Le Compagnon idéal

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En deux mots
La vie d’Éva n’a rien d’une sinécure. La jeune célibataire essaie d’oublier le mauvais traitement que lui fait subir Cloé, sa patronne, en se réfugiant dans les livres. Mais quand elle rencontre Jimmy lors d’une fête d’anniversaire, sa vie change. Ils vont pouvoir se confiner ensemble. Du coup sa mère et sa sœur s’inquiètent pour elle.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Le meilleur partenaire de confinement

Dans son nouveau roman, Isabelle Minière explore à sa manière la période du confinement en racontant la vie d’une jeune femme qui trouve un soir d’anniversaire, l’homme idéal qui partagera cette période très particulière. Drôle, ironique, mais aussi cruel.

Quand on passe son temps dans les livres, ce n’est pas évident de faire des rencontres. Mais Éva va avoir de la chance. En acceptant l’invitation de Cloé, cette patronne qui la martyrise, elle va transformer sa vie. Car parmi les invités, il y a son frère, Jimmy ou Jeff – peu importe après tout – qui pourrait bien être l’homme de sa vie. Car ils sont sur la même longueur d’onde et n’ont guère besoin de paroles pour se sentir complices. Ajoutons que les circonstances vont beaucoup aider à leur rapprochement. Le «grand confinement» qui a été décrété va leur offrir le moyen de ne plus se quitter. Jimmy s’invite chez Éva pour cette période très particulière. Le petit appartement est alors assez grand pour leur amour. Le compagnon idéal «travaille-télé» et pare sa compagne de toutes les qualités, vantant notamment son bel esprit critique. Oubliés les petits soucis liés au confinement, les attestations à remplir, les contrôles de police, les questions d’approvisionnement. Il ne reste que le bonheur d’une lune de miel sans nuages… «Ce qu’il est doux, Jimmy… Si j’avais dû l’inventer, je l’aurais inventé comme ça, doux à mourir, à se réjouir de mourir dans ses bras. Mais il veut que je vive. Je n’avais jamais connu quelqu’un qui ait très envie que je vive. Non pas que les autres voulaient que je meure, pas forcément, mais ils n’en avaient pas grand-chose à faire, que je sois vivante, morte, ou à moitié vivante, à moitié morte. Pour Jimmy, c’est vivante. Il me veut vivante. Je me serre contre lui, respire un grand coup. J’aurais fait pareil avec Jeff, mais Jimmy c’est plus doux, ça lui va mieux.»
Mais voilà que sa mère et sa sœur s’inquiètent. Pour elles, pas de nouvelles ne signifie pas bonnes nouvelles. Et comme par effet de miroir, il en va de même pour Jimmy qui lui aussi à maille à partir avec sa famille.
Pour le jeune couple, la stratégie s’appelle «pour vivre heureux, vivons cachés. Seulement voilà, la police s’en mêle… jusqu’à un épilogue qu’il serait dommage de dévoiler ici.
Comme dans Je suis très sensible ou dans On n’est jamais à l’abri d’une bonne surprise, Isabelle Minière explore la vie de couple avec la passion d’une entomologiste, cherchant avec délectation le petit détail qui vient définir un état d’esprit, montrer ce qui rassemble ou au contraire désunit. Prenez par exemple ce ficus qui trône comme un totem au milieu du salon ou encore cette perruque rousse qui trompe même le voisin. On se régale de ce petit jeu de la dissimulation, on se remémore une époque pas si lointaine, on salue la belle idée de la romancière qui mène ses personnages – et ses lecteurs – dans une folle sarabande.

Le compagnon idéal
Isabelle Minière
Serge Safran éditeur
Roman
176 p., 16,90 €
EAN 9791090175976
Paru le 15/04/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris.

Quand?
L’action se déroule de nos jours, durant le «grand confinement».

Ce qu’en dit l’éditeur
Éva est en manque d’amour. Elle rêve d’un compagnon qui l’aime et la comprenne.
Sa mère et sa sœur la savent peu sociable, voire la croient en danger. Son père l’ignore. Sa patronne, Cloé, l’exploite mais l’invite à la fête de son anniversaire pour lui présenter son frère. C’est ainsi qu’elle fait la connaissance de Jimmy… ou Jeff, selon son humeur.
Que serait-elle devenue sans Jimmy, ce compagnon si charmant, rencontré… juste avant «le grand confinement»? Entre «travail-télé», sorties règlementées, nuits ou chacun rêve de l’autre, ils vivent heureux et cachés dans leur bulle. Jusqu’à l’intervention de la police !
Isabelle Minière nous plonge, non sans une douce ironie, dans le monde intérieur de cette jeune femme, fantasque, drôle, attachante. Et qui va jusqu’au bout de ses rêves.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Choisir & Lire – les notes
Blog Zazy lit
Blog Lily lit
Blog L’élégance des livres

Les premières pages du livre
Proposées sur le site de l’éditeur

Extrait
« Ce qu’il fait, en essuyant mes larmes, en me caressant le dos, la tête, le cou. Douce, douce caresse dans le cou. Je me calme. Ce qu’il est doux, Jimmy… Si j’avais dû l’inventer, je l’aurais inventé comme ça, doux à mourir, à se réjouir de mourir dans ses bras. Mais il veut que je vive. Je n’avais jamais connu quelqu’un qui ait très envie que je vive. Non pas que les autres voulaient que je meure, pas forcément, mais ils n’en avaient pas grand-chose à faire, que je sois vivante, morte, ou à moitié vivante, à moitié morte. Pour Jimmy, c’est vivante. Il me veut vivante. Je me serre contre lui, respire un grand coup. J’aurais fait pareil avec Jeff, mais Jimmy c’est plus doux, ça lui va mieux. Son sourire, délicieux. » p. 82

À propos de l’auteur
MINIERE_isabelle_DRIsabelle Minière © Photo DR – Librairie Mollat

Isabelle Minière est née au Mali. Elle a passé son enfance près d’Orléans, fait ses études à Tours et à Paris où elle vit aujourd’hui. Elle écrit des romans, des nouvelles et des livres pour la jeunesse. Elle est aussi psychologue, hypnothérapeute. Elle a publié de nombreux romans, principalement chez Serge Safran éditeur, comme Je suis très sensible (2014), On n’est jamais à l’abri d’une bonne surprise (2016), Au pied de la lettre (2017), Je suis né laid (2019), J’ai dix-huit ans, tous les âges à la fois, et j’ai un papa (2021) et Le compagnon idéal (2022). (Source: Serge Safran Éditeur)

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La nuit recomposée

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En deux mots
Antoine a failli se noyer. En émergeant, il constate qu’il ne semble pouvoir vivre qu’avec intensité. C’est pourquoi, il se jette corps et âme dans sa carrière de comédien, c’est pourquoi toutes ses relations sont brûlantes et éphémères. Va-t-il pouvoir s’assagir?

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Le jeu de l’amour et du hasard

Peut-on vivre une vie qui ne soit qu’intense, passionnée? C’est la question à laquelle tente de répondre Jocelyn Lagarrigue dans un premier roman incandescent qui est aussi une ode au théâtre.

Tout le roman est construit sur ces moments de bascule, sur ce qui rend la vie à la fois difficile, voire insupportable, mais aussi riche et exaltante. Antoine est passé tout près de la mort. Il a plongé dans les abîmes et a failli ne jamais remonter à la surface. Depuis cet accident, il éprouve bien des difficultés à faire l’acteur, à remonter sur les planches. «Jouer la comédie m’indiffère, je suis en retrait, en rejet. J’ai cessé d’amuser la galerie comme je pouvais le faire auparavant lors des répétitions, le plaisir du jeu sur scène m’a quitté. Le traumatisme est tel que tout me semble vain: mes camarades, si fades, le décor, les costumes très laids, sans parler de la musique et de la lumière qui frisent la ringardise absolue… ».
Un mal-être qui ne peut que déteindre sur son entourage et sur des relations qui déjà ne brillaient pas par leur stabilité. Car Antoine aime l’intensité, les sentiments forts, la passion. C’est pourquoi il a choisi le théâtre, c’est aussi pourquoi il aime Esther, leur envie d’absolu, leur désir incandescent. Quitte à faire le pas de trop en succombant aux beaux yeux d’Alexia. Sans doute a-t-il laissé volontairement traîner ce message sur son écran pour que son double-jeu soit découvert. «Après trois mois de relation clandestine, j’ai quitté Esther qui venait de lire ce mail sur mon ordinateur, et moi sur mon portable alors que je venais de me disputer avec Alexia deux heures auparavant, dans ce qui deviendrait désormais notre modus vivendi. La technologie a ses petites accélérations, higger than life, comme disent nos cousins d’outre-Atlantique. J’ai tout avoué, je ne pouvais plus reculer, tout allait trop vite, mes actes précédaient ma pensée. J’étais littéralement assujetti à Alexia, à son corps, à son insolence qui promettait une autre vie, moins bourgeoise, plus «artistique», loin du train-train quotidien.»
Mais alors qu’il retrouve le feu sacré et le personnage de Don Juan, il brûle aussi ce nouvel amour avec sa partenaire. Il suffira d’une étincelle, acheter des billets pour Nice sans demander son accord à Alexia, pour que l’incendie prenne une ampleur incontrôlable.
Jocelyn Lagarrigue, qui a notamment travaillé avec Ariane Mnouchkine et à laquelle il rend un hommage appuyé, nourrit son récit de son expérience personnelle et transcende le parcours d’un homme en proie à ses démons en une ode au théâtre. À l’image d’Antoine qui n’est sans doute jamais mieux lui-même que lorsqu’il endosse un rôle, on découvre toute la force de cet art qui permet de partager au plus près les émotions et décortique les sentiments. Soutenu par une écriture chargée de fulgurances, ce premier roman, nouvelle variante du combat entre Eros et Thanatos, est riche de belles promesses.

La nuit recomposée
Jocelyn Lagarrigue
Quidam Éditeur
Premier roman
216 p., 20 €
EAN 9782374912639
Paru le 7/01/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris. On y évoque aussi la banlieue, la Bretagne avec Saint-Jacut-de-la-Mer, Malakoff, Lyon, Nixe et Marseille.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Combien d’hommes dans un homme? Antoine est comédien. Sa vie, il la brûle avec les femmes, sur les planches, dans la haute mer des grands textes. Seule l’intensité l’intéresse. Jusqu’au jour de trop où, plongé dans le coma, une vague noire menace de l’engloutir.
Renaître est un risque, Antoine le sait. Lentement, son existence reprend, mais sur une ligne de crête aussi fragile que périlleuse. A quoi s’expose-t-il dans le jeu de l’amour et du hasard, à quoi s’expose-t-il s’il ne joue pas, s’il ne joue plus?
Porté par une écriture bouillonnante, d’une liberté rare, La Nuit recomposée nous plonge dans la vie d’un homme de théâtre, à la fois roi et clochard.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
La Viduité
Pro/p(r)ose Magazine (Karen Cayrat)
Blog Le domaine de Squirelito
Blog Les livres de Joëlle
Blog L’Or des livres
Blog Mémo Émoi
Blog Agathe The Book


Lecture par l’auteur & Victoria Quesnel, accompagnés par Igor Quezada à la guitare © Production Maison de la poésie – scène littéraire

Les premières pages du livre
Prologue
Je suis allongé sur un banc de sable par trente mètres de fond.
Mon corps subit une pression hydrostatique importante, un massage puissant de tous les muscles ; mes poumons ont la taille de deux oranges sanguines, mon squelette est sous le joug du courant, un mouvement incessant, un rouleau à pâtisserie. Le sel devient concret. Avant je disais la mer est salée sans savoir de quoi il retournait. Ce matin, c’est différent, le sel existe – Dieu aussi, et il exerce sa pression sur tous les pores de ma peau.
Le ciel n’est plus le ciel, c’est une armure noire, elle se déploie immense. Des comètes dorées viennent s’écraser sur mon visage fripé par les profondeurs ; j’ai la tête d’un nouveau-né.
La sensation de bien-être est totale. Je quitte le quotidien pour d’autres horizons, c’est un nouveau départ et c’est excitant. Une daurade vient à ma rencontre et me salue d’un clin d’œil. Cette familiarité indique qu’elle me connaît, elle délivre son
message : le temps est élastique, il faudrait peut-être remonter.
Maintenant.
Comment en suis-je arrivé là ? C’est la question des hommes qui touchent le fond et sont surpris lorsque le fond se dérobe à nouveau sous leurs pieds. Art de la chute, art de la fuite. Les poignets attachés, le souffle court, je repose sur un brancard depuis trois quarts d’heure déjà. La sirène, le bruit du moteur dans la nuit, le tube dans la gorge, les hommes autour qui s’agitent, ne sont qu’une seule et même question : veux-tu vivre ou mourir ? Simple et direct, sans arabesques ni coquetterie, la vie me demande si je jette l’éponge, si j’abandonne ou si j’ai la force de revenir, un peu comme un boxeur crucifié dans les cordes, dont on se demande s’il va pouvoir tenir, s’il ne va pas craquer sous la déferlante de coups.
Je suis dans le coma et je viens d’arriver aux urgences ; il est quatre heures du matin et il fait très froid ce 21 novembre.
Rapidement pris en charge par le personnel hospitalier, harnaché d’une armée de cathéters, je suis intubé jusqu’au fond de l’aorte. Une sonde dans le sexe me signifie que je suis à l’hôpital – gagné, je suis arrivé à destination. La sonde dans le sexe, c’est la réalité, la chaîne du chien dans un refuge : je n’irai pas plus loin, ne sortirai plus, la comédie est finie.
Tu as entendu l’infirmière railler la taille de ton sexe lorsqu’il a fallu enfoncer la sonde dans l’urètre ? Ou n’était-ce qu’une hallucination auditive, l’expression d’un complexe masculin, ta virilité malmenée dans une situation embarrassante – nu devant des étrangères, du vomi plein les bronches, un pronostic vital engagé, et une hypothermie à trente-quatre sept ?
Je prie les dieux de m’accorder la délivrance de ma pénible veille… Eschyle flotte dans ma tête, mots et mantras contre le mauvais œil. Eschyle est un ami de longue date, toujours présent dans les moments délicats. Cette nuit encore je guette le signe du flambeau, l’éclair de feu apportant la nouvelle et l’histoire de la prise de Troie.
On m’a installé au cinquième étage, aux soins intensifs, sur un lit barricade. Mes bras aux veines saillantes sont parsemés d’aiguilles. Je suis recouvert d’un drap vert pâle. Mes cheveux sont noir électrique et ma peau est si blanche qu’elle scintille dans la pénombre. Mon corps, c’est une planche d’anatomie, un danseur que Rodin a croqué rapidement au fusain, une adolescence grecque qui persiste malgré mes quarante et un ans.
Les tuyaux qui m’assistent et les pulsations sonores finissent de donner un air futuriste au tableau – je suis à l’hôpital, le Messie est revenu.
Il a fallu me déséquiper, j’ai vomi à plusieurs reprises. C’est une opération qui demande du métier. L’anesthésiste en chef a fait son travail, intuber, détuber, puis intuber à nouveau, les infirmières m’ont nettoyé plusieurs fois. C’est douloureux mais je ne sens plus rien, je suis dans un autre monde, plus bas, beaucoup plus bas. L’hôpital le froid les médecins l’infirmière le Samu le tube dans la gorge la sonde dans l’urètre le jour qui se lève, peut-être n’est-ce qu’un rêve – un rêve pour distraire
la mort, la retarder en chemin, lui raconter l’histoire d’une vie, l’histoire d’un souffle.
La réalité se dilate, l’imaginaire prend la barre et m’offre plusieurs chemins, je n’en choisis aucun.

1
Je descends à Saint-Michel plutôt qu’à Odéon, je finirai à pied jusqu’au théâtre, un pèlerinage à la sauvette avant d’attaquer les répétitions. Je sors place Saint-André-des-Arts, il fait beau, l’air est sec, il vient flatter mes «poumons de flanelle». Les cafés alentour s’affairent en ménages superflus – quelques coups de balai sur le trottoir, de l’esbroufe pour signifier qu’ici «chez nous», c’est propre, contrairement aux voisins. Les devantures pseudo modernes et le concept « lounge » ont fait des dégâts considérables. Les troquets à l’ancienne et leur zinc authentique ont cédé la place aux banquettes simili cuir, le marronnasse partout l’emportant sur le carmin.
Je ne suis pas revenu depuis des années et je compte sur le Quartier Latin pour me donner de la force. On mise beaucoup sur le passé quand on appréhende le présent, comme un piètre joueur de casino, avec ses manies, ses gris-gris pathétiques, mêmes gestes, mêmes lieux, parce qu’ici on a déjà gagné au moins une fois. Les lieux nous définissent plus qu’on ne veut le reconnaître, leur empreinte est un parfum subtil qui distille des effluves sucrés, un piège à mouches pour les souvenirs.
Une grosse boule dans la gorge. J’ai fait une nuit blanche, je suis à cran, je pète comme du verre. Depuis vingt ans, rien n’a changé. Le trac du premier jour que l’on masque avec des cafés, cigarettes, embrassades hystériques entre acteurs, puis
re-cafés, re-cigarettes, avant de se diriger dans la salle de répétition, la trouille au ventre, un sourire de circonstance, unique rempart contre le doute.
Vais-je pouvoir y arriver, encore une fois, une dernière fois ?
Depuis l’accident, je me perds dans la contemplation des gouttières, leur angle aigu et pointu. Un acte enfantin et naïf pour saluer le cosmos et le remercier d’être toujours en vie : je suis ainsi, un mystique à temps partiel. Depuis la place, je fixe donc l’angle d’une gouttière, pile en face de moi : le zinc qui la compose, les nuances de gris dues à la pluie, aux chiures des pigeons, à l’usure. Me voilà rassuré. Mes pouvoirs magiques sont en état de marche. Les retrouvailles avec le metteur en scène et la troupe vont bien se passer. J’ai la force d’affronter un troupeau d’acteurs resté sur terre. J’ai vu l’autre rive, eux non.
Au 23, rue Saint-André-des-Arts, je scrute avec émotion le deuxième étage, comme si quelqu’un allait ouvrir la fenêtre, une femme. Mais non, rien, personne ne se penche. Dans la rue, même cirque que sur la place, kébabs et consorts jettent de l’eau chaude sur le goudron gelé. Une fumée aux relents de citron industriel en sort – démonstration de compétence, variation sur l’hygiène, une façon de me dire que Monsieur Elie, l’épicier d’antan, a disparu, dilué dans l’eau de javel, remplacé par un marchand de bijoux orientaux. Monsieur Elie et son épicerie minuscule, ses mignonnettes d’alcool devant lesquelles étaient inscrites en lettres noires, en lettres capitales : I TOUCH, I BREAK, I PAY. Génie du bon sens, outre les anecdotes
interminables qu’il distillait volontiers lorsque après plusieurs années d’observation il vous jugeait assez mûr pour les apprécier, whisky en main et cigarette au bec. Le même, très tard après la fermeture du magasin, se réfugiait dans un cagibi pour y peindre des reproductions de Manet ou de Renoir, son bon plaisir. Monsieur Elie portait, été comme hiver, une casquette de baseball, d’où sortaient de longs cheveux frisés très fins, des lunettes fumées encadraient son visage basané et un jaguar plaqué or pendait à son cou. Il racontait comment lui, le petit Juif tunisien, avait guidé des soldats allemands dans les ruelles de Tunis, les fesses calées sur l’aile d’un side-car, avant de se ruiner des années plus tard dans un casino à Monte-Carlo en perdant un million de francs en une nuit. De Tunis à Paris en passant par Monaco, son vice c’était le jeu…
Et toi, quel est ton vice, Antoine ?
C’est au 23 rue Saint-André-des-Arts, à côté de chez Elie, en face de la Rose de Tunis que je partageais avec Esther un studio de vingt mètres carrés, quinze ans auparavant. Des années de bonheur, l’insouciance de la jeunesse, un amour puissant entre nous, une vie de fêtes, des amis acteurs ou sorbonnards se succédant pour boire chanter danser dormir, entassés les uns sur les autres contre les murs blancs.
Esther et moi, nous nous étions rencontrés à la Sorbonne. Bernard Raffalli, notre professeur de lettres, dandy et grand poète de l’existence, Bernard nous surnommait Roméo et Juliette. Je ferme les yeux, je vois Esther s’extraire du couloir minuscule de notre immeuble pour s’engager dans la rue et traverser la place Saint-André, vêtue d’une jupe fourreau bleu marine, chaussée d’escarpins « flamenco » finissant une allure « électrique ». Esther « petit front », des yeux noisette à peine bridés, de longs cheveux châtain foncé qui tirent sur le brun, sans y parvenir tout à fait. Sa peau blanche et ses traits fins lui conféraient un air de sainte, sa démarche, ses jambes moyennes dont on devinait la musculature puissante la rendaient inaccessible pour le commun des mortels. Une icône fière d’en être une et l’assumant tout à fait, lorsque son regard vous déshabillait au coin d’une salle de cours ou dans un bar enfumé. La madone, avec la bonté humaine en héritage – cette bonté qui vous encombre et dont on ne sait que faire à la fin, tant elle est présente.
Au départ, Esther était promise à Laurent, mon meilleur ami. Mais il y avait eu trop d’hésitations entre eux, trop de politesses, et sur un malentendu et un glissement dont la vie a le secret, j’ai fait ma déclaration un soir d’hiver, dans un petit bar bondé d’étudiants. L’inspiration et l’éloquence ont fait basculer nos vies. Jamais depuis je n’ai réitéré pareille chose, c’était un pistolet à un coup. J’avais bu ce qu’il fallait de vin pour oser.
Esther s’est levée d’un bond et m’a dit : Je me sens belle Avec cette conviction inébranlable des femmes touchées par la grâce, sûres de leur puissance érotique. Elle m’a pris la main et la minute d’après, nous traversions le boulevard Saint-Germain à vive allure pour finir chez elle.
La blancheur des murs fut la première sensation lorsque je pénétrais son studio – l’étincellement de blanc dans la rétine, avec Esther en ombre chinoise. Elle cuisina ce soir-là des épinards qu’elle décongela avant d’ajouter du Tabasco dans la poêle – un aphrodisiaque pour faire l’amour des heures durant. Cette première nuit, Esther n’était pas belle mais resplendissante, elle brillait, son visage changeait d’expression au moindre contact, c’était une mer agitée, comme si ses ancêtres se bousculaient pour apparaître devant moi. Sa peau si douce, ses seins parfaits, l’odeur de cuir et des bas noirs, qui émanait des escarpins sur le plancher, ses cheveux épars sur les épaules lorsqu’elle me chevauchait et, – un orgasme –, frappée en plein cœur par une flèche invisible, le torse et le cou maculés de minuscules taches roses, ses yeux ahuris dans les miens. À vingt ans, nous savions jouir depuis des siècles, la confiance en nos corps est née cette nuit d’hiver – elle distille encore aujourd’hui
une tendresse rare, malgré les trahisons et les coups tordus que la vie nous réserve.
Planté devant l’immeuble, accompagné de ces souvenirs, je ne parviens pas à trouver le calme dont j’ai besoin. On vient flatter le passé en espérant un petit retour en échange, mais le temps n’aime pas les mendiants. Il faut que je prenne rendez- vous chez Weil, je l’appelle dès que je sors des répètes.
Emmanuel Weil est le psychiatre qui me suit depuis des années. Un homme d’une soixantaine d’années, pragmatique, plein de bon sens et qui préconise à tort ou à raison une psychothérapie plutôt qu’une psychanalyse. Un garagiste à l’ancienne plutôt qu’un concessionnaire. Weil bidouille, rafistole et me rassure comme il peut : Vous êtes un artiste et il ne faut pas bousculer ce qui semble tenir en équilibre depuis tant d’années. J’attire votre attention sur la répétition. Vous êtes un acteur et vous répétez, c’est normal, c’est votre métier. Vous répétez. Et dans la vie vous répétez aussi, vous comprenez ?
Neuf heures quarante, il est temps d’y aller. Je quitte mon passé pour m’engager rue de l’Odéon. Je m’arrête au passage devant la librairie théâtrale pour me donner de la contenance, sur ma droite la carcasse imposante du théâtre et le ridicule du drapeau tricolore sur le fronton du bâtiment. Une rétrospective sur le Théâtre du Soleil trône parmi divers ouvrages. Mon cœur bat la chamade quand je vois la photo d’Ariane Mnouchkine.
La voir elle, en noir et blanc dans la librairie à côté du livre de mon amie Diane Burgues, Ma santé par les planches, c’est un bon signe, non ? Je suis resté cinq ans et demi comme acteur au Théâtre du Soleil. Je fanfaronnais lorsqu’on me demandait:
mais pourquoi es-tu parti ?
— Libéré pour bonne conduite !
Cet humour de comique troupier m’agace aujourd’hui. Je me lasse de mes petites facéties, de mes traits d’esprit destinés à séduire quiconque se présente dans mon champ de vision.
Quand vais-je cesser de courtiser la facilité ? Quand vais-je grandir et m’élever enfin – comme prévu ?
J’en étais là à contempler mon corps longiligne se détacher sur la vitre de la librairie, un peu las, un peu mou, mon visage émacié par l’accident semblant me prédire un nouveau cap, une mission, du mouvement en tout cas, quand Alexia fit son apparition, son reflet à côté du mien. Je ne l’avais pas vue depuis l’accident. Ce fut comme une onde de choc. Alexia est assez grande et ce qui retient immédiatement l’attention, ce sont ses pommettes saillantes et ses yeux verts à peine bridés ; elle a des origines malgaches par son père et normandes par sa mère, comme elle me le confiera plus tard. Des lèvres pulpeuses légèrement maquillées, des cheveux châtain clair mi longs, très fins, finissent un visage qui semble hésiter entre la Suède et l’Afrique. Ses longues jambes dans son jean noir moulant vous perdent tant elles promettent du sexe et puis du sexe – il faut arrêter de projeter des scènes de cul avec les bombasses, il faut vraiment arrêter.
Je lui fais face et je la salue d’un sourire enfantin.
— Oh salut ça va ? lance-t-elle le ton faussement enjoué, avec un sourire crispé.
Départ moyen, comme on dit en japonais. Ce que je redoutais depuis plus d’une semaine gît devant moi : un mélange de compassion, de malaise dû à mon accident, à mon absence des répétitions. Je suis coupable. Et comment se comporter en public avec un coupable ? Comment ne pas l’accabler d’un regard, d’un geste qui trahit votre pensée profonde ? On est empêtré dans des politesses qui se mordent la queue. C’est une attitude typiquement occidentale ; ne pas prendre la personne dans ses bras en chialant toutes les larmes de son corps et lui dire – Je t’aime, je t’aime mon héros mon voyou, tu es revenu, tu es là Au théâtre du Soleil j’avais un ami iranien, Reiza – danseur et acteur de talent, qui avait fui Khomeiny et sa répression, son père était colonel dans l’armée du Shah – m’embrassait pour un oui pour un non, pour me demander l’heure ou le beurre salé sur la table du foyer, et me serrait fort dans ses bras puissants en hurlant de joie ou de douleur. C’était excessif, hystérique peut-être, mais depuis ma rencontre avec lui, j’avais l’étreinte « orientale ». Moi, Antoine Lepage, un homme aux allures « proustiennes », je m’étais converti à l’expression des sentiments, à leur démonstration excessive.
Et là quoi ? — Salut ça va ?
Alexia m’interrompait dans mon simulacre de préparation alors que je cherchais en moi-même quel masque porter pour entrer dans l’arène. Comment lui en vouloir ? Elle agissait comme on le fait avec les grands brûlés. Mal à l’aise, on fait semblant de s’affairer ailleurs, absorbé dans la contemplation d’une grue sur le chantier qui surplombe la chambre d’hôpital, puis le regard se pose immanquablement sur les compresses et les chairs meurtries.
Alors non, il ne faut pas en vouloir à Alexia. Pas ici, pas aujourd’hui. Plus tard, oui, bien sûr.

Extraits
« Depuis la trahison de Jack et peut-être même depuis mon accident, jouer la comédie m’indiffère, je suis en retrait, en rejet. J’ai cessé d’amuser la galerie comme je pouvais le faire auparavant lors des répétitions, le plaisir du jeu sur scène m’a quitté. Le traumatisme est tel que tout me semble vain: mes camarades, si fades, le décor, les costumes très laids, sans parler de la musique et de la lumière qui frisent la ringardise absolue — le Don Giovanni de Mozart en bande-son, le tout dans une pénombre générale, à peine si l’on distingue les comédiens. Le sentiment d’incompréhension persiste. » p. 39

« Pris la main dans le sac. Ce que je désirais le plus au fond, qu’une personne très proche fasse le boulot pour moi. Après trois mois de relation clandestine, j’ai quitté Esther qui venait de lire ce mail sur mon ordinateur, et moi sur mon portable alors que je venais de me disputer avec Alexia deux heures auparavant, dans ce qui deviendrait désormais notre modus vivendi. La technologie a ses petites accélérations, higger than life, comme disent nos cousins d’outre-Atlantique.
J’ai tout avoué, je ne pouvais plus reculer, tout allait trop vite, mes actes précédaient ma pensée. J’étais littéralement assujetti à Alexia, à son corps, à son insolence qui promettait une autre vie, moins bourgeoise, plus «artistique », loin du train-train quotidien. Cette relation mettait le doigt sur un complexe de classe en rapport avec mon milieu. J’étais fasciné par ses origines modestes. Mon alliance avec elle devait me libérer de mes chaînes, la famille, le confort, les biens d’Esther — que j’affronte enfin la réalité sociale pour devenir moi-même, un artiste, un vrai, un pur, un grand. La désillusion avec Alexia, je l’ai sentie dès le début, mais c’est précisément ce qui m’excitait et guidait mes actes intempestifs. Après mon coma, j’avais besoin d’une drogue forte, d’un événement qui me rapprocherait de la mort que j’avais frôlée. » p. 93

À propos de l’auteur
LAGARRIGUE_Jocelyn_©DRJocelyn Lagarrigue © Photo DR

Né en 1970, Jocelyn Lagarrigue vit entre Paris et la Bourgogne. Il est comédien. Formé au Théâtre du Soleil avec Ariane Mnouchkine, il a également suivi les ateliers de Piotr Fomenko au GITIS à Moscou. Il travaille aujourd’hui avec de nombreux auteurs et metteurs en scène, dont Wajdi Mouawad, Mélanie Laurent, ou encore Simon Abkarian. Il est également auteur-interprète de chansons. La Nuit recomposée est son premier roman. (Source: Quidam Éditeur)

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L’Amérique entre nous

SEIGNE_lamerique_entre_nous RL_Hiver_2022

En deux mots
De New York à Boston en faisant tout le tour des États-Unis, Aude Seigne nous propose un road-trip durant lequel elle s’intéresse à la culture cinématographique et s’interroge sur l’amour qu’elle éprouve conjointement pour deux hommes.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Road-trip amoureux en Amérique

C’est dans un nouveau voyage que nous entraîne Aude Seigne dans ce roman qui s’interroge aussi sur la possibilité d’un amour pour deux hommes en même temps. Le cœur ne serait-il pas un chasseur solitaire?

Quand la narratrice débarque à New York avec Emeric, son compagnon, le couple est déjà riche d’une belle expérience, la traversée de l’Atlantique en paquebot, étape préparatoire à leur grande traversée des Etats-Unis. Journaliste dans un magazine suisse de cinéma, le Star, elle a obtenu un congé sans solde de trois mois mais aussi un mandat pour rassembler du matériel qui servira à une numéro spécial sur le cinéma américain. Ainsi, tout en suivant Emeric, photographe animalier, elle profite du voyage pour rencontrer acteurs et réalisateurs, visiter des lieux emblématiques, réécrire l’histoire du septième art.
Mais dès les premiers pas dans la Grande pomme, elle se heurte à une réalité nourrie par la fiction. La ville qu’elle parcourt est-elle celle que son imaginaire a construit à partir des films et des séries ou bien faut-il tenter de se débarrasser de ces images pour découvrir le «vrai» New York? Une interrogation qui va servir en quelque sorte de fil rouge tout au long des étapes du voyage, des Appalaches à la Californie, en passant par les grands parcs nationaux, Chicago et le Nouveau-Mexique. Chaque étape, y compris les motels où l’on s’arrête pour une nuit ou encore le match de baseball auquel on ne comprend rien des règles, confronte fiction et réalité, images fantasmées et réalité intrinsèque.
La belle idée d’Aude Seigne consiste à doubler ce questionnement d’une seconde quête, introspective. Comme ces paysages, elle cherche constamment à savoir qui elle est vraiment, qu’elle image elle donne aux autres. Depuis la rencontre avec Emeric jusqu’à celle avec Henry, depuis leur premier voyage jusqu’à cette escapade américaine. Jusqu’où elle peut être elle-même. Car il y a Emeric, qu’elle aime depuis sept ans, mais il y a aussi Henry, le collègue qui la comprend si bien et dont le femme attend un enfant. Henry qui, avant Emeric, aura appris qu’elle avait choisi de ne pas garder l’enfant qu’elle portait, Henry qui la comprend si bien, même sans parler. Alors peut-être fait-il dire à Emeric ce qu’il en est vraiment, qu’elle les aime tous les deux, qu’elle n’a pas envie de choisir. Mais un tel aveu ne va-t-il pas faire voler en éclats leur relation? Et comment réagirait-elle s’il décidait de s’octroyer la même liberté?
Si, au fil du récit, le voyage intérieur prend davantage de place que la découverte, il ne cesse d’être rattrapé par la réalité. Comme l’écrivait Umberto Eco en parlant du roman «les références au monde réel s’y mêlent si bien. Cela donne alors lieu à certains phénomènes bien connus. Le premier consiste à projeter le monde fictionnel sur le réalité, autrement dit à croire en l’existence réelle de personnages et d’événements fictifs». Aude Seigne en apporte ici une belle illustration, y ajoutant même une dimension supplémentaire en ajoutant une longue playlist qui accompagnera la lecture d’un fond sonore qui est aussi un guide musical.

La Playlist du livre (merci à Julie Vasa !)

L’Amérique entre nous
Aude Seigne
Éditions Zoé
Roman
240 p., 17 €
EAN 9782889279814
Paru le 6/01/2022

Où?
Le roman est principalement situé aux États-Unis. Il nous emmène de Boston à Boston en effectuant un tour complet du pays.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Pendant trois mois, un couple parcourt les États-Unis en voiture. Ciels, villes, animaux, tout les émerveille. Ils en profitent pour vérifier les clichés européens sur l’Amérique. Elle interviewe les stars et tente de distinguer le vrai de la fiction; lui photographie les geais bleus et les loups. Elle assiste à un mauvais match de baseball, ils traversent des incendies. La narratrice a pourtant un objectif plus important: elle aime deux hommes à la fois mais ne cesse de retarder le moment d’en parler à son compagnon.
Dans ce roman sur l’Amérique et l’amour libre, la narratrice procède à une enquête passionnée. Un va-et-vient vertigineux entre exaltation et blessures, doutes et ténacité, qu’accompagne une playlist accordée à la tonalité de chaque partie.

Les critiques
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Aude Seigne présente son nouveau roman, L’Amérique entre nous © Production éditions Zoé

Les premières pages du livre
« 1
L’Amérique ressemble d’abord à une ligne. Une discontinuité de points jaunes dans l’obscurité. Je songe à ces petites tourelles lumineuses qui indiquent les ondes sonores sur les appareils électroniques et qu’on appelle sonagrammes. L’Amérique est un sonagramme qui approche, dressé sur une première langue de terre noire qui déchire l’horizon. Je me penche vers Emeric. Ses boucles blondes agitées par le vent tiède chatouillent mes paupières et ma tempe. Je crie pour que ma voix couvre le vrombissement des machines : « On arrive en Amérique. » Il me corrige en souriant : «Aux États-Unis.»
Des centaines de réveils ont sonné simultanément, vers 4 h du matin, dans la succession de petites cabines voguant sur les eaux sombres. Quand nous sommes sortis sur le pont, l’air s’était modifié. Il n’était plus piquant et rageur comme pendant la traversée, mais tiède et sucré, chargé d’un bruissement presque tropical. J’ai eu tellement de peine à me lever que je me suis demandé si quelque chose n’allait pas. J’ai touché mon ventre, bombé et douloureux depuis quelques mois. Mais ça n’était pas pire qu’un autre jour.
Depuis le pont 12, à 50 mètres au-dessus de l’océan, nous regardons défiler le sonagramme – Long Island – que nous remontons à vitesse de tortue. Quarante minutes s’écoulent pour atteindre le pont Verrazano-Narrows, petite guirlande dorée qui marque l’entrée de la baie, puis trois heures encore pour s’amarrer au quai de Brooklyn. Dans la même durée, un avion aurait traversé la moitié de l’Atlantique, et le pont, le paquebot luminescent, la ville naissante, ne seraient qu’un feu d’artifice éphémère pour les yeux volatils.
À côté de nous, un quinquagénaire croit reconnaître la statue de la Liberté, s’exclame «There she is» en pointant du doigt. Il comprend sa méprise à mesure que le paysage grandit, désigne une autre trace lumineuse dans l’aube – «Oh no, there she is» – répète l’erreur et le geste, une vingtaine de fois. Je m’amuse de sa confusion, ignorant que moi aussi je chercherai bientôt un sens dans cet amas de pixels, perdue entre la verticalité et l’horizontalité complémentaires. Accoudé au bastingage, Emeric est quasiment immobile, sa silhouette de géant sourit d’un air serein. Il est beau. Je le lui dis et le photographie. Nous sommes euphoriques et fatigués.
Le ciel crépite, devient bordeaux puis mauve, dépêche des palettes de couleurs que je croyais impossibles sans Photoshop. Une craquelure fait surface. La baie de New York se déploie devant nous, l’arceau du pont en délimite l’accès comme un portique sacré. Hier, un officier en second a annoncé que la manœuvre serait délicate, puisqu’il n’y a que trois mètres entre le sommet des cheminées du paquebot et le tablier du pont. Je ne peux m’empêcher de serrer les dents, d’imaginer le fracas de carbone et d’acier, le bruit de la catastrophe.
Mais Hollywood est à l’autre bout de cette nouvelle terre et rien ne se produit. Le bateau glisse souplement sous le pont, un passage, une invitation. À cet instant, un camion klaxonne à tout va. Le mastodonte lumineux voguant à quelques mètres sous ses roues doit lui sembler étrange et magnifique. Son salut sonne comme un Welcome in America.

2
L’énormité du navire ne nous apparaît qu’au moment de le quitter. Les clients des suites ont la priorité, ainsi que ceux qui ont payé un supplément pour débarquer au plus vite. Il faut compter une journée de manœuvres pour évider notre petite ville flottante, déposer à terre ses 2 700 passagers, membres d’équipage, voitures, colis, instruments de musique et marchandises réfrigérées dans leurs contenants spécifiques. Pendant toutes ces heures, nous patientons dans notre chambre, sortons nus sur le balcon ouvert sur Manhattan. On pourrait peut-être nous voir, aux jumelles, depuis les gratte-ciels sud, mais comme on nous verrait de l’autre côté de l’univers, avec un décalage temporel qui annulerait l’impudeur. Une vedette aux initiales de la NYPD file devant la statue de la Liberté que nous avons finalement dépassée. L’île et le pays qu’elle amorce paraissent si proches que nous pourrions les toucher. Au premier plan, les canots de sauvetage en suspension devant les gratte-ciels semblent désormais de trop.
Nous profitons de l’attente pour utiliser le wifi gratuit du bureau d’immigration, qui rayonne jusque dans notre chambre après une semaine de déconnexion. Je cherche l’adresse de notre logement dans l’est de Brooklyn, le réseau me propose un trajet d’une heure à pied que nous décidons de suivre. Pendant que mes pouces s’activent, je laisse les notifications s’empiler en haut de l’écran. Parmi les noms familiers, je lis celui de Henry. Je survole son message pour y revenir plus tard, pour ne pas être trop imprégnée de la joie qu’il me procure.
Nous débarquons dans un hall sans fenêtre, où des caméras noires pendues à des tiges nous observent. Je m’attends à un interrogatoire serré, mais tout va vite, donner ses empreintes, bredouiller plus qu’on acquiesce, le bruit mat du tampon dans le passeport. La sortie du hangar est un tunnel qui débouche sur une lumière aveuglante, Emeric et moi le franchissons presque en courant, extatiques. Puis nous sommes dehors. Le soleil blanc de New York en juillet inonde le bitume. Nous contournons les taxis entassés sur le quai, nous éloignons à pied dans la chaleur vrombissante. L’aura de luxe suranné du paquebot se dissout rapidement derrière nous.
Nous marchons en direction de l’est, soulagés de suivre des lignes, un quadrillage qui contredit l’immensité marine. Mais le sac pèse, des mauvaises herbes poussent entre les dalles blanchies des docks. La zone industrielle que nous traversons est vide, sale, les regards que nous y croisons titubent. Il ne faut pas marcher beaucoup pour comprendre que nous sommes entrés dans New York par la banlieue, que nous sommes très loin de Downtown Manhattan, des brassées de dollars numériques de Wall Street, du clinquant de Broadway. Il me vient que je ne connais aucune ville qui exporte autant d’images d’elle-même, alors que nous sommes ici depuis trente minutes et que l’image me semble déjà incomplète. Nous nous faisons dépasser par les taxis qui emportent les voyageurs du paquebot, d’un confort à l’autre.
Nous perdons et retrouvons notre chemin à plusieurs reprises, sortons discrètement nos téléphones pour consulter la carte. Les rues ont beau être parallèles, elles débouchent sur des terrains vagues, là où devraient se tenir des parcs, des infrastructures sportives. Ou alors notre progression est barrée par une soudaine autoroute, qu’une petite passerelle de métal rouillé surmonte. Au bout de 45 minutes, il commence à pleuvoir, nous sommes rincés d’une averse d’été épaisse, gluante. Puis le soleil au zénith dissipe tout malentendu, brûle à nouveau les trottoirs en assassin.
Le propriétaire de l’appartement nous a fourni le code de la première porte, qu’il a recommandé de bien fermer derrière soi en s’assurant de ne pas avoir été suivis. Nous nous exécutons, restons bloqués derrière la seconde porte, à laquelle personne ne répond. Nous patientons la journée avec des allers-retours au café, à l’épicerie, au parc, où un groupe d’hommes assis sur des marches nous hèle : «Hey, white people, what are you doing here ?» En guise de réponse, nous leur sourions. Ils ont raison, nous n’avons pas la moindre idée de ce que nous faisons ici.
Lorsque le propriétaire arrive, il parle de la sécurité, surtout le soir. La station de métro n’est qu’à une centaine de mètres, et ce que je comprends, c’est qu’il faudra atteindre cette station comme un refuge. Nous mesurons le poids de l’expression « sortir de sa zone de confort», la vedette de la police new-yorkaise semble ne jamais avoir existé maintenant que nous consultons le site gouvernemental qui répertorie les crimes récents. Dans notre rue, deux meurtres cette semaine. Le quartier est classé en orange foncé, la dernière couleur avant le rouge qui recense les plus hauts taux de criminalité.
Il reste encore plusieurs heures de lumière, mais, allongés sur ce lit qui était l’objectif de la journée, nous nous décourageons. Je répète que c’est normal, qu’on se demande toujours un peu ce qu’on fait là, les premiers jours, les premières heures d’un voyage. Nous évoquons Séoul, où nous avions erré dans l’aube printanière à la recherche de caractères latins, n’avions trouvé qu’un night-club encore ouvert qui nous avait servi des chips. Pour éviter de parler du présent, nous enchaînons sur Ljubljana, la petite chambre blanche près du canal paisible où nous faisions souvent l’amour. Entre nous, le sexe est presque un rituel d’emménagement. Nos corps épuisés par un vol ou un train de nuit se déposent sur le lit avec l’intention de faire une sieste, mais le sommeil lourd dans les draps frais nous rapproche. En voyage, nos corps sont plus présents, leurs désirs plus impérieux, comme si nous nous observions mieux hors de notre milieu naturel.
Mais cette fois aucun de nous ne touche l’autre. En évoquant Ljubljana, Emeric dit qu’on ne compare pas une capitale de 200 000 habitants avec New York, et le débat s’envenime, est-ce que c’est 200 000 ou 300 000, et qu’est-ce que ça change, si on ne se sent pas en sécurité ici ? Emeric s’installe dans un coin de la chambre avec son ordinateur pour retoucher des photos, je reste muette sur le lit à regarder le plafond. Le ciel orageux est un bâillon qui nous étouffe, à moins que ce ne soit la déception. Je sais qu’il faut aimer New York, tout le monde me l’a dit. Ou alors la détester pour de bonnes raisons. Le sol tangue encore sous mes pas. J’ai le mal de terre. Emeric fait une brève recherche. Combien ça coûte, un vol New York – Ljubljana ? Je dis qu’il ne faut rien décider quand on est fatigué.

3
Six mois plus tôt, dans le bureau de ma cheffe. Elle porte un blazer fluo trop grand pour elle, cadeau d’une soirée de réseautage la semaine passée. Elle m’invite à m’asseoir, m’adresse un bref sourire qui compense ses gestes secs. Pendant qu’elle s’éloigne pour refermer la porte dans mon dos, j’observe les dernières couvertures du magazine affichées contre le mur. STAR janvier, STAR février, qui s’apprête à sortir en kiosque. Je regarde la place qu’il reste sur le crépi. J’espère ne pas être ici pour voir les éditions de juillet à octobre s’y déployer. J’espère que Daisy me convoque pour me donner une réponse au sujet de mon congé sabbatique, ces trois mois que je lui ai demandés pour réaliser mon rêve de road-trip américain.
Daisy claque la porte et se rassied en faisant le vide devant elle. …

Extrait
« Je l’attends souvent au même café, à la même table, nous nous enlaçons pour nous saluer. Il me parle de sa famille, de sa femme, des autres filles qu’il a aimées, il parle des voyages qu’il aimerait faire et des choses qu’il ne fait pas, juste pour les préserver. Il dit qu’il n’a pas toujours été fidèle, sans préciser davantage, il parle des relations qui n’entrent pas dans les cases, des amitiés folles et des tentatives d’amour – il prononce aussi le mot polyamour. Je prends ses paroles pour des aveux, une reconnaissance claire de ce que nous pourrions être. Ses mots, sa simple présence physique, m’apaisent.
Il parle de nous comme d’une évidence. Il dit que le temps passe trop vite quand nous sommes ensemble, que nous sommes à moitié pareils et à moitié différents, et que c’est l’équilibre parfait pour faire un couple. J’ai envie de lui dire qu’il provoque, qu’il feint l’innocence, qu’il tente de me séduire avec des banalités, mais tous les clichés semblent justes quand c’est lui qui les prononce. Il dit qu’il y a toutes sortes de manières d’aimer quelqu’un, et que le couple n’en est qu’une.
Il dit qu’on se permet souvent avec lui une sorte de rudesse parce qu’il a l’air fort, mais que ça n’est pas toujours le cas. Je l’écoute avec une attention infinie, tant je veux comprendre qui il est, être un réceptacle pour tout ce qu’il ne peut pas être. Même les défauts et les complexes que je pressens me touchent, je me vois en prendre soin, naviguer chaque jour autour de ses impossibilités. Parfois j’ai l’impression qu’il se découvre en me parlant et j’aime ça – le regarder se construire. Parfois mes yeux s’égarent sur son visage, je me demande à quoi ressemblent ses taches de rousseur quand on s’y attarde, le disque fragmenté de son iris quand on s’y noie. Je me demande comment ce serait, si j’avais le droit, d’être tout près de lui. »

À propos de l’auteur
SEIGNE_Aude_Yvonne_BoehlerAude Seigne © Photo Yvonne Böhler

Aude Seigne est née en 1985 à Genève. À 15 ans, un camp itinérant en Grèce lui révèle ce qui sera sa passion et son objet d’écriture privilégié pendant les dix années qui suivront: le voyage. En parallèle de ses études gymnasiales, elle commence donc à voyager pendant l’été: Grèce, Australie, Canada, La Réunion. Le lycée terminé, elle découvre le temps d’une année sabbatique l’Europe du Nord, de l’Est, et le Burkina Faso. Elle effectue ensuite un bachelor puis un master en lettres – littérature françaises et civilisations mésopotamiennes – de l’Université de Genève qu’elle a préparé lors d’un séjour à Damas en 2008, voyage qu’elle décide de raconter sous la forme de chroniques poétiques. Parues en 2011 aux éditions Paulette, ces Chroniques de l’Occident nomade seront récompensées par le Prix Nicolas Bouvier au festival Étonnants Voyageurs de Saint-Malo, et sélectionnées pour le Roman des Romands 2011. La même année, le livre est réédité aux éditions Zoé. Elle continue d’écrire et de voyager autant que possible: Italie, Inde, Turquie. Tous ces voyages, ainsi que la rêverie sur le quotidien, font l’objet de carnets de notes, de poèmes et de brefs récits. En 2015 paraît Les Neiges de Damas, suivi en 2017, d’Une toile large comme le monde. Parallèlement, Aude Seigne travaille, avec Bruno Pellegrino et Daniel Vuataz, à la série littéraire Stand-by, dont les deux saisons sont publiées respectivement en 2018 et 2019. En 2022, elle publiera avec ses deux compères un roman intitulé Terre-des-Fins (Source: Éditions Zoé)

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les nuits bleues

MULTON_les-nuits-bleues RL_Hiver_2022 Logo_premier_roman  68_premieres_fois_logo_2019

En deux mots
La narratrice croise le regard de Sara lors d’une soirée. Mais, confinement oblige, les deux jeunes femmes ne peuvent pas se voir. Commence alors une histoire d’amour virtuelle, peut-être plus intense encore à distance.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

L’amour au temps du confinement

Dans ce premier roman d’une forte sensualité, Anne-Fleur Multon raconte la rencontre de deux jeunes femmes confinées et dit la force des mots. Poétique et envoûtant.

«On s’est fait l’amour très vite. On s’est fait l’amour sans s’être jamais vues. On s’est fait l’amour sans s’être jamais senties. On s’est fait l’amour sans jamais avoir pris un verre, été à une expo, à un ciné. On s’est fait l’amour sans goûter nos langues, l’odeur de nos nuques, la sueur peut-être, sans voir le trouble dans les yeux.» Il aura suffi pour cela d’une courte rencontre pour faire connaissance, puis d’échanger des messages d’abord anodins, mais qui tissent un lien. Puis d’une belle imagination, d’une envie de se rapprocher alors que le confinement éloignait les gens. Les mots prenaient alors de plus en plus de place, de plus en plus de force. Pour abolir l’espace entre la rue Rampal et l’avenue Ledru-Rollin, ces quelques kilomètres infranchissables, elles construisent des rencontres virtuelles, regardent les mêmes films, organisent même une soirée à la Comédie Française – en fait un spectacle en ligne – durant laquelle elles peuvent se frôler, puis se toucher. Puis vient le moment où le désir emporte la peur, où on invente un stratagème en remplissant de fausses attestations pour, de kilomètre en kilomètre, pouvoir enfin se retrouver en vrai.
Alors c’est une révélation. La découverte qu’elle se connaissent déjà si bien, si intimement. Comme si ce n’était pas la première fois. Comme si désormais la vie à deux était une évidence. Et comme si rien d’autre n’avait d’importance.
Même si ni Sara ni la narratrice ne sont vierges de leur histoire d’avant et qu’il va bien falloir en parler. Même si le monde continue de tourner et qu’il va bien falloir en tenir compte. Même si les autres existent bel et bien et qu’il va bien falloir se décider à aller vers eux. Même si la famille n’avait pas été effacée d’un trait de plume.
Anne-Fleur Multon a trouvé le ton juste pour dire l’urgence et l’exaltation, avec des phrases haletantes, sans ponctuation. On la suit avec cette même intensité, avides de sensations et d’émotions, avec l’envie de (re)trouver tout ce qui fait battre le cœur plus vite, y compris ce grain de folie qui nous entraîne à prendre des décisions irréfléchies, mais que l’on sent justes.
Un roman fort, un beau cadeau et la promesse de nouvelles belles aventures signées Anne-Fleur Multon.

Les nuits bleues
Anne-Fleur Multon
Éditions de l’Observatoire
Premier roman
208 p., 18 €
EAN 9791032922293
Paru le 5/01/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris. On y évoque aussi un départ vers la Bretagne.

Quand?
L’action se déroule de nos jours, principalement durant la période de confinement.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans les rues d’un Paris déserté, la narratrice avance la peur au ventre et la joie au cœur: c’est chez Sara qu’elle se rend, pour la toute première fois. Les premières fois, les deux amantes les comptent et les chérissent, depuis leur rencontre, les messages échangés comme autant de promesses poétiques, le désir contenu, jusqu’à l’apothéose du premier baiser, des premières caresses, de la première étreinte. Leur histoire est une évidence.
Débute une romance ardente et délicate, dont les héroïnes sont également les témoins subjuguées. La découverte de l’autre, de son corps, de ses affects, l’éblouissement sensuel et la douce ivresse des moments partagés seront l’occasion d’apprendre à se connaître un peu mieux soi-même.
Anne-Fleur Multon redonne ses lettres de noblesse et d’humanité au roman d’amour et nous entraîne dans les dédales d’une passion résolument joyeuse, souvent charnelle et parfois mélancolique, mais toujours étourdissante.

Les critiques
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Maze (Marie Viguier)
RFI (Vous m’en direz des nouvelles)
Toute la culture
Actualitté (Victor de Sepausy)
La voix du livre
Blog Lectures et plus

Les premières pages du livre
L’ouverture
*
Derrière les fenêtres, il y a le soleil certainement. On ne sait pas. Ici, on attend.

On devrait être triste. On ne l’est pas vraiment. Le monde comme nous retient sa respiration.
Où es-tu toi dans moi qui bouges
*
On s’est écrit. On ne se connaissait pas, pourtant. L’une de nous avait dû commencer. Il y avait bien eu un premier message. Il y en a toujours un. Elle avait trouvé un prétexte à la con, l’autre le savait. C’est peut-être pour ça qu’elle avait répondu, l’autre, pour le prétexte à la con qui voulait dire J’ai pensé à toi. On l’imagine, un sourcil en l’air. Elle avait dû se dire Pourquoi pas. Il n’y avait pas grand-chose d’autre à faire, aussi.

Dehors, le monde immobile.

On était chacune séparées par un mur. Une langue salée d’océan. Un canyon. Un ravin infranchissable. On aimait les hyperboles – il n’y avait ni gouffres exotiques ni mers démontées bien sûr, juste Paris qui faisait barrière, trois kilomètres, peut-être quatre d’avenues silencieuses. Ça suffisait. On ne pouvait pas se voir. On s’est imaginées. Ça nous allait bien, à toutes les deux. On était habituées à rêver nos vies.

On est toujours surprises le matin. Il y a un message. L’autre est là encore. Là le soir aussi ? Le soir, aussi. On regarde des films. On a les mêmes goûts. On s’étonne. On se dit Je ne m’y attendais pas. On ne se voit pas. C’est plus facile de dire sans les yeux pour regarder, sans la voix pour trembler. On s’écrit sans cesse. On se parle de choses qu’on ne dit pas à quelqu’un qu’on a rencontré la semaine dernière. On se connaît depuis toujours peut-être.
*
Buffalo 66 – 2 heures du matin
*
Go ?

Go ! émoji pouce émoji sourire timide
Tu vas voir c’est un film étrange
étrange*

non mais je te fais confiance

C’est beau
sont touchants

Elle l’aime fort elle, t’as vu.

oui elle s’en fout qu’il soit pété
j’adore comme il la filme le réalisateur il la regarde vraiment
non mais cette scène-là
son casier le bowling et la danse, et cette tenue bleue à paillettes
elle est belle

Oui.

il ment parce qu’il est triste

Elle s’en fout.
Elle veut juste être avec lui.

Ah mets sur pause j’ai un pb de connexion

OK !
C’est revenu ?

Oui ça y est c’est bon, j’en suis à 49’20
désolée désolée la connexion est vraiment pourrie

D’accord, je remets
Arrête de t’excuser, c’est rien, je m’en fous
Go ?

GO !

C’est sûr qu’il va dire oui pour le bain
Ah bah je le savais
il est heureux mais il le sait pas encore du coup il est perdu il pense qu’il a pas droit
Enfin je crois

Parfois c’est comme ça, on ne peut pas

OH NON IL VA PAS FAIRE ÇA ???! !

Attends de voir émoji sourire
J’adore comme t’es à fond

Je sais je suis intense quand je regarde un film haha
ça peut saouler des gens

Ça ne me saoule pas.

j’aimerais bien regarder le film avec toi
en vrai je veux dire

Moi j’ai quand même l’impression que t’es là
en vrai
*
Barbe bleue
*
Un morceau de son épaule
Sa main très fine et veinée
Un bord de son ventre et de son caleçon
Un chat contre une cuisse dénudée comme par hasard
Un cou blanc, le soir
L’angle plissé de son polo moutarde avec son pantalon blanc
Sa gorge prise dans le coin d’un pull à capuche gris
Fragment d’un tatouage en forme d’ancre, d’une bague, d’une chaîne

Des bouts d’elle qu’elle compose
secrètement érotiques
et que je collectionne

CTRL MAJ Enregistrer sous
« S »
*
Before sunrise
*
Oui, tu as du temps ? Je te dérange pas ? Non parce que ça risque d’être un peu long, donc si je te dérange je te rappelle plus tard quoi. Il faut que je te raconte, il m’arrive un truc.

J’ai rencontré une fille.

Je sais ! Surtout en ce moment. Je l’ai vue qu’une fois, avant, à une soirée et maintenant on se parle vu qu’on peut pas aller boire un verre quoi, mais c’est du non-stop.

Elle m’avait servi un gin, on avait bien parlé, on s’était plu mais comme ça. Elle m’avait quand même suivie après, sur les réseaux. Ça veut dire un truc ça, non, suivre quelqu’un sur les réseaux ?

Pas encore ! Mais j’espère. On en parle, je crois qu’elle aurait envie mais bon c’est compliqué à organiser, je te fais pas un dessin.

Je dors plus. Je pense à elle mais tout le temps. On s’envoie des photos de nous, on se drague, quoi, mais c’est quand même un peu chaud tu vois ? Je suis excitée toute la journée et toute la nuit, je te raconte pas. Enfin si, je vais te raconter, je fais sans arrêt des rêves où on nage ensemble.

Elle s’appelle Sara. Sans H. C’est pas mal Sara sans H, non ?
*
Sara sans h
*
De près, elle ressemble à Emmanuelle Béart, jeune et les cheveux rasés.
Elle est attaquante au foot, son équipe s’appelle les Cacahuètes Sluts.
Une fois, elle a fichu un coup de boule à une fille qui avait rendu son amie triste. C’était il y a longtemps, mais elle s’en veut encore. Quand elle en parle, elle a la voix qui tremble. Elle s’était excusée.
Elle n’est pas très souple.
Elle invente des plats qui n’existent nulle part. Asperges pochées au café soluble. Cappuccino avec sa crème chantilly chocolat blanc. Mayonnaise gingembre citron pois chiche. Salade braisée au beurre et au whisky. Ça la fait rire.
Elle a un tatouage guépard, et deux chats qui dorment avec elle la nuit.
Elle est architecte d’intérieur.
Elle fait de la photo. On pourrait dire Elle a un regard.
Elle s’inquiète pour les autres.
Elle a parfois un sourire qui rajoute du soleil au soleil.
Elle trouve que Brest est une belle ville. Elle comprend pourquoi on peut aimer Le Havre. C’est une fille de l’Atlantique, aussi.
Elle est gauchère contrariée.
Elle est bretonne et elle mange ses tartines du matin avec plus de beurre que de tartine.
Elle a des goûts de gosse genre steak haché méga cuit, pas manger le blanc de l’œuf s’il est gluant.
Elle dit ce qu’elle pense, et aussi « une livre de beurre », et « souliers ». À l’écrit, elle n’oublie aucune négation.
Elle a été poissonnière, avant.
Elle ouvre la bouche quand elle est excitée.
On dit parfois d’elle Il est mignon. Elle s’en fout. Et même, au contraire.
*
La vague
*
Honnêtement, j’ai envie d’être avec toi, ce qui ne répond pas vraiment à la question.

Si ça répond

Et toi, t’as envie de faire quoi ?

Je regarde la fin de la série d’hier mais, pareil, j’ai envie d’être embrassée
T’es posée sur ton canapé ? J’essaie de t’imaginer

Oui allongée sur mon canapé, les chats ne sont pas avec moi pour une fois
Et toi ?

je suis sur le canapé aussi, mais assise en tailleur. le chat est évidemment entre moi et le clavier. Je porte le kimono noir que ma sœur et sa copine m’ont offert à noël

Uniquement ce kimono noir ?

Uniquement.

OK l’image est belle.
C’est paisible.
La scène est paisible.

J’adore être dans mon salon quand tout le monde dort, c’est un peu du temps volé avec toi
*
Laetitia Casta
*
Aurélie C. a aimé votre photo
Tom L. a aimé votre photo
Olivier L. a aimé votre photo
Victoria G. a aimé votre photo
Julia T. a aimé votre photo
Vincent V. a aimé votre photo
Sara G. a aimé votre photo
Damien M. a aimé votre photo
Jill P. a aimé votre photo

Un quai de bord de Seine, vide. Éblouissant. Ciel bleu strident. Printemps, début d’été peut-être. On se dit Le fond de l’air est frais. Quai Henri-IV, quinze heure quinze heure trente. La photo est mal cadrée, prise de loin. L’effet est saisissant. Personne à cet endroit, une journée pareille : on n’a jamais vu ça. Légèrement excentrée (droite), une fille dans un maillot de bain orange, une pièce, très décolleté. Elle sourit. Elle est en train de plonger dans la Seine.

Elle sait que c’est interdit, c’est pour ça qu’elle le fait.

elle le fait aussi parce qu’elle s’ennuie c’est pour ça qu’elle fait des bêtises, elle s’ennuie, elle n’a dans le fond jamais vraiment quitté l’adolescence, et il faisait trop beau pour rester dedans, et puis elle aime se baigner d’habitude elle se baigne partout
elle le fait aussi parce qu’elle sait qu’elle est spectaculaire dans ce maillot, on lui a dit, on lui a dit Tu es spectaculaire dans ce maillot, on dirait Laetitia Casta, et que dans le fond elle est comme tout le monde, vaniteuse comme tout le monde, elle voulait
elle voulait que tu la voies dans ce maillot-là

que tu la désires que tu hausses les sourcils amusée de sa bêtise que simplement tu penses à elle
et dans la pluie d’attention elle a cherché la tienne
au milieu des autres dont elle se foutait un peu
soudain
un cœur de toi
elle ne se trouve même pas ridicule de l’avoir attendu espéré de l’avoir eu en tête avant même de plonger
un cœur de toi
la récompense valait bien le risque de l’amende

Dans un appartement parisien quelque part entre Pyrénées et Belleville Sara G. a aimé la photo d’une fille

et c’était la mienne.
*
Les premières fois
*
On s’est fait l’amour très vite. On s’est fait l’amour sans s’être jamais vues. On s’est fait l’amour sans s’être jamais senties. On s’est fait l’amour sans jamais avoir pris un verre en terrasse, été à une expo, à un ciné. On s’est fait l’amour sans goûter nos langues l’odeur de nos nuques la sueur sans voir le trouble dans les yeux.

On s’écrit sans cesse. On a l’impression d’être à nouveau
Adolescentes
Coincées chez nous comme des gamines.
Il aurait fallu faire le mur et les parents ne sont pas d’accord
Alors on s’écrit sous la couette en secret jusqu’à s’endormir d’épuisement et au réveil on se lève ensemble on ne pense qu’à ça, à ce message qui nous attend peut-être. Qui écrira le premier message ? Le monde ne tourne que pour répondre à cette question et soudain

Bonjour toi émoji tournesol

Bonjour Sara émoji poussin Je suis froissée de sommeil je crois
que j’ai rêvé
de toi

et les trois petits points qui dansent la valse, qui disparaissent, qui reviennent, qui hésitent c’est une valse à trois temps avec le cœur qui bat dans la chatte BAM BAM BAM c’est ce genre de valse-là et puis

Ah oui tu as rêvé
de quoi ?

Délice d’imaginer l’autre attendre la réponse, c’est son tour le supplice
Délice de lire ce matin le désir caché dans la question
qui est au fond la même
que celle qu’on a coincée dans le bas-ventre.

On a des journées longues d’allusions de moins en moins subtiles et pourtant personne n’ose vraiment
Car dans la vraie vie on s’embrasse et les choses sont claires mais comment dire sans le corps ces petites morts qui prennent l’œsophage, qui brûlent les seins et l’intérieur des cuisses ? Ah ! Trahison de ce corps inutile et de ces mains qui ne servent à rien qu’à écrire alors qu’elles pourraient autre chose
Encore un message et le feu dans les ventres, le feu dans les poitrines, les têtes qui tournent
Nos corps qui n’ont finalement plus l’habitude d’attendre, et la marque au fer rouge contre les peaux échauffées du creux de l’autre, de son absence.

C’est l’absence peut-être qui nous rend folles, plus folles que si on avait pu se voir vite
Les mots impressionnistes se posent comme des mains très légères et n’assouvissent jamais la faim et creusent

et un soir

L’une d’entre nous
Hésite
Écrit
Efface
Réécrit
Envoie
Le cœur suspendu Est-ce de trop ?

Si j’étais avec toi là je passerais mes lèvres sur les tiennes, tout doucement
(elle écrit lèvres, ça l’excite et ça l’affole)
Je suivrais avec mes lèvres le long de ta nuque la courbe de ton sein jusqu’à ton téton
(elle n’ose pas écrire sucer – pas encore)
Et j’attraperais ta hanche un peu vite un peu fort pour sentir ton ventre contre moi
(son ventre contre le sien – elle en crèverait)
Et alors je crois que je respirerais un peu fort tellement je serais pleine du désir de toi, »

Extrait
« On s’est fait l’amour très vite. On s’est fait l’amour sans s’être jamais vues. On s’est fait l’amour sans s’être jamais senties. On s’est fait l’amour sans jamais avoir pris un verre, été à une expo, à un ciné. On s’est fait l’amour sans goûter nos langues, l’odeur de nos nuques, la sueur peut-être, sans voir le trouble dans les yeux. » p. 34

À propos de l’auteur

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Anne-Fleur Multon © Photo DR

Anne-Fleur Multon est autrice pour la jeunesse. Elle a notamment publié la série Allô Sorcières (Poulpe Fictions, 2017-2018), illustrée par Diglee, et C’est pas ma faute (Pocket Jeunesse, 2020), coécrit avec Samantha Bailly. Avec Les Nuits bleues, elle signe son entrée en littérature adulte.

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Une nuit après nous

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En deux mots
Après un premier mariage trop rapide pour s’échapper de sa famille Mona a trouvé le calme avec Paul. Mais quand elle rencontre Vincent, sa vie va prendre un nouveau tournant et réveiller la douleur enfouie.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Vincent, Paul et un autre

Delphine Arbo Pariente signe son entrée en littérature avec ce roman qui retrace la vie de Mona, une femme qui cherche à oublier un traumatisme d’enfance. Une histoire servie par un style étincelant.

«Je m’appelle Mona, j’ai quarante-six ans, je suis en couple avec Paul depuis douze ans, j’ai trois enfants dont deux d’un précédent mariage, et il y a quelques mois j’ai rencontré Vincent. J’aime mon mari, qu’il s’endorme à mes côtés chaque nuit, en glissant sa jambe sous ma jambe comme une cale, qu’il gère le quotidien en sifflotant parce que cela ne lui pèse pas comme à moi, qu’il suspende son manteau à côté de mon manteau dans l’armoire et l’imprègne de son odeur, qu’il laisse ses chaussures près de la porte d’entrée à côté des miennes et de celles de Rosalie, j’aime l’homme qui m’a donné son nom, son temps, ses hivers, je l’aime ; et j’aime le temps que je passe avec Vincent, dont je ne sais presque rien et qui entre ici les mains nues.»
Mona partage désormais sa vie entre deux hommes, son mari Paul et son amant Vincent. L’un est calme et rassurant, l’autre est passionné et attentionné. Une sorte de double-vie parfaite, car Paul ne se doute de rien et Vincent n’est à Paris que quelques jours par semaine, allant rejoindre sa femme et ses enfants du côté de Montélimar en fin de semaine.
Une double-vie qui cache aussi un traumatisme qui réapparaît avec cette liaison. Un traumatisme qui remonte à l’enfance, quand ses parents ont quitté leur Tunisie natale pour venir s’installer en banlieue parisienne, quand ils luttaient contre la misère. Ils se débrouillaient pour se nourrir dans les supermarchés avant de devenir les rois des larcins, notamment quand sa mère est devenue enceinte. Sous la robe de grossesse elle cachait de nombreuses courses et, quand Mona est née, le landau a pris le relais. C’est donc tout naturellement que la fille a suivi les pas de ses parents. Son plus beau coup ayant été de réussir à voler un autoradio et de gagner le regard admiratif de son père. Et à propos de regard, le drame va se jouer quand son père comprend le pouvoir de sa fille quand elle prend son petit air qui lui permet d’obtenir ce qu’elle veut. « c’est comme ça qu’elle fera tourner les têtes, à oublier le nom des fleurs, c’est comme ça qu’elle lui échappera, qu’elle ira se faire aimer ailleurs. Les garçons la veulent quand elle a cet air-là, plus tard ils auront envie d’elle, de lui bouffer les seins, surtout ses seins à elle, les plus beaux de l’école, la douceur des pêches. Quand le père lui tombe dessus, à cause du sang qui bout dans son corps, qu’il lui dit c’est pas la peine de prendre ton petit air, elle comprend qu’elle a ce visage soudain. C’est un visage pour échapper à la foudre, pour gagner du temps, peut-être celui d’une prière. Elle sait que le jour de la naissance du petit frère, il n’a pas suffi à barrer la folie, à éteindre l’incendie, à moins que ses seins, ce jour-là, le père les ait voulus pour lui tout seul. »
Comment se construire après l’inceste? Comment ne pas voir dans la fragilité de sa mère un signe de complicité? Comment aimer ce frère né quelques heures avant cette douloureuse épreuve?
Delphine Arbo Pariente va patiemment tisser tous les fils de cette histoire, raconter la misère sociale, la peur du lendemain, la honte aussi qui s’attache à elle comme une seconde peau. Tous ces jours où, pour faire plaisir à son père, elle déroule la spirale infernale.
Il faudra la rencontre avec Vincent pour qu’enfin les mots viennent combler le vide, dire la souffrance, même si là encore on sent combien il est difficile, voire impossible de se construire un avenir sur le secret et la dissimulation.
En s’appuyant sur un style brillant, constitué d’images fortes et empreint de poésie, ce roman prouve une nouvelle fois combien la littérature est une thérapie. Magnifique et tragique.

Une nuit après nous
Delphine Arbo Pariente
Éditions Gallimard
Premier roman
256 p., 19 €
EAN 9782072926525
Paru le 26/08/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris, venant de la banlieue, à Montreuil et Bondy, après avoir quitté la Tunisie. On y évoque aussi l’Ardèche et Montélimar ainsi que les États-Unis, notamment Boston et Palo Alto.

Quand?
L’action se déroule des années 1960 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« J’ai cru que l’événement de ces dernières semaines, c’était ma rencontre avec Vincent, mais sur ce chemin qui me menait à lui, j’ai retrouvé la mémoire. Et en ouvrant la trappe où j’avais jeté mes souvenirs, la petite est revenue, elle attendait, l’oreille collée à la porte de mon existence. »
Cette histoire nous entraîne sur les traces d’une femme, Mona, qu’une passion amoureuse renvoie à un passé occulté. Un passé fait de violence, à l’ombre d’une mère à la dérive et d’un père tyrannique, qui l’initiait au vol à l’étalage comme au mensonge.
Le silence, l’oubli et l’urgence d’en sortir hantent ce roman à la langue ciselée comme un joyau, qui charrie la mémoire familiale sur trois générations. De la Tunisie des années 1960 au Paris d’aujourd’hui, Une nuit après nous évoque la perte et l’irrémédiable, mais aussi la puissance du désir et de l’écriture.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
The Times of Israël (Ghis Korman)
Page des libraires (Stéphanie Douarche-le-Roy de la librairie Les Lucettes à Sainte-Luce sur Loire)
Les Précieuses
Blog L’Apostrophée (Julie Vasa)
Blog Serialectrice


Delphine Arbo Pariente présente son premier roman Une nuit après nous © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« Il ne vient pas me chercher à la gare, il ne m’appelle pas pour mon anniversaire ni pour savoir si je vais mieux à cause du rhume qui m’a clouée au lit. Il ne m’écrit pas de cartes postales de là où il est, jamais il ne me laisse de message téléphonique. Nous n’allons pas au restaurant ni au cinéma, faire les magasins, prendre un café. Je ne lui demande pas ce qu’il fait en ce moment, ni ce qu’il fera l’été prochain, ni s’il s’ennuie depuis qu’il est à la retraite. Je me couperais la langue plutôt que de prononcer son prénom.
J’ignore s’il s’est remarié ou si une femme partage sa vie. Il ne connaît pas mon mari ni Rosalie. Il ne voit pas grandir mes aînés, jamais ils ne s’enquièrent de lui. Je ne sais pas à quoi il ressemble maintenant, je me souviens du visage qu’il avait lorsque mon frère est né, il n’avait pas quarante ans, de ce visage je me souviens parfaitement. C’est un visage impossible à déloger de ma mémoire, c’est un visage de tôle froissée sur une bande d’arrêt d’urgence. Toutes les fois qu’il revient sans prévenir, c’est ainsi qu’il surgit, comme un platane. Trente-cinq ans me séparent de cette image de lui, je ne peux pas imaginer ce que le temps a fané. Pour moi, il restera cet homme assis près d’un cendrier rempli de mégots, le corps flouté par les volutes de Gitanes bleues, dans sa bouche l’haleine de tabac froid, dans ses yeux le feu, dans le corps l’épine. Dans ses bras manque l’enfant dont c’est la place et qui attend qu’on la porte sur les épaules ou qu’on l’embrasse, espérant une sucrerie ou une poignée d’amandes. Il dure malgré moi comme un œillet, hantant de sa grammaire chaque cage d’escalier à l’odeur de bois ciré, chaque papier peint fleuri, au fond du corps comme un foret. Cette histoire, c’est une tache de vin sur un chemisier blanc. J’ai pourtant fait le nécessaire, tout ce que j’ai pu, j’ai effacé son nom de mon répertoire, celui de ses amis aussi, j’ai jeté toutes les photos, j’ai brûlé tous les dessins, je ne dis jamais papa.
J’ai commencé à comprendre le jour où j’ai commencé à écrire, arrêtant de courir sur les tommettes. Il y avait ce que j’étais prête à donner et ce que j’étais vouée à retenir. Mon histoire était emballée dans du papier journal, parfois quelques lettres s’en échappaient, formant des mots, rarement des phrases, je confondais aimer avec marié, écrire avec crier. Je m’empruntais de temps en temps puis retournais là où l’on m’attendait, le corps devant un évier ou au-dessus d’une poussette, j’étais une femme, une mère, jamais une fille.
J’ai cru que l’événement de ces dernières semaines, c’était ma rencontre avec Vincent, mais sur ce chemin qui me menait à lui j’ai retrouvé la mémoire, remis les mots à leur place. Et en ouvrant la trappe où j’avais jeté mes souvenirs, la petite est revenue, elle attendait, l’oreille collée à la porte de mon existence. Elle faisait des bateaux en papier, jouait avec des noyaux d’abricot, sans jamais se plaindre. J’ignore combien ses silences ont traversé les miens, elle a eu la grâce de me laisser vieillir, de me laisser le temps d’aller la chercher pieds nus sur la passerelle. Je ne lui avais pas dit au revoir, je l’avais quittée et elle savait que je reviendrais, que je n’aurais d’autre choix que de déchirer le dais des nuits denses. J’ai longtemps cru que loger mon corps dans d’autres corps l’éloignerait, je l’offensais davantage. Même l’amour de Paul n’a pas suffi à l’étouffer totalement, j’entendais sa respiration par-delà les hublots, il restait encore un embrun d’elle. Elle avait pour moi cette patience obèse et intraitable. Je gardais partout où j’allais la mémoire de son corps, des intonations de sa voix et de son air à tomber.
Si j’entendais parfois les murs percés de cris, je mettais ça sur le compte du voisinage mais au fond, je savais la petite qui appelait. J’avançais jusqu’à elle sans jamais pouvoir l’atteindre, j’avais sur la rétine un voile de tulle accroché à une branche, flottant dans le vent.
Je distingue déjà un peu ses traits, même si elle est encore loin, longeant cette plage, dépassant les cabines de bain. Elle est comme je m’en souviens sur ce polaroid pâlissant, un râteau et une pelle à la main. Avec Vincent, j’inverse les saisons, je pars en voyage, il me vide de mes silences sans forcer les tiroirs. Et dans les mots qui viennent, puisque la vie sait des choses que nous ne savons pas, c’est elle que voilà, dans son petit maillot rouge retenu par un nœud sur les hanches, debout, devant moi, parfaitement nette.
Cette enfant, c’est moi, je viens te chercher.
Je m’appelle Mona, j’ai quarante-six ans, je suis en couple avec Paul depuis douze ans, j’ai trois enfants dont deux d’un précédent mariage, et il y a quelques mois j’ai rencontré Vincent. J’aime mon mari, qu’il s’endorme à mes côtés chaque nuit, en glissant sa jambe sous ma jambe comme une cale, qu’il gère le quotidien en sifflotant parce que cela ne lui pèse pas comme à moi, qu’il suspende son manteau à côté de mon manteau dans l’armoire et l’imprègne de son odeur, qu’il laisse ses chaussures près de la porte d’entrée à côté des miennes et de celles de Rosalie, j’aime l’homme qui m’a donné son nom, son temps, ses hivers, je l’aime ; et j’aime le temps que je passe avec Vincent, dont je ne sais presque rien et qui entre ici les mains nues.
La première fois que je l’ai vu, c’était l’été. Je m’étais inscrite à son cours de tai-chi, nous étions une dizaine à l’attendre dans la salle aux murs blancs, je me souviens d’un fond sonore d’aquarium, un léger clapotis de bord de mer comme sur les plages de la Côte d’Azur. La porte s’ouvre, laissant entrer les rayons du soleil sur le parquet, une explosion de blanc et de lumière, le voilà.
Je perçois d’abord sa démarche de félin, quand il se déplace dans la pièce ses pieds ne semblent pas toucher le sol, on croirait qu’il avance sur un escalator ou un tapis de mousse. S’il m’arrive de revoir ce moment où il entre dans ma vie, je l’assimile à un temps simple, comme de glisser sous une couette disposée sur un lit, dans une chambre fraîche. Il doit avoir une quarantaine d’années, son visage est doux, les traits sont fins, pas une beauté spectaculaire, je ne crois pas que je l’aurais remarqué dans d’autres circonstances et pourtant, le regarder me serre le cœur, sans trop savoir jusqu’où. Lorsque je pense à lui, des mois après ce jour, c’est bon comme de plonger dans une source claire. J’ai beau comprendre les flots et la foudre, j’ai beau sentir la force du courant qui m’emporte, je promène mon automne dans cet instant d’été, ces quelques secondes qui ont effacé la vie d’avant, là où j’avais pied, comme une gomme magique.
En sortant de son cours, le ciel était si bleu qu’il brûlait mon visage comme l’éclat d’une lame et j’entendais encore les mots qu’il venait de m’adresser, j’ai l’impression de vous connaître. Il me regardait de ses yeux bruns, dont je percevais les nuances pour la première fois, des petites touches de vert autour de l’iris, comme la peau d’un crocodile. Je n’ai pas su quoi répondre, j’ai répondu merci, à bientôt, et je suis partie au plus vite, comme pour fuir un drame ou éviter un accident.

Je suis rentrée à la maison, Paul était là, son regard s’éclairait de me voir revenir comme s’il était surpris chaque soir de mon retour, il n’a rien perçu de mon trouble, peut-être un étonnement, une intuition lointaine. Je crois qu’il s’est toujours dit que je disparaîtrais un jour, aspirée par une autre passion, enlevée par mon désir irrépressible de liberté, à cause de l’enfance sans doute, qui me roue le cœur comme des giboulées. Quand je rentre le soir, ça sent bon dans la cuisine, il prépare le repas, il vient vers moi avec ce joli tablier que je lui ai offert, un verre à la main, parfois un peu de sauce au coin de la bouche. Il prend mon sac, enlève mes chaussures, il est prévenant, attentif aux ombres qui apparaissent parfois dans mon regard. Il sait le chien qui aboie dans ma tête mais il ne sait pas pourquoi, il ne pose jamais de questions, personne d’ailleurs jamais ne m’en pose et je ne donne aucune raison à ces ombres lancinantes ; je n’ai jamais trouvé la force de trahir ce que je laissais croire jusque-là.
Lorsque j’ai rencontré Vincent, nous venions de déménager, nous vivions, avec Paul, dans des cartons remplis de linge brodé et de souvenirs, débordant de douze ans de vie commune. Chaque matin, on se levait, on s’embrassait, tu as bien dormi, je te fais un café, j’irai chercher Rosalie à l’école, n’oublie pas la réunion des copropriétaires ce soir, à 18 heures. J’aimais cette vie simple avec Paul, je dormais enfin tranquille, moi dont le cœur ne connaît pas le repos des transats. Il y avait du soulagement à être aimée ainsi, dans le calme des promesses tenues, loin du vertige, préférant depuis Paul la paix à l’étoupe. Cela faisait douze ans que je n’avais pas pensé à un autre homme qu’à mon mari, cela ne m’avait pas effleuré l’esprit. Avant Vincent, je n’avais aucune raison d’attendre un homme dans un café, de regarder mon téléphone vingt fois par jour, d’inventer des rendez-vous à la dernière minute, d’avaler des pastilles pour l’haleine, des capsules pour la peau. Dans ces histoires-là, dans celle-là en tout cas, rien n’a été prémédité, il arrive que des personnes entrent dans nos vies sans effraction, on a l’impression de les connaître depuis toujours, on peut tout leur dire et tout entendre d’elles. Peut-être passent-elles par nous, pour nous expulser de nous-mêmes et de nos hontes ? Je semblais forte comme un roc, j’étais fragile comme une nèfle, à cause de ce jour culminant, j’avais onze ans, qui aurait pu imaginer, mais ça on verra plus tard. Les choses auraient continué comme avant si je n’avais pas rencontré Vincent pour me revenir.
Durant la semaine qui me séparait de son prochain cours, je me suis surprise à l’imaginer dans ma cuisine ou assis à côté de moi à lire le journal sur le canapé. Je sentais ma vie devenir comme une danse rythmée au son d’une musique un peu timide, une minuscule éclosion dans les nimbes d’une nuit servile. Ce que je peux dire, c’est que je savais le bal fragile.
Je ne l’ai finalement pas revu la semaine suivante, un rendez-vous de dernière minute m’a retenue au bureau. Puis nous avons pris un train pour le sud de la France et rejoint la maison que nous louons pendant les grandes vacances.
Nous étions souvent quinze à table à s’extasier devant les plats que Paul passait la journée à préparer. Jamais il ne se plaignait des courses à ramener dans des caddies à ras bord, des vaisselles à laver, à ranger, des jours sans plage enfermé dans la cuisine. Lorsque nous rentrions, les cheveux collants, du sable plein le maillot, ça sentait le chocolat et les épices, il m’embrassait tendrement, me délestait des pelles et des seaux, étendait les paréos sur la corde tendue dans le patio, il sentait le gel douche, il mettrait la table bientôt.

J’ai passé l’été un peu distraite, Vincent revenait dans mes pensées, sans retentir. Je me préparais à le revoir, je traversais la saison sans résistance à cette idée de nos retrouvailles. Je ne savais presque rien de lui, seul cet élan. Parfois je me blottissais dans les bras de Paul, comme deux tuteurs. Dans l’arrondi de son épaule, le passé me laisse en paix. Il y a des années son amour a déferlé sur ma vie, et même si l’enfance ne connaît qu’une seule floraison, avec lui je me tenais debout.
C’était il y a douze ans, j’ai rencontré Paul un soir de réveillon, la fête battait son plein dans cet appartement parisien. J’entendais les bruits des verres qui s’entrechoquent et les talons qui piétinent, le brouhaha des conversations dérisoires, les bilans de fin d’année, des résolutions provisoires. Je l’ai vu à l’instant où je suis entrée dans la pièce parce qu’il s’est retourné et qu’il m’a souri comme s’il me disait te voilà enfin. Il y avait une femme suspendue à son cou, dans une robe rouge à volants, j’ai pensé à une ballerine à cause de son corps fin, m’évoquant la danseuse en tutu qui tourbillonnait autour de la barre, quand j’ouvrais, petite, la boîte à bijoux de maman. Il s’est approché de moi, il a dit bonjour, je m’appelle Paul, sa voix sentait le Sud, à vivre l’enfance dans des caravanes. Nous avons passé la soirée à parler, le monde s’agitait tout autour, dans un mélange d’euphorie et de tristesse, l’année se finissait et quelque chose pour nous commençait. Il se penchait vers mon oreille pour me murmurer des confidences, et dans sa voix je percevais déjà les paysages comme on en peint et des enfants qui courent au loin. Il portait une chemise dont les boutons retenaient péniblement son buste de bûcheron, c’est sans doute ça que j’ai perçu en premier, le corps immense et large. Ses gestes pourtant étaient délicats, presque fragiles.
Nous nous sommes revus, malgré janvier qui cognait aux tempes, malgré la ballerine. Ils vivaient ensemble depuis cinq ans, dans le deux-pièces qu’il avait acheté après la séparation avec sa femme. Elle ne lui avait pas laissé le choix, une rupture brutale, indécente, c’était fini, c’est tout, elle était tombée amoureuse d’un autre homme qui viendrait s’installer bientôt à sa place, il fallait vider les armoires, tourner la page. Il avait rencontré Marion dans un bar du quartier, quelques semaines après son emménagement, elle était d’une beauté renversante, ils étaient perdus tous les deux, leur histoire a démarré pour mettre fin à leurs solitudes, un pansement sur les plaies, pas encore le réconfort. Elle était ivre, il l’a portée jusque chez lui, l’a couchée tout habillée, et le matin ils se sont attachés.
Quelques semaines plus tard, il m’a proposé de nous revoir. Nous nous étions donné rendez-vous dans un café, quand je suis entrée il s’est levé, il m’a semblé lire dans son regard du soulagement. J’ai retiré mon bonnet, je le voyais détailler chacun de mes gestes, c’est la façon dont il me regarde qui m’émeut le plus, aujourd’hui encore, douze ans après ce premier rendez-vous. Plus tard, il me dirait combien son cœur s’était mis à battre quand je m’étais assise en face de lui, dans ce café avec cette robe minuscule, il avait pensé c’est la femme de ma vie. Il y avait dans ses yeux de la joie et me semble-t-il un peu de désespoir, comme s’il était heureux et épuisé déjà.
Il venait d’avoir quarante-quatre ans. Quand il avait rencontré Marion, il n’avait pas pris la mesure de sa détresse. Il avait détecté ses problèmes d’alcool lorsqu’ils s’étaient installés ensemble. Il essayait de l’aider mais il ne pouvait rien sauver de ce qu’elle noyait. Elle buvait tous les jours, parfois dès le matin, pas juste pour tremper les lèvres, elle buvait pour surmonter la douleur, ce lieu d’où elle vient à cause de ce père qui la frappait à coups de poing, à défaire l’articulation, à ébrécher sa peau de céramique. À seize ans, elle s’était enfuie avant la fin des rotules. Elle avait été mannequin mais l’alcool avait ravagé ses ambitions et déformé l’ovale de son visage. Elle avait ensuite été vendeuse puis serveuse, maintenant, en rentrant, il la trouvait dans le canapé, le regard vitreux, à fixer le téléviseur.
Pendant qu’il me parlait, je pensais qu’il n’y avait pas de place pour moi dans la vie de Paul, je ne voulais plus souffrir mais aimer, cela ne s’invente pas. Avec lui, j’avais envie de penser à l’avenir. Je lui ai raconté la rencontre avec mon premier mari, j’avais vingt ans et un corps qui attendait que ça commence ou que ça se termine, je n’ai jamais bien su, à l’époque en tout cas, s’il était trop tôt ou trop tard. Je ne pouvais pas m’accorder le temps de grandir, rendre à l’enfant la couleur des piscines, il fallait fuir de la maison, défaire l’étau. J’avais dit oui au premier venu qui voulait bien de moi, pourvu qu’il m’éloigne de ma famille, même à quelques stations de métro. J’étais à mes trousses, prête à partir à n’importe quel prix, même s’il fallait répéter l’histoire de maman, ce refrain de variété, même s’il fallait chaque nuit polir à la lime la pierre précieuse de ma jeunesse. Je n’avais rien d’autre à offrir que ma bouche et mon corps dans cette robe à corset en polyester satiné. Je savais le cortège bancal comme ce gâteau à quatre étages, j’ai tout laissé de moi dans le lit conjugal contre un trousseau de clés. Je croyais que ma mémoire était un lieu sans importance, je saurais plus tard qu’elle est une eau qui bout. Nous avons eu deux enfants. À trente-deux ans, j’avais émacié mes rêves jusqu’à en dépeupler mon existence tout entière, j’étais aussi perdue qu’une photo mal cadrée prise entre les pages d’un dictionnaire.

La nuit était tombée, il avait plu, les lampadaires éclairaient les trottoirs mouillés, brillants comme des marrons glacés. Il m’a dit je dois rentrer, j’ai pensé que j’aurais bien fait de la place dans les placards pour qu’il y suspende ses vêtements et posé un verre sur le lavabo pour sa brosse à dents, j’ai dit moi aussi. Nous nous sommes embrassés comme deux amis, en nous promettant de nous revoir. La semaine suivante, il m’a invitée à déjeuner, évidemment j’ai dit oui, je n’ai rien de prévu demain, j’aurais déplacé des montagnes pour retrouver ce parfum de réglisse mais j’ai dit je n’ai rien de prévu demain. En le retrouvant je me suis penchée vers lui pour l’embrasser, j’ai déposé mon manteau sur le dossier de la chaise, il me regardait discrètement, je le voyais pourtant me regarder.

Pendant des mois, nous nous sommes vus tous les jeudis après-midi, il venait dans mon deux-pièces, nous reprenions la chanson. Je revois le battement des jugulaires et la poussière de ses vêtements voleter dans l’air, à l’endroit de nos délivrances.
Et puis un jour, il a dit je veux vivre avec toi. Nous avons vendu nos appartements, trouvé un cinq-pièces, emprunté sur vingt-cinq ans. Jusqu’à présent, l’air est empli de notre bonheur, il a imprégné les lits de nos sommeils, les albums de nos photos, les saisons de nos étés, les nuits de nos bras, on est heureux, semble-t-il.
Je me suis assise sur le canapé en velours dans l’entrée, j’étais en avance, je voyais le hall se remplir des participants au cours de Vincent, essentiellement des femmes, habitués à se retrouver le mardi. Je me sentais brûlante, j’avais soif. Dans les toilettes, j’ai vu dans le miroir mes joues rouges comme deux énormes cerises, j’ai passé mon visage sous l’eau, je sais pourtant que rien n’arrête les incendies.
La porte du centre s’est ouverte, il est entré, il semblait chercher quelque chose ou quelqu’un, puis nos regards se sont croisés, son visage s’est éclairé, il s’est approché de moi, vous êtes revenue. Pendant son cours, il nous enseignait les mouvements pour libérer l’énergie vitale, nos gestes étaient calés aux siens, nous ondulions ensemble, nos bras et nos jambes semblaient flotter. Il se déplaçait dans la pièce avec une légèreté inouïe, comme un oiseau ou un guépard. Il était question de calme et de joie, de prendre conscience de ce que nous sommes. Je me sentais chavirer mais ce n’était pas un naufrage. S’il y a un mot pour dire ce sentiment, je ne le connais pas.
À la fin du cours, je me suis engouffrée dans le vestiaire, sa voix cognait dans mes tempes, me brûlait le ventre. Je me suis changée à toute vitesse, prise dans l’urgence de m’enfuir, de me retrouver à l’air libre, de m’échapper de mon corps. Je me suis dirigée vers la sortie, la robe à peine reboutonnée, le manteau ouvert, les bottines délacées. Il était devant la porte, adossé au mur, à discuter avec une élève. Tout démasquait mon émotion. Il m’a demandé le cours vous a plu ?, j’ai remarqué une petite coquetterie dans son regard, il avait des sillons autour des yeux comme des rayons de soleil, je ne pouvais articuler un mot. De près, il avait un charme fou, une grâce presque féminine, cette chose indéfinissable qui peut changer le sens du vent. Oui, c’était très bien, merci, je dois partir, je suis pressée, pardon, merci encore, je me suis jetée dehors, j’ai couru dans l’allée pavée jusqu’à la rue, je me sentais en cavale, à cause de mon cœur braqué comme un distributeur de billets.
Arrivée en bas de chez moi, j’ai posé mes affaires par terre, je me suis assise sur les marches de l’escalier, j’ai repris ma respiration pendant quelques minutes, je serais restée là des heures, je revenais à la maison mais je ne revenais pas à moi. Puis j’ai appelé l’ascenseur, devant le miroir j’ai arrangé mes cheveux et ma robe, j’ai remis mardi avec mardi, passé ma main sous les yeux pour retirer le fard qui avait coulé, je retrouvais un peu cette apparence normale, une femme normale, et j’ai sonné à la porte, en ébullition. La nuit, j’ai réalisé que Paul et moi, nous nous étions usés à être à la hauteur de nos engagements, nous avions tant souffert avant de nous rencontrer qu’on n’osait plus bouger. Chaque matin avait avalé notre vie, épuisé notre crédit, avait remplacé la jeunesse par la maturité, transformé nos siestes en repos compensateur, fini les regards brûlants dans le lavomatique. Paul dormait à mes côtés et je pensais à Vincent, c’était plus fort que moi, j’ai erré avec lui dans des chambres d’hôtel, sur des bancs publics, sur des routes de campagne, dans des champs de blé. Dans le noir je le voyais, au matin je le voyais, je le voyais dans les saisons qui s’éteignent, dans les jours qui rallongent, il partait il prenait le soleil avec lui.
Au bout de six ans de vie commune, Paul m’a demandée en mariage. Nous nous sommes mariés fin septembre, je portais une robe en crêpe de soie presque blanche, un morceau de tissu coupé en biais et sans doublure, juste quelques fronces aux épaules pour le volume. Cette robe couvrait la fin de la peine qu’aucun artifice n’avait apaisée jusque-là. Nous avons gravi les marches du grand escalier baigné de lumière jusqu’à la salle des mariages. À cette époque, je voyais encore ma mère. Elle était là, assise au bord du banc, prête à s’échapper s’il le fallait, comme toujours. Elle s’était fardée maladroitement, les lèvres trop rouges, le fond de teint inégalement étalé débordant par les plis autour de la bouche et aux coins des yeux, la couleur de son visage contrastant avec celle de son cou. Elle avait mis du bleu sur les paupières jurant avec son tailleur d’un autre bleu, le mascara avait coulé d’un côté seulement, elle avait le regard perdu, une fois de plus.
Mon père, ce jour-là, était probablement chez lui dans l’appartement que ma mère avait fui quand elle l’avait quitté. La dernière fois que j’y suis venue il y a vingt ans, le papier peint gondolait dans l’entrée, les motifs de fleurs s’étaient estompés, le canapé avait perdu son bombé, même les aiguilles de l’horloge dans la cuisine avaient renoncé à tourner pour rien. Çà et là étaient restées les cicatrices d’un clou arraché, emporté par ma mère avec la relique qu’il soutenait, une reproduction bon marché de la Vierge à l’enfant, une vieille assiette murale en porcelaine, rien de conséquent. J’ignore si mon père a su que je me remariais, maman a sans doute dit tu sais qu’elle se remarie, mais ça ne lui aura fait ni chaud ni froid.
Des fois je me demande s’il est toujours en vie, et puis j’oublie.
Je vivais désormais au rythme des mardis et je me préparais à cette séance de tai-chi comme pour un rendez-vous, je repassais par la maison pour me coiffer, remettre un peu de poudre sur mes joues, changer de pull ou de chaussures. Sur le chemin, je me répétais les réponses à des questions qu’il me poserait peut-être, ce qui, je l’espérais, m’éviterait de bafouiller ou de rougir. C’était peine perdue. Dès qu’il entrait dans mon champ, je pensais ralentis, c’était une déflagration, comme de naître, comme soudain la peau pâle d’une épaule.
Pendant le cours, je me laissais distraire, j’évaluais son corps sous l’ampleur des vêtements, j’imaginais son odeur, un mélange de verdure et de bois, peut-être la campagne, quelque part en Italie. Tout ce que disait Vincent semblait m’être adressé. Il parlait de créativité, d’enfance, il était question de l’importance de bien respirer, de laisser l’air entrer, sortir, de reprendre son souffle. Un jour, il a pris mes poignets et doucement a dessiné un huit dans l’air, de gauche à droite, c’était une danse lente, presque érotique. Cela a duré quelques secondes, je sentais sa force me traverser.
Une fois le cours terminé, j’ai filé jusqu’au vestiaire. J’ai essayé de reprendre ma respiration, j’ai ajusté mon pull devant la glace, attrapé mon manteau et mon sac dans le casier. Vincent était au bout du couloir, je crois qu’il m’attendait. Il souriait comme s’il voulait m’annoncer une bonne nouvelle. J’aurais voulu poser ma tête sur son épaule, qu’on en finisse. Je vous laisse mon téléphone, m’a-t-il dit en me tendant un bout de papier plié en deux, appelez-moi. J’ai glissé le papier dans ma poche, j’ai pensé à ce jour, j’avais quatorze ans, c’était la première fois qu’un garçon m’invitait au cinéma. Quand la lumière s’est éteinte et que le film a commencé, j’avais le cœur comme un cheval fou, pareil qu’en cet instant. Et quand il a enfin posé sa main sur la mienne, rien ne pouvait plus arrêter mon cœur qui galopait. J’ai regardé Vincent dans les yeux pour la première fois sans me détourner, j’avais l’impression de retirer une grosse couverture, un drap de laine dont la chaleur m’accablait, j’aurais voulu être capable de désinvolture, je crois que j’ai souri, peut-être à cause du soulagement, c’était comme une vanne qui s’ouvre, un torrent qui se déverse. Je le ferai.

Le lendemain, j’ai eu envie d’une nouvelle robe. Dans la cabine d’essayage, je me suis dit que je mettrais cette robe lorsque nous nous reverrions. Elle était simple, rose pâle, ceinturée à la taille, longueur genou, parfaite pour un premier rendez-vous. J’ai dit à la vendeuse qui s’inquiétait derrière le rideau, je la prends.
Il faisait doux, c’était l’automne. Je n’irais pas travailler ce matin, j’ai appelé au bureau, j’ai dit à mon assistante de reporter à la semaine prochaine la réunion avec nos clients qui avaient confié à mon agence l’agencement et la décoration de leur hôtel particulier, nous avions de toute façon à retravailler les plans, reprendre les cotes pour l’extension de la baie vitrée, rien ne pressait.
Je me suis arrêtée dans un café en bas de chez moi, je me sentais incapable de lire ou de téléphoner, j’avais envie de ce temps calme, juste avant les premiers mots. Je sentais le papier plié dans ma poche, je l’ai pris dans ma paume et j’ai gardé longtemps le poing fermé. Puis j’ai déplié mes doigts, je les ai glissés sur les chiffres, il avait écrit Vincent et son numéro d’une écriture nette, précise, j’y trouvais la même détermination que son injonction, appelez-moi, la pointe du stylo avait presque perforé le papier, j’entendais prenez-moi, emmenez-moi, j’entendais je t’attends, je te veux. Je suis restée une demi-heure à imaginer son téléphone sonner, peut-être sa messagerie, qu’il décroche ou non ma voix tremblerait. Je lui dirais bonjour, j’espère que je ne vous dérange pas puis un silence, il y aurait cet embarras sauvage qui m’empêcherait d’être enjouée, légère, à cause de ce que je sentais déjà pointer comme sur la tige d’une rose. J’ai pris un autre café, vidé la carafe d’eau, demandé l’addition. Le reste, c’était encore trop. J’ai rentré le numéro de Vincent dans mon téléphone, à midi j’ai pensé que je l’appellerais dans l’après-midi puis l’après-midi je me suis dit qu’à 6 heures ce serait plus simple, et en début de soirée j’ai remis au lendemain. Toute la nuit, j’ai attendu le matin en me disant que je l’appellerais à la première heure. Le matin, comme la veille, je n’ai rien pu faire.
Plus tard, Rosalie faisait ses devoirs sur la table du salon, elle apprend à lire, je l’ai aidée, Pa-pa a une mo-to, Ma-man fait des gâ-teaux, Paul est venu s’asseoir à côté de nous, il m’a pris la main, il a dit qu’est-ce qui te ferait plaisir pour le dîner ?, Rosalie a dit des coquillettes avec du jambon, de mon côté je n’avais pas très faim. On avait du temps avant le dîner, il faisait encore jour, j’avais envie des rues et de la foule, me perdre encore un peu dehors, là où il restait une possibilité d’entendre sa voix dans mon tympan, si je me décidais enfin. Il m’a soudain semblé inconcevable d’attendre une nuit de plus, les yeux ouverts, à tourner dans le lit. Alors j’ai remis mes chaussures, j’ai dit à Paul que j’allais faire trois courses, dans l’ascenseur j’ai écrit bonjour Vincent, voici mon numéro si vous avez envie qu’on prenne un café. Je me suis sentie délestée d’un inutile fardeau, j’ai choisi cinq belles tomates et du basilic en pot chez le primeur, je souriais comme si on venait de m’annoncer une nouvelle que j’attendais depuis longtemps. Au moment de payer, mon téléphone a vibré : avec plaisir, demain 19 heures, vous me direz où ?
Quand je suis rentrée, la table était mise, les assiettes blanches à bords dorés disposées avec soin, le pain tranché dans la corbeille. Paul attendait mon retour pour lancer les coquillettes, six minutes pour une cuisson al dente. J’ai coupé les tomates en rondelles, la burrata avec précaution, les feuilles de basilic, et arrosé la salade d’une rasade d’huile d’olive dont le parfum était si intense qu’un temps il m’a piqué les yeux, mais peut-être que ces larmes venaient d’ailleurs.

Je n’ai pas dormi de la nuit, le sommeil me prenait par intermittence comme un temps capricieux, entre deux éclaircies. Toute la journée, j’ai ressenti une sorte de vertige au fur et à mesure que l’heure avançait, j’ai essayé de dessiner un peu, mais rien ne venait, j’ai remis à plus tard les appels importants, laissé en non lus les mails reçus. À midi, j’ai appelé Paul pour lui dire que j’irais chercher Rosalie à l’école et que j’avais rendez-vous à 19 heures avec un nouveau client, je ne pouvais pas décaler.
J’ai quitté mon bureau à 15 heures, le ciel ressemblait à la surface d’une piscine qu’aucun corps n’aurait traversée. Je connaissais un café à la devanture Art déco, à quelques pas de chez moi, il avait la patine surannée du bistrot parisien avec ses tables rondes bordées de laiton et ses banquettes en cuir doré. Les tentures en velours rouge conféraient au lieu un charme authentique, la terrasse chauffée qui donnait sur une petite place, à l’abri de la circulation, serait idéale en fin de journée. J’ai écrit Retrouvons-nous au Café de l’Espérance, 8 rue Drouot, j’ai effacé retrouvons-nous, j’ai ajouté à tout à l’heure, mais sans verbe le ton était trop sec, j’ai remis retrouvons-nous, j’ai enlevé à tout à l’heure, j’ai ajouté à 19 heures, Retrouvons-nous au Café de l’Espérance, 8 rue Drouot, à 19 heures, j’ai appuyé sur envoyer, en pensant à ce nous si fragile. Ce nous, je peux y passer des hivers et des traversées en mer.
À 18 heures, Paul est rentré, il semblait fatigué. Je lui ai servi un grand verre d’eau fraîche. Il m’a raconté sa journée sans que je sois en mesure d’y prêter totalement attention, les journées étaient longues au bureau, il se demandait parfois s’il n’aurait pas dû faire les beaux-arts plutôt que de choisir la même voie que son père, chargé de recherches en neurosciences. À dix-huit ans, il était monté à Paris, pour étudier la neurobiologie. Il était sorti doctorant, faisant la fierté de ses parents, oubliant ce que son cœur d’enfant, qui rêvait de fusain, d’encre et d’aquarelle, disait à son cœur d’adulte. Il avait rangé ses crayons et son rêve sans se plaindre, comme on éteint la flamme d’une bougie, comme on ruine une existence ; de temps en temps, lorsque nous faisions une expo, il ressentait des picotements au bout des doigts et peut-être un peu d’amertume. Avec le temps, j’ai appris à lire dans ses silences.
19 heures approchaient, je me suis changée dans la salle de bains, j’ai passé ma nouvelle robe, lacé mes bottines. J’ai embrassé Rosalie, Paul m’a accompagnée jusqu’à la porte, serrée dans ses bras une dernière fois.
Dans le miroir de l’ascenseur, j’ai essayé d’atténuer le rouge de mes joues, mon front perlait légèrement à la racine de mes cheveux, je me sentais fébrile. J’avais beau voir le visage de Paul qui me regardait partir par la fenêtre de la cuisine, j’avais beau tout savoir de nous, de cet empire d’amour, je partais là-bas, vers lui, sans rien savoir de lui, à cause de ce cheval au galop. Je m’échappais de ce que nous étions, je plongeais malgré la baignade interdite, je rallumais la lumière d’une chambre fermée à clé, au bout d’un couloir long comme l’habitude.
Il faisait encore jour, je marchais à renverser les marronniers, chaque pas me gorgeait d’oxygène, des perles d’endorphine maintenant, un collier de perles sur ma poitrine. J’ai ralenti sur les cent derniers mètres, je voulais rester quelques minutes encore avant l’après, quand alors je saurais précisément cette pépite de vert infusé au fond des yeux. J’apercevais les néons de l’enseigne, plus que quelques pas vers mon rendez-vous, j’avais rendez-vous. »

Extraits
« — J’habite en Ardèche, une grande maison avec des pommiers, un cerisier, des saules pleureurs. Je viens à Paris trois jours par semaine et je retourne à la nature, près de ma femme et de mes fils. Ils ont quatorze et douze ans. Vous avez des enfants?
— J’ai deux fils de vingt-trois et vingt ans nés d’un premier mariage, et puis Rosalie que j’ai eue avec Paul, elle est à l’école primaire, elle a six ans.
— Quand j’ai rencontré ma femme, en rentrant des États-Unis, j’avais à peine vingt ans. Avant de me lancer dans la pratique du tai-chi, j’ai étudié le piano, à Boston, je voulais composer. En venant, je me suis demandé quel métier vous faisiez, j’ai pensé que peut-être vous travailliez dans la mode.
— Je suis architecte d’intérieur.
Il a marqué une pause, nous savions maintenant l’essentiel, il me semblait que nous avions fait le plus dur, ouvrir la porte, écarter les rideaux, pousser les meubles, laisser le passage.
J’ai observé ses mains posées sur la table, des mains fines, quelques taches de rousseur, des mains de pianiste, j’ai fermé les yeux une seconde, j’ai imaginé une vie. » p. 39

« De ce petit air le père est fou, il sait ce qu’il permet à l’enfant, tout ce qu’elle obtient grâce à lui, il ne se trompe pas là-dessus, c’est comme ça qu’elle fera tourner les têtes, à oublier le nom des fleurs, c’est comme ça qu’elle lui échappera, qu’elle ira se faire aimer ailleurs. Les garçons la veulent quand elle a cet air-là, plus tard ils auront envie d’elle, de lui bouffer les seins, surtout ses seins à elle, les plus beaux de l’école, la douceur des pêches. Quand le père lui tombe dessus, à cause du sang qui bout dans son corps, qu’il lui dit c’est pas la peine de prendre ton petit air, elle comprend qu’elle a ce visage soudain. C’est un visage pour échapper à la foudre, pour gagner du temps, peut-être celui d’une prière. Elle sait que le jour de la naissance du petit frère, il n’a pas suffi à barrer la folie, à éteindre l’incendie, à moins que ses seins, ce jour-là, le père les ait voulus pour lui tout seul. » p. 126

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ARBO_PARIENTE_Delphine_©Delphine_JouandeauDelphine Arbo Pariente © Photo Delphine Jouandeau

Avec Une nuit après nous, Delphine Arbo Pariente signe son premier roman. (Source: Éditions Gallimard)

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Aux Amours

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En deux mots
Une femme blonde sous une capeline. Était-ce une illusion ou une vraie personne ? toujours est-il qu’elle fait naître une passion inextinguible puisque le narrateur va prendre la plume pour lui écrire une lettre en une phrase qui va courir sur une centaine de pages.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Esméralda, Béatrice, Pénélope, Shéhérazade…

En une phrase qui court sur cent pages, Loïc Demey raconte la quête d’un homme pour la femme dont il est épris, la cherche et la rêve. Un premier roman à la fois original et exigeant.

Peut-être avez-vous noté la frilosité des éditeurs à qualifier les ouvrages qu’ils publient. Désormais, on laisse au lecteur le soin de découvrir ce qu’est un roman, un poème en prose, un récit. Cette entrée en matière pour souligner combien Loïc Demey fait preuve d’originalité. Après trois recueils de poésie, il nous offre un premier roman sous forme de longue phrase, de lettre à l’être aimée.
Une quête qui commence par ces trois mots «Où êtes-vous» et va se boucler 100 pages plus loin avec cette même interrogation «où êtes-vous lorsque je patiente aux amours». Constat d’échec à retrouver la femme qui a suscité tant de passion, tant de désir, tant d’envie? Oui et non, car si la belle et sensuelle Lise lui échappe encore, l’auteur aura pu poser sur le papier ce chant d’amour, dire la palette de sensations qu’il éprouve, recherché dans sa mémoire tous les petits détails qui racontent leur rencontre, des couleurs du papier peint à la température qu’il faisait et de sa façon de se vêtir au paysage traversé.
Certes, il faut se laisser happer par ce texte qui devrait dérouter plus d’un lecteur, mais si l’on plonge, alors l’exercice est aussi vivifiant qu’une traversée en apnée. Un exercice qui nous offre aussi de suivre les circonvolutions d’un cerveau qui, pour ne penser qu’à une seule chose, voit cependant affluer de nombreuses images, rêves, envies. Oui, Lise est une fête, oui, Lise est un fantasme, oui, Lise est le creuset de l’imagination de cet amoureux transi.
Un amoureux qui pourrait bien être le héros malheureux d’un opéra, d’un drame transposé en Italie ou il répondrait au nom de Sfortunato, et après avoir vidé deux bouteilles de vin, n’hésiterait pas à «échanger son âme contre un morceau de son ombre» pour enfin pouvoir approcher sa dulcinée, la jeune femme blonde à la robe en coquelicots, et alors se voir incapable de prononcer un mot. Un malheur qui va alors le plonger dans le désespoir. Jusqu’à ce que l’imagination ne reprenne le pouvoir.
Car on peut aussi lire cette phrase comme un hommage à l’art qui permet de transcender la douleur, à la littérature qui ouvre la route des possibles. Si Lise est insaisissable, alors elle peut aussi devenir une autre héroïne, Esméralda, Béatrice, Pénélope, Shéhérazade…
«Du plus loin que vous êtes je crois à votre venue, j’inventorie chaque signe mouvant du panorama, je veux dire les lieux prétendus de mon corps que vous habitez, l’endroit de ma pensée où vous résidez, j’espère ainsi qu’on espère sous le ciel dont les étoiles déjà ont succombé au temps, déjà se sont endormies lorsque leur brillance nous atteint, nous affecte et nous console de n’être que des grains façonnant un rocher sublime».

Aux amours
Loïc Demey
Éditions Buchet-Chastel
Roman
112 p., 12 €
EAN 9782283034613
Paru le 11/03/2021

Ce qu’en dit l’éditeur
… demain vos paroles, votre visage et votre silhouette se seront effacés alors je vous inventerai encore, je vous chercherai encore, je vous attendrai ailleurs et nous nous retrouverons comme si jamais nous ne nous étions quittés, vous serez une autre déambulant dans une nouvelle histoire, la même mais au cœur d’une scène différente que je façonne, inlassablement, jusqu’à ce que vous consentiez à m’apparaître…
Un homme attend une femme qui ne vient pas. Il va à sa rencontre en empruntant le chemin des rêveries.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
La cause littéraire (Philippe Leuckx)
Blog Le petit poucet des mots
Le blog du petit carré jaune
Blog Le triangle masqué


Lecture par l’auteur de Aux Amours, rencontre animée par Camille Thomine © Production Maison de la Poésie

Les premières pages du livre
« Où êtes-vous, je veux dire à quel endroit, dans quelle ville, vers quelle maison de quel quartier de cette ville, je veux dire le nom du passage, de la placette, de la rue que regardent vos fenêtres, chemin du Désert, avenue Louise-Labé, allée de la Muette, je veux dire le numéro bis ou ter de cette habitation, les coordonnées géographiques, la longitude précise et la juste latitude, l’altitude circonstanciée, la température moyenne en été, la proximité ou non de l’océan, la compagnie éventuelle des montagnes, d’un ruisseau masqué sous une natte de roseaux à massette, l’horizon chatoyant des champs de colza, d’une roseraie buissonneuse, d’un gisement de jacinthes sauvages, je veux dire les pigments de la façade et des contrevents, le vernis craquelé de la porte d’entrée, le toit en tuiles ou paré d’ardoises, un petit jardin à l’arrière ocellé de bosquets de pivoines rouges, une terrasse couverte de caillebotis, l’ombre d’un acacia et sans doute n’y suis-je pas du tout, je me perds en erreurs parce que vous vivez dans un immeuble de quelques étages, trois ou quatre sans ascenseur, vous louez un appartement prolongé d’un étroit balcon sur lequel vous avez installé une table, deux chaises en vis-à-vis et des pots de fleurs, des impatiens, des pétunias, des bacs où grandissent des herbes aromatiques, thym, estragon, basilic, je veux dire une maison ou un appartement, les paysages qui s’étendent autour et pas seulement, aussi la partie de ce logement où vous demeurez le plus souvent, votre chambre, la cuisine, la salle à manger, je veux dire le papier peint sans motifs ou la peinture laiteuse des murs, la lame de parquet qui grince au pied de l’escalier, la pose en chevron du carrelage, la décoration frugale, ce tableau révélant en peu de traits les courbes d’une jeune femme, les luminaires en métal ajouré, les ampoules qui accordent une lumière souple, tamisée, la commode en bois de noyer sur laquelle joue un vieux tourne-disque, la musique d’un compositeur islandais qui ravive vos souvenirs d’un ancien voyage, le miroir où je n’aperçois pas votre reflet et votre position dans cette pièce, assise dans un fauteuil bleu d’Anvers au dossier capitonné ou allongée sur le sofa en velours, peut-être debout derrière le voilage gris d’un rideau que vous repoussez en poursuivant du regard une automobile de la même teinte, quoique légèrement plus claire, qui s’esquive dans le virage serré que trace la route pour éviter l’étang, je veux dire l’endroit, la pièce, votre position comme le moment, l’heure du soir, de la nuit ou en cette fin d’après-midi quand vous décidez de me rejoindre, je veux dire vos lèvres en flopée de nuages, vos yeux orageux, le nez foudre, votre visage aux couleurs hâlées des lisières à l’instant du crépuscule, des pieds grêles sur des talons argentés, les cheveux noirs emmêlés de vent, votre blue-jean retroussé qui met à nu vos chevilles et les liserons qui s’enroulent autour, vos pas qui sinuent entre les flaques, sur les trottoirs rincés puisque le ciel se vide, débonde en monceaux de flotte et d’étincelles, se déverse dans les rues en tambourinant les têtes, les eaux remontent la terre et les graviers ocres des parkings, les caniveaux dégorgent, le dos de la rivière bientôt se cambrera, elle débordera, inondera les caves, les venelles et les courettes que traverse votre souffle brusque et court, ce tic ravissant qui éclot au coin de votre bouche si s’élève votre mécontentement, le regard froncé et l’air de m’en vouloir d’avoir insisté, maintenant, j’aimerais vous voir maintenant, tellement insisté et que vous marchiez à moi et que vous traversiez la ville sous l’averse, j’aurais pu attendre, nous avons déjà tant attendu, nous ne sommes plus à un déluge près, votre envie soudaine de filer qui surprend puis dépasse celle de m’embrasser, celle de réchauffer vos doigts au cœur battant de mon torse, ce demi-tour qui me laisse seul à côté de l’arbre au tronc creux sous lequel je n’ai pas osé me réfugier afin d’être aussi détrempé que vous qui n’arriverez pas jusqu’à moi, il est tard, trop tard, vous êtes repartie avant de me parvenir, les lignes de lampadaires tour à tour s’illuminent, les rares passants qui résistaient à l’appel du souper rentrent chez eux ou repoussent l’échéance, boivent un dernier verre dans l’un des bars aux néons orange et grésillants qui encerclent la grand-place, un dernier verre au bout d’un dernier verre, les magasins plient et sortent les cartons, baissent les rideaux, les vitrines se rembrunissent, les boutons d’or et les dents-de-lion s’ensommeillent embobelinés dans leurs pétales, les chauves-souris partent à la chasse, les chiens errants se faufilent sous le feuillage des haies quand même la pluie s’en est allée ou alors autre chose, une autre histoire, encore la nôtre mais dans un cadre changeant que je crée pour nous, l’allure lente, qui flâne, votre robe en pâtis de coquelicots, des ballerines jaunes à moirures, la peau ambrée de vos bras et de vos cuisses couvée par les premiers rayons de soleil, la clarté tiède et blanche de début mai, vous n’avez rien prévu de faire aujourd’hui, vous n’avez établi aucun plan, juste vous rendre où mes mots prétendent vous mener, à l’intérieur de la chapelle Sainte-Hélène, au bord du canal de la Sambre que vous poursuivez jusqu’au grand saule, à l’extrémité de la presqu’île aux Orangers où sur le banc je me tourne, me retourne, guettant l’illusion précédant votre présence et je vous appelle pour vous conduire ici, je vous appelle sans prononcer votre prénom, je vous appelle les paupières closes en espérant jusqu’à cent, je vous appelle en fixant les confins de l’allée de tilleuls, je vous appelle en chuchotant les mélodies que vous affectionnez, je vous appelle entre les plumes des cygnes, à travers les roues des bicyclettes, jetant des cailloux qui rebondissent à la surface quiète de l’eau, je vous appelle depuis la première marche de la passerelle, je vous appelle en me rongeant les ongles, rajustant le col de ma chemise et époussetant les particules de terre qui couvrent mes chaussures à force de gratter le sol, je vous appelle et vous êtes là, assise auprès de moi, je ne vous ai pas vue approcher, … »

Extrait
« Il s’agit de professer coûte que coûte l’inconcevable pour un jour se donner raison, esquisser notre vie, la prévoir, l’agencer pour se préparer à la recevoir, ainsi se vérifient les prodiges et les vœux ressassés, du plus loin que vous êtes je crois à votre venue, j’inventorie chaque signe mouvant du panorama, je veux dire les lieux prétendus de mon corps que vous habitez, l’endroit de ma pensée où vous résidez, j’espère ainsi qu’on espère sous le ciel dont les étoiles déjà ont succombé au temps, déjà se sont endormies lorsque leur brillance nous atteint, nous affecte et nous console de n’être que des grains façonnant un rocher sublime » p. 95

À propos de l’auteur
DEMEY_loic_DRLoïc Demey © Photo DR

Loïc Demey est l’auteur de Je, d’un accident ou d’amour (Cheyne éditeur). (Source: Éditions Buchet Chastel)

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La maison enchantée

SANJUAN_la_maison_enchantee  RL_Hiver_2022  Logo_premier_roman coup_de_coeur

En deux mots
Zoé quitte Rouen et sa famille pour étudier l’histoire de l’art à Paris. Si après ses études, elle choisit de travailler dans un cabinet d’avocats, sa passion reste entière. Elle va se spécialiser dans les estampes et entamer une collection qui va l’accompagner jusque dans ses rêves.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

La jeune fille aux estampes

Dans un premier roman étonnant, Agathe Sanjuan va nous entrainer dans le monde des estampes sur les pas d’une jeune fille qui après ses études, va en faire son obsession. Un parcours initiatique et onirique fascinant.

Zoé mène une existence assez paisible auprès de ses parents et de ses deux sœurs cadettes, des jumelles nées cinq ans après elle. Plutôt solitaire, elle est gardée par Jacob, un voisin assez excentrique mais qui, avant de mourir, va lui transmettre sa passion pour l’art, lui suggérant notamment d’aller jeter un œil dur le Triptyque de Moulins durant ses vacances. Une expérience qui sera sans doute déterminante dans son choix d’aller étudier l’histoire de l’art à Paris. Des études qu’elle pourra poursuivre en toute autonomie en complétant ses cours par un travail de secrétariat au sein d’un cabinet d’avocats. Son Master en poche, elle choisira une autre voie que celle de ses collègues pour pouvoir conserver sa liberté, travailler dans la gestion et s’intéresser à l’art avec l’œil de l’amateur éclairé. Après avoir laissé passer un dessin de Delacroix, elle achètera une gravure de Félicien Rops, une première œuvre qui sera suivie de nombreuses autres. Rapidement, elle devient spécialiste des estampes, passant son temps à «fureter vers Drouot, aller voir les expositions précédant les ventes aux enchères, mais aussi rayonner vers les galeries qui se situaient entre les grands boulevards et, de l’autre côté de la Seine, les quartiers Saint-Germain et Saint-Michel. Elle prenait un vrai plaisir à ces visites et attendait impatiemment le soir pour parcourir la capitale, dans ces rendez-vous avec elle-même qui la comblaient. Quand un artiste l’intéressait, ses recherches étaient un prétexte pour revoir son portefeuille en galerie, sentir son univers à travers les feuilles à disposition. Elle se repaissait de l’ensemble en attendant, un jour, d’en élire une.» Elle va se lier d’amitié avec Lee et Gabriel, un couple de galeristes, qui va l’initier à la technique et croiser la route de Julien, un employé étonnant qui va lui faire découvrir un endroit extraordinaire, sorte de musée secret du Comte de Soleinne en plein cœur de la capitale.
Agathe Sanjuan fait de cette maison enchantée le cœur d’un roman qui se lit comme on suivrait une visite guidée dans un monde fabuleux où tous les sens sont en éveil, où les rêves se touchent du doigt. Un parcours initiatique et onirique qui nous permet littéralement d’entrer dans les œuvres d’art. Un premier roman d’une maîtrise formelle étonnante, mais surtout un voyage à travers musée imaginaire qui est aussi une invitation à vivre l’art. Fascinant.

Galerie d’art (les principales œuvres citées dans le roman)
HEY_triptyque-de-moulinsTriptyque de Moulins Hey
VAN_EYCK_La_Vierge_du_chancelier_RollinLa Vierge et l’enfant au chancelier Rolin Van Eyck
ROPS_celle-qui-fait-celle-qui-lit-mussetCelle qui fait celle qui lit Musset Félicien Rops
BRESDIN_le-chevalier-et-la-mortLe Chevalier et la Mort Rodolphe Bresdin

La maison enchantée
Agathe Sanjuan
Éditions Aux forges de Vulcain
Premier roman
352 p., 20 €
EAN 9782373051216
Paru le 4/03/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris, venant de Rouen. On y évoque aussi des vacances dans la région de Moulins.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
La beauté peut-elle sauver le monde?
Zoé est une jeune femme discrète. Rien ne la distingue des autres, sinon une passion dévorante pour l’art, née à l’adolescence. Montée à Paris, elle entreprend d’abord des études d’histoire de l’art, qu’elle abandonne, persuadée qu’une telle voie détruirait, à terme, son amour des images. Elle finit par trouver un apparent salut dans la collection d’estampes. Mais un jour elle est conviée à visiter une collection privée unique au monde, qui fait son admiration et sa terreur. Ce miroir tendu à son obsession lui en fait voir les dangers et la puissance.
Dans ce premier texte, roman d’éducation gothique aux accents merveilleux, l’autrice mêle une exploration du monde de l’estampe à une analyse de la folie qui anime tout collectionneur, mariant des scènes oniriques à une fine réflexion sur ce que l’art nous fait.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr

Les premières pages du livre
« Tard dans la nuit, Zoé marchait, la cheville souple, le soulier claquant sur la chaussée. Le pied était couvert d’un escarpin presque fermé, tenu par des lanières recouvrant la cambrure, épousant la finesse des attaches, ajusté tel un chausson de danseuse. La silhouette fluide du tailleur en tissu de crêpe suivait le rythme imprimé par le pas, transmis au corps. L’allant de la démarche, trop rapide pour être naturel, scandait le silence avec vigueur. Elle filait droit devant elle. L’heure était trop avancée pour que quiconque surprît et perturbât ce chemine¬ment régulier. Elle le savait et avançait, sûre de sa puissance, de son règne sur cette partie du monde endormi. Seuls quelques insomniaques pourraient l’apercevoir, jetant un coup d’œil derrière le rideau de leurs chambres sans sommeil. La constance du pas leur donnerait envie de compter les accents de cette pulsation. Une femme en phase avec le battement de cette ville, se diraient-ils : déterminée et impatiente.
Elle entra dans la cage d’escalier, sortit ses clés de sa serviette de cuir vert, la posa par terre pour ouvrir la boîte aux lettres, vida les prospectus dans la corbeille mise à disposition des habitants de l’im¬meuble, et, quand elle se redressa, glissa une facture dans sa serviette. Raide et droite, elle prit l’escalier. Elle sentit son corps s’affaisser à partir du troisième étage, se relâcher sous l’effort, son cou ployer et sa tête se vider, se délester d’une journée de travail, d’une concentration inutile et idiote, de chiffres s’alignant, se croisant, se combinant. L’allure gagna en tendresse et en grâce ce qu’elle perdait en vitalité. Quand elle eut atteint le palier du quatrième, il ne restait presque rien de la silhouette énergique qui donnait son âme à la ville, semblable à tant d’autres, incarnant l’esprit de travail, de modernité, de célé¬rité, d’accélération exponentielle. Un bruit retentit, un peu plus haut, dans la cage d’escalier, laissant entendre, peut-être, un autre pas. Elle eut le réflexe de se redresser, de gainer à nouveau son buste fati¬gué, avant d’ouvrir la porte de son appartement et de laisser sa bogue de tension sur le palier.
Une fois chez elle, Zoé se débarrassa de ses atours de femme pressée, dénouant ses chaussures, faisant glisser à ses pieds et sur ses hanches l’étoffe soyeuse et glissante. La silhouette nerveuse s’alan¬guit, se détendit dans la chaleur de l’appartement. La mollesse des chairs, la délicatesse des courbes lui apparurent fugitivement dans le miroir, tandis qu’elle s’adonnait aux préliminaires. Elle emplit une bassine d’eau chaude, fit tomber quelques cuillers de sels et d’huiles odorantes, y introduisit ses pieds, les orteils d’abord, doucement, pour les habituer à la chaleur, puis la plante et enfin la totalité. La brûlure la saisit, circulant sur l’épiderme rougi, paralysant les muscles, mais, peu à peu, les tissus, les articu-lations se détendirent et elle put à nouveau remuer les orteils. Les effluves, l’humidité de l’étuve la pénétrèrent. Rien ne l’aidait mieux à se débarrasser des tracas et des déceptions du jour. Elle retrouvait alors les odeurs de l’enfance, le délassement du bain hebdomadaire du dimanche, enfin seule, dans la salle d’eau, isolée du reste de la famille, une réclu¬sion rare et désirée, et ce sentiment étrange d’ou¬blier son corps dans une torpeur éveillée, d’atteindre l’inactivité cérébrale avec l’unique perception, apai¬sante, d’être en vie.
L’eau brûlante calmait son impatience, anesthé¬siait sa pensée. Mais le bain tiédissait et, par vagues, elle reprenait conscience de ce qui l’entourait, de ce qu’elle devait faire. Elle glissa ses pieds hors de l’eau, les frictionna vigoureusement et enfila un peignoir.
Elle saisit le large carton à dessins, l’allongea sur la table de la cuisine, fit glisser les lanières en déga¬geant les boucles d’un coup sec et ouvrit le plat supé¬rieur. Elle caressa la toile protectrice qui masquait encore le contenu, un peu rêche, crissant sous la main, puis, brusquement, l’écarta pour laisser appa¬raître le ventre blanc du papier. Elle éprouva une intense satisfaction en redécouvrant cette nappe immaculée. Les chemises superposées ne laissaient rien deviner de l’intériorité secrète de cette peau fine et étanche dont elle frôlait l’arête avec la paume de la main. Elle s’arrêta un moment, émue par la perfec¬tion de cet empilement, puis fit glisser la première enveloppe sur le plat gauche pour en écarter les deux pans. L’image lui sauta au visage, il ne lui fallut qu’un instant pour en percevoir le sens, avant de se laisser doucement envahir par les méandres de ses propositions. Ce moment proprement voluptueux lui procurait toujours un intense plaisir, un étonne-ment renouvelé malgré la répétition. L’observation dura quelques secondes, puis elle referma délicate¬ment la chemise, superposa la seconde et se livra à la même opération.
Elle n’avait pas besoin de s’attarder plus que cela et n’éprouvait pas la nécessité de rester de longues minutes absorbée devant une œuvre. L’émotion qu’elle ressentait à la vue d’une image tenait à la brutalité de la découverte et à l’activation de souve¬nirs profonds, anciens, oubliés. Comme en rêve, les serrures s’ouvraient, libérant des flux de sensations qui la faisaient accéder aux recoins de son intimité. Exhumée du fond de sa solitude, son ouverture au monde des représentations la transportait. Seule, chez elle, elle se livrait à des expériences de voyage, de rencontres, de dangers excitants, de joies oubliées.
Image après image, au cours de ces explorations, elle goûtait la découverte, la reconnaissance, le souvenir des lectures précédentes, le décèlement de nouvelles propositions que lui suggéraient ces feuilles imprimées d’un autre temps. La surprise se déclinait selon son humeur, l’attention qu’elle réser¬vait à ce moment, tantôt latente, tantôt concentrée, et surtout, selon l’ordre d’apparition des feuilles dans ce rituel de manipulation. Car la combinaison était différente à chaque dévoilement. Après la séance, avant de renfermer les images dans leur armure, elle prenait soin de mélanger les chemises selon un rangement aléatoire qui préparait son plaisir futur, de nouvelles associations, un sens de lecture inédit. Le hasard des combinaisons faisait surgir des histoires, des liens, des chocs, qu’elle déchiffrait avec l’allégresse du virtuose face à une nouvelle partition.
Après avoir exploré l’ensemble et construit un nouveau récit dans ce quart d’heure onirique, elle rebattit les cartes de son histoire, serra les liens du carton à dessins et le rangea soigneusement dans le porte-cartons. Elle se glissa entre les draps blancs et se laissa envahir par la torpeur d’un songe amorcé dans les fibres et les encres.

Quelques années plus tôt, à dix-huit ans, Zoé avait pris le train, son bac en poche, pour rejoindre Paris depuis Rouen. Elle n’avait cessé de regarder par la fenêtre opposée du carré où elle était assise. La voiture était quasiment vide, aussi avait-elle toute latitude pour observer le paysage dans ce morceau de verre. Il lui importait d’inscrire la campagne, les forêts et les villes moyennes qui défilaient sous ses yeux, non pas dans la transparence irréelle d’un voyage sans entrave, tels qu’ils apparaissaient de son côté de la rame, se déroulant à la manière d’un long ruban, quand elle appuyait sa tête contre le carreau, mais dans les limites des montants de la vitre du train : cadrer le paysage lui permettait de maîtriser son appréhension. Elle connaissait Paris pour y être allée plusieurs fois avec sa famille, en week-end, mais s’y installer pour poursuivre des études était autre chose.
Dans ce rectangle transparent, elle retrouvait ses impressions d’enfance, sa chambre de fillette, au premier étage d’une maison d’un quartier résiden¬tiel, et sa fenêtre, à travers laquelle elle avait suivi les saisons, allongée sur son lit, à contempler les branches du cerisier nues puis couvertes de feuilles d’un vert vif, les fruits lourds et craquants disputés par les merles laissant place à l’embrasement orangé de l’automne. Par la croisée, elle avait vécu ses émotions d’adolescente, nées d’un quartier de lune ou d’un nuage rapide assombrissant son monde ; en s’approchant de l’ouverture, elle avait connu la vie immédiate du voisinage et imaginé celle, plus lointaine, de la ville coiffée de sa cathédrale. Ce cadre familier, quotidien, bornant l’extérieur, l’avait toujours rassurée, apaisée, face aux inévitables contrariétés de l’enfance, aux disputes entre amis, aux éloignements.
Petite fille sage, raisonnable, bien élevée, les adultes la trouvaient peut-être un peu trop sérieuse pour son âge, mais s’en réjouissaient. On pouvait compter sur sa régularité, dans le travail scolaire comme dans les jeux auxquels elle se livrait avec application. Les petits mondes qu’elle inventait, comme tout enfant, étaient délibérément mis en scène comme des maquettes, les poupées immobiles assises sur leurs chaises, avec leurs robes rigides parfaitement disposées sur leurs jambes de chiffon, leurs coiffures relevées, leurs corps morts et droits prenant un thé imaginaire. Là où d’autres s’em¬pressaient de déshabiller, de décoiffer, de fesser ces souffre-douleur de l’enfance, elle s’évertuait à les conserver dans une tenue parfaite tout en organisant des tableaux. « C’est une enfant sans problème », disaient les adultes, que rassurait cette propension à circonscrire le réel, à en donner une représentation sans dommage pour l’idée qu’ils se faisaient de l’ex-trême jeunesse. C’est à elle qu’on offrait les antiques poupées au visage de porcelaine, dont on craignait que les autres ne les brisassent, images effrayantes d’une vie arrêtée, rigide, qu’elle n’appréciait pas – ce qu’elle n’aurait jamais osé dire – et même, qui l’ef¬frayaient, mais qu’elle savait domestiquer en les oubliant dans un coin de mise en scène, figurantes inutiles et savamment jolies, servant de toile de fond à des protagonistes davantage à son goût.
Née la première de trois – elle avait deux sœurs jumelles de cinq ans plus jeunes –, peu turbulente, elle laissait l’agitation à ses cadettes et se sentait débordée par leurs énergies conjointes, malicieuses, qui l’avaient poussée à un peu plus de solitude. Toutes trois étaient complices, mais l’aînée avait vécu les premières années de sa vie seule, assez longtemps pour goûter le recueillement et l’ennui de l’enfance. Leurs parents étaient employés dans une compagnie d’assurance locale, ils rentraient chez eux le midi, faisaient manger les petites hors du chahut de la cantine puis retournaient au travail.
Finissant un peu tard, ils laissaient le soin à un voisin et ami, Jacob, d’aller chercher les filles à l’école avant le goûter. Ce dernier habitait la maison voisine, une toute petite bâtisse, héritée de ses propres parents, envahie par des livres et des objets de toutes contrées. Il avait voyagé, exercé divers métiers avant de revenir au pays. Il vivait d’une maigre retraite et manquait d’argent. Alors le couple lui versait une petite somme pour s’occuper des filles avant leur retour, ce qu’il faisait avec joie et application, n’ayant lui-même jamais eu d’enfant : à l’école, on le prenait pour le grand-père. Après un geste de la main pour signaler sa présence, les deux jumelles couraient vers lui et l’étourdissaient de leur babillage. La grande rentrait de son côté. Il leur servait un bol de chocolat fumant et des tartines de miel, puis, pour calmer son monde, il s’attelait aux devoirs des petites, suivi du coloriage, des puzzles, et les parents arrivaient. Pour Zoé, cependant, Jacob n’organisait rien. Elle se mettait à ses devoirs puis allait s’asseoir sur le canapé de cuir marron, face au jardin. Sur la table basse, des ouvrages jonchaient le plateau de verre, pris dans l’abondante biblio¬thèque et laissés là. Jacob avait beaucoup voyagé, il avait rassemblé des livres d’images de tous les pays, qu’il ne lisait pas, n’étant pas polyglotte, mais qu’il avait achetés pour la beauté de ce qu’ils proposaient, leurs illustrations, leurs mises en page, les carac¬tères incompréhensibles mais dotés d’une poésie visuelle qui organisait les blancs. Elle était fascinée par ces albums qui semblaient pouvoir surgir à l’in¬fini et qui déployaient leurs traits et leurs couleurs quand on les ouvrait. Les publications traînaient, posées sans intention. Étaient-ce celles que Jacob avait parcourues la veille ? Un soir, elle se faufila hors de la maison et l’observa depuis la rue, dans le rectangle éclairé de sa fenêtre à fins croisillons. Les volets n’étaient pas tirés et elle le vit, à la place même qu’elle occupait l’après-midi, penché sur un ouvrage ouvert sur la table, absorbé. Son immense solitude la frappa, sa vieillesse aussi, mais il semblait heureux, souriant à demi en tournant les pages de son livre.

Il lui sembla même, à un moment, le voir rire. Elle n’osa pas s’approcher suffisamment pour repérer l’ouvrage qu’il consultait et tenter de le reconnaître le lendemain. Elle respectait sa contemplation.
Les parents attentionnés étaient satisfaits de cette solution de garde assez atypique. Lorsqu’ils rentraient, les devoirs étaient faits : l’un supervisait les douches, l’autre préparait le repas, alternative¬ment. Le dîner était joyeux. On parlait rarement de l’école mais plus des amitiés, des jeux, des disputes. On riait. La réserve naturelle de Zoé n’étonnait pas, elle avait toujours été ainsi ; elle participait discrè¬tement à l’enjouement général, un peu à part. Une enfance heureuse et en marge. Sa position d’aînée la rendait responsable et les parents étaient accaparés par les plus jeunes, plus vives, amusantes, espiègles.
Un été, quand elle eut onze ans, la famille loua un gîte en Auvergne, sur les bords de l’Allier. Apprenant cela, Jacob leur avait conseillé de faire un tour à la cathédrale de Moulins et de demander, d’insister même, pour voir le Triptyque du Maître de Moulins. On avait rempli la voiture de tout ce que l’on pouvait, on avait souhaité un bon mois d’août à Jacob et on était parti. La petite maison louée près des berges du fleuve était charmante ; on était bien, à contempler son lit presque sec, parsemé de branches mortes d’un bois clair et de cailloux blancs. On pouvait presque passer à pied sur la petite île centrale qui servait de relais aux oiseaux migrateurs. Une chaleur qui faisait rechercher l’ombre saturait l’air, à tout moment de la journée. On évitait de prendre la voiture et même de se promener, le jardin étant assez grand et ombragé pour que chacun pût y trou¬ver un coin à soi.
Pourtant, un matin, tôt, la famille prit la voiture pour se rendre au marché, à Moulins. Zoé se rappela les paroles de Jacob et insista auprès de ses parents pour se rendre à la cathédrale et tenter de voir le tableau vanté par leur ami. Eux avaient oublié ses paroles : le voisin, malgré sa gentillesse et les services qu’il rendait, faisait figure d’excentrique. On ne l’écoutait qu’à moitié, et quel ennui de devoir chercher un vieux tableau dont l’intérêt était sans doute très relatif. Les tableaux religieux, on en avait vu un certain nombre et tous se ressemblaient plus ou moins. Les parents, chargés de paquets, occupés à surveiller les petites, s’installèrent sous le porche de pierre blanche, à l’ombre. Ils prétendirent qu’ils ne pouvaient entrer ainsi.
« Vas-y toi, mais dépêche-toi. Les courses vont s’abîmer dans cette chaleur. »
Elle pénétra dans l’édifice et fut baignée par la fraî¬cheur des pierres. Un homme passait le balai dans les allées, et, comme Jacob le lui avait recommandé, elle demanda à voir le Triptyque. L’homme la regarda bizarrement. Il était lourd, un peu bossu, lent. Il posa son balai contre un pilier et partit dans la sacristie. Il revint avec un trousseau de clés et lui fit signe de le suivre. Ils empruntèrent un escalier en colimaçon très étroit, en bois, grinçant sous les pas, et pénétrèrent dans une pièce lambrissée de bois sombre. Entrant le premier, il alluma la lumière qui n’éclairait qu’un pan de mur orné de deux panneaux. Le Triptyque ne lais¬sait voir, au premier abord, que les volets extérieurs.

Les panneaux, peints en grisaille, représentaient l’annonciation : la Vierge sur celui de gauche, inter¬rompue dans sa lecture de la Bible par l’archange Gabriel qui occupait celui de droite, venu lui annon¬cer la naissance du fils de Dieu. L’homme, qui devait être le bedeau, se mit à parler fort et de manière inin¬terrompue, narrant l’histoire apprise par cœur dans la Bible, sur un ton monocorde : « Au sixième mois, l’ange Gabriel fut envoyé par Dieu dans une ville de Galilée appelée Nazareth, vers une vierge qui était fiancée à un homme nommé Joseph ; et le nom de la vierge était Marie. Étant entré où elle était, il lui dit : “Je te salue, pleine de grâce ! Le Seigneur est avec vous ; vous êtes bénie entre toutes les femmes.” Mais à cette parole elle fut fort troublée, et elle se deman¬dait ce que pouvait être cette salutation. L’ange lui dit : “Ne craignez point, Marie, car vous avez trouvé grâce devant Dieu. Voici que vous concevrez, et vous enfan¬terez un fils, et vous lui donnerez le nom de Jésus…” »
Zoé sentit très vite qu’elle ne l’écoutait plus et s’ab¬sorbait dans l’observation des deux panneaux peints, bordés d’or, qui reproduisaient, en trompe-l’œil, ce qu’elle saurait décrire, un jour, comme un décor en ronde-bosse de marbre, gothique, les personnages émergeant d’une architecture en dentelle. Mais la peinture permettait plus que la sculpture : l’archange volait véritablement, de même que les anges qui l’accompagnaient, et son ombre portée était figu¬rée sur le sol. Une composition de pierre, sans les contraintes de la sculpture. Elle percevait tout cela sans véritablement se l’expliquer, observant, bercée par la voix de l’homme qui poursuivait son évangile.
Soudain, il s’arrêta, l’interrompant également dans sa contemplation. D’un geste emphatique, il se diri¬gea vers le centre de la composition, saisit les deux pans de bois, et les ouvrit d’un geste théâtral.
Elle fut éblouie par l’éclatement des couleurs surgies de l’intérieur, illuminant la pièce sombre. La peinture rayonnait avec la Vierge en majesté, tenant sur ses genoux l’enfant divin, les deux reposant sur un croissant de lune et s’inscrivant dans un soleil couchant aux nuances arc-en-ciel, psychédéliques. Des anges entouraient la vision ; deux d’entre eux s’apprêtaient à couronner Marie tandis que d’autres tenaient dans leurs mains un phylactère. Toute la composition s’organisait autour du contraste entre les personnages célestes en suspension, en apesanteur, et l’attirance des couleurs et des cercles concentriques de lumière vers l’astre rayonnant créant un appel, si bien que le spectateur se sentait à la fois aimanté par l’étoile et protégé par l’apparition de la Madone.
La psalmodie de l’homme se poursuivait. Il s’at¬tardait sur les parties latérales du triptyque, consa¬crés aux donateurs : Pierre de Bourbon, présenté à la Vierge par son saint patron, à gauche, et Anne de Beaujeu, à droite, sous la protection de la mère de Marie. Les deux mécènes, à genoux, priant en adoration, renforçaient l’élévation et la légèreté de la Vierge présentant un visage jeune, pensif, doux. Le Christ, au contraire, avait un air sévère, adulte, contrastant avec son corps juvénile.
Elle eut du mal à détacher ses yeux de la composi¬tion. Le monologue s’était interrompu et l’homme la regardait. Brusquement, il gravit les deux marches qui le séparaient du tableau et referma les panneaux. La pièce s’assombrit à nouveau. Il lui fit signe de sortir. Tous deux descendirent et elle poussa la porte à battants de l’entrée, éblouie par le soleil au zénith.
Ses parents commençaient à s’inquiéter. Après s’être enquis de savoir si elle avait vu ce qu’elle voulait et satisfaits de sa réponse, ils prirent leurs sacs et intimèrent aux plus jeunes de les suivre jusqu’à la voiture.
Cette nuit-là, Zoé rêva de la Vierge, de l’enfant et d’une église ouverte en ses deux extrémités : le porche et le chœur. Un marché s’y tenait, les victuailles s’en¬tassaient sur les bas-côtés tandis que la nef servait d’allée à la population nombreuse, bruyante, animée et riante. Le sol était jonché de paille et des poules fuyaient en caquetant devant les gamins accom¬pagnant leurs mères armées de paniers remplis de légumes, et les pères négociant les têtes de bétail. Le couple divin, rayonnant, observait sans être vu, jetait des regards de bonté devant le peuple tout à ses occupations terrestres. Le soleil s’engouffrait par le chœur et le flux dense de femmes, d’hommes, d’enfants et de bêtes déambulait joyeusement du sombre porche au chevet illuminé, ouvert sur la verte nature. Le songe se répéta plusieurs nuits de suite, lui procurant un apaisement croissant.
L’image avait infusé, s’était introduite dans ses rêves, pour la première fois ; une sensation bienfai¬sante qu’elle rechercherait désormais sans relâche.
Lorsqu’ils rentrèrent à Rouen, quelques semaines plus tard, ils découvrirent avec consternation que la maison de Jacob était en plein déménagement. Leur ami était mort au début du mois et personne n’avait pensé à les prévenir. De lointains héritiers s’étaient occupés des funérailles et s’attachaient maintenant à vider la maison. Ce fut un choc pour tous, mais pour Zoé plus que pour les autres. En partant, Jacob lui avait légué un secret, celui du Triptyque de Moulins, mais les images de ses livres s’étaient envolées. À la suite de sa disparition et de son legs si capital, elle rangea sa chambre, enfermant dans des boîtes de carton poupées et peluches, mobilier miniature et accessoires de dînette. Ses parents en furent peinés. Ils ignoraient combien elle avait été meurtrie par l’évanouissement d’une amitié.
Lorsque la maison de Jacob eut été vidée, Zoé avait fureté, en cachette, entre les murs gris, dévi¬talisés par l’absence. Elle avait récupéré quelques objets et livres ayant miraculeusement échappé à l’embarquement général. La bâtisse, qui lui avait toujours paru magnifique, lui semblait sale privée de son occupant, sans intérêt. Ces reliques avaient trouvé place dans une nouvelle boîte, auprès de ses jouets. Elle avait recouvert l’empilement d’un grand drap blanc, de ceux dont on couvre les meubles dans les maisons de vacances inoccupées. Sur ce suaire de l’enfance, elle avait épinglé quelques jaquettes de livres d’art, récupérées chez son ami, jetées à terre sans précaution par les déménageurs.
Pour ses parents, la disparition de Jacob avait été une contrariété : ils devaient trouver un nouveau mode de garde, alors que le précédent était si commode. Le voisin était un peu excentrique, mais faisait l’affaire. Il était nécessaire de se réorgani¬ser pour que leurs filles continuassent à grandir en toute quiétude. Zoé semblait affectée, plus que les cadettes, mais cela passerait. Il fallait bien, un jour, que les enfants fussent confrontés à la réalité et ces moments difficiles arrivaient toujours sans crier gare.
Le sympathique voisin avait disparu des conversa¬tions. Zoé ne cessait d’en être choquée. Auparavant, il était présent dans toutes les discussions. Il n’y avait pas un soir où l’on ne parlait de lui, des activités qu’il organisait pour les filles, des choses qu’il leur appre¬nait. Après sa mort, les parents avaient sans doute préféré ne plus faire allusion à leur ami, de peur de raviver la douleur de sa perte, notamment pour Zoé. Mais cette dernière s’interrogeait : ses parents, ses sœurs, avaient-ils oublié l’attachement, l’ami¬tié ? Était-ce la marque d’un manque d’émotion, ou même du mépris ? Car Jacob n’était, après tout, avec toute sa gentillesse, que leur employé.
Les filles avaient grandi, chacune différemment. Les jumelles, toujours volubiles, énergiques, spor¬tives, invitées presque chaque semaine à droite et à gauche, chez leurs amies. Zoé était restée appliquée, suffisamment sociable pour se fondre dans la foule des jeunes de sa génération, mais sans enthousiasme aucun pour les festivités et organisations prisées par ses congénères. C’est pourtant lors de ces événe¬ments qu’on expérimentait, qu’on échappait à l’œil des parents, et qu’avec plus ou moins de bonheur on entrait dans l’âge adulte.
Zoé, elle, rêvait d’un ailleurs plus lointain. »

Extrait
« Zoé organisa son quotidien autour de son travail et de sa nouvelle occupation.
Sa vie privée commençait une fois passées les portes de l’immeuble haussmannien siège du cabinet où elle travaillait, du côté de la Bourse. L’emplacement était idéal pour fureter vers Drouot, aller voir les expositions précédant les ventes aux enchères, mais aussi rayonner vers les galeries qui se situaient entre les grands boulevards et, de l’autre côté de la Seine, les quartiers Saint-Germain et Saint-Michel. Elle prenait un vrai plaisir à ces visites et attendait impatiemment le soir pour parcourir la capitale, dans ces rendez-vous avec elle-même qui la comblaient. Quand un artiste l’intéressait, ses recherches étaient un prétexte pour revoir son portefeuille en galerie, sentir son univers à travers les feuilles à disposition. Elle se repaissait de l’ensemble en attendant, un jour, d’en élire une.
Le week-end était davantage consacré à des voyages pour visiter des lieux de vente inconnus d’elle ou des foires, des salons. »

À propos de l’auteur
SANJUAN_agathe_© Philippe_MatsasAgathe Sanjuan © Photo Philippe Matsas

Agathe Sanjuan est née en 1978. Elle est conservatrice-archiviste. Elle dirige les archives et la collection d’art de la Comédie-Française. La maison enchantée est son premier roman. (Source: Éditions Aux Forges de Vulcain)

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Les ailes collées

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En deux mots
En ce jour de mai 2003 Paul épouse Ana. Parmi les invités, il y a Joseph qui partage avec Paul un secret vieux de vingt ans. Alors collégiens, les deux garçons ont vécu un drame qui a laissé des traces indélébiles.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

L’histoire que tous voulaient oublier

Sophie de Baere revient avec un roman fort, l’histoire d’un amour contrarié, de victimes de harcèlement scolaire et d’une histoire que tous voulaient oublier mais qui finit par tout emporter. Même vingt ans plus tard.

En ouverture de ce beau roman, nous sommes conviés au mariage de Paul Daumas avec Ana. Cette union, célébrée le 17 mai 2003, ne s’accompagne toutefois pas des traditionnelles certitudes, mais bien davantage d’interrogations. Pour comprendre cet état d’esprit, il faut remonter le temps.
Jusqu’en 1983.
À cette époque Paul et sa sœur Cécile tuaient leur ennui devant les séries télévisées. Ils rêvaient leur vie future plus qu’ils ne vivaient.
«Il ne fallait surtout pas se plaindre. Les Daumas étaient beaux, ils possédaient une belle maison à tourelle, une belle situation, une belle vie, et la beauté, on n’a pas le droit de l’endommager, encore moins de la salir. (…) On doit avoir l’air heureux quand on est beau et riche.»
Mais la réalité est toute autre. Durant cet été, celui de ses 14 ans, à la suite d’une dispute entre sa mère et sa tante, il apprend qu’il est né à la suite d’une étreinte très alcoolisée à l’arrière d’une voiture et sa mère, après avoir constaté que son ventre s’arrondissait, a dû épouser le responsable de la chose. Effacée la belle histoire d’amour entre Blanche et Charles. Fort heureusement, c’est aussi l’été où Paul fait la connaissance de Joseph. Un nouvel ami bien plus libre, bien plus décomplexé, avec lequel il va essayer d’oublier le naufrage familial. Car désormais son père néglige et trompe sa mère, qui va se réfugier dans l’alcool jusqu’au coma éthylique. «Peu à peu, cette femme que Charles culpabilisait de négliger depuis tant de temps lui était apparue telle qu’elle était devenue. Mère dépassée, épouse ternie. Une longue plainte silencieuse et insoutenable, Et maintenant qu’il avait décidé de n’aimer quelle et de la sauver d’un alcoolisme dont il était la cause, il n’y parvenait pas.
C’était trop tard.»
Pour Paul, le drame va se nouer un soir de fête. Il est invité, tout comme Joseph, a une soirée dans la propriété d’une copine de classe. Il va boire un peu trop, mais se souvient parfaitement de la fièvre ressentie, du désir qui monte, de l’envie de laisser communier son corps à ses pulsions. Il se souvient aussi de ce terrible moment où il a été surpris, où ses amis ont compris ce qui se tramait. Et de la violence du harcèlement qui a suivi. «La jeunesse peut être une guerre silencieuse, un champ de bataille où des enfants d’à peine quinze ans sont capables de tuer à bout portant leurs camarades. Et cela, sous les yeux des adultes qui sont censés les protéger.»
Sophie de Baere va alors nous raconter ce qui s’est passé durant les vingt années qui ont suivi. En retraçant les parcours respectifs de Joseph et de Paul, elle nous livre les éléments manquants d’une histoire que tous voulaient oublier, mais qui a laissé des traces indélébiles. On peut y lire un plaidoyer contre le harcèlement scolaire et un appel à davantage de tolérance et d’ouverture d’esprit. On peut aussi se dire que cet ancrage en 1983 peut laisser penser que les mœurs ont – bien – évolué depuis, mais je n’en suis pas sûr. Pour ma part, j’y vois d’abord un roman d’amour. Celui d’une passion incandescente qui vous marque à tout jamais et qui, vingt ans plus tard, reste toujours aussi vivace, malgré les barrages, malgré les obstacles. Un amour fou, comme dans Les corps conjugaux, le précédent roman de l’auteure, désormais disponible en poche. Un amour capable de laisser s’ouvrir Les ailes collées.

Playlist

Lilac Wine dans le version de Nina Simone

puis dans la version de Jeff Buckley

et la reprise de

Here comes the sun de Nina Simone.

Summertime Blues de Cochran.

Les ailes collées
Sophie de Baere
Éditions JC Lattès
Roman
384 p., 20,90 €
EAN 9782709669535
Paru le 2/02/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement dans une commune située au bord de la Manche. On y passe aussi des vacances à Nantes, dans l’Aveyron et le Jura en camp scout. Enfin, on y évoque un séjour à Rennes et une maison en construction à Cesson-Sévigné en Bretagne.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Sa poésie à Paul, c’était Joseph. Et Joseph n’était plus là.»
Suis-je passé à côté de ma vie ? C’est la question qui éclabousse Paul lorsque, le jour de son mariage, il retrouve Joseph, un ami perdu de vue depuis vingt ans.
Et c’est l’été 1983 qui ressurgit soudain. Celui des débuts flamboyants et des premiers renoncements. Avant que la violence des autres fonde sur lui et bouleverse à jamais son existence et celle des siens.
Roman incandescent sur la complexité et la force des liens filiaux et amoureux, Les ailes collées explore, avec une sensibilité rare, ce qui aurait pu être et ce qui pourrait renaître.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Page des libraires (Antonin Barial-Camu Librairie Écriture à Chabeuil)
Blog Valmyvoyou lit
Blog Aude bouquine
Blog Sonia boulimique des livres
Blog La bibliothèque de Juju

Les premières pages du livre
« Prologue
17 mai 2003
La salle du restaurant se met à chanter, le bois de la table bat sous ses doigts. Ana aussi fredonne. Un air de cet été-là. Elle est si belle, si frêle. Les yeux de Paul s’attardent sur la mousseline qui colle à sa peau, sur les taches de sueur qui plissent légèrement le tissu de sa robe blanche et soulignent cette rondeur du ventre qui s’échappe. Depuis quelques minutes, la pluie a cessé sa course molle et le ciel s’éclaircit.
Ana est devenue sa femme.
Ana Daumas, épouse de Paul Daumas.
C’est joli.
Ça sonne.
La chanson s’achève. Les convives se rassoient face à la meringue italienne accompagnée de ses choux pistache et citron vert. Ana et Paul n’ont pas souhaité de pièce montée, ils voulaient un mariage simple.
Depuis la cérémonie à la mairie, il y a bien eu un bref discours de sa sœur Cécile, une chanson écrite par les deux témoins et un poème lu en tremblant par Blanche. Mais rien de plus. Un clapotement. Ils sont seulement douze. Leurs meilleurs amis, sa mère, ses beaux-parents, Cécile, son mari et leurs deux filles.
Paul regarde la mère. Ce matin, son visage hâve est passé entre les mains d’une esthéticienne. Les fards agrandissent son regard, colorent les petits os saillants de ses joues et lui donnent un air vivant, presque gai. Le maquillage comme une manière de voiler la vérité, de s’en défaire. Pourtant, quand Blanche est venue le féliciter tout à l’heure, sa voix, elle, avait l’âpreté d’un chagrin trop longtemps remâché. Paul croit qu’elle ne pouvait pas s’en empêcher. Penser au père, à son absence. Au refus que Paul, son propre fils, a eu de lui. En ce jour le plus beau de sa vie.

Un serveur élégant et discret débarrasse les assiettes à dessert et propose des cafés. Ana prend la main de son mari.
Son mari. La chair de poule sur ces deux mots.
Il lui sourit.
Les yeux d’Ana sont une promesse et Paul se cogne à la forme de leur désir, les embrasse, baise ensuite ses minuscules phalanges une à une. Il a envie d’elle, voudrait avaler le temps.
La pluie cogne à nouveau contre les baies vitrées. Paul n’aime pas ces étés orageux, il n’aime pas leur côté imprévisible et changeant. Cependant, au même instant, c’est bien une surprise que lui annonce sa femme.
— Chut. Ferme les yeux, Paul. Je te réserve quelque chose d’inattendu. À 3, tu pourras les rouvrir. 1, 2, 3.

Devant lui, un groupe d’une vingtaine de personnes. Des amis. Ceux de la salle de danse, de l’institut de formation des maîtres. Quelques enseignants de l’école dans laquelle il travaille. Les anciens voisins de Rennes chez qui Ana et lui passaient au moins une soirée par semaine à boire des Cosmopolitan. Sylvain, son vieux copain de fac de lettres. Il y a aussi Éléonore, la seule personne de son entourage, à part la mère, qui partage sa passion pour la danse de salon.
Ils viennent tous le serrer contre leur torse, lui dire un mot gentil, tapoter son crâne avec affection. René, son vieux professeur de piano, est même venu jusqu’ici. Ana jubile. Paul comprend qu’il y a longtemps qu’elle prépare son cadeau.
Et soudain, un peu en retrait, il reconnaît Pierre-Henri, son camarade d’école primaire puis de collège, perdu de vue depuis des lustres. Lui reviennent en mémoire son pas lourd, ses dents serrées dans des bagues, ses pulls jacquard en laine qui gratte. Une autre histoire, un recoin du temps. Oubliés. Au fond des os.

Et à côté de lui, il est là. Joseph. Joseph Kahn.
Paul écoute le chant surgissant du passé. Quelque chose d’indéfinissable l’atteint et écrase la lueur du moment. Il pense à ces jours vécus ensemble, ces jours uniques parce qu’ils ne reviendraient plus.

HERE COMES THE SUN
1983 – 1984

On est en 1983. Et pour être plus précis, l’été 83.
En ce mois de juillet, la température pouvait atteindre les 30 degrés. Une chaleur ardente, éreintante. Il est peut-être 22 ou 23 heures et Paul se revoit avec une netteté surprenante : allongé sur son lit, enfermé dans ses quatorze ans et crevant d’ennui. Des jours à rallonge, sans que rien ne survienne. Comme si l’existence n’avait rien prévu pour lui ou alors quelque chose qui le dépassait.
Heureusement, Olivia Newton-John et John Travolta étaient coincés dans une cassette qu’il se passait en boucle. Et puis il savait qu’un jour, il réussirait à danser comme Danny Zuko. Ça le faisait tenir.
2 juillet 1983
Le week-end commençait.
Parées de leur vernis estival, les lumières du petit matin tremblaient sous le grand chêne. Les voisins avaient sorti la tondeuse à gazon, le robot autonettoyant de la piscine et les glaces Miko. On distinguait aussi les cris agacés des mouettes dans les pointes luisantes qui fendaient les nuages.
Comme à son habitude, le père avait délaissé la mère, les couronnes et les bridges dentaires pour son fusil et sa camionnette blanche aux essieux crottés. C’était la période du tir anticipé et Charles Daumas faisait partie des quelques privilégiés détenteurs d’un permis de chasse consenti par le préfet. Sangliers et chevreuils rempliraient bientôt le coffre de son utilitaire puis l’un des deux congélateurs du sous-sol.
Chaque dimanche de la saison, Charles aimait retrouver cette camaraderie virile, l’air qui s’engouffre dans le corps, l’animal à sa merci. Il aimait enfoncer ses bottes de caoutchouc dans l’aurore rose, sentir son humidité goutter dans les cheveux. Odeur d’humus et de boue, muscles tendus et fiers, il rentrait dans les bois et leurs sauvages profondeurs comme on pénètre dans une église, à 11 heures tapantes, pour rencontrer le Tout-Puissant. La forêt est une prière qui sauve, disait-il.

Paul se rappelle que Charles l’y avait emmené une fois. C’était un matin de la fin octobre 1981. Père et fils y étaient allés avec une patrouille de chasseurs. Juste avant de partir, le père avait fait promettre à Paul de rester silencieux. La chasse exige calme et concentration et puis, si ses amis toléraient sa venue, Paul ne devait pas se faire remarquer. Quand Charles avait dit ça, le garçon avait saisi la honte du père. Depuis qu’il sait parler, Paul est bègue. Et même si les choses s’étaient arrangées avec les années d’orthophonie, il lui arrivait encore de buter sur des mots.
Genoux fouettés par les branches et les hautes herbes, corps en avant, les hommes et l’enfant avaient marché un long moment dans les replis forestiers de ce bord de nationale. On approchait de la Toussaint et il faisait froid. On voyait encore la lune. Sa lueur sèche et blafarde s’écoulait sur les bois et Paul avait le sentiment d’être là par effraction. Leurs dos courbés par les carabines, leurs grosses mains plaquées à leurs cuisses, les chasseurs avançaient en silence. À chaque fois que les coudes de Paul frôlaient les feuilles des arbres d’un peu trop près, le père se retournait et lui lançait un regard dur.
Au cours d’une de leurs haltes, Charles avait quand même autorisé Paul à porter son Beretta en bandoulière. Un court instant, le fils avait décelé une once de fierté dans les yeux du père, une sensation qu’il avait tenté de garder en bouche le plus longtemps possible. Pour la première fois sans doute, il se trouvait sur son parcours. Sur la même ligne, le même front, la même lutte. Enfin, il le rejoignait dans son monde.

Il était à peine 6 heures quand ils arrivèrent à l’endroit prévu. Le vent s’était levé et il tordait le cœur du garçon. De la fumée blanche sortait de ses narines, l’air gelé coupait la chair de ses joues. Paul ne voulait pas être ici mais il ne pouvait pas, une fois de plus, décevoir Charles.
Et puis tout à coup, le signal fut lancé et les yeux des uns et des autres se mirent à scruter, dépister, débusquer. Le père et Michel Varauch, le maire dont Charles était le premier adjoint, menaient la traque. Observateurs fiévreux, ils semblaient faire corps avec la forêt, s’infiltrant en elle, remontant la piste noire et mouillée, fondus en un seul et même objectif.
C’était un mauvais moment pour qu’un picotement s’insinue dans la trachée. C’était un mauvais moment et pourtant Paul fut pris d’une longue quinte impossible à retenir. Cette fois, Charles lui adressa un signe de tête qui ressemblait à une morsure. Paul comprit qu’il regrettait.
Le père ne l’emmènerait plus avec lui.
Quelques minutes après, une biche fut tirée et son cri de mourante jaillit dans l’air sombre. Une clameur que Paul n’oublierait jamais, presque une voix. Et tandis qu’ils s’approchaient du corps rouge et dolent de la bête, cette phrase que monsieur le maire lui asséna en souriant :
— Ton père, c’est un tueur-né.
9 juillet 1983
Saleté de fusibles.
Le disjoncteur avait sauté dans la nuit. La mère râlait.
Le compteur n’était plus aux normes, on était samedi et l’électricien demeurait injoignable. Le père était parti pour deux jours en congrès. Invitation annuelle d’un gros fabricant de prothèses dentaires. La télévision ne fonctionnait pas et ça, très précisément ça, Blanche Daumas était incapable de le supporter. C’était au-dessus de ses forces.
Ma sorcière bien aimée, L’âge heureux, Belle et Sébastien, Janique Aimée. Il y avait de longues années déjà, depuis l’enfance peut-être, que la mère ne pouvait plus se passer de leurs personnages, de cet amour sans angles qui les unissait. Elle en savourait la forme ronde, lisse, enveloppante. Une douceur de dragée qui donnait souvent à Paul l’envie de pleurer et qui, il le voyait bien, rougissait aussi les yeux de Blanche.
Mais ce que Cécile et Paul préféraient par-dessus tout, c’était une série américaine qui passait depuis un an sur la première chaîne. Pour l’amour du risque. Ils n’en manquaient pas un épisode. Chacun à leur manière, le frère et la sœur admiraient le couple formé à l’écran par les personnages principaux, des détectives richissimes qui parvenaient à déjouer les plus folles intrigues. Février, leur petit chien gris au long poil soyeux, faisait particulièrement rêver Cécile et à la moindre occasion, la petite sœur suppliait Blanche de lui en offrir un semblable. Paul, lui, était touché par la relation entre les époux, par ce que tour à tour, l’un pouvait susciter d’émerveillement chez l’autre. Il aimait leur prévenance, leur proximité, leurs facéties complices. Il aimait l’idée d’un amour comme celui-là.
Lui aussi, un jour, lorsqu’il serait plus grand, il tomberait amoureux d’une fille comme l’héroïne, Jennifer Hart. Il la choierait, lui offrirait des montagnes de fleurs et de bijoux, lui écrirait des lettres et des poèmes, l’emmènerait dans les restaurants chics où les serveurs ôtent les manteaux des dames avec déférence et délicatesse. Il lui préparerait des petits-déjeuners au lit sur un plateau d’argent. Croissants chauds, orange pressée, café italien avec de la mousse. Et même, il ferait tournoyer sa robe à volants sur la piste de danse d’un immense bateau de croisière. Sa Jennifer serait aussi jolie que Blanche. Mais, lui, il ne la laisserait pas s’étioler comme le faisait Charles avec sa femme, il ne froisserait pas les mots doux du début, il les garderait en vie. La fille qu’il choisirait serait son unique joyau. Il se l’était promis. Il était prêt, il n’attendait plus qu’elle.
Une torpeur sans joie. Il n’y avait pas d’autres mots pour décrire ce début d’été.
Chaque matin, le pied à peine posé sur le parquet, Paul se demandait ce qu’il allait bien pouvoir faire de tout ce jour qui restait. Il n’y avait personne pour réveiller les murs de granit et les fenêtres en berceau de la maison bourgeoise, personne pour ne serait-ce que les entrouvrir, pour brasser un peu d’air et de salive.
Quand il y songe aujourd’hui, Paul dirait que les moments passés ici se résumaient à quelques objets et lieux marquants. Des chaussures qu’on tenait à la main avant de rentrer, des patins glissés sous les chaussons, des portes qu’on se retenait de claquer, un mystérieux bureau toujours fermé à clef, une cuisine qui sentait encore le neuf et abritait des repas silencieux. En vérité, au sein du foyer, il n’existait au mieux que des bruits de pas dans les couloirs, parfois aussi quelques chuchotements. Avec Cécile, à la fenêtre. Leurs regards d’enfants se perdant vers la rue et l’impeccable jardin.
La plupart du temps confinés dans leurs chambres, il arrivait même que, des journées entières, Cécile, Paul et la mère stagnent sur leurs lits. Fixant par la fenêtre le ciel sableux qui rétrécissait doucement. Ou, l’instant d’après, suivant les couleurs mouvantes d’un écran de télé placé sur un meuble haut, comme ceux qu’on colle encore aujourd’hui aux murs des chambres d’hôtel ou d’hôpital.
Des jours et des jours à se dire que rien ne doit déborder.
Des jours et des jours où tout déborde.
Mais il ne fallait surtout pas se plaindre. Les Daumas étaient beaux, ils possédaient une belle maison à tourelle, une belle situation, une belle vie, et la beauté, on n’a pas le droit de l’endommager, encore moins de la salir. Blanche ne l’aurait pas permis. Ses parents l’avaient élevée dans l’idée que beauté et douleur ne pouvaient pas cohabiter alors elle en avait pris son parti. Ses enfants aussi. On doit avoir l’air heureux quand on est beau et riche.
Rien à faire. L’électricien tardait à arriver. Seul avec Cécile, Paul prenait son déjeuner. L’eau du thé se consumait lentement dans une casserole oubliée sur le gaz. La mère, trop préoccupée par cette histoire de panne, avait renoncé à faire à manger et Paul regardait surnager ses corn-flakes en transpirant. Il faisait de plus en plus chaud. On n’était pourtant que début juillet. Pour faire passer les épreuves du BEPC aux troisièmes, le collège avait fermé ses portes depuis quinze jours et renvoyé les élèves chez eux.
Mais pour Blanche, tout ça, c’était du grand n’importe quoi. Un diplôme qui ne valait plus rien, des adolescents contraints à l’oisiveté dès la mi-juin :
— Ça donnera rien de bon. Ah oui, Paul, crois-moi, on s’en mordra les doigts !
Du matin au soir, les mêmes rengaines maternelles roulaient les unes sur les autres. Du remplissage, sans texture ni racine. Des particules d’air qui palpitent.
Toujours un mot aimable pour les voisins, un vocabulaire choisi, le ton patiné, quand elle sortait, Blanche Daumas ressemblait à une bourgeoise de film américain – le genre qui sait dresser une table et tenir des conversations avec des gens importants. Une femme que l’on croise chez le fleuriste et que l’on trouve agréable mais avec qui il semble difficile de rentrer en intimité. Souriante et avenante, mais impénétrable.
Robe droite bleu marine ou beige repassée pli à pli, blazer à épaulettes, chignon serré, ballerines plates aux couleurs assorties : elle n’avait que la trentaine mais s’habillait déjà comme une dame. Et même en ce mois de juillet, tandis que le thermomètre avoisinait les 30 degrés, Blanche continuait de porter collants fins et chemisier à manches longues. Elle n’aurait surtout pas voulu avoir l’air d’une femme légère. Sous le tissu qui couvrait la peau nue et fragile, Paul se demandait parfois si la mère ne cherchait pas à devenir étanche.
En réalité, Blanche était un paradoxe. Elle se prétendait libertaire mais interdisait à ses enfants de toucher à tout, de parler à table, de choisir leurs vêtements. Elle se pensait indépendante mais passait sa vie à obéir aux ordres de son mari et à attendre qu’il lui fasse l’aumône d’un peu de son temps.
Charles le lui avait pourtant promis au début. Un petit hôtel à Montmartre, une gondole à Venise, une valse à Vienne. Ensemble, ils voyageraient. Ils iraient au restaurant, dans les meilleures boutiques des grandes villes, ils prendraient du bon temps. Une vie dorée à l’or fin. Mais Charles ne fermait le cabinet qu’à la nuit tombante et quatorze ans après leur mariage, Blanche n’avait encore jamais quitté la région.
Malgré tout, elle ne semblait pas lui en tenir rigueur. Le soir, lors du dîner que Charles, rentré trop tard, prenait généralement seul dans le salon – il avait l’habitude de dire, d’un air supérieurement moderne, qu’il faisait ses repas « à l’américaine » –, elle se positionnait toujours derrière lui. Et alors, il fallait la voir… Le corps immobile et les yeux en alerte, figée de manière à pouvoir remplir son verre de vin ou à lui débarrasser son assiette au meilleur moment. Une bonniche de luxe. C’est ainsi que la tante Françoise l’appellerait le jour de la dispute.
En ce temps-là, Paul ignorait si ses parents s’aimaient encore ou s’ils s’étaient jamais aimés, mais ce qu’il savait déjà, c’est que Blanche Daumas ne vivait que pour son mari. Lorsque Charles Daumas se retournait, il pouvait être sûr que sa femme se trouvait toujours dans son sillage. Chaque fois que son époux jouait de la trompette dans la fanfare municipale, chaque fois qu’il prononçait un discours officiel devant les quelques notables de la commune, elle se tenait là, juste derrière, rougissant de fierté et d’admiration. Une chaleur inexplicable dans le regard.
Paul la revoit encore, les soirs de la semaine, dès la première seconde où la porte du garage se mettait à coulisser. Se cherchant une posture, les mains dansant dans ses cheveux tout juste gorgés de Shalimar, le corps aspiré par le désir de lui plaire. Flamboyante. »

Extraits
« Mais il ne fallait surtout pas se plaindre. Les Daumas étaient beaux, ils possédaient une belle maison à tourelle, une belle situation, une belle vie, et la beauté, on n’a pas le droit de l’endommager, encore moins de la salir. Blanche ne l’aurait pas permis. Ses parents l’avaient élevée dans l’idée que beauté et douleur ne pouvaient pas cohabiter alors elle en avait pris son parti. Ses enfants aussi. On doit avoir l’air heureux quand on est beau et riche. » p. 26

« Peu à peu, cette femme que Charles culpabilisait de négliger depuis tant de temps lui était apparue telle qu’elle était devenue. Mère dépassée, épouse ternie. Une longue plainte silencieuse et insoutenable, Et maintenant qu’il avait décidé de n’aimer quelle et de la sauver d’un alcoolisme dont il était la cause, il n’y parvenait pas.
C’était trop tard. » p. 83

« La jeunesse peut être une guerre silencieuse, un champ de bataille où des enfants d’à peine quinze ans sont capables de tuer à bout portant leurs camarades. Et cela, sous les yeux des adultes qui sont censés les protéger. » p. 154

À propos de l’auteur
de_BAERE_Sophie_DRSophie de Baere © Photo DR

Sophie de Baere est diplômée en lettres et en philosophie. Après avoir habité à Reims puis à Sydney, elle s’est installée comme enseignante près de Nice. Elle est également auteure, compositrice et interprète de chansons françaises. Elle a publié en 2018 son premier roman, La Dérobée puis Les Corps conjugaux en 2020 et Les Ailes collées en 2022. (Source: Éditions Hachette)

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Et mes jours seront comme tes nuits

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En deux mots
Hannah se rend tous les jeudis à la prison pour retrouver Juan, l’homme qu’elle aime. L’artiste peintre, rencontré à Tanger et avec lequel elle avait partagé sa passion amoureuse, purge une peine de cinq ans. Au fil des semaines, elle a de plus en plus de mal à supporter sa solitude.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

La musicienne, le peintre et la prison

Avec ce troisième roman, Maëlle Guillaud confirme son talent à sonder les tréfonds de l’âme humaine. En racontant les tourments d’Hannah, qui se rend tous les jeudis à la maison d’arrêt, elle nous livre une histoire de passion, avec tous les démons qui rôdent autour.

Voilà maintenant trois ans qu’elle suit le même rituel. Prendre le train puis le bus, en espérant qu’il n’y aura pas de retard, pour arriver devant la porte de la maison d’arrêt. Tous les jeudis Hannah va voir Juan, l’homme qu’elle aime. «Toutes les semaines à présent, une journée lui est dérobée. Elle s’agace souvent de ces interruptions, de ces interminables traversées qu’elle s’impose pour retrouver Juan. Lui ne lui demande rien. « Ne viens que si tu peux. Et si tu ne viens pas, je comprendrai ». C’est faux, elle le sait, il se raccroche à elle parce qu’elle représente leur passé et leur avenir. Et qu’en détention l’avenir se pare d’une superstition mystique.»
Leur passé, ce sont des souffrances, des drames. Hannah a perdu ses parents, morts dans un crash aérien alors qu’elle avait huit ans. Puis plus tard, elle perdra ses grands-parents et se retrouvera seule. Sa bouée de secours aura été la flûte traversière que son père lui a offerte après un concert qui l’avait enthousiasmée. «Ce qu’elle avait compris à leur mort, c’est que l’instrument serait son plus fidèle compagnon, celui qui remplirait le vide. La propulserait dans une autre réalité. La ferait voyager dans le temps, les espaces, les sentiments. La rendrait vivante, l’élèverait vers un ailleurs inaccessible aux autres. La musique avait été une révélation. Une soif de beauté, une vibration intérieure qu’elle ne pouvait combler autrement.»
Pour Juan, cela avait été la découverte que ses parents, grands-parents et leurs amis étaient des franquistes qui continuaient à vouer un culte au Caudillo, avec tous les relents nauséabonds d’extrême-droite véhiculés par cette idéologie.
Si, lors de la soirée où il leur avait présenté Hannah, il n’avait pu surprendre les mots prononcés par son père, «Une musicienne. Juive, en plus. Il nous aura vraiment tout fait!», il aura tout de même violemment rompu les ponts, s’enfuyant avec Hannah.
C’est à Tanger qu’ils avaient fait connaissance, une ville faite de mirages où «on vient traquer des souvenirs qui n’ont pas eu lieu». C’est là qu’elle avait découvert l’atelier de Juan, ses toiles, son talent, sa capacité à transcender ses démons dans des aplats de noir, un peu à la manière de Soulages. C’est là aussi qu’elle avait ressenti la puissance de son désir. Qu’ils s’étaient liés, qu’ils avaient imaginé leur vie à deux. C’est là aussi qu’elle avait fait la connaissance de Nessim, l’ami d’enfance de Juan, celui avec lequel il s’était encanaillé, celui qui allait le faire plonger.
Maëlle Guillaud, créatrice du prix Monte Cristo en 2019 en partenariat avec la maison d’arrêt de Fleury Mérogis, rend parfaitement la douleur de l’absence, le poids de plus en plus lourd de la solitude, le vertige du manque. «Juan lui manque. Elle enfouit son nez dans son oreiller. Il sent la lessive, elle projette, ravive sa mémoire, mais l’odeur de Juan s’est estompée comme la buée sur une vitre, et Hannah se laisse submerger par les larmes. (…) Elle pleure l’absence de Juan, l’amour qui s’est échappé derrière les barreaux, elle pleure sa jeunesse qui n’a pas duré, le temps qui file et lui arrache les êtres aimés, elle pleure les nuits tourmentées et les aubes claires.»
Au fil des pages, on va découvrir les raisons de l’incarcération et tous les sentiments qu’elles engendrent. Tous ces démons qui gravitent autour de leur amour et qui les brûlent, la jalousie, la convoitise, la trahison, la culpabilité.
Après Une famille très française et Lucie ou la vocation, Maëlle Guillaud donne ici une nouvelle preuve de son talent.

Et mes jours seront comme tes nuits
Maëlle Guillaud
Éditions Héloïse d’Ormesson
Roman
190 p., 17,50 €
EAN 9782350877815
Paru le 3/02/2022

Où?
Le roman est situé au Maroc, à Tanger ainsi que dans une ville qui n’est pas nommée, à quelques kilomètres d’une prison. On y évoque aussi un voyage à Rome et d’autres séjours à Lisbonne, Londres et Venise.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Quand ne restent que les souvenirs
« Le jeudi, c’est la cérémonie des retrouvailles. Dans quelques heures, elle pourra le voir, le toucher. Il lui racontera ces heures qui s’étirent, la promiscuité et le bruit incessant. Infernal. C’est le premier mot qu’il avait choisi pour décrire ce chaos ambiant. »
Dans le RER qui la conduit à la maison d’arrêt, Hannah ne peut s’empêcher de penser à tout ce qu’elle a perdu. Elle songe à celui qu’elle aime plus que tout malgré la trahison, et qu’elle va retrouver au bout du trajet. À ses fantômes qui l’habitent et l’escortent depuis si longtemps. À Tanger, ville lumière cernée par les ombres inquiétantes. Heureusement, il y a son art, la musique, qui l’aide à tenir debout et à combler les vides. Mais jusqu’à quand ? Hannah comprendra-t-elle qu’elle se doit d’ouvrir les yeux ?
Brillamment construit sur un jeu d’aller-retour entre le passé et le présent de l’héroïne, Et mes jours seront comme tes nuits, affronte le deuil et l’enfermement avec une puissance émotionnelle tout en retenue où le refus de la vérité devient le plus beau cri d’amour.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Le Télégramme

Les premières pages du livre
« – 1 –
Quand Hannah ouvre les yeux, la première chose qu’elle aperçoit, c’est la lune. Son corps est endolori par le froid. Sous ses doigts, le drap râpeux d’avoir été trop lavé. Sur sa poitrine, un poids. Les battements de son cœur s’accélèrent. Elle tourne la tête. Pendant une fraction de seconde, elle se demande où elle est, puis se souvient. Dans leur appartement. Elle a oublié de fermer la fenêtre, et c’est le vent qui l’a réveillée. Aujourd’hui, c’est le jour de Juan. Tous les jeudis, elle le retrouve. À chaque inspiration, une pointe acérée lui troue la poitrine. Le manque. L’attente. Et ce trop-plein, chaque fois déçu. Les heures qui fondent, trop à se dire et si peu de temps. Elle pose une main sur son ventre pour se calmer. En fermant les yeux, elle peut voir le visage de Juan sur l’oreiller, l’empreinte de son corps sur le drap. Un silence épais l’enveloppe, l’air a un parfum minéral. Celui du vide. Les réveils sont les plus durs, songe-t-elle. La nuit, elle sent son souffle sur sa nuque, son odeur, sa peau contre la sienne. L’aube la ramène à la solitude et, de Juan, il ne lui reste alors que des fragments, des rêves émiettés et la pesanteur d’un quotidien sans lui.

– 2 –
Le jeudi, c’est la cérémonie des retrouvailles. Devant sa penderie, une tasse de café à la main, elle hésite sur la tenue. Elle vide sa tasse. Le goût du café sur ses lèvres, et c’est celui de la bouche de Juan qui lui manque. Dans quelques heures, elle pourra le voir, le toucher. Il lui racontera ces heures qui s’étirent, la promiscuité et le bruit incessant. Infernal. C’est le premier mot qu’il avait choisi pour décrire ce chaos ambiant. Tous ces corps trop près du sien, ces odeurs tenaces et le ronronnement des mots dans sa tête. Ces histoires qu’il se raconte, ces phrases qu’il ne prononce que pour lui-même parce que, là où il est, on partage trop pour ne pas préserver l’essentiel. La fierté, la dignité. Hannah, ce sont les histoires qu’elle étouffe à l’intérieur d’elle-même.
Elle commence à se maquiller pour dissimuler les premières griffures du temps, d’inquiétude. Semaine après semaine, elle poudre ses joues, redessine ses yeux et ses lèvres. Un masque qu’elle sculpte pour présenter le visage d’une femme plus forte, plus combative. Capable d’affronter cette réalité-là.
Depuis trois ans, elle apprend à se rendre invisible. Depuis trois ans, elle a renoncé aux bottines ou aux soutien-gorge aux baleines arrogantes qui déclenchent l’alarme et attirent l’attention des gardiens. Le regard des hommes sur elle l’a toujours rassurée, mais là-bas, il lui est insupportable. Si seulement une fois, rien qu’une, elle pouvait franchir le système de sécurité sans provoquer la moindre alerte. Parvenir à faire abstraction est le plus compliqué. Ne pas donner prise, et surtout ne rien laisser de soi. Passer comme un souffle, celui qui ramène Juan à son individualité.
Quand il lui avait parlé de son numéro d’écrou, ça l’avait glacée. Il avait souri quand elle lui avait demandé si on l’appelait par cette série de chiffres. Quand même pas. Mais pour cantiner, pour voir un médecin, pour n’importe quelle demande, il faut l’inscrire. Sans lui, on n’est personne. Elle avait ressenti une coulée acide dans l’estomac. Pour le reste, on m’appelle par mon nom de famille. Désormais, Hannah prononce son prénom avec volupté. Il lui est réservé.

– 3 –
Vous n’êtes pas à la bonne entrée. Ici, c’est pour les administratifs. Vous devez aller au centre d’accueil. Et laisser votre portable dans un casier. Ces phrases, ce sont celles qui ont accueilli Hannah lorsqu’elle est venue la première fois. Elle ne comprenait pas. Où ça ? Quel casier ? Énervée, les mains moites, Hannah s’y était prise à trois fois sans réussir à le verrouiller. Comme à la piscine. Une femme avait refermé le sien d’un coup sec et s’était approchée pour l’aider. On s’habitue, vous verrez. Hannah n’en avait aucune envie. Autour d’elle, des bribes de phrases, les mots revenaient, conditions de détention, demandes de permission, difficultés de l’accès aux soins, procédures interminables avec les avocats. Et celle qu’elle redoutait le plus, Il a fait quoi le vôtre ? Hannah avait remercié et était repartie sans répondre. Ne pas se mélanger, ne pas banaliser la situation. Son orgueil, cette sensation d’étrangeté qu’elle éprouvait, elle refusait de les laisser retourner aux limons fangeux dont sa vanité les avait extirpés. Parce que s’habituer signifierait accepter, et que sa douleur s’était calcifiée autour de sa colonne vertébrale.
Un haut-parleur égrenait les noms des visiteurs. En attendant d’entendre le sien, Hannah s’était assise à l’écart, son sac sur les genoux. Rien de ce qu’elle avait lu sur Internet ne coïncidait avec ce qu’elle découvrait. Pourtant elle s’était préparée pour cette visite comme pour un entretien d’embauche. De la prison, elle visualisait la structure en escargot dépliée sur plusieurs hectares, et les cinq bâtiments d’hommes. Elle connaissait tous les chiffres. Le nombre de surveillants, de cellules, de places et de prisonniers. 2 000. Presque 2 900. 4 500. Ces chiffrent dansaient dans sa tête, devenaient tangibles. Elle avait une peur viscérale du monde dans lequel elle allait pénétrer, du quotidien de Juan. De cet univers clos, de ces portes qui ne s’ouvrent que si le gardien les déverrouille. Elle, qui n’était pas claustrophobe, tremblait à l’idée de ne plus pouvoir sortir de là. La veille, elle avait nettoyé leur appartement de fond en comble. Lavé les vitres, changé les draps. Pour se retrouver dans un cocon de douceur et déjouer la peur dès qu’elle rentrerait. Puis la honte l’avait accablée.
Elle avait découvert la lourdeur du protocole. En chaussettes, les pieds glissants dans des sur-chaussures en plastique, elle avait obéi en silence au gardien qui exigeait qu’elle retire le collier de Juan. Le bijou faisait sonner la machine. L’alarme avait affolé Hannah. Rarement elle s’était sentie aussi vulnérable qu’en cet instant. Aussi décalée. Un mélange de peur et d’indignité. Elle n’avait rien à faire là. Elle n’appartenait pas à ce monde, n’avait jamais commis la moindre infraction, avait un sens aigu de l’interdit et, face à la file de visiteurs devant elle, elle avait eu envie de s’enfuir. En passant sous le portique de détecteur de métaux, tandis que son sac glissait sous les rayons X, elle en avait profondément voulu à Juan de lui faire subir cette épreuve. L’autorité pesait comme une chape de plomb, les règles de sécurité étaient pires qu’à l’aéroport, le dépaysement, incomparable. Elle avait eu l’impression d’entrer dans un camp militaire.

– 4 –
L’empreinte de nos pas est déjà creusée dans la terre que nous n’avons pas encore foulée. Cette phrase de sa grand-mère, Hannah se la répète en s’engouffrant dans le couloir de la maison d’arrêt. Elle pense à tous les kilomètres de bitume qu’elle parcourt chaque semaine pour rejoindre Juan, au bitume sous ses pas à lui. Est-ce que tout est écrit ? Est-il gravé quelque part que Juan allait faire basculer leur vie dans cet enfer ? Elle préfère chasser de son esprit l’erreur qui l’a conduit ici, l’oublier, et ne plus ressentir cette amertume en elle.
Devant Hannah, une grille. Elle pose la main dessus. Ce même réflexe inutile. Elle ne s’habitue pas. Le claquement la fait sursauter. Elle est à fleur de peau, comme à chaque visite. Pour se calmer, elle respire en gonflant le ventre comme lorsqu’elle joue de la flûte, et pense au chant du muezzin, la prière de là-bas, là où le soleil glisse sur les terrasses et les éclabousse de sa lumière crue. Tanger, son paradis perdu.
Et Juan, à quoi pense-t-il quand les instants deviennent trop lourds ? C’est toi que j’ai envie d’écouter, lui dit-il chaque fois. Parle-moi de tes journées, de tes collègues, de ce que vous jouez, fais-moi rêver. Alors Hannah imite le sérieux du chef d’orchestre, ses doigts s’agitent dans l’air poussiéreux et elle fredonne à voix basse, rien que pour lui, les nouveaux morceaux qu’ils répètent. Tout plutôt que de laisser le silence s’installer, avec ce malaise qui l’accompagne. Comme ces nombreuses silhouettes autour d’eux, et l’absence d’intimité. La nouvelle vie de Juan trace un sillon dans leur histoire. Ils sont désaccordés. Ils n’ont que quarante-cinq minutes, pas une de plus, pour retrouver la note juste et s’extraire de ce cadre trop gris. Austère, froid, monochrome. Quand certains aveux sont trop pénibles, ils font semblant, se sourient, dissimulent la souffrance qui leur grignote le ventre. Cette souffrance qui me recouvre comme une carapace, songe Hannah. Une tortue, voilà ce qu’elle est devenue. Le chagrin ne se dompte pas, et l’analyser ne protège ni des souvenirs qui l’enserrent ni de cette réalité insidieuse. Sa violence ripe comme une lame le long de son corps.

– 5 –
Quand Juan parle, elle ne voit que ses yeux. Son visage dévoré par ses pupilles marron, noyées de lassitude. Ses joues se sont creusées. Sa voix rauque se raconte, comme on se confie à soi-même.
« Ici, tout est absurde. Le crissement des chariots sur le ciment, le claquement des fermetures automatiques, le passage des gardiens réglé comme du papier à musique. 5 h 30, 7 heures, 11 h 45, 13 heures, 16 heures, 17 heures, 19 heures. Tous les jours. Et à chaque passage, la lumière qu’ils allument. Les relents d’oignon et de chocolat quand les gars cuisinent sur leurs petites plaques chauffantes. »
Ce que Juan ne dit pas, c’est que ces odeurs lui font penser aux mauvaises herbes qui poussent entre les failles du béton, comme les souvenirs d’un ailleurs, d’un autrefois. À l’extérieur. Qu’il laisse ses codétenus cuisiner parce que c’est plus simple. Parce qu’il ne veut rien trahir de lui-même, ne rien exprimer, par crainte de ne plus pouvoir s’arrêter. Se livrer, c’est mourir un peu. Mener un combat contre le sort, même illusoire, c’est rester vivant. Même s’il sait que c’est faux, il se répète qu’il sortira bientôt d’ici d’une manière ou d’une autre.
« Les tensions permanentes, les guerres de clans. La dernière, c’était les Tchétchènes contre les banlieusards. Et les passages à tabac pour rien.
– Et toi ? demande-t-elle, soudain oppressée.
– Moi ? »
Il sourit en frottant ses joues mal rasées.
« Moi, je me tiens à l’écart. »
Il poursuit son récit et elle l’écoute sans l’interrompre. Elle voit sous ses yeux défiler la cruelle douceur des jours enfuis. Quand elle croyait à leur bonheur et qu’il lui mentait déjà. Mais il l’aimait. Il l’aime encore. Elle le sait.
« Un fils d’avocat et ancien étudiant en droit derrière les barreaux, c’est d’un cynisme ! Et dire que, pendant longtemps, j’aurais fait n’importe quoi pour plaire à mon père. Pour qu’il soit fier de moi. Que je retrouve cet éclat dans son regard quand il s’intéressait encore à moi, et m’emmenait les week-ends dans les musées. »
Carlos, tendre ? Hannah ne l’a vu qu’une fois, mais elle a gardé l’impression d’un homme brutal, rigide, un homme sans effervescence de cœur. Que cet homme puisse se passionner pour l’art demeure un mystère pour elle.
« Il m’expliquait que les émotions se traduisent par la couleur, mais que la profondeur d’un tableau vient de sa lumière. Que le réalisme n’est pas une copie de la réalité, mais le résultat d’une vision, d’une exploration du monde. Que la naïveté peut être la plus suprême des sagesses. Semaine après semaine, il m’ouvrait les portes d’un monde merveilleux. Sauf que c’était du vent. Certainement pas l’encouragement d’une vocation. Il voulait que son fils fasse du droit, j’ai obéi et je me suis noyé. Jusqu’au jour où j’ai balancé mes cours et transformé mon bureau en atelier. Quand mon père l’a découvert, il m’a jeté dehors. Déclassé, voilà ce que j’étais devenu à ses yeux. Déclassé avant d’être renié. »
Une image vénéneuse foudroie Hannah. Juan avocat. Juan loin de cette cellule. Juan qui n’aurait pas gâché leur vie. La colère roule dans ses veines. Elle se recroqueville au fond de son siège. Autour d’eux, des éclats de voix, des tensions. Elle, elle reste impassible. Si elle laisse ses ressentiments affluer, ils déborderont. Rien ne l’effraie plus que le chaos et les regrets. Juan a besoin d’elle, alors elle écoute et se tait.

– 6 –
Un autre jeudi gris. Le ciel, les murs du parloir, et le visage de Juan.
« Ici, le silence n’existe plus. Au début, j’attendais la nuit avec impatience. M’isoler enfin. Être seul dans ma tête. Mais c’est un leurre. La nuit, personne ne dort vraiment. On piétine dans 9 m2, on tourne sur soi-même au milieu des vagues de haine et de désespoir. Alors j’ai fini par faire comme les autres. J’ai commencé à regarder la télévision presque toutes les nuits. La tête vidée par les images qui défilent sur l’écran. Un gavage de sons, de musique et d’histoires pour ne surtout pas penser à la mienne. À la nôtre. »
Il baisse les yeux. A du mal à soutenir son regard. Il culpabilise. Se répète que ce devait être la dernière livraison, et qu’elle a mal tourné. Pas de chance. Mais il est trop tard.
« Tu sais comment on appelle la télé, ici ? »
Hannah secoue la tête.
« L’aquarium. »
Ils se sourient.
« Je me concentre sur les couleurs, les acteurs pour ne plus entendre les hurlements, les coups sur les portes. Les têtes qui se fracassent contre les murs, les pleurs qui s’échappent. Toute cette rage qui se déverse soir après soir, c’est assourdissant. Et puis, il y a les nouveaux. Ceux qui viennent de l’extérieur et qui en ont encore l’odeur sur leur peau, le regard pur.
– Comment ça, pur ?
– Pas encore voilé par l’amertume. À chaque nouveau venu dans la cellule, faut s’adapter. Retrouver l’équilibre, à deux, à trois. Le passage de l’extérieur à l’intérieur est tellement brutal… Essayer de rendre l’insupportable viable pour éviter le déferlement de violence. Si tu rêves trop, si tu penses trop à ta vie d’avant, tu craques et tu te tues. »
Elle frémit d’effroi, n’ose pas lui poser la question. Non, jamais Juan ne ferait une chose pareille. Il ne l’abandonnerait pas. Pas complètement. Elle pose sa main sur la sienne, et la serre de toutes ses forces.

– 7 –
Le passage de l’extérieur à l’intérieur est tellement brutal… Hannah repense aux mots de Juan. Elle a envie de lui dire que le cheminement inverse n’est pas facile non plus, mais elle n’en a pas le droit. Quand on est dehors, on ne se plaint pas. Pas envers les détenus. Alors elle se tait, sa mâchoire se crispe. Elle guette ses confidences, les appréhende, les encaisse, et les mots s’ancrent en elle et l’abîment. Elle ferme les yeux, se dit qu’il faudrait penser à autre chose, trouver un dérivatif au chagrin, un exutoire à toute cette eau boueuse.
La soirée des parents de Juan lui revient à l’esprit. Cette soirée qui l’avait rendue si nerveuse. Elle les rencontrait pour la première fois. Juan et elle n’habitaient pas encore ensemble. Ils en étaient aux prémices de leur histoire. Juan avait voulu profiter d’une fête que ses parents organisent chaque année. Ce sera moins protocolaire.
Les bougies éclairaient le salon d’une lumière spectrale, la musique était trop forte. Il y avait un monde fou. Partout. Des bruits de verres qui tintent et des femmes aux rires aigus. Des hommes au regard trouble, avec à leurs bras des créatures aux jambes interminables et aux tenues spectaculaires. L’air était électrique et Juan avait disparu. Était-il sur la terrasse ? Près de la baie vitrée entrouverte, elle avait entendu la voix de Carlos : « Charmante, mais sans grand intérêt. »
Hannah s’était approchée. Devant elle, le dos massif du père de Juan. Il était légèrement tourné vers son interlocuteur qu’Hannah ne pouvait voir. Le bruit de la musique couvrait les mots de l’autre, mais ceux de Carlos lui parvenaient distinctement. Des mots coupants comme des éclats de verre. Elle s’était demandé un instant s’il parlait d’elle, elle avait tendu l’oreille en retenant son souffle.
« Je t’avoue que ce n’est pas du tout ce que j’espérais pour lui. »
Un long soupir. Et l’odeur âcre de son cigare.
« Ce garçon n’est qu’une déception. »
Des mots qui s’insinuaient en elle.
« Que veux-tu… »
Nouveau soupir.
« On ne décide plus de rien aujourd’hui. »
De quoi parlait-il ? Et soudain la réponse, nette, tranchante.
« Une musicienne. Juive, en plus… Il nous aura vraiment tout fait ! »
Un éclat de rire mauvais.
Une onde l’avait givrée de la tête aux pieds.
« Au moins elle ne présente pas mal, c’est tout ce qu’on lui demande.
– Carlos ! »
La voix d’Hortense.
« Carlos ! Viens, on t’attend pour le discours. »
En se retournant, le père de Juan s’était retrouvé face à Hannah. Il l’avait fixée un instant, puis avait soufflé la fumée de son cigare sur le côté, rictus aux lèvres.
« J’arrive, ma chérie. »
Il l’avait frôlée, et elle était restée, les bras ballants, tétanisée par les propos qu’il avait tenus sur son fils, indignée par son antisémitisme, humiliée par sa propre absence de réaction. Tout chez cet homme la répugnait, et cet homme était le père de Juan. Quelle était cette famille ? Où était-elle tombée ? Juive, en plus… Il nous aura vraiment tout fait ! Elle se sentait bafouée. Elle n’aurait pas eu plus mal s’il l’avait giflée. Au moins elle aurait vacillé sous le coup ! Pourquoi cette inertie ? Pourquoi ne lui avait-elle pas balancé sa coupe de champagne au visage ? Ce geste aurait eu du panache. Tout aurait été mieux que son manque de cran, sa stupeur. Elle enrageait en repensant au sourire condescendant de Carlos, à Hortense qui l’avait à peine saluée. Fiche le camp, maintenant, s’était-elle dit. Elle s’était précipitée vers l’entrée pour récupérer son sac et son manteau, mais des acclamations avaient retenu son attention.

– 8 –
En poussant la porte, Hannah est saisie par le silence. Profond, absolu. La lumière décline doucement. Juan est loin, et l’appartement n’est plus qu’une vague preuve de leur vie d’avant. Une mue qu’Hannah traîne derrière elle. Elle perçoit le bruit des voisins dans la cage d’escalier, les portes qui claquent, les voix en sourdine. Combien de fois a-t-elle gravi ces marches en courant ? Fait glisser sa main sur la rampe ? L’image de l’escalier de l’immeuble de ses grands-parents se superpose dans son esprit. Elle s’y revoit, enfant, sauter une marche à chaque dizaine en descendant. Elle comptait pour se rassurer, par superstition, pour obtenir une bonne note, pour que Guitta et Simon ne meurent pas, pas tout de suite. Aujourd’hui, elle se demande si elle devrait reprendre ce rituel pour que Juan revienne.
Trois ans qu’il n’est plus là. Et entre ces murs, le vide qu’elle essaie de dompter. Un lien infime l’empêche de dériver. Quelques rares amis passent encore la voir, mais lorsqu’ils sont présents, l’essentiel lui manque avec plus de violence que jamais. Hannah prononce son prénom dans un souffle. Une syllabe délicate et tendre comme un murmure, comme une note que l’on fredonne.
Depuis quelque temps, elle n’arrête pas de penser à sa grand-mère. À ses recommandations, ses formules. Guitta en avait une pour chaque moment de l’existence, dont le deuil, évidemment. Si tu oublies de penser à un mort, tu l’enterres définitivement. Enfant, cette phrase l’avait inquiétée, parce qu’elle oubliait parfois de penser à ses parents. Mais quand on a disparu, est-ce qu’on est vraiment mort ? À huit ans, elle sentait qu’il valait mieux ne pas poser la question, et surtout ne plus parler du crash de l’avion. Les morts avaient pris leurs aises, ils étaient partout. Sur les photos, dans les soupirs et les larmes retenues. Même à Tanger, où elle avait rencontré Juan.
La lumière était magnifique. La mer brillait en contrebas. De cette ville, il voulait tout lui montrer. Les coins les plus secrets, les criques désertes, les jardins, les ruelles dérobées de la vieille ville. Elle se revoit traverser les arcades, longer les murs de pierre près de ce corps qui dégageait quelque chose d’insensé, de chaud, et d’encore inconnu. Juan lui avait passé une main sur les fesses en lui murmurant qu’il allait se gaver d’elle, dévorer ses seins, son ventre, la boire jusqu’à plus soif. Il était impérieux, et ça lui plaisait. Elle aimait son indécence, ces mots crus qu’il lui soufflait en pleine rue. Sa main qui se resserrait autour de ses doigts pour l’entraîner chez lui.
Puis il y avait eu ce bruit sourd. Ces prières portées par le vent, et les regards qui s’étaient tendus dans la même direction. Les mots qu’on bredouillait pour conjurer le mauvais sort, et les têtes qui se baissaient. L’air était subitement saturé par un corps enveloppé d’un linceul porté sur une civière à travers la ville. D’épaule en épaule, une émotion brute, intense. Juan avait attiré Hannah contre lui pour la protéger. Une fois le cadavre éloigné, il lui avait férocement baisé les lèvres. Une autre manière de conjurer le sort. Elle ignorait encore à quel point Juan est superstitieux. Au loin, les porteurs psalmodiaient, et Hannah avait senti le désir la submerger. Elle s’était enivrée de cette sensualité fougueuse qu’elle découvrait entre les bras de Juan.
Cette scène macabre la ramène à sa grand-mère. Au masque figé et cireux, creux et usé qui s’était substitué à son visage si vivant. »

Extraits
« Hannah s’était approchée. Devant elle, le dos massif du père de Juan. Il était légèrement tourné vers son interlocuteur qu’Hannah ne pouvait voir. Le bruit de la musique couvrait les mots de l’autre mais ceux de Carlos lui parvenaient distinctement. Des mots coupants comme des éclats de verre. Elle s’était demandé un instant si parlait d’elle, elle avait tendu l’oreille en retenant son souffle.
« Je t’avoue que ce n’est pas du tout ce que j’espérais pour lui. »
Un long soupir. Et l’odeur âcre de son cigare.
« Ce garçon n’est qu’une déception. »
Des mots qui s’insinuaient en elle.
« Que veux-tu… »
Nouveau soupir.
« On ne décide plus de rien aujourd’hui. »
De quoi parlait-il? Et soudain la réponse, nette, tranchante.
« Une musicienne. Juive, en plus. Il nous aura vraiment tout fait! »
Un éclat de rire mauvais.
Une onde l’avait givrée de la tête aux pieds. » p. 22

« Ce qu’elle avait compris à leur mort, c’est que l’instrument serait son plus fidèle compagnon, celui qui remplirait le vide. La propulserait dans une autre réalité. La ferait voyager dans le temps, les espaces, les sentiments. La rendrait vivante, l’élèverait vers un ailleurs inaccessible aux autres. La musique avait été une révélation. Une soif de beauté, une vibration intérieure qu’elle ne pouvait combler autrement. Plus tard, elle avait senti que jouer en amateur serait une trop lourde concession, qu’elle en souffrirait chaque jour.
Toutes les semaines à présent, une journée lui est dérobée. Elle s’agace souvent de ces interruptions, de ces interminables traversées qu’elle s’impose pour retrouver Juan. Lui ne lui demande rien. « Ne viens que si tu peux. Et si tu ne viens pas, je comprendrai. C’est faux, elle le sait, il se raccroche à elle parce qu’elle représente leur passé et leur avenir. Et qu’en détention l’avenir se pare d’une superstition mystique. » p. 36

« Hannah n’ose plus fermer les yeux. Elle craint plus que tout de replonger dans ce Tanger fantasmagorique. De subir d’autres sortilèges. Elle se lève du canapé et se réfugie dans sa chambre. Sous la couette. Loin des monstres de son enfance. Juan lui manque. Elle enfouit son nez dans son oreiller. Il sent la lessive, elle projette, ravive sa mémoire, mais l’odeur de Juan s’est estompée comme la buée sur une vitre, et Hannah se laisse submerger par les larmes. Des larmes qui la surprennent. Elle n’aurait plus cru être encore capable de les verser. Elle pleure l’absence de Juan, l’amour qui s’est échappé derrière les barreaux, elle pleure sa jeunesse qui n’a pas duré, le temps qui file et lui arrache les êtres aimés, elle pleure les nuits tourmentées et les aubes claires. En elle tout s’est fossilisé, et ce flot la libère. Ses mains sont tellement serrées que ses ongles s’enfoncent dans ses paumes. Tanger est une ville faite de mirages. On vient y traquer des souvenirs qui n’ont pas eu lieu. Allongée, les yeux perdus dans le vide, elle laisse glisser les heures, son malheur, et son souffle finit par s’apaiser. » p. 89

« Elle prend son portable sur la table de nuit et appelle Juan. Pendant une fraction de seconde, la normalité du geste la rassure. Il va lui parler, la consoler. Le téléphone vibre dans l’autre table de nuit. Le répondeur se déclenche. Sa voix perce le silence. Cette voix grave et rauque qui a disparu de son quotidien et lui manque cruellement. » p. 89-90

À propos de l’auteur
GUILLAUD_Maelle_©DRMaëlle Guillaud © Photo DR

Née en 1974, Maëlle Guillaud est éditrice et a fondé le prix Monte Cristo en 2019 en partenariat avec la maison d’arrêt de Fleury Mérogis. Après le très remarqué Lucie ou la vocation et Une famille très française, Et mes jours seront comme tes nuits est son troisième roman. (Source: Éditions Héloïse d’Ormesson)

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Les Flammes de pierre

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  RL-automne-2021

En deux mots
Rémy, guide de montagne, accompagne un groupe de touristes en randonnée. Parmi eux, une cadre dans la finance, va l’attirer. Il vont vivre quelques temps ensemble avant de se séparer. Mais l’appel de la montagne finira par les rassembler à nouveau.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

L’irrésistible appel de la montagne

Jean-Christophe Rufin est un passionné de montagne. Avec Les flammes de pierre, et à l’image des amours contrariées de Rémy et Laure, il nous fait découvrir toutes les facettes de cet appel des sommets. Envoûtant !

C’est lors d’une sortie en montagne avec des amis que Jean-Christophe Rufin a eu l’idée de ce roman. Alors que la nuit tombait et qu’ils n’en étaient qu’aux prémices de la descente que pour éloigner la peur, il avait abordé la question de la littérature de montagne. Pour le romancier accompagné d’un autre écrivain derrière lequel on pourra reconnaître Sylvain Tesson, ce type de littérature avait connu son âge d’or avec Frison-Roche et Rebuffat, Ramuz et Rigoni Stern et était quelque peu délaissée désormais, sinon par le récit de drames ou d’exploits sportifs. Le temps était donc venu de pallier à ce manque.
Rémy est un guide pour touristes aisés qui enfile les sommets et collectionne les conquêtes, fidèle aux clichés sur sa profession. Son frère Julien est un alpiniste chevronné et, à la suite d’une ascension difficile qui lui a coûtée deux orteils, passe le temps de sa convalescence chez lui, lui reprochant de gâcher ses aptitudes. Mais Rémy préfère son confort et apprécie le plaisir des sorties soft et de la contemplation des paysages. Un choix d’autant plus revendiqué qu’il lui a permis de rencontrer Laure. Cette jeune femme qui accompagnait des amis l’a immédiatement fasciné par son côté mystérieux, bien loin des femmes faciles et des histoires sans lendemain qu’il avait accumulé jusque-là. Cette fois, il était amoureux et vivait mal leur séparation. «Il ne pensa plus seulement à Laure mais à son amour, comme s’il se fût agi d’un être à part entière. Il le voyait grandir, prendre de la force et parfois s’assoupir. Il projetait sur lui ses douleurs et ses angoisses.» Mais fort heureusement, après les randonnées et le ski, Laure accepta qu’il l’initie à l’alpinisme. Au fil du temps, l’élève se montra de plus en plus douée et, au fil des courses, leur relation se développa, même si elle prit une forme particulière. «Elle était faite d’une grande proximité, d’une familiarité presque animale, de sueur et d’odeurs mêlées, de partage, d’émerveillement et de douleurs, de montées muettes et d’attention concentrée sur les gestes de la sécurité, l’observation du temps, la recherche de l’itinéraire. Ensuite venaient la faim, l’épuisement et, au repos, l’amour physique. Dans tous ces actes, leur intimité était complète et harmonieuse, Mais ensuite elle repartait et Rémy découvrait qu’ils ne s’étaient rien dit.»
Pour que leur histoire puisse s’inscrire dans la durée, il fallait que l’un fasse un pas vers l’autre. C’est Rémy qui prit l’initiative de partir pour Suresnes où habitait Laure. De s’installer chez elle et de trouver un emploi. Si Laure a d’abord apprécié cette initiative, elle a aussi compris que malgré ses efforts, Rémy n’était pas fait pour ce type de vie. Elle l’a alors renvoyé dans ses chères montagnes. Mais Jean-Christophe Rufin, qui maîtrise parfaitement la trame du romanesque, va imaginer de nouveaux rebondissements dans l’existence respective de ses deux personnages principaux et nous offrir un final en apothéose dont je ne dirai rien, cela va de soi.
Après nous avoir livré son expérience de médecin, de diplomate, nous avoir expliqué comment on peut des marier plusieurs fois avec la même femme dans le savoureux Les sept mariages d’Edgar et Ludmilla, Jean-Christophe Rufin nous livre un nouveau pan d’une existence qui semble ne jamais vouloir s’assagir. Oui, la montagne ça vous gagne ! Et qui sait, peut-être nous proposera-t-il bientôt une histoire d’amour au sein du jury d’un Prix littéraire. À ses côtés lors d’une édition précédente du Prix Orange du livre, j’ai pu constater combien cet exercice est aussi une affaire de passion et combien il prenait son rôler de président à cœur.

Signalons aussi la parution de Montagnes humaines, un livre d’entretiens de Jean-Christophe Rufin avec Fabrice Lardreau (Arthaud, 192 p., 13 €)

Les flammes de pierre
Jean-Christophe Rufin
Éditions Gallimard
Roman
350 p., 21 €
EAN 9782072930119
Paru le 7/10/2021

Où?
Le roman est situé en France, dans les Alpes, principalement du côté de Chamonix. On y évoque aussi la région parisienne.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Rémy et Laure partageaient le sommet de Croisse-Baulet et, si modeste qu’il fût, il faisait pour eux de cet instant un moment inoubliable.
Rémy connaissait trop la force de cette communion pour y mêler les gestes minuscules de l’amour. Il sentait que son désir était partagé, que cette émotion avait la valeur d’une étreinte et que Laure, pas plus que lui, ne pourrait l’oublier. Tout devait garder son ampleur, sa grâce. Les petites effusions, les maladroites caresses humaines, dans ces décors de lumière, d’espace et de vent, sont dérisoires et même insupportables. Il fallait laisser l’esprit se mouvoir sans contraintes. Le regard était suffisant pour exprimer l’émoi et celui de Laure parlait sans ambiguïté.
Ils retirèrent les peaux de phoque des skis, réglèrent les fixations pour la descente et raccourcirent les bâtons. Puis, sans se hâter, l’esprit plein d’un moment qu’il était inutile de faire durer tant il était saturé d’infini, ils s’élancèrent dans la pente. »

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
RTL (Bernard Lehut)
Paris Match (Philibert Humm)
La Croix (Guillaume Goubert)
Ouest-France (Matthieu Marin)
benzinemag.net (Eric Médous)
Léman Bleu TV
Europe 1 (Le portrait inattendu – Lisa-Marie Marques)
Gallimard (entretien avec l’auteur)
TV5 Monde (L’invité)
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Le blog de Francis Richard

Jean-Christophe Rufin est l’invité de RTL pour y présenter Les flammes de pierre. © Production RTL

Les premières pages du livre
« Il est presque toujours impossible de savoir comment sont nées les histoires que l’on raconte. Celle-ci fait exception. J’ai le souvenir précis du jour et des circonstances dans lesquels elle m’est apparue.
Nous étions quatre amis, Sylvain, Cathy, Daniel et moi, partis cet été-là escalader l’aiguille de la République. Il est bien tentant pour des grimpeurs de se faufiler le long de ce doigt de granit, brandi avec une absurde sévérité au-dessus de la vallée de Chamonix. Sylvain n’avait pas eu de mal à nous y entraîner.
La montagne, pour cette occasion, nous avait offert de merveilleux cadeaux : un refuge presque vide en cette fin de septembre, qui bradait ses dernières tartes aux myrtilles ; un départ nocturne dans une harmonie de bleus, celui, d’encre, du ciel étoilé et jusqu’à la réverbération pastel de la glace dans le faisceau de nos lampes frontales ; une température relativement douce pour une fin de nuit en haute montagne. Puis il y avait eu le lever de soleil sur les dalles de granit. Un feu de pierres s’était mis à crépiter dans l’œil, à mesure que la lumière rasante du soleil levant éveillait le cristal millénaire et le teintait de reflets ardents. De toute la journée, le beau temps ne s’était jamais démenti. Le ciel restait d’un bleu métallique sur lequel la ligne blanche et noire des crêtes de neige et de roc se détachait avec une netteté parfaite. En montant, nous avions fini par apercevoir en contrebas la mer de Glace qui se dessinait tout entière, des séracs du Géant jusqu’au Montenvers. Lorsqu’on chemine sur ce glacier, on le trouve encombré de rochers et souillé de cailloux noirâtres. Vu d’en haut, il s’ordonne et prend la forme d’un grand reptile blanc, avec ses anneaux sombres et sa peau crevassée. Il acquiert une majesté et une beauté qui rendent encore plus désolante son agonie.
Ensuite avait commencé l’escalade, longue, peu difficile mais continue, une grande promenade verticale dans le jardin zen de la paroi. L’hostilité de ses surplombs était atténuée par des points de faiblesse : fissures franches, larges rampes, prises nombreuses, aisément révélées à cet initié qu’est le grimpeur. Chaque progression donnait le sentiment que l’on avait pénétré un petit mystère de la montagne. Ainsi, de surprise en surprise, nous étions parvenus, après des heures d’efforts enthousiastes, jusqu’aux terrasses qui entourent l’ultime monolithe de roc, le menhir dressé à près de 4 000 mètres par un démiurge farceur. Le franchissement de ce cristal aux parois lisses ne fut réalisé qu’en 1904, grâce à la ruse d’un chasseur chamoniard. Tous les moyens étaient bons à l’époque pour conquérir un sommet : courte échelle, longue canne servant de crochet, lancer de corde. Pour l’aiguille de la République, rien de tout cela n’était possible. Jusqu’à ce que Joseph Simond eût l’idée d’emporter son arbalète. Un carreau attaché à une corde, habilement lancé par-dessus le sommet, avait permis au malin Joseph de s’y hisser. Rien ne plaît davantage à Sylvain que ces aventures absurdes. Elles provoquent immédiatement en lui le désir de les renouveler. C’est donc avec une arbalète sur le dos que nous nous étions engagés dans cette course. L’instrument est aujourd’hui totalement inutile puisque la dalle terminale est semée de points d’assurage bien enfoncés dans la roche. Mais l’inutilité ne fait qu’ajouter au pur esthétisme du geste.
Nous nous sommes donc livrés à une séance de tir à l’arbalète, avec sous nos pieds plusieurs centaines de mètres de vide et autour de nous le décor somptueux d’une journée de grand soleil au cœur du massif du Mont-Blanc. Détail supplémentaire : le soin de manœuvrer l’arbalète était laissé à Cathy, que Sylvain avait tenu à enrôler dans cette aventure, car elle est l’arrière-petite-fille du fameux Joseph. Elle fit de son mieux pour renouveler l’exploit de son aïeul. Sylvain lui donnait avec un grand sérieux d’inutiles et brillants conseils qui ne faisaient qu’ajouter au burlesque de la situation.
Cependant l’heure tournait et il fallut se résoudre à interrompre cette touchante reconstitution historique. Daniel, le quatrième larron, ancien champion du monde d’escalade et grimpeur hors pair, avait franchi la dalle par les moyens modernes, c’est-à-dire en chaussons et en s’assurant à des anneaux posés à demeure. Nous l’avions rejoint l’un après l’autre. Le sommet n’est guère plus grand qu’une table de cuisine. Nous y étions restés à califourchon pendant de très longues minutes. D’un côté, la fosse verdâtre de la vallée, et de l’autre, les immenses pénitents de roc au nom mythique, les Grandes Jorasses, les Drus, la dent du Géant…
Il était déjà bien tard quand nous nous sommes décidés à rompre le charme et à rentrer. La course s’était avérée plus fastidieuse que prévu et la descente n’était pas plus facile que la montée. Elle risquait de nous prendre autant de temps sinon davantage. La première partie était peu raide et il faisait encore jour. Puis le soleil, en disparaissant, avait laissé place à une fraîcheur qu’un vent d’est rendait désagréable. La nuit mauve, somptueuse, monta lentement. Elle était chargée d’une beauté vénéneuse qui invitait à la contemplation alors qu’il n’y avait pas de temps à perdre. Nous n’y voyions déjà plus rien quand la paroi, en sa seconde partie, devint subitement verticale, imposant de lancer des rappels. La difficulté était de repérer la bonne ligne pour descendre, celle le long de laquelle des relais sûrs seraient installés tous les 40 mètres. Ce genre de détail paraît dérisoire lorsque, bien au chaud, on examine un schéma de la voie. Mais quand la nuit vous enveloppe d’un voile violet, quand les lointains seuls, recueillant quelque ultime rayon de lumière, se laissent apercevoir tandis que la paroi a pris une noirceur d’obsidienne et absorbe tout ce qui en approche, à commencer par vos compagnons de cordée, une angoisse vous envahit. Comme si votre esprit devenait poreux, ces mauvaises humeurs s’en écoulent, fusent dans le liquide opaque qui vous environne, contaminent les autres si bien que, rapidement, toute la cordée baigne dans la même peur muette.
Nous attendions que Daniel ait trouvé le point d’amarrage du premier rappel. Il en découvrit un, hésita, poursuivit ses recherches, en repéra un autre, revint finalement au précédent. Dans ces montagnes très fréquentées, il faut se méfier des équipements mis en place dans leur déroute par des alpinistes aussi égarés que vous. Ces hésitations ne nous avaient pas rassurés mais, en de telles circonstances, nul ne tient à exprimer ses doutes, sauf à ruiner l’autorité du chef de cordée, plus nécessaire que jamais. L’idée de s’en remettre à quelqu’un pour prendre les décisions qui portent sur la vie et la mort a quelque chose de profondément désirable lorsque l’on est environné par le danger. L’assurance de Daniel nous faisait du bien. Si nous frissonnions, c’était seulement à cause du courant d’air glacial qui remontait du glacier. Dans le halo de nos frontales, nous vîmes le paquet de corde lancé par Daniel plonger dans l’obscurité. Puis, lentement, il commença à descendre vers un inconnu d’autant plus redoutable qu’il était enveloppé de majesté et de calme, comme ces poisons qui tuent en apportant d’abord le repos, l’oubli et la volupté.
La petite lumière, au casque de Daniel, s’éloigna et, peu à peu dissoute dans le grand bain noir, disparut. Maintenant que nous étions seuls, le silence ne suffisait pas car il n’était plus une marque de respect à l’autorité du guide mais seulement l’expression de nos peurs. C’est alors que surgit entre nous ce qui, à tout autre moment, nous aurait paru ridicule : une conversation sérieuse. Peut-être nous semblait-il inconsciemment que, dans le danger où étaient nos corps, le seul câble solide auquel nous pouvions nous raccrocher était les idées.
C’est moi, je crois bien, qui ai lancé le sujet. À vrai dire, avec deux écrivains dans la cordée, il s’imposait, même si, dans des conditions plus normales, nous n’aurions pas songé à nous en préoccuper.
— C’est tout de même bizarre, dis-je en essayant d’éliminer de ma voix toute trace d’inquiétude, qu’il n’y ait plus de littérature de montagne.
Et comme personne ne se pressait pour me répondre, je poursuivis mon monologue pour emplir le silence.
— On dirait qu’il y a eu une époque bénie, un âge d’or du roman d’alpinisme : Frison-Roche en France, Ramuz en Suisse, Rigoni Stern en Italie… Et puis plus rien.
— Plus rien, tu exagères, répliqua enfin Sylvain.
Impossible de savoir en l’entendant s’il avait peur. Le casque lui tombait sur les yeux. Comme d’habitude, il s’agitait, tripotant le relais pour voir si la corde était toujours tendue. Il a horreur de tenir des propos sérieux en escalade. Le fait qu’il n’eût pas coupé court à la conversation par une plaisanterie me laissa penser que, lui non plus, n’était pas rassuré.
— Quand même, il y a Salter, reprit-il. L’homme des hautes solitudes. Ce n’est pas rien…
En dessous de nous, la mer bleutée du glacier perçait à peine l’obscurité et laissait deviner l’immense distance verticale qu’il nous restait à parcourir.
— C’est une histoire d’addiction plus qu’un livre sur l’alpinisme.
— Qu’est-ce que c’est d’autre, l’alpinisme, sinon une addiction ? grinça Sylvain.
— Justement, les grands classiques, ce n’était pas seulement de la psychologie. Ils faisaient vivre tout un monde, les alpages, les villages de montagne, la figure mythique du guide comme ton arrière-grand-père, Cathy.
— Tu sais qu’il parle de lui dans Premier de cordée, Frison-Roche ?
Les nuages couvraient les étoiles et aucun bout de lune ne paraissait pour jeter sa lueur laiteuse dans le bain d’encre où nous flottions. Les voix seules témoignaient de la présence des autres.
— Toi, c’est la fiction qui t’intéresse, me lança Sylvain, alors tu parles des romans. Mais regarde les grands récits écrits par les alpinistes eux-mêmes. Depuis Les conquérants de l’inutile, ça n’a jamais cessé : Montagne d’une vie de Bonatti, J’habite au paradis de Chantal Mauduit, etc.
— D’accord, mais je n’appelle pas cela de la littérature. Pour un Lionel Terray qui sait écrire, il y a vingt types qui racontent leur vie dans un magnétophone, quand ils ne font pas écrire des journalistes à leur place…
Cathy n’était pas très à l’aise sur les sujets littéraires. En revanche, le monde de l’alpinisme, elle connaissait bien. Son compagnon était aspirant guide. Et elle tenait à prendre part à la discussion, à faire retentir sa voix, à montrer que, comme nous, elle n’avait pas été avalée par la nuit.
— Il faut dire que les guides, aujourd’hui, ça n’a plus grand-chose à voir avec l’époque Rebuffat, Frison-Roche et compagnie. Les chaussettes en jacquard et les croquenots en cuir, c’est fini… Les nouvelles pratiques sont plutôt fun : le freeride, l’escalade en salle, le windsuit.
L’évocation des guides nous fit penser à Daniel, le seul guide parmi nous. Nous regardâmes en bas. Tel un plongeur sous-marin, il avait disparu dans les abysses. On distinguait par intermittence la lumière de sa lampe sous la forme d’un halo bleuté, comme un minuscule coquillage au fond de l’océan. Avait-il trouvé le relais suivant ?
— Ce qui est vrai, énonça Sylvain lugubrement, c’est que de nos jours, dès qu’on leur parle de montagne, les gens ne s’intéressent qu’à une seule chose : les accidents.
À cet instant où toutes nos pensées allaient vers le pire, ce mot d’« accident » désignait avec une violence obscène l’objet de toutes nos craintes. Au moins avait-il le mérite de crever l’abcès et de faire voler en éclats nos pudeurs de vierges.
— C’est bien vrai, répliquai-je. Tragédie à l’Everest, de Krakauer, par exemple. Je n’ai jamais compris pourquoi ce bouquin avait eu un tel succès.
— Et La mort suspendue ? Et tous les films et les livres autour du Malabar Princess…
— La neige en deuil…
— Et Cliffhanger…
Nous y allions chacun de notre tragédie, comme si l’évocation crue de ces drames faisait paraître notre situation beaucoup moins critique.
Daniel avait enfin trouvé le relais. Nous entendions monter de faibles échos de sa voix pour nous informer que nous pouvions le rejoindre. Il nous faudrait tirer encore bien des rappels. Restait que l’attente, pour le moment, se terminait. Nous allions pouvoir absorber notre angoisse dans les gestes qu’exigeait la mise en place de nos dispositifs de descente.
Cathy était prête à s’élancer. Elle s’assit dans le vide et, avec aisance, disparut lentement dans l’eau noire. Je la suivis dès qu’elle fut arrivée. Sylvain, comme à son habitude, se réservait de veiller seul et de nous rejoindre en dernier.
Le nouveau relais était très exigu, réduit à une étroite marche de pierre. Je me serrai tant bien que mal contre Cathy tandis que Daniel préparait déjà le rappel suivant. Malgré les 40 mètres que nous venions de descendre, le glacier en bas paraissait toujours aussi lointain.
— Alors, comme ça, me lança Daniel, tu penses que les guides d’aujourd’hui ne sont plus romanesques…
Cathy, pendant qu’ils nous attendaient, avait dû lui résumer notre conversation. Je regardai Daniel. La lumière de sa frontale m’aveuglait et m’empêchait de bien voir ses traits mais je savais qu’il souriait. C’est une nature optimiste et généreuse. Je ne l’ai jamais connu que de bonne humeur, disponible à tout, heureux de ce que la vie lui apporte.
Déjà, il s’était tourné dos au vide et s’apprêtait à commencer la descente vers un nouvel inconnu. Un instant, je me sentis un peu ridicule : n’était-il pas le vivant démenti à mes propos trop péremptoires ? Lui qui avait gravi des voies extrêmes dans le monde entier, qui passait son temps d’expédition en expédition, du fond du désert malien jusqu’aux massifs montagneux de Patagonie, et qui allait s’élancer dans l’obscurité le long d’une paroi verticale sans savoir s’il rencontrerait un point d’arrêt sûr, n’était-il pas l’exemple même de ce que l’on peut définir comme un personnage romanesque ?
L’arrivée de Sylvain nous bouscula, précipita le départ de Daniel et m’ôta tout loisir de réfléchir. Il nous fallut nous secouer, ménager de l’espace sur notre perchoir pour le nouveau venu, rappeler la corde du haut et en lover les brins. L’attente reprit.
Daniel semblait avoir eu moins de mal à trouver le relais suivant. Nous ne sentions pas l’envie de prolonger notre éphémère conversation littéraire. Elle avait produit son effet en nous permettant au moment le plus crucial de conjurer nos angoisses. Tout allait mieux, désormais. Il était évident que nous avions bel et bien découvert la bonne ligne de rappels et qu’il nous suffirait de la suivre jusqu’au sol. La phosphorescence du glacier, en contrebas, nous apparaissait de plus en plus nettement et indiquait que nous en approchions.
Daniel lui-même se relâchait un peu : il chantonnait pendant qu’il se laissait glisser le long du rappel…
Enfin nous rejoignîmes le glacier, en évitant la large crevasse qui sépare la paroi rocheuse du bord du glacier. Puis nous chaussâmes les crampons pour entamer la marche vers le refuge. Il nous fallait encore une bonne heure pour y parvenir. La lune, comme un secours inutile car trop tardif, éclairait maintenant le fleuve de glace qui s’écoulait mollement jusqu’au rognon rocheux sur lequel était construit le refuge.
La peur, en nous, avait fait place à la fatigue. Nous nous mîmes en marche en file indienne sans dire un mot, déjà gagnés par le sommeil. Daniel, increvable, était encore vif et très désireux de parler, lui qui, pendant la descente, était presque toujours resté seul. Il nous avait souvent fait part de sa déception : en grimpant avec des écrivains, il s’attendait à les entendre tenir des conversations brillantes. Au lieu de quoi, nous échangions la plupart du temps des plaisanteries stupides et d’affligeantes banalités. Il avait l’impression que, pour une fois, l’occasion lui était donnée de participer à un échange de bonne tenue et il comptait bien en profiter.
— Je ne suis pas d’accord avec vous. Des destins de guides exceptionnels aujourd’hui, ça ne manque pas du tout.
Il se mit à égrener une série d’anecdotes concernant des alpinistes miraculeusement tirés de situations impossibles, d’autres venus à bout de défis sportifs surhumains, d’autres encore qui avaient mené des opérations humanitaires admirables au profit de lointaines populations de montagne…
Je titubais d’épuisement en marchant et ne trouvais pas la force d’expliquer à Daniel que ces drames, ces exploits ou ces belles actions étaient exactement ce à quoi je regrettais que les récits de montagne se bornent désormais. D’aucuns pouvaient écrire sur ces faits des récits admirables, il leur manquerait toujours quelque chose d’essentiel pour constituer à mes yeux des sujets de roman. Ce supplément d’âme qui transforme un sujet en intrigue, une personne en personnage, c’est ce que l’on appelle une histoire. Il y faut un début, une fin et surtout, au-delà des faits, des sentiments. Les héros que me proposait Daniel étaient de merveilleux robots, des surhommes, de grandes figures exemplaires, mais qu’avaient-ils ressenti ? Quels étaient leurs désirs, leurs regrets, leurs attachements et leurs peines ?
Un dernier ressaut de rochers nous séparait du refuge. Nos pieds glissaient sur le sable de moraine du sentier. Plusieurs fois, je m’arrêtai, appuyé sur mon piolet, pour reprendre mon souffle.
Daniel parlait toujours quand nous abordâmes la terrasse du refuge. Là, dans un désordre de cordes et de crampons, nous nous délestâmes de notre matériel, pressés de rejoindre au plus vite un bat-flanc, un banc, une table, n’importe quelle surface sur laquelle nous allonger et dormir.
Le lendemain matin, comme toujours, il ne restait que la lumière. Un grand soleil éclairait en contrebas le glacier de Leschaux et les Jorasses. Disparues les angoisses, les souffrances, le tribut de l’effort. Seuls demeuraient la ligne pure de l’ascension dont nous apercevions l’itinéraire au-dessus de nous, les moments d’extase au sommet, l’épisode foutraque du tir à l’arbalète…
Nous nous engageâmes dans la longue descente du refuge qui serpente dans les pentes d’herbes et les replats de granit sur lesquels suintent les eaux de fonte des glaciers.
Daniel essaya bien de reprendre la conversation de la veille mais il comprit vite que nous n’étions pas d’humeur à lui répondre sérieusement. Il se tut et notre petite colonne s’étira, chacun marchant seul ou choisissant pour quelque temps un compagnon, sans sortir pour autant de ses rêves. Un gros effort produit sur l’esprit une sorte de commotion, comme le ferait un bruit assourdissant ou un choc, et il s’ensuit un moment d’étonnement pendant lequel tout paraît neuf et presque incompréhensible.
En cette fin de saison, l’Alpe était vide. Nous fûmes d’autant plus surpris de voir deux alpinistes sortir des échelles qui permettent de redescendre au niveau de la mer de Glace. C’était un guide qui emmenait un client, un jeune Américain grand et lourd, que la montée avait mis au bord de l’asphyxie.
Le guide était un garçon d’une quarantaine d’années. Il connaissait Daniel et ils s’arrêtèrent pour prendre des nouvelles de leurs connaissances communes. Nous les rejoignîmes tous et Daniel fit sommairement les présentations.
— Rémy, dit-il en désignant le guide.
Ils échangèrent encore quelques mots à propos des conditions de la montagne, des prévisions météo et de la course facile que le guide envisageait pour le lendemain avec son client. Sans attendre, Sylvain et Cathy s’étaient déjà engagés sur les échelles. Pour une raison que je ne m’expliquais pas, je ne me décidais pas à les suivre. Je ne participais pas à la conversation des deux guides et, à vrai dire, ils ne me prêtaient pas plus d’attention qu’au client américain. Cependant, j’étais incapable de détacher mon regard de la personne que Daniel venait de me présenter sous le nom de Rémy.
Qu’est-ce qui me retenait ? C’était un homme d’une taille assez moyenne, sec et musclé comme le sont les professionnels de la montagne. Il était habillé plus modestement que ne le sont la plupart du temps les guides, sans aucune ostentation. Il ne portait rien de neuf, aucune couleur vive, et ses vêtements, quoique techniques, devaient lui avoir déjà fait plusieurs saisons. Ses cheveux bruns étaient assez longs et bouclés. Ses sourcils bien dessinés ajoutaient une touche presque féminine à son visage aux traits anguleux. De cela ressortait l’impression qu’il était parfaitement conscient d’être beau mais refusait de tirer parti de cette qualité. Il la tenait non pas cachée mais captive, comme s’il avait décidé de n’en faire qu’un usage choisi et restreint, selon sa volonté. Rien de tout cela n’aurait suffi à le rendre remarquable s’il n’y avait eu son regard. Il ne le porta pas longtemps vers moi mais assez pour que j’en fusse fortement marqué. Qu’en dire ? Je ne saurais le détailler. Il me revient seulement le mot qui s’est imposé sur l’instant : c’est un regard foudroyé.
Une grande lumière, semblait-il, avait irradié ces yeux. Elle les avait ouverts sur une âme et on avait l’impression de la sonder lorsqu’on les regardait. En même temps, dans l’autre sens, elle avait le don d’ouvrir à son tour les yeux de ses interlocuteurs jusqu’à pouvoir pénétrer profondément leur esprit. Le contact fut bref mais si intense que j’eus presque le sentiment d’une brûlure. J’avais la conviction que cet homme avait vu en moi jusqu’à mes secrets les plus intimes et que c’était par pitié, pour ne pas me soumettre trop longtemps à cette effraction, qu’il avait détourné les yeux.
Je restai ainsi, fasciné, à attendre et à désirer qu’il tournât de nouveau la tête vers moi. Mais il prit congé de Daniel et me serra la main distraitement sans me regarder.
Nous nous engageâmes sur les échelles.
— Qui est-ce ? demandai-je à Daniel dès que nous fûmes hors de portée.
— Un guide de la compagnie de Saint-Gervais.
— Et c’est quoi, son histoire, à lui ?
Daniel ne montra guère d’empressement à me répondre. Il devait juger que le personnage ne méritait pas une attention particulière.
— Il n’a rien fait de remarquable en montagne, dit-il sans enthousiasme. Il s’est installé dans la vallée depuis une vingtaine d’années avec son frère qui, lui, est un grand alpiniste.
Il entreprit d’énumérer quelques-uns des exploits du frère.
— D’accord, le coupai-je. J’ai compris que l’autre était intéressant. Mais à propos de ce Rémy, il n’y a vraiment rien à dire ?
— Rien.
Daniel devait sentir ma déception, même s’il ne la comprenait pas.
— Pour l’alpinisme, rien. Sa seule grande histoire, c’est une histoire d’amour.
— Encore mieux ! m’écriai-je.
Daniel se retourna pour me jeter un regard incrédule et voir si je plaisantais. Il haussa les épaules et poursuivit sa descente.
— Eh bien, insistai-je, raconte.
Mon compagnon se fit encore prier quelques instants. Puis le plaisir du conteur prit en lui le dessus sur le sérieux de l’alpiniste.

Première partie
Rémy ne regardait plus la montagne.
Il est inutile désormais de mettre le nez dehors pour savoir le temps qu’il fait. Il suffit de consulter la météo sur son téléphone portable. Une belle journée d’hiver, conclut Rémy. Cela lui convenait. Il ne jeta même pas un coup d’œil par la fenêtre de sa chambre. La courbe des dômes de Miage se dessinait en douceur sur les lointains mauves de l’aube. Les dernières étoiles brillaient encore dans les hauteurs noires du ciel cependant que des festons de glace scintillaient déjà sur les sommets. Mais à quoi bon contempler tout cela ? La montagne était là, Rémy le savait et il n’en demandait pas davantage.
Il s’était levé tôt et avait enfilé ses vêtements de la veille sans y penser. Sa seule inquiétude était de savoir si sa médaille de guide était bien accrochée sur sa veste neuve. Il aimait les tons fluo de ce nouveau modèle. C’était un cadeau de son frère Julien, alpiniste lui aussi et conseiller de la marque. Julien détestait les vêtements trop voyants et ne s’habillait jamais qu’en couleurs éteintes. La montagne, pour lui, restait un office grave, presque funèbre.
Rémy, au contraire, aimait porter des tenues chères, à la fois techniques et branchées. Avec ses cheveux bruns aux boucles rebelles, sa barbe de trois jours bien entretenue, ses yeux noirs, il incarnait à merveille le guide moniteur de ski tel que se l’imaginaient ses riches clients de Megève, la station où il travaillait. Il aimait la « glisse », le monde superficiel du loisir et du plaisir. Il avait laissé derrière lui les années masochistes de son adolescence et de sa première jeunesse pendant lesquelles il traînait de vieux équipements, des habits ternes. La honte de ces accoutrements s’ajoutait aux souffrances de l’alpinisme. Ces époques étaient heureusement révolues. Il avait juste trente ans.
Rémy monta dans sa voiture, un 4 × 4 Mercedes qu’il avait acheté d’occasion l’année précédente, en faisant une affaire. Le lecteur CD s’alluma seul, à fond, toujours réglé sur la chanson de Freddie Mercury qu’il écoutait la veille au soir, en rentrant du bureau des guides. Il emprunta la route en lacets qui descendait du hameau où il vivait. Le chasse-neige était passé à l’aube. Dans les virages à l’ombre, la chaussée était encore couverte d’une semelle de glace. Par endroits, de hauts sapins plongeaient la route dans l’obscurité. Les phares éclairaient leur ramure blanche de givre qui formait comme une voûte de cathédrale. Rémy, à un croisement, rejoignit la route principale et prit la direction de Megève. Il avait fixé le rendez-vous ce matin-là au mont d’Arbois, devant le téléphérique horizontal qui permet de rejoindre les pistes de Rochebrune. Les clients du jour étaient au nombre de cinq : deux couples âgés d’une soixantaine d’années et une autre personne que Rémy ne vit pas tout de suite car elle était occupée à boucler ses chaussures. Un des deux hommes s’avança, en tendant la main. Il portait un nom célèbre – « mais appelez-moi Jérôme ». C’était lui qui avait réservé Rémy pour la journée. Il fit les présentations. Sa femme, élégante et sportive, était occupée à couvrir de crème la peau de son visage, ridée par trop d’expositions au soleil. L’autre couple, bien que plus modeste, appartenait à la même caste de retraités aisés. Rémy ne retint pas les prénoms car la cinquième personne, entre-temps, s’était relevée. C’était une femme beaucoup plus jeune, d’une beauté hiératique. Rémy pensa : glaciale. Elle le regarda bien en face. Ce regard fut si intense, si plein, que Rémy devait l’évoquer souvent par la suite, et y découvrir un spectre presque infini d’expressions.
Cependant, au premier abord, il ne put chasser l’idée prétentieuse qu’il était devant une proie. Une de plus. Depuis qu’il s’était engagé dans ce métier de moniteur mondain, il enchaînait les conquêtes. Il en avait d’abord tiré une certaine vanité puis l’habitude, en cette matière aussi, avait fait son œuvre. Il savait qu’à chaque sortie, ou presque, un échange charnel lui serait offert. C’était au point qu’il se demandait parfois si ses clientes ne se passaient pas son téléphone en confidence. « Avec celui-là, tu sais… » La plupart du temps sinon toujours, la rencontre comportait d’emblée des limites qui condamnaient la relation à n’être qu’une aventure sans lendemain : femmes trop âgées qui auraient pu être sa mère – si seulement sa pauvre mère, dans son HLM de Brétigny, avait pu imaginer pareille situation – ou gamines riches à la recherche de sensations pendant leurs vacances avant de revenir, pleines d’expériences nouvelles, à des amours plus sérieuses.
Voilà pourquoi il crut d’abord voir se répéter le scénario habituel. Quelque chose, pourtant, l’alertait et lui laissait penser, sans qu’il le formulât, que cette fois c’était différent. D’abord, cette femme avait, comme lui, à peine la trentaine et cette égalité créait une forme de complicité, surtout devant ces deux couples mûrs. Mais il y avait plus, beaucoup plus, et l’âge n’était qu’un détail insignifiant comparé à la puissance de tout le reste. Comment définir ce « tout le reste » ? Rémy ne se doutait pas encore qu’il allait passer bien des soirées douloureuses à chercher la réponse à cette question.
Elle s’appelait Laure.
Et la proie, cette fois, c’était lui.
Qu’avait-il vu d’elle ? Rien de précis, en vérité, seulement une impression confuse. D’habitude, au contraire, il détaillait ses clientes sans complaisance. Personne n’avait cultivé autant que lui cet art de maquignon : juger au premier coup d’œil des qualités et des défauts d’une femme. Il faut dire que, le plus souvent, dans son métier de gigolo des neiges, il était lui-même jaugé et jugé. Peut-être même l’était-il avant la rencontre puisque les clients consultaient son site Internet et n’ignoraient rien de son sourire commercial, de sa musculature de sportif et d’un bronzage entretenu toute l’année au grand air. C’étaient en somme des rapports mutuels de consommateurs et il n’y avait rien de choquant à cela.
Cette fois, son sens critique, sa lucidité cruelle étaient en défaut. Laure lui arrivait comme un bloc. Tout au plus avait-il noté qu’elle était grande, très mince et blonde. Le premier mot qui lui avait traversé l’esprit en la voyant était « scandinave », à cause de ces cheveux fins, raides, coupés en carré long, et des yeux bleus qu’elle fixait sur lui. C’était peut-être aussi un effet inconscient produit par son bonnet de laine aux dessins nordiques. Car, pour que Laure fût scandinave, il lui manquait un côté pâle, diaphane, naïf. En se raccrochant à ses préjugés, Rémy reconnut plutôt en elle le stéréotype de la Française, avec un éclair de malice dans les yeux et une élégance sophistiquée. Il aurait même dit une Parisienne, catégorie qu’il avait identifiée depuis qu’il vivait à la montagne. Naguère, avant d’habiter dans les Alpes, il se considérait lui-même comme un Parisien. En s’éloignant, il avait compris qu’il avait été seulement un banlieusard. Ceux qu’il appelait désormais les « vrais » Parisiens étaient les êtres favorisés qui louaient les services de professionnels dans son genre pour leurs loisirs. Il avait pénétré dans leur monde grâce à son métier de guide. En somme, Parisien, pour lui, était devenu le synonyme de riche. Et cette fille, à l’évidence, appartenait à ce monde de luxe et de privilèges.
En même temps, elle s’en distinguait. Rémy ne savait pas d’où venait cette conviction. Peut-être de l’expression particulière de son visage. Laure le regardait sans prendre des poses, sans se forcer à sourire, sans sacrifier à ce qu’il considérait comme les codes superficiels de la civilité parisienne. Il y avait ce jour-là chez elle quelque chose de grave. Rémy se demanderait longtemps si c’était l’effet sur elle d’un choc analogue à celui qu’il avait ressenti en la voyant pour la première fois. À vrai dire, il l’espérait mais sans parvenir à s’en convaincre. Dans l’urgence de ce premier moment et pour reprendre contenance, il suspendit cette question et conclut que cette femme était simplement mystérieuse. Et surtout que ce mystère était, à un degré infini, désirable.
La journée de ski se déroula sans aucun fait marquant. En montant dans la benne jusqu’au sommet des pistes, les deux hommes âgés parlèrent à haute voix et rivalisèrent de références sportives. À les entendre, ils étaient l’un et l’autre des skieurs hors pair et alignaient les plus belles descentes de par le monde, de l’Aconcagua au mont Fuji. Sitôt les skis chaussés, ils se montrèrent moins vaillants. Leur style était maladroit et leur équilibre précaire. Rémy, habitué à ces forfanteries, savait qu’en enchaînant de jolies pistes faciles et en proposant deux ou trois fois des variantes sans danger sur les côtés, il permettrait aux prétendus champions de sauver la face. Ils lui en seraient reconnaissants, ce qui voulait dire un bon pourboire. Personne n’utilisait ce mot car le métier de guide garde toujours un petit parfum d’héroïsme et de fierté qui interdit toute référence trop évidemment servile. Cependant, les clients satisfaits trouvaient toujours une manière de le récompenser en sus du tarif, sans l’humilier.
Laure, pendant cet enchaînement monotone de descentes faciles, ne montra aucun signe d’ennui ni de lassitude. Elle skiait avec élégance, sans effort apparent, sans hâte, sans hésitation sur l’itinéraire. Surtout, chacun de ses mouvements, comme chacune de ses poses quand elle s’arrêtait, était marqué par une grâce naturelle. Rémy pensait même, en la regardant : une autorité naturelle. Elle exerçait sur tout son corps et pour les moindres gestes une souveraineté absolue.
Enfin, vers seize heures, non sans avoir hésité, Rémy les dirigea vers La Pure Folie. La discothèque en plein air, située sur la crête qui domine Saint-Gervais et Megève, commençait à s’animer. La musique techno sortait des immenses baffles installés sur la terrasse. Les basses vibraient à fond. Les aigus semblaient assez puissants pour parcourir tout l’espace et atteindre, à travers l’air glacé, la pointe des Fiz, raide dans sa redingote grise, les sommets godronnés des Aravis, tapis dans la neige comme de gros chats, et jusqu’à la cime aristocratique et indignée du Mont-Blanc. Avec le soleil qui déclinait, les vallées apparaissaient saturées d’un air sale, obscurcies par les brumes marron de la pollution. Vu de La Pure Folie, le monde d’en haut semblait un univers à part, réservé à une élite, qui s’appropriait la beauté, pour la souiller.
Les coups sourds des percussions remuaient les tripes des danseurs. L’alcool les mettait en extase. L’ivresse prenait des allures de plénitude. Chaque participant se sentait envahi par une gratitude sans objet. Elle ne demandait pour s’épancher qu’une bouche offerte et des corps à étreindre. Dans la chaleur de la danse et dans une promiscuité que l’hostilité glacée du décor rendait plus désirable encore, les danseurs abandonnaient toutes leurs inhibitions et rien ne s’opposait à l’expression directe du désir. Voilà pourquoi Rémy, comme d’autres moniteurs mondains, concluait les journées de ski en emmenant ses clients dans cet endroit. Voilà aussi pourquoi, ce jour-là, il avait hésité à le faire.
Mais il n’avait pas eu à prendre la décision. C’était le groupe lui-même qui, en sortant du télésiège et en passant devant l’entrée de La Pure Folie, avait insisté pour y entrer. Rémy admira une fois de plus la puissance de métamorphose de ceux qu’il appelait les Parisiens. Un instant plus tôt, ils arboraient l’attirail et les postures de skieurs aguerris – surtout à l’arrêt, à vrai dire. Sitôt entrés dans la boîte, ils avaient l’aisance de noctambules – quoiqu’il fît encore grand jour.
Laure, avec son sourire énigmatique et sa démarche souple, se faufilait entre les danseurs. Sur une proposition du dénommé Jérôme, ils rejoignirent tous la piste en plein air où la foule était la plus déchaînée. Deux filles, sans doute payées par la direction, dansaient sur une table presque dévêtues. Laure, en avançant jusqu’à la terrasse, avait pris imperceptiblement un déhanchement souple qui l’avait fait passer de la marche à la danse. Les deux couples qui l’accompagnaient s’évertuaient à composer des figures de rock’n’roll et se cognaient aux autres danseurs sans la moindre gêne. Laure, elle, se conformait aux usages et dansait seule, ce qui soulagea Rémy. Il sentait qu’il devait à tout prix se garder de la toucher et cela le surprenait. D’ordinaire, dans cette bousculade, il se retrouvait assez vite au contact de sa compagne du jour. La proximité devenait naturelle et la violence de la musique absorbait et neutralisait la violence des désirs. En peu de temps, la pudeur était oubliée. Tous les gestes devenaient licites. Il n’était pas besoin d’être séduit pour étreindre. C’était tant mieux car d’ordinaire ses partenaires, malgré leurs efforts, n’exerçaient aucun attrait sur Rémy.
Avec Laure, au contraire, le désir était si puissant qu’il faisait obstacle à la libération bestiale que portaient en elles cette musique et cette promiscuité. Rémy, en dansant, respectait inconsciemment une distance, certes réduite, mais suffisante pour maintenir leurs corps séparés.
Cette attitude distante le mettait assez mal à l’aise. Il n’avait jamais l’occasion de danser seul et, lorsqu’il s’enlaçait à quelqu’un, ses mouvements ne lui appartenaient plus en propre. Cette fois, il se livrait dans toute sa vérité et se rendait compte à quel point il dansait mal. C’était du moins sa perception face à l’élégance et au naturel dont Laure faisait preuve.
En toutes circonstances, il y avait en elle un mélange de passivité et de contrôle. Passive, elle l’était au sens où elle ne semblait jamais prendre aucune part à la décision. Ce n’était pas elle qui avait conduit le groupe vers la discothèque ni choisi de se retrouver sur la piste de danse. En même temps, quoi qu’il pût lui arriver, elle dominait la situation. Sa danse était aussi précise et harmonieuse que son ski.
Face au désir qu’il sentait monter en lui, il choisit la pire solution et essaya de parler. Le niveau sonore était tel qu’il devait hurler et Laure ne l’entendait pas. Elle avança la tête sans cesser de danser. Un instant, ses cheveux, en se balançant, effleurèrent la joue de Rémy. Il se troubla et dut répéter sa question. Elle lui parut encore plus stupide et malvenue que la première fois.
— Combien de temps restez-vous à Megève ?
Jérôme avait décrété qu’ils devaient tous se tutoyer. Rémy avait eu du mal à s’y faire. Dans sa question, le « vous » pouvait être le signe de cette difficulté ou s’appliquer à tout le groupe.
Laure répondit d’un geste évasif de la main qui signifiait « toujours » ou « je ne sais pas » mais que Rémy interpréta comme « ne te préoccupe pas de ça ». Puis, tout aussitôt, elle se pencha vers lui et dit d’une voix remarquablement audible malgré le tumulte ambiant :
— J’aimerais faire une randonnée, demain.
— Une randonnée ?
— À ski.
— Dans la montagne ?
Rémy était consterné de poser des questions aussi bêtes et elle avait l’air un peu agacée aussi.
— C’est-à-dire, pas sur les pistes comme aujourd’hui ? précisa-t-il.
— Oui, une rando, quoi.
— Avec moi ? insista Rémy, heureux que dans la chaleur humaine de la terrasse il eût été impossible de voir qu’il avait rougi.
Laure hocha la tête.
— Je veux dire : avec les autres aussi ? ajouta-t-il.
Laure écarta les mains comme pour signifier que cela ne dépendait pas d’elle et surtout que cela n’avait aucune importance.
— Eh bien, avec plaisir. Je m’en occupe.
Rémy s’était emparé de cette proposition comme d’un cadeau précieux. Il passa le reste de la soirée à espérer que rien ne troublerait ce bonheur ni ne romprait le charme. Il prit garde à ne pas approcher de Laure. Entre eux, désormais, le regard était chargé d’un secret et d’une promesse.
Le dôme du Goûter était orange au couchant, avec des ombres mauves dans les combes, et le Mont-Blanc, à peine visible derrière l’aiguille de Bionnassay, était coiffé de mèches blanches par un vent d’altitude.
Ils partirent vers dix-huit heures, saisis par le froid et tout assourdis encore par la musique. Rémy reprit sa voiture au mont d’Arbois. Les deux couples l’avaient embrassé avec effusion mais il avait à peine approché ses lèvres des joues de Laure.
Ils étaient convenus de se téléphoner dans la soirée à propos de la randonnée du lendemain. »

Extraits
« Ainsi, se dit-il, je suis amoureux.
Nommer un mal, ce n’est pas en guérir mais c’est déjà apprendre à vivre avec lui. Par la suite, il ne pensa plus seulement à Laure mais à son amour, comme s’il se fût agi d’un être à part entière. Il le voyait grandir, prendre de la force et parfois s’assoupir. Il projetait sur lui ses douleurs et ses angoisses. Si bien qu’il put petit à petit reprendre pied dans la vie normale, indemne des maux dont était accablé son pauvre amour, qu’il retrouvait le soir en rentrant à la maison. » p. 70

« Si bien que se développait entre eux une forme particulière de relation. Elle était faite d’une grande proximité, d’une familiarité presque animale, de sueur et d’odeurs mêlées, de partage, d’émerveillement et de douleurs, de montées muettes et d’attention concentrée sur les gestes de la sécurité, l’observation du temps, la recherche de l’itinéraire. Ensuite venaient la faim, l’épuisement et, au repos, l’amour physique. Dans tous ces actes, leur intimité était complète et harmonieuse, Mais ensuite elle repartait et Rémy découvrait qu’ils ne s’étaient rien dit. » p. 107

« Il n’y avait pas de montagne plaisir mais seulement la montagne qui réservait, à sa discrétion, le plaisir et la douleur, le merveilleux et le drame, l’effort et le repos, la conscience et l’oubli. Rémy se voyait comme le serviteur de cette divinité aux multiples visages à laquelle la vie l’avait destiné.
Pour autant, il restait un rêveur et, quand il n’était pas en montagne, il continuait de passer ses soirées à laisser vagabonder son esprit, en regardant les programmes que la télévision lui proposait. Cependant, il fit aussi davantage d’efforts pour lire et rattrapa son retard sur les classiques. » p. 269

À propos de l’auteur
RUFIN_jean-christophe_©RTLJean-Christophe Rufin © Photo RTL

Jean-Christophe Rufin est né à Bourges en 1952. Fils unique, il est élevé par ses grands-parents, car son père est parti et sa mère travaille à Paris. Son grand-père, médecin et résistant, a été déporté deux ans à Buchenwald.
En 1977, après des études de médecine, il part comme coopérant en Tunisie et mène sa première mission humanitaire en Érythrée, ou il rencontre Azeb, qui deviendra sa deuxième femme. Diplômé de l’Institut d’études politiques, il devient, en 1986, conseiller du secrétaire d’État aux droits de l’homme et publie son premier livre, Le Piège humanitaire, un essai sur les enjeux politiques de l’action humanitaire. De 1991 à 1993, il est vice-président de Médecins sans Frontières (MSF). En 1993, il entre au ministère de la Défense comme conseiller spécialisé dans la réflexion stratégique sur les relations Nord-Sud. Il quitte ce poste en 1995 et devient administrateur de la Croix-Rouge française. En 1997, a 45 ans, il publie son premier roman, L’Abyssin, l’histoire d’une ambassade dépêchée par la cour du Négus d’Éthiopie auprès de Louis XIV. Goncourt du premier roman et prix Méditerranée, ce livre se vend à plus de 300 000 exemplaires et est traduit en 19 langues.
En 1999, Les Causes perdues, inspiré de sa mission humanitaire en Éthiopie, remporte le prix Interallié. En 2001, il reçoit le plus prestigieux des prix littéraires français, le Goncourt, pour son roman Rouge Brésil, un voyage de l’autre côté de l’Atlantique au temps des premières colonies françaises.
En 2003, il se lance avec bonheur dans le roman d’anticipation avec Globalia, qui raconte les aventure de Baïkal, jeune rebelle qui quitte les territoires sécurisés pour pénétrer dans la non-zone… Un 1984 revisité dénonçant le monde de conformiste, obsédé par sa sécurité, dans lequel nous vivons. Élu en 2008 à l’Académie française, il a aussi été maître de conférences à l’Institut d’Études Politiques de Paris et président d’Action contre la faim (ACF). Son récit Immortelle randonnée : Compostelle malgré moi remporte le Prix Nomad 2013. Check-point reçoit le prix Grand Témoin en 2015. Suivront notamment Le Tour du monde du roi Zibeline (2017) et Les Sept Mariages d’Edgar et Ludmilla (2019). Son goût pour l’aventure et sa passion pour l’alpinisme forment la trame de Les Flammes de pierre (2021).
En parallèle de ses récompenses littéraires, Jean-Christophe Rufin est également titulaire de plusieurs distinctions. Il remporte le titre de Docteur honoris causa en 2006 et est également sacré Chevalier des Arts et des Lettres en 2003. En 2012 et 2013, il reçoit respectivement le titre de Commandeur de l’Ordre national du Lion du Sénégal, puis celui d’Officier de la Légion d’honneur. (Source: Académie Française / L’Internaute)

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