Eloge de la séduction

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En deux mots:
Voilà des décennies que le machisme ordinaire fait des ravages, avec en point d’orgue, la suite des affaires #MeToo. Désormais, les relations hommes-femmes ressemblent à une guerre de tranchées. Alors, le temps est venu de demander conseil à Casanova pour retrouver une générosité complice, à égalité.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Savoir aimer

Un essai revigorant et riche pour bien commencer 2022. Avec David Medioni, qui veut redonner ses lettres de noblesse à la séduction, je vous souhaite la plus belle des années 2022, sous le signe de la générosité, de la fraternité et de l’égalité.

«Et si, au fond, la séduction et l’érotisme tels que nous les entendons n’étaient rien d’autre qu’une générosité complice où l’on donne autant que l’on reçoit, où l’on partage et où l’on ouvre l’ensemble de ses sens? Pour ressentir ensemble.» C’est la thèse défendue par David Medioni qui, après Être en train, nous offre cet essai qui fait le constat d’un dérangement des relations entre hommes et femmes qui soit se joue sur le rôle agressif, chacun des sexes défendant son pré carré et s’arc-boutant sur ses conquêtes, soit sur un nouvel ordre amoureux qui donne aux femmes, après #MeToo, le rôle de juge des règles autorisées en matière de séduction. Ce qui pour l’hétérosexuel commun est plutôt paralysant. Et ne parlons pas de la crise sanitaire venue compliquer encore davantage les choses.
Le constat ne date pourtant pas d’hier. Déjà, il y a des décennies on vilipendait Romain Gary lorsqu’il affirmait que «le drame des hommes et des femmes, en dehors des situations d’amour, en dehors des situations d’attachement profond, est une sorte d’absence de fraternité. Tout cela est dû à des siècles et des siècles de préjugés qui font que l’homme doit conserver son image virile et supérieure, la femme son image féminine, douce et soumise et que finalement, l’égalité dans l’explication franche, ouverte et libre (y compris dans les questions sexuelles) est un tabou.»
En critiquant cette «intoxication, cette infection virile» qui n’a que très peu de rapports authentiques avec la virilité ou ce qu’elle est réellement, le romancier était dans le vrai. On ne l’a pas écouté. Alors David Medioni, qui cherche à «tracer les lignes d’une masculinité pour le XXIe siècle a l’idée de partir pour Venise afin d’y rencontrer un maître en matière de séduction, le grand Casanova. Et le miracle se produit, assis dans une trattoria, il peut deviser avec l’auteur d’Histoire de ma vie, manuel inspirant pour tout séducteur et lui exposer son projet, «réinventer l’homme, pris dans un étau entre la performance patriarcale qui incombe – qu’on le veuille ou non – à chacun des hommes, et le nécessaire accueil des femmes dans l’égalité, C’est maintenant. Ou jamais.»
Après un instant de sidération devant l’état des relations entre hommes et femmes aujourd’hui, le Vénitien ne tarde pas à reprendre la main et à donner raison à son interlocuteur, fervent amateur du badinage et même de l’amour galant. Car il s’agit bien plus d’avancer ensemble, de se découvrir dans un respect mutuel que de conquérir. La séduction n’est pas une bataille, mais un subtil besoin de découvrir l’autre, quitte à se découvrir soi-même. Reste la délicate question de la sexualité. Que David et son interlocuteur cernent, notamment avec les femmes et les réflexions de Belinda Cannone Belinda, Amandine Dhée, Anne Dufourmantelle ou encore Delphine Horvilleur (voir à ce propos la bibliographie éclairante ci-dessous).
«Recentrons nous. Ce que j’avançais était qu’en plus de se transformer en érotisme au moment où elle entre dans le champ charnel, la séduction mute aussi en une curiosité complice et égalitaire des deux êtres humains concernés. Toujours entre deux partenaires de jeux. C’est ainsi que la sexualité érotique, faite de séduction, de complicité et d’égalité, est peut-être le plus grand champ des possibles qui soit et, par la même occasion, un terreau fertile d’élaboration d’un nouvel ordre social où l’homme et la femme, suite aux jeux qu’ils ont explorés et auxquels ils ont gagné ensemble, trônent désormais sur le pied d’égalité le plus parfait.»
Joli programme pour 2022!
Je vous souhaite à tous qui me faites l’honneur de me lire, de pouvoir partager la même émotion que Maria Casarès s’adressant à Albert Camus: «nous nous sommes rencontrés, nous nous sommes reconnus, nous nous sommes abandonnés l’un à l’autre, nous avons réussi un amour brûlant de cristal pur, te rends-tu compte de notre bonheur et de ce qui nous a été donné?»

Bibliographie proposée par l’auteur
Breton André, L’Amour fou, Paris, Gallimard, 1937. Camus Albert, Œuvres complètes, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2008.
Camus Albert, Casarès Maria, Correspondance (1944-1959), Paris, Gallimard, 2017.
Cannone Belinda, Petit éloge du désir, Paris, Gallimard, 2013.
Cannone Belinda, S’émerveiller, Paris, Stock, 2017.
Cannone Belinda, Le Nouveau Nom de l’amour, Paris, Stock, 2020.
Casanova Jacques, Histoire de ma vie, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2015.
Char René, La Parole en archipel, Paris, Gallimard, 1962.
De Luca Erri, Impossible, Paris, Gallimard, 2020.
Dhée Amandine, À mains nues, Bègles, Le Castor Astral, 2020.
Dufourmantelle Anne, Blind date. Sexe et philosophie, Paris, Calmann-Lévy, 2003.
Dufourmantelle Anne, Éloge du risque, Paris, Payot et Rivages, 2011.
Dufourmantelle Anne, Puissance de la douceur, Paris, Payot et Rivages, 2013.
Emmanuelle Camille, Sexpowerment. Quand le sexe libère la femme et l’homme, Paris, Anne Carrière, 2016.
Flem Lydia, Casanova, l’homme qui aimait vraiment les femmes, Paris, Seuil, 2011.
Horvilleur Delphine, En tenue d’Ève. Féminin, pudeur et judaïsme, Paris, Grasset, 2013.
Kundera Milan, L’Insoutenable Légèreté de l’être, Paris, Gallimard, 1984.
Le Tellier Hervé, Assez parlé d’amour, Paris, JC Lattès, 2009.
Lipovetsky Gilles, Plaire et toucher. Essai sur la société de séduction, Paris, Gallimard, 2017.
Marcuse Herbert, Éros et civilisation, Paris, Minuit, 1955.
Mitterrand François, Lettres à Anne (1962-1995), Paris, Gallimard, 2016.
Nin Anaïs, La Séduction du Minotaure, Paris, Stock, 1958.
Nin Anaïs, Vénus Erotica, Paris, Le Livre de Poche, 1978.
Page Martin, Au-delà de la pénétration, Paris, Le Nouvel Attila, 2019.
Pépin Charles, La Rencontre. Une philosophie, Paris, Allary, 2021.
Sapienza Goliarda, L’Art de la joie, Paris, Viviane Hamy, 2005.
Sollers Philippe, Casanova l’admirable, Paris, Plon, 1998.
Thomas Chantal, Casanova. Un voyage libertin, Paris, Denoël, 1985,
Zeldin Théodore, De la conversation. Comment parler peut changer votre vie, Paris, Fayard, 2013.
Toute l’œuvre de Romain Gary, publiée chez Gallimard.

Éloge de la séduction
David Medioni
Éditions de L’Aube
Essai
160 p., 17 €
EAN 9782815943840
Paru le 3/12/2022

Ce qu’en dit l’éditeur
« Je vous écris de chez ces hommes qui se sont mis à douter, à s’interroger et à se dire qu’un changement était souhaitable. Je vous écris de chez ces hommes qui s’étonnèrent qu’aucun d’entre eux ne vienne prendre la parole et porter une voix aux côtés des femmes qui révélaient alors ce qu’elles avaient subi ou subissaient encore. Je vous écris de chez ces hommes qui exprimèrent alors la volonté et l’envie de se battre ensemble, femmes et hommes. Pour inventer du nouveau. […] Par où commencer ce que l’on pourrait appeler un chemin de désir, une construction intime, voire la création d’un “mâle” ? »
Dans ce vif essai, David Medioni déconstruit la virilité, brosse les contours d’une séduction égalitaire entre les sexes et rêve de générosité.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Goodbook.fr

Les premières pages du livre
« Introduction
Lettre d’un homme un peu perdu
Je suis un homme hétérosexuel de 41 ans. Je vous écris de chez les lourds, les porcs, les connards, les dragueurs, les manspreaders, les harceleurs, les lâches, les qui « ne rappellent pas après une nuit de sexe », les qui ne se « rendent même pas compte que leur conception du monde est profondément machiste et genrée », les mariés qui cachent leurs alliances, les visionneurs de YouPorn, les peine-à-jouir, les deux minutes douche comprise, les qui « s’endorment après l’amour », les « qui se barrent au milieu de la nuit », les qui « ont fait des listes de leurs nanas avec les copains », les qui ne voient pas bien pourquoi c’est choquant de tenir la porte à une femme ou de lui proposer de porter sa valise, les qui ne trouvent pas choquant de dire « Mademoiselle » à une femme qui n’est pas mariée, les qui ont enterré leur vie de garçon avec une strip-teaseuse… Je vous écris de chez les hommes. De chez ces collabos du patriarcat qui oppresse les femmes. De chez ces hommes dont il ne faut plus « lire les livres », « regarder les films », « écouter les chansons », et qu’il conviendrait de « détester », voire « d’éliminer ».

Ça ne fait pas rêver. Et pourtant, convenons-en, si la barque est aussi chargée, c’est bien que quelque chose cloche. Profondément, intensément, structurellement. Un portrait ne peut pas être aussi négatif sans être basé sur des faits tangibles, sur un ras-le-bol, sur une souffrance intense, sur une forme de sentiment d’impuissance face au mur du patriarcat tellement consubstantiel à notre société que l’on ne le voit plus. Ce portrait, celui que certaines font des hommes, est légitime, nécessaire, mérité parfois, indispensable pour réinventer nos rapports. Pour qu’ils soient plus égalitaires, plus universels. Et pourtant, faut-il qu’il soit aussi violent, aussi peu nuancé, aussi à charge ?

Je vous écris aussi de chez les hommes qui ont ressenti un profond sentiment de sidération devant l’ampleur de la libération de la parole qu’a été le mouvement #MeToo. Dans cette sidération, il y avait à la fois le sentiment d’avoir peut-être été un jour le « porc » en étant un peu trop insistant dans la drague ; il y avait aussi le sentiment d’avoir été sourd, aveugle, et d’avoir profité allègrement et inconsciemment d’un privilège uniquement basé sur le sexe. Il y avait également l’interrogation de savoir si nos mères, nos femmes, nos sœurs, nos filles étaient elles aussi victimes de tout ce que #MeToo révélait. Je vous écris de chez ces hommes qui se sont mis à douter, à s’interroger et à se dire qu’un changement était souhaitable. Je vous écris de chez ces hommes qui s’étonnèrent qu’aucun d’entre eux ne vienne prendre la parole et porter une voix aux côtés des femmes qui révélaient alors ce qu’elles avaient subi ou subissaient encore. Je vous écris de chez ces hommes qui exprimèrent alors la volonté et l’envie de se battre ensemble, femmes et hommes. Pour inventer du nouveau. Je vous écris de chez ces hommes qui pensent qu’il faut encourager les colleuses d’affiches qui rappellent le massacre dont sont victimes les femmes, et qu’il convient aussi de ne plus jamais taire cette violence et lutter contre ceux qui voudraient le faire.
Je vous écris de chez ces hommes qui ont sincèrement cru que la déflagration serait telle qu’elle nous amènerait – collectivement – à construire de concert. Mais ce ne fut pas le cas. Les hommes ne furent globalement pas au rendez-vous. Se terrant dans le silence, se demandant comment agir, ou pis, critiquant la façon dont la parole s’exprimait. Puis, les fronts se divisèrent. Pour ou contre le « droit d’importuner ». Tu ne peux pas parler, toi, « actrice bourgeoise » tu es « has-been », tu marques un but contre ton camp. Tu en as bien profité de l’époque, alors ne « viens pas maintenant salir notre combat et ce pourquoi nous nous battons ». Et toi, l’homme, tu restes un ennemi. Tu continues de nous oppresser, de ne pas comprendre, de nous payer 25 % de moins à compétences égales. Tu continues de ne pas vouloir que nous puissions accéder à la même visibilité dans l’espace public. Tu nous infliges des Polanski, des Darmanin, des « Ligue du LOL », etc. Tu nous agaces avec ton male gaze ou tes porte-parole « masculinistes » qui viennent nous expliquer que nous sommes en train de vous « castrer ».

Je vous écris de chez les hommes qui ont vu ce débat passer d’un mouvement de société puissant, joyeux, nécessaire, indispensable, salutaire – pour les hommes comme pour les femmes – à une guerre de tranchées. Celle des féministes pro-sexe contre les autres, celles des intersectionnelles essentialistes contre les universalistes et celle, surtout, des femmes contre les hommes, alors tous mis dans le même sac.

C’est ainsi que nous en sommes arrivés à voir un homme barbu demander à un animateur télé qui lui donnait du « Monsieur » : « qui vous dit que je suis un homme ? ». C’est ainsi que l’on en est venu à lire des chroniques intitulées, dans des médias sérieux, « L’hétérosexualité est dangereuse1 », à voir émerger des « lieux de débats ou des médias qui s’affirment non mixtes », ouverts seulement aux femmes. C’est ainsi que lors d’un débat nauséabond sur la possibilité ou non d’adopter ou d’avoir des enfants pour un couple de lesbiennes on a pu entendre les propos suivants : « j’aimerais que l’on revienne sur la question de la référence paternelle. On peut arrêter deux minutes avec ça ? J’aimerais que l’on m’explique pourquoi il faut avoir une référence paternelle. Vous voulez faire sortir un peu des études sur le rôle des pères dans la société dans le monde entier ? Moi, j’attends hein, parce que personnellement, en tant que femme, ne pas avoir de mari m’expose plutôt à ne pas être violée, à ne pas être tuée, à ne pas être tabassée, et ça évite que mes enfants le soient aussi. » Ces mots sont terribles, caricaturaux certainement. Certes, ils viennent contredire des propos lamentables sur le fait que sans père, un enfant ne pourrait pas grandir normalement – les exemples inverses sont légion et ce n’est pas exactement le débat ici –, mais en les écoutant et en les réécoutant, une chose frappe : pourquoi ce ton guerrier, martial, péremptoire et définitif ?

Des mots et une tonalité qui font désormais partie de tout un discours militant qui n’a qu’un seul objectif : faire émerger un affrontement. Sinon, pourquoi n’est-il pas rare d’entendre des appels à l’élimination des hommes ? Pourquoi n’est-il pas rare de lire que l’imaginaire des hommes aurait conquis l’esprit des femmes ? »

Extraits
« Esprit de séduction et esprit critique, voilà deux outils que Casanova possède et qui nous seront certainement utiles pour interroger tous les dogmatismes d’aujourd’hui. Ils seront aussi un moyen pour tracer les lignes d’une masculinité pour le XXIe siècle, qui peut peut-être s’inspirer de la masculinité «casanovienne». Loin des schémas de la virilité de vestiaire, mais aussi loin des caricatures de l’homme comme ennemi. «Il faut réinventer l’amour», scandait Rimbaud. En le paraphrasant, disons qu’aujourd’hui, il faut réinventer l’homme, pris dans un étau entre la performance patriarcale qui incombe – qu’on le veuille ou non – à chacun des hommes, et le nécessaire accueil des femmes dans l’égalité, C’est maintenant. Ou jamais.
Et en général, pour se réinventer, il faut revenir aux racines. Non pas aux racines romaines, mais aux racines vénitiennes. Aux racines qui viennent du passé mais tendent clairement vers l’avenir.
Entre donc ici Casanova, avec ton cortège de mots, de sens, d’aventures. » p. 29

« le drame des hommes et des femmes, en dehors des situations d’amour, en dehors des situations d’attachement profond, est une sorte d’absence de fraternité. Tout cela est dû à des siècles et des siècles de préjugés qui font que l’homme doit conserver son image virile et supérieure, la femme son image féminine, douce et soumise et que finalement, l’égalité dans l’explication franche, ouverte et libre (y compris dans les questions sexuelles) est un tabou. Au moment de la parution du livre, Romain Gary est vilipendé. On l’accuse même de porter atteinte à la virilité des hommes et de vouloir mettre à mal l’ordre social. Chancel lui en parle. Il précise encore sa pensée. “Je ne critique pas l’homme, je critique deux mille ans de civilisation qui font peser sur l’homme une hypothèse de fausse virilité qui pèse sur la société et qui est catastrophique. Cette intoxication, cette infection virile, n’a que très peu de rapports authentiques avec la virilité ou ce qu’elle est réellement. » p. 44-45

« Recentrons nous. Ce que j’avançais était qu’en plus de se transformer en érotisme au moment où elle entre dans le champ charnel, la séduction mute aussi en une curiosité complice et égalitaire des deux êtres humains concernés. Toujours entre deux partenaires de jeux. C’est ainsi que la sexualité érotique, faite de séduction, de complicité et d’égalité, est peut-être le plus grand champ des possibles qui soit et, par la même occasion, un terreau fertile d’élaboration d’un nouvel ordre social où l’homme et la femme, suite aux jeux qu’ils ont explorés et auxquels ils ont gagné ensemble, trônent désormais sur le pied d’égalité le plus parfait. » p. 90

« Ovidie, si elle fait le procès de nos constructions érotiques et sexuelles, invite également chacune et chacun à l’interrogation et surtout à l’invention. Ainsi, elle rappelle aux hommes qu’il ne convient pas de « baiser tout seul », mais elle demande aussi aux femmes de s’interroger sur la façon dont leurs fantasmes sont construits. Surtout, ce qui est passionnant dans tous ces ouvrages, c’est qu’ils ne sont jamais normatifs et, au contraire, ouvrent un grand éventail de possibilités et de discussions. En liberté et en égalité. Dans une curiosité complice et égalitaire. Dans une forme de réhabilitation de l’idée même de générosité. Et si, au fond, la séduction et l’érotisme tels que nous les entendons n’étaient rien d’autre qu’une générosité complice où l’on donne autant que l’on reçoit, où l’on partage et où l’on ouvre l’ensemble de ses sens? Pour ressentir ensemble. Plus globalement, ce que viennent souligner avec intelligence et humour ces ouvrages, c’est que cette libération salutaire des mots doit entraîner une nouvelle donne. Une nouvelle donne dans les mœurs de nos sociétés encore plombées par des siècles de patriarcat. » p. 100-101

« Je les imagine toujours s’écrire des mots d’amour. Comme ceux d’une irradiante certitude de Maria Casarès à Albert Camus: « nous nous sommes rencontrés, nous nous sommes reconnus, nous nous sommes abandonnés l’un à l’autre, nous avons réussi un amour brûlant de cristal pur, te rends-tu compte de notre bonheur et de ce qui nous a été donné? ». Camus et Casarès qui, eux aussi, choisissent la vie, la séduction, l’amour en parallèle. En addition. » p. 146

À propos de l’auteur
MEDIONI_David_©Anna_LailletDavid Medioni © Photo Anna Laillet

David Medioni est journaliste, fondateur et rédacteur en chef d’Ernest, qui lui a permis de rassembler ses deux passions, les livres et le journalisme. Celle des livres qu’il a cultivé très tôt en étant vendeur pendant ses études à la librairie la Griffe Noire. Après avoir bourlingué 13 ans durant dans les médias. À CB News, d’abord où il a rencontré Christian Blachas et appris son métier. Blachas lui a transmis deux mantras: «Ton sujet a l’air intéressant, mais c’est quoi ton titre?», et aussi: «Tu as vu qui aujourd’hui? Tu as des infos?». Le dernier mantra est plus festif: «Il y a toujours une bonne raison de faire un pot». David a également été rédacteur en chef d’Arrêt Sur images.net où il a aiguisé son sens de l’enquête, mais aussi l’approche économique du fonctionnement d’un média en ligne sur abonnement. (Source: Éditions de l’Aube / Ernest)

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Les Héroïques

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En deux mots
Wanda a 68 ans et ses jours sont comptés. Sur son lit d’hôpital, elle se souvient de la Pologne de son enfance et raconte ces années qui, en transformant le pays, l’ont également libérée. Mais pour faire quoi de cette vie?

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Le dernier voyage de Wanda

Dans son second roman Paulina Dalmayer fait revivre sa Pologne natale. Retraçant les années qui ont transformé le pays à travers le regard d’une femme qui se bat avec un cancer, elle dit tout des contradictions qui accompagnent cette mutation à marche forcée.

À 68 ans, Wanda se bat avec un cancer et des métastases sournoises. Pour s’évader, elle se met dans un état second, se voit alitée depuis le plafond de sa chambre.
Alors elle oublie son mari Edward, député européen après avoir été journaliste, qui se console de son infortune avec l’alcool, alors elle oublie ses deux grandes filles Gabriela et Marta qui la snobent un peu, alors elle oublie sa carrière de médecin et prof à l’école de médecine. Elle se rappelle la Pologne d’où elle vient, revoit la Pologne de son enfance. Et plus précisément ses souvenirs marquants, comme ce jour où elle est rentrée chez elle avec son frère Wladek et qu’elle a retrouvé sa mère morte. Une mère qui avait survécu à la guerre, aux nazis et aux soviétiques, une mère qui restera un mystère pour sa fille. «Sans m’avouer que quelqu’un était fou dans notre lignée, je subodorais qu’une souche contaminée dès son origine, une phrase insensée, délirante, sinon monstrueuse, se promenait dans notre génome. Parmi ces millions d’êtres humains qui avaient résisté tant bien que mal à la machine de guerre, pourquoi semblions-nous avoir souffert davantage que les autres? N’avions-nous pas trop aimé notre souffrance?»
Car après tout, elle a plutôt vécu de belles années, celles qui ont vu le régime communiste s’effilocher avant de disparaître, les années soixante et le concert des Rolling Stones où elle a rencontré son futur mari, les années quatre-vingt avec le mouvement Solidarnosc, les années deux mille avec l’ouverture à l’Europe et le développement économique. Non, décidément, elle ne fait pas partie des Héroïques. Elle n’aura pas eu à se battre. Pas davantage qu’Edward. Avec ironie, elle explique que «quand je le vois chaque matin s’acharner contre sa tranche de bacon collée à la poêle, je suis forcée de constater que, s’il le voulait, il pourrait éradiquer à lui tout seul les nationalistes russes, ukrainiens et, tant qu’à faire, libérer la Crimée. Sans doute croit-il que d’autres s’en chargeront, pendant qu’il est occupé à remplir des tâches autrement plus importantes.»
Elle se souvient de leur rencontre, de leurs rêves et de leurs ambitions, de son engagement au sein d’une troupe de théâtre ou encore de sa passion pour les littérature et spiritualité indiennes.
Mais, au soir de sa vie, c’est d’abord un sentiment de culpabilité qui prédomine. Quand elle repense à Konrad, son ancien élève et amant, qui vient la soigner. Quand elle revoit sa fille avec les veines tailladées avec une lame de rasoir. «Konrad était plus que mon chant du cygne. Il était le regard d’un homme qui me donnait une existence autre que celle d’une mère ou d’une épouse. Dans mon enivrement, je m’étais convaincue que mes filles en profitaient à leur manière. N’aimaient-elles pas se montrer à côté de cette mère qui enfilait un jean et des escarpins à talons? Toujours ouverte à leurs amis, la maison grouillait d’ados qui raffolaient de pizzas congelées. Non parce qu’elles étaient bonnes, mais parce qu’elles étaient jugées indignes de la table familiale par leurs mères dévouées. Autant dire que mon pathologique manque de temps, d’investissement et de patience, produisait l’effet que ne parvenaient pas à obtenir les femmes héroïques d’abnégation que je croisais aux réunions de parents d’élèves. Enfin, en apparence. Car leurs enfants avaient beau les détester, ils ne cherchaient pas à se suicider.» Alors maintenant qu’elles ont fait leur vie, pourquoi ne ferait-elle pas à son tour un dernier voyage, une dernière folie?
Paulina Dalmayer, qui est née en 1974 et a grandi en Pologne, rend parfaitement cette frénésie, d’abord mêlée de crainte, qui a gagné le pays avec l’effondrement du bloc communiste et la remise en cause de l’Église, malgré ou à cause de leur pape polonais. D’une écriture vive et ironique, teintée d’humour, elle regarde le monde d’avant s’effacer, laissant place à un nouveau monde riche d’autant d’espoirs que de contradictions. Un monde qu’il est difficile d’appréhender tant il est mouvant, tant il va vite. Elle dit aussi avec délicatesse combien il est difficile de s’y sentir parfaitement bien.

Les Héroïques
Paulina Dalmayer
Éditions Grasset
Roman
240 p., 19 €
EAN 9782246820147
Paru le 7/01/2021

Où?
Le roman est principalement situé en Ukraine et Pologne, à Wroclaw, à Lvov, à Opole, à Cracovie, à Brzuchowicep, à Brzezinka, à Zakopane, à Lubiaz. La France, avec Paris et Strasbourg, y est aussi présente ainsi que Israël et Tel Aviv et les États-Unis, avec New York. On y évoque aussi l’Iran, à Chiraz-Persépolis, l’Inde et Bénarès en passant par Francfort, sans oublier une escapade à Prague.

Quand?
L’action se déroule des années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Quelques jours de la vie d’une femme, Wanda. Les derniers, et les plus intenses, peut-être?
A 70 ans, Wanda est l’audace incarnée. Atteinte d’un cancer généralisé, elle sait sa fin imminente. Son état se dégrade à vue d’œil, mais dans cette course contre la montre, pas question de se laisser abattre, encore moins d’avoir peur. Plutôt aller de l’avant, aujourd’hui comme hier, en ces temps de sa jeunesse que Wanda se remémore: le concert des Rolling Stones à Varsovie, en avril 1967, où elle rencontre Edward qu’elle épousera et dont la brillante carrière accompagnera les paradoxes de l’Histoire polonaise contemporaine ; son engagement dans une troupe de théâtre expérimental; sa passion pour Konrad, son étudiant devenu amant après la chute du mur; et bien sûr ses deux filles, insaisissables et lointaines.
Face aux assauts du siècle, à sa violence, aux renoncements idéologiques, Wanda et ses proches ont toujours cultivé l’ironie et tenté de préserver ce qu’il restait de beauté. Héroïques à leur façon et nourris d’utopies, ils ont su rester libres. C’est à cette liberté que Wanda n’entend pas renoncer. Elle décide de s’évader de l’hôpital où elle était soignée, convaincue qu’il existe des lieux autrement plus recommandables pour trépasser. Et si son histoire commençait là où on la croit achevée? Et si, jusqu’au bout, il était possible de relancer les dés?
Une fabuleuse leçon de cran, d’intelligence et de vie, portée par une langue vibrante et réjouissante.

Les critiques
Babelio
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Ernestmag
RFI (Littérature sans frontières – Catherine Fruchon-Toussaint)
Le blog littéraire de Paméla Ramos
Blog Temps de lecture 

Les premières pages du livre
« Cent. Quatre-vingt-dix-neuf. Quatre-vingt-dix-huit. Quatre-vingt-dix-sept. Quatre-vingt-seize. Quatre-vingt-quinze. Quatre-vingt-quatorze. Soixante-huit. Soixante-huit… Comment se fait-il qu’à soixante-huit ans, mon corps refuse de m’obéir ? Je compte à rebours, comme c’est recommandé, en expirant très lentement. Parfois je parviens jusqu’à quatre-vingt-dix, avant de sombrer. Que faire pour résister ? Je me laisse fléchir, perds complètement le fil, dors profondément. Enfin, je n’en sais trop rien. Parfois, l’impression troublante de me promener dans mes propres vaisseaux sanguins m’accompagne jusqu’au réveil. Égarée dans l’artère plantaire médiale de mon pied gauche, je peine à remonter vers l’artère tibiale et le haut de mon corps. Par où suis-je sortie pour me retrouver soudain en lévitation sous le plafond ? Mystère. Je plane au-dessus de mon effigie que je sais pourtant être ma chair vivante. Je l’observe d’en haut, fébrile, toute en moiteur, parcourue de légers tressaillements. Embarrassée à l’idée d’être surprise à flotter ainsi dans l’air, je me précipite – ou plutôt, comment dire ? –, je me hâte de descendre, de revenir en moi. C’est par le patch de morphine que je me réintègre. Ensuite, tout se passe de manière ordinaire. J’ouvre les yeux, fixe le lustre, et sens l’odeur des œufs brouillés au bacon qu’Edward carbonise dans la cuisine en écoutant les informations sur Radio Zet. Prise de nausées, je manque de temps pour reconstituer le voyage entre le moi d’ici-bas, immobilisé par la lourde couette d’hiver, et cet autre moi, libre de se balader à travers mon système sanguin ou de le quitter, de s’envoler vers un monde conjectural, spéculatif, sinon chimérique. Ai-je été empêchée de me déplacer au-delà du plafond ou n’ai-je simplement pas gardé en mémoire la suite de mon odyssée ?
*
Gabriela, ma fille aux mains d’enfant rongées par l’essence de térébenthine, dirait « trip », imaginant que je ne connais pas le mot. Elle me croit dépassée, fossilisée même, dans un préjugé formaliste contre tous ces anglicismes qui nous racontent le meilleur des mondes depuis la chute du Mur. Je ne lui en veux pas. Que l’on me montre un enfant qui sache discerner un être humain derrière la figure parentale ! Ma présumée méconnaissance de la novlangue n’est d’ailleurs qu’un détail, parmi les anachronismes que m’attribuent l’une ou l’autre de mes filles. Car, selon Marta, la cadette, ma démission de la faculté de médecine aurait été motivée par mon incapacité à nouer le dialogue avec les étudiants. Je l’ai entendue dérouler toute une analyse érudite et habile à ce sujet, au téléphone avec son père. Au bout de quarante ans de vie commune, Edward a la nonchalance de mener les conversations téléphoniques le haut-parleur enclenché. Quant à Marta, pas une seconde elle n’a imaginé que je puisse être lasse. En vérité, l’année où Konrad venait en cours aura sans doute été la dernière où j’ai eu le sentiment d’avoir transmis un savoir. C’était il y a vingt ans. Depuis, rien. Que des imbéciles qui m’ont demandé s’ils devaient prendre des notes quand j’ai introduit Kant dans un cours sur le syndrome néphrotique. Au moins se doutaient-ils qu’il ne s’agissait pas de l’inventeur d’un quelconque vaccin. À présent, alors que mon cancer se généralise, je ne les juge pas aussi sévèrement. Avec ou sans Kant, on a peur, on a mal, et généralement cela suffit pour qu’on ne se préoccupe pas de questions qui relèvent de philosophie pratique. « Que dois-je faire ? »
Je n’en sais fichtrement rien.

Il fait jour. J’ai toujours des nausées et une grande envie de vin blanc. Un blanc sec et bien frappé. Après-demain, Edward repartira à Strasbourg. Et si je n’attendais pas son départ pour commencer à picoler du blanc au petit déjeuner ? Il n’en serait pas choqué. Le risque étant qu’il se serve un verre de whisky pour accompagner ses œufs au bacon. En fait, je tolère mal les commentaires d’Edward, surtout quand il me signale sur un ton de nigauderie bienveillante que j’ai ronflé. « Délicieusement », précise-t-il. J’ai délicieusement ronflé. L’apparition de mes premières métastases osseuses a transformé Edward en un benêt exalté à court de superlatifs flatteurs. Jamais de mon vivant, enfin, du temps d’avant le cancer, je n’ai été aussi « délicieuse ». Espèce de baratineur ! Fauché chaque soir par un sommeil d’ivrogne, Edward n’est que le témoin factice de mes nuits. Sobre, il ne supporterait pas que je ronfle. Et puis, je ne ronfle pas. Peut-être que je gémis. Je serais prête à l’admettre. Mais le but de mes exercices de respiration n’est ni de ronfler ni de gémir. Je compte à rebours pour me détendre, harmoniser ma respiration, ralentir tout processus vital en moi. Sans résultat. Il se pourrait que les méthodes de respiration orientales ne soient pas adaptées au tempérament polonais. Au lieu de m’apaiser, je me laisse happer par les miasmes du passé. Les promenades opiacées à travers mon système sanguin me ramènent invariablement à la maison, au jour précis, et dont je me souviens très bien, contrairement à ce que je m’efforce de nier. Le plafond ne m’arrête pas.
*
Nous sommes un vendredi. Je rentre de Wroclaw, où j’étudie, par le train de dix-huit heures. Prévenu, Wladek, mon frère, vient me chercher à vélo à la gare, et nous rejoignons la maison dans des rafales de fous rires, moi assise sur le porte-bagages et lui tenant le guidon. Il vient de réussir l’examen d’entrée à l’École d’Agriculture, dans la filière de l’ingénierie forestière. Je suis fière de lui.
« Tu vas porter des galons et une salopette tyrolienne ! Un soir, en faisant ta ronde, tu tomberas sur une belle gretchen perdue dans l’obscurité avec son panier rempli de fraises des bois… »
Wladek ne fait pas de commentaires. Après avoir dépassé la sucrerie, il bifurque brusquement à droite au lieu de continuer vers notre rue, située aux confins du village et bordant la forêt. Nous longeons un champ de colza en fleur, puis le ruisseau, ce qui nous fait arriver de l’autre côté de notre jardin, auquel une porte en ferraille envahie d’herbes folles permet d’accéder à l’insu du voisinage. Brouillée avec la plupart de ses compagnons d’infortune arrivés comme elle et notre père dans des wagons à bestiaux pour habiter les maisons d’où étaient chassés les Allemands, notre mère l’utilise parfois, voulant s’éviter les vains échanges de politesses. Il faut préciser que notre mère est devenue misanthrope quand les Soviétiques ont réquisitionné la propriété familiale près de Lvov, autant dire depuis toujours à nos yeux, puisque nous sommes nés après la guerre. Enfants, Wladek et moi empruntions ce passage discret, quand l’un ou l’autre avait une mauvaise note. Autopunition que nous nous infligions, convaincus de ne pas être tout à fait dignes de la porte principale. Un système d’autodéfense aussi, qui nous donnait l’impression de nous faire plus petits, sinon invisibles, et ainsi d’échapper à la torture des sarcasmes et reproches dont notre mère nous accablait. Je ne me souviens pas d’avoir franchi la porte de derrière depuis que je suis partie étudier. Non que les méchancetés de ma mère m’aient paru moins blessantes. Au contraire, je paye mon indépendance au prix d’une vie frugale, faite d’incessants renoncements et affronts, je ne trouve donc plus aucune excuse à ma mère. J’ai arrêté de me sentir coupable. Ainsi je me suis disputée avec elle quand elle m’a traitée de « cocotte » en me voyant allumer une cigarette. Prise au dépourvu et piquée au vif, j’ai coupé court en affirmant préférer finir « cocotte » plutôt que « reine des vipères ». Elle s’est enfermée dans sa chambre pendant le reste de mon séjour, feignant une migraine. Je suis donc étonnée que Wladek nous oblige à emprunter la petite porte maudite.
« Avoue, tu as fait une connerie… », je le taquine.
Il ne réagit pas. Le ruisseau sent la vase, l’air du soir s’alourdit annonçant un orage, un soleil étalé dans le ciel tel un œuf au plat raté jette des ombres filiformes sur le jardin. Wladek, en gentleman, me fait passer devant lui, résolu à traîner le vélo, mon sac et un filet de pain sec destiné à nos lapins. Je m’approche de la maison d’un pas élastique, appelle notre chienne, d’habitude occupée à dévaster le potager. Elle me répond par un aboiement étouffé, étrange. À un mètre de l’enclos où mon frère avait installé les cages des lapins, j’aperçois les pieds nus de notre mère, dont le reste du corps doit reposer à l’abri de la lumière, sous un auvent en bois, qui nous sert à stocker des bûches. Contrairement à ses mains, les pieds de notre mère ont gardé une élégance d’avant-guerre. Leur peau paraît bien nourrie, douce, renfermant une sorte de mystère comme ceux des statuettes de la Vierge. Je fixe ces pieds absurdes et m’avance au ralenti, alertée par l’idée qu’ils n’ont pas à être exposés à cet endroit-là, ni à cette hauteur-là. Wladek m’attrape l’avant-bras. Je sursaute. Il me serre plus fort. D’un bref coup d’œil, je balaye les cages ouvertes, un lit, un drap blanc, un autel de fleurs fanées, une nuée de mouches à viande, repues et malgré tout affairées. Allongée sur son lit, dans une fine robe à rayures pastel, notre mère, morte, tient entre ses mains un lapin, mort lui aussi. Arrangés avec soin, ses cheveux sont parés de plumes qui forment une coiffe dont la blancheur neigeuse a quelque chose de parodique et d’effrayant à la fois. Son visage, qu’elle lavait matin et soir avec des flocons d’avoine trempés dans une eau à peine tiède, semble en parfait état, on dirait un masque. Enfin, disposées tout autour de son corps, des anémones, des cattleyas, des marguerites, des grappes de guimauves, choisies probablement en raison de leur tonalité pâle, diffusent une odeur sucrée, difficilement supportable. À moins qu’il ne s’agisse des effluves, plus redoutables, de la décomposition. Tétanisée par l’excentricité baroque de la scène, j’avance vers le lit, me couvrant la bouche et le nez d’une main. Je me sers de l’autre pour soulever la robe de notre mère. Elle a des taches violacées sur le dos et les jambes. La marque verdâtre sur l’abdomen me permet de faire remonter approximativement son décès à un ou deux jours. C’est la première fois que j’applique les connaissances acquises au cours de mes études de médecine.

Je me tourne vers Wladek. L’expression d’une colère contenue lui déforme la bouche. Poings serrés, il se tient bien droit, concentré, tendu.
« Trouves-tu normal qu’une femme torde le cou à un lapin ? L’as-tu déjà vue faire ? C’était insupportable ! Abject ! Elle aurait pu demander de l’aide à quelqu’un, à un homme, un voisin… Mais elle était trop fière pour ça. Et puis, elle avait moi, un lapin à elle, un lapin, comprends-tu, Wanda, un lapin, un larbin… »
Wladek se met à trembler. Je jurerais qu’il tombe dans la forme la plus évidente d’amok, cette rage incontrôlable dont les descriptions me fascinent chez Kipling, si je ne savais que mon frère est incapable de commettre la moindre violence. D’un coup, il commence à singer notre mère dans un accès terrifiant d’hystérie :
« Alors, Wladek, tu es un homme maintenant… Comment ça ? Monsieur l’ingénieur ne veut pas se salir les mains ? Regarde mes mains à moi ! Sais-tu que ces mains jouaient du piano, qu’elles tournaient les pages des livres, qu’elles ne servaient à rien d’autre autrefois ? Ça te dégoûte ? Ta mère qui tue des lapins ? Qui lave, qui essuie, qui épluche les pommes de terre, qui nettoie les cabinets ? Ta mère devenue ouvrière pour que vous puissiez, toi et ta sœur, entrer à l’université ? Ah ! Tu n’es tout de même pas naïf au point de croire qu’avec une mère d’origine bourgeoise, ils t’auraient laissé étudier, non ? Si j’avais repris un travail dans l’enseignement, vous auriez été disqualifiés d’entrée de jeu ! Mais maintenant monsieur l’ingénieur répugne à tuer une pauvre bête… Tue-le, ce lapin, sinon je lui tranche la gorge ! T’entends ? Je lui coupe sa petite tête avec une hache ! Une hache ! »
Wladek s’effondre sur les genoux. Sa tignasse couleur miel, héritée de notre père, son corps parfaitement racé, étiré et sportif, bouge au rythme des contractions qui lui parcourent le corps.
« Je me suis enfui dans la forêt et quand je suis rentré hier soir, elle était là, dans l’enclos, étalée par terre. Elle a dû faire une attaque… je ne sais pas… une crise cardiaque… Cette folle a fait une crise, elle s’est rompue… son cœur a éclaté. »
Je ne sais quoi faire. Le visage couvert de morve, Wladek me jette un regard perdu. Je lui administre une claque pour le réveiller.
« Debout ! Aide-moi à la mettre par terre. »
Il obtempère. Nous débarrassons le lit des fleurs et du lapin mort, puis nous déplumons littéralement notre mère pour la débarrasser de sa « couronne ». Je la saisis par les chevilles, Wladek par les épaules. J’ordonne alors qu’on la remette avec le lit dans la chambre, à sa place. Puis, je tâte le mur derrière la gazinière, là où notre mère cache ses cigarettes, croyant échapper à la curiosité de ses deux enfants. J’en allume une et tends le paquet à Wladek qui refuse mon offre.
« Je sais que tu ne l’as pas étranglée. Mais, avant que j’aille chez Goldberg, il faut que je sache si tu ne l’as pas empoisonnée. Je dois être sûre de ce que j’avance. Et tu devras le confirmer plus tard, peut-être devant la milice. Tu comprends ? »
Wladek me dévisage avec étonnement, comme s’il était banal de laisser le cadavre de sa propre mère dans le jardin.
« La milice ? Wanda, je n’ai rien fait de mal… »

Je saute sur le vélo et pédale à toute allure vers l’autre bout du village pour frapper chez Goldberg. Notre mère ne consulte que lui depuis toujours, bien qu’il ne soit pas un excellent médecin. Mais Goldberg, le seul Juif qui s’était donné le mal de survivre à la guerre pour prendre un train à bestiaux vers la Pologne et y supporter en silence l’animosité de ses nouveaux voisins, connaît notre mère du temps où leur principale préoccupation se limitait à réserver une bonne place au théâtre de Lvov. Elle va chez lui parce qu’il est la dernière personne sur Terre, sans compter sa sœur, notre tante, à se souvenir d’elle telle qu’elle aurait voulu rester. Selon Goldberg, ma mère enseignait le polonais et l’anglais au lycée de jeunes filles, lisait la presse littéraire avec avidité et s’habillait avec goût. Les vingt dernières années passées à trier les betteraves et tuer les lapins lui échappent tel un malentendu sans gravité. Dès qu’il m’aperçoit, il comprend que c’est fini. Que la vraie vie, celle d’avant 1939, ne ressuscitera plus lors des visites de madame Bilikowska. Comme s’il découvrait brusquement que le thé polonais qu’il boit depuis un quart de siècle est dégueulasse, en tout cas sans comparaison avec le thé anglais d’avant, qu’il n’a pas goûté un vrai café depuis l’invasion des Soviétiques, que ni les bus ni le courrier n’arrivent jamais à l’heure, que les téléphones publics ne fonctionnent pas, que la presse fournit des informations sans intérêt sinon falsifiées, que ses voisins tolèrent sa présence parce que son concurrent, le Dr Bierski, prend plus cher et ne dispose jamais de places libres. Goldberg a usé jusqu’à la corde tous les filons lui permettant de faire abstraction de la réalité, et désormais, il n’a d’autre choix que de la regarder en face. Je n’ai pas à recourir à quelque ruse diabolique pour le convaincre de l’état de choc de Wladek, lequel l’a empêché d’alerter plus tôt un médecin. Le soir même, Goldberg signe l’acte de décès de notre mère, puis demande à rester seul avec elle. Derrière la porte, nous entendons ses sanglots. Le lendemain de l’enterrement, il prend l’avion à destination de Tel Aviv. Quant à Wladek, il fait un séjour de deux semaines à l’hôpital pour cause d’épuisement nerveux. »

Extraits
« Sans m’avouer que quelqu’un était fou dans notre lignée, je subodorais qu’une souche contaminée dès son origine, une phrase insensée, délirante, sinon monstrueuse, se promenait dans notre génome. Parmi ces millions d’êtres humains qui avaient résisté tant bien que mal à la machine de guerre, pourquoi semblions-nous avoir souffert davantage que les autres? N’avions-nous pas trop aimé notre souffrance? Lequel de ces êtres figurant sur Les tirages argentiques en sépia s’étiolait-il avec délice dans la mélancolie? Un de ces trois bambins alignés sur un sofa, en caftans brodés et petits bonnets de dentelle? Ou plutôt cette jeune femme serrée dans un corset sous sa robe élaborée, poitrine pigeonnante, les hanches et les fesses projetées en arrière, saisie en profil perdu, silhouette cambrée, un sourire de tristesse sur les lèvres? » p. 51

« Edward est un homme qui ne s’est jamais battu. Pourtant, quand je le vois chaque matin s’acharner contre sa tranche de bacon collée à la poêle, je suis forcée de constater que, s’il le voulait, il pourrait éradiquer à lui tout seul les nationalistes russes, ukrainiens et, tant qu’à faire, libérer la Crimée. Sans doute croit-il que d’autres s’en chargeront, pendant qu’il est occupé à remplir des tâches autrement plus importantes. C’est l’héroïsme des gens ordinaires, dont Edward a fait la preuve insigne en s’investissant corps et âme dans la culture industrielle de champignons de Paris, au moment où les chars soviétiques stationnaient à la frontière du pays et où les ouvriers des chantiers navals de Gdansk se dépensaient à combattre le régime oppresseur. » p. 70

« Konrad était plus que mon chant du cygne. Il était le regard d’un homme qui me donnait une existence autre que celle d’une mère ou d’une épouse. Dans mon enivrement, je m’étais convaincue que mes filles en profitaient à leur manière. N’aimaient-elles pas se montrer à côté de cette mère qui enfilait un jean et des escarpins à talons? Toujours ouverte à leurs amis, la maison grouillait d’ados qui raffolaient de pizzas congelées. Non parce qu’elles étaient bonnes, mais parce qu’elles étaient jugées indignes de la table familiale par leurs mères dévouées. Autant dire que mon pathologique manque de temps, d’investissement et de patience, produisait l’effet que ne parvenaient pas à obtenir les femmes héroïques d’abnégation que je croisais aux réunions de parents d’élèves. Enfin, en apparence. Car leurs enfants avaient beau les détester, ils ne cherchaient pas à se suicider. p. 149

À propos de l’auteur
DALMAYER_Paulina_©Jean-Francois_PagaPaulina Dalmayer © Photo Jean-François Paga

Paulina Dalmayer est née en Pologne en 1974 où elle grandit. Après des études et une thèse de doctorat en France, elle change radicalement de cap: s’envole pour l’Afghanistan en 2010 et y passe deux années, interrompues par un séjour en Libye. Correspondante depuis Kaboul pour plusieurs titres de la presse polonaise, elle tire de son expérience de journaliste son premier roman Aime la guerre! (Fayard 2013, Livre de Poche 2015). En 2015 paraît son livre-enquête sur l’euthanasie en Europe, Je vous tiendrai la main. Euthanasie travaux pratiques (Plein Jour). Les Héroïques est son deuxième roman. (Source: Éditions Grasset)

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Trois jours à Berlin

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En deux mots:
Le 9 novembre 1989 un fonctionnaire annonce que les voyages à l’étranger sont autorisés, précisant que la mesure s’applique immédiatement. Incrédules, les berlinois se dirigent vers les postes-frontière de l’ex-Allemagne de l’est. L’Histoire est en marche.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

«Ich bin ein Berliner»

À ses propres souvenirs de la chute du mur de Berlin Christine de Mazières vient ajouter les points de vue de différents acteurs, y compris ceux de l’ange Cassiel, conférant à ce moment historique sa dimension extraordinaire.

L’Histoire avec un grand H s’écrit souvent à partir de petites histoires, de faits qui semblent anodins, d’instants qui passeraient inaperçus s’ils n’étaient pas l’aboutissement d’un processus, le résultat d’un long cheminement. Christine de Mazières l’a parfaitement compris en construisant son roman. Elle nous raconte la chute du mur de Berlin en donnant la parole à des acteurs qui fort souvent ne se rendaient pas vraiment compte de ce qui se jouait ce 9 novembre 1989.
Prenez par exemple le cas de Günther Schabowski. Le journaliste, membre du Politbüro doit rendre compte des décisions gouvernementales après la fuite de milliers de personnes via la frontière hongroise ouverte depuis mai vers l’Autriche. Egon Krenz, nommé quelques jours plus tôt à la tête de la République démocratique allemande – en remplacement d’Erich Honecker remercié après avoir été vertement sermonné par un Michael Gorbatchev pressé de voir sa nouvelle politique de glasnost (transparence en russe) essaimer – lui donne deux feuilles de papier sur lesquelles il a rédigé «le projet de réglementation sur la liberté de circuler» avant de s’éclipser.
Lisant le texte, il est tout autant ébahi et incrédule que le parterre de journalistes rassemblés pour rendre compte de l’action gouvernementale. Pressé de questions, il ne veut pas trop s’avancer mais, devant l’insistance des journalistes, il finit par lâcher cette phrase : «Cela s’applique… à ma connaissance… euh… dès maintenant, sans délai.»
Rendons-nous maintenant dans l’appartement de Holger et Karin, un couple de Berlinois qui vivent depuis des années sous ce régime. Ils ont, comme presque tous leurs compatriotes, déjà eu maille à partir avec la Stasi, la fameuse police politique chargée de contrôler toute attitude déviante et ont une confiance très relative dans leurs dirigeants. On imagine leur sidération en entendant Günther Schabowski. Mais à leur place qu’aurions nous fait? Sans doute la même chose qu’eux. Nous aurions voulu savoir si ce que la télé venait d’annoncer était vrai où il s’agissait de ce que l’on appelle aujourd’hui une fake news. Après tout, que risquent-ils à aller voir au poste-frontière si la barrière est désormais levée?
Il en va de même pour leurs voisins et pour des milliers de compatriotes. De toutes parts, ils affluent aux points de passage comme celui de la Bornholmer Strasse.
En face d’eux, le soldat Uwe Karsten comprend très vite que ses chefs sont pris de court, qu’il leur faut improviser, qu’ils essaient d’aller aux nouvelles, de demander des instructions précises.
Alors que le chef de la sécurité, le lieutenant-colonel Becker, s’étrangle devant cet amateurisme et ce manque d’anticipation, l’improvisation s’impose comme un ultime recours. On décide de tamponner les photos des passeports, signal que leurs possesseurs pourront passer à l’ouest mais aussi qu’on leur refusera de rentrer chez eux. Dérisoire tentative de conserver une once de pouvoir… avant de finalement lever définitivement la barrière, de mettre à fin à la division de la ville qui date du 13 août 1961. Si pas un coup de feu n’a été tiré, si les caméras du monde entier vont pouvoir filmer l’enthousiasme des Berlinois à s’attaquer au «mur de la honte», c’est peut-être grâce à Cassiel.
L’ange qui survole la ville dans le superbe film de Wim Wenders, Les ailes du désir, ne pouvait manquer dans ce récit. C’est lui qui en fait se substitue à la romancière qui dispose de tous les pouvoirs, qui voit la foule autant que chacun des individus, qui sait leur histoire et leurs motivations, qui tend les fils invisibles qui relient les uns et les autres. Anna la Française venue à Berlin négocier l’achat des droits de livres pour le compte d’éditeurs et Micha qu’elle a croisé à l’Est et dont elle a perdu la trace ou, à l’inverse ceux qui ont fui à l’ouest et rêvent de pouvoir retrouver les membres de la famille et les amis restés de l’autre côté.
Christine de Mazières réussit très bien à dire la charge émotionnelle et l’énergie formidable qui se dégage de ces Trois jours à Berlin. Sans doute est-ce aussi parce qu’une partie de ma famille a vécu à Berlin-Est et que j’ai moi-même vécu ces instants de retrouvailles que ce livre m’a tant touché. À l’heure de fêter les trente ans de la chute du mur, je conclurai avec John Fitzgerald Kennedy et cet extrait de son fameux discours de 1963: «Tous les hommes libres, où qu’ils vivent, sont des citoyens de Berlin. Par conséquent, en tant qu’homme libre, je suis fier de prononcer ces mots: Ich bin ein Berliner!»

Trois jours à Berlin
Christine de Mazières
Éditions Sabine Wespieser
Roman
180 p., 18 €
EAN 9782848053202
Paru le 03/03/2019

Où?
Le roman se déroule en Allemagne, principalement à Berlin

Quand?
L’action se situe en November 1989.

Ce qu’en dit l’éditeur
Le 9 novembre 1989, à Berlin-Est habituellement désert sitôt la nuit tombée, des groupes silencieux convergent vers les postes-frontières. Tous ont entendu le porte-parole du Parti bredouiller ab sofort, « dès maintenant », en réponse à la question d’un journaliste sur la date de l’ouverture du mur.
De ce colossal cafouillage naît l’événement historique majeur que vivent, incrédules, les personnages de Trois jours à Berlin : Anna, une Française amoureuse de l’Allemagne, rêvant de retrouver Micha, naguère croisé à l’Est ; Micha lui-même, fils en rupture de ban d’un hiérarque communiste, que hante sa tentative de fuite à l’Ouest, quinze ans plus tôt ; le jeune cinéaste, transfuge de RDA, hébergeant Anna… Et quelques-uns qui, de part et d’autre du mur, oscillent entre stupéfaction et désarroi.
Sortant d’un cinéma où elle a revu Les Ailes du désir, alors que les premiers citoyens de l’Est ont déjà franchi le checkpoint, Anna marche dans la nuit avec le sentiment que le film se poursuit. Cassiel, l’ange des larmes de Wim Wenders, s’invite alors dans la ronde, survolant, ému et complice, la foule joyeuse et pacifique, avide de fraternisation.
Trente ans après la chute du mur, Christine de Mazières, alternant les points de vue avec autant de sensibilité que de justesse, insuffle à sa narration la force poétique des belles espérances soulevées par la réunification d’un pays qu’on imaginait à jamais divisé en deux.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le Journal du Centre (Muriel Mingau)
Pro / Prose 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
Avant l’événement, avant le colossal acte manqué où tout a basculé, la pliure de l’histoire dans laquelle un monde a disparu, bien avant, il y a la ville.
Peut-être faut-il commencer par là. Cette ville bâtie sur une terre pauvre, ravinée de cours d’eau. Terre de moraines, dont les sablières et les lacs recèlent plus de plomb, d’acier et d’ossements blanchis que les forêts remplies d’oiseaux ne le laissent deviner.
Plaine immense, couloir de migrations, champ d’innombrables batailles.
Des peuples frugaux y sont passés depuis des millénaires. Des rois-soldats y ont levé d’immenses armées de conquêtes. D’un bout à l’autre du continent, ils ont avec fracas semé la mort comme du pavot noir, et sur les ruines, au cœur des villes, au cœur des hommes, construit des murs.

CASSIEL
Ils arrivent par petits groupes, silencieux. Comme des badauds, les poings dans les poches, mine de rien. De toutes les rues, ils affluent vers le poste-frontière de la Bornholmer Strasse, curieux et pourtant timides. Pendant le dîner, comme tous les soirs, ils ont regardé les nouvelles sur l’unique chaîne de télévision. La conférence de presse internationale après les réunions du Comité central est retransmise comme d’habitude dans l’émission Aktuelle Kamera. Sur l’écran apparaît, assis au podium, le porte-parole du Parti, cheveux gris, costume gris avec l’insigne rouge à la boutonnière. Il émane un ennui incommensurable de toute sa personne, comme s’il n’était pas sûr lui-même d’être là, accoudé à cette table nappée de gris, devant un micro et un parterre de journalistes réprimant des bâillements. Lui-même a l’air congestionné de celui qui lutte contre la contraction des muscles de la face et du diaphragme. Il sort enfin un papier de sa poche et semble découvrir ce qu’il lit. Aussitôt, un journaliste demande, à partir de quand?
L’homme gris hésite, les yeux sur son papier qui ne lui apporte pas de réponse. Il a le front luisant. Pourquoi ne lui a-t-on rien dit? Un fonctionnaire du Parti n’aime pas improviser. Tous les regards convergent vers lui. Les respirations sont suspendues. Vite, combler le silence pour éviter la catastrophe. Il prend alors un air dégagé et, parce qu’il ne peut quand même pas inventer un délai qui ne figure pas sur son bout de papier, il répond, comme une évidence, ab sofort, «dès maintenant». Et il ajoute, faussement assuré, unverzüglich, «sans délai». À ces mots, un tumulte de questions s’élève. Un morceau d’histoire est en train d’émerger de cette petite phrase qu’il s’étonne lui-même d’avoir prononcée. Il regarde un instant autour de lui. Il pense appartenir au petit cercle qui détient la vérité, à ceux qui peuvent faire le bonheur de tous. C’est si rassurant d’être dans le vrai, dans le sens de l’histoire, du bon côté, il ne faut surtout rien changer. Il connaît sur le bout des doigts son catéchisme et ne sait pas penser au-delà, ni autrement. Il ne peut pas concevoir ce qu’il vient de faire. Le bureaucrate vient de déclencher une révolution pacifique, il vient d’ouvrir le mur de Berlin et ne le sait pas encore.
Toute cette douceur que les hommes cachent au fond de leur cœur, toute cette douceur dont ils ont peur. Je suis entré un instant par la fenêtre chez les Brandt. Holger et Karin viennent de lâcher leurs fourchettes. Dès maintenant? Ils se regardent, incrédules. Qu’a-t-il dit? Sans délai? Tu l’as entendu, toi aussi? Ils se lèvent. Dans la chambre, les enfants sont endormis, les cartables au pied de leurs lits. Leurs souffles réguliers emplissent l’ombre mauve de tendresse. Je me penche sur eux pour leur insuffler de beaux rêves. Holger murmure: On y va? Il craint que Karin ne le traite de fou. Mais elle referme doucement la porte de la chambre et le regarde.
Ils prennent leurs manteaux et sortent. Cela ne prendra qu’un instant. Quel jour sommes-nous? Jeudi 9 novembre. Oui, il ne faudra pas trop tarder, la semaine n’est pas finie. Le poste-frontière de la Bornholmer Strasse est au coin de la rue. Ils veulent en avoir le cœur net. Comme des enfants ayant peur de commettre une bêtise, ils se donnent la main. La nuit est étrangement calme. Une brise légère fait chuchoter les feuilles jaunies des peupliers comme une caresse d’espoir. La bruine crée un halo flou autour des lampadaires. »

À propos de l’auteur
Christine de Mazières, franco-allemande, née en 1965, est haut fonctionnaire et vit dans la région parisienne. Pendant dix ans, de 2006 à 2016, elle a été la déléguée générale du Syndicat national de l’édition. (Source: Éditions Sabine Wespieser)

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