Une fille de passage

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Cécile Balavoine rencontre Serge Doubrovsky à New York. Entre le professeur-écrivain et l’étudiante une relation privilégiée s’installe, de plus en plus intime. La future romancière raconte ses années de formation et ses sentiments ambivalents.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

«Parce que c’était lui, parce que c’était moi»

En dévoilant la relation qu’elle a entretenue avec Serge Doubrovsky, le «pape de l’autofiction», Cécile Balavoine fait bien plus que mettre les pas dans ceux de cet écrivain. Cette plongée dans la création littéraire et le pouvoir des mots est fascinante.

Un jour de septembre 1997 Cécile Balavoine fait la connaissance du professeur qui donne un cours sur Molière à l’université de New York. Ou plutôt elle rencontre l’auteur du Livre brisé qui l’a tant marquée. Car, comme l’écrit Clémentine Baron dans sa nécrologie du désormais défunt Nouveau Magazine littéraire, dans ce livre de 1989 Serge Doubrovsky raconte sa hantise «d’avoir peut-être contribué, par ses livres mêmes, au suicide de sa compagne».
L’écrivain est alors «un homme fatigué, vieilli, dont le visage était parsemé de taches brunes, le tour de taille épaissi, les épaules visiblement voûtées.» Mais son charisme et l’émotion ressentie à la lecture de son roman attisent la curiosité de l’étudiante. Un intérêt qui va devenir réciproque: «J’avais remarqué qu’il se confiait plus volontiers depuis qu’il avait découvert que j’avais lu quelques-uns de ses livres. Au printemps, avant son retour à Paris, à la suite de son cours sur Molière, je m’étais inscrite à son séminaire sur l’autofiction, terme qu’il avait inventé vers la fin des années 70 pour désigner le fait d’écrire sur soi quand on n’était personne. Il était fier de ce mot qui avait fait florès, comme il disait. Et il aurait voulu que sa mère, qui l’avait d’abord rêvé en violoniste puis finalement en écrivain, voie ce succès. Malheureusement, elle était morte trop tôt pour en être témoin.»
Un autre événement va sans doute être décisif dans la relation qui se noue. Quand le professeur repart pour Paris, il sous-loue son appartement à ses étudiants. Cécile, Liv et Adrian prennent possession de l’appartement qui «était encore imprégné de sa présence.» L’extrême sensibilité – pur ne pas dire fragilité – de Cécile va alors lui faire percevoir ce que ses camarades ne voient pas. Peu à peu, elle va être hantée , par l’histoire sombre qui s’était déroulée entre les murs de cet appartement, allant même jusqu’à faire à son tour une tentative de suicide, s’imaginant devenir folle.
Après un séjour à la clinique psychiatrique du Bellevue Hospital, oui celle de Vol au-dessus d’un nid de coucou – on lui diagnostique une crise de panique, un choc émotionnel. Son thérapeute, le Docteur Wozniack, va alors l’aider à surmonter ce cap difficile. Son professeur va lui devenir son confident. Leurs conversations prendre un ton plus intime, poussant Serge Doubrovsky à une déclaration enflammée lorsqu’elle vient lui rendre visite à l’hôpital où il a été transporté: «Je t’aime, mais j’aurais préféré que tu ne me voies pas dans cet état!» Plus tard, il lui demandera même de l’épouser, aura un geste déplacé. Puis, devant son refus, se vengera en s’éloignant d’elle, en invitant d’autres étudiants à partager son intimité: «En les invitant, il me semblait qu’il me chassait un peu, que Marguerite, qui trônait devant lui, me destituait. Je n’avais plus ma place.»
La fascinante imbrication de la vie et de l’œuvre, de l’écriture et du poids des mots vont alors se dévoiler dans toute leur force et dans toute leur intensité. Serge a compris que Cécile avait un talent d’écrivain, Cécile a compris la leçon du maître de l’autofiction, allant jusqu’à faire mal avec ses mots.
Le poids de l’Histoire – l’étoile jaune que portait le jeune Serge – venant s’ajouter aux drames successifs vécus par l’écrivain et la disparition successive de ses compagnes, sans oublier la maladie qui va peu à peu le ronger formant ici le terreau d’une œuvre que Cécile Balavoine nous donne envie de (re)découvrir.
Avant de nous livrer un jour son «héritage», le livre sur Freud qu’il préparait et dont il a confié les notes à l’une de ses plus proches élèves…

Playlist du livre


Portishead Humming


Us3 Cantaloop


Portishead Give me a reason to love you

Une fille de passage
Cécile Balavoine
Éditions du Mercure de France
Roman
240 p., 19,50 €
EAN 9782715254411
Paru le 5/03/2020

Où?
Le roman se déroule principalement aux États-Unis, à New York, mais aussi à Houston et Dallas et en France, à Paris. On y évoque aussi l’Autriche et notamment Linz, Salzbourg et Graz, l’Allemagne avec Munich, sans oublier les voyages de la Chine aux États-Unis, de l’Espagne à la Pologne, de Singapour à Seattle.

Quand?
L’action se situe de 1997 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Puis il s’était penché. Je m’étais approchée pour lui offrir ma joue. Mais il s’était penché encore. Et soudain, dans le choc des visages, j’avais senti l’humidité de sa bouche s’échouer au coin de mes lèvres. Je n’avais eu que le temps d’esquisser un mouvement de recul. Il avait refermé la portière, me faisant un signe de la main en me souriant tandis que la voiture démarrait et que je m’effondrais sur le dossier, essuyant mon visage avec dégoût sur la manche de ma veste en jean, le cœur battant, en retenant mes larmes.
New York, septembre 1997. La jeune Cécile est étudiante. L’un de ses professeurs est un écrivain célèbre : Serge Doubrovsky, pape de l’autofiction. Entre elle et lui s’installe une relation très forte. Les années passant, la jeune femme et l’écrivain se voient, à Paris ou à New York, ils dînent ensemble, apprennent à se connaître toujours plus intimement, échangent sur la littérature et sur la vie. Bientôt, ils n’ont plus de secret l’un pour l’autre, une confiance absolue les lie. Pygmalion ou père de substitution, Doubrovsky n’est pour Cécile ni l’un ni l’autre. Du moins se plaît-elle à le croire et à le lui faire croire.

68 premières fois
Blog T Livres T Arts 
Blog Les livres de Joëlle 
Blog Mémo Émoi

Les autres critiques
Babelio
Lecteurs.com 
Libération (Claire Devarrieux)
De pure fiction (entretien avec Cécile Balavoine)
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
Blog Baz’Art
Blog Le fil de Mirontaine
Blog Lili au fil des pages
Blog de Delphine Folliet 


Rencontre en ligne avec Cécile Balavoine, interrogée par Charlotte Milandri, fondatrice de l’association des 68 premières fois. © Production 1 Endroit où aller

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« L’inquiétante étrangeté
C’était la première fois qu’il m’invitait. J’avais sonné, les bras chargés de soleils. Sa voix s’était aussitôt fait entendre. Il me priait d’entrer. J’avais trouvé la porte entrebâillée et lui assis sur le grand canapé du salon, pliant le New York Times. Il s’était levé, s’était saisi des fleurs, un peu surpris, les avait disposées dans le vase en cristal qu’il était allé chercher dans un placard de la cuisine, ce que j’avais pu observer puisque ladite cuisine n’avait pas de porte et qu’une large ouverture, sorte de bar, la reliait au salon. Puis, posant le bouquet sur une vieille table en chêne, placée sous un lustre en étain, il m’avait demandé quelle chambre je comptais choisir. La question m’avait semblé tout à fait naturelle, même si je n’étais jamais venue chez lui. Les lieux ne m’étaient pas inconnus, il le savait, tout comme moi je savais que je ne choisirais pas la chambre bleue, avec les lits jumeaux et les vestiges de sa vie conjugale. Ni non plus celle, proche du salon, où il lisait et travaillait. Il m’avait conduite à travers les pièces et quand nous étions arrivés devant un cagibi, dans le couloir, juste avant la grande chambre du fond, celle qui lui servait de bureau, la plus grande, avec sa salle de bains et son dressing, il m’avait déclaré que, s’il venait à mourir, il me faudrait en briser le cadenas afin de rassembler ses manuscrits et les remettre à l’institut dont j’ignorais alors le nom, qu’il m’avait aussitôt noté sur un morceau de papier. Il aurait pu tout simplement me dire où se trouvait la clé du cadenas à briser. Mais il ne m’en avait rien dit et j’avais, dans une sorte de panique, pensé que je risquais de ne pas savoir comment m’y prendre, n’ayant jamais brisé de cadenas.
Je m’étais rassurée en me répétant que je n’aurais pas à le faire. Il reviendrait. Bien sûr qu’il reviendrait. Pourquoi, de quoi serait-il mort à Paris ? Il n’était pas si vieux. Du moins avais-je conscience qu’il n’était vieux que de manière relative à mon âge. Il était vieux parce que moi j’étais jeune. Je venais tout juste de fêter mes vingt-cinq ans. Lui, bientôt, en aurait soixante-dix. Nous étions tous les deux nés en mai, lui à la fin, moi au début. Il n’était pas si vieux, je le savais. Mais il parlait souvent de sa mort, lorsque nous conversions parfois, dans l’ascenseur, le jeudi soir, avant de nous quitter sur University Place ou devant la bibliothèque de New York University, massif bâtiment rouge face à Washington Square. Il me parlait de la mort qui le guettait et de la mort qui l’avait déjà guetté, autrefois, étoile jaune au revers de sa veste. J’étais cependant certaine qu’il lui restait au moins deux décennies, peut-être trois s’il avait un peu de chance. Il reviendrait. Et quand il reviendrait, le parquet de la chambre que j’aurais choisie serait briqué à la cire ; sur son bureau, il y aurait un bouquet dans le vase en cristal où baignaient maintenant mes soleils ; la cuisine, récurée, sentirait le vinaigre blanc.
Nous étions finalement entrés dans la chambre du fond, avec ses étagères de livres qui recouvraient les deux pans de murs latéraux, avec l’immense fenêtre qui ouvrait sur Soho et sur les Twin Towers, avec le grand bureau auquel il écrivait. J’avais fini par décréter que c’était là, dans cette chambre, que j’allais m’installer. Et aussitôt, de sa voix caverneuse, qui m’était devenue familière au fil des mois, il m’avait rétorqué, sans aucun embarras, Nous coucherons donc ensemble par chambre interposée ! Il avait ri, cette fois d’une voix de fausset, aiguë, malgré son timbre autrement très profond. J’étais restée un instant sans bouger, figée, honteuse. Peut-être un peu flattée au fond.
Pourtant, en quelques secondes, je m’étais imaginé ce qui se serait passé si j’avais joué l’outrée : je serais partie sur-le-champ, claquant la porte pour qu’il me coure après, pour qu’il s’excuse, pour qu’il m’implore devant les ascenseurs du douzième étage, dans le corridor éclairé aux néons. Pourquoi m’étais-je imaginé cette scène alors que je me tenais là, sans intention de m’en aller, heureuse dans sa grande chambre qui serait bientôt la mienne, détournant le visage pour éviter qu’il ne remarque que sa muflerie me faisait sourire, et même plaisir ? J’avais honte, j’aurais dû avoir honte, mais je savais très bien, il était impossible de me mentir à moi-même sur ce point, que je n’avais peut-être rien attendu, cette année-là, d’autre que cela : QU’IL ME VOIE.
Nous avions finalement quitté la pièce, nous marchions l’un derrière l’autre sur le parquet fait de petits carreaux de bois pour retourner au salon. Je m’étais installée sous un portrait de Proust pâle, catleya à la boutonnière, sur l’immense canapé fleuri, fané, affaissé par les ans, dont le velours restait pourtant très doux et pelucheux. Il s’était éclipsé, était revenu avec deux verres, m’avait servi du vin, s’était assis en face de moi, était demeuré silencieux un instant. Puis, lentement, presque grave, articulant chaque mot, il m’avait dit :
— J’aimerais vous demander un service.
Je ne sais plus ce que j’avais répondu, sans doute que j’étais ravie de pouvoir l’aider mais en quoi ? J’avais sûrement accompagné ma réponse d’un geste séducteur, passant une main dans mes cheveux ou souriant tête penchée.
Derrière les vitres du salon, la pointe de Manhattan piquait un ciel torrentueux, gavé de roses, de mandarines et de violettes qui fusionnaient comme sous l’effet d’un doigt. Les Twin Towers s’allumaient peu à peu, et l’on devinait, au tout dernier étage de la tour nord, une lumière rouge montant comme en un trait, peut-être un escalier roulant bordé d’un éclairage.
J’attendais. Qu’allait-il me demander ? Il hésitait, prenait son temps, son souffle. Il paraissait troublé, comme s’il n’était pas sûr que je puisse accepter.
— J’aimerais vous demander, avait-il fini par me dire, s’interrompant à mi-phrase. J’aimerais vous demander de me renvoyer mon courrier à Paris. »

Extraits
« J’avais remarqué qu’il se confiait plus volontiers depuis qu’il avait découvert que j’avais lu quelques-uns de ses livres. Au printemps, avant son retour à Paris, à la suite de son cours sur Molière, je m’étais inscrite à son séminaire sur l’autofiction, terme qu’il avait inventé vers la fin des années 70 pour désigner le fait d’écrire sur soi quand on n’était personne. Il était fier de ce mot qui avait fait florès, comme il disait. Et il aurait voulu que sa mère, qui l’avait d’abord rêvé en violoniste puis finalement en écrivain, voie ce succès. Malheureusement, elle était morte trop tôt pour en être témoin. » p. 36

« Un jour, peu après sa sortie de l’hôpital, il avait demandé à notre groupe d’écriture de le retrouver chez lui plutôt que dans la salle de conférences à l’université. Il était encore trop faible pour quitter son appartement. J’étais donc arrivée en compagnie des autres, Hassen, Chris, Marguerite, Jean-Philippe, un peu gênée tout de même. La porte était fermée, il avait mis un certain temps à venir nous ouvrir. Nous avions disposé quelques chaises autour du canapé. Je m’étais installée en retrait avec Chris tandis que Marguerite avait trouvé sa place en face de lui, sous le portrait de Proust. Nous avions lu nos textes; lui commentait, corrigeait, suggérait, pérorait dans son antre en souriant, tandis que moi, je me sentais dessaisie, abandonnée, dépossédée, leurs présences m’oblitérant, je les regardais dans ce décor qui m’était si intime, que tous, ou presque, connaissaient car nous y avions dansé ensemble, dans ces soirées qui s’achevaient au petit matin, mais ça n’était plus moi, la maîtresse de céans. En les invitant, il me semblait qu’il me chassait un peu, que Marguerite, qui trônait devant lui, me destituait. Je n’avais plus ma place. » p. 124

« C’était la première fois que je sentais vraiment, je veux dire dans mon corps, dans mes fibres, l’impact que pouvait avoir le fait d‘écrire sur soi et ceux qui nous entourent. À celui même qui non seulement pratiquait l’autofiction mais qui l’avait pensée, théorisée, j’étais parvenue à faire mal par mes mots. Dans Le livre brisé, il avait écrit, Si on avait un crâne en verre, si on pouvait se lire mutuellement dans les pensées, pas un couple qui n’éclaterait au bout d’une heure. Je lui avais sans doute montré, sans pudeur, l’intérieur de mon crâne, du moins la part qui éprouvait encore de la colère et un léger dégoût. » p. 166

À propos de l’auteur
Après Maestro, Une fille de passage est le deuxième roman de Cécile Balavoine. (Source: Éditions du Mercure de France)

Page Wikipédia de l’auteur

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L’Américaine

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En deux mots:
Ruth quitte la République dominicaine pour New York où elle va se former au journalisme. La jeune fille va se frotter à un Nouveau Monde, faire de nouvelles connaissances et… tomber enceinte. C’est désormais avec un fils qu’elle cherche sa place dans ses années 60 où tout va très vite.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Ruth prend la route

Après Les Déracinés, Catherine Bardon nous offre le second tome de sa saga. Dans «L’Américaine» elle explore les années 60 en suivant Ruth partie à New York pour étudier le journalisme. Passionnant!

Quel plaisir de retrouver les personnages des Déracinés et le plume alerte de Catherine Bardon. Pour ceux qui seraient passés à côté de ce beau roman, signalons qu’il est disponible en poche et retrace la saga d’une famille viennoise à partir des années trente. La belle histoire d’amour entre Wilhelm et Almah va résister à la fureur de la guerre, mais au prix de grands sacrifices et d’un exil en République dominicaine où le couple et leurs enfants vont essayer de se construire une nouvelle vie. Tout l’intérêt du roman, outre ce pan méconnu de l’histoire de la Seconde guerre mondiale, est de mêler intimement la grande Histoire avec les destins des personnages au fil des ans, comme avait si bien pu le faire Régine Deforges avec «La bicyclette bleue».
Je souhaite du reste à Catherine Bardon le même succès et j’imagine fort bien les prochains tomes qui nous conduiront jusqu’aux années 2000…
Mais n’anticipons pas et revenons-en à «L’Américaine». Nous sommes en septembre 1961, au moment où Ruth, la fille d’Almah choisit de quitter son île pour rejoindre sa tante, son oncle et son cousin Nathan à Brooklyn. Elle entend mettre ses pas dans ceux de son père disparu et devenir journaliste. Pour cela, elle a étudiera à l’Université de Columbia tout en effectuant un stage au Times.
Sur le paquebot qui va le mener jusqu’à la grande pomme, elle rencontre Arturo, un jeune homme qui rêve d’une carrière de musicien et avec lequel elle va se lier d’amitié.
Si Ruth est accueillie avec grand plaisir à New York, elle ne peut éviter de ressentir le mal du pays. Sa mère et son frère qui font face aux soubresauts politiques dans un état qui essaie de se débarrasser d’une dictature et, après une brève parenthèse de pouvoir plus démocratique, va finir par retrouver ses anciens démons avec l’aide des … États-Unis qui ne vont pas hésiter à intervenir militairement.
Bien décidé à prouver à tous qu’elle a fait le bon choix, Ruth va s’accrocher et avec l’aide d’Arturo, de Debbie, sa copine d’université et l’affection de son cousin Nathan, découvrir un pays qui se transforme lui aussi à grande vitesse. Après l’épisode de la baie des cochons, on voit la Guerre froide prendre un tour plus radical et en parallèle, la contre-culture se développer. On voit la beatlemania et les drogues débarquer. On voit émerger Martin Luther King et John F. Kennedy avant qu’ils ne finissent tous deux abattus. C’est dans ce contexte que Ruth va faire la connaissance de Chris, un beau jeune homme qui rêve de Prix Pulitzer,de se rendre sur les points chauds de la planète pour témoigner de cette histoire en mouvement. Une énergie qui séduit Ruth, même si elle se rend compte qu’elle ne viendra qu’en seconde position dans la liste des passions de celui qui se rêve en nouveau Capa.
Un tragique accident de voiture va mettre une fin abrupte à cet amour, quelques semaines après qu’un médecin ait confirmé à Ruth qu’elle était enceinte.
Un choc terrible qui va pousser la jeune fille à fuir. Car elle reste une déracinée, toujours à la recherche de ses racines. Ne pouvant se résoudre à rentrer en République dominicaine, elle choisit un Kibboutz en Israël.
Y trouvera-t-elle la paix intérieure? Je vous laisse le découvrir tout en soulignant le côté addictif de l’écriture de Catherine Bardon, ce que les américains nomment un page turner et que j’appellerai pour ma part un bonheur de lecture!

L’Américaine
Catherine Bardon
Éditions Les Escales pour la version originale
Éditions Pocket pour la version poche
Roman
Version originale
EAN 9782365694445
Paru le 07/03/2019
Version poche
EAN 9782266300452
Paru le 28/05/2020

Où?
Le roman se déroule en République dominicaine, aux États-Unis ainsi qu’au Mexique et en Israël.

Quand?
L’action se situe 1961 à 1966.

Ce qu’en dit l’éditeur
Septembre 1961. Depuis le pont du bateau sur lequel elle a embarqué, Ruth tourne le dos à son île natale, la République dominicaine. En ligne de mire : New York, l’université, un stage au Times. Une nouvelle vie… Elle n’en doute pas, bientôt elle sera journaliste comme l’était son père, Wilhelm.
Ruth devient très vite une véritable New-Yorkaise et vit au rythme du rock, de l’amitié et des amours. Des bouleversements du temps aussi : l’assassinat de Kennedy, la marche pour les droits civiques, les frémissements de la contre culture, l’opposition de la jeunesse à la guerre du Viêt Nam…
Mais Ruth, qui a laissé derrière elle les siens dans un pays gangrené par la dictature où la guerre civile fait rage, s’interroge et se cherche. Qui est- elle vraiment ? Dominicaine, née de parents juifs autrichiens ? Américaine d’adoption ? Où va-t-elle construire sa vie, elle dont les parents ont dû tout fuir et réinventer leur existence ? Trouvera-t-elle la réponse en Israël où vit Svenja, sa marraine ?
Entrelaçant petite et grande histoire, explorant la question de l’exil et de la quête des racines, Catherine Bardon nous livre une radiographie des États-Unis des années 1960, en poursuivant la formidable fresque romanesque inaugurée avec Les Déracinés.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com  Blog Le Jardin de Natiora
Blog La bibliothèque de Delphine-Olympe
Blog Partagelecture (Lalyre)


Bande-annonce de L’Américaine de Catherine Bardon © Production éditions Les Escales

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Vous pleurez, mademoiselle
Septembre 1961
Je partais. C’était ce que je voulais et c’était un déchirement. J’étais là, seule, sur le pont d’un paquebot en partance. Sonnée par la mort idiote de mon père, j’avais pris la décision d’abandonner mes études, de quitter ma famille et de me lancer dans l’inconnu.
La sirène retentit. Deux remorqueurs éloignèrent imperceptiblement le bateau du quai. Nous avancions lentement dans l’embouchure du río Ozama. J’agrippai du regard la silhouette d’Almah, petit point évanescent dans la foule massée sur le môle hérissé de hangars et de grues. Je me rendais compte que je lui en avais voulu d’avoir dû prendre son parti contre mon père au moment de leur séparation. Elle n’était pas loin d’être une mère parfaite, et je lui en voulais pour ça aussi. Une partie de ma révolte venait de là.
Une partie seulement.
La trahison de mon père avait fait voler en éclats ma quiétude et remis en cause mes certitudes.
Je cherchai en vain des mots à mettre sur mes émotions. Ils étaient tous sans nuances et bien loin de pouvoir exprimer ce mélange perturbant d’exaltation et d’arrachement poignant que je ressentais au moment de quitter l’île de mon enfance.
« On ne peut donner que deux choses à ses enfants : des racines et des ailes1. Ça y est, tu prends ton envol, ma chérie. » Les dernières paroles de ma mère résonnaient dans ma tête, tandis qu’appuyée au bastingage, à la poupe du steamer de la Santo Domingo Line, je regardais le rivage de mon pays s’estomper lentement dans le rougeoiement du soleil couchant. Sous les tropiques, le soleil se couche ainsi, dans une débauche de couleurs flamboyantes qui me fascine à chaque fois. Mais ce soir-là, j’avais bien d’autres émotions à digérer. Il s’était passé tant de choses ces derniers mois. Ma vie s’emballait comme un cheval fou que rien ne semblait pouvoir arrêter.
Mon père, mon héros, nous avait abandonnés. Il était mort dans un accident si stupide que c’en était risible. Je me demandais s’il n’y avait pas un dieu quelque part qui se moquait de nous et j’en voulais à la terre entière. La shiv’ah, que j’avais tant redoutée, avait eu cela de salutaire qu’elle avait effacé les fausses notes entre nous. En une semaine de deuil, nous avions fait table rase des désaccords du passé.
J’avais laissé tomber mes études d’infirmière et à vingt et un ans je n’avais aucune certitude quant à mon avenir. Mon frère était tombé amoureux. Il en pinçait sérieusement pour Ana Maria. La preuve, je n’avais eu droit à aucune de ces confidences dont il était coutumier quand il entamait un nouveau flirt. Sa discrétion était alarmante, pire qu’un aveu. C’était évident, il était mordu. Je m’étais préparée au jour où une femme me volerait Frizzie, je m’étais promis de ne pas être jalouse et c’était raté. Quant à ma mère, elle contenait son chagrin et faisait bonne figure. Mais je ne lui donnais pas six mois pour déserter. Ce serait trop dur pour elle de rester à Sosúa où tout lui rappelait mon père. Almah allait repartir en Israël rejoindre Svenja, ma marraine et sa complice de toujours, j’en aurais mis ma main au feu.
Autant dire que mon univers explosait. Mon magnifique équilibre s’écroulait. À cause d’une vache ! Un stupide bovin qui batifolait sur une piste poussiéreuse par une nuit sans lune.
Je regardais disparaître le pays de mon enfance, cette île tropicale où les morsures de l’histoire m’avaient fait naître. Mon pays malade, gangrené, chahuté par les luttes intestines pour la succession du tyran assassiné. La répression avait frappé jusque dans notre Éden bucolique, où nous nous croyions à l’abri des métastases de la dictature. Sosúa avait été bombardée deux ans plus tôt. Et en août dernier, un de nos docteurs et un ingénieur avaient été assassinés par l’arrière-garde de Trujillo dans une rue du Batey. Tirés à bout portant, en plein jour, comme des lapins. Un double règlement de comptes politique qui avait glacé d’horreur toute notre communauté. Nous ignorions qu’ils appartenaient à un réseau de résistance. Une chape de plomb s’était abattue sur le village, un couvre-feu avait été imposé, plus personne n’osait sortir la nuit. Markus prédisait que le pire était à venir et que nous allions devoir affronter des heures bien sombres. Maman avait précipité mon départ. Elle préférait me savoir à l’abri à New York, le temps que les choses se tassent.
La côte dominicaine s’estompait peu à peu dans la nuit tombante. Le sillage d’écume, comme un fil ténu tendu vers la terre, s’évaporait à mesure que nous gagnions la haute mer. Bercée par le lancinant ronronnement des moteurs et les oscillations du navire, je pensais avec angoisse à l’inconnu qui m’attendait. Tout ce qui était moi, tout ce qui m’avait faite s’effaçait, pour laisser la place à une nouvelle vie. Qui restait à inventer.
— Vous pleurez mademoiselle?
Perdue dans mes pensées, je n’avais pas senti que des larmes ruisselaient sur mes joues. Ni que quelqu’un se tenait à mes côtés. J’étais prise en flagrant délit de sensiblerie. Je foudroyai du regard l’importun avant de me raviser. Il avait vingt ans tout au plus, un grand corps dégingandé poussé trop vite. Un air gentil et sincèrement préoccupé se lisait sur son visage poupin encadré de boucles brunes. S’il pensait que son costume et ses grosses lunettes en écaille lui donnaient un air viril et mature, il se trompait. Je pouvais être rassurée sur un point, je n’étais pas la victime d’un coureur de jupons. Ou alors très maladroit et vraiment pas sûr de lui. Je secouai la tête en essuyant mes joues d’un revers de la main et lui lançai un sourire crâne.
— Ce n’est rien! Juste l’émotion du départ!
Il approuva en hochant la tête avec conviction.
— Moi aussi, je suis bouleversé de quitter mon pays. C’est un endroit magnifique, vous savez!
Comme si je ne le savais pas ! Son pays était aussi le mien. Même si je n’avais pas l’air d’être ce que j’étais : une Dominicaine. À cause de mes cheveux blonds et de mes yeux clairs qui trahissaient mes origines européennes. Je décidai de lui clouer le bec et lui lançai avec mon meilleur accent du Cibao, histoire de mettre les choses au point :
— Claro, nuestro país es mágico!
Il répondit, la voix étonnée et l’air désarçonné :
— Vous êtes dominicaine? Ça alors, à vous voir on ne dirait pas!
Je me retins de répliquer vertement qu’il devait apprendre à se défier des apparences et à tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de s’exprimer. Je lui répondis par un haussement d’épaules désabusé comme s’il s’agissait d’une évidence, puis je tournai le dos à mon jeune compatriote, pour couper court à toute tentative de conversation.
— Je vous ai dérangée, je suis désolé, veuillez m’excuser, bredouilla-t-il confus.
Au moins, il était bien élevé. « Vous pleurez mademoiselle » m’abandonna à ma mélancolie et partit offrir sa sollicitude à un autre passager. Je me replongeai dans ma rêverie tandis que la nuit enveloppait le paquebot d’une tiède caresse. Le ciel scintillait de milliers de points lumineux. Levant le nez, je cherchai mes amies les étoiles, les trois points brillants de la ceinture d’Orion, l’étoile de Ruthie et les étoiles jumelles de mes parents. »

Extrait
« Avant de partir, j’avais fait un pèlerinage d’adieux aux lieux chéris de mon enfance. Sur la plage, j’avais pataugé jusqu’aux pilotillos et je m’étais hissée sur le haut d’une pile; le menton sur les genoux remontés contre ma poitrine, j’avais contemplé le coucher du soleil, savourant cet éternel spectacle chaque jour renouvelé, en sachant d’avance à quel point cela allait me manquer. Derrière la poste, j’avais tourné autour du grand tamarinier qu’enfants nous escaladions comme des singes. Dans le parc, avec la complicité de la nuit, j’avais caressé le tronc du vieux flamboyant aux fleurs rouges où le cœur avec nos quatre initiales, FLSR, gravé avec la pointe d’un canif, résistait aux assauts des années. Il était grand temps de tourner la page. »

À propos de l’auteur
Catherine Bardon est une amoureuse de la République dominicaine. Elle est l’auteure de guides de voyage et d’un livre de photographies sur ce pays, où elle a passé de nombreuses années. En 2018, elle a signé son premier roman, Les Déracinés, paru aux Escales. (Source : Éditions Les Escales)

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Nuits d’été à Brooklyn

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  RL2020

En deux mots:
En 1991 à New York, après un accident de la circulation qui cause la mort d’un enfant noir, une poignée d’excités décide de se venger et tuent Yankel Rosenbaum, un étudiant qui passait par là et qui avait la malchance d’être juif. C’est ce fait divers, mais aussi sa liaison avec Frederick dont se souvient Esther, alors étudiante en journalisme.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Un été à New York

En 1991, une jeune journaliste est envoyée à New York au moment où un acte antisémite enflamme Brooklyn. Vingt-cinq ans plus tard, Colombe Schneck s’en souvient. Mais ces Nuits d’été à Brooklyn sont aussi celles passées dans les bras de Frederick.

Après s’être intéressée à sa famille, notamment avec l’émouvant Les guerres de mon père, Colombe Schneck s’est plongée dans sa propre biographie. Après La tendresse du crawl et l’histoire d’amour avec Gabriel, elle se remémore l’année 1991 et ses débuts dans le journalisme. La romancière se cache en effet à peine derrière le personnage d’Esther Rosen, envoyée à New York pour y faire ses armes. La jeune fille qui découvre la grosse pomme ne va pas tarder à pouvoir montrer ses qualités de reporter puisque le 19 août, un fait divers dramatique se produit à Crown ¬Heights, un quartier de Brooklyn. C’est la description des faits, avec toutes les précautions d’usage – comme le ferait le représentant d’une agence de presse – qui ouvre le roman. ¬Pour ne pas perdre de vue la voiture du rabbin, Yosef ¬Lifsh qui le suit, accélère au feu orange. La collision qui suit fait déraper sa voiture, provoquant la mort de ¬Gavin, 7 ans, malgré les secours arrivés très vite sur place. Très vite, les rumeurs gagnent le quartier, suivis par des cris de vengeance: «On n’en peut plus. Les Juifs obtiennent tout ce qu’ils veulent. Ils tuent nos enfants. Nous n’obtenons ni la justice ni le respect.» Dans ce quartier où domine une communauté noire, en majorité afro-antillaise, vivent également quelques 20000 juifs. L’un d’entre eux, Yankel Rosenbaum, étudiant en histoire à l’université de Melbourne, a la mauvaise idée de se promener sur Brooklyn Avenue. Il est À 23 h 20 lorsqu’un petit groupe l’attrape, le bat et le poignarde à mort. Son assassin présumé est arrêté quinze minutes après par la police. «Tout au long de cette première nuit, une foule, en majorité des adolescents, crie dans les rues de Crown Heights Juifs! Juifs! Juifs!»
Au-delà du drame, c’est bien entendu l’occasion pour la jeune journaliste d’essayer de mieux connaître cette histoire, de tenter de la comprendre, de rendre compte de cet antisémitisme. Si elle est partie en Amérique pour essayer d’oublier sa famille, dont une partie est morte à Auschwitz, c’est raté. On imagine le choc, d’autant que les jours qui suivent sont loin d’apaiser la situation. Les révélations sur le rôle de la police, sur les règles en vigueur au sein des communautés et les suites juridiques vont tout au contraire attiser la colère.
Le réconfort, Esther va le chercher dans les bras de Frederick Armitage, issu lui de la bourgeoisie afro-américaine de Chicago. Elle a rencontré ce spécialiste de Flaubert à l’université et, malgré les vingt ans qui les séparent, veut croire à une belle histoire d’amour. D’ailleurs, en parlant de Flaubert, leur éducation sentimentale pourrait ressembler à l’inverse de Madame Bovary. Frederick s’ennuie dans son couple et va chercher dans ses amours clandestines une fraîcheur oubliée.
En attendant que tombent les masques et que les illusions s’envolent, chacun peut «profiter» de l’autre, partager ses fantasmes et ses réflexions. Sur la communauté juive, sur la communauté noire.
C’est avec vingt-cinq ans de recul qu’Esther tente de comprendre pourquoi la belle histoire s’est arrêtée, pourquoi leur rêve d’émancipation n’est resté qu’un rêve.
Réussissant une fois encore à mêler l’intime à l’analyse de la société, Colombe Schneck démonte avec brio les rouages d’un système au sein duquel racisme et antisémitisme s’inscrivent comme des «invariants» auprès de communautés fragiles. Ce faisant, elle rejoint Cloé Korman dans la réflexion proposée avec Tu ressembles à une juive: «il faut penser la solidarité entre les luttes contre le racisme et contre l’antisémitisme, et mener ces combats de façon tolérante et pluraliste, en surmontant les divisions liées à nos origines sociales et culturelles». En mettant en miroir les émeutes de 1991 et l’actualité récente, ce roman prouve que le combat est loin d’être gagné.

Nuits d’été à Brooklyn
Colombe Schneck
Éditions Stock
Roman
300 p., 20 €
EAN 9782234086357
Paru le 26/02/2020

Où?
Le roman se déroule aux États-Unis, principalement à New York et aux environs. On y évoque aussi Chicago et Paris.

Quand?
L’action se situe en 1991 et de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Appelons-le Frederick, il a 41 ans, il est professeur de littérature, spécialiste de Flaubert, marié, père de Lizzie, 15 ans et vit, au moment des faits, l’été 1991, dans une jolie maison en briques à trois étages dans le quartier de Carroll Gardens à Brooklyn. Frederick trompe sa femme. Sa maîtresse s’appelle Esther, elle est blanche, juive, parisienne, évidemment plus jeune. Elle vient de terminer ses études de journalisme. Elle est en stage de trois mois à New York. Cet adultère est un évènement minuscule, mais la vie personnelle est plus importante que les mouvements du monde, tant qu’on a la capacité d’y échapper. »
Pourtant ce sont bien les mouvements du monde qui vont rattraper Frederick et Esther.
Août 1991, à Crown Heights, un quartier résidentiel de Brooklyn, un juif renverse accidentellement deux enfants noirs qui jouent de l’autre côté de la rue. L’un d’eux est tué sur le coup. Ce quartier où cohabitent difficilement les deux communautés se retrouve très vite à feu et à sang, les rues résonnent aux cris de « morts aux juifs » et « vive les nazis », les magasins sont pillés et les voitures brûlent. Pendant que la réaction policière tarde à venir, Rabbins, révérends, mères de famille, journalistes et simples citoyens s’affrontent, cherchant la faute et la violence dans le regard de l’autre.
L’histoire d’amour entre Esther et Frederick ne survivra pas à ces événements qui les opposent jusqu’à la rupture. Esther ne s’en remettra pas et passera 25 ans à ressasser son amour perdu et à essayer de comprendre ce qui s’est joué lors de cet été 1991. Ce livre est le récit de sa quête pour répondre à la question posée un jour par son amant: Pourquoi ne pouvons-nous pas nous aimer les uns les autres ?
Le roman, écrit d’une plume alerte et qui touche toujours juste, que tire Colombe Schneck de ces événements bien réels transporte autant qu’il questionne sur les thèmes malheureusement actuels du racisme et de l’antisémitisme mais toujours en nous parlant la langue universelle de l’amour et de l’espoir.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Radio RCJ (Josyane Savigneau)
Le Midi Libre (Laure Joanin entretien avec l’auteur)
Le Maine libre (Frédérique Bréhaut)
La Nouvelle République (Delphine Noyon – entretien avec l’auteur)
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo) sx
Blog Vagabondage autour de soi 
Blog Les livres d’Ève 


Colombe Schneck présente Nuits d’été à Brooklyn © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« 19 août 1991, jour de l’accident
C’est un soir d’été où les enfants jouent dehors après avoir dîné.
La queue de l’ouragan Bob est passée le matin. Des rayons clairs traversent les nuages.
Sur le trottoir encore mouillé, devant le 1677 President Street, Gavin Cato, 7 ans, et sa cousine Angela Cato réparent la chaîne de la bicyclette rouge du petit garçon.
Carmel, le père de Gavin, est à la porte, il les observe.
Le 1677 President Street est un bâtiment de brique de quatre étages, dans un ensemble qui en compte trois.
Pour rejoindre le 1677 President Street, en sortant du métro, vous tombez d’abord sur le 770 Eastern Parkway, une grande maison de brique rouge à l’allure néogothique, construite dans les années 1920, avec des petits toits pointus, d’étroites et hautes fenêtres. Elle abrite depuis 1940 la synagogue et la yeshiva des Loubavitch qui ont fui la Pologne et se sont installés dans ce quartier alors peuplé d’immigrés italiens, irlandais et de Noirs américains. Depuis le 770 Eastern Parkway, vous tournez à droite sur Kingston Avenue, vous arrivez dans President Street. La rue est bordée de pavillons, maisonnettes, protégées de jardinets où vivent des familles juives, les courtils restent fleuris d’iris mauves et de clématites aux petits pétales blancs, les balançoires émettent les mêmes grincements, vous pouvez apercevoir les couleurs des rideaux à travers les fenêtres. Encore cinq minutes de marche et vous êtes au 1677, où se situe l’immeuble et où vit la famille Cato. Le 1677 President Street est à quinze minutes à pied de la synagogue loubavitch, la première construction avant d’arriver au croisement avec Uttica, une rue commerçante, coiffeur afro, poulet jerky, fruits et légumes, supérettes, restaurant chinois casher, sneakers, bijouterie étincelante.
Le père de Gavin travaille comme maître d’œuvre dans le bâtiment, Sherman, le père d’Angela, est garde du corps à l’ONU. Ils ont immigré un an auparavant de Guyane et ont rejoint de nombreuses familles de classe moyenne ou plus modeste, originaires des Caraïbes, qui se sont installées ici à la fin des années 1960. Les Blancs sont alors partis, et seuls vingt mille Loubavitch sont restés vivre parmi les cent quatre-vingt mille habitants antillais et afro-américains de Crown Heights, ce quartier de Brooklyn à vingt minutes en métro de Manhattan.
Il est 20 h 20. Alors que les enfants s’amusent avec le vélo rouge de Gavin, trois voitures reviennent du cimetière Old Montefiore dans le Queens. Elles accompagnent le rabbin Menahem Mendel Schneerson.
À l’avant du cortège, une voiture de police banalisée avec à son bord deux policiers et un gyrophare allumé, au milieu, la voiture du rabbin, et derrière, un break Mercury Grand Marquis de couleur bleue conduit par un homme de 22 ans nommé Yosef Lifsh.
Le feu à l’intersection de President Street et d’Utica Avenue est vert, les deux premières voitures passent devant les enfants. Le conducteur de la troisième voiture, Yosef Lifsh, pour ne pas perdre la voiture du rabbin, accélère, passe à l’orange et accroche l’arrière d’une Chevrolet Malibu de 1981, conduite par un homme nommé Peter Petrosino, la voiture dérive vers la droite, Yosef Lifsh reprend le contrôle, veut éviter deux personnes qui traversent la rue et heurte volontairement un muret de béton qui se trouve sur le trottoir, il aperçoit trop tard les deux enfants jouant juste derrière, espère qu’il est suffisamment solide pour les protéger. Ce n’est pas le cas. Le muret en béton explose, la voiture s’arrête complètement au niveau des fenêtres du rez-de-chaussée de l’immeuble, de l’autre côté du trottoir, là où les enfants s’amusaient, quelques secondes avant, sur la roue du vélo rouge.
Le père de Gavin, Carmel Cato, surveille les enfants depuis la fenêtre de son appartement.
– Je me dis, il va y avoir un accident, je me demande jusqu’où la voiture va aller, j’entends qu’elle heurte d’abord le muret, sans voir ce qu’il se passe exactement. J’entends une explosion. Je vois mon fils allongé sur le trottoir.
(Silence.)
– Tout cela va très vite. Mon fils ne bouge plus. (Silence.) Je veux aller le voir.
(Silence.)
– Les policiers m’ont jeté, poussé, moqué, insulté. J’essayais d’expliquer, c’est mon fils, mes enfants. On est à l’hôpital. Je ne comprends pas. Cela dure longtemps. Un médecin arrive et me demande de le suivre.
(Silence.)
– Il m’annonce que Gavin est mort.
(Vingt-cinq ans après, dans une vidéo trouvée sur Internet, j’ai vu Carmel Cato poser sa main sur ses yeux pour cacher ses larmes.)
Gavin est tué. Sa cousine Angela est gravement blessée aux jambes.
Yosef Lifsh, le conducteur, et ses passagers sont blessés.
L’escorte du rabbin ne s’est pas arrêtée. Son chauffeur et les policiers n’ont pas conscience qu’un accident a eu lieu.
Un attroupement se forme sur le lieu de la catastrophe.
Yosef Lifsh sort de la voiture, il essaie de la soulever, afin de dégager le petit garçon coincé en dessous.
Quatre jeunes hommes l’en empêchent, s’emparent de lui et le tabassent.
Un passager de la voiture, Levi Spielman, tente de trouver une cabine téléphonique pour joindre le service d’urgence, il est attaqué avant de pouvoir le faire.
Un homme l’extrait de la voiture et dit aux autres :
– Il est à moi, je vais le faire arrêter.
Il le met en sécurité.
Deux minutes après l’accident, sont sur place la police et l’ambulance privée Hatzolah, association de volontaires juifs créée à la fin des années 60 pour offrir un service médical d’urgence aux membres de la communauté juive ne parlant que le yiddish.
Les ambulanciers de Hatzolah commencent par s’occuper des enfants, mais une ambulance mieux équipée de l’hôpital public de Kings County arrive, entre une et deux minutes après eux, selon le rapport de police, et prend en charge Gavin.
Les policiers demandent aux ambulanciers de Hatzolah d’emmener Yosef Lifsh et ses passagers, car la foule montre son hostilité aux responsables de l’accident aux cris de « Juifs, juifs, juifs ! ».
Une troisième ambulance privée Hatzolah s’occupe d’Angela qui souffre de plusieurs fractures aux jambes.
À l’Hôpital méthodiste dans le quartier de Park Slope à Brooklyn, Yosef Lifsh fait un test d’alcoolémie, il est négatif, on lui pose seize points de suture sur le visage et le crâne.
Les ambulanciers qui ont pris en charge Gavin arrivent à l’hôpital de Kings County.
À 20 h 32, la mort de Gavin est constatée.
À l’annonce de la mort de l’enfant, se propage dans la rue une série de rumeurs.
– Yosef Lifsh était ivre.
– Yosef Lifsh a voulu tuer l’enfant.
– Yosef Lifsh n’avait pas de permis de conduire.
– Yosef Lifsh a brûlé un feu rouge.
– L’ambulance Hatzolah a refusé de soigner Gavin, il en est mort.
À un concert de B.B. King qui a lieu à Wingate High School, un lycée situé à moins de 2 kilomètres de l’accident, un homme prend la parole pour annoncer :
– Les Juifs ont tué un gosse.
Une centaine de personnes se rassemblent devant le 1677 President Street, parmi eux Charles Price, 37 ans, chauve, petit délinquant, héroïnomane. Il est le plus âgé du groupe. Il avouera : « J’ai vu le mélange de sang et d’huile sur le corps de l’enfant, cela a été comme un détonateur, une explosion à l’intérieur de moi. »
Il se place au centre du lieu de l’accident et apostrophe la foule :
– On n’en peut plus. Les Juifs obtiennent tout ce qu’ils veulent. Ils tuent nos enfants. Nous n’obtenons ni la justice ni le respect.
Un autre ajoute :
– Allons vers Kingston Avenue et attrapons les Juifs !
Charles Price reprend :
– Vous ressentez ce que je ressens ? Vous ressentez cette douleur ? Je vais dans le quartier juif, qui vient avec moi ?
Des jeunes jettent des bouteilles sur les policiers présents, une voiture aux couleurs d’une école juive est incendiée. Devant le 770 Eastern Parkway, des Loubavitch lancent des pierres à leur tour.
À 23 h 20, un Australien de 29 ans nommé Yankel Rosenbaum, étudiant en doctorat d’histoire à l’université de Melbourne, venu à New York afin d’effectuer des recherches au YIVO, centre d’études juives, marche sur Brooklyn Avenue. Il n’a pas été prévenu de l’accident, de la mort de Gavin, ni des violences qui ont suivi.
Il est orthodoxe, mais pas loubavitch. Il est roux, barbu, porte une kippa sur la tête, un costume noir, un châle à franges blanches dépasse de sa veste « il a l’air juif » et quand il croise un groupe de jeunes gens devant une école, au coin de Brooklyn Avenue et President Street, Charles Price le signale :
– En voilà un. Attrapez-le. Il y a un Juif. Attrapez le Juif.
Yankel Rosenbaum est battu, puis poignardé par un petit groupe indistinct.
Quinze minutes plus tard, Lemrick Nelson, 16 ans, qui porte un tee-shirt rouge et une casquette de base-ball, est retrouvé par des policiers, caché derrière un buisson. Dans la poche arrière de son jean, un couteau sur lequel est gravé KilleR et trois billets de un dollar, tous tachés de sang.
Les policiers présentent Lemrick Nelson à Yankel Rosenbaum, encore conscient malgré sa blessure. Il le reconnaît et l’apostrophe :
– Pourquoi m’as-tu fait cela ? Je ne t’avais rien fait.

Yankel Rosenbaum est transporté à l’hôpital où il meurt quatre heures plus tard en raison d’une erreur de diagnostic, une importante blessure n’a pas été détectée par les médecins.
Lemrick Nelson, pris en charge pour « difficultés scolaires et de comportement » à la Paul Robertson High School, dont le niveau en lecture est celui d’un enfant de 8 ans, en calcul d’un enfant de 10 ans, sera poursuivi comme un adulte pour le « meurtre sans préméditation » de Yankel Rosenbaum.
Tout au long de cette première nuit, une foule, en majorité des adolescents, crie dans les rues de Crown Heights :
– Juifs ! Juifs ! Juifs !
(Cet accident, je tente de le reconstituer vingt-cinq ans après, les témoins s’opposant sur la couleur du feu, la vitesse de la voiture, l’ordre d’arrivée des ambulances, imaginant et ajoutant des « si » inutiles.
Si l’escorte du rabbin avait ralenti l’allure, si la Chevrolet Malibu de Peter Petrosino avait été plus rapide, si Yosef Lifsh avait accepté de perdre de vue la voiture du rabbin, si l’inquiétude n’avait pas pris toute la place, il aurait freiné, il se serait arrêté au feu à l’angle d’Utica et President, Gavin et Angela auraient continué leur jeu, le vélo rouge aurait été réparé, le père aurait sifflé l’heure d’aller se coucher, mais ce n’est pas ce qui s’est passé.)

À propos de l’auteur
Romancière, Colombe Schneck a notamment publié, chez Stock, L’Increvable Monsieur Schneck (2006), Val de Grâce (2008), Les guerres de mon père (2018), et aux éditions Grasset, La Réparation et La tendresse du crawl, traduits dans plusieurs pays. (Source: Éditions Stock)

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Ceux qui partent

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  RL_automne-2019  coup_de_coeur

 

En deux mots:
Emilia et son père Donato ont quitté l’Italie pour gagner l’Amérique. Mais avant de gagner cette «terre promise», ils vont devoir attendre le bon vouloir des autorités avec tous les migrants cantonnés Ellis Island. Entre crainte et espoir, leur destin se joue durant cette journée.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

«Émigrer, c’est espérer encore»

En retraçant le parcours de quelques émigrés partis pour New York en 1910, Jeanne Benameur réussit un formidable roman. Par sa force d’évocation, il nous confronte à «nos» migrants. Salutaire!

Un paquebot arrive en vue de New York. À son bord des centaines de personnes qui ont fait le choix de laisser derrière eux leur terre natale pour se construire un avenir meilleur dans ce Nouveau Monde. Parmi eux un père et sa fille venue de Vicence en Italie. Dans ses bagages Emilia a pensé à emporter ses pinceaux tandis que Donato, le comédien, a sauvé quelques costumes de scène, dérisoires témoignages de leur art. Durant la traversée, il a lu et relu L’Eneide dont les vers résonnent très fort au moment d’aborder l’ultime étape de leur périple, au moment de débarquer à Ellis Island, ce «centre de tri» pour tous les émigrés.
À leurs côtés, Esther, rescapée du génocide arménien et Gabor, Marucca et Mazio, un groupe de bohémiens pour qui New York ne devrait être qu’une escale vers l’Argentine. Les femmes vont d’un côté, les hommes de l’autre et l’attente, la longue attente commence avec son lot de tracasseries, d’incertitudes, de rumeurs.
Andrew Jónsson assiste à cet étrange ballet. Il a pris l’habitude de venir photographier ces personnes dont le regard est si riche, riche de leur passé et de leurs rêves.
Et alors que la nuit tombe, la tragédie va se nouer. Le voile noir de la mort s’étend

En retraçant cette page d’histoire, Jeanne Benameur nous confronte à l’actualité la plus brûlante, à cette question lancinante des migrants. Emilia, Donato, Esther et les autres étant autant de miroirs pointés sur ces autres candidats à l’exil qui tentent de gagner jour après jour les côtes européennes. Comment éprouver de l’empathie pour les uns et vouloir rejeter les autres? Comment juger les pratiques américaines de l’époque très dures et juger celles de l’Union européenne comme trop laxistes? Tous Ceux qui partent ne doivent-ils pas être logés à la même enseigne?
Quand Jeanne Benameur raconte les rêves et l’angoisse de toutes ces femmes et de tous ces hommes retenus sur Ellis Island, elle inscrit aussi son histoire à la suite de l’excellent Mur Méditerranée de Louis-Philippe Dalembert et du non moins bon La Mer à l’envers de Marie Darrieussecq. Ce faisant, elle prouve une fois encore la force de la littérature qui, par la fiction, éclaire l’actualité avec la distance nécessaire à la compréhension de ces déplacements de population. En laissant parler les faits et en prenant soin de laisser au lecteur le soin d’imaginer la suite.

Ceux qui partent
Jeanne Benameur
Éditions Actes Sud
Roman
336 p., 21 €
EAN 9782330124328
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule principalement à Ellis Island, aux portes de New York. On y évoque aussi les pays que les migrants ont fui, tels que l’Italie, l’Arménie ou l’Islande et une autre destination choisie, l’Argentine.

Quand?
L’action se situe un jour de 1910.

Ce qu’en dit l’éditeur
Tout ce que l’exil fissure peut ouvrir de nouveaux chemins. En cette année 1910, sur Ellis Island, aux portes de New York, ils sont une poignée à l’éprouver, chacun au creux de sa langue encore, comme dans le premier vêtement du monde.
Il y a Donato et sa fille Emilia, les lettrés italiens, Gabor, l’homme qui veut fuir son clan, Esther, l’Arménienne épargnée qui rêve d’inventer les nouvelles tenues des libres Américaines.
Retenus un jour et une nuit sur Ellis Island, les voilà confrontés à l’épreuve de l’attente. Ensemble. Leurs routes se mêlent, se dénouent ou se lient. Mais tout dans ce temps suspendu prend une intensité qui marquera leur vie entière.
Face à eux, Andrew Jónsson, New-Yorkais, père islandais, mère fière d’une ascendance qui remonte aux premiers pionniers. Dans l’objectif de son appareil, ce jeune photographe amateur tente de capter ce qui lui échappe depuis toujours, ce qui le relierait à ses ancêtres, émigrants eux aussi. Quelque chose que sa famille riche et oublieuse n’aborde jamais.
Avec lui, la ville-monde cosmopolite et ouverte à tous les progrès de ce XXe siècle qui débute.
L’exil comme l’accueil exigent de la vaillance. Ceux qui partent et ceux de New York n’en manquent pas. À chacun dans cette ronde nocturne, ce tourbillon d’énergies et de sensualité, de tenter de trouver la forme de son exil, d’inventer dans son propre corps les fondations de son nouveau pays. Et si la nuit était une langue, la seule langue universelle?

Ce qu’en dit l’auteur
Quand j’écris un roman, j’explore une question qui m’occupe tout entière. Pour Ceux qui partent, c’est ce que provoque l’exil, qu’il soit choisi ou pas. Ma famille, des deux côtés, vient d’ailleurs. Les racines françaises sont fraîches, elles datent de 1900. J’ai vécu moi-même l’exil lorsque j’avais cinq ans, quittant l’Algérie pour La Rochelle.
Après la mort de ma mère, fille d’Italiens émigrés, et ma visite d’Ellis Island, j’ai ressenti la nécessité impérieuse de reconsidérer ce moment si intense de la bascule dans le Nouveau Monde. Langue et corps affrontés au neuf. J’étais enfin prête pour ce travail.
Je suis partie en quête de la révolution dans les corps, dans les cœurs et dans les têtes de chacun des personnages car c’est bien dans cet ordre que les choses se font. La tête vient en dernier. On ne peut réfléchir sa condition nouvelle d’étranger qu’après. Le roman permet cela. Avec les mots, j’ai gagné la possibilité de donner corps au silence.
Sexes, âges, origines différentes. Aller avec chacun jusqu’au plus profond de soi. Cet intime de soi qu’il faut réussir à atteindre pour effectuer le passage vers l’ailleurs, vers le monde. Chaque vie alors comme une aventure à tenter, précieuse, imparfaite, unique. Chaque vie comme un poème.
J’ai choisi New York en 1910 car ce n’est pas encore la Première Guerre mondiale mais c’est le moment où l’Amérique commence à refermer les bras. Les émigrants ne sont plus aussi bienvenus que dix ans plus tôt. L’inquiétude est là. Et puis c’est une ville qui inaugure. Métro, gratte-ciels… Une ville où les femmes seraient plus libres que dans bien des pays d’Europe. Cette liberté, chacun dans le roman la cherche. Moi aussi, en écrivant.
Dans ce monde d’aujourd’hui qui peine à accueillir, notre seule vaillance est d’accepter de ne pas rester intacts. Les uns par les autres se transforment, découvrent en eux des espaces inexplorés, des forces et des fragilités insoupçonnées. C’est le temps des épreuves fertiles, des joies fulgurantes, des pertes consenties.
C’est un roman et c’est ma façon de vivre. J. B

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Jeanne Benameur présente Ceux qui partent © Production éditions Actes Sud

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Ils prennent la pose, père et fille, sur le pont du grand paquebot qui vient d’accoster. Tout autour d’eux, une agitation fébrile. On rassemble sacs, ballots, valises. Toutes les vies empaquetées dans si peu.
Eux deux restent immobiles, face au photographe. Comme si rien de tout cela ne les concernait. Lui est grand, on voit qu’il a dû être massif dans sa jeunesse. Il a encore une large carrure et l’attitude de ceux qui se savent assez forts pour protéger. Son bras est passé autour des épaules de la jeune fille comme pour la contenir, pouvoir la soustraire
d’un geste à toute menace.
Elle, à sa façon de regarder loin devant, à l’élan du corps, buste tendu et pieds fermement posés sur le sol, on voit bien qu’elle n’a plus besoin de personne.
L’instant de cette photographie est suspendu. Dans quelques minutes ils vont rejoindre la foule des émigrants mais là, là, en cet instant précis, ils sont encore ceux qu’ils étaient avant. Et c’est cela qu’essaie de capter le jeune photographe. Toute leur vie, forte des habitudes et des certitudes menues qui font croire au mot toujours, les habite encore.
Est-ce pour bien s’imprégner, une dernière fois, de ce qu’ils ont été et ne seront plus, qu’ils ne cèdent pas à l’excitation de l’arrivée?
Le jeune photographe a été attiré par leur même mouvement, une façon de lever la tête vers le ciel, et de perdre leur regard très haut, dans le vol des oiseaux. C’était tellement insolite à ce moment-là, alors que tous les regards s’empêtraient dans les pieds et les ballots.
Ils ont accepté de poser pour lui. Il ne sait rien d’eux. On ne sait rien des vies de ceux qui débarquent un jour dans un pays. Rien. Lui, ce jeune homme plutôt timide d’ordinaire, prend toute son assurance ici. Il se fie à son œil. Il le laisse capter les choses ténues, la façon dont une main en tient une autre, ou dont un fichu est noué autour des épaules, un regard qui s’échappe. Et là, ces deux visages levés en même temps.
Il s’est habitué maintenant aux arrivées à Ellis Island. Il sait que la parole est contenue face aux étrangers, que chacun se blottit encore dans sa langue maternelle comme dans le premier vêtement du monde. La peau est livrée au ciel nouveau, à l’air nouveau. La parole, on la préserve.
Les émigrants parlent entre eux, seulement entre eux.
Le jeune photographe s’est exercé à quelques rudiments de ces langues lointaines d’Europe mais cela ne lui sert pas à grand-chose. Restent les regards, les gestes et ce que lui perçoit sourdement, lui dont les ancêtres un jour aussi ont débarqué dans cette Amérique, il y a bien plus longtemps. Lui qui est donc un “vrai Américain” et qui se demande ce que cela veut dire.
Après tout, ses ancêtres dont sa mère s’enorgueillit tant ont été pareils à tous ceux de ce jour brumeux de l’année 1910, là, devant lui. Ce jeune Américain ne connaît rien de la lignée de sa mère d’avant l’Amérique. Quant à son père, venu de son Islande natale à l’âge de dix ans, il ne raconte rien. Comme s’il avait honte de la vie d’avant, des privations et du froid glacial des hivers interminables d’Islande, le lot de tous les pêcheurs de misère. Il a fait fortune ici et épousé une vraie Américaine, descendante d’une fille embarquée avec ses parents sur le Mayflower, rien de moins. La chose était assez rare à l’époque pour être remarquée, on laissait plutôt les filles derrière, au pays, et on ne prenait que les garçons pour la traversée. Cette fille héroïque qui fit pas moins d’une dizaine d’enfants entre pour beaucoup dans l’orgueil insensé de sa mère. En deçà, on ne sait pas, on ne sait plus. On est devenu américain et cela suffit.
Mais voilà, à lui, Andrew Jónsson, cela ne suffit pas. La vie d’avant, il la cherche. Et dès qu’il peut déserter ses cours de droit, c’est ici, sur ces visages, dans la nudité de l’arrivée, qu’il guette quelque chose d’une vérité lointaine. Ici, les questions qui l’habitent prennent corps.
Où commence ce qu’on appelle “son pays”?
Dans quels confins des langues oubliées, perdues, prend racine ce qu’on nomme “sa langue”?
Et jusqu’à quand reste-t-on fils de, petit-fils de, descendant d’émigrés… Lui il sent résonner dans sa poitrine et dans ses rêves parfois les sonorités et les pas lointains de ceux qui, un jour, ont osé leur grand départ. Ceux dans les pas de qui il marche sans les connaître. Et il ne peut en parler à personne.
Il a la chance ce jour-là d’avoir pu monter sur le paquebot. D’ordinaire il n’y est pas admis. Les photographies se font sur Ellis Island. Et il y a déjà un photographe officiel sur place. Lui, il est juste un jeune étudiant, un amateur. La chance de plus, c’est d’avoir capté ces deux-là.
Eux deux sur le pont du bateau, la coque frémissante de toute l’agitation de l’arrivée après le lent voyage. Eux deux, ils ont quelque chose de singulier.
L’homme tient un livre de sa main restée libre. Ils sont vêtus avec élégance, sans ostentation. Ils n’ont pas enfilé manteaux et vestes sur couches de laines et tissus, comme le font tant d’émigrants. La jeune fille n’est pas enveloppée de châles aux broderies traditionnelles. Ils pourraient passer inaperçus, s’ils n’avaient pas ce front audacieux, ce regard fier où se lit tout ce qu’ils ont été. »

À propos de l’auteur
Entre le roman et la poésie, le travail de Jeanne Benameur se déploie et s’inscrit dans un rapport au monde et à l’être humain épris de liberté et de justesse.
Une œuvre essentiellement publiée chez Actes sud pour les romans. Dernièrement : Profanes (2013, grand prix du Roman RTL/Lire), Otages intimes (2015, prix Version Femina 2015, prix Libraires en Seine 2016) ou L’enfant qui (2017). (Source: Éditions Actes Sud)

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Pour lui

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En deux mots:
Peggy, mère divorcée, élève ses deux enfants. Une tâche de plus en plus difficile, car son fils Evan a décidé de ne plus travailler, se drogue et devient violent. Voici le récit glaçant d’une descente aux enfers.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Mon fils bien aimé, ce monstre

Peggy Silberling aurait sans doute préféré ne jamais publier ce livre. Mais son témoignage, écrit avec le soutien d’Harold Cobert, servira à tous les parents confrontés à des adolescents difficiles.

C’est par un acte inconcevable que s’ouvre ce témoignage glaçant: Peggy se retrouve au commissariat pour porter plainte contre son fils Evan, dix-sept ans. Inconcevable pour une mère qui aime ses enfants, inconcevable parce que totalement étranger à l’«ordre des choses».
En nous offrant le récit du drame qu’elle a vécu au plus intime d’elle-même, Peggy Silberling nous permet d’approcher au plus près cette dérive, cette souffrance qui touche de nombreuses familles lorsque l’adolescent «fait sa crise». Bien entendu, toute histoire est particulière et chaque cas ne peut se comparer avec un autre. Mais ce qui frappe ici, c’est qu’objectivement ce dérapage n’a pas de raison d’être.
Peggy offre à ses enfants, Mélodie et Evan, une vie très agréable. L’arrangement avec leur père n’a pas fait de vagues, ils peuvent suivre des études dans une bonne école, disposent le temps et l’argent pour leurs loisirs, peuvent voyager. Sans oublier les perspectives professionnelles de Peggy qui pourrait les conduire tous à New York.
Difficile de dire quand le grain de sable a enrayé la machine. Est-ce le passé de Peggy qui a dû subir un père violent, un oncle violeur, une mère qui n’a rien voulu voir? Des prémices qui ont certes poussé Peggy à surprotéger ses enfants, mais peut-on donner trop d’amour? Le parcours sans fautes de Mélodie et celui chaotique d’Evan prouvent que les mêmes conditions peuvent conduire à des comportements totalement opposés.
Mélodie réussit très bien en classe, se passionne pour le théâtre tandis qu’Evan n’a aucune envie de suivre en cours. Après les premiers accrocs, Peggy décide de l’inscrire dans un pensionnat où il bénéficiera d’une structure plus encadrée, d’une attention renforcée. Mais Evan prend la clé des champs, revient à Paris et se réfugie dans les bras de Laetitia qui exerce sur lui un chantage affectif des plus toxiques.
C’est du reste à cause d’elle qu’Evan se montre verbalement agressif envers sa mère puis refusera toute thérapie.
«Je me sens dépassée. Je ne sais plus comment aborder mon propre fils. Je ne sais plus comment imposer mon autorité à un ado qui fait deux têtes de plus que moi et dont la force physique dépasse désormais la mienne. Je ne sais plus comment lui faire entendre raison ni comment le persuader qu’il doit rectifier le tir, pour son avenir, pour lui.»
Peggy ne sait pas encore que ce n’est que le début d’une spirale infernale qui la conduira jusqu’à ce dépôt de plainte. Entre temps, elle aura eu affaire au CPOA (Centre Psychiatrique d’Orientation & d’Accueil), un service d’urgence psychiatrique, au CIAPA (Centre interhospitalier d’accueil permanent pour adolescents), à la police, aux pompiers, au juge pour enfants et constatera combien le système est absurde dans ses règlements contradictoires et dans son absence de gestion globale.
Pendant ce temps la dégringolade continue. Après les problèmes de drogue, les fugues, les vols dans son portefeuille viennent le chantage au suicide, les insultes puis les coups.
Le hasard d’une rencontre dans une librairie va être sa bouée de secours. Harold Cobert croise le regard de Peggy: «Nos yeux séducteurs échangent les mêmes paroles.» Un peu de baume sur des cœurs cabossés et une aide précieuse pour Peggy, y compris dans la rédaction de ce livre que l’on referme avec le sentiment d’un immense gâchis mais aussi la forte envie que cette prise de conscience souhaitée se concrétise. Pour Evan et pour les pouvoirs publics.

Pour lui
Peggy Silberling
Éditions Stock
Récit
288 p., 19 €
EAN 9782234086159
Paru le 10/04/2019

Ce qu’en dit l’éditeur
« – Madame Silberling?
Une policière balaie la petite salle du regard. Je lui fais signe et la rejoins.
– Suivez-moi, s’il vous plaît.
Elle m’emmène dans une pièce impersonnelle, sans fenêtre, avec une table, deux chaises, un ordinateur.
Je m’assieds en face d’elle. Après les questions d’usage concernant mon état civil, elle entre dans le vif du sujet :
– Contre qui désirez-vous porter plainte?
Je me tais un instant. Combien de fois ai-je dû raconter mon histoire? Une centaine ? Plus ? Et pour quel résultat? Rien. Le vide intersidéral. J’espère aujourd’hui que cela servira à quelque chose.
Je lève les yeux et croise ceux de la policière. Elle m’observe avec l’expression bienveillante de celle qui est rompue à confesser les malheurs quotidiens de l’humanité.
Je me redresse, remets une mèche de cheveux derrière mon oreille, prends une profonde inspiration et, partagée entre la honte et désespoir, prononce ces mots qui m’arrachent les entrailles:
– Contre mon fils.»
Voici le récit poignant d’une mère forcée de porter plainte contre son fils, devenu violent, pour lui sauver la vie. Chronique d’une spirale infernale, entre drames intimes, drogue et solitude, Pour lui s’impose comme une merveilleuse ode à la vie et à l’amour.
Avec la collaboration d’Harold Cobert

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Mémo Émoi 
Le Blog d’Eirenamg
Blog Meely lit
Blog Le boudoir de Nath

Peggy Silberling témoignant lors de l’émission «Les Terriens» de Thierry Ardisson

INCIPIT (Les premières pages du livre)
28 novembre 2015, 15 h 30
Je me retrouve en fuite. Déracinée, arrachée. Encore.
Je regarde cette rue que j’ai empruntée tant de fois avec empressement ou insouciance. Elle descend jusqu’aux Grands Boulevards, où j’ai travaillé pendant onze ans. Descendre, c’est le mot. J’ai eu beau partir me percher au sommet du IXe arrondissement, prendre de la hauteur pour m’élancer vers de nouveaux horizons, ça n’a été que la continuité de la chute. Une chute qui s’achève ici, en ce lundi parisien bêtement gris et froid, devant le commissariat.
J’ai l’air d’une Polonaise en exode avec ma grosse valise zèbre. Fuir son propre appartement, ce n’est pas raisonnable. Rien n’est raisonnable dans toute cette histoire.
Les policiers en faction devant l’entrée me dévisagent d’un œil mauvais avec mon barda à roulettes. À un peu plus de quinze jours des attentats du Bataclan, ce genre d’accessoire a de quoi éveiller la suspicion.
Harold, l’homme qui partage désormais ma vie et mes emmerdes, leur explique la situation. J’ouvre mon bagage sur le trottoir, le referme après inspection et nous entrons.
Il y a du monde. Je fais la queue à l’accueil, murmure du bout des lèvres la raison de ma présence et vais m’asseoir le temps qu’un agent de police judiciaire puisse me recevoir.
Je n’en reviens pas d’être ici. Autour de moi se croise un étrange condensé de l’humanité : ceux qui viennent retrouver un proche, ceux qui se sont fait voler leur voiture ou leur scooter, ceux arrêtés pour état d’ivresse ou parce qu’ils ont mis K.-O. quelqu’un qui les avait insultés, tant d’autres vies heurtées, et ceux qui, comme moi, ne devraient pas être là.
Mon portable sonne. C’est Mélodie, ma fille de onze ans. Elle est sortie plus tôt que prévu du collège, son prof de la dernière heure était absent.
Je raccroche. Je suis sauvée. Je me tourne vers Harold : « Je dois aller la retrouver, tu comprends ? »
Harold comprend surtout que je cherche le moindre prétexte pour me défiler et me débiner.
« Je m’en occupe. »
Il rappelle Mélodie et lui donne rendez-vous à Bastille. Il se lève, m’embrasse : « Je vais l’emmener prendre un goûter dans un café. Préviens-nous quand tu reliras ta déposition.»
Il sort.
Je suis coincée. Aucune échappatoire.
J’attends. C’est long. Je décide que, si je ne suis pas passée dans dix minutes, je pars.
« Madame Silberling ? »
Une policière balaie la petite salle du regard. Je lui fais signe et la rejoins.
« Suivez-moi, s’il vous plaît. »
Elle m’emmène dans une pièce impersonnelle, sans fenêtres, avec une table, deux chaises, un ordinateur.
Je m’assieds en face d’elle. Après les questions d’usage concernant mon état civil, elle entre dans le vif du sujet : « Contre qui désirez-vous porter plainte ? »
Je me tais un instant. Combien de fois ai-je dû raconter mon histoire ? Une centaine ? Plus ? Et pour quel résultat ? Rien. Le vide intersidéral.
Je lève les yeux et croise ceux de la policière. Elle m’observe avec l’expression bienveillante de celle qui est rompue à confesser les malheurs quotidiens de l’humanité.
Je me redresse, remets une mèche de cheveux derrière mon oreille, prends une profonde inspiration et, écartelée entre la honte et le désespoir, prononce ces mots qui m’arrachent les entrailles :
« Contre mon fils. »

Été 2013. Les grandes vacances. Enfin. Deux mois complets à passer avec mon fils de quinze ans, Evan, dont six semaines où Mélodie, sa demi-sœur de huit ans, sera également avec nous. Mes deux nains. Ils sont ma seule famille, mes seules racines. Je vais me ressourcer avec eux, reprendre des forces dans le terreau de mon clan. J’en ai besoin.

J’ai trente-six ans, et j’ai passé l’une des pires années de mon existence.
J’ai perdu mon poste de directrice du Style et de la Création dans le grand magasin où je travaillais boulevard Haussmann ; je l’ai perdu suite à une dénonciation calomnieuse qui a jeté le doute sur mes compétences dans l’esprit de la direction, la lettre d’un corbeau, un acte digne des belles et glorieuses heures de l’histoire de France.
À cela est venue s’ajouter la scolarité catastrophique d’Evan. Au printemps, il était rentré de Saint-Martin-de-France, son internat situé à une heure de Paris, avec un bulletin frôlant l’exclusion. Mon père disait des miens : « Tu as tellement de zéros que ton bulletin remonte seul à la surface. » Evan, lui, stagnait au fond de l’eau. J’ai eu beau résister à son chantage affectif caractérisé, ne pas me laisser attendrir par sa gueule d’ange au regard triste, l’assigner à résidence durant toutes les vacances de Pâques, le sermonner sur les efforts à accomplir pendant seulement huit semaines afin de bien terminer le dernier trimestre et être admis en troisième, il n’a pas dépassé les cinq de moyenne jusqu’à la fin du mois de juin. Le directeur m’avait prévenue que mon fils allait devoir apprendre à gérer ses frustrations, sans quoi sa vie ressemblerait à l’enfer sur terre. Résultat : il est admis en troisième, mais dans un autre établissement. Traduction : on ne veut plus de votre fils, débrouillez-vous. Je suis ravie d’avoir contracté un crédit conséquent pour payer ce pensionnat sérieux à un gamin qui n’en a pas foutu une rame. Si j’apprécie tout particulièrement la décision du conseil de classe, j’adhère au commentaire lapidaire et prophétique du directeur : « Gâchis monumental. »
Je n’ai pas baissé les bras, j’ai trouvé un internat hors contrat acceptant de l’accueillir à la prochaine rentrée et susceptible de le remettre sur les rails : Savio, près de La Rochelle. Tu réussiras ta troisième, mon fils, coûte que coûte. Je ne me suis pas battue comme une enragée pour t’éviter une filière technique et un décrochage du cursus scolaire classique pour que tu échoues au seuil du lycée ; je ne me suis pas endettée pour que tu ailles poursuivre ta scolarité à Saint-Martin-de-France et que certaines portes de ton avenir te soient fermées. Tu en ressortiras plus fort, grandi, et tu choisiras une prépa Beaux-Arts à Paris. Je ne te lâche pas, je ne te lâcherai jamais la main.
À l’inverse de son grand frère, Mélodie est un rayon de soleil dans ce chaos ambiant. Elle s’épanouit à l’école. Elle aime étudier, elle ne veut pas décevoir son instituteur, ses parents ; elle est fière de rentrer avec un bulletin pour lequel tout le monde la félicite. Elle adore peindre, trafiquer un millier de choses avec ses mains. À l’époque, elle apprenait les origamis. Les fins d’après-midi ont toujours été douces à ses côtés.

Les grandes vacances sont donc enfin là, un peu d’air frais nous fera à tous du bien. Direction les États-Unis, la côte ouest, puis la côte est, New York.
À Los Angeles, les nains s’émerveillent en permanence. Ils sont sans cesse en demande de faire des « trucs » inédits, d’aller au resto pour manger des burgers, boire des jus, faire les cons. On suit les traces de Jim Morrison, mon idole de jeunesse : Château Marmont, Venice Beach, grandes balades à vélo au bord de l’océan, visite des studios hollywoodiens. On rit beaucoup, on rit tout le temps. Jusqu’au jour où.
Jusqu’au jour où, en rentrant à l’hôtel avec Mélodie après une course à Santa Monica, je reconnais un parfum familier, celui de mes conneries d’ado. Elle doit être forte, elle embaume tout le couloir. Plus nous nous approchons de notre suite, plus cette odeur devient prégnante. J’entre et trouve les 1,87 m de mon garçon sur le balcon, un gros pétard aux lèvres. L’espace d’une fraction de seconde, je le revois quand il avait quatre ans, avec ses cheveux bouclés et ses joues potelées ; où est passé ce gamin si pur qui courait en riant après les mouettes sur la plage de Trouville ? Après ce bref instant de stupeur, je lui saute dessus, l’engueule, lui confisque son herbe, sa « weed », sors dans la rue et jette cette saloperie à la poubelle. Je vitupère. Fini la confiance. Fini l’argent de poche. Fini le prétexte d’aller acheter des souvenirs californiens pour Joseph, mon ex-mari et père de Mélodie.
Tout en s’excusant, Evan ose argumenter : « En même temps, c’est toi qui nous emmènes ici. Tu voulais voir où vivait Jim Morrison, lui aussi se droguait et toi tu l’adores. Alors que moi, c’est rien du tout ! Pas besoin d’en faire un plat et de jeter mon matos. »
Je n’en crois pas mes oreilles : s’il fume, c’est ma faute. Avec sa gueule d’ange et son humour ravageur, Evan a toujours eu un don inné pour jouer sur la fibre affective, un instinct très aiguisé pour appuyer exactement sur les faiblesses et la culpabilité de ses interlocuteurs afin de retourner la situation à son avantage. Surtout avec moi. Surtout après ce que nous avons vécu avec son père. Quand il était enfant, avec ses boucles brunes et sa bouille toute ronde, je ne pouvais rien lui refuser. Même lorsque je savais qu’il m’enfumait, je plongeais tête baissée, trop heureuse de voir son visage s’illuminer de son large sourire. Malheureusement pour lui, cette fois, ça ne prend pas : « Tu as quoi dans le crâne ? Tu es mineur, Evan ! »
Il se tait. Moi, je fulmine. Je fulmine d’autant plus que, aux dernières vacances de Pâques, malgré son assignation à résidence suite au bulletin catastrophique qu’il avait rapporté à la maison, il avait fait le mur pour filer en douce à une soirée où tous s’étaient mis la tête à l’envers à grands renforts de shots de vodka, de bangs et autres soufflettes. Des prémices que je n’avais pas jugé inquiétantes, les mettant sur le compte de la fameuse « crise d’ado », même si, comme dans cette chambre à Los Angeles, elles m’avaient fait voir plus rouge que rouge. Ce type de comportement et de consommation est aujourd’hui tellement rentré dans les mœurs, banalisé, toléré avec un haussement d’épaules fataliste ou amusé, qu’on a presque oublié les multiples et réels dangers de ces substances jugées « trop cool » ou « trop fraîches » selon les modes idiomatiques changeantes de l’époque. Cet été-là, j’étais en effet à mille lieues d’imaginer que mon fils était en train de sombrer dans la drogue, que sa consommation devenait déjà de moins en moins festive et de plus en plus réparatrice, apaisante. Addictive. »

Extraits
« Habituellement, ma mère se tait et ne s’interpose jamais lorsque mon père se défoule sur moi. Mais là, pour une raison incompréhensible, elle s’interpose : elle balance au vieux que je n’y suis pour rien et qu’il aurait mieux fait d’aller se coucher pour cuver. À ces mots, mon père devient fou : « C’est à cause de cette petite pute si je bois! C’est à cause d’elle si on s’engueule tout le temps ! Elle traîne avec de la vermine!»
Il se tourne vers moi :
«Cette fois ça suffit, tu dégages!»
Pour la première fois, je lui fais face et refuse d’être insultée. Devant mon aplomb, il me gifle. Je lui réponds en le fixant droit dans les yeux: «Même pas mal, vieil alcoolique.»
Je remonte en courant dans ma chambre et m’y enferme.
Les hurlements retentissent de plus belle dans les escaliers. Ma mère le supplie de ne pas monter tandis qu’il vitupère, me promettant que je vais prendre une raclée mémorable.
Il défonce ma porte, ceinturon à la main, et se jette sur moi. Je suis coincée entre mon lit et le mur. Aucun moyen de lui échapper. Ses coups me font un mal de chien. Je pleure, je l’implore d’arrêter. Mais la machine infernale est lancée, plus rien ne peut l’arrêter. Ma mère tente d’y mettre un terme. Sans succès.
Mon père m’attrape par les cheveux, me fait dévaler les escaliers, me jette dehors, me balance mes chaussures, mon manteau, et me somme de ne plus remettre les pieds chez lui.
Mon corps est engourdi de douleur.
Il fait froid, c’est l’hiver.
Demain, j’ai dix-huit ans. »

« Je me sens dépassée. Je ne sais plus comment aborder mon propre fils. Je ne sais plus comment imposer mon autorité à un ado qui fait deux têtes de plus que moi et dont la force physique dépasse désormais la mienne. Je ne sais plus comment lui faire entendre raison ni comment le persuader qu’il doit rectifier le tir, pour son avenir, pour lui.
J’opte pour la fermeté. J’arrête l’argent de poche, je ne veux plus qu’il s’achète de l’herbe avec ce que je lui donne. Joseph accepte de le prendre une semaine chez lui avec Mélodie pour que je puisse souffler un peu et poursuivre mon projet à New York. »

À propos de l’auteur
Peggy Silberling est directrice artistique et mère de deux enfants. Elle vit à Paris avec son compagnon, l’écrivain et scénariste Harold Cobert, co-auteur de ce livre. Par son témoignage, elle espère contribuer à libérer la parole des parents sur ce sujet ultrasensible et attirer l’attention sur les dysfonctionnements de notre système. (Source: Éditions Stock)

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Trois incendies

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En deux mots:
Léa la grand-mère, Alexandra la mère et Maryam la fille: trois générations et trois parcours bien différents que l’on va suivre de la seconde Guerre mondiale à nos jours. Aux soubresauts du monde viendront alors se mêler les liens familiaux, y compris secrets.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

La Guerre des trois

Vinciane Moeschler nous offre avec «Trois incendies» sont roman le plus ambitieux et le plus abouti, se déployant sur trois générations et nous offrant trois portraits de femmes attachantes.

La grand-mère, la mère, la fille: trois générations de femmes et trois histoires totalement différentes bien qu’intimement mêlées. Voilà la résumé le plus succinct que l’on puisse faire de ce roman qui embrasse les problématiques les plus personnelles sur la famille, les relations mère-filles, l’héritage et la transmission et une vision beaucoup plus large sur la place de la femme, sur leur combat pour l’émancipation au fil des ans, sur l’engagement professionnel, sur le poids des guerres ou encore la place des réfugiés. Léa, la grand-mère née en Belgique, a vécu la Seconde guerre mondiale et l’exil. Sa fille Alexandra, reporter de guerre, parcourt les points chauds du globe son appareil-photo en bandoulière et Maryam, sa fille, qui se sent abandonnée et cherche sa place dans un monde si difficile à appréhender, à comprendre.
Si le projet de Vinciane Moeschler est ambitieux, il est mené à bien grâce à la construction qui fait alterner les chapitres du point de vue de Léa, d’Alexandra et de Maryam. Ce qui permet de différencier les points de vue mais aussi de confronter des périodes historiques et de mettre par exemple en parallèle les bombardements qui ont secoué Bruxelles au moment de l’avancée des troupes allemandes et qui ont jeté Léa sur les routes de l’exil et ceux qui ont détruit Beyrouth au début des années quatre-vingt et dont Alexandra est témoin. Maryam va en quelques sorte nous offrir la synthèse de ces témoignages en réfléchissant ouvertement à cette folie humaine, en la comparant au comportement des animaux vers lesquels elle se tourne plus volontiers: «Bien que le combat soit un phénomène largement répandu au sein des espèces animales, on ne connaît que quelques cas au sein des espèces vivantes de luttes destructrices intra-espèces entre des groupes organisés. En aucun cas, elles n’impliquent le recours à des outils utilisés comme des armes. Le comportement prédateur s’exerçant à l’égard d’autres espèces, comportement normal, ne peut être considéré comme équivalent de la violence intra-espèces. La guerre est un phénomène spécifiquement humain qui ne se rencontre pas chez d’autres animaux.»
C’est du reste l’autre point fort de ce roman, les passerelles que l’on va voir émerger, conscientes ou inconscientes et qui relient ces trois femmes entre elles. Une généalogie des sentiments. Une volonté d’émancipation qui rend aveugle Léa autant qu’Alexandra: « Ainsi, les deux femmes empruntaient les mêmes chemins de traverse. Aimant trop vite, sans trop y croire, mettant à plus tard la promesse d’une vie de couple ordinaire. Elles avaient confondu leurs traces, l’empreinte de leurs pas pour devenir des femmes libres.»
Une liberté qui a aussi un prix, qui entrainer Alexandra à mener une double-vie et engendrer un lourd secret de famille. Mais c’est aussi l’occasion d’évoquer les hommes – mari, amant et père – et de souligner qu’ils ne sont pas de simples faire-valoir. Ils sont tour à tour un refuge, un point d’ancrage dans un monde hostile ou un divertissement, un moyen d’oublier combien l’envie de s’émanciper peut se heurter à une morale, à des devoirs quand par exemple l’amour se confronte à l’amour filial.
Quand Maryam ne comprend plus sa mère, qu’elle se sent délaissée…
Vinciane Moeschler évite toutefois l’écueil du manichéisme. La psychologie des personnages est complexe, à l’image de leurs atermoiements, de leurs questionnements. Comme les pôles des aimants que l’on retournerait, les êtres sont tour à tour repoussés puis attirés. Quand Alexandra décide d’emmener sa fille avec elle à Berlin au moment où le mur tombe, c’est dans le regard d’une Allemande qu’elle redécouvre sa mère, qu’elle comprend ce qui la pousse dans les zones de conflit: «Ma mère la photographie dans le mouvement. Elle aime les gros plans. Visualiser les gens, les yeux dans les yeux. Un cadre serré sur son visage la révèle éblouissante et volontaire. Pas de doute en elle, seulement une fulgurante envie de vivre comme jamais.» David Bowie chante We can be heroes just for one day (on peut être héros juste pour un jour). Et le rester pour la vie!

Trois incendies
Vinciane Moeschler
Éditions Stock
Roman
280 p., 19 €
EAN 9782234086395
Paru le 02/05/2019

Où?
Le roman se déroule en Belgique, principalement à Bruxelles, en France, à Paris, à Châtellerault, à Poitiers ainsi qu’en Suisse, à Genève, aux États-Unis, à New York ainsi qu’à Buenos Aires, en Argentine. on y évoque aussi les lieux de conflit où se retrouve la photoreporter tels que Beyrouth ou encore Kaboul, sans oublier le Berlin de 1989.

Quand?
L’action se situe du XXe siècle à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Beyrouth, 1982. Avec son Rolleiflex, Alexandra, reporter de guerre, immortalise la folie des hommes. Mais le massacre de Chatila est le conflit de trop. Ne comprenant plus son métier, cet étrange tango avec la mort, elle éprouve le besoin vital de revoir sa mère, Léa…
Celle-ci, née en Belgique, a connu une enfance brutale, faite de violence et de secrets. Alors que sa mémoire s’effrite, sa fuite des Ardennes sous les assauts des nazis lui revient, comme un dernier sursaut avant le grand silence.
Et puis il y a Maryam, la fille d’Alexandra, la petite-fille de Léa. Celle qui refuse la guerre, se sent prête à aimer et trouve refuge auprès des animaux…
De Beyrouth à Buenos Aires en passant par Bruxelles, Berlin et Brooklyn, Vinciane Moeschler brosse le portrait de trois femmes, trois tempéraments — trois incendies

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
L’Orient littéraire (Hervé Bel)


Vinciane Moeschler présente son roman «Trois incendies» © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« ALEXANDRA
Beyrouth, août 1982
Chambre numéro huit, le lit est défait. L’empreinte de son corps y est encore visible lorsqu’elle part au lever du jour, là où la lumière reste délicate. Dans les rues, dédale de gravats qui évoque la mort, elle marchera. Elle ignore si ce soir elle sera encore vivante. Ou si son corps sera réduit à des contours sur des draps.
C’est à l’hôtel Cavalier qu’elle a pris ses repères. À cause des coupures d’eau, elle n’a pas pu se laver. Ni hier, ni aujourd’hui. Il est sale son corps, de terre, de fumée, de poussière, de cendres, du bruit de la guerre et des cris qu’elle connaît par cœur. Ceux des mères et de leurs enfants en écho. Il y a aussi les tirs des mitraillettes des phalanges libanaises qui se glissent dans les angles de la ville dévastée, trouée de partout, égratignée dans sa mémoire. La carcasse mitraillée de l’Holiday Inn témoigne de la destruction du quartier de Hamra.
Alexandra Raskin a trente-quatre ans, des cheveux courts, des sourcils bien dessinés, des pommettes un peu hautes, un sourire doux. De sa mère, elle a hérité des yeux en amande qu’elle ferme légèrement lorsqu’elle colle un œil dans le viseur. Elle possède deux appareils photo, un Canon ainsi qu’un Rolleiflex, qui lui vient d’un grand-père qu’elle n’a pas connu. Si elle l’utilise peu en reportage, c’est pour pouvoir le conserver le plus longtemps possible ; son format de négatif, 5,7”, est unique. Rapidement, elle aspire une bouffée de cigarette, écrase son mégot dans le cendrier. Elle se prépare à sortir.
Dans le cul-de-sac de l’Orient, césure de deux mondes qui se déchirent, tout n’est que désolation. Pour elle qui a connu sa beauté d’autrefois, il est difficile de se confronter à ce champ de ruines. La magnifique avenue Bechara el-Khoury, l’hôtel Marika, la place des Canons, la mosquée d’el-Omari… C’était avant. Avant la ligne verte que ligature désormais la rue Damas, l’est et l’ouest, la chrétienne et la musulmane, ce territoire que l’on ne veut plus partager. Avant les offensives israéliennes, les blindés syriens et les milices palestiniennes. Avant la routine des bombes. La ville ne se raconte plus qu’autour de ce no man’s land boursouflé de détritus et envahi par les colonnes de fumée produites par la combustion des ordures. Beyrouth, carrefour des traités de paix, de la lente et inexorable avancée de la machine à détruire. Beyrouth balafrée, terre éclatée, cité martyre qui ne compte plus ses morts ni ses années de conflit. En regardant ce paysage, Alexandra se demande si le pire n’est pas le face-à-face entre la ville anéantie et ses habitants qui ne se reconnaissent plus dans ce chaos. On n’a plus le droit de penser, plus le droit de rêver. Entre les rafales de kalachnikov, il faut sauver sa peau.
Aujourd’hui Alexandra a rendez-vous avec un jeune militaire de la fraction nationaliste. Elle décide d’y aller en taxi. Après avoir roulé au milieu des nids-de-poule, évité les squelettes de béton, il la dépose sans plus de délicatesse dans le dédale des ruelles d’Aïn el-Remmaneh, le quartier même où a commencé la guerre. Au bas des immeubles abîmés, elle prend des photos. Beyrouth est cette ruine qui capte si bien la lumière. Ses images en sont d’autant plus terrifiantes.
Le secteur est sous contrôle. Elle croise trois phalangistes, des Kataëb. L’un d’eux la dévisage d’un air hautain. Le cheveu rare, la peau grasse, son arme en bandoulière, il s’approche d’elle. Document, please. Tandis qu’elle met du temps à fouiller dans sa veste, il ne cesse de la fixer. Elle accélère son geste et, lorsqu’elle lui tend son accréditation dans laquelle est glissée sa carte de presse, il baisse sa mitraillette. Méticuleusement, le milicien parcourt chaque ligne. Il fait durer l’attente en s’assurant que la photo corresponde bien à la femme qui est en face de lui. Son haleine fétide la dégoûte. Elle sait qu’il suffit d’un geste ou d’une parole maladroite pour que la scène se transforme en carnage. Lorsqu’il lui fait signe du menton, elle ferme les yeux, soulagée. It’s ok. Now, go away! Il part rejoindre les autres. Alexandra s’éloigne. Elle entend au loin, provenant des quartiers ouest, l’appel à la prière. Tout est calme.
Placardé contre les murs, le portrait de Bachir Gemayel qui vient d’être élu président de la République libanaise. Tout semble en meilleur état que du côté musulman et pourtant, dans l’enchevêtrement des fils électriques dénudés, des décombres congestionnent les rues, des pneus brûlés et des voitures défoncées par les impacts de balles attestent qu’ici aussi on a souffert. Quelques pousses tentent çà et là d’émerger des gravats.
Alors qu’elle cherche l’adresse du jeune nationaliste, un gamin qui s’amuse à tirer avec une arme en plastique la guide jusqu’à une maison autrefois cossue. On devine à peine ce qui a été un salon, une cuisine, une chambre, une salle de bains. Ne demeurent que des pans de murs articulés les uns aux autres de manière anarchique. L’effondrement est proche. Les fenêtres, ou ce qu’il en reste, sont recouvertes par des planches de bois. Soudain, le jeune homme la surprend. Pas bien grand, plutôt filiforme. Il l’invite à partager un mezzé. À cause de la puissante luminosité du dehors, Alexandra manque de trébucher sur des sacs de sable disposés anarchiquement dans la pièce sombre. Il parle un peu anglais, quelques mots de français. Poliment, il lui désigne les coussins brodés de fils argentés, dispersés en rond sur le sol et qui contrastent avec la décrépitude du lieu. Tandis qu’ils s’installent, Alexandra ne peut s’empêcher d’observer les photos de famille glissées dans des cadres délicatement agencés et alignés avec précision sur des parois chancelantes: attitudes posées, visages sereins, encore épargnés par la guerre. La statuette du Christ qu’on a pris soin de dépoussiérer, les jouets dépareillés d’un petit enfant sont les seuls objets rassemblés dans la pièce. Sous le canapé râpé en velours vert, une kalach est planquée. Cette odeur de moisi entêtante, remugle provenant d’un petit tas de vêtements qui sèchent sur un fil au bout du couloir, témoigne de la vie qui persévère. Une femme silencieuse qui a l’âge d’être sa grand-mère leur sert un peu de moutabal, accompagné de légumes et de kaaks, puis se retire discrètement. Elle ressemble aux coussins, fine et précieuse.
Le jeune homme lui confie ses doutes. Pourquoi s’entretuer entre Arabes? J’ai pas été élevé comme ça. Non, mes parents n’y sont pour rien, pour rien! répète-t-il avec une pointe de fatigue. C’est la milice chrétienne qui l’a recruté. Un brave garçon comme la guerre les adore. Pour lui, au début, ce fut juste une manière de s’affirmer. Afin de le motiver, afin qu’il prenne conscience que le patriotisme c’est la haine des musulmans, on lui a parlé du massacre des chrétiens à Damour, on lui a même donné des détails, des détails atroces comme tous les conflits savent en fabriquer avec une facilité monstrueuse. Il raconte: j’obéissais aux ordres. Maintenant, je déteste la religion, je vomis le cèdre cousu sur mon costume de partisan. J’ai honte! Alexandra sait qu’il combat parce qu’il n’a plus le choix. Je vois les atrocités, je vois qu’on frappe des femmes, mais je ferme ma gueule. Si ma mère savait. Comment je vais survivre, moi, après tout ça? Je suis d’origine syriaque, le Liban n’est pas mon pays, mais où aller? Ma vie est ici.
Une histoire qu’Alexandra connaît bien. Elle l’a déjà entendue maintes fois dans la bouche de sa mère. Des jeunes gens que la guerre fascine, et qu’on finit par laisser sur le bord des routes, comme ces chiens qu’on abandonne au début des vacances parce qu’ils deviennent trop encombrants. Des jeunes gens qui ont perdu leurs illusions, en prise avec l’ambiguïté d’un conflit qui les maltraite. Ils croyaient quoi? Que la guerre allait résoudre leur problème existentiel, les soustraire de leur propre dérive, comme une pulsion de vie? Au lieu de cela, la guerre aura contaminé leur mémoire, contaminé leur devenir, contaminera leurs enfants plus tard. Il n’y aura plus de salut possible. Ils resteront à la marge, à moins que la mort ne les rattrape, à moins qu’ils ne se transforment eux aussi en machine à tuer.
Il lui tend une main molle. Il a les bonnes manières d’un homme civilisé. Quel type de bourreau deviendra-t-il si la guerre persévère? Aimera-t-il autant de femmes qu’il en aura tué?
Ils n’ont plus grand-chose à se dire. La vieille femme la raccompagne. Elle jette un dernier coup d’œil au long corps un peu voûté du jeune homme.
Pensant rejoindre la route principale, dans le but de héler un taxi, Alexandra se retrouve face à un terrain vague. À l’ombre des grands immeubles décatis, quelques herbes brûlées, un tas de ferraille fouillé par de longs rats secs. Le vent qui s’est mis à souffler semble vouloir aspirer cette étendue austère. Des douilles éparpillées sur le sol évoquent un champ de tir. Elle entend soudain un cri, accompagné de rires hystériques. En se retournant, elle les voit, là, à quelques mètres d’elle, dissimulés auprès d’une carcasse de voiture. Les partisans qui l’ont contrôlée il y a deux heures ne sont plus seuls. Un vieux Palestinien leur fait face, leurs armes sont pointées sur lui, ses mains sont liées dans le dos. Ils le forcent à s’incliner. Sous la menace, le vieillard se met à genoux, prostré et résigné, regardant le sol en signe de soumission. Il porte son keffieh de travers, il n’a plus de cheveux. Des murmures semblent s’échapper de sa bouche. Prie-t-il doucement? Il est sans colère, comme s’il se savait perdu. Les trois hommes l’encerclent tout en se moquant de lui. Ils hurlent, le chahutent, parsèment leurs paroles de crachats. Alexandra se rapproche. Chaque pas est une torture. Elle avance à découvert. Encore un pas. Elle pointe son objectif sur eux. Un faisceau de lumière éclaire brusquement la nuque chétive du vieux avant qu’un nuage ne passe. Un dernier pas. Le plissé de ses rides forme des petits sillons comme ceux d’un désert de sable. Il y a dans cette scène quelque chose de biblique. Alexandra tenterait-elle une fois encore de reproduire le chiaroscuro du Caravage où les personnages sont percutés de lumière? Au moment où elle appuie sur le déclencheur, un des miliciens charge son arme. À la deuxième photo, sans qu’elle s’y attende, il tire froidement dans la tête du vieil homme. Son corps s’effondre. Il doit être bien léger parce que sa chute n’émet aucun bruit, amortie par la terre caillouteuse. Pour tromper sa peur, elle continue de pointer son objectif. L’œil collé au viseur elle échappe au réel. L’image doit être floue, qu’importe!
Le phalangiste, celui-là même qui l’avait interpellée, lui jette un bref coup d’œil pour s’assurer qu’elle a bien compris le message. Avec le bout de sa botte, il pousse une ultime fois le vieil homme immobile.
Une balle aura suffi.
Il fait signe aux deux autres de partir, abandonne le cadavre à la poussière et au soleil. »

Extraits
« Bien que le combat soit un phénomène largement répandu au sein des espèces animales, on ne connaît que quelques cas au sein des espèces vivantes de luttes destructrices intra-espèces entre des groupes organisés. En aucun cas, elles n’impliquent le recours à des outils utilisés comme des armes. Le comportement prédateur s’exerçant à l’égard d’autres espèces, comportement normal, ne peut être considéré comme équivalent de la violence intra-espèces. La guerre est un phénomène spécifiquement humain qui ne se rencontre pas chez d’autres animaux. » p. 82

« Elle se hisse sur le Mur.
Ses pieds glissent, elle insiste, poussée par des mains anonymes.
And the shame was on the other side.
Ma mène la photographie dans le mouvement. Elle aime les gros plans. Visualiser les gens, les yeux dans les yeux. Un cadre serré sur son visage la révèle éblouissante et volontaire. Pas de doute en elle, seulement une fulgurante envie de vivre comme jamais. On la retrouvera plus tard, avenue Unter den Linden, où dans l’euphorie elle me tendra un bout de pierre. Un morceau du Mur, carré et rogné, épais et lourd. Éclat de cet instant imprégné de liberté. Fragment emblématique de l’histoire incongrue de ce monde.
We can be heroes just for one day. » p. 163

« Léa avait élevé seule sa fille, conçue par une de ces nuits d’amour fugaces. À Genève, les petits boulots ne manquaient pas dans cette ville prospère des années cinquante. C’est comme ça que sa mère était devenue tour à tour vendeuse dans un supermarché, dans une boutique de fleurs, serveuse la nuit dans une discothèque, puis manucure dans un salon d’esthétique. Une belle femme fière que les hommes ne pouvaient que dévorer des yeux. Ne jamais dépendre d’un homme, tu m’entends, Alex? Répétait-elle. Léa avait fait son choix, être une mère dévouée plutôt qu’une amante sur le qui-vive. » p. 196

À propos de l’auteur
De nationalité franco-suisse, Vinciane Moeschler vit à Bruxelles. Elle est journaliste et auteure de documentaires radiophoniques (RTBF, France Culture). Elle a publié quatre romans, dont un sur le destin d’Annemarie Schwarzenbach. Depuis plus de dix ans, elle anime des ateliers d’écriture en psychiatrie. (Source: Éditions Stock)

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Peine perdue

KENT_peine-perdue

En deux mots:
Quand Vincent apprend la mort accidentelle de sa femme Karen, il est comme tétanisé, incapable d’émotions. Un état qui le pousse à tenter de comprendre comment il a vécu, quelle était la nature réelle de ses sentiments et comment il va pouvoir rebondir.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Le musicien à la recherche de son âme

Avec la musique et la BD, l’écriture est la troisième corde à l’arc de Kent. Et il en fait un excellent usage dans ce roman sur les tourments d’un musicien qui vient de perdre sa femme. Beau, juste et fort.

Vincent a abandonné ses rêves de gloire pour se fondre dans la troupe des musiciens qui accompagnent les chanteurs dans leurs tournées. C’est au moment où il s’apprête à prendre la route qu’il apprend le décès de Karen qui a apparemment perdu le contrôle de sa mini et subi un choc mortel. Face au policier venu lui apprendre la nouvelle, il est sans réaction, dans une sidération qui l’étonne. Aimait-il vraiment Karen? N’a-t-il pas été plutôt le jouet d’une illusion? C’est dans un état second qu’il va vivre les jours qui suivent, y compris ceux des obsèques. Tandis que François, son beau-père, s’occupe de l’organisation et des formalités, il essaie de mettre un peu d’ordre dans leur appartement et dans l’atelier de Karen qui jouissait d’un statut réputé dans le milieu du street art. Lui qui aimait papillonner et changeait volontiers de partenaire avait fini par s’assagir dans les bras de Karen. A moins qu’il n’ait été phagocyté par cette femme qui avait besoin de lui pour ses performances artistiques, qui le considérait plutôt comme un collaborateur talentueux? Tout l’ameublement et la décoration portait sa trace. «S’il voulait effacer l’empreinte de Karen dans la maison, ce n’était pas de cartons ni de valises qu’il avait besoin, mais d’un conteneur. Il fallait virer tous les meubles et leurs contenus, les bibelots, les lampes, les lustres, les tableaux, les affiches; aussi démonter la cuisine, la salle de bains, les toilettes, enlever les carrelages, les parquets, gratter les peintures des murs; dans le jardin, déraciner toutes les plantes et les arbres. Il fallait encore embarquer sa propre garde-robe, du manteau d’hiver au slip qu’il portait, et ne laisser qu’une brassée de teeshirts de merchandising récupérés lors de tournées diverses. Karen s’était aussi occupée de l’habiller. Au fond, Vincent avait été un objet de déco pour elle…»
C’est sur les routes, avec les musiciens et au rythme des concerts qu’il va sonder sa personnalité et essayer de retrouver une liberté nouvelle. Aux côtés de Kevin Dornan, dont le succès va grandissant, il va se reconstruire. Mais le temps du sex, drugs and rock’n roll est aussi passé. Il va s’en rendre compte dans les bras de ses ex ou dans les rencontres d’un soir qui ne le satisfont plus.
L’heure du bilan et des jugements à l’emporte-pièce est venue. Il apprend ainsi que Karen avait envoyé des maquettes de sa musique à des maisons de disque et souhaitait relancer sa carrière qu’elle trouvait prometteuse. Au fil des jours, il lui faut réviser son jugement. Lors d’un voyage à New York, il aura l’occasion de tirer un trait sur le passé.
Mais Kent ne lâche pas son lecteur. Bien au contraire, il lui réserve un épilogue digne d’un thriller de haute volée et confirme ainsi ses talents d’écrivain.

Peine perdue
Kent
Éditions Le Dilettante
Roman
192 p., 17 €
EAN 9782842639730
Paru le 03/01/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris, Mais aussi dans les grandes villes de province, au hasard des concerts. On y évoque aussi un voyage à New York.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Vincent Delporte, musicien entre deux âges sur le point de partir en tournée, apprend le décès soudain de sa femme, Karen. Il s’étonne de n’éprouver aucun chagrin. Tandis qu’il prend la route, il cherche à comprendre la raison de son indifférence en se remémorant les années passées. Mais les souvenirs ne sont qu’une part de la vérité et l’amour n’est pas ce que l’on croit. C’est un puzzle, chaque pièce compte. Surtout la dernière.
D’un coup, sèchement, par un simple appel, Vincent l’apprend: Karen est morte, Karen s’est tuée au volant. Singulièrement, ce qui aurait dû le démanteler sur place, l’annihiler, ne le touche qu’à peine. La mort de Karen n’ouvre pas un gouffre mais cerne les contours d’une absence : Vincent Delporte, claviériste et compositeur, amateur de Haydn, n’aimait plus sa femme, Karen, star du street art. Et c’est à l’exploration subtile, nuance après nuance, de cet état d’être que va se livrer l’auteur, tout au long de ce roman. Peine perdue, un titre qui n’aura jamais autant convenu à un livre, car Vincent va chercher en lui sa peine comme on remue le fouillis d’un tiroir, inventorie le vrac d’un grenier, à la recherche d’un objet perdu. Il n’y trouvera qu’«une mélancolie brumeuse qui, à la manière d’un doux clapot, lui lèche les rives de l’âme». Un manque lancinant, néanmoins, qui va l’amener à remonter le cours de leurs vies, objet après souvenir, d’instant en rencontre. Au fil de la route, reprise au sein d’un groupe vedette, on le voit retisser des liens rompus, affectifs et familiaux, réactiver des liaisons anciennes, mesurant ainsi le temps écoulé, l’usure des corps et le fléchissement des âmes. Sentant qu’il a sûrement été dépossédé d’une part de lui-même par l’ascendant de sa défunte femme, il se piste, tente de refaçonner ce qui serait sa vraie personnalité. En vain. L’impasse intérieure est là, qui ne donne que sur l’absence. Le cœur n’est pas un objet en consigne, à retrouver intact, c’est un muscle qu’on a tort de laisser fondre. Et le retendre ne sera que peine perdue: une lente déploration romanesque et désenchantée sur le temps et l’usure sournoise des amours.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
L’Express (Delphine Peras)
Blog Mes impressions de lecture 
Le blog du doigt dans l’œil 


Kent présente son roman Peine perdue © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« – Allo? Allo?
À peine avait-il décroché qu’un bruit indistinct mit fin à la communication. Il refit le numéro de Karen affiché sur l’écran, mais tomba sur la boîte vocale. Il laissa la phrase d’usage : « On a été coupés, rappelle-moi », et il reprit son travail. Karen ne rappela pas. Ce ne devait pas être urgent. Il oublia. C’était le mois de juillet, une canicule à incendier les pelouses. Il s’obstinait sur un synthé, fenêtre ouverte, le torse nu et en caleçon. Sans doute aurait-il été mieux à somnoler dans le hamac du jardin, sous un sombréro. Mais il n’avait pas le choix, il devait suer sur ses claviers, dans son home studio sous les combles. Par la fenêtre ouverte, il voyait les toits des pavillons environnants, étendue de tuiles brûlantes sur laquelle aucun oiseau ne se posait par crainte de rôtir. À ses côtés, un ventilateur coréen interprétait en boucle un succédané de brise monotone.
Vincent était musicien-mercenaire selon sa propre définition. Il accompagnait qui le payait sans porter de jugement. Il avait une très bonne technique ainsi qu’une ouverture d’esprit tout-terrain tant que le cachet était décent. Il n’avait pas toujours agi ainsi. Il n’avait pas toujours été aussi pragmatique, mais il avait passé l’âge de l’intransigeance artistique depuis longtemps. Subsistait en lui pourtant, dans une oubliette, une sensibilité bannie qu’il dénommait sensiblerie pour couper court aux remords. Il avait eu l’ambition, plus jeune, de vivre de son art, sans concession, persuadé que le talent, le vrai, était inaliénable et que c’était en cela qu’il se distinguait de l’habileté. La reconnaissance mettant du temps à venir, Vincent avait commencé à gloser intérieurement sur le sens et les vertus de l’ambition et, par glissement sémantique, il avait fini par n’y voir que prétention, un défaut majeur dont il fallait se guérir. Ainsi s’était-il justifié de laisser le champ libre à la facilité, cette flemme sournoise et flatteuse. Facilité qui ne s’était pas limitée à la musique et avait empiété sur une vision plus globale de la vie et de l’amour, son corollaire. Longtemps Vincent ne s’était pas trouvé attirant. C’est pour cela qu’à l’âge des premiers émois il s’était replié sur son piano. Il ne se trouvait pas séduisant et il ignorait que les filles le voyaient autrement. Son manque d’assurance l’enfermait dans une réserve mutique et l’empêchait de jouer le jeune coq. Dans son for intérieur, il était trop mou, trop maigre, pas assez grand, le nez gauchi, les yeux marqués. Du point de vue féminin, il était ce musicien doué, secret, à la voix sourde et grave, aux mains fines et au physique attachant. Il en a pris conscience quand il a commencé à se produire avec des groupes et des chanteurs, quand il est devenu un camelot sonore pour subsister. Puis il en a abusé. Moins il était ambitieux en musique, plus il jouait les Casanova. Ou l’inverse peut-être. Dans le même temps et sans aucune perspective, il a entamé une relation durable avec une jeune femme, Karen, qu’il a fréquentée d’abord de manière décousue. Karen avait commencé à faire parler d’elle en couvrant les murs de la ville d’apophtegmes calligraphiques de son cru. Maintenant elle vendait tous azimuts son empreinte. Karen était sa femme depuis bientôt cinq ans.
On sonna à la porte. Il regarda discrètement par la fenêtre. Il n’attendait personne et ne souhaitait pas être dérangé. Une voiture de police stationnait devant la maison. Un policier se tenait près du portail. Cela l’étonna sans plus. Il avait l’esprit accaparé par un renversement d’accords.
– Je descends! lança-t-il.
Dans l’escalier, il entreprit une sauvegarde mnémotechnique de sa dernière trouvaille musicale. Il ouvrit le portail. Le policier le salua et se découvrit. Ses collègues dans l’auto le regardaient sans expression.
– Bonjour. Vous êtes monsieur Vincent Delporte?
– Oui, je suis Vincent Delporte.
– Karen Delporte est-elle votre épouse?
– Oui, Karen Delporte est mon épouse.
Le policier se racla la gorge. Il lui annonça le décès de Karen dans un accident de la route. Ses accords de piano tourbillonnaient dans sa tête et s’entremêlaient aux paroles de l’agent. Il ne saisissait pas leur sens. Il ne se sentit pas plus touché que si on lui apprenait que sa femme avait perdu ses clés. Il fit redire ce qu’il venait d’entendre. Le policier s’exécuta. « C’est pas possible! », finit par articuler Vincent, incrédule. Que ces mots sonnaient stupidement dans une telle circonstance. Comme si une blague douteuse était envisageable. Surtout venant de la police. Son cœur battit un peu plus fort et un bref frisson lui parcourut l’échine. Il cherchait une formule appropriée. Il balbutia quelque chose qui passa pour du désarroi. À la fois distant et compatissant, le policier tenait son rôle dans le périmètre autorisé par sa fonction. Il l’informa que sa femme se trouvait à la morgue où il était attendu pour identifier le corps. Sur un arbre, une pie jacassa.
– Souhaitez-vous qu’on vous accompagne?
– Non merci. Je vais me débrouiller. Où est-ce au juste? »

Extrait
« Karen avait une Austin Mini, l’ancienne, l’originale, coquetterie de fan des sixties. Petite auto toute mignonne, toute fragile. Vincent imagina qu’il n’en restait rien. Karen était morte avant l’arrivée des secours. Il redoutait l’épreuve qui l’attendait à la morgue. Il gara la voiture sur le parking des visiteurs, vérifia que les roues ne mordaient pas sur les lignes peintes au sol et se rendit à l’accueil. Il déclina son nom et la raison de sa visite. On le fit attendre quelques secondes, le temps qu’un responsable arrive et le guide à travers l’établissement. Vincent suivait l’homme en observant les sabots en caoutchouc qu’il avait aux pieds. « J’aurais pu venir en sandales. »
Il fut à deux doigts de tourner de l’œil à la vue de la civière et du corps recouvert d’un drap. On lui parla avec beaucoup de gentillesse. On lui expliqua les circonstances du drame. Il entendit tout cela au travers d’un bourdonnement cotonneux. Il lui sembla qu’on s’adressait à lui dans une langue étrangère, un créole bureaucratique qu’il maîtrisait mal. Il devait se concentrer pour comprendre. »

À propos de l’auteur
Kent est né à la Croix-Rousse, à Lyon, dans une famille d’ouvriers. Tout gamin, il tombe dans la bande dessinée et, dès 14 ans, il attrape le virus du rock et plaque ses premiers accords de guitare. Ces deux passions seront désormais deux rêves à aboutir et le moteur d’une vie.
Sur les bancs du collège, il rencontre trois autres garçons avec qui il monte un groupe. Ils se feront bientôt connaître sous le nom de Starshooter.
1976: premiers dessins publiés dans Métal Hurlant, la revue mythique dirigée par Jean-Pierre Dionnet et Philippe Manœuvre.
1977: Starshooter sort son 1er 45 tours en pleine explosion punk. A l’instar de Téléphone, Starshooter avec son rock énergique et coloré devient un parfait représentant de toute une jeune génération. Pendant 5 ans le groupe sillonne la France et enregistre 4 albums.
1982: à la fois par fatigue et par peur de lasser, le groupe se sépare. Kent se consacre alors pleinement à la BD. Entre 1982 et 1986, il publie 6 albums aux Humanoïdes Associés et chez Futuropolis. Mais avec la fin de Métal Hurlant et le décès de Philippe Bernalin, scénariste et ami depuis le lycée, l’envie de poursuivre la BD disparaît.
La musique revient au premier plan. Mais il lui faudra patienter six ans, l’album À nos amours et le succès de la chanson « J’aime un pays » pour accéder à la reconnaissance en tant que Kent. Changement de vie et de ville, l’homme quitte Lyon et s’installe à Paris.
1992: l’album Tous les hommes, salué par la critique, marque un réel tournant musical avec une remise au goût du jour de la chanson française dite traditionnelle. D’autres artistes le sollicitent pour des textes, notamment Enzo Enzo avec qui il entame une collaboration qui sera couronnée de succès en 1995. La chanson « Juste quelqu’un de bien » remporte la Victoire de la Musique pour la chanson de l’année et Enzo Enzo le titre d’interprète féminine de l’année. Ils feront ensemble deux co-récitals très marqués par le music-hall et le cabaret. Les années qui suivent voient s’enchaîner albums et tournées. Le besoin permanent de se renouveler pousse Kent à proposer à chaque fois des projets inédits. Du rock électro au piano/voix, il explore tous les champs de la chanson actuelle.
En 2005, il revient incidemment à la bande dessinée à l’appel de l’association Alofa Tuvalu, sur un thème qui lui est cher : l’écologie.
2008: musique et dessin se rejoignent pour la première fois avec le livre-disque, L’Homme de Mars.
2015: sort en coffret l’intégrale de ses albums en studio de 1982-2013, enrichie de nombreux inédits. Ce sera l’occasion d’un concert spécial au 104 à Paris pour lequel Kent se joint les services de Tahiti Boy, une rencontre décisive.
2017: un nouvel album paraît, intitulé La grande illusion, réalisé par Tahiti Boy. Retour à des compositions plus électriques à l’image de cette année où Kent fête ses 40 ans de carrière inaugurée en 1977 sous le signe du Punk Rock qui souffle lui aussi ses 40 bougies.
Ce portrait serait incomplet s’il n’était fait mention de Kent auteur de 5 romans, d’un essai sur la chanson (Dans la tête d’un chanteur), d’un recueil de sonnets érotiques et de deux livres pour enfants en collaboration avec Stéphane Girel. Il signe aussi les illustrations de L’Alphabête, un livre-disque pour enfants ; sans oublier non plus l’animateur et producteur de l’émission Vibrato, le temps d’un été, sur France Inter.
19 albums en solo + 4 avec Starshooter; 5 romans + 1 essai sur la chanson. (Source: kent-artiste.com/biographie)

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La saison des feux

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En deux mots:
Quand Mia et sa fille Pearl s’installent à Shaker Heights, dans la banlieue chic de Cleveland, elles ne se doutent pas combien cette décision va bousculer la communauté, à commencer par celle des Richardson et de leurs quatre enfants.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

«Allumer le feu et faire danser les diables et les dieux»

Dans ce second livre traduit en français, Celeste Ng confirme son talent. L’auteur de «Tout ce qu’on ne s’est jamais dit» s’y montre aussi incisive qu’impitoyable.

Avec deux livres, Celeste Ng impose déjà sa patte sur la littérature américaine contemporaine. Son sens de l’observation et son analyse très fine de la société l’ont propulsé au rang de figure de proue de la jeune génération d’écrivains d’Outre-Atlantique. Avec d’excellentes raisons, à commencer par un sens diabolique de la construction dramatique.
Si «Tout ce qu’on ne s’est jamais dit» s’ouvrait avec la découverte d’une jeune fille noyée dans un lac, ce nouvel opus commence également par un fait divers, une énigme: un incendie vient perturber la vie tranquille des habitants de Shaker Heights dans la banlieue chic de Cleveland. Une banlieue que l’auteur connaît bien pour y avoir vécu de 1990 à son départ pour l’université en 1998. C’est du reste l’époque où elle situe cet acte malveillant initial. Car d’après les pompiers, l’origine criminelle ne fait aucun doute, ayant découvert un accélérateur et plusieurs foyers simultanés.
Cette image des feux qui s’allument un peu partout va dès lors accompagner le lecteur. Car ils vont très vite découvrir que derrière les façades sages, le calme et la sérénité apparents, il suffira d’une étincelle pour allumer le feu et, comme le chantait Johnny Halliday, «faire danser les diables et les dieux».
Les regards vont très vite se tourner du côté des moutons noirs, des habitants qui sont «différents», à commencer par Izzy, la fille rebelle des Richardson qui aurait très bien pu mettre le feu à la maison familiale.
Puis le regard va se porter vers Mia Warren et sa fille Pearl qui ne cadrent pas non plus avec les habitants-modèle du quartier. Depuis qu’elles sont arrivées, leur passé bohème a vite fait de leur coller une réputation de marginales.
Izzy n’était-elle du reste pas liée avec Pearl? Et Mia ne travaillait-elle pas pour Elena Richardson qui lui louait également un appartement? Et comme en plus, elle semble avoir disparu sans laisser de traces…
Seulement voilà, lorsque l’on désigne aussi rapidement des coupables, c’est que l’on a envie d’évacuer une affaire avec laquelle on ne se sent pas vraiment à l’aise. Et tout le talent de Celeste Ng consiste à nous faire découvrir peu à peu les failles des uns et des autres, de ces familles «bien sous tous rapports». Mais il n’y a qu’à creuser un peu sous le vernis pour découvrir frustrations, envies, jalousies et convoitises.
Izzy trouve en Mia l’artiste le modèle de la femme libre qu’elle rêve d’être. Son frère Moody tombe amoureux de Pearl qui, après des années d’errance et de difficultés financières rêve du mode de vie des Richardson. Du coup Elena s’affole…
Flash-back. Nous partons à New York où Mia a suivi une formation à l’art et où son «œil» a été repéré par une galeriste. Mais elle va devoir rentrer faute de pouvoir continuer à financer ses études. C’est à ce moment qu’elle rencontre les Ryan qui lui proposent d’être une mère-porteuse et lui font un pont d’or. Une proposition qu’elle va finir par accepter.  Pendant le restant de sa vie, Mia se demanderait à quoi aurait ressemblé son existence si elle n’était pas allée au restaurant ce jour-là. Sur le coup, ça avait ressemblé à une plaisanterie: juste un moyen de satisfaire sa curiosité et d’avoir un bon repas par-dessus le marché. Par la suite, bien entendu, elle comprendrait que ça avait tout changé pour toujours.»
Voilà le roman qui bascule à nouveau ou plutôt qui s’enrichit de nouvelles problématiques qui vont relier toutes ces femmes et toutes ces filles, à commencer par leur place dans la société, leur légitimité, leurs droits et devoirs.
Un passionnant chassé-croisé orchestré par une plume incisive qui n’hésite pas à remettre sur le devant de la scène la lutte des classes ou le racisme avec une subtilité qui ne fait que donner encore davantage de poids à la démonstration. Magistral!

La saison des feux
Celeste Ng
Sonatine Éditions
Roman
traduit de l’anglais (États-Unis) par Fabrice Pointeau
384 p., 21 €
EAN : 9782355846502
Paru le 5 avril 2018

Où?
Le roman se déroule aux États-Unis, plus précisément à Shaker Heights dans la banlieue de Cleveland dans l’Ohio, à Silver Springs, mais aussi à New York.

Quand?
L’action se situe de la fin du XXe siècle à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Quand le voile des apparences ne peut être déchiré, il faut parfois y mettre le feu.
À Shaker Heights, banlieue riche et tranquille de Cleveland, tout est soigneusement planifié pour le bonheur des résidents. Rien ne dépasse, rien ne déborde, à l’image de l’existence parfaitement réglée d’Elena Richardson, femme au foyer exemplaire.
Lorsque Mia Warren, une mère célibataire et bohème, vient s’installer dans cette bulle idyllique avec sa fille Pearl, les relations avec la famille Richardson sont d’abord chaleureuses. Mais peu à peu, leur présence commence à mettre en péril l’entente qui règne entre les voisins. Et la tension monte dangereusement à Shaker Heights.
Après Tout ce qu’on ne s’est jamais dit (Sonatine Éditions, 2016), Celeste Ng confirme avec ce deuxième roman son talent exceptionnel. Rarement le feu qui couve sous la surface policée des riches banlieues américaines aura été montré avec tant d’acuité. Cette comédie de mœurs, qui n’est pas sans rappeler l’univers de Laura Kasischke, se lit comme un thriller. Avec cette galerie de portraits de femmes plus poignants les uns que les autres, c’est aussi l’occasion pour l’auteur d’un constat d’une justesse étonnante sur les rapports sociaux et familiaux aujourd’hui.

Les critiques
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Bande-annonce de La Saison des Feux, par Celeste Ng © Production Hachette livre

Les premières pages du livre
« Que vous optiez pour un terrain constructible dans la zone des écoles, de vastes hectares de terre sur le domaine de Shaker Country, ou l’une des maisons offertes par notre société dans divers quartiers, votre achat inclura des installations pour le golf, l’équitation, le tennis, la navigation de plaisance; il inclura également des écoles inégalables ; et il vous assurera une protection éternelle contre la dépréciation et le changement non désiré. »
Publicité de la compagnie Van Sweringen, créateurs et développeurs de Shaker Village

« Au fond, cependant, tout bien considéré, les habitants de Shaker Heights sont très semblables à ceux du reste de l’Amérique. Ils ont peut-être trois ou quatre voitures au lieu d’une ou deux, et deux téléviseurs au lieu d’un seul, et quand une fille de Shaker Heights se marie, elle aura peut-être droit à une réception pour huit cents personnes avec l’orchestre de Meyer Davis venu de New York, au lieu d’une réception pour cent personnes avec un groupe local, mais ce sont des différences de degré plus que des différences fondamentales. « Nous sommes des gens chaleureux et nous passons des moments merveilleux! » déclarait récemment une femme au country club de Shaker Heights, et elle avait raison, car les habitants de l’Utopie semblent en effet mener une vie plutôt heureuse. »
«The Good Life in Shaker Heights», Cosmopolitan, mars 1963

« Tout le monde à Shaker Heights en parlait cet été-là : du fait qu’Isabelle, la dernière des enfants Richardson, avait finalement perdu la raison et mis le feu à la maison. Tous les ragots du printemps avaient tourné autour de la petite Mirabelle McCullough, et maintenant, enfin, il y avait un nouveau sujet de conversation sensationnel. Peu après midi ce samedi de mai, les clients qui poussaient leur caddie de courses chez Heinen’s avaient entendu les camions de pompiers se mettre à hurler et foncer vers la mare aux canards. À midi et quart, il y en avait quatre garés en une file rouge désordonnée dans Parkland Drive, où chacune des six chambres de la maison des Richardson était en flammes. Et quiconque se trouvait dans un rayon de huit cents mètres voyait la fumée qui s’élevait au-dessus des arbres comme un nuage d’orage noir et dense. Plus tard, on dirait que les signes avaient tout le temps été là : qu’Izzy était un peu cinglée, qu’il y avait toujours eu quelque chose qui clochait dans la famille Richardson, que dès qu’ils avaient entendu les sirènes ce matin-là ils avaient su qu’une chose terrible s’était produite. Alors, bien entendu, Izzy serait depuis longtemps partie, ne laissant derrière elle personne pour la défendre, et les gens pourraient – et ils ne s’en priveraient pas – dire tout ce qui leur plairait. À l’instant où les camions de pompiers étaient arrivés, cependant, et pendant un bon bout de temps par la suite, personne ne savait ce qui se passait. Les voisins s’étaient massés aussi près que possible de la barrière de fortune – une voiture de police garée de travers à quelques centaines de mètres – et avaient regardé les pompiers dérouler leurs lances avec la mine sombre d’hommes qui savaient que la cause était entendue. De l’autre côté de la rue, les oies de la mare plongeaient la tête sous l’eau en quête d’herbes, totalement indifférentes à l’agitation.
Mme Richardson se tenait sur la pelouse arborée, serrant fermement le col de son peignoir bleu pâle. Bien qu’il fût midi passé, elle dormait encore quand les détecteurs de fumée avaient retenti. Elle s’était couchée tard et avait volontairement fait la grasse matinée, estimant qu’elle le méritait après une journée plutôt difficile. La veille au soir, elle avait regardé depuis une fenêtre à l’étage tandis qu’une voiture s’immobilisait finalement devant la maison. L’allée était longue et circulaire, formant un profond arc en fer à cheval qui reliait le trottoir à la porte puis retournait vers la rue, qui se trouvait à une bonne trentaine de mètres, trop loin pour qu’elle puisse la distinguer clairement, d’autant que même en mai, à huit heures du soir, il faisait presque nuit. Mais elle avait reconnu la petite Volkswagen marron clair de sa locataire, Mia, dont les phares brillaient. La portière côté passager s’était ouverte et une silhouette élancée était descendue sans la refermer : la fille adolescente de Mia, Pearl. Le plafonnier éclairait l’intérieur de la voiture comme une petite vitrine, mais le véhicule était rempli de sacs presque jusqu’au plafond, et Mme Richardson apercevait tout juste le contour vague de la tête de Mia, le chignon négligé perché au sommet de son crâne. Pearl s’était penchée au-dessus de la boîte à lettres, et Mme Richardson s’était imaginé le léger grincement tandis que le battant s’ouvrait, puis se refermait. Pearl était ensuite vivement retournée dans la voiture et avait repoussé la portière. Les feux de stop avaient rougeoyé, avant de disparaître, et la voiture s’était éloignée en crachotant dans la nuit de plus en plus sombre. Avec un certain soulagement, Mme Richardson était descendue à la boîte à lettres et avait trouvé un jeu de clés sur un simple anneau, sans un mot. Elle avait prévu de se rendre à la maison de location de Winslow Road dans la matinée pour l’inspecter, même si elle savait déjà qu’elles seraient parties. »

Extraits:
« Alors ils avaient d’abord eu Lexie, en 1980, puis Trip l’année suivante et Moody celle d’après, et Mme Richardson avait été secrètement fière de voir que son corps était si fertile, si endurant. Elle marchait avec Moody dans sa poussette pendant que Lexie et Trip lui emboîtaient le pas, chacun agrippant sa jupe comme des éléphanteaux suivant leur mère, et les gens dans la rue marquaient un temps d’arrêt : cette jeune femme élancée ne pouvait pas avoir porté trois enfants, si ? « Juste un de plus », avait-elle dit à son mari. Ils avaient convenu de les avoir tôt pour qu’ensuite Mme Richardson puisse retourner au travail. Dans un sens, elle aurait aimé rester à la maison, simplement être avec ses enfants, mais sa mère avait toujours méprisé les femmes au foyer. « Elles gâchent leur potentiel, affirmait-elle d’un ton dédaigneux. Tu as une tête bien faite, Elena. Tu ne vas pas juste rester à la maison et tricoter, n’est-ce pas ? » Une femme moderne, avait-elle toujours laissé entendre, pouvait – non, devait – tout avoir. Alors, après chaque naissance, Mme Richardson avait repris le travail, rédigeant les gentils articles que son rédacteur demandait, puis elle rentrait à la maison pour dorloter ses petits, attendant l’arrivée du prochain. »

« Pour elle, c’était simple: Bebe Chow avait été une mauvaise mère; Linda Mc Cullough en avait été une bonne. L’une avait suivi les règles, l’autre non. Mais le problème avec les règles, songea-t-il, c’était qu’elles supposaient une bonne et une mauvaise manière de faire les choses. Alors qu’en fait, la plupart du temps, il y avait simplement des manières différentes, dont aucune n’était totalement mauvaise ou totalement bonne, et il n’y avait rien pour vous indiquer de quel côté de la ligne de démarcation vous vous trouviez. Il avait toujours admiré l’idéalisme de sa femme, sa certitude que le monde pouvait être amélioré, pacifié, peut-être même être rendu parfait. Et pour la première fois il se demanda s’il voyait les choses du même œil. »

À propos de l’auteur
Celeste Ng vit dans le Massachusetts. Après Tout ce qu’on ne s’est jamais dit, La Saison des feux est son deuxième roman publié chez Sonatine Éditions. (Source : Sonatine Éditions)

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La femme à la fenêtre

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En deux mots:
Anna Fox vit recluse dans son appartement et assiste, comme dans Fenêtre sur cour d’Hitchcock, à un meurtre dans l’appartement des voisins. Mais faut-il la croire, elle qui mélange les verres de vin aux médicaments et passe son temps à regarder des films noirs?

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Hitchcock revisité

Si vous aimez le cinéma d’Alfred Hitchcock, vous adorerez La femme à la fenêtre, premier thriller de l’Américain A.J. Finn qui nous livre une version machiavélique de Fenêtre sur cour.

C’est ce que l’on peut appeler un début fracassant. Ce premier roman a rapidement été un best-seller dans son pays d’origine, les États-Unis. Traduit dans une quarantaine de pays, il a déjà été vendu à plus de 20000 exemplaires en France. Enfin, A.J. Finn a aussi réussi à Séduire Joe Wright, le réalisateur de Orgueil et Préjugés et Les heures sombres, qui s’est lancé dans l’adaptation de ce roman très hitchcockien.
Et pour cause! Car l’auteur – qui s’appelle en réalité Daniel Mallory – a été éditeur de polars, mais s’est aussi nourri des films noirs que le cinéma d’art et d’essai de son quartier projetait régulièrement et dont on sent l’influence dès la scène d’ouverture.
Nous sommes dans le quartier de Harlem à New York. C’est là que vit Anna Fox. Traumatisée à la suite d’un accident et séparée de son mari et de sa fille, elle souffre d’agoraphobie et passe son temps à boire, regarder des films et à observer ses voisins, comme par exemple Mme Miller, cette ravissante voisine qui trompe son mari avec un artisan et qui est sur le point d’être surprise par le retour inopiné de ce dernier…
En fait, il ne s’agit que d’une mise en bouche. Quelques jours plus tard, elle n’aura qu’à déplacer son appareil photo vers un autre appartement, celui des Russell, pour découvrir une scène autrement plus grave: la femme sympathique et attentionnée qui lui a rendu visite un peu auparavant se fait tuer sous ses yeux! Les amateurs du genre auront reconnu un scénario proche de celui de Fenêtre sur cour. Sauf que l’auteur est assez malin pour brouiller les pistes et nous offrir un petit bijou de manipulations, fausses pistes et rebondissement final, ce dernier venant s’ajouter à un précédent épisode que le lecteur naïf aurait pu prendre comme la clé de ce mystère.
Si l’on se délecte des démêlés d’Anna Fox, c’est parce que tous les codes du genre y sont, mais qu’ils nous sont servis avec autant de malice que dextérité. Ainsi, quand la police débarque pour l’interroger en lui expliquant que Madame Russell est bien vivante et que son fils – qu’elle a également accueilli chez elle – confirme cette version, on en vient vraiment à se demander si elle n’a pas rêvé la scène. Après tout, elle est dépressive, mélange les bouteilles de merlot et les médicaments, et s’abreuve de films noirs au point de pouvoir en citer les dialogues.
Bien entendu, on ne dévoilera rien de plus sur l’intrigue. En revanche, il faut souligner l‘extrême habileté de la construction. Un peu comme les parties d’échecs qu’Anna dispute en ligne, le déplacement d’une pièce du dispositif narratif peut changer bien des choses. La clé, on le sait pourtant, est d’essayer de deviner les intentions de l’adversaire… et de ne pas se laisser distraire.
Ajoutons encore un mot sur l’ambiance. On croirait voir défiler les toiles d’Edward Hopper, un peu comme dans le film Shirley de Gustav Deutsch.


Cette solitude qui sourd, cette curieuse angoisse qui vous étreint, sans oublier cette bizarre impression de voyeurisme que l’artiste cultive par l’angle qu’il choisit pour nous raconter ses mises en scène. Et nous voilà de retour au cinéma !
Dans la droite ligne d’Apparences, de Gillian Flynn (devenu Gone Girl au cinéma) ou de La Fille du train de Paula Hawkins, «La Femme à la fenêtre appartient à ce type de livres singulier qu’il est impossible de lâcher.», comme le souligne Stephen King

La femme à la fenêtre
A.J. Finn
Presses de la Cité
Thriller
traduit de l’anglais (États-Unis) par Isabelle Maillet
528 p., 21,90 €
EAN : 9782258147218
Paru le 8 février 2018

Où?
Le roman se déroule aux Etats-Unis, plus précisément à New-York dans le quartier de Harlem.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Elle a tout vu, mais faut-il la croire?
Séparée de son mari et de leur fille, Anna vit recluse dans sa maison de Harlem, abreuvée de merlot, de bêtabloquants et de vieux polars en noir et blanc. Quand elle ne joue pas aux échecs sur internet, elle espionne ses voisins. Surtout la famille Russell – un père, une mère et un adorable ado –, qui vient d’emménager en face. Un soir, Anna est témoin d’un crime. Mais comment convaincre la police quand on doute soi-même de sa raison?

Les critiques
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Gérard Collard présente La femme à la fenêtre © Production La Griffe Noire

Les premières pages du livre: 
« Son mari ne va plus tarder. Ce coup-ci, c’est sûr, il va la surprendre.
Il n’y a ni rideaux ni stores au 212, la maison de ville couleur rouille qu’habitaient les Mott, de jeunes mariés, il n’y a encore pas si longtemps jusqu’à ce qu’ils défassent les liens du mariage. Je ne les ai jamais rencontrés, mais de temps à autre je jette un coup d’œil au profil du mari sur Linkedln et à la page Facebook de la femme. Leur liste de mariage est toujours chez Macy’s; si je voulais, je pourrais leur acheter une ménagère.
Bref, comme je le disais, les fenêtres du 212 sont dépourvues de tout ornement. La demeure, située en face de la mienne, semble poser sur moi un regard vide et, alors que je la contemple en retour, je vois la maîtresse de céans guider son artisan vers la chambre d’amis. Qu’a-t-clle de si spécial, cette maison, pour que l’amour y meure à coup sûr?
La femme est ravissante: une vraie rousse, aux yeux vert émeraude et au dos parsemé de minuscules grains de beauté. Beaucoup plus attirante en tout cas que son mari, John Miller, psychothérapeute – oui, il reçoit des couples en difficulté –, et l’un des 436 000 John Miller qu’on peut recenser sur Internet. Ce représentant particulier de l’espèce travaille près de Gramercy Park et n’accepte que les paiements en liquide. D’après l’acte de vente publié en ligne, il aurait payé cette propriété 3,6 millions de dollars. Son cabinet doit bien tourner.
J’en sais à la fois plus et moins sur elle. Il me paraît clair qu’elle ne s’intéresse pas à la décoration intérieure; les Miller ont emménagé il y a déjà huit semaines, pourtant leurs fenêtres sont toujours nues… Pfff! Elle va à son cours de yoga trois fois par semaine, dévale Ies marches avec son tapis magique roulé sous le bras, les jambes gainées d’un legging Lululemon. Et elle doit faire du bénévolat quelque part, car elle sort un peu après onze heures le lundi et le vendredi matin, au moment où je me lève, et revient vers cinq heures ou cinq heures et demie de l’après-midi, quand je me mets devant la télé pour mon film du soir. (Choix d’aujourd’hui: L’homme qui en savait trop, pour la énième fois. Moi, je suis la femme qui en a trop vu.)
J’ai remarqué qu’elle aimait bien boire un verre dans l’après-midi, comme moi. Est-ce qu’elle s’en sert également un le matin, comme moi?
Son âge reste un mystère, même si elle est assurément plus jeune que son psychothérapeute de mari, et sans doute plus jeune que moi (plus souple aussi). Je n’ai aucune idée non plus de son prénom. Je l’ai baptisée Rita, comme Rita Hayworth dans Gilda. «Je ne suis pas le moins du monde intéressée.» J’adore cette réplique.
Intéressée, moi, je le suis. Beaucoup. Pas par son corps – chaque fois que j’aperçois dans le viseur de mon appareil photo la ligne pâle de sa colonne vertébrale, ses omoplates saillantes, pareilles à deux moignons d’ailes ou le soutien-gorge bleu pastel emprisonnant ses seins, je détourne les yeux –, mais par la façon dont elle mène sa vie. Ses vies, plus exactement: elle en a deux de plus que moi.
Son mari a débouché au coin de la rue il y a quelques minutes, peu après midi. Il n’y avait pas longtemps que sa femme avait refermé la porte d’entrée sur elle et l’artisan. Ce retour impromptu relève de l’anomalie: le dimanche, M. Miller revient toujours chez lui à trois heure et quart. Il est réglé comme une horloge.
Pourtant, c’est bien lui qui avance sur le trottoir, soufflant par la bouche, sa mallette se balançant au bout de son bras, son alliance scintillant au soleil. Je zoome sur ses pieds: mocassins couleur sang de bœuf, impeccablement cirés, brillant dans la lumière automnale.
J’oriente le viseur vers sa tête. Mon Nikon D5500, équipé d’une lentille Opteka, ne rate pas grand chose : tignasse grisonnante en bataille, fines lunettes bon marché, îlots de barbe naissante dans le creux de ses joues. Il apporte indéniablement plus de soin à ses chaussures qu’à son apparence.
Retour au 212, où Rita et l’artisan sont en train de se dévêtir en toute hâte. Je pourrais appeler les Renseignements, téléphoner chez elle et la prévenir… Je ne le ferai pas. Observer les autres, c’est comme tourner un documentaire animalier : on ne se mêle pas de la vie des bêtes.
M. Miller n’est peut-être plus qu’à trente secondes de la porte. La bouche de sa femme se pose dans le cou de l’artisan. Son chemisier s’envole.
Encore quatre pas. Cinq, six, sept. Vingt secondes à présent, maximum.
Elle saisit entre ses dents la cravate de son amant. Lui sourit. Ses mains s’activent sur les boutons de la chemise qu’il porte encore, tandis qu’il lui mordille l’oreille.
John Miller saute par-dessus une dalle du trottoir descellée. Quinze secondes.
Je peux presque entendre le bruissement de la cravate qui glisse sur le col de l’artisan, avant que Rita la fasse voltiger dans la chambre.
Dix secondes. Je zoome de nouveau, avec l’impression de sentir l’objectif de l’appareil frémir sous mes doigts. La main de M. Miller s’enfonce dans sa poche, en sort un trousseau de clés. Sept secondes.
Elle défait sa queue-de-cheval, laisse cascader ses cheveux sur ses épaules. »

À propos de l’auteur
Avec son premier roman, l’Américain A. J. Finn a fait une entrée fracassante dans le monde du thriller. Vendu à plus de trente-huit pays en un temps record, La Femme à la fenêtre s’annonce comme le phénomène éditorial de 2018. La Fox est déjà en train de l’adapter pour le grand écran. (Source : Presses de la Cité)

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L’été en poche (59)

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La Chute des Princes

En 2 mots
Sexe, drogue et pas de rock-n-roll. Grandeur et décadence d’un trader, portrait du capitalisme sauvage où rien n’a changé depuis la crise.

Ma note
etoileetoileetoileetoile (j’ai adoré)

Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes

L’avis de… Olivia de Lamberterie (ELLE)
« Ce manuel de grandeur et de décadence ne serait que cendres si Goolrick, dans la lignée de sa magnifique œuvre autobiographique, « Féroces », n’arrivait à y trouver une certaine beauté. La rencontre avec Holly, prénommée comme l’héroïne de « Breakfast at Tiffany’s », le déjeuner final avec Carmela donnent à ce roman une élégance morale qui est la marque des princes. Demain sera peut-être un autre jour. »

Vidéo


Robert Goolrick vous présente «La chute des princes» Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Marie de Prémonville. © Production Librairie Mollat