Histoire du fils

LAFON_histoire_du_fils  RL2020

En deux mots:
C’est l’histoire d’un enfant élevé par la sœur de sa mère et qui cherche ses parents. C’est l’histoire de ce père qui ne sait pas qu’il a un fils. C’est l’histoire des secrets de famille et des liens invisibles qui se tissent. Mais c’est aussi l’histoire de racines, d’un pays et de ses sources.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Les branches invisibles de l’arbre généalogique

Le nouveau roman de Marie-Hélène Lafon est aussi fort que les liens de famille, aussi solidement ancré que le pays originel, même si ceux-ci semblent s’être évaporés.

Comme un vigneron mélange plusieurs cépages ou plusieurs cuvées pour composer un vin plein de finesse et d’arôme, Marie-Hélène Lafon a réalisé son propre assemblage pour construire un roman à l’histoire aussi familiale que minérale, où l’émotion et les sentiments font fi de la chronologie. Histoire du fils pose un arbre généalogique sur une carte de France pour aussitôt constater que des zones d’ombre existent dans l’histoire familiale autant que dans la géographie. Des zones d’ombre que le livre va tenter d’éclairer.
Paul Lachalme est un élève doué auquel l’école républicaine va donner sa chance. Après ses bons résultats à l’école primaire, il va pouvoir poursuivre son parcours d’excellence à Aurillac où il sera désormais pensionnaire. C’est là qu’il va tomber sous le charme de Gabrielle, une infirmière avec laquelle il rêve déjà de mener la grande vie. Quand il monte à Paris pour finir ses études de Droit et devenir avocat, il se réjouit qu’elle puisse le rejoindre. En revanche, ce qu’il ne sait pas, c’est que cette dernière est enceinte. Aussi quand elle met au monde André, elle préfère le confier à sa sœur Hélène avant de filer vers la capitale.
Le garçon va grandir à Figeac, auprès d’Hélène et de son mari Léon, recevant irrégulièrement la visite de sa mère. Car la belle idylle a fait long feu. Mais Gabrielle a choisi de rester à Paris.
Marie-Hélène Lafon joue alors avec les non-dits et les secrets de famille, proposant au lecteur diverses pistes. Que sait Paul de sa paternité? Gabrielle a-t-elle caché sa descendance? A-t-elle voulu instaure rune sorte de mur entre Paris et la Province? Hélène va-t-elle présenter André à son père? André sera-t-il plus heureux à Paris, entre des parents biologiques séparés qu’en province où il a ses racines? À l’image du roman qui passe allègrement d’une année à une autre, on suit les interrogations des uns et des autres et on tente de rattacher les bribes des lignées familiales qui vont couvrir tout un siècle. Servi par une écriture très sensuelle où les lieux changent en fonction des saisons, où les parfums et les odeurs sont indissociables des personnages qui les traversent, le roman raconte aussi la métamorphose d’une France qui a traversé deux guerres et le bouleversement des rapports humains. C’est alors que l’on prend conscience que le sujet du livre pourrait fort bien être ailleurs. Derrière la filiation, ou plutôt devant, la romancière ne nous a-t-elle pas donné un livre sur la solitude, sur le manque qui va accompagner chacun des protagonistes, depuis ce frère jumeau qui meurt ébouillanté, laissant son frère seul jusqu’à ce petit-fils revenu à Chanterelle, où tout a commencé.

Histoire du fils
Marie-Hélène Lafon
Éditions Buchet-Chastel
Roman
176 p.,15 €
EAN 9782283032800
Paru le 20/08/2020

Où?
Le roman se déroule en France, dans le Cantal, le Lot et le Puy-de-Dôme, à Chanterelle, Aurillac, Figeac, ainsi qu’à Paris.

Quand?
L’action se situe de 1908 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Le fils, c’est André. La mère, c’est Gabrielle. Le père est inconnu.
André est élevé par Hélène, la sœur de Gabrielle, et son mari. Il grandit au milieu de ses cousines. Chaque été, il retrouve Gabrielle qui vient passer ses vacances en famille.
Entre Figeac, dans le Lot, Chanterelle ou Aurillac, dans le Cantal, et Paris, Histoire du fils sonde le cœur d’une famille, ses bonheurs ordinaires et ses vertiges les plus profonds, ceux qui creusent des galeries dans les vies, sous les silences.
Avec ce nouveau roman, Marie-Hélène Lafon confirme la place si particulière qu’elle occupe aujourd’hui dans le paysage littéraire français.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
France Info Culture (Laurence Houot)
La Croix (Antoine Perraud)
RTBF (Sophie Creuz)
Blog Les livres de Joëlle 
Blog L’Or des livres
Blog Le petit poucet des mots 
Blog Baz’Art
Blog Voyage au fil des pages

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Jeudi 25 avril 1908
Les pieds nus d’Armand glissent sur le parquet ; il ne veut pas réveiller Paul qui dort encore et fait son petit bruit de lèvres dégoûtant, comme un chiot quand il tète. Il va attendre un peu, mais pas trop longtemps, il ne faut pas que Paul se réveille, il gâcherait la fête des retrouvailles, Paul gâche tout. Paul et lui sont nés le même jour, le 2 août 1903 ; il sait, par sa mère et par sa tante, qu’il n’y avait jamais eu de jumeaux dans les deux familles avant eux. Il préférerait n’être pas jumeau, ou l’être avec Georges, sans Paul. Il comprend que c’est impossible, parce que les choses sont comme elles sont, la tante Marguerite le dit souvent, il tourne et retourne derrière ses dents cette phrase un peu bizarre qui glisse et lui échappe, il s’applique un moment à penser aux phrases grises de la tante Marguerite, et à son odeur, cendres froides et saucisson sec. Il réfléchit beaucoup aux odeurs et aux couleurs des gens, des choses, des pièces ou des moments et, quand Antoinette vivait avec eux à Chanterelle, il la faisait rire avec ce qu’elle appelait ses folies, et elle riait elle riait, elle pleurait aussi du coin des yeux à force de rire tellement ; maintenant il ne peut plus dire ses folies à personne. Georges sent la confiture de prunes, quand la tante la laisse cuire longtemps en été dans la bassine de cuivre, il sent cette confiture à ce moment précis, et pas quand on l’étale sur des tartines au goûter en hiver ; même le père en mange et fait des compliments à la tante qui ne lui répond rien et le regarde comme si elle le voyait pour la première fois. Amélie sent la rivière, au printemps, la rivière haute des neiges fondues. Paul sent le vent et la lame froide des couteaux qui sont dans la cuisine et qu’ils n’ont pas le droit de toucher. Pour sa mère, il hésite, et ça change tout le temps, la neige quand elle devient bleue le soir au bord du bois, le café chaud, elle sent rouge aussi certaines fois. Pour le père, la soupe de légumes peut-être, mais il ne trouve pas vraiment, il s’arrête, ça se fige à l’intérieur de lui et il préfère ne pas insister. Les odeurs sont un jeu et on ne peut pas jouer avec le père. La petite chambre de Georges, entre celle des parents et la leur, sent le chaud blanc des fers à repasser que sa mère ou Amélie font glisser sur les linges en pliant le bras et en écartant le coude, bras et coude droits pour sa mère, gauches pour Amélie qui est pourtant la plus habile. La grande toilette du samedi soir, avec les serviettes tièdes et douces, et la mère et la tante penchées sur lui, sur eux, la grande toilette sent rose, Antoinette et Amélie ne s’occupent pas de cette toilette du samedi. La tante dit, en détachant bien chaque mot, on ne mélange pas les torchons et les serviettes ; ou qui va à la chasse perd sa place, ou qui dort dîne, ou qui sème le vent récolte la tempête, ou les chiens ne font pas des chats. Il sait par cœur toutes les phrases de la tante, surtout celles qu’il ne comprend pas, et les récite parfois, en silence, mot à mot, pour s’endormir, ou pour se calmer, pour se refroidir, comme maintenant, quand il sent qu’il voudrait sauter d’un seul bond les six marches de l’escalier et se poser dans la cuisine sur l’épaule d’Antoinette, comme une hirondelle. La tante dit aussi, une hirondelle ne fait pas le printemps. Pour prendre patience jusqu’à ce que le carillon de la salle à manger sonne la demie, il s’applique à penser aux fraises, celles qu’Antoinette aura cueillies pour lui à Embort, les premières, et celles du jardin de la tante. Il sait que sa mère, sa tante et Amélie sont dans la cuisine et s’affairent pour la lessive, ça commence aujourd’hui et ça durera deux jours entiers. Antoinette viendra aussi, elle revient pour les gros travaux, elle est sans doute déjà arrivée, elle lui a promis les premières fraises et Antoinette tient toujours ses promesses. Elle ne vit plus à Chanterelle mais à Embort, il a bien retenu le nom, dans un autre pays beaucoup plus doux où poussent de grands cerisiers, elle le raconte et montre avec ses deux bras comment les cerisiers s’arrondissent dans les vergers de ce nouveau pays où elle habite avec son mari. Il a beaucoup pleuré quand elle est partie avec ce mari, qui est frisé, même si sa mère et la tante Marguerite lui ont expliqué que c’était normal, que les jeunes filles comme Antoinette, quand elles trouvent un mari, quittent les enfants dont elles s’occupent dans les maisons des autres pour suivre leur mari et habiter avec lui dans leur propre maison où elles auront des enfants à elles. La tante Marguerite a penché la tête en disant ces mots et il a compris qu’il ne fallait pas poser davantage de questions. Il sait que la tante Marguerite n’a ni mari, ni maison, ni enfants, et il sent que la tristesse traverse sa peau et lui donne une odeur particulière que n’ont pas sa mère, Antoinette ou Amélie. C’est un parfum gris et froid qui lui serre le ventre ; il pourrait pleurer, mais il ne pleure pas, il ne faut pas le faire, on se moquerait. Il sort de la chambre, la fenêtre au bout du couloir est pleine de lumière, comme le grand vitrail de l’église quand il fait beau ; le soleil se lève de ce côté et on ne ferme jamais les volets de cette fenêtre, même l’hiver. Il est seul dans le couloir, tout le monde est en bas, dans la cuisine, et son père est parti à la Mairie, le jeudi matin son père va très tôt à la Mairie. Il était encore dans son lit quand il l’a entendu fermer la porte et traverser la place ; à l’oreille, et les yeux fermés, parce qu’il écoute mieux les yeux fermés, il reconnaît le pas et les façons de faire de chacun, sa mère, sa tante, son père, Paul, Georges, Amélie et même d’autres personnes, comme Solange ou Antonin, qui viennent pour aider et n’habitent pas avec eux ; il reconnaît aussi les aboiements de chaque chien du bourg, c’est un jeu et un secret, Paul ne doit pas savoir. Armand s’avance, il marche dans la lumière tiède, il la sent sur lui, sur ses pieds, sur ses mains, son visage, ses cheveux, il ferme les yeux. Plus tard, bientôt, quand il sera assez grand, il sera enfant de chœur, sa mère et sa tante le voudront, son père ne pourra pas l’empêcher, il a entendu Antoinette le dire à Amélie même si elles ont changé de sujet quand il est entré dans la cuisine. Antoinette et Amélie craignent le père, tout le monde le craint, même Paul, les colères du père sont comme l’orage et le tonnerre, la maison tremble, la terre tremble, c’est la nuit en plein jour ; quand ça s’arrête, quand le père s’en va, on recommence à respirer. En attendant on peut réciter à l’intérieur de soi la prière que leur mère dit le soir dans la chambre pour Paul et lui, Georges ne comprend pas, il est encore trop petit. Armand a essayé pendant la dernière colère, mais ça n’a pas marché, il sait pourquoi, la prière commence par Notre père, et les mots se coincent dans sa gorge, ça ne passe pas. Il faudrait pouvoir en parler à Antoinette aujourd’hui, ou demain ; ensuite elle repartira, dès que la lessive sera finie, et il ne sait pas quand elle reviendra. Antoinette a des idées, des solutions pour tout, elle sait des tours de magie, il aime ses bras, ses cheveux, son cou, il aime entrer à la volée avec elle dans l’église vide les après-midi de beau temps, juste pour aller faire une génuflexion et le signe de croix dans les flaques de lumière jaune et rouge qui tombent du grand vitrail. Ils s’assoient aussi une minute dans le confessionnal, chacun de son côté, elle à droite lui à gauche, le bois est lustré et doux, le confessionnal sent la cire, le miel, le beurre frais. Il aime l’église, il sera enfant de chœur, il aime Antoinette.
Il entend sa voix qui monte de la cuisine, mêlée à celle de sa mère, la tante et Amélie ne disent rien. Il se tient debout sur la première marche de l’escalier, il attend, il sait que sa mère et sa tante sont levées depuis longtemps déjà et ont mis l’eau à chauffer sur le grand fourneau dans deux faitouts très hauts qui ne servent que pour les lessives ; le reste du temps ils sont rangés sur l’étagère du bas dans la buanderie et ils aiment, Georges et lui, jouer avec le plus profond qui est assez grand pour que Georges s’y glisse entièrement, comme dans une sorte d’étui dur, il disparaît à l’intérieur et se balance d’avant en arrière ou de droite à gauche en imitant les poules quand elles ont pondu, le faitout a l’air de danser en gloussant et ils rient sans pouvoir s’arrêter. Ils le font en cachette, quand les adultes ne s’occupent pas d’eux, ils seraient grondés parce qu’il ne faut pas abîmer les ustensiles. Paul trouve que c’est un jeu de petits et se moque d’eux mais ne les dénonce pas. Armand descend deux marches et s’assied sur la troisième d’où il peut voir, sans être vu, ce qui se passe dans la cuisine. Antoinette est là ; elle va et vient, les bras chargés de linge, ses cheveux moussus sont roux, Antoinette est rousse, pas rouquine, il n’aime pas ce mot que son père dit parfois. Antoinette est rousse comme le renard qu’ils ont vu l’hiver dernier, sa mère et lui, en traversant le grand pré du haut, un soir de neige. Sa mère a serré sa main qu’elle tenait dans la sienne, ils se sont arrêtés, le renard aussi, saisis, les trois ; ensuite le bois a avalé la bête, il n’est plus resté que ses traces à peine visibles sur la neige bleue et dure. Antoinette est un miracle, comme le renard. Son père tue les renards, son père est chasseur, plus tard, lui, il sera enfant de chœur et il ne chassera pas, il ne veut pas tuer les bêtes, ni les renards magiques, ni les lièvres de velours, ni les chevreuils bondissants, ni les oiseaux, aucun oiseau, surtout pas les oiseaux. Tout se bouscule à l’intérieur de lui, les oiseaux, Antoinette la renarde, le vitrail de l’église, les fraises, le beurre frais du confessionnal, le secret du grand faitout. Il ne résiste pas, c’est trop de tout en une seule goulée, ses pieds nus battent en silence la mesure de sa joie sur la quatrième marche, il voudrait s’envoler. Il aime se souvenir du dernier été, quand il ne savait pas encore qu’Antoinette partirait, ils allaient les soirs, eux, les deux, ils arrosaient les salades, surtout les salades, et d’autres légumes qui ne l’intéressaient pas beaucoup mais il aimait porter les petits brocs, le blanc et le bleu, il suivait Antoinette, il la respirait dans l’odeur de la terre mouillée, il avait des ailes, il galopait du puits à l’autre bout du jardin, sans rien abîmer, pour chercher de l’eau, encore de l’eau. Le jardin était un royaume vert et doré, le jardin était le monde et la lumière ne finissait pas. Ensuite, avant de rentrer, ils passeraient par le coin des fraises, ils seraient accroupis l’un en face de l’autre, de chaque côté de la plate-bande, ils fouilleraient doucement la dentelle fraîche des feuilles et sentiraient sous leurs doigts s’arrondir les fraises, trois ou quatre, pas davantage, pour ne pas fâcher la tante. Il y aurait un autre été, bientôt, mais Antoinette ne serait plus là. La demie de huit heures bondit au carillon, lui aussi, il n’y tient plus, il est debout, ses pieds sont nus sur les marches hautes de l’escalier. Antoinette lui tourne le dos, elle est devant le fourneau, elle ne l’a pas encore vu mais il sait qu’elle l’attend, il ne touche plus terre, il jaillit, il court, il se jette dans les jambes de son Antoinette au moment où elle se retourne ; elle a retiré du fourneau le haut faitout brûlant, elle le porte à bout de bras, empoigné, et ça s’achève dans un cri déchiré qui réveille Paul.

Extrait
« On était à l’étude. Il frottait ses pieds l’un contre l’autre sous le pupitre ; il avait toujours les pieds froids, même si sa mère glissait dans sa valise de courts chaussons de laine fine, gris ou noirs, qu’elle tricotait pour lui, là-haut, l’hiver, à Chanterelle. Le matin, au dortoir, il les enfilait discrètement sous ses chaussettes, ils étaient très ajustés, et doux sur la peau. On ne devait pas savoir, au lycée, que Paul Lachalme craignait le froid aux pieds et portait des chaussons tricotés par sa mère. Il avait un rang à tenir. Ils étaient une poignée, quatre ou cinq, à n’avoir pas cessé, toute l’année précédente, de clamer, proclamer et déclamer, avec lui, dans son sillage, leur hâte d’en être, d’avoir seize ans, enfin, pour s’engager, tenter au moins de le faire, et partir, quitter cette honte molle de l’arrière où les femmes, les enfants, les vieillards, les estropiés, les demi-portions et les planqués attendaient, poussant l’ordinaire des jours tranquilles avec leur ventre, tandis que les hommes vivaient ailleurs, et mouraient, au-dessus d’eux-mêmes. Paul était content de sa phrase et de ses formules ; il en avait le goût, d’aucuns disaient le don, et en usait volontiers au fil des discussions enflammées entre internes sur la cruciale question de cette guerre qui ne finissait pas. Ceux qui voulaient partir, et rejoindre, ou remplacer, ou venger les pères, les oncles, les frères, les cousins, les amis, en imposaient aux autres ; on osait à peine dire ou même penser que l’on avait peur, ou que cette guerre enterrée dans la boue depuis quatre ans n’avait plus vraiment de sens, ou que l’on ne savait pas comment infliger ça en plus, ce départ, à une mère, à une sœur déjà vouées au noir et aux larmes. L’Armistice avait tranché dans le vif et coupé court aux atermoiements et aux rodomontades. Deux mois plus tard, l’interminable janvier s’étirait dans le gris glacé des semaines à entasser les unes sur les autres jusqu’aux lointains congés de Pâques et Paul Lachalme avait froid aux pieds à l’étude du soir. On avait été rendu à son état d’enfance, on ne deviendrait pas un héros, on ne serait pas mort au champ d’honneur, il était trop tard pour tout ; on dépendait, on redevenait impuissant, on n’avait jamais cessé de l’être, on subissait et on se débattait avec tout ça, les semaines, les pieds froids, la première Bucolique et autres purges scolaires. Sub tegmine fagi, sous le couvert des hêtres ; vivement que l’on y soit, sous les hêtres, à Chanterelle, à Pâques, en avril, dans le printemps du monde ; encore une formule ; pas tout à fait. Paul secoue la tête. Il ne parle à personne du pays d’en haut, de Chanterelle, des parents, de la tante ; c’est un royaume, ça ne se partage pas, et il ne faut pas donner prise »

À propos de l’auteur
Marie Hélène LafonMarie-Hélène Lafon © Photo Brigitte Beaudesson 

Marie-Hélène Lafon est professeure de lettres classiques à Paris. Elle est l’auteure de 13 romans et fictions chez Buchet/Chastel. (Source: Éditions Buchet-Chastel)

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Déjeuner en paix

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  RL2020  Logo_premier_roman

En deux mots:
S’installant à la terrasse d’un restaurant parisien pour déjeuner en paix, une jeune femme va tenter de découvrir tous les secrets que cache sa voisine. Ce faisant, elle va nous livrer aussi tous les siens. Une double introspection drôle et féroce.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

«Elle est sûrement comme ça…»

Avec Déjeuner en paix la comédienne et dramaturge Charlotte Gabris imagine les réflexions de deux femmes qui se trouvent par hasard à la terrasse d’un restaurant parisien. On a trouvé la Claire Bretécher du XXIe siècle!

Commençons par avouer la chose, le petit jeu imaginé par Charlotte Gabris dans ce délicieux premier roman est l’une de mes occupations favorites. Je ne peux pas m’empêcher lorsque je suis au restaurant où au café de regarder les gens assis aux autres tables et d’essayer d’imaginer un bout de leur vie. Que celui qui ne l’a jamais fait me lance la première pierre…
Bien entendu, il m’arrive rarement de pouvoir vérifier le bien-fondé de mes réflexions. Alors j’imagine que, comme les deux femmes assises à la terrasse de ce restaurant parisien – et dont nous allons faire la connaissance à travers leurs réflexions et jugements sur leur voisine – je dois me tromper souvent. Mais l’exercice n’en reste pas moins plaisant.
Cela commence comme dans un sketch de Jean-Marie Bigard, avec ce dialogue aussi absurde que convenu avec le serveur: «C’est pour déjeuner? Combien de personnes?
— Une personne.
— Vous attendez quelqu’un?
— Non, je suis toute seule.
— Donc vous n’attendez personne?»
Et voici la provinciale débarquant à Paris pour la durée d’un stage installée à la petite table en terrasse et pour laquelle elle a dû se battre, manquant de cette assurance dont elle affuble sa voisine qui elle dispose des codes. Aucun doute, c’est une Parisienne. Dans sa façon de s’habiller, de bouger, de parler au serveur. Et voilà le duel à distance lancé, avec cette pointe de jalousie qui fait vite monter la température. Mesdames qui me lisez, avouez que vous êtes beaucoup plus cruelles envers vos consœurs que nous ne le sommes entre hommes. Ce récit jouissif en apporte une nouvelle preuve et un début d’explication. Ce besoin d’entrer dans le moule, cette pression sociale qui voudrait qu’à tout moment les femmes soient belles et professionnelles, élégantes et distinguées, spirituelles et enjouées. Alors forcément, il manque toujours quelque chose à la panoplie. Et le risque est grand que soudain, d’un battement d’aile de papillon, tout s’effondre. Peut-on commander des escargots et un verre de beaujolais si on en a envie? Voilà un exemple, parmi des dizaines d’autres, des questions qui se posent durant cette pause-déjeuner et avec lesquelles nous lecteurs allons nous régaler. Autour de ce plat va d’abord se nouer la culpabilité, l’impression d’avoir franchi une limite. Impression confirmée par les réflexions de sa voisine se disant qu’avec ces escargots, elle «coche vraiment toutes les cases». Le ridicule accompli. Sauf que… Quelques minutes plus tard, le jugement a changé. La fille aux escargots, que notre Parisienne a décidé de prénommer Solenne, commence sérieusement à l’agacer. «Elle dégage une force tranquille. Solenne est une vraie beauté, elle a un profil parfait, elle ne sait pas s’habiller, mais elle n’a pas besoin de ça pour être belle. Moi, je suis déguisée, je triche sans cesse. Solenne n’a pas les codes pour mentir, les bases pour tricher, les trucs pour feinter, je crois que ça s’appelle la pureté.» Une pureté perdue pour elle qui, on le découvrira quelques lignes plus loin, n’attend pas avec un enthousiasme débordant Étienne, «son» homme qui n’arrive pas. Quand l’une se plaint de sa solitude, l’autre se dit qu’il vaut mieux être seule que mal accompagnée…
À l’heure du dessert, attendez-vous à une belle surprise. Mais je n’en dis pas davantage.
Derrière le ton caustique et les piques, c’est à un vrai travail de sociologie que se livre Charlotte Gabris, dressant un catalogue raisonné des codes de la vie en société, des préjugés qui nous étouffent, mais aussi cette aspiration à l’authenticité. Il y a le même sens de l’observation de nos tics et manies que l’on peut trouver dans «Les frustrés» de Claire Bretécher, férocité et joyeusetés comprises.
Si ce roman empêchera l’une et l’autre de déjeuner en paix, il vous fera en revanche passer un excellent moment. Pétillant et cruel, enlevé et culotté. Et si, après tout, derrière la légèreté du propos, on découvrait ce beau message subliminal: allez-y, acceptez-vous dans votre originalité et votre authenticité, vivez avec vos contradictions et votre fragilité!

Déjeuner en paix
Charlotte Gabris
Éditions du Cherche-Midi
Roman
176 p., 17 €
EAN 9782749164144
Paru le 16/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Paris, une terrasse de café ensoleillée. C’est l’heure du déjeuner, les gens font la queue. Les salades sont immangeables, une tasse de thé coûte huit euros, le personnel est abject. Mais les gens font la queue.
Une jeune provinciale est attablée, seule. À ses côtés, une Parisienne attend son amoureux qui tarde à la rejoindre.
Deux femmes qui n’ont a priori rien en commun. Si ce n’est que l’une et l’autre se regardent, se jaugent, se moquent.
Peut-on parler fort, ne jamais sourire, et porter un panier en osier avec autant d’assurance et d’aplomb? se demande la première.
Peut-on boire un verre de vin en trinquant… avec soi-même, et sembler heureuse malgré tout? se demande la seconde.
Mais sont-elles si différentes? Et qui sont-elles pour se juger si durement?
Charlotte Gabris s’amuse ici de la rivalité féminine avec malice.
Et si nous essayions, nous aussi, de déjeuner en paix?

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Livres Hebdo (Alexiane Guchereau)
Radio Télévision Suisse (Vertigo – L’invitée)
La Nouvelle République (Charlotte Irjud)
Blog Prestaplume (Nathalie Gendreau)
Blog Mes p’tits lus 
Blog de Sophie Songe 
Blog By Kimy Smile 


Sur le plateau de Je t’aime etc, Charlotte Gabris raconte comment lui est venue l’idée d’écrire Déjeuner en paix © Production Je t’aime etc

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Je n’ai rien dit aujourd’hui. Il est midi passé, et je n’ai pas encore prononcé un seul mot. Pas un seul son. Hier non plus, d’ailleurs. Je ne sais pas à qui je vais parler en premier au cours de cette journée, ou si je vais parler tout court.
J’ai peur que ma voix soit bizarre, endormie, enrouée. Et si, à force de ne pas m’en servir, je la perdais comme la Petite Sirène? Mais, contrairement à Ariel, moi, j’aurais toujours mes deux jambes, pas une queue de poisson. D’ailleurs, ça ne l’a pas empêchée de trouver un homme. Je pense même que celui-ci est tombé amoureux de la Petite Sirène parce qu’elle ne parlait pas, justement. Il s’est dit: «OK, ma fiancée est moitié femme, moitié poisson, mais, au moins, elle ferme sa gueule.»
D’habitude, je suis plutôt bavarde, mais pour être bavarde, il faut avoir une personne à qui parler, et pour ça, il faut connaître quelqu’un. Et pour connaître quelqu’un, il faut faire des rencontres, et pour ça, il faut sortir, donc je sors.
J’ai faim. Pour une fois, je ne vais pas manger chez moi, non, je vais me faire plaisir, je vais déjeuner au soleil. La solitude commence à me peser, la preuve, je parle toute seule, et j’ai des expressions de solitaire: «JE vais ME faire plaisir.» Comme si «je» et «moi» étaient deux personnes différentes. C’est peut-être ça, le début de la schizophrénie. Je ne sais pas si je souffre de troubles de la personnalité, je sais juste que je suis affamée.
Les gens font déjà la queue devant la terrasse. Le serveur prend d’ailleurs un malin plaisir à ne pas les placer tout de suite. Il les regarde patienter d’un air satisfait. Comme si tout ce beau monde était là pour lui, comme s’il avait une sorte de pouvoir sur sa clientèle. Ça doit lui plaire de prendre son temps, d’avoir l’impression de maîtriser quelque chose, pour une fois, dans sa vie.
Je me suis toujours demandé: les gens font-ils la queue parce que le restaurant est extraordinaire, ou parce qu’ils voient d’autres énergumènes faire la queue?… C’est quand même étrange d’attendre si longtemps simplement pour déjeuner en terrasse. C’est même à la limite du ridicule. Voilà ce que je me dis… tout en faisant la queue.
En tout cas, moi, je ne sais pas si le restaurant est bon, je suis juste les autres. J’aurais fait de même si j’avais vu un attroupement devant un poteau. Je n’ai vraiment aucune personnalité.
C’est long, j’ai chaud, j’ai faim, j’ai soif, j’ai…
«C’est pour déjeuner? Combien de personnes?
— Une personne.
— Vous attendez quelqu’un?
— Non, je suis toute seule.
— Donc vous n’attendez personne?»
J’ai l’impression que ce dialogue dure une éternité. Je suis seule, certes, mais avant sa petite pique, je ne m’étais pas rendu compte à quel point je l’étais. Pour lui, je suis donc une personne qui n’attend personne… Il aurait pu dire : « Vous êtes paumée ? Vous n’avez pas d’amis ? », ça aurait sonné pareil.
Je tente de le suivre. Il marche très vite, comme s’il cherchait à m’impressionner, à me montrer qu’il connaît mieux les lieux que moi. Je ne vois pas trop l’intérêt, ni la raison de cette précipitation – si ce n’est la queue, mais les autres peuvent bien attendre encore un peu –, quoi qu’il en soit je le suis bêtement, tout en me cognant maladroitement aux chaises de quelques clients mal placés. Le serveur se dirige maintenant à l’intérieur, puis s’arrête devant une petite table à côté des toilettes.
En fait, je t’explique, connard : ce n’est pas parce que je déjeune seule que j’ai des goûts de merde.
Évidemment, je ne dis rien de tout cela. Une toute petite voix sort de ma bouche :
« J’aurais voulu être en terrasse, si possible… »
Le serveur lève les yeux au ciel.
Non seulement elle est seule, mais en plus elle est exigeante. Les gens seuls ne devraient pas être autorisés à manger en terrasse. Les gens seuls devraient rester chez eux, ou alors ils devraient la fermer et s’estimer déjà heureux d’avoir la chance de manger près des toilettes. Les gens seuls sont seuls pour une raison, mais cette raison, ils ne la comprennent pas. C’est pour ça qu’ils sont seuls, c’est pour ça qu’ils font chier.
C’est ce qu’il doit se dire derrière son sourire hypocrite, derrière son «Y a pas de souci!» Ça sonne faux.
D’ailleurs, c’est quoi cette expression, «Y a pas de souci»? Bah non, il n’y en a pas! C’est quoi cette façon de montrer à l’autre qu’il pourrait y en avoir ? On marche sur les pieds de quelqu’un, on s’excuse, et l’autre répond: «Y a pas de souci!» Mais j’espère bien qu’il n’y en a pas. C’est fou, quand même ! Enfin si, il y a un souci : c’est le fait que tu me dises qu’il n’y en a pas, justement. C’est ça, mon souci.
Bref, le serveur m’installe. Je dis « m’installe » parce que c’est comme ça qu’ils parlent, les serveurs : «Je vais vous installer en terrasse.»
Tu vas surtout redescendre un peu.
« Installer »… C’est un grand mot, quand même. «Installer», c’est beau, c’est généreux, c’est asseoir quelqu’un, c’est prendre soin de bien faire les choses, c’est peut-être même dresser une belle nappe en ajoutant une corbeille de fruits… C’est ça, « installer ». Ce n’est pas montrer vulgairement une table du doigt, au loin.
Je suis en première rangée, presque sur le trottoir. « Comme ça, vous verrez passer les gens ! » me dit-il avant de me jeter le menu sur la table. Je m’en fous de voir passer les gens, moi. Je veux juste déjeuner au soleil. Je ne suis pas parisienne, je ne pratique pas le matage, sport favori de la capitale, qui consiste à juger les passants et à leur inventer une vie.
« Pardon, pardon ! Oh là là… Faites un peu attention, merci ! »
Quelle voix horrible, mais qui parle si fort ? Évidemment, une jeune femme à vélo… Elle active sa sonnette pour circuler sur le trottoir et pour que tout le monde lui fasse de la place. Les gens à vélo adorent faire ça, on dirait qu’ils se lancent le défi de ne jamais poser le pied par terre, et préfèrent donc agresser les passants, plutôt que de descendre deux secondes de leur engin.
La fille à vélo a l’air insupportable, mais je dois avouer qu’elle est très belle. Enfin, on dirait qu’elle l’est. On ne le sait pas vraiment, parce qu’elle a une frange. C’est toujours traître, une frange.
Elle est habillée comme moi, mais en mieux. Nous avons presque la même robe, longue, fluide, fleurie. Mais sur elle, ça ne rend pas pareil. Parce qu’elle, elle accessoirise sa tenue. Moi, je mets une robe, et c’est ma tenue. Elle, la robe, c’est sa base. Et autour, elle crée. En même temps, elle ne doit avoir que ça à foutre… Moi, ma robe à fleurs, je la porte sans rien. Juste des sandales plates, une veste en jean au cas où il ferait un peu frais. Elle, elle resserre la robe avec une ceinture large qui marque sa taille, elle a sur les épaules un perfecto en cuir, je dis bien sur les épaules, c’est-à-dire que ses bras ne sont pas dans les manches ; bah non, elle est au-dessus de ça. La veste ne bouge pas, elle tient parfaitement. Bien sûr, elle a des baskets aux pieds. Des Stan Smith un peu usées, pour faire croire aux gens qu’elle s’en fout. D’ailleurs, elle a dû passer des heures à s’habiller ce matin, à se préparer pour donner l’image d’une fille qui s’en fout. Un teint parfait, une bouche mordue, des cheveux décoiffés… Elle fait chier ! Vraiment, elle fait chier.
Et bien sûr, comme si ça ne suffisait pas, elle rend le basique original. Elle ne fait rien comme tout le monde : les lacets de ses chaussures sont argentés, son perfecto porte ses initiales gravées, son jean 501 a été ajusté et les boutons ont été changés, bref, tout ça pour que personne ne soit jamais habillé comme elle. C’est comme si tous ces petits détails signifiaient à celles qui l’observent : « Eh oui, le banal n’existe pas sur moi, tu auras beau acheter les mêmes baskets, ou le même pantalon, tu ne seras jamais aussi branchée que moi, tout simplement parce que j’ai la mode dans le sang, je fais vivre le vêtement, je vis pour le vêtement, et toi, tu vis en regardant vivre des gens comme moi. »
Elle doit faire partie de ces filles qui donnent la marque de leur tenue à chaque compliment :
« Oh, elle est belle ta robe !
— Zara… »
Et tout ça sur un ton désinvolte, l’air de dire : « Eh oui, c’est tout simple, mais sur moi, c’est extraordinaire ! » Pourquoi ? On n’a pas demandé la marque, on a juste dit que c’était beau ! En général, ce genre de personnes fait ça uniquement lorsqu’il s’agit d’une marque abordable, on entend rarement quelqu’un répondre « Chanel » après un compliment. Je ne comprends pas l’intérêt, est-ce pour se mettre encore plus en valeur ? Du genre « Eh oui, je suis habillée en Zara, et je suis sublime » ? Ou est-ce pour signifier à l’autre « Toi aussi, tu peux le faire » ?
Ça y est, elle a garé son vélo. Elle se dirige maintenant vers la terrasse, avec en guise de sac à main un panier en osier. En même temps, il n’y a qu’elle qui puisse porter un panier en osier ; il n’y a que sur des filles comme elle que ça marche. Sur moi, c’est impossible. Avec ma robe à fleurs et un panier, je ressemblerais à Caroline Ingalls qui revient de chez Mme Oleson bredouille. (Oui, Caroline Ingalls rentrait souvent bredouille de chez Mme Oleson ! Parce que les œufs étaient trop chers. Mais elle gardait le sourire. Charles partait couper du bois, Laura allait trébucher dans la prairie pour la centième fois, et tout suivait son cours. Jamais on ne l’a vue se plaindre, Caroline, avec sa capeline et son petit panier.) Mais sur la fille à vélo, un panier en osier, ça fait Brigitte Bardot. Finalement, le look belle des champs ne va qu’aux filles des villes.
Elle cherche une table en terrasse, mais, bien sûr, elle n’attend pas ; elle s’assied directement, parce que, finalement, ici, c’est un peu sa cantine. Elle doit le répéter constamment d’ailleurs: «Je connais la carte par cœur, non mais c’est ma cantine quoi, c’est ma deuxième maison quoi ; le chef, c’est comme mon frère quoi, je suis tellement chez moi que souvent je mange même dans la cuisine quoi, non mais carrément quoiiiiii!»
«C’est moi, je suis en terrasse, comme d’hab. C’est ridicule tout ça, je t’attends et on en parle après? Bisous!»

Extraits
« Non mais… Des escargots, quoi !… Elle mange des escargots, elle est magique : lunettes sur la tête, parapluie, plat de touriste japonais, sourire débile ; elle coche vraiment toutes les cases. Elle ne prend même pas son assiette en photo. C’est quand même le seul intérêt quand on commande ces trucs ! Manger des escargots, c’est soit un défi, soit un délire, mais ce n’est pas une vraie activité en soi… Personne n’aime les escargots, les gens aiment surtout la sauce qui va avec : beurre-persil-ail. Ce n’est pas pour rien qu’ils ne sont jamais servis nature, c’est parce que c’est ignoble. Elle pense avoir l’air parisienne en mangeant : est-ce qu’elle sait qu’ils sont congelés et qu’ils viennent d’Ukraine ? Est-ce qu’elle sait qu’aucun Parisien ne prend des escargots à l’heure du déjeuner ? Est-ce qu’elle sait à quel point elle est ridicule? »

« Elle doit avoir un prénom chiant! Sylvie peut-être, ou alors un prénom plus classique, sans risque, comme Marie ou Anne. Non, elle doit avoir un prénom spécial mais que personne ne veut, je crois qu’elle a une tête de Solène, mais Solenne, avec deux « n ». D’ailleurs, elle le précise aux gens de sa petite voix. «Hello! Moi, c’est Solenne. Avec deux “n”.» Et quand elle est pompette (c’est son expression), elle se lâche. «Appelle-moi Soso!»
Tout est ringard, sur elle. Elle ne le voit même pas. Elle doit venir de Melun. Ou pire : de Strasbourg ! Elle doit dire des phrases du genre : « Moi, je suis une bonne vivante ! » Je ne sais pas pourquoi, ce sont toujours les gens les plus ennuyeux qui disent ça. C’est comme ceux qui affirment: «J’adore l’humour!» Bizarrement, ils ne sont jamais drôles. Elle est très attachée à ses racines. Peut-être qu’elle attend quelqu’un ? Je l’espère pour elle, en tout cas. »

« Je crois que je ne supporte plus ce qu’il dit, ni ce qu’il pense. Je ne sais plus qui est Étienne, et je ne sais plus qui je suis. Chaque soir, j’ai l’impression de m’endormir à côté d’un étranger. En ce moment, ma vie de couple, c’est un voyage en terre inconnue. Je me couche dans le doute, je me lève dans le doute, sans comprendre ce que je fous encore ici. Je ne parle plus la même langue que lui. Comme si j’étais touriste dans ma propre vie. Je veux rentrer chez moi, mais je ne sais plus où c’est, chez moi. Je n’ai pas de carte, ni de boussole, alors je marche au hasard, je suis le vent en attendant de trouver le bon endroit, le bon pays, la bonne maison pour mon âme. »

À propos de l’auteur
Charlotte Gabris est comédienne et dramaturge. Elle a notamment écrit, en 2017, la pièce de théâtre Merci pour le bruit. Déjeuner en paix est son premier roman. (Source : Éditions du Cherche-Midi)

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