N’oublie rien en chemin

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En deux mots:
Rivka vient de décéder, laissant à sa petite-fille une lettre et ses carnets de moleskine. À leur lecture, Sandra va éclairer les zones obscures de l’histoire familiale et découvrir qu’il n’y a pas de hasard.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

N’oublie rien en chemin
Anne-Sophie Moszkowicz
Éditions Les Escales
Roman
176 p., 16,90 €
EAN: 9782365692687
Paru en mai 2017

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Lyon et à Paris.

Quand?
L’action se situe de nos jours. On y évoque aussi 1997 ainsi que la Seconde guerre mondiale.

Ce qu’en dit l’éditeur
À la mort de sa grand-mère qu’elle adorait, Sandra, quarante ans, se voit remettre des lettres et des carnets de son aïeule. Rivka y livre un témoignage poignant sur sa jeunesse dans le Paris de l’Occupation, les rafles, la terreur, le chaos. Mais il y a plus. Par-delà la mort, la vieille femme demande à sa petite-fille d’accomplir une mission.
Une mission qui obligera Sandra à retourner à Paris, ville maudite, sur les traces de son amour de jeunesse, Alexandre. Un homme étrange, hypnotique et manipulateur dont Sandra ne pensait plus jamais croiser la route… Pour elle, l’heure est venue d’affronter ses démons.
Avec délicatesse, Anne-Sophie Moszkowicz brosse le portrait d’une famille prise dans les tourments de l’Histoire et nous entraîne dans les dédales de la mémoire.

Ce que j’en pense
Sandra, la narratrice de ce roman, va soudain se voir confrontée à son passé ainsi qu’à celui de sa famille. À quarante ans, mariée, mère de trois filles et menant une vie sans histoires dans un bel appartement de Lyon elle est destinataire d’un courrier posthume de sa grand-mère adorée. Une lettre qui résume le propos du livre et en explique le titre: « Je n’ai jamais voulu m’épancher en grands discours, mais, vois-tu, je ne peux me résoudre à ce que tout disparaisse avec moi. Tu trouveras dans cette enveloppe le récit chronologique des événements qui ont constitué ma longue vie. Tu y liras les étapes de ce destin aux sinuosités incroyables qui aura été le mien. De la bête traquée que j’étais à mes vingt ans à la grand-mère respectée, il y aura eu un sacré chemin parcouru, j’en ai bien conscience, malgré l’amertume qui n’a jamais pu me quitter. Bien sûr, tu ne mémoriseras pas tout et beaucoup de choses ne seront d’ailleurs pas dignes d’intérêt. Pardonne-moi d’avance. Mais plus que transmettre, il sagit pour moi de consigner. Consigner les choses. Consigner les choses, les faits, les noms des rues et des gens qui ont compté au cours de mon existence. Un peu comme toi et tes petits Moleskine… J’ai toujours eu la même manie que toi, tu le sais, et le jour est venu de te donner les miens, écrits tout au long de ma vie. Ils ont été mes confidents, quand parler m’était impossible. Tu en trouveras aussi trois neufs pour toi. Vois-tu, j’ai besoin de savoir que la vie continuera après et que l’on ne cessera de remplir des Moleskine. Tu les rempliras plus vite que tu ne le penses.
Voilà ma chérie, je te quitte sur ces mots. Sache que je suis très fière de toi, très heureuse d’avoir connu tes merveilleux enfants. Continue sur cette voie car je ne doute pas qu’elle soit la bonne et n’oublie rien en chemin, ni remords ni regrets. J’espère que ces carnets que je te laisse te permettront d’apprendre sur toi aussi, et sur la vie en général. »
En refermant cette lettre bouleversante, nous voici conviés à remonter le temps, à suivre le parcours de Rivka et son combat contre les forces obscures, mais aussi celui de cette relation privilégiée avec sa petite-fille quand «ne comptaient que les heures passées à discuter, dormir, visionner des films, écouter le silence du vide».
Car Sandra rêve, s’imagine un destin et se voit héroïne d’une histoire exaltante. Elle quitte Lyon et son ami Paul, sage, attentionné et raisonnable, pour Paris où l’attend Alexandre, fougeux, imprévisible et torturé et se voit bien continuer ce parcours entre deux pôles qui ont chacun leurs attraits: «tous deux me satisfaisaient, l’un pour son immédiateté, l’autre pour sa solidité. L’éphémère, le durable». Seulement voilà, il arrive toujour sun moment où la dure réalité, le poids du réel vient se heurter aux constructions illusoires. Où il faut faire un choix.
Un lourd secret va ici faire voler en éclats cette double vie et relier ene fois encore la grand-mère à la petite-fille.
Anne-Sophie Moszkowicz a choisi pour son entrée en littérature de retracer un épisode douloureux de la Seconde Guerre mondiale. À l’instar de plusieurs autres auteurs de sa génération, elle a ressenti la nécessité impérieuse en cette période troublée, de ne rien oublier en chemin. Un roman très émouvant construit de main de maître. Bref, une jolie réussite!

68 premières fois
Blog Les couleurs de la vie (Anne Leloup)

Les autres critiques
Babelio
Cultures J (Patricia Drai)
Blog Livresse des mots 
Black Kat’s blog – Livr’envie
Blog La rousse bouquine 
Blog La bibliothèque de Marjorie 


Anne-Sophie Moszkowicz lit un extrait de son premier roman N’oublie rien en chemin © Production Les Escales

Les premières pages du livre
« Je n’étais pas retournée à Paris depuis l’automne 1997. La dernière fois, je n’avais pas vingt ans et je commençais des études de droit que je ne finirais jamais.
Octobre, novembre, décembre. Trois mois en tout et pour tout, passés là-bas. Cela pouvait sembler court. C’était juste assez pour disparaître. Le temps d’une rencontre, d’un étourdissement et d’une subite envie de tout envoyer en l’air.
Si on s‘y prend bien, on peut faire beaucoup de dégâts en trois mois. Il suffit de croiser un autre chemin et de se demander à quoi ressemblerait sa vie si on bifurquait. Un dernier caprice. On a vingt ans et voilà qu’un regard fasciné vous attrape dans ses filets. Dans le fond, la tentation est toujours trop grande. Si personne ne vous retient, la vie bascule sans que vous puissiez faire marche arrière. J’avais eu cette chance.
Vingt ans après, je débarrasse la table du dîner dans notre appartement lyonnais. Vingt ans après, il y a nos trois filles endormies, et nos oreilles résonnent encore des rires et des pleurs et des jouets qui tombent. Nous nous racontons nos journées à voix basse pour ne pas les réveiller. Paul passe l’éponge sur la table de la salle à manger et je goûte ces dernières minutes paisibles, ce bonheur insouciant, le calme des maisons où les enfants dorment enfin, le frottement régulier d’une éponge sur la toile cirée et la douceur du regard bienveillant d’un mari.
Les jours avaient coulé naturellement pendant vingt ans. Je n’y pensais plus. Ou très peu. Parfois, des souvenirs me revenaient par fragments, mais très vite, le présent se chargeait de les diluer. Avec sa cadence effrénée, le quotidien balayait tout. Il y avait toujours un goûter à préparer, les prochaines vacances à organiser, des plans à terminer pour la maison d’un client. Le passé n’était plus rien devant la fluidité du présent qui m’entraînait sans cesse vers l‘instant d’après. Ces trois mois à Paris semblaient de plus en plus loin, de plus en plus flous… Jusqu’à la lettre de Rivka.
Il avait suffi d’un instant pour que ces souvenirs enfouis refassent surface, plus réels que jamais. »

Extrait
« Beaucoup croient que le pire a eu lieu pendant la guerre. C’est sans doute vrai. Mais l’enfer se poursuivait souvent bien après la fin de la traque. Il fallait rentrer. Où? Retrouver sa famille. Quelle famille? Reconstruire une vie. Que signifiait ce mot? Il fallait tout réapprendre, tout reprendre à zéro, les poches vides, les familles décimées et le cœur en morceaux. Le retour offrait bien des mauvaises surprises, et même si les ressources étaient depuis longtemps épuisées, on n’avait jamais fini d’être un survivant. Plus encore, il fallait revenir parmi eux, eux les traîtres, les indifférents, les complices, ceux qui avaient simplement eu peur, ceux qui avaient fermé les yeux et serré les dents. Pouvait-on les blâmer pour ça? Il est des moments de l’Histoire où tout mériterait de disparaître sous terre. »

À propos de l’auteur
Née à Nice en 1984, Anne-Sophie Moszkowicz vit aujourd’hui à Paris, où elle travaille dans l’édition. Sa famille lui a transmis deux choses: l’importance de la mémoire et la passion des mots. A l’heure de fonder sa propre famille, ses racines la rattrapent. L’écriture s’impose alors à elle. N’oublie rien en chemin est son premier roman. (Source: Éditions Les Escales)

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La serpe

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Voici cinq bonnes raisons de lire ce livre:
1. Parce que Philippe Jaenada semble se spécialiser dans l’exploration de faits divers aussi sinistres que mystérieux. Après l’affaire Dubuisson qu’il a recréée dans La petite femelle en 2015, voici le triple meurtre commis à la serpe dans un château du Périgord en 1941.

2. Parce que le personnage au centre de cette histoire n’est pas un inconnu pour les amateurs de littérature. Ce fonctionnaire du Quai d’Orsay qui répond au nom d’Henri Girard est l’auteur, sous le pseudonyme de Georges Arnaud, du roman Le salaire de la peur qui trouvera dans son adaptation cinématographique une très large audience.

3. Parce que, autour de la personnalité d’Henri Girard, c’est un pan de l’histoire de France qui est ici placée sous les feux de la rampe, celui l’Occupation puis de la guerre d’Algérie. Une période durant laquelle la justice était aussi rendue d’une manière particulière.

4. Parce que les 648 pages de cet ouvrage très dense et très détaillé s’appuient sur une très solide documentation, ne laissant aucun des aspects de ce triple homicide dans l’ombre. Une fois plongé dans l’histoire, le lecteur ne lâchera plus le récit, car il lui offre la possibilité de se faire son intime conviction. Parions que les tenants de l’innocence d’Henri Girard trouveront sur leur route une cohorte de lecteurs qui opteront pour sa culpabilité. La démonstration sera alors faite que la vérité n’est pas aisée à établir.

5. Parce que les mœurs du monde de l’édition parisienne de l’époque nous sont aussi révélés. Un aspect qui intéressera sans doute d’abord les grands lecteurs curieux de savoir comment se construisent les livres, mais que je trouve passionnant.

La serpe
Philippe Jaenada
Éditions Julliard
Roman
648 p., 23 €
EAN : 2260029396
Paru en août 2017

Ce qu’en dit l’éditeur
Un matin d’octobre 1941, dans un château sinistre au fin fond du Périgord, Henri Girard appelle au secours : dans la nuit, son père, sa tante et la bonne ont été massacrés à coups de serpe. Il est le seul survivant. Toutes les portes étaient fermées, aucune effraction n’est constatée. Dépensier, arrogant, violent, le jeune homme est l’unique héritier des victimes. Deux jours plus tôt, il a emprunté l’arme du crime aux voisins. Pourtant, au terme d’un procès retentissant (et trouble par certains aspects), il est acquitté et l’enquête abandonnée. Alors que l’opinion publique reste convaincue de sa culpabilité, Henri s’exile au Venezuela. Il rentre en France en 1950 avec le manuscrit du Salaire de la peur, écrit sous le pseudonyme de Georges Arnaud.
Jamais le mystère du triple assassinat du château d’Escoire ne sera élucidé, laissant planer autour d’Henri Girard, jusqu’à la fin de sa vie (qui fut complexe, bouillonnante, exemplaire à bien des égards), un halo noir et sulfureux. Jamais, jusqu’à ce qu’un écrivain têtu et minutieux s’en mêle…
Un fait divers aussi diabolique, un personnage aussi ambigu qu’Henri Girard ne pouvaient laisser Philippe Jaenada indifférent. Enfilant le costume de l’inspecteur amateur (complètement loufoque, mais plus sagace qu’il n’y paraît), il s’est plongé dans les archives, a reconstitué l’enquête et déniché les indices les plus ténus pour nous livrer ce récit haletant dont l’issue pourrait bien résoudre une énigme vieille de soixante-quinze ans.

Les critiques
Babelio
La Croix (Sabine Audrerie)
Libération (Claire Devarrieux)
Télérama (Christine Ferniot)
Blog Cultur’Elle (Caroline Doudet)
Blog La règle du jeu (Christine Bini)
Blog L’Albatros (Nicolas Houguet)


Philippe Jaenada vous présente «La serpe» © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre:
« Quelle malchance ! s’écria Claude. »
Je n’aurais pas mieux dit. J’ai quitté le périphérique depuis vingt secondes, léger, enthousiaste, excité comme un marmot à l’idée de ce que je vais chercher à cinq cents kilomètres de Paris, ce samedi 15 octobre, et je suis à peine entré sous le tunnel sale de l’embranchement vers l’autoroute, après la porte d’Italie, qu’un voyant rouge s’allume sur le tableau de bord de la Mériva que j’ai louée ce matin. Pour que le stress causé par l’imprévu soit légèrement accentué par l’inconnu, je ne comprends pas le sens du symbole qui s’affiche : j’opinerais du chef, OK, je vois le problème, face à une burette d’huile ou à un petit thermomètre, mais là, c’est un point d’exclamation entre parentèses : (!). Comme si on prenait des précautions pour me prévenir, discrètement, presque timidement : on ne veut pas vous affoler, mais faites très attention.
Ce point d’exclamation est souligné d’un trait cranté, crénelé, genre semelle de Pataugas ou, si je regarde bien, une sorte de ligne brisée (je pile à dix centimètres du pare-chocs arrière de la voiture jaune qui me précède, mon cœur est projeté vers l’avant – ça freine toujours, sous ce tunnel), ce qui donne l’impression avec les parenthèses sur les côtés, qu’il est à l’intérieur d’un chaudron sur le feu. Ce n’est pas plus rassurant. J’ai quitté Paris depuis trois cents mètres et une image m’apparaît en tête : j’ai été capturé par des cannibales qui me font cuire.
Hier soir, j’ai dîné avec ma femme et notre fils, Anne-Catherine et Ernest, dans un nouveau restaurant de notre quartier, genre bobo : dernier repas de famille avant mon départ seul, vers le Périgord, vers une vieille et mystérieuse histoire. Nous nous sommes demandé si ce n’était pas la première fois depuis la naissance d’Ernest, il y a seize ans, que je louais une voiture sans eux. Sans doute. Nous partons deux ou trois fois par an, en Alsace dans la famille d’Anne-Catherine ou dans la mienne du côté d’Aix en Provence, au ski en Haute-Savoie, en Italie l’été, toujours tous les trois, ensemble et insouciants.
Près de notre table en formica bleu, dans ce restaurant, une étagère présentait, en décoration je suppose, une trentaine de livre de la « Bibliothèque rose » et quelques-uns de la « verte ». J’ai tendu le bras pour en prendre un dans la rangée, rose : Le Club des cinq en roulotte d’Enid Blyton. Enide Bliton, ça remonte. Le hasard une aventure en roulotte, la veille de mon voyage dans le temps – en Meriva. (Quand Ernest avait huit ou neuf ans j’ai essayé de lui faire Le Club des cinq, il n’a pas aimé. A mi-lecture, il m’a dit, un peu embarrassé, craignant de me décevoir, que c’était bien, pas mal quoi, mais que ce qui l’ennuyait, c’est qu’il ne se passait rien. Etonné, j’ai feuilleté le livre, vite fait, et ça m’est revenu : c’est vrai, en général, dans Le Club des cinq, les trois premiers quarts du roman, il ne se passe rien. »

À propos de l’auteur
Philippe Jaenada est né en 1964. Il a publié chez Julliard Le Chameau sauvage (prix de Flore 1997 et prix Alexandre-Vialatte), adapté au cinéma par Luc Pagès sous le titre À + Pollux ; Néfertiti dans un champ de canne à sucre (1999) ; La Grande à bouche molle (2001); chez Grasset, Le Cosmonaute (2002), Vie et mort de la jeune fille blonde (2004), Plage de Manaccora, 16 h 30 (2009), et La Femme et l’Ours (2011). Son précédent roman, Sulak (Julliard, 2013), a reçu, entre autres, le Prix d’une vie 2013 (décerné par Le Parisien Magazine) et le Grand Prix des lycéennes de ELLE en 2014. (Source : Éditions Julliard)

Site internet consacré à l’auteur 
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L’été en poche (47)

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La cache

En 2 mots
Une famille venue de Russie, les Boltanski, va trouver refuge dans une maison rue de Grenelle et en faire leur nid, leur forteresse, leur cache et le point de départ de leurs aventures.

Ma note
etoileetoileetoileetoile (j’ai adoré)

Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes

L’avis de… Christophe Ono-dit-Biot (Le Point)
« Christophe Boltanski retrace le parcours d’une famille française riche de tous les paradoxes, aisée et chiche, bourgeoise et bohême, juive et catholique, qui a fini par trouver, dans la création, la seule, et donc la meilleure, façon de sortir de sa cache. Jamais l’expression cellule familiale n’avait si bien porté son nom. Cellule : lieu d’emprisonnement. Et lieu de vie. »

Vidéo


A l’occasion des Correspondances de Manosque 2015, Christophe Boltanski présente son «La cache» © Production librairie Mollat

La huitième vie (pour Brilka)

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En deux mots
Sept livres rassemblés en un seul pour raconter à travers la vie d’une famille géorgienne un siècle de bruit et de fureur, de bouleversements et de drames, mais aussi de grandes espérances. Un extraordinaire roman !

etoileetoileetoileetoileetoile Ma note
(coup de cœur, livre indispensable)

La Huitième Vie (pour Brilka)
Nino Haratischwili
Éditions Piranha
Roman
traduit de l’allemand par Barbara Fontaine et Monique Rival
928 p., 26,50 €
EAN : 9782371190542
Paru en janvier 2017

Où?
Le roman se déroule principalement en Géorgie, à Tbilissi et dans les environs, mais également à Moscou, Prague ou encore Saint-Pétersbourg, puis nous fait voyager à Vienne, Berlin, Londres, Boston, Baltimore, Detroit, Miami, San Francisco, Paris, Lyon, Genève, Turin ou encore Las Vegas.

Quand?
L’action se situe sur plus d’un siècle, de 1900 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Puissante saga familiale qui traverse l’Europe du XXe siècle, La Huitième Vie retrace l’histoire d’une famille géorgienne à travers six générations de femmes. En ce début de XXe siècle, en Géorgie, Stasia rêve d’une carrière de danseuse à Paris lorsqu’elle tombe amoureuse d’un brillant officier qu’elle épouse. Quelques années plus tard, fuyant les tourments de la révolution bolchévique, elle se réfugie avec ses enfants chez sa sœur Christine à Tbilissi. Une belle harmonie semble s’installer jusqu’au jour où la beauté de Christine attire l’œil du sinistre Beria.
En ce début de XXIe siècle, Niza, l’arrière-petite fille de Stasia, s’est installé à Berlin pour fuir le poids d’un passé familial trop douloureux. Quand Brilka, sa jeune nièce, profite d’un voyage à l’Ouest pour fuguer, c’est à elle de la ramener au pays. À la recherche de son identité, elle entreprend d’écrire, pour elle et pour Brilka, l’histoire tragique de la famille Iachi.

coup_de_coeur
Ce que j’en pense
« Brilka, qui s’est elle-même rebaptisée et a exigé d’être nommée ainsi avec un tel entêtement que les autres ont fini par oublier son nom véritable. Même si je ne te l’ai jamais dit, je voudrais tellement t’aider, Brilka, tellement t’aider à écrire ou réécrire ton histoire autrement. C’est pour ne pas m’en tenir à le dire, mais pour le prouver aussi que j’écris tout ça. Pour cette seule raison. Je dois ces lignes à un siècle qui a trompé et abusé tout le monde, tous ceux qui espéraient. Je dois ces lignes à une impérissable trahison, qui s’est abattue comme une malédiction sur ma famille. Je dois ces lignes à ma sœur, à qui je n’ai jamais pu pardonner de s’être envolée sans ailes cette fameuse nuit, à mon grand-père, à qui ma sœur avait arraché le cœur, à mon arrière-grand-mère, qui, à quatre-vingt-trois ans, dansa avec moi un pas de deux, à ma mère, qui a cherché Dieu… Je dois ces lignes à Miro, qui m’a infusé l’amour comme un poison, je dois ces lignes à mon père, que je n’ai jamais pu connaître vraiment, je dois ces lignes à un fabricant de chocolat… »
Dès les premières pages de ce somptueux roman, le lecteur sait à quoi s’en tenir. En un peu moins de mille pages (pensez à vous réserver quelques longues plages de lecture avant d’attaquer ce pavé), il va avoir droit à une formidable traversée d’un siècle vu à travers le microcosme d’une famille géorgienne, à travers des personnages attachants, répugnants, fantasques, amoureux, idéalistes jusqu’à cette Brilka, née en 1993, et à qui le livre est dédié. Elle sera «la huitième vie» et aura la lourde tâche de réussir là où les autres ont échoué, n’ayant pas réussi à comprendre ce que pouvait vouloir dire le mot liberté. Si l’ordre de mission est clair, il n’en est pas moins très difficile à atteindre : « Passe à travers toutes les guerres. Passe à travers toutes les frontières. Je te dédie tous les dieux et tous les rosaires, toutes les brûlures, tous les espoirs décapités, toutes les histoires. Passe au travers. Tu en as les moyens, Brilka. Pense au huit. Nous serons tous reliés à jamais dans ce chiffre, nous pourrons nous écouter les uns les autres à jamais, par-delà les siècles. Tu en seras capable. Sois tout ce que nous avons été et n’avons pas été. Sois lieutenant, funambule, marin, comédienne, cinéaste, pianiste, amante, mère, infirmière, écrivain, sois rouge, et blanche, et bleue, sois le chaos et sois le ciel, sois eux et sois moi, et ne sois rien de tout cela, danse surtout d’innombrables pas de deux. Passe à travers cette histoire, laisse la derrière toi. »
Le huitième livre est par conséquent celui qui reste à écrire, celui de la dernière descendante de cette lignée que l’on suivra de génération en génération tout au long d’un XXe siècle plein de bruit et de fureur, de déchirements et de grandes espérances.
Ce roman est en fait un concentré de sept livres, chacun portant le prénom d’un membre de la famille: Stasia, Christine, Kostia, Kitty, Elene, Daria et Niza.

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Stasia Iachi, né en 1900, est la mémoire de la famille, celui qui accompagne les nouvelles générations, celui qui détient les secrets, celui dont personne ne saurait remettre en cause le statut d’autorité morale.
Christine, sa demi-sœur née en 1907, femme superbe, mais dont la beauté causera aussi son malheur, est l’autre éminence grise qui traversera le siècle. Kostia (1921) et Kitty (1924) sont les deux enfants de Stasia, aussi différents dans leur caractère que dans leur destin. Ils se retrouveront en première ligne durant la Seconde guerre mondiale. Tandis que Kostia s’engage très tôt pour le nouveau pouvoir et l’avenir radieux promis par les dirigeants soviétiques. Un engagement qu’il ne reniera jamais, préférant la compromission et la trahison pour bénéficier de quelques privilèges. Sa sœur Kitty sera la rebelle de la famille – l’un de mes personnages préférés – qui sera contrainte à l’exil et découvrira loin de sa famille, à Vienne puis Londres, le destin des exilés. En revanche, elle partagera la solidarité des bannis, entamera une carrière de chanteuse, trouvera l’amour et aura l’occasion de retourner de l’autre côté du rideau de fer pour un concert à Prague en… 1968 ! Elene, la fille de Kostia née en 1953, aura beaucoup de mal à trouver sa voie, déchirée entre la voie choisie par sa tante et l’héritage familial incarné par son père. Une indécision qui se reflètera aussi dans sa vie sentimentale. À 17 ans elle mettra au monde Daria, fruit de sa brève liaison avec Vassili et qui choisira la carrière cinématographique. Trois ans plus tard, en 1973, naîtra Niza qui elle choisira la littérature. C’est du reste la narratrice compulsive de cette épopée : « C’est peut-être ce jour-là précisément que j’ai compris aussi que dans la courte et banale histoire de ma vie étaient déjà inscrites beaucoup d’autres vies qui côtoyaient mes pensées et mes souvenirs, que je collectionnais et qui me faisaient grandir. Et que les histoires que j’aimais tant soutirer à Stasia n’étaient pas des contes qui me transportaient dans un autre temps, elles constituaient la terre ferme sur laquelle je vivais. Accroupie devant la porte du bureau de Kostia, retenant mon souffle, les poings serrés par la concentration, je compris que je voulais, plus que tout, faire dans la vie ce que venait de faire cette femme aveugle et néanmoins si clairvoyante : réunir ce qui s’était dispersé. Rassembler les souvenirs épars qui ne font sens que lorsque tous les éléments forment un tout. Et nous tous, sciemment ou inconsciemment, nous dansons, suivant une mystérieuse chorégraphie, à l’intérieur de ce puzzle reconstitué. »
Il y aurait encore tant à dire sur cette famille et sur ce roman qui nous permet de découvrir la Géorgie, ses légendes et son destin. « Le pays dont la langue ne connaît pas de genre (ce qui ne revient en aucun cas à l’égalité entre les sexes). Un pays qui, le siècle dernier, après cent trente-cinq ans de tutelle tsariste et russe, réussit à instaurer la démocratie, démocratie qui tint quatre ans avant d’être renversée par les bolcheviks, Russes pour la plupart, mais Géorgiens aussi, qui proclamèrent la République socialiste de Géorgie et, du même coup, une des (quinze) républiques de l’Union soviétique. Le pays est resté un membre de cette Union pendant soixante-dix ans. Ont suivi de nombreux bouleversements, des manifestations réprimées dans le sang, de nombreuses guerres civiles, et enfin la démocratie si ardemment désirée – bien que cette appellation reste une question de perspective et d’interprétation. Je trouve que notre pays peut être tout à fait drôle (je veux dire : pas seulement tragique). Que dans notre pays, il est aussi tout à fait possible d’oublier, comme il est possible de refouler. Refouler ses propres blessures, ses propres fautes, mais aussi la douleur injustement infligée »
Mais je préfère vous laisser le plaisir de découvrir par vous-même comment un fils de chocolatier réussit à assurer le destin de sa famille au fil des générations grâce à une boisson magique, transmise sous le sceau du secret le plus absolu. « Son arôme à lui seul était si intense et envoûtant qu’on ne pouvait s’empêcher de se précipiter dans la direction d’où il émanait. Ce chocolat, épais et consistant, noir comme la nuit avant un violent orage, était consommé en quantité réduite, chaud, mais pas brûlant, dans des tasses de petite dimension et – autant que possible – avec des cuillers d’argent. Son goût était incomparable, sa dégustation tenait d’une expérience supraterrestre, de l’extase spirituelle. » Je vous promets la même expérience à la lecture de ce roman extraordinaire !

Autres critiques
Babelio 
Le Monde (Florence Noiville)Psychologies.com (Christine Sallès)
Blog Un dernier livre avant la fin du monde
Blog Cinéphile m’était conté 
Interview de l’auteur proposé par les éditions Piranha

Les cent premières pages du livre (!!)

Extrait
« À l’instant même où Aman Baron, plus communément connu comme « le Baron » ou seulement sous le nom de « Baron », me confia qu’il m’aimait avec une gravité déchirante, une légèreté insupportable, à le crier bruyamment, sans paroles, d’un amour un peu maladif, désillusionné et faussement dur, ma nièce Brilka, âgée de douze ans, quittait son hôtel d’Amsterdam et prenait la direction de la gare. Elle ne portait qu’un petit sac de sport, n’avait pratiquement pas un sou en poche et tenait dans la main un sandwich au thon. Elle voulait se rendre à Vienne et avait acheté un billet week-end à tarif réduit, valable uniquement sur les trains régionaux. »

À propos de l’auteur
Née en 1983 à Tbilissi en Géorgie, Nino Haratischwili s’est installée en Allemagne en 2003 où elle s’est d’abord fait connaître comme auteur dramatique et metteur en scène. Son troisième roman, La Huitième Vie (pour Brilka), pour lequel elle a reçu le prix Anna Seghers et le Literaturpreis des Kulturkreises der deutschen Wirtschaft, a été unanimement salué par la critique. Elle vit actuellement à Hambourg. (Source : Éditions Piranha)

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Vie de ma voisine

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Vie de ma voisine
Geneviève Brisac
Éditions Grasset
Roman
180 p., 14,50 €
EAN: 9782246858454
Paru en janvier 2017

Où?
Le roman se déroule principalement à Paris et en banlieue, à Vincennes, Aubervilliers, Montreuil, Puteaux, Nanterre, Bobigny, Joinville ainsi qu’à Bordeaux, en passant par Berlin, Varsovie et Moscou, et les camps de déportation, de concentration et ceux du goulag : Drancy, Pithiviers, Beaune-la-Rolande, Buchenwald, Ravensbrück, Mauthausen, Auschwitz, Leitmeritz, Novaky, Majdanek. Des voyages à la Couarde sur l’île de Ré ainsi qu’en Grèce, Algérie et Italie y sont aussi évoqués.

Quand?
L’action retrace une période allant de 1918 à 2016.

Ce qu’en dit l’éditeur
Ça commence comme une nouvelle d’Alice Munro : lors de son déménagement, une romancière est abordée par sa voisine du dessus qui l’a reconnue, et l’invite chez elle pour parler de Charlotte Delbo.
Ça continue comme un récit d’Isaac Babel. Car les parents de Jenny, la voisine née en 1925, étaient des Juifs polonais membres du Bund, immigrés en France un an avant sa naissance.
Mais c’est un livre de Geneviève Brisac, un « roman vrai » en forme de traversée du siècle : la vie à Paris dans les années 1930, la Révolution trahie à Moscou, l’Occupation – Jenny et son frère livrés à eux-mêmes après la rafle du Vel’ d’Hiv, la déportation des parents, la peur, la faim, les humiliations, et l’histoire d’une merveilleuse amitié. Le roman d’apprentissage d’une jeune institutrice douée d’une indomptable vitalité, que ni les deuils ni les tragédies ne parviendront à affaiblir.
Ça se termine à Moscou en 1992, dans la salle du tribunal où Staline fit condamner à mort les chefs de la révolution d’Octobre, par la rencontre improbable mais réelle entre des « zeks » rescapés du Goulag et une délégation de survivants des camps nazis.
À l’écoute de Jenny, Geneviève Brisac rend justice aux héros de notre temps, à celles et ceux qui, dans l’ombre, ont su garder vivant le goût de la fraternité et de l’utopie.

Ce que j’en pense
***
À l’heure où les témoins directs des atrocités commises par les nazis disparaissent, le nouveau roman de Geneviève Brisac vient nous offrir une nouvelle occasion de rafraîchir ce «devoir de mémoire» que nous devrions tous porter en nous. Car si le pire n’est jamais sûr, les exactions du pseudo État islamique sont là pour nous rappeler que la barbarie est bien loin d’avoir été éradiquée de notre planète.
Ajoutons que sous la plume de Geneviève Brisac ce témoignage est formidablement bien au mise en valeur. Grâce au scénario qu’elle nous propose, on se rend compte à la fois de la force et de l’actualité de ce thème, mais aussi de la fragilité et de l’urgence de retracer ces parcours de vie.
Tout commence lorsqu’elle croise sa nouvelle voisine. Cette dernière a reconnu l’écrivaine et souhaite lui parler de Charlotte Delbo (que Ghislaine Dunant a remis en lumière dans Charlotte Delbo, une vie retrouvée, couronné par le Prix Femina essai).
En grimpant les deux étages qui séparent la narratrice d’Eugénie, dite Jenny, dite Nini, la narratrice va toutefois en apprendre bien plus que quelques souvenirs, quelques échanges avec une rescapée des camps. « Je pense à la lumière et à la fraîcheur qui émane d’elle. » écrira-t-elle après avoir entendu la vieille dame (née en 1925) lui parler de sa vie et de celle de ses parents. Ce sont eux les vrais «héros» de ce court récit.
Rivka Rajsfus a quitté son village de Blendow en Pologne pour aller en Amérique, mais son rêve prendra fin prématurément. Elle aura cependant trouvé l’amour en route, en la personne de Nuchim Plocki. Le couple s’installe en France, veut œuvrer à changer le monde et ne croit pas vraiment à cette menace qui au fil des jours se fait pourtant plus précise. Même occupé, le pays des droits de l’homme doit pouvoir s’appuyer sur des principes, sur les valeurs figurant au fronton des mairies…
Il suffira qu’un policier, qui a vécu quelques temps sur leur palier, les livre à la police pour que tout bascule.
Arrêtée et internée, la famille n’imagine pas son destin. Mais au moment où on propose de libérer les enfants, le pire se précise. Vient alors cette scène aussi dramatique que superbe durant laquelle Rivka Rajsfus apprend à sa fille « en deux heures à être une femme libre, une femme indépendante.»
Livrés à eux-mêmes les enfants vont réussir à regagner leur domicile et à s’en sortir. Les parents partiront vers Auschwitz. Nuchim Plocki est officiellement mort d’une crise cardiaque trois semaines après son arrivée, vers la fin août. Quant au destin de Rivka, il est incertain : «De ma mère, aucune trace. Rien.»
Même après des recherches auprès des autorités allemandes Jenny n’en saura pas plus. « Mes parents sont morts. Ils sont à mes côtés pour me donner le courage de vivre, c’est grâce à eux que je vis ici, dans cette cour, je peux compter sur eux. »
Un courage que Jenny trouvera d’une part auprès des livres, qui « sont les meilleures armes de la liberté. Et la liberté s’apprend. Dans une classe par exemple. Dans tes classes, dit une élève, on était libres de ne rien faire, et on travaillait comme des fous.»
Et d’autre part auprès des rescapés et de son engagement militant. Outre Charlotte Delbo, elle va aussi nous parler de Jean-René Chauvin et de Rudi Vrba, deux personnalités qui méritent aussi qu’on s’attarde un peu sur leur parcours. À leur côté, elle n’oubliera jamais de « poser les questions qui dérangent. Tout est là. Toujours. C’est l’essence de l’esprit d’enfance.»
C’est aussi la belle leçon de vie que nous offre Geneviève Brisac.

Autres critiques
Babelio
France Culture (La grande table entretien d’Olivia Gesbert avec l’auteur)
Blog Sur mes Brizées
Blog Encres vagabondes (Nadine Dutier)
Blog Tu vas t’abîmer les yeux 
Blog La Fée lit 

Les premières pages du livre

Extrait
« Un jour d’hiver, je trouve une enveloppe dans ma boîte aux lettres.
Cela me fait un plaisir immense, je ne reçois plus jamais de lettres. Dans ma boîte, la factrice glisse des injonctions, des factures, des impayés, des imprimés, mais de vraies lettres, jamais plus, et c’est triste.
Un papier quadrillé plié en quatre est glissé à l’intérieur de l’enveloppe : une phrase écrite au crayon, de grandes lettres calligraphiées, comme un message secret. Je vois cela comme l’étape minuscule d’une chasse au trésor dont le but m’est inconnu.
Les mots, mis au bout les uns des autres, disent ceci :
« La mort des nôtres, et nous n’y pouvons rien, nous a nourris, non pas de rancœur, non pas de haine, mais d’une énergie que rien ne pourra briser. » »

A propos de l’auteur
Geneviève Brisac est l’auteur de nombreux ouvrages, parmi lesquels Petite, Une année avec mon père et Dans les yeux des autres. (Source : Éditions Grasset)

Site Wikipédia de l’auteur 
Site internet de l’auteur

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Les Prépondérants

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Les Prépondérants
Hédi Kaddour
Gallimard
Roman
464 p., 21 €
ISBN: 9782070149919
Paru en août 2015

Où?
Le roman se déroule principalement à Nahbès, ville imaginaire du Maghreb, vraisemblablement en Tunisie. L’équipe de tournage venue de Hollywood retrace des épisodes de Californie, New York, Los Angeles, San Francisco, Atlanta, Boston. Le grand voyage mènera l’équipe en France et en Allemagne avec des étapes à Marseille, Paris, Strasbourg, Cernay et le Vieil-Armand, Ribeauvillé, Mayenburg, Duisbourg, Dortmund, Berlin. Enfin une seconde équipe américaine arrivera via Southampton, Le Havre et Paris

Quand?
L’action se situe au début des années 1920.

Ce qu’en dit l’éditeur
Au printemps 1922, des Américains d’Hollywood viennent tourner un film à Nahbès, une petite ville du Maghreb. Ce choc de modernité avive les conflits entre notables traditionnels, colons français et jeunes nationalistes épris d’indépendance.
Raouf, Rania, Kathryn, Neil, Gabrielle, David, Ganthier et d’autres se trouvent alors pris dans les tourbillons d’un univers à plusieurs langues, plusieurs cultures, plusieurs pouvoirs. Certains d’entre eux font aussi le voyage vers Paris et Berlin, vers de vieux pays qui recommencent à se déchirer sous leurs yeux. Ils tentent tous d’inventer leur vie, s’adaptent ou se révoltent. Il leur arrive de s’aimer.
De la Californie à l’Europe en passant par l’Afrique du Nord, Les Prépondérants nous entraînent dans la grande agitation des années 1920. Les mondes entrent en collision, les êtres s’affrontent, se désirent, se pourchassent, changent. L’écriture alerte et précise d’Hédi Kaddour serre au plus près ces vies et ces destins.

Ce que j’en pense
***
La lecture des Prépondérants m’a beaucoup fait penser aux pâtisseries orientales qu’un ami tunisien nous offrait régulièrement. Parfumées, sucrées et si bonnes que nous en mangions jusqu’à l’indigestion. Le roman est de cette veine, à la fois très riche et très addictif, à condition de ne pas avoir peur de l’indigestion. Car le récit fourmille d’histoires centrées sur une tranche bien particulière de l’histoire. Nous sommes au sortir de la Grande Guerre, au moment où se redessine la carte du monde et où s’annoncent d’une part les mouvements de libération et d’autre part les nouveaux cataclysmes.
Ce roman-monde, comme le définit l’auteur, est découpé en trois parties. La première, intitulée «Le choc», est située au début des années 1920. Puis vient «Le grand voyage», qui se déroule de l’hiver 1922 au printemps 1923, et la troisième, titrée «Un an après», nous conduit en juin 1924.
Le choc dont il est question au début du livre, c’est celui que provoque l’arrivée d’une équipe de tournage américaine à Nahbès, cette ville imaginaire d’Afrique du Nord. Jusque là les rôles semblaient bien définis entre les «gentils colonisateurs» venus apporter prospérité et développement, civilisation et sécurité et les «gentils autochtones» prêts à accepter l’aide de ces blancs et à travailler pour eux, voire avec eux. C’est du moins l’opinion dominante au club des «Prépondérants», qui rassemble les plus aisés des colons et les autochtones. Seulement voilà, Hollywood-sur-Nahbès, c’est un peu le chien fou dans le jeu de quilles. Les belles règles établies jusque là vont voler en éclats. Les dollars et les «les rires et les cris trop libres de ces femmes d’outre-Atlantique» vont déstabiliser les Français avant de contaminer les Nord-Africains.
Les grands thèmes que sont le colonialisme et le droit à l’autodétermination, la place de la femme dans la société et notamment dans la société arabe, la montée des périls et la notion de progrès, y compris sur le plan politique son tici incarnés par une galerie de personnages particulièrement bien campés.
La première à entrer en scène est Rania, fille de Si Mabrouk, un grand bourgeois de la capitale. Cultivée, grande lectrice et curieuse de tout, elle entend s’émanciper des traditions séculaires. « Rania s’intéressait beaucoup à ce que faisait Kathryn, elle demandait à Gabrielle s’il était vrai que les Américaines avaient autant d’amants que leurs maris avaient de maîtresses. »
Face à elle, il y a Raouf, également fils de notable, qui va se chercher un avenir dans un nationalisme qui donnerait sa chance à tous. Même si cet engagement est avant tout rhétorique, car il lui faut d’abord conquérir le cœur de la belle actrice Kathryn Bishop. Du côté des progressistes on ajoutera Ganthier, un ancien officier, qui imagine un empire colonial de cent millions d’habitants, mais où chacun aurait les mêmes droits.
Une position qui hérisse la majorité des Prépondérants qui voient d’un très mauvais œil ce souffle de liberté, attachés qu’ils sont au respect des traditions et des valeurs : « Pagnon, Doly, Laganier, une demi-douzaine d’officiers, autant de fonctionnaires, beaucoup de colons, ainsi que des commerçants et artisans. »
La belle idée de l’auteur est de confronter à l’occasion d’un grand voyage – la seconde partie de l’ouvrage – quelques idées développées à Nahbès avec la réalité du terrain. Quand, par exemple, le groupe se rend en Allemagne en passant par l’Alsace et découvre à quoi peut ressembler un territoire dont l’occupant s’est retiré. Mais aussi combien le sentiment de revanche peut se développer auprès d’un peuple qui vit dans la misère et doit s’acquitter de réparations exorbitantes. Une époque charnière qui va annoncer les grands bouleversements à venir.
Rendons enfin à Hédi Kaddour une autre grande qualité, celle d’enrober ses pâtisseries d’un sucre fin, d’observations et d’anecdotes qui viennent enrichir la récit. L’histoire du stock d’huile ou de la chamelle en chaleur ou encore l’anecdote de la machine à écrire sans accents récupérée par l’administration française pour n’en citer que quelques vous amuseront autant que la description des tournages. Un régal !

Autres critiques
Babelio
Jeune Afrique (Jean-Sébastien Josset)
Libération (Frédérique Roussel)
Télérama (Gilles Heuré)
BibliObs (Grégoire Leménager)
L’Express (Alexandre Fillon)
Tribune de Genève (Marianne Grosjean)
Blog Tant qu’il y aura des livres (Ariane)
Site Wikipédia du roman

Extrait
« L’oncle n’avait pas été dupe, elle connaissait ce qu’elle tenait en main, la Lettre sur l’unicité, de Mohammed ‘Abduh, qui passait pour un athée… Il eut un vertige. Il fi t ouvrir les malles de sa nièce, il y trouva des romans égyptiens parlant de libération de la femme… la collection Hachette des grands écrivains, Rousseau, Hugo… et même un Cours de philosophie positive ! Sa nièce voulait en savoir plus que les hommes, ce n’était bon ni pour elle ni pour la famille. Il osa téléphoner à son frère. « C’est trop tard, lui dit Si Mabrouk, tu veux que je l’empêche de lire ? que je la batte ? que je l’enferme ? J’ai voulu avoir une petite fi lle merveilleuse, elle a grandi… Comment va ta femme ? » La conversation avait été longue, elle s’était conclue dans la froideur. L’oncle avait annoncé à sa femme que Rania faisait ses bagages, elle repartait dans la capitale. La tante n’avait rien dit, une femme ça se soumet. Mais son regard avait suffi à désarçonner son mari : le voile de la mort. On ne peut rien contre ce que la mort fait passer dans les yeux des femmes. On les en a toujours menacées, et depuis elle est là, agitant ses plis derrière le moindre de leurs actes de soumission. » (p. 14)

A propos de l’auteur
Hédi Kaddour est un poète et romancier français né à Tunis en 1945.Il est traducteur de l’anglais, l’allemand et l’arabe. Il a enseigné la littérature française et la dramaturgie à l’École normale supérieure de Lyon et l’écriture journalistique au Centre de formation des journalistes (CFJ) puis au Centre de formation des métiers de la presse (CFD).
En 2005 paraît son gros roman d’aventure, Waltenberg (Gallimard), 720 pages, qui plonge dans l’histoire passionnante des hommes et des lettres du XXe siècle.
Ce livre, qui mêle aventure et espionnage, abrite également une trame sentimentale teintée de mélancolie. Il a reçu le Goncourt du premier roman et a été classé «Meilleur roman français de l’année 2005» par le magazine Lire. (Source : Wikipédia)

Site Wikipédia de l’auteur

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La cache

BOLTANSKI_La_cache

La cache
Christophe Boltanski
Stock
Roman
Prix Fémina 2015
344 p., 20 €
ISBN: 9782234076372
Paru en août 2015

Où?
Le roman se déroule principalement en France, à Paris rue de Grenelle, où se situe la cache. Toutefois de nombreux autres lieux sont évoqués au cours du roman : Odessa d’où la famille a émigré ainsi que Balta, Kiev, Minsk, Rostov-sur-le-Don, Moscou, Leningrad, Irkoutsk et Vladivostok ; une autre partie évoque les champs de bataille de la Grande Guerre et les camps de la Seconde Guerre : Bois l’Abbé, Malassise, Bouchavesnes, Riez, Fargny, Le chemin des Dames, Moussy, Braisne, Hauzy, Saint-Mard, Ostel, Château Ruiné, Chevregny, Coblentz, Auschwitz-Birkenau, Buchenwald ; les lieux de villégiature sont tout aussi nombreux : Iran, cercle polaire, Etats-Unis, Australie, Polynésie, Frise néerlandaise ; Egypte, Grande-Bretagne, Italie; sans oublier les destinations françaises : Marseille, Désertines, Vichy, Saint-Denis, Fougères, Ecouis, Saint-Mandé, Saint-Nazaire, Bourbon-Lancy, Ronce-les-Bains, Nantes, La Baule

Quand?
L’action se situe de 1895, date de l’émigration des ancêtres du narrateur, à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Nous avions peur. De tout, de rien, des autres, de nous-mêmes. De la petite comme de la grande histoire. Des honnêtes gens qui, selon les circonstances, peuvent se muer en criminels. De la réversibilité des hommes et de la vie. Du pire, car il est toujours sûr. Cette appréhension, ma famille me l’a transmise très tôt, presque à la naissance. »
Que se passe-t-il quand on tête au biberon à la fois le génie et les névroses d’une famille pas comme les autres, les Boltanski ? Que se passe-t-il quand un grand-père qui se pensait bien français, mais voilà la guerre qui arrive, doit se cacher des siens, chez lui, en plein Paris, dans un « entre-deux », comme un clandestin ? Quel est l’héritage de la peur, mais aussi de l’excentricité, du talent et de la liberté bohème ? Comment transmet-on le secret familial, le noyau d’ombre
qui aurait pu tout engloutir ?
La Cache est le roman-vrai des Boltanski, une plongée dans les arcanes de la création, une éducation insolite « Rue-de-Grenelle », de la Seconde Guerre mondiale à aujourd’hui. Et la révélation d’un auteur.

Ce que j’en pense
****
«En près d’un siècle, ce récit a dû être raconté quelques dizaines de fois, par un nombre limité de personnes, cinq ou six, au maximum. Avec le temps, il a acquis la force d’une légende, d’une fable débarrassée de ses défauts, lissée par des années de manipulation. Il s’est durci, comme de la pâte à modeler. Il a fini par se dessécher puis devenir friable. Je me dépêche de le transposer sur le papier avant qu’il ne s’émiette et ne disparaisse à jamais. Il renferme évidemment une part de vérité. »
Quand Christophe Boltanski entreprend de raconter l’histoire de sa famille, de remonter dans son arbre généalogique, il sait combien l’entreprise est aléatoire. Mais le romancier dispose d’un atout de taille : il peut construire un scénario qui lui permettra d’occulter certains trous de mémoire, voire de sélectionner les anecdotes les plus marquantes pour nous proposer l’un des premiers romans les plus réussis de la rentrée 2015.
Chapitre après chapitre, on ajoute une pièce à l’appartement Rue-de-Grenelle où se situe la cache qui donne son titre au livre, un peu comme dans La vie mode d’emploi de Georges Perec. Toutefois, avant d’entrer dans la maison, on commence par la fiat 500 garée devant l’entrée. Cette petite voiture dans laquelle s’entassent les membres de la famille livre d’emblée la caractéristique principale des Boltanski : ils sont soudés les uns aux autres, ne formant quasiment qu’un seul corps aux multiples tentacules. Et tant pis s’il est un peu difficile de respirer, car cela permet de conjurer la peur. Celle qui peut accompagner des personnes qui ont un jour quitté Odessa pour venir s’installer en France et qui doivent constamment lutter contre la mélancolie liée à l’exil et multiplier les efforts pour s’intégrer. Et ce depuis les grands-parents, Marie-Élise, rebaptisée Myriam et son mari Etienne, jusqu’à leurs trois fils et leur fille, dont l’artiste Christian et Luc, le père de Christophe. Etienne est fier d’être russe, mais pressent que s’il veut se fondre dans la foule, il lui faudra raboter quelques aspects de sa personnalité. Juif, il se convertit au catholicisme, mais n’hésitera pas à se cacher durant l’Occupation dans un réduit, de crainte d’être raflé.
Tour à tour truculente, drôle, grave et formidablement attachante, la galerie de personnages nous permet de traverser le siècle tout en suivant les aventures quelquefois très rocambolesques, mais ô combien romanesques, qui nous sont ici proposées. Et si le drame est constamment sous-jacent, c’est d’abord la belle volonté et la formidable énergie qui dominent le récit : « Je n’ai jamais été aussi libre et heureux que dans cette maison. J’aimerais pouvoir la décrire avec la précision d’un entomologiste détaillant la vie d’une fourmilière, galerie après galerie, ce faisant, je passerais à côté de tout ce qui ne se voit pas à la loupe : l’incroyable appétit de vivre, les moments d’ivresse, d’euphorie même. »
Il n’y a pas mieux pour conjurer les mauvais jours !

Autres critiques
Babelio
BibliObs (Grégoire Leménager)
Télérama (Nathalie Crom)
La Presse (Marielle Bedek)
Libération (Philippe Lançon)
Le Point (Christophe Ono-Dit-Biot)
L’Express (Blog 8 plumes Marie-Florence Gaultier)
Le JDD (Marie-Laure Delorme)
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
Blog Clara et les mots

Extrait
« Objet mythique des films italiens des années cinquante, la Fiat de deuxième génération, dite Nuova 500, faisait penser à un bocal pour poissons rouges, à un sous-marin de poche, à un ovni, et moi, son passager, à un Martien projeté sur une planète inconnue. Dans son pays d’origine, on l’appelait la « bambina ». Moins flatteurs, les Français l’avaient surnommée le « pot de yaourt ». Son plancher rasait le sol. Sa tôle avait la finesse d’une feuille de papier. L’absence de portes et plus encore de fenêtres ouvrantes à l’arrière renforçait la sensation d’enfermement. Je pouvais passer des heures, adossé au moteur dont je sentais chaque pulsation, bringuebalé dans tous les sens, le corps en chien de fusil, les genoux coincés contre le siège avant, le visage collé au hublot, à regarder défiler, en contre-plongée, un Paris à l’époque presque uniformément noir, un paysage monotone flouté par la buée. Assourdi par les grondements discontinus de la machinerie, je remontais de grandes artères couvertes de suie, la rue Bonaparte, le boulevard Morland, l’avenue de Ségur, la rue de Sèvres, la rue Vaneau, l’avenue du Maine, dans un état d’apesanteur, comme si j’évoluais dans un monde sombre et aqueux (ne dit-on pas d’une circulation qu’elle est fluide ?), dans des fonds d’encre, des fosses abyssales peuplées de poissons diaphanes. J’étais blotti en position fœtale, à l’intérieur de ce caisson de forme ovoïde, exposé aux regards des autres et curieusement invisible, dans cet utérus sur roues piloté par ma grand-mère, au milieu de l’agitation de la ville. »

A propos de l’auteur
Christophe Boltanski est né en 1962. Entré en 1989 au journal Libération, il fut correspondant pendant presque dix ans pour le journal – d’abord à Jérusalem (1995-2000) puis à Londres (2000- 2004). Il co-dirigea ensuite le service étranger du journal jusqu’en 2007, avant de rejoindre Le Nouvel Observateur. Il est également actionnaire du site Internet d’information Rue 89, fondé par d’anciens journalistes de Libération. Il gagne en 2010 le prestigieux Prix Bayeux-Calvados des correspondants de guerre pour un reportage sur une mine au Congo, dans la région du Nord-Kivu : Les mineurs de l’enfer.
Il est également l’auteur avec Jihan el-Tahri de Les Sept vies de Yasser Arafat (Grasset, 1997), avec Farah Mebarki, de Bethléem, 2000 ans de passion (Tallandier, 2000) et, avec Eric Aeschimann, de Chirac d’Arabie (Grasset, 2006). La cache est son premier roman. (Source : France Inter)

Site Wikipédia de l’auteur

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