À crier dans les ruines

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Sélectionné pour le prix Stanislas du premier roman
Talents Cultura de la rentrée

En deux mots:
La catastrophe de Tchernobyl pousse Léna à fuir une terre irradiée, laissant derrière elle Ivan, son amoureux, et ses belles promesses. C’est désormais en France qu’elle doit se construire un avenir… qui la conduira vingt ans plus tard à revenir dans la cité martyr de Pripiat.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Retour à Tchernobyl

L’émotion sourd de toutes les pages du premier roman d’Alexandra Koszelyk. «À crier dans les ruines» est un chant d’amour à une terre, à un serment de jeunesse, mais aussi une terrible déchirure.

Je vous parle d’un temps que les moins de quarante ans ne peuvent pas connaître, de ce 26 avril 1986 où un accident nucléaire dans la centrale de Tchernobyl a soudain transformé les belles certitudes sur le progrès et les avancées de la science en un drame mortel qui a secoué le monde. Je vous parle d’un temps où l’Allemagne et la Suisse interdisaient la consommation de légumes de son potager et où le fameux nuage s’étant arrêté à la frontière, la France ne «courait aucun risque». Je vous parle d’un temps où l’information sur la catastrophe, les victimes, le traitement du problème et la zone contaminée était très parcellaire, en grande partie censurée par les autorités russes (et quand on voit le traitement de l’accident nucléaire des derniers jours, on se dit que rien n’avait vraiment changé de ce côté).
Je vous parle d’un temps qui a fait basculer du jour au lendemain la vie de milliers de personnes, notamment celle de Léna, le personnage au centre de ce beau roman.
Les premières pages se déroulent en 2006, vingt ans après la catastrophe, au moment où Léna arrive à Kiev pour s’inscrire à une excursion vers Pripiat avec quelques touristes dont la curiosité est plus forte que le risque encouru. Mais pour elle, on va le comprendre très vite, ce voyage revêt un caractère autrement plus important: elle revient dans la ville où elle a passé son enfance, dans la ville où elle a connu Ivan, auprès de l’arbre sur lequel a été gravé la preuve de leur amour, là où elle a fait un serment qu’elle n’aura pu tenir.
Le brutal arrachement à cette terre frappe aussi ses parents et sa grand-mère Zenka qui laisse derrière elle, dans le train de l’exil, «son chez-soi, sa langue, et des amis déjà enterrés». Dimitri, son père, a pu trouver un emploi à Flamanville, non loin de Cherbourg, où ses connaissances dans le domaine nucléaire sont appréciées.
Suivent alors des pages fortes sur l’exil et sur la façon dont on peut essayer de surmonter ce déchirement. Léna trouve un réconfort dans la lecture : «Les livres n’étaient pas seulement des outils pour apprendre le français ou pour s’évader: ils comblaient cette absence qui la dévorait et étaient un pont de papier entre les rives de ses deux vies. La lueur d’une bougie blèche au fond d’une caverne.»
La lecture et l’écriture. Car l’adolescente espère toujours que ses lettres trouveront Ivan qui, de son côté lui écrit aussi. Des lettres qu’il n’envoie pas, mais dans lesquelles il dit son espoir puis sa peine. Il raconte la vie à quelques kilomètres de ce maudit réacteur n°4 et le fol espoir né après la chute du mur de Berlin. Il raconte comment la douleur s’est transformée en colère: «J’ai longtemps espéré ton retour. En 1990, j’ai cru chaque jour que tu reviendrais. Tu sais ce que ça fait d’attendre? D’espérer? Quand ça s’arrête, on tombe de haut. Je croyais en toi, en ta force, en notre complicité. Mais ce n’était que du vent. Comme les autres. Tu es comme les autres. Dès que tu as franchi cette putain de frontière à la con, tu m’as oublié. Peu importe ce qu’on avait vécu. Pfft, du vent! Les promesses ne tiennent que le temps d’être dites.»
On aura compris dès les premières pages que Léna n’a rien oublié. Mais peut-on effacer vingt ans de sa vie et retrouver ses racines?
La plume sensible d’Alexandra Koszelyk – qui a eu la bonne idée d’aller, à l’instar de Jean d’Ormesson, chercher son titre dans les poèmes d’Aragon – donne à ce roman une profondeur, une humanité, une force peu communes. Si bien que je n’ai qu’une certitude en refermant ce roman: il ne sera pas inutile de crier dans les ruines, car le message sera entendu!

À crier dans les ruines
Alexandra Koszelyk
Éditions Aux forges de Vulcain
Premier roman
240 p., 19 €
EAN 9782373050660
Paru le 23/08/2019

Où?
Le roman se déroule à Pripiat, commune proche de Tchernobyl, située dans la zone interdite ainsi qu’à Kiev puis en France, principalement à Cherbourg et Flamanville. On y évoque aussi le voyage de l’exil passant par Kiev, Jytomyr, Ternopil, Lviv, Tarnów, Cracovie, Varsovie, Poznań, Francfort et un séjour en Italie, à Sorrente.

Quand?
L’action se situe de 1986 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
L’odyssée d’une jeune femme, déterminée à retrouver son pays et son amour, tous deux détruits par Tchernobyl. Lena et Ivan sont deux adolescents qui s’aiment. Ils vivent dans un pays merveilleux, entre une modernité triomphante et une nature bienveillante. C’est alors qu’un incendie, dans l’usine de leur ville, bouleverse leurs vies. L’usine en question, c’est la centrale de Tchernobyl. Et nous sommes en 1986. Les deux amoureux sont séparés. Lena part avec sa famille en France, convaincue qu’Ivan est mort. Ivan, de son côté, ne peut s’éloigner de la zone, de sa terre qui, même sacrifiée, reste le pays de ses ancêtres. Il attend le retour de sa bien-aimée. Lena, quant à elle, grandit dans un pays qui n’est pas le sien. Elle s’efforce d’oublier. Mais, un jour, tout ce qui est enfoui remonte, revient, et elle part retrouver le pays qu’elle a quitté vingt ans plus tôt.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Livres Hebdo (Nicolas Turcev)
Blog Just a word (Nicolas Winter)
L’Albatros, le blog de Nicolas Houguet
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
Blog Agathe the Book
Blog Sur la route de Jostein
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Daily Mars
Culturez-vous (entretien avec l’auteur)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Quand Léna arrive à Kiev, elle ne s’attend à rien ou plutôt à tout. Des odeurs de son enfance, la musique de sa langue natale, les dernières images avant son exil. Mais de fines particules assombrissent les lumières de la ville, la grisaille embrume ses souvenirs. Des silhouettes la frôlent et semblent appartenir à un autre temps. Quand elle remonte le col de sa veste, un homme lui fait signe de l’autre côté de la rue puis s’approche. À quelques mètres d’elle, il découvre son erreur: il l’a prise pour une autre. Elle comprend à peine ses excuses en russe. Léna regarde la silhouette, celle-ci n’est déjà plus qu’un point à l’horizon.
«À la prochaine à droite, vous serez arrivé à votre destination.»
La voix métallique du GPS la sort de sa rêverie. Au bout de l’allée clignotent les néons de l’agence de voyages. Elle pousse la porte, de l’air chaud enveloppe ses mollets. Derrière le comptoir se tient une femme qui lui tend un dépliant. Ici, une seule destination est proposée.
«Pour vous rendre dans la ville fantôme Pripiat, vous prendrez notre bus. Il y a un seul aller-retour par jour. Quand vous serez dans la zone contaminée, vous ne resterez jamais seule. Vous suivrez la guide et resterez avec votre groupe. Deux conditions à remplir pour y accéder: vous devez me certifier que vous avez plus de dix-huit ans et que vous n’êtes pas enceinte. Vous signerez ce papier en deux exemplaires. Un pour vous, un pour moi.»
Le prix annoncé est élevé, mais Léna ne tergiverse pas quand elle dépose cinq cents dollars sur le comptoir. La femme au tailleur vert compte un à un les vingt-cinq billets de vingt dollars. Elle mouille son doigt puis l’applique sur le coin du billet. Une petite trace se forme avant de s’évanouir. L’hôtesse en fait un tas ordonné puis les range dans une boite rouillée. Lorsqu’elle la referme, le grincement remplit la pièce vide. D’un tiroir, elle sort un registre d’inscription. De la poussière tournoie quand elle le dépose sur son bureau.
«Il me reste une place pour demain. Mais peut-être est-ce trop tôt?»
Léna n’ose y croire, elle fixe la femme quelques secondes, puis sourit en signe d’acquiescement. Quand elle repasse le seuil de l’agence, le ciel lui semble moins gris.
La nuit, le sommeil peine à venir: la lumière de la diode du téléviseur l’empêche de s’endormir. Léna se retourne, s’enroule dans le drap, sans jamais trouver le sommeil. À trois heures du matin, elle s’avoue vaincue. Elle tâtonne et appuie sur l’interrupteur de la lampe. Une lumière jaune envahit la pièce. Elle plisse les yeux puis sort un roman de sa valise, une araignée en surgit. Léna sursaute puis regarde ce corps velu, il sera son compagnon de nuit. Les pages tournent, les heures défilent, Léna découvre le destin d’une femme brisée par l’Histoire. Le personnage s’appelle Lara : le prénom commence et finit comma le sien. Léna se rendort sur cette pensée quand let premières lueurs du jour arrivent.
« Ma charmante, mon inoubliable! Tant que le creux de mes bras se souviendra de toi, tant que tu seras encore sur mon épaule et sur mes lèvres, je serai avec toi.»
Le livre tombe sans bruit, les lettres du titre Le Docteur Jivago paraissent plus noires sur le carmin de la moquette. Dans un coin, l’arachnide tisse sa toile sans se préoccuper du temps.
Trois heures plus tard, Léna est en avance. Elle a trouvé refuge dans un café, tout près du lieu de rendez-vous. Derrière la vitre, le monument de la place Maïdan impose sa verticalité. Quelques instants, le regard de Léna se perd sur la statue qui surplombe la colonne: érigée en 2001 pour commémorer les dix ans de l’indépendance, Berehynia, la déesse mère de la Nature et protectrice de l’Arbre de Vie, domine la ville. Les bras levés, elle s’ouvre au monde et porte un rameau d’or. Léna repense à sa grand-mère. La voix des souvenirs se superpose à la musique criarde du café. Pendant quelques secondes, elle est dans le parc de Pripiat, avec Zenka, quand elle lui racontait ce mythe. »

Extraits
« Les livres n’étaient pas seulement des outils pour apprendre le français ou pour s’évader: ils comblaient cette absence qui la dévorait et étaient un pont de papier entre les rives de ses deux vies. La lueur d’une bougie blèche au fond d’une caverne. »

« J’ai longtemps espéré ton retour. En 1990, j’ai cru chaque jour que tu reviendrais. Tu sais ce que ça fait d’attendre? D’espérer? Quand ça s’arrête, on tombe de haut. Je croyais en toi, en ta force, en notre complicité. Mais ce n’était que du vent.
Comme les autres. Tu es comme les autres. Dès que tu as franchi cette putain de frontière à la con, tu m’as oublié. Peu importe ce qu’on avait vécu. Pfft, du vent! Les promesses ne tiennent que le temps d’être dites. Après, on trouve toujours des choses pour s’en détourner. Se divertir. Qu’as-tu trouvé là-bas pour y rester? Je ne te suffisais pas? L’homme est pourri jusqu’à la moelle. Les dirigeants ont détruit ma vie, la région, ce pays. Tu sais ce que ça fait de voir la mort en face? De voir les gens tomber malades? »

À propos de l’auteur
Alexandra Koszelyk est née en 1976. Elle enseigne, en collège, le français, le latin et le grec ancien. Diplômée à l’Université de Caen Normandie (1995-2001), elle travaille à Saint-Germain-en-Laye depuis 2001. En parallèle, elle est formatrice pour l’association Paysage et patrimoine sans frontières, un prestataire de formation au paysage, au jardin et à l’histoire des arts. Elle écrit également sur son blog personnel consacré à la littérature Bric à Book. À crier dans les ruines est son premier roman. (Source : Livres Hebdo / Twitter)

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Le Prix

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Sélectionné pour le « Prix Orange du livre 2019 »

En deux mots:
En ce 10 décembre 1946, Otto Hahn est à Stockholm en compagnie de son épouse pour assister à la remise de son Prix Nobel de chimie. Alors qu’il se préparer Lise Meitner, qui a travaillé avec lui durant des dizaine d’années vient lui rendre visite pour lui demander des comptes. Commence alors un huis-clos intense, étouffant, étincelant.

Ma note:
★★★★★ (coup de cœur, livre indispensable)

Ma chronique:

Huis-clos à Stockholm

En imaginant le huis-clos entre Otto Hahn, Prix Nobel de chimie et son ex-collaboratrice Lise Meitner, Cyril Gely fait bien plus qu’éclairer un point d’histoire. Il nous offre une tragédie classique de très haute volée.

Et si le plus beau des romans n’en était pas un? Et si une fois encore la réalité dépassait la fiction? Avec «Le Prix» Cyril Gely a construit une petite merveille à partir de personnages ayant réellement existé, les scientifiques Otto Hahn et Lise Meitner. Si, au fil du récit, le lecteur va découvrir les grandes lignes de leurs biographies respectives, c’est avant tout leur rencontre dans un hôtel de Stockholm le 10 décembre 1946 qui va faire de ce récit une tragédie digne des classiques tels qu’énoncés par Boileau en 1674 dans L’Art poétique:
« Qu’en un lieu, qu’en un jour, un seul fait accompli
Tienne jusqu’à la fin le théâtre rempli. »
Si le deux chercheurs se retrouvent dans la capitale suédoise, c’est parce qu’Otto Hahn vient y réceptionner le Prix Nobel qui lui a été décerné deux ans plus tôt pour sa découverte sur la fission nucléaire. De fission, c’est-à-dire de l’éclatement d’un noyau instable en deux noyaux plus légers, il va en être beaucoup question dans ce huis-clos, au moins au sens symbolique. Car Otto et Lise ont travaillé ensemble durant plus de trente ans, après leur rencontre en 1907 à l’Institut de chimie de l’université de Berlin. C’est conjointement qu’ils mèneront leurs recherches et publierons jusqu’au 12 juillet 1938. Une complicité de tous les instants, même s’il n’est pas question d’amour. «Ensemble, ils faisaient des merveilles», comme lorsqu’ils interprétaient la Mélodie hongroise de Schubert.
Mais le poids de l’Histoire vient mettre un terme brutal à cette relation. Après l’Anschluss, Lise l’Autrichienne devient citoyenne allemande et sa religion juive devient alors un fardeau de plus en plus pesant. Lise doit fuir et tenter de gagner la Suède via les Pays-Bas.
Otto et Lise vont pouvoir échanger quelques lettres, faire le point sur leurs recherches. Car ils sont proches du but: «La solution, ils la tenaient. Ils l’avaient sur le bout de la langue, encore un mois ou deux, et ils allaient la révéler au monde entier.»
Mais au moment de conclure leurs travaux, Otto publiera seul l’article qui lui vaudra le Nobel.
Lise n’est pas venue le féliciter, mais demander des comptes. Passe encore qu’elle ne soit pas associée à cette distinction, mais pourquoi – maintenant que la Seconde Guerre mondiale a pris fin – ne mentionne-t-il même pas le nom de la physicienne dans son discours?
Une accusation qui fait sortir l’Allemand de ses gonds: «Je t’ai sauvée la vie, j’ai pris des risques, je t’ai confié la bague de ma mère. Et toi, tu reviens huit ans plus tard, avec des allégations pleines de fiel! Si tu n’étais pas Lise Meitner, si nous n’avions pas en commun plus de trente années de travaux, il y a longtemps que je t’aurais mise dehors! »
Mais la physicienne a du répondant. Des arguments tout aussi percutants. Jamais l’adage «derrière chaque grand homme, se cache une femme» n’a paru plus pertinent. Car il semble bien que sans Lise, Otto ne serait pas dans cet hôtel, se préparant à recevoir la plus belle des récompenses pour un scientifique. Pour faire bonne mesure, on ajoutera la collaboration avec le régime nazi à cet «oubli».
Cyril Gely, qui a derrière lui de grands succès au théâtre et comme scénariste, nous offre des dialogues ciselés, une tension dramatique qui va crescendo jusqu’à l’épilogue, sans oublier quelques clins d’œil allant vers le Vaudeville quand on apprend, par exemple, que l’épouse d’Otto loge dans la chambre contigüe et que la porte peut s’ouvrir à chaque instant.
Subtilement, les arguments de l’un et de l’autre vont se confronter, donnant au lecteur tous les éléments pour se forger une opinion. Le fruit de la passion commune est mûr au moment d’enfiler le smoking pour rejoindre la grande réception. À vous de le cueillir. Et de savourer avec moi ce chef d’œuvre, car cette confrontation pose des questions qui n’ont pas perdu de leur acuité aujourd’hui. De l’antisémitisme latent à la place des femmes dans la société, de la résistance face à un pouvoir inique à la responsabilité des scientifiques quant à l’usage qui sera fait de leur découverte.

Le prix
Cyril Gely
Éditions Albin Michel
Roman
224 p., 19 €
EAN 9782226437105
Paru le 02/01/2019

Où?
Le roman se déroule principalement en Suède, à Stockholm. On y évoque l’Allemagne, à Berlin, à Göttingen, Hechingen et Tailfingen ainsi que la fuite de Lise à Stockholm via les Pays-Bas.

Quand?
L’action se situe en 1946.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Huit ans qu’elle attendait cette entrevue, qu’elle l’imaginait jour après jour. Elle avec Hahn. Elle contre Hahn. Huit ans. Et ce jour est enfin arrivé. »
Le 10 décembre 1946, au Grand Hôtel de Stockholm, Otto Hahn attend de recevoir le prix Nobel de chimie. Peu avant l’heure, il est rejoint dans sa suite par Lise Meitner, son ancienne collaboratrice avec laquelle il a travaillé plus de trente ans. Mais Lise ne vient pas le féliciter. Elle vient régler ses comptes.
Dans ce huis clos implacable, Cyril Gely, l’auteur de la pièce de théâtre Diplomatie (adaptée à l’écran par Volker Schlöndorff et récompensée par le César de la meilleure adaptation), confronte la vérité de deux scientifiques aux prises avec l’Histoire.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
France Bleu (émission Les livres – Sylvie Thomas)
Blog Les mots chocolat 
Blog L’animal lecteur
Le blog de Squirelito

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Nul ne sait ce que nous réserve le passé.
Cette phrase, Hahn l’a en tête depuis qu’il est éveillé. Il ne saurait dire pourquoi. Elle est venue, d’un coup, alors qu’il ouvrait les yeux. Les mots ont semblé danser un instant face à lui, puis ont envahi son cerveau. Impossible de se rendormir. Depuis, Hahn est à la fenêtre – qu’il a ouverte.
La lumière perce à peine à travers le ciel gris. Juste assez pour distinguer l’opéra et, face à lui, le palais royal de Stockholm. Dans l’autre chambre, Edith dort toujours. Les trottoirs sont recouverts de neige. Le toit des maisons aussi. Un étrange silence assourdit la ville. Hahn ne ressent pas le froid mordant qui lui saute au visage. Il ne l’a jamais ressenti. Même enfant, sa mère courait sans relâche derrière lui pour le couvrir. Hahn regarde sa montre, il est sept heures quarante-trois, et c’est la journée la plus importante de sa vie.
Le Comité lui a réservé une suite au Grand Hôtel. La suite 301, au troisième étage. Une large porte donne sur une entrée quelque peu étroite, où sont exposés plusieurs portraits. Puis un salon immense avec deux chambres de chaque côté. Celle de Hahn est à gauche. Edith dort encore dans celle de droite. Au-dessus du canapé en cuir, un tableau de William Turner, Tempête de neige en mer.
On pourrait croire que ce tableau a été placé sur ce mur exprès. Ce n’est pas impossible, mais rien ne le prouve non plus. Nous y reviendrons en temps utile.
Hahn a saisi les trois feuilles posées sur son bureau. Son écriture est distinguée, tranchante, sans ratures. Il relit pour la énième fois le discours qu’il a écrit. Ce discours, il le connaît par cœur. Mais ce matin, à la pâle lumière du jour, Hahn a besoin de se rassurer.
Ses lèvres se mettent à bouger. Les mots qu’il susurre à peine sont en anglais – langue que Hahn maîtrise parfaitement. Dans sa jeunesse, il a étudié à Londres et Montréal, avec Ramsay et Rutherford. Il parle de l’Allemagne meurtrie, de la malheureuse Allemagne, d’abord oppressée par les nazis, et maintenant par les Alliés. Il certifie que les scientifiques allemands n’ont pas souscrit au régime hitlérien. Et ajoute enfin qu’il ne faut pas juger trop durement la jeunesse de son pays. Comment pouvait-elle se faire une idée ? Sans radio étrangère, sans presse libre ? Nous avons tous été opprimés pendant douze ans, il est temps de tourner la page.
Soudain, Hahn a étrangement froid. Il ferme la fenêtre et passe la robe de chambre étendue au pied de son lit. Une douleur aiguë lui traverse l’estomac. Hahn glisse jusqu’à la salle de bains et verse un peu d’eau de mélisse dans un verre. Il boit, espérant que cela fera passer l’inflammation. Trop de nourriture, d’alcool, de café. Trop de stress, aussi. Depuis leur arrivée à Stockholm, mercredi dernier, il y a près d’une semaine, les Hahn n’ont pas eu un soir pour eux. Dîners, banquets, agapes, soupers. Ils ont mangé comme quinze ! En Allemagne, il n’y a rien. Ici, les magasins regorgent de nourriture. L’avantage d’être un pays neutre. La contrepartie est ce goût légèrement citronné de l’eau de mélisse. Otto Hahn a une maudite indigestion. »

Extraits
« Lorsque Edith ouvre les yeux, sa première pensée est pour Lise. Ça fait si longtemps que les deux femmes ne se sont pas vues. Huit ans. Edith se souvient parfaitement de la date. Le 12 juillet 1938. Un siècle, un millénaire. Elle a du mal à comprendre son silence. Si pendant la guerre s’écrire ou se voir pouvait être compliqué, ça l’est moins depuis la chute de Berlin, en mai 1945. À la même date, pratiquement jour pour jour, Hahn était enlevé par des soldats anglais.
Edith se lève péniblement. Ses mains tremblent. Elle prend appui sur la table de chevet. Elle sait déjà que ce ne sera pas une bonne journée. Une ombre noire passe devant son visage. Edith la chasse d’un revers de main. Mais l’ombre revient. C’est toujours ainsi les mauvais jours. Mieux vaut ne pas lutter. Edith l’a compris au fil des années, c’est pourquoi elle éteint sa lumière et reste couchée.
Dans la pénombre, les souvenirs jaillissent. Ceux de la nuit du 12 juillet 1938. Et ceux d’avant. Jamais ceux d’après. Comme si cette date mémorable marquait, pour Edith, une frontière. Non entre le bien et le mal, mais plutôt entre l’insouciance et l’inquiétude. C’est depuis cette nuit-là qu’elle fait chambre à part avec Otto. »

« À eux trois, ils formaient un atome. Le noyau était composé d’Otto et de Lise, l’un proton, l’autre neutron. Edith était l’électron qui tournait autour – qui tournait sans jamais espérer s’en approcher un jour. »

« Hahn aimerait être ailleurs. A Göttingen, à Berlin, à dix mille kilomètres de Stockholm! Lise patiente. Elle n’a pas encore déplacé toutes ses pièces sur l’échiquier. Elle distingue à peine son vieil ami face à elle, et l’entend tout juste respirer. Mais si la lumière jaillissait soudain dans la pièce, elle sait que son visage porterait les traces de son affrontement. Quelques cernes plus profonds sous les yeux, les bajoues légèrement plus flasques. Hahn n’est pas un dieu. Ce n’est qu’un homme que Lise veut démettre de son piédestal ».

À propos de l’auteur
Cyril Gely est romancier, auteur de théâtre à succès – plusieurs fois nommé aux Molière pour Signé Dumas (Francis Perrin/Thierry Frémont), Diplomatie (Niels Arestrup/André Dussollier) – et scénariste (Chocolat de Roschdy Zem avec Omar Sy et James Thierrée). Il a reçu le Grand Prix du jeune théâtre de l’Académie Française, le Prix du Scénario au festival International de Shanghai et le César 2015 de la Meilleure adaptation pour Diplomatie, réalisé par Volker Schlöndorf. (Source : Éditions Albin Michel)

Site Wikipédia de l’auteur

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No Zone

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En deux mots:
Après une catastrophe, une expédition est organisée pour explorer la zone qui a subi le feu nucléaire. Militaires et scientifiques vont récupérer des échantillons aux fins d’analyse et finir par retrouver des traces de vie. Espoir ou menace? Le débat est ouvert…

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Expédition post-apocalypse

Dans un court roman Bruno Gay imagine une expédition militaro-scientifique à la suite d’une catastrophe nucléaire. Et nous réserve quelques surprises, agrémentées d’une réflexion sur l’humanité.

Quand commence ce court roman, la catastrophe a déjà eu lieu. La population survivante s’est concentrée dans un espace préservé, mais une grande zone reste soumise à des radiations ou a été totalement détruite. Mais pour en avoir le cœur net, une expédition est organisée, mêlant scientifiques et militaires.
« Nous approchons des restes d’une petite bourgade. Des hommes, il n’y en aura pas. Pas d’ennemi – pourtant, nous sommes nerveux. La route est défoncée, presque inexistante, la signalisation a disparu, ravagée par les tempêtes, rongée par l’oubli. Góra, qui excelle habituellement à lire les cartes, est incapable de nous situer: nous sommes un peu perdus, progressant à l’aveuglette dans un lieu sans nom. Un lieu sans nom est un non-lieu, il n’a jamais existé. Effacé des mémoires, on l’évite d’instinct comme un maléfice dont on ne prononce la première syllabe sans crainte. Les mots nous déterminent plus que nous ne le croyons et nous jugeons spontanément, aussi sûrement qu’un domaine critique longuement inspecté, innommable ce qui n’est pas nommé.» Voilà pour le décor, voilà pour l’ambiance. Tandis que les scientifiques effectuent des prélèvements et que les militaires restent aux aguets, les heures passent et la tension croît. Car les indices commencent à s’accumuler. Des odeurs, des bruits, des ombres apparaissent derrière le spectacle dantesque d’un territoire entièrement calciné.
La nature morte se rebiffe. L’angoisse gagne un cran supplémentaire avec la découverte du cadavre d’un monstre, un sujet de constitution robuste que rien, hormis la mâchoire, ne «semble exclure du genre humain: pas malformation ni de signe patent de mutation tant externe qu’interne.»
Et tandis que l’expédition se poursuit et que les traces de vie s’accumulent, le débat entre scientifiques et militaires devient plus tendu. La vie qui tente de regagner du terrain doit-elle être privilégiée à la sécurité?
Bruno Gay, en sondeur attentif de l’âme humaine, va surprendre le lecteur avec l’épilogue de cette expédition dont, bien entendu, on ne dévoilera rien. Pour des débuts en littérature, le style très travaillé et la construction sont impressionnantes. Bruno Gay est une belle découverte de cette rentrée

No zone
Bruno Gay
Éditions Léo Scheer
Roman
120 p., 17 €
EAN : 9782756112633
Paru le 02/01/2019

Où?
Le roman se déroule dans une zone géographique non précisément déterminée.

Quand?
L’action se situe dans un futur plus ou moins proche.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans un avenir plus ou moins proche, une expédition composée de militaires et de scientifiques avance, au sein d’un territoire depuis longtemps déserté par l’homme, pour enquêter sur la rémanence de radiations émises lors d’une catastrophe, et leurs conséquences sur le biotope. Des éléments laissent penser à la présence d’autochtones. Peu à peu, les indices s’accumulent. La mission a-t-elle touché son but? Reste-il quelque chose, quelqu’un à sauver? Comme souvent en terra incognita, la menace semble imminente…
D’une écriture virtuose, Bruno Gay renouvelle ici le genre du récit post-apocalyptique.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Voilà plusieurs jours que nous entrons dans les terres interdites et ce n’est pas sans inquiétude que nous atteignons la bordure des arbres rouges. Notre progression est lente et, quoique bien équipés, nous sommes en retard sur nos objectifs dont je m’aperçois aujourd’hui qu’ils étaient irréalistes. Comment, cependant, prévoir un tel foisonnement ? La nature rendue à elle-même a partout repris ses droits et nous sommes renvoyés, nous, à nos élans, et nos élans, avec leurs aveuglements, à une plus juste mesure des choses, c’est-à-dire à rien sur l’immensité. Nous, fourmis écrasées par des géants : cette pensée, rien qu’une pensée, là… en passant – un songe, probablement –, me plaque immédiatement au sol et, alors que ma réflexion m’avait porté par-delà les hautes herbes, je suis à nouveau l’insecte accaparé par les détails, inquiet des foules matérielles. Pas à pas, minimum, je rampe en quelque sorte, ceinturé par une pesanteur dont mon esprit ne se dégage qu’avec peine.
La curiosité mélangée à la peur est une étrange impression que j’ai recherchée régulièrement, je l’avoue, mais que je n’avais jamais éprouvée avec une telle netteté, environné de dangers réels. Cette intensité esthétique m’apporte un plaisir vertigineux dont l’alcool sourd, je devrais dire fort, est un luxe intime et si, à l’instant, j’atteins un seuil d’exaltation qu’aucun confort n’offre ni n’offrira, il ne s’agit nullement de cela, mes motivations ne doivent pas entrer en jeu puisque j’ai charge d’hommes.
Nous longeons un long moment la lisière de bois avant de nous décider à pénétrer dans le foyer de cette jungle d’épicéas et de feuillus. La silhouette des branches offertes au ciel forme progressivement le parasol d’un automne artificiel aux beautés étranges, aux lumières incendiées. Sursaut : soudain, un oiseau s’effraie, rompant la pause d’une perception vouée au plaisir de la découverte. Une onde silencieuse parcourt la colonne revenue à des instincts plus guerriers. Un mouvement de recul ? La troupe se resserre. Mais, poussés par la curiosité et surtout par la nécessité, nous avançons davantage au centre de cette profondeur de sèves altérées, l’angoisse aux tripes, le cerveau allumé. Les détails d’une végétation fantastique s’accouplent au cœur de notre imagination et certains en ont le visage transfiguré. Quelques obstacles et le piège de fascinations trompeuses nous détournent régulièrement de notre objectif car la forêt est un dédale où on ne doit perdre ni son nord ni sa tête. Il ne faudrait pas se laisser entraîner par de mauvais charmes ou une trop grande assurance ! Toutefois, c’est plutôt l’hésitation qui domine maintenant en nous, et, insensiblement, nous plions l’échine, et plus encore notre volonté, marqués par le fer de cette chlorophylle aux accents de naufrage. Le sol tapissé de feuilles aux couleurs d’un même fauve, progressant, les sens en alerte, dans des boyaux hallucinés, guettant chaque craquement, tout frôlement, nous sommes submergés par le sentiment que bientôt nous serons nous-mêmes agrégés, quels que soient nos efforts, nos combats, aux teintes de cette palette sang-de-bœuf.
À chaque mètre grignoté, le niveau de radioactivité monte de plusieurs crans et nos compteurs Geiger atteignent vite leur saturation. La faune et la flore ne paraissent pas s’en porter mal : des mutants, nous n’en voyons pas, les loups sont des loups et le festival des cerfs, la biche furtive, le combat des ramures sont un spectacle dont la réalité nous laisse émerveillés ; seuls quelques bosquets ont la forme biscornue de sabbats vitrifiés. L’idée que des lynx à deux têtes ou que des fourmis de la taille d’une main nous barreraient régulièrement le chemin n’était qu’un fantasme de science-fiction. Les gènes détraqués forment probablement des genres de monstres ignominieux, néanmoins, la sélection et son alliée bienveillante, la mort, ont tôt fait de les rayer de la création. À y réfléchir, peut-être sommes-nous déçus de n’avoir pas à affronter directement une manifestation visible de ce péril atomique que nos yeux ne nous rendent pas. Aucune cible ne nous permet de nous décharger de nos angoisses, et c’est avec une méticulosité obsessionnelle que nous remplissons la charge contraignante du protocole de sécurité. Parmi les nombreuses précautions alimentaires dont l’observance est une garantie sanitaire supplémentaire, une garantie de survie, nous n’oublions jamais de prendre le cocktail à base d’iode, de chlorure de magnésium, de sélénium et de laminaire – j’en oublie certainement – que Martinus, le médecin de l’expédition, nous a concocté. Je suis persuadé que bon nombre prononcent, dans leur for intérieur, une prière teintée de superstition en ingérant cette hostie chimique.
L’Ukraine et la Biélorussie ont rejoint depuis longtemps les tombeaux de l’histoire : nos cartes sont donc fausses et n’ont de valeur qu’au regard de la géologie et de l’archéologie, peut-être. Et c’est avec nostalgie que je regarde les lignes de mes plans plastifiés. L’ordre rangé des routes, les toponymes en cyrillique de ces villages évanouis, tous ces points autrefois habités qui ne sont plus que taches d’encre et dont les traces réelles sont à peine détectables tant le temps a déjà fait son office d’éboueur. N’avons-nous été plus qu’un rêve ? Le monde est devenu un dépotoir, les continents ont reculé sous la montée des mers, les pôles sont secs. Fils sans constellation, avortés du néant par hasard – un accident de l’évolution ; n’avons-nous jamais été nécessaires en quoi que ce soit ? – nous avons visiblement brisé les charmes dès l’origine.
La conclusion est à la hauteur. »

Extraits
« Ce matin, la pluie a lavé d’un coup de peigne le voile mortuaire posé sur les feuilles ; nous l’avons reçue comme une rédemption du ciel. Ce petit événement a ressoudé l’équipe et dorénavant, je n’ai plus à rappeler quiconque à l’ordre. Nos travaux avancent et la collecte est bonne. Nous avons trouvé une multitude d’insectes, en particulier des scarabées et des libellules qui pullulent par légions. Quelle fascination de voir ces demoiselles aériennes, en plumes légères, s’approcher, d’un vol statique, leurs grands yeux nous passant au crible de leur damier. On dirait de petits drones très perfectionnés, comme l’industrie en fabriquait autrefois. Les soldats n’en ont jamais vu ; tout, dans cette nature, nous surprend, et nous rions encore de Luce affolé à la vue d’un crapaud joufflu qu’il avait manqué écraser. À mesure de notre progression, nous allons de surprise en surprise. Cet éblouissement paraît renvoyer chacun, même les plus durs, les plus rétifs, au début des temps, à savoir, au printemps de notre espèce. J’y vois la raison principale du sentiment vague, de la vague mélancolie dont est parfois frappé l’ensemble du groupe. Il me faut moi-même lutter pour ne pas tomber dans de subits états d’abattement, inexplicables, irrationnels. Peut-être est-ce l’idée, discrète, subtilement active mais définitive, que nous ne nous remettrons pas de nos blessures, que ce combat est inutile. Nous avons dévoré le monde: le festin est fini. »

« Curieusement, il y a des airs où la radioactivité est presque nulle ; notre santé exposée à aucun péril, nous nous déséquipons alors… le parfum de l’humus, la senteur des fleurs ! Nos serres ne nous ont jamais accordé ces délices. Le corps libre, notre peau est cette danse et j’ai l’impression d’être immédiatement en prise avec la totalité de l’univers, que tout m’effleure, me féconde. Fort de ce sentiment, esthète recréant des babylones idéales, je me vois comme le premier jardinier, bouturant amoureusement les essences, sauvant les variétés. N’être qu’une pousse ballottée par le vent, une croissance silencieuse, arrimée au sol pour ne pas perdre contact. Redevenir paysan, gavé de miel, de lait: connaître les secrets de Déméter. »

À propos de l’auteur
Après des études de philosophie, ne désirant pas embrasser la carrière d’enseignant, Bruno Gay a exercé divers métiers: jardinier, galeriste, restaurateur… Figure connue du milieu de l’art primitif, il est l’auteur de nombreux articles et notices d’exposition sur le sujet. (Source: Éditions Léo Scheer)

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Sur les routes, après la catastrophe

FLAHAUT_Ostwald

Logo_68_premieres_fois_2017  Logo_premier_roman

Ostwald
Thomas Flahaut
Éditions de l’Olivier
Roman
176 p., 17 €
EAN : 9782823611656
Paru en août 2017

En deux mots:
À la violence économique qui frappe le Territoire de Belfort vient s’ajouter la catastrophe écologique: un grave incident est enregistré à la centrale nucléaire de Fessenheim. L’heure de l’exode a sonné, notamment pour Noël et Félix qui partent à la recherche de leur père qui vit dans la banlieue de Strasbourg.

Ma note:
★★ (bon livre. Je ne regrette pas cette lecture)

Où?
Le roman se déroule en France, notamment à Belfort et en Alsace, à Strasbourg et dans sa banlieue, à Ostwald, ainsi qu’à Fessenheim.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ma chronique

Sur les routes, après la catastrophe

Le premier roman de Thomas Flahaut s’ouvre sur une image forte, de celles qui marquent un jeune homme. Nous sommes en automne 2016, à Belfort. Des milliers de personnes sont rassemblées au pied du lion de Bartholdi, sous les frondaisons de la citadelle qui domine la ville.

Une gigantesque banderole recouvre la pelouse en-deça du fauve qui ne rugit plus depuis longtemps et proclame son «soutien aux Alsthommes». Car l’annonce de la fermeture prochaine de l’usine Alstom, emblématique du Territoire, sonne comme le tocsin. Elle annonce la mort. Car tout le monde a malheureusement déjà fait l’expérience de ce type d’événement, du déclin industriel qui entraîne le déclin des sous-traitants, des commerçants et des services publics. La journée «ville morte» pourrait bien être une anticipation du destin redouté par la population.
Noël et son frère Félix savent qu’ils devront partir pour se construire un avenir. Mais ils n’imaginaient pas l’éclatement brutal de la famille. Leur père part s’installer à Ostwald, dans la banlieue de Strasbourg. Leur mère ne veut pas croire à l’inéluctable déclin.
C’est dans ce contexte déjà très anxiogène que, quelques temps plus tard, la nouvelle d’un incident grave survenu à la centrale nucléaire de Fessenheim, où les plus anciens réacteurs sont encore en service. D’abord incrédule, la population va très vite ressentir le besoin de prendre le large, même si les autorités ne veulent pas l’affoler.
« Des cercles colorés se déploient comme des ondes autour de la centrale, à travers les forêts noires recouvrant les ballons vosgiens, les champs et les zones urbaines, plus claires. Un journaliste décode la signification des couleurs. Rouge: déjà évacué. Orange: à Paris, on y réfléchit. Jaune, couleur qui recouvre le territoire de Belfort: il n’y a théoriquement rien à craindre. La prise régulière de pastilles d’iode est tout de même nécessaire. La télévision et le monde bégaient. Et nous, nous les écoutons, nous les regardons bégayer. Tout le pays doit être comme nous. Les yeux vides, la bouche ouverte et les idées engourdies, figé dans l’atmosphère de peur diffuse d’avant les grandes paniques. Fixant silencieusement les lumières de la télévision qui colorent le brouillard des événements. Regardant, anxieux, si l’endroit où l’on vit est plongé dans le rouge, l’orange ou le jaune et soupirant, soulagé, si on se trouve assez loin du rouge. Après le jaune, c’est le vert des forêts. S’il y a un danger là, il est invisible, et c’est au moins une consolation.
Maman avait reçu des pastilles d’iode, trois plaquettes, une par personne sans doute. Toutes sont périmées. »
Noël et Félix décident de rejoindre leur père à Ostwald. Plus facile à dire qu’à faire. Ils sont d’abord retenus dans un camp improvisé où les nerfs sont à vif, où la loi du plus fort semble primer, où les exactions se multiplient. Par chance, ils parviennent à s’échapper. Commence alors une errance dans la zone contaminée, dans une Alsace vidée de ses habitants ou presque. Des signes de vie apparaissent du côté du Haut-Koenigsbourg, mais ils sont plus inquiétants que rassurants. Ce n’est qu’à Strasbourg, sur les bords du Parlement européen, qu’un semblant de communauté s’est installée. Après la jungle de Calais, voici celle de la capitale européenne:
« Près du feu, deux jeunes garçons dorment, enlacés. À côté d’eux, un troisième réduit en poudre des pilules blanches dans un bol, à l’aide d’un canif. C’est un bivouac. Et le Parlement est devenu une jungle. Les beats technos retentissent, lointains, comme les cris nocturnes de bêtes tropicales.
– C’est drôle, hein?
Marie s’assoit près du garçon qui verse la poudre à l’intérieur d’une des flasques posées à ses pieds, dans un gros carton. Elles contiennent un liquide jaune, parsemé d’éclats toxiques.
– C’est quoi?
– Un Pripiat.
– Quoi?
– C’est la ville près de Tchernobyl.
– Je sais ça; Félix.
– C’est un cocktail. De la vodka, des pastilles d’iode et du valium, c’est moi qui l’ai inventé.
– Et la couleur?
– C’est un secret.
– T’en veux? »
Quand les situations deviennent extrêmes, les règles ne s’appliquent plus de la même manière. C’est le cas lorsque la violence économique frappe un bassin de population, c’est aussi le cas lorsque l’équilibre naturel est fortement perturbé. Thomas Flahaut nous met en garde. Et même s’il prend de grandes libertés avec le réalisme de son errance, il a le mérite de nous rappeler à la vigilance.

Ce qu’en dit l’éditeur
« La secousse que j’ai ressentie la nuit dernière était un tremblement de terre. Les animations commentées par le présentateur du journal le montrent. Un point rose palpite sous la terre. De ce point partent des ondes roses qui font vaciller un cube gris posé à la surface, désigné par une flèche, et légendé.
Centrale nucléaire de Fessenheim. »
Évacués avec le reste de la population, Noël et son frère, Félix, se retrouvent dans un camp improvisé en pleine forêt, la forêt où ils se promenaient, enfants, avec leur père. C’était avant la fermeture de l’usine où celui-ci travaillait, avant le divorce des parents, et l’éclatement de la famille.
Cette catastrophe marque, pour eux, le début d’une errance dans un paysage dévasté. Ils traversent l’Alsace déserte dans laquelle subsistent de rares présences, des clochards égarés, une horde de singes échappés d’un zoo, un homme qui délire…
Ostwald est le récit de leur voyage, mais aussi du délitement des liens sociaux, et peut-être d’une certaine culture ouvrière. C’est la fin d’un modèle qui n’ayant plus de raison d’être ne peut être transmis : confrontés aux fantômes du passé, les deux frères doivent s’inventer un avenir. Peut-être est-ce la morale de ce roman en forme de fable.

Les critiques
Babelio 
livreshebdo.fr (Léopoldine Leblanc)
Télérama (Aurélien Ferenczi)
L’Humanité (Sophie Joubert)
L’Alsace (Olivier Brégeard)
RTS (émission «Versus-lire»)
Blog Danactu-résistance

Les premières lignes…
« Comment ça meurt une ville ?
Quand nous sortons de chez nous, maman enfile un casque marqué du logo bleu de son entreprise, Alstom. Ce casque, elle ne l’a sans doute jamais porté. Elle ne le portera plus jamais, elle l’espère. Papa, lui, a revêtu le blouson de cuir du dimanche, râpé par les années, couvert de sillons gris et de craquelures, plus beau que ses costumes de semaine, bleus, unis et lisses. L’élastique du blouson enserre sa taille et simule dans le pli du cuir une bedaine qu’il n’a pas. Sur les photos de l’époque, je le vois amaigri. Je m’en souviens, comme je me souviens de ce journal roulé qui sort de sa poche. De son titre, de sa une, le souvenir imprécis des mots mais celui, bien clair, du vertige qu’ils avaient provoqué en moi.
Une usine ferme. La ville qu’elle faisait vivre agonise. La ville meurt.
Et l’idée de la voir s’effondrer, cette ville, avec toutes ses pierres, ses voitures et ses habitants, l’idée du vide qui viendrait après sa mort, du néant replié sur toutes ses rues et ses existences, alors, me hante.
Belfort. Un mois de novembre. J’ai onze ans. Papa a garé sa Golf devant le parking de l’Arsenal. La bise fait tourbillonner les feuilles mortes entre les premiers manifestants qui attendent. Bientôt, le goudron défoncé est noir de monde. La foule gonfle de minute en minute. Les policiers sont repoussés contre les remparts. Au-dessus de nous le lion de grès, gigantesque, regarde à l’horizon les collines boisées en lisière des Vosges se fondre dans le ciel noir. Sous ses pattes, une banderole est tendue. Lettres larges et rouges, éclatantes. »

Extrait
« Tous les yeux sont dirigés vers l’écran plat accroché au mur, entouré des logos de marques de bière tricotés en tubes néons aux couleurs acides. La secousse que j’ai ressentie la nuit dernière était un tremblement de terre. Les animations commentées par le présentateur du journal le montrent. Un point rose palpite sous la terre. De ce point partent des ondes roses qui font vaciller un cube gris posé à la surface, désigné par une flèche, et légendé.
Centrale nucléaire de Fessenheim.
Puis ce sont des cortèges de bus et de camions militaires, des pompiers au visage couvert d’un masque à gaz, des dizaines d’hommes vêtus de combinaisons jaunes. Sous leurs silhouettes identiques, à la démarche comique, défile en boucle le même message. Lettres blanches sur un bandeau rouge.
Grave incident la nuit dernière à la centrale de Fessenheim.
Le barman pointe la télécommande en direction de la télévision et change de chaîne. C’est un geste de bravoure. Les chevaux enchaînent de nouveau, et comme tous les jours depuis la création du monde, les tours d’hippodrome.
Eh ben voilà. »

À propos de l’auteur
Né en 1991 à Montbéliard (Doubs), Thomas Flahaut fait partie de la jeune génération qui compose la rentrée littéraire. Après avoir étudié le théâtre à Strasbourg, il rejoint la Suisse pour suivre un cursus en écriture littéraire. Diplômé de la Haute école des arts de Bienne, il vit et travaille à Lausanne, où il a cofondé le collectif littéraire franco-suisse Hétérotrophes. Ostwald est son premier roman. (Source : livreshebdo.fr / Editions de l’Olivier)

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Ostwald

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Voici cinq bonnes raisons de lire ce livre:
1. Parce que ce roman figure dans la liste des 10 «incontournables» de la rentrée de C-News, «dix ouvrages qui procureront une lecture de qualité ou, à défaut, feront parler d’eux.»

2. Parce que le sujet abordé me touche de près, habitant à quelques kilomètres de la centrale de Fessenheim. Les plus vieux réacteurs nucléaires en service en France sont un peu comme une épée de Damoclès au-dessus de nos têtes. Elle est dite sûre, mais située en zone sismique… alors le scénario imaginé par Thomas Flahaut a quelque chose de glaçant.

3. Parce qu’il figure dans la sélection des 68 premières fois toujours très pertinente.

4. Parce que, comme l’écrit Aurélien Ferenczi dans Télérama «la réussite du livre tient à ce parasitage du roman classique par le « genre » fantastique, sans déperdition littéraire — le dénouement ultra ouvert passerait mal en collection SF.»

5. Parce que j’aurais grand plaisir à rencontrer l’auteur Vendredi 15 septembre à 20h à la librairie 47° nord à Mulhouse (8 rue du Moulin). Il sera aussi le jeudi 28 septembre à la librairie Page 50 à Strasbourg (6 rue du Renard-Prêchant) et samedi 25 novembre au salon du livre de Colmar.

Ostwald
Thomas Flahaut
Éditions de l’Olivier
Roman
176 p., 17 €
EAN : 9782823611656
Paru en août 2017

Ce qu’en dit l’éditeur
« La secousse que j’ai ressentie la nuit dernière était un tremblement de terre. Les animations commentées par le présentateur du journal le montrent. Un point rose palpite sous la terre. De ce point partent des ondes roses qui font vaciller un cube gris posé à la surface, désigné par une flèche, et légendé.
Centrale nucléaire de Fessenheim. »
Évacués avec le reste de la population, Noël et son frère, Félix, se retrouvent dans un camp improvisé en pleine forêt, la forêt où ils se promenaient, enfants, avec leur père. C’était avant la fermeture de l’usine où celui-ci travaillait, avant le divorce des parents, et l’éclatement de la famille.
Cette catastrophe marque, pour eux, le début d’une errance dans un paysage dévasté. Ils traversent l’Alsace déserte dans laquelle subsistent de rares présences, des clochards égarés, une horde de singes échappés d’un zoo, un homme qui délire…
Ostwald est le récit de leur voyage, mais aussi du délitement des liens sociaux, et peut-être d’une certaine culture ouvrière. C’est la fin d’un modèle qui n’ayant plus de raison d’être ne peut être transmis : confrontés aux fantômes du passé, les deux frères doivent s’inventer un avenir. Peut-être est-ce la morale de ce roman en forme de fable.

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Télérama (Aurélien Ferenczi)
L’Humanité (Sophie Joubert)
L’Alsace (Olivier Brégeard)
RTS (émission «Versus-lire»)
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Les premières lignes…
« Comment ça meurt une ville ?
Quand nous sortons de chez nous, maman enfile un casque marqué du logo bleu de son entreprise, Alstom. Ce casque, elle ne l’a sans doute jamais porté. Elle ne le portera plus jamais, elle l’espère. Papa, lui, a revêtu le blouson de cuir du dimanche, râpé par les années, couvert de sillons gris et de craquelures, plus beau que ses costumes de semaine, bleus, unis et lisses. L’élastique du blouson enserre sa taille et simule dans le pli du cuir une bedaine qu’il n’a pas. Sur les photos de l’époque, je le vois amaigri. Je m’en souviens, comme je me souviens de ce journal roulé qui sort de sa poche. De son titre, de sa une, le souvenir imprécis des mots mais celui, bien clair, du vertige qu’ils avaient provoqué en moi.
Une usine ferme. La ville qu’elle faisait vivre agonise. La ville meurt.
Et l’idée de la voir s’effondrer, cette ville, avec toutes ses pierres, ses voitures et ses habitants, l’idée du vide qui viendrait après sa mort, du néant replié sur toutes ses rues et ses existences, alors, me hante.
Belfort. Un mois de novembre. J’ai onze ans. Papa a garé sa Golf devant le parking de l’Arsenal. La bise fait tourbillonner les feuilles mortes entre les premiers manifestants qui attendent. Bientôt, le goudron défoncé est noir de monde. La foule gonfle de minute en minute. Les policiers sont repoussés contre les remparts. Au-dessus de nous le lion de grès, gigantesque, regarde à l’horizon les collines boisées en lisière des Vosges se fondre dans le ciel noir. Sous ses pattes, une banderole est tendue. Lettres larges et rouges, éclatantes. »

Extrait
« Tous les yeux sont dirigés vers l’écran plat accroché au mur, entouré des logos de marques de bière tricotés en tubes néons aux couleurs acides. La secousse que j’ai ressentie la nuit dernière était un tremblement de terre. Les animations commentées par le présentateur du journal le montrent. Un point rose palpite sous la terre. De ce point partent des ondes roses qui font vaciller un cube gris posé à la surface, désigné par une flèche, et légendé.
Centrale nucléaire de Fessenheim.
Puis ce sont des cortèges de bus et de camions militaires, des pompiers au visage couvert d’un masque à gaz, des dizaines d’hommes vêtus de combinaisons jaunes. Sous leurs silhouettes identiques, à la démarche comique, défile en boucle le même message. Lettres blanches sur un bandeau rouge.
Grave incident la nuit dernière à la centrale de Fessenheim.
Le barman pointe la télécommande en direction de la télévision et change de chaîne. C’est un geste de bravoure. Les chevaux enchaînent de nouveau, et comme tous les jours depuis la création du monde, les tours d’hippodrome.
Eh ben voilà. »

À propos de l’auteur
Né en 1991 à Montbéliard (Doubs), Thomas Flahaut fait partie de la jeune génération qui compose la rentrée littéraire. Après avoir étudié le théâtre à Strasbourg, il rejoint la Suisse pour suivre un cursus en écriture littéraire. Diplômé de la Haute école des arts de Bienne, il vit et travaille à Lausanne, où il a cofondé le collectif littéraire franco-suisse Hétérotrophes. Ostwald est son premier roman. (Source : livreshebdo.fr / Editions de l’Olivier)

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Sorbonne Plage

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Sorbonne Plage
Édouard Launet
Éditions Stock
Roman
216 p., 18 €
EAN : 9782234079250
Paru en mai 2016

Où?
Le roman se déroule principalement en Bretagne, sur la presqu’île de l’Arcouest, en par Paimpol, l’île d’Ouessant, Pors-Even, l’île de Saint-Riom. Bien entendu, Paris et ses instituts et universités ainsi que les tristement célèbres villes d’Hiroshima et de Nagasaki sont également évoquées, de même que les centres de recherche et lieux d’expérimentation américains comme Alamogordo.

Quand?
L’action se situe au début du XXe siècle, principalement durant les années qui précèdent la seconde Guerre mondiale.

Ce qu’en dit l’éditeur
Au début du siècle dernier, des universitaires parisiens prennent leurs quartiers d’été sur la presqu’île de l’Arcouest, un joli coin de Bretagne. Ils y pêchent, se baignent, naviguent en famille. Le reste de l’année, ils mènent des combats politiques et scientifiques : dreyfusisme, pacifisme, rationalisme, antifascisme…et recherche atomique. Dans le groupe de l’Arcouest, aussi surnommé « Sorbonne Plage », quatre prix Nobel – Marie Curie, Jean Perrin, Frédéric et Irène Joliot-Curie – seront à deux doigts de prouver qu’une énergie formidable peut être extraite de l’infiniment petit pour être mise au service de l’humanité. Les bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki feront s’effondrer le rêve de ces idéalistes ainsi que notre foi sans bornes en la science. Tout en nous faisant découvrir cette histoire humaine et scientifique hors norme, Édouard Launet nous raconte aussi celle, plus dramatique, de la bombe atomique, aventure intellectuelle autant que politique.

Ce que j’en pense
***
Qu’advient-il des romans qui paraissent en mai et juin au moment du déferlement de la rentrée littéraire de septembre? Sont-ils condamnés à disparaître sous les piles des livres qui envahissent les librairies à la fin août? Il faut malheureusement répondre par l’affirmative dans la plupart des cas et, par conséquent, condamner ce roman. Pourtant, il ne mérite vraiment pas ce traitement tant il est original.
Car il y a au moins cinq niveaux de lecture possible pour ce roman, un niveau géographique, un niveau «people», un niveau historique, un niveau scientifique et un niveau sociologique.
Le niveau géographique, c’est celui qui nous fait découvrir la presqu’île de l’Arcouest, d’abord depuis la mer. Le narrateur, parti de Paimpol pour rejoindre la Bretagne sud et faire escale à l’île d’Ouessant, doit diriger son voilier entre les rochers, raser le bourg de Pors-Even avant de découvrir ce coin de Bretagne qui va tant plaire aux intellectuels parisiens. À l’occasion de sorties en mer, de baignades ou de promenades, le lecteur est invité à en découvrir les recoins, mais aussi de suivre le développement économique avec la construction des maisons de villégiature et le Développement du tourisme.
On peut considérer l’historien Charles Seignobos comme l’initiateur de ce mouvement. Avec le physiologiste Louis Lapicque, il est en effet à l’origine de ce qui deviendra au fil des ans la communauté scientifique qui donne son titre à l’ouvrage. On y croisera pas moins de quatre Prix Nobel : Pierre et Marie Curie, Frédéric et Irène Joliot-Curie et Jean Perrin. Au fil des ans, il seront rejoint par Emile Borel, Pierre Auger ainsi que par quelques industriels tels que Eugène Schueller, le fondateur de l’Oréal. Quand sa fille Liliane prend des bains de mer, elle peut tester l’ambre solaire et observer ces vacanciers humanistes que la presse va finir par rassembler sous le nom générique de «Fort la science». Car s’il est bien question de vacances, notamment pour les enfants de ces scientifiques, l’endroit se prête aussi aux échanges et à l’élaboration de quelques projets communs comme, par exemple, la création d’outils de formation. Ainsi le CNRS ou du CEA doivent sans doute beaucoup à l’Arcouest.
L’engagement social, l’idée que la science doit être au services des hommes donnera lieu à des débats enflammés – notamment quand il sera question des recherches dans le domaine nucléaire – tout comme l’affaire Dreyfus en faveur duquel une majorité, sinon une unanimité, se dégage très vite.
« Il y avait là l’image la plus achevée de ce que fut le XXe siècle : idéalisme, puis violence, puis désillusion.» Quand des milliers de Japonais meurent des radiations émises par la première bombe atomique, par exemple.
La cohabitation des Bretons avec cette communauté donne aussi quelques pages savoureuses, même s’il faut bien avouer une petite déception avant de refermer ce livre: le souffle romanesque qui aurait pu accompagner cette épopée n’est qu’une petite brise qui ne parvient pas à faire gonfler les voiles d’un récit qui reste un peu encalminé dans sa très solide documentation.

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Blog Les livres de Joëlle

Extrait 1
« Donc voilà : quel genre de vacanciers étaient ces universitaires et chercheurs qui entendaient associer progrès scientifique et social ? Le granit de la presqu’île garde-t-il les traces poudreuses de leurs ambitions à la manière d’une surface sensible, comme les plaques photographiques laissées par Henri Becquerel dans un tiroir lui révélèrent l’activité des sels d’uranium ? Comment fut accueillie en ces lieux la nouvelle du bombardement atomique du Japon ? Qu’est-ce que, dans le fond, cette matrice bretonne d’un des idéalismes les plus construits a à raconter sur cette issue paradoxale ? Autant que l’histoire des idées, c’est donc l’histoire intime du lieu qu’il fallait fouiller. Pas avec une rigueur d’universitaire mais en flânant car, avant tout, ces grèves et chemins forment un cocon où il fait bon nicher en écoutant le vent. Et puis nous sommes ici au bord de La Manche, chose qui, pour moi, est loin d’être mineure : comme Paul Warfield Tibbets, mais pour des raisons fort différentes, j’ai une passion pour cette mer vive et nerveuse au bord de laquelle la pensée (rare) se dissout dans l’iode et le temps dans la brume (fréquente), ou peut-être l’inverse.
J’ai, depuis, souvent navigué au large de la presqu’île atomique et je sais maintenant que la maison de Liliane Bettencourt n’en est pas la proue mais la poupe – même si, on le verra, sa famille s’est trouvée liée à ce groupe d’humanistes. Les maisons cachées dans les bois, j’en ai visité plusieurs, j’ai rencontré quelques-uns des descendants des familles pionnières, lesquelles en sont aujourd’hui à leur cinquième génération. J’ai pu constater que les rites d’hier se sont perpétués, certaines convictions aussi, en particulier le rationalisme et l’athéisme.
Mais la foi en une science émancipatrice a, elle, franchement vacillé. »

Extrait 2
« La maison Bettencourt est assez laide, massive et défigurée en façade par un pompeux péristyle plus grec que breton. Toutefois, il ne doit pas être désagréable d’y séjourner, puisque ses occupants jouissent d’une vue panoramique sur la baie de Paimpol et l’île de Bréhat, ainsi que d’un jardin s’inclinant en pente douce vers une cale où l’on amarrerait volontiers un petit bateau aux beaux jours. Ce coup d’œil sur la résidence de vacances de Liliane, évidente figure de proue de l’Arcouest, forgea ma première impression de la presqu’île : un coin fortuné mais d’un goût contestable, un pendant breton du lotissement du cap Nègre près du Lavandou, une oasis de privilégiés qui auraient eu la singulière idée de n’aller s’abreuver ni sur la Côte d’Azur ni à Deauville. Trois semaines plus tard, au retour de notre croisière circumbretonne, nous empruntâmes le même chenal, dans l’autre sens bien sûr, et cette fois quelqu’un à bord signala sur la côte la présence d’une « maison de Marie Curie » sans toutefois pouvoir précisément la situer. La physicienne aurait passé des vacances ici. Il paraît même qu’elle y aurait croisé une toute jeune Liliane. Voyez la scène : la découvreuse du radium et la future héritière de l’Ambre solaire en culotte courte (ou ce qui en tenait lieu à l’époque
pour les filles) se saluant au détour d’un sentier, se faisant la bise peut-être. Cette langue de granit était décidément fréquentée par des gens illustres. Au fil du temps, j’ai appris ce que savent beaucoup de gens de la région, et un peu au-delà, à savoir que pendant des dizaines d’années l’Arcouest fut le repaire estival des grands noms français de la physique atomique. Marie Curie donc, mais aussi sa fille Irène et son gendre Frédéric Joliot, nobélisés eux pour la radioactivité artificielle. Mais encore Jean Perrin, « inventeur » de l’atome, et son fils Francis, un des artisans de la bombe atomique française. Et aussi Pierre Auger, autre figure importante de la physique nucléaire, et enfin des chimistes de renom comme Victor Auger, père du précédent, André Debierne, ami et collaborateur de Marie Curie ou encore Georges Urbain. Aussi le lieu mérite-t-il bien le surnom de « presqu’île atomique » que certains lui ont donné. Deux ou trois personnes sont allées jusqu’à m’assurer qu’Albert Einstein lui-même était venu un jour à l’Arcouest saluer son amie Marie Curie, mais il s’agit là d’une pure affabulation. »

A propos de l’auteur
Journaliste, auteur d’essais sur la littérature et sur les sciences, Édouard Launet a publié chez Stock Le Seigneur des îles (2014). (Source : Éditions Stock)

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Voici la belle carte postale de vacances adressée par Edouard Launet et les Editions Stock où l’on reconnaît nombre de ses personnages en sa compagnie. (Editions Stock)

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Focus Littérature

Les Amazoniques

DOKMAK_Les_Amazoniques

Les Amazoniques
Boris Dokmak
Ring
Thriller
430 p., 19,95 €
ISBN: 9791091447294
Paru le 2 avril 2015

Où?
Le roman est situé principalement dans la forêt amazonienne, dans la région du Bulchara, au sud-ouest de la Guyane française, ainsi qu’à Kourou et à Paris.

Quand?

L’action se situe de nos jours, avec des retours en arrière en 1955 et les années suivantes, ainsi qu’un épisode parisien en 1967.

Ce qu’en dit l’éditeur
Été 1967. Un ethnologue est accusé de meurtre. Il vit retiré au fin fond de la Guyane, dans une zone non cartographiée, territoire inconnu des perdidos dégénérés retournés à la vie sauvage et d’Indiens cannibales. Pour le lieutenant Saint-Mars, qui sillonne la jungle infernale à sa recherche, le crime cache des motivations qui vont bien au-delà de l’étude d’un nouveau peuple.
En mars 2014, un Indien agonisant, rongé par un mal étrange, surgit de la forêt guyanaise. Il était le dernier représentant de sa tribu, éteinte depuis cinquante ans. Sa découverte révèle l’existence du monstrueux projet Sunshine, plus grand scandale sanitaire et humain ignoré du XXe siècle, nom de code d’une expérience scientifique authentique jusqu’alors restée secrète et toujours réfutée par le gouvernement américain.
Magnétique et bestial, Les Amazoniques confirme l’entrée tonitruante de Boris Dokmak dans le cercle fermé des géants du polar.

Ce que j’en pense
****

Si le nouveau Thriller de l’auteur de La Femme qui valait trois milliards n’était qu’un bon suspense, il vaudrait sans doute déjà le détour. Mais il est bien plus que cela. A la manière d’un mille-feuilles, il se double d’un grand roman d’aventure qui nous fait découvrir un pan de la grande forêt amazonienne, se triple d’un récit d’espionnage où les services secrets américains mènent des expériences aussi secrètes que dangereuses, se quadruple d’une réflexion sur la pureté des peuples et sur leur droit de vivre selon leur culture et se quintuple par un reportage, puisque le faits divers retracé ici est inspiré d’une histoire vraie. Autrement dit, un sacré bon livre !
L’histoire commence au Centre Spatial Guyanais, lorsqu’un Indien surgit subitement devant une femme qui faisait son jogging et meurt à ses pieds. Dans ses mains, un immense couteau et un carnet noir bien mystérieux. Très vite les autorités locales vont se perdre en conjectures quant à la signification de ce carnet, mais aussi quant à l’identité de la victime. L’Indien semble en effet devoir appartenir à une tribu, les Arumgaranis, qui semblait avoir disparu. Pour essayer de démêler cet imbroglio, un baroudeur venu de métropole débarque. Il s’agit de Saint-Mars « type nimbé d’une sorte de mystère à la mords-moi-le-nœud, genre barbouzard béni et protégé – on parlait de clandestinité, d’OAS, des mains sales de la République ».
Seulement voilà, les règles de la jungle amazonienne peuvent dérouter le plus aguerri des officiers. D’autant que Saint-Maris, ou S.M., ne sait pas vraiment par quel bout prendre son enquête. « On lui avait seulement communiqué un dossier d’une page et demi sur lequel apparaissait un extrait de P.V. mentionnant un certain Matéo qui avait témoigné du meurtre de McHenry, citoyen américain, par Georges Loiseau, à l’arme blanche au beau milieu de la forêt sauvage. »
En essayant de monter une expédition pour retrouver la trace de ce crime sans témoin, sans corps, sans arme, sans preuve et sans coupable, il va comprendre qu’il n’est pas vraiment le bienvenu et qu’une expédition parallèle menée par des Américains se prépare.
A l’image de cette forêt dans laquelle il va s’enfoncer, le mystère ne va cesser de s’épaissir et les pièges de se dresser, de plus en plus menaçants. Entre les moustiques et tous les autres insectes et animaux avides de chair fraîche, il va très vite se sentir épié de toutes parts. Les Indiens n’entendent pas laisser impunément violer leur territoire, les Américains ne souhaitent pas que l’on découvre le projet qu’ils ont mené au cœur de la forêt. S.M. manque à plusieurs reprises d’y laisser sa peau, y compris lorsqu’il découvre un produit radioactif dans une bâtisse délaissée.
Boris Dokmak parvient avec maestria à décrire cette ambiance particulière, cet enfer vert régi par ses propres règles. Que viennent faire des notions telles que le droit ou la morale sous de tels cieux ? Si S.M. parviendra à s’extirper de la jungle et le lecteur à découvrir la clé de ce mystère, ni l’un ni l’autre ne seront vraiment intacts au bout de cette route. Mais c’est une raison supplémentaire pour découvrir Les Amazoniques.
(Je tiens à remercier ici Laura Magné qui m’a fait découvrir ce livre).

Autres critiques
Babelio

Extrait
« Saint-Mars, le bec dans le sable, parce qu’il n’est pas le dernier des crétins, retient trois informations et développe autant de questionnements : primo, il faut faire gaffe en choisissant son campement et éviter les fourmilières et autre tanière de bestioles rampantes. Interrogation : Y a-t-il un endroit dans cette fichue forêt qui échappe aux insectes les plus sordides ? Deuxio, les Indiens et Loiseau sont visiblement comme cul et chemise ; mieux, les sauvages lui mangent dans la main. Qulle influence réelle a-t-il sur eux ? Tertio, Loiseau sait désormais qu’il n’a pas les intentions les plus aimables à son encontre. Quelle va être son opposition ? Car c’est une chose de venir mettre les menottes aux poignets de Loiseau, pour peu qu’il soit réellement coupable, c’en est une autre de l’exfiltrer d’une forêt où des Indiens féroces et sanguinaires lui sont dévoués et soumis. » (p. 311)

A propos de l’auteur
Né en 1967 à Kiev, Boris Dokmak est agrégé de philosophie. Acclamé dès son premier roman La Femme qui valait trois milliards (Ring 2013), il est considéré comme un des prodiges du thriller français. (Source : Editions Ring)

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