Les nuits de Williamsburg

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En deux mots
Samuel Goldblum nous refait le coup du juif errant. Écrivain en mal d’inspiration, il part pour New York où il va faire d’étonnantes rencontres, changer d’orientation sexuelle et retrouver la foi dans la création artistique.

Ma note
etoileetoileetoile (beaucoup aimé)

Les nuits de Williamsburg
Frédéric Chouraki
Éditions Le Dilettante
Roman
256 p., 17,50 €
EAN : 9782842638856
Paru en septembre 2016

Où?
Le roman se déroule à Paris et banlieue, notamment à Clamart et Meudon-la-Forêt, puis aux Etats-Unis, principalement à Williamsburg, un quartier de New York ainsi que le long de la côte, à Coney Island. De nombreux voyages sont aussi évoqués, par exemple au Canada, aux îles Hébrides, au Cambodge ou dans les pays Baltes.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Chaque homme dans sa nuit s’en va vers sa lumière / La seconde âme en nous se greffe à la première », a édicté un beau jour, se ratissant la barbe d’une main auguste, le père Hugo. Bien beau tout cela, marmonne et maugrée Samuel Goldblum, notre héros, mais quelle nuit choisir pour s’y fondre ? Dans quelle ombre propice refonder sa vie ? Et puis quelle foutue âme est donc la mienne ? Rejeton frondeur d’une famille juive de Clamart, romancier au succès en pleine détumescence houspillé par une éditrice foutraque et capiteuse, Goldblum backroome en roue libre dans les nuits pouacres du gay Marais. Mais le désenchantement menaçant, il opte pour un réenracinement loin de Maman et des moustachus. Le voilà plongé (entendez à la plonge), à Brooklyn, sans un sou, dans les nuits de Williamsburg (son pont, ses hips et ses hassidims), famélique otage d’un impitoyable pizzaiolo. Fuyant ce cauchemar à calzone, à la rue il est sauvé de la voirie par une famille de juifs religieux au centre de laquelle flamboie Rebecca la rousse, un vrai pique-nique de soleil. L’âme enluminée par la lecture du Zohar et les reins bizarrement embrasés par la fille de la maison, il se croit un temps sur la voie du salut. Que nenni, une nuit il se fait la belle, l’autre, et retourne aux fièvres new-yorkaises hantées par les fantômes de la Beat Generation. Pour finir, back to Paris, avec dans la musette Les Nuits de Williamsburg, enfin de quoi se ragaillardir la plume. Porté par une prose turgescente et une gouaille enfiévrée, le roadbook folâtre et initiatique d’un « noctambule affreux vivant à bout portant ». Vital.

Ce que j’en pense
« Samuel Goldblum se vit congédié, sans autre forme de procès, de la maison d’édition prestigieuse où il avait fourbi ses armes de plumitif, quinze ans durant. Le coup était rude. » Pour le narrateur du nouveau roman de Frédéric Chouraki, le temps de la remise en cause est venu. L’ère du dilettantisme dans son quartier du Marais, de l’indolence du juif homosexuel, des aspirations à vivre de sa plume sont révolus. Pour être bourgeois bohême, il faut des moyens qu’il n’a plus. Il doit désormais se poser des questions existentielles. A-t-il encore sa place «au sein de ce paysage régi par l’écume des choses, les postures et la médiatisation spectaculaire» ?
Le départ d’un ami vers les Etats-Unis va l’empêcher de tergiverser bien longtemps. Sans perspectives et sans argent, il décide de le rejoindre à Williamsburg, un quartier de la grande pomme. Où l’Amrican dream se transforme très vite en galère noire. Il n’est pas vraiment bienvenu au sein de la colocation et doit trouver au plus vite un emploi. Par exemple plongeur au Ciao Ragazza, une pizzeria où il trime comme quatre. « Il n’était plus un romancier prometteur, mais un robot des temps modernes, une victime du fordisme nouvelle vague. »
Aussi n’est-il guère étonnant que Samuel préfère rendre son tablier que de mourir d’épuisement et poursuivre ses errances.
Le miracle se produit alors qu’il croit avoir touché le fond, sous la forme d’un « croisement improbable entre la chanteuse yiddish Talila et la renarde de Mary Webb. » Rebecca va prendre le jeune Français sous son aile protectrice et l’inviter à partager le gîte et le couvert au sein de sa famille très religieuse, au moins en apparence. « Il venait à peine de renaître au monde et voilà qu’une rousse affriolante lui octroyait, dans un français à la Jane Birkin, un cours de Talmud Torah. »
La beauté et l’entregent de la jeune femme auront à la fois raison de son homosexualité et de ses réticences. Elle s’offre à lui, une nuit de pleine lune et trouve dans le sexe bien des vertus. Après avoir goûté et regoûté à la chose, Sammy se dit qu’un piège va se refermer sur lui et prend à nouveau la poudre d’escampette. Exit la famille Berkovits. Bienvenue Brooklyn, dernière étape pour notre juif errant. Car si la vie coule ici au ralenti, comme « une pâte visqueuse au goût artificiel.», Samuel sent bien qu’un nouveau miracle est sur le point d’éclore : «Il était un feu de joie en puissance, le calme trompeur avant l’orage. »
On ne dévoilera pas la forme de ce nouveau miracle, la couverture du livre étant de ce point de vue un indice éclairant. Et s’il ne devait suffire, rappelons que quand notre exilé avait du vague à l’âme, « il se replongeait dans le Big Sur de Kerouac, le Kaddish de Ginsberg ou dans La Machine molle de Burroughs et décollait littéralement du sol.»
Avant de reprendre l’avion vers la France, Samuel Goldblum aura parachevé son initiation. Après avoir bu «à la source première du héros de sa jeunesse» il aura les armes qui lui manquaient pour son grand œuvre !
Et Frédéric Chouraki qui, contrairement aux apparences, ne s’est pas gouré d’époque pourra nous offrir un roman dense et riche, joyeusement désespéré et lucidement déglingué.

Autres critiques
Babelio
L’Express (Estelle Lenartowicz)
Francetvinfo.fr (Le livre du jour – Philippe Vallet)
Toute la culture (Yaël)
Benzine mag (Denis Billamboz)
Blog Mes impressions de lecture
Causeur.fr (Maya Nahum)

Les premières pages du livre 

Extrait
« Lorsqu’il lui arrivait de baguenauder, à la manière d’un Walter Benjamin ou d’un Ralph Rumney, dans les artères encombrées de son quartier, il ne pouvait s’empêcher de ressentir sa parfaite inadéquation. Il avait beau arborer les attributs extérieurs de ses contemporains (une vilaine barbe, une moue arrogante, des tempes grisonnantes), il ne se reconnaissait en aucune façon dans ces légions de consommateurs attablés aux terrasses de la rue de Bretagne ou de Picardie. Qu’avait-il de commun avec ces pintades glougloutantes, ces chapons au timbre de Castafiore, ces succédanés d’artistes à la gomme qui péroraient trop fort sur l’Art pour éviter d’avoir à le pratiquer? À la décharge de Sammy, ses romans, imparfaits, déviants, « segmentants », avaient au moins le mérite d’exister! Derrière la patine d’ironie, un lecteur scrupuleux aurait même pu déceler une certaine mélancolie non feinte qui, dans ces temps d’euphorie obligatoire, constituait une anomalie salutaire. »

A propos de l’auteur
Frédéric Chouraki est né à Paris en 1972. Féru de tennis féminin, de mystique juive et de littérature anglo-saxonne, il étudie le journalisme avant de satisfaire son goût du voyage. Il séjourne quelque temps en Angleterre, enseigne le français en zone sensible, pige pour des revues de cinéma et réalise aujourd’hui des reportages sous des latitudes plus exotiques. (Source : Éditions Le Dilettante)

Site Wikipédia de l’auteur 

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Le dernier des nôtres

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Le dernier des nôtres
Adelaïde de Clermont-Tonnerre
Éditions Grasset
Roman
496 p., 22 €
EAN : 9782246861898
Paru en août 2016

Où?
Le roman se déroule en parallèle en Allemagne, à Berlin, à Peenemünde, à Nordhausen, Reutte, Oberammergau, à Oranienburg-Sachsenhausen, Nassenheide, Sommerfeld, Herzberg, Alt Ruppin, Neuruppin, Herzsprung et Auschwitz et aux Etats-Unis, à New York, à Berkeley, Novato et San Francisco ainsi qu’à Hawthorne dans le New Jersey, à Fort Bliss et à El Paso au Texas, à La Nouvelle-Orléans et dans une localité proche de Bâton-rouge en Louisiane, à Wainscott. La ville de Rouen y est également évoquée.

Quand?
Le roman se déroule en parallèle sur deux époques : en 1969 et les années suivantes d’une part, en 1945 et les années suivantes d’autre part. Bien entendu, les deux récits vont finir par se rejoindre.

Ce qu’en dit l’éditeur
« La première chose que je vis d’elle fut sa cheville, délicate, nerveuse, qu’enserrait la bride d’une sandale bleue… » Manhattan, 1969 : un homme rencontre une femme.
Dresde, 1945 : sous un déluge de bombes, une mère agonise en accouchant d’un petit garçon.
Avec puissance et émotion, Adélaïde de Clermont Tonnerre nous fait traverser ces continents et ces époques que tout oppose : des montagnes autrichiennes au désert de Los Alamos, des plaines glacées de Pologne aux fêtes new-yorkaises, de la tragédie d’un monde finissant à l’énergie d’un monde naissant… Deux frères ennemis, deux femmes liées par une amitié indéfectible, deux jeunes gens emportés par un amour impossible sont les héros de ce roman tendu comme une tragédie, haletant comme une saga.
Vous ne dormirez plus avant de découvrir qui est vraiment « le dernier des nôtres ».

Ce que j’en pense
****
Dans un entretien avec la journaliste Karine Vilder, Véronique Ovaldé exliquait que «Ce qui nous est imposé, le milieu où l’on naît, est une des plus grandes injustices, car on doit ensuite faire avec, modeler notre existence à partir de cette donnée qu’on ne maîtrise pas. Il y a donc des gens qui restent et des gens qui partent.» Une analyse qui s’applique parfaitement à ce magnifique roman d’Adélaïde de Clermont-Tonnerre et rapproche «Le dernier des nôtres» de «Soyez imprudents les enfants».
L’auteur y fait alterner les chapitres, nous racontant en parallèle l’ascension professionnelle et la passion amoureuse de Werner dans le New York des années soixante et d’autre part le drame vécu par la famille Zilch à la fin de la Seconde guerre mondiale, alors que Dresde s’écroulait sous le poids des bombes.
Le contraste entre ces deux histoires confère au récit une intensité dramatique qui culminera au moment où le lien se fera, où l’on comprendra que l’enfant que Luisa met au monde dans un décor apocalyptique avant de mourir n’est autre que l’ambitieux patron de la société de transactions immobilières Z & H. Dans les premières pages du roman, son regard découvre la cheville d’une jeune femme dont il décide qu’elle sera la femme de sa vie. Pour avoir ses coordonnées, il ne va pas hésiter à emboutir sa voiture tout en laissant un message d’excuse. S’il avait davantage suivi la presse People, il aurait pu éviter cette collision. Car l’élue de son cœur n’est autre que Rebecca Lynch, fille de l’une des plus grosses fortunes de la ville. Werner, sous les yeux effarés de son ami et associé Marcus, va déployer une énergie et une créativité folle pour conquérir la jeune fille. Qui va finir par succomber à son charme. Toute l’habileté d’Adelaïde de Clermont-Tonnerre consiste alors à nous entraîner dans un maelstrom d’émotions. La belle romance ne va pas durer…
C’est dans une Allemagne à feu et à sang que Marthe Engerer, la belle-sœur de Luisa, se voit confier le nouveau-né qui a déjà failli mourir à plusieurs reprises. Pour tenter de le sauver, elle va traverser l’Allemagne et tenter de rejoindre l’équipe de chercheurs et de scientifiques qui travaille à l’élaboration des V2 et dont faisait partie Johann, le mari de Luisa. Un voyage périlleux à l’issue incertaine. Et si elle va parvenir à rejoindre Werner von Braun, à échapper à l’armée soviétique puis à rejoindre les Etats-Unis, c’est au prix de quelques arrangements avec la réalité. Elle se fait passer pour Luisa, l’épouse de Johann et retrouve dans le camp où l’équipe est recluse son mari Kasper. Les deux frères Zilch sont aussi dissemblables que possible, même si physiquement ils se ressemblent comme s’ils étaient jumeaux.
Marthe va alors prendre peur et tenter de protéger son neveu. Avant de fuir, elle prend le soin de laisser un message dans la doublure de ses habits : « Il s’appelle Werner. Werner Zilch. Ne changez pas son nom. Il est le dernier des nôtres. »
La belle Rebecca, qui file le parfait amour avec Werner, présente ses parents au jeune homme. Mais le dîner est dramatique et provoque leur séparation.
« Je traînais ma rage et ma mélancolie. Rien n’avait de saveur depuis que Rebecca m’avait quitté. J’étais ulcéré par la manière dont elle m’avait traité. Une année de mots tendres et de projets s’étaient évaporés en une soirée. »
Au fil des pages, on comprendra que la mère de Rebecca, rescapée des camps de la mort, à cru voir un fantôme lorsque Werner lui a été présenté. Werner comprendra aussi que se histoire ne s’arrête pas à ses parents adoptifs Andrew et Armande Goodman et que, contrairement à ce qu’il affirme haut et fort, il a bien quelque chose « à voir avec ce fou qui découpait des pauvres femmes en enfer » avant qu’il ne naisse.
Les derniers chapitres, au cours desquels les révélations et les coups de théâtre vont se succéder, au cours desquels nos sentiments vont jouer aux montagnes russes, au cours desquels on craint d’être confronté au pire alors que l’on espère que le meilleur sont écrits par une plume virtuose. Les jurés du Grand-Prix de l’Académie française ne s’y sont pas trompés. On les félicitera pour leur choix et, plus encore, on conseillera à tous la lecture de ce roman qui réussit le tour de force de rallier les amateurs de belles histoires d’amour aux passionnés de récits historiques, sans qu’à aucun moment le récit ne soir manichéen. Je me répète : l’exercice est d’une virtuosité rare !

Autres critiques
Babelio
RTL (Laissez-vous tenter – Bernard Lehut)
ELLE (Adèle Bréau)
Le Point (Marc Lambron)
Culturebox (Anne Brigaudeau)
France Inter (L’amuse-bouche – Clara Dupont Monod)
Le JDD (Interview de l’auteur par Ludovic Perrin)
MyBoox (présentation vidéo par l’auteur)
Blog Les lectures du mouton (Virginie Vertigo)
Blog Carobookine 
Blog Blablablamia

Découvrez les vingt premières pages du livre

Extrait
« Les paupières de la jeune femme se fermèrent à nouveau. Ce moment de calme dura une minute, peut-être deux, puis le mouvement du doigt de Luisa sur son petit garçon cessa, et dans les paumes jointes de Victor Klemp, l’étroite main de la jeune femme se relâcha. Il eut le sentiment puissant, bien qu’absurde pour un rationaliste tel que lui, de sentir l’âme de la mourante le traverser. Une fraction de seconde, un palpable mouvement d’ondes, et elle n’était plus là. Le médecin reposa le bras encore souple de Luisa sur la table, le long de son corps. Il regarda l’enfant lové contre sa mère, rassuré par une chaleur qui ne tarderait pas à s’éteindre, posé sur un cœur qui avait cessé de battre. Les deux soldats cherchèrent une confirmation dans ses yeux. Le médecin détourna le regard. Il avait vu des atrocités ces derniers jours, mais jamais il ne s’était senti si vulnérable. Alors qu’il levait la tête, ses yeux rencontrèrent le portrait d’une Vierge à l’Enfant. La Madone, épargnée par les bombardements, les avait veillés le temps de cet épouvantable miracle. »

À propos de l’auteur
Adélaïde de Clermont-Tonnerre, ancienne élève de l’Ecole normale supérieure, est journaliste et romancière. Son premier ouvrage, Fourrure (Stock) a été récompensé par cinq prix littéraires, dont le prix des Maisons de la Presse et le prix Sagan. Il était également finaliste du Goncourt du premier roman. (Source : Éditions Grasset)

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Bianca

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Bianca
Loulou Robert
Julliard
Roman
306 p., 19 €
ISBN: 9782260029342
Paru en février 2016

Où?
Le roman se déroule principalement en hôpital psychiatrique, dans un endroit qui n’est pas nommé. Les dernières pages sont situées à New York.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Il n’est pas normal de refuser de vivre quand on a 17 ans.
Parce qu’elle devrait manger davantage et n’aurait pas dû s’ouvrir les veines à un si jeune âge, Bianca est admise dans l’unité psychiatrique pour adolescents de sa ville natale. Bianca ne s’élève pas contre cette décision. Elle ne se révolte pas. Même si elle ne voit pas en quoi le fait d’être enfermée et soumise à de multiples interdits peut atténuer la souffrance qui la détruit, Bianca se tait, obéit et regarde. Elle observe le monde chaotique qui l’entoure. Tous, médecins, soignants, patients et familles ont l’air si fragiles, si démunis… Aucun remède ne semble exister, aucune lumière ne paraît capable d’éclairer ce lieu opaque ou Bianca a le sentiment effrayant de s’être enfermée toute seule.
Et pourtant…
La vie est là. Les sensations, les émotions, les visages, les événements, les affrontements, les pulsions, les sentiments vous cernent et vous travaillent au corps. On peut croire qu’on ne sait plus vivre, on vit tout de même.
Et Bianca observe avec une attention scrupuleuse ce flot de vie inexorable qui, sans qu’elle n’y puisse rien, l’envahit, la ranime et la submerge.
Avec une retenue rare et une lucidité tranquille, Loulou Robert retrace le déroulé de cette traversée singulière.

Ce que j’en pense
***
Laissons de côté la presse People qui a choisi les belles photos du mannequin pour annoncer la sortie de ce premier roman ainsi que l’aspect « fille de», sinon pour souligner que le journaliste Denis Robert peut être fier de sa fille. Si les podiums et le réseau médiatique ont pu servir à propulser ce roman sur levant de la scène, c’est une bonne chose. Car ce récit mérite vraiment le détour.
Après Branques, le hasard aura voulu qu’à nouveau un séjour en hôpital psychiatrique soit à nouveau le sujet principal du livre. Cette fois, la narratrice a 17 ans et se retrouve, sur recommandation de ses parents, dans une unité de soins qui va tenter de soigner un profond traumatisme qui a notamment conduit à une anorexie sévère. À ses côtés, deux autres jeunes filles, Clara qui brûle sa vie dans les paradis artificiels et Juliette, une enfant consumée par l’inceste. Parmi les autres pensionnaires, il y a aussi deux garçons, Simon puis Raphaël et un homme âgé, Jeff. Ce dernier explique : «Quand ma fille est partie, ma femme et ma raison m’ont quitté». On ne pourra qu’admirer sa lucidité et son courage quand on saura qu’un cancer est en train de la ronger.
Après le choc des premiers jours, l’observation détaillée d’un personnel soignant fort souvent atteint de névroses diverses et la visite de ses parents dont on dira simplement qu’ils ne sont pas pour rien dans l’état de leur fille, Bianca va nous offrir elle-même le meilleur des résumés: « Alors voilà. C’est l’histoire d’une jeune de dix-sept ans qui à force d’éponger des merdes se retrouve en hôpital psychiatrique. Elle y rencontre un garçon, il devient son meilleur ami puis, sans qu’elle s’en rende compte, elle tombe profondément amoureuse de lui. Il devient le seul. Elle a besoin de lui pour vivre, respirer, mais un jour, il part. Elle n’a plus d’air et ne veut plus continuer. Puis un nouveau garçon entre en scène, il lui fait reprendre goût à la vie, elle décide de ranger l’ancien dans un coin. Et vit sa relation avec le nouveau. Elle finit par tomber amoureuse. Et alors là, coup de tonnerre. L’ancien revient et elle se retrouve dans une pièce au milieu des deux. »
Eponger des merdes, comme elle dit, c’est entre autres voir ses parents se déchirer, sa mère mélanger alcool et antidépresseurs, son petit frère Lenny être ballotté dans une histoire familiale qu’il ne comprend plus, assister au suicide de son prof de sport, retrouvé pendu au bout d’une corde puis une fille de douze ans, qui flottait sans vie dans la piscine.
Avec Simon, puis avec Raphaël, elle va réussir à se construire, aidée également par Jeff et ses encouragements précieux: «il faut vivre fillette. A fond. Ne te gâche pas la vie avec ces conneries de dépression et d’hôpital. (…) Moi je te conseille de tout essayer, de tout aimer et d’être aimée. Trouve ce que tu aimes faire. Et fais-le, fillette ! Sans jamais regarder derrière.»
Si le personnel hospitalier n’apparaît qu’en filigrane, c’est que son rôle n’est guère reluisant. En proie à ses propres problèmes et pulsions, il est davantage là pour surveiller et punir, comme aurait dit Michel Foucault que pour soigner et guérir. Un aspect dérangeant, qui n’a guère été relevé, mais qui n’empêchera pas Bianca de s’en sortir… en nous proposant de réfléchir à la société dans laquelle baignent les adolescents d’aujourd’hui et sur le manière dont ils peuvent se construire.
« En entendant le mot « psychiatrie », j’ai pensé qu’ils m’envoyaient chez les fous. Aujourd’hui je me rends compte que ce n’est pas nous qui sommes fous, c’est le monde qui est fou. Et si on est abîmés c’est parce qu’on s’en est aperçus.
Personne n’est normal, la normalité, ça n’existe pas. C’est juste un mensonge de plus. »

68 premières fois
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Les jardins d’Hélène (Laure Alberge)
Blog Nos expériences autour des livres
Blog Arthémiss (Céline Huet)
Le blog-note de Lyvann Vaté (Lyvann Vaté)
Blog Emilia & Jean (Ludivine Casilli-Désaphi)
Blog Le chat qui lit (Nathalie Cez)

Autres critiques
Babelio
Elle (Caroline Six)
Libération (Nathalie Rouiller)
L’Est républicain (entretien de Pierre Roeder avec l’auteur)
Blog Cultur’Elle (Caroline Doudet)
Blog Sur la route de Jostein

Les premières pages du livre
« Je m’appelle Bianca. C’est ma mère qui a choisi ce prénom. C’est son côté « Américaine » même si l’Amérique, elle connaît pas. Il y a un mois jour pour jour, assise dans mon salon en compagnie de Teddy, le chat de la maison, je regardais la télévision. Teddy dormait, les lignes de ses lèvres supérieure et inférieure me souriaient. Il avait l’air bien. Je me suis dit que si je fermais les yeux et laissais tout aller, je sourirais peut-être comme lui. Les lignes bleues qui sillonnent mes poignets ont été inondées de rouge, du rouge sur le sol, sur mes vêtements. Au moins, ce n’était plus tout noir. Au moins il y avait de la couleur.
Aux Primevères, l’unité psychiatrique pour adolescents de l’hôpital de ma ville, ils pensent que ce n’est pas normal de vouloir mourir à seize ans. Alors ils nous font faire de l’équitation, de la pâtisserie, du théâtre. Comme si monter sur un poney pouvait résoudre quoi que ce soit.
Le premier jour est le pire, parce qu’on se rend compte que rien ne va plus, parce qu’on a peur, parce qu’on ne sait plus, parce qu’on est seul. Les infirmiers posent toutes sortes de questions : « À quel lycée tu vas ? « , « Qu’est-ce que tu aimes faire de tes journées ? « , « Comment tu te sens ? « . Des questions à la con auxquelles on ne peut pas répondre.
On peut mentir en souriant ou oser dire la vérité. Dire que rien ne va, que le lycée on le hait et qu’à force d’aller mal on a oublié ce que l’on aimait faire. Rares sont ceux qui osent dire la vérité.
Simon, lui, a osé. Simon, lui, il ose tout.
Simon voulait dormir. Lexomil, Stilnox, Anafranil, Laroxyl, Atarax, LSD, Doliprane, Moclamine. Il a pris toutes sortes de comprimés. Blancs, ronds, carrés, ovales, poussières. Une gorgée de Coca, une de whisky et il se fait couler un bain. Il fume, le bain est prêt, il s’y allonge et commence à planer. L’eau lui caresse les narines. Elle détend ses muscles, les cachets se chargent du reste. Il ferme les yeux, son dos glisse. L’eau continue de couler. La fumée se glisse sous la porte. Sa mère l’a trouvé et deux jours plus tard il est arrivé aux Primevères. Il ne parle pas beaucoup. Moi non plus. Le silence rapproche quand on le comprend.
Simon a les cheveux bruns, une cicatrice sur la joue et voue un culte au ketchup. Tartine de ketchup, pâtes au ketchup, brocoli au ketchup. Ça doit venir de son enfance. Peut-être qu’il a vu sa mère faire l’amour avec son demi-frère dans la cuisine et que sur la table il y avait du ketchup ? Peut-être que c’est sa couleur, celle du sang, de la colère, du rouge à lèvres. Le rouge. À vrai dire, je n’en sais rien. L’autre jour, il m’a raconté que sa mère était une pute, qu’il préférerait crever plutôt que de devoir la revoir un jour. Il avait une trace de ketchup au coin de la bouche. Ça confirmait ce que je pense : les mères, ça fait chier. Et puis il m’a demandé si on pouvait baiser. Je trouvais ça un peu glauque mais après tout pourquoi pas. On l’a fait dans la salle de bains. C’était pas terrible et depuis j’ai un bleu au-dessus des fesses à cause du robinet. Maintenant on ne baise plus, on parle. J’aime beaucoup. Simon me fait rire. Et c’est rare de rire ici. Sauf quand on voit arriver Édith le matin.
Édith est une infirmière. La gentille. Elle porte toujours de drôles de choses, tee-shirt Minnie, mascara mauve et chaussures de montagne. La regarder, c’est comme faire un tour à Disneyland. Ça fait voyager, ça fait oublier. Ses trois enfants sont passés une fois avec leur papa lui dire bonjour. Édith a râlé, elle ne voulait pas qu’ils viennent ici. Je crois qu’elle ne voulait pas qu’ils nous voient. On fait peur. Le plus jeune a demandé pourquoi j’étais comme ça, pourquoi je ne mangeais pas. Il doit avoir l’âge de mon petit frère, Lenny, cinq ans. À cet âge-là, on ne comprend pas toujours. On voit, on sent, on enregistre et un jour tout revient. Il me fixait. C’est vrai que je fais le poids d’une gamine de dix ans. Je lui ai souri et sa mère est venue le chercher. Elle était gênée, moi aussi. Les larmes montaient, je suis allée m’enfermer dans ma chambre.
Murs jaunes et sol en lino, ma chambre sent l’hôpital. L’odeur s’infiltre par les pores de ma peau. Je pue. J’ai envie de sauter par la fenêtre, mais je ne peux pas puisque aux fenêtres il y a des barreaux. Ils disent que c’est par précaution. Moi je ne dis rien, si ce n’est que ce n’est pas normal qu’il fasse quarante degrés dans ma chambre et que l’on ne puisse même pas ouvrir les fenêtres. Je la partage avec deux autres filles.
Clara est arrivée le même jour que moi et je n’ai toujours pas entendu le son de sa voix. Je crois qu’on a le même âge, elle est un peu plus petite que moi, blonde avec deux grands yeux bleus. L’autre nuit, je m’apprêtais à rejoindre Simon dans le couloir. On aime bien observer l’infirmier de nuit qui se branle en regardant des films pornos dans le bureau. Moi je trouve ça dégueu mais plutôt marrant, par contre Simon, je crois qu’il aime vraiment ça. Peut-être que ça l’excite, je préfère ne pas y penser. Je me suis approchée du lit de Clara, elle gémissait dans son sommeil. Sa main sur sa culotte. J’ai lu l’effroi sur son visage. Je suis retournée dans mon lit, je n’avais plus envie de rire.
L’autre fille de ma chambre s’appelle Juliette, très jeune, elle ne parle pas non plus. Une enfant consumée. Elle lève la tête. Je me vois dans ses yeux, traversée.
Elle est arrivée hier. Welcome to paradise, Juliette. »

A propos de l’auteur
À 22 ans, Loulou Robert a déjà démarré une brillante carrière de mannequin en France et aux États-Unis. Elle a déjà publié une chronique de mode dans Elle. Bianca est son premier roman. (Source : Editions Julliard)

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Marathon

SILVESTRE_Marathon

Marathon
Pascal Silvestre
JC Lattès
Nouvelles
200 p., 17 €
ISBN: 9782709650663
Paru en mars 2016

Où?
Le roman se déroule principalement à Paris, mais aussi à Saint-Mandé, à Peisey-Nancroix, dans le Morbihan, à Saint-Etienne, Lyon ainsi ue sur les parcours de quelques marathons célèbres comme Marrakech ou New York.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Autrefois réservée à une élite d’athlètes, la distance marathon – 42,195 km – attire désormais des coureurs de tous âges et de tous niveaux. Qui sont les coureurs et quel autre rêve se cache derrière l’exploit sportif ? Au détour de dix nouvelles conçues comme les mouvements d’une même symphonie, Marathon fait le portrait d’hommes et de femmes embarqués dans une aventure qui bouleversera et transcendera leur existence.
D’Angélique, la vieille dame amoureuse de Mimoun, à Bourvil, le bénévole énergique ; de Matthieu, qui prie en courant, à Claire, la jeune femme en quête de repères ; d’André, le stakhanoviste confronté à l’épreuve de la blessure, à Bertrand, l’avocat quinquagénaire égaré à New York, Marathon explore les failles de ces coureurs anonymes et capte avec tendresse la formidable pulsion de vie qui unit les marathoniens.

Ce que j’en pense
**
Un peu à l’image du marathonien qui se prépare durant des semaines, qui rêve des dizaines de fois sa course, qui s’imagine battre son record et qui se voit soudain confronté avec la dure réalité, à ce fameux mur des trente kilomètres où à cette douleur récurrente qu’il croyait pourtant avoir vaincue, ce recueil de nouvelles est plein de bonnes intentions et d’idées intéressantes, mais pas totalement abouties. Dommage, car le livre ne manque pas de qualités. L’auteur, il nous le répète plusieurs fois tout au long de ce recueil, est le fondateur du site runners.fr, et sait parfaitement de quoi il parle.
Les portraits de marathoniens qu’il dresse sont le fruit d’expériences vécues et de rencontres sur les parcours d’entrainement parisiens ainsi que sur les circuits des principaux marathons et semi-marathons. Mais le choix de nous proposer dix histoires plutôt qu’un roman fait que certaines nouvelles sont plus intéressantes que d’autres et que fort souvent, on aimerait en savoir davantage sur les motivations, les drames qui se jouent, l’arrière-plan familial et personnel des protagonistes.
Prenons l’exemple de la première de ces nouvelles. Intitulée «Angélique», elle retrace la rencontre d’un marathonien avec une vieille dame qui l’observe durant son entrainement. D’une conversation impromptue va naître une amitié et nous donner l’occasion d’en apprendre davantage sur ces deux personnes qui partagent une même passion. Angélique, la vieille dame, était une sauvageonne, secrètement amoureuse d’Alain Mimoun –champion olympique du marathon à Melbourne en 1956 – et courait sur les plages du Morbihan tandis que son mari travaillait à Paris. Elle aura connu son heure de gloire en disputant les championnats de France universitaires sur 1500m. Pascal, quant à lui a perdu son père tôt, est devenu journaliste sportif, puis fondateur du site runners.fr et s’entraîne dur pour le marathon de Marrakech, alors que les eaux de la Seine commencent à monter dangereusement.
Un problème de santé délicatement surmonté pour Angélique, une médaille autour du coup pour Pascal et quelques rencontres plus tard, l’histoire se termine… un peu trop abruptement à mon gré.
On enchaine sur l’histoire suivante, «Le marathon selon Matthieu», qui est pour moi l’une des plus réussies. Elle raconte le rêve caressé par un jeune coureur de réussir à franchir la ligne du marathon de Paris en moins de trois heures. Les notations sont justes, jusque dans les réflexions du marathonien pendant la course. Car, contrairement à ce que l’on peut imaginer, le coureur n’est pas concentré en permanence sur sa course. S’il écoute son corps, s’il était de maintenir une allure, de nombreuses pensées viennent l’assaillir, quelquefois parasites et quelquefois très motivantes. Matthieu va convoquer des souvenirs d’enfance, des airs de musique et… son père pour réussir son pari. Vous découvrirez dans les dernières pages si la recette fonctionne.
Viendront ensuite une nouvelle qui met à l’honneur les bénévoles qui s’occupent du ravitaillement durant les marathons, qui ne m’a pas emballé, deux nouvelles autour du marathon de New York, dont certains passages rappelleront La ligne bleue, l’excellent roman de Daniel de Roulet, un récit centré sur la SaintéLyon, mythique raid nocturne entre Saint-Étienne et Lyon, en passant par les portraits très réussis de ces caractères addictifs à la course à pied, près à sacrifier leur santé, leur carrière, voire leur couple pour leur passion ou encore l’évocation du parcours de Paul Arpin, champion aujourd’hui oublié malgré un palmarès prestigieux.
Un peu à l’image des marathons qu’il nous décrit, on admire Pascal Silvestre pour son endurance et sa volonté et l’on regrette la défaillance qui, malgré tous les entrainements, finit tout de même par arriver.

Autres critiques
Babelio
Le Monde (Patricia Joly)
Run, Fit & Fun (Cécile Bertin)

Extrait
« — C’est la dernière ligne droite. On est sur les bases de 2h59. Si tu restes avec moi, tu passes sous les 3h.
Matthieu donnait ce qu’il pouvait pour récupérer des bouts de forces dans tous les coins de son corps. Il se concentrait comme il pouvait sur la foulée du meneur, voyait bien qu’il ne pouvait plus courir à 14km/h, même cinq minutes de plus.
Le trou se fit. Cinq mètres puis dix mètres. Son père murmurait désormais à ses côtés. Il disait régulièrement, plusieurs fois par minute, en rafale : « Allez Matt, allez Matt, allez Matt. » Jamais Matthieu n’avait entendu son père l’appeler Matt. Il disait toujours Matthieu. Ses copains l’appelaient Matt. Sa mère aussi autrefois. Son père, jamais. Au 41ème kilomètre, il regarda sa montre. Il voulait savoir où il en était. Deux fois il regarda les chiffres. Chercha à calculer. Combien de temps pour faire 1 195 mètres ? Fais chier ces 195 mètres à la con, pensa-t-il.
Le quatrième meneur arriva à sa hauteur. C’était le dernier. Il le savait. Il avait mal aux jambes désormais à ne plus trop savoir comment poser les pieds par terre. Tous ces chocs, mon dieu, pensait-il. Mon pauvre squelette ! Une dernière fois, il tenta de prier mais même ça il n’y arrivait plus. Il regarda devant lui : il lui restait à avaler une ligne droite avant la porte Dauphine. L’arrivée serait là, un peu plus loin. Son père lui fit un petit signe pour lui dire qu’il devait s’arrêter, qu’il n’avait pas le droit d’aller plus loin. Plusieurs fois, de plus en plus fort, il lui cria. « Allez Matt, allez Matt, allez Matt. »

A propos de l’auteur
Pascal Silvestre a couru plus de 50 marathons et possède un record de 2h39 sur la distance des 42,195 km. Journaliste, il a créé le site Runners.fr et milite pour l’émergence d’une culture associée à la pratique de la course à pied. Marathon est son premier livre. (Source : Éditions JC Lattès)

Site Internet de l’auteur : runners.fr

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J’ai vu un homme

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J’ai vu un homme
Owen Sheers
Rivages
Roman
traduit de l’anglais par Mathilde Bach
352 p., 21,50 €
ISBN: 9782743633219
Paru en août 2015

Où?
Le roman se déroule principalement à Londres, mais aussi aux Etats-Unis, à New York, et au Pakistan.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Michael laisse planer le doute jusqu’à la dernière page, tel un héros de Hitchcock. Est-il simplement un mari détruit par la mort de sa femme, reporter de guerre tuée au Pakistan ? Ou un personnage manipulateur ? J’ai vu un homme est un formidable page-turner, dans la lignée de Samedi de Ian McEwan. Histoire d’amour, portrait d’un monde globalisé qui a banalisé la violence, récit d’un deuil, ce roman magnifique sera publié dans une douzaine de pays et s’annonce comme un succès international.

Ce que j’en pense
****
En refermant ce livre, une image m’est revenue en mémoire. Terrible. Celle de ce film montrant une bavure de l’armée américaine lors de la guerre en Irak. En juillet 2007, deux journalistes de l’agence Reuters et deux enfants ont notamment été tués «par erreur» par des tirs de l’armée américaine.
C’est une histoire semblable qui sert de point de départ au roman du Gallois Owen Sheers, en s’attachant aux conséquences d’un tel acte, à ce que l’on appelle prudemment les dégâts collatéraux, et qui feront trois victimes supplémentaires. Michael Turner est la première à entrer en scène. En rencontrant Caroline, ce journaliste devenu écrivain, a trouvé non seulement une âme sœur ¬– elle est grand reporter – mais au fil des semaines, elle devient aussi son épouse et la future mère de leurs enfants. Mais le rêve se brise lors d’un reportage au Pakistan. Un drone de l’armée américaine fait exploser son convoi. Michael se retrouve veuf, désemparé et cherche à tromper sa peine en partant s’installer à Londres. En emménageant, il croise son voisin Josh Nelson.
Ce banquier est la seconde victime. En décidant de prendre son voisin sous son aile protectrice, en lui faisant partager sa vie de famille, il ne se doute pas combien des conséquences de sa bonne action. Michael devient si proche de Josh, de Samantha son épouse et des enfants qu’il n’hésite pas à pénétrer dans l’appartement du voisin quand il constate qu’une porte est restée ouverte. Il voulait simplement récupérer un tournevis. Seulement voilà, en le voyant, la fille bascule de l’escalier et se tue. Michael décide de fuir. La suite ne se raconte pas, je vous laisse la découvrir tant elle est bien racontée.
Reste la troisième victime, le commandant McCullen. Il s’agit d’un pilote de drones sur une base près de Las Vegas. C’est lui qui a tué par méprise, Caroline. Et qui ne supporte plus cette mort qu’il a sur la conscience et qui, pour sa hiérarchie, fait partie des «risques du métier». Mc Cullen décide quant à lui de prendre la plume et d’écrire à Michael. Plus pour mettre des mots sur le drame qu’il vit que pour s’excuser. Puis, il prend la route, entend essayer de se reconstruire en vivant une nouvelle vie on the road again
La force de ce roman est de mettre en scène ces trois hommes qui ne sont pas coupable, mais qui tous se sentent responsables de la situation dramatique qu’ils ont contribué à engendrer. Comment peuvent-ils continuer à vivre avec ce poids ? Construit comme une enquête qui rend vite le lecteur addictif (on sent par exemple très bien sur les pas de Michael que quelque chose n’est pas normal dans la maison de son maison), excellent dans l’analyse psychologique, voilà sans aucun doute l’un des romans étrangers les plus réussis de la dernière rentrée littéraire. Ne passez pas à côté, comme j’aurais pu le faire sans le pouvoir de persuasion d’un libraire passionné, dont c’est ici l’occasion de souligner combien ils demeurent indispensables !

Autres critiques
Babelio
L’Express (Marianne Payot)
France Inter (L’humeur vagabonde – Kathleen Evin)
Blog Fragments de lecture (Virginie Neufville)
Blog A l’ombre du noyer
On l’a lu (Interview)
Blog Sur mes brizées
Blog Les chroniques assidues

Extraits
« L’événement qui bouleversa leur existence survint un samedi après-midi de juin, quelques minutes à peine après que Michael Turner, croyant la maison des Nelson déserte, eut franchi le seuil de la porte du jardin. Ce n’était que le début du mois, mais Londres se boursouflait déjà sous la chaleur. Les fenêtres béaient le long de South Hill Drive. Garées des deux côtés de la route, les voitures bouillaient, brûlantes, leurs carrosseries prêtes à craqueler au soleil. La brise du matin s’était retirée, laissant la rangée de platanes parfaitement immobile. Les chênes et les hêtres du parc alentour ne bruissaient pas davantage. La vague de chaleur s’était abattue sur la ville une semaine plus tôt, et cependant les herbes hautes qui s’étendaient hors de l’ombre protectrice des arbres commençaient à jaunir.
Michael avait trouvé la porte du jardin des Nelson entrouverte. Il s’était penché dans l’entrebâillement, l’avant-bras appuyé au cadre de la porte, et avait appelé ses voisins. »

« De la même manière , Michael trouvait un certain soulagement à ce que Caroline soit une inconnue pour Josh et Samantha. Josh croyait bien avoir vu l’un de ses reportages une fois dans un hôtel à Berlin, mais il n’en était pas persuadé. Ce qui était sûr , en revanche, c’est que ni l’un ni l’autre ne l’avaient jamais rencontrée en personne. A leurs yeux, sa mort était juste un événement dans la vie de Michael. Une chose avec laquelle il était arrivé à leur porte, comme avec le reste de son passé, alors qu’avec ses amis d’avant, il se sentait lesté d’une perte. Pour Samantha et Josh, Caroline n’existait qu’à travers ce que Michael racontait. Quand il leur parlait d’elle, il s’entendait raconter sa vie, et non sa mort. Ainsi, pour eux, il n’y avait pas d’ »avant » Caroline, il n’y avait que l’écho d’un être, qui résonnait encore chez cet homme assis à leur table, non pas comme une absence mais comme une partie de lui. » (p. 91)

« Las Vegas fournissait à l’Amérique des versions du monde, afin que l’Amérique n’ait pas besoin de s’y aventurer. D’autres pays, d’autres lieux étaient ainsi simultanément rapprochés et tenus à distance. Exactement comme ils l’étaient sur ces écrans qu’il observait à Creech. »  (p. 260)

A propos de l’auteur
Owen Sheers, né en 1974 aux îles Fidji, a grandi au pays de Galles. Ecrivain, poète et dramaturge, il a remporté de nombreux prix et publié plusieurs romans, dont Résistance traduit en français. (Source : Editions Payot & Rivages)

Site Wikipédia de l’auteur

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Parmi les dix milliers de choses

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Parmi les dix milliers de choses
Julia Pierpont
Editions Stock
Roman
traduit de l’anglais (États-Unis) par Aline Azoulay-Pacvo
324 p., 21,50 €
ISBN: 9782234075573
Paru en janvier 2016

Où?
Le roman se déroule principalement aux Etats-Unis, à New-York et dans les environs. D’autres épisodes se passent à Houston, Atlanta, Washington, Phoenix, Tempe, Saratoga, Rhode Island, Jamestown.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans la famille Shanley : Jack, charmeur impénitent, est un artiste reconnu ; Deb a renoncé quant à elle, avec une certaine allégresse, à une carrière de danseuse de ballet pour élever leurs deux enfants. Un appartement à Manhattan, une famille presque heureuse tant Deb s’applique à fermer les yeux sur les infidélités de son mari. Jusqu’au jour où un paquet anonyme ébranle le foyer : une simple boîte en carton, remplie d’emails chroniquant sans pudeur la vie secrète de Jack. Le paquet, adressé à Deb, tombe malencontreusement entre les mains des enfants. Rien ne sera plus comme avant…
Roman d’une famille en déconstruction, Parmi les dix milliers de choses
est une comédie humaine à quatre voix, saisissante d’audace et de justesse.

Ce que j’en pense
***
«C’est de Jack que je veux vous parler. J’ai commencé à coucher avec votre mari en juin dernier. C’est juste que parfois il avait besoin de moi.» Le paquet de lettres on ne peut plus explicites déposé au domicile newyorkais de la famille Shanley donne à Julia Pierpont l’occasion de faire tout à la fois une entrée remarquée en littérature et de revisiter un genre déjà beaucoup abordé, celui de l’adultère et de ses conséquences.
Car ici, Kay et Simon, les enfants de la famille, sont confrontés à ces écrits. Du coup, il devient impossible de faire comme si rien ne s’était passé. Mieux, l’auteur va nous offrir un roman choral en donnant au fil des chapitres la parole aux différents protagonistes, à leur façon de se situer par rapport à cet événement. L’humiliation de Deborah, dite Deb, qui avait jusque là essayé de faire bonne figure face à ce qu’elle aurait pu considérer comme des incartades liées à son statut d’artiste plasticien en soif d’inspiration, mais qui se retrouve à soigner son mari grâce à ses dons de physiothérapeute parce qu’il se fait mal après quelques galipettes sauvages. Pour elle, qui a abandonné sa carrière de danseuse pour s’occuper de ses enfants, la ligne rouge est maintenant dépassée. D’autant que son infortune est devant ses yeux, noir sur blanc. «Les passages salaces la dérangeaient moins que les mots tendres – un sentiment sans doute légitime.»
Jack ne prend, quant à lui, pas les choses au tragique : «Tout finirait par s’arranger. Il s’en était toujours sorti ; il n’y a avait pas de raison qu’il ne s’en sorte pas cette fois encore.» D’autant qu’il n’était pas vraiment responsable. Il n’avait pas su résister, voilà tout. En attendant que passe l’orage, il allait passer davantage de temps dans son atelier, se consacrer à son travail et à ses expositions. Mais la cohabitation va s’avérer de plus en plus compliquée. Et il ne se rendra pas compte que les vacances de Deb avec les enfants dans leur villa de Jamestown sonnera comme une rupture définitive.
Simon, l’adolescent boutonneux, est sans doute le plus perturbé de tous. Au moment où il se cherche, où son avenir est encore écrit en pointillés, comment réagir autrement que par une colère froide alors que ses seules certitudes, son cocon familial s’effondre ? Et l’épisode de son dépucelage qui va tourner au fiasco lors des vacances loin de son père ne va pas arranger les choses.
Peut-être que Kay, la plus jeune représentante de cette famille qui se déconstruit, a la réaction la plus saine. «Deb n’avait j’avais vu Kay rester longtemps en colère contre son père, ni lui refuser quoi que ce soit. Et elle ne pouvait lui en tenir rigueur ; c’était pareil entre elle et son père. Si la mère pansait ses blessures, c’était son père qui les embrassait pour les apaiser.» Aussi, elle espérera longtemps une issue paisible. Qui ne viendra pas. Car comme le dit le poème de Galway Kinnell qui donne son titre au livre «Nous marcherons ensemble parmi les dix milliers de choses, pénétrés trop tard par cette découverte, l’amour est le salaire de la mort.»
Un premier roman prometteur.

Autres critiques
Babelio
Télérama
Paris New-York tv
Blog Blablablamia
Blog Meelly lit

Extrait
« C’était lui qui avait déraillé ou le monde. Ces dernières années, lui semblait-il. C’était lié à internet, au djihad et à toutes ces catastrophes naturelles qui leur tombent dessus : cet étrange bourdonnement dans l’air qui entravait votre progression, ce sentiment de vivre à une époque sans avenir. Et voilà que cette fille avait débarqué, avec ses corsages transparents et, dessous, ses seins doux, pointant comme de drôles de petites bestioles. Ses lèvres pleines, son cul rebondi, cette rondeur permanente quand tout le reste paraissait si dégonflé, quand… »

A propos de l’auteur
Julia Pierpont est diplômée de la New York University, où elle a reçu la bourse de la Rona Jaffe Foundation. Née à Manhattan, elle collabore au New Yorker.
À 28 ans, Julia Pierpont fait une entrée remarquée sur la scène littéraire américaine, saluée par ses pairs et par une critique unanime. (Source : Editions Stock)

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Les vies multiples de Jeremiah Reynolds

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Les vies multiples de Jeremiah Reynolds
Christian Garcin
Stock
Roman
160 p., 17 €
ISBN: 9782234078895
Paru en janvier 2016

Où?
Le roman nous fait faire tout un tour du monde en commençant par un tour des Etats-Unis, depuis Pittsburgh en Pennsylvannie, en passant par la Nouvelle-Angleterre, Louisville dans le Kentucky, Virginie, la Caroline du Sud, l’Ohio, le Connecticut, le Massachusetts, le Maryland, le Delaware, le New Jersey et New York. L’expédition vers l’Antarctique mènera le lecteur du sud de la côte occidentale du Chili jusqu’à l’entrée du détroit de Magellan et du canal de Beagle, passant du côté de l’île Riesco au sud de la Patagonie, sans oublier Valparaiso, Tirúa et l’île de Mocha.

Quand?
L’action se situe au XIXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Étonnant et fulgurant destin que celui de Jeremiah Reynolds : après avoir probablement été le premier homme àposer le pied sur le continent antarctique en 1829 et avoir fait de cette expédition un récit qui influença Edgar Allan Poe pour ses Aventures d’Arthur Gordon Pym, il devint colonel pendant la guerre civile chilienne, chef militaire des armées mapuches, avocat à New York, effectua un demi-tour du monde, et écrivit un récit de chasse au cachalot blanc qui fut peut-être à la source d’un des romans les plus lus et les plus commentés de la littérature américaine et mondiale.

Ce que j’en pense
****
Rendons grâce à Christian Garcin qui dans son nouveau roman a su débusquer un personnage d’aventurier peu commun. Ce faisant, il nous livre également une très bele réflexion sur la soif d’histoires et sur le besoin de tout un chacun d’avoir des rêves, de vouloir élargir son horizon.
Mais revenons à notre homme, ce Jeremiah Reynolds qui n’apparaît qu’au quatrième chapitre, au moment où ce «jeune journaliste débrouillard et ambitieux» croise la route de John Cleves Symmes Jr. On l’aura deviné, les trois premiers chapitres relatent le parcours de cet autre personnage, tout aussi haut en couleur, et qui influencera fortement son jeune interlocuteur. Ce vétéran parcourait les Etats-Unis pour expliquer sa théorie de la terre creuse et chercher un financement pour une expédition vers l’Antarctique. Si ce dernier n’obtenait guère de succès dans son entreprise, il n’en réussissait pas moins à convertir quelques auditeurs. Notamment ceux qui, comme Jeremiah, ne pensaient qu’à découvrir le vaste monde.
« Reynolds était né dans une famille pauvre du comté de Cumberland, en Pennsylvannie, et orphelin de père dès l’âge de cinq ans. Sa mère, Elizabeth Nicholson, s’était remariée l’année suivante avec un certain Job Jeffries, veuf également, dont le jeune fils, prénommé Darlington, serait l’unique compagnon de jeux de Jeremiah jusqu’à son départ douze ans plus tard sous des cieux plus accueillants. Ils déménagèrent tous ensemble dans le comté de Clinton, Ohio. »
C’est là que notre héros suivit quelques études tout en travaillant pour contribuer aux besoins de la famille. Il fut notamment embauché pour transporter des troncs jusqu’à la rivière, mais ne put s’acquitter de cette trop rude tâche. Bravant les quolibets, il assura aux moqueurs que viendrait «le temps où vous serez fiers et honorés d’avoir roulé des troncs d’arbre avec Jeremiah N. Reynolds. »
Ce qui peut sembler une forfanterie s’avérera être une vraie prophétie. De 1823, date de la rencontre avec Symmes, jusqu’en 1827, au moment de leur rupture brutale, le jeune apprend beaucoup, s’aguerrit et devient bien meilleur ambassadeur que son aîné.
Les années qui vont suivre sont celles de la concrétisation, du moins en partie, de ce grand dessein. Car enfin, il peut embarquer en direction du pôle Sud. Il atteindra les 62° de latitude sud et errera quelques temps le long du cap Barrow, à la pointe nord de l’Antarctique. Si «la théorie de la terre creuse semblait oubliée, et les tentatives den vérifier la pertinence momentanément abandonnées», il va rester un domaine où elle va continuer à faire florès : la littérature.
Le Voyage au centre de la terre de Symmes marque le point de départ de nombreux autres livres dont Christian Garcin nous raconte la genèse. Il y a là le «Manuscrit trouvé dans une bouteille», nouvelle d’Edgar Allan Poe que l’on peut considérer comme l’ébauche des Aventures d’Arthur Gordon Pym, le Pellucidar d’Edgar Rice Burroughs (le créateur de Tarzan), La Terre de Sannikov du russe Vladimir Obroutchev ou encore Les Montagnes hallucinées de H.P. Lovecraft, en passant bien sûr par le roman éponyme de Jules Verne.
Et si la soif d’aventures, de découverte, d’anticipation ne suffisait pas, voilà qu’apparaît une chasse au grand cachalot blanc, Mocha Dick.
On voit déjà poindre Hermann Melville et son célébrissime Moby Dick.
Mais Reynolds, qui faut-il le préciser a vraiment existé, ne veut pas vivre les rêves des autres.
En 1830, il choisit les champs de bataille et devient colonel pendant la guerre civile chilienne, puis chef militaire des armées mapuches, avant d’embarquer à nouveau pour rejoindre Boston via les côtes chiliennes, le Cap Horn, puis le Brésil avant d’arriver à Boston en 1834.
Il rejoindra ensuite New York, sera avocat, fera un peu de politique et tentera vainement d’écrire un chef d’œuvre. Rendons grâce à Christian Garcin d’avoir exhumé ce personnage étonnant dont les pessimistes diront qu’il n’a rien réussi et que seul l’appât du gain le motivait. Mais les plus optimistes, dont je fais partie, admireront l’opiniâtreté, la volonté et le brin de folie sans lequel il est bien difficile d’aspirer à transcender son existence.

Autres critiques
Babelio
RTL (Les livres ont la parole – Bernard Lehut)
Blog Que lire ?
Blog Clara et les mots
Blog Cannibales lecteurs
Blog A l’ombre du noyer

Le début du livre
« Au début du mois de novembre 1812, alors que les troupes napoléoniennes ignoraient encore qu’elles allaient combattre les Russes aux alentours de la ville de Borisov puis franchir la Berezina en abandonnant derrière elles des milliers de cadavres gelés ou noyés, d’autres troupes, de l’autre côté du monde, venaient quant à elles de livrer une bataille décisive près d’une autre rivière dont le nom, Niagara, s’il est également resté dans les mémoires, évoque cependant davantage la puissance et la majesté de la nature que sa rude ingratitude, et bien plus la blondeur de Marilyn que la détresse des grognards morts gelés.
Cette bataille, dite de «Queenston Heights», fut l’une des vingt environ qui, entre 1812 et 1815, virent s’affronter les troupes anglaises et américaines dans ce qui fut ensuite appelé la «seconde guerre d’indépendance». Le parallèle entre la bataille de Queenston Heights et celle de la Berezina se limite cependant à un hasard de calendrier qui fait que l’une a rapidement succédé à l’autre : les forces en présence en effet n’étaient pas comparables, ni le nombre des victimes. Aux cent mille combattants russes et français de l’une répondent à peine sept mille cinq cents Anglais et Américains de l’autre et, en regard des soixante-quinze mille morts et blessés sur le champ de bataille russe, les cinq cents victimes des bords de la rivière Niagara font pâle, et heureuse, figure. C’est d’ailleurs une caractéristique des batailles européennes d’avoir été formidablement massacrantes et gourmandes en vies humaines – règle que le siècle suivant ne ferait qu’illustrer de manière magistrale. La bataille d’Eylau en 1807 fut un carnage qui marqua longtemps les esprits, et la campagne de Russie cinq ans plus tard a laissé des traces profondes dans le souvenir des Russes, aussi bien que des Français. La bataille de la Berezina à elle seule vit s’affronter autant de combattants que la totalité des vingt batailles de la seconde guerre d’indépendance américaine, et coûta six à sept fois plus de vies humaines.
Lors de cette bataille de Queenston Heights, à l’issue de laquelle les Anglais perdirent leur plus brillant stratège, le général Isaac Brock, mais remportèrent cependant une victoire décisive, s’était illustré un officier américain de trente-trois ans nommé John Cleves Symmes Jr. Il se trouvait en poste à la fois à Fort Érié et à Fort Niagara, qui tous deux marquaient la frontière canadienne à l’embouchure de la rivière du même nom sur le lac Ontario. Impétueux et courageux, il avait capturé lui-même plusieurs officiers britanniques qu’il gardait prisonniers dans les geôles du fort Érié, jugées plus sûres que celles du fort Niagara. Un émissaire anglais, le major Evans, avait proposé de les échanger contre des prisonniers américains. Mais le jour où, sans avoir prévenu quiconque, le major Evans parvint aux portes du fort Erié, John Cleves Symmes Jr se trouvait à Fort Niagara. Son supérieur, le major Van Rensselaer, qui eût pu le recevoir, était quant à lui souffrant. C’est donc un aide de camp de ce dernier qui, assisté de quelques officiers, s’entretint avec le major Evans. »

A propos de l’auteur
Christian Garcin est l’auteur de nombreux ouvrages (romans, nouvelles, essais, carnets de voyage…) parmi lesquels La Piste mongole (Verdier, 2009), Des femmes disparaissent (Verdier, 2011), Les Nuits de Vladivostok (Stock, 2013) et Selon Vincent (Stock, 2014). (Source : Editions Stock)

Site Wikipédia de l’auteur

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Focus Littérature

Les vies multiples d’Amory Clay

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Les vies multiples d’Amory Clay
Willian Boyd
Editions du Seuil
Roman
Traduit de l’Anglais par Isabelle Perrin
528 p., 22,50 €
ISBN: 9782021244274
Paru en octobre 2015

Où?
Le roman se déroule principalement au Royaume-Uni, à Londres et dans les faubourgs, «non loin de Claverleigh, dans l’East Sussex, entre Herstmonceux et Battle», à Hastings, Amberfield, Brighton, Hove ainsi qu’en Ecosse, à Edimbourg et environs et sur les Hébrides pour finir sur l’île de Barrandale. Les épisodes suivants des vies multiples d’Amory vont la mener à Berlin, au Costa-Rica, en France à Paris, en Provence, à l’ouest de Strasbourg ainsi qu’à Bordeaux et Biarritz. A la fin de la Seconde Guerre mondiale, Amory retournera en Allemagne à Wesel, avant de passer par les Pays-Bas puis Bruxelles. Les Etats-Unis avec notamment New-York et la Californie, notamment au nord de Los Angeles, à Glenbrook, le Vietnam, sans oublier l’évocation de vacances à Rome.

Quand?
L’action se situe de 1908 à 1983, de la naissance à la mort d’Amory Clay.

Ce qu’en dit l’éditeur
Au lendemain de la Première Guerre mondiale, la très jeune Amory Clay se voit offrir par son oncle Greville un appareil photo et quelques conseils rudimentaires pour s’en servir. Elle ignore alors que c’est le déclencheur d’une passion qui façonnera irrévocablement sa vie future.
Un bref apprentissage dans un studio et des portraits de la bonne société laissent Amory sur sa faim. Sa quête de vie, d’amour et d’expression artistique l’emporte bientôt dans un parcours audacieux et trépidant, du Berlin interlope des années vingt au New York des années trente, de Londres secoué par les émeutes des Chemises noires à la France occupée et au théâtre des opérations militaires, où elle devient l’une des premières femmes photoreporters de guerre.
Sa soif d’expériences entraîne Amory vers d’autres conflits, des amants, un mari, des enfants, tandis qu’elle continue à poursuivre ses rêves, à combattre ses démons.
À travers le destin singulier et l’objectif téméraire d’une femme indépendante et généreuse, William Boyd nous promène au gré des événements les plus marquants de l’histoire contemporaine.
Une ode magnifique à la liberté des femmes !

Ce que j’en pense
****
Après avoir endossé les habits de James Bond, voici William Boyd ceux d’une femme photographe, Amory Clay. Si ce nom ne vous dit rien, c’est que le personnage est né de l’imagination du romancier, sorte de concentré de toutes ces femmes qui ont sillonné la planète avec leurs appareils et que l’auteur remercie à la fin de son récit. Pourtant on y croit de bout en bout, notamment parce que de nombreuses photos d’Amory Clay viennent témoigner des différents épisodes de sa vie. Cette dernière débute le 7 mars 1908 avec la naissance d’un garçon, du moins si l’on en croit les colonnes du Times. L’acte manqué du père – qui voulait un garçon plutôt qu’une fille – ne sera sans doute pas étranger au caractère intrépide d’Amory. Elle aura du reste besoin de tout son courage pour échapper à la mort quand son père, revenu très perturbé de la Grande Guerre, décide de foncer dans un lac au volant de sa voiture pour en finir. Amory parviendra non seulement à s’en tirer, mais sauvera aussi son père qui sera interné en asile psychiatrique.
Au moment de choisir son destin, la rescapée cherche un moyen d’échapper au pensionnat de jeunes filles et voit dans le Kodak Brownie n°2 qu’on lui offre le moyen de s’émanciper : elle sera photographe.
Ses premières expériences en tant qu’assistante de son oncle Greville qui photographie les personnalités lors de bals et réceptions, ont quelque chose de fascinant : « Je crois que tout le processus photographique me paraissait encore magique, à cette époque de ma vie : capturer une image sur la pellicule grâce à une brève exposition à la lumière, puis, par le truchement scientifique des produits chimiques et du papier, révéler une représentation monochrome de cet instant participait encore d’une alchimie ensorcelante. »
C’est cependant dans le Berlin des Années folles qu’elle va pouvoir expérimenter le « vrai » reportage. A l’aide d’un appareil camouflé dans un sac, elle photographie les cabarets et maisons de passe. L’exposition qui doit la faire connaître provoque un scandale. Elle doit détruire les clichés et payer une amende pour obscénité. Mais comme souvent cette publicité va lui permettre de rencontrer un Américain qui l’engage pour des photos de mode.
Elle s’ennuie toutefois à New York, même si elle passe d’un amant à l’autre, de son patron à un diplomate Français et décide de rentrer en Grande-Bretagne… où elle se fera tabasser par un groupe de Chemises Noires.
Femme volontaire face à la montée des périls, elle va tenter d’oublier son long séjour à l’hôpital en regagnant d’abord les Etats-Unis puis en étant envoyée spéciale en France et en Allemagne pour suivre la progression des alliés. Elle se rendra alors compte que la libération n’est pas seulement une fête. Sholto Farr qu’elle rencontre à ce moment et qu’elle épouse quelques jours après pourrait en témoigner, s’il ne noyait sa douloureuse expérience dans l’alcool.
Amory, devenue une Lady, met au monde des jumelles et passe quelques temps à materner, sans se rendre vraiment compte des drames qui couvent : «En devenant épouse et mère, j’avais perdu une partie de mon être, avec une grande maison à gérer. Amory Clay avait disparu, elle s’était évaporée. »
L’histoire aurait pu s’arrêter là, avec une nouvelle version de « grandeur et décadence». Ce serait faire peu de cas de la soif d’Amory qui décide de reprendre du service. En devenant une « vieille correspondante de guerre » au Vietnam, elle remplira à la fois une mission périlleuse, réalisera de superbes photos qui donneront un livre à succès et manquera d’y laisser la vie. Sans oublier les faux soldats australiens qu’elle n’aurait jamais dû voir et qui lui vaudront un retour précipité.
A Londres elle va constater que l’une de ses filles s’est envolée.
La voilà du coup repartie pour le désert californien. Elle y retrouvera son enfant au sein d’une communauté d’illuminés. Elle ne parviendra toutefois pas à la ramener avec elle.
Son journal de Barrandale, où elle a trouvé refuge, vient Donner tout au long du livre un éclairage plus vif sur certains épisodes, jusqu’aux ultimes moments dont on ne dira rien ici. Sauf que William Boyd démontre une fois de plus qu’il est un maître dans l’art de raconter les histoires et d’embobiner le lecteur. Qui en redemande !

Autres critiques
Babelio
Télérama
Libération
Les Echos
France Info  (Info culture – Thierry Fiorile)
Le Temps (Genève – André Clavel)
Le JDD (Bernard Pivot)
Blog Mots pour mots

Extrait
« Pendant la guerre, l’homme que nous avons vu le plus souvent et qui résidait parfois avec nous à Beckburrow était le frère cadet de ma mère, Greville, l’oncle Greville. Greville Reade- Hill, ancien opérateur de reconnaissance photographique dans le corps aérien de l’armée britannique, avait une aura de légende parce qu’il était sorti indemne de quatre accidents d’avion avant que le cinquième, finalement, lui casse la jambe droite en cinq endroits et qu’il soit démobilisé pour invalidité. Je le revois, en uniforme, arpenter Beckburrow en boitant. Puis il se métamorphosa en Greville Reade- Hill, photographe mondain. Il détestait cette étiquette, si appropriée fût- elle. « Je suis photographe- tout- court », protestait- il. Sans le savoir, Greville (je ne l’ai jamais appelé « mon oncle », il l’interdisait) décida du cours de ma vie quand il m’offrit un Kodak Brownie N° 2 pour mon septième anniversaire, en 1915. Voici ma
toute première photographie.
Greville Reade- Hill. Laissez- moi vous le camper, juste après la guerre, au moment où sa carrière commençait à décoller, de manière un peu poussive mais incontestable, comme un ballon à moitié rempli d’hydrogène. Un homme grand, aux épaules larges et au visage avenant, qui eût été vraiment beau n’était son nez un peu trop épais. Le nez Reade- Hill, pas le nez Clay (j’ai le nez Reade- Hill, moi aussi). Greville et moi avons toujours trouvé qu’un nez un peu trop proéminent peut vous donner un visage plus intéressant. Qui voudrait d’une beauté « conventionnelle » ? Pas moi, en tout cas, merci bien.
Je ne me rappelle pas grand- chose de cette première photographie, de ce premier clic mémorable de l’obturateur, le coup de pistolet qui donna le départ de la course du reste de ma vie. C’était à une fête d’anniversaire (celui de ma mère, je crois), à Beckburrow, au printemps 1915. » (p. 23-24)

A propos de l’auteur et de la traductrice
William Boyd, né à Accra (Ghana) en 1952, a étudié à Glasgow, Nice et Oxford, où il a également enseigné la littérature. Auteur réputé de fiction, d’essais et de théâtre, il est également scénariste et réalisateur. Avec Susan, sa femme, il partage son temps entre Londres et la Dordogne.
Isabelle Perrin, que tout destinait à une sage carrière universitaire, contracte le virus de la traduction littéraire auprès de sa mère Mimi. Les incurables duettistes cosigneront plus de trente traductions, dont tous les romans de John le Carré depuis La Maison Russie. (Source : Editions du Seuil)

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Missing : New York

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Missing : New York
Don Winslow
Le Seuil policiers
Roman
traduit de l’anglais (USA) par Philippe Loubat-Delranc
300 p., 21,50 €
ISBN: 9782021213119
Paru en mars 2015

Où?
L’action est située aux Etats-Unis, principalement à Lincoln dans le Nebraska et à New York, mais aussi dans de nombreux endroits que traverse Frank Decker tout au long de sa traque comme Reno, Las Vegas, Los Angeles, Sacramento, Stockton, Portland, Seattle, Spokane, Sandpoint ou encore Little Rock, Dallas, Houston, San Antonio, Austin, La Nouvelle Orléans, Memphis, Davenport, Jamestown et les Hamptons.

Quand?
Ce roman policier est situé de nos jours, dans un laps de temps qui court sur plus d’une année entre le début et l’épilogue.

Ce qu’en dit l’éditeur
La première enquête de Frank Decker
Frank Decker, sergent de police à Lincoln, Nebraska, capte sur sa radio de service un « Code 64 », soit un avis de disparition : Hansen, Hailey Marie. Afro-américaine. Âgée de cinq ans. Un mètre six. Seize kilos huit. Cheveux bruns, yeux verts.
Personne n’a rien vu, rien remarqué, rien entendu.
Près de la moitié des enfants assassinés par leur ravisseur sont tués dans l’heure qui suit leur enlèvement et Decker sait juste que Hailey s’est volatilisée avec Magique, son petit cheval en plastique.
Fouilles et interrogatoires, brigade cynophile, battues avec l’aide des flics des comtés voisins : la police fait de son mieux.
Jusqu’à un certain point. Car personne ne l’admet, mais on remue ciel et terre pour retrouver les petites filles blondes, pas les enfants métis de mère modeste et alcoolique.
C’est alors que Decker donne sa démission, fait son sac et part sur les routes à la recherche de Hailey.
Une quête désespérée et solitaire de plusieurs mois, de motels en stations-service, jusqu’à New York et son annexe pour VIP, les Hamptons.
Et là, tout bascule…

Ce que j’en pense
***

« Cheryl Hansen était rentrée pour aller chercher ses cigarettes, laissant Hailey jouer dans le jardin avec son petit cheval en plastique. À son retour, Hailey avait disparu. Cheryl était retournée dans la maison au cas où Hailey y serait, puis partie dans la rue en criant son nom. À ce moment-là, certaines mères du voisinage étaient sorties, et Hailey n’était chez aucune d’elles à jouer avec leurs gamins. » La disparition d’un enfant est sans doute l’un des thèmes les plus émotionnels que peuvent choisir les auteurs de polars et celui-ci ne rate pas son coup. Dès le début, on comprend la difficulté de la tâche confiée à un sergent de police de Lincoln, Nebraska : pas de témoins, pas de trace, pas de revendication. Un peu comme si cette petite fille n’avait jamais existé.
L’auteur de La Griffe du chien réussit, avec cette première enquête confiée à Frank Decker, une sorte de road-movie du désespoir. Obsédé par cette enquête, il quitte sa femme et démissionne pour pouvoir prendre la route et tenir la promesse faite à la mère désespérée : retrouver son enfant. Une mission qui tient du vœu pieux, mais qu’un coup de fil va finir par débloquer, après des semaines d’errance.
Même s’il y a encore loin d’un témoignage un peu flou à la découverte de la vérité, Frank Decker ne va plus lâcher le fil qu’il a pu attraper, même s’il va se mettre lui-même en danger. Sur ses pas, le lecteur n’aura guère d’autre choix que de suivre à son tour la piste et frissonner à chaque nouveau rebondissement. Avec cette question lancinante : Hailey est-elle toujours en vie ?
Un vrai suspense qui ravira tous les amateurs du genre.

Autres critiques
Babelio
Le Figaro
Journal de Montréal
Blog Black Novel 1

Extrait
« J’avais trente cinq ans, j’étais seul, aussi loin de retrouver Hailey qu’au premier jour et, sans que je m’en rende compte, le printemps était arrivé.
Ce fut aux Quad Cities, au Motel 6 de Davenport, Iowa, que, pour la première fois, j’envisageai sérieusement de tout laisser tomber. Notre anniversaire de mariage approchait, et si je roulais vite, c’était jouable et j’aurais même le temps d’acheter des fleurs.
Et ensuite quoi ?
Me pointer à la porte, un bouquet ridicule à la main ? Arguer d’un coup de folie, implorer le pardon, voir si je pouvais recoller les morceaux de mon mariage et de ma vie ? Le moment était-il venu d’accepter le fait de plus en plus évident que Hailey Hansen était morte et que je ne le retrouverais jamais ?
Je me couchai avec ces pensées là, à moitié décidé à ce qu’à mon réveil, le lendemain matin, je parte vers l’ouest par la I-80 et retourne chez moi.
Mais le téléphone sonna. » (p. 108-109)

A propos de l’auteur
Né à New York en 1955, Don Winslow a étudié l’histoire à la fac avant d’exercer divers métiers : acteur, gérant de cinéma, guide de safari et détective privé — le plus formateur pour l’auteur de thrillers qu’il est devenu. Parmi ses seize romans, on compte le chef-d’œuvre La Griffe du chien, et Savages, porté à l’écran par Oliver Stone. Il vit aujourd’hui à San Diego. (Source : Editions du Seuil)

Site Wikipédia de l’auteur

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Ciel d’acier

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Ciel d’acier
Michel Moutot
Arléa
Genre
528 p., 22 €
ISBN: 9782363080714
Paru en janvier 2015

Où?

Le roman est situé au Canada et aux Etats-Unis, notamment à Kahnawake, Québec et Montréal ainsi qu’à Sausalito (CA), Chapell Hill (NC) et principalement à New York.

Quand?
Partant du 11 septembre 2001 l’auteur remonte dans l’histoire des protagonistes sur plus d’un siècle et nous mène jusqu’à l’inauguration de la Liberty Tower fin 2014.

Ce qu’en dit l’éditeur
New-York, 11 septembre 2001, début de matinée. John LaLiberté, dit Cat, indien mohawk et ironworker (monteur d’acier), travaille au sommet d’un nouveau building à Manhattan. Le rugissement d’un Boeing au-dessus de sa tête, l’impact contre la première des tours jumelles, l’effondrement des Twin Towers : il assiste à la pire catastrophe de l’histoire américaine. Il en devient l’un des acteurs : il se précipite, comme des dizaines d’ironworkers, chalumeaux en main, pour participer, aux côtés des sauveteurs, au déblaiement des gravats, à la recherche de survivants, dans l’enfer de Ground Zero.
Les indiens mohawks, canadiens ou américains, vivent dans des réserves près de Montréal ou à la frontière avec les États-Unis. Lors de la construction en 1886 d’un pont sur le Saint-Laurent, ils ont appris et aimé ce métier qui les a conduits sur tous les ponts, les gratte-ciel, les buildings du continent. Depuis six générations, ils construisent l’Amérique. La légende, fausse bien sûr, veut qu’ils ne connaissent pas le vertige. Certains marchent comme des chats sur des poutres de trente centimètres de large à des hauteurs vertigineuses. Ils ont appris de père en fils à apprivoiser la peur, à respecter le danger, à vivre et travailler là où les autres ne peuvent pas s’aventurer.
Tous les Mohawks ont grandi « dans l’ombre des Twin Towers », comme disent les anciens dans la réserve de Kahnawake, près de Montréal. Mais John plus que tout autre : Jack LaLiberté, dit Tool, son père, est mort en les construisant, au printemps 1970, frappé par la foudre, précipité dans l’abîme. Ses amis ont caché au sommet de la tour Nord sa clef à mâchoire, son outil, son tomahawk. Dans l’effroyable magma de métal et de feu, John va partir à sa recherche.
Dès lors, le fil du passé se dévide, nous remontons le temps, pénétrons dans l’histoire des Mohawks, du premier rivet porté au rouge dans un brasero de charbon jusqu’à la construction de la Liberty Tower, qui remplace aujourd’hui le World Trade Center. Embrassant plus d’un siècle, ce roman polyphonique nous présente l’épopée de cette tribu indienne, la seule à avoir gagné, par son travail et son courage, sa place dans le monde des Blancs, sans renier ses croyances et ses traditions. Sur les traces d’une famille d’ironworkers de légende, Michel Moutot, après un extraordinaire travail de documentation, croise les destinées de plusieurs générations d’ironworkers mohawks, bâtisseurs de l’Amérique.

Ce que j’en pense
****

Cette «épopée familiale quasi légendaire se déroulant sur plusieurs générations», pour reprendre la définition du mot saga, est d’abord un formidable roman, avec tous les ingrédients susceptibles de nous envoûter : du sang et des larmes, de l’amour et de la rivalité, de l’injustice et de la rédemption, de l’étrange et du factuel. Pour un coup d’essai, c’est un coup de maître !
Michel Moutot a choisi le 11 septembre 2001 comme point de départ de cette histoire séculaire. Le narrateur, John LaLiberté, est monteur d’acier. Quand il aperçoit ce matin là les avions s’encastrer dans les tours jumelles, il comprend immédiatement ce qu’on attend de lui : «Le World Trade Center, c’était un squelette de milliers de tonnes de métal. Je ne sais pas ce qu’il en reste, mais je sais que, pour avancer dans les décombres à la recherche des survivants, pompiers et secouristes vont avoir besoin de nous. Car, si depuis un siècle nous éditions ponts et gratte-ciel, nous construisons l’Amérique, c’est aussi nous qui les démontons, les découpons. Quand il doivent disparaître pour faire place à autre chose dans une ville et un pays qui se réinventent sans cesse, les règlements prescrivent que c’est à nous, monteurs d’acier, qu’il faut faire appel. »
En expliquant les raisons qui ont conduit la tribu des Mohawk à devenir le peuple des monteurs d’acier, en détaillant le rôle que ces «ironworkers» ont joué dans la construction des infrastructures qui ont permis le développement économique du Canada et des Etats-Unis, en montrant le tribut qu’ils ont dû payer au fil des ans, l’auteur réussit le tour de force de donner de la chair à ces ponts et à ces gratte-ciel.
Avec John LaLiberté et ses compagnons, le lecteur est convié à vivre des épopées et des drames, des combats et des trahisons, des histoires d’amour et de mort. Dès lors, le plaisir de la lecture et de la découverte ne la lâchera plus tout au long des quelque 500 pages du livre.
C’est très solidement documenté, superbement bien écrit – sans pathos et sans fioritures inutiles – et formidablement bien construit. On découvrira par exemple que les sauveteurs n’étaient pas seuls à fouiller les décombres et que la recherche des survivants n’était pas le seul motif pour atteindre au plus vite les étages inférieurs. Ou encore qu’un tel chantier doit aussi apprendre à se structurer et que certaines décisions trop hâtives ont sûrement entrainé la destruction de preuves, voire d’ADN. On saura enfin quels rites et quelles croyances – les Indiens n’ont pas le vertige – ont construit la légende des Mohawks (les plus anciens se rappellerons à ce propos de John l’Enfer de Didier Decoin, Prix Goncourt 1977). Gageons que vous ne regarderez plus les gratte-ciel de New York de la même manière après avoir refermé ce superbe roman.

Résonances
Ajoutons que si je tiens ce roman en si haute estime, c’est aussi parce qu’il vient conforter mon travail sur le 11 septembre, la documentation que j’ai amassée et les témoignages que j’ai recueillis. Dans mon premier roman, le 11 septembre joue un rôle non négligeable puisqu’il cristallise les ambitions de Fabrice Le Guen, jeune journaliste-animateur qui part à New York pour réaliser plusieurs émissions spéciales commémorant le premier anniversaire des attentats.
Si ce «Valmont» d’aujourd’hui se sert de l’événement pour impressionner, il n’en effectue pas moins des repérages et cherche lui aussi à rendre compte de ce qu’à pu être ce traumatisme pour toute une ville, un pays, voire par toute la planète.
Si vous voulez en savoir plus sur Liaisons, un clic suffit !

Autres critiques
Babelio
Télérama
Le Parisien
Blog encres vagabondes
Blog Au Monts D’Ottans

Les premières pages du livre :

« La sueur me brûle les yeux. Je ne supporte plus ces lunettes de soudeur, ce masque, j’étouffe. Mais si je les enlève Dieu sait ce que je vais avaler. Cette poussière, ces fumées sont toxiques. Elles étaient farcies d’amiante et de saloperies ces tours. Mon oncle disait que les structures d’acier étaient recouvertes de flocage et de peinture au plomb. Il y avait des cabinets de dentistes dans les étages, des stocks de produits chimiques dans les sous-sols du World Trade Center, le gaz fréon des climatiseurs géants, le kérosène des avions. On respire du poison.
Mais s’il y a des survivants dans ce magma, ce mikado d’enfer, c’est le seul moyen de les trouver. Découper l’acier, sectionner les poutres, ouvrir des passages, faire des voies, des tunnels pour avancer, explorer les cavités, peut-être des refuges. Encore cinq minutes. Cinq minutes et J aurai fini de brûler cette section de métal. Je pourrai accrocher le câble et la grue la soulèvera. Attention aux éboulements. Où est le crochet ?
Les fumées s’épaississent, l’odeur est atroce, je vois à peine mes mains. Les rampes d’éclairages lèvent un halo de poussière lumineuse. La poutre sur laquelle je suis en équilibre tremble, elle est chaude, je sens la chaleur à travers mes chaussures, les semelles fondent. Il faut bouger de là. Andy devrait être sur ma droite mais dans ce brouillard je ne le vois plus. Je l’entends. Le souffle du chalumeau, là derrière, les étincelles, ce doit être lui. Merde ! La flamme de ma torche à découper faiblit… Plus d’oxygène !… Bon, j’enlève le masque. Le ciel pâlit sur l’Hudson, c’est bientôt l’aube.
Hier matin, je suis arrivé tôt sur le chantier d’un hôtel à la pointe sud de Manhattan. Pour nous, les ironworkers – les Québécois disent monteurs d’acier -, qui connectons entre elles les structures des gratte-ciel, le travail était presque terminé. Quelques poutres à boulonner et souder, les dernières, tout en haut, et, dans une semaine, ce devait être la cérémonie d’achèvement du squelette de l’immeuble, le topping-out. Un autre gratte-ciel sur la ligne d’horizon à Manhattan.
Et sur celui-ci, comme sur tous les géants de la ville, nous sommes là. Indiens mohawks : Canadiens ou Américains, descendus de nos réserves près de Montréal ou sur la frontière avec les États-Unis. New York est monté à l’assaut du ciel grâce à la sueur et au sang de nos pères. Pas un chantier en hauteur, pas un pont métallique ou un grand building sans que ne résonnent, là-haut, ordres, consignes ou jurons dans notre langue. Pour leur bravoure, leur expérience, leur fiabilité, les charpentiers du fer mohawks sont réputés dans toute l’Amérique du Nord et au-delà.
À quarante-trois ans je suis la sixième génération de monteurs d’acier. Je m’appelle John LaLiberté, dit Cat. Mon vrai nom : O-ron-ia-ke-te, «Il porte le ciel. »

A propos de l’auteur
Michel Moutot, né à Narbonne en 1961, est journaliste à l’Agence France Presse (AFP). Correspondant à New York en 2001, il reçoit le prix Louis Hachette pour sa couverture des attentats du 11 septembre. En 1999 il remporte le prix Albert Londres, le plus prestigieux de la presse française, pour son travail sur la guerre du Kosovo. Correspondant à Lyon, Beyrouth, Nairobi et New York, il a couvert une quinzaine de conflits, dont les guerres du Golfe et d’ex-Yougoslavie. Il est reporter au siège de l’AFP à Paris, spécialiste des questions de terrorisme international, rentre d’Ukraine. (Source : Editions Arléa)

Site Wikipédia de l’auteur

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