Le plus fou des deux

BASSIGNAC_le-plus-fou-des-deux

  RL_automne-2019

 

En deux mots:
Un candidat au suicide est sauvé, puis engagé par une marionnettiste. Fascinée par sa voix, elle le fait travailler et l’intègre à son nouveau spectacle, mais au dernier moment, il s’éclipse. Elle part alors à sa recherche pour se venger de cette trahison.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Qui tire les ficelles de la marionnette?

Le nouveau roman de Sophie Bassignac tourne autour d’un couple improbable, une marionnettiste célèbre et un candidat au suicide. Avec eux, elle nous entraîne dans un roman où trahison et attachement, vengeance et amour jouent les premiers rôles.

«Donnez-moi une bonne raison, une seule, de ne pas me suicider cette nuit!» L’homme qui lance cette phrase à Lucie Paugham le soir du 31 décembre 2017 la laisse sidérée. Si elle décide de répondre par la fuite, c’est aussi parce qu’elle a déjà entendu cette phrase, trente ans plus tôt, prononcée par son père avant qu’il ne se pende dans son garage. Une fuite qui est une fausse sortie, car elle n’entend pas commettre deux fois la même erreur et, même si elle ne sait rien de cet inconnu, le fait entrer dans sa vie.
Marionnettiste célèbre, elle prépare un nouveau spectacle et a besoin d’un récitant et imagine déjà la voix vibrante d’Alexandre se marier à Théodora, le personnage qu’elle manipule à la perfection. Avec Clara et Paul ses habituels acolytes, un peu réticents à sa proposition, les répétitions commencent. «Après une semaine de répétitions et par sa seule présence, il avait désorganisé notre routine et imposé sa musique. Son corps émettait sans cesse des signaux, de détresse, d’agacement, de désir aussi.» Viennent alors se superposer des images de ce père qui reste un sujet tabou dans la famille. Viennent aussi des images qui disent l’usure du couple. «Peut-être partira-t-il un jour. Quand les enfants auront quitté la maison, au moment où dans les couples classiques, les hommes rentrent chez eux et prennent leurs femmes pour leurs mères.»
C’est dans cette ambiance que le travail se poursuit et que la tension monte au fur et à mesure que la première approche. Le drame se produit sur scène, lors du Festival international de la marionnette de Lisbonne. Alexandre lui fait faux bond au dernier moment: «Après un drame, certains tombent malades, d’autres vont au tribunal, d’autres encore choisissent de changer de vie. Et il y a ceux, dont je fais partie, qui poussent un formidable cri de guerre et sortent en courant d’un théâtre un couteau à la main. Je n’avais pas de couteau mais mes mains étaient devenues celles d’un tueur dans la nuit lisboète.»
Sophie Bassignac entraîne le lecteur derrière une Lucie assoiffée de vengeance, mais parviendra-t-elle à retrouver Alexandre? Disons simplement que l’épilogue vous réservera quelques surprises. Reste au final une réflexion sur l’art et sur la passion, sur ce que la création peut avoir d’obsessionnel et de transcendental, vous poussant quelquefois au-delà de vous-mêmes.

Le plus fou des deux
Sophie Bassignac
Éditions JC Lattès
Roman
250 p., 19 €
EAN 9782709665230
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris ainsi qu’à Lisbonne.

Quand?
L’action se situe de nos jours avec des retours en arrière jusque dans les années 80.

Ce qu’en dit l’éditeur
Que répondre à un inconnu qui vous met au défi de l’empêcher de se suicider le soir du réveillon? Qu’on va l’aider, bien sûr, à changer d’avis. Surtout si, hasard ou prédestination, vous avez déjà été confronté à la même sommation trente ans plus tôt par votre propre père…
Marionnettiste célèbre, Lucie Paugham va ainsi commettre l’imprudence de faire entrer un inconnu dans sa vie. Au risque de faire voler en éclats tout ce qu’elle a construit.
Illusion, trahison, humiliation et désir de vengeance sont au cœur de ce roman d’une noirceur jubilatoire, dressant l’autoportrait sans concession d’une artiste totale livrée à des passions qui la dépassent.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
L’Express (Delphine Peras)
Baz’Art 
Publik’Art (Bénédicte de Loriol)
Blog Kitty la mouette 
Blog Psych3 des livres 


Sophie Bassignac présente Le plus fou des deux © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Jamais je ne serais allée voir ce blockbuster américain autrement que contrainte et forcée. Et forcée, je l’étais. Il y avait même urgence. Mon ami Dominique André avait travaillé sur les effets spéciaux de ce gadget hollywoodien et nous devions nous retrouver quelques jours plus tard à l’occasion d’un colloque. Je ne pouvais décemment pas me rendre à notre rendez-vous et lui dire que je n’avais pas encore vu Venus backwards, le film de sa vie qui, depuis deux mois, enfiévrait la capitale à la manière d’une maladie contagieuse. Par ailleurs, je me voyais mal lui servir en guise d’excuse que je ne supporte plus les foules agglutinées dans les musées, les théâtres et les cinémas. L’excuse toutefois n’aurait pas été bidon. J’ai un vrai problème avec les rendez-vous obligatoires. Faire la queue m’humilie et la liesse me dérange. Le consensus m’emmerde tout autant que le succès programmé, le bruit et les pop-corn. Ceux que mon refus de participer agace ne manquent pas de me rappeler que cette ferveur généralisée devrait me réjouir car je suis la première à en profiter. C’est vrai que je suis une artiste qui depuis des années remplit les salles de spectacles de ce public, qu’en d’autres circonstances j’évite avec soin. Pourtant, s’ils savaient combien je regrette le hasard, qui autrefois faisait s’échouer des paumés par petits groupes dans les bouis-bouis mal éclairés et mal chauffés où je me produisais avec mes marionnettes. Tout le monde pense que le succès est une valeur refuge qui, une fois obtenue, devient ce gros lot qu’on a le devoir de faire fructifier, sans se poser de question. Désormais, je laisse dire et face aux critiques, j’ai pris le parti de garder pour moi ce genre de considérations. Je n’essaie plus de faire comprendre aux gens que les sentiments ambivalents, jamais réglés, jamais apaisés, mi-passionnés, mi-haineux que l’artiste entretient avec la foule ne sont pas des états d’âme de riches.
Alors, bêtement peut-être, je ne vais plus au théâtre ni au concert, j’achète les catalogues des expositions à défaut d’y aller, et j’ai pris l’habitude de regarder les films chez moi lorsque la télévision les diffuse enfin. Je me fiche de les voir en temps réel. Au contraire. Le recul les allège des qualificatifs ronflants qui les entourent à leur sortie. Il les prive de leurs superpouvoirs et je les vois pour ce qu’ils sont, débarrassés de leur vocation à changer ma vie.
Quoi qu’il en soit, me coltiner Venus backwards était une corvée que je m’imposais par amitié pour mon vieil ami. J’avais repoussé l’épreuve pendant deux mois pour finalement décider que la séance de 18 heures, le 31 décembre, serait un pis-aller tolérable. À quelques heures du réveillon, j’avais au moins l’assurance de voir mon film dans un cinéma désert. Comme je l’avais prévu, j’étais seule dans la salle. Le chaos publicitaire interminable n’en était que plus absurde, flèches tirées dans le vide, en l’absence de cible. C’est entre deux spots hurlés pour personne, qu’une silhouette en manteau sombre a longé l’allée et s’est assise à côté de moi. D’un coup, j’ai senti mon deuxième cœur enfler et durcir. Chez moi, il se situe dans l’estomac et se réveille quand je panique. Dans la semi-obscurité et coupée du monde, j’étais de toute évidence livrée à un pervers, un avatar de ces fantasmes modernes qui pullulent dans les séries et dont habituellement je ricane.
Je ne sais toujours pas ce qui, à cet instant, m’a retenue scellée à mon siège, aux côtés de cette inquiétante présence. Quelque chose qui n’avait rien à voir avec la peur m’empêchait de prendre mon manteau, mon sac et de changer de place. Un reste de bonnes manières apprises dans l’enfance, peut-être, cette politesse incorrigible qui nous oblige à donner le change, en toutes circonstances, pour éviter de blesser ceux qui nous entourent. Et puis, c’est idiot, oui c’est idiot vraiment, il portait un parfum familier qui a fonctionné comme un leurre. En ondes concentriques, ses vapeurs citronnées ont peu à peu créé une familiarité de circonstance, une bulle presque luxueuse. Le type croisait et décroisait les jambes avec lenteur. Sa respiration était légèrement sifflante. Dans mon champ de vision droit, je distinguais un profil rond, de grands yeux sombres, un front brillant et dégagé, un âge indéfinissable. De sa personne émanait une curieuse légitimité. Comme si j’étais, moi, venue me coller à lui et non l’inverse. Tout en me maintenant dans une irrésistible dépendance, ce vieux jeune homme m’ignorait royalement. Plus détendue, je me suis dit que notre duo était au fond moins absurde que deux solitudes assises à distance respectable dans une salle vide. Le film a commencé par la déflagration éblouissante d’une navette en perdition dans l’espace, emportant dans un même mouvement mon inquiétude, mes interrogations et mon voisin.
Après trente minutes d’éprouvants grands huit dans des trous noirs abyssaux, le constat était sans appel. Venus backwards était un film pour enfants, un jeu vidéo où l’histoire et les personnages tenaient lieu de faire-valoir à des effets spéciaux ahurissants. J’avais mon compte de commentaires élogieux à resservir à Dominique André. J’ai attrapé mon sac, enfilé mon manteau et, alors que je me levais pour partir, une main ferme a enserré mon avant-bras, diffusant de mon crâne à mes orteils une violente décharge d’adrénaline.
— On était bien, non? Pourquoi partez-vous?
Mon voisin me fixait en souriant.
D’un coup de coude, je me suis libérée de son étreinte. Puis d’une voix extraordinaire, profonde et théâtrale, il a crié:
— Donnez-moi une bonne raison, une seule, de ne pas me suicider cette nuit!
Sans blague, ce genre de choses arrive dans la vraie vie. Et dans la vraie vie, aucun écrivain, aucun cinéaste n’est là pour vous donner la marche à suivre ou vous dire s’il s’agit d’un film gore ou d’une comédie, d’un roman d’aventures ou d’une histoire sentimentale. La réalité nous les mettant rarement sous le nez quand nous en avons besoin, je manquais d’indices et donc d’à-propos. Sidérée, je suis partie en courant.
Donnez-moi une bonne raison de ne pas me suicider cette nuit? À la manière d’un odieux attentat à l’explosif dans un magasin de jouets, la phrase de l’inconnu avait réveillé une vieille douleur et son cortège d’élancements. Sortie du cinéma, en nage et bouleversée, j’ai piétiné un moment sur le boulevard. Je n’étais plus là. Je n’étais plus à Paris le soir du réveillon, mais projetée trente ans plus tôt dans le salon familial, le 29 juin 1987.
Je me souviens de la chaleur de ce début d’été. Toutes fenêtres ouvertes pour faire des courants d’air, ma sœur et moi regardions Les Tribulations d’un Chinois en Chine de Philippe de Broca, pour la dixième fois peut-être. Ce bijou oublié avait, entre autres qualités, le remarquable pouvoir de faire tenir plus d’une heure, ensemble et sans bouger, deux gamines hyperactives dans la même pièce. Prête à dégainer mon fou rire, j’attendais ma réplique préférée, celle du vieux sage chinois qui empêchait presque quotidiennement Jean-Paul Belmondo de se suicider.
Face à un panorama brumeux, et alors qu’il venait encore de lui sauver la vie, le bouddha en costume croisé lui rappelait les beautés de l’existence. « C’est inestimable la vie. Les femmes, les oiseaux, les poètes, les fruits confits », chantonnait l’Asiatique avec un accent chinois très exagéré. J’adorais cette énumération drolatique et magistrale qui cadrait à la perfection avec mes ambitieux questionnements d’adolescente. Ce soir de juin, mon père a fait irruption dans le salon un peu avant ma scène culte. Sa blouse blanche de laborantin fermée jusqu’au col, il s’est planté à côté de la télé et nous a dit en souriant :
— Qu’est-ce qui pourrait bien m’empêcher de me suicider ce soir ?
Il a ri de cette bonne blague dont il était le seul à connaître la chute. Puis, il est resté là une minute, dansant d’un pied sur l’autre, avant de retourner s’enfermer dans son labo. Shootées par les images, nous avons pris la phrase de mon père pour une réplique du film. Mais celle-ci était bien de lui. Et c’est en sortant sa mobylette pour rejoindre sa bande sur la place que ma sœur Agnès l’a trouvé une heure plus tard, pendu dans le garage.
Je pense que j’ai supporté l’épouvantable morbidité de cette question entendue deux fois à trente ans d’intervalle, parce que je crois fermement aux coïncidences et parce qu’il n’est écrit nulle part que je ne l’entendrai pas une troisième fois, demain ou dans vingt ans. Pourtant, je dois avouer que sur le moment, les pieds serrés dans la neige fondue, j’ai ressenti un éboulement intérieur, sourd et radical. Incapable de bouger, je suis restée assise sur un banc à proximité du cinéma. Les souvenirs pleuvaient sur le boulevard, comme des feuilles mortes.
Mon père était un petit homme très brun, volubile et affairé. C’était une figure locale qui, hormis le maire, était le seul à pouvoir se vanter d’avoir marié tous les jeunes du bourg. Il avait un magasin de photo où il vendait des appareils et développait les pellicules. Il faisait également les albums de mariages dont il exposait les meilleurs clichés dans sa vitrine. Je le revois virevolter à la manière d’un photographe mondain autour de ses royautés d’un jour. Il donnait aux gens une importance qu’ils ne connaîtraient plus et rentrait de ses mariages aussi vidé qu’un comédien après les rappels. Je me demande parfois si assister chaque samedi au plus beau jour de la vie des autres ne l’avait pas à la longue bousillé.
Ma sœur et moi tergiversons depuis trente ans sur la mort de mon père. Pourtant, nous le faisons sans jamais évoquer les possibles raisons de son suicide. Je tiens à dire que je n’y suis pour rien. Ce sont Agnès et ma mère qui en ont fait un tabou, un tour de passe-passe, prodige d’illusion qui prive mon père de la responsabilité de sa disparition, exactement comme s’il était mort d’une attaque foudroyante. Pas d’autopsie, donc, et pas de douloureux arrêts sur image, de remords, de regrets, de fâcheuse culpabilité. Les circonstances, rien que les circonstances. Les détails, les horaires, la météo, le décor et rien d’autre. L’existence d’un homme s’est trouvée réduite, entre le salon et le garage, à une pièce de théâtre d’une trentaine de minutes, et cela pour toujours. J’ai accepté le deal parce qu’il en allait de la survie de ma sœur. Même si ce crapuleux vol de mémoire, ce passé escamoté par deux cinglées me révoltait. »

Extraits
« Clara, Paul et moi sommes habitués à travailler dans une atmosphère studieuse. Nous parlons peu et l’atelier est en général très silencieux. La voix vibrante d’Alexandre Lanier a tout changé. Après une semaine de répétitions et par sa seule présence, il avait désorganisé notre routine et imposé sa musique. Son corps émettait sans cesse des signaux, de détresse, d’agacement, de désir aussi. Sa respiration sifflante était entrecoupée de longs soupirs bruyants. Incapable de se faire oublier, il marchait pour réfléchir et parlait dès qu’il avait quelque chose à dire. Ça ne pouvait pas attendre. Il se libérait d’une nervosité qui le ravageait en accomplissant une multitude de gestes inutiles. »

« Tout est rentré dans l’ordre. Peut-être partira-t-il un jour. Quand les enfants auront quitté la maison, au moment où dans les couples classiques, les hommes rentrent chez eux et prennent leurs femmes pour leurs mères. »

« Après un drame, certains tombent malades, d’autres vont au tribunal, d’autres encore choisissent de changer de vie. Et il y a ceux, dont je fais partie, qui poussent un formidable cri de guerre et sortent en courant d’un théâtre un couteau à la main. Je n’avais pas de couteau mais mes mains étaient devenues celles d’un tueur dans la nuit lisboète. Clara et Annetta à mes trousses, je me suis mise à courir dans la petite rue qui jouxtait le théâtre. Plus en forme que moi, elles n’ont eu aucun mal à me rattraper et à m’immobiliser. »

« Sans Théodora, je n’étais plus marionnettiste, sans mon mari, je n’étais plus une femme, sans mes enfants je n’étais plus une mère. J’ai éteint mon portable. Sans téléphone, je n’étais plus personne. Je n’avais rien vu de Lisbonne mais j’étais en quelques heures devenue une machine de guerre lancée sur sa cible, Alexandre Lanier. »

« Certains êtres, une fois apparus dans notre vie, nous condamnent au manque. Même délivrée du sentiment de haine qui m’avait attachée à lui, savoir Alexandre quelque part où je n’étais pas m’était presque intolérable. Cet homme faisait désormais partie de mon existence. Je ne voulais plus le figer dans l’ambre comme l’araignée de mon cauchemar, je voulais le voir vivre, l’écouter parler, le voir marcher sur la scène, géant vacillant et vrai tragique réduit à une triste condition de perdant dans un monde qui ne prenait pas le temps de l’attendre. »

À propos de l’auteur
Sophie Bassignac est l’auteur de plusieurs romans remarqués parus chez JC Lattès, dont Mer agitée à très agitée (2014), Séduire Isabelle A. (2016) et La Distance de courtoisie (2018). Le plus fou des deux est son neuvième roman. (Source : Éditions JC Lattès)

Page Wikipédia de l’auteur 

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

100 chroniques de livre

Challenge NetGalley France 2019

Challenge NetGalley France 2018

Badge Critiques à la Une

NetGalley Challenge 2016

Badge Lecteur professionnel

Tags:
#leplusfoudesdeux #SophieBassignac #editionsjclattes #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2019 #RL2019 #RentréeLittéraire2019 #LitteratureFrancaise #NetGalleyFrance
#LundiLecture

Le nom secret des choses

RINKEL_le-nom-secret-des-choses
  RL_automne-2019

En deux mots:
Bac en poche, Océane quitte sa Bretagne natale pour aller étudier à Paris. Dans cette capitale de tous les possibles, elle va faire une rencontre déterminante. Avec Elia l’amitié devient fusionnelle. Les deux jeunes filles rêvent alors de se construire une nouvelle vie

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Comment Océane est devenue Blandine

Dans une nouvelle version de l’histoire de la provinciale qui découvre Paris, Blandine Rinkel confirme les espoirs suscités par «L’abandon des prétentions». Et nous raconte comment elle est devenue Blandine.

Océane n’est plus la même depuis son arrivée à Paris. Bac en poche et toute la vie devant elle, elle est fascinée par la capitale et ses habitants. Même si elle est encore bien loin d’en apprivoiser tous les codes, elle sent la vibration, l’énergie et les opportunités qui s’offrent à elle: «Les premiers mois, tu habites dans le quartier d’Odéon. Dix mètres carrés, dégotés sur un coup de chance grâce au bagout de ton père. Tu n’as aucune idée de la portée symbolique de ce quartier. Tu n’es pas au fait de l’ancienne rivalité entre rive gauche et rive droite. Tu n’as pas même conscience d’être chanceuse de loger là. Tu trouves ça tout simplement beau.»
Même «la fosse de Tolbiac» ne lui fait pas peur, cette fac où pourtant elle doit se préparer un avenir. Il s’agit, consciemment ou non, de faire quelque chose de cette nouvelle vie, de se transformer, de se métamorphoser. Et pour cela toutes les expériences comptent, y compris sexuelles. «Tu suçais sans y penser. Le sexe te semblant être un moyen comme un autre de te changer en quelqu’un d’autre. Une façon d’accélérer ta métamorphose. C’était comme un processus chimique de transformation de soi. Se faire pénétrer, comme la pâte à laquelle on ajoute un ingrédient, deux cerises, du beurre fondu.»
La route d’Océane va alors croiser une jeune fille qu’elle n’avait jusqu’alors pas vraiment considérée, même si cette collègue semblait venir de loin, comme son regard vairon, le même que David Bowie. Une rencontre comme une évidence, une découverte et la naissance d’une amitié fusionnelle, presque télépathique.
De la seconde personne du singulier, le récit passe alors à la seconde personne du pluriel : «Vous partagiez une amitié incandescente qui, tout extatique qu’elle fût, n’était en rien sexuelle, ne l’avait pas été, ne le serait jamais, et cette impossibilité de toucher, cet interdit tacite entre vous, rendait votre relation d’autant plus dérangeante.»
C’est à ce moment du roman que la romancière nous offre ce moment où tout bascule, ce rite de passage qui fait que toute la vie d’avant se fige et que désormais l’autre vie prend la place. Ce moment, c’est celui où on transforme la réalité pour qu’elle soit conforme à ce que l’on voudrait qu’elle soit. Un mensonge, une imposture dont Blandine Rinkel nous cite les exemples les plus emblématiques comme par exemple avec Jean-Claude Romand. «La mise en branle de l’imposture, c’est une tâche indélébile qu’on étale de plus belle en espérant la résorber. Et l’imposteur ajoute en permanence, de l’eau au moulin de son propre naufrage.»
Pour Elia et Océane, ce dédoublement de leur personnalité doit trouver sa légitimité dans un changement de prénom. Un petit jeu aux conséquences loin d’être anodines, comme vous vous en rendrez compte.
Voilà comment Océane est devenue Blandine. Et voilà comment, après L’abandon des prétentions, Blandine Rinkel confirme son talent.

Le nom secret des choses
Blandine Rinkel
Éditions Fayard
Roman
304 p., 19 €
EAN 9782213712901
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris à Rennes, à Saint-Jean-des-Oies. On y évoque aussi Fresnes, le Jura, Pantin et Coignières, la Roche-sur-Yon, Arles, Nantes.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Et si ce que Paris a de plus désirable pour une jeune fille de province, sa culture, était en même temps l’outil de la violence sociale la plus dure? Et jusqu’où cette jeune fille sera-t-elle prête à aller pour se faire accepter dans cette ville où elle n’est pas sûre d’avoir sa place?
Tu avais l’âge de quitter ton enfance, l’âge où on se sent libre et où, dans le train pour Paris, on s’assoit dans le sens de la marche.
Dès ton arrivée, tu t’es sentie obligée de devenir quelqu’un d’autre. Quelqu’un qui n’oserait plus dire «je ne sais pas». C’était la ville qui t’imposait ça, dans ce qu’elle avait à tes yeux de violent et de désirable: sa culture.
Puis tu as rencontré Elsa. Elle avait le goût des métamorphoses.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
France TV info (Manon Botticelli)


Blandine Rinkel présente Le Nom secret des choses © Production Hachette France

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Tu gardes de ton premier voyage à Paris le souvenir d’un bruit infernal et ivre. En toi tout se télescope : les rugissements de camions-poubelles et les bavardages de gare, bruits de pelles et souffleries diverses ; les claquements des talons sur le pavé et le cliquetis des clés ; les klaxons des voitures bloquées en enfilade et la vaisselle du Sorbon cognant dans les éviers ; les sirènes de pompiers sur lesquelles vous aimiez tant improviser des harmonies, monologues ou percussions ; les coups de feu nocturnes, pétards ou balles dont on ne connaîtrait jamais l’origine ; les rideaux de fer qu’on relève et qu’on abaisse le matin, le soir ; la nuit, les sonnettes de vélos dans les rues, les disputes et la musique émanant d’appartements bleus et blêmes, rose électrique, et les hurlements de joie, les chants, les orgasmes et les pleurs – tu gardes de ton arrivée à Paris le souvenir d’un feu d’artifice sonore.
Le plus marquant furent les cris parsemant tes premières nuits. Des hurlements sans émetteurs identifiés qui remontaient, aléatoirement, aux fenêtres de ton appartement. Jamais, avant ça, tu n’avais entendu de telles manifestations de soi. C’étaient des sortes de brames tenant à la fois du cerf et de l’alcoolique, d’Edward Munch et du nouveau-né – c’étaient des sons inhumains et trop humains, qui jaillissaient dans l’obscurité comme l’inconscient funèbre de la Ville lumière. Son double obscur. Parfois, en écoutant filer ces comètes désastreuses, tu donnais aux cris les visages des derniers clochards que tu avais croisés, à qui tu avais cédé le peu de monnaie qu’il te restait et que tu t’étais sentie coupable de ne pouvoir soulager davantage. La culpabilité resterait, dans les années à venir, le sentiment que tu associerais le plus volontiers à la ville de Paris – cette capitale qu’on sait de misère et d’or, obscène jusque dans ses failles – et les étranges cris pénétrant les appartements à minuit révélaient cette déchirure invisible.
Tu as dix-huit ans. Tu vis pour la toute première fois sans ton père, sans tes amis, sans la mer. Tu es partie brutalement, laissant ton enfance derrière toi.
Dans le train, tu t’es installée dans le sens de la marche : tu y tenais. T’efforçant de chasser l’image du regard de ton père sur le quai de gare – lui et ses mains imposantes, que tu avais surprises à trembler –, t’efforçant de t’en foutre, tu as regardé défiler la France derrière la vitre, toutes les nuances de vert et tous les kilomètres. Tu as gardé les yeux grands ouverts et ton cœur s’est changé en grenade. Dans ta bouche, ta langue heurtait ton palais : tu avais soif. À tes côtés, une jeune femme possédait une gourde de métal alors, n’y tenant plus, tu lui as demandé si tu pouvais y boire. Tu en as éprouvé une honte inédite, en même temps qu’une envie de rire. Tu te sentais libre.
En arrivant, ta traversée de la gare Montparnasse fut aussi ta première visite d’un parc d’attractions. Jamais ton père ne t’avait emmenée dans un tel lieu, mais c’est comme ça que tu les imaginais : vertigineux et saccadés, avec des milliers de gens grouillant de toutes parts – des solitaires, des familles, des animaux, des amoureux. Une fois le portique du métro passé – celui qui, pareil à un piège pour nuisibles, menace de se refermer brutalement sur les hommes les plus lents –, les couloirs de la station te firent tout de suite grande impression. Une impression incandescente, renforcée par ta découverte du Trottoir Roulant Rapide, encore en fonction à l’époque, entre les lignes de métro 6/13 et leurs adversaires 4/12.
Conçu par la Construction industrielle de la Méditerranée et décrit comme un « tapis roulant expérimental », le TRR transportait en 2010 les passagers en ligne droite sur 180 m à hauteur de 11 km/h, soit 3 m/s – une vitesse jamais vue. Avec ses rampes lumineuses, sous la voûte souterraine du métro, il ressemblait au couloir d’un vaisseau spatial, pareil à ceux qu’on voit dans 2001: l’Odyssée de l’espace ou Star Strek, à ceci près qu’il luisait d’une lumière jaunâtre et incertaine lui donnant comme un air sépia. Une visite dans les zones passées du futur. Pourquoi la science-fiction représente-t-elle si souvent l’avenir propre,

Extraits
« Les premiers mois, tu habites dans le quartier d’Odéon. Dix mètres carrés, dégotés sur un coup de chance grâce au bagout de ton père. Tu n’as aucune idée de la portée symbolique de ce quartier. Tu n’es pas au fait de l’ancienne rivalité entre rive gauche et rive droite. Tu n’as pas même conscience d’être chanceuse de loger là. Tu trouves ça tout simplement beau. Dans cet étrange et vieil appartement, de la moquette recouvre sol et murs, une matière vert forêt dont l’allure romantique – l’excès de kitsch – te ravit. Tu l’associes volontiers aux romans de Stendhal ou à la poésie de Baudelaire, que tu connais d’ailleurs mal, que tu ne connais pour ainsi dire pas, mais que tu imagines moquettée, tapissée, et tout cela te plaît. Tu ignores encore que ce décor ne relève pas du bon goût mais d’une sorte de maniérisme risible, dont tu riras. »

« D’Elia, tu ne connais pas encore le prénom mais remarques aussitôt la moue solaire et la combinaison verte. C’est une combinaison qu’on achète moins qu’on ne la déniche – et chez cette fille tout te semble venir de loin. De loin ses gestes virils pour allumer sa clope, de loin la soie de ses cheveux et leur couleur de nuit persane, de loin aussi son regard, qui te trouble aussitôt sans que tu puisses identifier pourquoi – et il te faudrait plusieurs apparitions pour réaliser que ses yeux sont comme ceux de David Bowie, de couleurs légèrement différentes. À cause de ce trouble vairon, peut-être, ta sympathie, bien qu’immédiate, ne se manifeste par aucun sourire. Ton propre regard, comme saisi d’un spasme, se détourne. Il y a trouble, il faut fuir. »

« Tu suçais sans y penser. Le sexe te semblant être un moyen comme un autre de te changer en quelqu’un d’autre. Une façon d’accélérer ta métamorphose. C’était comme un processus chimique de transformation de soi. Se faire pénétrer, comme la pâte à laquelle on ajoute un ingrédient, deux cerises, du beurre fondu. Bien des fois tu n’avais aucune envie de baiser mais t’y résignais pourtant, pour être sympathique – «pour être sympathique» ! –, vérifier que tu étais désirable, cocher des sortes de cases. »

« Vous partagiez une amitié incandescente qui, tout extatique qu’elle fût, n’était en rien sexuelle, ne l’avait pas été, ne le serait jamais, et cette impossibilité de toucher, cet interdit tacite entre vous, rendait votre relation d’autant plus dérangeante.
Votre intimité était d’un ordre psychique très étrange. Vous pratiquiez, sans vous le dire, une sorte de télépathie. Les idées vous venaient simultanément. »

« La mise en branle de l’imposture, c’est une tâche indélébile qu’on étale de plus belle en espérant la résorber. Et l’imposteur ajoute en permanence, de l’eau au moulin de son propre naufrage. »

« Un matin on se réveille, et l’on est fatigué de soi-même.
On a plus envie de revêtir, ce jour-là, le visage qu’on portait la veille. On aimerait tout recommencer, alors on commence quelque chose. En sous-vêtements, l’haleine ridée, sans avoir bu ni mangé, on se saisit de son téléphone et on compose le numéro d’une mairie lointaine et qui pourtant est la nôtre. »

« Comment nos vies parallèles infléchissent-elles la principale ? Comment la déforment-elles subtilement – pareilles à ces batteries de smartphones usées auxquelles il arrive, gonflant dans l’obscurité, de finir par soulever l’écran de la machine ?
Sans doute y a-t-il des parts de nous soumises à d’autres lois de la gravité, d’une autre gravité, lois tordues et inconscientes dont nous ne connaissons rien mais sentons la puissance par à-coups – des accords de piano plaqués dans le vide –, et nous éprouvons parfois, en nous-même, la trace d’une intensité qui, si nous la prenions au sérieux, pourrait modifier durablement nos vies. Puis, généralement, nous oublions.
Mais tout le monde n’oublie pas. Et chacun des gestes d’Elia, chacune de ses intonations, étaient en ce sens comme les indices d’un système moral alternatif qu’on devinait cohérent et tenu, mais auquel personne ne pouvait tout à fait accéder.
Batterie secrète qui la faisait enfler. »

À propos de l’auteur
Blandine Rinkel a fait une entrée en littérature très remarquée avec L’abandon des prétentions, paru chez Fayard en 2017. Le nom secret des choses est son deuxième roman. (Source: Éditions Fayard)

Compte Facebook de l’auteur

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

100 chroniques de livre

Challenge NetGalley France 2018

Badge Critiques à la Une

NetGalley Challenge 2016

Badge Lecteur professionnel

Tags:
#LeNomSecretDesChoses #BlandineRinkel #editionsfayard #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2019 #RL2019 #RentréeLittéraire2019 #LitteratureFrancaise #NetGalleyFrance

Habiter le monde

BODET_habider_le_monde

FB_POL_main_livrecoup_de_coeur

Sélectionné pour le « Prix Orange du livre 2019 »

En deux mots:
Tom meurt d’un accident de montagne, laissant derrière lui Emily et son enfant. Après une période difficile qui a failli l’emporter, elle reprend petit à petit pied et tente de se construire un avenir. Lors d’un voyage en Australie, elle fera une rencontre décisive.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

L’escalade vers le bonheur

Après avoir retracé son expérience d’alpiniste dans «À la verticale de soi», Stéphanie Bodet se lance avec le même bonheur dans le roman. Et nous donne envie d’«Habiter le monde».

Emily a connu Tom Eliadec alors qu’elle était en terminale au lycée de Nemours. Et plus ce garçon taiseux qui ne s’intéressait pas aux filles la fuyait et plus il la fascinait. Car la passion quasi exclusive de Tom, c’est l’escalade. Aussi se décide-t-elle à l’accompagner sur les rochers de Fontainebleau où il s’entraine. Mais à peine le premier baiser est-il échangé qu’il lui annonce qu’il va partir pour Chamonix et devenir guide. Là-bas, il va très vite devenir «ET», l’alpiniste le plus rapide du monde. Et être rejoint par Emily. «L’épouse du héros», comme Paris-Match l’avait nommée, va suivre son ascension, le voir prendre toujours plus de risques et… chuter mortellement.
Un drame qu’elle va avoir de la peine à surmonter. «À chaque pas, elle butait sur l’absence. Le soleil la révoltait. Il n’avait pas cessé de briller depuis sa mort. Il fallait fuir.»
Après avoir choisi le Sud et les contreforts de la Sainte-Baume, elle va choisir de trouver un peu de réconfort auprès de sa famille. Guillaume, son frère parfumeur, l’accueille chez lui. Avec lui, elle va pouvoir se raccrocher à ses souvenirs d’enfance, se rapprocher de son père dont l’essentiel du temps est consacré à accompagner son épouse, dont la «maladie invisible» l’éloigne tous les jours davantage de lui. Mais cette mère qui n’a plus sa tête et ce père si dévoué font du bien à Emily.
Si elle retrouve l’envie d’avancer, c’est aussi parce qu’elle porte un enfant et qu’elle a envie d’avancer avec lui dans la vie.
Elle va s’installer à Paris pour y étudier et y travailler. Les concierges de son immeuble, Georges Dubois et son épouse Fatou, vont devenir des amis proches et lui proposer de garder Lucie pour lui offrir du temps pour elle.
Une autre rencontre va lui permettre de trouver du travail. Elle croise Juliette, qui faisait partie de l’équipe de Paris-Match, et qui lui propose de prendre une place laissée vacante dans la rédaction du blog de déco du magazine Your home. Très vite, elle va s’imposer avec ses articles rose bonbon.
Entourée de ses amis, elle reprend goût à la vie, constate que Lucie grandit avec les mêmes envies de grimper que son père qu’elle n’a pas connu. C’est alors qu’on va lui confier un reportage en Australie où elle devra notamment réaliser un entretien avec Mark, un architecte d’intérieur.
Dans ce roman des rencontres et des liens qui se nouent entre des personnes qui jusqu’alors ne se connaissaient pas, Stéphanie Bodet va choisir les antipodes, le dernier rivage, pour rassembler Mark et Emily. Une rencontre d’autant plus féconde que les circonstances vont leur permettent d’échanger longuement, de se trouver de nombreux points communs. Aussi c’est avec un pincement au cœur qu’Emily regagne la France.
Commence alors un échange épistolaire dans lequel chacun va de plus en plus se dévoiler. Je vous laisser découvrir les derniers rebondissements et l’épilogue de cette quête qui, j’en suis persuadé, vous emportera à votre tour.
La plume allègre, la construction très classique mais ponctuée de scènes fortes en émotions alternant avec quelques épisodes cocasses, des personnages attachants et une philosophie de vie lumineuse donnent en effet envie d’«habiter le monde».

Habiter le monde
Stéphanie Bodet
Éditions Gallimard / L’Arpenteur
Roman
288 p., 21 €
EAN 9782072821226
Paru le 17/01/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Nemours puis dans les Alpes, du côté de Chamonix et d’Éourres, sur la Côte d’Azur, à Gémenos sur les contreforts de la Sainte-Baume, à Paris et en région parisienne, à Larchant, à Tours, à Cruas-Meyse, ainsi qu’en Australie, de Sydney à la Tasmanie.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Un soir, alors qu’elle escaladait sans assurance une paroi des calanques plus raide et plus haute que les autres, elle avait soudain réalisé l’absurdité de la chose. Le rocher était friable. Elle se mettait bêtement en danger. Si une prise cassait, elle rebondirait le long de la paroi et disparaîtrait dans la mer. Elle réalisa que, depuis son départ, elle avait inconsciemment cherché à imiter Tom, à rejouer sa vie, en empruntant une voie qui n’était pas la sienne.
Cette prise de conscience l’amena à ralentir, à s’extraire d’un rythme devenu frénétique et aveugle, pour faire face au vide et à l’absence.»
À la mort de Tom, Emily repart en quête de l’essentiel pour ne pas perdre pied. Son enfant, sa famille, des amis qui l’aiment et la soutiennent lui permettent de retrouver goût à la vie et de développer une nouvelle manière d’appréhender le monde. Sa rencontre avec Mark, un célèbre architecte d’intérieur qui s’interroge sur le sens de son travail, et, comme elle, porte en lui une fêlure, fera ressortir le meilleur de chacun d’eux.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Libération (Fabrice Drouzy)
Le Temps (Estelle Lucien – Portrait de l’auteur réalisé en 2017)
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Elle attendait cet appel depuis si longtemps…
Comme si son esprit avait anticipé chacune des paroles du gendarme du PGHM, lui délivrant un message qu’elle connaissait depuis toujours. Elle s’apprêtait à donner la réplique d’une tragédie qu’elle avait répétée durant des nuits. Impression d’entrer en scène, lorsqu’elle avait répondu au pauvre homme chargé de lui apprendre la terrible nouvelle :
— J’attendais ce coup de téléphone depuis des années.
Avant de raccrocher. Effondrée.
Et lucide.
Car elle savait. Elle avait toujours su. Et pourtant… Souffle coupé, cœur emmuré, elle s’était assise par terre, hébétée. Les mains vides, ouvertes sur ses genoux. Rien ne lui restait plus.
Rien, songea-t-elle.
Son mental anesthésié repassait le message en boucle. Tom avait disparu. Tom était tombé. Son funambule qui se riait du vertige, et courait sur les arêtes comme un chamois, avait fait un faux pas…
Une cordée l’avait vu dévaler la face de 800 mètres avant de disparaître au fond de la rimaye. Les secouristes l’avaient localisé mais ils n’avaient pas eu de « chance », comme l’avait expliqué le capitaine. À l’instant où l’un d’eux avait aperçu son corps au fond de la crevasse, en équilibre sur la petite vire qui avait arrêté sa chute, le pont de neige s’était brusquement effondré, et Tom avait plongé dans les entrailles du glacier, profondeurs insondables.
Son corps allait dériver dans la glace vive, porté par d’obscurs courants, pendant des décennies, et peut-être refaire un jour surface, des kilomètres plus bas…
La montagne le lui avait pris. C’était écrit. Elle lui avait tout enlevé, même sa mort. C’est à elle seule qu’il appartenait, qu’il avait toujours appartenu.
*
Ce matin-là, lorsque la sonnerie du téléphone retentit une nouvelle fois dans le mazot, elle sentit qu’elle devait fuir. Échapper aux interviews des journalistes friands de couvrir la disparition du « héros », « l’extraterrestre des Alpes », « l’alpiniste invincible».
L’idée de jouer les veuves glorieuses lui fichait la nausée. C’était une question de survie. Hormis le vieux Jean, elle n’avait personne ici pour la protéger. Elle réalisa soudain à quel point elle avait été seule. À quel point elle était seule.
Sa vie avec Thomas l’avait éloignée du monde, de sa famille et de ses amis d’autrefois. Ils avaient dérivé l’un et l’autre sur des îlots séparés par un océan de malentendus, croyant vivre pourtant sur une même terre.
Ce matin, son minuscule îlot de paix et de sécurité achevait de sombrer. Il fallait partir, prendre la route. Et vite !
Avec des gestes d’automate, elle jeta pêle-mêle quelques vêtements et son matériel de montagne dans son sac à dos. Prit son réchaud, son duvet et le matelas gonflable qu’elle utilisait pour camper.
Elle se demandait, sans bien comprendre, d’où lui venait cette force, cet élan en dépit de la douleur.
Après la cérémonie, elle était restée prostrée trois jours durant sur le tapis, sans bouger, sans presque manger. Lorsque l’épuisement la saisissait, elle s’endormait, priant pour que le sommeil l’ensevelisse, lui épargne l’horreur du réveil. Ouvrir les yeux, c’était faire face à l’absence.
Un ami, amputé des orteils à cause de gelures, avait tenté, un jour, de lui expliquer l’élancement lancinant du membre fantôme. Cette partie du corps qui a cessé d’exister sur le plan physique et qui continue pourtant à vivre d’une vie invisible, à faire souffrir malgré l’absence. C’était ce qu’elle ressentait à chaque heure du jour, une douleur d’âme fantôme.
Réfugiée la nuit dans le vieux pull de Tom, elle revoyait son regard étrange, couleur de glace, traversé de rares éclats de tendresse, qui n’en avaient été que plus précieux à ses yeux. Elle pleurait son amour de jeunesse, regrettant ce qu’il était devenu. Mais pouvait-il en être autrement ?
Elle revit leurs escapades en fourgon, leurs nuits de bivouac sous les étoiles en chaussettes trouées, cette époque bénie où leur jeunesse insouciante savait vivre de peu. Riches de tout ce qu’ils ne possédaient pas : les agendas, les sponsors et les réseaux sociaux… Cette époque où la seule joie d’être les guidait.
Pourtant, ce matin-là, en se rappelant l’homme ardent et passionné, elle sécha soudain ses larmes.
Il l’avait aimée mais la montagne l’avait bientôt remplacée. C’était son véritable amour. Elle ne pouvait pas lutter. Elle avait toujours su qu’il en serait ainsi. »

Extraits
« Elle s’était prise au jeu de l’escalade. Elle ressentait à son tour ces sensations exaltantes qu’il évoquait. Oser pousser sur des appuis de pied infimes, avoir la foi, y croire en tentant des mouvements risqués, apprendre à échouer, ne pas se résigner, et recommencer. Inlassablement. Cette discipline lui offrait une vitalité et une confiance nouvelles. Elle sentait que ce qu’elle apprenait sur les pierres de Fontainebleau lui servirait toute sa vie. L’avenir s’éclairait ! »

« Sous les mains et les lèvres de Tom, Emily avait découvert les contours de son corps. Un corps très différent de ce corps d’adolescente qui l’avait habillée, au sortir de l’enfance, d’un sentiment de disgrâce. Elle n’avait eu que peu d’amitié pour lui jusqu’alors. Ses cuisses n’étaient pas aussi fuselées qu’elle l’aurait souhaité. Ses hanches et sa poitrine arrondies ne correspondaient pas à l’idéal qu’elle se faisait d’un corps de femme. Elle admirait les silhouettes androgynes. Lorsqu’elle lui avait avoué ses complexes enfantins, Tom avait ri de bon cœur. »

À propos de l’auteur
Stéphanie Bodet est née en 1976. Vainqueur de la Coupe du Monde d’Escalade de bloc en 1999, elle partage sa passion des voyages verticaux avec son compagnon Arnaud Petit.
Du Pakistan aux États-Unis, en passant par le Venezuela, le Maroc ou la Patagonie, elle parcourt la planète à la recherche des parois les plus vertigineuses.
Un an après l’ascension de la mythique paroi du Salto Angel, 979 m de dévers, Stéphanie est devenue, en 2007, la troisième femme à gravir intégralement en libre et en tête, El Capitan, au Yosemite. Auteur de Salto Angel et À la verticale de soi, un récit autobiographique (Éditions Paulsen), elle publie Habiter le monde, son premier roman, en 2019. (Source: Babelio, Wikipédia, site internet de Stéphanie Bodet)

Blog de l’auteur
Page Wikipédia de l’auteur 

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#stephaniebodet #habiterlemonde #editionsgallimard #editionslarpenteur #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2019 #RL2019 #RentreeLitteraire2019 #LitteratureFrancaise #PrixOrangeduLivre2019 #primoroman #premierroman #MardiConseil

Les miroirs de Suzanne

LEMP_les-miroirs-de-suzanne
FB_POL_main_livre

Sélectionné pour le « Prix Orange du livre 2019 »

En deux mots:
Suzanne s’est fait cambrioler. Dans le maigre butin des voleurs figurent son journal intime, son histoire d’amour avec un écrivain. Pour ne pas l’oublier, elle décide de la réécrire. De son côté Martin, un jeune livreur, découvre les carnets volés et se passionne pour cette histoire. Romancière et lecteur, un joli duo!

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Le fabuleux destin de l’histoire volée

Dans son troisième roman Sophie Lemp a réuni de façon très originale une romancière et un lecteur. Sans se connaître Suzanne et Martin vont s’abreuver à la même histoire d’amour.

« C’est un matin de printemps. Suzanne est sortie faire une course, en laissant les fenêtres grandes ouvertes pour permettre aux premiers rayons du soleil de pénétrer dans l’appartement. Quand elle revient, peu de temps après, les trois tiroirs de la commode sont renversés. Des vêtements répandus sur le parquet. Papiers et magazines gisent au pied de la table basse. Dans le bureau, l’ordinateur a disparu. » Dès les premières lignes, on peut imaginer le désarroi de Suzanne. Car même si le cambriolage dont a elle a été victime ne l’a pas délestée d’une fortune, elle est fortement traumatisée. D’autant qu’elle va découvrir après une inspection plus approfondie que son journal intime, les carnets dans lesquels elle a raconté son histoire d’amour avec un écrivain, ont également disparu. Des souvenirs envolés et pourtant encore si vifs…
Des souvenirs qui l’obsèdent, l’empêchent de dormir. « Dans la pénombre, elle continue son inventaire. Le cahier au papier ligné, qu’elle avait acheté dans une papeterie non loin de l’église Saint-Germain-des-Prés. Pendant plusieurs années, elle avait opté pour le même modèle; seule la couleur différait. Le rouge avait été celui de son premier baiser, l’été de ses dix-huit ans. Adrien. Comme Antoine, il était écrivain. C’était parce que Antoine avait évoqué ses livres un dimanche que Suzanne avait eu envie de les lire. Elle lui avait écrit, Adrien avait répondu et lui avait donné rendez-vous. Lui aussi avait trois fois son âge. Mais il était libre. Un soir d’été, près du Pont-Neuf, ils s’étaient embrassés. Dans son cahier, Suzanne avait collé un brin de bruyère. Sur la dernière page, alors qu’Adrien venait de lui signifier la fin de leur brève histoire en laissant un message sur un répondeur, elle avait écrit C’est fini. je ne serai plus jamais une petite souris. » Très vite va s’imposer l’idée qu’elle doit reprendre la plume pour raconter à nouveau cette histoire, pour ne pas oublier ces sentiments, les émotions fortes liées à la fois à sa jeunesse – elle entre tout juste dans l’âge adulte –, et à cette relation passionnelle.
Martin vit quant à lui dans un douze mètres carrés du côté de la porte de Montreuil. Il est livreur et arpente les rues de Paris à longueur de journée au lieu de poursuivre ses études supérieures. C’est lui qui va récupérer les carnets, les classer par ordre chronologique et tenter de savoir à qui ils appartiennent, «mais il a seulement découvert que l’auteure était parisienne et née en 1979». En revanche, il va se passionner pour cette histoire.
On suit alors en parallèle les deux parcours, celui de l’auteure qui replonge dans ses souvenirs et reprend la plume et celui du jeune homme, lecteur de cette histoire singulière. Entre un mari qui la néglige et ses fille Nina et Louise qui réclament toute son attention, Suzanne va s’offrir une escapade en Provence pour ne se consacrer qu’à son œuvre, revivre ces émotions si intenses, cet amour total.
Martin partage l’histoire de Suzanne avec Léa, aimerait lui aussi ressentir ce qu’il vient de lire. «Il ne sait pas ce que deviendra cette nuit dans sa vie ni dans celle de Léa. Mais quand il respire, l’air soudain lui semble plus léger.»
Les deux parcours vont-ils finir par se croiser? C’est tout l’enjeu de la fin de ce roman sensible, entre nostalgie et création.

Les miroirs de Suzanne
Sophie Lemp
Allary Éditions
Roman
200 p., 17,90 €
EAN 9782370732668
Paru le 07/03/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris. On y évoque aussi un séjour à Marrakech, un autre en Provence via Lyon et Marseille ainsi que Sarlat.

Quand?
L’action se situe de 1995 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un roman sur la mémoire, l’adolescence et sur ce que deviennent nos premières amours.
Suzanne a quarante ans, une vie tranquille, un mari et deux enfants. Un matin, son appartement est cambriolé. Ses cahiers, journal de son adolescence, ont disparu. Des cahiers qui racontent Antoine, l’écrivain qui avait trois fois son âge, qui racontent cet amour incandescent, la douleur du passage à l’âge adulte.
Martin est livreur, il pédale pour épuiser ses pensées. Un soir, il trouve les cahiers au fond d’une poubelle et dévore ces mots qui le transpercent. Qui le ramèneront à la vie.
« Ne jamais oublier ce que j’ai vécu de fort dans ma vie. Mes émotions, mes peurs, mes joies, mes tristesses. Être sereine. Martin poursuit sa lecture. J’ai quinze ans. En ce moment, j’attends. Mais un jour, tout s’épanouira. Martin sent que quelque chose l’étreint, l’urgence de continuer à lire. »

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
Blog A book is always a good idea 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« C’est un matin de printemps. Suzanne est sortie faire une course, en laissant les fenêtres grandes ouvertes pour permettre aux premiers rayons du soleil de pénétrer dans l’appartement. Quand elle revient, peu de temps après, les trois tiroirs de la commode sont renversés. Des vêtements répandus sur le parquet. Papiers et magazines gisent au pied de la table basse. Dans le bureau, l’ordinateur a disparu. Elle retourne dans l’entrée où elle a l’habitude de laisser quelques bijoux sur le meuble à chaussures. Ils n’y sont plus. Un cambriolage. Pourtant, la porte n’a pas été forcée. Elle va jusqu’à la fenêtre, se penche. La veille, un échafaudage a été installé pour ravaler l’immeuble d’à côté. Les travaux n’ont pas encore commencé. Son cœur s’emballe. Et s’ils étaient encore là? Sa chambre, celles des enfants. Tout semble indemne. La salle de bains. Personne. Ils l’ont sans doute vue sortir de l’immeuble, les fenêtres ouvertes, une aubaine. Une vingtaine de minutes pour emporter un ordinateur, deux bagues et un bracelet de pacotille – elle n’ôte jamais les bijoux auxquels elle tient le plus. Brusquement, elle pense à la broche de sa grand-mère, cachée dans la housse d’un coussin. Elle se précipite dans la chambre. Soulagée, elle devine à travers le tissu le cercle d’or serti de petites perles. Ils n’ont pas eu le temps de chercher. Ils ont pris ce qui était visible, immédiatement à leur portée.
Elle téléphone à Vincent. Heureusement que tu n’étais pas là, lui dit-il immédiatement, avant d’ajouter l’ordinateur commençait à être fatigué. Suzanne sourit. Il lui demande si elle a fait des sauvegardes. Chaque jour ou presque, elle enregistre ses documents de travail sur une clé qu’elle garde dans son porte-monnaie et, régulièrement, stocke les photos sur un disque dur qu’elle range dans la chambre de Nina, à l’intérieur d’une boîte à chaussures, entre deux jeux de société. Ils ne l’ont pas pris? Elle ouvre le placard. La boîte est à sa place. Leurs souvenirs, voyages, ciel, silhouettes se détachant sur la mer. Photos et courtes vidéos, éclats de rire, comptines, bons mots. Elle respire.
Même s’il n’y a pas eu d’effraction, Vincent va prévenir l’assurance, tandis que Suzanne appellera le commissariat. Au téléphone, le policier lui demande de réfléchir à ce qui pourrait avoir disparu. Ils n’ont pas d’objets de valeur. Pas de tableaux. Ne gardent jamais d’argent liquide. Il lui dit de ne toucher à rien, il va envoyer une équipe sur place pour relever quelques empreintes. Suzanne ne savait pas s’ils viendraient pour si peu, elle a hâte qu’ils arrivent.
Les policiers, un homme et une femme, font le tour de l’appartement tout en répondant aux questions de Suzanne. Oui, cela arrive souvent. C’est même de plus en plus fréquent. Ils sont habiles, rapides, rarement plus de deux pour ne pas attirer l’attention. Ils entrent comme ils peuvent et, pendant que l’un fait le guet, l’autre emporte argent, bijoux, tablette, ordinateur, parfois un téléviseur. Ils restent cinq, dix minutes puis repartent, le plus souvent à pied ou dans la camionnette qui les attend. Ils commettent plusieurs cambriolages dans le même pâté de maisons puis s’évaporent. Un autre quartier, d’autres immeubles. L’agent conclut sa visite Vous avez de la chance, ils n’ont pas pris grand-chose. Suzanne frissonne.
Toute la journée, elle lave, aère, range. Elle change les draps des trois lits qui pourtant ne sont pas défaits. Mais peut-être s’y sont-ils assis un instant, peut-être ont-ils soulevé les couettes, les oreillers. Elle étend le linge comme elle peut, sur les portes, le dossier des chaises. L’odeur de lessive se répand dans l’appartement.
Sur le trottoir, devant l’école, Suzanne dit à Nina On a été cambriolés. Le visage de sa fille change, l’inquiétude, les questions, comment sont-ils entrés, qu’est-ce qu’ils ont volé? Elle rassure, répète la phrase du policier, on a eu de la chance, ce n’est pas si grave. Suzanne prend le cartable de sa fille et lui tend un pain au lait. Sur le chemin du retour, elles sont plus silencieuses que les autres jours. Quand Louise revient du collège, sa sœur se précipite pour lui annoncer la nouvelle. De nouveau, l’inquiétude, les questions. Cette fois, c’est une phrase de Vincent qu’elle répète, l’ordinateur commençait à être fatigué. Un sourire immédiat, la joie d’en acheter bientôt un plus rapide, plus moderne, nouveau.
Le soir, Nina veut laisser la lumière du couloir allumée et se relève plusieurs fois pour vérifier que la porte d’entrée est bien fermée. Suzanne finit par se coucher près d’elle, tenant la main de sa fille serrée dans la sienne jusqu’à ce que sa respiration s’apaise, régulière. Louise est en train de lire quand Suzanne va l’embrasser. Elle éteint la lumière et elles commencent à parler dans le noir. La dernière réflexion du prof d’anglais, les fâcheries entre copines, le regard d’un garçon dans le couloir. Puis, tout à coup, Est-ce qu’ils vont revenir?
Elles se sont enfin endormies. Il est tard. Suzanne est allongée sur son lit. Vincent est dans la salle de bains, elle entend le bruit de la brosse à dents électrique. Elle se sent vaseuse et elle sait qu’il va lui falloir plusieurs jours pour oublier. Rien de grave n’est arrivé, Vincent le lui a rappelé toute la soirée. Rien de grave. Du matériel. Mais cela tourne dans sa tête. On est entré chez eux. On a volé des choses qui leur appartenaient et qui sont désormais entre les mains d’inconnus. Les photos ne sont pas perdues, mais elle n’a pas envie que d’autres les voient. La lumière d’un crépuscule en Corse, la neige recouvrant un matin une plage de Normandie, un baiser immortalisé à bout de bras, elle enceinte, nue, le sourire fier de Louise qui venait de perdre sa première dent de lait, les tout petits doigts de Nina née la veille. Et ces textes jamais terminés. Ils sont eux aussi dans le disque dur, personne ne les lira sans doute, pourtant Suzanne est inquiète, contrariée. Heureusement, ses carnets et cahiers sont toujours là. À l’instant où cette pensée la traverse, elle tourne la tête vers le petit meuble bleu qui lui sert de table de nuit. Le deuxième tiroir, le plus profond, est légèrement entrouvert. Elle se redresse brusquement pour l’ouvrir tout à fait. Il est vide. Elle s’agenouille devant le meuble, tâtonne jusqu’au fond, comme si elle avait pu mal regarder, mal chercher. Dedans était rangé son journal tenu entre quinze et vingt-deux ans. Une vingtaine de cahiers. Quelques mois auparavant, après en avoir relu des passages, elle avait acheté dans un magasin de bricolage un coffret métallique qui fermait à clé. Elle n’avait pas envie que ses enfants tombent dessus. Elle fouille aussi l’autre tiroir, regarde sous le lit, mais elle sait qu’elle ne le retrouvera pas. Ils ont dû penser qu’il renfermait des objets précieux et l’ont emporté. Quand Vincent entre dans la chambre, Suzanne est assise par terre, hagarde.
La cour du lycée, faire semblant d’être comme les autres, d’avoir les mêmes goûts, mais se sentir toujours décalée
Madame G. qui, en seconde, lui avait fait découvrir Montaigne et Flaubert
Les frissons parcourant sa peau pendant un concert de Mano Solo
Une promenade dans la garrigue un samedi d’automne
Son premier soutien-gorge en dentelle
Son corps gauche, flottant dans des vêtements trop grands
Un extrait de Manhattan Transfer, de John Dos Passos, recopié puis appris par cœur pour son cours de théâtre
La mort de Barbara
Son premier baiser, juste avant de traverser le Pont-Neuf
L’odeur de la fleur d’oranger en descendant d’un avion au Maroc
La peur récurrente que sa mère tombe malade, qu’elle meure
Des caresses dans un champ
La première fois, un dimanche après-midi en octobre
L’attente d’un coup de téléphone
Venise en hiver
Ce qui était glissé entre les pages, un ticket de cinéma, des violettes cueillies sur un chemin de campagne, un petit bout de carton sur lequel était vaporisée L’Eau d’Hadrien d’Annick Goutal, des lettres écrites jamais envoyées, d’autres reçues, quelques photos.
Et Antoine. Cette rencontre tant espérée racontée dans le premier cahier, le bleu. Sa présence dans chacun des suivants. Leur histoire particulière. Son désir pour lui, grandissant. Les lieux dans lesquels ils avaient été ensemble. Un studio d’enregistrement, un café près de La Motte-Picquet, une librairie, sa voiture, la rue de la Roquette et le boulevard Saint-Germain, une chambre d’hôtel et une chambre d’hôpital, l’appartement dans lequel elle venait d’emménager. Leurs conversations nocturnes, des paroles rapportées, des messages retranscrits. C’est l’ours. Ma douce. Je viens du noir. T’es lumineuse.
Tout ce dont Suzanne se souvient et tout ce qu’elle a oublié. »

Extrait
« Mais aucune de ces pensées ne la retient, elles s’évanouissent et Suzanne revient, malgré elle, au journal disparu. Dans la pénombre, elle continue son inventaire. Le cahier au papier ligné, qu’elle avait acheté dans une papeterie non loin de l’église Saint-Germain-des-Prés. Pendant plusieurs années, elle avait opté pour le même modèle; seule la couleur différait. Le rouge avait été celui de son premier baiser, l’été de ses dix-huit ans. Adrien. Comme Antoine, il était écrivain. C’était parce que Antoine avait évoqué ses livres un dimanche que Suzanne avait eu envie de les lire. Elle lui avait écrit, Adrien avait répondu et lui avait donné rendez-vous. Lui aussi avait trois fois son âge. Mais il était libre. Un soir d’été, près du Pont-Neuf, ils s’étaient embrassés. Dans son cahier, Suzanne avait collé un brin de bruyère. Sur la dernière page, alors qu’Adrien venait de lui signifier la fin de leur brève histoire en laissant un message sur un répondeur, elle avait écrit C’est fini. je ne serai plus jamais une petite souris. »

À propos de l’auteur
Sophie Lemp est romancière et auteure de fictions radiophoniques pour France Culture. Après Le Fil (Éditions de Fallois, 2015) et Leur séparation (Allary Éditions, 2017), Les miroirs de Suzanne est son troisième roman. (Source : Éditions Allary)

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

100 chroniques de livre

Challenge NetGalley France 2018

Badge Critiques à la Une

NetGalley Challenge 2016

Badge Lecteur professionnel

Tags:
#lesmiroirsdesuzanne #sophielemp #allaryeditions #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2019 #RL2019 #RentréeLittéraire2019 #LitteratureFrancaise #NetGalleyFrance
#VendrediLecture

Ça raconte Sarah

DELABROY-ALLARD_ca -raconrte_sarah

En deux mots:
Sarah croise le regard de la narratrice un soir de réveillon. Elle est immédiatement séduite par cette violoniste qui va devenir l’amour de sa vie. Une relation passionnelle, fusionnelle, unique jusqu’à… la rupture. Commence alors un long et douloureux chemin vers une autre vie.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Fragments d’un discours amoureux

Le premier roman de Pauline Delabroy-Allard un goût d’absolu. Couronné par le Prix du style 2018, il retrace l’histoire d’un amour passionnel entre deux femmes. Une histoire d’amour dont on sait qu’elle termine mal, en général.

Pauline Delabroy-Allard nous offre une sorte de bréviaire de la passion. Son roman serait déjà formidable s’il se limitait à nous raconter une histoire d’amour-passion entre la narratrice et Sarah. Mais la seconde partie du roman nous offre d’explorer le revers de la médaille et les émotions qui vont étreindre ce couple après leur séparation, jouant par la même occasion sur tout le clavier des sentiments. Des sentiments forts, très forts, transcrits avec une plume «habitée».
La chose commence de façon banale, lors d’une soirée de réveillon à laquelle la narratrice est invitée. Elle a la trentaine, a mis fin à sa relation avec un homme et vit désormais seule avec sa fille. On imagine qu’elle n’a guère envie de trouver un nouveau partenaire. Mais elle va tomber sous le charme d’une femme fantasque qu’elle nous décrit ainsi: «Elle est violoniste. Elle fume des cigarettes. Elle est trop maquillée, c’est encore pire quand on la regarde de près. Elle parle fort, rit beaucoup, est drôle à sa façon. Elle emploie des mots que je ne connais pas. Elle a un argot personnel. Elle s’amuse avec la langue, elle invente des expressions, elle fait des rimes pour le plaisir. Elle raconte des choses amusantes, des histoires pleines de rebondissements. Elle se plie de bonne grâce à mes demandes de précisions. Elle est vivante.»
Les deux femmes décident de se revoir et très vite l’amitié cède la place à l’amour. Une histoire d’amour qui va vitre prendre toute la place dans la vie de la narratrice. Jusqu’à l’obsession. Jusqu’à ces moments où on ressent un immense vide quand l’aimée n’est pas là. Jusqu’à ce qu’aucune seconde de son emploi du temps ne doive être consacrée qu’à autre chose qu’à cette femme merveilleuse. Sarah, tout Sarah, rien que Sarah. Tout au long du roman, comme une antienne, résonne alors ces fragments du discours amoureux: «Ça raconte Sarah, sa beauté inédite, son nez abrupt d’oiseau rare, ses yeux d’une couleur inouïe, rocailleuse, verte, mais non, pas verte, ses yeux absinthe, malachite, vert-gris rabattu, ses yeux de serpent aux paupières tombantes. Ça raconte le printemps où elle est entrée dans ma vie comme on entre en scène, pleine d’allant, conquérante. Victorieuse. »
Les pages emplies de passion, de fièvre, d’absolu sont magnifiques. Elles rendent bien compte de la folie, de l’exacerbation qui brûle le corps et le cœur. Jusqu’à l’explosion. Car Sarah est comme le soufre, «de symbole S».
Viennent alors de pages tout aussi belles sur le manque, la douleur, le vide. Pour prendre ses distances avec Sarah, la narratrice fuit. Elle va s’installer à Trieste pour essayer de panser ses plaies, pour tenter de comprendre comment elle peut apprécier le doux soleil de l’Italie alors qu’elle est anéantie. Il y a du Duras et du Barthes dans ce roman qui marque au fer rouge

Ça raconte Sarah
Pauline Delabroy-Allard
Éditions de Minuit
Roman
192 p., 15 €
EAN: 9782707344755
Paru le 22 août 2018

Où?
La première partie du roman se déroule en France, principalement à Paris, la seconde principalement en Italie, à Trieste.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Ça raconte Sarah, sa beauté mystérieuse, son nez cassant de doux rapace, ses yeux comme des cailloux, verts, mais non, pas verts, ses yeux d’une couleur insolite, ses yeux de serpent aux paupières tombantes. Ça raconte Sarah la fougue, Sarah la passion, Sarah le soufre, ça raconte le moment précis où l’allumette craque, le moment précis où le bout de bois devient feu, où l’étincelle illumine la nuit, où du néant jaillit la brûlure. Ce moment précis et minuscule, un basculement d’une seconde à peine. Ça raconte Sarah, de symbole: S. »

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
En attendant Nadeau (Robert Czarny)
Culturebox (Laurence Houot)
Télérama (Marine Landrot)
Libération (Frédérique Roussel)
Le Temps (Julien Burri)
Blog T Livres T Arts 
Blog Entre les lignes (Bénédicte Junger)
Blog Loupbouquin
Blog Le domaine de Squirelito


Pauline Delabroy-Allard raconte son premier roman, Ça raconte Sarah © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« Dans la pénombre de trois heures du matin, j’ouvre les yeux. Je meurs de chaud, mais je n’ose pas me lever pour ouvrir la fenêtre un peu plus grand. Je suis couchée dans son lit, dans cette chambre que je connais si bien, près de son corps enfin endormi après une longue lutte contre les angoisses qui mangent tout, la tête, le ventre, le cœur. Nous avions beaucoup parlé, pour les éloigner, les repousser aux frontières de la nuit, nous avions fait l’amour, j’avais caressé son corps pour l’apaiser.
J’avais laissé glisser ma main le long de ses épaules, puis le long de ses bras, je m’étais pelotonnée contre son dos et j’avais longuement pétri la chair tendre de ses fesses. J’avais guetté sa respiration, en attendant que le souffle court devienne léger, que les hoquets de larmes s’espacent, que la paix trouve enfin le chemin.
Il fait si chaud, dans cette pièce. Je voudrais bouger, un peu, sentir l’air sur mon visage. Mais son corps touche le mien, sa main est posée sur mon bras, et bouger risquerait de faire vaciller l’édifice que j’ai mis tant de temps à construire. Son sommeil est comme un château de sable. Un mouvement et ça se casse la gueule. Un mouvement et ses yeux s’ouvrent grand. Un mouvement et il faut tout recommencer. J’écoute le ronronnement de son souffle plein de sommeil, il me donne envie de rire de plaisir, d’une gaieté enfin retrouvée pour un instant.
Je voudrais suspendre la nuit et écouter ce bourdonnement pendant des heures et des heures, des jours et des jours, puisqu’un bourdonnement ça veut dire je vis, ça veut dire j’existe, ça veut dire je suis là. Et moi je suis là aussi, à côté.
Mon corps brûlant reste parfaitement immobile.
Si ne pas renverser le château de sable de son sommeil signifie mourir de chaud alors je veux bien mourir de chaud. Dehors, dans cette nuit grisâtre que je perçois par la fenêtre, les oiseaux chantent.
On dirait qu’ils sont mille, gazouillant à qui mieux mieux, fendant l’air dans tous les sens, comme les plus habiles des pilotes. Cette nuit de chaleur écrasante, c’est leur 14 Juillet à eux, ils font de la voltige aérienne et ils s’en donnent à cœur joie, inventant des figures toujours plus périlleuses. Dans les arbres lointains, des tourterelles banlieusardes saluent de leurs trilles stridents le tout petit matin qui pointe.
Je regarde leurs ombres filer contre le ciel sale. Je crève de chaud. J’attends.
Je tourne mon visage vers son corps figé, étendu sur le dos, parfaitement nu. Je détaille la finesse de ses chevilles, les os saillants de ses hanches, son ventre souple et le délié de ses bras, le rebondi de ses lèvres qui portent un sourire très léger. J’observe les meurtrissures de la maladie sur ce corps que j’aime tant, les petits points noirs du ventre piqué et piqué encore, la cicatrice près de l’aisselle, le trou sous la clavicule. Je regarde son visage tranquille, parfaitement tranquille, son menton fier, même dans le sommeil, ses joues veloutées, la ligne brusque et surprenante que forme son nez, ses paupières mauves enfin closes. Je regarde son crâne entièrement chauve. Dans la pénombre de trois heures du matin, je la regarde dormir.
Je ne parviens pas, dans cette nuit moite, à détacher mes yeux de son corps nu et de son crâne cireux. De son profil de morte. »

Extrait
« Elle est violoniste. Elle fume des cigarettes. Elle est trop maquillée, c’est encore pire quand on la regarde de près. Elle parle fort, rit beaucoup, est drôle à sa façon. Elle emploie des mots que je ne connais pas. Elle a un argot personnel. Elle s’amuse avec la langue, elle invente des expressions, elle fait des rimes pour le plaisir. Elle raconte des choses amusantes, des histoires pleines de rebondissements. Elle se plie de bonne grâce à mes demandes de précisions. Elle est vivante. Au cours de la conversation j’apprends qu’elle aime beaucoup jouer à des jeux de société, faire de la marche en montagne, chanter avec les gens qu’elle aime. Elle suit une psychanalyse depuis quelques années déjà. Elle se couche sur le divan. Elle trouve ça bizarre, de parler de soi dans un silence glaçant. Mais elle y retourne tout de même, elle pense que c’est important. Deux fois par semaine. Parfois trois. »

À propos de l’auteur
Pauline Delabroy-Allard est née en 1988. Fille de l’universitaire vernien et écrivain Jean Delabroy, elle a suivi des études de lettres classiques avant de devenir libraire, ouvreuse dans un cinéma puis documentaliste à 23 ans dans un lycée. En 2013, elle co-écrit un premier livre avec Kim Hullot-Guiot, La littérature expliquée aux matheux. Elle participe également à la revue en ligne En attendant Nadeau. Ça raconte Sarah est son premier roman. (Source : Éditions de Minuit / Prix du style 2018)

Site Wikipédia de l’auteur

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#caracontesarah #paulinedelabroyallard #editionsdeminuit #hcdahlem #rl2018 #roman #rentreelitteraire #rentree2018 #rentreehiver2018 #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #primoroman #lire #lectrices #lecteurs #premierroman #lundiLecture #MardiConseil #VendrediLecture

Les nuits d’Ava

FROGER_les_nuits_dava

En deux mots:
Alors qu’elle tourne à Rome, Ava Gardner s’offre une nuit un peu folle en compagnie d’un chef opérateur à qui elle va proposer un petit jeu: refaire en photo quelques toiles de nus célèbres. Des décennies plus tard, un passionné de la star hollywoodienne va tenter de retrouver les clichés. Une enquête exaltante, entre cinéma et beaux-arts.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

De l’origine à la fin du monde

Ce qui rend le nouveau roman de Thierry Froger aussi passionnant, c’est le savoureux mélange des genres qu’il nous propose, entre biographie romancée d’Ava Gardner, enquête menée comme un thriller et besoin pour le narrateur de retrouver l’affection et la considération de sa fille.

Et si le roman de Thierry Froger était plus proche de la réalité que les biographies – officielles ou non – d’Ava Gardner? En refermant ce délicieux roman, je ne suis pas loin de répondre par l’affirmative, parce que la magie de l’écriture nous fait prendre place aux côtés de la belle brune dans ses déambulations romaines, partager ses coups de folie et, à l’image du narrateur, nous rendre tous un peu amoureux.
Nous sommes à Rome en 1958. La MGM a choisi de quitter ses studios pour tourner La Maja nue dans une réalisation d’Henry Koster. Il s’agit du dernier film dû par l’actrice au studio et qui ne laissera pas de souvenir impérissable dans la carrière de l’actrice. Dans ses Mémoires, Ava écrira du reste que «La Maja nue, meilleur titre que bon film, n’a pas été ma contribution la plus mémorable à l’art du cinéma. Il s’agit d’une biographie assez insipide du grand peintre espagnol Francisco Goya. Je jouais la duchesse d’Albe, le modèle favori de Goya». Avant d’ajouter que ce film lui a permis de faire la connaissance de Giuseppe Rotunno «dont les couleurs superbes illuminent le film de bout en bout».

GARDNER_The-naked-Maja_AfficheThierry Froger imagine alors que, lassée de partager ses nuits avec Anthony Franciosa – qui interprétait le rôle de Goya – Ava décide une escapade avec le chef opérateur. Poursuivis par les paparazzis, leur virée nocturne va se terminer au petit matin par un petit jeu: Rotunno est chargé de reproduire quelques grandes toiles de nus célèbres, de «de rejouer la peinture en photographie». Tâche peu aisée pour les problèmes de cadrage qu’elle posait, mais ô combien stimulante pour «les attraits qu’elle proposait à ses yeux d’homme.» Voici donc les rouleaux de pellicule imprégnés des mises en scène de GOYA_la_maja_desnuda

La Maja desnuda de Goya,

TITIEN_La_venus_durbinode La Vénus d’Urbino du Titien,

VELASQUEZ_La_Venus_au_miroirde La Vénus au miroir de Vélasquez et de …

COURBET_la_naissance_du_mondeLa naissance du monde de Gustave Courbet!
Si l’alcool a désinhibé le photographe et son modèle, tous deux se rendent vite compte au réveil combien ces clichés sont explosifs. Ava fait promettre à Rotunno de les détruire, ce qu’il fera après avoir réalisé un tirage qu’il confiera à son modèle et avoir oublié un négatif dans sa chambre noire.
Jacques Pierre, le narrateur, délaisse alors ses travaux d’historien pour enquêter sur le sort des quatre clichés produits cette nuit-là. Il va alors nous entraîner d’un bout à l’autre de la planète, «de la MGM à Hughes, de Sinatra à Hoover, d’Hemingway à Castro» et constater «avec inquiétude le pouvoir vénéneux de ces images» car les convoitises qu’elles suscitent vont jusqu’à laisser quelques cadavres ici et là. Un thriller haletant qui va se doubler d’un rapprochement inattendu avec sa fille Rose. Car sa progéniture, qui vit à Rome avec un homme beaucoup plus âgé qu’elle, accepte de l’aider dans sa quête. L’occasion aussi de constater que les errances du cœur ne sont pas réservées aux stars d’Hollywood.
Avec maestria l’auteur nous fait découvrir quelques épisodes fort intéressants de l’histoire de l’art, notamment la genèse de la toile la plus célèbre de Gustave Courbet, avant de raconter la vie rêvée d’Ava – je suis persuadé que vous adorerez l’épisode de sa rencontre avec Marylin Monroe – sans oublier de nous éclairer sur les motivations de cet enquêteur passionné qui deviendra «une sorte de spécialiste d’Ava Gardner, de sa vie et de ses légendes».
C’est enlevé, drôle, documenté et follement exaltant. Il n’y a effectivement «pas de plus belle quête que celle du chasseur sans proie, traquant l’ombre d’un doute, si ridiculement suspendue soit-elle aux petites lèvres d’Ava Gardner et aux forêts obscures comme des images.»

Les nuits d’Ava
Thierry Froger
Éditions Actes Sud
Roman
304 p., 20 €
EAN: 9782330108632
Paru le 22 août 2018

Où?
Le roman se déroule d’une part sur les traces d’Ava Gardner en Italie, à Rome et Naples, mais également à Madrid, Londres, Los Angeles, la Floride, Haïti ou encore à La Havane et d’autre part dans les pas du narrateur en France, à Arcis-sur-Aube, Paris, mais aussi à Nantes et Chalonnes-sur-Loire près d’Angers ou encore à Prondines dans le Massif central et à l’étranger, notamment à Charlotte, Raleigh et Smithfield en Caroline du Nord et à Punta Raisi et Palerme en Sicile.

Quand?
L’action se situe de 1958 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Rome, août 1958. Ava Gardner s’ennuie sur un tournage. Hors champ, elle invente la dolce vita avant Fellini. Par une nuit arrosée, la star entraîne son chef opérateur, le timide Giuseppe Rotunno, dans une séance photo inspirée des grands nus de l’histoire de l’art. Dont un scandaleux tableau de Courbet… peint d’après photographie.
Les Nuits d’Ava raconte ce moment de bascule où Ava Gardner affronte l’érosion de sa propre image en s’adonnant à toutes les dérives. Et l’obsession parfois distraite d’un certain Jacques Pierre, historien fantasque, qui s’improvise détective sur les traces des quatre clichés produits cette nuit-là.
Avec une aisance joueuse et impertinente, Thierry Froger circule des cimes du glamour hollywoodien aux questionnements de l’adolescence provinciale, des vertiges de la gloire aux gouffres de la solitude, et slalome gracieusement entre les débats idéologiques agitant deux générations françaises et les coulisses crapuleuses du pouvoir américain des années 1950 à 1970.
Roman-tourbillon, enquête et rêverie, Les Nuits d’Ava orchestre une réflexion amusée et mélancolique sur notre rapport à l’image et aux icônes. On y explore les aléas de la construction et de la déconstruction de soi, l’invention de l’histoire et de notre modernité. Le tout dans la légère sensation d’ivresse des amitiés naissantes.

« Je crois aimer les images par-dessus tout, qu’elles soient peintures, photographies, projections tremblantes sur un drap blanc. Je les aime minuscules ou grandes, vives ou fatiguées. Je les aime quand, cherchant à mieux les voir, j’ai l’impression qu’elles me regardent un bref instant avant de s’évanouir.
Car me ravissent plus que toute autre les images fantômes : celles entrevues en songe, celles des films non tournés ou brûlés, les tableaux volés ou bien voilés, les dessins effacés à la gomme, les chefs-d’œuvre inconnus, invisibles, les photographies perdues.
Je pense souvent à cette phrase de Pascal Quignard : “L’homme est celui à qui une image manque” et il me semble que Les Nuits d’Ava raconte cette histoire : un homme se met à la recherche d’une image manquante qu’il désire et qui l’effraie.
Embarqué dans cette quête des origines qu’il mène comme une enquête moins policière que rêveuse, le narrateur navigue à vue. Il est vite ballotté entre les époques et les continents, entre sa petite histoire et celle des grands de ce monde, entre ses souvenirs et ses fantasmes, en premier lieu desquels sa vieille obsession pour Ava Gardner. Celle-ci – ou plutôt l’image impossible de celle-ci – traverse tout le livre au fil des naufrages et des épiphanies. Elle nous interroge sur ce que nous voyons, croyons voir, ou voulons voir, puisque juste en-deçà et au-delà de l’image, il y a l’imaginaire – c’est-à-dire ce bref instant où Ava Gardner nous regarde avant de s’évanouir comme une apparition. » T. F

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Télérama (Jacques Morice)
France Culture (Le réveil culturel – Tewfik Hakem)
Libération (Virginie Bloch-Lainé – entretien avec l’auteur)
En attendant Nadeau (Norbert Czarny)
Le Temps (Jean-Bernard Vuillème)
Blog Loupbouquin
Blog Shangols 
Blog Les mots de la fin 
Blog Baz’Art 


Thierry Froger présente Les Nuits d’Ava © Production Actes Sud

INCIPIT
(Les premières pages du livre)
« Je crois avoir vu comme dans un songe cette voiture qui filait dans les rues désertes de Rome, vers quatre heures vingt du matin, poursuivie par les éclairs d’un cyclope. La Facel-Vega (ou la Ford Thunderbird) semblait rouler à l’aveugle et zigzaguait sur les pavés tièdes, éclairée par le gros œil circulaire et intermittent du flash Braun de deux paparazzi. Leur décapotable répétait le trajet erratique de la première voiture que conduisait Ava Gardner avec la grâce et l’inconscience des merveilleux pochards. À ses côtés, tout aussi ivre et néanmoins apeuré, l’acteur Anthony Franciosa bégayait mollement des lambeaux de prières qu’Ava Gardner ne pouvait entendre, hurlant et riant à chaque coup de volant qui faisait crisser le caoutchouc sur le basalte noir, les ailes de la voiture frôlant les murs comme on caresse et comme on griffe. Franciosa se cramponnait à son siège, tétanisé par l’alcool, la peur et les jurons d’Ava. Voyant dans le rétroviseur que les poursuivants ne perdaient pas de terrain, l’actrice a eu soudain l’intuition stratégique de les retarder en lançant par la fenêtre tout ce qui lui tombait sous la main, léchant imprudemment le volant et tirant de son sac des objets vite projetés en direction de la décapotable. Celle-ci a finalement ralenti, sans que ces pauvres projectiles en soient la cause, les deux photographes s’avisant de la plus grande vélocité de la Facel-Vega (ou de la Ford Thunderbird) ainsi que de la mauvaise tournure que pourrait prendre cette course poursuite nocturne où chacun semblait manquer de sang-froid et de lucidité dans la conduite des événements comme des véhicules. La voiture des paparazzi a fait un demi-tour soyeux sur une petite place au puits couvert et a parcouru le chemin inverse, non sans quelques haltes pour récupérer ici ou là les tendres dédicaces – ou ce qu’il en restait – que leur avait adressées Ava Gardner.
Le lendemain, le samedi 16 août 1958, l’actrice s’est réveillée avec un goût d’orange confite et d’oignon dans la bouche. Elle est sortie sur la terrasse de son appartement vers midi, vêtue d’un peignoir blanc, un verre de gin à la main pour réparer sa gueule de bois et la mauvaise conscience volatile qu’elle avait parfois. Elle a regardé un instant les adolescentes qui, en contrebas de son balcon, se faisaient photographier sur les marches qui montaient de la piazza di Spagna vers Trinità dei Monti: la plupart de ces jeunes filles imaginaient avec force et foi qu’elles ressemblaient à Audrey Hepburn dans Vacances romaines, imitant comme elles pouvaient son sourire espiègle et gracieux, agrandissant démesurément les yeux en prenant la pose. Rentrée dans l’appartement pour fuir la chaleur du milieu de journée, Ava Gardner a mis un disque de Frank Sinatra sur l’électrophone et a fait couler un bain d’eau froide pour réveiller son corps effacé. Cela faisait des mois qu’elle s’étourdissait . Rome avec le bonheur suffisant de croire qu’après ce tournage elle serait libre. On dit que la voix de Sinatra est de velours. »

Extraits
« Rotunno la regardait sans réussir à bien appréhender la folle étrangeté – et c’est probablement ce qui nous arrive à tous, deux ou trois fois peut-être au cours de notre vie misérable, quand nous sommes incapables de reconnaître l’inouï au moment où il surgit, condamnés ensuite à le traquer vainement dans la mémoire défaillante et complaisante, ce qui nous permet de tout inventer, y compris les possibilités de rêver et regretter sans fin ce qui s’est passé ou non. Il est difficile d’imaginer ce que pouvait penser Rotunno à quatre heures du matin, ivre et seul avec le plus bel animal du monde dont la peau nue débordait outrageusement d’une grande chemise blanche mal boutonnée. En ces circonstances et à sa place, sans doute aurais-je souhaité que cette nuit n’ait jamais existé – mais surtout qu’elle ne finisse pour rien au monde. » (p. 50-51)

« Devenu malgré moi une sorte de spécialiste d’Ava Gardner, de sa vie et de ses légendes, je commençais à être bien placé pour savoir qu’on racontait en général n’importe quoi sur son compte. Soucieux de ne pas trop m’égarer, j’essayais d’appliquer à mon enquête les méthodes rigoureuses de l’investigation scientifique… » (p. 109)

« Après six mois de recherches désordonnées que je qualifiais pompeusement d’enquête, j’avais désormais quelques certitudes. Hormis la grande Origine dérobée chez Rotunno et la petite Vénus au miroir dont je n’avais pas retrouvé la trace, il semblait que les images scandaleuses d’Ava Gardner avaient ricoché d’un bout à l’autre de la planète, changeant plusieurs fois de main, de la MGM à Hughes, de Sinatra à Hoover, d’Hemingway à Castro, et charriant dans leur sillage de nombreuses morts sans qu’aucun rapport de causalité ne puisse être formellement établi. Certains signes apparaissaient troublants cependant et il m’arrivait de considérer avec inquiétude le pouvoir vénéneux de ces images dont j’étais, à ma manière consentante, également la victime en y consacrant tout mon temps et une partie de l’héritage maternel. Je n’arrivais pas à démêler la cause de la conséquence, la conséquence du fortuit, le vrai du probable et le probable du fictif, tant je me méfiais de mon goût des rapprochements douteux qui me conduisaient à tirer une pelote par les cheveux comme on crible de balles ou d’aiguilles la gueule d’une belette dans une meule de foin. » (p. 241)

À propos de l’auteur
Thierry Froger, né en 1973, enseigne les arts plastiques. Son travail questionne les transports de l’image, ses fragilités et ses fantômes (réels ou imaginaires, cinématographiques ou historiques). En 2013, il publie un recueil de poèmes, Retards légendaires de la photographie, (Flammarion, prix Henri-Mondor de l’Académie française en 2014). Sauve qui peut (la révolution) est son premier roman, pour lequel il a reçu le Prix Envoyé par la Poste. (Source : Éditions Actes Sud)

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#lesnuitsdava #thierryfroger #editionsactessud #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2018 #RL2018 #VendrediLecture

K.O.

MATHIS_k_o

Logo_premier_roman

En deux mots:
Sitam n’a pas été gâté par la vie. Pauvre et malade, il essaie de s’accrocher au monde par la musique et la littérature. Avec la môme Capu l’espoir renaît, son nouvel amour, il va tenter de se construire un avenir loin de Paris et son lourd climat. Un premier roman au ton très original, au style inimitable.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Voyage au bout de l’écrit

Hector Mathis. Retenez bien ce nom qui pourrait se révéler comme l’une des révélations de cette rentrée. Sur les pas d’un vagabond, il nous entraîne dans une odyssée dramatique et somptueuse.

Ce qui frappe d’abord à la découverte de ce premier roman, c’est le style, entre gouaille populaire et langue parlée, entre slam et néo-classique. Pour le coup, les libraires œuvrant pour le magazine PAGE m’ont sans doute pas beaucoup débattu avant de sélectionner ce livre pour leur Prix du style qui sera remis le 20 novembre prochain.
Hector Mathis choisit de nous entraîner sur les pas de Sitam, un jeune SDF, à qui il confie le soin de nous livrer sa vision du monde qui, on l’imagine, est loin d’être joyeuse. Aux côtés d’Archibald, toute sa fortune peut se résumer en quelques « conserves poussiéreuses, une bouilloire cabossée, une casserole et un réchaud. À peine de quoi entretenir un mourant. »
Cependant, si ce nouveau Boudu n’est pas sauvé des eaux, il va aussi avoir droit à une rencontre déterminante pour son avenir, celle de la môme Capu avec laquelle il voit pouvoir regarder le ciel virer du gris au rose, partager son amour du jazz et de la littérature…
Mais le bonheur n’est que de courte durée, car un sombre climat s’installe dans la ville. « Voilà que la terreur débarquait au coin de la rue. Que tout son jus se déversait en flots ininterrompus dans les artères de l’arrondissement. Le compteur à cadavres s’affolait de plus en plus. Les chiffres grimpaient sur l’écran. L’anéantissement trouvait sa jauge. Sa ligne graphique. Et nous étions aux premières loges. « Ça me débecte tout ça ! que je lui ai d’abord dit à la môme Capu. Tout est tellement dégueulasse que j’arrive plus à penser. Elle a qu’une envie l’humanité, retourner dans la boucherie. Maintenant qu’elle a bien dansé, elle veut s’amuser comme les parents. De la chair, des nouvelles recettes, saignantes, à point, crues de chez crues ! » Et si l’on tient un peu à la vie, la meilleure des choses est de fuir ce chaos pour essayer de reconstruire quelque chose et oublier les chocs, les traumatismes passés.
Pour Sitam, le voyage vers les Pays-Bas est aussi un retour aux sources. Dans son pays natal, il trouve assez vite un emploi dans un restaurant et de nouvelles perspectives aux côtés de son collègue et ami Benji, amoureux transi de la patronne. Mais une fois encore, dès que le ciel se dégage un nouveau coup de tonnerre vient mettre à néant les efforts consentis. Un coup de tonnerre au goût de sang. « Moi, je me disais juste que la patronne c’était une dégueulasse, qu’elle avait eu ce qu’elle voulait, du drame jusque dans la vie des autres et que comme ça elle était bien heureuse, parce que la mort maintenant c’était pour tout le monde et pas que pour elle… »
On the road again…
Reparti sur les routes pour se sauver de la mort, notre « héros » aussi tenter de se construire un avenir en alignant les mots et les phrases sur le papier, à essayer de transcender son voyage au bout de la nuit : « Je traquais mon roman, ma musique, partout, à travers les routes, dans la grisâtre, seul, avec Benji, sans lui. J’en avais trop. Fallait que j’écrive ! Que je m’y risque ! À jouer un air désagréable pour l’époque. À enfoncer la vingtaine ! À retenter l’enfance, cette infidèle. Ce corbillard d’imaginaire ! Fallait bien de la discipline pour préparer l’encéphale à fabriquer de la chair d’inconnu, des châteaux de boue, des viandes de chimères. »
Entre Céline et le Mars de Fritz Zorn, notamment pour la maladie qui ronge lentement Sita, Hector Mathis a su trouver sa propre voix. Une voix que nous ne sommes pas près d’oublier !

K.O.
Hector Mathis
Éditions Buchet-Chastel
Roman
202 p., 15 €
EAN : 9782283031483
Paru le 16 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris puis en banlieue avant un séjour aux Pays-Bas, à Amsterdam.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Sitam, jeune homme fou de jazz et de littérature, tombe amoureux de la môme Capu. Elle a un toit temporaire, prêté par un ami d’ami. Lui est fauché comme les blés. Ils vivent quelques premiers jours merveilleux mais un soir, sirènes, explosions, coups de feu, policiers et militaires envahissent la capitale. La ville devient terrifiante…
Bouleversés, Sitam et Capu décident de déguerpir et montent in extremis dans le dernier train de nuit en partance. Direction la zone – « la grisâtre », le pays natal de Sitam. C’est le début de leur odyssée. Ensemble ils vont traverser la banlieue, l’Europe et la précarité…
Nerveux, incisif, musical, K.O. est un incroyable voyage au bout de la nuit. Ce premier roman, né d’un sentiment d’urgence radical, traite de thèmes tels que la poésie, la maladie, la mort, l’amitié et l’errance. Il s’y côtoie garçons de café, musiciens sans abris et imprimeurs oulipiens. Splendide et fantastique, enfin, y règne le chaos.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Livres Hebdo
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)


Hector Mathis présente K.O. © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« Me voilà bien seul, maintenant. Ici le froid dévore tout. Le vent flotte et la lumière s’épuise. Drôle de rempart au désenchantement, le domaine. Peut-il encore lutter ? Avec ses illusions, ses écorces qui se mêlent à la rouille pour faire juter l’imagination. J’aperçois le château au loin, taillé dans la colline, solide, attirant. Pas à pas je m’éloigne du chemin de terre sans le quitter des yeux. Je m’abandonne aux rêvasseries. Je pense à la musique, à la littérature, je n’ai plus que ça dans l’estomac. J’agite une pensée de fortune. Ça sera de plus en plus difficile pour ceux qui voudront se mettre à écrire. Ils se préparent une marelle sur des cendres. Écrire ou baver ! Même pas terminé le premier que je voudrais en entamer d’autres, des bouquins. Affamé que je suis. L’air du château me donne envie d’avaler les pages. Me goinfrer jusqu’à la nausée. Bouffées délirantes. Même malade, un œil sur le carreau, le reste qui menace de foutre le camp, j’en veux encore des paragraphes, caractère cinq, illisibles, à tout remplir, de mauvaise foi, de féeries puis de goudron fumant ! Du mot qui s’étale partout, qui grignote les pavés, les couvertures. Du mot qui coule, qui gueule, qui jouit jusqu’à la douleur. À tordre la fiction jusqu’au monde. Démence ! Les châteaux ça me dérègle complètement. Faut dire que celui-là c’est un surprenant. Dressé dans la nuit comme un pachyderme lithique. Ce que je suis bien, de l’autre côté du miroir… Dommage que je ne puisse pas dormir au château. Peu importe. Aux bordures du petit bois existe une cabane avec de quoi passer la nuit. Il s’y trouve des couvertures, un vieux matelas, et même une petite cheminée bricolée par le garde-chasse. Le tout est poussiéreux, humide mais habitable. Ici les autres n’auront jamais idée de chercher. Leur territoire s’étend jusqu’au moderne, jamais au-delà. Le fantastique leur est étranger. Je vérifie rapidement dans mes poches que j’ai bien la petite boîte. Je ne m’en sépare plus. C’est une petite boîte dont je dépends entièrement. La voilà, bien au fond de ma doublure. Je poursuis alors ma route. En m’approchant de la cabane j’entends grommeler. Une voix étonnamment placée. Tantôt fragile, puis volontaire, déterminée et à nouveau tremblante. Je recule de quelques pas pour mieux distinguer la petite cheminée. De la fumée s’en échappe. Ce n’est sûrement pas le garde-chasse, il joue aux cartes à cette heure-là. Ça fait bien longtemps qu’il ne s’aventure plus jusqu’à la cabane le soir, il n’a plus l’âge des marches nocturnes. Je tends l’oreille. Ça remue, ça grogne, ça tousse à l’intérieur. Ça glaviotte en claudiquant. Attention ! La nuit on croise d’étonnantes créatures. Des monstres hallucinés, bouffis de chagrin ou bien de colère. On n’est jamais assez méfiant avec eux. Même blessés ils restent tout entiers disposés au drame. Silence. Plus rien ne semble s’agiter. J’attends. J’ai peut-être affaire à un attentif. Toujours rien. Ah ! Voilà que j’entends vibrer quelques notes. Un souffle brut qui fait comme une mélodie. Ça ressemble à de la trompette. Ou bien du cornet. Non, c’est plus enroué, plus plaintif. C’est un saxophone, aucun doute. Quelqu’un joue, s’arrête, reprend du début, encore, et s’interrompt pour tousser, avant de recommencer. »

Extraits
« La modernité, quoi ! Les boiteux fascinent les rassasiés parce que ça fait bien de clamer que la vérité se trouve dans la misère, ça fait mieux, ça fait humble. Des croque-poussière il n’y en a bien sûr plus tellement, ils seront bientôt bourgeois comme les autres, grâce à la fin du langage. Les images sont beaucoup plus parlantes, immédiates, pathétiques, catégoriques. Supprimée la nuance ! À feu doux la littérature. Tout doucement carbonisée. Substituée par le discours intérieur, le livre qui ne dit plus rien, ni du monde ni de l’époque. Assis sur la seule chaise d’Archibald, j’observe la pièce. Des conserves poussiéreuses, une bouilloire cabossée, une casserole et un réchaud. À peine de quoi entretenir un mourant. »

« Voilà que la terreur débarquait au coin de la rue. Que tout son jus se déversait en flots ininterrompus dans les artères de l’arrondissement. Le compteur à cadavres s’affolait de plus en plus. Les chiffres grimpaient sur l’écran. L’anéantissement trouvait sa jauge. Sa ligne graphique. Et nous étions aux premières loges. « Ça me débecte tout ça ! que je lui ai d’abord dit à la môme Capu. Tout est tellement dégueulasse que j’arrive plus à penser. Elle a qu’une envie l’humanité, retourner dans la boucherie. Maintenant qu’elle a bien dansé, elle veut s’amuser comme les parents. De la chair, des nouvelles recettes, saignantes, à point, crues de chez crues ! Éteins ça Capu, c’est à se foutre en l’air ! » La télévision se reprenait au jeu du direct. »

« Ça n’avait rien d’un roman, ça relevait plus du soliloque. Je m’en étais fait une idée de mon écriture! Une idée qui avait pris trop de place dans mon imagination. Me sauver de la mort avec ce pauvre torchon que je baladais dans un sac plastique ! Quel fou j’étais devenu. Je ne savais pas tenir une narration plus de deux pages. Je philosophais comme une espadrille et je voulais devenir romain ! Repeindre le ciel ce n’était pas pour moi. La musique c’était pour les autres. Les types du conservatoire. Moi je poussais la chansonnette, à peine. Je fredonnais. « C’est moi l’imposture. » »

À propos de l’auteur
Né en 1993, Hector Mathis grandit aux environs de Paris entre la littérature et les copains de banlieue. Ecrivant sans cesse, s’orientant d’abord vers la chanson, il finit par se consacrer pleinement au roman. Frappé par la maladie à l’âge de vingt-deux ans, il jette aujourd’hui l’ensemble de ses forces dans l’écriture. (Source : Éditions Buchet-Chastel)

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

50 chroniques de livre

Badge Critiques à la Une

NetGalley Challenge 2016

Badge Lecteur professionnel

Tags :
#KO #hectormathis #editionsbuchetchastel #hcdahlem #RL2018 #roman #rentreelitteraire #rentree2018 #rentreeautomne2018 #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #primoroman #lire #lectrices #lecteurs #premierroman #NetgalleyFrance #lundiLecture #lecteurscom

L’une et l’autre

CERESA_lune_et_lautre

En deux mots:
Marc et Mélinda partent en voyage à Travers l’Europe pour réaliser un documentaire sur les lieux qui ont inspiré auteurs et réalisateurs. L’occasion de se remémorer quelques grandes œuvres et de redonner une nouvelle jeunesse à Mélinda.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

La femme aux deux visages

Aimeriez-vous partager votre vie avec le sosie de Jane Fonda dans Les Félins? C’est ce bonheur qui est donné à Marc, médecin fou de cinéma.

François Cérésa nous attrappe dès les premières pages de ce roman qui se lit d’une traite avec une scène d’ouverture qui comporte tous les ingrédients du grand voyage qu’il va nous proposer à travers l’Europe et à travers le cinéma. Un long travelling nous permet d’entrer dans le Courtepaille de Cussy-les-Forges sur les pas de Marc, jeune médecin passionné de cinéma. La caméra suit alors Mélinda, la belle serveuse au moment où un client lui fait un croche-pied et qu’elle s’étale avec son plat.
La suite est un remake de L’homme qui tua Liberty Valance. Marc envoie son poing dans la figure du malotru et gagne les faveurs de la serveuse qui ressemble à Jane Fonda.
Depuis quelque 35 années se sont écoulées, Mélinda et Marc sont mariés et victimes de l’usure de leur vie de couple et de leur libido. Sauf qu’un soir de réveillon Marc a la surprise de re-découvrir sa femme: « Mélinda n’est plus Mélinda. C’est Mélinda jeune. Celle de la photo. Le sosie de Jane Fonda. Je me frotte les yeux. Un miracle ? Elle me dévisage en souriant. Ses yeux azur, sa peau lisse, son nez légèrement retroussé, ses dents aussi bien rangées que des perles. Elle a retrouvé l’éclat d’avant. » Et comme les enfants ont décidé de prendre leur envol, Marc d’inviter cette nouvelle Mélinda à la suivre dans son voyage à travers l’Europe. Car un producteur a accepté l’idée du documentaire qu’il lui a proposé sur les lieux qui ont inspiré écrivains et cinéastes.
Nous voilà donc partis sur les traces de Modiano à Annecy et Évian, découvrant qu’il n’y a pas de pension «Villa triste», mais bien une maison rococo en bord de lac qui aurait pu iinspirer l’écrivain. Voici du reste l’un des points forts de ce roman, à savoir sa filmographie. Tout au long des étapes proposées ici, les cinéphiles vont se régaler de nouveaux détails sur certains auteurs et réalisateurs. Outre cet homme qui tua Liberty Valance dont je vous ai déjà parlé, on y évoque aussi Les Félins, Le Parfum d’Yvonne, Le Genou de Claire, Vieille Canaille, Le Plus Beau Métier du Monde, Le Mépris, Portier de Nuit, Le Vice et la Vertu, Gilda, Et Dieu créa la femme, Franz, Un amour de Swann, Le Jour le plus long. L’occasion pour Marc de faire quelques rencontres mémorables et de retrouver quelquefois la «jeune» Mélinda.
Swi on sent un brin de nostalgie durant ce périple, «de joyeux fantômes nous frôlent et s’amusent à nos dépens. Ils questionnent le passé, le temps perdu. », c’est surtout l’humour de l’auteur que l’on apprécie au fil des pages, avec cette propension à retrouver une actrice ou un acteur derrière le visage d’une personne croisée dans un palace, au bord d’une piscine ou dans un restaurant. Et à propos de restaurant, les menus détaillés ici vous mettront l’eau à la bouche, car on passe de la bonne chair à la bonne chère en un tournemain.
Ajoutons que François Cérésa a trouvé une chute magistrale à son scénario, digne d’un thriller, histoire de vous convaincre à vous jeter sur le dernier opus de l’auteur de La femme aux cheveux rouges.

L’une et l’autre
François Cérésa
Éditions du Rocher
Roman
224 p., 17 €
EAN : 9782268096681
Paru le 7 février 2018

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris, à Cabourg, à Cussy-les-Forges, à Lyon, à Évian, à Annecy, à Val d’Isère, à l’île de Ré, à Saint-Clément-des-Baleines et à travers l’Europe, notamment à Naples et Capri, à Bruxelles, à Tabernas et à Vienne.

Quand?
L’action se situe de 1981 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Sexagénaire fringuant, Marc est marié à Mélinda, à peine plus jeune que lui. Le couple, hier flamboyant et amoureux, semble aujourd’hui avoir du plomb dans l’aile. Le désir s’est émoussé, le plaisir n’est plus une idée neuve. Mélinda a perdu de sa superbe, et Marc fait preuve en toute occasion d’un cynisme grinçant.
L’histoire d’amour touche-t-elle à sa fin ?
Soudain, un 31 décembre au soir, on sonne à la porte et, ô miracle, Mélinda apparaît telle qu’elle était à trente ans : le portrait de Jane Fonda dans Les Félins !

Les critiques
Babelio 
Paris-Match (Gilles Martin-Chauffier)
Putsch (Emmanuelle de Boysson – entretien avec l’auteur)
Le littéraire.com (Agathe de Lastyns)
Salon littéraire (Jacques Aboucaya)
Le blog de Gilles Pudlowski 
La Grande parade (Serge Bressan)
Le blog d’Isabelle Kévorkian 
Les chroniques d’Alfred Eibel 

Les premières pages du livre
« Cette année, on n’a pas fêté Noël le 25. Cela fait plus de trente ans qu’on fête Noël et que Noël ne nous fête pas. Je me comprends. De toute façon, Mélinda a décidé de fêter Noël le 31. Quand Mélinda a décidé quelque chose, on n’y revient pas. C’est comme ça et pas autrement. Et cela ne va pas en s’améliorant.
J’ai connu Mélinda en 1981. C’était au Courtepaille de Cussy-les-Forges, tout près d’Avallon, le deuxième restaurant Courtepaille créé après celui de Rouvray.
Je m’étais arrêté par hasard. Je me rendais à Lyon à un congrès de médecine, et j’avais décidé d’emprunter la Nationale 6 pour faire un arrêt à Saulieu, chez un chef dont on parlait beaucoup: Bernard Loiseau. En fait de Saulieu, je m’étais arrêté à Cussy-les-Forges. Si j’avais su, je n’aurais jamais joué le rôle de John Wayne dans L’homme qui ma Liberty Valance. Je m’explique.
C’était au mois de juillet. Mélinda avait trouvé un boulot de serveuse pour payer ses vacances en Croatie. La fille de gauche vivait en fonction de ses idées. Quand Melinda m’avait apporté une entrecôte, un indélicat lui avait fait un croche-pied. En la voyant s’étaler, il était parti d’un grand éclat de rire. Il n’était pas Liberty Valance, je ne suis pas l’homme qui tua Liberty Valance, mais comme John Wayne, j’avais dit: «C’était mon steak.»
Le type avait cessé de rire. Quand je lui ai mis mon poing dans la figure, une grosse partie du chemin était accomplie. Je veux dire la conquête de Melinda. C’était presque celle de l’Ouest, sauf que Mélinda est originaire du Sud, non loin d’Antibes. Le gérant avait rappliqué en courant, des clients étaient intervenus en ma faveur. J’avais aidé Mélinda à se relever et elle m’avait dit: «je vous remercie. Comment vous vous appelez? Marc.»
Elle avait hoché la tête. Le soir même, elle était dans mon lit à l’hôtel de la Poste. »

À propos de l’auteur
Journaliste et écrivain, François Cérésa dirige le mensuel Service littéraire après avoir été de longues années rédacteur en chef du Nouvel Observateur. Il a publié une trentaine de romans aussi bien historiques qu’intimistes, dont La Vénus aux fleurs (prix Paul-Léautaud), La femme aux cheveux rouges (prix Jean-Freustié) et Les amis de Céleste (prix Joseph Delteil). Il a reçu les prix Cabourg, Paul-Léautaud, Jean-Freustié, de la Littérature policière et Joseph-Delteil. Son dernier récit, Poupe, paru au Rocher en 2016, sélectionné pour le prix Essai Renaudot, a reçu le prix Louis Barthou de l’Académie française et le prix des Romancières. (Source : Éditions du Rocher)

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#luneetlautre #francoisceresa #editionsdurocher #hcdahlem #rl2018 #roman #rentreelitteraire #rentree2018 #rentreehiver2018 #cinéma #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #lectrices #lecteurs #MardiConseil

Mythomanie, mon amour

VILAIN_Biblio_sorbonne

En deux mots:
Voilà comment une rencontre fortuite entre un professeur de 39 ans et une étudiante de 20 ans va donner lieu à un superbe roman sur l’amour et sur tous les sentiments qu’il peut exacerber.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Mythomanie, mon amour

Un écrivain de 39 ans rencontre une étudiante de 20 ans. Mais leur belle histoire d’amour résistera-t-elle à l’épreuve du temps? D’autant que le soupçon s’installe…

« J’allais avoir trente-neuf ans quand j’ai rencontré l’étudiante à la Sorbonne, où j’avais pris l’habitude d’écrire – romancier égaré dans les prolongations de sa jeunesse. L’été finissait. Un look de jeune fille modèle bâillonnant une silhouette de dancefloor, cheveux châtains dépeignés, yeux verts, une saharienne beige sur des jambes hâlées, des tropéziennes grillageant ses chevilles, elle me précédait cet après-midi-là dans le hall de la bibliothèque. « Si elle me tient la porte, je lui parle, si elle ne me la tient pas, c’est qu’elle veut m’éviter ! », m’étais-je dit, sans réfléchir à l’absurdité d’une telle déduction, puisque, distraite, absorbée dans ses pensées, l’étudiante aurait pu ne pas me voir, et puisque, aussi bien, me tenir la porte aurait pu n’être qu’une simple politesse. » Dès les premières lignes de son nouveau roman, Philippe Vilain nous en livre les clés: il va nous raconter une histoire d’amour improbable, fruit du hasard, née grâce à une porte de bibliothèque.
Une histoire d’amour que leur écart d’âge rend précieuse, comme on le dit d’une grossesse qui arrive tard. Pour le narrateur, ce caractère particulier va le pousser à soigner précieusement cette relation, allant jusqu’à faire de la belle Emma Parker l’objet de toutes ses attentions, nous en dévoilant le caractère, les faits et gestes, les habitudes vestimentaires – la brindille mini jupée, la fashionista – et les goûts en matière littéraire – Nabokov (oui, l’auteur de Lolita) et Kundera (oui, l’auteur de L’insoutenable légèreté de l’être) ou encore automobile (la voiture rouge du titre).
S’il se rend pas compte combien elle préfère ne penser qu’à l’instant, « Elle m’aimait comme on aime à vingt ans, pour elle-même, non pour moi. » il va bien devoir lui aussi réviser ses plans à plus ou long terme. Car la belle étudiante annonce tout de go qu’elle souffre d’une grave maladie et que ses jours sont comptés. Nous voici, narrateur et lecteur, plein de compassion pour cette héroïne trop jeune et trop belle pour mourir.
« Pour la majorité des vivants qui ne connaissent pas la date de leur mort, le temps est une donnée abstraite, un sentiment vague d’une durée indéterminée qui ne nous fait éprouver aucune urgence: nous avons le temps; mais pas pour les autres, les malades, les condamnés, le temps est compté, l’avenir réduit à peau de chagrin, et chaque minute doit donner la preuve d’exister, chaque jour doit être un tourbillon, comme une fête. C’est la philosophie qu’Emma avait choisie pour vivre les jours qu’il lui restait. Elle voulait tout faire, tout voir, tout vivre; même dans son sommeil, elle s’agitait, pour ne pas rester inoccupée. Emma débordait d’énergie. Son insouciance me subjuguait. Il fallait qu’elle s’étourdisse. » Peu importe alors les doutes sur la solidité de leur union ou encore le regard des collègues, des parents, de la société. Seul compte leur bel amour.
C’est alors que tout va basculer. Emma Parker n’est qu’une mythomane. On comprend alors mieux pourquoi elle refusait qu’on l’accompagne à ses rendez-vous à l’hôpital. Avec subtilité et un sens aigu de la narration Philippe Vilain nous donne une admirable leçon sur les ficelles du roman. Pour peu que le lecteur adhère à la thèse qui lui est proposée, il se laisse aveugler. Il trouve Emma Parker merveilleuse avant de la trouver odieuse. Il trouve le narrateur suffisant, Don Juan un peu ridicule avant de compatir une fois la mythomanie découverte.
Dès lors, quelle issue donner à l’union? Partir? Rester? À vous de découvrir comment va se terminer ce roman qui explore tous les sentiments autour de l’amour, de la culpabilité à la jalousie, de l’aveuglement à la douleur, de la conquête à l’absence. N’hésitez pas à emprunter ces tourbillonnantes montagnes russes du sentiment, car le voyage en vaut la chandelle !

La Fille à la voiture rouge
Philippe Vilain
Éditions Grasset
Roman
252 p., 19 €
EAN : 9782246861324
Paru en août 2017

Ce qu’en dit l’éditeur
Emma Parker a vingt ans. Fille d’un diplomate américain, habituée des soirées de la jeunesse dorée, elle conduit une voiture rouge, porte une jupe rouge, brûle les feux rouges. Tout en elle est rouge d’insolence et d’ambition. Étudiante dans une université parisienne, elle rencontre le narrateur, un écrivain de près de deux fois son âge. Tout va très vite, tout est joyeux : ils s’aiment, ils sortent, ils marchent la nuit dans Paris…
Et tout change soudain, quand Emma apprend à l’écrivain qu’elle souffre d’une maladie peut-être fatale. Une nouvelle histoire d’amour commence, d’autant plus vive que la mort s’annonce. Mais qui est vraiment Emma Parker ? S’inspirant d’une aventure personnelle, Philippe Vilain, grand analyste du sentiment amoureux, donne dans ce roman prodigieusement virtuose une Surprise de l’amour contemporaine.

Les critiques
Babelio
Culture-Tops 
Traversées, revue littéraire (Nadine Doyen)
Philosophie magazine (Alexandre Lacroix – entretien avec l’auteur)
Europe 1 (Interview)
Blog Booquin (Christine Larrouy)
Blog Envies de livres
Blog chocolatcannelle
Blog Efffleurer une ombre
Blog Brice fait des phrases (avec un questionnaire proposé à l’auteur)


Philippe Vilain présente La Fille à la voiture rouge © Production Hachette France

Les premières pages du livre
« L’amour, moi qui ne cesse d’écrire sur l’amour, je me demande parfois si ce n’est pas l’amour qui m’écrit, en m’imposant ses histoires, ses hasards et ses romans, ses bonheurs et ses mensonges. J’allais avoir trente-neuf ans quand j’ai rencontré l’étudiante à la Sorbonne, où j’avais pris l’habitude d’écrire – romancier égaré dans les prolongations de sa jeunesse. L’été finissait. Un look de jeune fille modèle bâillonnant une silhouette de dancefloor, cheveux châtains dépeignés, yeux verts, une saharienne beige sur des jambes hâlées, des tropéziennes grillageant ses chevilles, elle me précédait cet après-midi-là dans le hall de la bibliothèque. « Si elle me tient la porte, je lui parle, si elle ne me la tient pas, c’est qu’elle veut m’éviter ! », m’étais-je dit, sans réfléchir à l’absurdité d’une telle déduction, puisque, distraite, absorbée dans ses pensées, l’étudiante aurait pu ne pas me voir, et puisque, aussi bien, me tenir la porte aurait pu n’être qu’une simple politesse. Je ne me serais sans doute pas posé de questions face à une femme de mon âge. L’étudiante devait avoir vingt ans, un peu plus, un peu moins, je ne savais pas : difficile d’évaluer l’âge que l’on a quitté depuis longtemps. J’ai oublié les mots que je bafouillais quand l’étudiante se retourna pour me tenir la porte, mais je me souviens de son sourire qui, pensais-je, approuvait ma démarche. Elle reprit son souffle dans les escaliers, avec un léger affolement dont je me persuadai d’être la cause, qui n’était sans doute pas plus intense que le mien, étouffé par l’expérience. Je précise les détails de cette rencontre parce que me fascine l’aléatoire de l’amour et qu’il m’amuse de penser combien notre histoire dépendit d’un geste qu’elle aurait pu ne pas faire, d’une phrase que j’aurais pu ne pas dire.
Cette porte vitrée, qui ouvre sur la bibliothèque de la Sorbonne, est désormais condamnée suite à d’importants travaux – curieuse issue pour celui qui, comme moi, aime donner du sens à son passé. Par la suite, cette porte a souvent hanté mes rêves. Parmi les plus spectaculaires que je me rappelle, il y a celui, assez drôle, où la poignée de cette porte me reste dans les mains et m’enferme dans la bibliothèque toute une nuit ; il y a aussi celui où la porte, instable, me tombe dessus quand je la tire vers moi. Mais il y a surtout le rêve de l’incendie, où une foule de jeunes gens en panique se pressent derrière la porte bloquée, aux vitres incassables ; de l’autre côté, j’aperçois l’étudiante, debout à côté d’un vélo, qui me fixe impassiblement, sans hurler, résignée, mais je ne peux rien pour elle. »

Extrait
« Pour la majorité des vivants qui ne connaissent pas la date de leur mort, le temps est une donnée abstraite, un sentiment vague d’une durée indéterminée qui ne nous fait éprouver aucune urgence: nous avons le temps; mais pas pour les autres, les malades, les condamnés, le temps est compté, l’avenir réduit à peau de chagrin, et chaque minute doit donner la preuve d’exister, chaque jour doit être un tourbillon, comme une fête. C’est la philosophie qu’Emma avait choisie pour vivre les jours qu’il lui restait. Elle voulait tout faire, tout voir, tout vivre; même dans son sommeil, elle s’agitait, pour ne pas rester inoccupée. Emma débordait d’énergie. Son insouciance me subjuguait. Il fallait qu’elle s’étourdisse. »

À propos de l’auteur
Philippe Vilain est romancier et essayiste. Il est l’auteur chez Grasset de plusieurs romans, Paris l’après-midi (2006), Pas son genre (2011, adapté au cinéma par Lucas Belvaux), La femme infidèle (prix Jean Freustié, 2013) et d’essais, comme La littérature sans idéal (2016). (Source : Éditions Grasset)

Site Wikipédia de l’auteur 

Compte Twitter de l’auteur

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Badge Lecteur professionnel
Badge Critiques à la Une

Tags:
#lafillealavoiturerouge #philippevilain #editionsgrasset #RL2017 #roman #rentreelitteraire #unLivreunePage. #livre #lecture #books #RLN2017 #littérature #lecture #lire #lectrices #lecteurs #premierroman #MardiConseil

la fille à la voiture rouge

VILAIN_La_fille_a_la_voiture_rouge

logo_avant_critique

Voici trois bonnes raisons de lire ce livre:
1. Parce que Philippe Vilain présente son roman ainsi: « La Fille à la voiture rouge est un roman d’amour, sur la différence d’âge dans le couple, l’illusion des sentiments. Un écrivain de trente-neuf ans rencontre une étudiante de vingt ans, Emma Parker, fille d’un diplomate américain, qui fréquente la jeunesse dorée parisienne et roule dans une magnifique Porsche rouge. C’est une mystérieuse jeune fille… Ce roman s’inspire d’une histoire personnelle. »

2. Parce que cette histoire d’amour est aussi et d’abord le roman de la mythomanie. Et si en amour on ment toujours, ici on est dans la pathologie. L’auteur estime même qu’ « Il y a quelque chose de fascinant chez le mythomane. »

3. Pour cet extrait: «Le tourbillon des émotions, les délires poétiques d’Emma, le tumulte menaçant dans lequel son malheur nous plongeait, l’étonnement permanent face à la grâce particulière des instants, l’exaltation de la surprise et de la mélancolie, le gisement de l’improbable et le surgissement de l’inconnu, me donnaient l’impression de vivre quelque chose d’irréel».

 

La Fille à la voiture rouge
Philippe Vilain
Éditions Grasset
Roman
252 p., 19 €
EAN : 9782246861324
Paru en août 2017

Ce qu’en dit l’éditeur
Emma Parker a vingt ans. Fille d’un diplomate américain, habituée des soirées de la jeunesse dorée, elle conduit une voiture rouge, porte une jupe rouge, brûle les feux rouges. Tout en elle est rouge d’insolence et d’ambition. Étudiante dans une université parisienne, elle rencontre le narrateur, un écrivain de près de deux fois son âge. Tout va très vite, tout est joyeux : ils s’aiment, ils sortent, ils marchent la nuit dans Paris…
Et tout change soudain, quand Emma apprend à l’écrivain qu’elle souffre d’une maladie peut-être fatale. Une nouvelle histoire d’amour commence, d’autant plus vive que la mort s’annonce. Mais qui est vraiment Emma Parker ? S’inspirant d’une aventure personnelle, Philippe Vilain, grand analyste du sentiment amoureux, donne dans ce roman prodigieusement virtuose une Surprise de l’amour contemporaine.

Les critiques
Babelio
Culture-Tops 
Traversées, revue littéraire (Nadine Doyen)
Philosophie magazine (Alexandre Lacroix – entretien avec l’auteur)
Europe 1 (Interview)
Blog Booquin (Christine Larrouy)
Blog Envies de livres
Blog chocolatcannelle
Blog Efffleurer une ombre
Blog Brice fait des phrases (avec un questionnaire proposé à l’auteur)


Philippe Vilain présente La Fille à la voiture rouge © Production Hachette France

Les premières pages du livre
« L’amour, moi qui ne cesse d’écrire sur l’amour, je me demande parfois si ce n’est pas l’amour qui m’écrit, en m’imposant ses histoires, ses hasards et ses romans, ses bonheurs et ses mensonges. J’allais avoir trente-neuf ans quand j’ai rencontré l’étudiante à la Sorbonne, où j’avais pris l’habitude d’écrire – romancier égaré dans les prolongations de sa jeunesse. L’été finissait. Un look de jeune fille modèle bâillonnant une silhouette de dancefloor, cheveux châtains dépeignés, yeux verts, une saharienne beige sur des jambes hâlées, des tropéziennes grillageant ses chevilles, elle me précédait cet après-midi-là dans le hall de la bibliothèque. « Si elle me tient la porte, je lui parle, si elle ne me la tient pas, c’est qu’elle veut m’éviter ! », m’étais-je dit, sans réfléchir à l’absurdité d’une telle déduction, puisque, distraite, absorbée dans ses pensées, l’étudiante aurait pu ne pas me voir, et puisque, aussi bien, me tenir la porte aurait pu n’être qu’une simple politesse. Je ne me serais sans doute pas posé de questions face à une femme de mon âge. L’étudiante devait avoir vingt ans, un peu plus, un peu moins, je ne savais pas : difficile d’évaluer l’âge que l’on a quitté depuis longtemps. J’ai oublié les mots que je bafouillais quand l’étudiante se retourna pour me tenir la porte, mais je me souviens de son sourire qui, pensais-je, approuvait ma démarche. Elle reprit son souffle dans les escaliers, avec un léger affolement dont je me persuadai d’être la cause, qui n’était sans doute pas plus intense que le mien, étouffé par l’expérience. Je précise les détails de cette rencontre parce que me fascine l’aléatoire de l’amour et qu’il m’amuse de penser combien notre histoire dépendit d’un geste qu’elle aurait pu ne pas faire, d’une phrase que j’aurais pu ne pas dire.
Cette porte vitrée, qui ouvre sur la bibliothèque de la Sorbonne, est désormais condamnée suite à d’importants travaux – curieuse issue pour celui qui, comme moi, aime donner du sens à son passé. Par la suite, cette porte a souvent hanté mes rêves. Parmi les plus spectaculaires que je me rappelle, il y a celui, assez drôle, où la poignée de cette porte me reste dans les mains et m’enferme dans la bibliothèque toute une nuit ; il y a aussi celui où la porte, instable, me tombe dessus quand je la tire vers moi. Mais il y a surtout le rêve de l’incendie, où une foule de jeunes gens en panique se pressent derrière la porte bloquée, aux vitres incassables ; de l’autre côté, j’aperçois l’étudiante, debout à côté d’un vélo, qui me fixe impassiblement, sans hurler, résignée, mais je ne peux rien pour elle. »

Extrait
« Pour la majorité des vivants qui ne connaissent pas la date de leur mort, le temps est une donnée abstraite, un sentiment vague d’une durée indéterminée qui ne nous fait éprouver aucune urgence: nous avons le temps; mais pas pour les autres, les malades, les condamnés, le temps est compté, l’avenir réduit à peau de chagrin, et chaque minute doit donner la preuve d’exister, chaque jour doit être un tourbillon, comme une fête. C’est la philosophie qu’Emma avait choisie pour vivre les jours qu’il lui restait. Elle voulait tout faire, tout voir, tout vivre; même dans son sommeil, elle s’agitait, pour ne pas rester inoccupée. Emma débordait d’énergie. Son insouciance me subjuguait. Il fallait qu’elle s’étourdisse. »

À propos de l’auteur
Philippe Vilain est romancier et essayiste. Il est l’auteur chez Grasset de plusieurs romans, Paris l’après-midi (2006), Pas son genre (2011, adapté au cinéma par Lucas Belvaux), La femme infidèle (prix Jean Freustié, 2013) et d’essais, comme La littérature sans idéal (2016). (Source : Éditions Grasset)

Site Wikipédia de l’auteur 

Compte Twitter de l’auteur

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Badge Lecteur professionnel
Badge Critiques à la Une

Tags:
#lafillealavoiturerouge #philippevilain #editionsgrasset #RL2017 #roman #rentreelitteraire #unLivreunePage. #livre #lecture #books #RLN2017 #littérature #lecture #lire #lectrices #lecteurs #premierroman #MardiConseil