Le parfum des fleurs la nuit

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En deux mots
Leïla Slimani, en panne d’inspiration, accepte de passer une nuit au Palazzo Grassi à Venise, le musée qui accueille la collection d’art contemporain de François Pinault. Recluse dans l’ancienne douane, elle se raconte, revient sur son enfance, son père et sur l’exil.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

La nuit au musée de Leïla Slimani

Acceptant à son tour de passer une nuit au musée, Leïla Slimani est revenue de Venise avec un récit très personnel. Au-delà de ses réflexions sur l’art, elle nous livre des souvenirs d’enfance, parle de son père, de l’exil et de l’écriture.

Le principe de la belle collection imaginée par Alina Gurdiel est désormais bien connu, passer une nuit entière dans un musée et relater son expérience. Ce carrefour entre l’art et la littérature nous a déjà permis de lire quelques merveilles, comme La Leçon de ténèbres de Léonor de Recondo.
Leïla Slimani s‘est à son tour prêtée au jeu en partant pour Venise au Palazzo Grassi – Punta della Dogana qui abrite la collection François Pinault.
À cette occasion, la lauréate du Prix Goncourt pour Chanson douce nous offre bien davantage que la relation de cette expérience particulière. Elle explore sa vie et son art, elle se livre.
Pour Leïla tout commence en 2013, au moment où elle rédigeait son premier roman, Dans le jardin de l’ogre. «J’habitais à l’époque sur le boulevard Rochechouart. J’avais un petit garçon et je devais profiter des moments où il était à la garderie pour écrire. J’étais assise à la table de la salle à manger, à mon ordinateur, et j’ai pensé: À présent, tu peux dire absolument tout ce que tu veux. Toi, l’enfant polie qui a appris à se tenir, à se contenir, tu peux dire ta vérité. Tu n’es obligée de faire plaisir à personne. Tu n’as pas à craindre de peiner qui que ce soit.» Un précepte qu’elle va mettre alors en pratique et qu’elle va développer au fil de ses livres, comprenant combien «écrire c’est découvrir la liberté de s’inventer soi-même et d’inventer le monde».
Un monde qui ce soir lui échappe, un monde qui semble la fuir. Est-ce cette panne d’inspiration qui lui a fait accepter le rendez-vous avec Alina Gurdiel? Peut-être. Mais c’est avant tout l’idée de se retrouver seule, cloîtrée à la pointe de la Douane, plutôt que la beauté du lieu et encore moins les œuvres présentées.
Car si elle connaissait Picasso, Van Gogh ou Botticelli, elle n’avait durant ses années marocaines «aucune idée de ce que l’on pouvait ressentir en admirant leurs tableaux. (…) L’art était un monde lointain, dont les œuvres se cachaient derrière les hauts murs des musées européens.» C’est donc en se sentant illégitime et même un peu coupable qu’elle entre dans ce musée, après avoir eu tout juste le temps de jeter un œil à la ville et aux hordes de touristes, mais en ayant pris soin de prendre un bon repas. Sauf que l’escalope milanaise lui reste sur l’estomac et l’invite davantage à la somnolence qu’à l’exploration.
Mais finalement Leïla, fidèle à ce prénom qui signifie la nuit en arabe, va commencer sa déambulation au milieu d’œuvres qu’elle a de la peine à déchiffrer, dont la finalité lui est souvent étrangère. En revanche, cette ancienne douane lui parle. Cet endroit où débarquent les marchandises venues d’autres rives est propice à raviver les souvenirs du Maroc, de cette autre culture qui l’a accompagnée. A commencer par cette odeur forte, celle du galant de nuit planté près de sa maison à Rabat. «C’est l’odeur de mes mensonges, de mes amours adolescentes, des cigarettes fumées en cachette et des fêtes interdites. C’est le parfum de la liberté.»
S’enfonçant plus avant dans la nuit, la romancière va se confronter à des souvenirs plus douloureux. Son enfermement volontaire lui rappelle celui subi par son père: « Bien sûr, je pense à lui. Tout me ramène à lui. Ce lieu clos où je suis enfermée. Ma solitude. Les fantômes du passé.» Des fantômes qui ont construit une vocation, en lui faisant découvrir cet espace de liberté qu’est l’écriture. Une confession touchante, mais aussi un brillant plaidoyer!

Le parfum des fleurs la nuit
Leïla Slimani
Éditions Stock
Coll. Ma nuit au musée
Récit
128 p., 18 €
EAN 9782234088306
Paru le 20/01/2021

Ce qu’en dit l’éditeur
Comme un écrivain qui pense que « toute audace véritable vient de l’intérieur », Leïla Slimani n’aime pas sortir de chez elle, et préfère la solitude à la distraction. Pourquoi alors accepter cette proposition d’une nuit blanche à la pointe de la Douane, à Venise, dans les collections d’art de la Fondation Pinault, qui ne lui parlent guère?
Autour de cette «impossibilité» d’un livre, avec un art subtil de digresser dans la nuit vénitienne, Leila Slimani nous parle d’elle, de l’enfermement, du mouvement, du voyage, de l’intimité, de l’identité, de l’entre-deux, entre Orient et Occident, où elle navigue et chaloupe, comme Venise à la pointe de la Douane, comme la cité sur pilotis vouée à la destruction et à la beauté, s’enrichissant et empruntant, silencieuse et raconteuse à la fois.
C’est une confession discrète, où l’auteure parle de son père jadis emprisonné, mais c’est une confession pudique, qui n’appuie jamais, légère, grave, toujours à sa juste place: «Écrire, c’est jouer avec le silence, c’est dire, de manière détournée, des secrets indicibles dans la vie réelle».
C’est aussi un livre, intense, éclairé de l’intérieur, sur la disparition du beau, et donc sur l’urgence d’en jouir, la splendeur de l’éphémère. Leila Slimani cite Duras: «Écrire, c’est ça aussi, sans doute, c’est effacer. Remplacer.» Au petit matin, l’auteure, réveillée et consciente, sort de l’édifice comme d’un rêve, et il ne reste plus rien de cette nuit que le parfum des fleurs. Et un livre.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
France Culture (L’invitée des matins – Guillaume Erner)
France Inter (Le masque et la plume)
La Libre Belgique (Marie-Anne Georges)
Toute la culture (Jean-Marie Chamouard)
We Culte (Serge Bressan)
Le Devoir (Christian Desmeules)
Madame Figaro
CNEWS 
L’initiative.ca (Lamia Bereksi Meddahi)
Livrarium
RCF (Christophe Henning)
Blog Mediapart (Daniel Rome)
Blog Big Mammy 


Leïla Slimani présente Le parfum des fleurs la nuit © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« Paris. Décembre 2018
La première règle quand on veut écrire un roman, c’est de dire non. Non, je ne viendrai pas boire un verre. Non, je ne peux pas garder mon neveu malade. Non, je ne suis pas disponible pour déjeuner, pour une interview, une promenade, une séance de cinéma. Il faut dire non si souvent que les propositions finissent par se raréfier, que le téléphone ne sonne plus et qu’on en vient à regretter de ne recevoir par mail que des publicités. Dire non et passer pour misanthrope, arrogant, maladivement solitaire. Ériger autour de soi un mur de refus contre lequel toutes les sollicitations viendront se fracasser. C’est ce que m’avait dit mon éditeur quand j’ai commencé à écrire des romans. C’est ce que je lisais dans tous les essais sur la littérature, de Roth à Stevenson, en passant par Hemingway qui le résumait d’une manière simple et triviale : « Les plus grands ennemis d’un écrivain sont le téléphone et les visiteurs. » Il ajoutait que de toute façon, une fois la discipline acquise, une fois la littérature devenue le centre, le cœur, l’unique horizon d’une vie, la solitude s’imposait. « Les amis meurent ou ils disparaissent, lassés peut-être par nos refus. »
Depuis quelques mois, je me suis astreinte à cela. À mettre en place les conditions de mon isolement. Le matin, une fois mes enfants à l’école, je monte dans mon bureau et je n’en sors pas avant le soir. Je coupe mon téléphone, je m’assois à ma table ou je m’allonge sur le canapé. Je finis toujours par avoir froid et à mesure que les heures passent, j’enfile un pull, puis un deuxième, pour finalement m’enrouler dans une couverture.
Mon bureau fait trois mètres sur quatre. Sur le mur de droite, une fenêtre donne sur une cour d’où montent les odeurs d’un restaurant. Odeur de lessive et de lentilles aux lardons. En face, une longue planche en bois me sert de table de travail. Les étagères sont encombrées de livres d’histoire et de coupures de journaux. Sur le mur de gauche, j’ai collé des post-it de différentes couleurs. Chaque couleur correspond à une année. Le rose pour 1953, le jaune pour 1954, le vert pour 1955. Sur ces bouts de papier j’ai noté le nom d’un personnage, une idée de scène. Mathilde au cinéma. Aïcha dans le champ de cognassiers. Un jour où j’étais inspirée, j’ai établi la chronologie de ce roman sur lequel je travaille et qui n’a pas encore de titre. Il raconte l’histoire d’une famille, dans la petite ville de Meknès, entre 1945 et l’indépendance du royaume. Une carte de la ville, datant de 1952, est étalée sur le sol. On y voit, de façon très nette, les frontières entre la ville arabe, le mellah juif et la cité européenne.

Aujourd’hui n’est pas un bon jour. Je suis assise depuis des heures sur cette chaise et mes personnages ne me parlent pas. Rien ne vient. Ni un mot, ni une image, ni le début d’une musique qui m’entraînerait à poser des phrases sur ma page. Depuis ce matin, j’ai trop fumé, j’ai perdu mon temps sur des sites Internet, j’ai fait une sieste mais rien n’est venu. J’ai écrit un chapitre que j’ai ensuite effacé. Je repense à cette histoire que m’a racontée un ami. Je ne sais pas si elle est vraie mais elle m’a beaucoup plu. Pendant qu’il rédigeait Anna Karénine, Léon Tolstoï aurait connu une profonde crise d’inspiration. Pendant des semaines, il n’a pas écrit une ligne. Son éditeur, qui lui avait avancé une somme considérable pour l’époque, s’inquiétait du retard du manuscrit et devant le silence du maître, qui ne répondait pas à ses lettres, décida de prendre le train pour l’interroger. À son arrivée à Iasnaïa Poliana, le romancier le reçut et quand l’éditeur lui demanda où en était son travail, Tolstoï répondit : « Anna Karénine est partie. J’attends qu’elle revienne. »
Loin de moi l’idée de me comparer au génie russe ou le moindre de mes romans à ses chefs-d’œuvre. Mais c’est cette phrase qui m’obsède : « Anna Karénine est partie. » Moi aussi, il me semble parfois que mes personnages me fuient, qu’ils sont allés vivre une autre vie et qu’ils ne reviendront que quand ils l’auront décidé. Ils sont tout à fait indifférents à ma détresse, à mes prières, indifférents même à l’amour que je leur porte. Ils sont partis et je dois attendre qu’ils reviennent. Quand ils sont là, les journées passent sans que je m’en rende compte. Je marmonne, j’écris aussi vite que je peux car j’ai toujours peur que mes mains soient moins rapides que le fil de mes pensées. Je suis alors terrifiée à l’idée que quelque chose vienne briser ma concentration comme un funambule qui ferait l’erreur de regarder en bas. Quand ils sont là, ma vie tout entière tourne autour de cette obsession, le monde extérieur n’existe pas. Il n’est plus qu’un décor dans lequel je marche, comme illuminée, à la fin d’une longue et douce journée de travail. Je vis en aparté. La réclusion m’apparaît comme la condition nécessaire pour que la Vie advienne. Comme si, en m’écartant des bruits du monde, en m’en protégeant, pouvait enfin émerger un autre possible. Un « il était une fois ». Dans cet espace clos, je m’évade, je fuis la comédie humaine, je plonge sous l’écume épaisse des choses. Je ne me ferme pas au monde, au contraire, je l’éprouve avec plus de force que jamais.

L’écriture est discipline. Elle est renoncement au bonheur, aux joies du quotidien. On ne peut chercher à guérir ou à se consoler. On doit au contraire cultiver ses chagrins comme les laborantins cultivent des bactéries dans des bocaux de verre. Il faut rouvrir ses cicatrices, remuer les souvenirs, raviver les hontes et les vieux sanglots. Pour écrire, il faut se refuser aux autres, leur refuser votre présence, votre tendresse, décevoir vos amis et vos enfants. Je trouve dans cette discipline à la fois un motif de satisfaction voire de bonheur et la cause de ma mélancolie. Ma vie tout entière est dictée par des « je dois ». Je dois me taire. Je dois me concentrer. Je dois rester assise. Je dois résister à mes envies. Écrire c’est s’entraver, mais de ces entraves mêmes naît la possibilité d’une liberté immense, vertigineuse. Je me souviens du moment où j’en ai pris conscience. C’était en décembre 2013 et j’étais en train d’écrire mon premier roman, Dans le jardin de l’ogre. J’habitais à l’époque sur le boulevard Rochechouart. J’avais un petit garçon et je devais profiter des moments où il était à la garderie pour écrire. J’étais assise à la table de la salle à manger, face à mon ordinateur, et j’ai pensé : « À présent, tu peux dire absolument tout ce que tu veux. Toi, l’enfant polie qui a appris à se tenir, à se contenir, tu peux dire ta vérité. Tu n’es obligée de faire plaisir à personne. Tu n’as pas à craindre de peiner qui que ce soit. Écris tout ce que tu voudras. » Dans cet immense espace de liberté, le masque social tombe. On peut être une autre, on n’est plus définie par un genre, une classe sociale, une religion ou une nationalité. Écrire c’est découvrir la liberté de s’inventer soi-même et d’inventer le monde.
Bien sûr, les journées déplaisantes comme celle d’aujourd’hui sont nombreuses et parfois elles se suivent, donnant lieu à un profond découragement. Mais l’écrivain est un peu comme l’opiomane et comme toute victime de l’addiction, il oublie les effets secondaires, les nausées, les crises de manque, la solitude et il ne se souvient que de l’extase. Il est prêt à tout pour revivre cette acmé, ce moment sublime où des personnages se sont mis à parler à travers lui, où la vie a palpité.

Il est 17 heures et la nuit est tombée. Je n’ai pas allumé la petite lampe et mon bureau est plongé dans le noir. Je me mets à croire que dans ces ténèbres quelque chose pourrait advenir, un enthousiasme de dernière minute, une inspiration fulgurante. Il arrive que l’obscurité permette aux hallucinations et aux rêves de se déployer comme des lianes. J’ouvre mon ordinateur, je relis une scène écrite hier. Il est question d’une après-midi que mon personnage passe au cinéma. Que projetait-on au cinéma Empire de Meknès en 1953 ? Je me lance dans des recherches. Je trouve sur Internet des photographies d’archives très émouvantes et je m’empresse de les envoyer à ma mère. Je commence à écrire. Je me souviens de ce que me racontait ma grand-mère sur l’ouvreuse marocaine, grande et brutale, qui arrachait les cigarettes de la bouche des spectateurs. Je m’apprête à commencer un nouveau chapitre quand l’alarme de mon téléphone se déclenche. J’ai un rendez-vous dans une demi-heure. Un rendez-vous auquel je n’ai pas su dire non. Alina, l’éditrice qui m’attend, est une femme persuasive. Une femme passionnée qui a une proposition à me faire. Je songe à envoyer un message lâche et mensonger. Je pourrais prendre mes enfants comme excuse, dire que je suis malade, que j’ai raté un train, que ma mère a besoin de moi. Mais j’enfile mon manteau, je glisse l’ordinateur dans mon sac et je quitte mon antre. »

Extraits
« Pour écrire, il faut se refuser aux autres, leur refuser votre présence, toute tendresse, décevoir vos amis et vos enfants. Je trouve dans cette discipline à la fois un motif de satisfaction voire de bonheur et la cause de ma mélancolie. Ma vie toute entière est dictée par des «je dois». Je dois me taire. Je dois me concentrer. Je dois rester assise. Je dois résister à mes envies. Écrire c’est s’entraver, mais de ces entraves mêmes naît la possibilité d’une liberté immense, vertigineuse. Je me souviens du moment où j’en ai pris conscience. C’était en décembre 2013 et j’étais en train d’écrire mon premier roman, Dans le jardin de l’ogre. J’habitais à l’époque sur le boulevard Rochechouart. J’avais un petit garçon et je devais profiter des moments où il était à la garderie pour écrire. J’étais assise à la table de la salle à manger, à mon ordinateur, et j’ai pensé: «À présent, tu peux dire absolument tout ce que tu veux. Roi l’enfant polie qui a appris à se tenir, à se contenir, tu peux dire ta vérité. Tu n’es obligée de faire plaisir à personne. Tu n’as pas à craindre de peiner qui que ce soit. » p. 16

« Je connaissais les noms de Picasso, de Van Gogh ou de Botticelli mais je n’avais aucune idée de ce que l’on pouvait ressentir en admirant leurs tableaux. Si les romans étaient des objets accessibles, intimes, que j’achetais chez un bouquiniste près de mon lycée et dévorais ensuite dans ma chambre, l’art était un monde lointain, dont les œuvres se cachaient derrière les hauts murs des musées européens. Ma culture tournait autour de la littérature et du cinéma et c’est peut-être ce qui explique que j’ai été si jeune obsédée par la fiction. » p. 54

« Il suffit que je ferme les yeux pour me souvenir de ce parfum entêtant et sucré. Les larmes me montent aux paupières. Les voilà, mes revenants. La voilà, l’odeur du pays de l’enfance, disparu, englouti.
Je m’appelle la nuit. Tel est le sens de mon prénom, Leïla, en arabe. Mais je doute que cela suffise à expliquer l’attirance que j’ai eue, très tôt, pour la vie nocturne. Le jour, chacun se comportait selon ce qu’on attendait de lui. On voulait sauver les apparences, se présenter sous les traits de a vertu, du conformisme, de la bienséance. À mes yeux d’enfant, les heures du jour étaient consacrées aux activités triviales et répétitives. C’était le territoire de l’ennui et des obligations. Puis La nuit arrivait. On nous envoyait nous coucher et je soupçonnais que, pendant notre sommeil, d’autres acteurs montaient sur scène. Les gens s’exprimaient d’une autre façon, les femmes étaient belles, elles avaient relevé leurs cheveux, elles montraient leur peau brillante et parfumée. » p. 71

« Le galant de nuit c’est l’odeur de mes mensonges, de mes amours adolescentes, des cigarettes fumées en cachette et des fêtes interdites. C’est le parfum de la liberté. » p. 72

« Virginia Woolf est sans doute celle qui a le mieux compris à quel point la condition des femmes les contraignait à vivre dans une tension constante entre le dedans et le dehors. Il leur est à la fois refusé le confort et l’intimité d’une chambre à elles ainsi que l’ampleur du monde du dehors où se frotter aux autres et vivre des aventures. La question féminine est une question spatiale. On ne peut comprendre la domination dont les femmes sont l’objet sans en étudier la géographie, sans prendre la mesure de la contrainte qui est imposée à leur corps par le vêtement, par les lieux, par le regard des autres. En relisant son Journal, j’ai découvert que Virginia Woolf avait imaginé une suite à Une chambre à soi. Le titre provisoire en était : The Open Door, la porte ouverte. » p. 81

« Beaucoup pensent qu’écrire c’est reporter. Que parler de soi c’est raconter ce qu’on a vu, rapporter fidèlement la réalité dont on a été le témoin. Au contraire, moi Je voudrais raconter ce que je n’ai pas vu, ce dont je ne sais rien mais qui pourtant m’obsède. Raconter ces événements auxquels je n’ai pas assisté mais qui font néanmoins partie de ma vie. Mettre des mots sur le silence, défier l’amnésie. La littérature ne sert pas à restituer le réel mais à combler les vides, les lacunes. On exhume et en même temps on crée une réalité autre. On n’invente pas, on imagine, on donne corps à une vision, qu’on construit bout à bout, avec des morceaux de souvenirs et d’éternelles obsessions. » p. 117

« Entre 9 heures du soir et 6 heures du matin, on rêve de se réinventer, on n’a plus peur de trahir ou de dire la vérité, on croit que nos actes seront sans conséquences. On s’imagine que tout est permis, que les erreurs seront oubliées, les fautes pardonnées. La nuit, territoire de la réinvention, des prières murmurées, des passions érotiques. La nuit, lieu où les utopies prennent un parfum de possible, où le réel et le trivial semblent ne plus pouvoir nous contraindre. La nuit, contrée des songes où l’on découvre que l’on abrite, dans le secret de son cœur, une multitude de voix et une infinité de mondes. «Je proclame la Nuit plus véridique que le jour », écrit Senghor dans Éthiopiques. » p. 138

« C’est ainsi que j’ai moi aussi toujours vécu. Dans ce balancement entre l’attrait du dehors et la sécurité du dedans, entre le désir de connaître, de me faire connaître et la tentation de me replier sur ma vie intérieure.
Mon existence est tout entière travaillée par ce tiraillement entre le souhait de rester en repos dans ma chambre et l’envie, toujours, de me divertir, de me frotter aux autres, de m’oublier. »

« Mon père était un homme mystérieux. Il parlait peu de lui et je ne cherche pas à élucider ses mystères. (…) Mais si la prison a été fondatrice dans mon écriture c’est aussi parce que mon père et nous, à travers lui, avons été victimes d’une injustice. Et seule la littérature me semblait capable d’embrasser cela, cette expérience si violente, si destructrice. Je me suis souvent vue comme l’avocat de mes personnages. Comme celle qui n’est pas là pour juger, pour enfermer dans des boîtes mais pour raconter l’histoire de chacun. Pour défendre l’idée même que même les monstres, même les coupables ont une histoire. Lorsque j’écris, je suis habitée par le désir d’œuvrer au salut de mes personnages, de protéger leur dignité. La littérature, à mes yeux, c’est la présomption d’innocence. »

« Entre trente ans, la population de Venise a été réduite de moitié. Les appartements, ici, sont mis en location pour les voyageurs de passage. Ils sont vingt-huit millions chaque année; les Vénitiens, eux, sont comme des indiens dans une réserve, deniers témoins d’un monde en train de mourir sous leurs yeux. »

À propos de l’auteur
SLIMANI_leila_©Francesca-MantovaniLeïla Slimani © Photo Francesca Mantovani

Leïla Slimani est née en 1981. Elle est l’auteure de trois romans parus aux éditions Gallimard, Dans le jardin de l’ogre, Chanson douce, qui a obtenu le prix Goncourt 2016 et le Grand Prix des lectrices de Elle 2017, et Le pays des autres. (Source: Éditions Stock)

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Le Bazar du zèbre à pois

GIORDANO_le-bazar-du-zebre-a-pois  RL_2021

En deux mots:
Basile, de retour dans sa ville natale, ouvre une boutique originale, Le Bazar du zèbre à pois, dont le but est d’inventer des objets et concepts pour rendre les gens plus heureux. Une initiative qui va plaire au jeune Arthur, à sa mère Giulia, mais qui dérange aussi en «haut-lieu». La guerre est déclarée…

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Un drôle de zèbre dans une drôle de ville

Raphaëlle Giordano réussit à nouveau son coup. Après Ta deuxième vie commence quand tu comprends que tu n’en as qu’une, elle récidive avec ce roman tout aussi entraînant, avec une touche de poésie supplémentaire!

Arthur vit à Mont-Venus, une ville moyenne, avec Giulia sa mère. Quand il a eu quatorze ans, son père a filé avec une autre, «emportant tout, raison et sentiments». L’adolescent s’est alors lancé avec un copain dans le street art tandis que sa mère fait bouillir la marmite en élaborant des produits d’hygiène corporelle.
Mais un jour une curieuse boutique va attirer l’attention de l’adolescent, Le bazar du zèbre à pois. Basile, son concepteur, a choisi de revenir à Mont-Venus où il a grandi pour y proposer ses objets sans véritable utilité, si ce n’est de provoquer un sourire ou de faire réfléchir. Des inventions «à mi-chemin entre l’artistique et le philosophique», comme il l’explique à Audrey, la journaliste de La dépêche du Mont, intriguée par sa boutique. Mais Basile n’aura finalement pas droit à la double-page prévue car Louise Morteuil, la rédactrice en chef, est partie en guerre contre cette boutique trop originale pour être honnête. Elle a déjà assez à faire en essayant de mettre la main sur le graffeur qui s’attaque aux affiches électorales pour ne pas offrir à cet olibrius une publicité à bon compte. La stagiaire n’a qu’à trouver un autre sujet. Encore traumatisée par son enfance au milieu d’artistes sans le sou, la fondatrice de l’association Civilissime veut toutefois en avoir le cœur net et décide d’aller juger sur pièces. Ses craintes vont vite s’avérer fondées, car en entrant dans la boutique, elle tombe nez à nez avec Arthur, qu’elle a surpris en train de dégrader un édifice public avec ses bombes de peinture.
«Pour Louise Morteuil, ce jeune garçon est la résultante typique d’une éducation démissionnaire, et ce Basile l’incarnation même de l’adulte permissif qui, croyant aider la jeunesse, la pousse dans ses travers. En encourageant ces activités décadentes, comme le graffiti, trompeusement ludiques et irrésistibles comme un paquet de bonbons, il renforce une vision faussée de la vie et de ses réalités, à savoir les efforts et le travail indispensables pour mériter et s’en sortir.»
Ce qu’elle ne sait pas, c’est que Basile a déjà semé son virus du changement un peu partout. «Un audaciel n’a jamais dit son dernier mot. Après la Tagbox imaginée pour Arthur, il s’est intéressé à Giulia pour l’inciter à créer de nouvelles fragrances, loin du carcan imposé par son entreprise, à l’image de sa nouvelle invention, les Brain-bornes, qui doivent permettre de développer «les capacités du cerveau droit, souvent sous-développées»: intuition, émotions, créativité, audace et perception. Sa mission: débloquer l’imaginaire de ses clients.
Louise, quant à elle, fourbit ses armes. Elle va user de tous ses pouvoirs pour mettre des bâtons dans les roues du Bazap.
Contrarié, mais loin d’être abattu, Basile continue de créer et de pousser à la création. Il entraine Giulia dans un projet de détonateur sensoriel, un objet capable de diffuser des parfums en lien avec des souvenirs et des émotions particulières. Une idée qui va aussi les rapprocher au grand dam d’Audrey.
Raphaëlle Giordano continue de creuser le filon initié avec Ta deuxième vie commence quand tu comprends que tu n’en as qu’une et de mêler fort agréablement les conseils de développement personnel à une fiction fort agréable à lire. À l’image de ce slogan affiché comme un mantra Follow your dreams (suivez vos rêves), elle a cette capacité à développer chez ses personnages – et par ricochet chez ses lecteurs – l’envie de changer, de bouger, de créer. On la suit avec bonheur !

Le bazar du zèbre à pois
Raphaëlle Giordano
Éditions Plon
Roman
288 p., 18,90 €
EAN 9782259277617
Paru le 14/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, dans une petite ville qui n’est pas précisément située.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Auteur star, Raphaëlle Giordano revient chez Plon avec un roman réjouissant. Après le best-seller Cupidon a des ailes en carton, l’auteur du phénomène Ta deuxième vie commence quand tu comprends que tu n’en as qu’une surprend et séduit une nouvelle fois. Au meilleur d’elle-même.
« Je m’appelle Basile. J’ai commencé ma vie en montrant ma lune. Est-ce pour cela que j’ai toujours eu l’impression de venir d’une autre planète ? Je n’ai pourtant pas compris tout de suite de quel bois j’étais fait. Peut-être plus un bois de Geppetto que de meuble Ikea.»
Basile, inventeur, agitateur de neurones au génie décalé, nous embarque dans un univers poético-artistique qui chatouille l’esprit et le sort des chemins étriqués du conformisme. De retour à Mont-Venus, il décide d’ouvrir un commerce du troisième type : une boutique d’objets provocateurs. D’émotions, de sensations, de réflexion. Une boutique « comportementaliste », des créations qui titillent l’imagination, la créativité, et poussent l’esprit à s’éveiller à un mode de pensée plus audacieux ! Le nom de ce lieu pas comme les autres ? Le Bazar du zèbre à pois.
Giulia, talentueux « nez », n’en est pas moins désabusée de cantonner son talent à la conception de produits d’hygiène. Elle rêve de sortir le parfum de ses ornières de simple « sent-bon » et de retrouver un supplément d’âme à son métier.
Arthur, son fils, ado rebelle, fâché avec le système, a, lui, pour seul exutoire, ses créations à ciel ouvert. Il a le street art pour faire entendre sa voix, en se demandant bien quelle pourra être sa voie dans ce monde qui n’a pas l’air de vouloir lui faire une place.
Trois atypiques, trois électrons libres dans l’âme. Quand leurs trajectoires vont se croiser, l’ordre des choses en sera à jamais bousculé. C’est à ça que l’on reconnaît les « rencontres-silex ». Elles font des étincelles… Le champ des possibles s’ouvre et les horizons s’élargissent.
Comme dans un système de co-création, ils vont « s’émulsionner les uns les autres » pour s’inventer un chemin, plus libre, plus ouvert, plus heureux….
Louise Morteuil, elle, est rédactrice en chef du Journal de la Ville et directrice de l’association Civilissime. Elle se fait une haute idée du rôle qu’elle doit jouer pour porter les valeurs auxquelles elle croit : Cadre, Culture, Civisme… Choc des univers. Forte de ses convictions en faveur du bien commun, elle se fait un devoir de mettre des bâtons dans les roues du Bazar du zèbre à pois…
Une galerie de personnages passionnés, sensibles et truculents, des embûches et surprises, des objets aussi magiques que poétiques, de l’adversité et de l’amour, l’art de se détacher des entraves par l’audace, de se libérer de la peur en osant… Le nouveau roman de Raphaëlle Giordano donne l’envie de mettre plus de vie dans sa vie et de s’approprier la philosophie phare et novatrice du zèbre : « l’audacité ».

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
BFM (Culture & Vous – Candice Mahout)
Blog Little pretty books 

Les premières pages du livre
« Scène d’exposition
Toute vie commence par un premier acte, et surtout par un lever de rideau. Qui sait si ces instants n’impriment pas un pli au reste de son existence ?
All the world’s a stage,
And all the men and women merely players
Shakespeare.
(Le monde entier est une scène de théâtre,
et tous les hommes et femmes y jouent, purement et simplement, les acteurs.)
Voilà pourquoi la manière de faire son entrée a toute son importance.

Un homme. Une femme. Ensemble, ils attendent dans une salle de consultation plongée dans la pénombre pour ménager la pudeur. Obstétrique oblige. Assis côte à côte, ils se jettent des regards furtifs et esquissent des sourires maquillés d’une confiance qu’ils sont loin de ressentir.
Le médecin en blouse blanche entre et invite sa jeune patiente à s’installer, en quelques directives bienveillantes. Elle s’exécute et ravale discrètement son besoin d’empathie, proportionnel à son insondable désir d’être rassurée. Elle s’allonge sur le papier blanc qui, immanquablement, se déchire. Sans raison, elle s’agace de cette feuille censée protéger le lit d’examen qui ne tient pas en place.
Le docteur lui demande de relever son haut au-dessus de la poitrine et regarde sans l’ombre d’un froncement de sourcils l’énorme bosse à découvert. Enfin, bosse. Ballon. Montgolfière. Exoplanète. Elle ne s’y fait toujours pas. Elle écarquille les yeux devant cette chose qui avant était son ventre et qui, maintenant, est devenue étrangère à son corps. Une protubérance qu’on regarderait comme une étrangeté dans un cabinet de curiosités.
Elle regarde la ligne brunâtre qui relie dorénavant son nombril à son pubis. Le premier dessin de son enfant pour elle. Elle aurait préféré que son fils trouve un autre mur que son corps pour taguer son amour. Elle ne lui en veut pas. Elle sent juste poindre de nouveau une crainte familière. Retrouvera-t-elle jamais ce joli petit ventre plat qui, hier encore, savait faire des ravages ? Elle n’a pas envie d’être déjà rangée dans une autre catégorie : sera-t-elle dorénavant mère avant d’être femme ? Elle ferme les yeux pour ne pas y penser. Pas maintenant. Pas encore.
Son homme s’enquiert : Ça va ? Oui, ça va. Le docteur, lui, à son rôle, se penche pour appliquer le gel froid sur son abdomen. Frissons. Tout bon porteur de stéthoscope aurait parlé d’horripilation ou de réflexe pilomoteur. Les autres – vous-et-moi – de chair de poule…
La sonde commence son travail d’exploration. Le silence s’installe. Il y a des moments où les mots n’ont pas leur place. Le regard de la femme aussi sonde et tente de décrypter la moindre parcelle d’information sur les traits lisses et concentrés de l’obstétricien. Soudain, le visage de l’homme se trouble. Là, n’est-ce pas la ride du lion qui se crispe entre ses deux yeux ? Elle retient son souffle et plante ses ongles dans la paume de son mari. L’inquiétude laisse quatre petites marques rouge sang dans sa chair. Il ne bronche pas, lui-même galvanisé par les images surréalistes du petit être qui apparaît sur l’écran.
Les secondes paraissent interminables. Puis le verdict tombe. Première délivrance quelques mois avant l’heure.
Tout va bien. Trois petits mots lâchés nonchalamment, avec un léger sourire flottant de praticien satisfait. Le cœur des heureux parents explose de joie. Mais pas trop bruyamment quand même, pour ne pas troubler l’ambiance chargée d’une médicale déférence.
Vous voulez connaître le sexe ? Oui. Ils veulent. C’est plus rassurant pour préparer la venue de l’enfant. La couleur du papier peint, les layettes premier âge…
La sonde s’agite de nouveau sur l’abdomen. Le médecin cherche. Tente. Tique. Désolé. On ne voit rien. Je ne pourrai pas vous le dire aujourd’hui…
L’œil humide de déception, la mère jette un ultime regard sur l’écran où s’affiche encore le postérieur narquois de son bébé.

Scène 1
Je m’appelle Basile. J’ai commencé ma vie en montrant ma lune.
Est-ce pour cela que j’ai toujours eu l’impression de venir d’une autre planète ?
Après quarante-deux ans d’existence, je crois savoir mieux, aujourd’hui, de quel bois je suis fait. Certainement plus un bois de Geppetto que de meuble Ikea.
À cinq ans, j’aimais m’entraîner à lire tout seul.
À six ans, après une course-poursuite effrénée dans la cour de récréation avec mes camarades de classe, je m’arrêtai, essoufflé, en portant deux doigts à ma jugulaire pour prendre mon pouls et m’exclamai :
— Oh ! Mon cœur bat trop vite !
La fille dont j’avais la faiblesse d’être amoureux – j’étais également atteint d’une forme de précocité sentimentale – se retourna vers moi en s’esclaffant d’un air moqueur :
— Mais non, espèce d’idiot ! Il n’est pas là, le cœur, il est là ! dit-elle en frappant sa poitrine au bon endroit.
Le fou rire général fit son œuvre de petit poignard, et l’incident me valut une réputation de crétin fini qui me poursuivit tout le reste de l’année scolaire.
Il faut dire, j’étais de ces enfants gauches qui n’attirent guère la clémence de leurs congénères.
Droitier du cerveau et gauche du corps. Si maladroit dans mes relations avec les gamins de mon âge. Je ne savais jamais quoi leur dire, comment leur parler, comment me faire accepter.
Pour encourager ma vie sociale, mes parents me poussaient à accepter un maximum d’invitations aux goûters d’anniversaire et toute occasion de me trouver avec ce que les adultes appelaient « mes semblables ». Imaginaient-ils un instant qu’il ne pouvait pas y avoir plus dissemblables que ces semblables ? Que je n’arrivais pas à me sentir bien parmi ces enfants dont je ne partageais aucun des jeux ni aucune des préoccupations ?
Parfois, je m’obligeais à entrer dans une bataille à l’épée avec la horde des « copains ». Un jour, l’un d’eux manqua de m’éborgner. Cela fit bien rire les autres sans que j’arrive à comprendre pourquoi. Tenant d’une main mon œil blessé, je me souviens d’avoir souri pour donner le change et laissé penser que je m’« amusais ». Jean qui rit et Jean qui pleure. Parfois encore, je me réfugiais dans la cuisine pour tenter d’avoir une conversation avec les parents. Je savourais ces interactions qui me mettaient d’égal à égal avec des cerveaux adultes. Eux me regardaient d’un œil étonné, curieux. Ils se prêtaient au jeu de la discussion quelques instants, puis finissaient par faire tomber la sentence de mon bannissement :
Tu ne veux pas aller jouer, mon grand ?
Dieu, que cette phrase a pu m’énerver. Dire à un enfant mon grand, c’est lui rappeler combien il est petit ! Un cauchemar.
Par la force des choses, j’ai appris à me suradapter en répondant par la réaction qui semblait la plus socialement acceptable. Expressions sur commande. Afin de mieux saisir les humeurs de mes camarades et d’anticiper les risques inhérents à la fréquentation de cette cruelle tranche d’âge, j’actionnais en permanence mes capteurs d’hypersensible. Ce qui créa chez moi un état de vigilance presque constant. Exténuant.

Je ne saurais dire tout ce que j’ai tenté pour grandir plus vite. Je crois que je suis l’enfant qui a mangé le plus de soupe au monde. Qui s’est tenu le plus droit sur sa chaise. Pendant que mes frères et sœurs jouaient comme chiens et chats à des jeux de leur âge, je me planquais dans un coin pour lire le dictionnaire et tout apprendre du parler adulte.
Parallèlement à ce programme d’accélérateur de croissance, je tentais aussi de satisfaire ma curiosité insatiable pour tout ce qui touchait à l’électronique et à la mécanique.
Il m’arrivait de partir en excursion dans une décharge voisine pour piquer des appareils divers et variés et, revenu chez moi, je les démontais pour voir comment ils étaient faits. Je lisais la consternation dans les yeux de mes frères et sœurs. Ma mère, elle, me grondait. Tu veux attraper le tétanos ? Je t’interdis de retourner là-bas ! Et si tu te coupes ? Et si tu tombes ? Et si tu te fais mordre par un rat ? Et si tu te fais compacter comme une carrosserie de voiture ?
L’imagination des mères est incroyablement prolifique. Mais je l’aimais plus que tout malgré ces quelques effets de zèle surprotecteur. Elle seule entrevoyait quelque chose de prometteur dans mes gribouillis bizarres de rêveur. Très tôt, je couvris mes carnets de croquis d’inventions improbables, de réflexions métaphysiques, de poésies…
Quand je lisais dans la cour de récré des livres de grands maîtres de la science-fiction, comme Les Robots d’Isaac Asimov ou Dune de Frank Herbert, je surprenais des propos moqueurs de certains camarades de classe dénués-de-classe, dont le jeu était de trouver les bons mots qui font mal. Les malveillants veillaient toujours à parler suffisamment haut et fort pour être entendus de leur victime. Laisse-le, il est bizarre.
Je percevais le mépris. Mais aussi une forme de peur qui suscitait mon étonnement. En quoi pouvais-je bien les effrayer, moi qui n’aurais pas fait de mal à une mouche ?
Je cherchai la définition de « bizarre » dans le dictionnaire. D’un caractère difficile à comprendre, fantasque. Je n’étais donc pas, aux yeux des autres, tout à fait « normal ». Je me suis beaucoup interrogé. Qu’est-ce que ça pouvait bien être, la normalité ? Sûrement un truc qui rassure. Si seulement je comprenais mieux en quoi ça consiste, avais-je souvent songé.
Il m’était même venu à l’idée, en dernière année d’école élémentaire, de me créer un observatoire de la normalité. Je pris la chose très sérieusement, tenant un carnet où je notais les stratagèmes envisageables : partager quelques bonbons avec les copains à la sortie des cours. Moins lever la main, et ne surtout pas donner trop de bonnes réponses à l’oral. Oser une petite insolence avec la maîtresse. Aimer le foot et les jeans à trous. Avoir une amoureuse (mot Avoir raturé. Remplacé par S’inventer). Recracher bruyamment ses épinards à la cantine en ayant l’air de trouver ça le plus dégueu possible. Acheter du faux sang pour Halloween. Graver ses initiales aux ciseaux sur sa table sans se faire attraper…
Malgré mes nobles tentatives, je restais celui avec qui il n’était « pas cool » de traîner.
Les choses ne se sont pas arrangées quand je suis entré au collège. D’objet de curiosité, je suis passé à bouc émissaire. Et là, j’ai compris qu’il me fallait réagir.
Je devais trouver un moyen de me faire accepter. Ne serait-ce que pour faire cesser les micro-harcèlements qui devenaient franchement pénibles, et parfois les castagnes des petites brutes du bahut, qui me valaient des collections de bleus au corps comme à l’amour-propre. L’amour-propre, qui guérit moins vite que le corps…
J’avais la chance d’avoir un père bricoleur. Il avait une passion pour les vieilles motos. Il en achetait, les retapait entièrement et les revendait ensuite. J’avais donc à portée de main tout un attirail d’outils qui me fascinaient. J’aimais passer un maximum de mon temps libre dans ce lieu paisible et inspirant. Seul. Tranquille dans mon univers, en tête à tête avec mes rêveries. Enfin chez moi. C’est là que j’ai créé mes premières bestioles articulées. Des araignées mécaniques. J’installai un accéléromètre couplé à un capteur de présence. Ainsi, dès qu’une main s’approchait à une certaine vitesse pour attraper l’araignée, elle détalait. Je peaufinai mon prototype en rajoutant une led rouge qui s’allumait pendant l’action. C’était du meilleur effet !
J’appelai mes spécimens des SpiderTrick. Elles connurent un franc succès dans la cour de récré. Grâce au bouche-à-oreille, j’eus même des commandes passées sous le manteau par des petits caïds des lycées du quartier, avides de bonnes affaires. Ils m’achetaient les SpiderTrick une bouchée de pain pour les revendre trois fois plus cher. Je me trouvai enrôlé malgré moi dans le trafic. Le proviseur finit par avoir vent de ce marché noir d’ados pas blanc-bleu. Cela fit toute une histoire. Convocation des élèves. Des parents. Passage de savon mémorable. Finalement, exclusion temporaire.
Je réalisai un gros effort de composition pour ne pas exploser de joie à l’annonce de ce renvoi qui sonnait le glas de mon impopularité, j’en étais persuadé. C’est en effet auréolé d’une certaine gloire que je fis mon retour au collège quinze jours plus tard, désormais en « rebelle » respecté.
Autant dire qu’avec cette mésaventure j’étais, à douze ans à peine, définitivement piqué par le virus de l’invention.

Scène 2
Arthur, un genou à terre, absorbé par sa tâche, prête à peine attention aux paroles de son camarade.
— Allez, viens, dit l’autre. On se taille !
— Ça va, tranquille, mon frère ! Continue à surveiller pendant que je termine…
Médine se dandine en faisant le pied de grue. Arthur voit bien que son pote le maudit intérieurement. Il n’a peut-être pas tort de s’inquiéter. S’ils sont pris, ils sont morts. Leur ardoise à conneries n’étant déjà plus très blanche, ils ne peuvent se permettre d’en rajouter une couche. Mais Arthur a cette manie d’être confiant et d’avoir un sang-froid à toute épreuve.
— Dépêche-toi ! s’agace encore Médine, de plus en plus nerveux.
Arthur est agenouillé et agite sa bombe pour continuer son tag. Ça fait deux semaines qu’il travaille sur le projet. Il a repéré la bonne bouche d’égout à grille. Il a passé beaucoup de temps à préparer son pochoir. Planqué dans sa chambre, alors que sa mère le croyait endormi, il se relevait pour travailler le dessin, minutieusement, avant d’en venir aux découpes sur la plaque de polypropylène à l’aide d’un X-ACTO, cette lame fine particulièrement acérée qui lui permet d’évider certaines parties du pochoir avec une grande précision.
— Attends ! Faut que je fasse les finitions.
Arthur voit bien que son pote est à bout. Il a l’air furieux.
Malgré tout, il est trop tard pour reculer : il faut finir. Tant pis pour les humeurs de son comparse. Arthur troque sa bombe noir mat pour un bleu lighting. Il retire la fat cap, embout trop large, et opte pour une skinny cap, plus adaptée aux détails. Et ressent un vrai bonheur à illuminer son graffiti d’effets de halo. Le moment si excitant de la révélation est arrivé. D’un geste rapide, il enlève le pochoir.
— Alors ? lâche-t-il avec une certaine fierté.
Médine est ébahi. Sous ses yeux, la bouche d’égout s’est transformée en squelette, avec la grille pour cage thoracique surmontée d’un message qu’Arthur est fier d’avoir trouvé : « Dégoût et des couleurs ». Il est content d’avoir pu exprimer à travers cette création un peu de sa révolte contre le système qui l’opprime à force de vouloir le faire entrer dans un moule trop petit pour lui ! Estampillé cancre, marqué au fer rouge de l’échec scolaire, il a parfois l’impression d’être déjà bon à jeter aux égouts… Si seulement il trouvait sa place !
En rangeant le matériel, un pan de son manteau traîne malencontreusement sur le tag pas encore sec.
— P… ça a bavé ! s’énerve Arthur.
Médine le tire par la manche, franchement inquiet, à présent. Un adulte se pointe. Pire. Un agent. Arthur attrape son matériel au vol, et les deux amis détalent à toutes jambes, entendant dans leur dos les interjections braillardes de leur poursuiveur. Arthur jette un regard à son ami qui semble avoir du mal à suivre le rythme et maudit un instant les quelques kilos en trop qui le ralentissent.
— Je sais où aller, suis-moi !
S’ils ne courent pas plus vite, ils vont se faire attraper ! Ils arrivent devant le grand hôtel de la ville.

Arthur entraîne Médine dans l’arrière-cour, l’entrée des fournisseurs. Là, attendent des chariots remplis de draps blancs prêts à être envoyés au pressing. Il saute dedans, suivi par Médine, et tous deux s’ensevelissent sous le linge.
L’agent municipal arrive peu après, à bout de souffle.
— Vous n’avez pas vu deux ados passer par là ?
La femme de chambre hausse les épaules. L’agent soupire et rebrousse chemin.
C’est ce qui s’appelle se mettre dans de sales draps, se marre Arthur, content de sa prouesse du jour.
Soudain, il sent le chariot bouger.
— Hey !
La femme de chambre pousse un cri de frayeur quand elle voit deux énergumènes hirsutes sortir de là. Elle les chasse sans ménagement. Ils attendent d’avoir dépassé le coin de la rue pour se bidonner.
Ils se dirigent vers la boulangerie. Toutes ces émotions, ça creuse. Ils en ressortent chacun avec un pain au chocolat et un Coca, et déambulent dans le quartier en savourant ce plein de sucre au bon goût d’après-exploit.
Le téléphone d’Arthur sonne.
— Attends, c’est ma daronne. (Changement de ton.) Allô, maman ? T’inquiète, j’rentre, là. Mais non, je traîne pas, je suis avec Médine, on mange juste un truc. Mais oui, je vais les faire, mes devoirs ! Je gère, je te dis ! Je peux pas te parler plus, je suis dans la rue, là. J’arrive…
Quand il raccroche, Arthur a le visage fermé. Médine se marre. Arthur le fusille du regard. Ils se séparent à l’habituel croisement après avoir échangé un check.

Arthur fourre les mains dans ses poches et rabat la capuche de son sweat-shirt. Il trace le long de la rue marchande. Il ne veut pas contrarier davantage sa mère. L’ambiance est suffisamment tendue à la maison. Il remarque néanmoins un nouveau magasin qui fait l’angle. Depuis des semaines, l’emplacement était caché par les travaux. Il se demande qui a bien pu s’installer. Un opticien ? Une boutique de téléphonie ? Un coiffeur ? songe-t-il, désabusé d’avance. Rien de tout cela. Quand il approche, la devanture l’intrigue au plus haut point. Il lit en grosses lettres calligraphiées, blanches sur fond noir :
Le Bazar du zèbre à pois.

Scène 3
Basile, ta présentation laisse encore à désirer… me dis-je avec mon perfectionnisme habituel. J’apporte les dernières finitions à la boutique depuis des heures. Il faut dire, j’ai le temps. Difficile d’attirer le chaland en nombre dès le premier jour. Rien d’anormal. Pour l’heure, les gens repèrent. Ils passent, s’arrêtent quelques secondes devant la vitrine, s’interrogent.
Revenir à Mont-Venus, six mois auparavant, avait été pour moi un authentique retour aux sources. Mont-Venus… Le nom me fait sourire aujourd’hui encore. Je revois ma mère, quand elle dictait notre adresse, préciser avec un sérieux désarmant : « Venus, sans accent, s’il vous plaît, du verbe “venir”. » Oui, l’enfant du pays est de retour. Un aller simple. Je reviens ici dépouillé de mon passé, en homme assassiné qui marche encore debout. Un homme qui avait tout dans les mains et qui a trouvé le moyen de perdre son essentiel. Et c’est bien ce que je suis venu chercher ici : un essentiel. Repartir de zéro et, dans un élan fondateur, me réinventer dans un projet qui a du sens. Renaître de mes cendres. Fini la course folle et égotique après l’argent et la renommée. Je n’aspire plus qu’à une forme de calme, de paix et de joies simples. Je n’ouvre pas une boutique. Je m’offre un nouvel art de vivre. Plus épuré. Plus authentique. Les objets que j’invente titillent l’imagination, la créativité, et poussent l’esprit à s’éveiller à un mode de pensée plus audacieux. Ils ne sont d’aucune utilité pratique… C’est ce qui m’amuse. Sur la porte, j’ai peint en jolies lettres cursives la mention : Boutique d’objets provocateurs.
J’en ai conscience, lancer une telle affaire à Mont-Venus est une grosse prise de risque. Dieu sait pourtant que je l’aime, cette jolie commune de France, avec ses cinquante mille habitants, fiers de garder un pied dans un glorieux passé de coutumes… Mais, il faut bien le reconnaître, la ville n’est pas vraiment réputée pour être une plateforme de l’avant-garde. Et le bazar pourrait bien détonner sur la grande rue marchande où se concentrent les commerces traditionnels.

Bien sûr que ma formule de concept store commencera par dérouter. Mais j’ai confiance. Et j’adore l’idée de contribuer à démontrer que l’esprit d’invention n’est pas l’apanage des grandes métropoles.
Qu’importe si, au départ, les gens d’ici sont interloqués. L’objectif est de les surprendre, de les amener à céder à leur curiosité en franchissant le seuil pour découvrir mon univers.
Dehors, j’ai recyclé une vieille enseigne en fer forgé, afin d’y placer mon logo de zèbre à pois, visible de loin. Un logo rond avec, à l’intérieur, une évocation très stylisée de zèbre avec des points en guise de rayures. J’avais cherché une image pouvant exprimer graphiquement l’idée d’atypisme. Le zèbre m’est apparu comme l’un des animaux les plus graphiques avec ses incroyables rayures. Mais, les rayures, c’était encore trop attendu. Alors qu’un zèbre à pois, tel un mouton à cinq pattes, me semblait plus singulier. De même, tout le décor de la boutique a été pensé dans un esprit contemporain, que je conçois comme le choc d’un joyeux mélange des genres. D’où un parti pris très design à l’extérieur, et décalé-vintage à l’intérieur, façon loft-atelier d’artiste. Oser le contraste me paraissait indispensable ! D’abord, la façade en bois noir, modernité d’une esthétique sobre et élégante que j’affectionne : lignes épurées, lettres de l’enseigne peintes en élégantes minuscules blanches aux pleins et déliés indémodables – la police Elzévir est à la typographie ce que la petite robe noire est à la mode. La grande vitrine met en scène, au premier plan, les créations phares, et permet d’apercevoir, au second plan, l’intérieur : différents espaces, comme des écrins pour présenter chaque ligne d’objets en série limitée, afin d’en souligner la poésie, le mystère ou la provocation. Là, un pan de mur en brique, là, un mur blanc et un autre noir, et en haut de la mezzanine, mon bureau-atelier auquel on accède par un escalier d’acier en colimaçon. Tout l’avant de la boutique est baigné de lumière grâce à sa verrière et à son incroyable hauteur sous plafond.
Le visiteur circule entre les étals comme dans une exposition, et s’arrête, au gré de ses envies, devant les inventions qui l’interpellent. Pour autant, pas de vraie parenté avec une galerie d’art. Le Bazar du zèbre à pois se veut un lieu qui « donne à vivre » autant qu’à voir. On y vient, on s’y étonne, on s’y amuse, on s’y assoit, on y grignote, on y sirote, on y papote…
Tel un temple de la curiosité qui n’imposerait pas le chuchotement.
Je suis même allé jusqu’à improviser un mini-coin salon de thé, cosy et accueillant avec son mobilier rétro, et annoncé par une pancarte en métal peint qui détourne le « Home sweet home » en « Shop sweet shop ».

Tandis que le soir tombe en ce début d’automne, je m’approche de la vitrine pour contempler le logo en fer forgé de mon zèbre qui se balance légèrement au gré du vent. Fierté.
Soudain, le carillon de l’entrée retentit. Un grand garçon entre. Quel âge peut-il avoir ? Quinze, seize ans ?
— Bonsoir ! Bienvenue !
Son regard arrête ma cordialité dans son élan. Je m’efface pour lui laisser de l’espace et tout le loisir de fureter à sa guise. Tout en faisant ensuite mine de ranger afin de l’observer du coin de l’œil.
Je note le manteau maculé de peinture noire. Des taches qu’il a aussi sur les doigts. Avec sa capuche rouge remontée sur la tête, il se donne des airs frondeurs comme pour clamer une rébellion sans doute moins bien assumée qu’il n’y paraît. Je détaille furtivement son visage rond aux traits harmonieux en dépit d’une légère déviation de la cloison nasale, ses yeux noirs brillants avec un je-ne-sais-quoi de fuyant, ses cheveux d’un brun foncé à la coupe soignée qui tranche avec le négligé de sa tenue. La mode dicte ses effets de style comme des figures imposées aux jeunes garçons de sa génération : le plus souvent, un dégradé, avec les cheveux très courts sur les côtés et plus longs sur le dessus, sans oublier une raie de séparation marquée par un trait tracé à la tondeuse.
Je souris à ce conformisme capillaire, qui me rappelle mes propres paradoxes : comment appartenir au groupe tout en trouvant sa singularité ?
L’ado s’avance vers le premier étal où trônent les bestioles de mon enfance. Les SpiderTrick nouvelle génération. Il ne comprend pas comment ça marche. Ça l’énerve. Je laisse faire. Si je lui montre, son plaisir de la découverte sera gâché. Il fait l’effort de lire le petit carton de présentation qui livre les secrets de mon insecte à pattes mécaniques. Il comprend le système du détecteur de présence et de l’accélérateur de vitesse qui déclenche le mouvement à l’approche de la main qui veut se saisir de l’insecte. Il sourit discrètement et recommence deux, trois fois.
J’ai l’impression d’avoir passé le premier tour face à un jury exigeant.
Redevenu méfiant, il poursuit son exploration du côté des objets de prêt-à-penser. Le voilà devant mes « boîtes de conserve pour ouvrir l’esprit ».
La première porte le message : « Les rêves ne poussent pas dans les boîtes à sardines ».
À l’intérieur, quatre petites sardines alignées, en bois peint. Chacune porte une inscription avec deux antonymes, censés faire réfléchir à la conception de la vie qu’on veut avoir. « Généreux ou étriqué ? » ; « Constructif ou critique ? » ; « Audacieux ou frileux ? » ; « Volontaire ou passif ? »
L’ado se gratte la nuque. Je jurerais que ça cogite, là-dedans.
Je me réjouis intérieurement. Il s’empare d’une autre boîte, et je vois ses lèvres en lire l’intitulé : « Conserve politisée ». Il l’ouvre et sursaute tandis qu’un message jaillit façon diable dans la boîte « Non aux idées conservatrices ! » Il se tourne vers moi et lâche, goguenard :
— Elles servent à rien, ces boîtes !
Je m’amuse de sa réaction :
— D’un point de vue pratique, non, en effet. Après, est-ce que tu estimes que ce n’est rien, un objet qui te fait réfléchir, ou même un objet qui te fait juste sourire ?
Ses yeux se plissent comme pour me scanner. Sur le point de surenchérir, il ravale sa réplique et fait mine de porter son attention sur la boîte de conserve de Heinz Baked Beans vintage revisitée avec le slogan d’Obama « Yes, we can! ».
Son visage s’éclaire sitôt qu’il pige.
— Bien trouvé, pour celle-là !
Je lui souris.
— Tu veux que je t’explique mieux le concept de la boutique ? tenté-je.
— Non. Merci. Je regarde simplement.
Il passe rapidement devant la lampe-palindrome – le mot RÊVER qu’on peut lire dans les deux sens avec l’inscription sur le socle « rêver donne du sens », et s’arrête devant l’horloge sabliers.
— Et ça ?
— C’est l’horloge fil-du-temps. Tu vois, il y a douze sabliers agencés sur deux rangées. Dans chacun d’eux, le sable s’écoule en une heure. Tu peux ainsi avoir en un clin d’œil une idée de l’heure qu’il est… Mais c’est surtout un bel objet qui permet de garder à l’esprit la valeur du temps qui passe.
— Pas mal…
L’horloge lui plaît.
— Ça vaut combien ?
— Quatre-vingt-neuf euros
— Ah ouais, quand même…
Il la repose.
Puis son regard se porte sur un cadre noir accroché au mur.
À l’intérieur… Rien. Il fronce les sourcils, se tourne vers moi, interrogateur.
— Euh, là, je ne comprends pas ! Il n’y a rien à voir ?
— Précisément, souris-je. Là, ce qu’il y a à voir, c’est le « rien ». Prends ça comme de l’art conceptuel. L’objet t’invite à réfléchir à l’utilité du rien. Le cadre est vide. Métaphoriquement, c’est une manière de dire au spectateur qu’il est bon de laisser place au vide dans son existence, sans chercher à la sur-remplir. Le temps du rêve, le temps de l’être… Le temps du rien ! Par exemple, s’asseoir juste pour se sentir vivant. Présent au présent. Imagine une partition de musique sans aucune pause, sans aucun silence. Ce serait une insupportable cacophonie ! Pourtant, combien de gens aujourd’hui saturent leur vie d’activités, d’agitation, de faire-à-tout-prix ? Tout va trop vite, on court après le temps, on voudrait « prendre le temps », comme on prendrait un crédit à la consommation : sans s’en donner vraiment les moyens. Or le temps s’écoute comme un silence. Il ne prend forme que si on s’autorise à le regarder être. Sinon, il vous glisse entre les doigts.
Et j’ajoute, malicieux :
— Ce n’est peut-être rien, mais ça change… tout !
Je vois qu’il tilte. Ça me fait plaisir. Il va pour parler, mais son téléphone sonne. Il le cherche fébrilement dans ses poches en lâchant quelques jurons. Visiblement, il est attendu. Il ne finira pas son tour de la boutique. Dommage, il était sur le point de découvrir mes plus belles pièces. Une autre fois, peut-être. Je le regarde partir, touché qu’un grand ado ait été sensible à l’esprit du bazar. Quant à la SpiderTrick qu’il a glissée dans sa poche, je feindrai de n’avoir rien vu.

Scène 4
Giulia vit un matin de semaine comme les autres, où l’ordinaire dicte les gestes et fixe la cadence. Elle s’apprête à quitter la maison et attrape le trousseau de clés sur la console en wengé de l’entrée. Avant de sortir, elle ne peut s’empêcher de jeter un coup d’œil à son reflet dans le miroir. Elle note l’apparition de deux ridules au coin de ses yeux. Et se demande si elle peut encore plaire. Elle inspecte ses pommettes hautes, sa peau diaphane, sa bouche aux volumes doux, et les longues franges de ses cils noircis de mascara, qui soulignent joliment le bleu des yeux. À la naissance de son cou, un grain de beauté, semblable à une mouche en taffetas noir, trahit son tempérament passionné derrière son côté discret. Oui, elle a encore ses atouts.
— J’y vais ! crie-t-elle à son fils.
Elle l’entend marmonner depuis sa chambre. Elle sait bien qu’il n’est pas prêt. Il va encore être en retard au lycée, songe-t-elle, irritée.
D’aussi loin qu’elle se souvienne, son fils n’a jamais été dans les clous pour respecter les règles, les consignes, le cadre. Elle songe à toutes ces années de patience pour l’aider à s’adapter au système scolaire et réussir l’impossible : faire rentrer un carré dans un rond. L’incompatibilité avec le système se voyait moins dans les petites classes. À l’époque, son garçon savait surfer comme personne sur ses facilités pour s’en sortir avec le moindre effort. Malheureusement, en grandissant, la supercherie ne passait plus. De déconfiture en déconfiture, il avait fallu se rendre à l’évidence : Arthur n’était pas scolaire. Alors le parcours éducatif s’était peu à peu transformé en chemin de croix. Et, entre elle et lui, les relations s’étaient tendues à l’extrême, jusqu’à devenir « balkaniques ». Prêtes à exploser à tout instant… Giulia reconnaissait que le départ du père d’Arthur et leur séparation n’avaient rien arrangé. Son ex-mari avait-il fui les responsabilités qu’implique l’éducation d’un enfant atypique quand il grandit comme une herbe folle ?

Perdue dans ses pensées grises, Giulia pousse un cri quand elle manque de se faire écraser par un automobiliste qui l’incendie copieusement. Elle s’excuse platement. Elle ne peut s’empêcher de mettre son manque de vigilance sur le compte du stress et de l’indicible sentiment de morosité qui monte en elle depuis le matin.
À peine un pied hors du lit, elle s’est levée fatiguée. Une sensation qui ne la quitte plus désormais. Vers la machine à café bénie, elle a successivement buté sur les sneakers en vrac d’Arthur – enlevées, cela va de soi, sans que les lacets en soient défaits –, sur le sac à dos d’Arthur – pas ouvert depuis la veille au soir –, sur les chaussettes en vrac d’Arthur – elle découvrirait probablement les esseulées dans quelque endroit incongru de la maison un jour prochain, lors du grand ménage de printemps –, enfin sur Arthur lui-même et son mètre quatre-vingts. Un grognement rauque en guise de bonjour et un rapide bisou donné à l’arrache sans interrompre le rap en roue libre dans ses oreilles. À ce degré d’écoute intensive, ce ne sont plus des écouteurs, mais des greffes auditives…
Giulia attrape le bus in extremis. Le long du trajet, elle a soudain envie d’écrire une lettre virtuelle à son fils, de faire parler son cœur, trop souvent tiraillé entre amour et agacement. Le propre de l’adolescence ? Les mots défilent dans sa tête en même temps que le paysage.

Arthur… Je t’aime, moi non plus. C’est l’air que nous jouons, toi et moi, ces derniers temps.
Bien sûr que je t’aime. Alors pourquoi ai-je si souvent envie de t’étrangler ? Peut-être est-ce pour cela que j’ai tant ri en regardant la série Les Simpson, avec la manie du père, Homer, d’étrangler son fils Bart.
Ce pétage de plombs, comme il est tentant, parfois ! Mères sous tension. Femmes au bord de la crise de nerfs. Mon fils, j’ai l’honneur de te dire que tu mets de l’Almodóvar dans ma vie.
Avec toi, l’ordinaire domestique ressemble au mythe de Sisyphe. Un éternel recommencement de suppliques pour t’éduquer aux gestes élémentaires du bien-vivre ensemble. Un ensemble de petites exigences légitimes qui restent trop souvent lettre morte.
Ces choses si simples demandent-elles donc un master en domesticité ?
Peux-tu concevoir que la lunette des toilettes n’est pas plus jolie levée, que plier tes affaires, ce n’est pas les mettre en boule, que le linge propre n’aime pas atterrir au sale, ni le linge sale être rangé avec le propre, qu’il y a mieux pour dormir qu’enfiler ton plus beau polo bien repassé, que mettre la table, ce n’est pas seulement y jeter deux couverts, que quoi que tu en penses, les éponges ne sont pas des rats morts et les miettes à nettoyer pas davantage des insectes répugnants, que la poubelle est ton amie, et que tes biscuits préférés ne repousseront pas des emballages jonchant le sol de ta chambre…
Je sais qu’au fond de toi tu rechignes à exécuter ces tâches par peur de perdre tes privilèges. Sans doute penses-tu que, si tu me montres que tu peux, plus jamais je ne le ferai pour toi. Sans doute pressens-tu aussi que tu vis là tes dernières minutes d’enfance et retiens-tu quelques instants de plus l’insouciance de cet âge d’or où d’autres « prennent en charge ».

Une dame monte dans le bus avec une poussette. Encore tant d’années pour élever sa progéniture ! songe Giulia, compatissante. Elle se rappelle une publicité pour France 5 : « Éduquons ! C’est une insulte ? » Éduquer, ce n’est pas un gros mot, mais une grande responsabilité. Ni facile ni amusant. Elle ne s’était pas imaginé devenir un jour un moulin à messages contraignants. Tous ces Fais pas ci, fais pas ça qui rentrent par une oreille et ressortent par l’autre.

Mon fils, la semaine passée, j’étais à deux doigts de prendre rendez-vous chez l’ORL pour faire vérifier ton audition. Tu as une écoute-gruyère et il y a des trous partout dans nos dialogues de sourds. Pourtant, je ne veux pas jeter l’éponge. Je sais que l’acné de nos réactions épidermiques s’estompera avec le temps… et avec l’âge.

Giulia descend à l’arrêt habituel. Elle ne prête pas attention au charme des ruelles qu’elle traverse d’un pas pressé, à ces immeubles bas aux façades colorées dans des camaïeux d’ocre, aux jolis balcons ouvragés en fer forgé, à l’arcade du jardin botanique qu’elle dépasse sans un regard pour sa célèbre fontaine de Vénus à la tresse. Elle n’a d’yeux que pour sa montre. Ne surtout pas être en retard à la visioconférence très importante avec la direction de Paris qui veut soumettre un nouveau brief « de la plus haute importance », lui a-t-on rapporté. Chaque fois que le siège appelle, il souffle un vent de panique dans leur petite équipe de sous-traitants. Elle connaît cette façon de mettre la pression, de prendre au sérieux et presque au tragique l’arrivée de toute nouvelle demande client.
Pourtant, il n’y a vraiment pas de quoi, songe Giulia, à fleur de peau. Elle ne veut même pas y penser maintenant. À ce creux au fond d’elle-même, sur lequel elle essaye de ne pas s’attarder. Parce qu’il faut que ça tourne. Qu’elle ne peut s’offrir le luxe d’imaginer que les choses pourraient être autrement. Regarder en face son vide de sens, elle n’en a pas les moyens. Elle vient travailler là tous les jours parce qu’elle le doit. C’est tout. De loin, sa situation peut même paraître enviable, voire gratifiante… Mais alors pourquoi Giulia se sent-elle désabusée de la sorte quand elle pense à sa carrière ? Ce n’est pas si mal… tente-t-elle de se persuader. Des pensées cache-poussière. »

Extraits
« Pour Louise Morteuil, ce jeune garçon est la résultante typique d’une éducation démissionnaire, et ce Basile l’incarnation même de l’adulte permissif qui, croyant aider la jeunesse, la pousse dans ses travers. En encourageant ces activités décadentes, comme le graffiti, trompeusement ludiques et irrésistibles comme un paquet de bonbons, il renforce une vision faussée de la vie et de ses réalités, à savoir les efforts et le travail indispensables pour mériter et s’en sortir.
Elle s’éloigne, l’esprit débordant d’arguments qui valident son point de vue. Une chose est sûre: dorénavant, ces deux-là sont dans son collimateur. » p. 124

« Avec les Brain-bornes, j’ai envie d’amener les gens à s’intéresser de plus près aux incroyables capacités du cerveau droit, souvent sous-développées. Parce que les sociétés donnent encore généralement leur préférence aux approches très «cerveau gauche». Forcément ! Elles ont quelque chose de plus rassurant: pragmatisme, rationalisme, mesures quantifiables, effets mesurables, fil linéaire d’un mode de pensée qui ne part pas dans tous les sens… » p. 152-153

À propos de l’auteur
GIORDANO-raphaelle_©DRRaphaëlle Giordano © Photo DR

Écrivain, spécialiste en créativité et développement personnel, Raphaëlle Giordano est l’auteure de Ta deuxième vie commence quand tu comprends que tu n’en as qu’une, premier roman phénomène, vendu à plus de 2 millions d’exemplaires en France et traduit dans plus de trente pays, suivi par Le jour où les lions mangeront de la salade verte et Cupidon a des ailes en carton. (Source: Éditions Plon)

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Mademoiselle Coco et l’eau de l’amour

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En deux mots:
Quand Coco Chanel perd son amant dans un accident de la route, elle va sortir de sa dépression en se lançant dans la création d’un parfum. Avec l’aide du parfumeur Ernest Beaux, elle va chercher un mélange inédit, propre à marquer les esprits. Mais la route du N° 5 est encore longue…

2021 marque les 50 ans du décès de Coco Chanel (10 janvier) et le centenaire du parfum N°5

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Ce parfum dont une goutte vous habille

La vie de Gabrielle Chanel est un grand roman dont Michelle Marly a choisi de nous livrer l’un des épisodes les plus forts, celui qui a conduit à la création du mythique Parfum N°5. Une réussite née d’un drame intime.

On imagine la frustration de l’historienne qui découvre que les informations sur la naissance du mythique Chanel N°5 ne sont que parcellaires, que peu de documents sont encore disponibles et que même la chronologie n’est pas établie. Sans doute a-t-on voulu garder le secret sur l’origine et l’élaboration de l’un des plus grands parfums au monde.
Mais on imagine tout autant la romancière construisant, à partir de ce travail de recherche qui restera pour toujours inabouti, un récit où le drame côtoie le sublime, ou la chance vient se mêler au hasard des rencontres, où la volonté farouche d’une femme qui se donnera corps et âme à sa passion finira par l’emporter. C’est la voie qu’a choisi avec bonheur Michelle Marly, pseudonyme derrière lequel se cacherait une éditrice allemande.
Nous sommes au sortir de la Première Guerre mondiale. Après avoir été modiste et ouvert plusieurs boutiques de chapeaux, Gabrielle vient de s’installer rue Cambon, qui est resté l’adresse du siège de la maison de haute couture. La fille de marchands ambulants, dont la mère est décédée très jeune et que son père a placé dans l’orphelinat d’Aubazine en Corrèze, est fermement décidée à réussir. Encouragée par son nouvel amant, Boy Capel, elle fait des projets d’expansion. Mais le 22 décembre 1919, un accident de la route entraîne le décès du bel anglais.
La perte de Boy va plonger Coco dans une profonde dépression. Sa vie n’a alors plus de goût ni de saveur. Elle va finir par suivre son amie Misia, l’ensorceleuse qui lui répète sans cesse qu’il «faut maintenir l’élan, sinon la vie n’a plus de sens». Sur la riviera, elle croise l’aristocratie russe en exil, va de dîner en soirée au casino. C’est là qu’elle fait la rencontre du grand-duc Dimitri Pavlovitch, qui va devenir son nouvel amant. Ce dernier, à qui elle a fait part de son projet de lancer un parfum, lui présente alors Ernest Beaux qui est en charge des parfums de la cour impériale de Russie. Après la Révolution de 1917, les exilés créent La Société française des parfums Rallet dont Ernest est le directeur technique. Avec Gabrielle Chanel, il va pouvoir suivre une voie nouvelle, oublier les parfums floraux qui avaient jusque-là la faveur de la clientèle pour tenter des assemblages plus complexes, rehaussés par les aldéhydes. Parmi les compositions qu’il développe se trouve les numéros 1 à 5. C’est ce dernier qu’elle va choisir, même si les composants sont hors de prix. «Laissons-lui le numéro qu’il porte et ce numéro 5 lui portera bonheur » prophétise alors Mlle Chanel qui entend réserver ce parfum à ses clientes les plus fidèles. Pour elles, elle choisit aussi de casser les codes, en dessinant un flacon aux formes simples et épurées, loin des créations sophistiquées de l’époque. Là encore, la rupture sera payante. Car bientôt, on va s’arracher ce jus incomparable et bien vite, il va falloir penser à une production industrielle. Le N°5 va alors devenir le parfum le plus vendu au monde. Mais ce n’est pas le propos de ce récit qui suit bien davantage une femme exceptionnelle avec ses fêlures et ses drames intimes, ses intuitions et ses relations. N’oublions pas que la France découvrait alors Pablo Picasso, Serge Diaghilev, Igor Stravinsky ou encore Georges Auric. Des artistes que Coco va côtoyer et soutenir et qui vont l’inspirer, donnant au roman encore davantage de densité. Une belle réussite au moment où commence l’année durant laquelle on fête les 100 ans du N°5!

COTILLARD-chanel_n5

Mademoiselle Coco et l’eau de l’amour
Michelle Marly
Fleuve Éditions
Roman
Traduit de l’allemand par Dominique Autrand
400 p., 20,90 €
EAN : 9782265144170
Paru le 7/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris, mais aussi dans le sud de la France, de Grasse à Monaco.

Quand?
L’action se déroule dans les années 1920.

Ce qu’en dit l’éditeur
L’histoire du plus célèbre des parfums
Hiver 1919-1920: Après la perte brutale et tragique du grand amour de sa vie, Gabrielle Chanel, appelée Coco, traverse une terrible crise existentielle. Ni son entourage ni son travail ne réussissent à la sortir d’une tristesse profonde. Jusqu’au jour où elle se rappelle leur dernier projet commun : créer sa propre eau de toilette.
Bien que Coco ne connaisse rien au métier des grands parfumeurs, elle va se lancer corps et âme dans cette folle aventure afin de rendre un hommage éternel à l’homme perdu. Sa persévérance va lui permettre de repousser ses limites, et l’aider peu à peu à revenir parmi les vivants. Tout en donnant naissance à une des plus grandes et des plus belles créations de la parfumerie, le N°5…

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Les paroles s’envolent 
Blog Sonia boulimique des livres 
Blog Onirik

Les premiers chapitres du livre
« Un, deux, trois, quatre, cinq… Un, deux, trois, quatre, cinq…
Ses lèvres bougeaient, mais aucun son ne sortait de sa bouche. Elle comptait en silence les petites pierres du pavement. Un sol inégal et usé, piétiné depuis près de mille ans. Des cailloux de rivière y dessinaient des motifs géométriques ou des symboles religieux.
Cinq étoiles ici, cinq fleurs là-bas, un peu plus loin un pentagone. Partout ce chiffre cinq, et ce n’était pas le fruit du hasard. Elle avait appris que pour les religieux de l’ordre cistercien, le cinq avait une valeur symbolique : il représentait l’incarnation parfaite. Le nombre de pétales d’une rose est souvent un multiple de cinq, la pomme et la poire sont structurées selon cinq axes de symétrie. L’homme possède cinq sens et les prières évoquent les cinq plaies du Christ. Les religieuses ne lui avaient pas enseigné que le cinq était aussi le chiffre de l’amour et de Vénus, la somme indivisible du chiffre masculin trois et du chiffre féminin deux. Cette information, du plus haut intérêt pour une fille de quatorze ans, elle l’avait trouvée dans un livre qu’elle lisait en cachette au grenier.
La bibliothèque du monastère recelait des trésors très surprenants, souvent scandaleux, et pas destinés à tomber sous les yeux d’une gamine, comme les sermons rédigés au Moyen Âge par Bernard de Clairvaux. Il y rappelait à ses moines le rôle des substances aromatiques dans la prière et les ablutions rituelles. Le fondateur de l’ordre cistercien conseillait même à ses coreligionnaires en quête de plus de spiritualité et d’intériorité de s’imaginer les seins odorants de la Vierge Marie qu’ils célébraient dans leurs cantiques. La présence d’encens et de jasmin, de lavande et de roses sur l’autel était censée intensifier la contemplation par le biais de l’odorat.
Pour les enfants orphelins, telle la petite fille solitaire qu’elle était, les arômes extraits des plantes poussant dans le jardin du monastère demeuraient un rêve lointain, comme de se blottir contre les seins généreux d’une mère aimante. Les pensionnaires étaient régulièrement récurés au savon de Marseille dans un grand baquet d’eau afin d’être débarrassés de la saleté des travaux des champs ou de la cuisine. Il fallait juste que l’odeur de propre remplace celle de la sueur, de la peur et de la fatigue ; il n’était pas question de sentir bon. Les draps blancs et rêches qu’elle devait laver, repriser si nécessaire, plier et ranger en piles bien régulières dans la lingerie étaient traités avec plus de délicatesse que la peau des orphelins.
Un, deux, trois, quatre, cinq…
Compter l’aidait à passer le temps tandis qu’avec les autres filles alignées sur un rang elle attendait que le prêtre l’entende en confession.
Après avoir patienté interminablement comme des soldats au garde-à-vous dans la cour d’une caserne, elles entraient tour à tour dans le confessionnal. Elle supposait que si les religieuses exigeaient cette posture raide et ce silence qu’aucun enfant ne pouvait supporter très longtemps, c’était pour que les petites finissent par trouver quelque chose à avouer. Aucune d’elles n’avait généralement commis de péché depuis la confession précédente, le dimanche d’avant. Sur ce rocher venteux où l’abbaye d’Aubazine avait été édifiée au XIIe siècle, les occasions de pécher étaient rares.
Elle vivait depuis deux ans dans ce monastère isolé de Corrèze, assez loin de la route de Paris pour que les enfants n’aient pas l’idée de s’enfuir. Plus de sept cents jours s’étaient écoulés depuis que sa mère était morte et que son père l’avait fait asseoir dans une voiture à cheval pour la déposer chez les religieuses cisterciennes. Sans façon. Comme un vulgaire paquet. Après ça, il avait disparu à jamais, et pour l’âme fragile de la petite, ce fut le début de l’horreur. Dès cet instant, elle n’avait plus eu qu’un seul désir : être assez grande pour avoir le droit de quitter le monastère et mener une vie indépendante. Peut-être l’aiguille serait-elle la clé de la liberté. Une fille opiniâtre et qui savait coudre pouvait espérer aller à Paris et entrer dans une grande maison de couture. Elle l’avait entendu dire, mais au fond elle ne savait pas ce que ça signifiait vraiment.
Pourtant, ça la faisait rêver. Maison de couture : ces trois mots faisaient résonner un souvenir en elle. De belles étoffes, le froufrou de la soie peut-être, des volants parfumés, de la fine dentelle. Non pas que sa mère ait été une dame : elle était blanchisseuse et son père marchand ambulant. Il n’avait jamais vendu d’articles aussi raffinés, mais chaque fois qu’elle pensait à de belles choses, elle les associait toujours à maman. Comme elle lui manquait ! La tête lui tournait parfois, tant elle aurait aimé retrouver ce sentiment de sécurité qu’elle avait toujours ressenti auprès de sa mère.
Mais à présent, elle était livrée à elle-même, exposée à une vie rude, à une discipline de fer, aux châtiments, avec de temps en temps l’absolution divine. Tout ce qu’elle désirait, c’était un peu d’affection. Était-ce un péché qu’elle aurait dû confesser ? Ce secret pèserait-il trop lourd sur sa conscience pour que son âme trouve un jour la paix? Peut-être, se disait-elle, méditant en silence. Ou peut-être pas. Non, elle n’avouerait pas à son confesseur que l’amour était son seul but dans la vie. Pas aujourd’hui, en tout cas. Et la prochaine fois non plus, sans doute.
Elle comptait en silence les petits cailloux du pavement tandis qu’elle marchait vers l’abbatiale d’Aubazine :
Un, deux, trois, quatre, cinq…

Les phares jaunes perçaient le brouillard qui montait de la Seine et enveloppait comme une fine toile de lin blanc les frênes, les aulnes et les hêtres de la rive qui bordaient la route. On croirait un suaire, songea tout à coup Étienne Balsan.
Une image s’imposa à son esprit : celle d’un mort exposé, les membres brisés, la peau brûlée, recouvert d’un linge. Aux pieds du défunt une branche de buis, sur sa poitrine un crucifix. À côté de sa tête, une coupelle d’eau bénite pour faire oublier l’odeur de la mort. La lueur des bougies projetait des ombres fantomatiques sur le cadavre apprêté par les religieuses de façon qu’il ne choque pas trop la vue.
Étienne essaya malgré lui d’imaginer à quoi pouvait bien ressembler le beau visage défiguré de son ami. Il le connaissait presque aussi bien que le sien.
Il ne doit pas rester grand-chose des traits réguliers, des lèvres finement ourlées, ni du nez droit, se dit-il en réponse à sa propre question. Quand une automobile dévale un talus sans freiner, heurte une paroi rocheuse et prend feu, il n’y a presque rien à récupérer. Il aurait certainement fallu le talent d’un habile technicien pour restituer sa beauté au malheureux défunt.
Il sentit un filet d’eau sur sa joue. Pleuvait-il à l’intérieur de la voiture ? Il voulut actionner les essuie-glaces, mais son geste fut si fébrile que la voiture fit un écart. Il freina trop fort, de la boue gicla contre la vitre latérale. Le caoutchouc des essuie-glaces grinçait sur le pare-brise. Il ne pleuvait pas. C’étaient ses larmes. Une vague de lassitude et de chagrin s’abattit sur lui, menaçant de le submerger. S’il ne voulait pas finir comme son ami, il avait intérêt à se concentrer sur sa conduite.
La voiture s’était mise en travers de la chaussée. Étienne s’obligea à respirer calmement, arrêta les essuie-glaces, se cramponna des deux mains au volant. Le moteur hurla quand il appuya sur l’accélérateur, les roues tournèrent dans le vide. Après quelques à-coups, la voiture se remit en piste. Son cœur retrouva son rythme normal. Après minuit, il ne venait heureusement aucun véhicule en sens inverse.
Il se força à garder les yeux braqués sur la route. Pourvu qu’aucun animal sauvage ne traverse. Il n’avait pas envie d’écraser un renard, la chasse à courre correspondait davantage à ses goûts. Son ami était pareil, l’amour des chevaux les unissait. Arthur Capel, l’éternel adolescent qui n’avait jamais pu se débarrasser de son surnom d’enfant, « Boy », était – ou plutôt avait été – un fantastique joueur de polo. Boy était un bon vivant, à la fois intellectuel et charmeur, gentleman jusqu’au bout des ongles, un diplomate britannique promu au rang de capitaine pendant la guerre, un type que chacun se plaisait à appeler son camarade. Étienne pouvait s’estimer heureux d’être l’un de ses plus anciens et de ses meilleurs amis. Enfin, d’avoir été…
Une larme roula de nouveau sur sa joue tannée par le soleil, mais Étienne ne lâcha pas le volant pour l’essuyer. S’il voulait arriver entier à Saint-Cucufa, il ne devait plus se laisser distraire par ses pensées. Ce voyage était le dernier service qu’il pouvait rendre à son ami disparu. Il devait apporter la terrible nouvelle à Coco avant qu’elle ne l’apprenne le lendemain par les journaux ou par le coup de téléphone de quelque commère. Ce n’était vraiment pas une mission plaisante, mais il l’accomplirait avec tout son cœur.
Coco était – avait été – le grand amour de Boy. Cela ne faisait aucun doute. Pour personne, et surtout pas pour Étienne. C’est lui qui les avait présentés, un été, dans sa propriété. Boy était venu à Royallieu à cause des chevaux, et il était reparti avec Coco. Pourtant, elle était l’amie d’Étienne. Enfin, pas à proprement parler son amie, à l’époque. C’était une fille qui chantait des chansons équivoques sur la scène d’un beuglant de Moulins, une ville de garnison, et qui passait ses journées à repriser les pantalons des officiers avec lesquels elle batifolait la nuit. Douce, un peu garçonne, ravissante, heureuse de vivre, vulnérable et en même temps incroyablement vaillante et énergique. Le contraire exact de la grande dame* à qui tant de jeunes femmes de la Belle Époque rêvaient de ressembler.
Étienne s’était amusé avec elle et l’avait accueillie quand il l’avait trouvée à l’improviste devant sa porte, mais il n’avait rien changé à ses habitudes. Au début, il ne voulait même pas l’avoir à ses côtés, mais elle, têtue, était restée. Un an, deux ans… Il n’arrivait pas à se rappeler combien de temps elle avait vécu près de lui sans qu’il la considère comme sa compagne. En fait, c’était Boy qui lui avait le premier ouvert les yeux sur la beauté intérieure et la force de Coco. Mais trop tard. Il avait donc cédé son amante, qui n’était même pas sa maîtresse attitrée, ainsi qu’on le faisait dans son milieu à l’époque de la Grande Guerre. Mais il était devenu l’ami de Coco. Et il le resterait au-delà de la mort de Boy. Il s’en fit le serment.
*
Il fallait qu’elle arrête de se torturer.
Gabrielle se tournait et se retournait dans son lit depuis des heures. Elle sombrait de temps à autre dans un sommeil faussement profond dont elle se réveillait en sursaut, hagarde, et encore prisonnière d’un rêve dont elle ne gardait aucun souvenir. Alors elle tâtait la place à côté d’elle dans le lit pour sentir le corps familier, si rassurant. Mais l’oreiller était froid, le drap lisse, et Gabrielle parfaitement lucide à présent.
Bien sûr. Boy n’était pas là. La veille – ou était-ce l’avant-veille ? – il était parti pour Cannes, louer une maison dans laquelle ils passeraient les fêtes ensemble. Son cadeau de Noël, en quelque sorte. Elle aimait la Côte d’Azur, et il était infiniment important pour elle qu’il passe Noël en sa compagnie plutôt qu’avec sa femme et sa petite fille. Il avait même parlé de divorcer. Dès qu’il aurait trouvé une villa qui convienne, elle le rejoindrait. Mais il n’avait pas encore appelé, pas même envoyé un télégramme pour lui faire savoir qu’il était bien arrivé.
Se pouvait-il qu’il ait changé d’avis ?
Depuis qu’il s’était marié, un an et demi plus tôt, le doute rongeait Gabrielle. Au début, elle avait été anéantie de le voir lui préférer une femme qui incarnait tout ce qu’elle n’était pas : une grande blonde, aussi pâle que blasée, riche, appartenant à l’aristocratie anglaise, et qui couronnerait l’ascension de Boy en le faisant pénétrer dans la haute société britannique. N’était-il pas déjà arrivé assez haut sans avoir besoin d’une telle alliance ? Être le fils d’un bourgeois, courtier maritime à Brighton, lui avait déjà valu de devenir conseiller du président Clemenceau et de participer à la Conférence de la paix à Paris en 1919. Alors, à quoi bon se marier avec une fille de baron ?
Et surtout, Gabrielle et lui vivaient ensemble depuis dix ans. Elle espérait bien qu’il l’épouserait un jour. Peut-être n’était-elle pas un bon parti ? Elle préférait certes jeter un voile pudique sur ses origines modestes, mais elle avait réussi à la force du poignet à acquérir une certaine célébrité. Elle était devenue Coco Chanel, une créatrice de mode en vue, et même une femme riche.
Elle avait commencé comme modiste, grâce à un prêt de son vieil ami Étienne Balsan, et ses chapeaux aussi sobres qu’élégants avaient bientôt retenu l’attention des Parisiennes. Pas de plumes ni de décorations volumineuses et surchargées ; les dames avaient apprécié, après tout ce temps où elles avaient dû porter de véritables échafaudages sur la tête.
Les marinières amples dont elle avait eu l’idée à Deauville firent bientôt fureur. Gabrielle bannit le corset et tailla des pantalons pour femmes. Puis vinrent les années de pénurie de la Grande Guerre et elle se risqua, avec un pragmatisme certain, à créer des vêtements sobres et fonctionnels dans des jerseys de soie bon marché. Ses pyjamas confortables permettaient aux femmes d’aller se réfugier dans les caves les nuits de bombardements allemands sans rien perdre de leur élégance. Les dames distinguées s’arrachaient littéralement ses créations. Presque toutes les femmes de qualité, et même les aristocrates, venaient la trouver pour être habillées par Coco Chanel.
Pourquoi Boy avait-il besoin d’un contrat de mariage avec une représentante de ces hautes sphères ? Gabrielle s’était élevée par ses propres moyens et s’était fait un nom. Comment pouvait-il sacrifier l’amour qu’elle lui vouait pour une carrière dont il avait depuis longtemps atteint le sommet ? Gabrielle ne comprenait pas, ne comprendrait jamais. Et ce tourment la rongeait comme une maladie.
Mais il lui était revenu. Ce qui liait Boy et Gabrielle était plus fort que l’anneau d’or qu’il avait échangé avec Diana Wyndham, fille de Lord Ribblesdale. Gabrielle avait d’abord hésité, bien sûr, puis elle était retombée dans ses bras. Mieux valait accepter ce nouveau rôle que renoncer à lui tout à fait. Quelle bonne raison de refuser un tel arrangement ? Aucune. Et pourtant. Tout se passait bien, mais le doute continuait en elle son travail de sape.
De fait, Boy vivait séparé de sa femme, il était la plupart du temps à Paris, mais il fallait bien qu’il se montre de temps en temps au côté de son épouse. Gabrielle le laissait partir parce qu’elle était sûre qu’il reviendrait. Son amour pour lui était plus fort que tout. Un amour qui tenait depuis dix ans, en dépit de tous les orages, et qui durerait toujours. S’il y avait une chose au monde qui soit éternelle, c’était ce lien entre eux. Gabrielle en était convaincue. Pourtant, les pensées les plus sombres l’assaillaient parfois et l’arrachaient à son éden sans crier gare. Comme cette nuit-là.
Elle se retourna encore, repoussa le drap avec ses pieds, frissonna, remonta la couverture jusqu’à son menton.
Pourquoi Boy ne lui avait-il donné aucune nouvelle depuis son départ ? La magie de Noël lui rappelait-elle qu’il avait une fillette de neuf mois ? Sa famille lui occupait-elle l’esprit au point qu’il en oubliait son amante reléguée dans sa maison de campagne près de Paris ? Était-il parti sur la Côte d’Azur afin de trouver une maison pour Gabrielle et pour lui, ou afin de se réconcilier avec sa femme à Cannes ? Il avait pourtant bien parlé de divorce. Gabrielle fut saisie de panique. Impossible de se rendormir.
Mais elle ne se leva pas, n’alluma pas la petite lampe sur sa table de nuit, ne chercha pas le secours d’une lecture distrayante. Elle s’abandonna à ses démons, trop lasse pour lutter. Au bout d’un moment, l’épuisement eut raison d’elle et elle s’enfonça dans un sommeil agité…
Un crissement la réveilla : le bruit caractéristique des pneus sur le gravier. Une automobile venait de freiner et de s’arrêter devant le perron. Dans le silence de la nuit, le moindre bruit pénétrait dans la chambre malgré les fenêtres fermées. Puis les chiens se mirent à japper.
Dans son demi-sommeil, Gabrielle pensa : Boy !
Il est revenu me chercher, se dit-elle, le cœur battant. Seul Boy pouvait avoir ce genre de folie. Elle l’aimait tant. Peu importait qu’ils passent Noël dans le Midi ou dans cette villa isolée de Saint-Cucufa. La Milanaise, imprégnée en été du parfum des lilas et des roses, était un peu sinistre en hiver. C’est pourquoi ils avaient envisagé ce séjour sur la Côte d’Azur. Mais aucun lieu ne pouvait être vraiment triste du moment qu’ils y étaient ensemble. Pourquoi ne l’avait-elle pas compris plus tôt ?
On frappa à la porte.
— Mademoiselle Chanel ?
C’était la voix de Joseph Leclerc, son domestique. Et non celle tant espérée de son amant.
D’un coup, elle fut tout à fait réveillée.
*
Non seulement Étienne Balsan considérait Boy Capel comme un autre lui-même, mais il connaissait Coco aussi intimement que l’avait connue son ami. Quand elle pénétra dans le salon où Joseph l’avait prié de l’attendre, il fut frappé de voir à quel point elle avait peu changé depuis leur première rencontre, treize ans plus tôt. À trente-six ans, elle était restée une femme-enfant. On aurait presque dit un jeune garçon : petite et menue, poitrine plate et hanches étroites, cheveux d’un noir de jais coupés court et aussi ébouriffés qu’après une nuit d’amour. S’il n’avait pas eu au fond de lui le souvenir de ce petit corps brûlant dans son pyjama de soie blanche, il l’aurait prise pour un être androgyne dépourvu de tout érotisme.
Une seconde plus tard, il fut saisi d’effroi. Il regarda ses yeux – et vit la mort.
Elle avait toujours su cacher ses sentiments derrière une indifférence de façade, mais ses yeux sombres révélaient dans certains cas le fond de son âme. Ce qu’ils exprimaient à présent, c’était la douleur et le désespoir. Mais aucune larme n’y brillait.
Elle se taisait. Debout devant lui, muette et tout de blanc vêtue, la tête haute : Marie-Antoinette face à la guillotine. C’était horrible. Si elle avait pleuré, Étienne aurait su quoi faire. Il l’aurait prise dans ses bras. Mais sa souffrance muette, ses yeux secs lui fendaient le cœur.
— Je suis désolé de te déranger en pleine nuit, commença-t-il.
Il s’éclaircit la voix et poursuivit d’un ton mal assuré.
— J’ai pensé que je devais à Boy de t’informer… Lord Rosslyn a téléphoné de Cannes…
Il reprit son souffle. Comment lui dire ? C’était tellement difficile.
— Boy a eu un terrible accident. Sa voiture a quitté la route. C’était lui qui conduisait, son chauffeur était sur le siège passager. Mansfield a été grièvement blessé… Pour Boy les secours sont arrivés trop tard.
C’était dit. Mais elle ne réagissait pas.
Étienne comprit avec un peu de retard que le domestique devait déjà avoir informé Coco de la mauvaise nouvelle. Évidemment. Joseph avait bien été obligé d’expliquer pourquoi il avait laissé entrer un ami en pleine nuit et tiré Mademoiselle de son lit. Mais pourquoi se taisait-elle ainsi ?
Pour rompre le silence, Étienne reprit :
— La police enquête… Pour l’instant, on ignore ce qui s’est passé exactement. En tout cas, personne encore n’est au courant à Paris. Tout ce qu’on sait, c’est que l’accident s’est produit quelque part sur la Côte d’Azur. Les freins de la voiture ont lâché, semble-t-il…
— Mademoiselle a compris, monsieur, l’interrompit Joseph.
Étienne acquiesça, le ventre noué. Jamais il ne s’était senti aussi mal à l’aise. Il voyait cette femme sangloter sans verser une larme. Chaque fibre de son corps disait son désarroi, son désespoir. Il voyait littéralement le malheur prendre possession d’elle. Mais elle ne pleurait toujours pas.
Elle fit demi-tour sans un mot et quitta la pièce. La porte se referma derrière elle. Étienne resta planté, les bras ballants.
— Puis-je offrir quelque chose à monsieur ? demanda Joseph. Vous voudriez peut-être un café ?
— Je préférerais un cognac. Double, s’il vous plaît.
La boisson fut généreusement servie. Étienne refermait les doigts autour du verre ventru pour se réchauffer et réchauffer l’alcool quand la porte du salon s’ouvrit à nouveau.
Coco. Vêtue cette fois d’une robe de voyage lui arrivant aux chevilles, son manteau sur le bras, à la main un sac dans lequel elle devait avoir fourré à la hâte quelques objets de première nécessité. Elle en serrait si fort la poignée que les articulations de ses doigts étaient blanches. C’était le seul indice qui trahissait sa tension. Son visage était toujours le même masque impassible, ses yeux vides.
— On peut partir, déclara-t-elle d’une voix ferme.
Étienne secoua la tête, interloqué.
Elle lui rendit son regard, mais ne dit rien.
Désarçonné, il acquiesça comme s’il savait où elle voulait aller. Il n’avait pourtant pas la moindre idée de ce qu’elle avait en tête. Il avala une grande gorgée de cognac, avec l’espoir que l’alcool coulant dans sa gorge aurait un effet apaisant. En vain. Il vit que sa main qui tenait le verre tremblait.
— Tu veux dire… toi et moi ? demanda-t-il, toujours aussi perplexe.
N’aurait-il pas mieux valu qu’elle s’adresse à son chauffeur, où qu’elle veuille aller ?
— On part sur la Côte d’Azur.
À nouveau cette détermination, dans sa voix, qui cadrait mal avec sa silhouette fantomatique.
— Je veux le voir. Et je veux qu’on y aille tout de suite, Étienne.
— Quoi ?
Il faillit s’étouffer, avala une nouvelle rasade de cognac.
— Mais c’est dangereux. La nuit, le brouillard sur la route…
— Le jour va bientôt se lever. Ne perdons pas de temps. C’est un long trajet.
Elle fit demi-tour et se dirigea vers la porte.
Il échangea un regard désemparé avec Joseph. Pourquoi ne demandait-elle pas à son chauffeur de prendre les dispositions nécessaires pour un départ de bon matin ? Et lui, que devait-il faire ? Le devoir d’amitié allait-il jusqu’à encourager Coco dans sa folie ? Mais non, elle n’est pas folle, s’avoua-t-il tristement.
Il capitula et la suivit dans la nuit sans autre commentaire.
La joyeuse atmosphère de Noël qui accueillit Gabrielle à Cannes lui parut douloureusement bruyante, agressive. Des cafés et des restaurants lui parvenaient des échos de chants de Noël en anglais et des airs de jazz endiablés. Il fallait plaire aux nombreux touristes britanniques et américains, qui devaient se sentir ici comme chez eux.
L’air était doux, il n’y avait presque pas de vent et le ciel étoilé au-dessus de la baie ressemblait à un voile de tulle bleu marine brodé de paillettes transparentes. La Croisette était le lieu de toutes les élégances, les somptueuses automobiles déversaient devant les hôtels de luxe de riches messieurs-dames en tenue de soirée. C’était le 24 décembre : les bouchons de champagne sautaient, des branches de houx et de gui ornaient les tables, on avait sorti pour l’occasion la porcelaine fine, le cristal et l’argent. On s’affairait dans les cuisines, les écaillers ouvraient les huîtres, les bûches de Noël attendaient au frais d’être servies au dessert.
À la seule idée de manger, Gabrielle eut la nausée. Elle était en route depuis près de vingt heures, mais ce long voyage n’avait rien changé à sa douleur. Elle se sentait toujours aussi abattue, hébétée, désespérée.
Quand Joseph avait frappé à sa porte, l’angoisse avait été immédiate. Boy n’aurait pas réveillé le domestique, il serait entré avec sa clé et l’aurait rejointe sans l’aide de personne. Quelque chose de grave s’était passé. Elle l’avait deviné, mais avait d’abord essayé d’étouffer cette intuition. Boy était un héros, il ne pouvait rien arriver à un homme comme lui. C’est alors que le bon, le brave Joseph lui avait assené le coup terrible, le plus doucement possible, avec ménagement et compassion. Bien sûr. Son domestique savait garder son sang-froid en toute occasion, mais la nouvelle qu’apportait M. Balsan l’avait ébranlé lui aussi. Tout venait de basculer d’un coup. Gabrielle avait la sensation presque physique que sa vie volait en éclats.
Le premier moment de lucidité fut suivi d’un espoir fou : il devait s’agir d’une erreur. Pendant de longues et absurdes minutes, Gabrielle s’était cramponnée à cette idée. Hélas, Étienne n’aurait pas fait la route de Royallieu à Saint-Cucufa en pleine nuit sur un malentendu. Et Joseph ne serait pas venu toquer à sa porte par caprice. Non, Boy n’était plus. Et d’un seul coup, elle n’eut plus qu’un désir : le voir. Peut-être pour se convaincre qu’il était bien mort. Peut-être aussi pour vérifier qu’il n’avait pas souffert. Elle voulait veiller auprès de son cercueil. Il était son homme, même s’il n’était pas son mari. Il était ce qu’elle avait de plus précieux dans la vie, non : il était sa vie même.
Sans Boy, plus rien n’avait de sens.
Elle ne voulait rien avaler, et quand Étienne s’arrêta en route pour manger quelque chose, elle but à contrecœur le café qu’il lui apporta et n’accepta rien d’autre. Elle ne descendit même pas de la voiture, restant prostrée sur le siège en cuir sans desserrer les dents. Son ami ne méritait pas ce silence, elle le savait. Mais elle avait l’impression qu’elle ne pourrait plus prononcer désormais que les mots indispensables, comme si Boy, en partant, lui avait ôté la parole. Pour toujours.
Étienne n’engagea pas l’auto dans l’allée sinueuse qui montait vers l’entrée principale de l’hôtel Carlton, il s’arrêta en bas. Le moteur s’éteignit. Le silence s’abattit dans la voiture malgré la rumeur assourdie des festivités qui pénétrait à travers les vitres fermées. Étienne prit une longue inspiration avant de se tourner vers elle.
— J’espère que nous allons trouver Bertha. Elle loge ici, d’après ce que je sais. C’est sa sœur qui saura le mieux ce qui est arrivé à Boy et où son corps a été déposé.
— Oui, dit Gabrielle.
Et ce fut tout. Elle releva le large col de son manteau pour dissimuler son visage blême. Étienne lui toucha le bras dans un geste presque paternel.
— Il faut absolument que tu dormes un peu. Il reste sûrement deux chambres libres, et…
Dormir ! Quelle proposition inepte. Comme si elle allait accepter que sa vie continue comme avant. Comment pourrait-elle dormir sans avoir revu Boy ?
— Non. (Elle secoua vigoureusement la tête.) Non. S’il te plaît. Toi, repose-toi. Tu l’as bien mérité. Prends une chambre. Je t’attendrai ici.
Silence.
Gabrielle vit que son ami luttait pour ne pas exploser. Les muscles de sa mâchoire se contractaient, comme si, en serrant les dents, il essayait de juguler la colère qui montait en lui. Il lui en voulait. Bien sûr qu’il était fatigué après cette longue route. Deux nuits de suite sans sommeil, c’était trop, même pour un noceur tel qu’Étienne Balsan. Et elle ne faisait rien pour l’aider. Mais il se contint.
— Je reviens très vite, promit-il enfin.
Il hésita encore quelques secondes puis descendit de voiture.
Il monta l’allée d’un pas souple. Il était grand pour un Français, il dépassait même Boy d’une demi-tête. Ce physique de basketteur avait beaucoup impressionné Gabrielle au début. Il seyait à merveille à ce fringant officier de cavalerie, joueur de polo et éleveur de chevaux. Un homme qui avait de l’allure. Le meilleur ami qu’elle aurait jamais.
Tout en regardant Étienne s’éloigner, elle fouilla machinalement dans son sac en quête de son étui à cigarettes. C’était un réflexe. Elle fumait sans arrêt, elle avait commencé à une époque où c’était encore très mal vu pour une dame. La nicotine la calmait. Tenir une cigarette ou un fume-cigarette en ivoire entre ses doigts lui donnait une étrange assurance. Braver les conventions et choquer les apôtres de la morale l’amusaient, au début. Désormais la cigarette faisait partie de son image. Et personne ne s’offusquait plus de voir des femmes porter la culotte de cheval ou fumer. Coco Chanel avait fait souffler un vent nouveau.
Elle eut tôt fait de trouver son briquet dans son sac. Elle l’actionna et une petite flamme bleue vacillante perça l’obscurité de la voiture.
Une main frottant une allumette surgit tout à coup du fond de sa mémoire, une petite lumière jaune qui jaillissait dans le crépuscule bleu-gris d’un soir d’été à la campagne. Il faisait déjà presque nuit sur la terrasse, pourtant Gabrielle distinguait parfaitement, à la lueur de la flamme, la main étroite et soignée aux ongles polis…

— Une femme comme vous ne devrait jamais avoir à allumer sa cigarette elle-même, disait avec un léger accent une voix masculine un peu rauque. On aurait dit que celui qui parlait avait avalé un bouchon.
Elle n’avait pas relevé, se contentant d’inhaler sa première bouffée sans commentaire. Le regard fixé sur les doigts de l’inconnu, qui à présent secouait l’allumette, elle avait constaté :
— Vous avez des mains de musicien.
Chaque mot était accompagné d’un minuscule rond de fumée blanche.
— Je joue un peu de piano.
Sans voir son visage, elle savait qu’il souriait.
— Mais je suis bien meilleur au polo.
— C’est pour ça que vous êtes ici ?
Sa main avait décrit un large cercle qui englobait la totalité du château de Royallieu, les écuries avec les pur-sang d’Étienne et le terrain d’entraînement à la lisière du parc.
Il avait secoué la tête.
— Je crois que le destin m’a amené ici pour que je vous rencontre, mademoiselle Chanel.
— Vraiment ?
Elle avait eu un rire arrogant, sans la moindre trace de coquetterie. Elle n’avait nullement l’intention de flirter avec cet inconnu.
— Puisque vous connaissez mon nom, j’aimerais assez savoir à qui j’ai affaire.
— Arthur Capel. Mes amis m’appellent Boy.

— Coco ?
Elle sursauta.
Il fallut un moment à Gabrielle pour reprendre pied dans la réalité. Le souvenir de ce soir d’été à Royallieu l’avait submergée. Comme si Boy était là, à côté d’elle, elle venait de revivre chaque seconde de leur première rencontre. Quelle douleur de devoir constater qu’elle se trouvait dans la voiture d’Étienne et non pas sur la terrasse de sa maison ; que ce n’était pas le commencement de sa vie avec Boy, mais la fin.
Sans rien dire, elle baissa la vitre et jeta son mégot sur la chaussée.
— J’ai parlé avec Bertha, elle est inconsolable…
Il s’interrompit, fit une courte pause.
— Bien sûr qu’elle est inconsolable.
Un souffle de vent tiède pénétra dans la voiture, apportant le murmure des vagues. Une voix de baryton anglais entonna Jingle Bells :
Dashing through the snow
In a one-horse open sleigh…
La mélodie était approximative, mais la ferveur incontestable. Gabrielle remonta la vitre.
— Où est-ce que je peux le voir ? demanda-t-elle d’une voix blanche.
Étienne soupira.
— Tu… Nous… Je…, balbutia-t-il avant de renoncer.
Il s’essuya les yeux.
— Excuse-moi, Coco. Nous avons l’un et l’autre besoin de nous allonger quelques heures. Au moins jusqu’au lever du soleil. Bertha nous invite dans sa suite.
— Où est Boy ? demanda-t-elle, obstinée.
D’abord il ne répondit pas, puis les mots jaillirent tout seuls, véhéments, comme s’il s’en prenait à un interlocuteur invisible.
— Le cercueil est déjà fermé, ils l’ont chargé sur un bateau. La cérémonie a été célébrée ce matin à la cathédrale de Fréjus avec tous les honneurs militaires. Mme Capel était pressée. Elle a fait en sorte que toute la communauté anglaise de la Côte d’Azur soit là, mais aucun de ses amis français n’a été convié.
L’indignation l’avait fait sortir de ses gonds ; il frappa du poing sur le volant, mais se reprit aussitôt. Comme s’il ne comprenait pas lui-même comment une telle chose avait pu se produire, il murmura :
— Je suis désolé, Coco, nous sommes arrivés trop tard.
Diana a voulu m’empêcher d’assister à la cérémonie, pensa-t-elle. Vivant, Boy était à moi ; mort, elle me l’a repris.
Elle se mit à trembler, comme saisie de violents frissons. Et de fait elle frissonnait. Un vertige la prit. Sa vue se brouilla, derrière le pare-brise tout se fondit en une masse obscure. Son sang battait contre ses tempes douloureuses, elle avait envie de vomir, ses oreilles bourdonnaient. Elle voulut s’appuyer contre le tableau de bord, ses doigts ne rencontrèrent que le vide. Comme si tous ses sens la lâchaient d’un coup. Seules les larmes salvatrices tardaient à venir.
Étienne saisit sa main glacée.
— Abuser de tes forces ne ramènera pas Boy. Je t’en supplie, Coco, allons nous allonger et dormir un peu. Si tu ne veux pas t’installer chez Bertha, je vais te prendre une chambre…
Le cerveau de Gabrielle fonctionnait toujours.
— Est-ce que Bertha sait où l’accident a eu lieu ? articula-t-elle d’une voix à peine audible.
— Oui. Elle m’a dit que c’était sur la nationale 7, entre Saint-Raphaël et Cannes, quelque part du côté de Fréjus, non loin d’un village qui s’appelle Puget-sur-Argens.
— Je voudrais y aller.
— Demain, promit-il d’une voix brisée. Je t’y emmène dès qu’il fait jour. Mais d’ici là, sois gentille et viens te reposer avec moi.
Elle capitula. Que pouvait-elle faire ? Elle n’allait tout de même pas passer les prochaines heures à attendre Étienne dans la voiture garée en plein Cannes. La police risquait de surgir à un moment ou à un autre et toute la ville en ferait des gorges chaudes : Coco Chanel passant la nuit dans une voiture au lieu de prendre une chambre d’hôtel ! Elle brûlait de se rendre sur les lieux de l’accident, mais ne pouvait pas exiger d’Étienne qu’il reprenne le volant cette nuit. C’était trop dangereux. Et puis, il la traitait avec tant d’égards, c’était plus qu’un ami, presque un frère. Il méritait qu’elle se montre un peu raisonnable et lui accorde quelques heures de sommeil. Elle-même était incapable de se reposer, mais c’était son affaire.
Ses jambes faillirent ne pas lui obéir, puis Gabrielle réussit enfin à sortir de la voiture. Ses muscles étaient ankylosés par la longue station assise, ses os douloureux. Au premier pas elle se tordit le pied, mais Étienne lui prit le bras et elle retrouva l’équilibre.
Étienne expliqua au portier que Lady Michelham attendait Mademoiselle, et il prit une chambre pour lui au même étage.
Ils traversèrent le hall de marbre en direction des ascenseurs, suivis des regards méfiants des autres clients surpris par cette apparition fantomatique sans tenue de soirée ni bagage. Gabrielle marchait sans voir personne.
Que lui importaient les vivants ? Toutes ses pensées étaient tournées vers un mort. Elle ne dit rien quand le groom les accompagna jusqu’à la suite de Bertha. Elle avançait telle une somnambule dans le long couloir de l’hôtel, ses talons s’enfonçaient dans l’épaisse moquette qui étouffait le bruit de leurs pas.
Contrairement à Coco, la sœur de Boy était en larmes. Elle embrassa les joues sèches de Gabrielle, laissant sur sa peau un voile humide.
— C’est horrible, sanglotait Bertha. J’aurais préféré qu’on se revoie dans d’autres circonstances.
— Oui, répondit Gabrielle, peu loquace.
— Il faut que tu te reposes, ma chère. J’ai fait préparer le lit, à côté…
— Non, l’interrompit Gabrielle. Je n’ai pas besoin d’un lit.
Son regard fit le tour du salon aux élégants meubles Louis XVI et s’arrêta sur une banquette devant la fenêtre.
— Je vais m’installer là, si tu veux bien.
Déconcertée, Bertha tourna les yeux vers la porte de la seconde chambre à coucher. Ses cils mouillés de larmes papillonnèrent.
— Comment veux-tu dormir là-dessus ? Un lit sera bien plus confortable.
Gabrielle secoua la tête et se dirigea sans plus d’explications vers la banquette rembourrée. Elle s’assit avec raideur, reconnaissante à Étienne de s’être retiré dans ses propres appartements. Elle aurait eu plus de mal à résister à sa voix persuasive qu’aux vaines injonctions de Bertha.
Elle ne se déshabilla pas, refusa la chemise de nuit en soie et la robe de chambre, de même que la couverture légère que Bertha avait fait apporter. Telle qu’elle était, elle s’installa à la place qu’elle s’était choisie, le regard tourné vers la fenêtre.
De là, elle voyait le ciel. C’était le meilleur endroit pour une veillée funèbre. Puisqu’on lui avait interdit de voir une dernière fois le visage de son amant, peut-être réussirait-elle au moins à apercevoir l’âme de Boy montant au paradis.
*
Le soleil levant baignait d’une lueur rouge les bancs de nuages crevassés. Dans la pâle clarté de l’aube, les pins maritimes se détachaient sur le ciel comme des passepoils noirs sur une robe bleu clair. À gauche de la route qui montait en décrivant une courbe serrée puis redescendait en serpentant, la mer scintillait au loin comme un tapis de platine.
Le chauffeur que Bertha Michelham avait mis à leur disposition conduisait lentement sur la route dangereuse. Il était d’autant plus concentré qu’il pensait comme ses passagers à l’accident qui les avait amenés à Cannes. Bertha avait proposé à Gabrielle et Étienne de les faire conduire sur les lieux du drame dans sa propre voiture. Une solution prudente et qui épargnait à Étienne une recherche pénible : son domestique connaissait déjà l’endroit.
Malgré toutes ses précautions, le chauffeur ne put empêcher la voiture de faire une embardée lorsqu’il évita de justesse un lièvre surgi brusquement d’un buisson de genévriers au moment où il doublait une charrette tirée par un cheval.
Gabrielle, qui était prostrée au fond de la banquette, fut précipitée contre l’épaule d’Étienne. Elle retint son souffle malgré elle, se demandant l’espace de quelques secondes si sa dernière heure était arrivée. Un second accident, si peu de temps après le premier, sur cette même route entre Cannes et Saint-Raphaël… Un grand amour s’achevant dans ce décor entre mer et montagne. Ce serait sans doute la meilleure solution. Suivre Boy.
— Ce n’est rien, tout va bien, dit Étienne en lui caressant doucement le bras.
La voiture avait repris sa course silencieuse à travers le paysage désert.
Gabrielle regarda par la vitre. Non, se dit-elle soudain, mourir n’est pas la meilleure solution. La plus simple, peut-être, mais pas celle que Boy aurait voulue. Même si elle ignorait comment elle pourrait continuer à vivre sans lui. Sans cet homme qui lui avait offert la vraie vie. Sa vie de Coco Chanel. Boy avait été pour elle non seulement un amant, mais un père, un frère, un ami. Il faudrait qu’elle trouve une raison de ne pas le rejoindre dans la mort.
— Mademoiselle, monsieur, nous y sommes.
Le chauffeur freina, arrêta la voiture sur le bas-côté, puis il descendit pour leur ouvrir la portière.
Gabrielle eut l’impression de se dédoubler. Elle se vit, une femme dans les trente-cinq ans en train de retenir à deux mains son chapeau que le vent de l’Estérel menaçait de faire s’envoler. Une femme à la tenue de voyage toute chiffonnée et qui avançait d’un pas hésitant et gauche.
Elle découvrit les restes d’une automobile carbonisée qu’on avait remontés au bord de la route. Au-delà du fossé, des rochers escarpés aux arêtes vives. Des branches cassées d’eucalyptus et des bruyères aplaties indiquaient l’endroit où la voiture s’était écrasée.
Gabrielle était seule. Les deux hommes qui l’accompagnaient se tenaient en retrait, pleins de tact, tandis qu’elle regardait cette femme – qui était-elle ? – s’approcher de la carcasse noirâtre, de cet amas de tôle cabossée, de bois, de cuir et de caoutchouc, qui avait été un jour un cabriolet luxueux. C’était aussi irréel qu’une séquence de film.
C’est seulement lorsqu’elle fut tout près de l’épave que la vérité s’imposa à elle. Une soudaine puanteur lui monta aux narines. La voiture dégageait encore une forte odeur d’essence, de soufre et de caoutchouc brûlé, et curieusement ce fut cette perception olfactive, plus que le spectacle offert à ses yeux, qui lui fit prendre conscience de l’horrible réalité de l’accident. Inimaginable jusqu’à cet instant.
Les flambées de lumière, les taches de soleil alternant avec des ombres toujours plus longues et plus noires éblouissent l’homme au volant. Le vent humide et frais qui lui souffle au visage laisse sur sa peau un picotement irritant et se mêle à son souffle chaud qui embue ses lunettes. Pourtant il fonce à toute allure comme si la route était droite, l’éclairage idéal et la visibilité parfaite. C’est un homme qui aime la vitesse, qui ne fait rien lentement, ne prend pas le temps de réfléchir. Le vrombissement du moteur enchante ses oreilles comme une musique, tantôt scherzo, tantôt rondo. Crissement des disques des freins. Frottement de l’acier contre l’acier, chuintement des pneus sur le goudron. Et soudain la voiture décolle, s’élève dans les airs, fauchant au passage arbres et buissons, elle heurte de plein fouet une arête rocheuse et explose en une énorme boule de feu.

Gabrielle tendit une main hésitante, toucha les restes cabossés de la Rolls-Royce, s’attendant à une sensation de brûlure. Mais le métal était aussi froid que le corps de Boy dans son cercueil.
Alors elle s’effondra. Les larmes qui depuis l’arrivée d’Étienne à La Milanaise refusaient de couler lui montèrent aux yeux. Comme si toutes les vannes s’ouvraient en elle, libérant d’un coup son corps, son âme, son cœur, Gabrielle se mit à pleurer amèrement.
Marie Sophie Godebska, ex-épouse Natanson, ex-épouse Edwards, était toujours à quarante-sept ans une femme très belle et d’une élégance époustouflante. L’éducation artistique reçue dans la maison de sa grand-mère à Bruxelles, le déménagement de la gamine à Paris avec son père polonais, ainsi que le contact précoce avec les plus grands artistes de la Belle Époque avaient formé son goût. Son sens du beau associé à sa grande intelligence faisait de « Misia », ainsi qu’on l’appelait, une créature d’exception. La fortune de son deuxième mari et sa liaison avec le célèbre peintre espagnol José Sert avaient permis à la muse de s’élever au rang de reine de la haute société parisienne et de mécène. Mais c’étaient surtout sa gentillesse et sa soif de liberté qui avaient fait d’elle, deux ans après leur première rencontre, l’amie la plus intime de Gabrielle Coco Chanel.
Tandis que son chauffeur la conduisait à Saint-Cucufa en ce triste après-midi d’hiver, Misia était consciente qu’elle n’allait pas seulement présenter ses condoléances. Elle se sentait investie d’une mission : sauver une vie. Tout ce qu’elle avait entendu dire sur les dispositions d’esprit de son amie endeuillée l’inquiétait. Bien sûr qu’il faudrait du temps à Coco pour s’adapter à une nouvelle vie sans Boy. Mais ce n’était pas une raison pour la laisser devenir l’ombre d’elle-même.
Son état était assez alarmant, semblait-il, pour que Joseph ait décidé d’appeler Misia à la rescousse. Si Coco avait organisé des messes noires ou s’était mise à la nécromancie, Misia n’aurait pas été aussi bouleversée qu’en apprenant que Mademoiselle perdait la raison. Fallait-il que le domestique soit désespéré pour oser employer des mots pareils ! Personne d’autre qu’Étienne Balsan n’était au courant de la situation. Depuis son retour de la Côte d’Azur, Gabrielle n’avait vu personne, sa maison de couture était restée fermée pendant les fêtes.
Misia, qui se faisait beaucoup de souci, voulait voir de ses yeux ce qui se passait à La Milanaise. Et tandis que la voiture s’engageait dans l’allée, elle pria pour qu’il ne soit pas trop tard, pour qu’elle arrive à temps et sache protéger Coco de ses propres démons.
Joseph ouvrit la porte avec un soulagement visible. Le concert d’aboiements et de gémissements qui se déclencha derrière lui n’empêcha pas Misia de l’entendre murmurer :
— C’est heureux que vous soyez là, madame.
Il eut un geste d’excuse puis éleva la voix pour gronder les chiens :
— Allons ! Couchés !
Les deux bergers allemands se calmèrent aussitôt et battirent en retraite vers leurs couvertures à l’arrière de la villa. Seuls les deux petits terriers, un cadeau de Boy à la maîtresse de maison, continuèrent à japper et à tourner autour des jambes de la visiteuse avec une curiosité empressée.
— Comment va Mlle Chanel ? demanda Misia sans quitter des yeux Pita et Popee.
Joseph l’aida à ôter son manteau de fourrure.
— Mademoiselle me semble avoir complètement perdu la tête. Quand elle est rentrée du Midi, elle a voulu faire repeindre les murs de sa chambre en noir. Vous vous rendez compte, madame ? En noir. Carrément. (Il secoua la tête.) Elle vivait dans ses appartements comme dans un caveau. Elle s’enfermait, il n’y avait pas moyen de lui faire avaler quoi que ce soit. C’était terrible.
— Elle vivait ?
Pourquoi Joseph parlait-il à l’imparfait ? Misia oublia d’un coup la contrariété que venait de lui causer un des petits terriers : d’un coup de patte malencontreux, il avait fait un accroc dans son bas de soie.
— Que voulez-vous dire ? Que lui est-il arrivé ?
— Elle est descendue tout à l’heure pour me demander de faire venir le peintre. Maintenant, elle veut une chambre rose. Elle dit qu’elle n’y remettra plus les pieds tant qu’on ne l’aura pas repeinte. Mais je me demande si le rose est un bon choix étant donné l’humeur de Mademoiselle, et si…
— Où est-elle ? l’interrompit Misia.
— Dans le salon, madame.
Joseph se pencha et prit les petits chiens tout frétillants, un sous chaque bras.
— Si vous voulez bien me suivre.
Misia jeta un coup d’œil furtif à sa fine cheville qui dépassait tout juste de sa robe. Le petit accroc dans son bas était devenu une échelle. Quelle poisse. Mais ça n’avait naturellement aucune importance en comparaison du malheur qui régnait de l’autre côté de la porte du salon. Joseph l’ouvrit avec une certaine solennité.
Misia eut l’impression de pénétrer dans une glacière. Malgré le feu qui brûlait dans la cheminée – Joseph ou sa femme, Marie, qui prenait grand soin de Coco, venait d’y ajouter une bûche –, l’atmosphère de la pièce lui donna aussitôt le frisson.
Coco était assise, ou plutôt affalée, dans un fauteuil, les yeux perdus dans le lointain. Inexpressifs. Sans vie. Quand Misia entra, elle battit deux ou trois fois des paupières, mais ne la regarda pas. Son visage était aussi blanc que la soie du pyjama qu’elle portait encore, bien que la journée fût déjà très avancée. Elle avait toujours été mince, mais cette fois Misia la trouva vraiment maigre. Sans doute n’avait-elle rien mangé depuis des jours.
— Ma chérie, je suis terriblement triste.
Misia se pencha pour poser un instant sa joue contre celle de Coco et envoyer un baiser dans le vide.
— Je suis désolée, ajouta-t-elle en se redressant et en cherchant des yeux un endroit où s’asseoir.
Elle opta finalement pour le sofa et prit garde de rabattre sa jambe sous elle de manière à dissimuler l’échelle dans son bas. Mais Coco se fichait pas mal de ce genre de détail.
— Je te remercie d’être venue, dit-elle d’une voix éteinte.
Elle avait toujours les yeux vides.
— Veux-tu que Joseph t’apporte quelque chose ? Du café ? Un verre de vin ?
Sur une desserte à portée de sa main était posée une tasse à laquelle elle n’avait visiblement pas touché, le thé devait être froid.
— Je ne veux rien tant que tu ne prendras pas quelque chose toi aussi.
Coco hocha la tête en silence.
— C’est très dur. Je sais. Mais, ma chérie…
Misia chercha les bons mots.
— Il faut te ressaisir. Nous nous faisons tous énormément de souci pour toi.
Elle ne précisa pas qui englobait ce « nous ».
Coco hocha de nouveau la tête, mais cette fois elle parla.
— La cérémonie a été célébrée ce matin à l’église de la place Victor-Hugo.
Elle regardait toujours droit devant elle, peu soucieuse de voir Misia ; c’était sans doute l’image de Boy qu’elle avait devant les yeux.
— Étienne dit que l’enterrement a lieu au cimetière Montmartre…
— Je sais, dit Misia tout bas.
Avant son départ pour Saint-Cucufa, elle avait appris par une amie que la veuve de Boy n’avait pas assisté à la messe. Diana devait s’attendre à ce que Coco vienne, mais Gabrielle non plus n’y était pas.
Comme si elle avait lu dans ses pensées, Coco poursuivit :
— Je n’ai pas voulu y aller parce que j’aurais été reléguée à l’arrière. Elle aurait triomphé et il n’était pas question pour moi de lui accorder ça… Crois-tu que j’ai eu tort, Misia ?
Enfin, elle leva les yeux vers son amie.
Misia sentit son cœur se serrer en voyant toute la douleur et le désespoir qui s’y reflétaient.
— Bien sûr que non, assura-t-elle.
Elle se déplaça vers le bord du sofa pour caresser doucement la main de Gabrielle.
— Tu as toujours fait ce que tu as estimé devoir faire, à chaque instant et en toute situation, et il s’est toujours révélé que c’était la bonne décision. Ce sera le cas cette fois encore. Ton intuition est une de tes grandes forces. Je t’admire pour ça.
— Boy comptait plus que tout pour moi. On ne faisait qu’un, on se comprenait sans parler.
— Je sais, répéta Misia dans un souffle.
Les deux amies avaient rencontré le grand amour de leur vie à peu près en même temps. Lorsque Coco et Boy étaient tombés amoureux, Misia ne les connaissait encore ni l’un ni l’autre, mais elle-même venait de succomber au charme de José Sert. Cela remontait à dix ou onze ans. José était pour elle ce que Boy avait été pour Coco, et l’idée de perdre son amant du jour au lendemain et pour toujours lui paraissait si épouvantable que non seulement elle comprenait le tourment de Coco, mais elle le partageait, elle souffrait avec elle.
Elle observa son amie, qui semblait devenir plus petite et plus frêle à chaque seconde. Son état physique était préoccupant, mais Coco semblait loin d’avoir perdu la raison. Malgré son étrange lubie de faire repeindre sa chambre dans des couleurs improbables, elle n’était pas folle du tout. Et si son corps lâchait ? Combien de femmes sont mortes à cause d’un cœur brisé ? se demanda Misia. Pendant la Grande Guerre, les soldats étaient tombés en masse, mais la plupart de leurs femmes avaient tenu bon. Notre devoir est de survivre, se dit-elle. C’est notre amour qui permet aux morts de rester vivants dans nos mémoires.
— Boy était formidable, dit-elle. Il n’y a aucun doute là-dessus. C’est pourquoi il aimerait que tu reprennes les choses là où vous les avez arrêtées tous les deux. Que tu continues, par amour pour lui.
— Mais comment pourrais-je faire quoi que ce soit sans lui ? s’insurgea Coco, tout le désespoir du monde dans la voix. Sans lui, je ne suis rien !
— Tu es toujours tout ce que Boy a aimé.
Coco regarda Misia d’un air surpris, comme si l’idée ne l’avait jamais effleurée que Boy puisse d’une certaine manière survivre en elle, grâce à elle.
Contente d’avoir réussi à percer au moins pour quelques instants le mur de chagrin que lui opposait son amie, Misia se hâta de poursuivre :
— Tu as emménagé récemment au 31, rue Cambon, cinq étages Chanel, et l’installation n’est même pas terminée. Boy m’a raconté qu’avec cette nouvelle adresse, tu t’es inscrite pour la première fois au registre du commerce et des sociétés en tant que couturier* et non plus modiste. Il était très fier de toi. Tu ne peux pas abandonner parce que le chagrin te paralyse…
Elle s’interrompit, pressa la main de Coco :
— Il vient de t’arriver une chose terrible, c’est vrai. Mais ne considères-tu pas comme un devoir de réaliser ce que vous aviez projeté ensemble ? Tu dois le faire seule, oui. Mais tu dois le faire. Va de l’avant, Coco !
Elle ménagea une pause, attendant l’assentiment de Coco, mais son amie ne disait rien, ne bougeait pas un cil. Alors elle se fit plus pressante :
— Je ne te laisserai pas seule, tu le sais. Si tu as besoin de moi, je serai là. Je te le promets.
Le regard de Coco sembla flotter comme si elle cherchait une réponse quelque part au loin. Son corps parut vouloir se redresser, sans qu’elle y parvienne vraiment.
— Quelle est la dernière chose dont vous avez parlé ? demanda Misia.
Elle pria le ciel de lui inspirer les mots qui tireraient Coco de sa léthargie. Elle ajouta, au petit bonheur :
— Je veux dire, quels projets professionnels aviez-vous ?
— Je ne sais plus. Je ne me souviens plus en détail de ce dont nous avons parlé, Misia. Il y avait tant de…
Coco se creusait désespérément la tête, mais rien ne venait. Une larme subreptice coula de ses yeux et elle essuya sa joue comme on chasse un insecte importun. Soudain, son visage s’anima un peu.
— Il était question d’un parfum. Oui, c’est ça, nous parlions d’une eau de toilette.
Misia adressa à Dieu des remerciements muets.
La voix de Coco était étrangement monocorde, comme si elle s’écoutait parler, surprise que sa mémoire se remette à fonctionner tout à coup.
— Il y avait un article dans le journal sur ce meurtrier qu’on a réussi à arrêter parce qu’un témoin, une femme, l’avait reconnu à son parfum. L’homme utilisait Mouchoir de Monsieur de Jacques Guerlain, et Boy et moi avons parlé du caractère unique de ce parfum-là. Nous nous sommes demandé si je ne devrais pas proposer à mes clientes une Eau de Chanel. Pas en boutique, mais comme cadeau de Noël. Une édition limitée, une centaine de flacons…
Sa voix se brisa.
Misia comprit qu’il n’y aurait plus jamais pour Coco de fêtes ni de Noël qui ne lui rappellent aussitôt la mort de Boy. Craignant que son amie ne sombre à nouveau dans son chagrin, elle s’empressa de rompre le silence.
— Mais oui, dit-elle avec un enthousiasme un peu forcé, un parfum est un cadeau apprécié en toute occasion. C’est une idée magnifique. Regarde François Coty : il a gagné une fortune grâce à Chypre parce que les soldats américains en envoyaient des milliers de flacons chez eux. Ils en ont même emporté dans leurs bagages en rentrant au pays, comme souvenir de la France. Une Eau de Chanel, tes clientes vont adorer…
— M. Coty est parfumeur. Il possède une usine. Je ne suis qu’une petite couturière.
— Ne sois pas sotte, ma chérie.
Déjà la fougueuse Misia se prenait au jeu. Elle lâcha la main de Coco :
— Paul Poiret aussi n’est qu’un créateur de mode…
— Oui, mais le plus grand…
— La prétendue supériorité de Poiret ne t’a pas fait revoir tes ambitions à la baisse, que je sache, et ça doit continuer. Il faudrait que tu trouves un parfum dont la note soit aussi identifiable que ton style de vêtements. Pas un de ces parfums lourds où la rose domine. Parfum de Rosine de Poiret n’est au fond qu’une déclinaison olfactive de ses créations. Et qui commence à dater. Si tu as réussi, Coco, c’est parce que…
— Parce que j’avais Boy à mes côtés.
Misia soupira intérieurement.
— Oui, bien sûr. Aussi. Mais excuse-moi de te dire que ce n’est pas lui qui a conçu tes vêtements. Ce sont tes idées qui sont modernes. Ton succès vient de là. Et si tu prends en compte la particularité de ton style pour choisir les arômes de ton eau de toilette, elle sera comme un monument à la mémoire de Boy.
Misia s’arrêta, hors d’haleine, noua ses doigts sur ses genoux et attendit la réaction de Coco.
— Tu as raison. Un monument à sa mémoire, j’y ai songé aussi. Je vais le faire construire. En pierre. Sur les lieux de l’accident. Je voudrais qu’il y ait un endroit quelque part où son souvenir soit conservé.
Misia sentit le découragement la gagner.
— Pense à l’avenir, Coco ! Je t’en conjure. Cesse de regarder en arrière. Fais-le pour Boy. Pour moi. Tu n’as pas le droit de renoncer.
Coco sembla d’abord faire la sourde oreille. Mais au bout d’un long silence, elle murmura :
— Je ne dis pas qu’une Eau de Chanel ne serait pas une bonne idée. D’ailleurs, la proposition venait de lui – comment pourrais-je douter de son excellence ?… Mais ce n’est pas dans mes cordes, Misia. Je sais dessiner des chapeaux, tailler des robes, mais je ne connais rien au travail d’un parfumeur. C’est un métier. Je n’y arriverai jamais toute seule. Et je ne connais personne qui puisse m’épauler dans ce domaine. Il faudrait que ce soit quelqu’un à qui je puisse faire confiance. Boy m’aurait soutenue. Mais Boy n’est plus là pour me guider, pour chercher, tâtonner et découvrir avec moi ce que doit être mon parfum.
Misia n’était pas persuadée que l’amateur d’art et de littérature qu’avait été Arthur Capel aurait été le mieux placé pour aider Coco à se mouvoir dans l’univers complexe d’un laboratoire de chimie. Mais elle garda ses réflexions pour elle et décida de prendre les choses en main.
— Yvonne Coty est une bonne amie à moi. Tu la connais aussi, n’est-ce pas ? Elle t’achète des robes, si je ne me trompe ? Bref, je pourrais lui demander de parler à son mari. François Coty sera sûrement d’accord pour t’aider. Il ne refuse jamais rien à une femme, et personne ne saurait mieux t’initier aux secrets des parfums que le plus grand fabricant de cosmétiques au monde.
— Quand nous avons parlé de créer une Eau de Chanel, Boy a pensé lui aussi à François Coty, murmura Coco.
— Eh bien, tu vois. Il avait raison.
Coco posa sur Misia ses grands yeux insondables.
— Pourquoi un homme aussi occupé que M. Coty trouverait-il du temps à me consacrer ? Et puis on dit que c’est un tyran.
— Un tyran plutôt charmant ! (Misia sourit.) Même un François Coty a ses faiblesses, sais-tu ? Yvonne m’a raconté qu’il adorait se faire mousser. On croirait le grand-duc dans La Chartreuse de Parme. Plus la personne en face de lui est célèbre, plus il est content de montrer ce qu’il sait faire. Et non seulement tu es une femme célèbre, mais tu t’apprêtes à réaliser les dernières volontés de ton amant. … »

À propos de l’auteur
MARLY_Michelle_©Sally_LazicMichelle Marly © Photo Sally Lazic

Michelle Marly a longtemps vécu à Paris et habite aujourd’hui entre Berlin et Munich. Mademoiselle Coco et l’eau de l’amour est un immense succès en Allemagne avec plus de 300 000 exemplaires vendus. (Source: Fleuve Éditions)

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Mauvaises herbes

ABDALLAH_mauvaises_herbes
  RL2020  Logo_premier_roman  coup_de_coeur

Prix Envoyé par La Poste 2020

En deux mots:
De 1983 à aujourd’hui, la vie d’une famille libanaise va basculer. À travers les yeux d’une narratrice, ce sont les années de guerre civile qui défilent, puis celles de l’exil en France, lorsqu’il faut prendre congé d’un père qui décide de rester à Beyrouth.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Chant d’amour pour un père, pour un pays

Dans un premier roman qui résonne fort aujourd’hui, Dima Abdallah raconte le Liban qu’elle a dû quitter au moment de la Guerre civile. Une chronique émouvante qui est aussi un chant d’amour pour son père.

Beyrouth, 1983. C’est la guerre qui déchire le Liban et rend la vie si difficile. Mais pour la narratrice de six ans, le bruit des tirs et les déflagrations qui secouent la ville, c’est aussi le moyen de gagner un peu de temps de liberté. Elle en vient à souhaiter que les tirs redoublent d’intensité pour qu’ils soient tous renvoyés chez eux. Que son géant de père vienne prendre son petit doigt dans sa grande paume et qu’ils rentrent chez eux. Car le géant a un super-pouvoir: «Le géant est une gigantesque étoile qui illumine tout et un trou noir qui avale tout ce qui se trouve à proximité. Ce n’est pas que les autres personnes autour de lui sont moins importantes, c’est seulement que le trou noir a un tel poids, une telle force gravitationnelle, qu’il engloutit tout.»
Chez eux, c’était jusqu’il y a peu dans le sud de la ville, mais maintenant que le mur a laissé la place à un trou, il a bien fallu partir. Des amis qui ont choisi de fuir le pays leur ont laissé leur appartement sur le front de mer, au 9e étage d’un bel immeuble. S’il n’y avait pas sans cesse des coupures de courant qui empêchent de prendre l’ascenseur, la vie serait belle.
Dima Abdallah a choisi de donner successivement la parole aux deux principaux protagonistes, à la fille et au père, à ce géant qui fait semblant de maîtriser la situation, mais qui doute et s’angoisse. «Je vais continuer à lui dire que rien de tout cela n’est grave, qu’elle a bien raison de ne pas pleurer, qu’on ne risque rien et que ça ne nous regarde pas, ce vaste bordel. Je me dis qu’il n’y a pas besoin d’en parler, demain on ira acheter un pot de marjolaine pour remplacer celui qui a fané et on mangera une glace. Chaque soir, on trouvera la force d’oublier ce qui s’est passé pendant la journée et chaque matin on trouvera une parade pour oublier la nuit passée. Je crois que l’oubli est la meilleure des solutions…»
Au fil des semaines, avec son frère et sa mère, journaliste et prof de français, ils tentent de s’adapter au mieux, espérant un répit. Qui ne viendra pas. En lieu et place de la paix, ce sont les crises d’angoisse, la peur qui paralyse et qui rend malade. Après douze ans, il n’est plus possible de faire semblant. La sécurité n’est plus garantie et le moral s’est effondré. La confession du chef de famille – qui résonne tout particulièrement à la lumière des événements récents – est bouleversante: «Ma chute était synchronisée avec celle du pays. Des morceaux de moi se détachaient sur le rythme où les immeubles s’écroulaient. Je devenais aussi toxique que cette ville. Je sentais le soufre et le sang coagulé. De moi coulait la même pollution que celle qui se déversait dans la mer, chaque jour. Je me désagrégeais sur le même tempo que cette ville».
Pour la jeune fille et pour son père, une nouvelle vie commence de part et d’autre de la Méditerranée. Une séparation, une douleur, un déchirement. Car cette nouvelle vie n’est pas une vie. Tout juste une survie. L’exil est d’abord intérieur: «Partir n’est pas une histoire de géographie. Tous étaient déjà partis avant même de prendre la route».
Et si, durant les premiers temps, la famille va conserver l’illusion que cet éloignement n’est que provisoire, elle devra vite déchanter. Partager l’odeur du café du matin et même celle du jasmin qui pousse sur leurs terrasses respectives ne met plus de baume au cœur. Il creuse la distance, donne à la nostalgie le poids de la tristesse. Et rend si difficile le choix des mots pour dire tout leur amour. Il ne faut pas blesser, il ne faut pas ajouter de la tristesse à la tristesse, il ne faut pas remuer les plaies toujours vives.
Mais le mal est profond et les mots deviennent vite dérisoires lorsqu’on a l’impression d’avoir tout perdu: «Ils ont pris ma ville. Ma ville est tombée. Elle s’est effondrée et des étrangers sont venus en rebâtir une nouvelle, une réplique de mauvais goût, un artifice, une ville factice. Dans les égouts, le sang de leurs victimes doit encore couler. La Méditerranée ne devrait plus être bleue mais rouge.»

Mauvaises herbes
Dima Abdallah
Sabine Wespieser éditeur
Premier roman
240 p., 20 €
EAN 9782848053608
Paru le 27/08/2020

Où?
Le roman se déroule au Liban, à Beyrouth principalement, puis en France, à Paris, avec des voyages d’un pays à l’autre.

Quand?
L’action se situe de 1983 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dehors, le bruit des tirs s’intensifie. Rassemblés dans la cour de l’école, les élèves attendent en larmes l’arrivée de leurs parents. La jeune narratrice de ce saisissant premier chapitre ne pleure pas, elle se réjouit de retrouver avant l’heure « son géant ». La main accrochée à l’un de ses grands doigts, elle est certaine de traverser sans crainte le chaos.
Ne pas se plaindre, cacher sa peur, se taire, quitter à la hâte un appartement pour un autre tout aussi provisoire, l’enfant née à Beyrouth pendant la guerre civile s’y est tôt habituée.
Son père, dont la voix alterne avec la sienne, sait combien, dans cette ville détruite, son pouvoir n’a rien de démesuré. Même s’il essaie de donner le change avec ses blagues et des paradis de verdure tant bien que mal réinventés à chaque déménagement, cet intellectuel – qui a le tort de n’être d’aucune faction ni d’aucun parti – n’a à offrir que son angoisse, sa lucidité et son silence.
L’année des douze ans de sa fille, la famille s’exile sans lui à Paris. Collégienne brillante, jeune femme en rupture de ban, mère à son tour, elle non plus ne se sentira jamais d’aucun groupe, et continuera de se réfugier auprès des arbres, des fleurs et de ses chères adventices, ces mauvaises herbes qu’elle se garde bien d’arracher.
De sa bataille permanente avec la mémoire d’une enfance en ruine, l’auteure de ce beau premier roman rend un compte précis et bouleversant. Ici, la tendresse dit son nom dans une main que l’on serre ou dans un effluve de jasmin, comme autant de petites victoires quotidiennes sur un corps colonisé par le passé.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Livres Hebdo (Alexiane Guchereau)
A voir A lire (Oriane Schneider)
L’Orient – Le jour (entretien avec Georgia Makhlouf)


Dima Abdallah présente son premier roman, Mauvaises herbes © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« BEYROUTH, 1983
LA MAIN DU GÉANT est tellement immense qu’un seul doigt me suffit. Il me tend toujours le doigt au lieu de me prendre par la main. Je sens l’épaisseur de chaque phalange sous ma paume qui serre fort. Quand l’auriculaire m’échappe, il me tend l’index. Je marche en titubant un peu parce que c’est souvent difficile pour moi d’avancer au bon rythme. Je sais qu’il sait parfaitement où aller. Alors je le suis péniblement, m’accrochant comme je peux au doigt, à un rythme bien trop rapide pour mes petites jambes et dans un espace bien trop grand et chaotique pour que mes petits yeux l’apprivoisent. À ma hauteur, il n’y a que mes camarades qui s’agitent et s’agglutinent autour de nous. Je n’aime pas beaucoup mes camarades, surtout quand ils pleurent. Et je n’aime pas quand il y a autant de gens et autant de bruit. Moi, je n’ai pas trop peur, vu que je suis avec mon géant. J’ai décidé que, dans ce genre de situations, il fallait lui faire confiance. Il est fort et il est très intelligent. Quand le doigt m’échappe, je m’agrippe à un bout de tissu du pantalon qui couvre l’énorme cuisse. Il s’arrête alors et me tend de nouveau la main. L’auriculaire, ou l’index. Il me dit parfois des choses que j’entends mal, alors je ne lui réponds pas, mais ce n’est pas trop grave, on se parlera plus tard. Je me contente de m’accrocher à la main et je reste bien concentrée pour ne surtout pas la lâcher. Je serre fort ce doigt, je sais que c’est important. Je lève parfois la tête pour regarder son visage et je me dis à chaque fois qu’il est drôlement grand.
Il est venu me chercher dans une cour qui n’est pas la mienne. C’est là qu’on nous rassemble dans ces cas-là, quand ils appellent les parents pour qu’ils viennent. C’est dans cette petite cour que les enfants se mettent à pleurer et à sangloter en chœur. Il y a le premier et, comme un effet domino, ils se mettent tous à pleurer les uns après les autres. Moi, j’ai toujours regardé ces scènes avec incompréhension. Je les envie d’être aussi similaires, aussi coordonnés. J’avais beau essayer de penser à des choses tristes pour pouvoir pleurer avec eux, je n’y arrivais pas. Non, moi, comme d’habitude, dès que les tirs se sont intensifiés, j’ai prié pour que ça dure assez longtemps pour inquiéter les professeurs. Je savais que, plus le bruit était fort, plus les explosions étaient régulières et rapprochées, plus on avait une chance de rentrer chez nous. Je ne suis pas bête, je sais qu’il se passe quelque chose, quelque chose de sérieux. Les adultes emploient un ton très solennel quand ils en parlent. Ils sont souvent très nerveux. Par exemple, ils n’aiment pas quand on achète des pétards et des feux d’artifice et, quand ils en entendent un éclater, ils insultent parfois les gamins dans la rue. Moi, je crois que ce n’est pas si grave que ça, ces histoires de guerre, et je n’aime pas trop parler de ces choses-là. Ça ne me regarde pas et puis je ne suis pas très douée pour parler des choses sérieuses.
Aux premières détonations, personne n’a réagi dans la classe, c’est à peine si la maîtresse a arrêté de parler quelques secondes. Le bruit semblait encore lointain et irrégulier. Moi, je n’écoutais plus rien de ce qu’elle disait et je priais ciel et terre pour que les tirs s’intensifient et que le bruit se rapproche. J’ai inventé une petite prière que je fais dans ma tête quand j’ai quelque chose à demander à Dieu. Mon Dieu à moi, pas celui des autres. Celui des autres, je ne l’aime pas trop. Quand le visage de la maîtresse s’est crispé, j’ai tranquillement commencé à ranger mes affaires dans mon cartable avant même qu’elle nous le demande. Avant de donner l’ordre de sortir de la classe, elle prend toujours la peine de dire aux enfants, « ce n’est pas grave », « il ne faut pas paniquer », sans en perdre son français, ce à quoi la classe entière répond toujours par des cris d’effroi en chœur et en arabe.
Une fois dans la petite cour où on attend les parents, c’est un concerto, un psychodrame que je regarde comme un film. C’est les caïds qui me fascinent le plus. J’observe à chaque fois avec émerveillement ces petits durs sangloter dans les jupons de la maîtresse. Je les dévisage, subjuguée par les larmes, la sueur et la morve qui coulent à flots. C’est peut-être parce que je suis la seule à ne pas pleurer que la maîtresse ne m’aime pas. Moi, je n’arrive pas à me forcer à pleurer, ce n’est pas de ma faute. J’ai vraiment essayé, pourtant. J’essaye à chaque fois. À côté de mes camarades en panique, je jubile en essayant que ça ne se remarque pas trop et je guette l’arrivée de mon géant à travers un petit trou dans le mur de la cour. Un trou si petit qu’on ne distingue presque rien à travers. Ça ne m’empêche pas d’essayer de guetter sa venue. Puis, le visage écrasé sur le mur, on me voit moins. On voit moins qu’aucune larme ne veut bien couler de mes yeux.
En plus, juste à côté de mon mur, il y a un grand bac de terre où poussent différentes fleurs dont je ne connais pas le nom. J’aime bien observer les pétales de près et caresser les feuilles. Ça m’occupe et c’est comme si toucher les fleurs rendait les cris de mes camarades moins stridents. Je suis bien contente que mon petit frère soit resté à la maison aujourd’hui. À chaque fois que je regarde mes camarades pleurer, je pense à lui et aux imbéciles de sa classe qui doivent paniquer encore plus, vu qu’ils sont tout petits, et lui faire peur avec leurs cris. Je ne veux pas qu’il ait peur.
J’essaye toujours de refaire ma queue de cheval bien comme il faut pour que le géant me trouve jolie en arrivant. C’est aussi pour ça que je suis bien contente de ne pas pleurer. Je ne voudrais pas qu’il me voie pleurer. Je veux être jolie et souriante. Je mouille la paume de ma main avec un peu de salive et j’essaye de lisser tous les petits cheveux qui font des frisottis au-dessus du front. Les filles qui pleurent le plus sont celles qui sont le mieux coiffées, elles n’ont jamais des petits frisottis sur le devant. La plupart ont les cheveux lisses et bien coiffés, même en fin de journée. Moi, je ressemble à un petit mouton avec mes boucles qui essayent de se faire la malle à longueur de journée.
Il m’a souri en arrivant et m’a tendu vite le doigt pour que je comprenne qu’il n’y avait pas le temps pour les accolades et les bisous et qu’il fallait rentrer tout de suite. Il m’a dit qu’on irait manger une glace, mais moi, je sais que ce n’est pas vrai. J’ai six ans, je ne suis pas bête. On a échangé deux ou trois mots pour se dire qu’on était bien contents de se retrouver et que ce n’était pas bien grave, tout ce remue-ménage, puis il a pris mon cartable. Le géant et moi quittons la cour des petits pour en traverser une autre, celle des plus grands. Un grand portail en fer peint en gris clair sépare les deux. Dans la mienne, il y a un grand bac à sable, alors que celle-ci est juste un immense rectangle bétonné. Le grand rectangle donne encore sur une autre cour, celle des vrais grands, celle du collège. Nous traversons une toute petite partie de cette dernière, à peine quelques mètres, pour rejoindre la grande descente menant au portail principal de l’établissement.
Quand je le regarde, je trouve que le géant est très beau, bien plus beau que tous les autres parents qui sont venus. Je sais qu’il ne faut pas que je lâche son doigt, alors je reste concentrée sur la main. La pente est l’autoroute qu’ils empruntent tous vers la sortie. Des plus petits aux plus grands, le passage impératif vers la sortie est celui-ci, il n’y en a pas d’autres. L’organisation si pensée, la séparation si organisée entre les petits, les un peu moins petits, les moyens, les grands moyens, les grands, les adolescents et les adultes vole complètement en éclats dans la pente qui mène à la sortie. Il porte mon cartable, mes pas n’en sont pas plus sûrs, parce qu’il y a trop de gens. Je pourrais lui dire de marcher moins vite, mais je n’ai pas envie de le déranger, il a l’air très concentré. Mon géant m’escorte vers la sortie et plus nous nous rapprochons du grand portail, plus je sens son doigt se crisper dans ma paume. Parfois, marcher en ligne droite n’est pas possible et nous devons contourner les obstacles, mon corps se met alors au rythme qu’il me dicte. L’auriculaire m’indique par où il faut passer. Mon cerveau fait écran noir et ordonne à mon être entier de ne prendre pour repère que le géant. Voire que la main. Voire que le doigt.
Je connais les mains de mon géant comme si je les avais moi-même façonnées. Et plus encore. Je connais encore mieux la main droite, c’est celle que je tiens. Je la reconnaîtrais parmi des millions d’autres. J’en connais chaque doigt, chaque phalange, chaque ongle, chaque poil. J’en connais l’odeur, j’en connais le taux d’humidité à la surface et la mesure exacte de la moiteur de la paume. J’en connais la consistance, les différentes consistances. J’en connais les différentes épaisseurs et les différentes rugosités, celles de chaque phalange. Je connais l’ongle le plus lisse et l’ongle le moins lisse. Je connais le nombre de millimètres taillés à chaque fois qu’il se coupe les ongles, toujours très court. Je sais lequel des cinq doigts est le plus poilu et celui qui l’est le moins. Je sais les moindres petits détails de la paume et la manière dont le sang y circule, rendant la peau plus rouge à certains endroits qu’à d’autres. Je sais le petit défaut de l’ongle de l’index. Un demi-millimètre d’ongle manquant entre la cuticule et le reste de l’ongle, à gauche.
Les regards et les mots sont furtifs. Il a beau tendre son doigt et vérifier de temps en temps que je m’y accroche bien, tout son être scrute droit devant la sortie principale. Je sens l’urgence qui agite le géant. Son corps a beau essayer de faire l’effort de se mouvoir à mon rythme, sa précipitation n’en est que plus criante. Il prend sa mission avec un sérieux palpable jusque dans la moiteur de sa main. Les derniers mètres qui nous séparent de la porte ressemblent au dernier rebondissement, quand le chevalier mobilise tout son courage et toute sa force avant de porter le coup de grâce au dragon et de sortir en courant du donjon qui s’effondre deux secondes après qu’il en a franchi le seuil dans une acrobatie extraordinaire. Mais non. La scène finale n’est pas celle-ci, car, après la grande porte de sortie, il y a le dehors, il y a la rue et les détonations qui se rapprochent. Il y a les autres, la foule agglutinée devant la porte, chacun essayant, comme il le peut, de s’extraire de cette fourmilière dans le bruit assourdissant du trafic, des klaxons, du ronronnement permanent de la ville. Le géant prend sa mission plus que jamais au sérieux. Pendant la traversée chevaleresque de la cour, il n’était qu’en préparation, il s’entraînait pour la vraie mission du dehors. Il n’y a plus de cours, plus de limites, plus de chemin balisé vers la sortie, plus de remparts au château, plus de donjon, plus de dragon. Il n’y a que lui, moi et l’infini chaos qui nous sépare de la maison.
C’est à ce moment-là, quand on franchit le grand portail de fer, que sa main entière attrape mon poignet. Il n’y a plus de doigt, ma main ne tient plus rien, je n’ai plus d’accroche, je ne peux plus regarder encore et encore tous les détails de ses phalanges. Sa main délaisse parfois mon poignet pour agripper mon épaule, pour me rapprocher encore plus de son corps, pour que nos corps fassent encore plus corps. De temps en temps, sa main moite exerce une pression sur mon poignet, mon bras ou mon épaule et me fait un peu mal, mais je ne dis rien. Je ne veux pas le perturber, déranger son extrême concentration. Quand je lève la tête, je vois perler sur son visage des grosses gouttes de sueur. Il y en a qui coulent le long des tempes et de la mâchoire, et d’autres qui dégoulinent le long du nez. Parfois il ordonne fermement quelques « allez » ou « attention » et j’obéis. Je comprends bien qu’il faut rentrer vite. »

Extraits
« Pour engager la conversation, il me montre souvent telle ou telle plante en pot sur le balcon et m’apprend le nom de chacune d’elles. Il frotte sa main sur l’origan ou la marjolaine et me fait sentir ses doigts. »

« Je ne sais plus ni quand ni comment c’est arrivé. Je ne sais plus ni quand ni comment l’oxygène a réussi à se frayer un chemin jusqu’au fond de mes poumons. »

« Je vais continuer à lui dire que rien de tout cela n’est grave, qu’elle a bien raison de ne pas pleurer, qu’on ne risque rien et que ça ne nous regarde pas, ce vaste bordel. Je me dis qu’il n’y a pas besoin d’en parler, demain on ira acheter un pot de marjolaine pour remplacer celui qui a fané et on mangera une glace.
Chaque soir, on trouvera la force d’oublier ce qui s’est passé pendant la journée et chaque matin on trouvera une parade pour oublier la nuit passée. Je crois que l’oubli est la meilleure des solutions, je suis en train de développer une sorte de superpouvoir pour ce qui est de l’oubli. je travaille à effacer de ma mémoire toutes les images qui dérangent, que je ne supporte plus de voir. Je ne garde que les souvenirs d’avant, avant que tout cela n’arrive. Je travaille ma mémoire au corps. »

« Pendant douze ans, je les ai vus tous deux naître et pousser dans cette ruine, l’un après l’autre. Pendant toutes ces années, je les ai regardés faire semblant de ne pas avoir peur. Pendant douze ans, je les ai vus s’acharner à vouloir respirer ce qui restait d’oxygène. Au diable la patrie. Au diable les racines. Douze ans de cages d’escalier. Douze ans d’eau salée, douze ans de baissez vos têtes. Douze ans à me regarder, moi, m’écrouler comme une tour, une pierre après l’autre, m’effondrer lentement et inexorablement. M’effondrer sur eux. Douze ans à me regarder me morceler, me défragmenter. Ma chute était synchronisée avec celle du pays. Des morceaux de moi se détachaient sur le rythme où les immeubles s’écroulaient. Je devenais aussi toxique que cette ville. Je sentais le soufre et le sang coagulé. De moi coulait la même pollution que celle qui se déversait dans la mer, chaque jour. Je me désagrégeais sur le même tempo que cette ville. Les cris de ceux qu’on torturait jaillissaient de ma bouche et transpiraient de tous les pores de ma peau.
Douze ans à assister à la ruine de tout. Douze ans à regarder tout chanceler et puis tomber. C’est bien qu’ils soient partis. Peut-être qu’avec le temps ils pourront se reconstruire, se construire, ils sont encore si jeunes. Douze ans dans mille maisons sans jamais être à la maison. Douze ans de maison dans le coffre de la voiture. Douze ans à se demander la salle de bains, la cage d’escalier ou l’abri? Douze ans d’aucun parti, d’aucun bord, d’aucune milice, d’aucun groupe, d’aucune appartenance, d’aucune confession. Douze ans d’errance. »

« Ces rues n’étaient plus les miennes, cette ville n’était que le spectre de ma ville, de celle que j’ai connue. je marchais parmi les gens et je me disais que ce ne sont ni mes semblables, ni mes concitoyens, ni même les vrais habitants de cette ville. Ils sont une espèce mutante qui a attaqué la ville, l’a colonisée et s’est emparée de toutes ses rues, de tous ses magasins et de tous ses cafés. Ils ont pris ma ville. Ma ville est tombée. Elle s’est effondrée et des étrangers sont venus en rebâtir une nouvelle, une réplique de mauvais goût, un artifice, une ville factice. Dans les égouts, le sang de leurs victimes doit encore couler. La Méditerranée ne devrait plus être bleue mais rouge. »

À propos de l’auteur
ABDALLAH_Dima_©David_Poirier

Dima Abdallah © Photo David Poirier

Née au Liban en 1977, Dima Abdallah vit à Paris depuis 1989. Après des études d’archéologie, elle s’est spécialisée dans l’antiquité tardive. Fille des écrivains Mohammed Abdallah, dont un de ses poèmes traduit de l’arabe clôt le roman, et Hoda Barakat, elle a écrit des nouvelles et des poèmes jamais publiés. Mauvaises Herbes est son premier roman. (Source: Éditions Sabine Wespieser / Livres Hebdo)

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Deux stations avant Concorde

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En deux mots:
Une artiste peintre est subjuguée par le regard d’un homme croisé dans le métro. Un regard qui va la mener à Tokyo où l’attend son amant, l’histoire de ses grands-parents et une forme de rédemption.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Les délices de Tokyo

Pour ses débuts, Peire Aussane a réussi un très joli roman qui raconte avec une plume légère et sensuelle l’odyssée d’une artiste-peintre qui va s’envoler pour Tokyo où elle trouvera des réponses aux questions qui la hantent.

« Plus que deux stations avant Concorde, où je change de ligne. Deux minutes d’une magie délectable. Une éternité. Je prends le temps d’observer les traits de ce visage ami. Je contemple la manière dont ils se meuvent les uns par rapport aux autres. Ils dansent ensemble, une danse en forme de prière. Son regard est tranquille et vaillant. Si ses yeux parlaient, ils auraient une voix douce, un débit mesuré et un accent discret. Ils sont légèrement plissés et sa peau hâlée me parle d’Orient. » Voilà comment une rencontre dans une rame de métro va changer la vie d’Ève, même si ce regard insistant posé sur elle ne dure que quelques minutes, car la narratrice de ce superbe premier roman à une correspondance à prendre pour retrouver sa Alixe, meilleure amie. Mais tout comme elle a de la peine à quitter les tableaux qu’elle peint lorsqu’elle est dans sa phase créative, elle conserve l’intensité de ce face-à-face et cette sensation d’abandon, de don total de soi pour ce bel inconnu. Elle ne se rend d’ailleurs pas compte que son portable disparaît à ce moment.
Résidant près d’Arles avec son mari Antoine et ses deux enfants, elle profite de quelques heures de liberté pour visiter l’exposition Soulages au Centre Pompidou et déjeuner avec Alixe. Car ses parents sont ravis de s’occuper de leurs petits-enfants. Quant à Antoine, spécialiste des parfums, il est à Moscou où ses talents de «nez» sont demandés pour la création d’une essence à base de caviar.
Après avoir raconté à Alixe cette troublante rencontre et la perte de son portable cette dernière promet de le localiser. Elle y parviendra et pourra annoncer à Ève que son téléphone se promène désormais à Tokyo, ajoutant qu’elle y voit une invitation du voyageur croisé dans le métro.
Ève choisit de partir pour la capitale japonaise. Outre son téléphone, elle entend profiter de son séjour pour tenter de retrouver les traces de ses grands-parents, exilés dans l’Empire du soleil levant après leur divorce.
Préférant le romantisme à la vraisemblance – mais dans un roman l’imaginaire a tous les droits – Peire Aussane va conduire Ève dans une fumerie d’opium où une vieille dame viendra lui parler de sa grand-mère, va lui faire retrouver son téléphone et l’inconnu du métro et même lui offrir la possibilité, en regardant par la fenêtre, de voir s’éloigner le taxi d’Antoine…
Mais n’en disons pas davantage, sinon que l’on prend beaucoup de plaisir à lire ce roman qui fait la part belle aux sens. La vue, essentielle pour un peintre, l’odorat essentiel pour un «nez», mais aussi le goût, le toucher, le goûter et l’ouïe permettent au lecteur de ressentir les émotions et de se laisser embarquer dans ce conte qui, à l’instar du taïso («préparation du corps»), cette gymnastique douce japonaise dénoue les énergies et vous fera vous sentir bien.

Deux stations avant Concorde
Peire Aussane
Éditions Michalon
Roman
192 p., 17 €
EAN : 9782841868940
Paru le 30 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, du côté d’Arles ainsi qu’à Paris, puis à Tokyo. On y évoque aussi un voyage à Moscou.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Le mouvement des passagers dans le wagon m’oblige à le frôler pour sortir de la rame. J’avance sans réfléchir. Rien d’autre que l’intensité de ce face-à-face encore vivant ne peut s’infiltrer jusqu’à mon cerveau. Je m’en remets au rythme de mes pas qui m’éloignent de lui. J’écoute cette musique pour éviter de penser.
Cette musique est celle de ma survie, ou de ma plus belle erreur. »
Poussée par le mystère d’une rencontre improbable et enchanteresse dans le métro parisien, une jeune femme s’envole pour le Japon, laissant pour un temps son compagnon et leurs enfants.
Seule au cœur de Tokyo, ses pas la conduiront malgré elle vers le passé, réveillant une mémoire restée trop longtemps silencieuse.
Sensuel, insondable, le roman d’un retour à la vie et du souffle retrouvé.

68 premières fois
Blog Passion de lecteur 
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Babelio
Lecteurs.com 

Extrait
« Plus que deux stations avant Concorde, où je change de ligne. Deux minutes d’une magie délectable. Une éternité. Je prends le temps d’observer les traits de ce visage ami. Je contemple la manière dont ils se meuvent les uns par rapport aux autres. Ils dansent ensemble, une danse en forme de prière. Son regard est tranquille et vaillant. Si ses yeux parlaient, ils auraient une voix douce, un débit mesuré et un accent discret. Ils sont légèrement plissés et sa peau hâlée me parle d’Orient. » p. 52-53

À propos de l’auteur
Peire Aussane vit à Paris. Deux stations avant Concorde est son premier roman. (Source : Éditions Michalon)

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Le Bureau des Jardins et des Étangs

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En deux mots
Après le décès par noyade de son mari, fournisseur officiel de carpes pour les étangs de l’empereur, sa veuve décide d’honorer une commande et part avec seize carpes. Un beau périple initiatique commence.

Ma note
etoileetoileetoileetoile (j’ai adoré)

Le Bureau des Jardins et des Étangs
Didier Decoin
Éditions Stock
Roman
396 p., 20,50 €
EAN : 9782234074750
Paru en janvier 2017

Où?
Le roman se déroule principalement à l’ouest de l’île de Honshu, dans la région de San’in au Japon. De Shimae on va cheminer vers Heankyō, Hongu et Tsugizakura

Quand?
L’action se situe au XIIe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Empire du Japon, époque Heian, XIIe siècle. Être le meilleur pêcheur de carpes, fournisseur des étangs sacrés de la cité impériale, n’empêche pas Katsuro de se noyer. C’est alors à sa jeune veuve, Miyuki, de le remplacer pour porter jusqu’à la capitale les carpes arrachées aux remous de la rivière Kusagawa.
Chaussée de sandales de paille, courbée sous la palanche à laquelle sont suspendus ses viviers à poissons, riche seulement de quelques poignées de riz, Miyuki entreprend un périple de plusieurs centaines de kilomètres à travers forêts et montagnes, passant de temple en maison de rendez-vous, affrontant les orages et les séismes, les attaques de brigands et les trahisons de ses compagnons de route, la cruauté des maquerelles et la fureur des kappa, monstres aquatiques qui jaillissent de l’eau pour dévorer les entrailles des voyageurs. Mais la mémoire des heures éblouissantes vécues avec l’homme qu’elle a tant aimé, et dont elle est certaine qu’il chemine à ses côtés, donnera à Miyuki le pouvoir de surmonter les tribulations les plus insolites, et de rendre tout son prestige au vieux maître du Bureau des Jardins et des Étangs.

Ce que j’en pense
Après Le Maître, le très taoïste roman de Patrick Rambaud, Monsieur Origami, le très artistique et poétique roman de Jean-Marc Ceci, voici Le Bureau du Jardin et des Étangs, le très romantique et parfumé roman japonais de Didier Decoin. Ce délicieux conte initiatique nous fait cheminer dans le Japon du XIIe siècle, dans le sillage de Miyuki qui vient de perdre son mari. Ce dernier était un pêcheur, chargé de fournir les poissons pour les étangs de la cité impériale. «Katsuro ne posait pas de questions. Il était le meilleur pêcheur de carpes de la Kusagawa».
Pour le village tout entier il est essentiel de continuer les livraisons afin de préserver un statut privilégié et pour Miyuki il est tout aussi important de poursuivre l’œuvre de son mari, même si la route jusqu’à la capitale n’est pas aisée à suivre. D’autant qu’elle devra faire la route chargée d’un lourd fardeau. Huit des plus vigoureuses carpes pêchées par Katsuro sont placées dans chacun des deux récipients qu’elle porte, amarrées à une perche.
Le courage et la détermination de Miyuki nous pourront toutefois éviter la perte de la quasi-totalité du précieux bagage. Ce sont à la fois les difficiles conditions topographiques, climatiques et les rencontres qu’elle va faire qui vont entraîner cette hécatombe. Dès lors, faut-il poursuivre la route ? La réponse viendra d’un sage homme qui croisera sa route, lui apportant par la même occasion la preuve qu’il n’y a pas que des personnages mal intentionnés sur sa route : « Il y a toujours du sens à continuer d’agir comme on doit dit Togawa Shinobu, même si l’on croit que cela ne sert plus à rien. Mon désir est de vous aider à prendre conscience de cette vérité. »
Okono Mitsutada, patron d’une barque de pêche, va lui proposer de la renflouer, moyennant un petit service. Elle s’offrira en tant que Yŭjo à un riche client et sera couverte de cadeaux. Miyuki accepte cette proposition non sans crainte, elle qui n’a jamais connu d’autre homme que son mari («quand il est mort nous étions encore en train de nous étonner l’un l’autre») et avait jusque-là refusé de jouer les «empileuses de riz».
Cette expérience va non seulement la transformer, mais révéler à son client le parfum étrange de sa concubine. C’est cet aspect qui va, au-delà des malheureuses carpes, plaire au directeur du Bureau des Jardins et des Étangs. Car en sa qualité de responsable de l’acclimatation des arbres aromatiques, il est le gardien du livre des mille odeurs et entend bien participer aux côtés de l’empereur au concours de compositeur de parfum. Le thème choisi est cette fois l’image d’une demoiselle des brumes franchissant un pont en dos d’âne.
Laissons au lecteur le soin d’imaginer quel rôle jouera Miyuki durant cette épreuve. Toujours est-il qu’elle pourra reprendre le chemin du retour vers son village – toujours autant parsemé d’embûches – enrichie d’expériences nouvelles. Il paraît que « les dieux avaient créé le néant pour persuader les hommes de le combler». Une jeune femme qui semblait traverser «la vie en sautillant d’une ignorance à l’autre» va nous apporter une preuve étincelante qu’il y a bien des manières de conjurer le sort. Et Didier Decoin va, une nouvelle fois, nous enchanter. En nous entraînant, après La pendue de Londres, sur un terrain aussi inattendu qu’éblouissant.

Autres critiques
Babelio
Télérama (Nathalie Crom)
Europe 1 (Le livre du jour – Nicolas Carreau)
La Croix (Jean-Claude Raspiengeas)
RTL (Laissez-vous tenter – Bernard Lehut)
Blog À l’ombre du noyer

Télématin (Olivia de Lamberterie)

Extrait
« Les dieux avaient créé le néant pour persuader les hommes de le combler. Ce n’était pas la présence qui régulait le monde, qui le comblait: c’était le vide, l’absence, le désempli, la disparition. Tout était rien. Le malentendu venait de ce que, depuis le début, on croyait que, vivre, c’était avoir prise sur quelque chose, or il n’en était rien, l’univers était aussi désincarné, subtil et impalpable, que le sillage d’une demoiselle d’entre deux brumes dans le rêve d’un empereur.
Un monde flottant. »

A propos de l’auteur
Né en 1945, Didier Decoin est écrivain et scénariste. Il a vingt ans lorsqu’il publie son premier livre. Celui-ci sera suivi d’une vingtaine de titres, dont Abraham de Brooklyn (prix des Libraires), et John l’Enfer pour lequel, en 1977, il reçoit le prix Goncourt. (Source : Éditions Stock)

Site Wikipédia de l’auteur 

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