Ultramarins

NAVARRO_ultramarins  RL-automne-2021

Prix littéraire de L’Association des officiers de réserve de la Marine nationale (ACORAM)

En deux mots
Partie de Saint-Nazaire à destination des Antilles, un cargo va soudain disparaître des écrans. La commandante a autorisé un arrêt pour permettre à l’équipage de prendre un bain. Une récréation qui sera suivie de quelques étranges phénomènes.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Le cargo qui s’émancipe

Mariette Navarro a profité d’une résidence d’écriture à bord d’un cargo pour se mettre dans la peau d’une commandante de navire et s’autoriser quelques libertés avec le code maritime. Entre fantasmes et légendes.

Quand la commandante a appareillé de Saint-Nazaire avec ses vingt membres d’équipage, elle était loin d’imaginer ce qui allait arriver. Digne héritière d’un père capitaine de première classe, elle se fait un point d’honneur à suivre ses pas, à «avancer dans l’eau sans se poser de questions» en direction des Antilles. Son navire, chargé de 150000 tonnes de denrées diverses réparties dans des conteneurs de couleurs, est en bon état. «Les essais réglementaires et des vérifications effectuées avant le départ ayant confirmé le bon fonctionnement des appareils et aides à la navigation, panneaux bien condamnés, portes étanches bien fermées, grues bridées à leur poste de mer».
C’est après quelques jours de mer et une navigation qui se déroule sans problèmes particuliers qu’elle va prendre une décision qui va totalement changer la vie à bord. Elle accorde à l’équipage, «pris d’une envie d’air pur et de vacances» le droit de se baigner. Le navire est arrêté et les hommes s’ébrouent joyeusement dans un océan qui leur semble entièrement réservé. Une récréation suivie d’un étrange phénomène libellé ainsi sur le journal de bord: «constat est fait d’une autonomisation totale du navire, refusant malgré diverses sommations de respecter les indications de vitesse données par le personnel navigant. La faute, considérée comme grave, est inscrite sur le livre de discipline. Le bateau a néanmoins refusé d’apposer sa signature en bas du document.»
À force d’entendre les légendes qui circulent entre les hommes de la mer, d’avoir souligné que la disparition de son père n’avait jamais vraiment été élucidée, que les machines du cargo le secouaient au rythme d’un cœur qui bat, la commandante a décidé de ne plus tenir le journal, de ne pas faire de rapport au port de destination, de s’octroyer elle aussi un moment de liberté. La mise en veille de toute conscience professionnelle lui permet de s’intéresser de plus près à l’équipage, de constater par exemple – et sans explications – qu’il se compose désormais de vingt-et-uns hommes. Un mystère de plus dans une traversée désormais fantastique: «Tranquillement, le bateau continue à fendre les vagues et les bancs de poissons, ronronnant toujours son chant mécanique, pris d’une autonomie, seulement, qui rend les humains vains, et qui le leur fait comprendre.»
C’est en 2012, à l’occasion d’une invitation à participer à une résidence d’écriture organisée par Centre national du théâtre que Mariette Navarro a posé les jalons de ce roman qui dépeint avec beaucoup de justesse cette sensation de perte de repères, d’un temps suspendu que l’on ressent lorsqu’on est en haute mer. Il suffit alors d’un banc de brouillard pour que l’étrange, le fantastique vienne se mêler à cette sensation qui nourrit l’imagination des marins, au moins depuis l’épisode de la Mary Celeste, ce bateau retrouvé en 1872 en état de marche avec toute sa cargaison, mais sans personne à bord. Est-ce pour exorciser leurs angoisses ou à l’inverse pour l’alimenter que les marins partagent ces légendes? Ce qui est sûr en fin de compte, c’est que ces Ultramarins viennent enrichir ce patrimoine avec poésie et émotion.

Ultramarins
Mariette Navarro
Éditions Quidam
Premier Roman
156 p., 15 €
EAN 9782374912158
Paru le 19/08/2021

Où?
Le roman est situé en Haute mer, quelque part entre Saint-Nazaire et les Antilles.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
A bord d’un cargo qui traverse l’Atlantique, l’équipage décide un jour, après l’accord inattendu de la Commandante de bord, de s’offrir une baignade en pleine mer, totalement gratuite et clandestine. De cette baignade, à laquelle seule la Commandante ne participe pas, naît un vertige qui contamine toute la suite du voyage.
D’un côté, il y a le groupe des marins – personnage pluriel aux visages et aux voix multiples – et de l’autre la Commandante, peu sujette aux écarts de parcours. Tous partagent soudain leur difficulté à retrouver leurs repères et à reprendre le voyage tel qu’il était prévu.
Du simple voyage commercial on glisse dans l’aventure. N’y a-t-il pas un marin de plus lorsque tous remontent à bord ? Le bateau n’est-il pas en train de prendre son indépendance?
Mariette Navarro : «L’écriture de ce texte est née d’une résidence en cargo à l’été 2012, mais il ne s’agit pas ici de faire le récit de ce voyage ni de tenir un journal de bord. J’ai plutôt essayé, dans les années qui ont suivi, de refaire ce voyage de façon littéraire et subjective, en cherchant la forme d’écriture propre à cette expérience, au trouble physique qu’on peut ressentir sur la mer. Le roman m’a permis d’aller explorer les profondeurs de cette « désorientation » physique et intime. La Commandante ne plonge pas avec ses marins, pourtant, elle perd pied tout autant qu’eux au cours de la journée qui suit, et découvre des dimensions insoupçonnées au bateau qu’elle croyait commander.»

Les critiques
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Les premières pages du livre
« Dans le geste connu, le geste de travail, dans le geste refait chaque jour, un espace s’est glissé. Un tout petit espace blanc inexistant jusqu’alors, une seconde suspendue. Et dans la seconde suspendue, la seconde imprécise, toute la suite de la vie s’est engouffrée, a pris ses aises, a déroulé ses conséquences.
Elle en a la conscience nette, parce que c’est dans son corps que le petit écart s’est frayé un chemin, elle n’a pas d’argument médical à avancer, elle ne pourrait même pas dire que c’est grave, regrettable, ennemi, une traversée de soi par un lent courant d’air. Un souffle contre lequel il faut bander les muscles un peu plus fermement.
Elle ne sait pas si la faiblesse a précédé la décision, ou si tout est arrivé d’un coup quand à la fin d’un repas elle a dit: « D’accord. » Elle ne sait pas si c’est à l’intérieur d’elle que se logeait le désir de céder ou si quelqu’un dans l’équipage, d’un mot ou d’un regard, a pénétré sa froideur nécessaire. Elle croit que maintenant l’intérieur de son ventre est plus poreux aux vents marins.
Elle s’entend dire « D’accord » avec une voix qui n’est pas tout à fait la sienne, pas sa voix de travail, sa voix de commandante. C’est un son plus aigu, mal placé, elle qui est très attentive à ça, elle s’aperçoit en les disant que ces deux mots n’ont pas eu le temps de venir du ventre. Ils sont nés directement dans sa gorge et ont éclos publiquement : « D’accord ». Alors, si sa voix a dit, elle n’a plus qu’à suivre, elle n’a pas l’habitude d’être en désaccord avec elle-même. Entre ses pensées et ses paroles jusqu’ici il n’y avait jamais eu de décalage.
Comme elle est calme et sûre d’elle, elle se laisse faire par cette voix de gamine qui déboule au milieu d’un repas, elle se racle la gorge et répète de sa voix de dirigeante, avec son poids d’autorité : « D’accord ».
Il n’y a pas qu’en elle que se promène le souffle. Depuis plusieurs jours elle entend la rumeur, les rires étouffés. Elle s’est laissée surprendre par la bonne humeur expansive d’un équipage qu’elle croyait bien connaître, qu’elle avait recruté pour sa stabilité et le sérieux dont elle a besoin.
Comme à chaque fois, avant l’embarquement, elle a tout fait pour équilibrer les tempéraments des marins qui l’accompagnent. Un dosage d’une rigueur chimique alors que, sa prédisposition, c’est plutôt la mécanique.
À chaque départ, elle sait qu’elle prend le risque du précipité, des sangs qui s’échauffent après plusieurs semaines de cohabitation, des rancœurs ignorées, des alcools tristes, des envies d’en finir, des nuits trop longues, des corps qui s’effondrent sous le poids des solitudes. Mais l’amitié soudaine, la joie d’être complices, elle ne les a pas anticipées. Elle est assez désorientée pour ne pas savoir si elle doit y prendre part. C’est ça, son sourire bizarre, et sa voix augmentée d’une octave.
Elle a fini par accepter qu’on parle plus fort, qu’on rie plus, que les regards se cherchent et que chaque mot de l’un soit approuvé par un autre. Elle s’est assurée, comme elle le fait toujours, que les éclats de rire se partagent de manière équivalente, que personne ne soit oublié dans la distribution de la légèreté, qu’aucun membre de l’équipage ne fasse l’objet involontaire de la jovialité des autres. Elle s’est même laissée aller à frôler une épaule. Pour un peu, au bout de quelques jours, elle aurait serré l’un ou l’autre dans ses bras, sous la lune.
Elle commande depuis plusieurs années, trois ans sur ce navire, avec de nouvelles équipes régulièrement et plusieurs mois à terre entre deux convoyages, cette autre vie qu’elle oublie, à peine montée sur le bateau, à peine son sac posé dans sa cabine. Sur ce trajet la route est facile, surtout en cette saison. L’aventure, c’était pour ses lectures d’étudiante, pour les récits qu’elle invente dans les soirées à terre, quand on réussit à la faire parler d’elle. La plupart des officiers, elle les connaît depuis l’école, ils fonctionnent ensemble sans trop avoir à dire.
Elle est fille de commandant, et jamais il n’a été question d’une vie terrestre, dès le départ elle en a trop appris sur les bateaux pour se détourner de la mer. Elle appartient à l’eau comme d’autres ont la fierté d’origines lointaines. Il n’y a jamais eu lieu de rompre, de rejeter. Elle a fait le choix de la navigation, ce savoir d’êtres humains, le choix des bricolages antiques et des machines modernes, des chiffres et des sensations, des abstractions cosmiques et du soleil au visage. Ce qui lui a donné un âge, une densité.
Elle a observé le travail des autres, des hommes, avant elle, elle a appris tout ce qu’il faut apprendre et fait ses preuves sous les regards exigeants, parfois condescendants, méfiants. Elle n’a brûlé aucune étape, elle est étrangère à l’idée de privilège, à autre chose qu’au lent respect des procédures. Elle a découvert que le travail l’apaise, le temps rassurant du labeur. Avec sérieux, de haute lutte, elle a conquis son autorité.
Pendant sa première traversée, elle n’a presque pas dormi, elle était partout à la fois, voulait tout savoir, pour un peu elle aurait fait à la place de chacun. On souriait quand elle tournait le dos, on ne donnait pas long de sa carrière, de sa santé. On disait que le goût du métier d’homme finirait par lui passer, que quelqu’un saurait la retenir à terre, dans une maison, à commander ce que les femmes commandent, on disait que pour le long cours elle n’avait pas les bras costauds, ni les bonnes hormones. Une seule fois, elle a serré le poing pour se battre. Elle aurait eu le dessus, si la tension n’avait pas été désamorcée tout de suite, si une main ne s’était pas posée sur son épaule. Depuis qu’elle est celle qui donne les ordres et décide de la carrière des autres, on ne dit plus rien, le féminin a fait son chemin dans les esprits, est entré dans les histoires comme le surnom d’autres marins célèbres.
Petit à petit, la météo est devenue pour elle un sens plus aigu que les autres, et la cartographie précise aussi, avec ses petites croix tracées toutes les vingt minutes sur la grande carte du bureau pour marquer la position. À chaque nouvelle traversée, elle se voit sans surprise avancer vers le sud, avancer vers le beau, passer au large des dépressions en les évitant au mieux. Elle a appris le cours des étendues huileuses, le doux enveloppement des écumes vertes.
Elle aime regarder les cartes, les connaît par cœur, les annote, les range. Elle les connaissait toutes avant de voyager. »

Extraits
« Un cargo qui était lancé sur le chemin des Açores a brusquement piqué vers le nord, direction Terre-Neuve. Impossible d’établir le contact avec ceux qui étaient à bord pendant une semaine, on ne savait plus s’ils étaient morts ou vivants, s’ils allaient s’arrêter un jour ou s’abimer sur les récifs. On a pensé à un détournement une prise d’otages, mais les jours passaient sans aucune revendication, sans écho d’aucune violence. Je ne sais pas si on a essayé d’envoyer d’autres bateaux à leur rencontre, les polices et les douanes ont bien dû s’activer. Bref, un jour, le bateau s’arrête et l’équipage est retrouvé, et pas un n’est capable d’expliquer comment il a aussi brutalement changé de cap. Quelque chose a dû se passer, qui devait rester secret, qu’il valait mieux ne pas savoir.
— Qu’est-ce que vous dites ici ?
— Rien, c’est encore notre spécialiste des histoires de fantômes.
— Riez, riez, en attendant, est-ce que l’un d’entre vous a trouvé d’où venait la panne?
— Il y avait aussi cette histoire, poursuit un autre plus timide, maintenant qu’est ouverte la porte des grands récits, juste assez embellis pour se créer un lien, le temps d’une énième vérification technique. Cette histoire d’équipage ligué d’un coup contre sa hiérarchie, bien décidé à ne pas atteindre le port prévu, à mettre en scène un faux naufrage pour s’échapper tranquillement sur un autre continent avec une partie de la cargaison.
— Ne comptez pas sur moi pour ce genre d’aventures. Vu ce qu’on transporte.
– Qu’est-ce qu’on transporte, tu le sais, toi? – Ce n’est pas très compliqué à imaginer. Des T-shirt made in China, des meubles en kit et des litres de coca.
– Du blé. Des fruits dans des frigos. Des matières dangereuses, peut-être, de grosses piles radioactives.
– Et personne ne connaît l’histoire du papa de notre commandante? Il était lui aussi dans la compagnie, dans les années quatre-vingt.
Arrête, c’est une rumeur, rien n’a jamais été prouvé.
– C’est une légende, mon cher, et depuis quand, sur les bateaux, on ne pourrait plus se raconter de légendes ?
– Raconte, vas-y, moi je ne la connais pas.
– C’est l’histoire d’un grand commandant qui en avait vu d’autres, qui avait fait le tour du monde et qu’on citait en exemple pour quelques belles façons de traverser les tempêtes. Un jour de temps très calme, il fit route vers l’Amérique du Sud.
– Tu brodes complètement là, mais vas-y, on t’écoute.
Non non je t’assure, c’était l’Argentine. Bon, toujours est-il que le voyage se déroule normalement, l’arrivée du cargo est signalée à La Plata, le pilote est prêt à venir à sa rencontre. Et puis plus rien. Un jour, deux jours, trois jours, plus de nouvelles, plus de contact, et surtout, aucun autre bateau ne le repère dans la zone où il était pourtant arrivé. On commence à être sur le qui-vive, à préparer les plongeurs et Les secours. Et puis, au bout d’une petite semaine, retour du signal, le bateau est bien là où on l’avait laissé, il fait son entrée comme prévu. Avec juste un très léger décalage. Une semaine perdue dans les méandres de l’espace-temps.
— Et les marins, qu’est-ce qu’ils ont dit?
— On raconte qu’ils ne se sont rendu compte de rien d’anormal, et qu’ils ont été très surpris de l’accueil qui leur a été fait. On raconte surtout que le commandant n’a plus ouvert la bouche pendant plusieurs années. On ne sait pas ce qu’il a vu, mais quelque chose en lui avait changé, assez profondément.
— Eh bien ça ne me paraît pas très difficile à vérifier. Il y a quelqu’un à bord qui doit savoir tout ça bien mieux que nous.
— Alors vas-y, demande-lui, toi.
— Laissez-la tranquille.
Nourris d’histoires et de questions, ils sourient et se remettent au travail. Ils sont de ces insectes qui font fonctionner leur monde avec une rigueur imperméable à tout mystère. Ils traquent le boulon manquant, la petite fissure dans une de leurs cuves, ils testent, basculent du mode électronique au mode manuel, ne se fient plus qu’à leurs bras activant les leviers, mettent en marche les pistons dans la chaleur pourtant toujours intense des machines. Ils consultent des modes d’emploi, partent loin dans leur mémoire à la recherche des cas particuliers, des petites failles du système dont on a bien dû un jour leur dire de se méfier. » p. 90-91-92

« Tranquillement, le bateau continue à fendre les vagues et les bancs de poissons, ronronnant toujours son chant mécanique, pris d’une autonomie, seulement, qui rend les humains vains, et qui le leur fait comprendre. » p. 93

« Je soussignée par mon nom propre, commandante de mer, et de père en fille, capitaine de première classe de la navigation maritime, capitaine du navire au cœur qui bat tout seul, ayant pour port d’attache une ville pénible, et appartenant à la compagnie de navigation de ceux qui avancent dans l’eau sans se poser de questions, dont le siège social est situé dans une ville plus grande encore, et qui me fait sentir encore plus indésirable, déclare avoir appareillé de Saint-Nazaire un jour pair du siècle XXI, à destination des Antilles sans savoir quelles étaient mouvantes, munie de mes expéditions, le navire étant en bon état de navigabilité, les essais réglementaires et des vérifications effectuées avant le départ ayant confirmé le bon fonctionnement des appareils et aides à la navigation, panneaux bien condamnés, portes étanches bien fermées, grues bridées à leur poste de mer, équipage au complet composé de 20 hommes et une femme, puis 21 hommes et une femme sans que soit résolue la nature de cette augmentation, la femme en question n’ayant pas enfanté et ne désirant en aucun cas enfanter, chargé de 150000 tonnes de denrées diverses réparties dans des conteneurs de couleurs, mes préférés étant les bleus, je les trouve visuellement plus intéressants au crépuscule en pleine mer, les tirants d’eau étant, au départ, de 18,30 m à l’arrière et de 15,60 m à l’avant.
Quitté le quai à 22h 40 heure locale, aidée d’un pilote et assistée de 4 remorqueurs. La navigation assistée du radar n’a révélé aucun dysfonctionnement de celui-ci. La navigation se déroule sans difficulté par un temps clair et une visibilité de 10 milles, à La vitesse de 12,5 nœuds, jusqu’à ce qu’une idée lumineuse traverse l’équipage, pris d’une envie d’air pur et de vacances. Toutes les dispositions requises pour cette nouvelle situation sont prises à 9h 45 Le lendemain matin: mise en veille de toute conscience professionnelle, vitesse réduite jusqu’à l’arrêt, machines parées pour manœuvrer, mais main d’œuvre humaine absente car tout occupée à la baignade, feux et signaux sonores réglementaires en route, désactivation des radars anticollision.
Depuis cette heure, constat est fait d’une autonomisation totale du navire, refusant malgré diverses sommations de respecter les indications de vitesse données par le personnel navigant. La faute, considérée comme grave, est inscrite sur le livre de discipline. Le bateau a néanmoins refusé d’apposer sa signature en bas du document. Nous réfléchissons aux suites à donner à cette affaire, bien que cette insoumission nous amuse au plus haut point.
À partir de maintenant, décision est prise par moi-même de ne plus tenir ce journal, ayant conscience tout de même des sanctions encourues. De ne pas faire de rapport au port de destination. De ne pas raconter l’envie que j’ai de plonger à mon tour dans le banc de brume qui se profile à et de dormir cent ans. » p. 106-107

À propos de l’auteur

Mariette Navarro (c)Philippe Malone

(sdp)
Mariette Navarro (c)Philippe Malone (sdp)

Mariette Navarro © Photo DR

Mariette Navarro est née en 1980. Elle est dramaturge et intervient dans les écoles supérieures d’art dramatique. Depuis 2016, elle est directrice avec Emmanuel Echivard de la collection Grands Fonds des éditions Cheyne, où elle est l’auteure de deux textes de prose poétique, Alors Carcasse (2011, prix Robert Walser 2012) et Les Chemins contraires (2016). Et chez Quartett de 2011 à 2020, des pièces de théâtre, Nous les vagues suivi de Les Célébrations, Prodiges, Les Feux de poitrine, Zone à étendre, Les Hérétiques, Désordres imaginaires. (Source: Quidam Éditeur)

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Une loge en mer

DESCLOZEAUX_une_loge_en_mer  RL_2021

En deux mots:
L’immeuble étant mis en vente par son propriétaire, sa concierge se voit proposer un hébergement insolite, sur un porte-conteneur. Mais après quelques années de navigation, elle entend résilier son bail. Plus facile à dire qu’à faire, comme le prouve ce roman épistolaire.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

«La concierge est en mer»

Renouvelant le genre du roman épistolaire, Magali Desclozeaux nous propose l’échange de lettres entre une ex-concierge qui vogue désormais sur un porte-conteneurs et divers correspondants censés l’aider à résilier son bail. Dépaysant!

Ça ne pouvait guère finir autrement. Un immeuble parisien qui se vide de ses habitants n’a plus besoin de concierge. D’autant qu’il va être transformé en parking. Alors, après avoir entretenu durant quelques mois le bâtiment désert, Ninon Moinot a dû rendre son tablier.
Mais plus surprenant, elle a échangé sa loge de 18 m2 contre un nouvel espace de 12m2: elle vit désormais dans le conteneur n°124328 sur le Ship Flowers l’un de ces immenses cargos qui parcourent les océans, transportant des marchandises d’un continent à l’autre. Dans sa seule valise elle a emporté ses économies – les étrennes accumulées au fil des années – ses sabots d’infirmière aux semelles antidérapantes et son thermos de café.
Elle a accepté la proposition de De Cuïus, le propriétaire de son immeuble, qui ne donne plus signe de vie depuis plusieurs semaines. Ce qui est très contrariant puisqu’elle souhaite résilier son bail. Elle s’adresse aussi à l’administration qui n’a rien changé de ses habitudes ubuesques, à une conseillère qui va s’avérer sénile et, en désespoir de cause, à un jardinier avec lequel elle ne pense que pouvoir relater son expérience avortée de faire pousser une plante sur son porte-conteneur. Ce dernier, Aimé Cosat, va s’avérer être son allié le plus précieux. Outre le fait qu’avec Ninon il voyage par procuration, il ne va pas renoncer à retrouver De Cuïus ou ses héritiers. Complétons la liste des correspondants de la passagère du Ship Flowers avec l’ancienne cuisinière qui, tout comme Ninon, a l’impression de s’être faite «enfumée» en confiant ses biens à la société financière gérée par leur ex-patron. Elle envisage même de la rejoindre sur le Ship Flowers qui pourrait recourir à ses talents. Un projet qui ne se concrétisera pas. D’autant qu’à la suite d’une erreur de manutention son conteneur est débarqué en plein désert.
Et même si tout finira par s’arranger, Ninon Moinot décide qu’après plus de trois années en mer, il est temps de retrouver la terre ferme. «Je n’en peux plus, les os rouillés, les articulations grippées, je peine à aller de l’avant. Rien de grave à ça, je n’ai pas d’issue à mon avenir. J’ai choisi d’embarquer autour du monde. Ça m’a fait rêver. Passée la deuxième année, le rêve a viré. Ça arrive. Il faut savoir perdre. J’ai entamé le dernier tour de piste de la boîte à chaussures. La tournée d’adieu de Lady Shrimp. Dans moins de 77 jours maintenant, je quitterai la scène.»
Un projet que les aléas de la navigation mais plus encore les fils tissés par le commanditaire du bateau vont venir contrarier. De nouvelles surprises et quelques rebondissements l’attendent avant la fin de son Odyssée.
Magali Desclozeaux, en renouvelant le genre du roman épistolaire, joue avec ce temps qui s’étire très différemment sur un porte-conteneur et nous démontre les effets d’un très long confinement. Quand par exemple, il empêche de voir les gens, quand l’attente des informations vire à l’obsession et, lorsqu’elles arrivent, ont déjà été périmées par un nouvel événement. Sans parler des vagabondages de l’esprit, propre à imaginer des choses, à combler les vides. Bien entendu, toute ressemblance avec une situation du même ordre infligée au lecteur ne saurait être que fortuite!

Une loge en mer
Magali Desclozeaux
Éditions du Faubourg
Roman
176 p., 16,90 €
EAN 9782491241490
Paru le 21/01/2021

Où?
Le roman est situé en principalement en pleine mer, de Fos-sur-Mer à Shanghai. On y évoque aussi Paris.

Quand?
L’action se déroule de 2015 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Ainsi donc, je mourrai là où je loge.
Dans une boîte.
Cela s’est imposé à moi alors qu’à l’aube, depuis le minuscule balcon sur lequel donne mon conteneur placé en bout de rangée avec une paroi à pic au-dessus de la mer, je guettais l’apparition du soleil.
Lorsqu’il se lève sur ma gauche et que la nuit précédente, nous avons largué les amarres dans un port greffé au désert, je sais que nous avons mis le cap sur l’Asie.
Et j’aurai beau attendre midi, un soleil à l’aplomb du radar qui coiffe le château et espérer une journée sans brume, jamais je ne parviendrai ne serait-ce qu’à deviner ce qui se trouve à bâbord.
La locataire de l’un des dix mille conteneurs du Ship Flowers entreprend, pour résilier son bail, de contacter son propriétaire domicilié dans un paradis fiscal. C’est le début d’une correspondance au long cours, rassemblée dans ce roman épistolaire

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Toute la Culture 

Lecture d’un extrait du roman par «Les livreurs» © Production Éditions du Faubourg

Les premières pages du livre
La Boucle

en mer Méditerranée, un jour d’hiver*

Chère Madame Noisette,
Il me souvient avoir lu la mention « conseil » sur une plaque en cuivre à votre nom, apposée à gauche de la porte cochère du 6 rue de la Corderie.
Ancienne gardienne de l’immeuble situé au 5 de cette même rue, je vous écris dans l’espoir que vous saurez m’indiquer la marche à suivre.
J’aimerais quitter la mer où je demeure depuis bientôt deux ans et demi or pour cela, il me faut rompre le contrat de pension viagère signé avec Félix De Cuïus.
En échange de ma retraite, il me garantit le gîte sous forme d’un conteneur embarqué sur un porte-conteneurs, avec douche et toilettes au château, et le couvert sous forme d’une collation et de deux repas par jour servis à la table du petit personnel navigant.
Comme vous le voyez, ma situation est simple : je cherche à rendre son gîte et son couvert au De Cuïus afin qu’en retour, il fasse établir le versement de ma retraite non plus sur un compte bancaire à son nom, mais au mien.
Mes courriers envoyés à la boîte postale 3210 à Nassau, Bahamas, étant restés lettre morte, je me permets de vous demander conseil sur ce point : selon vous, quelle est la démarche à suivre pour annuler un contrat de pension viagère signé par deux parties dont l’une ne répond plus ?

Bien cordialement,
Ninon Moinot

Ship Flowers
Conteneur nº 124328
c/o Seamen’s club
allée des Pins
13270 Fos-sur-Mer, France
*Cachet de la poste illisible.

Paris, le 28 janvier 2015

Chère Madame,

À ma connaissance, un contrat viager ne peut être cassé.

Salutations distinguées.
ppe Prune Noisette
[Signature illisible]

en mer de Chine, un jour de printemps*

Chère Madame Noisette,

Merci pour votre réponse dont je reconnais qu’elle m’a fichue à plat.
Ainsi donc, je mourrai là où je loge.
Dans une boîte.
Cela s’est imposé à moi alors qu’à l’aube, depuis le minuscule balcon sur lequel donne mon conteneur placé en bout de rangée avec une paroi à pic au-dessus de la mer, je guettais l’apparition du soleil.
Lorsqu’il se lève sur ma gauche et que la nuit précédente, nous avons largué les amarres dans un port greffé sur le désert, je sais que nous avons mis le cap sur l’Asie.
Et j’aurai beau attendre midi, un soleil à l’aplomb du radar qui coiffe le château et espérer une journée sans brume, jamais je ne parviendrai ne serait-ce qu’à deviner ce qui se trouve à bâbord. Un porte-conteneurs ne fait pas de cabotage et ses occupants ont ainsi toute latitude, comme moi aujourd’hui, pour imaginer un lent déroulé de plages sablonneuses. Il sera long et avant qu’il ne soit interrompu par une nouvelle escale, il faudra compter au moins six jours. Plus qu’il n’en faut pour mourir d’un arrêt du cœur, ce que je me souhaite et qui m’amène à solliciter un ultime conseil.
En cas de décès, j’aimerais être inhumée selon les coutumes du pays au large duquel il adviendra. Comme, par exemple, le bûcher en Inde. À qui dois-je adresser cette requête afin qu’elle soit exaucée ?

Très cordialement,
Ninon Moinot
*Cachet de Xiamen, 6 mai 2015.

Paris, le 21 mai 2015

Chère Madame,
Il suffit de l’indiquer sur un papier libre placé dans votre portefeuille.
Salutations distinguées.
ppe Prune Noisette
[Signature illisible]

en mer Rouge, un jour d’été*

Chère Madame,

En ce qui me concerne, ce sera dans un porte-monnaie à soufflets.
Mon portefeuille qui contenait ma carte senior, mes bons de réduction et mes tickets de métro, inutiles sur un porte-conteneurs, est resté à terre.
Quand on quitte une loge de 18 m2 sous le coup d’un avis d’expulsion pour venir s’établir dans une boîte de 12, mieux vaut partir léger.
J’ai appliqué une méthode simple afin d’y arriver, j’ai imaginé que j’étais payée par l’huissier pour emporter toutes mes affaires à la déchetterie et j’ai fait en sorte que la facture soit salée.
À part mes sabots d’infirmière aux semelles antidérapantes et mon thermos de café, j’ai transigé sur tout le reste et ça a été vite plié.
Résultat : une seule valise dans laquelle n’entrait pas mon sac à malice, le sac de sel à répandre devant la porte cochère de l’immeuble en cas de gelée où je cachais les étrennes offertes au fil des ans par mon petit monde avant qu’il ne soit expulsé lui aussi.
Je l’ai vidé sur les tommettes rouges de ma loge, traînée de cristaux couleur cendre, et sou après sou, j’ai rassemblé mes économies.
Un mince pécule confié à la Poste qui m’a proposé de le placer sur un livret de développement durable qui, en dépit de son appellation, n’est pas un livret mais une carte plastifiée. Lors de mes passages à Fos, si nécessaire, je retire quelques euros que j’échange à la buvette du Seamen’s club qui là aussi, en dépit de son appellation, n’est pas un club mais un foyer d’accueil pour les marins en escale.

Dentifrice, savon, mousse à raser, chips aux oignons, chips à la moutarde, chips au miel, vin blanc maltais ou bières, le tour de l’épicerie du château est vite fait et les prix ronds: de 1 à 3 dollars. Le cantinier n’a pas de caisse et il exige l’appoint.

Mais si je n’ai plus l’usage d’un portefeuille, je suis présente, en revanche, dans celui du De Cuïus.

Lorsque je reçus le contrat de pension viagère à signer, un billet l’accompagnait: «Merci, chère Ninon, grâce à vous, j’achève pleinement de diversifier mon portefeuille,» Me savoir dans son portefeuille me rassura, c’était le signe que j’avais de la valeur.
Et puisque je vaux quelque chose, n’est-ce pas là une marge de manœuvre pour tenter, à défaut de l’annuler, de renégocier mon contrat ? Qu’en pensez-vous ?
Je sais. J’avais dit ne plus vous demander conseil. Veuillez accepter que je me dédise en vous saluant.

Bien à vous
Ninon Moinot »

Extraits
« Qu’importe, cela n’en sera pas moins ma dernière boucle. Je n’en peux plus, les os rouillés, les articulations grippées, je peine à aller de l’avant. Rien de grave à ça, je n’ai pas d’issue à mon avenir. J’ai choisi d’embarquer autour du monde. Ça m’a fait rêver. Passée la deuxième année, le rêve a viré. Ça arrive. Il faut savoir perdre. J’ai entamé le dernier tour de piste de la boîte à chaussures. La tournée d’adieu de Lady Shrimp. Dans moins de 77 jours maintenant, je quitterai la scène. J’espère que ce sera en semaine. La Poste sera ouverte et j’entamerai le millier d’euros déposé sur mon livret de développement durable pour subvenir à mes besoins une fois débarquée à terre. Partir avec un ballot est une chose, revenir avec un ballot et deux fauteuils cabriolets en est une autre. » p. 74

« Île de Malte, Je 16 janvier 2017

Monsieur Maître Carré,

Vous me trouvez bouleversée par votre lettre.
Je m’apprêtais à envoyer un courrier à Aimé Cosat. Vous m’apprenez qu’il est mort.
Il m’avait bien dit prendre des cachets qui l’assommaient, mais de là à comprendre qu’il vivait ses derniers jours, il y a un pas que je ne pouvais franchir.
Débarquée à Malte dans un camp de transit, j’attends mes papiers après avoir déclaré la perte de mon passeport resté sur le lieu de mon ancienne résidence, le Ship Flowers. Je vous envoie le duplicata remis par les autorités. Suffira-t-il à justifier de mon existence?
Monsieur Cosat m’avait confié qu’il était jardinier et habitait dans une chambre de bonne. De lui, j’en sais à peine plus. Sauriez-vous m’éclairer sur ce que vous nommez gratification?

Avec mes remerciements

Ninon Moinot » p. 97

À propos de l’auteur

DESCLOZEAUX_Magali_©Claire_MoliterniMagali Desclozeaux © Photo Claire Moliterni

Magali Desclozeaux est traductrice de l’italien et romancière. Une loge en mer est son troisième roman après Le crapaud (Plon, 1997, sélectionné pour le Goncourt du premier roman) et Un deuil pornographique (Flammarion, 2003). Pour mieux raconter les aventures de Ninon Moinot dans Une loge en mer, elle a embarqué sur un porte-conteneurs à Fos-sur-Mer. (Source: Éditions du Faubourg)

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Noyé vif

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En deux mots:
Partis pour un stage de voile en Méditerrannée, deux femmes et cinq hommes vont se retrouver pris dans une tempête. Leur appel de détresse va arriver conjointement à celui d’un vieux chalutier rempli de migrants.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Sept hommes dans un bateau

Pour son premier roman, dont on ressort secoué, Johann Guillaud-Bachet a choisi de parler des migrants sous un angle très original.

Ils devaient être huit à larguer les amarres, mais une défection conduira un groupe de six jeunes marins formés aux Glénans et ayant tous une petite expérience pour un stage de voile en Méditerranée supervisé par Vince, leur moniteur plus chevronné. Après les dernères courses, l’installation à bord et la répartition des cabines, le narrateur – et le lecteur – commence à se faire une idée plus précise de l’équipage : «Bertrand était notaire à Besançon, Franck dirigeait une boîte d’installation de cuisines à Lyon, Fred était dameur l’hiver dans une station de Savoie et bossait sur des chantiers le reste de l’année, Prune, responsable d’un magasin de vêtements de sport dans le centre de Montpellier et Alice, prof de fac en sociologie. À Paris. J’étais le seul à avoir un nom exotique et un parcours un peu plus compliqué. Du coup, j’ai eu le droit à pas mal de questions, ce qui me faisait chier parce que je n’aimais pas parler de mon passé, de la Syrie, de la Turquie, et de mon arrivée en France. Seul Bertrand a eu l’air de capter qu’il fallait y aller mollo et que je n’allais pas faire office de téléfilm du dimanche soir pendant tout le repas. »
Si chacun a des motivations très différentes, on comprend que le narrateur, consultant dans une boîte d’informatique, entendant se prouver qu’il peut reprendre la mer, qu’il a envie de mettre d’autres images sur cette mer que celles qui continuent à le hanter. Celle des migrants noyés, celle de son père, celle des gilets rouges, celle du drame qu’il a vécu pour rejoindre l’Europe et la France.
Prune, qui partage son carré, a l’air de l’apprécier. Franck, dont une partie de la famille vient de Mayotte, raconte les histoires de passeurs qui arrondissent leurs fins de mois en faisant embarquer les clandestins sur leur kwassa kwassa avant de les lâcher à quelques mètres du rivage (un épisode prémonitoire alors que le 101e département français fait la une de l’actualité).
Après la friction de quelques egos chacun à l’air de trouver sa place, son rôle : prise de quart, repas, navigation, manœuvres, repos. Jusqu’à ce moment où une grosse tempête est annoncée.
« Dans le carré, la carte de navigation était posée au centre de la table et Alice notait, quart d’heure après quart d’heure, notre progression. La tempête rôdait dans notre sillage et Vince était sceptique sur nos chances.
— C’est dur à dire, on avance vite mais je n’ai pas l’impression qu’on s’en éloigne. Après, rien ne nous dit qu’elle n’est pas en train de dévier vers le sud. De toute façon il faut s’attendre à passer un sale moment : même si on évite le cœur de la tempête, on va s’en prendre plein la gueule.
— On va s’en sortir ! Tu es là pour nous guider et on a un bon bateau, c’est toi qui l’as dit.»
Au fur et à mesure que les vents forcissent, même ceux qui étaient excités à l’idée de prendre un grain commencent à avoir peur. Le premier drame arrive alors que le narrateur est à la barre et que Vince est sur le pont. Une énorme vague l’emporte :
« j’ai vu son corps passer par-dessus la banquette du cockpit et s’écraser sur le bastingage, il y est resté quelques secondes puis il a basculé par-dessus bord. J’ai vu ces bras et cette tête plantés sur la vague, dans ce gilet jaune, et cette vague immense s’est éloignée à une vitesse ahurissante, laissant le petit gilet jaune dans son sillage. »
Toutes les tentatives de retrouver leur moniteur s’avérant vaines, le centre régional opérationnel de surveillance et de sauvetage (CROSS) leur intime l’ordre d’arrêter les recherches pour essayer de se rapprocher au plus près d’un croiseur en route pour les secourir. Car le signal de détresse lancé par le voilier est également dû à la vilaine blessure que s’est faite Bertrand en tombant, se fendant littéralement le crâne.
Alors que le moral est au plus bas, ils reçoivent un appel de détresse d’un chalutier rempli de migrants et qui est en perdition. Le temps presse et le débat s’exacerbe. Qui la marine française viendra-t-elle secourir en premier ? Faut-il d’abord penser aux Français ou aux migrants ? Les chapitres suivants seront l’occasion de scènes fortes, touchantes, qui vous feront toucher du doigt les drames qui se vivent en Méditérranée, mais vous feront aussi réfléchir au prix d’une vie humaine…
Pour son premier roman Johann Guillaud-Bachet a réussi une œuvre singulière, sans jamais tomber dans la mièvrerie, bien au contraire. Jusqu’au dénouement, et c’est ce qui rend ce livre aussi juste, la mer va rester noire.

Noyé vif
Johann Guillaud-Bachet
Éditions Calmann-Lévy
Roman
200 p., 16,50 €
EAN: 9782702162941
Paru le 31 janvier 2018

Où?
Le roman se déroule principalement en Méditerranée sur un voilier parti des environs de Sète et voguant le long des côtes de Sardaigne avant d’être pris dans une tempête, et à Toulon. On y évoque Paris, Montpellier, Lyon, Besançon ainsi que la Syrie, la Turquie et Mayotte.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
SI ON NE PEUT PAS SAUVER TOUT LE MONDE, QUI DOIT-ON CHOISIR ?
Le soleil brille haut, la mer est calme. Six apprentis marins, quatre hommes et deux femmes, quittent le port de Sète dans une joyeuse anarchie encadrée par un moniteur de voile. Parmi eux, le narrateur, un homme sombre et secret, porte sur cette bande hétéroclite un regard doux-amer. Sous ses yeux qui en ont sans doute déjà trop vu se joue un concentré de comédie humaine.
C’est alors que se lève la plus effroyable des tempêtes. Une déferlante emporte le moniteur. Ils sont maintenant six néophytes sur ce bateau, dont un blessé. Les secours contactés les rassurent : un patrouilleur va se dérouter vers eux. Mais le canal d’urgence de la radio grésille à nouveau. Une voix très jeune supplie, en anglais : « S’il vous plaît, nous sommes nombreux, le bateau est cassé, il prend l’eau. »
Le dilemme surgit aussitôt : qui doit être secouru en premier ? Six Français sur un voilier qui ne tiendra peut-être pas jusqu’au bout, ou un bateau de migrants ? Tandis que les éléments continuent à s’acharner sur eux, les six s’affrontent sur la marche à suivre et la valeur des vies à sauver.

Les critiques
Babelio
Livreshebdo.fr (Léopoldine Leblanc)
France Bleu 
Blog Les chroniques de Goliath 
Blog A propos de livres 

Les premières pages du livre:
« Je n’avais pas beaucoup dormi depuis plusieurs nuits et, lorsque j’arrivai sur le parking, à 10 h 15, je me demandai vraiment ce que je faisais là. Je n’avais qu’un quart d’heure de retard, ce qui, pour quelqu’un qui vient de faire près de quatre heures de route en écoutant Radio Trafic, est finalement très tolérable. C’est du moins mon point de vue. D’ailleurs, je n’étais pas le seul, car à peine avais-je garé ma caisse qu’un type venait ranger un gros 4 × 4 juste à côté de moi. Je le vis qui me surplombait dans son cockpit, il tapotait sur son iPhone et se recoiffait dans le rétroviseur. Un type classe, presque quarante ans, il avait la tête de sa voiture, et j’ai pensé qu’il devait se raser les poils pubiens. Je suis sorti et j’ai pris mes affaires à l’arrière. D’autres personnes arrivaient à pied. Au bout du parking, des marches conduisaient à un minuscule embarcadère. Une barque pourrie nous attendait pour nous faire traverser le canal et gagner la base nautique, de l’autre côté. Il faisait beau, c’était toujours ça, et ça sentait bon, meilleur que sur les derniers kilomètres. C’est ce qui me poussa à ne pas repartir, je n’avais aucune envie de renifler encore l’odeur de marée morte en repassant par le port.
Je me suis pointé à l’embarcadère en même temps que le type au 4 × 4. Il m’a salué gentiment, et j’ai fait de mon mieux. Il y avait aussi une fille, jeune, avec des gros seins et un air gentil. On est restés un moment sur le quai à regarder nos pieds et la barque qui traversait. Elle a fini par atteindre l’autre côté et la première marche du petit escalier de pierre qui menait sur la berge. Les passagers, sûrement d’autres stagiaires, sont descendus de la barque bringuebalante et ont hissé tant bien que mal leurs gros sacs de sport sur le muret du canal. Ils se faisaient charrier. Pour traverser, il fallait utiliser une longue pagaie et lutter contre le courant. Ça avait l’air amusant, mais j’ai tout de suite senti que c’était un espace de pouvoir, une sorte de bizutage. J’avais bien observé : le mec qui menait la barque proposait avec insistance à tous d’essayer. Et tous se plantaient invariablement. Il fallait alors redoubler d’ardeur pour remonter le courant. Le type faisait ça remarquablement bien, en débardeur, ce qui mettait en valeur ses muscles. J’avais aussi noté qu’il laissait les hommes se planter pour de bon, jusqu’à ce qu’ils lui demandent de reprendre la rame – ils s’asseyaient alors piteusement contre leur sac –, alors que pour les filles, il avait tendance à vite prendre le manche avec elles, histoire de leur montrer le mouvement. Tout cela avait été ritualisé et faisait visiblement beaucoup rire du côté de la base, à gauche de l’escalier de pierre, où un groupe de gaillards et de minettes bronzés et cool rangeaient des cordages sur la jetée en fumant des roulées. »

Extrait
« j’ai vu son corps passer par-dessus la banquette du cockpit et s’écraser sur le bastingage, il y est resté quelques secondes puis il a basculé par-dessus bord. J’ai vu ces bras et cette tête plantés sur la vague, dans ce gilet jaune, et cette vague immense s’est éloignée à une vitesse ahurissante, laissant le petit gilet jaune dans son sillage. Il levait un bras, je ne sais pas s’il hurlait, de toute façon on ne pouvait pas l’entendre. Franck, lui, a hurlé, il m’a gueulé de lancer la bouée arrière, j’ai failli lâcher la barre, je me suis ravisé, j’ai pris la bouée fer à cheval d’une seule main. Je ne voyais plus Vince. Franck me l’a montré, Franck qui beuglait sans discontinuer et sans lâcher le corps de Vince au bout de son doigt. J’ai fini par le distinguer, il était déjà vraiment très loin… »

À propos de l’auteur
Comédien intermittent, Johann Guillaud-Bachet vit et travaille dans une commune de l’Isère. Il a par ailleurs écrit quelques nouvelles. (Source : livreshebdo.fr)

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L’été en poche (25)

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Soudain, seuls

En 2 mots
Leur voilier disparaît dans la tempête: comment un couple survivra-t-il sur une île perdue dans l’Atlantique Sud? Car le paroxysme des situations et la violence du conflit intérieur ne pourra laisser personne indifférent. Violent, cruel, somptueux!

Ma note
etoileetoileetoileetoile (j’ai adoré)

Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes

L’avis de… Macha Séry (Le Monde)
« L’écrivaine possède ce style épuré qui sert une intrigue en apparence d’une grande simplicité et le sens de la nuance nécessaire pour formuler l’ambivalence des sentiments. Ainsi parvient-elle, dans ce récit survivaliste, à la fois sobre et précis, à renouveler le mythe rebattu du naufrage et de la robinsonnade. Ce qui n’était pas une mince gageure. »

Vidéo


Présentation du livre par l’auteur. © Production Tébéo.