. Mais nous étions déjà trop occupés à nous quereller. Lizzie, plus pâle que jamais, sursautait au moindre bruit, me contredisait en tout. Puis elle a perdu la tête.
Aujourd’hui, dans ce square, après tant de cris et de larmes, de mornes heures au travail, de longues heures sans sommeil à écouter les bruits du zoo, Londres vient à ma rencontre avec douceur. Je sais que mes yeux voient ce qu’ils ont envie de voir, mais je ne peux m’empêcher de faire confiance à la ville, de lire ses signes, de chercher une empreinte discrète qui ne serait pas celle de l’épreuve que nous traversons, mais, à nouveau, la promesse de jours heureux. » (p. 20)

A propos de l’auteur
Né à Genève en 1965, Philippe Rahmy est l’auteur de deux recueils de poésie parus aux éditions Cheyne – Mouvement par la fin avec une postface de Jacques Dupin (2005) et Demeure le corps (2007) – et d’un récit publié en 2013 à La Table Ronde, Béton armé, couronné de plusieurs prix littéraires et élu meilleur livre de voyage de l’année par le magazine Lire. (Source: Éditions de La Table Ronde)

Site Internet de l’auteur
Page Wikipédia de l’auteur

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Les grandes et les petites choses

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Les grandes et les petites choses
Rachel Khan
Anne Carrière
Roman Thriller
250 p., 18 €
ISBN: 9782843378140
Paru en février 2016

Où?
Le roman se déroule principalement à Paris, dans une petite maison du quartier Pelleport dans le 20e, mais également à Bezons et à Font-Romeu, sans oublier l’évocation des origines, en Gambie, à Diourbel et en Pologne, à Czestochowa et dans les camps de concentration.

Quand?
L’action se situe après les attentats du RER B à Saint-Michel, en 1995 et les années suivantes.

Ce qu’en dit l’éditeur
Nina Gary a 18 ans ; alors qu’elle tente de devenir une femme, elle réalise que quelque chose cloche. Entre son père gambien qui marche comme un tam-tam, son grand-père à l’accent de Popek qui boit de la vodka, entre le trop d’amour de sa mère cachée pendant la guerre, le rejet de la fac et la violence de la rue, elle est perdue. Noire, juive, musulmane, blanche et animiste, elle en a gros sur le cœur d’être prise pour une autre, coincée dans des cases exotiques où elle ne se reconnaît pas. Alors, elle court.
C’est la solution qu’elle a trouvée pour échapper aux injustices et fuir les a priori d’une société trop divisée pour sa construction intime. Elle fait le choix de la vitesse pour se prouver qu’elle a un corps bien à elle et se libérer de l’histoire de ses ancêtres, trop lourde pour ses épaules. Un mouvement permanent pour s’oublier, et tout oublier de la Shoah, de l’esclavage, de la colonisation et de la reine d’Angleterre. Courir pour se perdre, s’évader, se tromper, être trompée, se blesser, se relever peut-être. Ne plus croire en rien, seulement au chronomètre et en l’avenir des 12 secondes qui vont suivre. Sentir ses muscles, pour vivre enfin l’égalité – tous égaux devant un 100 mètres, à poil face au temps. Entre les grandes et les petites choses, c’est l’histoire de Nina Gary, une jeune fille qui court pour devenir enfin elle-même.

Ce que j’en pense
***
Nina Gary, le nom de la narratrice de ce joli roman, est le pseudonyme choisi par Rachel Khan pour sa carrière d’actrice (elle figure notamment au générique de la série « Dix pour cent »). Mais il ne va pas être question de cinéma ici. Nina va plutôt s’attacher à nous raconter sa vie d’avant. Celle d’une fille qui grandit dans une petite maison du 20e arrondissement à Paris, au sein d’une tribu hétéroclite : «Donc, on vit à trois générations sous le même toit, ce qui est un vrai modèle de développement durable. On est une famille responsable et rassurante parce que, chez nous, on trouve toujours plus vieux que soi, ou plus petit, ou plus blanc, ou plus noir. Excepté pour ceux qui sont aux extrémités, comme mon père qui est le plus noir, ou comme Yoram qui a la peau et les cheveux blancs et qui est aussi le plus vieux. Mon frère et moi, on est bien planqués au milieu.»
À l’âge où il faut se construire un avenir, elle choisit d’explorer le passé, de comprendre quel a été la succession de hasards qui ont conduit un Africain depuis sa Gambie natale à croiser une Polonaise, quasi seule rescapée de la famille prise dans les tourments de la solution finale.
«Ma mère m’a faite noire pour que je m’en sorte toujours, pour que ma cachette à moi, ce soit la couleur de ma peau. Mon père m’a faite blanche pour que je n’aie pas à prendre le bateau à fond de cale et que j’aie des papiers en règle. Je n’ose pas leur dire que je n’ai rien à voir avec leurs histoires…»
Les rêves de France métissée et fraternelle de ses parents se heurtent à une réalité beaucoup moins rose. Nina va devoir se confronter au racisme et mettre un terme à ses rêves de devenir danseuse et à l’antisémitisme et oublier sa carrière universitaire. Car si on enseigne le droit à Assas, on y distille aussi un fiel nauséabond.
Fort heureusement, il y a Dorothée, étudiante sportive qui va l’entraîner au stade. Dès le premier entrainement, son potentiel est détecté. Elle choisit alors de s’inscrire dans un club d’athlétisme. Une belle école de la vie : «En athlétisme, ce n’est jamais fini. Il faut toujours faire plus, passer à une autre étape, puis encore à une autre. Il y a la saison d’hiver puis la saison d’été, les championnats départementaux, puis les régionaux, les interrégionaux, les championnats de France, les championnats d’Europe, puis les championnats du monde et les jeux Olympiques.»
Où s’arrêtera Nina ? Elle aurait pu baisser les bras après un épisode traumatisant dans les vestiaires, lorsqu’elle croise des lanceurs de marteau éméchés. Elle aurait aussi pu arrêter les frais après une blessure. Mais les blessures et les bleus à l’âme n’auront pas raison de sa volonté. D’autant qu’elle croise Karim et qu’elle va choisir de l’aimer, histoire d’ajouter un musulman au sein de la tribu.
C’est avec un réel plaisir que l’on suit Nina qui ira même, petit clin d’œil à Olivier Bourdeaut, à se prendre pour Nina Simone et entonner «My Baby Just Cares For Me» tout au long de ce sprint glorieux, sorte de rite de passage.
«Mon père me regarde. « Il y a les grandes et il y a les petites choses » me dit-il doucement, comme à chaque étape décisive de notre vie.»

68 premières fois
Blog Les lectures d’Antigone  (Christelle Heron)
Blog Les lectures du mouton (Virginie Vertigo)
Blog L’insatiable (Charlotte Milandri)
Blog Les battements de mon cœur (Albertine – Joelle Lœuille)

Autres critiques
Babelio
Lecteurs.com (Dominique Sudre – interview de l’auteur)
BibliObs
Akadem (entretien vidéo avec M. Zlotowski)
Blog Des livres et des paillettes

Extrait
« Ça me faisait du bien de quitter la maison, mes parents, mon frère, mon grand-père Yoram pour aller danser. Jusqu’à l’âge de quatorze ans, plusieurs fois par semaine, je suis allée respirer à l’école de danse. À l’époque, je me disais que je n’avais rien à faire chez moi, vu que je ne ressemblais ni à l’un ni à l’autre de mes parents. D’ailleurs, eux non plus n’avaient rien à faire ensemble. Mon père était noir comme mon sac de danse, ma mère pâle comme mon collant, couleur chair. En fait, nous vivions tous dans une maison où personne n’avait rien à voir avec personne, au-delà de l’amour que nous éprouvions les uns pour les autres, bien sûr, et même si chacun avait sa manière de l’exprimer. Bref, je ne comprenais pas ce que je faisais chez moi. »

A propos de l’auteur
Née en 1976 d’un père gambien, professeur d’anglais à l’université, et d’une mère libraire, française, d’origine juive polonaise, Rachel Khan est aujourd’hui comédienne et conseillère à la culture du président de la région Île-de-France.
Athlète de haut niveau, elle a été, en 1991, championne de France du 60 mètres en salle, puis vice-championne de France du 80 mètres. En 1993, elle a intégré l’équipe de France et a gagné en 1995 le championnat de France du 4×100 mètres.
Titulaire d’un DESS droits de l’homme, droit humanitaire à Assas et d’un DEA de droit international à Paris II, elle a intégré en 2009 le cabinet de Jean-Paul Huchon en tant que conseillère à la culture.
Parallèlement, elle poursuit une carrière d’actrice. Son prochain film, Lampedusa (réalisé par Marco Pontecorvo), sera diffusé en mars 2016 par la Rai Uno.
Les grandes et les petites choses est son premier roman. (Source : Editions Anne Carrière)

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