La Séparation

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  RL2020  Logo_premier_roman

 

En deux mots:
Sophia rencontre Adrien. Et même s’il est conservateur et elle hypermoderne, ils s’aiment intensément. Mais les histoires d’amour… on connaît la suite qui nous est ici racontée avec humour et ironie, férocement et parfois crûment. La Séparation est le journal de cette folie amoureuse désormais passée.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Fragments d’un discours amoureux

L’amour, un thème qui parfait pour la Saint-Valentin. Et même s’il est surtout question de rupture dans ce premier roman signé Sophia de Séguin, c’est bien l’amour sous toutes ses facettes qui est analysé ici.

Dans L’histoire de ma vie, Casanova écrivait que «rien n’est plus amer que la séparation lorsque l’amour n’a pas diminué de force, et la peine semble bien plus grande que le plaisir qui n’existe plus et dont l’impression est effacée.» Plus de deux siècles plus tard, Sophia de Séguin nous prouve combien cette situation reste actuelle. Dans son journal, dont son éditeur affirme qu’il lui a été révélé par accident, elle cherche à comprendre pourquoi on aime, comment on aime mais aussi pourquoi on aime moins et puis plus du tout. Toutes les variantes de ce curieux sentiment passées à la moulinette dans ce qui est bien davantage un savoureux mélanges de réflexions et d’émotions ressenties qu’un vrai journal. C’est souvent très drôle, même si l’humour s’accompagne de cynisme, à moins que ce ne soit de l’ironie.
Mais s’agissant de la chronique d’un amour, on peut tout au long de ce recueil de pensées, ajouter un tombereau plein d’adjectifs censés définir ce rapport amoureux. Cette analyse est superbe, lucide, folle, absolue, triste, déprimante, désespérée ou au contraire joyeuse, décomplexée, motivante. Tout l’éventail y passe…
Tout commence lorsque Sophia rencontre Adrien. Ouvrons à ce propos une parenthèse pour souligner que les algorithmes des sites de rencontre auraient exclu cette possibilité puisque leurs profils ne correspondaient pas à priori: «Adrien est un type conservateur, type XIXe siècle, intéressé par la Représentation, l’Histoire, la Transmission – des majuscules. Moi je suis bien une fille de mon époque: hypermoderne, fascinée par le langage, les raisons de mon existence, muette, folle, prisonnière d’images.»
Ils vont apprendre à se connaître, se flairer, se toucher, se caresser, s’aimer, ils vont partager leur vie, se voir grandir dans le regard de l’autre. Jusqu’à ce qu’une sorte de fatigue, de lassitude s’installe. Alors Sophia s’interroge, alors Sophia culpabilise. Et croit découvrir que son éducation et en particulier sa mère portait une lourde responsabilité dans cet échec: «Je devinais aisément que ma solitude et mon refus du monde avaient à voir avec elle. Je ne pouvais pas ignorer qu’elle était la raison principale de mon incapacité à aimer. Elle était aussi, j’en étais certaine, responsable pour la duplicité de mon âme, qui me condamnait à me voir toujours faire, à observer le monde sans y être nulle part.» Mais cet épisode, comme bien d’autres dans ce livre, va se conclure par une sentence tout aussi contradictoire que définitive: «Et je suis désormais convaincue que c’est elle, ma glorieuse mère, qui m’a faite géniale.»
Ne vous offusquez pas, amis lecteurs, si les réflexions rassemblées ici partent dans plusieurs directions, souvent opposées. C’est ce qui fait tout le sel du livre et nous confirment qu’il n’y a rien de plus merveilleux et de plus féroce que l’amour. Qu’il n’y a rien de plus compliqué que de vouloir l’expliquer et le comprendre.
Entre le rire et les larmes, entre la fusion et la séparation, il n’y a qu’un espace infime. Et entre la fidélité et l’éternité, que pensez-vous que Sophia de Séguin nous propose?

La séparation
Sophia de Séguin
Éditions Le Tripode
Premier roman
192 p., 16 €
EAN 9782370552204
Paru le 2/01/2020

Ce qu’en dit l’éditeur
La Séparation est le récit, tragique et drôle, d’une vie au bord de la rupture.
Après une séparation amoureuse, une femme tient le journal intime de ce qui lui arrive, sans souci de tomber.
Ce texte, qui est la première œuvre publiée de Sophia de Séguin, est extrait d’un journal commencé il y a neuf ans à la suite d’une rupture amoureuse. Son existence ne nous a été révélée que par accident ; l’humour tragique de certaines pages, la beauté crue d’autres nous ont fait espérer qu’elles soient publiées. L’auteur y a consenti, précisant toutefois que ces pensées étaient partiales et, désormais, d’un autre monde.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
En attendant Nadeau (Cécile Dutheil)
Livres Hebdo (Alexiane Guchereau)
Toute la culture (Marine Stisi)
Untitled Magazine (Mathilde Ciulla)
À voir À lire (Elise Turkovicz)
AOC (Sophie Bernard)
Blog froggy’s Delight (Jean-Louis Zuccolini)
Blog La Viduité

Extraits
« Adrien est un type conservateur, type XIXe siècle, intéressé par la Représentation, l’Histoire, la Transmission – des majuscules. Moi je suis bien une fille de mon époque: hypermoderne, fascinée par le langage, les raisons de mon existence, muette, folle, prisonnière d’images.
J’accorde, sûrement pour m’excuser d’avoir une si mauvaise mémoire, et tellement de paresse, beaucoup trop d’importance à l’oubli, à la faculté d’ignorance après avoir beaucoup lu ou appris. Un genre de résilience. La seule façon d’inventer quelque chose, d’avoir l’âme neuve et pure. » p. 13

« Je savais, et depuis longtemps, que, par sa faute, j’étais timide, silencieuse, et réservée jusqu’à l’autisme. Je devinais aisément que ma solitude et mon refus du monde avaient à voir avec elle. Je ne pouvais pas ignorer qu’elle était la raison principale de mon incapacité à aimer. Elle était aussi, j’en étais certaine, responsable pour la duplicité de mon âme, qui me condamnait à me voir toujours faire, à observer le monde sans y être nulle part. J’avais bien compris pourquoi j’avais tous ces désirs furieux, inarrêtables, de ventre ou de cervelle. Il me fallait bien reconnaitre que mon désir de tout expliquer, de tout comprendre, qui confinait à la folie, venait de cette éducation. Et je suis désormais convaincue que c’est elle, ma glorieuse mère, qui m’a faite géniale. » p. 35

« Joaquim me disait qu’il «était lui-même» avec moi; c’était parce que j’étais éperdument amoureuse, silencieuse, sa petite chatte dévouée; il ne se méfiait de rien, n’en avait rien à faire, était tout à son aise. J’aimais tant Joaquim parce que je n’attendais pas son amour en retour, rien de lui, seulement qu’il accepte le mien, et qu’il me fasse jouir, c’était un contrat, un contrat d’amour univoque, bien établi dès le départ. J’étais, aussi, étrangement confiante avec lui. Les choses étaient bien claires, d’une certitude absolue. Il y avait quelquefois des larmes et de la violence, c’était pour en jouir mieux, lorsque la honte d’être méprisée dépassait quelquefois –c’était rare – le plaisir orgueilleux de demeurer avec ma passion dévorante, cette passion inconnue de lui, dont je lui offrais le spectacle. » p. 89

À propos de l’auteur
Née en 1986, Sophia de Séguin a fait des études de lettres puis appris la programmation informatique à l’école 42, dont elle est désormais l’une des ambassadrices. La Séparation est son premier texte publié. Elle est responsable du volet technique de L’Ovni. (Source: Éditions Le Tripode)

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Chicago

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 RL2020

En deux mots:
Ramona a choisi de s’expatrier pour apprendre le français aux universitaires de Chicago. Avide de découvertes, elle va faire la connaissance d’un garagiste et d’une esthéticienne et passer avec eux une année très particulière.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Mon année à Chicago

À la suite d’un séjour à Chicago en 2009 Marion Richez a écrit son premier roman. Il paraît aujourd’hui et raconte une belle histoire d’amitié entre une prof de français, un garagiste et une esthéticienne.

Les hasards de l’édition nous offrent en cette rentrée littéraire deux romans qui ont pour cadre Chicago. Après La femme révélée de Gaëlle Nohant qui nous offre de visiter la ville dans les années 1950-1970, voici en quelque sorte la suite de la balade dans le Chicago d’aujourd’hui. Il met en scène Ramona, une prof de français, qui part enseigner une année dans la plus grande ville du Midwest. Un prénom qui dissimule le côté autobiographique du séjour qui aura permis à Marion Richez de faire ses premiers pas de romancière.
En effet, dans un entretien accordé au journal Le Populaire du centre (la famille de Marion Richez s’est installée dans la Creuse) en septembre 2014, au moment où sortait son premier roman L’Odeur du minotaure, elle expliquait qu’elle rêvait de devenir écrivain ou journaliste, avant d’ajouter «J’ai écrit mon premier roman en 2009 à Chicago lors d’un échange universitaire. J’avais besoin pour écrire de cette distance avec l’Europe. Ici, on est écrasé. Ce texte n’a pas été publié mais il m’a permis d’être remarquée par Sabine Wespieser». Achevé en janvier 2012, le voici retravaillé et publié.
Pour une française qui débarque dans la troisième ville des États-Unis, l’adaptation n’est pas facile, même quand on a l’esprit ouvert et qu’on est prête à s’adapter à l’American Way of Life. Il s’agit d’abord d’appréhender la géographie, l’espace, les dimensions, oublier qu’il n’existe pas comme en France une topographie basée sur un centre-ville autour duquel on peut s’orienter, mais plutôt quelques points de repère, le campus, le centre historique, le lac Michigan, les gratte-ciel de Downtown, le Loop. Et si on imagine à première vue qu’un plan en damiers est aisé à appréhender, il faut pouvoir relier distance et durée pour évaluer qu’entre la 10e et la 20e rue il faut compter une bonne demi-heure. Passés les premiers jours, Ramona s’enhardit et découvre aussi bien les faces sombres, les gamins noirs appréhendés par la police, placés en ligne les mains dans le dos, que la richesse culturelle et cette superbe représentation du Faust à l’opéra lyrique. Au fil des semaines, elle va se confronter au blizzard, se jurer que cet hiver sera le dernier qu’elle aura à affronter, avant de découvrir le soleil du Wisconsin qui fait oublier le froid. Mais elle va surtout faire une rencontre capitale. Jonathan, ce grand jeune homme qui est tout autant passionné qu’elle par la musique, va partager ses émotions avec Ramona, lui présenter son amie Suzanne. Très vite, leurs affinités électives vont en faire un trio de plus en plus proche. «Tous les trois attendant de se revoir, le samedi suivant ; et le souvenir des deux autres, la semaine, ressemble au printemps logé secrètement dans l’hiver.»
Une belle histoire d’amitié qui transforme ce séjour et qui rend difficile l’idée de partir. Quand Ramona rejoint son père à Londres pour les fêtes, c’est une déchirure. À son retour Suzanne et Jonathan «lui offrent cette ivresse d’un présent brut, vécu à plein, sans rien sacrifier aux regrets, aux remords, sans non plus se consumer en projets d’avenir.» Car ils savent que désormais le temps est compté, que le départ est programmé.
Marion Richez fait de cette parenthèse américaine un récit sensible, qui balance entre le bonheur d’une expérience enrichissante et la nostalgie d’une rencontre lumineuse, enrichissante.

Chicago
Marion Richez
Sabine Wespieser éditeur
Roman
136 p., 15 €
EAN 9782848053424
Paru le 6/02/2020

Où?
Le roman se déroule principalement aux États-Unis, à Chicago et environs. On y évoque un voyage à Londres et la France.

Quand?
L’action se situe il y a une dizaine d’années.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un soir d’automne, Ramona débarque à Chicago avec sa lourde valise et s’installe chez sa logeuse, à quelques blocks du campus. Arrivée d’Europe, elle vient enseigner le français pendant un an. Le lac, l’éclat scintillant de la ville, l’obsession de la performance qu’affichent ses étudiants, de même que leur zèle à se couler dans le moule américain – toute cette efficacité de façade trouble la jeune femme, surtout curieuse de l’envers du décor. Convaincue que «Chicago n’est pas une page blanche d’où surgissent les gratte-ciels», elle part en quête de son cœur battant. Au concert, à l’opéra, elle ne cesse de croiser un étrange jeune homme dégingandé qui semble partout un intrus, mais comme elle entièrement absorbé par l’émotion du spectacle. Quand, dans un club de blues, elle les rejoint, lui et l’amie plus âgée qui l’accompagne, c’en est fait de sa solitude.
Ces trois-là ne vont plus se quitter. En visite de fin d’année chez son père à Londres, Ramona se garde bien de lui révéler qu’elle occupe tout son temps libre à explorer la face cachée de Chicago avec un garagiste et une esthéticienne.
Dans ce beau conte moderne sur une amitié qui se passe de mots, de confidences et d’explications, Marion Richez plonge au-delà des apparences pour toucher au mystère des êtres, et comprendre une part de celui de la ville, indéniablement le quatrième personnage de son roman.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le Populaire du Centre (Robert Guinot)


Marion Richez présente Chicago © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
Dans l’inconnu des profondeurs un monstre est coi depuis l’origine. On pourrait croire qu’il n’y a seulement là qu’un immense rocher. Les bêtes depuis toujours en connaissent les contours.
Soudain, dans les ténèbres de ces eaux que nulle lumière n’a jamais percées, un craquement terrible retentit; du sol émerge une forme gigantesque. Vase et rocailles se dispersent sous les sillons lumineux que font ses naseaux. Le grand corps bientôt fouit le sol, déployant sa mâchoire de saurien pour engloutir ce qui vient, se donnant la force de chasser des proies plus grandes. Alors il quitte les ténèbres pour s’élever vers la surface, en une lente spirale, aimanté par la clarté des eaux où pénètre la lumière.
Sur son passage flotte le reste déchiré d’une pieuvre géante; il secoue furieusement le corps crémeux d’un calamar, s’en détourne en une volte lente; la méduse phosphorescente au poison protecteur elle aussi disparaît dans sa gueule.
Les requins blancs le sentent et fuient à son approche. Dauphins et baleines donnent l’alarme dans toutes les mers. Bientôt l’océan tout entier sait qu’il est ranimé. Le Léviathan, au cœur comme la pierre des volcans sous-marins, fraie de nouveau dans les eaux du monde.
En sortant du taxi, la première chose qu’elle sent, c’est la moiteur de l’air sur sa peau. La première chose qu’elle entend, c’est le sifflement continu des insectes, cachés dans les branches, qui n’en finissent pas d’expirer leur stupeur d’avoir si chaud. Ramona a soif, déshydratée par ces heures d’avion où l’on n’offre pas d’eau comme en Europe. Le chauffeur réclame cent dollars.
Tout le long du trajet, Ramona avait tantôt étudié le reflet renfrogné de cet homme dans le rétroviseur, tantôt admiré la skyline qui défilait à sa droite, élévation soudaine des tours sur la terre étale du Midwest. Sur sa gauche, le grand lac Michigan n’en finissait pas. Elle règle d’un billet, et le taxi la laisse seule sur le trottoir de Greenwood Avenue. Ramona regarde le cab s’éloigner, sa carrosserie trempée de lumière comme le goudron tout autour. Puis elle cherche des yeux la maison; la vieille femme est déjà sur le perron, sans un sourire. Elle a dû guetter, à travers les rideaux au crochet, l’arrivée de l’étrangère qu’elle logera avec d’autres pour boucler ses fins de mois, et ne pas laisser inoccupées les chambres de l’étage à présent qu’elle est seule.
Marche après marche, Ramona hisse sa valise trop lourde pour elle. Elle découvre le style vieux scandinave du séjour où l’attend son pot d’accueil : une minuscule bouteille d’eau, dont le compte est réglé en trois gorgées. La logeuse souligne avec complaisance cette attention qu’elle a eue: les long-courriers donnent si soif.
Puis elle fait visiter, explique les règles du réfrigérateur, soigneusement compartimenté. Elle indique comment se rendre demain matin au supermarket.
Ramona écoute cette voix prise dans l’accent nasal et traînant de la ville, son anglais de Londres croisant le fer avec cette incarnation nouvelle d’une même langue, qui la rend tout autre.
La vieille femme la conduit péniblement à l’étage: au moins Ramona sait qu’elle n’y sera pas dérangée. Il y a trois chambres ; la plus grande, jaune poussin, est déjà occupée par une Éthiopienne en surpoids qui lui sourit gentiment avant de refermer sa porte. Une autre, encore vide, au bout du couloir près de la buanderie, plus petite et grise, ressemble à un grenier, un nid froid. Ramona choisit celle du milieu, aux murs et au lit blanc crème, l’or du couchant passant par ses fenêtres.
La femme prend congé après avoir bien insisté: les visites ne sont pas autorisées, les hébergements d’amis et autres sont interdits. »
Restée seule, Ramona s’approche d’une des fenêtres, écarte les voilages pour voir le jardinet. Au sol, une mangeoire à oiseaux fixée sur un poteau porte une sorte de collerette, sans doute pour éviter aux rongeurs d’accéder aux graines. C’est bientôt la fin du jour. Le décalage horaire a placé son corps au seuil du vertige. Ses repères sont dissous. Elle se déshabille et tire la couverture sur elle. Elle s’endort comme on
s’éteint. »

Extrait
« Elle raconte Londres et elle sent à leur regard qu’elle transporte encore sur elle la précieuse poudre de l’ailleurs. En retour, ils lui offrent cette ivresse d’un présent brut, vécu à plein, sans rien sacrifier aux regrets, aux remords, sans non plus se consumer en projets d’avenir. » p. 104

À propos de l’auteur
Née dans le Nord en 1983, Marion Richez grandit à Paris puis dans la Creuse ; elle y prend goût au théâtre par la Scène nationale d’Aubusson. Reçue à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, agrégée de philosophie, elle a soutenu un doctorat à Paris-Sorbonne IV sur la conscience corporelle. Ses recherches universitaires s’inscrivent dans une quête générale du mystère du corps et de l’incarnation, qui l’ont amenée à devenir l’élève de la comédienne Nita Klein. Elle a plusieurs fois collaboré à l’émission «Philosophie», diffusée sur Arte, sur les thèmes du corps et de la joie. En 2013, elle a également participé au long métrage documentaire consacré à Albert Camus, Quand Sisyphe se révolte. Elle vit aujourd’hui au Mans, où elle enseigne la philosophie. Sabine Wespieser éditeur avait publié son premier roman, L’Odeur du Minotaure, à la rentrée 2014. Son second roman, Chicago, achevé en janvier 2012, est paru en février 2020. (Source: Sabine Wespieser éditeur)

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Et vous m’avez parlé de Garry Davis

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  RL2020

En deux mots:
Dans un bar de Guéthary le narrateur va engager la conversation avec Julia, en vacances sur la Côte basque. Une conversation qui va vite tourner autour de la vie de Garry Davis, citoyen du monde, dont on va découvrir l’étonnante biographie.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

L’histoire d’un citoyen du monde

Changement complet de registre pour Frédéric Aribit, qui passe du Mal des Ardents à une biographie romancée de Garry Davis, le dernier idéaliste du XXe siècle sur lequel il porte un regard tendre et nostalgique, comme sur la belle Julia.

Avez-vous déjà entendu parler de Garry Davis? J’avouer qu’avant de découvrir le nouveau roman de Frédéric Aribit, le nom de ce citoyen du monde, mort à 91 ans en 2013, m’était totalement inconnu. Et pourtant, comme le rappelait Pierre Haski dans L’Obs au moment de son décès, plus de deux millions et demi de personnes disposaient d’un passeport de «citoyen du monde» émis par cet utopiste, qui avait notamment rallié trois Albert célèbres à sa cause: Einstein, Camus et Schweitzer.
Et s’il faut en croire l’habile scénario du roman, c’est aussi le hasard qui a mis le narrateur sur la piste de cet homme remarquable. Nous sommes sur la Côte basque lorsqu’il marche malencontreusement sur le pied de Julia. Elle accepte de prendre un verre avant de regagner son lieu de villégiature. Son mari et son fils Marius sont restés du côté de Lille.
Lui a beau être désabusé et ne plus attendre grand chose de l’existence, il n’est pas insensible au charme de cette femme. En fait, «nous nous apprêtons à vivre la parenthèse d’une soirée estivale qui s’est ouverte sur un pied malencontreusement écrasé devant le comptoir et qui se refermera bientôt, quand vous rejoindrez vos amis et que votre jupe, votre débardeur blanc avec la bouche rouge des Stones s’évanouiront, tel le mirage soudain dissipé d’une fontaine où boire en plein désert, ..»
Une parenthèse qui s’ouvre sur cette question plutôt incongrue: Avez-vous déjà entendu parler de Garry Davis?
Le personnage que dépeint alors Julia est effectivement «plus insaisissable que ceux qu’on trouve dans les romans». Engagé dans la Bataille de France durant la Seconde Guerre mondiale, il en ressort traumatisé et décide de prendre à la lettre les belles paroles des conférences d’après-guerre, de créer les vraies Nations Unies. Il rend alors son passeport américain et parvient à rejoindre Paris où, avec l’aide de Camus, il fait irruption au Palais de Chaillot où se tient une Assemblée générale des nations Unies, pour y lancer sa profession de foi. Ce ne sera là que l’un de ses titres de gloire, car pendant les décennies qui suivent, il ne va rien lâcher de son combat, de son idée fixe. Et comme dit, il va rallier des millions de personnes – des anonymes et des célébrités – à sa cause, auxquels il enverra un passeport de citoyen du monde. Julia semble connaître dans le moindre détail la biographie de cet homme et parvient à subjuguer son interlocuteur.
On l’aura compris, c’est par le truchement de la belle Julia que Frédéric Aribit parvient au même résultat avec le lecteur qui n’oubliera pas de sitôt le combat aussi passionné que vain de cet homme. Comme dans Le Mal des ardents, il s’interroge sur la passion qui est un formidable moteur, avec ce brin de nostalgie au moment de constater que pour son narrateur la flamme ne brûle plus avec la même intensité. Quand ne reste que le souvenir de ce qui aurait pu être une belle histoire d’amour. Comme Georges Perec écrivant «Je me souviens du citoyen du monde Garry Davis. Il tapait à la machine sur la place du Trocadéro.», il pourra dire «Je me souviens de Julia. Elle pouvait parler des heures d’un autre homme et vous fasciner tout autant.»

Et vous m’avez parlé de Garry Davis
Frédéric Aribit
Éditions Anne Carrière
Roman
210 p., 17 €
EAN 9782843379703
Paru le 7/02/2020

Où?
Le roman se déroule en France, sur la Côte basque. Mais on y fait aussi un tour de la planète.

Quand?
L’action se situe de nos jours. Mais on y évoque surtout le XXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un soir d’été, à Guéthary, un homme rencontre une jeune femme, Julia. La conversation s’engage. Il aimerait la séduire, mais il a perdu l’élan et ne croit plus en rien, sauf à son désir d’elle. Contre ses désillusions, elle lui raconte l’étonnante histoire du dernier idéaliste du XXe siècle: Garry Davis, «personnage plus insaisissable que ceux qu’on trouve dans les romans». Garry Davis a porté à lui seul tous les idéalismes d’une époque. Après la Seconde Guerre mondiale, il renonce à sa citoyenneté américaine. Apatride volontaire, il s’installe à Paris devant le siège de l’ONU et fonde le mouvement des Citoyens du Monde, dont il dessine (et vend) lui-même les passeports. Garry Davis – qui connaît près d’une quarantaine d’incarcérations en quarante ans – souhaite réinventer la carte des relations internationales. Infatigable ambassadeur de la paix, diplomate sans nation, sans terre, sans mandat, il a d’emblée le soutien d’Albert Camus, André Breton, Pierre Bergé, Einstein, et même l’Abbé Pierre. Et l’engouement pour son mouvement augmente au fil de ses coups d’éclats qui jalonnent la grande histoire du siècle. Porté par une langue surprenante et un style flamboyant, ce roman se présente sous la forme d’un dialogue envoûtant et brosse, dans la tension érotique d’une rencontre, le portrait d’un homme qui a tenté toute sa vie de corriger la folie des hommes…

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com

INCIPIT (Les premières pages du livre)
United States Department of Justice
Services d’Immigration et de Naturalisation
Bureau : Boston
Déclaration faite par : Garry Davis
À : Aéroport de Logan Date : 27 février 1993
Q. Jurez-vous que vous direz la vérité, toute la vérité et rien que la vérité, et que Dieu vous garde ?
R. Oui.
Q. Quels sont vos noms et prénoms exacts ?
R. S. Gareth Davis.
Q. Quelle est votre date de naissance ?
R. Le 27 juillet 1921.
Q. De quel pays êtes-vous ressortissant ? De quel pays êtes-vous citoyen ?
R. Aucun.
Q. Avez-vous jamais été citoyen d’un pays ?
R. Oui.
Q. De quel pays s’agissait-il ?
R. Les États-Unis.
Q. Quand avez-vous renoncé à la citoyenneté américaine ?
R. Le 25 mai 1948.
Q. Où avez-vous habité depuis lors ?
R. Partout dans le monde.
Le rêve d’une vie n’a pas d’origine. Il ne s’invente qu’à partir de soi-même. Sentez cette légère brise, respirez ces embruns qui montent de la surface des eaux et imprègnent non seulement l’air dont nous emplissons nos poumons, mais également nos cheveux, nos vêtements, si fins soient-ils, notre peau, le sel de nos lèvres auquel nous goûterons peut-être. Il est encore tôt et nous avons la soirée devant nous, la nuit qui sait, cette chaude nuit d’été qui s’annonce déjà dans l’agitation des planches de surf de l’afterwork, la sudation des premiers glaçons, et l’auréole bleutée des chiens qui s’ébrouent une dernière fois sur le sable avant de grimper, entre un matelas pneumatique et un crocodile en plastique, dans les berlines familiales. Ici, voyez-vous, dans cet endroit que vous découvrez pour la première fois, le long de cette jetée inouïe où nos chemins se croisent par hasard, se situe un peu de ma géographie intime, c’est-à-dire de mon histoire, tant il est vrai que l’espace-temps ne saurait dissocier ses coordonnées et que convoquer l’une, c’est assurément obliger l’autre.
Tel l’amour, le souvenir est stendhalien, n’est-ce pas ? Il cristallise et se dépose en nous à la façon de sédiments de cubes gemmes aux arêtes étonnamment uniques comme celles des flocons dans les microscopes ou les dessins d’enfants. L’un de ces cubes a pour moi la forme des rochers qui sont là, immémorialement travaillés par la truelle liquide de l’océan qui talochera bientôt le soleil, tout au fond, juste devant le rideau du ciel aussi bleu qu’un Magritte. Ce flacon de cristal, je le casserai plus tard devant vous, si vous m’en laissez le temps, je vous raconterai le fragment de vie que contient chacun des éclats à nos pieds si vous le souhaitez, et si vous n’allez pas rejoindre trop vite le groupe de vos amis qui nous surveillent depuis le bar tandis que les miens, à l’angle opposé, tentent parfois vers moi des œillades obliques et masculines qui rappellent ces anciennes complicités de caserne que, pour mon plus grand déplaisir, j’ai eu le temps de connaître.
Vous êtes plus jeune, vous ne savez pas ce que c’était, pour les garçons à peine entrés dans l’âge d’homme, cette humiliante épreuve de testostérone brute et d’obéissance bête. La plupart des copains, après avoir picolé ou avalé des tubes d’anxiolytiques des jours et des nuits, s’étaient fait réformer P4. Certains avaient joué les objecteurs de conscience quand d’autres, les plus durs, refusant de reconnaître une quelconque autorité de l’État sur leur personne, s’étaient déclarés insoumis et avaient tranquillement attendu chez eux que les gendarmes viennent les cueillir un matin pour les conduire en prison. Ici, vous savez, dans ce coin de Pays basque, on est assez rétif au drapeau tricolore, et Marianne ne fait pas rêver, même sous les traits avantageux d’une Laetitia Casta. Langue, culture, traditions, on entend fièrement tenir l’Hexagone en respect, et j’ai grandi entouré d’amis qui, dès le plus jeune âge, se sont forgé du concept de nation une idée qui vous étonnerait sans doute, et dont la formule mathématique s’est longtemps affichée sur les murs : 4 + 3= 1. Quatre provinces basques du Sud, soit du côté espagnol, plus trois provinces basques du Nord, soit du côté français, qui ne font qu’un seul et même pays.
Je vous vois sourire.
Vous dites qu’on ne peut lire un pays qu’aux livres qu’il inspire et aux graffitis sur ses murs.
Pour ma part, je vous l’avoue, tout en les admirant en secret, je n’avais pas eu leur courage mais je m’en moquais, j’étais ailleurs, j’étais jeune et amoureux, je durcissais ma cuirasse à coups de livres que je dévorais. J’étais, dans cette triste parodie militaire, comme ce fou monté sur les tranchées pendant la guerre de 14 et qui dirigeait les obus tel un orchestre au-dessus de sa tête – inatteignable. Après avoir appris le garde-à-vous, le rangement réglementaire du régiment en couverture tuilée, le montage-démontage du Famas, j’avais joué quelques jours à la guerre dans la forêt de Rambouillet, le visage noirci au bouchon brûlé, ne riez pas, il fallait marcher des kilomètres à l’aube avec un paquetage de sherpa sur le dos, la nuit le thermomètre descendait en dessous de zéro, nous grelottions, le paletot idéal, dans nos couvertures trouées, sans pouvoir trouver le sommeil, et soudain une grenade à blanc explosait dans un trou de terre pas loin, ça se mettait à gueuler partout en même temps que c’était la guerre, réveillez-vous, gorets de base – c’était le nom que l’instructeur, le lieutenant Rampillon, nous avait trouvé, gorets de base –, mais la guerre c’était pour de faux, alors nous faisions semblant aussi pour que ça passe plus vite, qu’on nous fiche la paix, et que je puisse sous la tente reprendre mes Lettres d’amour d’un soldat de vingt ans, de Jacques Higelin, à la lumière vacillante d’une lampe torche.
Après les classes, j’avais été versé dans la musique, comme la plupart des élèves de fin d’études des conservatoires parisiens. La vareuse impeccable, le plastron droit, le fourreau ajusté, nous rallumions chaque jour la flamme du soldat inconnu à 18 heures sous l’Arc de triomphe, jouions des hymnes pour les réceptions officielles de chefs d’État ou pour les matchs de foot, levions pour toute la caserne le drapeau à l’aube, puis répétition ininterrompue de Sambre-et-Meuse qu’on massacrait en feignant d’oublier les dièses et les bémols. Le capitaine Revol prenait ça très au sérieux, finissait par nous simplifier la tâche en nous demandant de ne pas jouer les altérations dans un premier temps, on les ajouterait progressivement, l’une après l’autre disait-il, s’imaginant pédagogue, en finissant par les accidentelles, alors cela tournait bientôt en un grotesque carnaval sonore, une inaudible bouillie de clique dégorgeant de la mascarade de nos treillis que nous quittions enfin, vers midi, pour retourner chacun vers les pupitres de nos orchestres respectifs où Ravel et Tchaïkovski nous attendaient, dans les frémissements d’archet des jolies violonistes que nos cuivrailles tondues effrayaient.
Il y a, dans les orchestres symphoniques, toute une société en puissance et des révolutions d’alcôve, du premier violon jusqu’au triangle, toute une hiérarchie muette de castes et de sang, noblesse capitale des cordes, provincialisme bourgeois des vents où couvent des crimes chabroliens, prolétariat rural des cuivres, mais aussi, du violon à l’alto, de la flûte à la clarinette, de la trompette au tuba, toute une structuration tacitement decrescendo de raffinement et de bon goût que la fanfare militaire du matin abolissait dans la joyeuse cacophonie de nos uniformes kaki.

Extraits
« Je vous raconterai peut-être cet aller-retour en bus militaire jusqu’à Rome, une bonne vingtaine d’heures dans cet effrayant tape-cul bleu gendarme, nuques roides qu’aucun appuie-tête ne soulageait, jambes atrophiées repliées sur elles-mêmes, longue mise à l’épreuve de nos patiences serviles et des piles de nos walkmans où Supertramp crachait sa Logical Song et ses veg’tébolz, et nous étions enfin descendus devant l’immense monument Victor-Emmanuel II, avions tout juste eu le temps de faire trois pas pour nous dégourdir un peu, il fallait vite enfiler nos costumes de parade, récupérer nos instruments dans la soute, le chef levait déjà les bras pour l’anacrouse, deux, trois, Allonzenfants, fa fa fa si bémol, c’était la gloire des nations, le clairon des fières dates, les embrassades officielles pour je ne sais quelle commémoration de je ne sais quel traité de paix qui avait suivi je ne sais quel indispensable massacre de je ne sais quels hommes et femmes et vieillards et enfants, et La Marseillaise s’achevait bientôt en une ultime bravade sonore, les dernières notes claquaient encore contre l’imposant marbre blanc de la réunification italienne, messieurs dans le bus, nous rentrons à Paris. »

« Je vous raconterai cette Saint-Patrick à Dublin, un mois auparavant, Revol avait annulé toutes les permissions, avait lui-même dessiné, pathétique Béjart d’ordonnance, les évolutions sur Le Vol du bourdon, qu’il nous avait personnellement fait répéter, juché sur une haute chaise d’arbitre de tennis au milieu du terre-plein, pendant des semaines, un pas à gauche, un pas à droite, en avant ceux-ci, en arrière ceux-là, les pavillons des trompettes bien hauts vers le ciel, pendant que les coulisses des trombones binaient le sol comme Aititxi, mon grand-père, avait longtemps fait accroupi sur les salades du jardin à Itxassou, à la huitième mesure vous inversez, les gars, en avant ceux-là, en arrière ceux-ci, respectez les écarts, plus souple le soubassophone, et l’on se bousculait dans la cour de la caserne, sous le regard narquois des autres contingents pas mécontents qu’ils en chient aussi un peu, ces planqués de la musique, on se heurtait, quilles malhabiles, sur le bourdonnement poussif des doubles croches de Rimsky-Korsakov dont notre chorégraphie balourde écrasait l’envol, et puis le jour J était arrivé, la fanfare entière avait pris le train pour Calais, le ferry pour l’Irlande, on s’était retrouvés en pleine fête nationale, au milieu des drapeaux et des rousseurs de stout, ridicules compétiteurs dans leurs habits militaires défilant dans les rues dublinoises, nos fanions tricolores dressés, pour l’honneur national, au milieu des majorettes en petits justaucorps roses qui paradaient de plaisir devant leurs familles endimanchées. »

« Mais voici que je déroule ma vie, pardon, ces souvenirs sont dérisoires et vous me laissez gentiment parler. Voyez-vous, j’ai longtemps traversé, immunisé, les époques les plus vides de mon existence avec un sentiment d’imminence, la certitude que quelque chose viendrait, que quelque chose m’attendait qui serait enfin à la mesure du désir que je sentais en moi, de cet irrépressible nœud qui s’était formé très jeune dans mon ventre et que j’avais longtemps senti grossir, et puis rien n’est venu, tout est passé, et le nœud sans doute s’est défait, il a fallu composer, se résoudre souvent, abandonner parfois. »

« Vous avez raison, l’histoire d’une vie ne commence pas à la naissance. Jamais. De sorte que vous raconter à mon tour le long cheminement qui nous ramène à ces premiers cris oubliés dans une maternité de Bayonne ne nous avancerait pas, à quoi bon. Il n’y a pas d’origine, non, rien n’a d’origine que celle qu’on se choisit. Pas même notre rencontre, ici, dans ce bar de Guéthary où nous nous apprêtons à vivre la parenthèse d’une soirée estivale qui s’est ouverte sur un pied malencontreusement écrasé devant le comptoir et qui se refermera bientôt, quand vous rejoindrez vos amis et que votre jupe, votre débardeur blanc avec la bouche rouge des Stones s’évanouiront, tel le mirage soudain dissipé d’une fontaine où boire en plein désert, .. » p. 22

À propos de l’auteur
Né à Bayonne, Frédéric Aribit partage son temps entre Itxassou, au Pays basque, et Paris où il enseigne les Lettres. Et vous m’avez parlé de Garry Davis est son troisième roman. (Source : Éditions Anne Carrière)

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Laura

CHAUVIER_laura  RL2020  coup_de_coeur

 

En deux mots:
À 47 ans, Éric revient dans sa région natale et y retrouve Laura, son amour de jeunesse. La femme qu’elle est devenue lui plaît toujours autant. Aussi essaie-t-il de reprendre sa tentative de conquête. D’autant que les choses s’annoncent bien puisque Laura l’invite à la suivre en balade.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

«Laura, j’aurais tant à apprendre de toi»

Entre nostalgie et mélancolie Éric Chauvier raconte le retour d’un homme dans sa région natale où il retrouve son amour de jeunesse. Avec cette envie folle de réécrire l’histoire…

S’il existe un amour qui ne meurt pas, c’est le premier. Celui qui marque la fin de l’enfance. Celui qui, comme un rite de passage, vous offre tous les possibles. À la fois creuset de tous les fantasmes et rêve d’une vie idéale. Dans son «bled» Éric a la chance de côtoyer Laura, la fille au bikini rouge qu’il croise à la piscine et dont la beauté renversante met en émoi tous ses sens.
Dans une vie idéale cet amour emporterait tout. Parce que pur et absolu. Sauf qu’Éric est timide, sauf qu’Éric n’ose pas avouer sa passion brûlante, sauf qu’Éric est un gentil garçon qui ne peut rivaliser avec une horde de jeunes mâles entreprenants. Laura, quant à elle, s’est parfaitement rendue compte de l’effet qu’elle faisait et a décidé de jouer sur ses atouts pour se choisir un bon parti. «L’héritier», le fils du riche industriel pourra lui permettre de sortir de sa condition, de se construire un avenir à la hauteur de ses espérances…
Éric Chauvier a choisi de construire son roman sur deux époques, celle de cette jeunesse où tout était encore possible et de nos jours, soit une trentaine d’années plus tard, au moment où l’amoureux transi revient dans sa région natale et y retrouve Laura. L’occasion de revisiter le passé, l’occasion aussi de mettre en perspective les rêves d’alors et la réalité d’aujourd’hui. De retracer le parcours de ses camarades de classe, ceux qui sont partis et ceux qui sont restés, ceux qui se sont rangés et ceux dont on a perdu la trace.
« J’ai 47ans. À cette heure-là, je devrais être en famille, avec mon épouse et mes enfants. Je devrais m’efforcer d’être un père aimant et un mari productif. Je devrais faire et refaire l’épreuve de ce principe que je pensais fondateur de mon existence: “Dans la vie conjugale, il est plus difficile et gratifiant de construire que de déconstruire.” Je devrais l’éprouver pour me sentir mieux, conforté dans le choix d’avoir évité les tentations. Je devrais refréner mon romantisme absurde et le diluer dans ma vie de couple. Sauf que je suis ici, avec Laura, l’amour de ma vie du bled, à déconstruire je ne sais quel mystère qui s’épaissit notablement. »
Car Laura est toujours aussi belle et désirable. Aussi accepte-t-il volontiers de la suivre quand elle lui propose une virée du côté de l’usine. L’occasion rêvée pour lui avouer son amour, peut-être même de ne plus fantasmer et de passer aux actes. Après quelques verres d’un rosé en cubi et quelques joints d’une herbe dont Laura peut s’enorgueillir d’être la productrice, la conversation se fait plus ouverte, les langues se délient.
Éric raconte comment il est parti en 1989, s’inventant «des raisons qui font diversion» pour suivre des études de philo et d’anthropologie, qu’il a trouvé un emploi, s’est marié et a eu des enfants, partageant son temps entre Paris et la banlieue de Bordeaux.
Laura dit son mal-être après le départ de «l’héritier» qui a choisi de céder aux injonctions de son père qui refusait cette mésalliance et un mariage raté auprès d’un mari violent. Elle dit sa colère et son désarroi, mais aussi l’espoir que sa fille devenue «influenceuse» réussisse là où elle a échoué.
La force de ce court roman tient dans ce choc des cultures, dans le constat amer que la vie est passée et qu’elle aurait pu être toute autre, mais aussi dans ce désir aussi fou que désespéré de remettre les choses à l’endroit. Éric Chauvier, à l’instar de Nicolas Mathieu avec Leurs enfants après eux peint la France d’aujourd’hui, celle qui s’est résolue à essayer de s’en sortir mais qui n’a plus de rêves, celle dont l’avenir semble s’obscurcir à mesure qu’elle avance. Entre nostalgie et mélancolie, c’est à la fois triste et beau, un peu comme Laura, la chanson de Johnny où j’ai trouvé le titre de cette chronique.

Laura
Éric Chauvier
Éditions Allia
Roman
144 p., 8 €
EAN 9791030422375
Paru le 8/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement dans une ville de province qui n’est pas précisée. On y évoque aussi Bordeaux et Paris

Quand?
L’action se situe de nos jours, avec des retours dans les années 80.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Qu’est-ce que je fais là avec Laura, en pleine nuit, devant l’usine du père de ‘l’Héritier’, une fabrique de prothèses médicales remplie de solvants en tout genre? J’ai rien à perdre, c’est ce qu’elle m’a dit tout à l’heure, parce que je suis dans la clandestinité maintenant, tu comprends? Elle n’a que ça en tête: tout faire brûler. Comment peut-elle dire ça alors que tout est déjà réduit en cendres autour d’elle?»
Tout semble opposer Éric et Laura. Si la réussite sociale de celui-ci n’a pas tenu toutes ses promesses, la déchéance de Laura est totale, aussi bien sur le plan amoureux que professionnel. Près de trente ans après leur première rencontre, les deux personnages se retrouvent sur un parking, buvant du rosé et fumant des joints, au fil d’un dialogue décousu.
Cette nuit-là, tout le passé d’Éric lié à la mémoire de Laura resurgit : la fascination obsessionnelle pour sa beauté, un souvenir d’elle adolescente en bikini rouge et la douleur perpétuelle d’une distance jamais surmontée… Qu’il s’agisse de leur milieu d’origine, de leur langage ou de leurs références culturelles : tout prouve qu’ils n’appartiennent plus au même monde. Pourtant Éric est là, et ne ressent que plus de désir à son égard. Pour ne pas passer pour un homme cultivé et méprisant, chaque mot doit être pesé, apprécié selon l’écart social qu’il pourrait signifier et les blessures qu’il pourrait raviver.
En dépit de la colère ressentie face à l’impossibilité de communiquer et la douleur de ne pouvoir aimer, Éric tâche pourtant d’interroger ce qui les sépare. À travers le récit d’un amour non advenu, l’anthropologue s’efforce de raconter autrement les fractures qui divisent la France d’aujourd’hui.

Les critiques
Babelio
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Blog La garde de nuit

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« “Tu veux du rosé?”
Deux questions, simplement. La première me semblait impensable il y a peu encore : comment m’est venue cette impression que tout est possible ; je veux dire qu’aucune limite policière, encore moins judiciaire, ne saurait interférer désormais sur nos actes? La seconde question est à peine moins angoissante: qu’est-ce que je fais là avec Laura, en pleine nuit, devant l’usine du père de “l’Héritier”, une fabrique de prothèses médicales remplie de solvants en tout genre? “J’ai rien à perdre, c’est ce qu’elle m’a dit tout à l’heure, parce que je suis dans la clandestinité maintenant, tu comprends ?” Elle n’a que ça en tête : tout faire brûler. Comment peut-elle dire ça alors que tout est déjà réduit en cendres autour d’elle ? Je la dévisage et j’ai bien conscience que mon regard comporte quelque chose d’insistant, de culpabilisant peut-être.
“Oh oh, je te parle! Tu veux du rosé?
– Hein ? Euh… Du rosé… Pourquoi pas…
– Tiens, prends un gobelet et marque ton prénom dessus.
– Quoi ? Pourquoi je devrais marquer mon prénom ? Ça n’a aucun sens, on n’est que tous les deux. On n’est pas dans une fête…
– Je plaisante, c’était une blague. Bon t’en veux ou pas, du rosé ?”
Pourquoi cette blague ? J’ai l’impression qu’elle se fout de moi, qu’elle me prend pour un citadin.
“Oui, euh… D’accord. C’est juste que c’est particulier, non, de boire du rosé en plein mois de décembre sur ce parking, alors qu’il doit faire combien, à peine dix degrés!
– Qu’est-ce qu’on en a à foutre de la température qu’y fait? Qui va nous le reprocher?
– Ouais c’est vrai, personne.
– On va la faire cramer l’usine à Papy! Il restera plus rien bientôt de son usine de gros enculé !”
Dès que je goûte à sa beauté, elle me balance ce genre d’images – “une usine de gros enculé” – sidérante, sale, vile et – je ne sais comment – puissante.
“Si tu le dis, Laura.
– Je le dis.”
Elle a l’air tellement sérieuse tout à coup. Elle me ferait rire si je n’éprouvais pour elle cette appréhension mâtinée de désir.
“Il est pas bon mon rosé ?”
En fait, si je ne ris pas, c’est parce que la peur et le désir sexuel sont des repoussoirs parfaits du rire. En ce qui concerne le rosé, pour dire vrai, je le trouve acide et râpeux mais n’ose pas l’avouer de peur de passer pour un esthète dénué de virilité ou, pire, pour un riche, un nanti, pourquoi pas un oligarque aux “yeux de Laura” (tiens, c’est le titre d’une chanson de variété de notre adolescence). Si tant est qu’elle sache ce qu’est un “oligarque” ; je suis presque sûr qu’elle ignore le sens de ce mot. Pourtant, lorsqu’elle évoque des “enculés”, j’ai l’impression qu’elle cible justement une caste qui comprendrait des êtres injustes, globaux, triomphants, mondialisés, évanescents. Je ne sais d’où lui vient cette fascination pour ce mot, “enculé” mais, dans sa bouche, il devient surprenant, comme si, par les seuls recours à l’intonation, Laura était finalement beaucoup plus précise que moi pour parler du monde. Par exemple, si je voulais lui opposer une déclinaison de la “décence ordinaire” de George Orwell, ce serait avec de telles hésitations qu’elle me répondrait sûrement que tout partisan de la démocratie apparenté à ce modèle se réduit in fine à une “belle brochette d’enculés”. Et elle ferait mouche, sûrement.
“Eh-oh ! Il est pas bon mon rosé?”
Elle aime les gens sincères, me semble-t-il, excepté donc, sans doute, un homme qui lui avouerait sa passion pour l’art, son homosexualité ou son envie de dominer le monde. Je voudrais simplement lui parler de démocratie et de l’inanité de la violence – (…) mais voilà, je ne trouve pas les mots :
“Le vin ? Ouais. Moyen. Mais enfin, ça passe…”
À moins que je ne sache pas réellement ce que je souhaite lui dire.
Je la regarde et repense à l’adolescente que je regardais – d’une façon similaire, me semble-t-il – durant l’été 1988à la piscine municipale de cette petite ville du centre de la France où nous sommes nés à quelques mois d’intervalle. Dans une lumière blanche, je me rappelle son bikini rouge vif et ses formes naissantes qui attisaient ma libido d’adolescent. Fou d’elle mais bien incapable de l’aborder, je sortais de l’enfance et imaginais encore nos histoires d’amour sur le mode archaïque de Jane et de Tarzan, de filles à sauver et d’aventuriers miraculeux. J’étais timide et attardé, elle était sublime et hardie. Ses cheveux noirs, son regard vert, son sourire blanc, ses petits seins roses, ses fesses… De quelle couleur étaient ses fesses ? Et aujourd’hui ?
“T’aimes pas mon rosé ? On dit que c’est une boisson pour les femmes, c’est pour ça que tu l’aimes pas ?
– Non, euh, non pas du tout.”
Je voudrais faire le type viril qui préfère les alcools forts, mais ce n’est pas vraiment le problème. Je n’ai jamais abattu cette carte avec Laura. De mon point de vue, elle faisait partie de ces filles qui savent à l’avance les effets qu’elles vont produire, autrement dit une énigme, un continent de fièvres et de ravins. Pour la voir ainsi, il fallait donc que je ne sois pas de la même trempe que les jeunes hommes du bled – mais de quelle trempe exactement ?
“J’ai lu une étude sur le rosé sur Internet. Y paraît qu’ils ont beaucoup progressé les fabricants de rosé… dans la qualité… Enfin pas les fabricants, les… Comment dire ? Les…
– Les viticulteurs ? Les œnologues ?
– Ouais voilà, tu sais toujours trouver les mots justes toi ? Faire des études ça aide quand même. Regarde, moi, où j’en suis !”
La regarder, je ne fais que ça. Mais elle, me voyait-elle seulement ? Je n’ai aucune raison de le penser. J’étais le fils de l’instituteur et jouissais à ce titre d’une sorte de statut remarquable, quoique seulement aux yeux des jeunes gens raisonnables, respectueux d’un ordre qui les rassurait. Ce n’était pas le cas de Laura. Elle semblait indifférente à mon soi-disant “statut”. À ses yeux, j’étais peut-être même complice du mal indistinct qui s’acharnait sur elle. Elle m’a toujours donné l’impression de mépriser tout ce qui se rattachait à l’école républicaine, ses symboles et ses prétendus principes d’égalité. »

Extrait:
« J’ai 47ans. À cette heure-là, je devrais être en famille, avec mon épouse et mes enfants. Je devrais m’efforcer d’être un père aimant et un mari productif. Je devrais faire et refaire l’épreuve de ce principe que je pensais fondateur de mon existence: “Dans la vie conjugale, il est plus difficile et gratifiant de construire que de déconstruire.” Je devrais l’éprouver pour me sentir mieux, conforté dans le choix d’avoir évité les tentations. Je devrais refréner mon romantisme absurde et le diluer dans ma vie de couple. Sauf que je suis ici, avec Laura, l’amour de ma vie du bled, à déconstruire je ne sais quel mystère qui s’épaissit notablement. » p. 25

À propos de l’auteur
Éric Chauvier est né à Saint-Yrieix la Perche, en Limousin, en novembre 1971, sous le septennat de Georges Pompidou. À l’époque, il n’est pas encore contre Télérama. Ses parents sont des enseignants raisonnablement ouverts à la culture. Son enfance se passe (il ne réagit pas), l’adolescence aussi, dans une région, le Limousin, qu’il mettra un point d’honneur à redouter et à déconstruire. Quittant cette contrée qui constitue à ses yeux une énigme, il se rend, en 1989, dans la ville de Bordeaux, connue pour son vin et son port négrier. Là, il étudie la philosophie, mais, en manque d’enquêtes et, vérifiant que la crise de cette discipline est, comme l’a montré Wittgenstein, un problème de langage, il se tourne vers l’anthropologie. Il poursuit ses études en nourrissant sa dissonance. Au gré de ses missions, il est amené à enquêter sur les populations résidant près des sites SEVESO, sur les adolescents placés en institution et sur la ville. Contrairement à ce qui se dit ici et là, généralement chez les gens mal informés, il n’est pas, en 2011, professeur à l’université, mais enseignant vacataire, ce qui le situe dans une catégorie flottante d’intellectuel précaire et, en tout état de cause, interdit de le ranger, comme cela fut malencontreusement avancé, dans la catégorie des bobos. De toute façon, il résiste au classement sous toutes ses formes et va jusqu’à tirer de cette ligne de conduite une certaine satisfaction. Enfin, il vit depuis 2000 dans le péché avec une femme qui lui fait confiance en dépit de sa situation économique, laquelle est cependant valorisée symboliquement par le fait d’avoir été publié chez Allia, ce qui a changé sa vie, qui n’est plus assimilable à un échec, mais à autre chose, qu’il s’emploie à identifier dans ses livres. Cette femme aimante lui a en outre offert deux fillettes charmantes, quoique dans un avenir acceptable au prix d’une dose colossale de naïveté. Sur un plan plus «comportemental», Éric Chauvier est raisonnablement angoissé et apprécie plus que tout le groupe de rock Eighties Matchbox B-line Disaster, dont la musique parvient parfois à l’apaiser durablement. Enfin, il aime le vin – le Pessac Léognan blanc surtout – et emporterait sûrement des livres d’Arno Schmidt s’il se rendait sur une île déserte, mais il n’a aucune raison d’effectuer un tel périple, parfaitement absurde pour un anthropologue. (Source: Éditions Allia)

Page Wikipédia de l’auteur 

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Le plus fou des deux

BASSIGNAC_le-plus-fou-des-deux

  RL_automne-2019

 

En deux mots:
Un candidat au suicide est sauvé, puis engagé par une marionnettiste. Fascinée par sa voix, elle le fait travailler et l’intègre à son nouveau spectacle, mais au dernier moment, il s’éclipse. Elle part alors à sa recherche pour se venger de cette trahison.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Qui tire les ficelles de la marionnette?

Le nouveau roman de Sophie Bassignac tourne autour d’un couple improbable, une marionnettiste célèbre et un candidat au suicide. Avec eux, elle nous entraîne dans un roman où trahison et attachement, vengeance et amour jouent les premiers rôles.

«Donnez-moi une bonne raison, une seule, de ne pas me suicider cette nuit!» L’homme qui lance cette phrase à Lucie Paugham le soir du 31 décembre 2017 la laisse sidérée. Si elle décide de répondre par la fuite, c’est aussi parce qu’elle a déjà entendu cette phrase, trente ans plus tôt, prononcée par son père avant qu’il ne se pende dans son garage. Une fuite qui est une fausse sortie, car elle n’entend pas commettre deux fois la même erreur et, même si elle ne sait rien de cet inconnu, le fait entrer dans sa vie.
Marionnettiste célèbre, elle prépare un nouveau spectacle et a besoin d’un récitant et imagine déjà la voix vibrante d’Alexandre se marier à Théodora, le personnage qu’elle manipule à la perfection. Avec Clara et Paul ses habituels acolytes, un peu réticents à sa proposition, les répétitions commencent. «Après une semaine de répétitions et par sa seule présence, il avait désorganisé notre routine et imposé sa musique. Son corps émettait sans cesse des signaux, de détresse, d’agacement, de désir aussi.» Viennent alors se superposer des images de ce père qui reste un sujet tabou dans la famille. Viennent aussi des images qui disent l’usure du couple. «Peut-être partira-t-il un jour. Quand les enfants auront quitté la maison, au moment où dans les couples classiques, les hommes rentrent chez eux et prennent leurs femmes pour leurs mères.»
C’est dans cette ambiance que le travail se poursuit et que la tension monte au fur et à mesure que la première approche. Le drame se produit sur scène, lors du Festival international de la marionnette de Lisbonne. Alexandre lui fait faux bond au dernier moment: «Après un drame, certains tombent malades, d’autres vont au tribunal, d’autres encore choisissent de changer de vie. Et il y a ceux, dont je fais partie, qui poussent un formidable cri de guerre et sortent en courant d’un théâtre un couteau à la main. Je n’avais pas de couteau mais mes mains étaient devenues celles d’un tueur dans la nuit lisboète.»
Sophie Bassignac entraîne le lecteur derrière une Lucie assoiffée de vengeance, mais parviendra-t-elle à retrouver Alexandre? Disons simplement que l’épilogue vous réservera quelques surprises. Reste au final une réflexion sur l’art et sur la passion, sur ce que la création peut avoir d’obsessionnel et de transcendental, vous poussant quelquefois au-delà de vous-mêmes.

Le plus fou des deux
Sophie Bassignac
Éditions JC Lattès
Roman
250 p., 19 €
EAN 9782709665230
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris ainsi qu’à Lisbonne.

Quand?
L’action se situe de nos jours avec des retours en arrière jusque dans les années 80.

Ce qu’en dit l’éditeur
Que répondre à un inconnu qui vous met au défi de l’empêcher de se suicider le soir du réveillon? Qu’on va l’aider, bien sûr, à changer d’avis. Surtout si, hasard ou prédestination, vous avez déjà été confronté à la même sommation trente ans plus tôt par votre propre père…
Marionnettiste célèbre, Lucie Paugham va ainsi commettre l’imprudence de faire entrer un inconnu dans sa vie. Au risque de faire voler en éclats tout ce qu’elle a construit.
Illusion, trahison, humiliation et désir de vengeance sont au cœur de ce roman d’une noirceur jubilatoire, dressant l’autoportrait sans concession d’une artiste totale livrée à des passions qui la dépassent.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
L’Express (Delphine Peras)
Baz’Art 
Publik’Art (Bénédicte de Loriol)
Blog Kitty la mouette 
Blog Psych3 des livres 


Sophie Bassignac présente Le plus fou des deux © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Jamais je ne serais allée voir ce blockbuster américain autrement que contrainte et forcée. Et forcée, je l’étais. Il y avait même urgence. Mon ami Dominique André avait travaillé sur les effets spéciaux de ce gadget hollywoodien et nous devions nous retrouver quelques jours plus tard à l’occasion d’un colloque. Je ne pouvais décemment pas me rendre à notre rendez-vous et lui dire que je n’avais pas encore vu Venus backwards, le film de sa vie qui, depuis deux mois, enfiévrait la capitale à la manière d’une maladie contagieuse. Par ailleurs, je me voyais mal lui servir en guise d’excuse que je ne supporte plus les foules agglutinées dans les musées, les théâtres et les cinémas. L’excuse toutefois n’aurait pas été bidon. J’ai un vrai problème avec les rendez-vous obligatoires. Faire la queue m’humilie et la liesse me dérange. Le consensus m’emmerde tout autant que le succès programmé, le bruit et les pop-corn. Ceux que mon refus de participer agace ne manquent pas de me rappeler que cette ferveur généralisée devrait me réjouir car je suis la première à en profiter. C’est vrai que je suis une artiste qui depuis des années remplit les salles de spectacles de ce public, qu’en d’autres circonstances j’évite avec soin. Pourtant, s’ils savaient combien je regrette le hasard, qui autrefois faisait s’échouer des paumés par petits groupes dans les bouis-bouis mal éclairés et mal chauffés où je me produisais avec mes marionnettes. Tout le monde pense que le succès est une valeur refuge qui, une fois obtenue, devient ce gros lot qu’on a le devoir de faire fructifier, sans se poser de question. Désormais, je laisse dire et face aux critiques, j’ai pris le parti de garder pour moi ce genre de considérations. Je n’essaie plus de faire comprendre aux gens que les sentiments ambivalents, jamais réglés, jamais apaisés, mi-passionnés, mi-haineux que l’artiste entretient avec la foule ne sont pas des états d’âme de riches.
Alors, bêtement peut-être, je ne vais plus au théâtre ni au concert, j’achète les catalogues des expositions à défaut d’y aller, et j’ai pris l’habitude de regarder les films chez moi lorsque la télévision les diffuse enfin. Je me fiche de les voir en temps réel. Au contraire. Le recul les allège des qualificatifs ronflants qui les entourent à leur sortie. Il les prive de leurs superpouvoirs et je les vois pour ce qu’ils sont, débarrassés de leur vocation à changer ma vie.
Quoi qu’il en soit, me coltiner Venus backwards était une corvée que je m’imposais par amitié pour mon vieil ami. J’avais repoussé l’épreuve pendant deux mois pour finalement décider que la séance de 18 heures, le 31 décembre, serait un pis-aller tolérable. À quelques heures du réveillon, j’avais au moins l’assurance de voir mon film dans un cinéma désert. Comme je l’avais prévu, j’étais seule dans la salle. Le chaos publicitaire interminable n’en était que plus absurde, flèches tirées dans le vide, en l’absence de cible. C’est entre deux spots hurlés pour personne, qu’une silhouette en manteau sombre a longé l’allée et s’est assise à côté de moi. D’un coup, j’ai senti mon deuxième cœur enfler et durcir. Chez moi, il se situe dans l’estomac et se réveille quand je panique. Dans la semi-obscurité et coupée du monde, j’étais de toute évidence livrée à un pervers, un avatar de ces fantasmes modernes qui pullulent dans les séries et dont habituellement je ricane.
Je ne sais toujours pas ce qui, à cet instant, m’a retenue scellée à mon siège, aux côtés de cette inquiétante présence. Quelque chose qui n’avait rien à voir avec la peur m’empêchait de prendre mon manteau, mon sac et de changer de place. Un reste de bonnes manières apprises dans l’enfance, peut-être, cette politesse incorrigible qui nous oblige à donner le change, en toutes circonstances, pour éviter de blesser ceux qui nous entourent. Et puis, c’est idiot, oui c’est idiot vraiment, il portait un parfum familier qui a fonctionné comme un leurre. En ondes concentriques, ses vapeurs citronnées ont peu à peu créé une familiarité de circonstance, une bulle presque luxueuse. Le type croisait et décroisait les jambes avec lenteur. Sa respiration était légèrement sifflante. Dans mon champ de vision droit, je distinguais un profil rond, de grands yeux sombres, un front brillant et dégagé, un âge indéfinissable. De sa personne émanait une curieuse légitimité. Comme si j’étais, moi, venue me coller à lui et non l’inverse. Tout en me maintenant dans une irrésistible dépendance, ce vieux jeune homme m’ignorait royalement. Plus détendue, je me suis dit que notre duo était au fond moins absurde que deux solitudes assises à distance respectable dans une salle vide. Le film a commencé par la déflagration éblouissante d’une navette en perdition dans l’espace, emportant dans un même mouvement mon inquiétude, mes interrogations et mon voisin.
Après trente minutes d’éprouvants grands huit dans des trous noirs abyssaux, le constat était sans appel. Venus backwards était un film pour enfants, un jeu vidéo où l’histoire et les personnages tenaient lieu de faire-valoir à des effets spéciaux ahurissants. J’avais mon compte de commentaires élogieux à resservir à Dominique André. J’ai attrapé mon sac, enfilé mon manteau et, alors que je me levais pour partir, une main ferme a enserré mon avant-bras, diffusant de mon crâne à mes orteils une violente décharge d’adrénaline.
— On était bien, non? Pourquoi partez-vous?
Mon voisin me fixait en souriant.
D’un coup de coude, je me suis libérée de son étreinte. Puis d’une voix extraordinaire, profonde et théâtrale, il a crié:
— Donnez-moi une bonne raison, une seule, de ne pas me suicider cette nuit!
Sans blague, ce genre de choses arrive dans la vraie vie. Et dans la vraie vie, aucun écrivain, aucun cinéaste n’est là pour vous donner la marche à suivre ou vous dire s’il s’agit d’un film gore ou d’une comédie, d’un roman d’aventures ou d’une histoire sentimentale. La réalité nous les mettant rarement sous le nez quand nous en avons besoin, je manquais d’indices et donc d’à-propos. Sidérée, je suis partie en courant.
Donnez-moi une bonne raison de ne pas me suicider cette nuit? À la manière d’un odieux attentat à l’explosif dans un magasin de jouets, la phrase de l’inconnu avait réveillé une vieille douleur et son cortège d’élancements. Sortie du cinéma, en nage et bouleversée, j’ai piétiné un moment sur le boulevard. Je n’étais plus là. Je n’étais plus à Paris le soir du réveillon, mais projetée trente ans plus tôt dans le salon familial, le 29 juin 1987.
Je me souviens de la chaleur de ce début d’été. Toutes fenêtres ouvertes pour faire des courants d’air, ma sœur et moi regardions Les Tribulations d’un Chinois en Chine de Philippe de Broca, pour la dixième fois peut-être. Ce bijou oublié avait, entre autres qualités, le remarquable pouvoir de faire tenir plus d’une heure, ensemble et sans bouger, deux gamines hyperactives dans la même pièce. Prête à dégainer mon fou rire, j’attendais ma réplique préférée, celle du vieux sage chinois qui empêchait presque quotidiennement Jean-Paul Belmondo de se suicider.
Face à un panorama brumeux, et alors qu’il venait encore de lui sauver la vie, le bouddha en costume croisé lui rappelait les beautés de l’existence. « C’est inestimable la vie. Les femmes, les oiseaux, les poètes, les fruits confits », chantonnait l’Asiatique avec un accent chinois très exagéré. J’adorais cette énumération drolatique et magistrale qui cadrait à la perfection avec mes ambitieux questionnements d’adolescente. Ce soir de juin, mon père a fait irruption dans le salon un peu avant ma scène culte. Sa blouse blanche de laborantin fermée jusqu’au col, il s’est planté à côté de la télé et nous a dit en souriant :
— Qu’est-ce qui pourrait bien m’empêcher de me suicider ce soir ?
Il a ri de cette bonne blague dont il était le seul à connaître la chute. Puis, il est resté là une minute, dansant d’un pied sur l’autre, avant de retourner s’enfermer dans son labo. Shootées par les images, nous avons pris la phrase de mon père pour une réplique du film. Mais celle-ci était bien de lui. Et c’est en sortant sa mobylette pour rejoindre sa bande sur la place que ma sœur Agnès l’a trouvé une heure plus tard, pendu dans le garage.
Je pense que j’ai supporté l’épouvantable morbidité de cette question entendue deux fois à trente ans d’intervalle, parce que je crois fermement aux coïncidences et parce qu’il n’est écrit nulle part que je ne l’entendrai pas une troisième fois, demain ou dans vingt ans. Pourtant, je dois avouer que sur le moment, les pieds serrés dans la neige fondue, j’ai ressenti un éboulement intérieur, sourd et radical. Incapable de bouger, je suis restée assise sur un banc à proximité du cinéma. Les souvenirs pleuvaient sur le boulevard, comme des feuilles mortes.
Mon père était un petit homme très brun, volubile et affairé. C’était une figure locale qui, hormis le maire, était le seul à pouvoir se vanter d’avoir marié tous les jeunes du bourg. Il avait un magasin de photo où il vendait des appareils et développait les pellicules. Il faisait également les albums de mariages dont il exposait les meilleurs clichés dans sa vitrine. Je le revois virevolter à la manière d’un photographe mondain autour de ses royautés d’un jour. Il donnait aux gens une importance qu’ils ne connaîtraient plus et rentrait de ses mariages aussi vidé qu’un comédien après les rappels. Je me demande parfois si assister chaque samedi au plus beau jour de la vie des autres ne l’avait pas à la longue bousillé.
Ma sœur et moi tergiversons depuis trente ans sur la mort de mon père. Pourtant, nous le faisons sans jamais évoquer les possibles raisons de son suicide. Je tiens à dire que je n’y suis pour rien. Ce sont Agnès et ma mère qui en ont fait un tabou, un tour de passe-passe, prodige d’illusion qui prive mon père de la responsabilité de sa disparition, exactement comme s’il était mort d’une attaque foudroyante. Pas d’autopsie, donc, et pas de douloureux arrêts sur image, de remords, de regrets, de fâcheuse culpabilité. Les circonstances, rien que les circonstances. Les détails, les horaires, la météo, le décor et rien d’autre. L’existence d’un homme s’est trouvée réduite, entre le salon et le garage, à une pièce de théâtre d’une trentaine de minutes, et cela pour toujours. J’ai accepté le deal parce qu’il en allait de la survie de ma sœur. Même si ce crapuleux vol de mémoire, ce passé escamoté par deux cinglées me révoltait. »

Extraits
« Clara, Paul et moi sommes habitués à travailler dans une atmosphère studieuse. Nous parlons peu et l’atelier est en général très silencieux. La voix vibrante d’Alexandre Lanier a tout changé. Après une semaine de répétitions et par sa seule présence, il avait désorganisé notre routine et imposé sa musique. Son corps émettait sans cesse des signaux, de détresse, d’agacement, de désir aussi. Sa respiration sifflante était entrecoupée de longs soupirs bruyants. Incapable de se faire oublier, il marchait pour réfléchir et parlait dès qu’il avait quelque chose à dire. Ça ne pouvait pas attendre. Il se libérait d’une nervosité qui le ravageait en accomplissant une multitude de gestes inutiles. »

« Tout est rentré dans l’ordre. Peut-être partira-t-il un jour. Quand les enfants auront quitté la maison, au moment où dans les couples classiques, les hommes rentrent chez eux et prennent leurs femmes pour leurs mères. »

« Après un drame, certains tombent malades, d’autres vont au tribunal, d’autres encore choisissent de changer de vie. Et il y a ceux, dont je fais partie, qui poussent un formidable cri de guerre et sortent en courant d’un théâtre un couteau à la main. Je n’avais pas de couteau mais mes mains étaient devenues celles d’un tueur dans la nuit lisboète. Clara et Annetta à mes trousses, je me suis mise à courir dans la petite rue qui jouxtait le théâtre. Plus en forme que moi, elles n’ont eu aucun mal à me rattraper et à m’immobiliser. »

« Sans Théodora, je n’étais plus marionnettiste, sans mon mari, je n’étais plus une femme, sans mes enfants je n’étais plus une mère. J’ai éteint mon portable. Sans téléphone, je n’étais plus personne. Je n’avais rien vu de Lisbonne mais j’étais en quelques heures devenue une machine de guerre lancée sur sa cible, Alexandre Lanier. »

« Certains êtres, une fois apparus dans notre vie, nous condamnent au manque. Même délivrée du sentiment de haine qui m’avait attachée à lui, savoir Alexandre quelque part où je n’étais pas m’était presque intolérable. Cet homme faisait désormais partie de mon existence. Je ne voulais plus le figer dans l’ambre comme l’araignée de mon cauchemar, je voulais le voir vivre, l’écouter parler, le voir marcher sur la scène, géant vacillant et vrai tragique réduit à une triste condition de perdant dans un monde qui ne prenait pas le temps de l’attendre. »

À propos de l’auteur
Sophie Bassignac est l’auteur de plusieurs romans remarqués parus chez JC Lattès, dont Mer agitée à très agitée (2014), Séduire Isabelle A. (2016) et La Distance de courtoisie (2018). Le plus fou des deux est son neuvième roman. (Source : Éditions JC Lattès)

Page Wikipédia de l’auteur 

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Le nom secret des choses

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  RL_automne-2019

En deux mots:
Bac en poche, Océane quitte sa Bretagne natale pour aller étudier à Paris. Dans cette capitale de tous les possibles, elle va faire une rencontre déterminante. Avec Elia l’amitié devient fusionnelle. Les deux jeunes filles rêvent alors de se construire une nouvelle vie

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Comment Océane est devenue Blandine

Dans une nouvelle version de l’histoire de la provinciale qui découvre Paris, Blandine Rinkel confirme les espoirs suscités par «L’abandon des prétentions». Et nous raconte comment elle est devenue Blandine.

Océane n’est plus la même depuis son arrivée à Paris. Bac en poche et toute la vie devant elle, elle est fascinée par la capitale et ses habitants. Même si elle est encore bien loin d’en apprivoiser tous les codes, elle sent la vibration, l’énergie et les opportunités qui s’offrent à elle: «Les premiers mois, tu habites dans le quartier d’Odéon. Dix mètres carrés, dégotés sur un coup de chance grâce au bagout de ton père. Tu n’as aucune idée de la portée symbolique de ce quartier. Tu n’es pas au fait de l’ancienne rivalité entre rive gauche et rive droite. Tu n’as pas même conscience d’être chanceuse de loger là. Tu trouves ça tout simplement beau.»
Même «la fosse de Tolbiac» ne lui fait pas peur, cette fac où pourtant elle doit se préparer un avenir. Il s’agit, consciemment ou non, de faire quelque chose de cette nouvelle vie, de se transformer, de se métamorphoser. Et pour cela toutes les expériences comptent, y compris sexuelles. «Tu suçais sans y penser. Le sexe te semblant être un moyen comme un autre de te changer en quelqu’un d’autre. Une façon d’accélérer ta métamorphose. C’était comme un processus chimique de transformation de soi. Se faire pénétrer, comme la pâte à laquelle on ajoute un ingrédient, deux cerises, du beurre fondu.»
La route d’Océane va alors croiser une jeune fille qu’elle n’avait jusqu’alors pas vraiment considérée, même si cette collègue semblait venir de loin, comme son regard vairon, le même que David Bowie. Une rencontre comme une évidence, une découverte et la naissance d’une amitié fusionnelle, presque télépathique.
De la seconde personne du singulier, le récit passe alors à la seconde personne du pluriel : «Vous partagiez une amitié incandescente qui, tout extatique qu’elle fût, n’était en rien sexuelle, ne l’avait pas été, ne le serait jamais, et cette impossibilité de toucher, cet interdit tacite entre vous, rendait votre relation d’autant plus dérangeante.»
C’est à ce moment du roman que la romancière nous offre ce moment où tout bascule, ce rite de passage qui fait que toute la vie d’avant se fige et que désormais l’autre vie prend la place. Ce moment, c’est celui où on transforme la réalité pour qu’elle soit conforme à ce que l’on voudrait qu’elle soit. Un mensonge, une imposture dont Blandine Rinkel nous cite les exemples les plus emblématiques comme par exemple avec Jean-Claude Romand. «La mise en branle de l’imposture, c’est une tâche indélébile qu’on étale de plus belle en espérant la résorber. Et l’imposteur ajoute en permanence, de l’eau au moulin de son propre naufrage.»
Pour Elia et Océane, ce dédoublement de leur personnalité doit trouver sa légitimité dans un changement de prénom. Un petit jeu aux conséquences loin d’être anodines, comme vous vous en rendrez compte.
Voilà comment Océane est devenue Blandine. Et voilà comment, après L’abandon des prétentions, Blandine Rinkel confirme son talent.

Le nom secret des choses
Blandine Rinkel
Éditions Fayard
Roman
304 p., 19 €
EAN 9782213712901
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris à Rennes, à Saint-Jean-des-Oies. On y évoque aussi Fresnes, le Jura, Pantin et Coignières, la Roche-sur-Yon, Arles, Nantes.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Et si ce que Paris a de plus désirable pour une jeune fille de province, sa culture, était en même temps l’outil de la violence sociale la plus dure? Et jusqu’où cette jeune fille sera-t-elle prête à aller pour se faire accepter dans cette ville où elle n’est pas sûre d’avoir sa place?
Tu avais l’âge de quitter ton enfance, l’âge où on se sent libre et où, dans le train pour Paris, on s’assoit dans le sens de la marche.
Dès ton arrivée, tu t’es sentie obligée de devenir quelqu’un d’autre. Quelqu’un qui n’oserait plus dire «je ne sais pas». C’était la ville qui t’imposait ça, dans ce qu’elle avait à tes yeux de violent et de désirable: sa culture.
Puis tu as rencontré Elsa. Elle avait le goût des métamorphoses.

Les critiques
Babelio
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France TV info (Manon Botticelli)


Blandine Rinkel présente Le Nom secret des choses © Production Hachette France

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Tu gardes de ton premier voyage à Paris le souvenir d’un bruit infernal et ivre. En toi tout se télescope : les rugissements de camions-poubelles et les bavardages de gare, bruits de pelles et souffleries diverses ; les claquements des talons sur le pavé et le cliquetis des clés ; les klaxons des voitures bloquées en enfilade et la vaisselle du Sorbon cognant dans les éviers ; les sirènes de pompiers sur lesquelles vous aimiez tant improviser des harmonies, monologues ou percussions ; les coups de feu nocturnes, pétards ou balles dont on ne connaîtrait jamais l’origine ; les rideaux de fer qu’on relève et qu’on abaisse le matin, le soir ; la nuit, les sonnettes de vélos dans les rues, les disputes et la musique émanant d’appartements bleus et blêmes, rose électrique, et les hurlements de joie, les chants, les orgasmes et les pleurs – tu gardes de ton arrivée à Paris le souvenir d’un feu d’artifice sonore.
Le plus marquant furent les cris parsemant tes premières nuits. Des hurlements sans émetteurs identifiés qui remontaient, aléatoirement, aux fenêtres de ton appartement. Jamais, avant ça, tu n’avais entendu de telles manifestations de soi. C’étaient des sortes de brames tenant à la fois du cerf et de l’alcoolique, d’Edward Munch et du nouveau-né – c’étaient des sons inhumains et trop humains, qui jaillissaient dans l’obscurité comme l’inconscient funèbre de la Ville lumière. Son double obscur. Parfois, en écoutant filer ces comètes désastreuses, tu donnais aux cris les visages des derniers clochards que tu avais croisés, à qui tu avais cédé le peu de monnaie qu’il te restait et que tu t’étais sentie coupable de ne pouvoir soulager davantage. La culpabilité resterait, dans les années à venir, le sentiment que tu associerais le plus volontiers à la ville de Paris – cette capitale qu’on sait de misère et d’or, obscène jusque dans ses failles – et les étranges cris pénétrant les appartements à minuit révélaient cette déchirure invisible.
Tu as dix-huit ans. Tu vis pour la toute première fois sans ton père, sans tes amis, sans la mer. Tu es partie brutalement, laissant ton enfance derrière toi.
Dans le train, tu t’es installée dans le sens de la marche : tu y tenais. T’efforçant de chasser l’image du regard de ton père sur le quai de gare – lui et ses mains imposantes, que tu avais surprises à trembler –, t’efforçant de t’en foutre, tu as regardé défiler la France derrière la vitre, toutes les nuances de vert et tous les kilomètres. Tu as gardé les yeux grands ouverts et ton cœur s’est changé en grenade. Dans ta bouche, ta langue heurtait ton palais : tu avais soif. À tes côtés, une jeune femme possédait une gourde de métal alors, n’y tenant plus, tu lui as demandé si tu pouvais y boire. Tu en as éprouvé une honte inédite, en même temps qu’une envie de rire. Tu te sentais libre.
En arrivant, ta traversée de la gare Montparnasse fut aussi ta première visite d’un parc d’attractions. Jamais ton père ne t’avait emmenée dans un tel lieu, mais c’est comme ça que tu les imaginais : vertigineux et saccadés, avec des milliers de gens grouillant de toutes parts – des solitaires, des familles, des animaux, des amoureux. Une fois le portique du métro passé – celui qui, pareil à un piège pour nuisibles, menace de se refermer brutalement sur les hommes les plus lents –, les couloirs de la station te firent tout de suite grande impression. Une impression incandescente, renforcée par ta découverte du Trottoir Roulant Rapide, encore en fonction à l’époque, entre les lignes de métro 6/13 et leurs adversaires 4/12.
Conçu par la Construction industrielle de la Méditerranée et décrit comme un « tapis roulant expérimental », le TRR transportait en 2010 les passagers en ligne droite sur 180 m à hauteur de 11 km/h, soit 3 m/s – une vitesse jamais vue. Avec ses rampes lumineuses, sous la voûte souterraine du métro, il ressemblait au couloir d’un vaisseau spatial, pareil à ceux qu’on voit dans 2001: l’Odyssée de l’espace ou Star Strek, à ceci près qu’il luisait d’une lumière jaunâtre et incertaine lui donnant comme un air sépia. Une visite dans les zones passées du futur. Pourquoi la science-fiction représente-t-elle si souvent l’avenir propre,

Extraits
« Les premiers mois, tu habites dans le quartier d’Odéon. Dix mètres carrés, dégotés sur un coup de chance grâce au bagout de ton père. Tu n’as aucune idée de la portée symbolique de ce quartier. Tu n’es pas au fait de l’ancienne rivalité entre rive gauche et rive droite. Tu n’as pas même conscience d’être chanceuse de loger là. Tu trouves ça tout simplement beau. Dans cet étrange et vieil appartement, de la moquette recouvre sol et murs, une matière vert forêt dont l’allure romantique – l’excès de kitsch – te ravit. Tu l’associes volontiers aux romans de Stendhal ou à la poésie de Baudelaire, que tu connais d’ailleurs mal, que tu ne connais pour ainsi dire pas, mais que tu imagines moquettée, tapissée, et tout cela te plaît. Tu ignores encore que ce décor ne relève pas du bon goût mais d’une sorte de maniérisme risible, dont tu riras. »

« D’Elia, tu ne connais pas encore le prénom mais remarques aussitôt la moue solaire et la combinaison verte. C’est une combinaison qu’on achète moins qu’on ne la déniche – et chez cette fille tout te semble venir de loin. De loin ses gestes virils pour allumer sa clope, de loin la soie de ses cheveux et leur couleur de nuit persane, de loin aussi son regard, qui te trouble aussitôt sans que tu puisses identifier pourquoi – et il te faudrait plusieurs apparitions pour réaliser que ses yeux sont comme ceux de David Bowie, de couleurs légèrement différentes. À cause de ce trouble vairon, peut-être, ta sympathie, bien qu’immédiate, ne se manifeste par aucun sourire. Ton propre regard, comme saisi d’un spasme, se détourne. Il y a trouble, il faut fuir. »

« Tu suçais sans y penser. Le sexe te semblant être un moyen comme un autre de te changer en quelqu’un d’autre. Une façon d’accélérer ta métamorphose. C’était comme un processus chimique de transformation de soi. Se faire pénétrer, comme la pâte à laquelle on ajoute un ingrédient, deux cerises, du beurre fondu. Bien des fois tu n’avais aucune envie de baiser mais t’y résignais pourtant, pour être sympathique – «pour être sympathique» ! –, vérifier que tu étais désirable, cocher des sortes de cases. »

« Vous partagiez une amitié incandescente qui, tout extatique qu’elle fût, n’était en rien sexuelle, ne l’avait pas été, ne le serait jamais, et cette impossibilité de toucher, cet interdit tacite entre vous, rendait votre relation d’autant plus dérangeante.
Votre intimité était d’un ordre psychique très étrange. Vous pratiquiez, sans vous le dire, une sorte de télépathie. Les idées vous venaient simultanément. »

« La mise en branle de l’imposture, c’est une tâche indélébile qu’on étale de plus belle en espérant la résorber. Et l’imposteur ajoute en permanence, de l’eau au moulin de son propre naufrage. »

« Un matin on se réveille, et l’on est fatigué de soi-même.
On a plus envie de revêtir, ce jour-là, le visage qu’on portait la veille. On aimerait tout recommencer, alors on commence quelque chose. En sous-vêtements, l’haleine ridée, sans avoir bu ni mangé, on se saisit de son téléphone et on compose le numéro d’une mairie lointaine et qui pourtant est la nôtre. »

« Comment nos vies parallèles infléchissent-elles la principale ? Comment la déforment-elles subtilement – pareilles à ces batteries de smartphones usées auxquelles il arrive, gonflant dans l’obscurité, de finir par soulever l’écran de la machine ?
Sans doute y a-t-il des parts de nous soumises à d’autres lois de la gravité, d’une autre gravité, lois tordues et inconscientes dont nous ne connaissons rien mais sentons la puissance par à-coups – des accords de piano plaqués dans le vide –, et nous éprouvons parfois, en nous-même, la trace d’une intensité qui, si nous la prenions au sérieux, pourrait modifier durablement nos vies. Puis, généralement, nous oublions.
Mais tout le monde n’oublie pas. Et chacun des gestes d’Elia, chacune de ses intonations, étaient en ce sens comme les indices d’un système moral alternatif qu’on devinait cohérent et tenu, mais auquel personne ne pouvait tout à fait accéder.
Batterie secrète qui la faisait enfler. »

À propos de l’auteur
Blandine Rinkel a fait une entrée en littérature très remarquée avec L’abandon des prétentions, paru chez Fayard en 2017. Le nom secret des choses est son deuxième roman. (Source: Éditions Fayard)

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Habiter le monde

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Sélectionné pour le « Prix Orange du livre 2019 »

En deux mots:
Tom meurt d’un accident de montagne, laissant derrière lui Emily et son enfant. Après une période difficile qui a failli l’emporter, elle reprend petit à petit pied et tente de se construire un avenir. Lors d’un voyage en Australie, elle fera une rencontre décisive.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

L’escalade vers le bonheur

Après avoir retracé son expérience d’alpiniste dans «À la verticale de soi», Stéphanie Bodet se lance avec le même bonheur dans le roman. Et nous donne envie d’«Habiter le monde».

Emily a connu Tom Eliadec alors qu’elle était en terminale au lycée de Nemours. Et plus ce garçon taiseux qui ne s’intéressait pas aux filles la fuyait et plus il la fascinait. Car la passion quasi exclusive de Tom, c’est l’escalade. Aussi se décide-t-elle à l’accompagner sur les rochers de Fontainebleau où il s’entraine. Mais à peine le premier baiser est-il échangé qu’il lui annonce qu’il va partir pour Chamonix et devenir guide. Là-bas, il va très vite devenir «ET», l’alpiniste le plus rapide du monde. Et être rejoint par Emily. «L’épouse du héros», comme Paris-Match l’avait nommée, va suivre son ascension, le voir prendre toujours plus de risques et… chuter mortellement.
Un drame qu’elle va avoir de la peine à surmonter. «À chaque pas, elle butait sur l’absence. Le soleil la révoltait. Il n’avait pas cessé de briller depuis sa mort. Il fallait fuir.»
Après avoir choisi le Sud et les contreforts de la Sainte-Baume, elle va choisir de trouver un peu de réconfort auprès de sa famille. Guillaume, son frère parfumeur, l’accueille chez lui. Avec lui, elle va pouvoir se raccrocher à ses souvenirs d’enfance, se rapprocher de son père dont l’essentiel du temps est consacré à accompagner son épouse, dont la «maladie invisible» l’éloigne tous les jours davantage de lui. Mais cette mère qui n’a plus sa tête et ce père si dévoué font du bien à Emily.
Si elle retrouve l’envie d’avancer, c’est aussi parce qu’elle porte un enfant et qu’elle a envie d’avancer avec lui dans la vie.
Elle va s’installer à Paris pour y étudier et y travailler. Les concierges de son immeuble, Georges Dubois et son épouse Fatou, vont devenir des amis proches et lui proposer de garder Lucie pour lui offrir du temps pour elle.
Une autre rencontre va lui permettre de trouver du travail. Elle croise Juliette, qui faisait partie de l’équipe de Paris-Match, et qui lui propose de prendre une place laissée vacante dans la rédaction du blog de déco du magazine Your home. Très vite, elle va s’imposer avec ses articles rose bonbon.
Entourée de ses amis, elle reprend goût à la vie, constate que Lucie grandit avec les mêmes envies de grimper que son père qu’elle n’a pas connu. C’est alors qu’on va lui confier un reportage en Australie où elle devra notamment réaliser un entretien avec Mark, un architecte d’intérieur.
Dans ce roman des rencontres et des liens qui se nouent entre des personnes qui jusqu’alors ne se connaissaient pas, Stéphanie Bodet va choisir les antipodes, le dernier rivage, pour rassembler Mark et Emily. Une rencontre d’autant plus féconde que les circonstances vont leur permettent d’échanger longuement, de se trouver de nombreux points communs. Aussi c’est avec un pincement au cœur qu’Emily regagne la France.
Commence alors un échange épistolaire dans lequel chacun va de plus en plus se dévoiler. Je vous laisser découvrir les derniers rebondissements et l’épilogue de cette quête qui, j’en suis persuadé, vous emportera à votre tour.
La plume allègre, la construction très classique mais ponctuée de scènes fortes en émotions alternant avec quelques épisodes cocasses, des personnages attachants et une philosophie de vie lumineuse donnent en effet envie d’«habiter le monde».

Habiter le monde
Stéphanie Bodet
Éditions Gallimard / L’Arpenteur
Roman
288 p., 21 €
EAN 9782072821226
Paru le 17/01/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Nemours puis dans les Alpes, du côté de Chamonix et d’Éourres, sur la Côte d’Azur, à Gémenos sur les contreforts de la Sainte-Baume, à Paris et en région parisienne, à Larchant, à Tours, à Cruas-Meyse, ainsi qu’en Australie, de Sydney à la Tasmanie.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Un soir, alors qu’elle escaladait sans assurance une paroi des calanques plus raide et plus haute que les autres, elle avait soudain réalisé l’absurdité de la chose. Le rocher était friable. Elle se mettait bêtement en danger. Si une prise cassait, elle rebondirait le long de la paroi et disparaîtrait dans la mer. Elle réalisa que, depuis son départ, elle avait inconsciemment cherché à imiter Tom, à rejouer sa vie, en empruntant une voie qui n’était pas la sienne.
Cette prise de conscience l’amena à ralentir, à s’extraire d’un rythme devenu frénétique et aveugle, pour faire face au vide et à l’absence.»
À la mort de Tom, Emily repart en quête de l’essentiel pour ne pas perdre pied. Son enfant, sa famille, des amis qui l’aiment et la soutiennent lui permettent de retrouver goût à la vie et de développer une nouvelle manière d’appréhender le monde. Sa rencontre avec Mark, un célèbre architecte d’intérieur qui s’interroge sur le sens de son travail, et, comme elle, porte en lui une fêlure, fera ressortir le meilleur de chacun d’eux.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Libération (Fabrice Drouzy)
Le Temps (Estelle Lucien – Portrait de l’auteur réalisé en 2017)
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Elle attendait cet appel depuis si longtemps…
Comme si son esprit avait anticipé chacune des paroles du gendarme du PGHM, lui délivrant un message qu’elle connaissait depuis toujours. Elle s’apprêtait à donner la réplique d’une tragédie qu’elle avait répétée durant des nuits. Impression d’entrer en scène, lorsqu’elle avait répondu au pauvre homme chargé de lui apprendre la terrible nouvelle :
— J’attendais ce coup de téléphone depuis des années.
Avant de raccrocher. Effondrée.
Et lucide.
Car elle savait. Elle avait toujours su. Et pourtant… Souffle coupé, cœur emmuré, elle s’était assise par terre, hébétée. Les mains vides, ouvertes sur ses genoux. Rien ne lui restait plus.
Rien, songea-t-elle.
Son mental anesthésié repassait le message en boucle. Tom avait disparu. Tom était tombé. Son funambule qui se riait du vertige, et courait sur les arêtes comme un chamois, avait fait un faux pas…
Une cordée l’avait vu dévaler la face de 800 mètres avant de disparaître au fond de la rimaye. Les secouristes l’avaient localisé mais ils n’avaient pas eu de « chance », comme l’avait expliqué le capitaine. À l’instant où l’un d’eux avait aperçu son corps au fond de la crevasse, en équilibre sur la petite vire qui avait arrêté sa chute, le pont de neige s’était brusquement effondré, et Tom avait plongé dans les entrailles du glacier, profondeurs insondables.
Son corps allait dériver dans la glace vive, porté par d’obscurs courants, pendant des décennies, et peut-être refaire un jour surface, des kilomètres plus bas…
La montagne le lui avait pris. C’était écrit. Elle lui avait tout enlevé, même sa mort. C’est à elle seule qu’il appartenait, qu’il avait toujours appartenu.
*
Ce matin-là, lorsque la sonnerie du téléphone retentit une nouvelle fois dans le mazot, elle sentit qu’elle devait fuir. Échapper aux interviews des journalistes friands de couvrir la disparition du « héros », « l’extraterrestre des Alpes », « l’alpiniste invincible».
L’idée de jouer les veuves glorieuses lui fichait la nausée. C’était une question de survie. Hormis le vieux Jean, elle n’avait personne ici pour la protéger. Elle réalisa soudain à quel point elle avait été seule. À quel point elle était seule.
Sa vie avec Thomas l’avait éloignée du monde, de sa famille et de ses amis d’autrefois. Ils avaient dérivé l’un et l’autre sur des îlots séparés par un océan de malentendus, croyant vivre pourtant sur une même terre.
Ce matin, son minuscule îlot de paix et de sécurité achevait de sombrer. Il fallait partir, prendre la route. Et vite !
Avec des gestes d’automate, elle jeta pêle-mêle quelques vêtements et son matériel de montagne dans son sac à dos. Prit son réchaud, son duvet et le matelas gonflable qu’elle utilisait pour camper.
Elle se demandait, sans bien comprendre, d’où lui venait cette force, cet élan en dépit de la douleur.
Après la cérémonie, elle était restée prostrée trois jours durant sur le tapis, sans bouger, sans presque manger. Lorsque l’épuisement la saisissait, elle s’endormait, priant pour que le sommeil l’ensevelisse, lui épargne l’horreur du réveil. Ouvrir les yeux, c’était faire face à l’absence.
Un ami, amputé des orteils à cause de gelures, avait tenté, un jour, de lui expliquer l’élancement lancinant du membre fantôme. Cette partie du corps qui a cessé d’exister sur le plan physique et qui continue pourtant à vivre d’une vie invisible, à faire souffrir malgré l’absence. C’était ce qu’elle ressentait à chaque heure du jour, une douleur d’âme fantôme.
Réfugiée la nuit dans le vieux pull de Tom, elle revoyait son regard étrange, couleur de glace, traversé de rares éclats de tendresse, qui n’en avaient été que plus précieux à ses yeux. Elle pleurait son amour de jeunesse, regrettant ce qu’il était devenu. Mais pouvait-il en être autrement ?
Elle revit leurs escapades en fourgon, leurs nuits de bivouac sous les étoiles en chaussettes trouées, cette époque bénie où leur jeunesse insouciante savait vivre de peu. Riches de tout ce qu’ils ne possédaient pas : les agendas, les sponsors et les réseaux sociaux… Cette époque où la seule joie d’être les guidait.
Pourtant, ce matin-là, en se rappelant l’homme ardent et passionné, elle sécha soudain ses larmes.
Il l’avait aimée mais la montagne l’avait bientôt remplacée. C’était son véritable amour. Elle ne pouvait pas lutter. Elle avait toujours su qu’il en serait ainsi. »

Extraits
« Elle s’était prise au jeu de l’escalade. Elle ressentait à son tour ces sensations exaltantes qu’il évoquait. Oser pousser sur des appuis de pied infimes, avoir la foi, y croire en tentant des mouvements risqués, apprendre à échouer, ne pas se résigner, et recommencer. Inlassablement. Cette discipline lui offrait une vitalité et une confiance nouvelles. Elle sentait que ce qu’elle apprenait sur les pierres de Fontainebleau lui servirait toute sa vie. L’avenir s’éclairait ! »

« Sous les mains et les lèvres de Tom, Emily avait découvert les contours de son corps. Un corps très différent de ce corps d’adolescente qui l’avait habillée, au sortir de l’enfance, d’un sentiment de disgrâce. Elle n’avait eu que peu d’amitié pour lui jusqu’alors. Ses cuisses n’étaient pas aussi fuselées qu’elle l’aurait souhaité. Ses hanches et sa poitrine arrondies ne correspondaient pas à l’idéal qu’elle se faisait d’un corps de femme. Elle admirait les silhouettes androgynes. Lorsqu’elle lui avait avoué ses complexes enfantins, Tom avait ri de bon cœur. »

À propos de l’auteur
Stéphanie Bodet est née en 1976. Vainqueur de la Coupe du Monde d’Escalade de bloc en 1999, elle partage sa passion des voyages verticaux avec son compagnon Arnaud Petit.
Du Pakistan aux États-Unis, en passant par le Venezuela, le Maroc ou la Patagonie, elle parcourt la planète à la recherche des parois les plus vertigineuses.
Un an après l’ascension de la mythique paroi du Salto Angel, 979 m de dévers, Stéphanie est devenue, en 2007, la troisième femme à gravir intégralement en libre et en tête, El Capitan, au Yosemite. Auteur de Salto Angel et À la verticale de soi, un récit autobiographique (Éditions Paulsen), elle publie Habiter le monde, son premier roman, en 2019. (Source: Babelio, Wikipédia, site internet de Stéphanie Bodet)

Blog de l’auteur
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Les miroirs de Suzanne

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Sélectionné pour le « Prix Orange du livre 2019 »

En deux mots:
Suzanne s’est fait cambrioler. Dans le maigre butin des voleurs figurent son journal intime, son histoire d’amour avec un écrivain. Pour ne pas l’oublier, elle décide de la réécrire. De son côté Martin, un jeune livreur, découvre les carnets volés et se passionne pour cette histoire. Romancière et lecteur, un joli duo!

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Le fabuleux destin de l’histoire volée

Dans son troisième roman Sophie Lemp a réuni de façon très originale une romancière et un lecteur. Sans se connaître Suzanne et Martin vont s’abreuver à la même histoire d’amour.

« C’est un matin de printemps. Suzanne est sortie faire une course, en laissant les fenêtres grandes ouvertes pour permettre aux premiers rayons du soleil de pénétrer dans l’appartement. Quand elle revient, peu de temps après, les trois tiroirs de la commode sont renversés. Des vêtements répandus sur le parquet. Papiers et magazines gisent au pied de la table basse. Dans le bureau, l’ordinateur a disparu. » Dès les premières lignes, on peut imaginer le désarroi de Suzanne. Car même si le cambriolage dont a elle a été victime ne l’a pas délestée d’une fortune, elle est fortement traumatisée. D’autant qu’elle va découvrir après une inspection plus approfondie que son journal intime, les carnets dans lesquels elle a raconté son histoire d’amour avec un écrivain, ont également disparu. Des souvenirs envolés et pourtant encore si vifs…
Des souvenirs qui l’obsèdent, l’empêchent de dormir. « Dans la pénombre, elle continue son inventaire. Le cahier au papier ligné, qu’elle avait acheté dans une papeterie non loin de l’église Saint-Germain-des-Prés. Pendant plusieurs années, elle avait opté pour le même modèle; seule la couleur différait. Le rouge avait été celui de son premier baiser, l’été de ses dix-huit ans. Adrien. Comme Antoine, il était écrivain. C’était parce que Antoine avait évoqué ses livres un dimanche que Suzanne avait eu envie de les lire. Elle lui avait écrit, Adrien avait répondu et lui avait donné rendez-vous. Lui aussi avait trois fois son âge. Mais il était libre. Un soir d’été, près du Pont-Neuf, ils s’étaient embrassés. Dans son cahier, Suzanne avait collé un brin de bruyère. Sur la dernière page, alors qu’Adrien venait de lui signifier la fin de leur brève histoire en laissant un message sur un répondeur, elle avait écrit C’est fini. je ne serai plus jamais une petite souris. » Très vite va s’imposer l’idée qu’elle doit reprendre la plume pour raconter à nouveau cette histoire, pour ne pas oublier ces sentiments, les émotions fortes liées à la fois à sa jeunesse – elle entre tout juste dans l’âge adulte –, et à cette relation passionnelle.
Martin vit quant à lui dans un douze mètres carrés du côté de la porte de Montreuil. Il est livreur et arpente les rues de Paris à longueur de journée au lieu de poursuivre ses études supérieures. C’est lui qui va récupérer les carnets, les classer par ordre chronologique et tenter de savoir à qui ils appartiennent, «mais il a seulement découvert que l’auteure était parisienne et née en 1979». En revanche, il va se passionner pour cette histoire.
On suit alors en parallèle les deux parcours, celui de l’auteure qui replonge dans ses souvenirs et reprend la plume et celui du jeune homme, lecteur de cette histoire singulière. Entre un mari qui la néglige et ses fille Nina et Louise qui réclament toute son attention, Suzanne va s’offrir une escapade en Provence pour ne se consacrer qu’à son œuvre, revivre ces émotions si intenses, cet amour total.
Martin partage l’histoire de Suzanne avec Léa, aimerait lui aussi ressentir ce qu’il vient de lire. «Il ne sait pas ce que deviendra cette nuit dans sa vie ni dans celle de Léa. Mais quand il respire, l’air soudain lui semble plus léger.»
Les deux parcours vont-ils finir par se croiser? C’est tout l’enjeu de la fin de ce roman sensible, entre nostalgie et création.

Les miroirs de Suzanne
Sophie Lemp
Allary Éditions
Roman
200 p., 17,90 €
EAN 9782370732668
Paru le 07/03/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris. On y évoque aussi un séjour à Marrakech, un autre en Provence via Lyon et Marseille ainsi que Sarlat.

Quand?
L’action se situe de 1995 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un roman sur la mémoire, l’adolescence et sur ce que deviennent nos premières amours.
Suzanne a quarante ans, une vie tranquille, un mari et deux enfants. Un matin, son appartement est cambriolé. Ses cahiers, journal de son adolescence, ont disparu. Des cahiers qui racontent Antoine, l’écrivain qui avait trois fois son âge, qui racontent cet amour incandescent, la douleur du passage à l’âge adulte.
Martin est livreur, il pédale pour épuiser ses pensées. Un soir, il trouve les cahiers au fond d’une poubelle et dévore ces mots qui le transpercent. Qui le ramèneront à la vie.
« Ne jamais oublier ce que j’ai vécu de fort dans ma vie. Mes émotions, mes peurs, mes joies, mes tristesses. Être sereine. Martin poursuit sa lecture. J’ai quinze ans. En ce moment, j’attends. Mais un jour, tout s’épanouira. Martin sent que quelque chose l’étreint, l’urgence de continuer à lire. »

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
Blog A book is always a good idea 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« C’est un matin de printemps. Suzanne est sortie faire une course, en laissant les fenêtres grandes ouvertes pour permettre aux premiers rayons du soleil de pénétrer dans l’appartement. Quand elle revient, peu de temps après, les trois tiroirs de la commode sont renversés. Des vêtements répandus sur le parquet. Papiers et magazines gisent au pied de la table basse. Dans le bureau, l’ordinateur a disparu. Elle retourne dans l’entrée où elle a l’habitude de laisser quelques bijoux sur le meuble à chaussures. Ils n’y sont plus. Un cambriolage. Pourtant, la porte n’a pas été forcée. Elle va jusqu’à la fenêtre, se penche. La veille, un échafaudage a été installé pour ravaler l’immeuble d’à côté. Les travaux n’ont pas encore commencé. Son cœur s’emballe. Et s’ils étaient encore là? Sa chambre, celles des enfants. Tout semble indemne. La salle de bains. Personne. Ils l’ont sans doute vue sortir de l’immeuble, les fenêtres ouvertes, une aubaine. Une vingtaine de minutes pour emporter un ordinateur, deux bagues et un bracelet de pacotille – elle n’ôte jamais les bijoux auxquels elle tient le plus. Brusquement, elle pense à la broche de sa grand-mère, cachée dans la housse d’un coussin. Elle se précipite dans la chambre. Soulagée, elle devine à travers le tissu le cercle d’or serti de petites perles. Ils n’ont pas eu le temps de chercher. Ils ont pris ce qui était visible, immédiatement à leur portée.
Elle téléphone à Vincent. Heureusement que tu n’étais pas là, lui dit-il immédiatement, avant d’ajouter l’ordinateur commençait à être fatigué. Suzanne sourit. Il lui demande si elle a fait des sauvegardes. Chaque jour ou presque, elle enregistre ses documents de travail sur une clé qu’elle garde dans son porte-monnaie et, régulièrement, stocke les photos sur un disque dur qu’elle range dans la chambre de Nina, à l’intérieur d’une boîte à chaussures, entre deux jeux de société. Ils ne l’ont pas pris? Elle ouvre le placard. La boîte est à sa place. Leurs souvenirs, voyages, ciel, silhouettes se détachant sur la mer. Photos et courtes vidéos, éclats de rire, comptines, bons mots. Elle respire.
Même s’il n’y a pas eu d’effraction, Vincent va prévenir l’assurance, tandis que Suzanne appellera le commissariat. Au téléphone, le policier lui demande de réfléchir à ce qui pourrait avoir disparu. Ils n’ont pas d’objets de valeur. Pas de tableaux. Ne gardent jamais d’argent liquide. Il lui dit de ne toucher à rien, il va envoyer une équipe sur place pour relever quelques empreintes. Suzanne ne savait pas s’ils viendraient pour si peu, elle a hâte qu’ils arrivent.
Les policiers, un homme et une femme, font le tour de l’appartement tout en répondant aux questions de Suzanne. Oui, cela arrive souvent. C’est même de plus en plus fréquent. Ils sont habiles, rapides, rarement plus de deux pour ne pas attirer l’attention. Ils entrent comme ils peuvent et, pendant que l’un fait le guet, l’autre emporte argent, bijoux, tablette, ordinateur, parfois un téléviseur. Ils restent cinq, dix minutes puis repartent, le plus souvent à pied ou dans la camionnette qui les attend. Ils commettent plusieurs cambriolages dans le même pâté de maisons puis s’évaporent. Un autre quartier, d’autres immeubles. L’agent conclut sa visite Vous avez de la chance, ils n’ont pas pris grand-chose. Suzanne frissonne.
Toute la journée, elle lave, aère, range. Elle change les draps des trois lits qui pourtant ne sont pas défaits. Mais peut-être s’y sont-ils assis un instant, peut-être ont-ils soulevé les couettes, les oreillers. Elle étend le linge comme elle peut, sur les portes, le dossier des chaises. L’odeur de lessive se répand dans l’appartement.
Sur le trottoir, devant l’école, Suzanne dit à Nina On a été cambriolés. Le visage de sa fille change, l’inquiétude, les questions, comment sont-ils entrés, qu’est-ce qu’ils ont volé? Elle rassure, répète la phrase du policier, on a eu de la chance, ce n’est pas si grave. Suzanne prend le cartable de sa fille et lui tend un pain au lait. Sur le chemin du retour, elles sont plus silencieuses que les autres jours. Quand Louise revient du collège, sa sœur se précipite pour lui annoncer la nouvelle. De nouveau, l’inquiétude, les questions. Cette fois, c’est une phrase de Vincent qu’elle répète, l’ordinateur commençait à être fatigué. Un sourire immédiat, la joie d’en acheter bientôt un plus rapide, plus moderne, nouveau.
Le soir, Nina veut laisser la lumière du couloir allumée et se relève plusieurs fois pour vérifier que la porte d’entrée est bien fermée. Suzanne finit par se coucher près d’elle, tenant la main de sa fille serrée dans la sienne jusqu’à ce que sa respiration s’apaise, régulière. Louise est en train de lire quand Suzanne va l’embrasser. Elle éteint la lumière et elles commencent à parler dans le noir. La dernière réflexion du prof d’anglais, les fâcheries entre copines, le regard d’un garçon dans le couloir. Puis, tout à coup, Est-ce qu’ils vont revenir?
Elles se sont enfin endormies. Il est tard. Suzanne est allongée sur son lit. Vincent est dans la salle de bains, elle entend le bruit de la brosse à dents électrique. Elle se sent vaseuse et elle sait qu’il va lui falloir plusieurs jours pour oublier. Rien de grave n’est arrivé, Vincent le lui a rappelé toute la soirée. Rien de grave. Du matériel. Mais cela tourne dans sa tête. On est entré chez eux. On a volé des choses qui leur appartenaient et qui sont désormais entre les mains d’inconnus. Les photos ne sont pas perdues, mais elle n’a pas envie que d’autres les voient. La lumière d’un crépuscule en Corse, la neige recouvrant un matin une plage de Normandie, un baiser immortalisé à bout de bras, elle enceinte, nue, le sourire fier de Louise qui venait de perdre sa première dent de lait, les tout petits doigts de Nina née la veille. Et ces textes jamais terminés. Ils sont eux aussi dans le disque dur, personne ne les lira sans doute, pourtant Suzanne est inquiète, contrariée. Heureusement, ses carnets et cahiers sont toujours là. À l’instant où cette pensée la traverse, elle tourne la tête vers le petit meuble bleu qui lui sert de table de nuit. Le deuxième tiroir, le plus profond, est légèrement entrouvert. Elle se redresse brusquement pour l’ouvrir tout à fait. Il est vide. Elle s’agenouille devant le meuble, tâtonne jusqu’au fond, comme si elle avait pu mal regarder, mal chercher. Dedans était rangé son journal tenu entre quinze et vingt-deux ans. Une vingtaine de cahiers. Quelques mois auparavant, après en avoir relu des passages, elle avait acheté dans un magasin de bricolage un coffret métallique qui fermait à clé. Elle n’avait pas envie que ses enfants tombent dessus. Elle fouille aussi l’autre tiroir, regarde sous le lit, mais elle sait qu’elle ne le retrouvera pas. Ils ont dû penser qu’il renfermait des objets précieux et l’ont emporté. Quand Vincent entre dans la chambre, Suzanne est assise par terre, hagarde.
La cour du lycée, faire semblant d’être comme les autres, d’avoir les mêmes goûts, mais se sentir toujours décalée
Madame G. qui, en seconde, lui avait fait découvrir Montaigne et Flaubert
Les frissons parcourant sa peau pendant un concert de Mano Solo
Une promenade dans la garrigue un samedi d’automne
Son premier soutien-gorge en dentelle
Son corps gauche, flottant dans des vêtements trop grands
Un extrait de Manhattan Transfer, de John Dos Passos, recopié puis appris par cœur pour son cours de théâtre
La mort de Barbara
Son premier baiser, juste avant de traverser le Pont-Neuf
L’odeur de la fleur d’oranger en descendant d’un avion au Maroc
La peur récurrente que sa mère tombe malade, qu’elle meure
Des caresses dans un champ
La première fois, un dimanche après-midi en octobre
L’attente d’un coup de téléphone
Venise en hiver
Ce qui était glissé entre les pages, un ticket de cinéma, des violettes cueillies sur un chemin de campagne, un petit bout de carton sur lequel était vaporisée L’Eau d’Hadrien d’Annick Goutal, des lettres écrites jamais envoyées, d’autres reçues, quelques photos.
Et Antoine. Cette rencontre tant espérée racontée dans le premier cahier, le bleu. Sa présence dans chacun des suivants. Leur histoire particulière. Son désir pour lui, grandissant. Les lieux dans lesquels ils avaient été ensemble. Un studio d’enregistrement, un café près de La Motte-Picquet, une librairie, sa voiture, la rue de la Roquette et le boulevard Saint-Germain, une chambre d’hôtel et une chambre d’hôpital, l’appartement dans lequel elle venait d’emménager. Leurs conversations nocturnes, des paroles rapportées, des messages retranscrits. C’est l’ours. Ma douce. Je viens du noir. T’es lumineuse.
Tout ce dont Suzanne se souvient et tout ce qu’elle a oublié. »

Extrait
« Mais aucune de ces pensées ne la retient, elles s’évanouissent et Suzanne revient, malgré elle, au journal disparu. Dans la pénombre, elle continue son inventaire. Le cahier au papier ligné, qu’elle avait acheté dans une papeterie non loin de l’église Saint-Germain-des-Prés. Pendant plusieurs années, elle avait opté pour le même modèle; seule la couleur différait. Le rouge avait été celui de son premier baiser, l’été de ses dix-huit ans. Adrien. Comme Antoine, il était écrivain. C’était parce que Antoine avait évoqué ses livres un dimanche que Suzanne avait eu envie de les lire. Elle lui avait écrit, Adrien avait répondu et lui avait donné rendez-vous. Lui aussi avait trois fois son âge. Mais il était libre. Un soir d’été, près du Pont-Neuf, ils s’étaient embrassés. Dans son cahier, Suzanne avait collé un brin de bruyère. Sur la dernière page, alors qu’Adrien venait de lui signifier la fin de leur brève histoire en laissant un message sur un répondeur, elle avait écrit C’est fini. je ne serai plus jamais une petite souris. »

À propos de l’auteur
Sophie Lemp est romancière et auteure de fictions radiophoniques pour France Culture. Après Le Fil (Éditions de Fallois, 2015) et Leur séparation (Allary Éditions, 2017), Les miroirs de Suzanne est son troisième roman. (Source : Éditions Allary)

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Ça raconte Sarah

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En deux mots:
Sarah croise le regard de la narratrice un soir de réveillon. Elle est immédiatement séduite par cette violoniste qui va devenir l’amour de sa vie. Une relation passionnelle, fusionnelle, unique jusqu’à… la rupture. Commence alors un long et douloureux chemin vers une autre vie.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Fragments d’un discours amoureux

Le premier roman de Pauline Delabroy-Allard un goût d’absolu. Couronné par le Prix du style 2018, il retrace l’histoire d’un amour passionnel entre deux femmes. Une histoire d’amour dont on sait qu’elle termine mal, en général.

Pauline Delabroy-Allard nous offre une sorte de bréviaire de la passion. Son roman serait déjà formidable s’il se limitait à nous raconter une histoire d’amour-passion entre la narratrice et Sarah. Mais la seconde partie du roman nous offre d’explorer le revers de la médaille et les émotions qui vont étreindre ce couple après leur séparation, jouant par la même occasion sur tout le clavier des sentiments. Des sentiments forts, très forts, transcrits avec une plume «habitée».
La chose commence de façon banale, lors d’une soirée de réveillon à laquelle la narratrice est invitée. Elle a la trentaine, a mis fin à sa relation avec un homme et vit désormais seule avec sa fille. On imagine qu’elle n’a guère envie de trouver un nouveau partenaire. Mais elle va tomber sous le charme d’une femme fantasque qu’elle nous décrit ainsi: «Elle est violoniste. Elle fume des cigarettes. Elle est trop maquillée, c’est encore pire quand on la regarde de près. Elle parle fort, rit beaucoup, est drôle à sa façon. Elle emploie des mots que je ne connais pas. Elle a un argot personnel. Elle s’amuse avec la langue, elle invente des expressions, elle fait des rimes pour le plaisir. Elle raconte des choses amusantes, des histoires pleines de rebondissements. Elle se plie de bonne grâce à mes demandes de précisions. Elle est vivante.»
Les deux femmes décident de se revoir et très vite l’amitié cède la place à l’amour. Une histoire d’amour qui va vitre prendre toute la place dans la vie de la narratrice. Jusqu’à l’obsession. Jusqu’à ces moments où on ressent un immense vide quand l’aimée n’est pas là. Jusqu’à ce qu’aucune seconde de son emploi du temps ne doive être consacrée qu’à autre chose qu’à cette femme merveilleuse. Sarah, tout Sarah, rien que Sarah. Tout au long du roman, comme une antienne, résonne alors ces fragments du discours amoureux: «Ça raconte Sarah, sa beauté inédite, son nez abrupt d’oiseau rare, ses yeux d’une couleur inouïe, rocailleuse, verte, mais non, pas verte, ses yeux absinthe, malachite, vert-gris rabattu, ses yeux de serpent aux paupières tombantes. Ça raconte le printemps où elle est entrée dans ma vie comme on entre en scène, pleine d’allant, conquérante. Victorieuse. »
Les pages emplies de passion, de fièvre, d’absolu sont magnifiques. Elles rendent bien compte de la folie, de l’exacerbation qui brûle le corps et le cœur. Jusqu’à l’explosion. Car Sarah est comme le soufre, «de symbole S».
Viennent alors de pages tout aussi belles sur le manque, la douleur, le vide. Pour prendre ses distances avec Sarah, la narratrice fuit. Elle va s’installer à Trieste pour essayer de panser ses plaies, pour tenter de comprendre comment elle peut apprécier le doux soleil de l’Italie alors qu’elle est anéantie. Il y a du Duras et du Barthes dans ce roman qui marque au fer rouge

Ça raconte Sarah
Pauline Delabroy-Allard
Éditions de Minuit
Roman
192 p., 15 €
EAN: 9782707344755
Paru le 22 août 2018

Où?
La première partie du roman se déroule en France, principalement à Paris, la seconde principalement en Italie, à Trieste.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Ça raconte Sarah, sa beauté mystérieuse, son nez cassant de doux rapace, ses yeux comme des cailloux, verts, mais non, pas verts, ses yeux d’une couleur insolite, ses yeux de serpent aux paupières tombantes. Ça raconte Sarah la fougue, Sarah la passion, Sarah le soufre, ça raconte le moment précis où l’allumette craque, le moment précis où le bout de bois devient feu, où l’étincelle illumine la nuit, où du néant jaillit la brûlure. Ce moment précis et minuscule, un basculement d’une seconde à peine. Ça raconte Sarah, de symbole: S. »

Les critiques
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En attendant Nadeau (Robert Czarny)
Culturebox (Laurence Houot)
Télérama (Marine Landrot)
Libération (Frédérique Roussel)
Le Temps (Julien Burri)
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Pauline Delabroy-Allard raconte son premier roman, Ça raconte Sarah © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« Dans la pénombre de trois heures du matin, j’ouvre les yeux. Je meurs de chaud, mais je n’ose pas me lever pour ouvrir la fenêtre un peu plus grand. Je suis couchée dans son lit, dans cette chambre que je connais si bien, près de son corps enfin endormi après une longue lutte contre les angoisses qui mangent tout, la tête, le ventre, le cœur. Nous avions beaucoup parlé, pour les éloigner, les repousser aux frontières de la nuit, nous avions fait l’amour, j’avais caressé son corps pour l’apaiser.
J’avais laissé glisser ma main le long de ses épaules, puis le long de ses bras, je m’étais pelotonnée contre son dos et j’avais longuement pétri la chair tendre de ses fesses. J’avais guetté sa respiration, en attendant que le souffle court devienne léger, que les hoquets de larmes s’espacent, que la paix trouve enfin le chemin.
Il fait si chaud, dans cette pièce. Je voudrais bouger, un peu, sentir l’air sur mon visage. Mais son corps touche le mien, sa main est posée sur mon bras, et bouger risquerait de faire vaciller l’édifice que j’ai mis tant de temps à construire. Son sommeil est comme un château de sable. Un mouvement et ça se casse la gueule. Un mouvement et ses yeux s’ouvrent grand. Un mouvement et il faut tout recommencer. J’écoute le ronronnement de son souffle plein de sommeil, il me donne envie de rire de plaisir, d’une gaieté enfin retrouvée pour un instant.
Je voudrais suspendre la nuit et écouter ce bourdonnement pendant des heures et des heures, des jours et des jours, puisqu’un bourdonnement ça veut dire je vis, ça veut dire j’existe, ça veut dire je suis là. Et moi je suis là aussi, à côté.
Mon corps brûlant reste parfaitement immobile.
Si ne pas renverser le château de sable de son sommeil signifie mourir de chaud alors je veux bien mourir de chaud. Dehors, dans cette nuit grisâtre que je perçois par la fenêtre, les oiseaux chantent.
On dirait qu’ils sont mille, gazouillant à qui mieux mieux, fendant l’air dans tous les sens, comme les plus habiles des pilotes. Cette nuit de chaleur écrasante, c’est leur 14 Juillet à eux, ils font de la voltige aérienne et ils s’en donnent à cœur joie, inventant des figures toujours plus périlleuses. Dans les arbres lointains, des tourterelles banlieusardes saluent de leurs trilles stridents le tout petit matin qui pointe.
Je regarde leurs ombres filer contre le ciel sale. Je crève de chaud. J’attends.
Je tourne mon visage vers son corps figé, étendu sur le dos, parfaitement nu. Je détaille la finesse de ses chevilles, les os saillants de ses hanches, son ventre souple et le délié de ses bras, le rebondi de ses lèvres qui portent un sourire très léger. J’observe les meurtrissures de la maladie sur ce corps que j’aime tant, les petits points noirs du ventre piqué et piqué encore, la cicatrice près de l’aisselle, le trou sous la clavicule. Je regarde son visage tranquille, parfaitement tranquille, son menton fier, même dans le sommeil, ses joues veloutées, la ligne brusque et surprenante que forme son nez, ses paupières mauves enfin closes. Je regarde son crâne entièrement chauve. Dans la pénombre de trois heures du matin, je la regarde dormir.
Je ne parviens pas, dans cette nuit moite, à détacher mes yeux de son corps nu et de son crâne cireux. De son profil de morte. »

Extrait
« Elle est violoniste. Elle fume des cigarettes. Elle est trop maquillée, c’est encore pire quand on la regarde de près. Elle parle fort, rit beaucoup, est drôle à sa façon. Elle emploie des mots que je ne connais pas. Elle a un argot personnel. Elle s’amuse avec la langue, elle invente des expressions, elle fait des rimes pour le plaisir. Elle raconte des choses amusantes, des histoires pleines de rebondissements. Elle se plie de bonne grâce à mes demandes de précisions. Elle est vivante. Au cours de la conversation j’apprends qu’elle aime beaucoup jouer à des jeux de société, faire de la marche en montagne, chanter avec les gens qu’elle aime. Elle suit une psychanalyse depuis quelques années déjà. Elle se couche sur le divan. Elle trouve ça bizarre, de parler de soi dans un silence glaçant. Mais elle y retourne tout de même, elle pense que c’est important. Deux fois par semaine. Parfois trois. »

À propos de l’auteur
Pauline Delabroy-Allard est née en 1988. Fille de l’universitaire vernien et écrivain Jean Delabroy, elle a suivi des études de lettres classiques avant de devenir libraire, ouvreuse dans un cinéma puis documentaliste à 23 ans dans un lycée. En 2013, elle co-écrit un premier livre avec Kim Hullot-Guiot, La littérature expliquée aux matheux. Elle participe également à la revue en ligne En attendant Nadeau. Ça raconte Sarah est son premier roman. (Source : Éditions de Minuit / Prix du style 2018)

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Focus Littérature

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Les nuits d’Ava

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En deux mots:
Alors qu’elle tourne à Rome, Ava Gardner s’offre une nuit un peu folle en compagnie d’un chef opérateur à qui elle va proposer un petit jeu: refaire en photo quelques toiles de nus célèbres. Des décennies plus tard, un passionné de la star hollywoodienne va tenter de retrouver les clichés. Une enquête exaltante, entre cinéma et beaux-arts.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

De l’origine à la fin du monde

Ce qui rend le nouveau roman de Thierry Froger aussi passionnant, c’est le savoureux mélange des genres qu’il nous propose, entre biographie romancée d’Ava Gardner, enquête menée comme un thriller et besoin pour le narrateur de retrouver l’affection et la considération de sa fille.

Et si le roman de Thierry Froger était plus proche de la réalité que les biographies – officielles ou non – d’Ava Gardner? En refermant ce délicieux roman, je ne suis pas loin de répondre par l’affirmative, parce que la magie de l’écriture nous fait prendre place aux côtés de la belle brune dans ses déambulations romaines, partager ses coups de folie et, à l’image du narrateur, nous rendre tous un peu amoureux.
Nous sommes à Rome en 1958. La MGM a choisi de quitter ses studios pour tourner La Maja nue dans une réalisation d’Henry Koster. Il s’agit du dernier film dû par l’actrice au studio et qui ne laissera pas de souvenir impérissable dans la carrière de l’actrice. Dans ses Mémoires, Ava écrira du reste que «La Maja nue, meilleur titre que bon film, n’a pas été ma contribution la plus mémorable à l’art du cinéma. Il s’agit d’une biographie assez insipide du grand peintre espagnol Francisco Goya. Je jouais la duchesse d’Albe, le modèle favori de Goya». Avant d’ajouter que ce film lui a permis de faire la connaissance de Giuseppe Rotunno «dont les couleurs superbes illuminent le film de bout en bout».

GARDNER_The-naked-Maja_AfficheThierry Froger imagine alors que, lassée de partager ses nuits avec Anthony Franciosa – qui interprétait le rôle de Goya – Ava décide une escapade avec le chef opérateur. Poursuivis par les paparazzis, leur virée nocturne va se terminer au petit matin par un petit jeu: Rotunno est chargé de reproduire quelques grandes toiles de nus célèbres, de «de rejouer la peinture en photographie». Tâche peu aisée pour les problèmes de cadrage qu’elle posait, mais ô combien stimulante pour «les attraits qu’elle proposait à ses yeux d’homme.» Voici donc les rouleaux de pellicule imprégnés des mises en scène de GOYA_la_maja_desnuda

La Maja desnuda de Goya,

TITIEN_La_venus_durbinode La Vénus d’Urbino du Titien,

VELASQUEZ_La_Venus_au_miroirde La Vénus au miroir de Vélasquez et de …

COURBET_la_naissance_du_mondeLa naissance du monde de Gustave Courbet!
Si l’alcool a désinhibé le photographe et son modèle, tous deux se rendent vite compte au réveil combien ces clichés sont explosifs. Ava fait promettre à Rotunno de les détruire, ce qu’il fera après avoir réalisé un tirage qu’il confiera à son modèle et avoir oublié un négatif dans sa chambre noire.
Jacques Pierre, le narrateur, délaisse alors ses travaux d’historien pour enquêter sur le sort des quatre clichés produits cette nuit-là. Il va alors nous entraîner d’un bout à l’autre de la planète, «de la MGM à Hughes, de Sinatra à Hoover, d’Hemingway à Castro» et constater «avec inquiétude le pouvoir vénéneux de ces images» car les convoitises qu’elles suscitent vont jusqu’à laisser quelques cadavres ici et là. Un thriller haletant qui va se doubler d’un rapprochement inattendu avec sa fille Rose. Car sa progéniture, qui vit à Rome avec un homme beaucoup plus âgé qu’elle, accepte de l’aider dans sa quête. L’occasion aussi de constater que les errances du cœur ne sont pas réservées aux stars d’Hollywood.
Avec maestria l’auteur nous fait découvrir quelques épisodes fort intéressants de l’histoire de l’art, notamment la genèse de la toile la plus célèbre de Gustave Courbet, avant de raconter la vie rêvée d’Ava – je suis persuadé que vous adorerez l’épisode de sa rencontre avec Marylin Monroe – sans oublier de nous éclairer sur les motivations de cet enquêteur passionné qui deviendra «une sorte de spécialiste d’Ava Gardner, de sa vie et de ses légendes».
C’est enlevé, drôle, documenté et follement exaltant. Il n’y a effectivement «pas de plus belle quête que celle du chasseur sans proie, traquant l’ombre d’un doute, si ridiculement suspendue soit-elle aux petites lèvres d’Ava Gardner et aux forêts obscures comme des images.»

Les nuits d’Ava
Thierry Froger
Éditions Actes Sud
Roman
304 p., 20 €
EAN: 9782330108632
Paru le 22 août 2018

Où?
Le roman se déroule d’une part sur les traces d’Ava Gardner en Italie, à Rome et Naples, mais également à Madrid, Londres, Los Angeles, la Floride, Haïti ou encore à La Havane et d’autre part dans les pas du narrateur en France, à Arcis-sur-Aube, Paris, mais aussi à Nantes et Chalonnes-sur-Loire près d’Angers ou encore à Prondines dans le Massif central et à l’étranger, notamment à Charlotte, Raleigh et Smithfield en Caroline du Nord et à Punta Raisi et Palerme en Sicile.

Quand?
L’action se situe de 1958 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Rome, août 1958. Ava Gardner s’ennuie sur un tournage. Hors champ, elle invente la dolce vita avant Fellini. Par une nuit arrosée, la star entraîne son chef opérateur, le timide Giuseppe Rotunno, dans une séance photo inspirée des grands nus de l’histoire de l’art. Dont un scandaleux tableau de Courbet… peint d’après photographie.
Les Nuits d’Ava raconte ce moment de bascule où Ava Gardner affronte l’érosion de sa propre image en s’adonnant à toutes les dérives. Et l’obsession parfois distraite d’un certain Jacques Pierre, historien fantasque, qui s’improvise détective sur les traces des quatre clichés produits cette nuit-là.
Avec une aisance joueuse et impertinente, Thierry Froger circule des cimes du glamour hollywoodien aux questionnements de l’adolescence provinciale, des vertiges de la gloire aux gouffres de la solitude, et slalome gracieusement entre les débats idéologiques agitant deux générations françaises et les coulisses crapuleuses du pouvoir américain des années 1950 à 1970.
Roman-tourbillon, enquête et rêverie, Les Nuits d’Ava orchestre une réflexion amusée et mélancolique sur notre rapport à l’image et aux icônes. On y explore les aléas de la construction et de la déconstruction de soi, l’invention de l’histoire et de notre modernité. Le tout dans la légère sensation d’ivresse des amitiés naissantes.

« Je crois aimer les images par-dessus tout, qu’elles soient peintures, photographies, projections tremblantes sur un drap blanc. Je les aime minuscules ou grandes, vives ou fatiguées. Je les aime quand, cherchant à mieux les voir, j’ai l’impression qu’elles me regardent un bref instant avant de s’évanouir.
Car me ravissent plus que toute autre les images fantômes : celles entrevues en songe, celles des films non tournés ou brûlés, les tableaux volés ou bien voilés, les dessins effacés à la gomme, les chefs-d’œuvre inconnus, invisibles, les photographies perdues.
Je pense souvent à cette phrase de Pascal Quignard : “L’homme est celui à qui une image manque” et il me semble que Les Nuits d’Ava raconte cette histoire : un homme se met à la recherche d’une image manquante qu’il désire et qui l’effraie.
Embarqué dans cette quête des origines qu’il mène comme une enquête moins policière que rêveuse, le narrateur navigue à vue. Il est vite ballotté entre les époques et les continents, entre sa petite histoire et celle des grands de ce monde, entre ses souvenirs et ses fantasmes, en premier lieu desquels sa vieille obsession pour Ava Gardner. Celle-ci – ou plutôt l’image impossible de celle-ci – traverse tout le livre au fil des naufrages et des épiphanies. Elle nous interroge sur ce que nous voyons, croyons voir, ou voulons voir, puisque juste en-deçà et au-delà de l’image, il y a l’imaginaire – c’est-à-dire ce bref instant où Ava Gardner nous regarde avant de s’évanouir comme une apparition. » T. F

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Télérama (Jacques Morice)
France Culture (Le réveil culturel – Tewfik Hakem)
Libération (Virginie Bloch-Lainé – entretien avec l’auteur)
En attendant Nadeau (Norbert Czarny)
Le Temps (Jean-Bernard Vuillème)
Blog Loupbouquin
Blog Shangols 
Blog Les mots de la fin 
Blog Baz’Art 


Thierry Froger présente Les Nuits d’Ava © Production Actes Sud

INCIPIT
(Les premières pages du livre)
« Je crois avoir vu comme dans un songe cette voiture qui filait dans les rues désertes de Rome, vers quatre heures vingt du matin, poursuivie par les éclairs d’un cyclope. La Facel-Vega (ou la Ford Thunderbird) semblait rouler à l’aveugle et zigzaguait sur les pavés tièdes, éclairée par le gros œil circulaire et intermittent du flash Braun de deux paparazzi. Leur décapotable répétait le trajet erratique de la première voiture que conduisait Ava Gardner avec la grâce et l’inconscience des merveilleux pochards. À ses côtés, tout aussi ivre et néanmoins apeuré, l’acteur Anthony Franciosa bégayait mollement des lambeaux de prières qu’Ava Gardner ne pouvait entendre, hurlant et riant à chaque coup de volant qui faisait crisser le caoutchouc sur le basalte noir, les ailes de la voiture frôlant les murs comme on caresse et comme on griffe. Franciosa se cramponnait à son siège, tétanisé par l’alcool, la peur et les jurons d’Ava. Voyant dans le rétroviseur que les poursuivants ne perdaient pas de terrain, l’actrice a eu soudain l’intuition stratégique de les retarder en lançant par la fenêtre tout ce qui lui tombait sous la main, léchant imprudemment le volant et tirant de son sac des objets vite projetés en direction de la décapotable. Celle-ci a finalement ralenti, sans que ces pauvres projectiles en soient la cause, les deux photographes s’avisant de la plus grande vélocité de la Facel-Vega (ou de la Ford Thunderbird) ainsi que de la mauvaise tournure que pourrait prendre cette course poursuite nocturne où chacun semblait manquer de sang-froid et de lucidité dans la conduite des événements comme des véhicules. La voiture des paparazzi a fait un demi-tour soyeux sur une petite place au puits couvert et a parcouru le chemin inverse, non sans quelques haltes pour récupérer ici ou là les tendres dédicaces – ou ce qu’il en restait – que leur avait adressées Ava Gardner.
Le lendemain, le samedi 16 août 1958, l’actrice s’est réveillée avec un goût d’orange confite et d’oignon dans la bouche. Elle est sortie sur la terrasse de son appartement vers midi, vêtue d’un peignoir blanc, un verre de gin à la main pour réparer sa gueule de bois et la mauvaise conscience volatile qu’elle avait parfois. Elle a regardé un instant les adolescentes qui, en contrebas de son balcon, se faisaient photographier sur les marches qui montaient de la piazza di Spagna vers Trinità dei Monti: la plupart de ces jeunes filles imaginaient avec force et foi qu’elles ressemblaient à Audrey Hepburn dans Vacances romaines, imitant comme elles pouvaient son sourire espiègle et gracieux, agrandissant démesurément les yeux en prenant la pose. Rentrée dans l’appartement pour fuir la chaleur du milieu de journée, Ava Gardner a mis un disque de Frank Sinatra sur l’électrophone et a fait couler un bain d’eau froide pour réveiller son corps effacé. Cela faisait des mois qu’elle s’étourdissait . Rome avec le bonheur suffisant de croire qu’après ce tournage elle serait libre. On dit que la voix de Sinatra est de velours. »

Extraits
« Rotunno la regardait sans réussir à bien appréhender la folle étrangeté – et c’est probablement ce qui nous arrive à tous, deux ou trois fois peut-être au cours de notre vie misérable, quand nous sommes incapables de reconnaître l’inouï au moment où il surgit, condamnés ensuite à le traquer vainement dans la mémoire défaillante et complaisante, ce qui nous permet de tout inventer, y compris les possibilités de rêver et regretter sans fin ce qui s’est passé ou non. Il est difficile d’imaginer ce que pouvait penser Rotunno à quatre heures du matin, ivre et seul avec le plus bel animal du monde dont la peau nue débordait outrageusement d’une grande chemise blanche mal boutonnée. En ces circonstances et à sa place, sans doute aurais-je souhaité que cette nuit n’ait jamais existé – mais surtout qu’elle ne finisse pour rien au monde. » (p. 50-51)

« Devenu malgré moi une sorte de spécialiste d’Ava Gardner, de sa vie et de ses légendes, je commençais à être bien placé pour savoir qu’on racontait en général n’importe quoi sur son compte. Soucieux de ne pas trop m’égarer, j’essayais d’appliquer à mon enquête les méthodes rigoureuses de l’investigation scientifique… » (p. 109)

« Après six mois de recherches désordonnées que je qualifiais pompeusement d’enquête, j’avais désormais quelques certitudes. Hormis la grande Origine dérobée chez Rotunno et la petite Vénus au miroir dont je n’avais pas retrouvé la trace, il semblait que les images scandaleuses d’Ava Gardner avaient ricoché d’un bout à l’autre de la planète, changeant plusieurs fois de main, de la MGM à Hughes, de Sinatra à Hoover, d’Hemingway à Castro, et charriant dans leur sillage de nombreuses morts sans qu’aucun rapport de causalité ne puisse être formellement établi. Certains signes apparaissaient troublants cependant et il m’arrivait de considérer avec inquiétude le pouvoir vénéneux de ces images dont j’étais, à ma manière consentante, également la victime en y consacrant tout mon temps et une partie de l’héritage maternel. Je n’arrivais pas à démêler la cause de la conséquence, la conséquence du fortuit, le vrai du probable et le probable du fictif, tant je me méfiais de mon goût des rapprochements douteux qui me conduisaient à tirer une pelote par les cheveux comme on crible de balles ou d’aiguilles la gueule d’une belette dans une meule de foin. » (p. 241)

À propos de l’auteur
Thierry Froger, né en 1973, enseigne les arts plastiques. Son travail questionne les transports de l’image, ses fragilités et ses fantômes (réels ou imaginaires, cinématographiques ou historiques). En 2013, il publie un recueil de poèmes, Retards légendaires de la photographie, (Flammarion, prix Henri-Mondor de l’Académie française en 2014). Sauve qui peut (la révolution) est son premier roman, pour lequel il a reçu le Prix Envoyé par la Poste. (Source : Éditions Actes Sud)

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