Dans le désert

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Voici trois bonnes raisons de lire ce livre:
1. Parce j’aime beaucoup la manière dont Julien Blanc-Gras raconte ses voyages. J’ai notamment beaucoup aimé Briser la glace, un voyage au Groenland résumé ainsi par l’auteur: «Un périple sur un voilier à travers les icebergs. Un narrateur incapable de naviguer. Un portrait tragicomique du Groenland.»

2. Parce que, comme l’explique «Anne & Arnaud», il est cette fois question d’un périple «dans le Nouvel Orient, entre Qatar, Dubaï et Oman (…) brûlant et plein de surprises».

3. Pour cette citation extraite du livre (p. 53) : « Je crois qu’il ne faut céder ni à l’intimidation, ni à la mauvaise foi. Au fil de mes livres, je me suis permis des vannes sur des chrétiens, des juifs, des mormons, des hindous, et surtout sur moi-même. Je me permettrai donc aussi l’humour avec des musulmans, pour ne pas les discriminer. »

Dans le désert
Julien Blanc-Gras
Éditions Au Diable Vauvert
Récit de voyage
180 p., 15 €
EAN : 9791030700336
Paru en septembre 2017

Ce qu’en dit l’éditeur
Du Qatar à Oman, en passant par Dubaï et le Bahreïn, Julien Blanc-Gras nous guide à travers un nouveau monde où tout peut arriver, pour le meilleur ou pour le pire. Parviendra-t-il à réconcilier l’Orient et l’Occident en soulevant le voile des apparences ? Réussira-t-il à se faire des amis dans le désert ? Un périple brûlant, servi par la bienveillante ironie de l’auteur de Touriste.

Où?
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Les critiques
Babelio
Blog Mes échappées livresques
Blog Brèves littéraires
Blog Second flore 

Les premières pages du livre
« Je voue une confiance mesurée à l’être humain. Ce niveau de confiance, fluctuant, tend à diminuer quand je me contente de rester chez moi en consommant de l’information. Dès que je pose le pied sur un autre continent, une bouffée d’optimisme me transporte. Vue de près, l’humanité n’est pas aussi laide qu’elle en a l’air. Je voyage avec un entêtement méthodique sur cette planète qui, pour minuscule qu’elle soit dans le cosmos, présente l’avantage d’être inépuisable à hauteur d’homme. Les hasards de l’existence et mon goût de l’ailleurs m’ont conduit dans les métropoles globales et les villages oubliés, dans la chaleur tropicale et le froid polaire, dans des régions troublées et des enclaves pacifiques. J’ai fréquenté des palaces et des bidonvilles, descendu des fleuves très sacrés et gravi des montagnes que l’honnêteté me contraint à décrire comme pas trop hautes. Surtout, j’ai partagé des bouts de vécu avec un échantillon assez représentatif de notre espèce. »

Extrait
« Une fois engagés dans le désert, le vrai, ce sont des dizaines, puis des centaines, puis des milliers de 4×4 que nous croisons sur une piste d’un kilomètre de large entrecoupée de hautes dunes. Procession de Toyota, buggies, quads qui s’élancent dans les sables. Impossible de ne pas penser à Mad Max. Il n’y a plus de route, il n’y a donc plus de code de la route. On ne roule ni à droite, ni à gauche, on se faufile entre les autres véhicules et les collisions ne sont pas rares. Des morceaux de phares et pare-choc jonchent le parcours. Des hélicos survolent la parade mécanique, des drones aussi. Le désert est un endroit très fréquenté. »

À propos de l’auteur
Né en 1976 à Gap, Julien Blanc-Gras est journaliste de profession et voyageur par vocation. Il est l’auteur de Gringoland (lauréat du Festival du premier roman de Chambéry 2006), de Comment devenir un dieu vivant, de Touriste (Prix J. Bouquin, Prix de l’archipel de Saint-Pierre et Miquelon, nommé au Prix de Flore et au Prix des lectrices de Elle. Adaptation en BD chez Delcourt, parution 2015), de Paradis (avant liquidation), succès public et unanimité critique, de Briser la glace et de Dans le désert, son dernier ouvrage. (Source : Éditions Au Diable Vauvert)
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L’été en poche (34)

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Boussole

En 2 mots
Le musicologue Franz Ritter part en quête de cet orient qu’il a tant aimé et de la belle Sarah qui l’incarne. Suivez-le dans ce voyage érudit et découvrez la richesse de la Syrie et de l’Iran en cette période si troublée.

Ma note
etoileetoileetoileetoile (j’ai adoré)

Si vous voulez en savoir plus…

Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes

L’avis de… Christophe Ono-dit-Biot (Le Point)
« Dans un texte plein de méandres, proche de l’inventaire ivre et scintillant, bodybuildé aux références littéraires, scientifiques, géographiques, qui serait le frère oriental de Zone, le flux de conscience de Franz s’épanche, voyage, regrette, espère. »

 

Vidéo


Mathias Enard présente son roman «Boussole», Prix Goncourt 2016. » © Production Actes Sud

Celui-là est mon frère

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Celui-là est mon frère
Marie Barthelet
Éditions Buchet-Chastel
Roman
176 p., 14 €
EAN : 9782283029749
Paru en août 2016

Où?
Le roman se déroule dans un endroit d’Orient, proche d’un désert, qui n’est pas nommé.

Quand?
L’action n’est pas située dans le temps. Disons que les armes mentionnées font plutôt référence à l’arsenal utilisé de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« En te voyant, j’ai pensé que tu étais revenu pour moi, puis que tu avais vieilli. Je me trompais. Déjà tu souhaitais repartir. Et ce n’était pas tant que tu avais vieilli, tu étais transformé – défiguré, allais-je dire, par la brûlure d’une foi neuve. J’ai aussi cru que je délirais. Mais ton nom susurré par tous ceux qui étaient présents a craquelé le silence. J’ai compris que je n’étais pas le seul à te voir. Que c’était vrai. Que c’était toi. »
Un jeune chef d’état reçoit la visite de son frère tant aimé, disparu dix ans plus tôt. La brève joie des retrouvailles cède très vite la place à l’amertume et à l’indignation : celui qui est revenu a changé. Il est désormais l’Ennemi. À cause de lui, le pays va s’embourber dans une crise sans précédent.
Celui-là est mon frère, premier roman de Marie Barthelet, est un véritable conte qui déroule, avec sensibilité, le récit envoûtant d’une affection mortelle.

Ce que j’en pense
***
Depuis Montesquieu et Voltaire la tradition du conte philosophique oriental avait disparu de nos lettres. Grâce à la plume de Marie Barthelet qui signe ici un premier roman aussi court que savoureux, ce tort est réparé. Il met aux prises deux frères, les fils du souverain d’un État oriental dont on comprend vite qu’il est régi d’une main de fer depuis des générations par cette famille régnante.
Après avoir donné naissance à un héritier, le souverain – comprenant que son épouse ne pourrait plus enfanter – a décidé d’adopter un second fils afin qu’il ne grandisse pas seul. Choix judicieux puisque les deux frères vont tout partager jusqu’au jour où «l’adopté» s’enfuit, provoquant le désarroi de la famille et de son frère : «En partant tu m’amputais de toi. Il y avait la vie d’avant et d’après ce départ. La vie avec et sans toi. Un âge d’or, une ère de plomb.»
On imagine la joie au moment de l’annonce du retour, après dix ans d’exil, de ce fils prodigue. Sauf que, à l’image des combats de serpents, les retrouvailles vont vite se transformer en confrontation. «J’ai songé : le «nous» d’hier, c’était toi et moi ; aujourd’hui, c’est toi et eux seuls. Eux. La triste minorité de mon pays.»
L’oiseau de mauvais augure qui promet le soulèvement du peuple opprimé – de cette triste minorité – déstabilise le pouvoir. Bien vite, ses menaces vont se traduire dans les faits. Une «vague pourpre» empoisonne le fleuve et le réseau d’eau causant de nombreux décès dans la population, notamment parmi les plus démunis. La lèpre fait également des ravages. Un peu comme les sept plaies d’Egypte.
Les vieilles recettes ne semblent plus fonctionner. Les promesses, les visites aux malades pour les assurer du soutien du gouvernement ne font que retarder la révolte qui grande. Mais les beaux discours finissent par sonner creux :«L’Histoire s’écrit mal à cause de littérateurs comme toi qui ne savent pas la grammaire des hommes.»
Le Palais finit par être envahi et l’heure des règlements de compte sanglants a sonné. «Tu peux museler les médias, assommer les consciences à coups de bêtes slogans et de publicités mensongères, comme les empereurs d’autrefois gaber les panses de pain, organiser des fêtes et des courses à l’hippodrome, en bref jeter de la poudre aux yeux, tu le peux bien sûr, tu peux tout. Mais voici la vérité : tu es l’assassin de ton peuple.»
L’acte final de cette tragédie entre en résonnance avec bien des événements et nous propose une réflexion sur l’aveuglement du pouvoir, sur la justesse des causes défendues, sur la frontière tenue qui existe entre l’ordre et la liberté, entre un asservissement qui assure une certaine stabilité et une liberté, d’autres diront un chaos, qui ouvre la voie à bien des excès.
Marie Barthelet, en ne donnant ni références historiques, ni géographiques, ni même religieuses, livre au lecteur toutes les nuances du possible. S’agit-il d’une cause juste ou d’un combat d’intégristes ? Chacun se fera son opinion…

68 premières fois
Blog Domi C Lire
Blog Les livres de Joëlle 
Blog Les lectures de Martine

Autres critiques
Babelio 
Blog Bouquivore 

Extrait
« Ta mémoire à toi, tes registres personnels, nous n’y avions pas pensé. Tu es devenu instable, refusais de manger, de dormir, de parler d’autre chose que du pouls de cet homme s’affolant sous ta poigne, de sa salive dégoulinant sur tes phalanges. Mille fois par jour tu te lavais les mains. Tu regardais au-dessus de mon épaule, dans le vide. Tu répétais: « Non et non, il ne faut pas, il ne faut pas…
Un matin, tu es parti. Personne ne t’a vu quitter le palais. Tu n’as rien dit, rien emporté, pas même ton chien, pas même moi. Dieu sait que tu m’emmenais toujours avec toi, dans toutes tes errances. Tu es parti pour ne jamais revenir.
Jamais. » (p. 32-33)

A propos de l’auteur
Marie Barthelet a 27 ans. Elle est animatrice du patrimoine et responsable du musée de la Charité-sur-Loire. Celui-là est mon frère est son premier roman. (Source : Éditions Buchet-Chastel)

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Boussole

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Boussole
Mathias Enard
Actes Sud
Roman
380 p., 21,80 €
ISBN: 9782330053123
Paru en août 2015

Où?
Le roman retrace des voyages effectués en Turquie, Syrie et Iran, passant notamment à Istanbul, Damas, Alep, Palmyre, Téhéran, Bandar Abbas mais traverse également l’Autriche (le narrateur est Viennois) ainsi que l’Allemagne, notamment à Tübingen, Stuttgart, Nuremberg et la France, à Paris et en Touraine. Sarawak, le Nord de l’île de Bornéo est également fréquemment évoquée.

Quand?
L’action se situe de nos jours, avec des récits de voyages en Syrie et en Iran il y a une trentaine d’années et l’évocation de siècles d’histoire qui ont forgé le Proche et Moyen-Orient et leurs relations avec l’Occident.

Ce qu’en dit l’éditeur
La nuit descend sur Vienne et sur l’appartement où Franz Ritter, musicologue épris d’Orient, cherche en vain le sommeil, dérivant entre songes et souvenirs, mélancolie et fièvre, revisitant sa vie, ses emballements, ses rencontres et ses nombreux séjours loin de l’Autriche – Istanbul, Alep, Damas, Palmyre, Téhéran… –, mais aussi questionnant son amour impossible avec l’idéale et insaisissable Sarah, spécialiste de l’attraction fatale de ce Grand Est sur les aventuriers, les savants, les artistes, les voyageurs occidentaux.
Ainsi se déploie un monde d’explorateurs des arts et de leur histoire, orientalistes modernes animés d’un désir pur de mélanges et de découvertes que l’actualité contemporaine vient gifler. Et le tragique écho de ce fiévreux élan brisé résonne dans l’âme blessée des personnages comme il traverse le livre.
Roman nocturne, enveloppant et musical, tout en érudition généreuse et humour doux-amer, Boussole est un voyage et une déclaration d’admiration, une quête de l’autre en soi et une main tendue – comme un pont jeté entre l’Occident et l’Orient, entre hier et demain, bâti sur l’inventaire amoureux de siècles de fascination, d’influences et de traces sensibles et tenaces, pour tenter d’apaiser les feux du présent.

Ce qu’en dit l’auteur
Interroger la frontière. Essayer de la comprendre, dans ses flux, ses reflux, sa mobilité. La suivre du doigt. Plonger la main dans le courant de la rivière ou la saignée du détroit. La parcourir avec ceux qui l’ont explorée, voyageurs, poètes, musiciens, scientifiques. En relever les traces, les cicatrices anciennes ou les interactions nouvelles. Entrevoir tour à tour sa violence et sa beauté. Exhumer des passions oubliées et des échanges enfouis, reprendre des dialogues parfois interrompus. Tenter humblement de recenser les marques de cette passion, de ce qui se joue entre soi et l’autre, entre Les Mille et Une Nuits et À la Recherche du temps perdu, entre L’Origine du monde et un pasha ottoman, entre le chant du muezzin et des lieder de Szymanowski.
J’ai été ce qu’on appelait autrefois un orientaliste. J’ai étudié l’arabe et le persan à l’Institut des langues orientales. Comme mes personnages, j’ai parcouru l’Égypte, la Syrie ou l’Iran. J’ai essayé de reconstruire cette longue histoire, celle de l’amour de l’Orient, de la passion de l’Orient, et des couples d’amoureux qui la représentent le mieux : Majnoun et Leyla, Vis et Ramin, Tristan et Iseult. Sans oublier ce qu’il peut y avoir de violent et de tragique dans ces récits, de rapports de force, d’intrigues politiques et d’échecs désespérés.
Ce long voyage commence à Vienne et nous amène jusqu’aux rivages de la mer de Chine ; à travers les rêveries de Franz et les errances de Sarah, j’ai souhaité rendre hommage à tous ceux qui, vers le levant ou le ponant, ont été à tel point épris de la différence qu’ils se sont immergés dans les langues, les cultures ou les musiques qu’ils découvraient, parfois jusqu’à s’y perdre corps et âme. M. E.

Ce que j’en pense
****
En voyant les images d’Alep se vidant de ses habitants, contraints à l’exil sous le poids des bombes qui s’abattent sur la ville, j’ai repensé à mon voyage en Syrie et aux fortes émotions de ce voyage au Proche-Orient. J’ai alors recherché dans le livre de Mathias Enard ce passage où il parle de cette superbe cité qui est en train d’être rasée : «Nous sommes rentrés à l’hôtel par le chemin des écoliers, dans la pénombre des ruelles et des bazars fermés – aujourd’hui tous ces lieux sont en proie à la guerre, brûlent ou ont été brulés, les rideaux de fer des boutiques déformés par la chaleur de l’incendie, la petite place de l’Évêché maronite envahie d’immeubles effondrés, son étonnante église latine à double clocher de tuiles rouges dévastée par les explosions : est-ce qu’Alep retrouvera jamais sa splendeur, peut-être, on n’en sait rien, mais aujourd’hui notre séjour est doublement un rêve, à la fois perdu dans le temps et rattrapé par la destruction. Un rêve avec Annemarie Schwarzenbach, T. E. Lawrence et tous les clients de l’hôtel Baron, les morts célèbres et les oubliés …»
Si la lecture de ce roman couronné du Prix Goncourt 2015 résonne aussi fort en moi, c’est d’abord pour les souvenirs qu’il évoque et que doivent partager tous ceux qui ont arpenté le site de Palmyre, les ruelles d’Alep ou le souk à Damas. Cette impression d’un drame absolu, né de la folie d’hommes qui ont oublié d’où ils venaient, combien leur culture, leur art, leur science et même leur religion était riche.
Avec une époustouflante érudition – je vous l’accorde, il faut quelquefois s’accrocher pour suivre le récit – Mathias Enard en témoigne. En nous entraînant sur les pas de Franz Ritter, musicologue installé à Vienne, il jette sans cesse des ponts entre les occidentaux avides de connaître cet orient au-delà des fantasmes. A moins que ce ne soit à cause de ces fantasmes qui ont nourri leur œuvre de musicien, de poète, d’écrivain.
Entre colloques universitaires et récits de voyages, entre découvertes archéologiques et conversations autour d’un verre ou d’un feu de camp, on découvre la richesse de l’orientalisme inventé par Napoléon Bonaparte «c’est lui qui entraîne derrière son armée la science en Egypte, et fait entrer l’Europe pour la première fois en Orient au-delà des Balkans. Le savoir s’engouffre derrière les militaires et les marchands, en Egype, en Inde, en Chine.»
Derrière lui, les écrivains et les musiciens seront nombreux à raconter leur vision de cet orient. De Victor Hugo avec «Les Orientales» à Chateaubriand, de T. E. Lawrence à Agatha Christie, de Klaus Mann à Isabelle Eberhardt, sans oublier les poètes comme Rimbaud, Nerval, Byron.
Pour le musicologue, il y a tout autant à raconter, tant les influences orientales parsèment les œuvres de Schubert, Beethoven, Mendelssohn, Schumann, Strauss, Schönberg. Il semble que l’occident tout entier ait eu cette soif d’Orient. «Les Allemands, dans l’ensemble, avaient des songes bibliques et archéologiques ; les Espagnols, des chimères ibériques, d’Andalousie musulmane et de Gitans célestes ; les Hollandais, des visions d’épice, de poivriers, de camphriers et de navires dans la tempête, au large du Cap de Bonne-Espérance.» Quant à Sarah et aux Français, ils se passionnent non seulement pour les poètes persans, mais aussi pour ceux que l’Orient en général avaient inspirés.
Voilà justement le moment de dire quelques mots de cette Sarah que Franz rencontre lors d’un voyage et qui va servir de fil rouge au romancier. Tout au long du roman, on suit en effet la quête de Franz, amoureux transi. La belle rousse, spécialiste de cet Orient qui le fascine tant, avec qui il va pouvoir partager ses découvertes. Même si cette femme ne possède rien («Ses livres et ses images sont dans sa tête ; dans sa tête, dans ses innombrables carnets»), il s’imagine, depuis une nuit à la belle étoile passée au pied de la forteresse d’Alep, ne plus jamais la quitter.
Mais c’est elle qui s’envolera pour enterrer son frère, traumatisme dont elle ne se remettra pas et que l’entraînera à «l’orient de l’orient».
Des années plus tard, il va pourtant la croiser à nouveau en Autriche : «L’avenir était aussi radieux que le Bosphore un beau jour d’automne, s’annonçait sous des auspices aussi brillants que cette soirée à Graz seul avec Sarah dans les années 1990, premier dîner en tête à tête…»
Sauf que «la vie est une symphonie de Mahler, elle ne revient jamais en arrière, ne retombe jamais sur ses pieds. Dans ce sentiment du temps qui est la définition de la mélancolie, la conscience de la finitude, pas de refuge à part l’opium et l’oubli».
Mathias Enard dit avec élégance la souffrance du manque. Au soir de sa vie, il a beau ressortir «la boussole qui pointe vers l’orient, la boussole de l’illumination, l’artefact sohrawardien. Un bâton de sourcier mystique», il compris que le monde qu’il a rêvé n’est plus, que seuls les récits témoignent de la beauté et de l’amour. Que le paradis est artificiel.
«Une bouffée d’opium iranien, une bouffée de mémoire, c’est un genre d’oubli de la nuit qui avance, de la maladie qui gagne, de la cécité qui nous envahit.»

Autres critiques
Babelio
Le Point (Christophe Ono-dit-Biot)
Télérama (Gilles Heuré)
BibliObs (Grégoire Leménager)
LaLibre.be (Guy Duplat)
La République des livres (Pierre Assouline)
Libération (Philippe Lançon)
Paris-Match (Gilles Martin-Chauffier)
Le Temps (Eléonore Sulser)
La Croix (Antoine Perraud)
Blog L’or des livres (Emmanuelle Caminade)
Blog Les heures perdues (Célian Faure)

Extrait
« Sarah avait soudain l’air abattue, j’ai remarqué qu’elle flottait dans son tailleur gris ; ses formes avaient été avalées par l’Académie, son corps portait les traces de l’effort fourni au cours des semaines et des mois précédents : les quatre années antérieures avaient tendu vers cet instant, n’avaient eu de sens que pour cet instant, et maintenant que le champagne coulait elle affichait un doux sourire rendu de parturiente – ses yeux étaient cernés, j’imaginais qu’elle avait passé la nuit à revoir son exposé, trop excitée pour trouver le sommeil. Gilbert de Morgan, son directeur de thèse, était là bien sûr ; je l’avais déjà croisé à Damas. Il ne cachait pas sa passion pour sa protégée, il la couvait d’un œil paternel qui louchait doucement vers l’inceste au gré du champagne : à la troisième coupe, le regard allumé et les joues rouges, accoudé seul à une table haute, je surpris ses yeux errer des chevilles jusqu’à la ceinture de Sarah, de bas en haut puis de haut en bas – il lâcha aussitôt un petit rot mélancolique et vida son quatrième verre. Il remarqua que je l’observais, me roula des yeux furibards avant de me reconnaître et de me sourire, nous nous sommes déjà rencontrés, non ? Je lui ai rafraîchi la mémoire, oui, je suis Franz Ritter, nous nous sommes vus à Damas avec Sarah – ah bien sûr, le musicien, et j’étais déjà tellement habitué à cette méprise que je répondis par un sourire un peu niaiseux. Je n’avais pas encore échangé plus de deux mots avec la récipiendaire, sollicitée par tous ses amis et parents que j’étais déjà coincé en compagnie de ce grand savant que tout le monde, en dehors d’une salle de classe ou d’un conseil de département, souhaitait ardemment éviter. Il me posait des questions de circonstance sur ma propre carrière universitaire, des questions auxquelles je ne savais pas répondre et que je préférais même ne pas me poser ; il était néanmoins plutôt en forme, gaillard, comme disent les Français, pour ne pas dire paillard ou égrillard, et j’étais loin de m’imaginer que je le retrouverais quelques mois plus tard
à Téhéran, dans des circonstances et un état bien différents, toujours en compagnie de Sarah qui, pour l’heure, était en grande conversation avec Nadim – il venait d’arriver, elle devait lui expliquer les tenants et aboutissants de la soutenance, pourquoi n’y avait-il pas assisté, je l’ignore ; lui aussi était très élégant, dans une belle chemise blanche à col rond qui éclairait son teint mat, sa courte barbe noire ; Sarah lui tenait les deux mains comme s’ils allaient se mettre à danser. Je me suis excusé auprès du professeur et suis allé à leur rencontre ; Nadim m’a aussitôt donné une accolade fraternelle qui m’a ramené en un instant à Damas, à Alep, au luth de Nadim dans la nuit, enivrant les étoiles» (p. 14-15)

A propos de l’auteur
Né en 1972, Mathias Enard a étudié le persan et l’arabe et fait de longs séjours au Moyen-Orient. Il vit à Barcelone.
Il est notamment l’auteur de six romans parus aux éditions Actes Sud : La perfection du tir (2003, prix des Cinq Continents de la francophonie ; Babel n° 903), Remonter l’Orénoque (2005), Zone (2008, prix Décembre, prix du Livre Inter ; Babel n° 1020), Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants (2010, prix Goncourt des Lycéens, prix du Livre en Poitou-Charentes 2011), Rue des Voleurs (2012) et Boussole (2015).
Ainsi que Bréviaire des artificiers (Verticales, 2007) et L’alcool et la nostalgie (Inculte, 2011 ; Babel n° 1111). (Source : Editions Actes Sud)

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Le Maître

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Le Maître
Patrick Rambaud
Grasset
Roman
240 p., 19 €
ISBN: 9782246855774
Paru le 2 janvier 2015

Où?
L’action se déroule en Chine, « au pays de Song, entre le Fleuve Jaune et la rivière Houaï » ainsi qu’au pays de Ts’in, « qui commençait entre le Fleuve Jaune et les montagnes, dans la haute vallée de la Wei, ainsi qu’au royaume de Ts’i à Lin-Tsö la capitale du royaume et dans la ville de Mong.

Quand?
Nous sommes cinq siècles avant Jésus-Christ.

Ce qu’en dit l’éditeur
« C’était il y a vingt-cinq siècles dans le royaume de Song, entre le Fleuve Jaune et la rivière Houaï : Tchouang naquit les yeux ouverts et sans un cri. Il était froissé, édenté, chauve, puisque les nouveau-nés ressemblent aux vieillards : les hommes entrent en scène aussi démunis qu’ils en sortent… »
Bienvenu dans la Chine du Vème siècle avant Jésus-Christ. Un monde poétique et violent, où « tombe » soudain cet enfant, fils du Surintendant des présents et cadeaux. Dans ce royaume gigantesque, l’or est partout, la faim aussi, les princes et les rois ont des esclaves, des éléphants, des nains, ils écoutent des poèmes, font commerce de femmes et d’épices, lisent Confucius….
Avec son immense talent, Patrick Rambaud nous conte la vie de cet enfant, curieux, libre, attentif à la vie, aux métiers, à la pratique du monde ; bientôt inventif et sage ; au plus près du peuple. C’est ainsi qu’il deviendra le plus grand philosophe chinois, Tchouang Tseu, donnant son nom à son livre légendaire, suite magnifique d’histoires vivantes, où l’on croise des bouchers, des seigneurs, des tortues, des faux sages…
C’est un destin inouï que nous raconte le grand romancier de La Bataille – à mi-chemin de la fable et de la philosophie. On rit, on apprend, on découvre, on s’étonne, dans ce monde dont le vrai prince est un philosophe…

Ce que j’en pense
***

Je ne sais si ce roman est celui de la sagesse, comme le promet le bandeau de couverture, mais ce qui est sûr, c’est qu’il permet de passer un bon moment avec ce Maître et ses pensées très libres. Il n’est du reste absolument pas nécessaire d’adhérer à la philosophie de cet ancêtre chinois pour se réjouir de cette pochade. Car si Patrick Rambaud a voulu s’offrir une récréation après ses chroniques du règne de Nicolas Ier, le lecteur partage ce récit jubilatoire.
Nous voici donc il y quelque vingt-cinq siècles sur les pas de Tchouang, de sa naissance à sa fin. Esprit aussi vif que rebelle, il va commencer par apprendre « beaucoup de ses maîtres et des conversations chuchotées qu’il avait la nuit avec l’esprit de son défunt grand père. »
Si bien qu’« A dix ans, Tchouang avait saisi les fondements de la pensée chinoise, laquelle reposait sur des principes simples. Oui et non n’existaient pas à l’état naturel. Il n’y avait pas de contraires mais des contrastes ; le monde était une somme d’impressions. Les forces complémentaires se combinaient, se succédaient, permutaient, s’alliaient, s’harmonisaient, se remplaçaient comme le yin et le yang, la nuit et le jour, l’ombre et la lumière, la femme et l’homme. »
Mais au lieu d’une sorte de résumé des philosophies taoïstes ou confucianistes, Patrick Rambaud choisit ‘école buissonnière. Car Tchouang doute et se révolte.
« Tchouang voulait vivre désormais à l’écart pour ne pas avoir honte de vivre. »
Aucun des modèles proposés ne lui convient, à commencer par celui de l’homme de cour. Il déteste le pouvoir qui avilit et n’entend pas se mettre au service du prince ou d’une cause. Au long de ses pérégrinations, il finira aussi par éconduire tous ceux qui voient en lui «Le Maître». Ni ses disciples, ni son épouse Chao-Yun, Nuage du matin, n’auront raison de sa soif de dénuement et sa volonté de simplicité. Quand il assène des vérités telles que « ce que l’homme ignore excède ce qu’il connaît », ou encore que « La durée de nos existences n’est rien comparée au temps où nous n’existons pas » et enfin « laisse l’or dans les montagnes et les perles dans les eaux ! », on se dit que l’auteur de La Bataille a réussi son coup. Cette farce n’est rien d’autre qu’un viatique pour les ambitieux, les avides de pouvoir et les stressés d’aujourd’hui.

Autres critiques
Babelio
L’Express
Le Point
Les Echos (Thierry Gandillot)
Le Nouveau Cénacle (Revue participative)
Blog MicMélo Littéraire

Extrait
« – Maître, disait-il, vous nous enseignez que la tradition est barbare…
– C’est la tradition qui nourrit les guerres, la tradition qui force les hommes à des travaux épuisants, la tradition qui creuse le fossé entre riches et pauvres, la tradition encore qui invente des cultes pour séparer les hommes. N’est-ce pas de la barbarie ?
– Qu’appelez-vous précisément la tradition ?
¬¬– Ce sont les règles de vie, édictées par on ne sait plus qui, ou par une divinité malfaisante à tête de crapaud. Les gens s’y habituent, ils y croient, ils l’appliquent sans jamais la remettre en question. Personne ne se lève et dit : « Cette règle est idiote ! » Je vais vous donner un exemple. Un jour, une secte décide qu’il ne faut pas manger de potiron. Les potirons sont donc bannis. Ils causent même l’effroi des spectateurs. « Tu as mangé une bouchée de potiron ? malheureux ! Tu vas périr dans d’affreuses souffrances ! Vite, recrache pendant qu’il est temps et jure de ne pas recommencer ! » De l’autre côté de la rivière, imaginons une tribu d’adorateurs du potiron. Que vont-ils faire ? Vont-ils traverser la rivière pour hacher menu ceux qui identifient le potiron au mal absolu ? Sans doute. Les guerres n’ont pas d’autres origines. Chacun reste emmuré dans ses croyances, qui vont à l’encontre des croyances du voisin. Ne pensez-vous pas que c’est stupide ?
– Stupide, Maître, mais aussi mortel.
¬– Eh oui, Lin-lei. Je vous engage tous à étudier ce que préconisent les sectes : leurs interdits ne sont que de signes de reconnaissance. Entre eux ils s’appellent frères. Tous les autres, ils les rejettent. Cette détestation des uns pour le potiron, elle vient peut-être d’une indigestion, puis ces maux de ventre alimentent une croyance, et la croyance engendre des maux encore plus grands. Tse-loi, va nous cueillir un potiron. »

« – Maître Tchouang, quand votre souffle s’envolera, que préférez-vous ? Qu’on vous enfouisse ou qu’on vous abandonne la face au ciel ?
– M’en fous. Enterré, je ferai le délice des asticots, exposé au soleil je serai la proie des vautours. Pourquoi privilégier l’une de ces bêtes au détriment de l’autre ?
Un matin il se fit porter sur la plate-forme qui dominait la vallée, en laissant dans sa cabane tout ce qu’il possédait, une natte, un bol et une statuette en jade blanc. Il s’étendit dans l’herbe qui sentait le frais. Il demanda qu’on le laisse tranquille, ce que comprirent même les deux musaraignes qui s’étaient hasardées à le renifler. Tchouang ferma les yeux et attendit sa mort qu’il devinait imminente. C’était une journée majestueuse. Il attendit des heures sans bouger, parfaitement calme. Vers le soir il sentit une goutte d’eau sur sa paupière, une autre sur son front. Il tâtonna des doigts dans l’herbe, récupéra son bâton, l’empoigna, se leva à demi et se pressa vers l’abri du kiosque aux écritures : « Zut ! la pluie… » »


A propos de l’auteur

Ecrivain précaire né à Paris en 1946. On lui doit entre autres, chez Grasset, une suite romanesque consacrée à la fin de l’Empire : La Bataille (Grand prix du roman de l’Académie française et prix Goncourt), Il neigeait, L’Absent et Le Chat botté (2006). (Source : Editions Grasset)
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