La dislocation

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En deux mots:
Émergeant d’un long séjour à l’hôpital, une femme va tenter de retrouver la mémoire et le contrôle de sa vie, aidée par son ami Camille. Au fur et à mesure de ses progrès, elle va découvrir son étonnante histoire.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Terre et mère, même combat

Ingénieure agronome, Louise Browaeys se lance dans le roman. Et nous met en garde en retraçant la destinée de Gaïa. Est-ce le roman d’une renaissance ou d’un cataclysme? Peut-être l’un et l’autre.

La narratrice, après des mois d’hôpital, émerge à nouveau. Si sa mémoire et ses sensations sont encore défaillantes, elle peut s’appuyer sur les visites régulières de Camille, qu’elle appelle K, et qui serait un ami d’enfance. Ce graphiste, qui délaisse un peu son projet de BD pour s’occuper de la jeune femme, l’emmène avec son fils Aurélien faire des promenades dans le Parc Montsouris où la nature vit au ralenti en cet hiver 2016-2017. Peu à peu, elle réapprend à vivre, à parler, à avoir des sensations, même si elle pense qu’il est encore trop tôt pour des relations sexuelles. Elle aimerait aussi se rapprocher de cette nature qu’elle sent menacée. À l’aide de carnets qu’elle remplit consciencieusement, elle se réapproprie les mots, le langage. Avec les livres, elle essaie de se reconstruire une histoire.
Vient alors le moment de s’ouvrir aux autres. Elle choisit pour cela de passer par un site de rencontres qui lui permet de faire la connaissance de Béatrice et Jean-François, un couple échangiste avec lequel elle va se persuader que la mécanique fonctionne toujours. Évoquant son expérience avec Léonora, son infirmière devenue une amie, elle constatera qu’elle préfère Béatrice à Jean-François. Mais c’est alors qu’elle rencontre Wajdi dans un magasin de bricolage. Avec ce bel algérien, elle aura une brève liaison, avant que son amant ne décide de rentrer au pays.
Elle retrouve alors K qui comprend que le moment est venu de lui révéler le secret de ses origines et de leur histoire commune.
D’abord incrédule, elle va peu à peu comprendre que son travail d’exploration personnelle ne fait que commencer. Est-ce parce que K essaie d’adapter en BD son roman «Le soleil noir» qu’elle éprouve l’envie de partir sur les traces de Louis Guilloux? À Saint-Brieuc, elle veut surtout prendre du recul avant de constater que le voyage «amène à adopter un point de vue nouveau sur les sujets que l’on croyait avoir classés. La distance, ajoutée à l’isolement, fait travailler l’imagination.»
Louise Browaeys a construit son roman comme une quête intérieure, semant des indices au fil des chapitres. Tout comme sa narratrice, le lecteur va petit à petit prendre conscience que les «dérèglements» dont elle est victime sont ceux de notre planète et que son salut passera par une réappropriation de son environnement. Oui, c’est bien Gaïa, la terre-mère, qu’il faut sauver.

La dislocation
Louise Browaeys
Éditions Harper Collins France
Premier roman
320 p., 17 €
EAN 9791033904953
Paru le 26/08/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris, Montreuil et Saint-Brieuc.

Quand?
L’action se situe de 2016 à 2030.

Ce qu’en dit l’éditeur
Une jeune femme sort de l’hôpital, dépossédée de son identité et de son passé.
Elle voue une haine farouche aux psychiatres, fréquente les magasins de bricolage. Il lui arrive même de crever les pneus des voitures.
Temporairement amnésique, absolument indocile, elle veut repeupler sa mémoire et pour cela, doit enquêter. Un homme va l’y aider, sans rien lui souffler: Camille, dit K, ami et gardien d’un passé interdit.
Le souvenir d’un désert entouré de vitres, une fonction exercée au ministère de l’Agriculture, une bible restée ouverte au chapitre du Déluge forment un faisceau d’indices de sa vie d’avant. Quelques démangeaisons et une irrépressible envie de décortiquer le monde et les êtres qu’elle croise hantent ses jours présents.
Sa rencontre avec Wajdi, envoûtant et révolté, marquera son cœur et son esprit. Ce sera avant de gagner la Bretagne et, peut-être, de parvenir à combler les énigmes de son histoire prise au piège de l’oubli.
La trajectoire d’une femme cousue à celle de la planète, c’est le pari de ce premier roman en forme de fable écoféministe où la tragédie contemporaine côtoie l’espoir le plus fou.
Hypnotique, drolatique, libre et profondément humain.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Paris – Montreuil, automne-hiver 2016-2017
Finis les électrochocs et les traitements. J’étais sortie de l’hôpital. Je n’avais aucun souvenir des trois mois ni même des trois ans qui avaient précédé ce mois d’avril. J’essayais de me concentrer sur une saison qui devait ressembler à l’hiver. Mais rien ne venait. Un vide. Une douleur irradiante au centre du cerveau. Une racine qui n’arrive plus à pousser. Une amputation qui démange.
En rentrant chez moi, il paraît que j’avais déambulé dans les pièces et que j’avais passé un mois sans ouvrir la bouche. Je voulais rester allongée coûte que coûte. Je ne voulais voir personne. Il y a des gens à qui cela semblera arrogant. Mais je ne pouvais plus me lever. Vrai. Il y avait comme un poids qui pesait sur moi et me clouait au lit. Cette chose sur laquelle je prenais naguère appui pour soulever le monde m’écrasait. Je ne sais pas si vous pouvez comprendre. C’était un poids qui n’avait rien à voir avec, par exemple, le poids délicieux d’un homme dur et cambré sur mon ventre. Une chose invisible et obsédante. Douloureusement laide. C’était très difficile à décrire aux médecins, voilà pourquoi j’ai vite laissé tomber.
J’ai commencé à sortir de ma torpeur lors des premières visites de K. Il venait presque tous les jours à ce moment-là. J’ouvrais les yeux et, une fois sur deux, je le voyais s’affairer dans ma chambre. Il me donnait à manger. Je ne sais pas comment il trouvait le temps de cuisiner entre son travail et son fils, mais à l’époque ce genre de question n’effleurait pas mon cerveau. Pas grand-chose n’effleurait mon cerveau, me direz-vous. La spécialité de K, c’est les raviolis : il les achète crus je ne sais où, et il les fait cuire dans une casserole d’eau bouillante dans laquelle il s’obstine à ne pas mettre de sel. Ensuite il les enduit d’huile d’olive et de parmesan râpé. Ça finit d’ailleurs par m’écœurer.
Ce printemps-là, je me suis aussi aperçue à quel point ce garçon était obnubilé par les moustiques, et il y en avait de plus en plus à Paris. En France, me disait-il, le visage tourné vers le plafond, inquiet, plus de soixante espèces de moustiques sont recensées. Regarde celui-là ! Alors il attrapait un livre (il prenait toujours le même, qu’il laissait dans un coin sous mon chevet : était-ce un auteur qu’il adorait ou qu’il détestait ? Je ne sais pas, car K, depuis des mois que je l’observe, a toujours été assez difficile à suivre et à cerner), sautait à pieds joints sur le lit et écrasait l’insecte du mieux qu’il pouvait sur les murs et le plafond de la chambre. C’est drôle car j’aime beaucoup les moustiques ; surtout quand ils s’envolent et se cachent au coin de nos yeux, finissant par coller nos paupières.
K me parlait volontiers de ses dessins. Je ne disais rien quand il me les montrait. Je hochais la tête, parfois je m’endormais. Je savais que j’avais gardé la capacité de parler, qu’elle était tapie quelque part, mais je ne pouvais pas encore totalement le prouver. K semblait trouver cela normal et il en savait sans doute bien plus que moi sur ma propre maladie. Il avait de la patience. C’est une qualité indéniable. Il lui arrivait d’arranger quelques fleurs sur la table. Souvent des tulipes ; des fleurs qui font un bel effet, mais qui n’ont pas coûté cher et fanent vite si on met trop d’eau dans le vase. Il faisait la vaisselle, il essuyait tout avec un torchon propre et ne laissait rien traîner sur l’égouttoir. Il me demandait, sans vraiment vérifier, si j’avais pris mes médicaments. Il souriait, il ouvrait les rideaux, il les refermait, il enlevait un peu de poussière sur un meuble, il repartait. Je voyais bien qu’il pleurait.
J’ai repris lentement goût à ce qu’on appelle la vie. Par un processus assez inexplicable. Comme une chenille qui se transformerait en papillon ou, pour être précise, l’inverse : j’avais la sensation, à mesure que les jours passaient, que mes propres ailes se décomposaient. Enfin, c’est ce que K m’a raconté après coup. K n’est pas médecin, c’est simplement un ami. Un ami d’enfance, d’après ce que j’ai compris. Il était le seul à écouter mes silences. Au fond, il savait ce qu’un tel mutisme pouvait signifier. Les hommes ont parfois des intuitions extraordinaires. C’est ce que je me suis dit. Rétrospectivement, elles pourraient vous arracher des larmes. Mais je m’égare dès qu’il s’agit de parler de K. Je me mets à dire n’importe quoi, j’exagère ses gestes, ses intentions et ses paroles. C’est comme si je ne pouvais pas encore en parler avec suffisamment de clarté et de distance. Pas encore. Pas de cette manière-là. Je veux toujours aller trop vite. Impatiente !
D’ailleurs, j’écris K par facilité. Son vrai prénom est Camille. Son nom de famille sonne bien et je n’ai jamais connu personne d’autre qui le portait. Mais je ne préfère pas l’écrire pour l’instant. Figurez-vous que c’est aussi le nom que j’ai choisi de porter pour me cacher. Je ne voudrais pas impliquer ses proches. Je ne voudrais pas non plus que certaines personnes se reconnaissent. En fait, si j’y pense un peu sérieusement, je ne voudrais impliquer personne.
Maintenant seulement, je commence à comprendre ce que je vais devoir accomplir. Je le comprends bien plus précisément qu’au début. Quelque chose a décanté. Il a fallu du temps. N’oublie pas de boire de l’eau, dit toujours K. Il faut nourrir le cycle de l’eau. Toute cette eau que j’ai bue a dû sédimenter dans mes estuaires et aider à dénouer des choses. À liquéfier les caillots de sang, à accompagner les poussées de sève. J’ai des phrases entières qui me reviennent, comme des guirlandes surgies d’un passé où j’étais continuellement allongée. À moins que ce passé n’existe pas, lui non plus ? Je finis par douter de tout. Comme si l’eau que j’avais bue était allée chercher ces phrases d’une façon ou d’une autre au fond d’une nappe phréatique. Essayez d’être sous mes mains, mademoiselle, s’il vous plaît, concentrez-vous sur cette partie de votre corps que je touche. Si vous voulez que je vous soutienne, il faut que vous lâchiez du lest. Ce sont des phrases que me répétait un médecin à l’hôpital. Peut-être un kiné ? Un médecin pas tout à fait comme les autres. Ou bien K lui-même. Je ne sais plus. K est tout à fait capable de dire des choses pareilles. Ce garçon est surprenant.
Je dois commencer par rassembler mes forces et ranger mes affaires. Oui. C’est ce que je me répète tous les jours, alors que je reste allongée la plupart du temps à regarder alternativement par la fenêtre le ciel rompu de cendre et le contenu nauséeux des étagères de la bibliothèque. Je dois rassembler mes forces et ranger mes affaires avant de pouvoir retrouver un à un mes souvenirs. Les pêcher, les compter et les classer par ordre chronologique. Dans mon cas, il faut être le plus pragmatique possible. Forcez-vous la main, bon sang, n’écoutez personne, levez-vous et faites ce que vous avez à faire, dites-vous que vous vous fichez bien d’échouer ou d’être encore prise pour une folle. C’est effrayant. Tellement décourageant de constater que, même quand je fais tout mon possible, j’échoue lamentablement.
Combien de temps suis-je demeurée étendue ici, chez moi, à attendre ? Plusieurs mois, d’après K. Une saison entière ? J’ai perdu des lambeaux entiers de mes souvenirs. Pour être précise, car c’est ce que demandent avec acharnement les médecins, je ne sais plus qui je suis ni d’où je viens (j’ai vaguement l’image d’un désert entouré de vitres), ni ce qu’il m’est arrivé les trente-trois dernières années : c’est mon âge, si j’en crois K à qui je l’ai demandé, mais je ne veux pas savoir mon prénom, ai-je ajouté tout de suite, en levant les mains, je veux le retrouver toute seule. C’est comme si de la robe que je portais jadis, il ne restait plus que les coutures. Tous les pans ont été arrachés un à un par des bêtes sanguinaires qui ressemblent étrangement à des hommes, et les fils pendent bêtement, attendant qu’on les noue ensemble. En dessous, ma peau est pleine d’eczéma. On dirait qu’elle est érodée, me dit K, ce qui m’a permis d’apprendre un mot. Tout un peuple de fantômes m’accompagnent jour et nuit mais dès que j’essaie de m’approcher d’un visage, il s’évapore. J’ai perdu aussi une partie de la notion du temps et de l’espace. En revanche, j’ai la mémoire des gestes. Je peux facilement mettre la bouilloire en marche, tirer les rideaux, me brosser les dents, tourner les pages d’un livre, fumer une cigarette, me masturber en pensant à mon kiné.
Je n’ai pas perdu non plus l’usage de la parole, ça non, je sens à certains moments les mots venir me chatouiller le bout de la langue et j’arrive à prononcer de plus en plus de phrases. Ils s’agglutinent et ils tombent de ma bouche d’un jour sur l’autre, par gravité. Pour réapprendre correctement à parler, je cherche leur sens dans le dictionnaire en ligne. Je suis ridicule dans ces moments, si j’en crois le regard de K. Mais je progresse. Pas plus tard qu’il y a quelques semaines, je parlais avec à peine deux ou trois cents mots. Des mots qui avaient une espèce d’arrière-goût d’hôpital et qui me donnaient la nausée. Des mots que l’on écrit à la va-vite sur les ordonnances, si vous voyez ce que je veux dire. Des mots que les visiteurs ou les médecins en chef prononcent en arrivant dans votre chambre et en levant les yeux au ciel. Des mots usés, oppressés, fatigués d’être dans des milliards de bouches à la fois. Maintenant j’en connais presque sept cents. À mesure que je les découvre comme si c’était la première fois, je les note dans un carnet pour ne pas les perdre et je les compte une fois par semaine. Je les classe par thèmes, dans un ordre qui me semble logique, et j’essaie de les faire vivre à ma manière. K me dit qu’il n’y comprend rien. J’ai l’impression que ça m’aidera à me souvenir. Un peu de rigueur ne fait pas de mal. Dans ce domaine, je me trompe peut-être mais je me fais confiance. L’autre jour, tiens, j’ai sorti mon carnet au rayon peinture d’un magasin de bricolage (c’était une de mes premières sorties en dehors de mon appartement) et j’ai écrit : rouille, ocre, terre brûlée, brun de garance, noisette, terre de Sienne. J’ai quitté précipitamment le magasin. Trop de nouveaux mots peut me donner le vertige et me faire dérailler. Je dois rester vigilante. C’est d’ailleurs aussi pour cette raison que je n’allume plus la radio. J’aimais beaucoup écouter France Inter au début, je pouvais laisser la radio tourner toute la journée sans rien comprendre, mais j’ai lu quelque part (dans la salle d’attente d’un médecin ?) que le débit moyen oral des médias est d’environ deux cents mots par minute (l’auteur faisait justement référence à des chaînes que nous écoutons tous les jours, vous et moi). Dans certaines émissions préenregistrées, le débit pourrait s’accélérer jusqu’à atteindre deux cent trente mots par minute. L’auteur précisait même que c’est au détriment de la compréhension. Enfin, je m’égare. De toute façon, j’ai remarqué qu’ils se répètent. Comme les médecins. C’est le propre des gens qui ont perdu une partie de la mémoire. J’en sais quelque chose. »

Extrait
« Dans le fond, ce que j’aimerais, c’est simplement repeupler une mémoire vierge. Ma mémoire est un muscle engourdi. Aussi indocile que les autres. Je voudrais la repeupler avec suffisamment de pragmatisme et de sens de l’harmonie comme s’il s’agissait d’un bâtiment vide. Comme si j’ordonnais au directeur d’un musée fraîchement recruté, il faut coûte que coûte remplir l’espace, oui, combler l’air, nommer les étagères, ranger les plumes, étiqueter les coquillages, entasser les objets. Pour ne plus avoir mal et échapper à cette constante sensation de noyade. Pour ne plus sentir cette démangeaison à l’endroit de l’amputation cérébrale. Pour ne plus avoir la sensation de respirer par le chas d’une aiguille. Vous comprenez ? Vous comprenez ? Lui répéterais-je en m’approchant et en pointant mon doigt sur lui jusqu’à effleurer un bouton de sa chemise. Plus je me concentre pour retrouver des souvenirs, plus je nage dans un brouillard tiède et informe, presque fétide… »

À propos de l’auteur
Ingénieure agronome (diplômée de AgroParis Tech) et autrice, Louise Browaeys accompagne les organisations sur des sujets variés comme l’agriculture bio, l’alimentation saine, la RSE (Responsabilité sociale des entreprises), la CNV (Communication non violente) et la permaculture. Consultante, conférencière et facilitatrice, elle travaille sur les «trois écologies»: intérieure, relationnelle et environnementale. Elle est l’autrice d’une quinzaine de livres en lien avec l’alimentation saine, la transition écologique des organisations, la permaculture. Elle a 34 ans et vit à Paris. La dislocation est son premier roman. (Source: Harper Collins France)

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Nature humaine

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En deux mots:
Alexandre va-t-il reprendre la ferme familiale dans le Lot? La sécheresse de 1976 ne l’y incite pas vraiment, à moins que Constanze, l’étudiante rencontrée à Toulouse, n’accepte de venir s’installer avec lui. Dans un monde qui change très vite, resté lié à la nature a-t-il encore un sens ?

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

De la sécheresse à la tempête

De 1976 à l’aube de l’an 2000, Serge Joncour raconte l’évolution de la France à travers le regard d’un jeune agriculteur du Lot. Ce faisant, il dévoile beaucoup de la Nature humaine.

Après Chien-Loup, revoilà Serge Joncour au meilleur de sa forme. Nature humaine est un roman riche, épique, tranchant. Il s’ouvre en juillet 1976, à une époque que les moins de vingt ans ne peuvent certes pas connaître, mais qui a marqué tous ceux qui comme moi l’ont vécue. En juillet, la première grande canicule provoque de nombreuses interrogations et une remise en cause du système productiviste: «Cet été de feu avait déréglé tout le monde, avait tout chamboulé.» Pour les agriculteurs, le choc est rude. Et ce n’est pas «l’impôt canicule» décrété par le gouvernement de Giscard d’Estaing qui est susceptible de les rassurer. À commencer par les Fabrier, la famille mise ici en scène. Les trois générations qui s’activent dans les champs brûlés par le soleil entonnent leur chant du cygne. Ils plantent pour la dernière fois du safran, une culture qui exige beaucoup de main d’œuvre et ne peut plus rivaliser au niveau du prix avec les importations d’Iran, d’Inde ou du Maroc.
Les grands-parents sont usés, les parents pensent à la retraite. Mais pour cela, il faudrait que leur fils Alexandre se décide à reprendre l’exploitation. Car ses trois sœurs ont déjà choisi une autre voie. Caroline, qui s’apprête à passer son bac, partira étudier à l’université de Toulouse. Vanessa, 11 ans, rêve d’être photographe et parcourt déjà la région avec son instamatic en bandoulière. Quant à Agathe, 6 ans, elle suivra sans doute ses sœurs.
Mais Alexandre n’a pas encore décidé de son avenir. Et ce n’est pas le Père Crayssac qui va l’encourager. Vieux contestataire, il a été de tous les combats, se rend régulièrement au Larzac où l’armée envisage d’installer un camp d’entraînement, refuse même que les PTT installent une ligne téléphonique sur ses propriétés. D’un autre côté, Alexandre voit bien les camions-citernes des militaires venir abreuver les bêtes et doit bien constater que «sans les Berliet de l’infanterie, les vaches auraient été aussi desséchées que le fond des mares.»
Si ce roman est si réussi, c’est qu’il met en lumière les contradictions, les espoirs et les illusions des uns avec l’expérience et les peurs des autres. En choisissant de se concentrer sur quelques dates-clé de notre histoire récente comme l’élection de François Mitterrand en 1981, la catastrophe nucléaire de Tchernobyl en 1986 ou encore la tempête Lothar en 1999, quelques jours avant le basculement redouté vers l’an 2000, Serge Joncour souligne avec vigueur les changements dans la société, le divorce croissant entre l’homme et la nature.
Alexandre, qui a rencontré Constanze – étudiante venue d’Allemagne de l’est – dans la colocation de sa sœur à Toulouse, devenant alors le gardien des valeurs et des traditions dans un monde qui ne jure que par le progrès, la technologie, les «grandes infrastructures». Le but ultime étant alors de désenclaver le pays, y compris ce coin du Lot. Pour se rapprocher de sa belle, il va se rapprocher des étudiants qu’elle côtoie, antinucléaires prônant des actions radicales, et se brûler à son tour les ailes.
Si une lecture un peu superficielle du roman peut laisser croire à un manuel conservateur soucieux de conserver la France d’antan avec ses paysans et une agriculture raisonnable, pour ne pas dire raisonnée, Serge Joncour est bien trop subtil pour en rester là. À l’image de son épilogue, il préfère poser les questions qu’apporter les réponses, donner à son lecteur matière à réflexion et, sous couvert du roman, rapprocher deux mots qui ont trop eu tendance à s’éloigner, nature et humain. N’est ce pas ce que l’on appelle l’écologie?

Nature Humaine
Serge Joncour
Éditions Flammarion
Roman
400 p., 21 €
EAN 9782081433489
Paru le 20/08/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement dans le Lot, mais aussi à Toulouse. On y évoque aussi Paris et Berlin.

Quand?
L’action se situe de 1976 à 2000.

Ce qu’en dit l’éditeur
La France est noyée sous une tempête diluvienne qui lui donne des airs, en ce dernier jour de 1999, de fin du monde. Alexandre, reclus dans sa ferme isolée du Lot, semble redouter l’arrivée des gendarmes. Seul dans la nuit noire, il va revivre une autre fin du monde, celle de cette vie paysanne et agricole qui lui paraissait immuable enfant.
Entre l’homme et la nature, la relation ne cesse de se tendre. À qui la faute ? À cause de cette course vers la mondialisation qui aura irrémédiablement obligé l’homme à divorcer d’avec son environnement? À cause de l’époque qui aura engendré la radicalisation comme la désaffection politique, Tchernobyl, la vache folle et autres calamités? Ou à cause de lui, Alexandre, qui n’aura pas écouté à temps les désirs d’ailleurs de la belle Constanze?
Dans ce roman de l’apprentissage et de la nature, Serge Joncour orchestre presque trente ans d’histoire nationale, des années 1970 à 2000, où se répondent, jusqu’au vertige, les progrès, les luttes, la vie politique et les catastrophes successives qui ont jalonné la fin du XXe siècle, percutant de plein fouet une famille française. En offrant à notre monde contemporain la radiographie complexe de son enfance, il nous instruit magnifiquement sur notre humanité en péril. À moins que la nature ne vienne reprendre certains de ses droits…

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com 
Les Échos (Philippe Chevilley) 
Actualitté (Hakim Malik, libraire à la Maison de la Presse, Aix-les-Bains) 
Bulles de culture 
Blog La bibliothèque de Delphine-Olympe 
Page des Libraires (Jean-François Delapré Librairie Saint-Christophe à Lesneven) 


Entretien avec Serge Joncour à propos de son roman Nature humaine © Production Flammarion

INCIPIT (Les premier chapitre du livre)
« Jeudi 23 décembre 1999
Pour la première fois il se retrouvait seul dans la ferme, sans le moindre bruit de bêtes ni de qui que ce soit, pas le moindre signe de vie. Pourtant, dans ces murs, la vie avait toujours dominé, les Fabrier y avaient vécu durant quatre générations, et c’est dans cette ferme que lui-même avait grandi avec ses trois sœurs, trois lumineuses flammèches dissemblables et franches qui égayaient tout.
L’enfance était éteinte depuis longtemps, elle avait été faite de rires et de jeux, entre assemblées et grands rendez-vous de l’été pour les récoltes de tabac et de safran. Puis les sœurs étaient parties vers d’autres horizons, toutes en ville, il n’y avait rien de triste ni de maléfique là-dedans. Après leur départ, ils n’avaient plus été que quatre sur tout le coteau, Alexandre et ses parents, et l’autre vieux fou auprès de son bois, ce Crayssac qu’on tenait à distance. Mais aujourd’hui Alexandre était le seul à vivre au sommet des prairies, Crayssac était mort et les parents avaient quitté la ferme.
Ce soir-là, Alexandre traîna les sacs d’engrais de la vieille grange jusqu’au nouveau bâtiment de mise en quarantaine. Ensuite, suivant toujours les plans d’Anton, il révisa les mortiers, le fuel. À présent, tout était prêt. Avant de rentrer à la ferme, il alla jeter un œil dans la vallée, à l’affût du moindre signe, du moindre bruit. Le vent était fort, alors il s’avança plus encore. Avec ces rafales venues de l’ouest lui revenaient des éclats d’explosions et le fracas des foreuses, par moments il croyait même les entendre de nouveau, surgis de l’enfer, à près de cinq kilomètres de là. C’était atroce, ce bruit, à chaque fois qu’il reprenait ça faisait comme une immense perceuse vrillant depuis le fond de l’espace, un astéroïde assourdissant qui aurait fondu sur la Terre pour venir s’écraser là.
En repartant vers la ferme, il se demanda si les gendarmes n’étaient pas en planque de l’autre côté du vallon, au-delà des pans de terre rasés. Peut-être que depuis hier ils l’observaient, en attendant d’intervenir. Il regarda bien, ne décela pas la moindre lueur, pas le moindre mouvement, rien. Il était sûr, cependant, d’avoir été repéré hier soir, pas par la caméra en haut du poteau blanc, mais la petite au-dessus de la barrière du chantier, même s’il avait fait gaffe en prenant le détonateur, après avoir mis de la toile de jute sous ses semelles comme Xabi le lui avait dit. La centrale à béton était paumée en plein territoire calcaire, à des kilomètres de toute habitation, néanmoins il faudrait qu’il y retourne, d’autant qu’à cause de ces vents forts, prévus pour durer selon Météo-France, le chantier serait fermé toute une semaine, ça lui laisserait largement le temps de retirer la bande de la caméra, ou d’en vérifier l’angle pour s’ôter toute angoisse, et de faire ça calmement. Alexandre s’assit à la grande table, posa ses coudes comme si on venait de lui servir un verre, sinon que devant lui il n’y avait rien d’autre que ce panier à fruits toujours désolant en hiver. Il prit deux noix, les cala l’une contre l’autre dans sa paume et n’eut même pas besoin de serrer fort pour qu’elles se disloquent dans un bruit retentissant.
Chaque vie se tient à l’écart de ce qu’elle aurait pu être. À peu de chose près, tout aurait pu se jouer autrement. Alexandre repensait souvent à Constanze, à ce qu’aurait été sa vie s’ils ne s’étaient jamais rencontrés, ou s’il l’avait suivie dans sa manie de voyager, de courir le monde et de toujours bouger. À coup sûr il n’en aurait pas été là. Mais il ne regrettait rien. De toute façon il n’aimait pas les voyages.
1976-1981
Samedi 3 juillet 1976
C’était bien la première fois que la nature tapait du poing sur la table. Depuis Noël il ne pleuvait plus, la sécheresse raidissait la terre et agenouillait le pays, à cela s’étaient ajoutées de fortes chaleurs en juin, l’émail du vieux thermomètre sur le mur en était craquelé. Au fil des coteaux, les prairies s’asphyxiaient, les vaches broutaient les ombres en lançant des regards qui disaient la peur.
Depuis que la canicule essorait les corps, aux Bertranges le journal télévisé de 20 heures était devenu plus important que jamais. Pour Alexandre, tous ces reportages sur la vague de chaleur c’était l’opportunité de voir des tas de jeunes femmes en jupe ou en bikini, des images le plus souvent filmées à Paris, des filles court-vêtues marchant dans la ville, d’autres se prélassant dans des squares ou à des terrasses, et certaines, même, seins nus autour d’un plan d’eau. Du haut de ses quinze ans c’était assez irréel. Quant à ses sœurs, elles contemplaient ce monde tant désiré, ces rues grouillantes et ces trottoirs pleins de cafés, de terrasses aux allures de Saint-Tropez, pensant que c’était là l’exact opposé de l’ennui. Au moins cette chaleur était-elle l’occasion d’une gigantesque communion vestimentaire de la nation, car en ville comme aux Bertranges on ne craignait pas de déboutonner la chemise ou d’aller torse nu.
Pour beaucoup, cette fournaise extravagante provenait des essais atomiques et de toutes les centrales nucléaires qui poussaient en Angleterre, en France et en Russie, des bouilloires démentes qui ébouillantaient le ciel et cuisaient les fleuves. Pour le père, cette vague de feu venait plutôt des stations spatiales que Russes et Américains balançaient dans l’espace, des usines flottant là-haut dans le ciel et qui devaient agacer le soleil. Le monde devenait fou. La mère ne jurait que par le commandant Cousteau, en vieux père Noël grincheux celui-ci accusait le progrès et les pollutions industrielles, alors que, franchement, on ne voyait pas bien le rapport entre la fumée des usines et les nuits de feu aux Bertranges. À la télé comme partout, chacun y allait de ses superstitions, et la seule réponse concrète qui s’offrait face à cette canicule, c’étaient les montagnes de ventilateurs Calor à l’entrée du Mammouth, avec en prime le Tang et les glaces Kim Pouss, signe que ce monde était tout de même porteur d’espoir.
Sans vouloir jouer les ancêtres, les grands-parents rappelaient que lors de la sécheresse de 1921 les paysans de la vallée avaient fait dire une messe. À l’époque, tous avaient cuit au fil d’un office de deux heures célébré sous le soleil en plein champ. N’empêche que, trois jours après, la pluie était de retour. Dieu avait redonné vie aux terres craquelées. Seulement en 1976 Dieu n’était plus joignable, parce qu’il n’y avait plus de curé à l’église de Saint-Clair et que, sans intercesseur, les cierges brûlés à la Saint-Médard n’avaient pas eu le moindre effet, aucune goutte n’était tombée. Le soir, à la météo, ils affichaient un soleil géant sur la carte de France, et puis des éclairs jaunes comme dans les bandes dessinées, des orages qu’on ne voyait jamais en vrai, preuve du prodigieux décalage qui existait entre la télévision de Paris et le monde d’ici.

Dimanche 4 juillet 1976
Le père avait descendu les bêtes sur les terres d’en bas, chez Lucienne et Louis. Pourtant ce n’est jamais bon de laisser les vaches boire au fil de la rivière, les bêtes se froissent les pattes sur les rives, ou bien elles chopent la douve ou se refilent la tuberculose en en côtoyant d’autres, mais depuis leur pavillon tout neuf les grands-parents gardaient un œil sur le cheptel. Lucienne et Louis venaient de laisser l’ancienne ferme d’en haut aux enfants. Bien qu’ayant atteint l’âge de la retraite, ils ne décrochaient pas totalement pour autant. À soixante-cinq ans, ils s’estimaient encore capables de travailler les terres limoneuses de la vallée et de faire du maraîchage, d’autant que l’ouverture du Mammouth offrait de beaux débouchés pour les légumes en vrac.
Ce dimanche 4 juillet était une journée cruciale aux Bertranges. Pour la dernière fois on plantait du safran. Avec cette chaleur on était sûr que les bulbes ne pourriraient pas, une fois en terre les crocus ne s’abîmeraient pas à cause de l’humidité, au contraire ils continueraient de dormir bien au chaud, pour se réveiller aux premières pluies à l’autre bout de l’été. Chez les Fabrier, cette dernière récolte était vécue comme un changement d’époque. Depuis que l’or rouge s’importait d’Iran, d’Inde et du Maroc pour dix fois moins cher, ces cultures n’étaient plus rentables. En France, la main-d’œuvre pour travailler un demi-hectare de ces fleurs-là était devenue trop chère, même en famille ça ne valait plus le coup de passer des journées entières à les cueillir puis les émonder, assis autour d’une table. Le père et la mère à la ferme avaient bien conscience de ce qui se jouait là, les bulbes vivant cinq ans, ils les plantaient avec la certitude que durant cinq ans encore les enfants seraient là, que durant cinq ans le temps ne passerait pas. Car ce dernier safran c’était surtout pour ne pas trop brusquer Lucienne et Louis, de même qu’on maintenait aussi l’huile de noix et les cassis, ces activités qui meublaient les veillées, à l’époque où il n’y avait pas de télé.
Pour la dernière fois aux Bertranges, trois générations s’affairaient dans le même mouvement. À seize ans révolus, Caroline était l’aînée. À sa manie de s’épousseter sans cesse on sentait qu’elle avait déjà pris ses distances avec ce monde-là. Vanessa n’avait que onze ans mais elle gardait tout le temps son Instamatic en bandoulière et regardait dedans toutes les deux minutes pour voir la photo que ça ferait si elle appuyait. Si bien qu’elle n’aidait pas vraiment. De temps en temps elle larguait un bulbe du bout des doigts, avant de se reculer et d’envisager le cliché. Sa lubie coûtait cher en développements, de sorte qu’elle réfléchissait à deux fois avant d’appuyer sur le déclencheur. À six ans, la petite Agathe n’était encore qu’une gamine, et les parents la reprenaient sans arrêt parce qu’elle mettait le bulbe à l’envers ou le décortiquait avant de le planter. Alexandre par contre s’activait à tous les postes. La veille il avait préparé le sol, et maintenant, en plus de planter, il allait chercher de nouvelles cagettes au fur et à mesure que les uns et les autres avaient fini de vider les leurs. Pour l’occasion Lucienne et Louis avaient quitté le pavillon qu’ils venaient de faire construire dans la vallée, un F4 avec salle de bains, perron et odeur de peinture. En paysans dépositaires de gestes millénaires, ils savaient que ces gestes-là, demain, ne se feraient plus.
Les terres des Bertranges étaient dans la famille de Lucienne depuis quatre générations, mais maintenant tout semblait incertain. Caroline parlait de faire des études à Toulouse pour devenir prof, Vanessa ne rêvait que de photo et de Paris, quant à Agathe pas de doute qu’elle suivrait ses sœurs. Par chance Alexandre n’avait pas ces idées-là. En plus d’être au lycée agricole il aimait la terre, sans quoi ç’aurait été une damnation pour la famille, ça aurait signé la mise à mort de ces terres, de ces vaches, de ces bois, et l’abandon de tout un domaine de cinquante hectares plus dix de bois. Alexandre n’en parlait pas mais une pression folle pesait sur ses épaules, et si les filles se sentaient libres d’envisager leur vie ailleurs, elles le devaient à leur frère, il se préparait à être le fils sacrificiel, celui qui endosserait le fardeau de la pérennisation.
En rapportant un nouveau lot de cagettes, Alexandre entendit une sirène au loin. Pourtant les gendarmes ne se montraient jamais par ici, et certainement pas en déclenchant le deux-tons. Le bout du champ offrait une vue sur toute la vallée mais, comme les grands arbres étaient pleins de feuilles, ils la masquaient en cette saison.
Dans une trouée il aperçut le pavillon des grands-parents tout en bas, et la petite route épousant le cours de la rivière. Il se passa la main sur son visage qui dégoulinait de sueur, et c’est pile à ce moment-là qu’il vit les deux camionnettes de gendarmerie sortir d’un tunnel d’arbres, laissant leurs sirènes hurler même en dehors des virages, signe qu’elles devaient filer en direction de Labastide, à moins qu’elles n’aient pris la route pour monter jusqu’ici.
— Eh oh, bon Dieu, Alexandre, qu’est-ce que tu fous ? dit le père.
— C’est bizarre, en bas il y a deux…
— Deux quoi ?
— Non, rien.
— Ramène d’autres cagettes, tu vois bien qu’on va en manquer…
Alexandre garda pour lui ce qu’il avait vu. Deux fourgons, ça voulait bien dire que quelque chose de grave se produisait. Il se demanda s’ils n’allaient pas chez le père Crayssac. La semaine dernière, le Rouge était monté sur le Larzac se replonger dans la lutte contre le camp militaire, soi-disant qu’ils étaient des milliers à cette manif et qu’il y avait eu du grabuge. Des militants avaient envahi les bâtiments militaires pour y détruire les actes d’expropriation, et le soir même tous ces rebelles avaient été jetés en prison par les gendarmes. Seulement, Chirac avait ordonné qu’on les relâche dès le lendemain parce que les brebis crevaient de soif à cause de la sécheresse, alors les gendarmes l’avaient mauvaise… Chez les Fabrier on ne parlait jamais de ces histoires, mais Alexandre savait que Crayssac était dans le coup. Sans se l’avouer, cette lutte le fascinait, un genre de Woodstock en moins lointain, avec des filles et des hippies venus d’un peu partout, qui fumaient sec, paraît-il, ça devait bien délirer là-bas…
— Oh, tu t’actives, bon Dieu !
Alexandre fit des va-et-vient pour aller chercher des cagettes pleines et les déposer à côté de chacun. Ils étaient tous à quatre pattes et plantaient les bulbes un par un. Alexandre s’approcha de nouveau du dévers, et là, il distingua un troisième fourgon qui fonçait. C’était impensable que Crayssac mobilise à lui seul une compagnie entière de gendarmerie.
— Au lieu de rêver, apporte-nous donc encore des bulbes…
Cette fois il fallait qu’il y aille, il fallait qu’il sache.
— Je reviens !
Dimanche 4 juillet 1976
Alexandre remonta jusqu’à la ferme mais, au lieu de prendre de l’eau, il enfourcha sa Motobécane et traversa le vallon pour foncer jusque chez Crayssac. Une fois sur place, les gendarmes n’y étaient pas. Peut-être que le chemin était bloqué ou que les roues toutes minces de leurs fourgons s’étaient coincées dans les crevasses cavées par la sécheresse. Alexandre trouva le vieux assis à l’intérieur, en nage, son fusil posé sur les genoux.
— Bon sang, Joseph, mais qu’est-ce qui se passe ?
Le vieux semblait muré dans une colère froide, il lâcha avec rage :
— Tout ça c’est de votre faute !
— De quoi vous parlez ?
— De votre connerie de téléphone.
— C’est les gars des PTT qu’ont appelé les gendarmes ? Vous ne leur avez tout de même pas tiré dessus ?
— Pas encore.
Alexandre était d’autant plus désarçonné que le vieux chevrier lui parlait tout le temps de non-violence, ces derniers temps.
— Joseph, le fusil, c’est pas vraiment l’esprit de Gandhi.
— Je t’en foutrais de la non-violence, ça paie plus, la non-violence, regarde en Corse et en Irlande, faut tout péter pour se faire entendre…
— Mais vous n’avez pas tiré sur des gars qui installent le téléphone ?
— Le téléphone ça fait deux millénaires qu’on vit sans, j’veux pas d’ça ici…
Le père Crayssac se replongea dans sa colère, balançant à Alexandre qu’il n’était qu’un fils de propriétaires et que c’était à cause d’eux qu’on tirait ces fils de caoutchouc au bord des chemins, ses parents n’étaient rien que des matérialistes qui voulaient tout posséder, deux bagnoles, des clôtures neuves, des mangeoires en aluminium, la télé, deux tracteurs et des caddies pleins au Mammouth… Et maintenant le téléphone, ça s’arrêterait où ?
— Alors, vous leur avez tiré dessus ou pas ?
— Va pas raconter de conneries dans tout le canton, toi, j’ai juste scié leurs putains de poteaux, des saloperies de troncs traités à l’arsenic, vous n’allez pas me fourrer de l’arsenic le long de mes terres ! C’est avec ce bois que les Américains nous ont ramené le chancre en 40, toutes leurs caisses de munitions en étaient infestées. Ces troncs-là, c’est la mort…
— Mais le fusil ?
— Le fusil, c’est celui de mon père, c’est une terre de résistants ici, et si ton grand-père s’est retrouvé prisonnier, moi mon père était dans le maquis, c’est pas pareil.
— Tout ça, c’est de vieilles histoires…
— Ah c’est sûr qu’il faut pas compter sur toi pour résister, je t’ai vu avec ton tracteur vert et ta Motobécane, ce monde-là te bouffera, tu verras, tu te feras bouffer comme les autres.
— Quel rapport avec le téléphone ?
— Le téléphone, c’est comme le Larzac, Golfech et Creys-Malville, c’est comme toutes ces mines et ces aciéries qu’ils ferment, tu vois pas que le peuple se lève, de partout les gens se dressent contre ce monde-là. Faut pas se laisser faire, et des Larzac y en aura d’autres, crois-moi, si on dit oui à tout ça, on est mort, faut le refuser ce monde-là, faut pas s’y vautrer comme vous le faites, vous, sans quoi un jour ils vous planteront une autoroute ou une centrale atomique au beau milieu de vos prés…
Alexandre s’était assis en face du bonhomme, se demandant si soixante-dix ans, au fond, c’était si vieux que ça… Il le regardait sans savoir s’il fallait voir en lui ce que son père appelait un vieux con, ou s’il s’agissait d’un genre de prophète de malheur, un communiste chrétien qu’on réduisait à un «fadorle», un chevrier malmené par un monde en plein bouleversement.
Pour Alexandre, il était évident qu’on en avait besoin de ce téléphone, de même que de la GS, du John Deere et de la télé. Ne serait-ce que pour communiquer avec le Mammouth sur la route de Toulouse et le fournir en légumes, et demain en viande, pourquoi pas. Mais le vieux Crayssac ne voulait pas de ces fils noirs qui pendaient au bord des routes, des câbles qui s’ajoutaient à ceux déjà bien visibles d’EDF.
— L’État vous tiendra tous au bout d’une laisse, et dans dix ans y aura tellement de fils le long des routes qu’on sera obligé de couper les arbres.
— Mais vous vous êtes bien fait installer l’électricité et l’eau ici…
— Tu parles, les puits sont secs, le robinet ne pisse qu’un filet marronnasse, regarde si tu me crois pas.
Alexandre saisit un verre et ouvrit l’eau, c’est vrai qu’elle était sale, sa flotte, elle sortait toute terreuse.
— Y a du vin en dessous de l’évier, mets la demi-dose pour toi.
À cause de la chaleur qui régnait partout, la bouteille semblait fraîche. Alexandre fit couler ce vin de soif. Il était d’un beau rouge rubis.
— Dans le temps les sources étaient potables, mais maintenant ils tarissent les nappes pour que des crétins comme vous aillent en acheter en bouteille chez Mammouth, ils vous vendent l’eau au prix du pinard, et vous, comme des cons, vous l’achetez…
Depuis qu’Alexandre était arrivé, l’épagneul restait vautré sous la table, la truffe sur le carrelage, à chercher le frais. Mais, soudain, il se redressa et se mit à aboyer, vint se poster face à son maître et le regarda droit dans les yeux, puis fusa dehors en gueulant comme à la chasse, se ruant au-devant des fourgons de la gendarmerie que lui seul avait entendus jusque-là.
— Je sais qu’ils vont me faire des histoires, ils m’ont dans le collimateur à Saint-Géry, et même en haut lieu, eh oui, les gens comme moi, on leur fait peur, tu comprends, même à Paris, là-haut, ils ont peur qu’on fasse dérailler ce monde…
— Joseph, planquez le fusil, parce que là, pour le coup, ça risque vraiment de remonter jusqu’à Paris…
Les trois fourgons se profilèrent bientôt au bout du chemin. Par la fenêtre, Alexandre et Crayssac les virent s’avancer doucement, trois Renault bizarrement étroits et salement ballottés par le chemin crevassé, ce qui leur donnait un air pathétique. Là-dessus, un peu sonné par la giclée de vin frais, Alexandre lança avec philosophie au vieux :
— Vous feriez mieux de vous excuser, après tout, les gendarmes c’est des militaires, ça se respecte.
— Tu parles comme Debré.
— Ben quoi, faut bien se protéger.
— Se protéger de qui, des Soviets, c’est ça ? T’es comme les autres, t’as peur des Russes?
Dehors des portières coulissaient. Alexandre eut le réflexe de saisir le fusil sur la table et de le glisser en haut de l’armoire. Seulement voilà, quand les gendarmes apparurent à la porte, Alexandre sentit que les militaires étaient plutôt surpris de le voir là, pour autant il n’osa pas se défausser, dire qu’il n’avait rien à voir avec tout ça. Tout de même lui revint ce que Crayssac lui avait soufflé au retour de ses premières manifs avec les gars du Larzac, « Si un jour les gendarmes commencent à s’intéresser à toi, alors t’es foutu, ça n’en finit jamais avec eux… »

Dimanche 4 juillet 1976
À table, Alexandre était le spectateur de ses trois sœurs. Autant, dehors, c’était lui le plus à l’aise, autant, à la maison, les filles reprenaient l’ascendant, elles emplissaient l’espace de leurs rires et de leur gaîté, liées par une complicité joueuse de laquelle il se savait en marge. En plus d’être plus proches des parents, les sœurs étaient loquaces et aimaient donner leur avis, elles échangeaient à propos de tout. Leurs conversations s’alimentaient de sujets de toutes sortes, plus ou moins graves ou distrayants, tandis qu’avec Alexandre le père et la mère ne parlaient que de la ferme, des bêtes, de ses études. Ils voulaient qu’il pousse au-delà du BEP, alors que lui disait déjà tout connaître du métier, les études ne lui apporteraient absolument rien. Avec les parents, il n’avait qu’une relation professionnelle.
Ils passaient toujours à table à vingt heures précises, pile au moment où démarrait le journal. Sans que ce soit fait exprès c’était comme ça, Roger Gicquel, Jean Lanzi ou Hélène Vila trônaient en bout de table. Le plus souvent les reportages étaient recouverts par les bruits de la conversation. Cette grand-messe du 20 heures, personne ne l’écoutait vraiment, sauf quand le père ou la mère lançait un « chut » retentissant, signe que quelque chose de grave avait lieu dans le monde ou ailleurs, dans l’espace par exemple, puisque maintenant on s’intéressait aussi à ça, les Russes ayant le moteur pour aller sur Mars.
En général, Vanessa parlait d’Untel ou d’Unetelle qu’elle avait vus, aussi bien d’une copine que d’un lointain voisin, tandis que Caroline racontait ce qu’elle avait fait la veille ou ce qu’elle ferait le lendemain, quand elle ne dissertait pas à propos d’une lecture ou d’un cours qu’elle venait de réviser, s’exprimant comme si elle était déjà prof. Lorsqu’elle s’enflammait à propos d’un film, ça voulait dire qu’il faudrait la conduire à Villefranche ou à Cahors, ou bien la déposer chez Justine, Alice, Sandrine ou Valérie afin que d’autres parents prennent le relais et les descendent jusqu’à la salle de ciné. Chaque fois qu’elle s’exprimait, Caroline ouvrait l’espace, elle débordait largement le périmètre de la ferme, pourtant ici il y avait tout ce qu’il faut pour faire une vie. Quant à Agathe, elle s’amusait de ses deux aînées, pressée de les rattraper. En attendant elle leur empruntait leurs chaussures, leurs pulls et leurs robes, impatiente d’être grande, elle aussi, et auréolée de cette immanquable préférence du dernier-né.
À la télé il y avait encore des images de la manifestation dans l’Isère, des illuminés venus de France, d’Allemagne et de Suisse camper sur le chantier du réacteur Superphénix à Creys-Malville, des babas cools qui créaient un genre de second Larzac. Les CRS les avaient salement virés. Et là, pour une fois, Alexandre décida de briller. Ce soir, ce serait de lui qu’émanerait le sensationnel, et il commença de leur raconter l’épisode des trois fourgons de gendarmerie chez le père Crayssac. Pour une fois, les autres l’écoutèrent sans y croire, stupéfaits qu’il puisse parler autant et qu’il ait frôlé de si près le fait divers. Pour une fois, l’actualité du coteau rivalisa avec les reportages du JT.
Alexandre leur rapporta la scène comme s’il la revivait, mobilisant toute l’attention. Caroline l’écoutait en y associant sans doute la substance d’un chapitre de livre ou d’une séquence de film ; Vanessa imaginait à regret les photos qu’elle aurait pu prendre de ces poteaux sabotés, du vieux avec son fusil et de la légion de gendarmes prêts à lui sauter dessus ; Agathe, elle, suivait ça, aussi sceptique et méfiante que les parents, et pour tout dire inquiète.
Alexandre fut bien obligé d’avouer que le vieux ne s’était pas retenu de le traiter de fils de cons, de fils de trous du cul de propriétaires, martelant que ces histoires c’était de la faute des parents, après tout c’étaient bien eux qui avaient obéi à Giscard en commandant le téléphone !
— Alors, il leur a tiré dessus ou pas ?
Pour une fois qu’Alexandre tenait l’assistance en haleine, il aurait aimé en rajouter, donner dans le spectaculaire avec des coups de feu, l’épagneul qui saute à la gorge des gendarmes, mais il s’en tint à la vérité.
Depuis que Crayssac luttait sur le Larzac, il était devenu une figure. Dès que la télé parlait de manifs là-haut, sur le causse, on regardait de près l’écran pour voir si des fois on ne le reconnaîtrait pas. Plus proche du parti communiste que des hippies, Crayssac était sur le Larzac comme chez lui, il faisait corps avec les enflammés des syndicats et de la Lutte occitane, aussi bien qu’avec ceux de la Jeunesse agricole catholique et de ces artistes venus de Paris. Il avait jeûné avec les évêques de Rodez et de Montpellier, même François Mitterrand les avait rejoints, faisant lui aussi une grève de la faim, une grève de la faim de trois quarts d’heure seulement, mais qui avait quand même marqué les esprits. Le socialiste avait juré que s’il accédait un jour au pouvoir son premier acte serait de rendre le causse aux paysans… Le Larzac, donc, ce n’était pas rien, et dans un monde hypnotisé par la modernité, c’était bien la preuve que la nature était au centre de tout.
— Bon alors, ils l’ont embarqué ou pas ?
Sans faire le bravache, Alexandre précisa malgré tout qu’au dernier moment il avait eu le réflexe de planquer le fusil du vieux en haut de l’armoire, en revanche il n’évoqua pas le regard que lui avaient lancé les gendarmes quand ils s’étaient postés devant la porte, de ces regards qui ne vous lâchent pas.
Il n’en rajouta peut-être pas, mais il passa le message à la tablée, leur disant tout ce que Crayssac désapprouvait dans leur manière de mener la ferme, d’augmenter le cheptel et les parcelles, à cause d’eux les chemins seraient jalonnés de poteaux de pin contaminés qui nous empoisonneraient tous…
Il y avait de la réprobation dans les yeux des parents, et dans ceux des sœurs tout autant. Dans la famille on ne voulait pas faire d’histoires, pas plus avec les gendarmes qu’avec qui que ce soit. Pomper l’eau de la rivière suscitait déjà assez d’hostilités comme ça, sans parler du commerce avec l’hypermarché, même dans les campagnes les plus isolées il y avait toujours mille raisons de se faire détester. Chez les Fabrier on n’avait rien contre les gendarmes, et encore moins contre les militaires, au contraire, depuis cette foutue sécheresse on savait bien que sans les Berliet de l’infanterie d’Angoulême et de Brive les paysans auraient manqué de fourrage en ce moment même. C’étaient bien des militaires en effet qui depuis deux mois descendaient du fourrage depuis la Creuse, l’Indre et la Loire, c’étaient bien des camions-citernes du 7e RIMa qui montaient de l’eau dans les campagnes à sec pour approvisionner les abreuvoirs et les puits. Sans les Berliet de l’infanterie, les vaches auraient été aussi desséchées que le fond des mares. Larzac ou pas, force était de reconnaître que depuis le mois de juin l’armée se démenait. Alors il n’y avait vraiment pas lieu de chercher

Samedi 10 mai 1980
Ce téléphone, voilà quatre ans qu’il était là. Les filles l’auraient voulu orange, mais sous prétexte qu’un truc orange qui se mettrait à sonner ça ferait peur, les parents l’avaient pris gris. De toute façon les téléphones de couleur étaient réservés à Paris. En province il fallait des semaines d’attente dès qu’on demandait un autre coloris que le modèle de base, le bakélite gris béton. Finalement on s’y était fait au gris béton. Pourtant avec sa coque creuse et son cadran à crécelle il était moche, on aurait dit un parpaing en plastique injecté.
Et puis, l’embêtant avec ce modèle gris, c’est que tout le monde avait le même, aussi bien M. Troquier, le directeur de l’agence du Crédit agricole, que le vétérinaire ou la station Antar, et avec la même sonnerie. À le voir trôner sur son petit guéridon dans le couloir, il avait plus l’air d’un ustensile administratif que d’un lien familial. N’empêche que grâce à lui l’absence de Caroline se faisait moins abrupte, au moins on savait qu’à tout moment on pouvait la joindre. Les sœurs l’appelaient au moins deux fois la semaine, le mardi et le jeudi, chaque fois ça bataillait ferme pour tenir l’écouteur, alors que ça revenait à coller l’oreille à une porte, ou à voyager dans le coffre d’une voiture.
Depuis que Caroline habitait à Toulouse, elle ne rentrait qu’un week-end sur deux. En règle générale elle arrivait le vendredi en fin de journée, soit à la gare de Cahors, soit déposée par les parents de la fille Chastaing qui était elle aussi étudiante là-bas. Tout le reste du temps ça faisait drôle de voir cette place vide en bout de table, la chaise muette de la grande sœur, une place que Caroline s’était attribuée à titre d’aînée mais aussi parce qu’elle se levait à tout moment pour aider. Dans cette fratrie, sa manière de s’intéresser à tout, d’amener les conversations sur un peu tous les sujets, avait fait d’elle l’animatrice de la famille, la sœur en chef. Cette place, elle ne la retrouvait qu’un vendredi soir sur deux, et plus que jamais elle avait des choses à raconter. À propos de ses études bien sûr, de sa vie à Toulouse, de tous les nouveaux amis qu’elle s’y était faits, des étrangers et non plus des jeunes du coin. Elle racontait mille choses sur la grande ville, le grand appartement dans le quartier Saint-Cyprien qu’ils partageaient à cinq, un cinq-pièces dans un vieil immeuble avec la Garonne pas loin, et comme le plus souvent ils y étaient bien plus que cinq, ça occasionnait une animation folle. Caroline s’ouvrait sur tout, comme si elle n’avait rien à cacher, que tout pouvait se dire. Par chance elle avait trouvé cette combine de vie plus ou moins communautaire. Elle parlait tout le temps de la bande d’étudiants qui passaient régulièrement à l’appartement, Diego, Trevis, Richard, Kathleen, de deux ou trois autres aussi, mais surtout de cette fille qui venait d’Allemagne, Constanze. Si Caroline parlait souvent de Constanze, c’était un peu par provocation, chaque fois qu’elle prononçait le prénom de la grande blonde, elle lançait un coup d’œil à son frère, parce qu’elle avait bien vu que les dimanches soir où Alexandre la raccompagnait, il restait boire un verre avant de reprendre la route, parfois il s’incrustait une bonne partie de la soirée, mais uniquement lorsque Constanze était là. Si la blonde Allemande était absente, ou qu’il soit prévu qu’elle ne vienne pas, alors Alexandre repartait beaucoup plus tôt.
— Pas vrai ?
— Arrête ! Tu racontes n’importe quoi. Si quelquefois je pars plus tôt, c’est juste qu’il y a des soirs où je suis plus fatigué, c’est tout…
— Non, non, ne l’écoutez pas ce grand cachotier, je vous jure que les soirs où Constanze est là, il est pas pressé de s’en aller !
— C’est vrai qu’elle est grande comme ça ? demanda Agathe en projetant sa main loin au-dessus de sa tête…
— Par contre je te préviens, frérot, c’est une bosseuse, elle fait de la biologie et du droit, c’est pas une fille pour toi.
— En plus les Allemandes, c’est des sportives, glissa la mère. À Moscou elles ont tout gagné, en natation elles vont plus vite que les hommes…
— Oui, mais ça c’est les Allemandes de l’Est, trancha le père. Des armoires à glace avec un cou de taureau…
— Pas toutes, nuança Caroline. La preuve, Constanze vient de Leipzig.
— Et alors ?
— Et alors, Leipzig c’est à l’Est! »

À propos de l’auteur
JONCOUR_Serge_©ThesupermatSerge Joncour © Photo Thesupermat

Serge Joncour est l’auteur de douze livres, parmi lesquels UV (Le Dilettante, prix France Télévisions 2003) et, aux Éditions Flammarion, L’Idole (2005), Combien de fois je t’aime (2008), L’Amour sans le faire (2012), L’Écrivain national (prix des Deux Magots 2014), Repose-toi sur moi (prix Interallié 2016), Chien-Loup (prix du Roman d’Écologie, prix Landerneau 2018) et Nature Humaine (2020). (Source: Éditions Flammarion)

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Le grand vertige

DUCROZET_le_grand_vertige

  RL2020

En deux mots:
Adam Thobias accepte de prendre la tête d’une «Commission internationale sur le changement climatique et pour un nouveau contrat naturel». Après avoir rassemblé une équipe de choc, le réseau Télémaque, il se lance dans le pari fou de sauver la planète. Une mission à hauts risques.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Une équipe de choc pour la planète

Dans le droit fil de ses chroniques pour Libération, Pierre Ducrozet prend le pouls de la planète dans son nouveau roman. Le grand vertige retrace le projet fou du réseau Télémaque, bien décidé à changer le monde.

Face à la montée des revendications et aux craintes de l’opinion sur les questions environnementales, le gouvernement décide d’appuyer la création d’une «Commission internationale sur le changement climatique et pour un nouveau contrat naturel». Sollicité pour en prendre la tête, Adam Thobias, qui lutte depuis des décennies pour davantage d’écologie, accepte de relever le défi, même s’il ne semble pas se faire trop d’illusions sur la concrétisation des idées qu’il soumettra aux politiques. Autour de lui, il va rassembler une équipe d’ingénieurs, de professeurs, de voyageurs, de botanistes, d’architectes, de géologues et écrivains d’où émergent quelques personnages haut-en-couleur qui Pierre Ducrozet va nous présenter successivement.
Nathan Régnier, malgré des ennuis de santé récurrents, accepte de se joindre au groupe parce qu’il «est hanté, dès ces jeunes années passées dans les massifs du Labrador, par un mystère. L’organisation en rhizomes des sols, des plantes, des champignons, de l’air, de l’ensemble du vivant et des morts est proprement sidérante, il y a là un mystère et une clef auxquels il sait déjà qu’il devra consacrer son existence».
Mia Casal rejoint fait aussi partie de l’aventure. Anthropologue «post-punk,
écoféministe néo-sorcière», elle est d’une «beauté presque effrayante, des yeux qui vous rentrent dans le crâne, harmonie sévère et mélange mystérieux de gènes qui lui a été légué par une ascendance complexe, père d’Osaka fils d’une Russe et d’un Japonais, mère Brésilienne fille d’un Allemand et d’une Carioca.»
Arrêtons-nous aussi sur June Demany, sa vie faite de familles recomposées, de petits boulots, de grandes révoltes. Un jour, elle prend un avion pour Buenos-Aires où elle a failli se perdre avant de partir pour Ushuaia. «Elle se découvre une montagne de défis: voyager seule, voyager durable, se perdre, se trouver, se ressaisir, ne pas laisser de traces.» Elle se veut libre et renonce à rejoindre l’équipe.
Jusqu’au jour où elle va croiser la route de Mia. Entre les deux jeunes femmes c’est peu de dire que le courant passe. Après une nuit torride, June va se laisser convaincre de faire partie de l’aventure.
Disons enfin un mot sur Tomas Grøben à qui on a confié la mission d’explorer la planète sans bouger de chez lui. Il passe ses journées devant Google Earth à scruter la planète dans ses moindres détails.
Et puis il y a Arthur Bailly, le photographe. « Il dit qu’il est là pour ça. Il observe tout ce qu’on ne voit pas, toutes les misères et les flux qu’on s’échange pour deux sacs, toutes les têtes qui tombent en arrière, les quartiers des vagues à l’âme et des regards absents, les mains qui se tendent et prennent, il voit ce qui s’y échange, quelques grammes d’infini, la mer noire derrière, tous les petits trafics sans nom et les rêves qu’on garde serrés dans la paume.»
Pierre Ducrozet a construit son roman en détaillant d’abord l’équipe du projet avant de passer aux missions qu’Adam Thobias leur confie, tout en restant vague sur la finalité des tâches confiées aux uns et aux autres. Une série de photos à faire pour Arthur, une plante, l’Echomocobo, dont l’étude est confiée à Nathan, l’étude du trajet d’un nouvel oléoduc qui passe en Birmanie pour Mia, accompagnée de June.
Au fur et à mesure que les choses se précisent, le récit gagne en densité. Au projet écologique un peu vague du début – enfin changer le monde – viennent se greffer les services secrets et les grandes manœuvres géopolitiques. La dimension globale du projet commence à inquiéter, les fouineurs à devenir gênants. En retraçant la grande histoire de l’or noir, on découvre aussi combien cette matière première a charrié de convoitises, de guerres, de coups bas. Le tout débouchant sur «un bordel international, état d’alerte maximum».
De la fable écologique, on bascule dans le roman noir mêlé d’espionnage, le tout agrémenté de machinations politiques pour s’assurer la mainmise sur les matières premières. Un combat de coqs qui «font avancer les choses vers leur inévitable cours, celui de la bêtise et de la destruction».
Et alors qu’Adam dévoile son vrai visage et le réel but de son «Réseau Télémaque», l’équipe découvre qu’elle a été manipulée. L’épilogue de cette géopolitique de l’écologie vous surprendra sans doute. Mais Pierre Ducrozet aura ainsi réussi haut la main son pari: vous faire réfléchir aux enjeux qui vont déterminer l’avenir de la planète et celui des générations futures.

Le grand vertige
Pierre Ducrozet
Éditions Actes Sud
Roman
368 p., 20,50 €
EAN 9782330139261
Paru le 19/08/2020

Où?
Le roman se déroule partout sur la planète.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Pionnier de la pensée écologique, Adam Thobias est sollicité pour prendre la tête d’une “Commission internationale sur le changement climatique et pour un nouveau contrat naturel”. Pas dupe, il tente de transformer ce hochet géopolitique en arme de reconstruction massive. Au cœur du dispositif, il crée le réseau Télémaque, mouvant et hybride, constitué de scientifiques ou d’intuitifs, de spécialistes ou de voyageurs qu’il envoie en missions discrètes, du Pacifique sud à la jungle birmane, de l’Amazonie à Shanghai… Tandis qu’à travers leurs récits se dessine l’encéphalogramme affolé d’une planète fiévreuse, Adam Thobias conçoit un projet alternatif, novateur, dissident.
Pierre Ducrozet interroge de livre en livre la mobilité des corps dans le monde, mais aussi les tempêtes et secousses qui parcourent notre planète. Sa narration est vive, ludique, rythmée. Elle fait cohabiter et résonner le très intime des personnages avec les aspirations les plus vastes, la conscience d’un pire global, d’une urgence partagée. Le grand vertige est une course poursuite verticale sur une terre qui tourne à toute vitesse, une chasse au trésor qui, autant que des solutions pour un avenir possible, met en jeu une très concrète éthique de l’être au monde. Pour tous, et pour tout de suite.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

Diacritik (Christine Marcandier)


Pierre Ducrozet et Yann Nicol présentent Le grand vertige © Production Actes Sud Diffusion

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Premier mouvement
Adam Thobias a indiqué à Carlos Outamendi le fauteuil rouge à franges. Dans les deux tasses il a versé du thé qu’ils ont bu en silence. On entend des gouttes d’eau qui tombent dans le puits, quelques tuiles qui craquent. L’eurodéputé est arrivé ce matin à Brighton dans la retraite d’Adam Thobias pour essayer de l’en sortir. Un peu plus de thé ? Avec plaisir. On parle de la lumière, bien pâle à cette époque de l’année, et des canards qui aiment poser leurs becs sur le réservoir d’eau. Outamendi, après une première attaque, trop discrète, revient à la charge sur le côté, vous savez, c’est une opportunité historique, il y aura des moyens importants, une grande marge de manœuvre. Adam Thobias, les deux mains reposant sur les accoudoirs en velours, le corps long et las perdu entre les étagères en bois brut de la bibliothèque, regarde l’eurodéputé d’un air étrange dans lequel flotte de la circonspection, mais aussi, peut-être, de l’indifférence. Celui que je préfère, c’est le petit, là-bas, dit Thobias en pointant du doigt la bande de canards. Il ne sait pas, il ne sait rien, il cancane quand même. Il glisse son bec dans le puits pour tenter de boire. Bientôt, il comprendra. Outamendi boit une nouvelle gorgée de cet earl grey haute cuvée. Il a la vessie qui va exploser mais il faut qu’il tienne. Pendant un moment, le maître des lieux a semblé vaciller. Mais il s’est ressaisi et étudie à présent la baie vitrée qui s’ouvre sur un jardin triste et humide ponctué de statues mousseuses et de bégonias presque partis déjà. Une demi-heure plus tard, alors qu’ils évoquent les derniers remous au Parlement européen, Thobias dit oui, au détour d’une phrase, de sa voix grave et lointaine, sans rien ajouter mais Outamendi comprend. Est-ce l’aspect nouveau du projet qui l’a convaincu, ou bien l’enveloppe allouée – il n’en dira rien.
Et c’est un long oiseau ébouriffé, aux cheveux encore abondants malgré ses soixante-cinq ans, qui débarque trois semaines plus tard, la tête légèrement inclinée, les yeux bleus perçants, dans la grande bâtisse à moitié flinguée de la rue du Vallon, dans le centre de Bruxelles. Trois étages, des bruits de pas émis par une cinquantaine de jambes, des Mac tout juste sortis de leurs étuis, des classeurs, des cartes, des documents étalés partout. On est pleins d’idées, de projets, d’ardeur, comme au début d’une histoire d’amour.
Le nouveau bateau, dont Adam Thobias prend les commandes, porte le sigle de CICC, Commission internationale sur le changement climatique et pour un nouveau contrat naturel – CICCNCN, c’était à peu près imprononçable, on a décidé à l’unanimité de raccourcir. Une centaine de gouvernements (à l’exception notable, quoique attendue, des États-Unis de Donald Trump et de la Russie de Vladimir Poutine), d’instances internationales (principalement l’ONU, l’Union européenne et la Banque mondiale) lui ont accordé des crédits : 120 milliards en tout pour aborder le défi bio-écologique depuis un autre versant que les politiques publiques, jusqu’à présent parfaitement inefficaces.
Quelque chose est en train de se passer. Il aura fallu une suite de catastrophes, incendies, épidémies, disparition d’écosystèmes et fonte des glaces pour qu’un spectaculaire revirement s’opère. Chloé Tavernier a bien senti le vent tourner. Militante de longue date, elle s’était jusqu’alors heurtée à un mur d’indifférence et de mépris, ah ouais t’aimes les arbres et les vaches, génial, mais en 2016 quelque chose s’est débloqué et alors tout est allé très vite sous la pression d’une nouvelle vague, vive et déjà exaspérée, portant l’agneau sacrifié par leurs parents. À moins que ce ne soit tout simplement la folle température qui brûla les peaux, cet été-là, et réveilla les cerveaux endormis. Cela déboucha, autre surprise, sur la création de cette organisation entièrement consacrée à la réinvention d’un pacte naturel. Lorsqu’on proposa à Chloé Tavernier de faire partie de l’équipe, elle esquissa dans son salon de la rue des Rigoles à Paris le pas de zouk des grands jours.
— Et qui va prendre la tête de la commission ?
Elle espérait, comme tous, que l’homme ayant mené le combat pendant quarante ans rejoigne l’aven¬ture, mais il s’était semble-t-il éloigné des affaires, fatigué de ne rien voir venir.
— Si je viens, en revanche, avait finalement soufflé Adam Thobias à Carlos Outamendi en lui serrant la main devant le seuil pavoisé de sa maison, ce ne sera pas pour le plaisir de la balade.
Et il n’avait pas menti ; attrapant sa baguette, il donna aussitôt le tempo, suivi par ses vingt-quatre collaborateurs venus du monde entier.
En réalité, Adam Thobias a accepté à une condition. La création d’une entité à part, à l’intérieur de la commission, constituée de “spécialistes chargés de missions”.
— Qui serait comme le bras armé du reste, avait-il expliqué autour de la table de réunion. On envoie des gens enquêter partout dans le monde. Il faut ça si on veut réussir. On peut bien s’enfermer à Bruxelles pour imaginer le futur, si on n’a pas le présent ça ne servira à rien.
Les têtes autour de lui, tout à leur joie d’avoir at¬¬trapé le gros poisson dans leur escarcelle, opinèrent longuement.
— Ils seront environ une cinquantaine, a continué Adam. On les choisit ensemble, il nous faut les meilleurs. Des scientifiques, des géographes, des anthropologues, des voyageurs. Pour qu’ils nous apportent quelque chose, ils doivent être un peu hors normes, si on prend les spécialistes typiques ils vont nous ressortir les mêmes âneries que d’habitude. Ils seront chargés de recenser tout ce qui se tente, de nous dresser un état des lieux mondial mais aussi d’imaginer ce qui pourrait se faire, et ce dans tous les domaines qui nous intéressent, énergie, évolution des territoires, biodiversité, mobilité.
Chloé Tavernier, assise à la droite d’Adam Thobias, essaie depuis plusieurs jours de déceler ce qui se cache derrière cette voix traînante, laquelle passe tour à tour sur elle comme un baume ou du papier de verre. Elle entend de la détermination, de la folie, de l’humour sec, de la sagesse, de l’arrogance peut-être ; elle entend à peu près tout et son contraire.
— Nous communiquerons avec les membres de cette équipe sur un réseau fermé. Le groupe Télémaque, j’ai pensé qu’on pourrait l’appeler comme ça. C’est un peu les mêmes aventures qui les atten¬dent. Qui veut s’en occuper avec moi ?
Plusieurs personnes lèvent la main.
— Vous deux, là, et vous aussi.
Sous la table, Chloé serre le poing de joie.
— Vous en pensez quoi, vous ? demande au même moment, à Paris, le ministre français de l’Environnement à sa directrice de cabinet.
— De la nouvelle commission ? Oh c’est bien, c’est très très bien, dit-elle. Et surtout, ça nous fout un peu la paix.
— Ah bon ? dit le ministre en touillant son café.
— L’opinion publique est à cran, ça commence à devenir compliqué, continue la directrice de cabinet, qui se sent plutôt en forme aujourd’hui. Les gens n’ont que les mots climat et réchauffement à la bouche. Si cette commission pouvait les calmer, ce serait parfait.
— Et pendant ce temps ?
— On laisse venir, dit-elle. Et on fait passer la réforme des retraites.
— C’est brillant, dit le ministre en se brûlant la langue.
Adam Thobias déplace sa carcasse dans l’immense open space ceinturé de moquette bleue et de plaques en métal. Il a trouvé un appartement tout en boiseries XIXe juste à côté, dans la rue Clos-du-Parnasse. Il y a posé ses deux valises, pas grand-chose, des fringues, quelques livres. Sa femme Caroline devrait le rejoindre bientôt.
Non seulement tout le monde ici connaît le parcours et l’œuvre d’Adam Thobias, mais il est, pour plusieurs, à l’origine de leur vocation. Né à Paris en 1952 d’un couple franco-anglais, il étudie la géographie à la Sorbonne avant de devenir professeur à Oxford. Au milieu des années 1970, ses articles sur le réchauffement climatique, terme encore inconnu à l’époque, lui valent l’intérêt de ses pairs et la circonspection des étudiants, étonnés de voir l’honorable professeur se fourvoyer dans l’impure actualité.
On perd sa trace pendant quelques années, il se plonge visiblement dans l’étude – puis on le retrouve au bout du monde, en Alaska, en Sibérie, au Zimbabwe, d’où il envoie régulièrement des romans d’aventures mâtinés de science bon marché que l’on s’arrache en Europe et aux États-Unis. Il devient Adam Thobias le romancier à chapeau, qui ne cesse par ailleurs d’alerter la communauté internationale des changements visibles partout dans la biodiversité.
Il s’installe, au début des années 1990, aux États-Unis, et participe à la grande opération Medea lancée par le vice-président Al Gore. Le projet est à la fois simple et impossible : mettre à disposition de la communauté scientifique quarante-quatre années de photographies du globe terrestre réalisées par les aérospatiales américaine et russe sous le contrôle des services secrets. Pendant ces quatre décennies de guerre froide, des satellites ont photographié sans trêve l’ensemble du territoire, et en particulier les secteurs d’activité adverse, depuis le pôle Nord, où les sous-marins russes ne cessent d’entrer et de sortir, jusqu’aux recoins du Pacifique sud ou du delta du Mozambique. Ces millions de photographies du ciel seraient une ressource phénoménale pour les géologues, les biologistes et les physiciens dans leurs recherches autour du changement climatique. Al Gore et son équipe parviennent à leurs fins: la CIA et le KGB acceptent de collaborer ; la guerre froide est définitivement enterrée. »

Extrait
« Mia a trente-trois ans, des cheveux blond vif décolorés, coiffés en crête, un visage d’une beauté presque effrayante, des yeux qui vous rentrent dans le crâne, harmonie sévère et mélange mystérieux de gènes (on lui aura tout dit, toi t’es une Jap, on voit bien ton sang arabe, c’est la Latine qui bout en toi, y a que les Scandinaves pour être aussi dures), qui lui a été légué par une ascendance complexe, père d’Osaka fils d’une Russe et d’un Japonais, mère Brésilienne fille d’un Allemand et d’une Carioca. Elle déplace son corps effilé comme elle ferait autre chose. Elle a des taches brunes aux pommettes et elle danse comme personne la techno et la mazurka.
Les gens dans la rue se retournent au passage de cet étonnant visage androgyne, sorte de masque aux yeux tirés et aux larges joues.
Elle fume ce soir un montecristo sur un toit du quartier de Gràcia, à Barcelone. Ses potes Alex et Carlota l’ont invitée pour un festin qui s’achève en volutes dans le ciel. Elle attrape son verre de rouge, sa main tangue. » p. 38

À propos de l’auteur
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Pierre Ducrozet © Photo Cris Palomar

Né en 1982, Pierre Ducrozet est l’auteur de trois romans parus chez Grasset, Requiem pour Lola rouge (2010, prix de la Vocation 2011), La vie qu’on voulait (2013) et le très remarqué Eroica (2015, finaliste du prix de Flore), fiction biographique autour du peintre Jean-Michel Basquiat. Chez Actes Sud, il a publié L’Invention des corps (Prix de Flore 2017) et Le Grand Vertige. Il tient une chronique dans Libération intitulée Résidence sur la terre. (Source: Éditions Actes Sud / Libération)

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L’été en poche (7): Une immense sensation de calme

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Prix Révélation de la Société des Gens de Lettre 2018

En 2 mots:
Dans un premier roman qui sonde les âmes dans une nature hostile, Laurine Roux nous livre un superbe conte où la brutalité et l’instinct de survie se mêlent à la poésie et aux légendes. La narratrice y suit Igor confronté à la guerre, la maladie et la noirceur des âmes.

Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Une immense sensation de calme
Laurine Roux
Folio Gallimard
144 p., 6,90 €
EAN 9782072858208
Paru le 19/08/2020

Les premières lignes
« À présent il faut que je raconte comment Igor est entré dans ma vie. C’était la fin de la saison froide, j’avais passé l’hiver dans la maison des frères Illiakov.
Un matin, un homme arrive près du lac où je ramasse les nasses. C’est lui. À une centaine de pas de moi, il s’immobilise. Un oiseau aux ailes larges traverse le ciel, Igor sourit. Mille ans de solitude et de détermination frémissent à ses lèvres. Il se tient au bas de la falaise et regarde là où les hommes ne peuvent aller. Je le vois se plaquer à la paroi. Sa main est grise comme le caillou, son esprit dur comme le calcaire. J’ai l’impression qu’il va être avalé par la montagne, appelé par ses rondeurs de femme. Lui la comprend avec ses doigts. Bientôt ils évoluent ensemble, amants sauvages que la nature réunit clandestinement.
Igor n’est pas un homme. Il répond à des instincts. De même qu’on ne demande pas à un renard pourquoi il creuse un terrier, on ne peut exiger d’Igor qu’il explique pourquoi courir dans cette direction plutôt qu’une autre. Il en est incapable. C’est un animal. J’aurais pu le deviner dès ce premier jour. Tout était déjà inscrit dans ce corps-à-corps avec la roche. J’aurais également pu me douter que beaucoup de mes questions resteraient sans réponse.
Il grimpe le long de la falaise. Ne regarde pas en bas. Son esprit se disperse dans chacune de ses cellules, condensé dans l’effort, sans aucun autre but que celui de former le geste pur. Bientôt mon corps est secoué, aspiré vers le sien. Mais Igor continue à monter sans se préoccuper de moi. Alors je sais. Il faudra attendre. Je ne serai pas seule. Il y aura les algues et le vent. Les cristaux, la glace et le sang. La terre est sa couche, la pierre sa maîtresse. À l’image des animaux qui n’ont pas de partenaire d’élection, Igor fait feu de tout bois. Pour lui, l’amour est partout. Quand il passe une journée à couper des bûches, son corps entier tend vers la matière. On peut parler d’amour. Mais je crois, après tant d’années, que le mot n’est pas complètement juste. Dans son cas, le désir provoque des arrêts et des observations. Il examine, explore. Son amour est pareil à la glace qui brûle à force de froid. »

L’avis de… Jacques josse (remue.net)
« L’écriture de Laurine Roux, qui signe avec Une immense sensation de calme un premier roman plus que convaincant, est discrètement ciselée. Ses personnages, en adéquation constante avec la force tellurique des paysages qu’elle décrit, nous emportent dans un territoire qui semble hors du monde mais où la transmission, le partage et l’entraide existent bel et bien. »

À propos de l’auteur
Née en 1978, Laurine Roux vit dans les Hautes-Alpes où elle est professeur de lettres modernes. Après Une immense sensation de calme en 2018 paraîtra, le 13 août, son second roman Le Sanctuaire (Source : Éditions du Sonneur)

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Les lendemains

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En deux mots:
En quelques heures Amande perd son mari, victime d’un accident de moto et son enfant dont l’accouchement était prévu quelques mois plus tard. Pour oublier ce drame, elle décide de tout lâcher et de se réfugier dans une maison isolée du massif central.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

La renaissance d’Amande

Avec Les lendemains Mélissa da Costa confirme les promesses nées avec Tout le bleu du ciel. L’histoire de la reconstruction d’Amande, après la perte d’un mari et d’un enfant, est toute de sensibilité et de finesse.

Mélissa Da Costa a indéniablement un talent fou pour tricoter de belles histoires, de celles qu’on a un mal fou à lâcher dès les premières pages. Après avoir réussi l’exploit d’entrer en littérature avec Tout le bleu du ciel, un roman de plus de 800 pages qui retraçait le parcours initiatique suivi par Émile et Joanne, un homme se sachant condamné et une jeune fille avide de découvrir de nouveaux horizons, elle dresse cette fois le portrait d’une jeune fille doublement frappée par le sort.
Amande est au printemps de sa vie. Elle partage sa vie avec Benjamin et se réjouit de partager bientôt avec lui la naissance de leur enfant. Un bonheur tranquille du côté de Lyon où elle est employée et lui animateur dans une MJC.
Mais le 21 juin tout va basculer en quelques heures. Alors qu’ils s’apprêtent à sortir pour la fête de la musique Benjamin reçoit un coup de fil lui demandant de rejoindre la MJC pour ouvrir une armoire dont il a le double des clés. Il enfourche sa moto et promet de faire au plus vite. Il ne reviendra pas. Sa moto a dérapé et s’est encastrée sous un camion. Le choc est tel pour Amande qu’elle est hospitalisée d’urgence. À son réveil, elle va apprendre que leur fille n’a pas survécu. Elle aurait dû s’appeler Manon.
Ne sachant comment surmonter ce choc, elle décide quitter tout ce qui peut lui rappeler cette vie sacrifiée et part s’installer dans une maison isolée à Saint-Pierre-le-Chastel, à quelques kilomètres de Clermont-Ferrand. Ne lui reste alors que des questions sans réponse: «Comment font les gens? Comment peuvent-ils voir leur univers s’écrouler et reprendre leur vie à l’identique? Retourner au travail au bout de quelques jours, continuer de vivre dans le même appartement, fréquenter le même quartier… C’est au-dessus de mes forces.» Dans la vieille maison, elle vit comme une recluse, chassant les importuns, jusqu’au jour où Julie, la fille de Madame Hugues, la propriétaire décédée, lui propose de la débarrasser de cartons et d’objets qui encombrent le grenier.
Dans ce bric-à-brac, Amande va récupère les agendas annotés de la vieille dame. Sans le savoir, elle vient d’entamer un long travail vers une nouvelle vie. D’abord parce qu’elle a adressé la parole à quelqu’un sans se sentir agressée, ensuite parce qu’elle a trouvé de quoi occuper son esprit et ses mains. Les conseils de la vieille dame quant aux soins à apporter au jardin, les semis, les récoltes, les recettes de cuisine sont désormais son viatique. Elle se rapproche de la nature, des arbres, des plantes. Elle a même l’idée d’ériger un endroit dans le bois attenant auprès d’un arbre majestueux pour converser avec son défunt mari. Plus tard, à la pleine lune, elle organisera même des cérémonies de plus en plus joyeuses.
Désormais, elle peut reparler à Anne et Richard, les parents de Benjamin, à
Yann, son et à sa femme Cassandra qui attendent à leur tour une petite fille. Si elle a plus de mal avec sa propre mère, c’est que leurs liens étaient déjà bien distendus avant le drame. Amande la renvoie sur son île, La Réunion. Elle peut même envisager de laisser rentrer le chat gris dans sa maison.
Mélissa da Costa, comme dans Tout le bleu du ciel, a trouvé le juste équilibre pour raconter cette remontée des enfers, évitant tout sentimentalisme et tout voyeurisme, ne cachant rien de la peine et des difficultés, montrant avec lucidité qu’il n’existe pas de remède-miracle pour ce genre d’épreuves et qu’il faut laisser du temps au temps…
N’en disons pas davantage, de crainte d’en dire trop. Soulignons en revanche combien tous ceux qui ont subi de pareils drames trouveront dans ce roman la confirmation qu’ils ne sont pas fous avant, peut-être, de chercher quelques réponses à leur mal-être. Le jour venu, ils sauront que ce n’est pas dans la solitude qu’ils pourront se reconstruire mais en acceptant les autres. Mieux même, en allant vers eux. Émouvant, touchant, intense et beau: faisons chanter Les lendemains !

Les lendemains
Mélissa da Costa
Éditions Albin Michel
Roman
352 p., 17,90 €
EAN 9782226447104
Paru le 26/02/2020

Où?
Le roman se déroule en France, d’abord à Lyon puis à Saint-Pierre-le-Chastel, un village non loin de Clermont-Ferrand. On y évoque aussi la Réunion

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Ce que la vie prend, elle le redonne aussi. Amande ne pensait pas que l’on pouvait avoir si mal. En se réfugiant dans une maison isolée en Auvergne pour vivre pleinement son chagrin, elle tombe par hasard sur les calendriers horticoles de l’ancienne propriétaire des lieux. Guidée par les annotations manuscrites de Madame Hugues, Amande s’attelle à redonner vie au vieux jardin abandonné. Au fil des saisons, elle va puiser dans ce contact avec la terre la force de renaître et de s’ouvrir à des rencontres uniques. Et chaque lendemain redevient une promesse d’avenir.
Dans ce roman plein de courage et d’émotion, Mélissa da Costa nous invite à ouvrir grand nos yeux, nos sens et notre cœur. Un formidable hymne à la nature qui nous réconcilie avec la vie.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
France Bleu (le coup de cœur de Valérie Rollmann)
Toute la culture 
Blog Liseuse hyperfertile
Blog J’adore la lecture 


Mélissa Da Costa présente Les lendemains © Production Albin Michel

INCIPIT (Les premières pages du livre)
La serrure rouillée cède difficilement. L’homme est obligé de forcer, de retirer la clé, d’essayer encore. Ici aussi il fait terriblement chaud. Pas aussi chaud qu’en ville ou qu’en plaine, mais tout de même. La température avoisine les trente degrés. L’homme souffle, semble réfléchir une seconde, puis donne un léger coup d’épaule contre le bois de la porte, en même temps que la clé tourne. Un déclic : le lourd panneau de bois à la peinture écaillée cède et bascule vers l’intérieur, vers l’obscurité, la fraîcheur.
La maison n’a pas dû être ouverte depuis des mois. Une légère odeur rance y flotte, mais l’impression désagréable est balayée par la fraîcheur qui y règne. Vingt-deux degrés : j’ai le temps d’estimer la température intérieure. Pas plus. Parfait. J’entends l’homme qui s’active à côté de moi, pose sur le sol sa pochette professionnelle en similicuir. Des clés tintent. Il les range dans sa poche de pantalon.
« Je cherche l’interrupteur », précise-t-il.
J’attends sagement, debout dans l’entrée sombre. Je n’ai rien de mieux à faire. Attendre est devenu ma seconde nature depuis ce soir du 21 juin. Mon unique occupation. Il souffle. La chaleur ? La difficulté de chercher à tâtons ? Je ne l’aide pas. Je n’y pense pas. J’attends.
Un temps indéterminé s’écoule entre les murs épais de la vieille maison. Je note l’absence de voisinage et le silence. Ça aussi, c’est une bonne chose.
« Et voilà, excusez-moi. »
Soudainement la lumière éclaire l’entrée. L’agent immobilier essuie son front, m’adresse un sourire désolé. Il est persuadé que je vais m’enfuir en courant. La faible luminosité de l’ampoule, l’odeur rance de l’intérieur, la porte qui peine à s’ouvrir – le bois a gonflé sans doute… Pourtant je ne me sauve pas en courant. J’observe le couloir où je me tiens. Un couloir sombre sans fenêtre. Un carrelage d’un marron cuivré. Des murs blancs. Des plinthes en bois foncé. Un tableau représentant une église en pierre.
Des bruits de feuilles qu’on extrait. Il relit ses notes. Il n’est pas au point. Il essuie encore son front moite. Je ne bouge pas. Je ne demande rien. Il va y venir. Ou pas. Peu importe.
« Une maison de 1940. La façade a été ravalée il y a dix ans. Le toit a été isolé l’hiver dernier. »
Je crois noter une lueur de satisfaction dans son regard. Un argument de choc sans doute. Je fixe sans vraiment le voir le tableau représentant l’église.
« Une surface de soixante mètres carrés. La porte sur votre droite mène à la chambre et celle de gauche à la salle de bain. »
Il tend une main, me scrute. Il me faut plusieurs secondes pour comprendre qu’il m’invite à avancer, à faire quelques pas et à pousser la porte de droite. Mon esprit est lent. L’homme finit par me précéder avec un nouveau sourire désolé.
Cette porte-ci s’ouvre plus facilement. À part un léger grincement, rien de notable. Ses pas disparaissent, s’étouffent. J’en déduis la présence de moquette.
« Je vais ouvrir les volets. »
J’attends. Le bruit d’une poignée qu’on active. Un grincement rauque. Un rai de lumière faiblard. Une poussée plus franche qui provoque un grincement affirmé, celui-ci. La seconde d’après, la lumière pénètre dans la pièce. Un rayon de soleil percé de grains de poussière qui volent nonchalamment. Je distingue une moquette, effectivement, du même marron cuivré que le carrelage du couloir. Un lit également. Grand. Une tête de lit en bois massif et lourd, sombre. Une armoire à l’ancienne, bois brut, haute. Rien de plus. L’essentiel. Ça me va. Je ne demande rien. Du silence, de la fraîcheur et moins de soleil.
« La fenêtre donne à l’est. Vous pourrez voir le lever du soleil sur la forêt si vous êtes une lève-tôt. »
Il ne sait pas, lui, que je ne compte pas ouvrir les volets. Rester dans le noir.
« Vous avez des questions ?
– Non. »
Surpris, pas surpris ? Je ne m’attarde pas sur son visage. J’attends juste. La fin de la visite. Les clés. M’enfermer.
On repart en direction du couloir. Porte de gauche cette fois. Même manège. Volets qui grincent. Lumière qui entre. Une baignoire à l’ancienne, d’un affreux saumon. Un bidet. Qui utilise encore ça ? Un lavabo. Quelques rangements.
« Il faudra laisser couler l’eau un petit moment… Elle a été coupée depuis un bout de temps. J’imagine qu’elle sera un peu jaune au départ. »
De l’eau jaune. De l’eau transparente. De l’eau, en somme.
La lumière tremblote quand nous reprenons le couloir. L’ampoule sera à changer. Il pousse la dernière porte, toussote. La pièce est poussiéreuse sans doute. Quelques secondes sont nécessaires entre l’activation de l’interrupteur et l’apparition d’une lumière blafarde. La pièce est dans le même goût que les précédentes : un carrelage sombre, une cuisine équipée en bois foncé, un papier peint saumon orné de motifs de bambous blancs. Une fenêtre s’écarte, les volets suivent pour permettre à un air plus pur d’entrer. La luminosité m’oblige à plisser les yeux. Ce soleil m’insupporte. Ce ciel bleu est une insulte. L’homme parle et je me détourne de la fenêtre. Je recherche la fraîcheur, l’obscurité de nouveau.
« Comme vous pouvez le voir, l’ancienne propriétaire avait un jardin. Il est laissé à l’abandon, mais quelques coups de pioche permettront de le réhabiliter si l’envie vous en prend. »
Il s’interrompt. Il me fixe, je crois.
« Vous ne regardez pas ? Tout va bien, madame ? Vous craignez la lumière ?
– Une migraine.
– Pardon. Je vais refermer. »
Je lui en suis reconnaissante. Il poursuit, persuadé qu’il faut tout ça pour signer le bail aujourd’hui :
« La précédente propriétaire était une vieille dame. Elle est décédée il y a trois ans. La maison est restée inhabitée depuis… Non qu’elle ne soit pas en bon état, bien au contraire, elle a été parfaitement conservée par la fille de cette dame, qui vit à l’autre bout de la France, mais qui revient ici une fois par an pour faire un peu d’entretien. L’isolation du toit l’an dernier, notamment… »
Je n’écoute plus vraiment. Il ne s’en aperçoit pas.
« Non, le problème c’est que les gens fuient les zones rurales. C’est partout pareil. L’Auvergne, ça ne fait plus rêver grand monde.
– Les meubles resteront ? »
Il acquiesce, pas plus vexé que cela d’avoir été interrompu.
« Bien sûr. Tout restera. La fille de madame Hugues, la précédente propriétaire, a voulu conserver l’intérieur ainsi que les effets personnels. Elle envisage peut-être de s’y installer un jour… Pour la retraite par exemple. Les affaires personnelles sont dans le grenier, à l’étage. Elles sont bien ordonnées, dans des cartons, mais si elles vous gênent, je peux éventuellement la contacter…
– Ça ne me gênera pas. »
Il se frotte les mains avec satisfaction.
« Je vous laisse peut-être faire un deuxième tour de la maison à votre guise ?
– Non. Ça ira.
– Le jardin peut-être…
– C’est que je suis pressée.
– Ah…
– On pourrait signer les papiers maintenant ? »
Il tombe des nues, je le vois. Il ne s’attendait pas à l’emporter aussi facilement. Une maison qu’il a sur les bras depuis trois ans. Une seule visite et l’affaire est conclue.
« Vous êtes sûre de vous ? »
Il se surprend lui-même à le demander, je le lis sur son visage.
« Oui.
– Bon, alors… Oui, j’ai les papiers dans ma voiture mais… il va me falloir des pièces justificatives. »
Je n’attends pas la fin de sa phrase pour me mettre à fouiller dans mon sac à main. J’ai tout préparé, soigneusement rangé dans une pochette en plastique chacun des documents demandés. L’avis d’imposition, mes derniers bulletins de salaire, le papier du notaire concernant le testament et la somme d’argent me revenant, ma pièce d’identité.
« Oh… Tout est là ? C’est parfait ! »
Nous nous installons à la table de la cuisine pour remplir le bail et procéder aux différentes formalités.
« Vous attisez ma curiosité. »
Il me faut quelques secondes pour comprendre qu’il s’adresse à moi, et constater qu’il a terminé de ranger les pièces justificatives et m’observe, les deux mains à plat sur la table.
« Pardon ?
– Vous êtes de la région ?
– Non. Je vivais en région lyonnaise.
– Pas de famille dans le coin ? »
Je secoue la tête. Il émet un bruit de succion censé traduire son étonnement.
« C’est une drôle d’idée pour une femme seule de venir s’installer dans un coin si isolé. »
Il n’obtiendra aucune réponse de moi, ce qui clôt notre conversation. Je lui rends le bail signé en deux exemplaires, le stylo Bic bleu.
« Bien, alors on peut passer à l’état des lieux. »

Extrait
« Comment font les gens? Comment peuvent-ils voir leur univers s’écrouler et reprendre leur vie à l’identique? Retourner au travail au bout de quelques jours, continuer de vivre dans le même appartement, fréquenter le même quartier… C’est au-dessus de mes forces. Ils ont quitté mon monde brutalement, tous les deux, durant cette même nuit, et à partir de ce moment-là ce monde-là, celui dans lequel j’évoluais, je respirais, je me réveillais depuis vingt-neuf ans, ce monde-là a cessé d’exister. (…) Tout ce que je souhaitais, à la sortie de l’hôpital, c’était fuir l’été, ses rayons brûlants et ses foules joyeuses sur les bords du Rhône. J’aurais préféré qu’ils meurent en hiver, un soir de pluie torrentielle, sous un ciel gris-noir. Pas au son des orchestres, des pétards et des rires, pas ce premier jour de l’été. » p. 15-16

À propos de l’auteur
Mélissa da Costa a vingt-neuf ans. Son premier roman, Tout le bleu du ciel (Carnets Nord, 2019), salué par la presse, a reçu le prix du jeune romancier au salon du Touquet Paris Plage. (Source : Éditions Albin Michel)

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Se le dire enfin

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  RL2020  coup_de_coeur

En deux mots:
Édouard laisse sa femme en plan en gare de Rennes pour suivre une romancière britannique. Il ne sait pas encore que cette escapade va le conduire à faire la connaissance d’un groupe de «cabossés de la vie» qui, comme lui, cherchent à se reconstruire. La forêt de Brocéliande et ses mystères va servir de cadre à leur quête.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

«Forêts, dans vos abris gardez mes vœux offerts!»

Le septième roman d’Agnès Ledig est une quête de vérité, de ce réel que l’on cache trop longtemps et qui a besoin d’un concours de circonstances exceptionnel pour qu’on ose se le dire enfin.

Dès les premières pages vous êtes pris par l’intrigue. Il faut dire qu’il y a de quoi. Imaginez un couple rentrant de vacances en Bretagne. Devant la gare de Vannes, ils prennent le temps de prendre un dernier verre lorsque Édouard, le mari, décide de venir en aide à une vieille dame lourdement chargée. Quelques minutes plus tard, Armelle, son épouse voit le car pour Rennes passer devant elle. «Un indéfinissable mélange de colère et de panique s’empara d’elle quand elle aperçut son mari assis sur un siège à côté de la vieille dame au chapeau.» On va découvrir par la suite que ce coup de tête était un mouvement salutaire, le déclencheur d’une remise en cause d’une vie qui ne lui convenait plus, entre routine, désamour et démotivation.
Mais n’anticipons pas. Aux côtés d’Édouard, une romancière britannique part retrouver la maison d’hôtes où tous les ans elle vient chercher calme et inspiration. C’est là, à l’orée de la forêt de Brocéliande qu’elle lui propose de séjourner. En fait, elle a une idée derrière la tête. Car Édouard pourrait bien être le personnage de son prochain livre. Car cet invité inattendu, elle le pressent, cache quelques secrets.

C’est du reste aussi le cas de la petite communauté qui vit là, à commencer par Gaëlle, la propriétaire des lieux qui tente de cicatriser ses blessures en offrant à ses hôtes toute son attention et sa bienveillance. Comme son fils Gauvain et comme la belle et rebelle Adèle qu’elle héberge aussi, elle trouve dans la forêt de Brocéliande de quoi se ressourcer, de quoi puiser une énergie nouvelle.
A cette photo de groupe, il ne faut pas oublier d’ajouter Raymond, le vieux sage qui a aussi traversé bien des épreuves et dont la philosophie de vie est source d’encouragement pour tous ces cabossés de la vie qu’observe Platon. Le chat ne perd rien des allées et venues de chacun, intrigué et quelquefois amusé par les atermoiements des uns, les lubies des autres.
D’abord centré sur ses problèmes, «pris au piège d’un fonctionnement tacite accepté il y a bien longtemps», Édouard va peu à peu s’ouvrir aux autres, découvrir qu’il peut aussi aider ces personnes qu’il côtoie et dont les traumatismes ne sont pas moindres que les siens. La confiance s’installe et chacun accepte de partager ses secrets. La fuite face à un père violent pour Adèle, l’hypersensibilité pour Gauvain, la douloureuse solitude pour Gaëlle qui le pousse à lui faire cet aveu. Il a retrouvé la trace d’Élise, son amour de jeunesse: «Nous nous sommes quittés à dix-sept ans, nous en avons cinquante, l’histoire est incroyable.»
Agnès Ledig a cette faculté, roman après roman, de donner au fil des pages davantage d’épaisseur à ses personnages. Quand on imagine les avoir enfin cernés, on se rend compte d’une nouvelle faille ou au contraire d’une force jusque-là insoupçonnée. Comme le ferait un tailleur de diamant, elle briller les facettes les unes après les autres pour livrer un bijou aussi complexe que beau. Mais cette fois, elle y rajoute un ingrédient, la magie du lieu.
Brocéliande, cette forêt qu’elle a longuement étudiée avant de l’arpenter longuement avec l’aide d’un guide, tient en effet un rôle central dans cette thérapie de groupe. C’est du reste à Val-André que la romancière a écrit son roman, au plus près de cette forêt. Et quand la géographie se met au service de l’introspection, on en viendrait presque à ressentir les vibrations de ce territoire. Comme l’a si bien dit Chateaubriand, chez qui m’a offert le titre de cette chronique :
« Forêts, dans vos abris gardez mes vœux offerts!
A quel amant jamais serez-vous aussi chères?
D’autres vous rediront des amours étrangères;
Moi de vos charmes seuls j’entretiens les déserts. »

Se le dire enfin
Agnès Ledig
Éditions Flammarion
Roman
432 p., 21,90 €
EAN 9782081457966
Paru le 26/02/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement en Bretagne, entre Vannes, Rennes, Val-André et les sentiers de la forêt de Brocéliande, mais aussi à Paris et dans le Jura.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
De retour de vacances, sur le parvis d’une gare, Édouard laisse derrière lui sa femme et sa valise. Un départ sans préméditation. Une vieille romancière anglaise en est le déclic, la forêt de Brocéliande le refuge. Là, dans une chambre d’hôtes environnée d’arbres centenaires, encore hagard de son geste insensé, il va rencontrer Gaëlle la douce, son fils Gauvain, enfermé dans le silence d’un terrible secret, Raymond et ses mots anciens, Adèle, jeune femme aussi mystérieuse qu’une légende. Et Platon, un chat philosophe. Qui sont ces êtres curieux et attachants ? Et lui, qui est-il vraiment ? S’il cherche dans cette nature puissante les raisons de son départ, il va surtout y retrouver sa raison d’être.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le Parisien (Sandrine Bajos)
Mariefrance
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Prologue
Platon s’approcha de l’arbre à pas de loup, grimpa le long du tronc couvert d’une mousse épaisse, ses griffes largement déployées pour atteindre l’écorce et s’y agripper. Deux énormes branches jumelles – qui, à deux mètres du sol, partaient à l’opposé l’une de l’autre – offraient à son corps gracile une zone plane et confortable. Il s’allongea et ferma les yeux. Le chat pouvait rester ainsi des heures sans bouger. À l’affût du moindre bruit, en sécurité, perché là-haut au bord d’une clairière calme.
Le temps s’écoulait, rythmé par l’agitation alentour et les nombreux chants d’oiseaux.
Le bruissement des feuilles répondait au murmure imperceptible des graminées qui dansaient dans le vent.
L’animal, enveloppé de verdure, se laissait bercer par le concert que la nature lui jouait, riche de milliers de solistes.
Platon ne céderait jamais sa place car il sentait qu’elle était sienne. Rien ne pouvait s’opposer à cette douce vérité.
Après sa sieste, il pandicula avec soin puis s’éloigna comme il était venu, vers sa maison de Doux Chemin, intrigué par cette sensation éprouvée durant son sommeil. Il se retourna juste avant de bifurquer vers le sentier qui menait au hameau, pour regarder le tilleul une dernière fois.
Rien ne serait plus comme avant.

Quai numéro 1
Édouard raccrocha, un sourire satisfait sur les lèvres.
Il observait sa femme apporter quelques corrections à son maquillage à l’aide de son miroir de poche. Longs cils, grands yeux noisette, pommettes hautes, lèvres pulpeuses, chevelure soyeuse. Son épouse était une très belle femme. Longtemps il avait ressenti cette fierté de voir les hommes se retourner sur son passage, lorsqu’il l’avait à son bras. Assis en terrasse sur le parvis de la gare de Vannes, ils terminaient leur verre. Leur TGV entrerait bientôt en gare pour les déposer à Paris. Ils reprenaient le travail deux jours plus tard. Armelle était heureuse de rentrer. Ce séjour dans le golfe du Morbihan avait eu beau être charmant, elle n’avait pas pu décrocher de ses mails professionnels dont elle était inondée au quotidien. Une négligence de deux semaines l’aurait condamnée à la noyade dès son retour. De quoi la rendre nerveuse durant toutes les vacances. Et puis, Armelle avait engagé un processus important avant leur départ. Elle était impatiente d’en constater les effets.
— Le notaire, annonça Édouard en rangeant le téléphone dans sa poche. La maison de ma mère est vendue.
— En voilà une bonne nouvelle ! Nous allons enfin pouvoir refaire la cuisine.
— Elle est encore fonctionnelle, non ?
— On voit bien que tu n’y passes pas beaucoup de temps !
Alors qu’il avalait en silence cette dernière remarque, Édouard aperçut une vieille dame, petite et menue, qui sortait de la gare. D’une main, elle tirait avec difficulté une lourde valise sur laquelle était calé un gros vanity-case. De l’autre, elle tenait un sac à main en cuir rouge. La femme portait un élégant chemisier à fleurs sur une jupe plissée, et sa chevelure blanche relevée en un chignon parfait était surmontée d’un chapeau en feutre de couleur crème orné d’une fine dentelle. De minuscules lunettes rondes menaçaient de s’échapper du bout de son nez. Un personnage d’Agatha Christie, se dit Édouard, jusque dans les moindres détails, hormis des baskets aux pieds qui la reliaient à la modernité au même titre qu’un éclairage LED dans une grotte du paléolithique. Elle s’immobilisa, leva la main pour se protéger du soleil et poussa un bruyant soupir en scrutant au loin les autobus en correspondance.
— Vous voulez de l’aide ? proposa Édouard en se levant.
— Well ! Voilà qui est fort aimable, cher monsieur, répondit-elle avec un fort accent anglais. Cette valise doit peser autant livres que moi.
— Fais vite, s’agaça Armelle, le train ne va pas tarder.
— Au pire je te rejoins sur le quai, dit Édouard en enfilant son sac à dos. C’est juste à côté.
— Tu ne veux pas me laisser ton sac ?
Il ne répondit pas.
Armelle les regarda s’éloigner sur le parvis en direction de la gare routière, de l’autre côté de la route. Son mari avait pris un peu d’embonpoint ces dernières années. Il était grand, pour le moment cela se voyait peu. L’âge et l’effet d’un certain relâchement alimentaire œuvraient. Si l’ensemble restait tonique, le ventre commençait à prendre ses aises. Armelle lui faisait régulièrement la remarque, elle qui entretenait son corps à l’équerre comme une haie de thuyas. Il lui renvoyait toujours un « à quoi bon ? » blessant.
Après tout, c’est son problème, pensa-t-elle sans état d’âme.
Édouard portait le gros vanity-case d’une main et tirait la valise dont les roulettes martelaient le pavé tel un roulement de tambour sur le chemin du condamné vers l’échafaud. L’idée lui glaça le sang. Pourquoi cette image alors qu’il n’avait aucune raison de ressentir la situation comme telle? La vieille dame suivait en trottinant derrière lui, sans se laisser distancer. Ils disparurent derrière le premier bus de la rangée.
Armelle ferma son miroir d’un geste lent. Saisir un verre, ouvrir son agenda, écrire un message sur son téléphone, chaque mouvement de ses doigts fins toujours parés d’un vernis rouge était gracieux. Elle rassembla ses affaires, sortit son porte-monnaie pour régler les consommations. Le train serait bientôt en gare et Édouard ne revenait pas. Elle hésitait à l’appeler pour lui préciser l’horaire de départ. Il le connaissait. Elle se fit violence pour ranger son téléphone dans son sac et pesta contre l’irresponsabilité de son mari.
Debout, chargée de bagages, elle vit le troisième bus s’engager sur la route à destination de Rennes et passer à sa hauteur. Son regard s’attarda sur les occupants. Un indéfinissable mélange de colère et de panique s’empara d’elle quand elle aperçut son mari assis sur un siège à côté de la vieille dame au chapeau.
Édouard la regarda à peine avant de tourner la tête. Cette lâcheté légendaire qu’elle lui avait toujours prêtée, sans pour autant l’imaginer capable d’un tel acte.
L’autocar venait de disparaître au bout de la rue quand un haut-parleur annonça l’arrivée imminente du TGV pour Paris.
Quai numéro 1. »

Extraits
« Il était pris au piège d’un fonctionnement tacite accepté il y a bien longtemps. À y réfléchir, dès le début de leur relation. Tout s’était construit sur cette dépendance et si cela l’avait flatté un temps, lui donnant de l‘importance voire un côté indispensable, il comprit alors à quel point il s’y sentait désormais prisonnier. Assis sur un tronc mort, il se noyait dans ses pensées, sombrait, refaisait surface, sombrait à nouveau. Il comprenait, dans un cruel constat, quel élément, de l’air ou de l’eau, constituait sa vie de couple. Il ignorait cependant le temps qu‘il lui faudrait pour trouver une zone où il avait pied. Pour l‘instant, l‘urgence était de trouver l’air. » p. 56

« Élise Lenoir
3, rue des Mouettes
22370 Pléneuf-Val-André

Val-André, le 10 août 2018

Mon cher Édouard,
Je remercie le destin de m’avoir permis de te retrouver juste au moment où j’avais besoin de t’écrire.
Je peux ainsi t’envoyer cette petite lettre, comme nous nous l’étions promis il y a maintenant si longtemps, pour t’annoncer que j’ai enfin réalisé mon rêve d’adolescente.
À cinquante ans, il était temps!
J’ai fait confiance à la vie…
J’espère que tu as réalisé le tien, l’idée était si belle et si importante à tes yeux…
Je pense souvent à toi. je ne t’ai pas oublié.
Je ne t’oublierai jamais. Comment pourrais-je…
Je t’embrasse,
Clic-clac,
Élise » p. 103

« Personne ne pouvait soupçonner la force du lien entre eux. De ces liens étranges qui existent déjà avant que les êtres se connaissent et frappent la rencontre du sceau de l’attachement inné et indéfectible. Cela avait permis à Raymond de comprendre l’enfant malgré le mur de silence et à Gauvain d’abandonner ses tourments à la confiance du vieux. Pas de passé à partager, dont il fallait tenir compte. Juste vivre le quotidien banal mais nourrissant, au propre et au figuré. Ce qu’on ne dévoile à personne, ils se le partageaient. Nul n’allait dans les endroits reclus qu’ils connaissaient, loin des sentiers battus et même des plus sauvages. Si Raymond avait parfois du mal à suivre, quand il était question de cèpes, de pieds-de-mouton et de bolets, il crapahutait comme un gamin à la chasse au trésor. Au diable ses articulations vengeresses. » p. 185

« Lui revint la description que Gaëlle avait fait de son fils, et qui le replongea au creux de sa propre enfance. L’hypersensibilité dont il avait souffert, sur laquelle il n’avait jamais posé de mots. Il avait dû appartenir à cette catégorie d’enfants différents qu‘on appelait aujourd’hui précoces, ou dys-quelque chose. Quarante ans plus tôt, ce genre de dépistage n‘était pas monnaie courante. Le comportement de cet adolescent le renvoyait à sa propre réalité – il en fut consolé. Sa différence, ressentie depuis toujours, ne lui apparaissait plus comme une faiblesse mais comme un fait dont il s’était accommodé. » p. 272

À propos de l’auteur
Agnès Ledig a d’abord exercé le métier de sage-femme, avant de se consacrer à l’écriture. Elle publie Marie d’en haut (Les Nouveaux Auteurs, 2011), Coup de cœur des lectrices Femme actuelle, avant de rejoindre les éditions Albin Michel avec Juste avant le bonheur (2013), qui remporte le prix Maison de la Presse, puis Pars avec lui (2014), On regrettera plus tard (2016), De tes nouvelles (2017) et Dans le murmure des feuilles qui dansent (2018). Son septième roman, Se le dire enfin, est édité chez Flammarion en 2020.
Elle écrit également des albums jeunesse illustrés par Frédéric Pillot. On leur doit Le petit arbre qui voulait devenir un nuage (Albin Michel Jeunesse, 2017) et Le Cimetière des mots doux (Albin Michel Jeunesse, 2019). En 2020, ce duo lance une nouvelle série chez Flammarion Jeunesse, collection «Père Castor», Mazette est très sensible et Mazette aime jouer. Depuis 2018, Agnès est «ambassadonneuse» de l’Établissement français du sang (EFS) afin de promouvoir le don de sang auprès du grand public. (Source: lisez.com)

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Le cercle des hommes

MANOUKIAN_le_cercle_des_hommes
  RL2020  coup_de_coeur

 

En deux mots:
Aux commandes de son avion, un chef d’entreprise est victime d’un accident qui le précipite en pleine jungle amazonienne. Choqué et amnésique, il est pris en charge par la tribu des Yacou qui vit en autarcie, loin de toute civilisation. Au fil des semaines, il va devoir s’adapter à cette nouvelle vie.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Un chef d’entreprise dans la jungle

Avec son nouveau roman Pascal Manoukian nous offre bien plus qu’une fable écologiste. En suivant les pas d’un chef d’entreprise dont l’avion s’écrase au cœur de la forêt amazonienne, il touche à l’essentiel, à la raison de notre présence sur cette terre.

Que ce soit au cinéma, à la télévision ou en littérature, la recette a déjà été souvent utilisée avec succès: la rencontre de deux mondes qui à priori n’ont rien de commun. Si la variante que nous propose ici Pascal Manoukian est également très réussie, c’est que derrière le roman d’aventure se cache une profonde réflexion sur l’écologie au sens large, allant puiser jusqu’aux questions fondamentales, sur le sens même de notre vie sur terre.
Dans la forêt amazonienne vivent encore quelques poignées d’êtres humains totalement isolés de la civilisation. Appelons-les les Yacou. Ils sont à la fois extrêmement forts pour avoir survécu à des conditions extrêmes et très fragiles, car leur territoire est à la merci des «exploiteurs» qui rongent jour après jour la forêt amazonienne pour ses ressources naturelles, son bois, son or ou qui défrichent pour implanter des cultures extensives et rentables à court terme, faisant fi de la biodiversité et des équilibres naturels. Tout l’inverse des Yacou qui, au fil des ans, ont appris à composer avec la nature et à la respecter. Le secret de la longévité de la tribu tient du reste dans ce respect de tous les instants pour leur environnement naturel: «ils veillaient perpétuellement sur son inventaire, remettaient chaque feuille déplacée à sa place, dispersaient la cendre des feux et les restes des repas.» Une discrétion aussi rendue possible par les règles de la communauté qui n’autorisent que des groupes de huit personnes au maximum, hommes, femmes et enfants compris. Ils ont eu l’intelligence de s’adapter au milieu plutôt que de vouloir le détruire. S’ils ne se donnent jamais de rendez-vous, ils se retrouvent toujours. Un cri suffit à se signaler. Leur langage est sommaire, mais primordial. Si pour eux l’argent et tout son vocabulaire n’existe pas, ils ont en revanche une quarantaine de mots pour définir la couleur verte, dans toutes ses teintes.
Au-dessus de leurs têtes, Gabriel est aux commandes de son petit avion. À la tête d’une grande entreprise de prospection minière, il vient de célébrer ses fiançailles avec Marie et est en passe de conclure de juteuses affaires. Seulement voilà, un vol d’oiseaux va brusquement le plonger dans le monde des Yacou. Les volatiles se prennent dans les réacteurs, causant la perte de l’appareil. Gabriel échappe à la mort, mais ni aux blessures physiques, ni aux blessures psychiques. Choqué, il ne se souvient de rien lorsqu’il se réveille. Le Yacou qui le découvre est intrigué par cet être qui lui ressemble un peu, mais dont les différences physiques sont telles qu’il se méfie et le jette dans un enclos avec les cochons.
C’est au milieu des animaux qu’il va devoir survivre, se nourrir, guérir. Au bout de quelques jours de souffrance, il va pouvoir se mettre debout indiquant qu’il n’est pas comme les animaux qu’il côtoie et intriguant les Yacou qui décident de lui laisser sa chance. «Il ne faisait plus partie du monde des porcs, mais il ne faisait pas non plus complètement partie de celui des hommes».
Alors que la mémoire et les forces lui reviennent, il lui faut constamment s’adapter et, avec chaque jour qui passe, apprendre et se perfectionner, contraint à franchir les rites de passage mis au point par sa tribu, gardant désormais dans un coin de sa tête l’idée de pouvoir un jour fuir et retrouver les siens.
Pascal Manoukian, le baroudeur, a dû se régaler en imaginant les épreuves auxquelles Gabriel est confronté, en intégrant aussi dans son récit la situation du pays qui a élu Bolsonaro avec ce chiffre terrifiant – qui est malheureusement tout à fait juste – depuis son arrivée au pouvoir, de juillet 2018 à juillet 2019, la déforestation de la forêt amazonienne a atteint 278%! L’occasion aussi d’un clin d’œil à son précédent roman, Le Paradoxe d’Anderson.
Sans dévoiler l’épilogue de ce formidable roman, disons que les Yacou vont aussi se rendre compte du danger qui les menace. En filigrane, le lecteur comprendra qu’en fait, lui aussi fait partie de ces Yacou, de ce cercle des hommes. Un roman vertigineux et salutaire !

Le cercle des hommes
Pascal Manoukian
Éditions du Seuil
Roman
336 p., 19,50 €
EAN 9782021442403
Paru le 2/01/2020

Où?
Le roman se déroule au Brésil, au cœur de la forêt amazonienne

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
L’Amazonie.
Perdue sous la canopée, une tribu d’Indiens isolés, fragilisés, menacés par les outrages faits à la forêt. Au-dessus de leurs têtes, un homme d’affaires seul et pressé, aux commandes de son avion, survole l’immense cercle formé par la boucle du fleuve délimitant leur territoire.
Une rencontre impossible, entre deux mondes que tout sépare. Et pourtant, le destin va l’organiser.
À la découverte de la « Chose », tombée du ciel, un débat agite la tribu des Yacou: homme ou animal ? C’est en essayant de leur prouver qu’il est humain que l’industriel finira par le devenir.
Le Cercle des Hommes n’est pas seulement un puissant roman d’aventures, d’une richesse foisonnante, c’est aussi un livre grave sur le monde d’aujourd’hui et notre rapport à la nature.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
RTBF (Sous couverture – Thierry Bellefroid)
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Mémo Émoi (Geneviève Munier)
Blog Mes échappées livresques 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« La forêt s’égouttait encore des larmes de la nuit. Parfois, racontait la légende des Yacou, le Soleil pleurait de se savoir enfermé dans le noir. Peïne ne lui en voulait pas, bientôt il réchaufferait la tribu. L’Indien, au corps sec, strié de centaines de petites cicatrices, droites et régulières, protégea le feu d’une tresse de brindilles et rapprocha les braises. Autour de lui, nus, allongés sur des nattes de feuilles, les corps des siens, serrés les uns contre les autres, pareils aux lames d’un radeau, flottaient encore dans le sommeil. Il les compta. Sept. Son clan entier, sa famille. Leurs poitrines se gonflaient juste assez pour éloigner les charognards. Leurs tignasses sentaient la viande et le manioc sauvage. Il se leva et fit le tour du bivouac, deux abris de palme, sommaires, juste un toit de branches posées sur des bâtons, un feu et au-dessus un petit fumoir. Leurs peaux brûlées de soleil et peintes d’ocre se confondaient avec les racines géantes dressées comme des orgues, les touffes emmêlées de leurs cheveux gris de cendre avec l’épaisse pourriture végétale. Rien ne les trahissait. À côté de leurs couches, les traces d’un gros puma en témoignaient. L’animal s’était reposé à quelques mètres avec son petit, pendant la nuit, sans les voir. Peïne fouilla les déjections : la femelle jeûnait depuis deux jours, sa progéniture boitait et souffrait sans doute de parasites. L’Indien se promit de leur laisser les restes de la pêche avant de lever le camp. Une autre fois peut-être les fauves lui abandonneraient une carcasse pour nourrir les enfants.
Surplombant le campement, des arbres entrelacés de lianes se bousculaient en mikado, prêts à perfuser les premières lueurs du jour. Toujours selon la légende, le sommeil était un filet tendu par les esprits où les Indiens se laissaient attraper pour apaiser leur corps des efforts et des blessures de la journée. Un doux piège, dont il fallait s’arracher avant la fin du noir au risque d’y demeurer prisonnier comme dans une nasse.
À Peïne revenait le devoir de réveiller son clan. Au fond d’un tronc en décomposition il attrapa deux gros vers de palme de la taille d’un pouce, le corps annelé, jaune de gras. Il les excita en les remuant au-dessus des braises, s’agenouilla devant Mue le vieil aveugle et les lui glissa sous les aisselles. Le rire apaisait les tensions chez les Yacou, or la journée promettait d’être lourde. L’aïeul, encore prisonnier du filet, sourit d’abord discrètement du coin des lèvres, puis les vers s’obstinant à creuser sous ses bras pour trouver une sortie il se mit à pouffer, déclenchant une réaction en chaîne, les uns se jetant sur les autres pour leur arracher des gloussements sans fin. Peïne en profita pour se rapprocher de sa femme et lui faire oublier sa mauvaise humeur de la veille. Une bande de singes laineux, réveillés par les cris, imita aussitôt les Indiens, effrayant une nuée d’oiseaux, et bientôt la forêt ne fut plus qu’un immense éclat de rire.
Mue mit fin à la cérémonie des chatouilles et commença la journée. L’aveugle s’éloigna du camp en tâtonnant. Ses yeux ne voyaient plus. Ses doigts si. De longues lianes torturées, des loupes, capables même de distinguer les couleurs. Il lui en manquait trois à la main droite, mais rien n’échappait aux rescapés.
Le vieil Indien saisit une feuille au limbe arrondi et caressa chacune des nervures en suivant leurs hésitations.
Il savait déjà le serpent sur la branche, juste derrière son épaule mais assez loin pour qu’il ne s’en inquiétât pas. Sur le feu humide, les deux vers de palme ne faisaient plus rire personne. Ils grillaient sur le dos, panse tournée vers un gros nuage qu’éventrait déjà un mince éclat de soleil.
Face à l’aveugle, silencieuses, deux femmes nues, les seins griffés par les ronces et les enfants, attendaient son verdict, arc aux pieds, la peau perlée de rosée, le regard souligné du trait rouge et gras de la pulpe d’urucu, une baie sauvage à l’allure de petits oursins dont les Indiens se servaient aussi pour se protéger des insectes et colorer les plats.
Mue mit la feuille dans sa bouche et la mâcha longuement.
Une bande droite et nette rasait sa chevelure grise en son milieu, laissant apparaître une longue cicatrice mal refermée, gonflée d’affreuses boursouflures. À la verticale de son crâne fendu, d’immenses orchidées égrenaient leur pollen dans un rideau de brume, montant de la pourriture du sol pour se déchirer aux premières branches des arbres et disparaître trente mètres plus haut, en fins lambeaux blancs, transperçant la voûte épaisse et échappant par miracle à la forêt, telles des volutes de fumée sans feu.
Depuis qu’on lui avait amputé trois doigts de la main pour le faire parler, le vieil Indien économisait les mots.
– Luisant, se contenta-t-il d’annoncer.
Tout le monde approuva d’un hochement de tête, sauf le Héron, un adolescent aux allures d’échassier, en perpétuel recherche d’équilibre, toujours penché vers l’avant, les deux jambes fendues en un « V » semblable à celui dessiné par la rencontre des eaux caillouteuses de l’Otavella et du Cahuinari, deux rivières entre lesquelles, depuis mille ans, les Yacou cueillaient et chassaient.
L’aveugle régurgita une bouillie verte grumeleuse, s’agenouilla, y mélangea un peu de cendre et, pendant que le Héron expertisait à son tour la feuille arquée d’un palmier-poubelle, enduisit de sa mixture les seins vides d’une jeune mère pour y faire monter le lait. Elle le remercia en prenant sa main entre ses doigts, et le contact devenu trop rare d’une peau douce contre la sienne ravit l’ancien.
Son opinion faite, le grand échalas se redressa sur ses compas.
– Brillant perlé, corrigea-t-il respectueusement.
Peïne, le gardien provisoire de la tribu, coiffé d’un casque de cheveux noirs à l’arrondi parfait cerclant un front curieux, orienta les feuilles d’une fougère géante vers une rafale de lumière qui trouait la tête d’un grand bananier.
Contrairement au vieil aveugle, il pouvait compter des yeux chaque battement d’ailes d’un colibri et le stopper net d’une fléchette en plein cou et en plein vol.
– Moiré, trancha le petit homme trapu, le biceps droit ceint d’une mue de serpent, seul signe distinctif de son rang.
Chez les Yacou, il existait cinquante-sept mots décrivant très précisément chaque nuance de vert, mais aucun pour dire le profit, la science ou le bonheur. Pour une raison simple : le profit n’existait pas, la science tenait déjà tout entière dans la nature et le bonheur, à part une période sombre, dont le vieux Mue gardait, en plus du secret, trois moignons et une méchante cicatrice sur le crâne, se révélait être pour les Indiens et depuis toujours un état permanent, une source intarissable.
Les sept statuèrent finalement sur un vert humide et scintillant, puis firent cercle autour du foyer et régurgitèrent ensemble ce que leurs estomacs n’avaient pas digéré de la veille, grelottant les uns contre les autres, trempés par les gouttes lourdes d’une averse pianotant sans partition précise de feuille en feuille jusqu’au feu toussotant. L’air sentait l’ananas vert et la cendre mouillée. Tout ce que comptait le clan tenait là : Peïne le sage, Mue l’aveugle au crâne fendu, le Héron, fragile et curieux, la Tatouée, la femme de Peïne, au corps entièrement incrusté d’arabesques bleues, le Rebelle, un jeune mâle de vingt ans, le regard noir, toujours sur ses gardes, méfiant comme un jaguar, Solitude, la veuve aux seins vides, Sans Nom, son jeune fils, et Pas d’Âge, le mort, recroquevillé en position fœtale au beau milieu d’une feuille de nénuphar géant, jaune tendre, aux bords parfaitement arrondis, relevés et dentelés comme un moule à tarte.
Les sept devaient choisir maintenant. À l’unanimité ils décidèrent de confier pour un jour encore le destin de la tribu à Peïne et s’entaillèrent symboliquement le bras de la pointe d’un bambou pour marquer d’une cicatrice leur décision commune.
Ainsi commençait chaque jour nouveau entre l’Otavella et le Cahuinari. À peine sortis du filet des esprits, les Yacou rendaient à la terre ce dont ils n’avaient pas besoin, choisissaient le meilleur d’entre eux pour les guider tout au long de la journée et définissaient la couleur du vert afin de décider à quoi ils allaient l’occuper. Peïne regarda le colibri s’envoler et se félicita : humide et scintillant était la couleur idéale pour un enterrement. Ils avaient bien fait de rire avant. »

Extraits
« Au milieu d’un capharnaüm de cartes aériennes, de cigarettes et de dossiers trônait un petit cylindre en titane brossé, rouge mat, une enceinte d’à peine cinq centimètres de hauteur, un cadeau de Marie pour ses cinquante ans, un concentré de technologie, indestructible, étanche, avec un son de chaîne hi-fi, une batterie infatigable, et tout Mozart à l’intérieur.
Il se souvenait du dîner de la veille, du clair-obscur de la suite du Copacabana Palace à la façade en pierre blanche tombant sur la plage comme une falaise de craie, des baisers au goût de caviar, de la fine dentelle des bulles de champagne, de cet incroyable chef japonais venu spécialement de São Paulo leur servir son bœuf wagyu surmonté d’un médaillon de foie gras et parsemé de lamelles de truffe blanche, du meringué de bananes ondulant de cinquante bougies soufflées à la fraîcheur d’une petite brise à l’abri des flamboyants de la terrasse. Elle devait l’attendre, maintenant.
Il sourit en pensant à sa promesse de revenir trois jours plus tard lui faire un enfant. Il ne s’y était tenu avec aucune autre, préférant chaque fois ses affaires à ses histoires d’amour. Une femme par étape de sa carrière, toutes indispensables mais chacune sacrifiée, comme les étages d’une fusée, pour monter toujours plus haut. »

« Quatre générations plus tard, Diego, l’un des arrière-arrière-petits-fils du drapier de Séville, embarquait pour les Amériques, avec cinq cents volontaires, dans l’espoir de venger son ancêtre et d’aller au nom de la France piétiner les plates-bandes espagnoles. Malheureusement, la troupe débarqua au nord du Brésil, côté portugais. Après deux ans à défricher la côte, Diego déserta et s’enfonça dans la forêt avec une bande d’aventuriers venus de São Paolo. La légende dit qu’ils arrivèrent sur les rives d’un lac, quelque part entre le Brésil et la Guyane, dans lequel chaque année un roi indien se baignait nu et ressortait le corps couvert d’or. Nombreux furent ceux qui cherchèrent l’endroit sans jamais le trouver, mais dans le jardin de sa petite échoppe bordelaise, étudiant, bien avant de connaître Marie, il aimait à imaginer son ancêtre remontant les fleuves et les rivières, inventoriant des plantes inconnues aux parfums mille fois plus délicats que les épices de la Judería, racines contre les fièvres hémorragiques, teintures ocre et bleues, gomme pleurant des arbres, toujours accueilli et fêté par des peuples sans nom, heureux d’échanger leurs trésors contre les siens. »

« La veille, le Brésil avait fait un immense bond en arrière en s’offrant un président nostalgique de l’ordre et de la dictature militaire. L’Amazonie et toute l’industrie du pays étaient à vendre. Premiers arrivés, premiers servis, « les meilleures affaires se font à l’ouverture », disait son père, tant pis pour les travailleurs sans terre, l’écosystème, les espèces menacées et les Indiens. Les conquistadors étaient de retour. »

À propos de l’auteur
Photographe, journaliste, réalisateur, Pascal Manoukian a couvert un grand nombre de conflits. Ancien directeur de l’agence CAPA, il se consacre désormais à l’écriture. Il a publié notamment  Le Diable au creux de la main (2013), Les Échoués (2015) et Ce que tient ta main droite t’appartient (2017) et Le Paradoxe d’Anderson. (Source: Éditions du Seuil)

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Ailleurs sous zéro

PELOT_ailleurs_sous_zero
  RL2020

 

En deux mots:
Treize nouvelles qui mettent en scène des «âmes en chaos». On y croise des hommes peu courageux et des fort en gueule, des femmes pas si faibles que cela dans une ambiance de western. Car dans ces Vosges, on se bat aussi à coups de fusil.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

«Ces histoires sont des liens de sang noir»

Pierre Pelot nous revient avec un recueil de nouvelles. «Ailleurs sous zéro» est une sorte de concentré de son univers. Sur les routes des Vosges, on y croise des «âmes en chaos».

On le sait, les recueils de nouvelles ne font pas recette. Aussi Pierre Pelot nous gratifie-t-il d’un prologue dans lequel il nous explique que «ces petites histoires taillées à chocs répétés se méritent, payent toujours de mine sous des dehors volontiers colorés aux pastels». Puis il nous explique que si la celle qui ouvre le recueil fut écrite au profond d’une sorte de gouffre, les autres «racontent chacune à leur manière des moments et des tranches d’existence, suffisamment hors du commun pour être particulières et remarquables». Et comme l’auteur nous a simplifié la tâche sur ses intentions, attardons-nous un peu sur les personnages de ces histoires, sur ces «âmes en chaos». Car ils le méritent, ces acteurs récurrents dans l’univers de Pierre Pelot. La vie ne les a pas gâtés, à l’image de ce chroniqueur remercié pour un texte qui n’a pas plu au responsable et qui se retrouve confronté à une nouvelle épreuve, les résultats de ses examens médicaux confirmant la présence d’une «saloperie rare». Alors que la neige tombe sur les Vosges, il va devoir partir pour Strasbourg afin de procéder à des analyses complémentaires. C’est bel et bien le crabe, mais à coups de protons, on devrait en venir à bout…
Dans ces histoires de sang noir, celle que je préfère s’intitule «Bienvenue les canpeurs». Oui, avec un «n» à canpeur comme il est noté sur le panneau que Ti Nono et son frangin, solides bûcherons, ont confectionné pour attirer les touristes. Celle qui se pointe à l’air tout à fait à leur goût. «Cette salope a un fameux cul et pas seulement qu’un cul». Je vous laisse deviner la suite…
Suivront une drôle de partie de chasse dans «Doulce France», une séance de fitness avec un raciste dans «Le lundi c’est gym», la recherche de voleurs qui donnent du fil à retordre à la police dans «le tonneau» ou encore l’arrivée d’un visiteur inattendu pour le grand lecteur – il s’était notamment délecté d’un livre intitulé «Méchamment dimanche» – qu’était devenu Pidolle dans «Le retour de Zan».
Treize histoires qui sentent la sueur et le sang, l’alcool et la neige. Treize histoires qui sondent ces âmes en chaos et ne leur accorderont guère une place au paradis. Du Pelot pur jus en somme.

Ailleurs sous zéro
Pierre Pelot
Éditions Héloïse d’Ormesson
Nouvelles
160 p., 16 €
EAN 9782350877143
Paru le 23/01/2020

Ce qu’en dit l’éditeur
Treize nouvelles et autant d’univers, de suites, de fins ou de commencements imaginés par Pierre Pelot. C’est l’hiver dans les Vosges comme ailleurs et le noir s’installe, s’instille dans chacun des personnages. Victimes comme bourreaux ils s’animent avec une grande intensité et entraînent le lecteur dans leurs vérités, leurs angoisses, leurs souffrances ou leur folie. Entre nouvelles intimistes et fresques rurales, de nouveaux personnages prennent vie et côtoient ceux que nous retrouvons avec délice. Dans ce recueil qui mêle inédits et des textes parus dans divers journaux, la plume de Pelot est reconnaissable, toujours musicale mais plus acérée. Il s’agit bien d’une plongée dans l’obscurité, une variation «d’outrenoir» qui ravira ses lecteurs des premières heures.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Ailleurs sous zéro
Salut, ça va ?
Si ça va ? Oui, oui, ça va. On fait aller. Évidemment que ça va. Que veux-tu répondre d’autre ? Que ça ne va pas ? Et puis quoi ? Te dire ce qu’il en est vraiment ? Oui bien entendu, mais comment le dire, et avec quels mots ? Alors rester là à ressasser et décliner des hésitations, des approximations, des tentatives malhabiles d’explications ? Des errances de langage à la recherche du mot juste, précis. Pour, au final, que ça change quoi ? Que ça aille mieux ? Parce que, non, ça ne va pas trop. Ça ne va pas tellement. Mais ça va.
On retrouve le monde qu’on avait déserté il y a quelque temps. Absent pour cause de fracas. Pour cause de vrac en tête. D’effondrement des piliers de la terre.
Nous revoilà. Nous revoici. En vérité on n’était pas partis, on n’était juste pas là. Ça n’en avait pas l’air mais c’était ça. Oui, absent, c’est le mot. L’absence.
Alors on réintègre. On revient, sur la pointe des pieds, on traîne la patte, c’est toujours mieux que l’immobilisme, paraît-il. On dit qu’il faut revenir. Retremper le doigt dans la sauce pour la goûter encore. Ne pas crever de faim. Faire un effort. Éplucher des patates, cuire le riz. Toutes ces sortes de choses.
Se retrouver debout aux margelles de l’hiver en attendant le printemps. En attendant le printemps, ce n’est pas certain. Se retrouver ailleurs sous zéro. Il a froid aux pieds dans ses godasses. La lumière tombée des nuages éblouit. Froid au bout des doigts par les trous de ses gants en manipulant le bois coupé. Il avait oublié que c’était l’hiver. Les chevreuils et chevrettes viennent manger le lierre qui grimpe aux murs des maisons, des sangliers défoncent les jardins, la soupe de légumes qui mijote au coin du feu ne va pas tarder à sentir bon. L’hiver et la glace qui craque au cœur de la nuit.
Et toi, ça va ?
Ça bricole. On fait aller.
Et plus loin, au-delà des frontières ? Quelle importance ? Aucune importance. Et au-delà des limitrophes bornages qui nous cernent et nous étranglent ? Aucune importance, excusez-moi.
Debout dans l’hiver qui finira, et, qui sait, pourquoi pas, dans le printemps ensuite, et…
Ça va ? Et on n’attend pas de réponse, et c’est peut-être une manière de faire, aussi.
Il ne sait pas s’il est de retour, il aimerait bien. Il passait par là. A vu de la lumière, il est entré.
À une époque qui semble tout à coup bien éloignée, de plus en plus lointaine, il faisait cela régulièrement, chaque semaine, il passait par là, il ouvrait la porte, s’installait pour quelques minutes. Il venait te faire un petit coucou. Il aimait bien. C’était les dimanches, dans un journal qui n’en a probablement plus pour longtemps – il aimait bien, oui. Il venait pondre son œuf dominical. De l’autre côté de la barrière, des gens le lisaient, beaucoup de gens, dont toi, je sais, ils avaient l’air d’aimer ça, eux aussi, on bavardait, ils m’en parlaient en semaine, ils m’écrivaient, ils me poussaient du coude dans la rue, dans les magasins, je n’en croyais pas mes côtes, au début. Mais si.
Et puis un jour quelqu’un dans le journal, une sorte de chef élagueur sans doute, un journaliste, probablement, une sorte de rédacteur, même pas en chef, droit de censure en bandoulière, a dit « Niet ! »
NIET !
A dit : « Pas question de publier ça, qui parle du quotidien d’un de vos amis en prise avec des dealers dans sa rue de Béziers, pas question de se moquer de la police, nous avons ici nos problèmes et nos difficultés de relations avec la nôtre, de police, pas question de faire le mariole, et toute vérité n’est pas bonne à dire. » Le pseudo-journaliste censeur a dit : « TOUTE VÉRITÉ N’EST PAS BONNE À DIRE. » Textu. « Vous allez s’il vous plaît me réécrire une autre chronique, mon brave. » Et lui, de lui répondre : « Vous pouvez toujours aller vous faire mettre, mon brave aussi. Vous ne voulez pas de cette chronique, vous ne l’aurez pas, mais vous n’en aurez pas d’autre non plus, je ne mange pas de ce ranci-là », qu’il a dit. Déclenchant du coup le silence. Il n’est plus passé le dimanche, il n’est plus venu bavarder. Dans la rue et les magasins, les mails, les gens m’ont dit : « Ben alors ? Comment ça va ? » Les gens ont cru que le silence et le vide venaient d’une douleur paralysante qui lui serait tombée dessus avec la mort de son fils dégommé en un quart de seconde dans une allée de jardin public. Mais non. Alors il répondait : « Mais non. » Toi tu sais mais les autres, non.
C’est comme ça.
Et il y a peu, le voilà dans un cabinet médical, pour passer radiographie et échographie, suite à un souci. Après s’être tapé une IRM deux jours auparavant. Ainsi va donc la vie. On ne se retrouve pas dans ces endroits de gaieté de cœur, mais avec une sorte de pincement. Au cœur, justement. »

Extraits
« Et maintenant il neige. C’est la nuit, c’est l’hiver et il neige, comme il neige certaines nuits d’hiver : en grand silence. Un silence qui tombe de sa haute lenteur, accompagnant chaque flocon, chacun plus lourd au fil de sa glissade de plume. Si on tendait les mains ouvertes, le silence s’entasserait dedans, avec les flocons, mais lui ne fondrait pas. En d’autres nuits, l’été, on pourrait entendre au loin d’une vallée à l’autre s’interpeller des chiens, et des grillons griller. Mais ici non, pas même, au grand dommage, le moindre hurlement de loup. Le silence. Juste le silence. Le hoquet sourd, parfois, d’un petit bouchon de neige détaché d’une branche trop chargée. Le silence comme il sait peser cent fois son poids dans son cocon de février.
Le monde, ce qu’on en sait, bruisse probablement ailleurs, de l’autre côté. Mais on ne l’entend pas. Le monde d’au-delà les frontières que posent la vue et la parole s’en est allé. Il ne sait où et s’en moque. Le monde extérieur, rempli de guignols qui s’agitent et nous font croire que l’importance est dans leurs soubresauts, leurs clameurs excitées, n’existe plus. Dans les pages des journaux non ouverts, derrière les écrans vides des télévisions aveugles, sous les ondes cendreuses des radios éteintes, le monde s’ébroue sans doute à sa guise encore et toujours, dans ses crachats et ses mensonges en rafales, et il s’en fout. » p. 19-20

« Le monde nous laisse croire qu’il existerait un certain ordre des choses. Alors que tout, dans ses soutes et coursives, sur tous ses ponts, n’est que désordre. Alors qu’il ne faut que survivre, vaille que vaille, dans les méandres du désordre, s’efforçant du mieux possible de se garder en équilibre, dans le précaire et l’incertain, momentanément. Juste tenter de garder l’équilibre. Dans les chaos et les grandes bousculades dont les échos nous heurtent au petit bonheur, au petit malheur. Ne dites pas que l’existence est autre chose que ce numéro dérisoire ébouriffé.
L’ordre des choses, probablement, mais en filigrane, dans les tréfonds insoupçonnables, les entrailles insondables des salles des machines où s’activent des mécanos décervelés qu’il ne faudrait pas chatouiller beaucoup pour les entendre péter plus haut que leur cul, se prétendre Dieu le Père ou quelque autre vigie, quelque autre timonier déjanté.
L’ordre des choses sans doute, hors de portée. Incompréhensible à nous autres commun des mortels.
Nous autres sur le pont supérieur au niveau de la mer, à qui ne reste que le désordre des vagues et des raz de marée, le roulis, le tangage. » p. 20-21

À propos de l’auteur
Né en 1945 à Saint-Maurice-sur-Moselle où il vit toujours, Pierre Pelot a signé plus d’une centaine de livres, du polar à la SF. Il est l’auteur notamment de L’Été en pente douce, Natural Killer, C’est ainsi que les hommes vivent (prix Erckmann-Chatrian), Méchamment dimanche (prix Marcel Pagnol), L’Ombre des voyageuses (prix Amerigo Vespucci), Maria et La Montagne des bœufs sauvages. Son dernier roman, Braves gens du Purgatoire, a paru aux Éditions Héloïse d’Ormesson en 2019. (Source: Éditions Héloïse d’Ormesson)

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Et toujours les forêts

COLLETTE_et_toujours_les_forets
  RL2020  coup_de_coeur

Sélectionné pour le Prix RTL-LiRE 2020

En deux mots:
Corentin se retrouve seul après une catastrophe qui a détruit la planète. Errant dans un monde sans vie, il veut croire qu’Augustine, qui vivait dans une grande forêt, a survécu. Alors qu’il prend la route, il se demande si le mot avenir à encore un sens, s’il reste quelque chose à construire.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

La vie et rien d’autre

Le paradoxe avec Sandrine Collette, c’est que plus elle s’éloigne du roman noir et plus ses histoires sont noires. À l’image de la planète que retrouve Corentin après LA catastrophe. S’ouvrent alors des perspectives vertigineuses. Un grand roman!

Il s’appelle Corentin et sa jeunesse aurait pu être un enfer. Car c’est peu dire qu’il n’était pas souhaité. Son père a fui et sa mère veut se débarrasser de ce mioche qui va toutefois finir par naître. Alors Marie se retourne vers Augustine, 76 ans, vivant seule dans la maison des forêts. «Chez Augustine tout était froid, désuet, silencieux» et le petit Corentin, qui pleure tous les soirs, ne rêve qu’au retour de de sa mère. Mais le temps passe. «Corentin ne reverrait jamais Marie».
Et si la vieille femme fait peur à l’enfant, d’étranges liens vont finir par se tisser entre eux. Elle l’aide à faire ses devoirs et veut qu’il réussisse. Elle lui apprend les plantes et les étoiles, elle l’encourage à le quitter pour aller étudier dans la grande ville. Il promet de revenir la voir. Promesse tenue, même si les voyages tendent à s’espacer plus longuement.
Car, outre les études, il y a les fêtes. Des fêtes qui «les sauvaient en même temps qu’elles les éloignaient du monde» et qu’il organisait avec des amis dans les catacombes. Une initiative qui leur sauvera la vie quand la terre se mettra à trembler.
«Ce fut la fin du monde et ils n’en surent rien.»
Trop curieux de savoir ce qui s’était passé, les premiers à vouloir regagner la surface mourront. Quand Corentin émerge, il ne trouve qu’une étendue calcinée, vitrifiée. Un monde en noir et blanc où règne un silence pesant. Pour ne pas sombrer dans le désespoir, il cherche de quoi manger et boire et à trouver un abri. Il a alors envie de croire qu’il n’est pas le seul survivant et qu’il va finir par croiser d’autres humains.
Quand la pluie se met à tomber, il exulte. L’eau, c’est la vie. L’eau c’est la promesse d’un avenir. Sauf que cette eau est toxique et qu’il a tout juste le temps de s’abriter pour ne pas être brûlé à son tour.
On le voit, Sandrine Collette n’a pas lésiné sur les moyens pour placer son personnage dans un récit terrifiant, même si on ne saura rien de cette catastrophe. Mais elle a aussi compris, comme Robinson sur son île déserte, qu’il ne peut vivre que si d’autres yeux le voient. Il ne reste un homme que parmi les hommes. C’est pourquoi il part vers la forêt, celle où il a passé son enfance, celle où il espère retrouver Augustine. Sur la route un chien va lui prouver qu’il n’est pas seul. Un petit chien aveugle avec lequel il va désormais avancer. Pour retrouver non seulement Augustine, mais aussi cette humanité envolée en quelques minutes.
Bien davantage qu’une fable écologique, c’est à une leçon philosophique qui nous est proposée ici. Comment un homme peut-il se comporter dans tel monde. Qu’est ce qui est juste? Pourquoi faut-il continuer à avancer? Que valent toutes les choses richesses accumulées au fil des années? Où est le progrès?
Et si le roman n’apporte pas les réponses, il pose les bonnes questions et va nous offrir, au fil des pages autant de surprises que de sujets de réflexion. Après Les larmes noires sur la terre et Juste après la vague, Sandrine Collette poursuit avec maestria son exploration de l’âme humaine dans des circonstances extrêmes et nous offre un grand roman. Précipitez-vous toutes affaires cessantes!

Et toujours les forêts
Sandrine Collette
Éditions JC Lattès
Roman
334 p., 20 €
EAN 9782709666152
Paru le 2/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, dans un territoire forestier puis à Paris et enfin sur une aire géographique qui n’est plus définie.

Quand?
L’action se situe dans un avenir post-apocalyptique plus ou moins proche.

Ce qu’en dit l’éditeur
Corentin, personne n’en voulait. Ni son père envolé, ni les commères dont les rumeurs abreuvent le village, ni surtout sa mère, qui rêve de s’en débarrasser. Traîné de foyer en foyer, son enfance est une errance. Jusqu’au jour où sa mère l’abandonne à Augustine, l’une des vieilles du hameau. Au creux de la vallée des Forêts, ce territoire hostile où habite l’aïeule, une vie recommence.
À la grande ville où le propulsent ses études, Corentin plonge sans retenue dans les lumières et la fête permanente. Autour de lui, le monde brûle. La chaleur n’en finit pas d’assécher la terre. Les ruisseaux de son enfance ont tari depuis longtemps ; les arbres perdent leurs feuilles au mois de juin. Quelque chose se prépare. La nuit où tout implose, Corentin survit miraculeusement, caché au fond des catacombes. Revenu à la surface dans un univers dévasté, il est seul. Humains ou bêtes : il ne reste rien. Guidé par l’espoir insensé de retrouver la vieille Augustine, Corentin prend le long chemin des Forêts. Une quête éperdue, arrachée à ses entrailles, avec pour obsession la renaissance d’un monde désert, et la certitude que rien ne s’arrête jamais complètement.

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INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Les vieilles l’avaient dit, elles qui voyaient tout: une vie qui commençait comme ça, ça ne pouvait rien donner de bon.
Les vieilles ignoraient alors à quel point elles avaient raison, et ce que cette petite existence qui s’était mise à pousser là où on n’en voulait pas connaîtrait de malheur et de désastre. Bien au-delà d’elle-même : ce serait le monde qui chavirerait. Mais cela, personne ne le savait encore.
À cet instant, c’était impossible à deviner.
À cet instant, ce n’était que rumeurs de vieilles femmes, et seuls le lendemain et le surlendemain leur importaient, et le qu’en-dira-t-on, parce que le village bruissait, palpitait, causait sans relâche. Elles, parce qu’elles avaient senti le vent mauvais, elles avaient décidé de fermer leurs oreilles, fermer leur bouche enfin, comme si cela pouvait suffire. Ce n’étaient, au fond, que de très petits soucis, qui ne méritaient pas qu’on en fasse de longs bavardages.
D’ailleurs, au moment où le grand chaos, le vrai, arriverait, les vieilles ne s’y trouveraient sans doute plus pour en parler.
Mais en attendant, elle, elle était là.
Elle s’était accrochée au fond des entrailles de Marie. Comme on dit des bêtes à la campagne, vaches ou brebis ou juments, elle avait pris. Par hasard peut-être, par malchance sûrement, enfin voilà, à présent, il faudrait faire avec.
Marie ne savait même pas d’où elle venait.
Cette petite existence maudite.
*
Marie tenant son gros ventre entre ses mains, les cheveux collés par la sueur malgré la fraîcheur de la nuit.
Marie qui n’y pensait plus, à ce qui avait grandi à l’intérieur de ses tripes, tant les Forêts l’épouvantaient à cet instant. Parce que les vieilles ne l’avaient pas ratée : elles l’avaient relâchée au milieu des ténèbres, au milieu des arbres, à l’exact mi-chemin entre le jour d’avant et celui d’après.
Elles l’avaient relâchée, elles avaient ouvert la porte de la maison décrépie noyée dans les bois noirs, elles l’avaient poussée sur le seuil. Dehors, on ne voyait rien. Une nuit d’encre. Une nuit d’ogre. Elles avaient dit: Va!
Cette porte ouverte, pour la première fois depuis six mois.
Marie avait regardé les vieilles, Alice et Augustine – comme on regarde des folles. Les grands-mères de Jérémie et de Marc. Races de chiens, de dingues, tous.
Marie, elle, ne comprenait plus. Elle avait peur.
Et puis son ventre, tout rond tout lourd.
Elle avait secoué la tête en suppliant.
Aller où?
Mais qu’en avaient-elles à faire, les vieilles?
Six mois enfermée dans une chambre aux volets clos, et Marie retrouvait la liberté en pleine nuit, avec ses dix ou quinze kilos de l’enfant à venir – Marie qui avait reculé à l’intérieur de la pièce.
Alors les grands-mères l’avaient chassée à coups de balai, jusqu’à ce qu’elles puissent refermer la porte sur elle.
Jusqu’à ce que Marie s’éloigne, parce qu’elle le savait : cette porte ne s’ouvrirait plus que pour du malheur.
Il n’y avait pas de lune cette nuit-là.
Même la route minuscule qu’elle suivait hébétée, Marie la distinguait à peine. Parfois elle se prenait les pieds dans une herbe ou dans une ronce, elle tombait à genoux. Elle se relevait en pleurant, une main griffée par les orties, l’autre sur le macadam encore tiède. Elle les passait sous son ventre et se hissait à nouveau debout, à nouveau tremblante. À nouveau aveugle.
Aucune voiture ne passerait avant des heures.
Juste les arbres, avec leurs branches immenses déjetées tels des bras disloqués, et le vent qui faisait des sons étranges, des chuintements, des murmures, des menaces.
Juste les silhouettes étouffantes des châtaigniers et des hêtres au-dessus d’elle, refermées en une voûte infranchissable, leurs racines comme des pièges, leurs oiseaux et leurs insectes réveillés par les sanglots de Marie qui la frôlaient en s’enfuyant dans des bruits mécontents.
Juste les Forêts.
*
Les Forêts n’avaient jamais aimé Marie.
Elles ne la guideraient pas.
Elles ne l’aideraient pas.
*
Marie non plus ne les aimait pas. Elle, c’était la ville, les lumières, une fête permanente. Quand elle avait rencontré Jérémie, elle l’avait arraché à ce territoire envoûtant et mouillé qu’elle détestait. Elle avait fait semblant d’ignorer l’emprise des Forêts sur ceux qui y étaient nés. C’étaient des histoires de bonnes femmes, pensait-elle. Cela ne valait rien face à sa volonté à elle, ses promesses, ses cheveux ondulant dans le vent.
Les Forêts: un pays d’hommes et de vieilles femmes.
Qu’il n’y ait pas de place pour elle – elle s’en moquait. Elle partirait.
Mais pas seule.
Voilà, elle avait emmené Jérémie.
Elle l’avait séparé de sa terre et de ses amis, de sa grand-mère Alice, de son histoire. Rien à foutre.
Et dur comme fer, elle croyait s’être débarrassée de ce pays. Elle croyait que le sort se commande, que la terre trempée n’attache pas forcément sous les chaussures. Elle avait fait jurer à Jérémie de ne pas y remettre les pieds – il avait juré.
Et puis.
Il était revenu un jour, pour un congé, pour une fin de semaine. Pour toujours enfin. Les Forêts l’avaient rappelé comme on siffle un clébard. Il avait accouru la langue pendante et les yeux ravis.
Peut-être était-ce cela que Marie ne lui avait jamais pardonné.
C’était sûr, même.
Ces Forêts maudites.
Marie continuait à marcher sous les arbres ; elle se retournait parfois, comme si les vieilles l’avaient suivie pour la reprendre, la peur la faisait frissonner. Elle entendait son souffle rauquer dans sa gorge et dans sa tête.
Tout plutôt que le bruissement des bois obscurs.
Mal au ventre.
Elle avait cogné sa peau tendue.
Arrête hein.
Elle haïssait cette protubérance qui faisait partie d’elle et qu’elle avait essayé d’arracher en vain, cette excroissance qui ne s’en irait qu’avec l’accouchement, à cause d’Alice et d’Augustine, les grands-mères de ces petits-fils minables, qui l’avaient séquestrée pendant six mois.
Vous n’allez pas faire ça? Putain, vous n’allez pas faire ça?
Six mois.
Pendant les premiers temps de son enfermement, Marie avait pris d’assaut les murs de la chambre, le ventre en avant pour le cogner plus fort, pour que l’enfant passe. Elle l’imaginait comme une sorte d’écureuil perché sur ses organes, qu’un choc un peu plus vif ou un peu de travers finirait bien par faire tomber. Mais le petit – puisqu’il s’avérerait être un petit – s’était accroché tel le vent à une branche fragile ; au bout de quelques semaines, Marie s’était rendue à l’évidence, elle avait compté les jours terribles, il naîtrait, elle n’avait plus d’espoir.
Emprisonnée, Marie, cloîtrée dans une chambre obscure, pour tout ce qu’elle avait abîmé, brisé, anéanti en allant promener ses fesses ailleurs. Pour lui apprendre, pour lui gâcher la vie qu’elle avait gâchée à Jérémie et à Marc – disaient-elles.
Jérémie et Marc, c’était comme les doigts de la main, avant.
Avant Marie.
Celle qui avait fait parler le village entier – une vingtaine de culs-terreux collés à son histoire, à son scandale.
Celle par qui le malheur.
*
Terrifiée par la noirceur des Forêts, par les bruits inconnus de l’air et des bêtes invisibles – elle s’encourageait à voix basse.
La nuit n’en finissait pas. Ses jambes ne voulaient plus porter, plus marcher. Ses yeux exorbités cherchaient une voiture. Une lumière. Quelqu’un.
Son gros bide trop lourd.
*
Au début, elle était amoureuse de Jérémie bien sûr. Elle ne voyait que lui. Elle l’avait épousé. Trop vite. Une année avait passé, et deux, et encore une troisième. C’était long. Elle avait tellement envie de s’amuser.
S’amuser? Même pas.
Le vrai mot, c’était : vivre.
Jérémie, c’était comme un petit chien. Il était toujours là. Marie s’était lassée.
L’été, rompant la promesse qu’il avait faite, ils se retrouvaient
aux Forêts tous les deux. Puis très vite, histoire de chasser l’ennui, tous les trois : avec Marc, l’ami d’enfance de Jérémie.
Chez les grands-mères des garçons – les vieilles salopes, rectifia Marie en silence.
D’accord, quand Jérémie était retourné travailler à la fin des vacances, elle avait couché avec Marc. Cela avait duré deux ou trois mois. C’était une belle arrière-saison. Jérémie venait le week-end, disait que Marie avait besoin de repos, besoin de s’égayer. Voilà, c’était une distraction.
Alors, est-ce que c’était si mal – est-ce que cela valait les hurlements, les coups, les déchirements qui avaient suivi; la bagarre qui avait laissé Jérémie et Marc pantelants, sanguinolents, brouillés à vie.
Jérémie avait claqué la portière de la voiture, il était reparti comme un fou. Il avait abandonné Marie chez la vieille Alice. Elle ne s’inquiétait pas. Elle savait qu’il reviendrait le lendemain – et pas fier. Elle attendait ses excuses. Elle préparait aussi l’explication, car il y en aurait forcément une. Cela lui avait pris une partie de la nuit, et elle n’aurait jamais l’occasion de s’en servir, car Jérémie n’était pas revenu.
Il s’était tué sur la route ce soir-là. Un mauvais virage, là où se tiennent ces immenses platanes qui ne pardonnent pas. Un coup de malchance.
Sa faute à elle – c’est ce qu’avait crié Alice derrière la porte de sa chambre.
*
Marie, elle ne pensait qu’à une chose: partir de là.
Elle se savait enceinte depuis peu. Il fallait qu’elle avorte.
Marc ne répondait à aucun de ses appels. Plus tard, elle apprendrait qu’il avait quitté les Forêts à la nouvelle de la mort de Jérémie. Parti où ? Même sa grand-mère l’ignorait. Il avait seulement dit que ce serait pour toujours.
Marie s’en moquait pas mal. Elle ne s’était pas demandé de qui était la petite saloperie qui lui poussait d’un coup dans le ventre.
Ça ne comptait pas.
Elle voulait juste s’en débarrasser.
Oui bien.
S’il n’y avait pas eu les grands-mères pour l’en empêcher.
Pour crier, derrière la porte verrouillée, qu’elle le porterait jusqu’au bout, son môme, et que toute sa vie, il serait là pour lui rappeler.
*
Marie se traînait dans la nuit sans pouvoir s’arrêter de pleurer. Elle finissait par ne plus avoir peur des Forêts, elle n’avait plus la force.
C’était la fin de l’été, il faisait tiède.
D’autres fois, cela l’aurait amusée de marcher en pleine obscurité en tenant la main à Jérémie – ou à Marc, n’importe lequel, pour la différence qu’il y avait. Ils auraient ouvert leurs mains à la brise, ils auraient écouté la chouette qui hululait même si Marie s’en foutait, ils auraient fait la course dans le noir. Ils auraient inventé des noms aux silhouettes des arbres géants, des noms rien qu’à eux, pour un monde rien qu’à eux.
Tout cela avait volé en éclats.
Elle s’enfuyait des Forêts, son ventre était douloureux, elle ne devait plus le frapper. Il fallait seulement marcher encore et encore. Trouver une voiture qui l’emmènerait à la ville. Après, elle ne savait pas. Après, c’était trop loin. Avec trop de questions.
Parce que ça serait quoi, la vie d’après – ça serait quoi d’être une mère, murmurait une petite voix à l’intérieur, mais ça non, ah non surtout pas, là-dessus les vieilles n’auraient pas gagné, elle le jurait. Elle n’allait pas l’aimer, ce mioche, elle le dégagerait quelque part et elle irait conquérir son paradis à elle, son existence de rêve, elle la méritait, elle l’avait payée d’avance. Un môme, au fond, cela pouvait s’effacer comme un trait de craie sur un tableau. Il suffisait d’un bon chiffon. »

À propos de l’auteur
Sandrine Collette vit dans le Morvan. Elle est notamment l’auteure de Des nœuds d’acier, Il reste la poussière, et Les larmes noires sur la terre, couronnés par de nombreux prix. (Source : Éditions JC Lattès)

Page Wikipédia de l’auteur https://fr.wikipedia.org/wiki/Sandrine_Collette
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Le sang des rois

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 RL2020

En deux mots:
L’arrivée d’un étranger vient remettre en cause l’équilibre d’une communauté qui voit en lui son sauveur, l’homme qui pourra les guérir d’une terrible malédiction : tous les enfants nés après une première grossesse meurent inexplicablement.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Méfions–nous des prophètes

Sikanda de Cayron pourrait bien être l’un des noms à retenir de cette rentrée littéraire. Avec «Le sang des rois», elle nous offre une dystopie glaçante et nous met en garde contre les dérives autoritaires.

Vous avez aimé La servante écarlate ? Vous vous régalerez avec ce premier roman signé par une romancière de 22 ans qui s’est servi de son service civique – durant lequel il a travaillé les violences conjugales – pour nourrir ce récit. Comme dans le livre de Margaret Atwood, elle nous propose un futur dystopique, peut-être proche, où un régime totalitaire va se mettre en place, presque à l’insu d’une communauté en proie au doute. Tout commence avec l’arrivée d’un étranger blessé et épuisé que les habitants soignent, espérant secrètement que l’homme pourrait leur venir en aide : «tous brûlaient intimement d’une flamme neuve et excitante».
Réfugiés au cœur de la nature, la communauté rêve d’une vie harmonieuse avec des règles sociales égalitaires, faisant un usage respectueux des ressources. Un équilibre qui est pourtant fragile, car une malédiction s’abat sur les femmes enceintes : leur premier enfant meurt de façon systématique sans que rien ni personne ne puisse expliquer pourquoi. Alors très vite l’étranger va être érigé au rang de prophète. Chaque geste, chaque parole va être scrutée, chaque conseil suivi à la lettre. Insidieusement se met ainsi en place un pouvoir autocratique, un seul homme fixant désormais les règles avait l’aide d’un entourage qui le vénère.
Hateya, une jeune fille qui vient de terminer ses études et de passer brillamment son examen de guérisseuse, reste sur ses gardes. Une attitude qui ne va pas tarder à la marginaliser. Car désormais ceux qui entendent remettre en cause l’autorité de celui qui est désormais appelé «le guide». La violence, qui semblait avoir disparu de cet endroit fait «pour vivre en paix et en harmonie» ne tarde pas à s’exercer à l’encontre des récalcitrants et de ceux qui ne veulent se plier aux strictes injonctions.
Et alors que la situation s’envenime, les positions se cristallisent entre ceux qui entendent sauver à tout prix la communauté et ceux qui ne croient plus que leur avenir sera meilleur parmi ces habitants embrigadés dans leur utopie.
Quand un jeune couple décide de fuir, il est pris en chasse par les villageois qui n’hésitent pas à les lapider. «Lorsque les deux êtres, enlacés parmi les cailloux éclaboussés de sang, cessèrent de bouger, les assaillants foncèrent sur eux et entreprirent de ramener leurs corps jusqu’au village.»
Un drame qui ne va pas remettre en cause la nouvelle politique, bien au contraire. Les femmes n’ont plus le droit de travailler, soi-disant pour les protéger. Mais comme ce nouveau diktat touche aussi celles qui ne sont jamais tombées enceintes, l’irrationnel gagne encore du terrain. Et que dire de l’idée de faire bénéficier aux jeunes femmes de la «semence pure» de leur guide? Face à la folie, les résistants ont-ils encore une chance?
Sikanda de Cayron met habilement en scène ce basculement d’une communauté qui, se sentant menacée, bascule insidieusement vers l’irrationnel, n’hésitant pas à piétiner les valeurs qu’ils entendaient défendre. Ce faisant, elle nous met garde et nous appelle à la vigilance. Face aux discours simplistes et aux solutions trop évidentes, ce roman – et la littérature de façon plus générale – brille comme un signal d’alarme et enrichit notre réflexion sur la nature humaine. Y compris sur cette malédiction qui touche les femmes et qui va finir par trouver son explication. Sikanda de Cayron, un nom à retenir !

Le Sang des rois
Sikanda de Cayron
Éditions Emmanuelle Collas
Premier roman
344 p., 18 €
EAN 9782490155170
Paru le 10/01/2020

Où?
Le roman se déroule au sein d’un village isolé, sans davantage de précision.

Quand?
L’action se situe dans un futur plus ou moins proche.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un inconnu arrive dans une communauté qui a fui les dérèglements du monde moderne pour créer une cité idéale au cœur de la nature. Très vite, les habitants l’accueillent tel un prophète venu les sauver d’un curieux phénomène. En effet, les femmes perdent leur premier-né, et personne ne sait pourquoi.
La présence du prophète révèle toutefois peu à peu les dérives de cette utopie. Les valeurs fondamentales tendent à disparaître et les relations entre individus se détériorent. L’étranger est-il la cause d’un tel désastre? Ou est-il manipulé? Par qui et dans quel but? C’est ce que cherche à comprendre la rebelle et attachante Hateya, guérisseuse de la communauté.
Dans ce conte contemporain sur la féminité et la quête du pouvoir, Sikanda de Cayron s’interroge, entre rêve et réalité, sur la nature humaine et ses failles.

Les critiques
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INCIPIT (Les premières pages du livre)
« La nuit venait de tomber. La vie s’était faite discrète derrière les volets tout juste fermés, et seule flottait dans l’air la rumeur d’une journée trop chaude. Un pépiement d’oiseau qui s’endort, puis plus rien que l’on puisse vraiment percevoir. On couchait les enfants ; une paresse joyeuse empêchait d’aller soi-même dormir, parce que mille plaisanteries et autant de mots tendres devaient encore être échangés ce soir.
Ainsi, les heures auraient pu s’enchaîner sans encombre jusqu’au petit matin, sans un hurlement rauque, presque animal, qui suspendit le temps vers les dix heures du soir. C’était le gémissement d’une tristesse indicible, d’une douleur physique insupportable, une plainte venue du plus profond des tripes, qui glace le sang et résonne longtemps après que le silence est revenu.
Tous se figèrent, et personne n’osa plus bouger avant que l’écho ne se fût totalement tu. La surprise et la frayeur avaient brusquement capturé les habitants, les précipitant dans un état d’alerte instinctif. Ils avaient été extraits de leur tranquillité habituelle, découpés dans la masse de leur quotidien. Ne connaissant rien d’autre que le son étouffé des pas dans la poussière et les rires des enfants entre les murs d’argile, le village plongea dans une stupéfaction nouvelle.
Peu à peu, des visages timides apparurent derrière les volets, de petites jambes cuivrées sautèrent à bas de leurs lits. Une foule hésitante enfla bientôt dans la rue principale. Autour d’eux respirait tranquillement cette nuit particulière des déserts et des montagnes, une nuit à la texture irréelle.
Devant eux, poussiéreuse, avançait la route, éclairée par la lumière pâle du ciel. Au bout, à l’entrée du village, une silhouette maigre se tenait à genoux, les bras levés. Son visage était tourné vers la lune. Tout le désespoir du monde semblait être tombé sur ses épaules vêtues de haillons. Le hurlement qui s’était échappé de ses poumons avait dû épuiser ses dernières forces, et seule la puissance d’un sentiment magnifique paraissait le maintenir en équilibre. Il vacilla.
L’homme semblait porter en lui une rare violence, à en croire ses yeux fiévreux qui scrutaient l’air avec rage et le tremblement de ses mains. Mais si en lui se livrait un combat sans merci, autour de lui tout avait cessé de bouger. Les murmures des oiseaux s’étaient tus, et l’air même ne semblait plus pouvoir s’épandre. La nature et l’espace s’étaient immobilisés en une sorte d’attente et de respect improbables, dans l’espoir que l’étranger impulse une action, un mouvement, quelque chose qui redonnerait à la vie sa légitimité d’être. Le champ immense de ce qui se trouvait autour de lui n’existait plus. Dans la rue, les visages pressés les uns contre les autres ne vivaient en cet instant que pour le prochain geste de l’homme.
Pourtant, peu à peu, la nervosité s’empara de la foule, parce que rien ne se passait. L’homme n’avait pas bougé. Et la réponse stellaire qu’il semblait attendre ne venait pas. La nuit s’épaississait. Bientôt, sa silhouette fut si obscure qu’on douta presque de sa présence. La foule retenait son souffle. Elle redoutait la disparition de cet être fascinant et puissant, craignant le goût amer de l’insaisi.
Soudain, l’ombre esquissa un mouvement, tangua sur ses genoux quelques infimes secondes et s’effondra de tout son long dans la poussière.
À cet instant, la foule sortit de sa torpeur et se mit à courir vers le corps.
Il se passa deux jours et deux nuits avant que l’homme ne sorte de son étrange sommeil. Ses blessures avaient été soignées par les deux guérisseurs du village, qui le veillaient sans trêve depuis son arrivée. Ils avaient canalisé l’énergie de leurs corps dans leurs mains, et avaient appliqué leurs paumes à quelques millimètres des blessures de l’homme. Cela avait permis d’atténuer ses plaies et d’apaiser son sommeil tourmenté et fiévreux. C’était comme cela que l’on soignait dans le village. Les guérisseurs avaient aussi recours aux pierres précieuses, aux potions et aux herbes, et ils avaient tout essayé sur le vieil homme pour qu’enfin, au bout du deuxième jour, il ouvre ses deux grands yeux bleus.
La vie, dans le village, avait vaguement repris son cours, mais tous brûlaient intimement d’une flamme neuve et excitante. Des cadeaux, des lettres et des assiettes de nourriture s’étaient amoncelés devant la porte derrière laquelle respirait le dormeur.
La maison où on l’avait allongé avait été tendue de voiles pourpres pour qu’il ne souffre pas de la chaleur. Lorsque le jour disparaissait, les torches mêlaient les ombres de leurs flammes aux nuances des tissus. L’entrée de la maison possédait à présent une couleur et une odeur particulières, mélange de fleurs parfumées et d’épices. Tout semblait donner au nouvel arrivant un caractère spécial et unique, quelque chose d’encore jamais connu, comme cette odeur jamais sentie. L’événement était un système clos, n’ayant aucun lien avec autre chose que lui-même. Ceux qui passaient le pas de la porte associeraient à jamais cette odeur à cet instant particulier, pendant lequel leur attente du réveil se mêlait à l’angoisse d’un sommeil éternel. Alors la ville tout entière s’était peu à peu transformée en lieu ultime du repos. Les voix s’étaient amincies en chuchotements attentifs. Les travaux quotidiens s’effectuaient avec une gravité et une attention nouvelles. Personne n’osait penser à autre chose qu’à l’homme endormi, de peur que cela ne le condamne. »

Extraits
« Dès le plus jeune âge, les habitants étaient encouragés à trouver la personne qui leur correspondait le mieux et qui accepterait de partager leur vie jusqu’au dernier instant. Chacun devait la reconnaître immédiatement, « savoir » que c’était bien elle, et s’y tenir. Il ne devait y avoir entre les tehila aucun sentiment négatif, aucune colère ni amertume, preuve que les deux parties d’un même tout s’étaient enfin rejointes. Et rares avaient été ceux qui s’étaient rendus compte au bout de quelque temps qu’ils s’étaient trompés de tehila ou qui n’en avaient jamais trouvé. C’était le cas d’Hateya.
Or les tehila avaient le devoir tacite d’assurer la pérennité de la communauté. Lorsqu’un individu trouvait un ou une tehila de sexe opposé, la question des enfants était simple. Quant aux tehila de même sexe, ils pouvaient demander à une femme d’une autre famille de porter leur enfant ou bien encore adopter. Tous suivaient la règle de la procréation mais, quel que soit le moyen choisi, l’ombre de la malédiction planait au-dessus d’eux. »

« Le village avait été créé environ cent ans auparavant : un beau jour, une poignée de nomades avaient trouvé sur leur chemin un immense terrain enclavé dans la montagne, dont la terre pouvait être facilement modelée, et la roche utilisée pour ses arbres. Dans cette montagne vivaient de nombreuses espèces d’oiseaux extraordinaires. Cependant, l’endroit était très chaud, la température difficilement supportable à certaines heures. Mais, las de leurs nombreux voyages, conscients du peu de temps qu’il leur restait à vivre, ils avaient décidé d’y bâtir un village. La malédiction semblait s’y être installée en même temps qu’eux. Ces femmes et ces hommes venaient tous de contrées différentes et lointaines mais aucun n’avait appris à ses enfants qu’un monde entier s’étendait au-delà des frontières, parce qu’ils y avaient vécu trop d’horreurs qu’ils voulaient à jamais enterrer. Depuis, ceux qui avaient essayé de s’aventurer au-delà n’avaient trouvé qu’un désert immense à perte de vue et des montagnes trop hautes pour être escaladées, derrière lesquelles la rumeur disait que tout n’était que ruines et désolation. »

« Lorsque les deux êtres, enlacés parmi les cailloux éclaboussés de sang, cessèrent de bouger, les assaillants foncèrent sur eux et entreprirent de ramener leurs corps jusqu’au village. » p. 146

À propos de l’auteur
Née en France en 1997, Sikanda de Cayron poursuit des études de lettres après les années de prépa littéraire en hypokhâgne et khâgne. Elle publie son premier livre à l’âge de quinze ans, Petites lettres en famille, sous le nom de Lou de Cayron (Édilivre, 2012). Tentée par toutes les formes, poèmes, nouvelles ou théâtre, elle a participé avec succès à plusieurs concours littéraires. Le Sang des rois est son premier roman. (Source: Éditions Zulma)

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