Une terre, du sang, des larmes

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En deux mots:
À travers le parcours de quatres personnes, Nadr et son demi-frère Khalil qui ont grandi dans la bande de Gaza, Fernando Clerc, fonctionnaire d’une organisation internationale et Amandine, leur mère engagée dans l’humanitaire, c’est toute la problématique palestienne qui est mise en lumière, sans préjugés et sans fards.

Ma note:
★★★★
(j’ai adoré)

Ma chronique:

Une terre, du sang, des larmes

En racontant la vie de Khalil et Nadr dans la bande de Gaza, Cyril Dion décortique la question palestienne et illustre les possibles dérives de cette situation.

Cyril Dion, que l’on connaissait surtout pour son documentaire à succès intitulé Demain, réalisé avec Mélanie Laurent, fait ses premiers pas avec un roman bien davantage à vertu pédagogique que militant. Mais quand bien même, il n’est pas question pour lui de prendre parti dans le conflit qui oppose israéliens et palestiniens, il suffit de décrire les conditions de vie des habitants de la bande de Gaza pour comprendre combien elles sont aujourd’hui à la limite du supportable. Depuis 1967, Rafah n’est plus que l’ombre de la cité qu’elle était avant le conflit avec Israël. Depuis un demi-siècle et quelques conflits meurtriers – sans oublier les acrochages fréquents – le quotidien des habitants ressemble à un mauvais rêve. Le narrateur d’Imago nous décrit ainsi celui de l’un de ses personnages principaux: « Nadr habitait au nord de Rafah, quelque part au milieu du champ d’ordures qui faisait face à la mer. Chacune de ses journées commençait au lever du soleil, à l’heure où les premières chaleurs le tiraient du lit. Il se lavait au-dessus du seau, puis se plantait devant l’entrée du petit bâtiment. Devant lui, il posait ses deux seuls livres, qu’il lisait et relisait. L’un de Darwich, l’autre de Rûmî. Vers huit heures commençait le défilé: jeunes, vieux, femmes, enfants. Il les regardait s’agiter dans la poussière et les détritus, le dos bien calé sur son vieux siège de toile. Ce qu’ils appelaient encore “le camp” (mais qui, d’un camp de réfugiés avait progressivement été transformé en quartier sale et délabré) était aux portes de la ville et, dès les premières heures du jour, de petites grappes d’hommes s’en échappaient, quittaient les amas de ferraille et de pierres, les ruelles aux édifices morcelés, les dédales de fils électriques et de canalisations sauvages, pour rejoindre les rues animées du centre. Pas un ne pouvait déloger Nadr de son trône en lambeaux. Il leur criait de foutre le camp et restait assis à contempler le vide, faisant crânement rebondir son couteau dans sa paume. Il ne s’intéressait pas aux informations et se contentait de hocher la tête à celles qu’on lui rapportait d’Al Jazeera, de CNN, d’Euronews, d’Al Arabiya, de la MBC, de la BBC… Autant que possible, il évitait de s’éloigner du quartier. »
Nadr est est né en 1987, dix ans avant Khalil, son demi-frère. Ensemble, ils vont se débrouiller, même si au bout du compte leurs trajectoires vont suivre des voies totalement opposées. « Tous deux travaillaient à la carrosserie de Jalil ou au restaurant de leur oncle Mokhtar, chaque fois qu’on avait besoin d’eux. Grossissant les petits groupes d’hommes qu’on voyait se presser dans les échoppes et les ateliers, passant le plus clair de leur temps à fumer et à rire, tandis que deux ou trois d’entre eux se concentraient sur leur ouvrage. Khalil méprisait leur condition. Rêvait d’autre chose que de moisir dans une prison en ruine. Depuis quelque temps, il s’était rapproché du Hamas, s’agitait autour des cadres du parti, haranguait les foules aux rassemblements, s’inventait une piété. Embarrassait Nadr. Lui aussi avait été démarché par ces types. Mais il ne parvenait pas à les aimer. Leurs discours étaient gorgés des mots du prophète mais rien de ce qu’il percevait ne collait vraiment avec son idée d’Allah, de la beauté, de l’éternel. « Ou bien parais tel que tu es, ou bien sois tel que tu parais », écrivait Rûmi. Aucun de ces hommes n’était à la hauteur de cette phrase. »
Mais Khalil est d’un autre avis. Quand son frère lit des livres, lui apprend à manier les armes et entend se battre, quitte à perdre la vie dans un attentat-suicide. Quand il décide de mettre son plan en éxécution, Nadr n’a d’autre issue que de tenter de l’arrêter en partant à sa recherche.
Il s’engage dans l’un des tunnels qui mènent en Egypte, puis prend la direction d’un port où un bateau le mènera jusqu’à Marseille, puis Paris « Nadr progressait dans le sable, longeait la mer, deux ou trois cailloux dans chaque chaussure. L’horizon s’éployait à perte de vue, le manque d’eau et de nourriture l’étourdissait, la chaleur le faisait chanceler. Pourtant, son cœur était léger et sa poitrine fière, soulagée d’un immense fardeau. Chaque nouvelle foulée, chaque minute hors de cette prison était une promesse encore indistincte. »
L’occasion aussi de revenir sur son histoire mouvementée et sa double appartenance. Car son père est palestinien et à arraché son fils à sa mère française. Cette dernière a participé à la création d’une organisation non gouvernementale qui a pour nom «International Human Nature Rights et qui se définit comme la «première ONG à mettre sur le même plan les droits humains et ceux de la nature». Dans cette constellation, on retrouve aussi Fernando Clerc, fonctionnaire d’une organisation internationale chargé de valider des dossiers d’aide et dont le petit confort va soudain être remis en cause par une mission d’évaluation sur le terrain.
Dans cette course contre la montre, tout l’enjeu est dès lors de savoir lequel parviendra le premier à son imago, c’est-à-dire, suivant la définition de ce terme qui donne son titre au roman, «au stade final d’un individu dont le développement se déroule en plusieurs phases».
Cyril Dion réussit son pari en faisant de cette quête intime une démonstration qui a valeur universelle. Oui, «Chacun d’entre nous vit avec sa propre prison, plus ou moins large. Et fait ce qu’il peut pour en sortir… »

Le documentaire «Rafah, chronique d’une ville dans la bande de Gaza» permet, pour ceux qui s’intéressent de près à la question, d’approfondir la lecture d’Imago.

Imago
Cyril Dion
Éditions Actes Sud
Roman
224 p., 19 €
EAN : 9782330081744
Paru en août 2017

Ce qu’en dit l’éditeur
Parce que son frère s’apprête à commettre en France l’irréparable, Nadr le pacifiste se lance à sa poursuite, quitte la Palestine, franchit les tunnels, passe en Égypte, débarque à Marseille puis suit la trace de Khalil jusqu’à Paris. Se révolter, s’interposer : deux manières d’affronter le même obstacle, se libérer de tout enfermement, accéder à soi-même, entrer en résilience contre le sentiment d’immobilité, d’incarcération, d’irrémédiable injustice.
Sous couvert de fiction, ce premier roman est celui d’un homme engagé pour un autre monde, une autre société – un engagement qui passe ici par l’imaginaire pour approcher encore davantage l’une des tragédies les plus durables du XXe siècle.

« J’AI COMMENCÉ À ÉCRIRE IMAGO EN 2006, après avoir passé cinq ans entre Israël, la Palestine, la Suisse, l’Andalousie et Paris, tâchant de rapprocher Israéliens et Palestiniens, juifs et musulmans. Chaque jour, je fréquentais des hommes et des femmes enfermés dans leurs croyances, leurs logiques politiques, leurs souffrances, leurs territoires…
Fin 2006, j’ai rencontré Pierre Rabhi, avec qui je me suis engagé dans la création du mouvement Colibris. J’aimais son message écologiste mais j’étais surtout touché par son histoire : celle d’un homme décidé à quitter la société moderne, dans laquelle il se sentait incarcéré, pris dans une logique qui l’obligeait à vivre contre ses idéaux.
D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours été écrasé par ce sentiment d’enfermement : celui de l’esprit dans le corps, de l’enfant dans les salles de classe, de l’adulte dans « le monde du travail ». Il me semble avoir écrit ce livre, tout au long de ces dix années, comme un moyen d’explorer ce sentiment, de le traverser, d’y trouver une issue…
À aucun moment je n’ai songé à faire un livre sur la géopolitique ou le terrorisme. C’est l’itinéraire de ces quatre personnages qui m’habitait. Comme souvent dans la fiction ou la poésie, j’ai écrit sans véritablement savoir ce que j’écrivais. Car finalement, ce livre a certainement une dimension politique.
À de nombreux égards l’Occident a créé la poudrière du Moyen-Orient. Aujourd’hui, ce petit territoire d’Israël-Palestine, où deux peuples doivent cohabiter avec la peur primale de disparaître, n’est pas seulement abandonné à son triste sort, il est instrumentalisé. Israël par les pays voulant garder une position stratégique dans la région, la Palestine par les islamistes utilisant la souffrance des Palestiniens pour rallier de jeunes esprits à leur cause. La guerre que les Occidentaux ont exportée sur cette terre revient aujourd’hui sur leurs sols…
Nadr, Khalil, Fernando et Amandine sont emportés par ces trajectoires qui ne leur appartiennent pas. Et tentent, comme beaucoup d’entre nous, de s’en libérer, pour trouver leur propre chemin. » Cyril Dion

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Cyril Dion présente Imago © Production Actes Sud

Les premières pages du livre
« Tu étais dans mes bras. Ta peau contre ma peau. Ton corps lové contre ma poitrine, aspirant chaque particule de l’air que je respirais. Ta main ne pouvait rien contenir que mon doigt. Le fracas de ce monde ne pouvait t’atteindre, tant que ma présence chaude t’enveloppait. Cette tendresse absolue, ce cocon que chaque être humain aspire à retrouver, une vie entière, ce refuge qui n’est qu’amour et sécurité, ce que les gens appellent Dieu, avec le fol espoir qu’un Père divin les reprendra dans ses bras lorsque leur cœur se sera définitivement effondré…, je pouvais te le donner. Tout ton corps me réclamait. Tes phalanges autour de mes phalanges. Tes membres abandonn.s sur mon ventre. Ton souffle sur ma peau. Tes joues que je mordillais. J’étais ton Éden et ton dieu. J’étais l’espace de ton existence.
Enfin je pouvais prendre soin de quelqu’un comme j’aurais aimé qu’on prenne soin de moi. Qu’on me caresse et me protège. Et pourtant la peur me tenait. Le regard de Tarek me transperçait. Je savais que tôt ou tard un voile passerait sur ses yeux et que je n’existerais plus. Que je n’aurais jamais existé. Qu’il lui faudrait devenir cette brute froide. Je savais que je ne pourrais rien, mais je te serrais. »

Extraits
« Nadr habitait au nord de Rafah, quelque part au milieu du champ d’ordures qui faisait face à la mer. Chacune de ses journées commençait au lever du soleil, à l’heure où les premières chaleurs le tiraient du lit. Il se lavait au-dessus du seau, puis se plantait devant l’entrée du petit bâtiment. Devant lui, il posait ses deux seuls livres, qu’il lisait et relisait. L’un de Darwich, l’autre de Rûmî. Vers huit heures commençait le défilé: jeunes, vieux, femmes, enfants. Il les regardait s’agiter dans la poussière et les détritus, le dos bien calé sur son vieux siège de toile. Ce qu’ils appelaient encore “le camp” (mais qui, d’un camp de réfugiés avait progressivement été transformé en quartier sale et délabré) était aux portes de la ville et, dès les premières heures du jour, de petites grappes d’hommes s’en échappaient, quittaient les amas de ferraille et de pierres, les ruelles aux édifices morcelés, les dédales de fils électriques et de canalisations sauvages, pour rejoindre les rues animées du centre. Pas un ne pouvait déloger Nadr de son trône en lambeaux. Il leur criait de foutre le camp et restait assis à contempler le vide, faisant crânement rebondir son couteau dans sa paume. »

« Au début de l’après-midi, entassés dans une Mercedes verte des années 1970, ils s’étaient mis en route pour l’autre morceau de la Palestine, de l’autre côté du pays juif. Nadr fumait, accoudé à la fenêtre, et ne voulait adresser la parole à aucun d’eux. Sur ses genoux, il avait posé le livre de Darwich offert par son grand-père le jour de ses dix-huit ans. « Ainsi qu’une fenêtre, j’ouvre sur ce que je veux… » Derrière lui, les ruines et les caravanes, sur les côtés, les oliviers et les acacias, devant, la route interminable et nue. Les autres partaient pour les bijoux de la grand-mère, les bijoux dissimulés dans une cache de l’escalier, les bijoux restés sans maître lorsque la maison avait été désertée en 1948. Ils partaient parce qu’il leur fallait une raison de partir. Ils se réjouissaient déjà en pensant aux putes et à l’argent minable qu’ils exhiberaient. Ils se racontaient leur vie nouvelle, hors de l’enclave, les téléviseurs et les voitures de sport. Aucun d’eux n’avait la moindre idée de ce qui se passait à cent kilomètres, hormis ce qu’ils pouvaient voir sur les écrans. Aucun d’eux ne savait ce que valaient les bijoux si tant est qu’ils existent. Mais il fallait bien partir. »

À propos de l’auteur
Né en 1978, Cyril Dion est le cofondateur avec Pierre Rabhi du mouvement Colibris. Également cofondateur de la revue Kaizen, il publie son premier recueil de poèmes, Assis sur le fil, en 2014 aux éditions de La Table ronde. En 2015, il écrit et coréalise avec Mélanie Laurent le film Demain, qui obtient le César du meilleur documentaire en 2016. (Source : Éditions Actes Sud)

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Les brasseurs de la ville

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Les brasseurs de la ville
Evains Wêche
Philippe Rey
Roman
192 p., 17 €
ISBN: 9782848765068
Paru en janvier 2016

Où?
Le roman se déroule en Haïti, principalement à Port-au-Prince.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Port-au-Prince. Une famille négocie sa survie au jour le jour : il est maître pelle sur un chantier ; elle est repasseuse chez les messieurs célibataires du quartier, n’hésitant pas à se donner à eux car sinon « la chaudière ne monterait pas le feu ». Cinq enfants. Leur fille aînée, Babette, adolescente, est leur seul espoir : elle a son brevet, et sa beauté leur offrira un gendre riche. Sa mère la rêve en Shakira.
Un certain M. Erickson se présente un jour, bien plus âgé qu’elle, généreux pour la famille qu’il installe dans une confortable maison. Mais qui est-il réellement, cet homme mystérieux aux trois maîtresses, vivant dans le luxe, entouré de gardes du corps ? Pourquoi métamorphose-t-il Babette en blonde au point que le quartier la nomme dorénavant la Barbie d’Erickson ?
Sa mère constate, désolée : « Ma fille n’est plus ma fille ». En « putanisant » Babette, ses parents semblent s’être engagés sur une voie aux multiples périls, dont ils pressentent avec effroi qu’elle est sans retour.
Dans Les brasseurs de la ville, épopée à travers les quartiers pauvres de Port-au-Prince, chaque personnage invente ses propres pas pour danser avec sa croix. Evains Wêche signe un talentueux premier roman qui met en lumière la lutte du peuple haïtien contre la déchéance et la mort, un peuple qui brasse la ville entre les bruits et les fureurs où s’entremêlent des histoires de courage, d’amour et de folie.

Ce que j’en pense
***
«Tout ici est question de couleur. Dis-moi quelle couleur tu portes et je te dirai qui tu es. Comme moi les SDF tout couleur vont et viennent ici et là, brassant l’air de la ville.» Dans ce roman bariolé, SDF signifie «Sans destination fixe» et les brasseurs n’ont rien à voir avec la bière, mais désignent ces milliers de gens qui s’agitent dans la capitale haïtienne. «On n’explique pas Port-au-Prince. On vit Port-au-Prince (…) Pour moi Port-au-Prince est un cri de douleur. L’accouchement de la vie y est un film d’horreur où les acteurs croient que tout est normal.»
La ville vit à l’heure du brassage et la plupart des gens sont arcs-en-ciel. Comme les narrateurs qui d’emblée donnent le ton d’un livre d’une énergie folle. Parce qu’«à Port-au-Prince, c’est chaque jour le carnaval». Du coup, on ne sait jamais vraiment si on a affaire à une homme ou a une femme. Comme quand Evains Wêche fait tour à tour parler le mari et la femme, sans prévenir le lecteur. Ce qui donne au récit de nouvelles couleurs. Sauf que, comme au cinéma, le tout va finir par un fondu au noir.
Mais n’anticipons pas. Si la population de Port-au-Prince, tous ces brasseurs, se démène autant, c’est d’abord pour survivre. La narratrice rêve de se mettre à son compte et d’ouvrir son atelier de couture. «En attendant de quoi m’acheter une machine à coudre, je me débrouille dans la rue.» On ne va pas tarder à comprendre ce que la rue lui offre comme revenu. Le narrateur, quant à lui, malaxe le béton, en rêvant lui aussi, par exemple à un beau mariage. «Je t’aime, mon amour. Je sens mon cœur grand comme ça et mes moyens tandis que mes moyens ne sont qu’un poing contre la vie dure. Elle est coriace, la vie, et elle fait mal.»
Surtout quand on soutient d’une famille nombreuse : Lizzie, Yvon, Jonathan, Babette et Acélhomme, en les comptant du plus petit au plus grand.
Comme son épouse, il ne cesse de se poser des questions : «Que vont-ils devenir ? Qu’ai-je à leur offrir ? Je suis une pauvre malheureuse. Je n’ai rien. Même pas une patrie. Mes enfants pousseront ici comme la mauvaise herbe dans les champs. Leur avenir est tout tracé. Rien à l’horizon que ce qu’on est, ce qu’on aura réussi à faire de nous.» Babette est une belle adolescente qui ne va pas tarder à attirer les convoitises. Ses parents aimeraient bien lui voir trouver un bon parti. Mais ce «diaspora» qu’elle croise, ce riche M. Eriksson – Américain de passage pour quelques temps dans le pays – a beau lui promettre monts et merveilles, la sortir de son bidonville, la couvrir de cadeaux, elle finira comme sa pute.
Lizzie est malade. Sa mère doit alors culpabiliser à chaque visite chez le médecin : «Votre enfant fait à peine le poids d’un bébé pour ses six ans! Vous ne lui donnez pas à manger ?»
L’éducation des garçons peut quant à elle se résumer à : «apprenez à vous débrouiller par vous-mêmes, car à Port-au-Prince on ne réussit à survivre que de cette manière. Il est par exemple, illusoire de vouloir trouver du travail. Dans ce pauvre pays, on ne peut que connaître quelqu’un qui connaît quelqu’un qui peut vous donner un travail.
Du coup, le carnaval et les images bariolées se transforment en cortège funèbre. Sans dévoiler la dernière partie du roman, disons que le drame pressenti finira bien par arriver et que le noir viendra recouvrir le bel arc-en-ciel.
Evains Wêche sait fort bien dire les choses, les décrire. Et si besoin est, à inventer les mots qui manquent pour se rapprocher de la réalité d’Haïti. C’est ainsi qu’il crée le verbe putaniser. Car si «le sexe est la voie la plus sûre pour quitter ce foutu pays», alors il faut se putaniser. Mais ce qu’il en coûte va éclater comme un fruit trop mûr entraînant le lecteur dans une salsa du démon.

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Les premières lignes
« Tu me remplis le sac de pain et de ce qui reste du bocal de manba. Tu y mets deux ou trois patates bouillies. Tu le fais volontiers si je suis un homme. Fais-le aussi sans rechigner si je suis une femme ; je crois que toute femme aimerait que son homme s’inquiète de ce qu’elle prendra au lunch. Je t’embrasse. J’ai encore envie de toi. Je touche ton sexe et le désir palpite sous mes doigts. On cherche un coin sombre dans la chambre, mais on sait déjà que chez nous, c’est trop petit, on n’a pas le luxe de se payer une intimité. Je te souris. Quelle idée d’attendre jusqu’à mon retour ! Dommage. Tu me serres. Plein de promesses pour ce soir.
Enjambant les enfants qui dorment à même le sol, je sors dans le matin. Un matin sans odeur. Ici ce n’est pas comme à la campagne, à Fond’Icaques. Dehors m’engloutit vite. Je suis quelque part dans cette foule qui attend sur le boulevard. Une masse de couleurs composée d’uniformes ; on dirait un enfant à ses premiers dessins : les chemises et corsages à carreaux correspondent aux écoliers ; les couleurs sombres vont au bureau ; les casques blancs, jaunes ou verts sont des ouvriers, maçons, camionneurs, électriciens, plombiers – les bleus, des militaires blancs ; les blue-jeans délavés, des étudiants ; les autres, la grande majorité multicolore, ont du blues dans les yeux. SDF. Sans destination fixe.
Tout ici est une question de couleur. Dis-moi quelle couleur tu portes, je te dirai qui tu es. Comme moi, les SDF tout couleur vont et viennent ici et là, brassant l’air de la ville. Et la couleur, c’est une question de famille. Ma mère, si ce n’est mon père, portait joyeusement une chemise trop large à grosses fleurs rouges sur une jupe longue à petites fleurs jaunes ou un pantalon vert. C’était le seul moyen de colorer sa vie. Depuis, nous sommes arcs-en-ciel.
Dans la rue, les heures se ressemblent. La ville vit à l’heure du brassage. Il y a le jour, il y a la nuit. Entre les deux, il n’y a que le sommeil. Du matin au soir, les camionnettes, les bus et les tap-taps transportent les brasseurs vers toutes les destinations. Express partout. Les haut-parleurs des tap-taps prennent la rue et font danser les couleurs. Celles des bus d’écoliers jaunes, fourre-tout où se jettent les passagers qui n’ont pas toujours de quoi payer le trajet ; des petits bus blancs ou gris où montent les fonctionnaires des bureaux et leurs enfants des beaux collèges ; des camionnettes, sortes d’anciens pick-up recréés par des fabricants de carrosseries en bois peint ; des tap-taps, version bus des camions Daihatsu, décorés par nos artistes fous de portraits de stars, et à bord desquels montent les jeunes désœuvrés, sans destination fixe, rêvant d’être Messi, Sweet Micky, Shakira…
À Port-au-Prince, c’est chaque jour le carnaval. » (p. 9-10-11)

A propos de l’auteur
Evains Wêche est né en 1980 à Corail au sud-ouest d’Haïti. Dentiste, vivant à Jérémie, il est aussi bibliothécaire et animateur culturel, organisant des ateliers de lecture et des cliniques dentaires mobiles à Jérémie. Il a publié le recueil de nouvelles Le trou du voyeur (2013) qui lui a valu le prix Henri Deschamps. Il signe avec Les brasseurs de la ville son premier roman. (Source : Editions Philippe Rey)

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