Les Flammes de pierre

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  RL-automne-2021

En deux mots
Rémy, guide de montagne, accompagne un groupe de touristes en randonnée. Parmi eux, une cadre dans la finance, va l’attirer. Il vont vivre quelques temps ensemble avant de se séparer. Mais l’appel de la montagne finira par les rassembler à nouveau.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

L’irrésistible appel de la montagne

Jean-Christophe Rufin est un passionné de montagne. Avec Les flammes de pierre, et à l’image des amours contrariées de Rémy et Laure, il nous fait découvrir toutes les facettes de cet appel des sommets. Envoûtant !

C’est lors d’une sortie en montagne avec des amis que Jean-Christophe Rufin a eu l’idée de ce roman. Alors que la nuit tombait et qu’ils n’en étaient qu’aux prémices de la descente que pour éloigner la peur, il avait abordé la question de la littérature de montagne. Pour le romancier accompagné d’un autre écrivain derrière lequel on pourra reconnaître Sylvain Tesson, ce type de littérature avait connu son âge d’or avec Frison-Roche et Rebuffat, Ramuz et Rigoni Stern et était quelque peu délaissée désormais, sinon par le récit de drames ou d’exploits sportifs. Le temps était donc venu de pallier à ce manque.
Rémy est un guide pour touristes aisés qui enfile les sommets et collectionne les conquêtes, fidèle aux clichés sur sa profession. Son frère Julien est un alpiniste chevronné et, à la suite d’une ascension difficile qui lui a coûtée deux orteils, passe le temps de sa convalescence chez lui, lui reprochant de gâcher ses aptitudes. Mais Rémy préfère son confort et apprécie le plaisir des sorties soft et de la contemplation des paysages. Un choix d’autant plus revendiqué qu’il lui a permis de rencontrer Laure. Cette jeune femme qui accompagnait des amis l’a immédiatement fasciné par son côté mystérieux, bien loin des femmes faciles et des histoires sans lendemain qu’il avait accumulé jusque-là. Cette fois, il était amoureux et vivait mal leur séparation. «Il ne pensa plus seulement à Laure mais à son amour, comme s’il se fût agi d’un être à part entière. Il le voyait grandir, prendre de la force et parfois s’assoupir. Il projetait sur lui ses douleurs et ses angoisses.» Mais fort heureusement, après les randonnées et le ski, Laure accepta qu’il l’initie à l’alpinisme. Au fil du temps, l’élève se montra de plus en plus douée et, au fil des courses, leur relation se développa, même si elle prit une forme particulière. «Elle était faite d’une grande proximité, d’une familiarité presque animale, de sueur et d’odeurs mêlées, de partage, d’émerveillement et de douleurs, de montées muettes et d’attention concentrée sur les gestes de la sécurité, l’observation du temps, la recherche de l’itinéraire. Ensuite venaient la faim, l’épuisement et, au repos, l’amour physique. Dans tous ces actes, leur intimité était complète et harmonieuse, Mais ensuite elle repartait et Rémy découvrait qu’ils ne s’étaient rien dit.»
Pour que leur histoire puisse s’inscrire dans la durée, il fallait que l’un fasse un pas vers l’autre. C’est Rémy qui prit l’initiative de partir pour Suresnes où habitait Laure. De s’installer chez elle et de trouver un emploi. Si Laure a d’abord apprécié cette initiative, elle a aussi compris que malgré ses efforts, Rémy n’était pas fait pour ce type de vie. Elle l’a alors renvoyé dans ses chères montagnes. Mais Jean-Christophe Rufin, qui maîtrise parfaitement la trame du romanesque, va imaginer de nouveaux rebondissements dans l’existence respective de ses deux personnages principaux et nous offrir un final en apothéose dont je ne dirai rien, cela va de soi.
Après nous avoir livré son expérience de médecin, de diplomate, nous avoir expliqué comment on peut des marier plusieurs fois avec la même femme dans le savoureux Les sept mariages d’Edgar et Ludmilla, Jean-Christophe Rufin nous livre un nouveau pan d’une existence qui semble ne jamais vouloir s’assagir. Oui, la montagne ça vous gagne ! Et qui sait, peut-être nous proposera-t-il bientôt une histoire d’amour au sein du jury d’un Prix littéraire. À ses côtés lors d’une édition précédente du Prix Orange du livre, j’ai pu constater combien cet exercice est aussi une affaire de passion et combien il prenait son rôler de président à cœur.

Signalons aussi la parution de Montagnes humaines, un livre d’entretiens de Jean-Christophe Rufin avec Fabrice Lardreau (Arthaud, 192 p., 13 €)

Les flammes de pierre
Jean-Christophe Rufin
Éditions Gallimard
Roman
350 p., 21 €
EAN 9782072930119
Paru le 7/10/2021

Où?
Le roman est situé en France, dans les Alpes, principalement du côté de Chamonix. On y évoque aussi la région parisienne.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Rémy et Laure partageaient le sommet de Croisse-Baulet et, si modeste qu’il fût, il faisait pour eux de cet instant un moment inoubliable.
Rémy connaissait trop la force de cette communion pour y mêler les gestes minuscules de l’amour. Il sentait que son désir était partagé, que cette émotion avait la valeur d’une étreinte et que Laure, pas plus que lui, ne pourrait l’oublier. Tout devait garder son ampleur, sa grâce. Les petites effusions, les maladroites caresses humaines, dans ces décors de lumière, d’espace et de vent, sont dérisoires et même insupportables. Il fallait laisser l’esprit se mouvoir sans contraintes. Le regard était suffisant pour exprimer l’émoi et celui de Laure parlait sans ambiguïté.
Ils retirèrent les peaux de phoque des skis, réglèrent les fixations pour la descente et raccourcirent les bâtons. Puis, sans se hâter, l’esprit plein d’un moment qu’il était inutile de faire durer tant il était saturé d’infini, ils s’élancèrent dans la pente. »

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
RTL (Bernard Lehut)
Paris Match (Philibert Humm)
La Croix (Guillaume Goubert)
Ouest-France (Matthieu Marin)
benzinemag.net (Eric Médous)
Léman Bleu TV
Europe 1 (Le portrait inattendu – Lisa-Marie Marques)
Gallimard (entretien avec l’auteur)
TV5 Monde (L’invité)
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Le blog de Francis Richard

Jean-Christophe Rufin est l’invité de RTL pour y présenter Les flammes de pierre. © Production RTL

Les premières pages du livre
« Il est presque toujours impossible de savoir comment sont nées les histoires que l’on raconte. Celle-ci fait exception. J’ai le souvenir précis du jour et des circonstances dans lesquels elle m’est apparue.
Nous étions quatre amis, Sylvain, Cathy, Daniel et moi, partis cet été-là escalader l’aiguille de la République. Il est bien tentant pour des grimpeurs de se faufiler le long de ce doigt de granit, brandi avec une absurde sévérité au-dessus de la vallée de Chamonix. Sylvain n’avait pas eu de mal à nous y entraîner.
La montagne, pour cette occasion, nous avait offert de merveilleux cadeaux : un refuge presque vide en cette fin de septembre, qui bradait ses dernières tartes aux myrtilles ; un départ nocturne dans une harmonie de bleus, celui, d’encre, du ciel étoilé et jusqu’à la réverbération pastel de la glace dans le faisceau de nos lampes frontales ; une température relativement douce pour une fin de nuit en haute montagne. Puis il y avait eu le lever de soleil sur les dalles de granit. Un feu de pierres s’était mis à crépiter dans l’œil, à mesure que la lumière rasante du soleil levant éveillait le cristal millénaire et le teintait de reflets ardents. De toute la journée, le beau temps ne s’était jamais démenti. Le ciel restait d’un bleu métallique sur lequel la ligne blanche et noire des crêtes de neige et de roc se détachait avec une netteté parfaite. En montant, nous avions fini par apercevoir en contrebas la mer de Glace qui se dessinait tout entière, des séracs du Géant jusqu’au Montenvers. Lorsqu’on chemine sur ce glacier, on le trouve encombré de rochers et souillé de cailloux noirâtres. Vu d’en haut, il s’ordonne et prend la forme d’un grand reptile blanc, avec ses anneaux sombres et sa peau crevassée. Il acquiert une majesté et une beauté qui rendent encore plus désolante son agonie.
Ensuite avait commencé l’escalade, longue, peu difficile mais continue, une grande promenade verticale dans le jardin zen de la paroi. L’hostilité de ses surplombs était atténuée par des points de faiblesse : fissures franches, larges rampes, prises nombreuses, aisément révélées à cet initié qu’est le grimpeur. Chaque progression donnait le sentiment que l’on avait pénétré un petit mystère de la montagne. Ainsi, de surprise en surprise, nous étions parvenus, après des heures d’efforts enthousiastes, jusqu’aux terrasses qui entourent l’ultime monolithe de roc, le menhir dressé à près de 4 000 mètres par un démiurge farceur. Le franchissement de ce cristal aux parois lisses ne fut réalisé qu’en 1904, grâce à la ruse d’un chasseur chamoniard. Tous les moyens étaient bons à l’époque pour conquérir un sommet : courte échelle, longue canne servant de crochet, lancer de corde. Pour l’aiguille de la République, rien de tout cela n’était possible. Jusqu’à ce que Joseph Simond eût l’idée d’emporter son arbalète. Un carreau attaché à une corde, habilement lancé par-dessus le sommet, avait permis au malin Joseph de s’y hisser. Rien ne plaît davantage à Sylvain que ces aventures absurdes. Elles provoquent immédiatement en lui le désir de les renouveler. C’est donc avec une arbalète sur le dos que nous nous étions engagés dans cette course. L’instrument est aujourd’hui totalement inutile puisque la dalle terminale est semée de points d’assurage bien enfoncés dans la roche. Mais l’inutilité ne fait qu’ajouter au pur esthétisme du geste.
Nous nous sommes donc livrés à une séance de tir à l’arbalète, avec sous nos pieds plusieurs centaines de mètres de vide et autour de nous le décor somptueux d’une journée de grand soleil au cœur du massif du Mont-Blanc. Détail supplémentaire : le soin de manœuvrer l’arbalète était laissé à Cathy, que Sylvain avait tenu à enrôler dans cette aventure, car elle est l’arrière-petite-fille du fameux Joseph. Elle fit de son mieux pour renouveler l’exploit de son aïeul. Sylvain lui donnait avec un grand sérieux d’inutiles et brillants conseils qui ne faisaient qu’ajouter au burlesque de la situation.
Cependant l’heure tournait et il fallut se résoudre à interrompre cette touchante reconstitution historique. Daniel, le quatrième larron, ancien champion du monde d’escalade et grimpeur hors pair, avait franchi la dalle par les moyens modernes, c’est-à-dire en chaussons et en s’assurant à des anneaux posés à demeure. Nous l’avions rejoint l’un après l’autre. Le sommet n’est guère plus grand qu’une table de cuisine. Nous y étions restés à califourchon pendant de très longues minutes. D’un côté, la fosse verdâtre de la vallée, et de l’autre, les immenses pénitents de roc au nom mythique, les Grandes Jorasses, les Drus, la dent du Géant…
Il était déjà bien tard quand nous nous sommes décidés à rompre le charme et à rentrer. La course s’était avérée plus fastidieuse que prévu et la descente n’était pas plus facile que la montée. Elle risquait de nous prendre autant de temps sinon davantage. La première partie était peu raide et il faisait encore jour. Puis le soleil, en disparaissant, avait laissé place à une fraîcheur qu’un vent d’est rendait désagréable. La nuit mauve, somptueuse, monta lentement. Elle était chargée d’une beauté vénéneuse qui invitait à la contemplation alors qu’il n’y avait pas de temps à perdre. Nous n’y voyions déjà plus rien quand la paroi, en sa seconde partie, devint subitement verticale, imposant de lancer des rappels. La difficulté était de repérer la bonne ligne pour descendre, celle le long de laquelle des relais sûrs seraient installés tous les 40 mètres. Ce genre de détail paraît dérisoire lorsque, bien au chaud, on examine un schéma de la voie. Mais quand la nuit vous enveloppe d’un voile violet, quand les lointains seuls, recueillant quelque ultime rayon de lumière, se laissent apercevoir tandis que la paroi a pris une noirceur d’obsidienne et absorbe tout ce qui en approche, à commencer par vos compagnons de cordée, une angoisse vous envahit. Comme si votre esprit devenait poreux, ces mauvaises humeurs s’en écoulent, fusent dans le liquide opaque qui vous environne, contaminent les autres si bien que, rapidement, toute la cordée baigne dans la même peur muette.
Nous attendions que Daniel ait trouvé le point d’amarrage du premier rappel. Il en découvrit un, hésita, poursuivit ses recherches, en repéra un autre, revint finalement au précédent. Dans ces montagnes très fréquentées, il faut se méfier des équipements mis en place dans leur déroute par des alpinistes aussi égarés que vous. Ces hésitations ne nous avaient pas rassurés mais, en de telles circonstances, nul ne tient à exprimer ses doutes, sauf à ruiner l’autorité du chef de cordée, plus nécessaire que jamais. L’idée de s’en remettre à quelqu’un pour prendre les décisions qui portent sur la vie et la mort a quelque chose de profondément désirable lorsque l’on est environné par le danger. L’assurance de Daniel nous faisait du bien. Si nous frissonnions, c’était seulement à cause du courant d’air glacial qui remontait du glacier. Dans le halo de nos frontales, nous vîmes le paquet de corde lancé par Daniel plonger dans l’obscurité. Puis, lentement, il commença à descendre vers un inconnu d’autant plus redoutable qu’il était enveloppé de majesté et de calme, comme ces poisons qui tuent en apportant d’abord le repos, l’oubli et la volupté.
La petite lumière, au casque de Daniel, s’éloigna et, peu à peu dissoute dans le grand bain noir, disparut. Maintenant que nous étions seuls, le silence ne suffisait pas car il n’était plus une marque de respect à l’autorité du guide mais seulement l’expression de nos peurs. C’est alors que surgit entre nous ce qui, à tout autre moment, nous aurait paru ridicule : une conversation sérieuse. Peut-être nous semblait-il inconsciemment que, dans le danger où étaient nos corps, le seul câble solide auquel nous pouvions nous raccrocher était les idées.
C’est moi, je crois bien, qui ai lancé le sujet. À vrai dire, avec deux écrivains dans la cordée, il s’imposait, même si, dans des conditions plus normales, nous n’aurions pas songé à nous en préoccuper.
— C’est tout de même bizarre, dis-je en essayant d’éliminer de ma voix toute trace d’inquiétude, qu’il n’y ait plus de littérature de montagne.
Et comme personne ne se pressait pour me répondre, je poursuivis mon monologue pour emplir le silence.
— On dirait qu’il y a eu une époque bénie, un âge d’or du roman d’alpinisme : Frison-Roche en France, Ramuz en Suisse, Rigoni Stern en Italie… Et puis plus rien.
— Plus rien, tu exagères, répliqua enfin Sylvain.
Impossible de savoir en l’entendant s’il avait peur. Le casque lui tombait sur les yeux. Comme d’habitude, il s’agitait, tripotant le relais pour voir si la corde était toujours tendue. Il a horreur de tenir des propos sérieux en escalade. Le fait qu’il n’eût pas coupé court à la conversation par une plaisanterie me laissa penser que, lui non plus, n’était pas rassuré.
— Quand même, il y a Salter, reprit-il. L’homme des hautes solitudes. Ce n’est pas rien…
En dessous de nous, la mer bleutée du glacier perçait à peine l’obscurité et laissait deviner l’immense distance verticale qu’il nous restait à parcourir.
— C’est une histoire d’addiction plus qu’un livre sur l’alpinisme.
— Qu’est-ce que c’est d’autre, l’alpinisme, sinon une addiction ? grinça Sylvain.
— Justement, les grands classiques, ce n’était pas seulement de la psychologie. Ils faisaient vivre tout un monde, les alpages, les villages de montagne, la figure mythique du guide comme ton arrière-grand-père, Cathy.
— Tu sais qu’il parle de lui dans Premier de cordée, Frison-Roche ?
Les nuages couvraient les étoiles et aucun bout de lune ne paraissait pour jeter sa lueur laiteuse dans le bain d’encre où nous flottions. Les voix seules témoignaient de la présence des autres.
— Toi, c’est la fiction qui t’intéresse, me lança Sylvain, alors tu parles des romans. Mais regarde les grands récits écrits par les alpinistes eux-mêmes. Depuis Les conquérants de l’inutile, ça n’a jamais cessé : Montagne d’une vie de Bonatti, J’habite au paradis de Chantal Mauduit, etc.
— D’accord, mais je n’appelle pas cela de la littérature. Pour un Lionel Terray qui sait écrire, il y a vingt types qui racontent leur vie dans un magnétophone, quand ils ne font pas écrire des journalistes à leur place…
Cathy n’était pas très à l’aise sur les sujets littéraires. En revanche, le monde de l’alpinisme, elle connaissait bien. Son compagnon était aspirant guide. Et elle tenait à prendre part à la discussion, à faire retentir sa voix, à montrer que, comme nous, elle n’avait pas été avalée par la nuit.
— Il faut dire que les guides, aujourd’hui, ça n’a plus grand-chose à voir avec l’époque Rebuffat, Frison-Roche et compagnie. Les chaussettes en jacquard et les croquenots en cuir, c’est fini… Les nouvelles pratiques sont plutôt fun : le freeride, l’escalade en salle, le windsuit.
L’évocation des guides nous fit penser à Daniel, le seul guide parmi nous. Nous regardâmes en bas. Tel un plongeur sous-marin, il avait disparu dans les abysses. On distinguait par intermittence la lumière de sa lampe sous la forme d’un halo bleuté, comme un minuscule coquillage au fond de l’océan. Avait-il trouvé le relais suivant ?
— Ce qui est vrai, énonça Sylvain lugubrement, c’est que de nos jours, dès qu’on leur parle de montagne, les gens ne s’intéressent qu’à une seule chose : les accidents.
À cet instant où toutes nos pensées allaient vers le pire, ce mot d’« accident » désignait avec une violence obscène l’objet de toutes nos craintes. Au moins avait-il le mérite de crever l’abcès et de faire voler en éclats nos pudeurs de vierges.
— C’est bien vrai, répliquai-je. Tragédie à l’Everest, de Krakauer, par exemple. Je n’ai jamais compris pourquoi ce bouquin avait eu un tel succès.
— Et La mort suspendue ? Et tous les films et les livres autour du Malabar Princess…
— La neige en deuil…
— Et Cliffhanger…
Nous y allions chacun de notre tragédie, comme si l’évocation crue de ces drames faisait paraître notre situation beaucoup moins critique.
Daniel avait enfin trouvé le relais. Nous entendions monter de faibles échos de sa voix pour nous informer que nous pouvions le rejoindre. Il nous faudrait tirer encore bien des rappels. Restait que l’attente, pour le moment, se terminait. Nous allions pouvoir absorber notre angoisse dans les gestes qu’exigeait la mise en place de nos dispositifs de descente.
Cathy était prête à s’élancer. Elle s’assit dans le vide et, avec aisance, disparut lentement dans l’eau noire. Je la suivis dès qu’elle fut arrivée. Sylvain, comme à son habitude, se réservait de veiller seul et de nous rejoindre en dernier.
Le nouveau relais était très exigu, réduit à une étroite marche de pierre. Je me serrai tant bien que mal contre Cathy tandis que Daniel préparait déjà le rappel suivant. Malgré les 40 mètres que nous venions de descendre, le glacier en bas paraissait toujours aussi lointain.
— Alors, comme ça, me lança Daniel, tu penses que les guides d’aujourd’hui ne sont plus romanesques…
Cathy, pendant qu’ils nous attendaient, avait dû lui résumer notre conversation. Je regardai Daniel. La lumière de sa frontale m’aveuglait et m’empêchait de bien voir ses traits mais je savais qu’il souriait. C’est une nature optimiste et généreuse. Je ne l’ai jamais connu que de bonne humeur, disponible à tout, heureux de ce que la vie lui apporte.
Déjà, il s’était tourné dos au vide et s’apprêtait à commencer la descente vers un nouvel inconnu. Un instant, je me sentis un peu ridicule : n’était-il pas le vivant démenti à mes propos trop péremptoires ? Lui qui avait gravi des voies extrêmes dans le monde entier, qui passait son temps d’expédition en expédition, du fond du désert malien jusqu’aux massifs montagneux de Patagonie, et qui allait s’élancer dans l’obscurité le long d’une paroi verticale sans savoir s’il rencontrerait un point d’arrêt sûr, n’était-il pas l’exemple même de ce que l’on peut définir comme un personnage romanesque ?
L’arrivée de Sylvain nous bouscula, précipita le départ de Daniel et m’ôta tout loisir de réfléchir. Il nous fallut nous secouer, ménager de l’espace sur notre perchoir pour le nouveau venu, rappeler la corde du haut et en lover les brins. L’attente reprit.
Daniel semblait avoir eu moins de mal à trouver le relais suivant. Nous ne sentions pas l’envie de prolonger notre éphémère conversation littéraire. Elle avait produit son effet en nous permettant au moment le plus crucial de conjurer nos angoisses. Tout allait mieux, désormais. Il était évident que nous avions bel et bien découvert la bonne ligne de rappels et qu’il nous suffirait de la suivre jusqu’au sol. La phosphorescence du glacier, en contrebas, nous apparaissait de plus en plus nettement et indiquait que nous en approchions.
Daniel lui-même se relâchait un peu : il chantonnait pendant qu’il se laissait glisser le long du rappel…
Enfin nous rejoignîmes le glacier, en évitant la large crevasse qui sépare la paroi rocheuse du bord du glacier. Puis nous chaussâmes les crampons pour entamer la marche vers le refuge. Il nous fallait encore une bonne heure pour y parvenir. La lune, comme un secours inutile car trop tardif, éclairait maintenant le fleuve de glace qui s’écoulait mollement jusqu’au rognon rocheux sur lequel était construit le refuge.
La peur, en nous, avait fait place à la fatigue. Nous nous mîmes en marche en file indienne sans dire un mot, déjà gagnés par le sommeil. Daniel, increvable, était encore vif et très désireux de parler, lui qui, pendant la descente, était presque toujours resté seul. Il nous avait souvent fait part de sa déception : en grimpant avec des écrivains, il s’attendait à les entendre tenir des conversations brillantes. Au lieu de quoi, nous échangions la plupart du temps des plaisanteries stupides et d’affligeantes banalités. Il avait l’impression que, pour une fois, l’occasion lui était donnée de participer à un échange de bonne tenue et il comptait bien en profiter.
— Je ne suis pas d’accord avec vous. Des destins de guides exceptionnels aujourd’hui, ça ne manque pas du tout.
Il se mit à égrener une série d’anecdotes concernant des alpinistes miraculeusement tirés de situations impossibles, d’autres venus à bout de défis sportifs surhumains, d’autres encore qui avaient mené des opérations humanitaires admirables au profit de lointaines populations de montagne…
Je titubais d’épuisement en marchant et ne trouvais pas la force d’expliquer à Daniel que ces drames, ces exploits ou ces belles actions étaient exactement ce à quoi je regrettais que les récits de montagne se bornent désormais. D’aucuns pouvaient écrire sur ces faits des récits admirables, il leur manquerait toujours quelque chose d’essentiel pour constituer à mes yeux des sujets de roman. Ce supplément d’âme qui transforme un sujet en intrigue, une personne en personnage, c’est ce que l’on appelle une histoire. Il y faut un début, une fin et surtout, au-delà des faits, des sentiments. Les héros que me proposait Daniel étaient de merveilleux robots, des surhommes, de grandes figures exemplaires, mais qu’avaient-ils ressenti ? Quels étaient leurs désirs, leurs regrets, leurs attachements et leurs peines ?
Un dernier ressaut de rochers nous séparait du refuge. Nos pieds glissaient sur le sable de moraine du sentier. Plusieurs fois, je m’arrêtai, appuyé sur mon piolet, pour reprendre mon souffle.
Daniel parlait toujours quand nous abordâmes la terrasse du refuge. Là, dans un désordre de cordes et de crampons, nous nous délestâmes de notre matériel, pressés de rejoindre au plus vite un bat-flanc, un banc, une table, n’importe quelle surface sur laquelle nous allonger et dormir.
Le lendemain matin, comme toujours, il ne restait que la lumière. Un grand soleil éclairait en contrebas le glacier de Leschaux et les Jorasses. Disparues les angoisses, les souffrances, le tribut de l’effort. Seuls demeuraient la ligne pure de l’ascension dont nous apercevions l’itinéraire au-dessus de nous, les moments d’extase au sommet, l’épisode foutraque du tir à l’arbalète…
Nous nous engageâmes dans la longue descente du refuge qui serpente dans les pentes d’herbes et les replats de granit sur lesquels suintent les eaux de fonte des glaciers.
Daniel essaya bien de reprendre la conversation de la veille mais il comprit vite que nous n’étions pas d’humeur à lui répondre sérieusement. Il se tut et notre petite colonne s’étira, chacun marchant seul ou choisissant pour quelque temps un compagnon, sans sortir pour autant de ses rêves. Un gros effort produit sur l’esprit une sorte de commotion, comme le ferait un bruit assourdissant ou un choc, et il s’ensuit un moment d’étonnement pendant lequel tout paraît neuf et presque incompréhensible.
En cette fin de saison, l’Alpe était vide. Nous fûmes d’autant plus surpris de voir deux alpinistes sortir des échelles qui permettent de redescendre au niveau de la mer de Glace. C’était un guide qui emmenait un client, un jeune Américain grand et lourd, que la montée avait mis au bord de l’asphyxie.
Le guide était un garçon d’une quarantaine d’années. Il connaissait Daniel et ils s’arrêtèrent pour prendre des nouvelles de leurs connaissances communes. Nous les rejoignîmes tous et Daniel fit sommairement les présentations.
— Rémy, dit-il en désignant le guide.
Ils échangèrent encore quelques mots à propos des conditions de la montagne, des prévisions météo et de la course facile que le guide envisageait pour le lendemain avec son client. Sans attendre, Sylvain et Cathy s’étaient déjà engagés sur les échelles. Pour une raison que je ne m’expliquais pas, je ne me décidais pas à les suivre. Je ne participais pas à la conversation des deux guides et, à vrai dire, ils ne me prêtaient pas plus d’attention qu’au client américain. Cependant, j’étais incapable de détacher mon regard de la personne que Daniel venait de me présenter sous le nom de Rémy.
Qu’est-ce qui me retenait ? C’était un homme d’une taille assez moyenne, sec et musclé comme le sont les professionnels de la montagne. Il était habillé plus modestement que ne le sont la plupart du temps les guides, sans aucune ostentation. Il ne portait rien de neuf, aucune couleur vive, et ses vêtements, quoique techniques, devaient lui avoir déjà fait plusieurs saisons. Ses cheveux bruns étaient assez longs et bouclés. Ses sourcils bien dessinés ajoutaient une touche presque féminine à son visage aux traits anguleux. De cela ressortait l’impression qu’il était parfaitement conscient d’être beau mais refusait de tirer parti de cette qualité. Il la tenait non pas cachée mais captive, comme s’il avait décidé de n’en faire qu’un usage choisi et restreint, selon sa volonté. Rien de tout cela n’aurait suffi à le rendre remarquable s’il n’y avait eu son regard. Il ne le porta pas longtemps vers moi mais assez pour que j’en fusse fortement marqué. Qu’en dire ? Je ne saurais le détailler. Il me revient seulement le mot qui s’est imposé sur l’instant : c’est un regard foudroyé.
Une grande lumière, semblait-il, avait irradié ces yeux. Elle les avait ouverts sur une âme et on avait l’impression de la sonder lorsqu’on les regardait. En même temps, dans l’autre sens, elle avait le don d’ouvrir à son tour les yeux de ses interlocuteurs jusqu’à pouvoir pénétrer profondément leur esprit. Le contact fut bref mais si intense que j’eus presque le sentiment d’une brûlure. J’avais la conviction que cet homme avait vu en moi jusqu’à mes secrets les plus intimes et que c’était par pitié, pour ne pas me soumettre trop longtemps à cette effraction, qu’il avait détourné les yeux.
Je restai ainsi, fasciné, à attendre et à désirer qu’il tournât de nouveau la tête vers moi. Mais il prit congé de Daniel et me serra la main distraitement sans me regarder.
Nous nous engageâmes sur les échelles.
— Qui est-ce ? demandai-je à Daniel dès que nous fûmes hors de portée.
— Un guide de la compagnie de Saint-Gervais.
— Et c’est quoi, son histoire, à lui ?
Daniel ne montra guère d’empressement à me répondre. Il devait juger que le personnage ne méritait pas une attention particulière.
— Il n’a rien fait de remarquable en montagne, dit-il sans enthousiasme. Il s’est installé dans la vallée depuis une vingtaine d’années avec son frère qui, lui, est un grand alpiniste.
Il entreprit d’énumérer quelques-uns des exploits du frère.
— D’accord, le coupai-je. J’ai compris que l’autre était intéressant. Mais à propos de ce Rémy, il n’y a vraiment rien à dire ?
— Rien.
Daniel devait sentir ma déception, même s’il ne la comprenait pas.
— Pour l’alpinisme, rien. Sa seule grande histoire, c’est une histoire d’amour.
— Encore mieux ! m’écriai-je.
Daniel se retourna pour me jeter un regard incrédule et voir si je plaisantais. Il haussa les épaules et poursuivit sa descente.
— Eh bien, insistai-je, raconte.
Mon compagnon se fit encore prier quelques instants. Puis le plaisir du conteur prit en lui le dessus sur le sérieux de l’alpiniste.

Première partie
Rémy ne regardait plus la montagne.
Il est inutile désormais de mettre le nez dehors pour savoir le temps qu’il fait. Il suffit de consulter la météo sur son téléphone portable. Une belle journée d’hiver, conclut Rémy. Cela lui convenait. Il ne jeta même pas un coup d’œil par la fenêtre de sa chambre. La courbe des dômes de Miage se dessinait en douceur sur les lointains mauves de l’aube. Les dernières étoiles brillaient encore dans les hauteurs noires du ciel cependant que des festons de glace scintillaient déjà sur les sommets. Mais à quoi bon contempler tout cela ? La montagne était là, Rémy le savait et il n’en demandait pas davantage.
Il s’était levé tôt et avait enfilé ses vêtements de la veille sans y penser. Sa seule inquiétude était de savoir si sa médaille de guide était bien accrochée sur sa veste neuve. Il aimait les tons fluo de ce nouveau modèle. C’était un cadeau de son frère Julien, alpiniste lui aussi et conseiller de la marque. Julien détestait les vêtements trop voyants et ne s’habillait jamais qu’en couleurs éteintes. La montagne, pour lui, restait un office grave, presque funèbre.
Rémy, au contraire, aimait porter des tenues chères, à la fois techniques et branchées. Avec ses cheveux bruns aux boucles rebelles, sa barbe de trois jours bien entretenue, ses yeux noirs, il incarnait à merveille le guide moniteur de ski tel que se l’imaginaient ses riches clients de Megève, la station où il travaillait. Il aimait la « glisse », le monde superficiel du loisir et du plaisir. Il avait laissé derrière lui les années masochistes de son adolescence et de sa première jeunesse pendant lesquelles il traînait de vieux équipements, des habits ternes. La honte de ces accoutrements s’ajoutait aux souffrances de l’alpinisme. Ces époques étaient heureusement révolues. Il avait juste trente ans.
Rémy monta dans sa voiture, un 4 × 4 Mercedes qu’il avait acheté d’occasion l’année précédente, en faisant une affaire. Le lecteur CD s’alluma seul, à fond, toujours réglé sur la chanson de Freddie Mercury qu’il écoutait la veille au soir, en rentrant du bureau des guides. Il emprunta la route en lacets qui descendait du hameau où il vivait. Le chasse-neige était passé à l’aube. Dans les virages à l’ombre, la chaussée était encore couverte d’une semelle de glace. Par endroits, de hauts sapins plongeaient la route dans l’obscurité. Les phares éclairaient leur ramure blanche de givre qui formait comme une voûte de cathédrale. Rémy, à un croisement, rejoignit la route principale et prit la direction de Megève. Il avait fixé le rendez-vous ce matin-là au mont d’Arbois, devant le téléphérique horizontal qui permet de rejoindre les pistes de Rochebrune. Les clients du jour étaient au nombre de cinq : deux couples âgés d’une soixantaine d’années et une autre personne que Rémy ne vit pas tout de suite car elle était occupée à boucler ses chaussures. Un des deux hommes s’avança, en tendant la main. Il portait un nom célèbre – « mais appelez-moi Jérôme ». C’était lui qui avait réservé Rémy pour la journée. Il fit les présentations. Sa femme, élégante et sportive, était occupée à couvrir de crème la peau de son visage, ridée par trop d’expositions au soleil. L’autre couple, bien que plus modeste, appartenait à la même caste de retraités aisés. Rémy ne retint pas les prénoms car la cinquième personne, entre-temps, s’était relevée. C’était une femme beaucoup plus jeune, d’une beauté hiératique. Rémy pensa : glaciale. Elle le regarda bien en face. Ce regard fut si intense, si plein, que Rémy devait l’évoquer souvent par la suite, et y découvrir un spectre presque infini d’expressions.
Cependant, au premier abord, il ne put chasser l’idée prétentieuse qu’il était devant une proie. Une de plus. Depuis qu’il s’était engagé dans ce métier de moniteur mondain, il enchaînait les conquêtes. Il en avait d’abord tiré une certaine vanité puis l’habitude, en cette matière aussi, avait fait son œuvre. Il savait qu’à chaque sortie, ou presque, un échange charnel lui serait offert. C’était au point qu’il se demandait parfois si ses clientes ne se passaient pas son téléphone en confidence. « Avec celui-là, tu sais… » La plupart du temps sinon toujours, la rencontre comportait d’emblée des limites qui condamnaient la relation à n’être qu’une aventure sans lendemain : femmes trop âgées qui auraient pu être sa mère – si seulement sa pauvre mère, dans son HLM de Brétigny, avait pu imaginer pareille situation – ou gamines riches à la recherche de sensations pendant leurs vacances avant de revenir, pleines d’expériences nouvelles, à des amours plus sérieuses.
Voilà pourquoi il crut d’abord voir se répéter le scénario habituel. Quelque chose, pourtant, l’alertait et lui laissait penser, sans qu’il le formulât, que cette fois c’était différent. D’abord, cette femme avait, comme lui, à peine la trentaine et cette égalité créait une forme de complicité, surtout devant ces deux couples mûrs. Mais il y avait plus, beaucoup plus, et l’âge n’était qu’un détail insignifiant comparé à la puissance de tout le reste. Comment définir ce « tout le reste » ? Rémy ne se doutait pas encore qu’il allait passer bien des soirées douloureuses à chercher la réponse à cette question.
Elle s’appelait Laure.
Et la proie, cette fois, c’était lui.
Qu’avait-il vu d’elle ? Rien de précis, en vérité, seulement une impression confuse. D’habitude, au contraire, il détaillait ses clientes sans complaisance. Personne n’avait cultivé autant que lui cet art de maquignon : juger au premier coup d’œil des qualités et des défauts d’une femme. Il faut dire que, le plus souvent, dans son métier de gigolo des neiges, il était lui-même jaugé et jugé. Peut-être même l’était-il avant la rencontre puisque les clients consultaient son site Internet et n’ignoraient rien de son sourire commercial, de sa musculature de sportif et d’un bronzage entretenu toute l’année au grand air. C’étaient en somme des rapports mutuels de consommateurs et il n’y avait rien de choquant à cela.
Cette fois, son sens critique, sa lucidité cruelle étaient en défaut. Laure lui arrivait comme un bloc. Tout au plus avait-il noté qu’elle était grande, très mince et blonde. Le premier mot qui lui avait traversé l’esprit en la voyant était « scandinave », à cause de ces cheveux fins, raides, coupés en carré long, et des yeux bleus qu’elle fixait sur lui. C’était peut-être aussi un effet inconscient produit par son bonnet de laine aux dessins nordiques. Car, pour que Laure fût scandinave, il lui manquait un côté pâle, diaphane, naïf. En se raccrochant à ses préjugés, Rémy reconnut plutôt en elle le stéréotype de la Française, avec un éclair de malice dans les yeux et une élégance sophistiquée. Il aurait même dit une Parisienne, catégorie qu’il avait identifiée depuis qu’il vivait à la montagne. Naguère, avant d’habiter dans les Alpes, il se considérait lui-même comme un Parisien. En s’éloignant, il avait compris qu’il avait été seulement un banlieusard. Ceux qu’il appelait désormais les « vrais » Parisiens étaient les êtres favorisés qui louaient les services de professionnels dans son genre pour leurs loisirs. Il avait pénétré dans leur monde grâce à son métier de guide. En somme, Parisien, pour lui, était devenu le synonyme de riche. Et cette fille, à l’évidence, appartenait à ce monde de luxe et de privilèges.
En même temps, elle s’en distinguait. Rémy ne savait pas d’où venait cette conviction. Peut-être de l’expression particulière de son visage. Laure le regardait sans prendre des poses, sans se forcer à sourire, sans sacrifier à ce qu’il considérait comme les codes superficiels de la civilité parisienne. Il y avait ce jour-là chez elle quelque chose de grave. Rémy se demanderait longtemps si c’était l’effet sur elle d’un choc analogue à celui qu’il avait ressenti en la voyant pour la première fois. À vrai dire, il l’espérait mais sans parvenir à s’en convaincre. Dans l’urgence de ce premier moment et pour reprendre contenance, il suspendit cette question et conclut que cette femme était simplement mystérieuse. Et surtout que ce mystère était, à un degré infini, désirable.
La journée de ski se déroula sans aucun fait marquant. En montant dans la benne jusqu’au sommet des pistes, les deux hommes âgés parlèrent à haute voix et rivalisèrent de références sportives. À les entendre, ils étaient l’un et l’autre des skieurs hors pair et alignaient les plus belles descentes de par le monde, de l’Aconcagua au mont Fuji. Sitôt les skis chaussés, ils se montrèrent moins vaillants. Leur style était maladroit et leur équilibre précaire. Rémy, habitué à ces forfanteries, savait qu’en enchaînant de jolies pistes faciles et en proposant deux ou trois fois des variantes sans danger sur les côtés, il permettrait aux prétendus champions de sauver la face. Ils lui en seraient reconnaissants, ce qui voulait dire un bon pourboire. Personne n’utilisait ce mot car le métier de guide garde toujours un petit parfum d’héroïsme et de fierté qui interdit toute référence trop évidemment servile. Cependant, les clients satisfaits trouvaient toujours une manière de le récompenser en sus du tarif, sans l’humilier.
Laure, pendant cet enchaînement monotone de descentes faciles, ne montra aucun signe d’ennui ni de lassitude. Elle skiait avec élégance, sans effort apparent, sans hâte, sans hésitation sur l’itinéraire. Surtout, chacun de ses mouvements, comme chacune de ses poses quand elle s’arrêtait, était marqué par une grâce naturelle. Rémy pensait même, en la regardant : une autorité naturelle. Elle exerçait sur tout son corps et pour les moindres gestes une souveraineté absolue.
Enfin, vers seize heures, non sans avoir hésité, Rémy les dirigea vers La Pure Folie. La discothèque en plein air, située sur la crête qui domine Saint-Gervais et Megève, commençait à s’animer. La musique techno sortait des immenses baffles installés sur la terrasse. Les basses vibraient à fond. Les aigus semblaient assez puissants pour parcourir tout l’espace et atteindre, à travers l’air glacé, la pointe des Fiz, raide dans sa redingote grise, les sommets godronnés des Aravis, tapis dans la neige comme de gros chats, et jusqu’à la cime aristocratique et indignée du Mont-Blanc. Avec le soleil qui déclinait, les vallées apparaissaient saturées d’un air sale, obscurcies par les brumes marron de la pollution. Vu de La Pure Folie, le monde d’en haut semblait un univers à part, réservé à une élite, qui s’appropriait la beauté, pour la souiller.
Les coups sourds des percussions remuaient les tripes des danseurs. L’alcool les mettait en extase. L’ivresse prenait des allures de plénitude. Chaque participant se sentait envahi par une gratitude sans objet. Elle ne demandait pour s’épancher qu’une bouche offerte et des corps à étreindre. Dans la chaleur de la danse et dans une promiscuité que l’hostilité glacée du décor rendait plus désirable encore, les danseurs abandonnaient toutes leurs inhibitions et rien ne s’opposait à l’expression directe du désir. Voilà pourquoi Rémy, comme d’autres moniteurs mondains, concluait les journées de ski en emmenant ses clients dans cet endroit. Voilà aussi pourquoi, ce jour-là, il avait hésité à le faire.
Mais il n’avait pas eu à prendre la décision. C’était le groupe lui-même qui, en sortant du télésiège et en passant devant l’entrée de La Pure Folie, avait insisté pour y entrer. Rémy admira une fois de plus la puissance de métamorphose de ceux qu’il appelait les Parisiens. Un instant plus tôt, ils arboraient l’attirail et les postures de skieurs aguerris – surtout à l’arrêt, à vrai dire. Sitôt entrés dans la boîte, ils avaient l’aisance de noctambules – quoiqu’il fît encore grand jour.
Laure, avec son sourire énigmatique et sa démarche souple, se faufilait entre les danseurs. Sur une proposition du dénommé Jérôme, ils rejoignirent tous la piste en plein air où la foule était la plus déchaînée. Deux filles, sans doute payées par la direction, dansaient sur une table presque dévêtues. Laure, en avançant jusqu’à la terrasse, avait pris imperceptiblement un déhanchement souple qui l’avait fait passer de la marche à la danse. Les deux couples qui l’accompagnaient s’évertuaient à composer des figures de rock’n’roll et se cognaient aux autres danseurs sans la moindre gêne. Laure, elle, se conformait aux usages et dansait seule, ce qui soulagea Rémy. Il sentait qu’il devait à tout prix se garder de la toucher et cela le surprenait. D’ordinaire, dans cette bousculade, il se retrouvait assez vite au contact de sa compagne du jour. La proximité devenait naturelle et la violence de la musique absorbait et neutralisait la violence des désirs. En peu de temps, la pudeur était oubliée. Tous les gestes devenaient licites. Il n’était pas besoin d’être séduit pour étreindre. C’était tant mieux car d’ordinaire ses partenaires, malgré leurs efforts, n’exerçaient aucun attrait sur Rémy.
Avec Laure, au contraire, le désir était si puissant qu’il faisait obstacle à la libération bestiale que portaient en elles cette musique et cette promiscuité. Rémy, en dansant, respectait inconsciemment une distance, certes réduite, mais suffisante pour maintenir leurs corps séparés.
Cette attitude distante le mettait assez mal à l’aise. Il n’avait jamais l’occasion de danser seul et, lorsqu’il s’enlaçait à quelqu’un, ses mouvements ne lui appartenaient plus en propre. Cette fois, il se livrait dans toute sa vérité et se rendait compte à quel point il dansait mal. C’était du moins sa perception face à l’élégance et au naturel dont Laure faisait preuve.
En toutes circonstances, il y avait en elle un mélange de passivité et de contrôle. Passive, elle l’était au sens où elle ne semblait jamais prendre aucune part à la décision. Ce n’était pas elle qui avait conduit le groupe vers la discothèque ni choisi de se retrouver sur la piste de danse. En même temps, quoi qu’il pût lui arriver, elle dominait la situation. Sa danse était aussi précise et harmonieuse que son ski.
Face au désir qu’il sentait monter en lui, il choisit la pire solution et essaya de parler. Le niveau sonore était tel qu’il devait hurler et Laure ne l’entendait pas. Elle avança la tête sans cesser de danser. Un instant, ses cheveux, en se balançant, effleurèrent la joue de Rémy. Il se troubla et dut répéter sa question. Elle lui parut encore plus stupide et malvenue que la première fois.
— Combien de temps restez-vous à Megève ?
Jérôme avait décrété qu’ils devaient tous se tutoyer. Rémy avait eu du mal à s’y faire. Dans sa question, le « vous » pouvait être le signe de cette difficulté ou s’appliquer à tout le groupe.
Laure répondit d’un geste évasif de la main qui signifiait « toujours » ou « je ne sais pas » mais que Rémy interpréta comme « ne te préoccupe pas de ça ». Puis, tout aussitôt, elle se pencha vers lui et dit d’une voix remarquablement audible malgré le tumulte ambiant :
— J’aimerais faire une randonnée, demain.
— Une randonnée ?
— À ski.
— Dans la montagne ?
Rémy était consterné de poser des questions aussi bêtes et elle avait l’air un peu agacée aussi.
— C’est-à-dire, pas sur les pistes comme aujourd’hui ? précisa-t-il.
— Oui, une rando, quoi.
— Avec moi ? insista Rémy, heureux que dans la chaleur humaine de la terrasse il eût été impossible de voir qu’il avait rougi.
Laure hocha la tête.
— Je veux dire : avec les autres aussi ? ajouta-t-il.
Laure écarta les mains comme pour signifier que cela ne dépendait pas d’elle et surtout que cela n’avait aucune importance.
— Eh bien, avec plaisir. Je m’en occupe.
Rémy s’était emparé de cette proposition comme d’un cadeau précieux. Il passa le reste de la soirée à espérer que rien ne troublerait ce bonheur ni ne romprait le charme. Il prit garde à ne pas approcher de Laure. Entre eux, désormais, le regard était chargé d’un secret et d’une promesse.
Le dôme du Goûter était orange au couchant, avec des ombres mauves dans les combes, et le Mont-Blanc, à peine visible derrière l’aiguille de Bionnassay, était coiffé de mèches blanches par un vent d’altitude.
Ils partirent vers dix-huit heures, saisis par le froid et tout assourdis encore par la musique. Rémy reprit sa voiture au mont d’Arbois. Les deux couples l’avaient embrassé avec effusion mais il avait à peine approché ses lèvres des joues de Laure.
Ils étaient convenus de se téléphoner dans la soirée à propos de la randonnée du lendemain. »

Extraits
« Ainsi, se dit-il, je suis amoureux.
Nommer un mal, ce n’est pas en guérir mais c’est déjà apprendre à vivre avec lui. Par la suite, il ne pensa plus seulement à Laure mais à son amour, comme s’il se fût agi d’un être à part entière. Il le voyait grandir, prendre de la force et parfois s’assoupir. Il projetait sur lui ses douleurs et ses angoisses. Si bien qu’il put petit à petit reprendre pied dans la vie normale, indemne des maux dont était accablé son pauvre amour, qu’il retrouvait le soir en rentrant à la maison. » p. 70

« Si bien que se développait entre eux une forme particulière de relation. Elle était faite d’une grande proximité, d’une familiarité presque animale, de sueur et d’odeurs mêlées, de partage, d’émerveillement et de douleurs, de montées muettes et d’attention concentrée sur les gestes de la sécurité, l’observation du temps, la recherche de l’itinéraire. Ensuite venaient la faim, l’épuisement et, au repos, l’amour physique. Dans tous ces actes, leur intimité était complète et harmonieuse, Mais ensuite elle repartait et Rémy découvrait qu’ils ne s’étaient rien dit. » p. 107

« Il n’y avait pas de montagne plaisir mais seulement la montagne qui réservait, à sa discrétion, le plaisir et la douleur, le merveilleux et le drame, l’effort et le repos, la conscience et l’oubli. Rémy se voyait comme le serviteur de cette divinité aux multiples visages à laquelle la vie l’avait destiné.
Pour autant, il restait un rêveur et, quand il n’était pas en montagne, il continuait de passer ses soirées à laisser vagabonder son esprit, en regardant les programmes que la télévision lui proposait. Cependant, il fit aussi davantage d’efforts pour lire et rattrapa son retard sur les classiques. » p. 269

À propos de l’auteur
RUFIN_jean-christophe_©RTLJean-Christophe Rufin © Photo RTL

Jean-Christophe Rufin est né à Bourges en 1952. Fils unique, il est élevé par ses grands-parents, car son père est parti et sa mère travaille à Paris. Son grand-père, médecin et résistant, a été déporté deux ans à Buchenwald.
En 1977, après des études de médecine, il part comme coopérant en Tunisie et mène sa première mission humanitaire en Érythrée, ou il rencontre Azeb, qui deviendra sa deuxième femme. Diplômé de l’Institut d’études politiques, il devient, en 1986, conseiller du secrétaire d’État aux droits de l’homme et publie son premier livre, Le Piège humanitaire, un essai sur les enjeux politiques de l’action humanitaire. De 1991 à 1993, il est vice-président de Médecins sans Frontières (MSF). En 1993, il entre au ministère de la Défense comme conseiller spécialisé dans la réflexion stratégique sur les relations Nord-Sud. Il quitte ce poste en 1995 et devient administrateur de la Croix-Rouge française. En 1997, a 45 ans, il publie son premier roman, L’Abyssin, l’histoire d’une ambassade dépêchée par la cour du Négus d’Éthiopie auprès de Louis XIV. Goncourt du premier roman et prix Méditerranée, ce livre se vend à plus de 300 000 exemplaires et est traduit en 19 langues.
En 1999, Les Causes perdues, inspiré de sa mission humanitaire en Éthiopie, remporte le prix Interallié. En 2001, il reçoit le plus prestigieux des prix littéraires français, le Goncourt, pour son roman Rouge Brésil, un voyage de l’autre côté de l’Atlantique au temps des premières colonies françaises.
En 2003, il se lance avec bonheur dans le roman d’anticipation avec Globalia, qui raconte les aventure de Baïkal, jeune rebelle qui quitte les territoires sécurisés pour pénétrer dans la non-zone… Un 1984 revisité dénonçant le monde de conformiste, obsédé par sa sécurité, dans lequel nous vivons. Élu en 2008 à l’Académie française, il a aussi été maître de conférences à l’Institut d’Études Politiques de Paris et président d’Action contre la faim (ACF). Son récit Immortelle randonnée : Compostelle malgré moi remporte le Prix Nomad 2013. Check-point reçoit le prix Grand Témoin en 2015. Suivront notamment Le Tour du monde du roi Zibeline (2017) et Les Sept Mariages d’Edgar et Ludmilla (2019). Son goût pour l’aventure et sa passion pour l’alpinisme forment la trame de Les Flammes de pierre (2021).
En parallèle de ses récompenses littéraires, Jean-Christophe Rufin est également titulaire de plusieurs distinctions. Il remporte le titre de Docteur honoris causa en 2006 et est également sacré Chevalier des Arts et des Lettres en 2003. En 2012 et 2013, il reçoit respectivement le titre de Commandeur de l’Ordre national du Lion du Sénégal, puis celui d’Officier de la Légion d’honneur. (Source: Académie Française / L’Internaute)

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Double Nelson

DJIAN_double_nelson

  RL-automne-2021

En deux mots
Quand on partage sa vie avec une femme membre des services spéciaux, il faut s’attendre à voir sa vie bousculée. Mais les missions d’Edith perturbent tellement Luc que la rupture est inévitable. Il va enfin pouvoir se remettre à son roman. Sauf qu’Edith, de retour d’une mission périlleuse, vient chercher refuge chez son ex.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Partir, revenir

Philippe Djian nous revient avec un roman doucement ironique qui se lit comme un thriller. Double Nelson, une prise de soumission au catch, raconte comment après leur rupture, Edith et Luc finissent par se retrouver pour une vie de couple très particulière.

Non, Philippe Djian n’en a pas fini avec l’exploration du couple et des mécanismes qui le font fonctionner ou disjoncter. Cette fois, l’histoire de Luc et d’Edith commence au moment de leur rupture. Quand ils se rendent compte que la passion amoureuse a cédé la place au conflit quasi permanent. Et quand vous saurez qu’Edith est membre des forces spéciales, vous comprendrez combien il peut être éprouvant de se frotter à elle. Si Luc a pu accepter leurs jeux sexuels et son irrépressible envie d’avoir toujours le dessus, il doit rendre les armes. Un post-it collé sur la porte du réfrigérateur est là pour le signifier la fin de leur aventure qui, il est vrai, avait commencé bien curieusement. En mission, Edith l’avait confondu avec un ennemi et l’avait neutralisé en deux temps, trois mouvements. Le temps de se rendre compte de sa méprise, il avait succombé à son charme. Un peu sado-maso, mais tout aussi surprenant pour quelqu’un qui cherche l’inspiration.
Revenu au célibat, il constate cependant que la solitude lui pèse, que la séparation lui laisse un goût amer. Par chance Marc Ozendal, le nouveau voisin qui s’est installé en face de chez lui, est aussi séparé de sa femme. Si bien qu’ils peuvent noyer dans l’alcool leurs beaux souvenirs et s’encourager mutuellement à de meilleurs lendemains. Et puis, il est peut-être temps de se remettre à ce roman qu’il a promis à Caroline, son éditrice qui attend avec impatience de le lire.
Mais cette nouvelle routine n’a pas le temps de s’installer qu’Edith réapparaît déjà. Blessée lors d’une mission périlleuse, elle trouve refuge chez Luc où elle espère être à l’abri et pouvoir se requinquer. Sauf que dans l’intervalle, il y a aussi eu du changement en face de chez lui avec l’arrivée de Michèle, dont on dira simplement qu’elle est érotomane à tendance suicidaire et qu’elle voit d’un très mauvais œil le retour d’Edith. Mais comment Luc pourrait-il refuser son aide à son ex.? Et comment peut-il espérer cohabiter avec elle sans que le feu de la passion qui continue à couver sous les braises ne se réveille? Ajoutons encore à ces questions l’apparition d’une menace qui se précise au fil des pages.
C’est dans son style joyeusement ironique que Philippe Djian choisit de faire se rencontrer deux êtres diamétralement opposés, la femme baroudeuse et l’écrivain casanier et d’appuyer le trait en donnant à la femme un rôle masculin et inversement. Une recette très «cinématographique» et qui, par parenthèse, se prêterait sans doute fort bien à une adaptation sur grand écran.
Une spécificité que le romancier a peaufiné au fil de ses romans depuis 37°2 le matin, Oh… (Prix Interallié, adapté par Paul Verhoven sous le titre Elle ou encore Chéri-Chéri ou plus récemment avec 2030. Dans ce dernier roman, on retrouve aussi le thème du voisinage qui semble revêtir de plus en plus d’importance dans son œuvre et qui sert à souligner l’évolution des principaux protagonistes. Entre violence et humour, ce combat de catch amoureux en plusieurs rounds est une belle réussite.

Double Nelson
Philippe Djian
Éditions Flammarion
Roman
240 p., 20 €
EAN 9782081473324
Paru le 25/08/2021

Où?
Le roman est situé en France, dans un endroit qui n’est pas précisément situé, mais d’où il est possible d’entendre l’océan.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un «double Nelson», c’est une prise de soumission qui consiste, dans un match de catch, à faire abandonner l’adversaire. Mais on peut aussi s’en servir dans une relation amoureuse. Tout commence par une séparation. Luc et Edith ont vécu quelques mois d’un amour intense, jusqu’à ce que le métier de cette dernière – elle fait partie des forces spéciales d’intervention de l’armée – envahisse leur quotidien au point de le défaire. Sauf que quand, réchappée d’une mission qui a mal tourné, Edith le prie de la cacher chez lui le temps de tromper l’ennemi à ses trousses, c’est la vie de Luc qui bascule et son roman en cours d’écriture qui en prend un coup. Ces deux-là qui peinaient à vivre ensemble vont devoir réapprendre à s’apprivoiser, alors qu’autour d’eux la menace d’une riposte de mercenaires se fait de plus en plus pesante. Il faudra bien que certains se soumettent…

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Goodbook.fr
Le journal de Montréal (Karin Vilder)
Atlantico (Annick Geille)
Le Progrès (Stéphane Bugat)
Le Devoir (Manon Dumais)
Benzinemag (Eric Debarnot)
France Inter (La bande originale – Nagui)
RFI (Vous m’en direz des nouvelles)
France Bleu (Frédérique Le Teurnier)
Blog Agathe The Book


Philippe Djian présente Double Nelson © Production Flammarion

Les premières pages du livre
« Il savait bien
Il savait bien que ça allait se passer de cette manière. Qu’il était allé trop loin. Edith le rejoignit sur la promenade qui longeait l’embouchure du fleuve. Il y avait du vent, un ciel gris-violet de fin d’été. Il plissait les yeux car ses cheveux lui cinglaient le visage. De sorte que la gifle qu’elle lui administra ne changea pas grand-chose à ce qu’il ressentait. Elle pouvait bien lui en donner une deuxième pour le même prix. Il n’avait pas l’intention de bouger. Sa joue était chaude. Son oreille sifflait.
Elle décida qu’elle allait lui en coller une autre.
Ils en étaient arrivés là.

C’était déjà difficile d’écrire un roman. D’ailleurs, avant de rencontrer Edith, il n’avait rien écrit de bon depuis des mois. Sa vie était partie en vrille, une véritable patinoire, comme d’habitude, au terme d’une énième rupture dont le souvenir s’estompait à peine. Il ne parvenait plus à se concentrer sur son travail, parfois quelques phrases lui venaient, puis son esprit s’échappait et l’entraînait dans une forêt profonde où il ne manquait pas de se perdre. Il rentrait les poches vides. En haillons. Il ne restait plus rien.
Bref, le pays sortait d’une longue période froide et brumeuse. Aux premiers jours de janvier, le soleil s’était remis à briller, l’air sentait déjà bon – des monticules de neige glacée, noircie, encombraient encore les trottoirs et ce maudit roman semblait consentir à reprendre sa route.
Luc menait de nouveau une vie sans heurts, à ce moment-là. Il vivait seul et ne fréquentait pas les sites de rencontres. Il se dégourdissait les jambes dans le jardin lorsque Edith lui était tombée dessus à bras raccourcis, comme un diable surgissant de sa boîte. Leur histoire avait ainsi débuté.
Certes, ils avaient d’emblée partagé quelques mois passionnés, intensément sexuels et sans nuages, mais les fondations s’étaient bientôt fissurées. Avant que tout ne s’effondre. Bien entendu, le roman était une fois de plus en berne – on aurait dit une dépouille jetée au fond d’un puits, il en était malade. D’être à ce point obnubilé par Edith – il aurait dû se méfier depuis le début.
Elle avait fondu sur lui à pieds joints et sous le choc l’avait flanqué par terre alors qu’il était arrêté et prêtait l’oreille à un bruit d’hélicoptère qui stationnait au-dessus des bois. Et avant qu’il n’ait eu le temps de dire ouf, elle était à cheval sur lui et le bâillonnait dans la foulée au moyen de ruban adhésif. Il avait tâché de la faire basculer mais elle lui avait envoyé son coude en pleine figure et profité de l’avoir sonné pour lui lier les poignets avec un Serflex.
Il y repensait parfois avec un sourire attendri.
Elle s’était relevée et parlait dans un microphone fixé au revers de son treillis cependant qu’il grognait, se tortillait sur le sol et cherchait à la déséquilibrer, mais elle esquivait et lui écrasait la figure sous une semelle crottée de ses rangers. Comme il ruait malgré tout dans les brancards, elle avait grimacé et lui avait envoyé un méchant crochet au menton. Elle semblait très énervée. Dans son micro, elle les traitait de connards, d’une voix sifflante. Il ne comprenait rien à ce qui se passait. Elle l’avait presque mis KO. Mais déjà, il était ensorcelé.
Elle lui avait rendu visite le lendemain pour s’excuser. Il s’était plus ou moins entiché d’elle sur-le-champ, au premier regard qu’ils avaient échangé. Elle l’avait bien amoché. Il tenait une poche de glace contre sa joue, son œil droit était à demi fermé et il portait une minerve. Il la fit entrer et retourna à son fauteuil sans attendre. Il y avait une chance sur un million pour tomber sur une femme qui éliminait toutes les autres. Et il fallait que ça lui arrive.
Il s’agissait d’une erreur. Elle en frémissait encore de dépit. Ils s’étaient trompés de maison. De cible. À cause d’un bug. Elle ne pouvait en dire plus. Elle avait abandonné son treillis pour une tenue de mi-saison aux couleurs claires. Elle avait défait ses cheveux. Elle était désolée.
Ça paraît dingue, n’est-ce pas, avait-elle ajouté en souriant.

Il leur avait fallu
Il leur avait fallu quelques mois avant de s’apercevoir que leur affaire ne tournait pas très rond et l’été se transforma en fournaise, le torchon brûla et Luc ne parvint plus à penser à autre chose, il ne voulait pas la perdre mais la douleur que lui procurait cette seule pensée n’était pas sans intérêt. Ils multiplièrent les désaccords, les malentendus, les scandales dans les restaurants dès qu’ils avaient un peu bu. Les insultes.
Et un matin, alors qu’elle avait passé la soirée de la veille à flirter sous son nez avec le patron de la boîte – quoi qu’elle en disait –, il avait fourré ses affaires dans un sac et il était rentré chez lui après avoir collé un Post-it sur le miroir de la salle de bains pour informer Edith qu’il la quittait.
Elle n’avait pas apprécié le Post-it. Le vent soufflait et elle venait de lui asséner une sacrée gifle. Leur liaison avait viré à l’aigre mais il était resté face à elle, sans dire un mot, en souvenir des bons moments qu’ils avaient passés ensemble. Il commençait déjà à la regretter. Elle avait eu raison de le frapper. Il aurait d’ailleurs pu lui rendre la pareille, lui envoyer quelques bonnes gifles pour y avoir mis du sien à tout foutre en l’air. Ils méritaient d’être punis tous les deux pour ce qu’ils avaient proprement piétiné.
Il rangea le garage en rentrant. Edith l’avait encombré de son matériel et on ne pouvait plus rien y mettre. Il passa l’après-midi à monter des étagères métalliques pour y déposer son attirail, son tapis de course, son rameur, ses ballons, ses haltères et autres, et surtout le sac de frappe suspendu au beau milieu, autour duquel elle tournait avant de le cogner sans prévenir, le plus méchamment possible, lui décochant une série qui aurait mis un homme de cent kilos à genoux. Certains matins, quand il se levait à l’aube pour travailler, pour être tranquille, pour fixer toute son attention sur cette pourriture de roman en cours et afin de se laisser baigner par le silence, par l’éveil de la nature engourdie, etc., il entendait soudain l’impact des gants sur le sac et il savait qu’ensuite ce serait le grincement du rameur et pire encore que tout lorsqu’elle se mettrait à cavaler sur son tapis F75 haut de gamme comme s’il y avait le feu. De sorte que, bien entendu, son humeur s’en ressentait et il tâchait de surmonter sa contrariété, mais quelquefois il en avait marre.
Et pour dire la vérité, il n’aimait pas son côté militaire, son besoin de commander, même quand ils baisaient. Souvent c’était comme une lutte, lequel finirait par grimper sur l’autre, mais dans ce cas précis les choses lui convenaient. Ils avaient enlevé les pieds du lit pour ne pas tomber de trop haut. Il les remit.
Le soir s’annonçait quand un camion de déménagement s’arrêta devant la maison en face de la sienne, de l’autre côté de la route qui desservait le lotissement. Edith lui avait administré une telle gifle quelques heures plus tôt que son oreille sifflait encore un peu. Il observa un instant ce qui se passait à travers le hublot de la porte. Un break venait de se garer derrière le camion pendant que des types déverrouillaient les portes et actionnaient le plateau élévateur. Deux personnes sortirent de la Volvo. Un type et un gamin. Il n’était pas écrivain pour rien, il imaginait déjà différents scénarios tordus, improbables, sinistres. Il ne les avait pas bien vus à cause de la pénombre. Il trouvait un peu bizarre de déménager à la tombée du soir mais les gens étaient timbrés pour la plupart, de sorte qu’il ne s’en émut pas davantage, éteignit la lumière et regagna son salon en pensant que la journée avait été rude, il ne s’était pas menti.
Le lendemain matin, dès l’aube, il s’installa à son bureau pour écrire et il attendit en vain. Qu’elle commence. Qu’elle envoie dans le sac quelques directs d’échauffement, pof, pof-pof, pof. Il gardait les mains au-dessus du clavier et rien ne venait.
Agacé, il pivota sur son siège à roulettes. La vie de célibataire qui lui tendait les bras une fois de plus ne manquait pas d’attraits mais elle ne comblait pas tout. Il faisait à peine jour lorsqu’il descendit de sa chambre pour faire un peu de repassage ou quoi que ce soit d’autre du moment qu’il ne restait pas bloqué sur une contrariété – et l’absence d’Edith, déjà, était partout.
Il savait qu’il devrait serrer les dents durant quelque temps. Il resta dans l’ombre en pénétrant dans la cuisine. Il avait une vue imprenable sur la maison d’en face. L’aurore était encore timide, aucune lumière ne brillait alentour en dehors des fenêtres des nouveaux arrivants. Derrière lesquelles circulaient des silhouettes sombres au rez-de-chaussée. Le camion avait disparu.
Le jour se leva lentement. Il s’apprêtait à tirer le store pour s’isoler de ceux d’en face, mais il se ravisa, il trouva que c’était inamical, à tout le moins impoli. Autant se montrer sous un bon jour. Il n’allait pas leur adresser un signe de bienvenue, il n’irait pas jusque-là, d’autant qu’il était de nouveau accaparé par le complet silence qui régnait autour de lui, il avait perdu l’habitude d’être seul. Il fit la grimace. Il ne savait pas encore comment réagirait le roman, c’était mal parti, il allait devoir trouver le moyen de reposer ses doigts sur le clavier et accepter de souffrir. Les conditions étaient réunies pour que l’affaire tourne au fiasco. Il en était aux deux tiers mais la fin lui paraissait encore si lointaine qu’il faillit vomir. Pour certains, quitter une femme était comme arrêter l’héroïne, la descente était raide.
Il remonta dans sa chambre, rouvrit son ordinateur portable et resta assis, paralysé, jusqu’aux alentours de midi devant l’écran éteint, et aucun signe de vie de cette ordure de roman qui restait bloqué sur une phrase comme une voiture qui aurait embouti un arbre. Pas le moindre tressaillement.
On sonna à sa porte. Les chaînes tombèrent à ses pieds. Tout était bon parfois pour s’échapper sans donner l’impression qu’on fuyait. Il quitta son bureau sans attendre, la conscience presque tranquille, et il descendit aux nouvelles.
Je suis votre nouveau voisin, lui annonça le gars qui se tenait derrière la porte en survêtement. Je venais voir si vous n’auriez pas un marteau à me prêter.

Ça devint une habitude
Ça devint une habitude, ces emprunts d’outillage. Le gars s’appelait Marc Ozendal et il était plutôt sympathique. Il rendait les outils propres et nettoyés à la fin de la journée. L’occasion de se croiser, d’échanger trois mots, de parler du temps. Mais très vite, chacun s’aperçut que l’autre était logé à la même enseigne, que des histoires de femmes étaient là-dessous, et ils se détendirent, Marc sortait d’une rupture brutale et Luc avait rompu avec Edith. Ils savaient de quoi ils parlaient.
L’été commençait à prendre des couleurs d’automne. Il faisait encore bon vivre dehors et ils étaient là, tous les deux, assis dans le jardin avec le gosse, Paul, qui tournait sur son vélo autour du rond-point, et une bière légère à la main, l’air était doux, le soleil cliquetait dans les feuilles rouges, ils ne s’étaient pas dit un mot depuis deux minutes et profitaient de ce calme en observant le couchant.
Parfois je me demande si j’ai bien fait, déclara Luc sans prévenir ni même tourner la tête. Je commence à oublier ses mauvais côtés.
Moi pareil, répondit Marc derrière ses lunettes de soleil. Alors que je l’aurais étranglée, par moments. Bon, je sais que j’ai pas le droit de dire ça, mais.
Non, coupa Luc, tu en as tout à fait le droit. Ne te gêne pas. Elles ne prennent pas de gants avec nous, ne l’oublions pas.
Je ne risque pas d’oublier. Elle finira bien par nous remettre la main dessus. Son avocat est une ordure. J’hésite à inscrire Paul sous un faux nom à l’école, mais je me dis que c’est reculer pour mieux sauter. Elle lâchera pas le gamin.
Ça, souvent elles nous tiennent, d’une manière ou d’une autre. Au point que les pires moments s’estompent, c’est malheureux à dire. Bientôt on ne verra plus que leurs qualités.
Marc sortit une photo de son portefeuille et la tendit à Luc.
Je te présente Iris, soupira-t-il. On dirait un ange, n’est-ce pas. C’est ce que j’ai cru. Elle cachait bien son jeu. Par moments, je me demandais si elle n’avait pas mangé du chien enragé, je plaisante pas.
Tu as entendu parler des forces spéciales, demanda Luc en plissant les yeux dans la lumière ambrée qui frémissait au-dessus des arbres. Edith a été la première femme à les intégrer, du jamais- vu. Un mental d’acier, une résistance à toute épreuve. Les balèzes qui s’entraînaient avec elle n’en croyaient pas leurs yeux. Elle a commencé par me sauter dessus à pieds joints lorsque nous nous sommes rencontrés. Elle est tombée du ciel. Je me suis retrouvé à l’hôpital. J’aurais dû me méfier, je sais, mais bon, tu sais comment ça marche. Bien sûr que tu le sais. On a ça au fond des tripes, mon vieux. On est marqués.
En dehors de ça, reprit Marc, quand elle prenait ses calmants, tu te serais damné pour elle. Oui, elle rentrait ses griffes, oh oui. Mais ça ne durait pas longtemps. Si je voulais la prendre dans mes bras, je devais me dépêcher.
On peut ruser de temps en temps, mais ça devient lassant, acquiesça Luc. Je ne me souviens pas d’un seul jour, vers la fin, où Edith n’a pas été furieuse contre moi.
Il resta un instant dubitatif. Quand elles veulent, reprit-il, elles trouvent toujours quelque chose. C’est rarement la bonne raison.
Quelques lumières commencèrent à briller aux fenêtres autour d’eux – deux trois familles, des femmes seules avec des enfants, des vieux – lorsqu’ils se séparèrent. Marc embarqua Paul et son vélo sous le bras, traversa la route pour remonter chez lui cependant que Luc hésitait à se remettre à son roman. Ce n’était pas écrire dont il avait envie pour le moment. Bien entendu, le sexe à domicile lui manquait déjà mais ce n’était pas tout. Il semblait qu’elle avait gardé une part de lui, qu’il n’était plus entier, et écrire un roman quand on n’est plus entier, ça devient super coton. Il valait mieux en rire. Il n’avait que la quarantaine – bien tassée –, mais il se releva des marches du perron comme un vieillard et retourna à l’intérieur. Écrire était mauvais pour la circulation. Quand elle était bien lunée et qu’il était aimable, Edith lui prodiguait de longs massages, parfois virils mais très efficaces au bout du compte, ou d’autres manipulations beaucoup plus tendres, ingénieuses, mais très efficaces aussi. De quoi tenir durant des heures ensuite, rechargé à mort étonnamment, l’esprit vif, de quoi aligner quelques phrases sur lesquelles on ne reviendrait plus. C’était comme de lever une armée, la sentir grossir dans son dos.
Il sortit un paquet de pâtes surgelées et l’enfourna au micro-ondes. Il songeait à regarder un truc sans intérêt avant de se mettre au travail, quand la nuit serait franchement tombée et que le décor serait emporté. Plus c’était insipide, mieux c’était. Le cerveau se mettait en veille, les tensions se relâchaient, le roman palpitait au loin. Il suffisait de couper le son.
Il regrettait de ne pas avoir un travail de bureau qu’il pourrait quitter à heures fixes. Fermer la boutique après avoir fait ses huit heures. Mais le piège s’était refermé sur lui. Écrire avait foutu sa vie en l’air. C’était la seule raison pour laquelle il continuait de noircir des pages. Pour ne pas s’avouer vaincu.
Edith n’avait plus donné de ses nouvelles pendant trois semaines après cette méchante gifle qu’elle lui avait flanquée et qu’il ruminait jour après jour.
Il payait cher la décision qu’il avait prise. Mettre fin. Certes, Edith avait un côté rigide pas toujours très facile à vivre, mais il ne détestait pas ça, il s’en serait facilement accommodé. Sauf que ce n’était pas le but. Flanquer le feu aux poudres était le but. Rechercher la tension. Cela ne servait plus à rien d’en parler à présent. Il avait fait la seule chose qu’il y avait à faire. Il fallait savoir se couper un bras. La douleur était le gage d’être toujours en vie. C’était comme ça, il n’y pouvait rien. Il était conscient du mal qu’il avait fait à ces femmes en les poussant à bout. Provoquer l’orage. Faire tonner la foudre. Larguer Edith au moyen d’un Post-it était la meilleure façon de se la mettre à dos. Ça n’avait pas loupé.
Mais ce foutu roman était sauvé. Une fois de plus. Avant que les braises ne s’éteignent, il fallait réagir. Anticiper, ne pas reculer devant le sacrifice. Il en croisait quelquefois des comme lui, il repérait au premier coup d’œil ceux qui payaient le prix fort, qui se mutilaient, qui offraient leur gorge pour se remettre en selle. Ils se reconnaissaient. Ils préféraient s’éviter. Ils ne semblaient pas très fiers d’eux-mêmes. En tout cas lui ne l’était pas.
Caroline, son éditrice, qui l’observait depuis des années, avait fini par comprendre comment il fonctionnait, quel carburant il utilisait, et elle trouvait ça navrant, déplorable, mais il vendait encore quelques livres, une rareté par les temps qui couraient, et leur amitié était solide. Il n’empêche, elle éprouvait de la pitié pour ces femmes lorsqu’elle y pensait, elle en avait au moins connu trois avec lesquelles il avait rompu au simple motif qu’il n’en pinçait que pour l’épreuve de force. Edith était la quatrième, la dernière en date. Avec Luc, les ruptures s’enchaînaient, les orages éclataient, les incendies brûlaient durant des semaines et des mois, il n’y avait pas d’alternative, ça semblait ne jamais finir, de sorte que Caroline n’évoquait plus guère la question avec lui. Elle fréquentait des écrivains depuis si longtemps qu’elle ne s’étonnait plus de rien. Elle avait parfois l’impression de diriger une clinique psychiatrique. Des murs capitonnés n’auraient pas été superflus.
J’hésite à me faire poser un stérilet, lui déclara-t-elle en fermant la porte de son bureau. Il y a du pour et du contre. Tu ferais quoi, à ma place.
Il se laissa tomber dans un fauteuil. Je n’en sais rien, soupira-t-il. Je ne peux pas imaginer être à ta place, ajouta-t-il en réprimant une grimace, tu te rends compte de ce que tu dis, comment je pourrais te répondre. J’en sais rien. Je n’y connais rien. Je croyais que la plupart des femmes prenaient la pilule, c’est tout ce que je sais.
Moi aussi, bien sûr. Mais c’est ma gynéco. Et Gilbert a peur que ça le blesse.
Mais non, il ne va pas se blesser, fit Luc avec un haussement d’épaules. C’est étudié pour, putain.
Luc, tu m’as l’air bien nerveux de bon matin.
Non. Pas du tout. Mais on ne s’épargne rien, Edith et moi. C’est vraiment pénible. Encore maintenant depuis qu’elle est réapparue pour récupérer ses affaires. Toujours à couteaux tirés. Je ne sais pas comment on s’y prend.
C’est vrai que c’est une énigme, fit Caroline en prenant l’air étonné.
Elle pourrit la moitié de ma journée, reprit-il, je ne peux rien faire d’autre que de penser à elle. Heureusement qu’il reste l’autre moitié pour écrire. Dans l’ambiance que tu imagines.
Il jeta un coup d’œil pensif sur le bleu du ciel.
Mais bon, reprit-il, rien ne vaut la tension. Pour écrire, j’entends, rien ne vaut ce courant électrique. L’impérieuse nécessité, Caro. J’arrive à m’y mettre chaque jour. C’est un miracle. Alors que toutes les braises ne sont pas encore éteintes. Mais le bouquin avance, les choses vont bien de ce côté-là.
Luc. Je n’en doute pas une seconde. Mais pourquoi ne pas rompre une bonne fois pour toutes. Ce serait plus simple.
Non, rien n’est simple. Tu veux dire trancher tous les liens. Pourquoi pas. Mais non, ça ne marcherait pas. On est encore en pleine lutte. J’allais dire en pleine nuit. Mais le maudit bouquin avance, ne changeons rien. Ne déclenchons pas de nouvelles hostilités.
Elle haussa vaguement les épaules puis l’invita à déjeuner.
Rien n’a changé, sauf qu’on ne couche plus ensemble, déclara Luc en consultant la carte. Je crois que je suis perdant, non, dans l’histoire. En ce moment elle me harcèle à propos d’haltères qui auraient disparu. Mais qu’est-ce que j’en sais moi, je ne suis pas le gardien de son attirail. Elle a fouillé le garage de fond en comble. C’est quand même effrayant, m’a-t-elle balancé, c’est quand même effrayant ce peu de respect que tu as pour mes affaires. Bon, je ne te fais pas de dessin. Elle était au bord de la crise de nerfs.
Mais tu n’en as pas assez parfois, s’étonna Caroline avant d’ajouter qu’elle avait envie d’une pizza à l’ail et d’un verre de vin blanc sec.
Oui, tu as raison, c’est fatigant, répondit Luc. C’est exténuant. Mais c’est une saine fatigue. Comme après un déménagement, quand le soir tombe et qu’on reste assis au milieu des cartons sans bouger, légèrement hébété. Écoute, je vais faire comme toi. Pizza à l’ail.
Ils passèrent un bon moment ensemble, quoi qu’il en soit. Il faisait bon, ils parlèrent de tout et de rien. Ce n’est pas un écrivain qu’il faut à cette femme, finit-il par déclarer tandis qu’ils prenaient leur café. Ça ne pouvait pas coller. On s’est entêtés pour rien. On s’est aveuglés. Edith a besoin de se dépenser. Chaque fois qu’elle rentrait d’une mission elle était enchantée. Qu’est-ce que je pouvais lui apporter de plus. Elle revenait couverte de bleus et je ne pouvais pas la toucher pendant une semaine. Elle a ça dans le sang, Caro, qu’ajouter de plus. Elle a sauté cent fois en parachute et moi pas une seule fois et ça m’étonnerait que ça m’arrive. Ça dit bien ce que ça veut dire.
J’aimais bien Edith. On s’entendait bien, soupira Caroline.

Oui, mais là n’est pas la question. Moi aussi je l’aimais bien. Tout le monde l’aimait bien. Mais c’est fini, c’est terminé. Je ne sais pas sur quel ton je dois le dire, j’ai l’impression que personne ne m’entend. Edith la première. Elle ne se prive pas de m’appeler quand ça ne va pas. Est-ce que moi, est-ce que je l’appelle. Non, je me sers un verre et j’attends que ça passe. Je ne lui demande pas si je peux dormir sur son canapé pour un oui ou pour un non, elle m’a fait le coup une ou deux fois déjà. Elle a débarqué à l’improviste, elle a cogné à ma porte. J’aurais pu être avec quelqu’un, j’ai halluciné. Je lui ai dit eh bien entre, fais comme chez toi, et je suis retourné me coucher. Je te dérange, m’a-t-elle lancé, tu n’es pas seul peut-être. Je n’ai rien répondu, je suis reparti dans ma chambre, j’ai éteint la lumière et j’ai fermé les yeux. Parce que si c’est ça, si c’est ça qu’Edith appelle une séparation, alors on a un problème, je ne sais pas où on va. Mais c’est aussi ma faute, Caro, j’aurais dû partir en voyage, me mettre en mode avion, là elle aurait compris que les mots avaient un sens. J’ai été trop faible. J’aurais dû changer toutes mes serrures.
Mais tu ne l’as pas fait.
Non, mais j’y pense toujours. Quand elle aura compris que nous nous sommes séparés pour de bon, qu’elle ne peut plus m’avoir sous la main en permanence, que ses visites impromptues ne sont plus tolérables, eh bien tout ira mieux. »

À propos de l’auteur
DJIAN_Philippe_©Witi_de_TeraPhilippe Djian © Photo Witi de Tera

Né en 1949 à Paris, Philippe Djian est l’auteur de plus d’une vingtaine de romans parmi lesquels 37,2 le matin, la série Doggy Bag (Julliard, 2005-2008), Impardonnables (prix Jean Freustié), Oh (prix Interallié), Chéri-Chéri, Marlène… (Gallimard, 2009, 2012, 2014, 2017.) et 2030 (Flammarion, 2020). Plusieurs d’entre eux ont été adaptés au cinéma, tel 37,2 le matin par Jean-Jacques Beneix (avec Béatrice Dalle et Jean-Hugues Anglade, 1986), mais aussi Impardonnables, par André Téchiné (avec Carole Bouquet et André Dussolier, 2011), Incidences (Gallimard, 2010) par les frères Larrieu, sous le titre L’Amour est un crime parfait (avec Karine Viard et Mathieu Amalric, 2013) et Oh, par Paul Verhoven sous le titre Elle, avec Isabelle Huppert (2016). Il est également le parolier de Stephan Eicher. (Source: Éditions Flammarion)

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La patience du serpent

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  RL-automne-2021

En deux mots
Christelle, Greg et leurs deux enfants ont quitté la Suisse pour parcourir la planète. À bord de leur bus, ils s’arrêtent à San Tiburcio, ville mexicaine au bord du Pacifique. C’est là qu’ils font la connaissance d’une étrange famille qui va bousculer leurs plans et leurs certitudes.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Les étrangers à la rencontre de l’étrange

Le nouveau roman d’Anne Brécart a des airs de conte initiatique. Il nous entraine au Mexique dans les pas d’un couple suisse et leurs deux enfants qui, après un long voyage ont décidé de s’accorder une pose dans un village au bord du pacifique. Une étape qui va profondément les transformer.

Prendre la route et découvrir le vaste monde. C’est le rêve que Greg et Christelle ont longtemps caressé avant de pouvoir le concrétiser. En compagnie de leurs deux jeunes enfants et de leurs économies, ils quittent leur petit village brumeux de Suisse pour les vastes étendues du continent américain. Après avoir acheté un bus, ils avalent les kilomètres jusqu’au Mexique où ils éprouvent le besoin de faire une pause. Renseignement pris, ils décident de poser leur sac à dos à San Tiburcio, petite bourgade balnéaire au bord du Pacifique.
Le chapitre d’ouverture nous apprend que Christelle a été très affectée par le décès de German Engel Cristobal dont on s’apprête à organiser les funérailles. Lors de la veillée funèbre, elle est quasiment accueillie comme un membre de la famille. C’est le cheminement vers cette intimité que raconte ce roman.
Très vite la petite famille trouve ses marques et loue un petit lopin de terre pour y installer son bus. La routine s’installe entre les sorties à la mer et celles au village pour faire quelques courses. Comme tout le monde semble trouver son compte dans cette vie sédentarisée, les jours défilent. Jusqu’au jour où Christelle constate la présence d’une femme mystérieuse et mutique sur leur terrain. Les quelques mots que finira par lâcher Ana Maria troublent la suissesse: «je te connais». Un trouble qui va persister quand, quelques jours plus tard, elle est invitée dans la grande propriété qui domine le village. Aux côtés d’Ana Maria, German reçoit Christelle et la fixe d’un regard perçant, l’appelant Charlotte. Un mystère de plus qui va la pousser à revenir encore et encore sous l’œil suspicieux de Greg qui trouve toutefois un arrangement avec son épouse. Il la laissera fréquenter le domaine et pourra lui aussi s’offrir des moments de liberté et partir avec sa planche de surf affronter les vagues.
Alors que la belle saison laisse la place à celle des pluies et transforme les rues en ruisseau, la terre en boue, Ana Maria promet d’aider Christelle à trouver une maison pour éviter qu’ils ne soient emportés par une coulée ou un glissement de terrain.
Alors que les touristes, en particulier les Américains, désertent San Tiburcio, Christelle va petit à petit comprendre que German est, comme elle, un exilé. Sauf que lui a été contraint à fuir les persécutions pour trouver refuge en Amérique centrale. L’Europe auquel il rêve n’est plus qu’un fantasme, de même que cette Charlotte qu’il a confondue avec son invitée et au bras de laquelle il rêve de se promener dans les jardins du Luxembourg.
Si on sait depuis le chapitre initial qu’il n’en sera rien, on voit tout de même leur relation s’intensifier. Et alors qu’ils s’installent dans la maison qu’on a fini par leur trouver, le malaise va s’amplifier. Christelle entend s’émanciper, Greg va chercher à se rapprocher des esprits, le tout sous fond de précarité, car leurs moyens s’épuisent.
Anne Brécart, qui effectue chaque année de longs séjours au Mexique, a parfaitement su rendre cette atmosphère particulière, cette sorte de fascination pour l’ailleurs propre au voyage que vient contrebalancer la «vie d’avant» avec ses souvenirs et une belle part de nostalgie qui fait se rapprocher les exilés. Son roman, qui paraît dans la maison d’édition qui publie Nicolas Bouvier et Ella Maillart, s’inscrit dans cette lignée d’écrits qui nous font découvrir le monde autrement. Une belle réflexion sur l’envie d’ailleurs, sur le frottement des cultures – qui peut faire des étincelles – et sur le besoin de repères dans un monde étranger, fussent-ils factices.

La patience du serpent
Anne Brécart
Éditions Zoé
Roman
192 p., 18 €
EAN 9782889279272
Paru le 2/09/2021

Où?
Le roman est situé au Mexique, principalement dans un village au bord du Pacifique nommé San Tiburcio. On y évoque aussi la Suisse, l’Europe de l’Est et Paris.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Christelle et Greg ont choisi la vie nomade. Ils ont la trentaine et sillonnent le monde en minibus avec leurs deux petits garçons. Amateurs de surf, ils s’installent là où se trouvent les meilleurs spots, vivent de petits boulots et d’amitiés éphémères. Le vent les mène jusqu’à San Tiburcio, sur la côte mexicaine, Greg s’y sent vivant lorsqu’il danse sur la crête des vagues. Mais il faut s’habituer au soleil implacable, au grondement de l’océan, aux pluies diluviennes des tropiques. Un jour, Ana Maria, une jeune femme du village, fait irruption dans leur existence. Elle entraîne Christelle dans une relation vertigineuse qui va bouleverser la famille.
Dans une langue sensuelle et luxuriante, Anne Brécart décrit le quotidien de ces voyageurs à la recherche d’une autre vie.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Goodbook.fr
RTS (Coralie Claude)
Jusque tard dans la nuit (entretien avec Anne Brécart)
Soundcloud (Pierre-François Garel lit un extrait du roman)
Blog Daily Passions


Anne Brécart évoque son roman La Patience du serpent. Présentation suivie du mot de l’éditrice, Caroline Coutau. © Production Éditions Zoé

Les premières pages du livre
« Prologue
German Engel Cristobal était mort à la fin de la saison sèche. Depuis plus d’une semaine, des nuages noirs s’accumulaient au-dessus de la côte mais il n’avait pas plu. Certains arbres avaient perdu leurs feuilles et se dressaient comme des bougies jaunes vers le ciel. Le reste de la végétation était d’un vert poussiéreux et triste. Même les chevaux laissaient pendre leur tête vers la terre, leur encolure courbée avait une grâce infinie qui émouvait Christelle aux larmes sans qu’elle puisse se l’expliquer. De toute façon, elle était à bout, la mort de German Engel Cristobal lui avait mis les nerfs à vif, les émotions en pelote, elle n’en pouvait plus.
German était mort chez lui dans la nuit du mercredi au jeudi de manière mystérieuse. Tout le monde était au courant de l’événement mais personne ne savait ce qui l’avait tué ; la cause de sa mort semblait n’avoir aucune importance aux yeux de ceux qui, ce jour-là, franchissaient la porte de la maison Cristobal. C’était le premier jour de veillée et Ana Maria Engel Cristobal avait invité tous les habitants à venir rendre un dernier hommage à German alors que plus personne n’avait été convié chez eux depuis plus d’un quart de siècle. La construction blanche aux tourelles mauresques d’où l’on avait vue sur le Pacifique surplombait le village, accrochée au flanc de la colline. C’était une des plus anciennes demeures et aussi l’une des plus imposantes.
Les voisins et connaissances qui s’y pressaient découvraient ses couloirs frais, les meubles lourds et solennels, la semi obscurité traversée par la lumière des bougies dont les flammes vacillaient dans les courants d’air. Les visiteurs murmuraient avec apitoiement, en entrant dans la chambre mortuaire, qu’il était bien jeune pour partir. Mais la volonté divine s’était accomplie. Qui aurait demandé des comptes au destin ?
Après avoir fait la queue dans le couloir plein d’ombres, ils entraient dans la bibliothèque où German les attendait, étendu sur un lit. Il était digne, inspirait du respect. Ceux qui s’étaient moqués de lui à voix basse de son vivant le trouvaient subitement imposant. L’un après l’autre, ils s’installaient sur la chaise à côté de la couche, penchaient la tête, sans rien dire, se plongeaient dans une conversation intime avec l’homme cireux. Il y avait les amis d’enfance avec lesquels il avait été à l’école, l’épicière chez laquelle il achetait parfois une bière, le jardinier et son fils qui venaient entretenir le jardin, le vendeur de quesadilla du coin de la rue, le pompiste et tant d’autres.
Tous avaient l’air de penser que les morts fulgurantes faisaient partie des lois de la nature, aussi élémentaires qu’un lever de soleil ou le ressac du Pacifique dont le bruit entrait par les fenêtres ouvertes.
Les gens autour de Christelle parlaient des dernières fois qu’ils l’avaient vu, du mot gentil qu’il avait eu pour l’épicière, du sourire qu’il avait échangé avec son ancienne maîtresse d’école en passant dans la rue. Ils évoquaient avec attendrissement l’habitude qu’il avait d’aller boire un chocolat vers quatre heures quand la touffeur de la fin d’après-midi paralysait les gestes.
Christelle attendait comme tout le monde, pour échanger quelques paroles avec le mort. Elle était soulagée de la bienveillante indifférence des villageois, ils ne lui faisaient sentir d’aucune manière qu’elle n’était pas des leurs. Elle se laissait glisser dans leur chuchotement comme dans une eau fraîche qui calmait son corps brûlant de fièvre.
Elle sentait des regards de sympathie sur elle. Ils savaient ou alors ils devinaient la part qu’elle avait prise à la mort de German, se disait-elle, et cette pensée la soulageait ; elle répondait avec reconnaissance aux sourires qu’elle glanait sur les visages les plus proches.
Pour ses familiers, pour sa sœur Ana Maria Engel Cristobal, pour tous ceux qui étaient rassemblés là, German Engel Cristobal n’était pas véritablement mort, il avait simplement changé d’état, il était devenu plus sage, plus accessible, plus patient, plus aimable. Tous considéraient cette nouvelle condition comme une chose bonne en soi, ils disaient en s’épongeant le front avec des mouchoirs en tissu blanc : «Comme il a l’air heureux, comme il est paisible. Il a rejoint sa maman, elle l’a sûrement bien accueilli.» Christelle comprenait suffisamment l’espagnol pour entendre les petits compliments qu’ils faisaient en quittant la pièce : «Il a l’air délivré. Quel beau trépas.»
Elle était seule à se torturer, à se demander ce qui avait bien pu provoquer sa mort.
Arriva son tour. Elle s’assit sur la chaise en face de German Engel Cristobal revêtu de son costume couleur champagne, le même dont il était habillé quand il la recevait. La chemise qu’il portait la frappa car elle était mieux repassée, empesée, le gilet brodé avait été nettoyé avec soin ; German était très beau.
Elle avança son buste dans sa direction et lui posa silencieusement la question : es-tu fâché ?
Non, il n’était pas fâché, il avait été très heureux de la connaître, très heureux de passer cette dernière soirée avec elle. De toute façon, le chemin qui s’ouvrait devant lui était long, bien plus long que la vie, alors partir un peu plus tôt n’était pas un problème, au contraire. Il avait aimé écouter Mozart avec elle. Il était content qu’elle vienne le voir, et de pouvoir contempler son beau visage une dernière fois.
Christelle s’était mise à pleurer silencieusement. Au creux de sa mémoire il y avait toujours la voix de l’homme qui était couché devant elle. La main de German Engel Cristobal bougea légèrement comme s’il voulait lui dire un dernier au revoir. Elle n’osa pas toucher le bout de ses doigts de peur de les sentir froids et raides alors que German lui paraissait encore si vivant. Il partait avec son secret et ce n’étaient pas les légères vibrations qui émanaient de lui, comme une dernière palpitation de vie, qui pouvaient lui apporter une réponse.
Christelle avait envie de rester assise mais sentit une petite pression sur son épaule gauche. La visite était terminée, il fallait laisser la place à ceux qui, derrière elle, attendaient leur tour.
Au salon, Ana Maria Engel Cristobal servait des verres de jus de fruits aux visiteurs. Tout le monde parlait à voix basse mais Christelle était la seule à avoir les yeux rougis. La sœur du défunt lui tendit un mouchoir en tissu et Christelle s’essuya discrètement le visage et le nez. Ana Maria faisait semblant de ne pas voir que Christelle avait pleuré, ou peut-être, cette pensée traversa Christelle, peut-être ne savait-elle pas ce qu’étaient les pleurs.

Chapitre 1
Christelle et sa famille sont arrivés à San Tiburcio par hasard. Cela s’est passé ainsi.
Sur l’autoroute 200 qui longe la côte pacifique du Mexique, ils se sont arrêtés à onze heures pour prendre de l’essence. Le minibus est collant, la vitre avant recouverte d’une couche brune qu’ils n’arrivent plus à nettoyer. Les enfants geignent à l’arrière, à cause de la chaleur, de la route et de l’immobilité forcée. Pourtant cela ne fait que trois heures qu’ils sont partis et déjà les petits n’en peuvent plus.
Le pompiste a un visage lisse et jeune, un short blanc et un t-shirt vert aux couleurs de l’entreprise pétrolière Pemex. Il a l’air confiant, comme attendu par un avenir radieux. Il nettoie leur vitre avant quasi opaque, sans commentaire. Son air bienveillant va droit au cœur de Christelle. Cela fait un moment que la famille cherche un lieu où se poser quelques semaines et il lui semble être la personne à laquelle ils peuvent faire confiance. Sans consulter Greg, elle demande au jeune homme s’il ne connaît pas un village agréable au bord de la mer. Un village pas trop peuplé, pas trop touristique. Il jauge la famille d’un bref coup d’œil, hoche la tête, dit : «Vous cherchez San Tiburcio ? C’est à moins de vingt kilomètres d’ici.»
À côté de la station-service, un vendeur ambulant propose des fruits et des noix de coco. Christelle, pour se dégourdir les jambes et pour ne plus entendre les enfants pendant quelques minutes, va acheter du lait de coco et des tranches d’ananas. Tenir l’écorce rugueuse dans les mains lui fait plaisir. Tout ce qui vient de ce pays lui paraît précieux et rare : les arbres sans nom, les fruits exotiques, les oiseaux nimbés de rêve. Au plus profond d’elle, elle veut sentir qu’elle est arrivée là où elle devait arriver, qu’elle a trouvé le pays, l’endroit qu’elle cherche depuis près d’une année.
Même l’autoroute paraît belle à Christelle. La canopée forme un dôme au-dessus de la bande d’asphalte, comme si cette cicatrice n’était qu’une légère balafre dans le tissu épais de la forêt. Maintenant, il ne leur manque plus que la mer, le sable, la vie douce, la bonne vie.
Remontée dans le bus tout en couleurs qu’ils ont acheté aux États-Unis, elle s’installe sur le siège du conducteur, Greg sur le siège passager. Avant même d’avoir tourné la clé de contact, elle sent la sueur coller ses cuisses et son dos au revêtement plastique, ravivant ce picotement sur sa peau qui se transforme en démangeaison insupportable après quelques heures. Sans autre commentaire, elle fait les vingt kilomètres avant de prendre à gauche direction San Tiburcio.
Elle aime le mot «nomade» qui part sur un «no» et qui finit sur ce «made» un peu mou. C’est un mot plein de voyelles et cela lui plaît. Mais ils ne sont pas partis à cause des sonorités de ce mot. C’est l’idée qu’elle aime, l’idée d’être toujours en route et de ne s’installer définitivement nulle part.
No-ma-de, un choix de vie qui me ressemble, disait Christelle à ses amis en Suisse. Ainsi elle et Greg ne s’englueraient pas, ils resteraient toujours mobiles, autant physiquement que psychiquement. Un défi aussi. La nuit avant de s’endormir, se levaient en elle des images de route sans fin s’enfonçant dans la forêt de plus en plus dense. Elle voyait des montagnes et un haut plateau qu’ils découvriraient au bout d’une piste à peine esquissée. Elle ne savait pas très bien expliquer ce qu’elle cherchait. Rien de ce qu’elle avait appris jusqu’alors, à l’école ou à la maison, ne semblait lui donner la mesure de cette quête. Elle ne voulait pas le contraire de la vie choyée qu’elle aurait pu avoir en Suisse. Elle voulait quelque chose de radicalement différent pour lequel il fallait inventer une nouvelle langue. En attendant de trouver cet idiome, elle disait que chaque jour serait la découverte d’un nouveau monde. Ainsi ils échapperaient à jamais aux habitudes, au train-train ; Greg était d’accord avec elle, il souriait et tirait sur sa cigarette roulée à la main.
Pourtant ce jour-là, après une année de voyage, ils aspirent à s’arrêter avant de reprendre la route pour aller encore plus loin, pour se rapprocher encore plus de cette vie absolument authentique.
Avant d’arriver sur la carretera Pacifico 200 qui longe la côte du Mexique, ils ont traversé le désert de Sonora ; quatre personnes dans un minibus, deux enfants, un homme, une femme. Un exploit. On leur avait dit que la traversée serait dangereuse. Qu’à certains endroits la route n’était qu’une piste qu’il était facile de perdre. Et, de fait, le danger avait été omniprésent. Jaune et poudroyant, il avait posé sa gueule de vieux chien du désert contre les vitres du bus, ils avaient senti son souffle puissant, desséchant sous le ciel d’un bleu cobalt. Ils avaient eu peur, juste assez pour se sentir héroïques.
Ce premier matin à San Tiburcio, ils découvrent la rue centrale en terre battue. Le bus tangue doucement en passant dans les nids-de-poule. Christelle a un petit moment de vertige. Qu’est-ce que le village leur réserve ? Une prémonition l’effleure. Que se cache-t-il derrière les maisons basses, dans les cours intérieures que l’on ne voit pas depuis la rue ? Derrière ces visages qui se lèvent vers le bus, ces regards qui se posent sur eux, les nouveaux arrivants ?
La mer scintille au bout de la route principale, la plage s’ouvre devant eux encadrée par trois arbres majestueux. Christelle parque le bus sur la place, le Malecon comme on appelle ici tous les fronts de mer urbanisés, et ils en sortent comme d’une gangue sèche et poussiéreuse pour aller s’installer sur le sable. Il est dix heures du matin. »

À propos de l’auteur
BRECART_Anne_©DRAnne Brécart © Photo DR

Bien qu’issue d’une famille francophone, Anne Brécart a suivi dans son enfance à Zurich l’enseignement d’écoles de langue allemande. Elle a ensuite fait des études de Germanistik en Suisse romande, où elle réside aujourd’hui. Traductrice littéraire de l’allemand (notamment de Gerhard Meier), elle anime des ateliers d’écriture et enseigne à Genève l’allemand et la philosophie. Tous ses romans ont été publiés chez Zoé. (Source: Éditions Zoé)

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L’Affaire Pavel Stein

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  RL-automne-2021

En deux mots
Paula Goldmann est journaliste, critique de cinéma. Sa rencontre avec Pavel Stein, après la projection de son dernier film, est houleuse. Mais elle veut en savoir davantage sur cet étrange homme et lui propose un entretien. De cette rencontre va naître une passion amoureuse.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Paula et Pavel, le feu et la cendre

Dans son nouveau roman Gérald Tenenbaum met en scène une relation amoureuse entre une journaliste et un réalisateur. L’occasion pour le romancier de se glisser dans la peau d’une femme et de tenter de mettre une passion en équation.

Paula Goldmann est une journaliste expérimentée, responsable de la rubrique cinéma-théâtre sur J-Médias. Sur cette «minichaîne thématique diffusée simultanément sur le réseau et les ondes hertziennes» elle tient la rubrique «Le Regard de Paula Goldmann», sur laquelle elle était censée «commenter les spectacles susceptibles d’interpeller le public d’origine ashkénaze ou séfarade dans sa recherche identitaire». Quand commence le roman, elle s’apprête à aller assister à une projection de presse. Le film intitulé Les Cent Vingt Jours de Sodome se veut une allégorie biblique, sans référence à Pasolini. Il est l’œuvre de Pavel Stein qui s’est fait une réputation dans la représentation du vide et de l’absence. Et si le film n’est pas dénué d’intérêt, il dérange Paula qui n’hésite pas à provoquer le réalisateur avant de quitter la salle.
Mais la journaliste n’a pas fini d’explorer la filmographie de cet homme bien mystérieux et éprouve quelques regrets. Aussi décide-t-elle de solliciter un entretien. À sa grande surprise ce dernier accepte et la reçoit dans son appartement laissé quasiment à l’abandon.
Est-ce parce qu’elle entend sortir de deux ans de traversée du désert sexuel, pour reprendre l’expression d’Antoine, son copain de toujours, «goy à son grand dam, et gay de surcroît», toujours est-il que leurs frictions finissent par provoquer une étincelle qui va embraser une passion. Très vite pour Pavel Paula va devenir aussi indispensable que l’air qu’il respire. Mais Paula est plus méfiante. Elle n’ose pas vraiment «investir ce no man’s land entre un passé à assumer et un avenir à construire». Peut-être en raison de la complexité de sa relation avec sa mère – figure tutélaire qui ne saurait manquer dans un roman juif – ou de la proximité avec sa tante, à moins que ce ne soit leur différence d’âge, toujours est-il que Paula refuse d’accompagner son nouvel homme lorsqu’il lui propose de la suivre à Londres. Mais se sentant à nouveau coupable, elle se rattrape quelques temps plus tard lorsque le cinéaste part chercher l’inspiration à Lhassa. C’est là, dans un Tibet qui se trouve sous la menace croissante de la Chine que leur relation va connaître de nouveaux développements, jusqu’à un épilogue que je me garderai bien de dévoiler.
Gérald Tenenbaum réussit une double performance avec ce roman, d’abord en se glissant dans la peau d’une femme sans que jamais cela ne fasse artificiel et ensuite en construisant le récit de telle manière que la tension de cette affaire Pavel Stein croisse au fil des dix-huit chapitres. Un nombre que ne doit rien au hasard, car l’auteur de Des mots et des maths reste un passionné des nombres et de la Kabbale. On retiendra aussi de cette histoire d’amour combien le poids du passé peut l’entraver, combien il est difficile de se débarrasser de son vécu pour s’ouvrir à d’autres bras.

L’affaire Pavel Stein
Gérald Tenenbaum
Éditions Cohen & Cohen
Roman
144 p., 17 €
EAN 978236749086
Paru le 26/08/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris et en proche banlieue, du côté de Saint-Ouen et Aubervilliers. On y évoque aussi des voyages au Proche-Orient, à Héliopolis et au Caire et au Tibet, à Lhassa en passant par Novossibirsk.

Quand?
L’action se déroule au tournant du XXIe siècle puis vingt ans après.

Ce qu’en dit l’éditeur
Au tournant du millénaire, Paula Goldman, une journaliste internet, est amenée à rencontrer Pavel Stein, un cinéaste singulier, connu pour ses œuvres autour de la mémoire, du manque et de l’absence.
Une relation inattendue s’installe.
Lorsque Stein lui envoie un billet d’avion pour le Tibet, où il est parti se ressourcer dans un monastère, la vie de Paula bascule.
Vingt ans plus tard, elle se penche à nouveau sur ce passé demeuré si présent. Elle a pour cela de multiples raisons, dont l’une, impérieuse, ne sera révélée qu’à la dernière ligne.
Servi par une narration à la première personne du féminin, le texte place le couple formé par Paula et Pavel dans la lignée des grandes amours de la littérature.

Les critiques
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20 minutes
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Gérald Tenenbaum présente son roman L’Affaire Pavel Stein © Production Gérald Tenenbaum

Les premières pages du livre
Si j’ai entrepris ce récit, c’est que presque vingt ans plus tard, le passé que je pensais englouti dans le lit douillet de la mémoire remonte doucement à la surface. Il y a une bonne raison à ça, je la révèlerai en temps utile.
J’ai toujours eu un rapport étrange avec les objets mais, depuis quelques semaines, c’est une conspiration. Comme si les choses que l’on dit inanimées s’étaient donné le mot pour m’inviter à ouvrir les yeux, déclencher le mode alerte.
Ne mettons pas la charrue avant les bœufs. Reprenons depuis le début, juste avant le tournant du millénaire, alors que l’on attendait un séisme, un bouleversement, peut-être même la fin du monde, et que nous avons finalement subi la tempête, Lothar et Martin, des cyclones extratropicaux de type bombe, comme nous l’avons appris par la suite.
Ce matin-là, donc, aucune velléité d’introspection. J’étais pressée et les collants, tout simplement, n’étaient pas une option. Après un rapide coup d’œil à la fenêtre pour vérifier que le temps des jupes jambes nues n’était pas encore arrivé, j’ai attrapé mon jean vert, qui, dans la penderie était tombé de son cintre – je ne sais pas pourquoi les pinces sont toujours trop faibles pour maintenir les vêtements auxquels elles sont destinées, en tout cas celles de mes cintres à moi. Le pull-over bouteille qui allait avec le jean était encore dans la machine à laver, aussi j’ai dû me rabattre sur le petit haut gris à boutons. Les escarpins faisaient un peu habillé par rapport au reste mais ça pouvait passer. De toute façon, je n’étais pas tellement d’humeur camaïeu : avec le soleil d’avril qui se décidait enfin à réchauffer la planète, la perspective d’aller m’enfermer dans une salle obscure me fichait le bourdon.
Il n’y aurait sûrement pas grand monde à cette séance promotionnelle. Alors que Stein n’était pas précisément connu pour son aménité envers les journalistes, je supposais qu’il n’aurait tout de même pas la goujaterie d’être absent. J’échafaudais des scénarios plus ou moins catastrophe sur les diverses manières de l’aborder, ou de ne pas le faire.
Après la projection, je devais encore me rendre au studio pour rassembler de la documentation afin d’étayer le papier à écrire dans la soirée.
Il fallait aussi, avant, que je passe à la pharmacie.
Le vapo de mon eau de toilette semblait, pour une fois, résister à l’amicale pression de mon index. Je ne renonçais pas pour autant. Il y a des jours où je ne peux pas faire sans. Il céda finalement, dans un soupir exaspéré. J’étais prête à sortir.
Sur le palier, une auréole brunâtre encerclait mon paillasson. Pas le temps sur-le-champ. Je me promis d’y regarder de plus près à mon retour.

Extraits
« Il y avait déjà deux ans que j’avais obtenu la responsabilité régulière de la rubrique cinéma-théâtre sur J-Médias, la nouvelle minichaîne thématique diffusée simultanément sur le réseau et les ondes hertziennes. J’étais censée y commenter les spectacles susceptibles «d’interpeller le public d’origine ashkénaze ou séfarade dans sa recherche identitaire » — un cahier des charges assez flou pour me laisser toute latitude de nager à mon idée dans le bien nommé PAF. D’ailleurs, la désignation, à l’antenne et sur la page d’accueil, de ma «fenêtre » comme Le Regard de Paula Goldmann suffisait, pour le public comme pour les directeurs de programmation, à justifier a priori mes choix stratégiques. Entre nous, sans l’avoir claironné, je visais plus large, plus loin. Je voulais m’adresser à tout le monde.
Deux ans. À peu près la durée de ma traversée du désert sexuel, selon l’expression d’Antoine, mon copain de toujours, goy à son grand dam, et gay de surcroît. Nous y reviendrons. D’ailleurs, on y revient toujours.
Le film de Stein était intitulé Les Cent Vingt Jours de Sodome. Une allégorie biblique, sans référence, d’après lui, au regretté Pasolini » p. 19

« Dehors, le ciel était vert-de-gris, la pluie menaçait. Évidemment j’ai perdu mon quatre-vingt-troisième parapluie la semaine passée, pensai-je en observant les quatre feux rouges du carrefour, manifestement déréglés, et les piétons alentour, qui penaud, qui interdit, qui bêtement bravache. » p. 33

« Avant Stein, peut-être en raison de la complexité de ma relation avec ma mère ou de la proximité avec ma tante, je n’avais jamais osé investir ce no man’s land entre un passé à assumer et un avenir à construire, ce drôle de pont de singe entre deuil et angoisse.
Tendre paradoxe, le maître de l’absence m’avait appris le présent. Je n’étais pas près de l’oublier.
Je repartis le lendemain soir, en compagnie du même guide délicat. Samir n’avait pas réapparu. On m’a laissé entendre qu’il avait dû s’absenter pour traiter une affaire urgente dans la vallée. Je n’en ai pas cru un mot.
Compte tenu des événements, largement relatés par la presse, qui eurent lieu dans les jours et les semaines qui suivirent, personne ne sera surpris d’apprendre qu’à ce jour Stein n’a refait surface ni dans ma vie ni dans le monde. Il demeure une énigme. C’est aussi pour l’éclaircir que j’ai pris la plume.
Quoi qu’il en soit, quoi qu’il advienne, je suis certaine de la cohérence de son destin. Sans nul doute avait-il sciemment attendu la répression chinoise face à la résistance passive des lamas, et un souci esthétique, plus que toute autre motivation, l’a-t-il conduit à sceller son aventure individuelle dans un destin collectif. » p. 91

À propos de l’auteur
TENENBAUM-gerald_©Jean-Christophe_VerhaegenGérald Tenenbaum © Photo Jean-Christophe Verhaegen

Professeur à l’université de Lorraine, Gérald Tenenbaum est chercheur en mathématique pures et écrivain. Ses publications littéraires s’inscrivent dans de nombreux genres : théâtre, poésie, essai, nouvelles, roman. (Source: Éditions Cohen & Cohen)

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Les Confluents

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En deux mots
C’est à Aqaba que les chemins de Liouba et de Talal se croisent pour la première fois, qu’ils peuvent échanger leurs expériences de grand reporter, elle étudiant les effets du réchauffement climatique et lui les populations dans les zones de guerre. Tout au long du roman leurs rencontres se multiplieront et les rapprocheront toujours davantage.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

«Nos déserts sont plus fertiles que vos villes»

Anne-Lise Avril a choisi de nous faire parcourir la planète dans un roman qui raconte la rencontre de deux reporters partis respectivement explorer les effets du réchauffement climatique et les populations des zones de guerre. Deux thèmes forts, doublés d’une histoire d’amour impossible.

Joli titre pour un joli roman. Si le dictionnaire nous apprend qu’un confluent est le point de jonction de cours d’eau, de glaciers, de courants marins, on pourra ajouter que par extension qu’il est aussi le point de rencontre entre deux personnes. En l’occurrence, il s’agit de deux reporters, Liouba et Talal, partis sur les routes du monde pour rendre compte des combats qui s’y mènent. Pour Liouba, journaliste dont c’est la première expérience, il s’agit de chercher les effets du changement climatique et de raconter comment on essaie de s’adapter, de trouver des solutions. Pour Talal, le photographe, en revanche, l’enjeu est de suivre les populations dans les zones de conflit, provoquant souvent des migrations qui démultiplient les problèmes.
C’est en Jordanie qu’ils vont faire connaissance. À la terrasse d’un café d’Aqaba, Liouba va pouvoir raconter son premier reportage avec les bédouins du Wadi Rum qui, du côté d’At-Tuweisa essaient d’empêcher l’avancée du désert en plantant des arbres. Un combat difficile, à l’issue incertaine, qui pourtant porte tous les espoirs d’une population. Talal livre quant à lui des images qui montrent l’autre face de la médaille, celle qui laisse les gens désemparés, ne voyant pas d’autre issue à leur problème que la fuite. Au mieux, ils trouvent refuge dans un abri provisoire, un camp monté en urgence.
Durant tout le roman, on va ainsi parcourir la planète, de Monrovia en Turquie, des steppes de Russie en Guinée, d’Arkhangelsk à la Tanzanie. Tout au long des quatre parties qui composent l’ouvrage, le désert, la forêt, la nuit, l’île, Anne-Lise Avril montre plus qu’elle ne démontre et raconte cette planète bien mal en point et dont le chapitre initial situé en 2040 et qui raconte le combat désormais perdu de quelques indonésiens à sauver leur île envahie par la montée des eaux, sonne comme un avertissement. C’est d’une plume sensible que la romancière nous offre des descriptions de paysages avec leurs odeurs et leurs couleurs, remarquablement documentés. Et dont on saisit d’emblée la fragilité autant que les enjeux géopolitiques et environnementaux.
Mais le roman raconte aussi une histoire d’amour, ou plutôt la difficile relation qui va s’instaurer au fil des voyages entre les deux voyageurs qui, à chaque fois qu’ils se croisent, sont émus et heureux, s’imaginent pouvoir construire quelque chose. Mais en découvrant leur histoire personnelle, on comprend bien qu’ils sont eux aussi condamnés à l’errance, n’ayant plus de parents, n’ayant plus de racines. «Il y avait, au sein de ces voyages, l’impression d’un lieu en soi, où Liouba se sentait à l’abri du
rythme et des contingences du quotidien.» Un premier roman fort qui laisse pourtant un chemin d’espoir, même s’il est escarpé et de plus en plus difficile à gravir.

Les confluents
Anne-Lise Avril
Éditions Julliard
Premier roman
199 p., 18 €
EAN 9782260054788
Paru le 19/08/2021

Où?
Le roman se déroule sur presque tous les continents, notamment en Jordanie, à Aqaba, Monrovia, Casablanca, Moscou, Berlin, Dar es Salam, Tripoli ou encore Malenge en Indonésie, sans oublier Arkhangelsk.

Quand?
L’action se déroule de nos jours jusqu’en 2040.

Ce qu’en dit l’éditeur
Tels deux cours d’eau donnant naissance à un fleuve, un confluent est un point de rencontre entre deux êtres qui se trouvent, s’attachent et apprennent à s’aimer.
Porté par une écriture d’une poésie rare, ce premier roman est à la fois une ode à la nature et un appel au réveil des consciences.
Liouba est une jeune journaliste qui parcourt le monde à la recherche de reportages sur le changement climatique. En Jordanie, elle croise la route de Talal, un photographe qui suit les populations réfugiées. Entre eux, une amitié se noue qui se transforme vite en attirance. D’année en année, le destin ne cessera de les ramener l’un vers l’autre, puis de les séparer, au gré de rencontres d’hommes et de femmes engagés pour la sauvegarde de la planète, et de passages par des théâtres de guerre où triomphe la barbarie. Liouba et Talal accepteront-ils de poser enfin leurs bagages dans un même lieu ?
Ce premier roman, grave et mélancolique, a pour fil conducteur l’amour lancinant entre deux êtres que les enjeux du monde contemporain éloignent, déchirent et réunissent tour à tour. Avec cet éloge de la lenteur et du regard, Anne-Lise Avril donne à la nature une place de personnage à part entière, et au fragile équilibre des écosystèmes la valeur d’un trésor à reconquérir.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
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Cité Radio (Guillaume Colombat)
The Unamed Bookshelf
Blog Domi C Lire
Blog Le domaine de Squirelito
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Sur la route de Jostein
Blog Tabous


Anne-Lise Avril présente Les Confluents © Production Éditions Julliard

Les premières pages du livre
« 2040
Et tout finira. Parce qu’un départ, toujours, marque quelque chose d’un début et d’une fin. Un début, pour celle qui s’éloigne vers l’horizon nouveau. Une fin, pour celui qui demeure dans un paysage vide.
Quand Jaya quitta l’île de sa naissance, elle emporta avec elle une part de lumière qui ne revint jamais. Son frère fit avec elle le début du voyage, celui qui la mena de la forêt à l’embarcadère. Ils marchaient vers l’océan, pieds nus dans le sable et dans l’aube, sous les nuages flamboyants. Fines silhouettes silencieuses, aux ombres géantes allongées sur la plage, confondues avec le sable. Le vent passait sur eux et les faisait frissonner.
Ce désir de départ, elle l’avait dans ses gènes depuis toujours. Elle l’avait hérité de ses parents. Pourtant, le déchirement des adieux lui rompait le cœur pour la première fois. Quand l’embarcadère fut en vue, elle ralentit le pas. Elle voyait autrefois des tortues nager autour de ses pilotis en bois. Elle les aimait davantage que tous les autres animaux de l’île, parce qu’elles avaient connu d’autres plages, d’autres rivages, bien loin d’ici. Plus jamais, maintenant. Les tortues avaient disparu, avaient quitté le littoral depuis longtemps. Les vagues étaient venues grignoter la terre qui bientôt ne serait plus que mer. À l’orée de la jungle, certaines maisons en bois du village avaient déjà été envahies par les flots. L’île s’enfonçait lentement dans l’univers aquatique.

C’était l’année 2040, à présent, et l’humanité subsistait au cœur de la fournaise qu’était devenu le monde. Ouragans et tornades, de part et d’autre de l’Atlantique, laissant derrière eux des terres de gravats et de désolation. Disparitions des îles, soudaines ou progressives, vestiges des temps anciens où leur isolement était paradis. Forêts de cendres, champs de feu, brasiers béants et éternels. Épidémies par-delà les frontières, sans endiguement et sans remède, au cœur de villes en sommeil qui ne savaient plus comment revenir à la vie. Fonte des glaces, irrémédiable, sous l’étendard vain des prétendants au pétrole. Riyad, Lahore, Pékin, aux atmosphères chargées de pollution, villes au bord de la déflagration. Calcutta, Abidjan, Miami, sous la ligne de marée haute, villes dévorées par les océans amers. Kinshasa, Karachi, Hanoï, au cœur du monde brûlant, villes désertées au climat aride. Sur les routes du monde, des réfugiés s’étaient mis en marche dans la quête d’un impossible asile. Au cœur des savanes africaines, la dernière girafe s’était éteinte sur un lit de poussière. Voilà ce qu’était le monde. En proie à la violence du sentiment de deuil. Cendres de ces univers aimés et connus, désormais disparus. L’ère de l’exil sonnait le glas d’une humanité perdue.

Aux confins de l’Indonésie, Jaya se hissa à bord d’un bateau. Amarré au ponton, il se balançait doucement au rythme des vagues. Il serait bientôt en mer, livré aux confluents des courants marins, abîmé dans l’infini et le lointain. Aux confluents de sa vie. Entre la peur et l’espoir, la foi et l’abandon de toute certitude. Assise à la poupe, elle regarda l’île, longtemps, une dernière fois. Le front de la jungle et les massifs rocheux au-delà. Le visage de son frère, qui n’aurait bientôt plus d’autre réalité que celle de sa mémoire. Elle l’emporterait, au plus profond d’elle-même, partout où elle irait.
Elle se préparait à passer d’un monde à l’autre. Ou bien peut-être à entrer dans le monde, pour la première fois.

Première partie
Le Désert
2009
Liouba s’était longtemps tenue à l’écart du désert. Elle y voyait une frontière définitive, infranchissable, qu’elle désirait et redoutait à la fois. Elle n’en connaissait que la couleur des montagnes, rouges ou grises et parfois presque bleues, le soir, à la tombée de la nuit. Elle savait que des vallées de sable s’étendaient derrière ces masses de grès et de granit, et que des kilomètres de pistes les traversaient. Elle savait que certaines de ces routes n’étaient pas achevées, comme si l’homme avait abandonné face au désert. Que ces routes infinies n’étaient que les traces de ceux, si rares, qui y composaient leurs vies depuis des millénaires. Mais rien de ce qu’elle pressentait du désert n’éteignait ni sa peur ni sa soif d’aller voir par elle-même ce qu’elle y trouverait. L’inconnu s’était fait une place dans sa vie, et elle ignorait encore comment s’y confronter. Elle se levait chaque matin face aux montagnes, qui s’étendaient comme un défi derrière la fenêtre de sa chambre d’hôtel. À le voir ainsi de l’extérieur, comme un paysage, le désert s’était assimilé pour elle aux lignes de l’horizon qui le limitaient, partout présentes, fugaces, inatteignables. Le désert l’attendait. Elle avait rendez-vous avec lui, et pourtant, à mesure que les jours défilaient, composaient cette attente, elle le redoutait davantage.

Elle avait loué une chambre d’auberge dans le centre d’Aqaba. Le mois d’avril annonçait déjà la fin de la saison de floraison. Tempête de fleurs dans les rues du printemps. Les arbres se défaisaient de leurs atours de couleurs, laissant place à la vibrance végétale, épaisse et capiteuse, de leurs branches alourdies par les feuilles neuves. Les bruits de la ville emplissaient sa chambre à travers la fenêtre. Elle entendait le moteur des taxis, les rires des passants sur le trottoir, parfois l’aboiement d’un chien, ou seulement la rumeur d’une foule en perpétuel mouvement. Des odeurs venues de la rue se superposaient les unes aux autres, des relents de poisson et d’épices, des effluves de pain frais et de marrons chauds, des parfums de laurier et de jasmin.
Liouba s’était tenue en observation des jours durant, seule dans un lieu dont elle apprenait à connaître les mouvements, les pulsations, les habitudes et les silences. Aydin n’appelait pas. Elle regardait son téléphone pendant des minutes entières, et il redevenait à ses yeux ce qu’il était, un objet dénué de sa fonction, un écran inerte posé sur son lit ou sur une table, un bibelot moderne qui ne la connectait plus au monde, mais à sa propre solitude.
À l’inertie de l’attente, elle préférait ses errances urbaines. Les boulevards ombragés par le front des palmiers qui opposaient leur verticalité à l’étendue plate de la mer Rouge. Les voiles colorés des femmes, soulevés par le vent marin. Les effluves de pomme sur les étals des marchés et de narguilé aux terrasses des cafés. Un peu plus au nord, il était possible d’apercevoir la ville dans son entier, ses bâtisses blanches nichées entre l’immensité des montagnes rouges et celle de la mer ourlée d’écume, les formes élancées des minarets, et, de l’autre côté du golfe, les contours d’Eilat, sa voisine israélienne, à quelques kilomètres à peine, et pourtant aussi distante d’Aqaba que peut l’être un monde radicalement différent.
Son voyage avait commencé bien avant son départ. Il était né d’une projection de son esprit, d’un instinct soudain, de l’idée du lieu qu’elle aspirait à rejoindre et de l’envie de quitter celui qu’elle habitait. Il était né du rêve d’une fuite à mener sans méthode, sans préméditation. En quittant Paris, quelques semaines plus tôt, elle n’avait rien laissé derrière elle. Elle n’avait emporté que ce qu’elle possédait de plus cher et de plus utile, à l’intérieur d’une valise. Elle était partie sans garantie de trouver, à son retour, une rédaction qui publierait le reportage qu’elle allait chercher aux confins de la Jordanie. C’était son premier départ. Elle ne savait pas exactement comment faire. Elle apprenait. Savoir trouver une histoire. Savoir la raconter. Savoir ensuite la vendre à ceux qui seraient susceptibles de la lire. Tel était le métier qu’elle s’était choisi et dont elle expérimentait la réalité pour la première fois. Elle pressentait qu’il y avait quelque chose à dire, ici, sans savoir encore précisément quoi, et elle savait que pour pouvoir le dire, il lui faudrait quitter Aqaba, aller à la rencontre du désert qui l’aimantait et comprendre ce que c’était que de vivre avec lui.
Dalir Khair, le veilleur de son auberge, était un vieil homme à la peau sombre et au visage maculé de taches solaires. Elle essayait souvent d’imaginer ce qu’avait été sa vie avant d’arriver là, avant de tenir cette auberge aux murs blancs, logée dans une ruelle sableuse du centre-ville. Il ne demeurait jamais dans la quiétude oisive du soleil de printemps. Il ramassait les fleurs tombées des bougainvillées et les disposait dans des assiettes creuses remplies d’eau. Il cueillait des olives, juché sur un tabouret qu’il déplaçait d’arbre en arbre, tout le long de la rue. Il se rendait au souk dont il ramenait des cargaisons de fruits frais dans une petite brouette. Il balayait le sable dans le hall, qui gardait la fraîcheur des murs épais et du sol en carrelage. Ce n’était que le soir, à la tombée de la nuit, qu’il s’arrêtait enfin, lorsque l’appel à la prière venait recouvrir le tumulte des rues, faisait vibrer l’atmosphère et s’enrubannait autour de tout ce qui composait la ville. Il s’asseyait alors sur le perron jusqu’à ce que la mélopée s’éteigne dans l’épaisseur du crépuscule. Liouba se joignait parfois à lui dans sa solitude. Il fermait les yeux et dodelinait de la tête, aux notes du joueur de oud qui se faisait l’écho du muezzin. La lumière allumée du hall derrière eux avait l’éclat tamisé d’un refuge pour voyageurs, d’un abri contre la distance. Elle était, depuis son arrivée, la seule locataire de l’auberge. Il lui offrait du thé et des biscuits au miel, les paupières plissées, comme pour mieux la distinguer. C’est dans l’un de ces moments-là qu’il lui avait parlé d’un jeune fermier bédouin, qui venait vendre, une fois par mois, à Aqaba, les œufs de ses volailles et la chair de ses chèvres. Il lui avait proposé, à elle qui cherchait une histoire, à elle qui cherchait à aller dans le désert et à y raconter quelque chose, de les mettre en contact. Elle avait accepté. Le veilleur avait relevé son numéro de téléphone et lui avait dit qu’Aydin Jaradat l’appellerait la prochaine fois qu’il serait de passage en ville.

Liouba était née à Moscou, et Moscou était restée figée en elle comme une carte postale, comme la ville qu’elle avait connue dans son enfance. L’image statique et édulcorée d’un univers qu’elle avait habité jusqu’à ses sept ans. Son père, Henri Darcet, y avait rencontré sa mère, Elena Azarova, qui avait quitté la Sibérie pour y mener des études de journalisme. Liouba se souvenait surtout de ces promenades avec ses parents dans les vergers du sud de la ville, à Kolomenskoïe, dans le ravin du Golosov. Ils partaient pour la journée, s’enfonçant dans les sous-bois humides et marécageux, s’avançant dans le brouillard. Au détour d’un chemin ou d’une nappe de brume, ils croisaient parfois une église orthodoxe ou un palais en bois. Sa mère disait que l’eau du ruisseau qui coulait sous leurs pieds ne gelait jamais, même au cœur de l’hiver, et que le sol des vergers était chargé d’électromagnétisme. Elle lui racontait qu’au dix-septième siècle, un groupe de cavaliers tatars avait été capturé là par l’armée du tsar, au cœur d’une tempête de neige. Les guerriers errants avaient alors affirmé qu’ils venaient d’une époque lointaine, et qu’ils avaient effectué, lors de la tempête, un saut temporel de plus de cinquante ans vers le futur. Liouba n’avait pas oublié cette légende. Elle était pour elle la preuve qu’il existait certains endroits sur Terre où il était possible de disparaître, de glisser dans les failles du temps et de l’espace. Bateaux et avions au large des Bermudes. Guerriers tatars au cœur de la Russie centrale. Fosses ouvertes vers d’autres mondes. Il était possible de s’évaporer sans laisser de traces.
Elle était étudiante à Paris quand ses parents avaient choisi de retourner s’installer à Moscou. La ville leur manquait. Moscou et ses ciels nébuleux, la neige qui tombe dès le mois d’octobre, donnant au jour les couleurs de la nuit, et à la nuit la douceur du coton. Ils y avaient tous les deux des opportunités professionnelles. Elena, rédactrice en chef de l’édition russe d’un magazine français, auteure d’éditoriaux militants contre le régime de Vladimir Poutine. Henri, docteur en botanique spécialisé dans la flore boréale, opposant aux projets d’exploitation pétrolière qui menaçaient l’intégrité des forêts de Yakoutie. Ils remontaient le grand pont de pierre situé au-delà de la place Rouge quand l’assassin les avait pris pour cible. Quatre coups de feu silencieux dans le crépuscule, au moment précis où la lumière touchait l’obscurité. La fine zone de contact entre le jour et la nuit. La fine zone de contact entre la vie et la mort. Elle ne connaissait pas les détails. Elle était alors à Paris, seule dans son appartement d’étudiante, les pieds sur les tuyaux du radiateur. Il y avait eu cet appel téléphonique. Il y avait eu la nouvelle de leur mort. Et puis il y avait eu l’avion jusqu’à Moscou pour les obsèques de son père et de sa mère.
Cet hiver-là, dans la ville de sa naissance, elle avait dû apprendre à marcher différemment, non seulement pour garder l’équilibre malgré la neige et la glace sur les trottoirs, mais pour parvenir à se mouvoir en dépit de la douleur qui écartelait ses articulations. Comme si chaque mouvement qu’elle accomplissait dans un monde sans ses parents conduisait inéluctablement à la ruine du corps qu’ils avaient créé. Et dans cette lutte contre le démembrement, contre le déchirement, elle avait découvert ce qu’était la solitude, la seule solitude dont on ne revient jamais, et qui, lui semblait-il, la tiendrait en exil jusqu’à la fin de sa vie.

Le jour où Aydin Jaradat téléphona, elle était installée à la terrasse d’un restaurant de rue. Les mains serrées autour d’un thé brûlant, elle en respirait la vapeur, y puisait une forme de délicieuse langueur et de douce amertume, un envoûtement, un réconfort lumineux. Elle observait le passage des charrettes chargées de marchandises qui remontaient vers le marché couvert. Étoffes écarlates et tapis orientaux. Mangues et grenades survolées par un essaim de moucherons. Son téléphone était posé sur la table, entre la soucoupe de sa tasse et la petite cuillère, quand l’écran s’illumina. Elle le porta à son oreille, le cœur accéléré soudain par la manifestation de ce signe tant attendu. Dans l’espace insaisissable ouvert par la communication téléphonique, elle entendit la voix du Bédouin qui grésillait, comme recouverte de sable. Une liaison ténue s’était établie entre Aqaba et le désert. Elle fut saisie d’un léger vertige à l’instant où son corps semblait subir réellement le passage entre ces deux lieux. Aydin lui parlait en anglais. Il serait à Aqaba dès le lendemain matin, disait-il. Il la conduirait jusqu’à son village, dans le désert. Lorsqu’il raccrocha, tout avait changé autour d’elle. Elle avait l’impression d’avoir basculé dans une autre dimension, étroitement liée à la réalité et pourtant légèrement dissemblable, comme l’image renvoyée par un miroir déformant. À la fenêtre d’un immeuble, de l’autre côté de la rue, elle vit une femme sans voile qui étendait du linge. Sur le trottoir, au milieu de la foule, un enfant tirait un chariot rempli d’oranges. Il lui adressa un sourire et une grimace. Le voyage recommençait.

Elle avait choisi la Jordanie parce qu’elle était prise par l’appel du désert, de ces paysages immenses et vides qui la laveraient de son deuil. Rien ne la retenait plus à Paris. C’était son rêve, à présent, de partir, de s’absorber dans le monde, de s’en faire témoin, de disparaître derrière ses mots, de devenir ce puits à travers lequel passerait la lumière. La douleur de la perte, le souvenir de Moscou, c’était ce qu’elle voulait fuir. En perdant ses parents, elle avait perdu le lien avec les patries de ses origines, avec ce qui la rattachait aux générations du passé. Elle n’était plus ni de Russie ni de France. Elle était seule, en exil. Irréductible. Libre.

Le lendemain, Dalir Khair lui serra les mains et la pressa de revenir loger dans son auberge à son retour du désert. Dans la lumière du milieu d’après-midi, les rues d’Aqaba étaient plongées dans cette couleur de sable, qui semblait tomber du ciel comme une bruine légère, se déposait sur les pavés des rues et les façades des bâtisses, donnait à la ville une profondeur dans les nuances et une douceur dans les matières. Comme une protection transparente et impalpable préservant la ville dans ses métamorphoses immobiles, elle qui avait tant de fois changé de nom et de forme sans jamais changer d’essence. Aydin lui avait donné rendez-vous dans un café situé sur le front de mer, à proximité du souk. Partout, les avenues étaient bordées d’oliviers et jonchées de gravats d’immeubles détruits ou inachevés. Aqaba était un labyrinthe en perpétuelle mutation que nulle carte ne pouvait figer. En rejoignant le bord de plage, elle vit deux hommes qui étaient assis, les pieds dans l’eau, autour d’une table en bois, posée là comme au hasard. Ils allumaient de nouvelles cigarettes aux mégots des précédentes, hagards, les yeux mi-clos, le visage abandonné aux embruns. Elle trouva l’adresse dont lui avait parlé Aydin et s’y installa. Le vent de l’après-midi, porté par la mer, était déjà empreint de la clarté glaciale de la nuit à venir. En regardant autour d’elle, elle s’aperçut que le Bédouin l’avait précédée. Il fumait une cigarette, adossé à un muret de pierre. Il devait avoir à peu près son âge, les traits encore fins d’une enfance qui s’attarde, l’air toutefois sérieux déjà, la mâchoire raide et tendue. Il portait, autour de sa tête, un keffieh rouge et blanc. Son regard s’illumina lorsqu’il croisa les yeux de Liouba. C’était l’un de ces sourires inoubliables, qui portait, avec lui, toute la chaleur du désert.
— Liouba Darcet ? dit-il en s’approchant et en prenant une chaise à côté d’elle.
Ils firent connaissance. Il parlait couramment l’anglais, qu’il avait appris en servant de guide à une équipe d’archéologues britanniques autour du Qasr al-Bint, à Pétra. Il avait grandi avec sa famille dans le désert du Wadi Rum, selon la tradition bédouine, ne demeurant jamais plus de quelques mois au pied de la même montagne, finissant toujours par lever le camp, par repartir à travers l’immensité de roche et de sable, avec de vastes troupeaux, à la recherche d’un nouvel endroit où vivre.
— Tout a changé, maintenant, dit-il. Le gouvernement impose aux familles bédouines de demeurer au même endroit. De fonder des villages. De construire des maisons plutôt que de tisser des tentes en poil de chèvre. Ils creusent des puits pour nous et bâtissent des écoles, mais en perdant la vie nomade, nous avons perdu quelque chose qui était notre liberté. Nous avons dû apprendre à devenir ceux qui restent, et non plus ceux qui s’en vont.
Il avait commandé un thé qu’il buvait à petites gorgées.
— Mais nous appartiendrons toujours au désert, reprit-il. Nous y sommes nés, nous nous y sommes adaptés. Et aucune mesure gouvernementale ne pourra nous enlever cette appartenance. Nous sommes le désert.
Il alluma une cigarette et tourna son regard vers la mer. Le grondement des vagues était omniprésent. L’air marin déposait, sur toutes les surfaces, sur tous les objets, une fine pellicule de sel.
— Que cherches-tu exactement, dans le Wadi Rum ? demanda-t-il à Liouba.
— Une histoire. J’aimerais raconter comment les hommes vivent avec leur écosystème, s’y adaptent et sont marqués par lui.
— Tu es journaliste environnementale ?
— Je voyage, dit-elle. J’écris. J’apprends à exercer mon métier.
— Il y a, près de mon village, à At-Tuweisa, un homme qui a commencé à planter des arbres. Il le fait parce que les troupeaux diminuent à force de manquer de nouveaux espaces de pâturage. Il le fait parce que les sécheresses sont de plus en plus fortes. Même pour un climat désertique, ce n’est pas normal. Et si nous devons rester au même endroit, il faut en faire un lieu où pourront vivre les générations futures.
— Comment s’appelle cet homme ?
— Babak Majali. Les jeunes Bédouins des villages alentour sont de plus en plus nombreux à venir travailler sur son chantier de plantation. J’y passe de temps en temps, quand le travail manque à la ferme.
— Ma mère était journaliste, et mon père botaniste, confia Liouba. Alors une forêt dans le désert, c’est peut-être exactement le sujet qu’il me faut.
— Je t’emmène, renchérit Aydin avec un sourire. Tu vas venir planter des arbres avec nous. Tu vas écrire notre histoire. Tu as raison : c’est exactement ce qu’il te faut.

Ils prirent la route dans l’heure qui suivit. Aydin avait garé sa camionnette derrière le souk, où il avait acheminé ses marchandises avant de retrouver Liouba. Au sortir d’Aqaba, ils atteignirent tout de suite le désert. Ils roulèrent longtemps en suivant la seule route possible, qui n’était pas tant une route qu’une piste, parfois à peine discernable parmi les roches. À l’horizon, des dunes vierges, dont les versants n’avaient jamais été foulés par l’homme, se dévoilaient dans leur multitude. Elles étaient fendues, çà et là, de gigantesques massifs de grès rouge. Partout, autour d’eux, c’était la couleur ocre du sable et le reflet du soleil, à s’en brûler les yeux. Des pneus abandonnés au bord de la piste. Des troupeaux de chèvres et de dromadaires, disséminés dans la végétation arbustive. Et, de loin en loin, de fines tornades de sable. Ils continuèrent à rouler jusqu’à la nuit, au gré des pistes du désert qui leur imposaient une direction, un équilibre, une lenteur.
À l’arrivée dans le village d’At-Tuweisa, le soleil avait disparu depuis longtemps derrière les montagnes. Les maisons se distinguaient à peine dans le crépuscule. Quand Aydin arrêta le moteur de la camionnette, il ne resta soudain plus rien que la paix du désert. Liouba descendit du véhicule et respira l’odeur puissante de la nuit et du sable. En levant la tête vers le ciel, elle vit, à intervalle irrégulier, des météorites qui le traversaient et lui imprimaient leur sillon incandescent. Derrière elles, c’était la Voie lactée, l’infini d’une galaxie insondable, vaste lumière dans le noir absolu.
C’était son monde, à présent. C’était à l’intérieur de ce monde qu’elle évoluerait pour les semaines à venir, loin de chez elle, dans le silence profond.

Elle se réveilla au chant du coq. Il lui fallut d’abord se concentrer pour comprendre où elle était. La fraîcheur de la chambre. La lumière rouge qui filtrait à travers la fenêtre poussiéreuse. Des voix d’hommes qui s’interpellaient puis disparaissaient dans le silence du matin. Le cri lancinant d’une chèvre. L’odeur de feu de bois qui imprégnait la couverture dont elle n’osait encore s’extirper, sur la banquette où elle avait passé sa première nuit dans le désert.
Elle s’habilla à la hâte, noua un foulard autour de ses cheveux, et sortit de la maison vide. Les montagnes étaient pâles encore, presque roses, silhouettes vaporeuses dans le ciel clair de l’aube. Moins d’une dizaine de maisons composaient cette partie du village d’At-Tuweisa. Elles étaient faites de briques ocre et recouvertes d’un toit de tôle. À droite de l’habitation où elle avait dormi, un tapis recouvrait des gravats. Du linge séchait sur un fil tendu entre deux murs. Un enfant l’observait derrière un drap en mangeant un quartier de pastèque. Un chat roux fila le long d’un mur et disparut derrière le rideau accroché dans l’encadrement d’une porte.
— Tu as bien dormi ? demanda Aydin.
Il avait surgi sans bruit derrière elle, un panier rempli d’œufs dans les bras.
— La pondaison du jour, dit-il. Je vais te faire une omelette.
Elle le suivit dans la cuisine. Il habitait avec sa femme, Azadeh, qui était encore occupée au poulailler. Ils s’étaient mariés l’été précédent, dans la famille d’Azadeh qui préservait encore, autant que possible, son mode de vie nomade, dans le nord du désert. Ses parents à lui étaient morts plusieurs années auparavant, et il avait repris la responsabilité de leur troupeau de chèvres et de leur élevage de volaille. À présent, il cultivait aussi la pastèque, sous une petite serre aménagée.
La cuisine puisait sa lumière d’une unique fenêtre, ouverte au-dessus d’un évier en fer rouillé. Aydin plaça une poêle sur le réchaud et y brisa quatre œufs, qu’il fit cuire avec un peu d’huile de sésame. Liouba le questionnait sur son enfance, sur son père, qui avait fait partie des premiers Bédouins du Wadi Rum à s’être installés à At-Tuweisa.
— Il a fait ce pari, dit-il. Il n’avait pas de mal à imaginer que la vie dans une maison, pour ses cinq enfants, serait plus confortable. Aujourd’hui, mes frères continuent à arpenter le désert. Ils n’ont pas réussi à s’accoutumer à ce nouveau mode d’existence. Mais il y avait la ferme de mon père, que je n’aurais pas pu abandonner pour partir moi aussi. Et Azadeh, qui souhaite que nos enfants, lorsque nous en aurons, aillent à l’école d’Ataiwash, comme les garçons du village. Alors nous sommes restés.
— Est-ce que cela te manque ? D’être toujours en partance, de ne jamais t’attacher à un lieu plus qu’à un autre ?
— Je mentirais si je te disais que cela ne me manque pas, répondit-il. Quand je ferme les yeux, le soir, je revois les grands troupeaux de dromadaires qu’on menait avec les anciens. Il y avait, dans le regard de ces bêtes, dans leur placidité, une forme de beauté qui, étrangement, m’apaisait davantage que les paysages. J’avais l’impression, parfois, que le désert ne voulait pas de nous. Nous avions beau l’habiter depuis plus longtemps que la mémoire de nos aïeux, depuis les tribus nabatéennes, il y avait quelque chose qui nous résistait encore. À voir les carabines de mes aînés, toujours à portée de main, je sentais que nous étions en danger, ou que nous étions nous-mêmes le danger. C’est une terre qui est faite pour les scorpions, les bouquetins et les renards. Je me demandais parfois où allait la route, et si elle finirait un jour. Et pourtant, je sentais confusément que je n’avais pas d’âme, si ce n’était celle du désert.
Azadeh apparut dans l’embrasure de la porte. Elle ne parlait pas anglais, mais elle s’adressait à Liouba comme si celle-ci la comprenait, avec une douceur et une sollicitude qui avaient aussitôt lié les deux femmes. Elle lui apportait une serviette et du savon, blanc et brun comme un morceau de pain, aux effluves de genévrier. Depuis quelques années, leur maison était dotée de l’eau courante, froide et non potable, mais qui leur permettait de se laver à l’abri des murs.

Ils prirent le chemin de la plantation après le petit déjeuner. Les pieds dans le sable pâle et plat, en ligne droite, vers la montagne la plus proche. Bientôt, derrière eux, le village ne fut plus qu’une silhouette, un mirage, un tremblement sur l’horizon du désert.
Au sein de la parcelle, il y avait des centaines de trous creusés dans le sol. Disséminés sur plusieurs hectares, des hommes et des femmes, courbés en deux, déplaçaient le sable avec des pioches. Au-dessus d’eux, une pépinière était logée dans un escarpement, plusieurs bâtons de bois entre lesquels était tirée une toile de jute. De jeunes pousses d’arbres s’alignaient à l’abri, feuilles contre feuilles, nuances de vert dans le rouge du désert.
Babak Majali travaillait face au vent qui traversait les montagnes, ses yeux sombres plissés dans l’éclat poudré du contre-jour. Il portait le dishdasha, une tunique noire qui tombait jusqu’à ses pieds. Son visage était couvert d’une épaisse barbe grise et semblait marqué par le temps, sans qu’il soit toutefois possible de discerner précisément son âge. Il s’arrêta lorsqu’il vit Liouba et Aydin venir vers lui. Le jeune Bédouin échangea avec lui quelques mots d’arabe, puis ils reprirent en anglais.
— Liouba est française, expliqua Aydin. Elle aimerait écrire l’histoire de cette forêt que tu plantes. Elle est venue te rencontrer.
Babak lui tendit la main pour la saluer.
— Que faites-vous ici, exactement ? demanda Liouba.
— Nous étudions la végétation potentielle qui poussait à cet endroit il y a des millions d’années, répondit Babak. Dans les profondeurs ancestrales du sable, nous cherchons des indices.
— Qu’avez-vous trouvé jusqu’à présent ?
— Des figuiers, des grenadiers, des oliviers. Des frênes oxophylles. Des genévriers. Des chênes chevelus et des chênes kermès. Des sapins de Cilicie et des pins de Calabre. Une vingtaine d’essences, au total. Et ce n’est pas fini.
— Et que faites-vous ensuite ?
— Ensuite, nous allons chercher des graines dans les forêts d’Ajlun, au nord d’Amman, au Liban ou en Syrie. Nous les faisons pousser dans la pépinière installée là-haut. Nous les planterons plus tard dans les trous préparés.
— Combien avez-vous de chances que ça marche ?
— Une chance sur mille, peut-être. Mais même si nous n’avions qu’une chance sur un million, il faudrait essayer.
Le soleil du matin brûlait déjà dans le ciel clair. Il essuya la sueur qui coulait sur son front d’un revers de main. Liouba lisait sur son visage une sorte de fatigue mêlée à un rayonnement intérieur, une conviction intime et pure, source de courage.
— Si la chaleur du désert ne te fait pas peur, reprit-il, nous avons besoin de personnes comme toi sur le chantier. C’est un travail utile. L’ultime résistance de la vie dans le désert.

Elle se mit à l’œuvre le jour même. Aydin était reparti à la ferme. Ils étaient une vingtaine à s’affairer autour d’elle, des femmes et des hommes, des jeunes Bédouins venus des villages alentour, de Disah ou de Shakaria. Les hommes maintenaient une forme de distance à son égard, par timidité ou par méfiance. Les femmes, en revanche, s’approchaient d’elle, lui expliquaient en arabe comment manier la pioche sans se faire mal au dos, l’emmenaient jusqu’à la pépinière pour lui présenter les différentes essences d’arbres qui y étaient produites, partageaient avec elle leurs provisions de gâteaux au miel emportées pour la journée. L’une d’elles, Bushra Bawab, parlait anglais. Elle portait son plus jeune enfant sur son dos, enrubanné dans un foulard. Elle lui montra les bassins qui accueillaient le substrat destiné à fertiliser le sol.
— On le réalisera en compostant principalement du thé, détailla-t-elle. L’idée est d’enrichir les sols en composants organiques afin d’attirer les termites, naturellement présents dans le désert. Les galeries souterraines qu’ils creuseront permettront de recueillir l’eau de pluie.
— Cela fait longtemps que tu travailles sur le chantier ? s’enquit Liouba.
— Plus de deux ans, maintenant. Le projet a fait parler de lui dans la région. Avec scepticisme, d’abord. À At-Tuweisa, les hommes disaient que Babak Majali était fou. Je crois plutôt qu’il est visionnaire. Il a compris qu’au rythme du réchauffement actuel, il ne nous serait bientôt plus possible de vivre ici. Alors il s’adapte. Et il permet, dans le même temps, à nos communautés de s’adapter elles aussi. Son projet est courageux. Au lieu de partir encore, comme les Bédouins l’ont toujours fait, il a décidé de rester et de donner la possibilité à ses petits-enfants de rester à leur tour. Dans dix ans, cette forêt nous permettra de nous nourrir, de faire paître notre bétail, de trouver un peu de fraîcheur dans le désert.
Elle parlait en s’efforçant de séparer les quartiers d’une orange qu’elle avait tirée de son sac en tissu. Elle en tendit un morceau à Liouba, et s’assit un moment avec elle, sous le soleil au zénith.

En fin de journée, les planteurs se dispersèrent. Ils repartaient vers leurs villages, à pied ou en camionnette. Bushra et Liouba rejoignirent At-Tuweisa en marchant. Les couleurs s’étaient modifiées. Le sable qui paraissait pâle le matin même, presque incolore, s’était doté de teintes violettes au soleil couchant. Elles se séparèrent devant la maison de Bushra, où son fils aîné jouait à la balle avec d’autres garçons. Au crépuscule, le village résonnait du murmure des sourates, que prononçaient tout bas des hommes tournés vers le sud-est. »

Extraits
« La nuit était tombée sur Monrovia, très vite en fin d’après-midi, avec de grandes lumières qui s’épandaient vers le port et s’éteignaient au large de l’Atlantique. L’hôtel donnait sur La plage, à l’abri d’un front de palmiers derrière lequel Liouba apercevait tout un paysage océanique qui lui donnait le vertige. Elle lisait distraitement les journaux dans la pénombre de la réception. Elle s’était habituée à la solitude de ces voyages, de ces attentes, dans les aéroports et les hôtels. À Paris, elle avait commencé à travailler pour Terre d’exil, un magazine documentaire qui avait publié son premier reportage en Jordanie, et pour lequel elle écrivait désormais sur des sujets environnementaux, en s’attachant particulièrement aux forêts. Elle partait parfois des semaines entières, redoutant ces départs et les désirant tout à la fois, dans la peur et l’excitation de l’inconnu. Il y avait, au sein de ces voyages, l’impression d’un lieu en soi, où elle se sentait à l’abri du
rythme et des contingences du quotidien. Mais il lui semblait aussi atteindre, par le voyage, l’exact contraire du lieu, cette zone parfaitement flottante de l’entre-deux. » p. 60-61

« — Pourquoi es-tu venu à Monrovia? questionna-t-elle. Dis-moi que ce n’était que pour le filon d’un bon reportage. Cela m’aidera peut-être à relativiser.
— J’avais envie de nous offrir un moment privilégié, Mais cela ne rime à rien. Les parenthèses ne mènent jamais nulle part. Elles se referment, tout simplement.
Il souffrait de formuler ces mots qu’il ne pensait pas, mais qui lui semblaient être les seuls possibles. Il n’avait jamais ressenti ce trouble, ce désir. Avec Liouba, c’était quelque chose d’inconnu, de nouveau, qui lui faisait peur. Ce qu’il avait tenu pour acquis tout ce temps vacillait dangereusement depuis leurs retrouvailles. Le fait de rester fidèle à une femme pour finalement rester libre, ne pas perdre de temps à explorer d’autres possibles. L’équilibre et la paix trouvés avec Alda étaient ce qu’il lui manquait dans les autres champs de sa vie. Il pressentait que le risque était trop grand de succomber à son attirance pour Liouba. Une désorientation si forte, la rupture de la seule ancre qui l’avait maintenu au rivage depuis qu’il couvrait des zones de guerre.
— Dans une opération mathématique, énonça Liouba, les éléments entre parenthèses sont à traiter en priorité. Sans quoi le résultat final est faux.
Autour d’eux, tout n’était que profondeur. Profondeur d’obscurité et de silence. Elle ne voyait pas Talal, mais tous les signes de sa présence étaient exacerbés, dans cette tentation tonitruante, habitée par la nuit et le couvert de son invisibilité. Leurs mains se trouvèrent dans le noir, et ce fut soudain leur seul repère, quelques centimètres de peau fine tendue sur des os, un contact imperceptible et pourtant déjà défendu, comme un premier baiser. » p. 87-88

« Puis, naturellement, en revenant sur leurs voyages passés, Talal et Liouba avaient commencé à se montrer l’un à l’autre les endroits qui les avaient marqués. Ils voyageaient virtuellement, face à l’écran qui affichait la carte du monde, ils se transportaient, en quelques clics, vers des contrées qu’ils avaient connues, vers les vergers de Kolomenskoïe ou l’île de Büyükada, vers les rues de Beyrouth ou la forêt de Mazumbai. Et, chaque fois, les lieux eux-mêmes apparaissaient, entiers, tangibles, grâce aux millions de pixels qui matérialisaient en quelques secondes, la vue satellite de leur réalité. La virtualité semblait soudain plus réelle que le réel lui-même. L’imagination devenait part de leur vérité.
En discutant, en naviguant, ils se rapprochaient l’un de l’autre imperceptiblement. Leurs genoux se frôlaient, Talal ressentait la chaleur qui émanait de la cuisse de Liouba, nue sous sa robe d’été, abandonnée contre la sienne. À mesure que la soirée avançait, leur conversation s’imprégnait d’une forme d’urgence. Il leur semblait saisir, pour la dernière fois la chance d’oser dire, l’audace de former des mots qu’ils ne pourraient plus que taire après la fin du voyage. Ils reprenaient le fil, tacitement, de leurs aveux nocturnes dans la forêt. » p. 92

À propos de l’auteur
AVRIL_Anne-Lise_2©Thomas_GarnierAnne-Lise Avril © Photo Thomas Garnier

Née en 1991, Anne-Lise Avril passe les étés de son enfance dans la forêt des Ardennes, où elle découvre le goût de la lecture et l’envie d’écrire. Après le bac, elle étudie en Hypokhâgne et en Khâgne, puis intègre l’école de commerce de Rouen. Après un trimestre d’études à Moscou à l’âge de 24 ans, elle développe une fascination pour la culture russe et une passion pour la photographie et le voyage, qu’elle poursuit dans les années suivantes à travers d’une exploration des pays du Grand Nord et de l’Afrique. Lauréate du concours d’écriture Guerlain, elle publie une nouvelle sur le conflit syrien en 2017 dans un recueil paru au Cherche-Midi. Elle travaille aujourd’hui à la communication d’une entreprise qui finance des projets de reforestation partout dans le monde, Reforest Action, et continue à développer en parallèle une activité de photographe documentaire. De sa curiosité insatiable pour les enjeux environnementaux contemporains, elle a puisé l’inspiration de son premier roman, Les Confluents. (Source: Éditions Julliard)

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Mon mari

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En deux mots
Une semaine de la vie d’un couple, du lundi au dimanche, racontée par une épouse modèle. Mariée depuis quinze ans, deux enfants, la narratrice juge toutefois que son amour n’est pas, ou plus, partagé avec la même intensité par le mari. Du coup elle ne supporte plus son «bonheur conjugal».

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Obsédée par le bonheur conjugal

Dans ce premier roman pétillant, Maud Ventura décrit une femme passionnée jusqu’à l’obsession par une vie de couple réussie. Ce qui la pousse à quelques décisions radicales. Un régal d’humour grinçant !

La narratrice de ce roman, bien moins sage qu’il n’y paraît, est une amoureuse de l’amour. Mais après quinze ans de mariage, deux enfants de 9 et 7 ans, un mari dans la finance et un pavillon bien soigné, elle n’a plus vraiment de quoi assouvir cette passion. Elle soupçonne même son mari de l’aimer moins qu’elle ne l’aime.
Pourtant elle ne manque pas d’atouts. À l’image de Grace Kelly, son modèle en quelque sorte, elle représente la femme parfaite, jusqu’à la caricature. Des cheveux blonds à la couleur traitée mensuellement, une garde-robe soigneusement vérifiée, un maquillage sobre, des chaussures soignées et, après la remarque faite par une amie à son fils, la découverte et l’intégration des règles du savoir-vivre de Nadine de Rothschild
La femme de maison parfaite prend aussi bien soin de ne froisser ni Rosa, sa femme de ménage, ni Zoé, sa baby-sitter, dont elle a besoin pour abréger les dîners qui traînent en longueur. Durant une semaine, du lundi au dimanche, elle va nous faire des confidences, nous expliquer combien son mari est parfait, ses enfants sages et sa double profession très enrichissante. Professeure d’anglais, elle est heureuse de retrouver ses élèves, traductrice de littérature, elle aime se mettre dans la peau des auteurs pour retranscrire au mieux leurs écrits.
Toutefois, dans ce tableau par trop idyllique, des failles finissent par apparaître. Quand arrive le mardi, le jour des conflits, c’est lors du dîner chez leurs amis Louise et Nicolas que l’incident a lieu. Face à ces néo-parents, « mon mari » fait un récit négatif des premiers mois de leur fils, en rajoute en racontant une anecdote lors de sa soirée d’anniversaire sans jamais mentionner son épouse et, pour couronner le tout, lors d’un jeu durant lequel il s’agissait de désigner sa partenaire par un fruit, il n’a rien trouvé de mieux qu’une clémentine, « trahison au gout amer de fruit de supermarché ».
Un tel comportement mérite d’être sanctionné, après avoir été soigneusement répertorié dans le carnet dédié à consigner ce type de déviances. Car, on l’aura compris, la narratrice est organisée, maniaque et sûre d’elle. Elle adore du reste classer les jours et les gens, leur ajouter une couleur ou trois adjectifs. Et ce qui pourrait ressembler à un petit jeu va très vite tourner à la névrose obsessionnelle et avoir des conséquences sur cette vie de couple si délicieusement fabriquée.
Maud Ventura a trouvé un ton nouveau, avec une sorte d’humour froid, pour étudier la vie de couple, sonder les liens familiaux et démontrer combien ils sont fragiles. Ajoutons que tous ceux qui sont mariés n’auront aucun mal à retrouver des situations décrites ici, des habitudes qui agacent l’un des partenaires ou des non-dits qui peuvent provoquer des réactions aussi brutales qu’inattendues.

Références du roman rassemblées par Maud Ventura
Le personnage principal relit L’Amant de Marguerite Duras. Elle cite aussi Les Pensées de Pascal, qu’elle a étudié en terminale, et se prend pour Phèdre, l’héroïne de Racine (on note ici un réel penchant pour la pensée du XVIIe siècle).
Dans sa voiture, elle écoute le dernier album de Ben Mazué, Paradis – chanteur dont elle s’imagine aisément qu’elle aurait pu tomber amoureuse, dans une autre vie. Dans la boîte à gants, l’album de Supertramp de 1982, Famous Last Words, qui contient le titre « Don’t leave me now ». Elle chante à sa fille « Sunny » de Bobby Hebb, et elle écoute en boucle Véronique Sanson depuis des années, en particulier la chanson « Amoureuse ».
Dans le salon, son mari écoute «Loving is easy », de Rex Orange County. Sa chanson préférée est « Day by Day », chantée par Frank Sinatra. Côté musique classique, il ne jure que par Mozart. C’est donc bien la Symphonie n°40 en sol mineur qu’il met sur les enceintes du salon samedi soir.
Le film préféré de la narratrice est Vacances romaines de William Wyler avec Audrey Hepburn. Nicole Kidman et Grace Kelly font également leur apparition dans le livre. Elle s’inspire du philosophe et juriste italien Beccaria et de son ouvrage de 1764 Des délits et des peines — texte fondateur du droit pénal moderne — pour son cahier de punitions. Enfin, on peut imaginer qu’elle est en train de traduire Conversations entre amis pour les Éditions de l’Olivier, le premier roman de l’autrice irlandaise Sally Rooney. (pages 353-354)

Mon mari
Maud Ventura
Éditions de l’Iconoclaste
Premier roman
355 p., 19 €
EAN 9782378802417

Paru le 19/08/2021

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un premier roman drôle et féroce sur le face-à-face conjugal.
C’est une femme toujours amoureuse de son mari après quinze ans de vie commune. Ils forment un parfait couple de quadragénaires: deux enfants, une grande maison, la réussite sociale. Mais sous cet apparent bonheur conjugal, elle nourrit une passion exclusive à son égard. Cette beauté froide est le feu sous la glace. Lui semble se satisfaire d’une relation apaisée : ses baisers sont rapides, et le corps nu de sa femme ne l’émeut plus. Pour se prouver que son mari ne l’aime plus – ou pas assez – cette épouse se met à épier chacun de ses gestes comme autant de signes de désamour. Du lundi au dimanche, elle note méthodiquement ses « fautes », les peines à lui infliger, les pièges à lui tendre, elle le trompe pour le tester. Face aux autres femmes qui lui semblent toujours plus belles, il lui faut être la plus soignée, la plus parfaite, la plus désirable.
On rit, on s’effraie, on se projette et l’on ne sait sur quoi va déboucher ce face-à-face conjugal tant la tension monte à chaque page. Un premier roman extrêmement original et dérangeant.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
ELLE (Clémentine Goldszal)
FranceInfo Culture (Laurence Houot)
L’OBS (Jérôme Garcin)
RTS (Sylvie Lambelet)
Blog La rousse bouquine
Blog Le domaine de Squirelito
Blog Sur la route de Jostein


Maud Ventura présente son premier roman Mon mari. © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« Je suis amoureuse de mon mari. Mais je devrais plutôt dire : je suis toujours amoureuse de mon mari.
J’aime mon mari comme au premier jour, d’un amour adolescent et anachronique. Je l’aime comme si j’avais quinze ans, comme si nous venions de nous rencontrer, comme si nous n’avions aucune attache, ni maison ni enfants. Je l’aime comme si je n’avais jamais été quittée, comme si je n’avais rien appris, comme s’il avait été le premier, comme si j’allais mourir dimanche.
Je vis dans la peur de le perdre. Je crains à chaque instant que les circonstances tournent mal. Je me protège de menaces qui n’existent pas.
Mon amour pour lui n’a pas suivi le cours naturel des choses : la passion des débuts ne s’est jamais transformée en un doux attachement. Je pense à mon mari tout le temps, je voudrais lui envoyer un message à chaque étape de ma journée, je m’imagine lui dire que je l’aime tous les matins, je rêve que nous fassions l’amour tous les soirs. Je me retiens de le faire, puisque je dois aussi être une épouse et une mère. Jouer à l’amoureuse n’est plus de mon âge. La passion est inappropriée avec deux enfants à la maison, hors de propos après tant d’années de vie commune. Je sais que je dois me contrôler pour aimer.

J’envie les amours interdites, les passions transgressives que l’on ne peut pas vivre au grand jour. J’envie encore plus l’amour quand il n’est pas ou plus partagé, quand le cœur bat à sens unique, sans cœur qui bat de l’autre côté. J’envie les veuves, les maîtresses et les femmes abandonnées, car je vis depuis quinze ans dans le malheur permanent et paradoxal d’être aimée en retour, de connaître une passion sans obstacle apparent.
Combien de fois ai-je espéré que mon mari me mente, qu’il me trompe ou qu’il me quitte : le rôle de la divorcée brisée est plus facile à tenir. Il est déjà écrit. Il a déjà été joué.

Des amoureux transis qui chantent la perte ou le rejet, il en existe des millions. Mais je ne connais aucun roman, aucun film, aucun poème qui puisse me servir d’exemple et me montrer comment aimer mieux et moins fort. Je ne connais aucune héroïne d’aucune pièce qui puisse me montrer comment m’y prendre. Je n’ai rien pour documenter ma peine.
Je n’ai rien non plus qui puisse la calmer, car mon mari m’a tout donné. Je sais que nous passerons notre vie ensemble. Je suis la mère de ses deux enfants. Je ne peux rien espérer de plus, je ne peux rien espérer de mieux, et pourtant le manque que je ressens est immense et j’attends de lui qu’il le comble. Mais avec quelle maison, avec quel enfant, avec quel bijou, avec quelle déclaration, avec quel voyage, avec quel geste pourrait-il remplir ce qui est déjà plein ?

Lundi
Chaque lundi, nulle lassitude quand je franchis les portes du lycée. Je suis professeure d’anglais depuis presque quinze ans, mais je n’ai jamais oublié pourquoi j’aime tant donner cours. Pendant une heure, je suis au centre de l’attention. Je maîtrise la durée, ma voix remplit l’espace. Je suis aussi traductrice pour une maison d’édition. C’est peut-être cette double vie qui a maintenu intacte en moi la flamme de l’enseignement.
Sur le parking réservé aux professeurs, je croise le proviseur, on discute quelques instants. Puis arrive le moment que j’attendais : il me demande des nouvelles de mon mari. Je réponds que mon mari va bien. Cette expression me fait toujours le même effet treize ans après notre mariage. Des frissons de fierté quand je glisse que « mon mari travaille dans la finance » à un dîner ; quand je précise à la maîtresse de ma fille devant les grilles de l’école que « c’est mon mari qui viendra chercher les enfants jeudi » ; quand je vais chercher des pâtisseries à la boulangerie et que j’annonce que « mon mari a passé une commande mardi » ; quand je raconte l’air faussement détaché (alors qu’en réalité je trouve cela infiniment romantique) que « j’ai rencontré mon mari par hasard à un concert de rock » lorsqu’on me demande comment nous nous sommes connus. Mon mari n’a plus de prénom, il est mon mari, il m’appartient.

Le lundi a toujours été mon jour préféré. Parfois, il se pare d’un bleu profond et royal – bleu marine, bleu nuit, bleu égyptien ou bleu saphir. Mais plus souvent le lundi prend l’apparence d’un bleu pratique, économique et motivant, adoptant la couleur des stylos Bic, des classeurs de mes élèves et des vêtements simples qui vont avec tout. Le lundi est aussi le jour des étiquettes, des bonnes résolutions et des boîtes de rangement. Le jour des choix judicieux et des décisions raisonnables. On m’a déjà dit qu’aimer le lundi était un truc de première de la classe – que seuls les intellos pouvaient se réjouir que le week-end se termine. C’est peut-être vrai. Mais cela relève surtout de ma passion pour les débuts. Dans un livre, j’ai toujours préféré les premiers chapitres. Dans un film, les quinze premières minutes. Au théâtre, le premier acte. J’aime les situations initiales. Quand chacun est à sa place dans un monde à l’équilibre.

En fin de matinée, je fais lire un texte à mes élèves. Puis je leur donne la parole à tour de rôle. Je note du vocabulaire au tableau, leur communique les mots dont ils ont besoin pour parler (ce sentiment de puissance est grisant). Dans l’extrait que nous étudions aujourd’hui, l’un des personnages porte le même prénom que mon mari. Mon cœur se serre chaque fois que je le vois écrit ou que l’un de mes élèves le prononce. Ensuite nous traduisons et commentons un échange de vœux entre deux époux. Mes élèves sont familiers de cette tradition anglo-saxonne souvent reprise dans des séries américaines (et souvent interrompue par un ancien amant en pleine reconquête). C’est l’occasion d’étudier l’utilisation de l’auxiliaire grâce à la réponse tant de fois espérée du « I do » – « Je le veux ».
Pendant que les derniers élèves quittent la salle, j’ouvre les fenêtres pour faire disparaître l’odeur de fin de cours, un mélange de transpiration et de feutre pour tableau blanc. Le mélange aussi des parfums trop sucrés (des filles) et trop musqués (des garçons). Les hormones adolescentes raffolent de ces effluves super concentrés qu’on trouve en grandes surfaces. C’est peut-être ce genre de parfums que je devrais acheter. Je porte depuis des mois celui d’un petit parfumeur confidentiel que j’espérais torride mais qui se révèle désespérément lisse sur ma peau. Comment savoir quels sont les parfums à la mode quand on a seize ans ? Je pourrais inventer un exercice sur le thème des odeurs et demander à mes élèves de décrire leur parfum – à la fois instructif pour moi (trouver des idées pour un nouveau parfum) et pour eux (enrichir leur vocabulaire olfactif).
Rosa est passée quand j’étais au lycée. Je m’arrange pour ne pas la croiser, car je ne sais jamais quoi lui dire ; je n’ai pas l’aisance des personnes riches depuis suffisamment longtemps pour savoir comment parler à ma femme de ménage – la voir nettoyer ma maison ne m’a jamais semblé être dans l’ordre des choses.
Il flotte une douce odeur de propre, celle des serviettes moelleuses qui sentent fort la lessive dans la salle de bains, et des draps propres en lin adoucis par le temps dans nos lits. Il n’y a plus aucune trace de doigts sur le grand miroir dans l’entrée. Les tomettes rouges de la cuisine sont éclatantes.
Les sculptures sur la cheminée, la couverture en laine sur le canapé, les bougies sur l’étagère, les livres dans la bibliothèque, les magazines d’art empilés sur la table basse, les cadres photos accrochés dans l’escalier : chaque chose est à sa place. Même les fleurs du marché trônent au centre de la table de la salle à manger avec plus d’aplomb. Je suis sûre que Rosa a déplacé certaines tiges et arraché quelques feuilles pour mettre le bouquet davantage en valeur.

Hier après-midi, mon mari est allé au marché. L’abondance qui règne dans notre cuisine m’émeut : de la brioche et de la confiture sur le plan de travail, notre corbeille à fruits remplie d’abricots et de pêches. Je sais que c’est idiot, mais plus mon mari fait des courses importantes, plus j’ai l’impression qu’il m’aime. C’est comme s’il investissait dans notre couple. Comme le primeur qui pèse un à un les petits sachets en papier, je peux quantifier son amour chaque dimanche à son retour du marché grâce au montant du ticket de caisse abandonné au fond du cabas. Au frais : des légumes et de la viande, de la tapenade du vendeur d’olives, une salade de pamplemousse au crabe de chez le traiteur, du fromage en grande quantité. Cette cuisine pleine à craquer fait battre mon cœur.

14 h 30. Il est un peu tôt pour relever le courrier, mais je ne risque pas grand-chose à y aller quand même. Je récupère la clef que je cache dans le double fond de ma boîte à bijoux, je parcours l’allée, ouvre la boîte aux lettres la peur au ventre, et découvre avec soulagement trois courriers qui n’ont rien d’inquiétant ou d’inhabituel (aucune lettre manuscrite, aucune enveloppe sans timbre). Quand je lève les yeux, je me rends compte qu’un voisin m’observe quelques mètres plus loin. Paniquée, je le salue avant de me précipiter à l’intérieur.
Il me faut quelques minutes pour retrouver mon calme. Je sais que c’est dans ces moments-là que je suis le plus susceptible de faire une erreur. Alors je me ressaisis. Je remets la clef dans le double fond de ma boîte à bijoux, à côté d’une bague qui brille toujours, bien qu’elle se soit un peu oxydée avec le temps. Elle a presque vingt ans, mais je la garde par nostalgie, malgré les risques que je connais : et si mon mari tombait un jour dessus ? Comment pourrais-je lui expliquer que je possède un solitaire quasiment identique à celui qu’il m’a offert le jour où il m’a demandée en mariage ?
Pourtant, ma vie avant lui ne le regarde pas. Je n’ai pas à tout lui dire : les couples qui durent sont ceux dont le mystère n’a pas été percé. Par exemple, quelques mois après notre rencontre, je l’ai quitté. Deux semaines de battement où je suis retombée dans les bras d’un ancien amoureux, Adrien. On a pris un train et on est allés voir la mer. Puis, un matin, j’ai laissé un mot sur l’oreiller et je suis partie retrouver celui qui allait devenir mon mari. Ce qui s’est passé pendant ces deux semaines d’hésitation, il n’a pas à le savoir.
Comme tous les lundis, mon mari est à la piscine après le travail. Et comme tous les lundis, je cuisine plus nerveusement que les autres soirs. Je suis agitée, je manque de patience avec les enfants, je me coupe en préparant l’entrée, je fais trop cuire la viande.
Quand mon mari est absent, la maison résonne comme un piano dont la sourdine est enclenchée : le son en sort feutré, notre vie de famille perd en variations et en intensité. C’est comme si quelqu’un avait déposé un immense couvercle sur notre toit.
J’allume la lumière du porche, puis celles de la cuisine et du salon. Depuis la rue, notre maison ressemble à une boutique de souvenirs qui brille dans l’obscurité. C’est le spectacle accueillant que mon mari doit découvrir à son retour.
Une fois les enfants couchés, je regarde un moment la télévision, mais je ne vois que des femmes qui attendent comme moi. Elles mangent un yaourt, conduisent une voiture ou se parfument, mais ce qui me saute aux yeux, c’est ce qui se passe hors cadre : ce sont toutes des femmes qui attendent un homme. Elles sont souriantes, elles ont l’air actives et occupées, mais en réalité elles tournent en rond. Je me demande si je suis la seule à percevoir cette salle d’attente universelle.

C’est l’heure. Mon mari ne va plus tarder à rentrer. Je parcours la bibliothèque à la recherche d’un roman pour me donner une contenance. Je ne veux pas qu’il me retrouve en train de l’attendre derrière un écran. Marguerite Duras sera parfaite pour ce soir.
J’ai lu L’Amant pour la première fois quand j’avais quinze ans et demi. Il ne m’en reste que quelques images : l’humidité, la sueur, les fluides, les persiennes, le Mékong, une fille de mon âge à laquelle je ne m’identifiais pas du tout (trop détachée et négative). Et puis, à quinze ans comme à quarante, le sexe sans sentiment ne m’a jamais beaucoup attirée. En revanche, une phrase m’est toujours restée, elle se termine ainsi : « Je n’ai jamais rien fait qu’attendre devant la porte fermée. » J’avais l’impression étrange de l’avoir déjà lue quelque part. Je l’ai d’abord soulignée au crayon à papier (je n’avais jamais écrit sur la page d’un livre, le geste m’a paru très grave). Puis, comme cela me semblait encore insuffisant, je l’ai recopiée dans un carnet. À dix-huit ans, j’ai envisagé de me la faire tatouer sur l’omoplate.
Des années plus tard, j’ai su que cette phrase n’appartenait pas à mon passé mais à mon futur. Elle n’était pas une réminiscence, mais un programme : « Je n’ai jamais rien fait qu’attendre devant la porte fermée. »
Les jambes négligemment repliées sous moi, mon livre ouvert au hasard, incapable de lire une ligne, une tasse de thé brûlant à portée de main, j’attends mon mari. La lumière du salon est trop agressive, j’allume une lampe et deux bougies – et je me remets vite en position. Depuis cette place sur le canapé, la porte se reflète dans le grand miroir de l’entrée. Je guette le moment où la poignée s’inclinera enfin.
On s’habitue à cette vision, un mari qui rentre du travail. On vit tant de fois cette scène qu’on ne la voit même plus. Notre attention se porte sur autre chose : l’heure du retour de plus en plus tardive au fil des promotions, une cuisson qu’on ne veut pas rater, les enfants qu’il faut border. On s’habitue, on regarde ailleurs. Moi, je continue à m’y préparer chaque soir.

21 h 20. Je prends mon pouls au creux de mon poignet. Accélération du rythme cardiaque. Pression artérielle qui grimpe, état d’alerte. Un coup d’œil dans le miroir : mes pupilles sont dilatées. Je sentirais presque l’adrénaline se diffuser dans mon amygdale ; je la sentirais presque battre, cette petite amande dans mon cerveau, battre et diffuser sa chimie du stress. Je prends plusieurs respirations profondes pour ralentir artificiellement les battements de mon cœur.
21 h 30. Mon mari est à l’heure. Les phares de sa voiture qui éclairent par fragments la maison annoncent son arrivée. La portière claque dans la rue (c’est le premier vrai signal du retour). La boîte aux lettres s’ouvre et se referme dans un son métallique (deuxième signal). Enfin, le bruit de sa clef dans la serrure (dernier signal, troisième coup frappé sur le plancher du théâtre avant le lever du rideau). 3, 2, 1. Mes conversations intérieures cessent. Seules restent, incontrôlables, les pulsations de mon cœur. La porte de la maison s’ouvre. La soirée peut commencer.

Mardi
Il y a quinze ans, quand j’ai remarqué que l’homme avec qui je venais de passer la nuit dormait comme moi le poignet replié près de son visage, je me suis demandé comment interpréter cette coïncidence. Était-ce un trait de personnalité que nous avions en commun qui se manifestait ainsi ? Les gens qui dorment le poignet en angle droit se reconnaissent-ils entre eux ? On dit que ceux qui dorment sur le dos sont sociables, que ceux qui se mettent sur le ventre sont frustrés sexuellement, que ceux qui se positionnent sur le côté sont confiants. Mais on ne dit rien de ceux qui dorment le poignet cassé : partagent-ils, eux aussi, une communauté ? Quinze ans après cette première nuit, je continue à m’interroger sur ce point commun que nous partageons avec mon mari lorsque nous sommes endormis.
Il est encore tôt quand un rayon de soleil vient se déposer au commencement de son aisselle. On dirait un tableau aux jeux d’ombres parfaitement maîtrisés. Caravage n’aurait pas trouvé meilleur modèle que mon mari, avec ses longs cils noirs posés tout en haut de sa joue et la moiteur au creux de son cou. Plus que tout le reste, la chaleur de son corps au petit matin m’a toujours bouleversée (à combien peut monter la température ambiante sous une couette en plumes ? Le microclimat de notre lit semble parfois frôler les 50 °C, mais est-ce physiquement possible ?). Et puis il y a son sourire. La nuit, on dirait que mon mari est sur le point d’exploser de rire, qu’on lui raconte une anecdote qu’il trouve très drôle entre deux rêves. Cette caractéristique, je ne crois pas que nous la partagions, mais c’est forcément une bonne nouvelle. Un homme malheureux ne sourit pas lorsqu’il dort.
J’approche ma main, mais suspends mon mouvement avant que mes doigts ne glissent dans ses cheveux. Sur l’oreiller, une fine traînée de pellicules semblable à la chute des premières neiges. Il m’arrive souvent de m’attendrir devant ces flocons retrouvés dans notre lit ou sur le col d’une chemise. Suis-je bizarre d’être aussi touchée par les pellicules de mon mari ? Mais j’imagine que l’amour se nourrit de traces laissées sur un vêtement ou un drap, et que toutes les amoureuses du monde s’en émeuvent.

Mon mari continue à dormir jusqu’à la sonnerie de son réveil, alors même que j’ai ouvert les volets de la chambre depuis un moment. Pourtant cela fait des années qu’il clame haut et fort qu’il ne peut dormir que dans le noir complet. Moi j’ai toujours préféré dormir les volets ouverts. Les heures sombres me désorientent plus qu’elles ne me reposent. Mais ma préférence ne pèse pas lourd face au besoin d’obscurité de mon mari. Alors, quand j’ai commencé à partager son lit, cette concession était toute naturelle. Ce n’est quand même pas grand-chose. Mais ce matin, je suis bien obligée de constater que mon mari me ment : il n’a visiblement aucun problème pour dormir avec de la lumière.

Alors qu’il émerge doucement, mon mari s’approche de moi, mais je me retourne à temps pour échapper à ses bras. C’est la règle, je ne dois pas céder. Hier soir, il s’est endormi sans me souhaiter bonne nuit, il n’y a aucune raison qu’il profite de mes caresses au réveil. Et il n’est pas question que je relâche la garde. Surtout pas un mardi.
Le mardi est un jour belliqueux. Pas besoin de chercher des explications compliquées : sa couleur est le noir et son étymologie latine nous apprend que c’est le jour de Mars, le dieu de la Guerre. La prise de la Bastille a eu lieu un mardi. Le 11 septembre 2001 aussi. Le mardi est toujours un jour dangereux – ce qui m’inquiète d’autant plus que ce soir nous avons un dîner auquel je n’ai déjà aucune envie d’aller, et que tout le monde sait que les soirées mondaines sont rarement des rendez-vous pacifiques.

Ce matin, mon mari est le dernier à avoir utilisé la douche, j’en reconnais immédiatement la tiédeur. J’aime mes douches plus chaudes que lui, mais je prends plaisir à me laver avec cette eau que je n’ai pas choisie, dans un monde de quelques degrés inférieurs au mien.
Au moment où je m’enroule dans ma serviette, un courant d’air me fait frissonner. J’applique de l’huile dans mes cheveux, de la crème sur mes jambes, un peu de parfum au creux de mon cou. Mais au contact de ma peau, les effluves hypnotisants se transforment en une fragrance légère et fleurie. J’ai acheté ce parfum après l’avoir senti sur une autre femme pendant une soirée. Même à travers l’odeur des cigarettes et du vin, il m’a immédiatement évoqué un puissant philtre d’amour – une fragrance envoûtante et extrêmement sensuelle. Je me suis glissée dans la salle de bains de notre hôte pour découvrir le nom de ce dangereux poison, et j’ai pris en photo le flacon facetté que je ne connaissais pas (un petit parfumeur hors de prix). Hélas, dès les premières pulvérisations, la terrible vérité : ce parfum n’a plus rien de sulfureux quand je le porte moi. Je n’ai jamais réussi à me débarrasser de ma rassurante odeur de propre. Mon mari me surnomme depuis des années « ma douce » quand je me rêve en femme fatale.

Une odeur de café et de chocolat chaud monte du rez-de-chaussée. Dans la cuisine, mon mari se presse une orange. À la radio, on entend les chroniqueurs défiler dans le studio. Je bois mon premier café pendant la revue de presse : je suis à l’heure.
Les enfants nous rejoignent à la table du petit déjeuner. Mon fils et ma fille font toujours leur apparition en même temps. Est-ce qu’ils se concertent avant de descendre ? Systématiquement, c’est aussi par deux que je les vois disparaître après les repas pour aller faire leurs devoirs ou jouer. Ils ont deux ans d’écart – sept et neuf ans –, mais on dirait des jumeaux : ils font tout ensemble. Nos amis et nos proches nous envient : « Vous en avez de la chance que vos enfants s’entendent si bien, les miens se parlent à peine. » En réalité, nos enfants font plus que bien s’entendre, ces deux-là sont fusionnels (est-ce un trait de caractère que je leur ai transmis sans le vouloir ?).
Comme chaque matin, mon mari se fait griller deux morceaux de pain qu’il recouvre de confiture de fraises. Il ne mange que ça. Il boude les confitures de figues, de mûres et de cerises – même un mélange de fruits rouges ne trouve pas grâce à ses yeux. Ce monothéisme m’a toujours étonnée, car mon mari n’aime pas les fraises, il trouve ça trop acide. Ce petit fruit coloré et juteux, il ne sait l’apprécier que broyé, réduit en bouillie, et avec une tonne de sucre.
Chacun ses obsessions. Moi, c’est mon téléphone portable dont je n’arrive pas à me séparer. Je me suis promis cent fois d’arrêter, de ne plus le poser sur la table au moment des repas, je sais que ce n’est pas sain, mais je ne peux pas m’en empêcher. Heureusement que, pour le moment, mon mari ne s’en est jamais rendu compte.
Il me souhaite une bonne journée et m’embrasse du bout des lèvres avant de partir. Mais dans le monde qui est le mien, c’est à peine un baiser.
Depuis mon bureau, j’observe les allées et venues. Dans notre banlieue résidentielle, les voitures partent et reviennent avec la régularité des marées : une vague de départs à 8 heures, une vague inverse à 20 h 30 (comme en bord de mer, il faut compter 12 heures et 25 minutes pour un cycle complet). Je suis l’une des seules à contretemps avec mon mi-temps au lycée et mes traductions qui me font travailler chez moi.
Nous habitons à une demi-heure du centre-ville : des maisons années 1930, des jardins bien entretenus à l’abri des regards, des arbres fruitiers et des balançoires qu’on imagine derrière les immenses portails. Pendant mon enfance, ce fut aussi un rêve inaccessible que je touchais du doigt les mercredis où je quittais ma barre d’immeubles pour aller jouer chez mes copines pavillonnaires.
Aujourd’hui, je vis dans la plus belle maison du quartier. En toute objectivité, c’est celle dont la façade a le plus de charme et dont les arbres donnent le plus de fruits (j’ai lu dans un magazine de décoration que ce sont les arbres qui donnent à un lieu son caractère). J’aime ses pierres meulières, ses volets verts porte-bonheur, sa boîte aux lettres, son allée fleurie, le rosier grimpant qui encadre le seuil (j’ai lu dans ce même magazine que ses fleurs blanches suffisent à elles seules à embaumer tout un jardin).
À l’intérieur, j’aime le parquet qui craque, l’escalier qui grince, le premier étage avec notre chambre et la salle de bains, puis le second, avec les chambres des enfants et mon bureau : la disposition idéale.
Mais sans conteste, ma pièce préférée est l’entrée. Chaque soir s’y joue la grande cérémonie du retour du travail : mon mari ouvre la porte, dépose ses clefs et le courrier (il insiste toujours pour s’en occuper), me tend la baguette de pain, m’embrasse sur le front ou la joue (rarement sur la bouche). Nous avions besoin pour cette scène importante d’un très joli décor. C’est la raison pour laquelle j’ai conçu cet espace avec soin : un miroir sculpté acheté une fortune, une belle céramique pour nos clefs, nos photos de famille encadrées les unes au-dessus des autres. C’est la première pièce que mon mari découvre en arrivant, il est normal d’y apporter une attention particulière. Autrement, je ne pourrai m’en prendre qu’à moi-même si mon mari cesse un jour de vouloir rentrer chez nous.
L’entrée dessert les autres pièces du rez-de-chaussée : un salon étroit, une cuisine minuscule mais qui donne sur le jardin. Je ne suis pas adepte des volumes trop ouverts qui m’oppressent, je suis plus à l’aise dans ces espaces biscornus pour lesquels j’ai fait réaliser des meubles sur mesure. J’ai gardé intactes la cheminée en marbre Art déco et les moulures au plafond aux guirlandes compliquées. Je les regarde souvent quand je suis allongée sur mon canapé en me disant que c’est peut-être une personne de ma famille qui les a faites ; mon arrière-grand-père et mon grand-père étaient artisans peintres, et j’ai appris il y a quelques années qu’ils s’étaient spécialisés dans la réalisation de moulures en plâtre.

Nous avons emménagé dans cette maison quelques mois avant que je commence à travailler comme traductrice. Un collègue du lycée m’avait proposé d’assurer à sa place la traduction d’un texte qu’il ne pourrait pas terminer à temps – un livre de vulgarisation sur la révolution copernicienne. Ce n’était pas mon domaine d’expertise, je connaissais assez peu la période historique, mais j’ai accepté. Depuis, cet éditeur me confie souvent des traductions : des nouvelles, un recueil de poèmes, un polar qui a connu un certain retentissement, des livres sur l’histoire des sciences.
En ce moment, je m’attaque au premier roman d’une jeune autrice irlandaise à succès. Il n’est pas particulièrement difficile à traduire, mais je dois avouer que son titre m’échappe encore : Waiting for the day to come… « En attendant que le jour arrive » ? « Dans l’attente du jour à venir » ? Ce titre me résiste. Je n’arrive pas à en restituer la poésie ni à en retranscrire le sens concret. L’héroïne n’attend pas seulement la venue d’une époque nouvelle, d’un changement des mentalités. En réalité, elle attend aussi que le jour se lève. Il lui faut traverser la nuit et tenir jusqu’à l’aube. Seuls les premiers rayons du soleil lui assureront le salut. En plus, il y a une impatience que je n’arrive pas à rendre – une imminence, même. À la lecture, il est évident que le jour est sur le point de se lever. Waiting for the day to come… Et puis, que faire de ces points de suspension ?
Le reste du roman ne présente pas de difficultés majeures. J’ai procédé comme d’habitude. J’ai commencé par me familiariser avec la structure de la pensée de l’autrice. J’ai découvert ses expressions préférées, la manière dont elle aime commencer ses phrases, les répétitions qu’elle n’arrive pas à réprimer, les tournures qu’elle affectionne. Je suis entrée dans sa tête, je me suis approprié ses raisonnements jusqu’à en révéler la mécanique d’ensemble. Après plusieurs mois de travail, je peux enfin dire que j’ai adopté ses mimiques et sa voix.
C’est à cette étape que je peux savourer toutes les subtilités de cette langue peu technique, mais très émotive. L’anglais est simpliste : pas de déclinaisons à mémoriser, pas d’adjectifs à accorder. Pourtant, c’est une langue à reliefs, irrégulière et changeante : une grammaire rudimentaire, mais des expressions qui sonnent à l’oreille et un accent impossible à imiter. Vous pouvez éliminer les fautes de syntaxe, étoffer votre vocabulaire, adopter les tics de langage, l’anglais aura systématiquement une longueur d’avance sur vous. Parfois je me demande pourquoi je n’ai pas choisi une langue logique et prévisible comme l’allemand – avec l’anglais je dois renoncer à tout contrôler, ce qui m’agace parfois, me frustre aussi, souvent ; mais c’est ce qui explique peut-être pourquoi je ne me suis jamais lassée.
On m’a déjà demandé si mon travail en tant que traductrice m’avait donné envie d’écrire à mon tour. La réponse a toujours été la même : je ne me sens pas autrice. Quand je traduis, je ne suis qu’une interprète, et cet état de fait me convient parfaitement. Je n’ai rien à inventer, et cela tombe bien parce que je n’ai pas beaucoup d’imagination. Je préfère observer, analyser, déduire ; décortiquer un texte, en dévoiler les sous-entendus, en découvrir le ton implicite – être aux aguets, telle une enquêtrice à la recherche d’indices cachés. En plus, je repense souvent à Marguerite Duras : « Je n’ai jamais écrit, croyant le faire. » La suite de ma citation préférée contenait depuis toujours cet avertissement : attention, ne pense pas que tu écris, tu traduis.

L’odeur de la pelouse trempée par l’averse monte jusqu’à mes fenêtres. Je voudrais qu’il ne cesse jamais de pleuvoir. Mon mari est au bureau, les enfants à l’école, je peux continuer à travailler sans être dérangée. Quand mon mari est à la maison, je perds toute capacité de concentration. Je sursaute au moindre bruit dans l’escalier. Dès que je l’entends s’approcher, j’enlève mes lunettes et éteins mon ordinateur. Je préférerais toujours qu’il me découvre plongée dans un épais manuel de linguistique ou absorbée par la traduction d’un obscur poème de Byron plutôt qu’en train de remplir les bulletins de notes de mes élèves sur le logiciel du lycée. Par précaution, j’ai également toujours un stylo plume à côté de moi au cas où mon mari entrerait dans la pièce où je travaille : il adore me voir écrire à la main.
Mon mari a toujours admiré la rigueur avec laquelle je note les mots dont j’ai besoin pour mes traductions dans des petits carnets thématiques. J’en possède une dizaine. Le carnet rouge pour les termes liés à la politique et aux débats de société, ou le bleu pour la nature (c’est le plus fourni, il contient notamment les noms des plantes grimpantes des jardins anglais et les différentes espèces de chênes). Ils sont tous glissés les uns à côté des autres sur l’étagère au-dessus de mon bureau, mais aujourd’hui je remarque que l’un d’eux a disparu. Je cherche partout mon carnet jaune contenant mon vocabulaire relatif à la médecine et à l’histoire des sciences, en vain.
Pour mes traductions, je m’aide aussi d’un carnet consacré au vocabulaire amoureux avec les mots qui disent la rencontre, le couple, la séparation, et toutes les variations du sentiment. Certaines expressions récurrentes dessinent l’imaginaire amoureux de la langue anglaise – et celui, en creux, de cette romancière irlandaise (difficile à vérifier, mais je l’imagine dévastée d’avoir perdu son premier amour par négligence, erreur dont elle pense devoir expier les conséquences toute sa vie). Par exemple, le let you go est omniprésent dans son livre. Du let you go dans la bouche de tous les personnages et décliné à toutes les situations : I shouldn’t have let you go, I will never let you go, don’t let me go, etc. L’expression s’utilise souvent sur le mode du regret : je m’en veux de t’avoir laissé partir, j’aurais dû te retenir. On pense que c’est notre faute si l’autre nous a quitté, qu’on aurait pu empêcher la rupture. Le let you go est plaisant, il a quelque chose de rassurant même. C’est une fiction à laquelle j’aimerais croire moi aussi. Plongée dans ma traduction, je me demande si cette expression difficile à traduire en français témoigne du fait que les anglophones aiment différemment de nous. »

Extrait
« Louise se montre fantasque, bruyante et franche; pendant que Nicolas reste élégant, contenu et prévenant (ce soir, ils sont tous les deux très exactement eux-mêmes). Nicolas est de ces personnes qui font l’effort de faire un pas dans votre univers. Toutes ses questions montrent qu’il s’intéresse, et qu’il pense parfois à moi, en mon absence. Il me demande où en est mon travail avec mon éditeur, comment se passent mes cours, si j’ai lu la saga de ce romancier new-yorkais qu’il vient de découvrir et si je trouve que la traduction en est bonne.
Nicolas est aussi réservé que Louise est sociable. Louise est aussi indélicate et brusque que Nicolas est attentionné et attentif. Elle est solaire. Il la tempère. Ensemble, ils se complètent comme deux pièces de mécanique qui s’emboîtent tout à fait, un engrenage parfaitement huilé où les différences sont autant de complémentarités qui rendent le mouvement possible. Je crois que c’est aussi ce qu’on nomme parfois alchimie ». p. 72

À propos de l’auteur
VENTURA_Maud_©Cecile_NieszawerMaud Ventura © Photo Cécile Nieszawer

Maud Ventura a vingt-huit ans et vit à Paris. Normalienne et diplômée d’HEC, elle rejoint France Inter juste après ses études. Elle est aujourd’hui rédactrice en chef des podcasts dans un grand groupe de radios, NRJ. Elle ne cesse d’explorer la complexité du sentiment amoureux dans son podcast «Lalala» et dans son premier roman Mon mari. (Source: Éditions de l’Iconoclaste)

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Presque toutes les femmes

MARIENSKE_presque_toutes_les_femmes

  RL-automne-2021

En deux mots
Une première expérience amoureuse avec une copine de classe va donner à la petite Nathalie l’envie d’explorer sa sexualité, aussi bien avec les hommes qu’avec les femmes. Une liberté qu’elle va assumer au fil des ans, mais qui va aussi lui causer bien des problèmes, avec sa famille et avec ses conquêtes.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

«L’amour a tellement de visages»

Héléna Marienské a décidé de tout dire, de ne rien cacher de sa vie amoureuse. Son autobiographie est, au-delà du récit de ses multiples rencontres amoureuses, un plaidoyer brûlant pour la liberté que les hétéros et les homos rejettent.

«Ça ne va pas être simple, cette vie. Pas simple à raconter non plus. Moi qui mens toujours, par réflexe pavlovien pour échapper à l’inquisition maternelle, mais aussi par habitude acquise et cultivée — jeu, amour de la fiction — comment dire la vérité, rien que la vérité, toute la vérité je le jure?» Nous voilà prévenus d’entrée, l’histoire ou plutôt les histoires qui font cette autobiographie sont passées au tamis de la littérature, de l’envie de donner une cohérence à un parcours, mais aussi d’offrir une belle perspective, celle d’une femme libre.
Pour la narratrice — qui s’appelle Nathalie Galan et deviendra Héléna Marienské — il aura fallu franchir bien des obstacles pour parvenir à s’émanciper et à oser tout dire, avec une bouleversante sincérité.
C’est vers sept ans, du côté de Montagnac, que la fillette découvre avec son amie Ange comment fonctionne son corps. Une première expérience de la sensualité qui est un encouragement à poursuivre cette exploration. À quinze ans, elle fait l’amour avec Claudine et comprend très vite combien les sentiments peuvent être fluctuants. Quand elle revient d’un séjour à Londres, où elle a trompé son exil en se jetant sur les fish and chips, les pizzas et les rhubarb pies, Claudine ne veut plus d’elle. La « grosse » se rabat alors sur les hommes, mais sans pour autant s’y attacher. Ce n’est que quatre ans plus tard, en arrivant à Paris, qu’elle retrouvera les bras d’une jeune femme, Albertine. Mais là encore, la liaison sera brève. Alors, elle navigue à vue. Sa vie amoureuse est un chaos, du coup elle se tourne vers une analyste lacanienne orthodoxe, Mme Michelangeli. Car son bilan est peu reluisant: « J’ai épousé en premières noces, à vingt ans, un amateur de nymphettes, Daniel. Il a l’âge de mon père mais lorsque je rencontre Michelangeli, je suis à vingt-trois ans déjà une vieille chose à ses yeux. À qui parler? J’ai rompu en visière avec mes parents, je n’ai aucune amie. Je veux divorcer et comme mon époux me complique la tâche, je multiplie les aventures — c’est l’époque merveilleuse de l’insouciance pré-sida. J’ai arrêté mes études et je n’ai aucun métier. » La psy lacanienne va réussir à mettre un peu d’ordre dans ce capharnaüm sentimental, éloigner les relations toxiques et faire entrer sa patiente dans un cercle vertueux. Elle trouve l’homme idéal, se marie, donne naissance à deux filles merveilleuses et connait vingt ans de bonheur. Un bonheur qui se dédouble grâce à la littérature qui va provoquer le réveil de la belle endormie. Albertine a publié un livre dans lequel elle raconte leur rencontre et évoque un regret. Il n’en faut pas davantage pour que Nathalie éprouve la nécessité de la revoir. La passion est toujours là, mais Albertine n’entend pas bouleverser sa vie. Elle se consolera alors avec Coline, avec qui elle va partager sa vie et son petit chien. Ce dernier, qu’elle promène dans le Marais, va lui permettre de faire bien des rencontres, d’engranger de nouvelles expériences. Jusqu’à excéder Coline qui la renvoie. La traversée du désert qui suit sera de courte durée. Jusqu’au jour où elle croise Naomi. « Je ne maîtrisais plus rien. J’aimais à quarante-cinq ans d’un amour adolescent. Naomi était rodée aux histoires de cœur et de corps avec les femmes, tandis que je les découvrais avec émerveillement. Albertine avait été inaccessible, je m’étais comportée comme une idiote avec Coline, mais cette fois, j’aimais. J’aimais et voulais vivre avec Naomi un amour complet. Je le désirais avec frénésie: j’avais à nouveau dix-sept ans, l’appétit de plaisirs et des effusions sentimentales qui vont avec. Cristallisation, idéalisation, aveuglement amoureux tout ensemble. Égarements du cœur et de l’esprit. »
Las, cette histoire prendra fin comme les précédentes. Avant que de nouvelles rencontres ouvrent la voie à de nouvelles relations. Cet amour non-exclusif des femmes est raconté, entrecoupé de souvenirs d’enfance, d’une carrière à la télévision commencée par hasard en tant que coco girl et abrégée après un étonnant tournage en ex-Yougoslavie qui va tourner au fiasco, les années d’études supérieures et celles d’enseignante ou encore les figures familiales qui ont marqué la romancière. À la clé de cette autobiographie, le souci de tout dire, de se livrer, de plaider pour davantage de tolérance et d’ouverture d’esprit, y compris chez les gays et les lesbiennes. Car, comme les hétéros, c’est d’abord leur propre pré carré qu’ils entendent défendre, refusant de partager leur sexualité.
Depuis Fantaisie-Sarabande et Les ennemis de la vie ordinaire, Héléna Marienské avait ouvert la voie. Avec Presque toutes les femmes, elle parachève son plaidoyer d’une plume aussi libérée qu’elle-même.

Presque toutes les femmes
Héléna Marienské
Éditions Flammarion
Roman
465 p., 22 €
EAN 9782080257932
Paru le 25/08/2021

Où?
Le roman est situé en France, à Paris, en venant de Pézenas, Béziers et Montpellier ou encore des villages de l’enfance, à Montagnac, Nissan-lez-Ensérune, Terre-Rousse, Poussan, Saint-Thibéry. On y fait régulièrement la navette entre Paris et l’Auvergne. On y passe aussi des vacances à Kavala, Thassos, Salamanque, Londres. Pour un tournage, on se rend en ex-Yougoslavie, à Ada Bojana, en passant par Zagreb et Dubrovnik. On y enseigne à Montreuil, Bobigny, Émerainville et Saint-Flour.

Quand?
L’action se déroule de nos jours, avec des retours en arrière jusqu’à la seconde moitié du XXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Une dépression sévère, il y a deux ans. Un chagrin sans fond m’avait emplie toute, qui me clouait au lit. Étrangement, lorsque je me suis redressée, mon premier désir a été de terminer le texte que je peaufinais depuis des années : un récit intime centré sur les femmes de ma vie. Tout y était, les zigzags et les impasses, les abandons et les pardons. Tout était écrit mais rien ne fonctionnait. Je donnais à voir le même éternel sourire pour avancer guillerette dans le récit, prête à amuser mon monde. Le drame de ma mère était passé sous silence, la malédiction familiale tournait à la farce, et ma bisexualité restait dans un placard. Les histoires d’amour n’étaient que joyeuses saynètes. J’avais touché le fond : il était temps d’arracher le masque. Alors j’ai tout repris.»
Dans cette autobiographie traversée de passions et de détresses, Héléna Marienské raconte une vie passée à l’ombre des femmes, figures familiales ou rivales, autant que dans leur lumière, celle des femmes désirées ou follement aimées. Chacune à sa manière lui aura révélé celle qu’elle est : une femme libre, qui abrite résolument en elle plusieurs autres. Nous, peut-être?

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr 
ELLE (Flavie Philipon)
Marie Claire (Gilles Chenaille)

La Libre.be (Monique Verdussen)


Héléna Marienské présente son roman Presque toutes les femmes © Production Éditions Flammarion

Les premières pages du livre
« Le problème
J’ai vingt-huit ans. En ce temps de grand trouble, une femme me guide, enfin. Elle m’a déjà évité plusieurs murs vers lesquels je fonçais, tout droit. Je confie une attirance pour une femme une fois encore. Mme Michelangeli, lacanienne orthodoxe, m’interrompt :
— Vous plaisantez ? Les lesbiennes sont des perverses. Tenez-vous-en éloignée.
Je ne négocie pas, j’obéis. J’arrête les femmes comme on arrête une drogue.

Cependant, voilà bien un autre piège, plus redoutable encore. Enfermez une femme dans une cage mentale. Laissez-la y croupir. Elle a de bonnes chances de s’y perdre. Dans cette prison, je fuis quelque chose d’essentiel en moi. Mais les geôliers ne prévoient pas les ruses de la vie. J’ai quarante ans, et une femme aimée vingt ans plus tôt resurgit. Quelle était la probabilité pour que nous nous retrouvions ? Infime. La vie a fait son œuvre facétieuse. Face à l’amazone de ma jeunesse, j’ai aimé aussitôt, sans retenue, désiré tout autant. Rien n’était possible – trop tard, pour elle. Mais cette fois, j’ai su, sans équivoque : j’aime les femmes.
Et les hommes.

Ça ne va pas être simple, cette vie. Pas simple à raconter, non plus. Moi qui mens toujours, par réflexe pavlovien pour échapper à l’inquisition maternelle, mais aussi par habitude acquise et cultivée – jeu, amour de la fiction –, comment dire la vérité, rien que la vérité, toute la vérité je le jure ?
Claudine
J’avais fui l’ennui du dortoir. J’en partageais un coin avec trois adolescentes qui, pour une raison qui m’échappait et me désolait, me faisaient conjointement la gueule. J’avais dû dire quelque chose, avoir un geste qui avait déplu. Ou l’inverse, n’avoir pas dit ce que l’on attendait. Comme toujours, quelque chose en moi clochait. J’étais décalée.
J’allais avoir quinze ans, et même si je connaissais déjà mon goût pour la solitude, j’avais l’âge où l’on est bluffée par les filles qui sont à l’aise entre elles, se parlent, se confient, rient ensemble, font des projets. Leur complicité m’envoûtait. Pourquoi n’étais-je pas comme elles ? Normale ? Qu’est-ce que je ne savais pas faire ? Une fois de plus, j’avais essayé de me glisser dans l’intimité du groupe : Corinne, leader (car je voyais bien que la règle des clans est d’assigner tacitement un rôle à chacun de ses membres), m’avait à la bonne. J’avais cru que j’étais admise, cette fois. Mais j’avais dû gaffer. Comment, pourquoi, je ne savais. Avais-je été trop assertive ? Ou trop servile ? Avais-je coupé la parole de la chef ou de sa lieutenante, une Sylvie à qui je déplaisais ?

Des bandes de filles émane un langage fluide dont je connais la mélodie sans savoir la reproduire. La parole est distribuée naturellement, comme par une règle écrite que je n’ai jamais lue. J’entends, j’observe, spectatrice muette d’une pièce de théâtre qui se donne sans moi. Les rôles sont attribués, les répliques paraissent apprises. Elles fusent. Certains propos sont autorisés, et même attendus, selon qu’il s’agit d’une comédie (railleries sur les parents, les profs, les membres d’une autre bande) ou d’un drame sentimental (amour impossible, rupture). Dans cette chambrée de la colo, la banalité des dialogues me faisait bâiller, mais je m’étais appliquée à imiter les personnages en action. J’avais accepté de jouer les utilités, tenté une brève réplique au milieu d’une scène. Une fois, deux fois, à la troisième, le spectacle s’était interrompu. Silence gêné. Le rideau allait-il tomber ? Du tout : après quelques raclements de gorge, le rire aigu de Sylvie, relayé par celui de Corinne, avait sanctionné la réplique absurde. La scène avait repris, sans moi.
Mon rôle éternel : persona non grata.
Mesure de survie. Autour de moi, ces filles étaient des personnages de fiction. Autant retrouver la mienne : un livre entamé dans lequel replonger.

Mais lassée du silence tenace qui paraissait emplir la chambre et peser sur mon thorax comme une chape d’hostilité, au point de m’empêcher de penser, de me sentir exister, et même de respirer, ne parvenant plus à lire sur mon lit, j’avais filé me réfugier dans la cantine – une heure à tuer avant le repas.
J’ai oublié le titre du roman : sans doute Vian ou Salinger. Le texte enfin emportait au loin la tristesse ressentie dans la chambre. J’avais des amis, en somme, et qu’ils fussent des êtres de mots plutôt que de chair ne me gênait pas. Ils ne me condamnaient pas, ils m’invitaient ailleurs, dans un monde que je construisais au fil des phrases. Je respirais à nouveau.

Assise au fond de la grande pièce déserte, côté banquette, je lisais donc, courbée sur la table. J’avais résolu de ne plus porter les lunettes de myope qui m’enlaidissaient, pensais-je, et me débrouillais pour déchiffrer le texte en plissant les yeux. Un bruit se fit de l’autre côté de la table. J’entendis une question:
— Vous êtes lesbienne ?
Je lève à peine les yeux et replonge dans ma lecture, rouge de confusion. Une jeune femme, rousse, s’assoit en vis-à-vis et me fixe. Que se passe-t-il ? Que me veut-elle ?
Malgré moi, je me redresse et observe la questionneuse, qui m’apparaît dans un halo de lumière jaune. Elle me dévisage gravement et répète sa question.
— Est-ce que vous êtes lesbienne ?
— Je ne sais pas.
Je n’ai pas hésité. N’ai pas été choquée. Je n’ai jamais envisagé que j’étais cela, lesbienne, je n’en connais aucune. Mais les livres m’avaient appris qu’elles existaient. Dans ceux dont j’ai le souvenir, Colette, Vivien, ces amours m’exaltaient. Et Ange, je l’avais aimée, elle. Nous étions enfants : ça comptait, ou pas ?
L’inconnue insiste :
— Vous êtes sûre ?
Réfléchir. Ou, plutôt, paraître réfléchir. J’ai su dès que je l’ai vue, dès que j’ai senti ses yeux sur moi, que j’ai vu sa bouche articuler des mots comme dans un rêve, comme si le son et l’image étaient dissociés et se percutaient dans mon corps. Le frisson qui me parcourait et me paralysait confirmait que oui, je savais.
— Vous lisez quoi ?
J’adore le vouvoiement. L’autorité. Les yeux d’un vert foncé, presque noirs avec des éclats d’or. L’air de provocation. Le chant du rire.
Évidemment, je me vexe. Ce rire est charmant mais se moque.
— Je ne vois pas ce qu’il y a de drôle.
— Votre tête. Vous faites une tête à mourir de rire. Vous avez quel âge ?
— Seize ans.
Je me suis vieillie d’un an et demi. Elle s’amuse encore. Il faudra que je m’habitue à être comique.
— Et vous ?
— Dix-huit.
J’exulte. Une grande, une femme. Qui s’intéresse à moi, m’aborde et me sourit. Oubliées, les rabat-joie de la chambre et la dirlo qui me houspille souvent. Je me réveille de la torpeur où je m’étais réfugiée. Je vis. Je referme le livre.
— Vous faites quoi, ici ?
Il était grand temps d’inverser le sens de l’interrogatoire, non ?
— Duègne. J’accompagne ma petite sœur.
Claudine a obtenu l’autorisation de participer à cette colonie de ski en Andorre, réservée aux moins de dix-sept ans, pour chaperonner sa sœur qui se relève d’une mauvaise bronchite. Elles dorment dans la même chambre, avec une amie de la petite. Comme elle me voit soupirer, elle me pousse aux confidences. Je perds ma timidité, dresse un portrait au vitriol des pestes que j’ai fuies. Magie du langage, qui permet d’inverser le réel : soudain, les trois ados qui m’ont prise de haut deviennent des personnages loufoques. Je fais le récit de leurs petitesses, en les exagérant, de leurs ragots et de leurs facilités de pensée. Raconte aussi ma piètre tentative pour me faire accepter. La grande s’amuse de ma verve, m’encourage à la méchanceté et au mépris puis m’interrompt :
— Vous vous appelez comment ?
— Nathalie.
— Vous dînerez à notre table, Nathalie. Je vais me changer.

Tout oublié de ce dîner. Mais pas de l’after… Claudine me demande comment je vais supporter les trois dindes dont je partage la chambre. Je lui réponds : assez bien, car je vais m’en éloigner. Je dors dans votre chambre.
Objection de Claudine, qui n’avait peut-être pas envisagé que je prendrais les devants : tous les lits sont occupés. Sa sœur Valou est là avec sa copine. Ce n’est pas simple.
Pas question de lui laisser le monopole de la provocation. Elle veut savoir si je suis lesbienne ? Autant vérifier, the sooner, the better. Tous les lits sont pris, répète-t-elle, navrée.
J’enchaîne et pulvérise toutes ses objections. Je dormirai sous un lit, à même le plancher. Je suis un vrai yogi (j’improvise) et j’ai l’habitude de dormir n’importe où. Accepterait-elle ma présence silencieuse, sous son sommier ? Elle s’amuse, hésite : mais Mme Espeluque, la dirlo ?
Je me fiche de cette Espeluque et de sa moustache. Claudine est mise devant le fait accompli : je vais passer la nuit à quelques centimètres d’elle.

Ambiance de chahut dans la chambre de mes nouvelles amies, qui m’accueillent à demi nues, se disputent une chemise de nuit, se poursuivent en bondissant d’un lit à l’autre. Claudine me prend dans ses bras et feint de gronder les « petites », qui ont en fait presque mon âge. Des chocolats circulent. Des chaussettes sèchent sur le radiateur. Claudine caresse mes cheveux, les petites chantonnent « Oh, oh, oh, les amoureuses ! ».
Puis Valou :
— Tu vas vraiment rester ici ?
Sans lui répondre, je me glisse sous le lit où Claudine vient de prendre une pose de Titienne.
La porte s’ouvre brusquement, interrompant le tohu-bohu. Espeluque a rappliqué, et la voilà qui, pour occuper l’espace, réunit les chaussettes qui fument pour les brandir sous le nez de Claudine :
— Interdit, ça, mademoiselle !
— Bien, madame.
Depuis mon poste d’observation en contre-plongée, je la vois esquisser une révérence ironique. Espeluque se pince le nez et continue l’inspection, ramasse une peluche, un soutien-gorge. Puis :
— Vous n’auriez pas vu Nathalie Galan ?
Silence dans les rangs.
— Elle a disparu de sa chambre en prenant quelques effets et sans un mot pour ses camarades. Nous avons cherché partout cette demoiselle, comme si nous n’avions que ça à faire… Introuvable. Elle a dîné à votre table. J’ai pensé que…
— J’étais ici ?
J’ai pris une voix d’outre-tombe qui a fait sursauter la daronne. Tout le monde rit, sauf elle et moi.
— Vous m’expliquez ce que vous fichez ici ?
— Je me prépare au sommeil.
— Sous un lit ?
— C’est indéniable.
— Vous pensez vraiment pouvoir dormir sur le sol ?
— Vous savez, quand on est jeune… on dort partout.
Les rires reprennent. Espeluque me menace d’appeler mon père, qui dirige non loin une autre colonie de ski réservée aux garçons.
— Mon Dieu, je tremble. Vous lui transmettrez mon profond respect.
La vieille bique considère la situation. Que peut-elle faire ? Les menaces des représailles familiales n’ont pas fonctionné. Sans doute pourrait-elle me priver de ski : elle sait que je m’en consolerais avec des bouquins. Alors… la force ? Il n’y a pas de service d’ordre dans les colos pyrénéennes de la Fédération des œuvres laïques… Elle pourrait essayer de m’attraper par les cheveux et m’éjecter de la chambre. Il faudrait qu’elle en ait la force et le courage. Les deux lui font défaut. Elle capitule.
Je suis arrivée à ce moment de ma vie où les adultes n’ont plus aucune prise sur moi. Quelle loi fonde l’autorité qu’ils prétendent exercer sur moi ? Je pense, donc je suis, donc je suis libre de faire ce que je veux de ma vie. Elle m’appartient, ne leur déplaise. C’est jouissif, mais moins que de sentir Claudine se glisser à mes côtés, sous son lit. Nous chuchotons, attendons que les petites se calment, s’endorment. Claudine rampe sur moi, légère et déterminée. Émotion de sentir ses seins sur les miens, et son ventre pareil. Elle m’embrasse doucement. Le cou, les joues, les lèvres.
J’apprends.
Sous la douche, aussi, lorsque nous revenons du ski le lendemain soir. Souvenir ébloui de son corps nu, lisse, brillant. De sa poitrine très ronde et fière que j’ose à peine toucher. Elle me montre les gestes qu’elle aime. Mes seins sont minuscules, j’ai peur qu’elle se moque à nouveau. Mais non. Je me souviens, pour cette première fois, d’un mélange complexe de gêne – montrer mon corps nu – et d’effervescence du désir. Étrangement, c’est le seul instant érotique avec Claudine dont j’ai un souvenir précis, geste après geste. Comme si, par la suite, le discours avait effacé les corps.

Fin des vacances : elle retourne chez ses parents, près de Montpellier, moi chez les miens, dans un village qui se dresse entre les vignes. Nous nous écrivons. Elle m’envoie des lettres surprenantes : entre les lignes et dans les marges, des dessins – bouches, yeux, cuisses ou seins de femmes mêlés à des animaux psychédéliques aux membres épars – envahissent le texte et débordent sur l’enveloppe, où mon nom (Nathalie Galan) et mon adresse, réduite au minimum (34 Montagnac), sont à peine lisibles. Le courrier m’arrive malgré tout.
Ses lettres papillonnent d’un sujet à l’autre, ses cours, ses parents, son envie de me voir au plus vite, son fiancé Arnaud, son amour pour moi, ses exams, sa sœur, mes « cheveux de soie », son régime, des poèmes d’Apollinaire, des filles qui l’ont draguée, l’ineptie de certains cours. Le propos est volontairement décousu, insolite. Elle revendique une philosophie postsurréaliste. Et lit Freud : les lettres qu’elle m’écrit, m’explique-t-elle, traduisent donc le parcours capricieux de son inconscient.
Je suis déroutée. Suis-je sa muse, ou un prétexte à son envie d’être l’auteur de lettres originales ? Joue-t-elle ? Est-elle sincère ? Cet amour dont elle me parle, existe-t-il ? Est-il une chimère, comme les corps morcelés tracés au stylo Bic bleu qui occupent plus de place que le texte ?
Nous nous retrouvons à Montpellier, plusieurs fois. Chez elle, où sa mère me reçoit comme une « amie de la colo » et ne semble pas s’inquiéter des bruits qui montent de la chambre de Claudine, où nous passons l’après-midi. À Pézenas, dans mon lycée, où elle vient passer une journée. Pendant les cours, elle m’attend au parc Sans-Souci tout proche. Pendant les récréations, nous nous retrouvons dans un lieu reculé, où personne ne nous voit, normalement. Je retourne à Montpellier : à la fac ! Très impressionnée, j’assiste avec elle à un cours de chimie. Dans un amphi. Je suis aux anges, mais me fais toute petite : et si je me faisais virer ? Le prof ne paraît pas noter ma présence. Il pose une question à laquelle je ne comprends rien. Le reste de l’amphi non plus, semble-t-il. Silence prolongé. Claudine, de sa voix de soprano, donne la bonne réponse. Elle est la meilleure, je suis fière.
Elle est fière de moi quand je me distingue au concours général de français. Elle revient au lycée. En récompense de mes hauts faits scolaires, elle m’offre un collier. Nous ne nous cachons plus et nous embrassons à bouche que veux-tu au lycée puis dans les rues de Pézenas.

La grosse
Notre correspondance devient presque quotidienne. Tout nous dire, voilà notre pacte. Mais je ne lui raconte pas ce qui a changé au lycée depuis que certains ont aperçu nos privautés. Les commentaires chuchotés fort quand je passe : tiens, la gouine ! Bien sûr, je hausse les épaules dans un geste de mépris. Mais à ce mépris se mêlent de la peine, de la honte, de la rage. Je tais aussi les moqueries dans le public quand je joue avec la troupe de théâtre animée par M. Courtois, mon professeur de français. Je suis Chérubin, et lorsque j’entre en scène en costume de petit page, veste courte de soie bleue ouverte sur un jabot de dentelles, assortie à une culotte prolongée par des bas blancs, chapeau chargé de plumes et épée au côté, cheveux retenus dans un catogan, des rires fusent. Je ne suis pas une mauviette, je serre les dents et la poignée de mon épée avant de lancer joyeusement le texte. Mais lorsque je dois confier à Suzanne ma passion pour la Comtesse : « Que tu es heureuse… À tous moments, la voir, lui parler… L’habiller le matin (rires redoublés), la déshabiller le soir (chahut), épingle à épingle », je voudrais rentrer sous terre. Il était prévu que, chenapan audacieux, je pousse un grand soupir sur « déshabiller » et que, mimant le fantasme provoqué par la Comtesse, je défasse une à une les épingles qui tenaient le voile occultant la ravissante gorge de Suzon – puisque après tout, Chérubin a l’âge des émois amoureux qui rendent désirables et quasi interchangeables toutes les femmes. Aux répétitions, j’en rajoutais, faisais durer l’effeuillage, jouais avec les épingles, piquant parfois, très légèrement, la poitrine de Suzon, qui surjouait le plaisir ou la colère, selon l’inspiration. Devant le public, paralysée par les quolibets, je zappe la mise en scène. Suzanne, surprise, attend, les spectateurs aussi. Une nausée, une fatigue terrible m’accablent. Immobile, geste suspendu, je parais imbécile. La suite pourrait s’écrire comme une scène en abyme ou en vertige, où abonderaient les didascalies, le texte ayant presque disparu : Suzanne foudroie du regard Chérubin, puis, celui-ci restant les bras ballants, elle enchaîne. Chérubin s’approche d’elle pour la serrer dans ses bras. Il bute sur les pieds de la malheureuse, qui jure. Le public s’esclaffe. On attend une réplique de Chérubin, qui reste muet. En coulisse, le professeur fait des signes d’encouragement, suivis de mimiques de désespoir, avant de tourner le dos. Chérubin murmure enfin : « Mon cœur palpite au seul aspect d’une femme », tandis que les rires redoublent, puis plus bas encore : « Les mots amour et volupté le font tressaillir et le troublent. » Huées, claque en triomphe, sortie de scène de Chérubin, chapeau de travers et larmes aux yeux.
Le ridicule ne tue pas, pas plus que la honte qu’il provoque. Mais je voudrais mourir. C’est entendu : je ne remonterai plus sur scène, je partirai loin, au plus loin de ces abrutis. Je ne dis rien de cette avanie à Claudine et ne mentionne pas les appels anonymes reçus chez moi.
L’un d’eux m’a marquée : une inconnue m’affirme à voix chuchotée que je lui plais. Elle ajoute qu’elle veut me rencontrer. Je voudrais savoir qui m’appelle. « Tu me reconnaîtras tout de suite, t’inquiète. Tu n’as pas vu comment je te regardais ? » Est-ce Mylène, dont je contemple parfois les yeux rêveurs ? Ou Martine, pas très jolie, mais brillante ? L’inconnue me donne rendez-vous le samedi soir suivant. Je raccroche, tourneboulée. Envie d’y aller, crainte d’un traquenard. Mais je n’ai peur de rien, je m’en persuade.

Maman entre dans ma chambre :
— N’y va pas. Ce serait une grosse bêtise.
— Tu as écouté ?
— C’est mon devoir de mère. Te protéger. Tu es d’une naïveté confondante. Tu n’as donc pas compris ? Cette fille se moque de toi. J’entendais des bruits derrière. Elle n’était pas seule.
Interdite, je reste sans réponse. Ma mère m’espionne, alors ? Je voudrais l’étrangler, je l’envisage, l’examine de pied en cap. Par où attaquer ? Elle triomphe. J’avais compris qu’elle lisait mon journal, où je consignais, pour la punir, des fables effrayantes. Elle fait son devoir, dit-elle. Que répondre ? Elle n’a peut-être pas tort. Sans elle, je me serais « jetée dans la gueule du loup », comme elle me le répète. Humiliée, je me tais.

Je me persuade que je me fiche des moqueries, des regards outrés des unes et des autres. Je sais, de source sûre, qu’il arrive que des femmes s’aiment. Je l’ai lu, voilà. Les livres de Colette disent la vraie vie, la vie loin du lycée. La réprobation de mes camarades, cette clique d’incultes, vaut ce que valent tous les conformismes : mon mépris. L’important ? Ma vie, libre, mes lectures, quelques cours au lycée qui me passionnent et surtout Claudine. Mais je n’aime pas être la risée du lycée. Je hais le ton mi-outré mi-blagueur que prend Helen, ma correspondante anglaise venue de Lincoln, qui ne m’adresse la parole qu’une fois pendant son séjour : Are you a lez ? Devant mon hésitation, elle tourne les talons et se dirige vers sa chambre, qu’elle ferme à clé.

Je rejoins Claudine pour un week-end chez elle. Ses parents sont partis, emmenant sa jeune sœur. Nous faisons l’amour, rien que l’amour – à peine le temps de manger ou dormir. Nous dansons nues, dans sa chambre, sous la douche, dans le jardin la nuit. La vie est douce, drôle, vibrante. Mes déboires théâtraux ou téléphoniques ou british sont oubliés.

Des mois passent ensuite sans que nous nous voyions. Claudine m’écrit : elle m’aime plus que jamais, je suis sa Natachat, sa Natalionne, sa Natendresse, sa Natafolie. Elle prépare ses examens de médecine et potasse en binôme avec Arnaud. Il est question de mariage. Rien n’est sûr mais ça ne change rien pour nous : qu’est-ce qui nous empêcherait de nous aimer ? Rien, je suis d’accord, et surtout pas ce petit Arnaud qu’elle peut bien épouser. Il ne me gêne pas, sauf quand je le rencontre : il raille à peu près tout ce que je dis, et férocement mes propos « cryptocommunistes ». Ah bon, j’ai ma carte des Jeunesses communistes ? C’est la meilleure… Il s’entête à me prendre en défaut, ce qu’il parvient à faire assez facilement. Je l’emmerde, lui, ses airs condescendants et son petit esprit de toubib réac, vieux avant l’heure : c’est dit. Je suis rouge de colère, lui, blême. Claudine prétend adorer nos chamailleries – chien et chat, dit-elle. Je m’enorgueillis d’avoir le rôle du chat et me tiens à distance du toutou.

Je reviens de Londres, où j’ai passé l’été. Pendant deux mois, j’ai financé mon séjour en travaillant comme jeune fille au pair, sans enthousiasme – puis en divers jobs assez saugrenus. Je me suis nourrie de granny smith, de fish and chips, de salades, de pizzas, et de rhubarb pies nappées de custard cream. J’ai pris huit kilos. La gamine malingre est devenue une ado boulotte. Je suis effarée. D’ailleurs, je ne suis pas la seule. La mère d’une amie, me croisant dans la rue, s’arrête tragiquement, m’observe en silence et murmure : Ma pauvre… Mais tu as un problème, une maladie ! Il faut consulter.
Je me regarde nue dans le miroir de la salle de bains. Je suis joufflue, ventrue, méconnaissable. Il faut agir avant de revoir Claudine, pour qui je suis une héroïne des Rhénanes : élancée, légère comme un songe. Je cesse de manger. Ne vais plus à la cantine. Je tiens une semaine et dégonfle de trois kilos. Je suis encore dodue, totalement épuisée, mais toujours aussi déterminée. Les cours me paraissent infinis, je plane. En sortant du lycée, je passe devant une boulangerie, achète du pain au seigle. J’entame l’objet du désir dans le bus. Juste le quignon… Quand j’arrive chez moi, j’ai tout englouti, sans même m’en apercevoir. Rien de grave, le boulanger m’a assuré que ce pain était excellent pour la santé.
Le soir suivant, je garde le pain de seigle dans mon cartable. Le sort en cachette, dans ma chambre. Descends dans la cuisine, pique de la crème de marrons. Je termine le pain et le tube de crème. À ce rythme, en quelques semaines, j’ai repris les kilos anglais, et bien d’autres. Je ne me pèse plus. Ne porte plus de pantalon – je n’entre dans aucun. Je cache ce corps de cachalot dans des chemises de nuit brodées, vêtements de brocante que j’ai teints. Ma mère me dit que je suis mignonne aussi, avec des rondeurs.

Claudine m’écrit à nouveau. Pourquoi ai-je cessé de donner des nouvelles ? Suis-je fâchée à cause de cet idiot d’Arnaud, qui est jaloux de moi ? Elle m’attend, n’en peut plus de m’attendre.
Lorsque j’arrive chez elle, un silence, puis des rires. Des mots que je ne comprends pas. Claudine ne m’embrasse pas. Que s’est-il passé ? Pourquoi ai-je doublé de volume ? Bravache, je lui réponds que je me fiche des diktats de la mode : qui a dit qu’une femme devait être maigre ? L’est-elle, elle ? Je la déshabille et envoie voler ma robe teinte. Elle rit. De moi, de mes arguties, de mon bide. Ai-je vraiment cru qu’il me suffirait de changer de canons esthétiques pour être séduisante tout en étant boudinée ? (Je me souviens, des décennies plus tard, des termes exacts de sa repartie.)
— Tu ne m’aimes plus alors ?
— Si on allait au cinéma ?
On marche en silence vers le centre-ville. Claudine veut revoir Cria cuervos, mais je n’en démords pas : ce sera À la recherche de Mister Goodbar. Quand le noir se fait, Claudine s’efface dans le fauteuil, dans l’ombre. Je voudrais caresser sa main, elle la retire. Il faudrait mourir, là, tout de suite.
Ma détresse m’effare. Dans le noir, quand je pleure, rien ne se voit. Je pense à courir, loin d’elle, de son regard, de son dégoût. Heureusement, Diane Keaton est sublime. Dans la pénombre de la salle, Claudine s’estompe de plus en plus. Éblouie par la dégaine de Diane, son élégance, sa double vie, je n’existe plus que dans sa contemplation. Fascinée par son rire, ses silences. Son mystère. Sa liberté, son audace, son corps de femme.
Je regarde à peine Claudine lorsque nous sortons du cinéma. Je voudrais disparaître, ne plus avoir à subir son regard mi-attristé mi-moqueur sur mon corps transformé. Il fait froid, son nez est rouge, ses yeux absents. Je ne lui plais plus : me plaît-elle, au fond ? M’a-t-elle jamais plu ? Je me persuade qu’elle ne m’intéresse plus vraiment. Ce que je veux désormais, ce sont de vraies femmes, adultes, obscures, des démones, des tigresses. Je suis sûre qu’elles aimeront mes formes rondes. Sinon, je maigrirai.
Plus jamais je n’ai revu Claudine. Une amie m’a appris, quelques années plus tard, qu’elle avait deux enfants. Mariée, médecin, installée.

M’a-t-elle oubliée ? A-t-elle seulement imaginé le trouble dans lequel m’a jetée son dégoût soudain ? Je n’étais aimable qu’en adolescente à la David Hamilton, alors ?
Sans doute n’a-t-elle pas deviné ma détresse. J’avais, dans l’instant où la rupture paraissait entendue, donné à voir une telle indifférence qu’elle a dû penser que, comme elle, j’avais joué aux amours adolescentes : pour voir, pour essayer, pour provoquer. Sans l’aimer. Je note d’ailleurs que l’écriture de ce texte reproduit l’indifférence feinte d’alors. Évoquant le trouble, je glisse, je provoque, j’escamote et fais de l’humour.
Quand ferai-je tomber le masque ? Quand parviendrai-je à m’autoriser cette indécence ?
Albertine
Après Claudine, peu de rencontres. Des hommes, oui – mes rondeurs adolescentes les attendrissaient. Il me semble qu’il était si facile, alors, de rencontrer des hommes… Mais les femmes ? Les lesbiennes, j’entends, les seules qui m’intéressaient ? Hélas, elles ne me voyaient pas. Ne m’envisageaient tout simplement pas, dissuadées sans doute par mon apparence hétéro. Car la lesbienne invisible en rajoutait. Pour me consoler de l’indifférence femelle et de la cruauté des Claudine, je m’étais tournée vers la facilité : l’autre sexe. Sans doute ai-je alors donné une inflexion particulière à ma « féminité ». Comme on le sait, une construction.
Et donc, exagération des signaux. Maquillage, jupes marquant la taille, décolletés pigeonnants, talons hauts. L’adolescente excentrique s’était métamorphosée en jeune femme aguicheuse. La bête noire, dans le ghetto, où l’on se doit de manifester quelque signe de reconnaissance : cheveux courts, ou jean, ou Dr. Martens, ou blouson d’aviateur, tatouages, piercings, suivant les époques. Les modes changent, l’esprit demeure : on est dans un entre-soi et on montre patte saphique.

Dans ce désert de femmes, une exception quatre ans plus tard, lorsque j’arrive à Paris.
Une jeune beauté toujours vêtue de noir, en prépa… On m’apprend, dans un rire qui fustige, qu’Albertine est lesbienne. Comme je tombe des nues, on s’étonne aussi de ma naïveté : mais enfin, on ne voit que ça ! Je n’avais rien perçu, juste épatée par sa beauté de Diane très blonde et cet air de fierté toute romaine qui accompagnait naturellement son excellence. Car Albertine surclassait la cohorte des héritiers et brillait impérialement dans toutes les matières, au grand dam de ses compétiteurs, petits messieurs fils de diplomates et jeunes oies bosseuses qui jouaient les modestes en rêvant de lauriers.
De façon occulte, nous nous manifestons de l’intérêt. Une correspondance de petits mots transmis à la barbe des profs est lancée. Des rivales s’en mêlent. Ou des rivaux. Les billets se multiplient, se perdent puis se retrouvent. Qui est Valmont, qui est Merteuil ? Des petites Volange ou des Danceny semblent se déchaîner. Il faut agir. En avoir le cœur net. Je glisse une brève missive dans le cartable d’Albertine : Vous vous dérobez ? Rendez-vous place Saint-Sulpice, vendredi, 14 h 30. Soyez ponctuelle ou nous ne nous verrons pas.
Nous allons peut-être nous rencontrer, nous approcher, nous embrasser, alors que jamais nous ne nous sommes parlé. Il me semble même qu’Albertine ne m’a jamais regardée. Viendra-t-elle ? Ou bien le jeu est-il déjà terminé ? Offrant l’opportunité d’un rendez-vous secret, je lui ai peut-être concédé ce qu’elle, ou les autres, souhaitaient. Ma reddition.
Elle vient pourtant, à l’heure dite. Nous marchons sans échanger ni regard ni mot. Diantre, ce silence… Cette indifférence ! se dit Valmont (car en cet instant, piquée au vif, je suis le terrible vicomte de tout mon être, prêt à conquérir l’impudente, la faire frémir d’amour, à obtenir ses dernières faveurs, puis la laisser languir de douleur comme une Présidente).
Toujours aussi mutiques, nous prenons un café boulevard Saint-Germain, dont le tracé incurvé qui s’origine pont de la Concorde pour couler jusqu’au pont de Sully forme comme une parenthèse au sud de la Seine.
Je parviens à lui délier un peu la langue. De quoi débattons-nous dans ce bistrot qui fait l’angle avec la rue de l’Ancienne-Comédie, dont nous occupons seules le premier étage ? J’ai oublié le sujet, pas le ton : vif, enthousiaste, parfois ironique. Un silence enfin, qui s’éternise. Je lui demande de fermer les yeux, elle hausse les sourcils dans une expression d’étonnement qui vient brutalement dissiper l’impassibilité qu’elle affecte, puis s’exécute. Je l’embrasse, elle rougit, se détourne, hésite. Me rend le baiser. Ses lèvres sont douces, sa langue aussi habile que dans le débat, mais d’une manière qui me semble plus délicieuse encore. À mon tour de fermer les yeux. Cœur qui bat, exaltation, frisson qui emporte tout l’être. Si je ne me tenais pas, je me précipiterais sur elle.
Autour de nous rôde depuis le début de la conversation et de ses prolongements tendres un serveur au gilet malpropre. Il remue des chaises, fait claquer le cul des tasses sur le comptoir. Il me dérange, enfin, introduit des bruitages dans le film où je viens d’entrer. »

Extraits
« Je quitte le domicile familial à dix-sept ans, fuyant à Paris sans un sou vaillant. Depuis, je navigue à vue. Ça tangue. Jour et nuit — nuit surtout. Je souffre d’insomnies chroniques qui rendent ma vie professionnelle difficile — j’euphémise: je me gave de benzodiazépines. Ajoutons que ma vie amoureuse est un chaos. J’ai épousé en premières noces, à vingt ans, un amateur de nymphettes, Daniel. Il a l’âge de mon père mais lorsque je rencontre Michelangeli, je suis à vingt-trois ans déjà une vieille chose à ses yeux. À qui parler? J’ai rompu en visière avec mes parents, je n’ai aucune amie. Je veux divorcer et comme mon époux me complique la tâche, je multiplie les aventures — c’est l’époque merveilleuse de l’insouciance pré-sida. J’ai arrêté mes études et je n’ai aucun métier.
L’effet le plus marquant de cette vie d’incertitude est donc une insomnie tenace qui me conduit à prendre de méchantes doses de médocs. Avec un cerveau en compote, comment trouver un job? Je fais moi-même l’analyse suivante: je suis dans une impasse. Il faut en sortir fissa. Comment, je ne sais. J’envisage pour finir une thérapie. Où trouver l’argent? Je donne des cours (de tout, de français, de maths, de philo et même, c’est un comble, de physique, alors que je n’ai que quelques bases). Je constitue un pécule qui m’ouvre la porte du cabinet de Mme Michelangeli.
Elle m’écoute. Six mois d’onomatopées. Je l’engueule. Elle me secoue. Me renvoie systématiquement à mes contradictions. Elle y va fort.
Elle m’emmerde, avec ses principes de vieille catho. Je mets fin à l’analyse: je n’ai plus besoin d’elle, en tout cas je m’en persuade. J’ai compris deux trois trucs qui
devraient me permettre de rebondir.
Direction le nord de Paris: le miroir aux alouettes. » p. 38-39

« Je ne maîtrisais plus rien. J’aimais à quarante-cinq ans d’un amour adolescent. Naomi était rodée aux histoires de cœur et de corps avec les femmes, tandis que je les découvrais avec émerveillement. Albertine avait été inaccessible, je m’étais comportée comme une idiote avec Coline, mais cette fois, j’aimais. J’aimais et voulais vivre avec Naomi un amour complet. Je le désirais avec frénésie: j’avais à nouveau dix-sept ans, l’appétit de plaisirs et des effusions sentimentales qui vont avec. Cristallisation, idéalisation, aveuglement amoureux tout ensemble. Égarements du cœur et de l’esprit. » p. 121

À propos de l’auteur
MARIENSKE_Helena_Philippe_MatsasHéléna Marienské © Photo Philippe Matsas

Héléna Marienské est l’autrice de Rhésus (P.O.L, 2006, prix Lire du meilleur premier roman, prix Madame Figaro/Le Grand Véfour, mention spéciale du prix Wepler), Le Degré suprême de la tendresse (Héloïse d’Ormesson, 2008, prix Jean-Claude-Brialy), Fantaisie-Sarabande et Les Ennemis de la vie ordinaire (Flammarion, 2014 et 2015). (Source: Éditions Flammarion)

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Rêver debout

SALVAYRE_rever-debout  RL-automne-2021

En deux mots
Connaissez-vous Don Quichotte? L’avez-vous vraiment lu? Voilà quinze lettres adressées à Cervantès qui vont vous faire comprendre toute la richesse de cette œuvre qui n’a rien perdu de son actualité, bien au contraire ! Rendez-vous avec un révolté, un anar, un grand homme!

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Actualité du Quichotte

Par-delà les siècles qui les séparent, Lydie Salvayre envoie quinze lettres à Cervantès pour lui dire toute son admiration. L’occasion de (re)découvrir cette œuvre majeure de la littérature mondiale et de lui donner un brillant coup de jeune!

« Il voit plus. Il voit grand. Il voit autrement. Il voit tout ce qui, à la réalité, fait défaut.
Il voit, cher Monsieur, en poète, et jette sur le monde un œil très différent de celui du bovin. Il voit l’inapparent, l’inimaginable. Il voit dans le normal l’anormal avec une acuité rare. » On l’aura compris, Lydie Salvayre voue un culte au héros de Cervantès, à ce Don Quichotte si malmené depuis des siècles, traité de fou, d’utopiste et de biens autres sobriquets peu amènes. Une admiration sans bornes qui est pourtant assez récente, car la romancière a lu Don Quichotte, comme beaucoup d’entre nous, quand elle faisait ses études. Une lecture dont elle reconnait qu’elle ne l’a guère marquée. Et ce n’est que récemment, en la relisant, qu’elle a compris tout le bénéfice de ce livre fondateur, sans doute le premier roman jamais publié.
Elle a sans doute été la victime de ces professeurs donneurs de leçon qui s’arrêtent à l’écume des vagues et résument l’œuvre de Cervantès au combat d’un fou accompagné d’un valet bien en chair contre des moulins à vent.
Rendons donc d’abord grâce à Lydie Salvayre qui, en rédigeant ces quinze lettres à l’écrivain espagnol, nous permet de (re)découvrir un formidable chef d’œuvre et nous donne l’envie d’y replonger séance tenante (Ajoutons à ce propos qu’une nouvelle traduction est disponible dans la collection Points).
«Qu’importe en effet au Quichotte qu’on le foule aux pieds comme on foule la vigne, ou qu’on le frappe jusqu’à lui rompre les côtelettes. Qu’importe qu’on le moque ou qu’on le berne. Qu’importe qu’on le juge insensé. Et qu’importe qu’il soit l’objet de l’incompréhension la plus épaisse (il ne s’en plaint d’ailleurs jamais et ne fait rien pour être compris, il semble parfois même se complaire à ne pas l’être). Rien ne l’échaude ni ne le décourage et sa détermination ne faiblit pas d’un millimètre.»
Comme tous les bons romans cette épopée nous offre différentes lectures possibles que la romancière détaille avec bonheur.
Commençons par la lecture historique. Quand paraissent les deux volumes du Quichotte, l’Espagne est sous le joug de Philippe III qui gouverne le pays d’une poigne de fer. Successeur de Charles Quint et de Philippe II, il s’appuie sur La Santa Hermandad pour asseoir un pouvoir sans partage. Cette institution «créée par Isabelle la Catholique en 1476, fait trembler depuis un siècle tout Le peuple d’Espagne puisqu’elle cumule deux pouvoirs aussi coercitifs l’un que l’autre: le pouvoir royal et de l’Église. Constituée de groupes d’hommes armés et qui ont pour sainte mission de traquer et d’appréhender les criminels en tous genres. Ces milices forment une force de police centralisée, efficace, et dotée de larges pouvoirs de juridiction, l’ancêtre en quelque sorte des milices qui fructifièrent pendant la Seconde Guerre mondiale, et qui sévissent encore aujourd’hui dans de nombreux pays.» On comprend dès lors le courage de Cervantès qui attaque frontalement ces pouvoirs.
Ce qui nous amène à la lecture politique, illustrée par l’épisode du paysan ligoté et frappé par son maître qui révolte Don Quichotte qui vole à son secours. En 1604, il s’indigne «contre ceux qui exploitent la force des autres, qui les usent, qui leur sucent le sang et qui les épuisent en vue de leur propre profit. Et que le paysan en question se prévale de son statut de patron pour s’arroger le droit de punir son valet ainsi que bon lui semble comme celui de l’entuber en toute impunité (serait-ce une définition du patronat ?) ne l’impressionne nullement. Pire, il ne fait qu’accroître sa colère.» Voilà Lydie Salvayre soutenir une lecture marxiste de l’œuvre avant d’en faire un anar pur jus. Ajoutons-y une dose de féminisme et vous aurez sans doute une bien autre image de ce personnage. Une relecture qui va aussi bénéficier à Sancho Panza, bien loin d’un benêt grassouillet.
Et nous voilà arrivés au niveau de lecture que je préfère, celui qui compare l’action et les idées des deux héros avec le monde d’aujourd’hui pour en souligner toute l’actualité, «quelques siècles avant la révolution industrielle, avant le travail à la chaîne et les cadences infernales qui harasseront le corps et la pensée des ouvriers d’usine. Quelques siècles avant le film de Chaplin Les Temps modernes, et avant les écrits de Simone Weil qui en diront l’horreur banale. »
Oui, il faut relire ce livre comme un manifeste pour un monde plus juste, plus humain. Oui, il faut se replonger dans ce best-seller avec Rêver debout comme guide de lecture. Un guide impertinent, un exercice d’admiration, un plaisir de lecture !

Rêver debout
Lydie Salvayre
Éditions du Seuil
Roman
200 p., 18 €
EAN 9782021477139
Paru le 19/08/2021

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
France Culture (La grande Table)
En Attendant Nadeau (Santiago Artozqui)
Page des libraires (Lyonel Sasso Librairie Dialogues, Brest)
Blog Zazy lit


Lydie Salvayre: Don Quichotte au chevet du monde © Production France Culture

Les premières pages du livre
« À Miguel de Cervantès Saavedra
Monsieur, je vous le dis tout net, je ne suis pas d’humeur à rire, et les façons dont vous traitez votre Quichotte ne sont pas de mon goût.
Vous prétendez que son cerveau, tout empli des fadaises qu’il a lues dans des livres et qu’il croit véridiques, l’amène à commettre des actes insensés.
Est-il insensé de considérer que la littérature n’est pas lettre morte, parure de cheminée, boniment inutile, mais plutôt lettre vive, ardente, expérience intime qui bouleverse la vie ?
Est-il insensé de se révolter contre les saloperies dont nous sommes témoins, et de leur livrer bataille avec les moyens du bord, quitte à se casser la gueule ?
Est-il insensé de vouloir se faire le rempart et l’appui des déshérités de toutes sortes, au risque de déplaire à la Santa Hermandad qui veille à ce que rien ne nuise à sa Très Sainte Église comme à sa Très Catholique Majesté ?
Préférez-vous que l’indifférence, la résignation ou l’abdication deviennent notre lot, et que nous regardions sans piper les misères des autres dès lors qu’elles ne nous regardent pas ?
Préférez-vous qu’on les dénonce tout en se gardant bien d’agir, comme s’y évertuent nos révoltés en toc – mine indignée, voix frissonnante et tenue savamment débraillée – pour se délecter ensuite de leur très fatale impuissance ?
Ou, pire encore, préférez-vous un monde où l’on ne croirait plus en rien, où l’on ne se vouerait plus à rien et où l’on s’en féliciterait avec plus ou moins de cynisme ?
Préférez-vous un monde où il n’y aurait plus motif à s’exalter, sinon devant la flambée des cours de l’Action Tencent?
Un monde où l’enthousiasme, l’ardeur, le désir impérieux et sauvage ne surgiraient plus que devant le projet d’engranger toujours plus de dividendes ?
Pardonnez-moi, Monsieur, de m’adresser à vous avec les mots de mon époque, mais votre livre me ramène si furieusement à notre présent que je finis par oublier que quatre siècles nous séparent.

Un autre reproche, à l’instant, me monte aux lèvres. Pourquoi, Monsieur, expliquez-moi pourquoi, vous moquez-vous de votre Quichotte lorsqu’il ne s’accommode pas de ce qu’on appelle, pour aller vite, la réalité ?
Est-il insensé de s’insurger contre cette plate, cette pauvre, cette piteuse réalité ou qui se donne pour telle, et de lui préférer celle que l’on porte en soi, tellement plus vaste et désirable.
Ne pensez-vous pas que la réalité que nous appréhendons par nos yeux intérieurs, depuis nos forêts intimes, depuis nos Indes enchantées, depuis nos îles Bienheureuses et nos jardins du souvenir, ne pensez-vous pas que cette réalité-là donne à l’autre (celle dont les consensus déterminent la forme) une couleur et une saveur rares ?
Ne vous méprenez pas, Monsieur, sur le sens de mes mots. Je ne dis pas que don Quichotte cherche à imposer une illusion spécieuse en lieu et place de la réalité, comme quelques lecteurs distraits l’ont parfois avancé. Ou, pour l’exprimer autrement, que le Quichotte substitue sa petite vision subjective à une autre prétendument objective et affreusement rectangulaire.
Je dis, Monsieur, que le Quichotte perçoit parfaitement la réalité, mais qu’il la perçoit depuis ce que Victor Hugo appelle le promontoire du songe. Et depuis ce promontoire qui le porte aux confins du visible, la réalité qu’il découvre acquiert soudain une autre dimension. Elle se transmue, s’élargit, se déploie, s’exorbite et prend parfois des aspects fantastiques.
Le Quichotte peut alors appréhender ce que la plupart d’entre nous ne voient pas. Il peut scruter l’obscur ; découvrir des abîmes là où d’autres ne voient que leurs pieds ; apercevoir l’horreur là où d’autres ne voient que des insignifiances ; et sur certains visages reconnaître une splendeur devant laquelle la plupart d’entre nous sont aveugles.
Il voit plus. Il voit grand. Il voit autrement.
Il voit tout ce qui, à la réalité, fait défaut.
Il voit, cher Monsieur, en poète, et jette sur le monde un œil très différent de celui du bovin.
Il voit l’inapparent, l’inimaginable. Il voit dans le normal l’anormal avec une acuité rare.
Il perçoit tout en nouveauté, et peut ainsi saisir l’étrangeté de certains objets que nos habitudes ont rendus familiers, découvrir un aspect inouï aux formes les plus bêtes, articuler entre elles les rapprochements les plus surprenants, ressentir proches de son cœur les plus inatteignables, très éloignées de lui celles à portée de main, et éprouver devant le monde ce sentiment d’étrangeté qui parfois nous assaille mais que nos routines écrasent à grands coups de talon.
Depuis le promontoire de ses songes où une tout autre lumière vient nimber les choses et les hommes, sa vision corrige en quelque sorte la myopie dont nous sommes atteints lorsque nous les voyons uniquement éclairés par notre froide et sèche raison.

Est-ce cela, Monsieur, que vous appelez sa folie ?
Souhaitez-vous donc une vie délivrée de ses songes et de ses utopies ? Une vie entièrement vouée aux morales utiles ?
Souhaitez-vous que nous abandonnions tout ce qui a toujours tenu les femmes et les hommes debout, le goût du rêve, le goût du risque et la soif de choses nouvelles quel que soit le nom qu’on lui donne ?
Auriez-vous oublié que l’utopie est l’un des meilleurs adjuvants de la vie ?
Auriez-vous oublié qu’elle lui insuffle l’allant nécessaire pour s’avancer dans la nuit noire, forcer les murs de l’Inconnu, les renverser, les dépasser, et s’ouvrir à des langues étranges, des horizons insoupçonnés et de nouvelles Amériques ?
Auriez-vous oublié qu’elle constitue une impulsion inouïe pour la pensée qu’elle pousse dans le dos jusqu’à des terres inviolées ou laissées en jachère, en attendant qu’elle donne forme à d’inconcevables hypothèses ?
Ignorez-vous que les plus belles découvertes sont nées de ces explorations de l’impossible auxquelles se sont livrés quelques donquichottesques esprits ?
Et que les utopies les plus folles sont vouées à se réaliser un jour ou l’autre ? Toute l’Histoire, cher Monsieur, nous l’apprend.
Voulez-vous nous en déposséder en les frappant de discrédit, ainsi que s’y emploient aujourd’hui les adeptes cyniques de la realpolitik, qui ferment les yeux sur un monceau de saloperies afin de mieux tirer profit du monde comme il va ?
L’utopie est d’ailleurs un vocable que ces messieurs soigneusement éludent, ou qu’ils n’emploient qu’avec la plus extrême circonspection et toujours aux fins de le disqualifier (eux diraient : de le démonétiser), abandonnant son usage aux rêvasseurs en chambre qu’ils savent aussi inoffensifs que ces mouches qu’on chasse d’un revers de la main.
Ces messieurs, dont la race je crois n’est pas près de s’éteindre et qui travaillent sans fléchir à l’accroissement de leur pouvoir, préfèrent ne pas user de ce mot inquiétant qu’ils associent en tressaillant aux flammes du désir, au soulèvement des esprits et aux grandes ferveurs révolutionnaires, toutes choses qu’ils redoutent presque autant que leur ruine.
Moi ce que je crains, Monsieur, c’est que la carence en utopie de ceux qui nous gouvernent et qui se veulent réalistes, ne nous accule au pire si aucun nouveau don Quichotte ne déboule dans le paysage.
Je vous quitte sur ces propos inquiets dont vous ne pouvez comprendre la cause. Je reprendrai ma lettre dès qu’un peu de calme me sera revenu.

Une nuit est passée, cher Monsieur, et je ne suis toujours pas d’humeur à plaisanter, car votre obstination à malmener votre hidalgo, franchement, m’exaspère.
Vous lui flanquez en guise de heaume un plat à barbe sur la tête. Vous l’accoutrez de chausses rapiécées. Vous l’équipez d’une lance rongée de rouille et d’une branche d’arbre en guise de hallebarde. Vous le faites monter sur un roussin efflanqué très judicieusement appelé Rossinante. Bref, vous lui donnez l’allure d’un pauvre épouvantail tout cliquetant de ferraille.
En l’exposant ainsi à la risée de tous, vous autorisez ceux qui se piquent de culture à s’étrangler de rire en évoquant le pantin ridicule qu’un idéalisme exacerbé conduit à prendre pour de très féroces géants de très anodins moulins à vent.
Petite mise au point pour fermer la gueule une fois pour toutes à ces ignares : les moulins à vent, à l’époque du Quichotte, représentaient une nouveauté et rien n’était plus naturel que de les trouver déconcertants et fantastiques, et de se méprendre sur leur fonction. Comme il est naturel que nous soyons aujourd’hui déboussolés par les innovations technologiques dont on nous accable et que nous sommes loin de maîtriser, je parle d’expérience. C’est cette vitesse à laquelle le monde évolue et nous largue, aujourd’hui comme hier, c’est cette résistance qu’à tort ou à raison ces évolutions trop rapides éveillent en nous, que le Quichotte vient ainsi interroger à sa façon.
Je crois savoir, de plus, que les auteurs de romans de chevalerie que votre Quichotte admirait étaient si occupés à louer les vertus de leurs champions incomparables qu’ils négligeaient d’être précis quant aux géants qu’ils affrontaient. Ceux-ci étaient-ils ailés ? d’humeur agressive ? en lutte avec les dieux ? rivaux avec les hommes ?
Je disais donc que vous ne manquez jamais une occasion de rendre votre Quichotte grotesque et de le taxer de fou quand d’autres simplement l’appelleraient poète, philosophe ou génie.

Aussi, je vous prie de revenir un instant, Monsieur, sur votre jugement hâtif autant que désinvolte concernant sa folie.

Je vous accorde que votre Quichotte est fou, s’il est fou d’être généreux dans un monde qui ne donne jamais rien sans contrepartie, un monde pauvre en amour, pauvre en miséricorde et encore plus pauvre en pitié, (folie qui n’est pas, j’en conviens, à la portée du premier venu).

Je vous accorde qu’il est fou si c’est être fou que de choisir de vivre selon ce que vous dictent votre âme et votre cœur.

Je vous accorde qu’il est fou si la folie est le nom que l’on donne à ce qui, chez un être, subsiste encore de puissance visionnaire.

Je vous accorde qu’il est fou, si l’aliéné est un homme qui a préféré devenir fou, dans le sens où socialement on l’entend, plutôt que de forfaire à une certaine idée supérieure de l’honneur humain. C’est Antonin Artaud qui en donne la définition, et elle va comme un gant au Quichotte, lui qui ne peut que s’insurger contre toute injustice car il y va, déclare-t-il, de son honneur de chevalier.

Je vous accorde qu’il est fou si vous concevez la folie à la façon de Nietzsche : le masque qui cache un savoir fatal et trop sûr, et l’ultime recours des hommes supérieurs à qui ne s’offrent que deux issues : soit devenir fou, soit faire semblant, avec le risque de se laisser prendre au jeu, et parfois de s’y perdre.

Je vous accorde qu’il est fou, si vous tenez Les Chants de Maldoror et leur divin poison pour l’œuvre d’un dément victime du tréponème, ainsi que le bavèrent deux ou trois cuistres de son temps, des plumitifs à l’âme rance qui ne lui arrivaient pas à la cheville.

Veuillez m’excuser, cher Monsieur, d’évoquer ainsi devant vous les noms d’Artaud, Nietzsche ou Lautréamont que vous ne pouvez connaître. Mais je perds de vue régulièrement que vous êtes d’un autre temps.

Je vous accorde qu’il est fou s’il l’est aux yeux de ceux qui ne tolèrent des hommes aucune singularité ni aucune incartade, aux yeux de ceux qui les font brûler vifs sur les places publiques pour s’être détournés de la règle fixée par votre Sainte Église.

Qui d’ailleurs, cher Monsieur, détient la vérité sur la folie ? Qui décide de qui est fou et de qui ne l’est pas ? Certainement pas les Églises, ni les États, ni leurs polices, ni d’ailleurs les psychiatres.
Je réalise soudain que ces derniers n’existaient pas à votre époque, la folie n’étant pas alors considérée comme une maladie curable, mais comme le désordre d’une âme fêlée sous les coups de la volonté de Dieu ou du diable.
Les psychiatres (que j’ai beaucoup fréquentés lorsque j’exerçais moi-même ce métier), les psychiatres, depuis, ont prospéré, n’hésitant pas à apporter leur savoir-faire aux pires entreprises et provoquant chez de nombreux sujets plus de dégâts que de bienfaits. On sait, par exemple, que le menuisier Zimmer, qui hébergea le poète Hölderlin, fut mille fois plus compréhensif à son endroit et mille fois moins brutal que le docteur Johann Heinrich Ferdinand von Autenrieth qui le traita si bien dans sa clinique de Tübingen qu’il en sortit complètement anéanti. On sait aussi que le docteur Beer, qui tritura de son « scalpel merdeux » l’âme du pauvre Van Gogh, ne reconnut en lui qu’un schizophrène de type dégénéré, inconscient en ce qui concernait sa vie matérielle et incapable de surveiller ses intérêts et de faire prospérer ses affaires (ce sont les termes exacts de son rapport psychiatrique), tout ça pour avoir eu le tort d’aller peindre la nuit à la lueur de bougies qu’il avait fixées sur son chapeau afin de mieux contempler la beauté du paysage.

Je vous accorde à la fin qu’il est fou si le fait d’empêcher que l’on fasse violence aux plus faibles, et que l’on défende un valet contre la brutalité du patron qui l’emploie, vous paraît relever de la simple démence.

Pour vous amener, cher Monsieur, à changer de regard sur votre créature, je me permets de vous remettre en mémoire l’épisode auquel je viens de faire allusion :
Don Quichotte va chevauchant dans la campagne manchègue, écrivez-vous, lorsqu’il perçoit des cris plaintifs.
Il tourne bride séance tenante et, spontanément, sans réfléchir, se précipite vers le lieu d’où proviennent ces plaintes.
Il découvre alors un jeune berger, nu jusqu’à la ceinture, attaché à un chêne et frappé à grands coups de ceinture par un vigoureux paysan.
Or toute atteinte portée à la dignité des hommes, tout traitement qui abaisse et humilie, toute violence qui brise les corps et les âmes, révoltent notre Quichotte et le font trembler de colère.
Homme sans vergogne, lance-t-il au paysan, de quel droit vous attaquez-vous à un malheureux sans défense ?
Le paysan, pris de court à la vue de cet escogriffe en armes, on le serait à moins, répond qu’il punit son valet pour s’être montré négligent et avoir eu l’audace de réclamer ses gages.
Mais le Quichotte est organiquement, biologiquement, épidermiquement incapable de consentir à l’injustice, et face aux raisons invoquées par le paysan, son sang ne fait qu’un tour. Il se fâche tout noir et somme ce dernier, sur un ton qui ne souffre pas de réplique, de détacher immédiatement son valet et de le payer sur l’heure s’il ne veut pas finir transpercé d’une lance. Le Quichotte n’y va jamais avec le dos de la cuiller.
Impressionné, le fermier obtempère. Mais ne pouvant s’empêcher de mégoter, il propose de retirer de la somme due le prix des souliers qu’il a fournis à son valet ainsi que le prix des saignées pratiquées lorsqu’il était malade.
Réponse inouïe du Quichotte, digne d’un penseur marxiste :
Car s’il a abîmé le cuir de vos souliers, vous avez abîmé la peau de son corps ; et si le barbier lui a tiré du sang quand il était malade, vous, vous lui en avez tiré quand il était en pleine santé. Aussi ne vous doit-il plus rien.
Avez-vous bien lu, Monsieur, ce que vous écrivez ?
En 1604, votre Quichotte s’indigne contre ceux qui exploitent la force des autres, qui les usent, qui leur sucent le sang et qui les épuisent en vue de leur propre profit.
Et que le paysan en question se prévale de son statut de patron pour s’arroger le droit de punir son valet ainsi que bon lui semble comme celui de l’entuber en toute impunité (serait-ce une définition du patronat ?) ne l’impressionne nullement. Pire, il ne fait qu’accroître sa colère.
Marxiste je vous dis. Quelques siècles avant la révolution industrielle, avant le travail à la chaîne et les cadences infernales qui harasseront le corps et la pensée des ouvriers d’usine. Quelques siècles avant le film de Chaplin Les Temps modernes, et avant les écrits de Simone Weil qui en diront l’horreur banale.
L’affaire lui semblant résolue, le Quichotte s’éloigne et disparaît dans la forêt.
Mais à peine a-t-il quitté les lieux, que le fermier qui sans aucun doute se pense bon chrétien (il ne manque jamais une messe), mais qui a quelques privilèges à défendre et une humiliation à venger, s’assoit chrétiennement sur la promesse qu’il a faite à don Quichotte, empoigne chrétiennement son valet par le bras, le rattache chrétiennement au chêne, et lui administre chrétiennement tant de coups, qu’il le laisse plus écorché encore et plus sanguinolent que saint Barthélémy.
Telle est la morale à l’œuvre dans l’Espagne de Philippe II que don Quichotte met au jour.
En intervenant de la sorte, votre hidalgo, Monsieur, ne corrige pas seulement une forfaiture qui contrevient quelque peu, convenez-en, aux enseignements de l’Évangile, mais il révèle cette logique qui fait accroire au paysan propriétaire qu’il n’est d’autre loi que la sienne, et qu’il est dans son droit le plus strict lorsqu’il brutalise violemment son subordonné et, de surcroît, le gruge. En résumé : que la raison du possédant est toujours celle qui l’emporte.

Extraits
« Toute œuvre, vous le savez, est datée et fille de son époque, idem pour le sens qu’on lui donne, qui fluctue, s’éclaire ou s’obscurcit, s’affadit ou s’aiguise, bref se recrée sans cesse avec l’esprit du temps et les préjugés qu’il charrie. Mais quel que soit, Monsieur, le contexte dans lequel vous concevez la vôtre et dont nous devons, bien entendu, tenir compte, et malgré les circonstances atténuantes qu’il me paraît juste de vous accorder, je suis au regret de vous annoncer ceci : Vous vouliez offrir aux lecteurs un Quichotte piteux, eh bien, Monsieur, c’est raté ! Votre Quichotte est tout simplement touchant. Sa fragilité dans ce monde de brutes ne peut que nous attendrir, tout en nous amenant à réfléchir sur les raisons de la violence qu’il endure.
Vous vouliez jeter le discrédit sur sa geste ? C’est encore raté. Car ce qu’on retient d’elle, c’est l’inflexible, la scandaleuse, l’infatigable force d’insurrection qui l’anime.
Qu’importe en effet au Quichotte qu’on le foule aux pieds comme on foule la vigne, ou qu’on le frappe jusqu’à lui rompre les côtelettes. Qu’importe qu’on le moque ou qu’on le berne. Qu’importe qu’on le juge insensé. Et qu’importe qu’il soit l’objet de l’incompréhension la plus épaisse (il ne s’en plaint d’ailleurs jamais et ne fait rien pour être compris, il semble parfois même se complaire à ne pas l’être). Rien ne l’échaude ni ne le décourage et sa détermination ne faiblit pas d’un millimètre. » p. 43-44

« D’où ces aphorismes que je vous propose car ils sonnent donquichottesquement à mes oreilles et ne devraient pas, je crois, vous déplaire :
Le premier : Pas de littérature sans liberté.
Le deuxième : Pas de liberté sans courage.
Et ce troisième qui découle des deux autres : Pas d’écrivains sans courage. De cela, cher Monsieur, je suis sûre. C’est même l’une des rares choses en ce monde dont je sois vraiment sûre. » p. 48

« La Santa Hermandad, qui fut créée par Isabelle la Catholique en 1476, fait trembler depuis un siècle tout Le peuple d’Espagne puisqu’elle cumule deux pouvoirs aussi coercitifs l’un que l’autre: le pouvoir royal et de l’Église.
Cette institution est constituée de groupes d’hommes armés et qui ont pour sainte mission de traquer et d’appréhender les criminels en tous genres. Ces milices forment une force de police centralisée, efficace, et dotée de larges pouvoirs de juridiction, l’ancêtre en quelque sorte des milices qui fructifièrent pendant la Seconde Guerre mondiale, et qui sévissent encore aujourd’hui dans de nombreux pays.
Ces milices sont formées sur le modèle des anciennes hermandades, en français : fraternités. Des milices fraternelles ! Goûtez, je vous prie, la perversion, la laideur contenue dans l’accouplement de ces mots, lequel dit mieux que tout discours la violence et la muflerie, ointes par les Saintes Huiles, qui animent ces redoutables formations policières. » p. 78

« Ce matin, cher Monsieur, une question me brûle les lèvres: ce goût profond pour la liberté et la justice et cette hostilité que don Quichotte manifeste à l’endroit du pouvoir ne seraient-ils pas, incidemment, les vôtres ?
Excusez-moi de mettre les pieds dans le plat, mais il me semble que votre chevalier a, comme on dit, bon dos.
J’ai en effet le sentiment que vous lui faites endosser tout ce que vous ne pouvez formuler ouvertement; et que vous l’amenez adroitement à dire à votre place vos quatre vérités: à savoir que cette fin de siècle et ce début d’un autre sont, pour le moins, calamiteux; que l’Église catholique, apostolique et romaine est méchante autant qu’omnipotente, et ses polices mêmement; que la paresse, l’oisiveté, la gourmandise et la mollesse y triomphent chaque jour; que tous les gentilshommes ne sont pas dignes de leur titre, à la différence de qui vous savez. » p. 95-96

« Lien d’amitié tel celui qu’ont tissé lentement don Quichotte et Sancho, avec tout le bienfait qui, pour eux, en découle.
Bienfait pour don Quichotte :
Parce que Sancho est sa main amie, sa main fidèle, son garde-fou, son abri, son rempart, son factotum, son confident, son réconfort, son intercesseur, son psychanalyste, son coach, son confesseur, son maître d’hôtel, son avocat, son agent, son arbitre, son habilleuse, son faire-valoir, son chargé de mission, son consolateur, son modérateur, son bon ange, sa béquille, son frère en détresse et son oblative maman.
Parce que Sancho sait mieux le monde que lui-même. Sancho a compris par exemple que c’était l’argent qui menait la danse et qu’il n’y avait au fond que deux familles (on dirait aujourd’hui deux classes): celles qui en ont et celles qui n’en ont pas, les deux se faisant perpétuellement la guerre: tout le reste: foutaises. Quant à lui, il préfère les premières, car au jour d’aujourd’hui, l’avoir passe avant le savoir: un âne couvert d’or a meilleure mine qu’un cheval bâté. Il semblerait, cher Monsieur, que cela soit toujours le cas. Parce que (je continue à dérouler l’inventaire des raisons qui ont fait de ce couple un mythe universel), parce que Sancho l’exhorte à remonter la pente chaque fois que, las de subir rebuffades, avoinées et affronts divers, il est sur le point de s’abandonner à la mélancolie (Sancho a peut-être deviné que tant de bravades pouvaient cacher chez son maître je ne sais quelle secrète détresse). Que diable, lui dit-il, vous n’allez quand même pas vous laisser abattre ! On n’est pas en France ici. (J’aimerais que l’on puisse un jour m’expliquer cette remarque.)
Parce qu’aux yeux de don Quichotte qui connaît si mal les hommes pour les avoir seulement feuilletés, Sancho est celui qui le rattache à la communauté humaine. Celui qui lui permet de dire « nous ».
Car Sancho est le plus humain des humains.
Car Sancho est tous les hommes.
Il est vous, il est moi, il est nous.
Et rien de ce qui nous agite ne lui est étranger.
Ni ange ni bête. Mais ange et bête. Bon et bas. Loyal et lâche. Égoïste et généreux. Tendre et cruel. Et se sachant mortel. Comme vous, cher Monsieur. Comme moi. Comme nous. » p. 132-133

« Votre roman, Monsieur, est le premier best-seller espagnol, après la Bible. C’est pour vous une immense joie. Mais vous allez connaître de nouveaux soucis en 1605. Un gentilhomme, don Gaspar de Ezpeleta, ayant été assassiné devant votre maison, vous êtes accusé de son crime, puis rapidement reconnu innocent.
Vous vous installez enfin à Madrid, protégé par le comte de Lernos (le parrainage par un seigneur de haut rang est, de votre temps, une chose indispensable).
En 1613, vous publiez les Nouvelles Exemplaires, en 1614 un long poème en tercets Voyage au Parnasse, et en 1615 la seconde partie du Quichotte. Vous mourez un an après, le 22 avril 1616. Shakespeare meurt, dit-on, le même jour. C’est une coïncidence qu’il me plaît toujours de signaler.
Votre roman Les Travaux de Persille et Sigismonde paraitra un an après votre mort.
De votre vivant, vous avez contre vous, cher Monsieur, le fait de ne pas appartenir au sérail littéraire. » p. 164

À propos de l’auteur
SALVAYRE_lydie_©Martine_HeissatLydie Salvayre © Photo Martine Heissat

Née en 1946 d’un père Andalou et d’une mère catalane, réfugiés en France en février 1939, Lydie Salvayre passe son enfance à Auterive, près de Toulouse. Après une Licence de Lettres modernes à l’Université de Toulouse, elle fait ses études de médecine à la Faculté de Médecine de Toulouse, puis son internat en Psychiatrie. Elle devient pédopsychiatre, et est Médecin Directeur du CMPP de Bagnolet pendant 15 ans. Elle est l’auteur d’une vingtaine de livres traduits dans de nombreux pays et dont certains ont fait l’objet d’adaptations théâtrales. La Déclaration (1990) est saluée par le Prix Hermès du premier roman, La Compagnie des spectres (1997) reçoit le prix Novembre (aujourd’hui prix Décembre), BW (2009) le prix François-Billetdoux et Pas pleurer (2014) a été récompensé par le prix Goncourt. (Source: Éditions du Seuil)

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Maman ne répond plus!

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En deux mots
Zabou va fêter ses 62 ans et n’a plus guère le moral. Son mari se passionne pour le vélo, ses enfants ont quitté la maison et elle se gave de bonbons. Même sa copine Nicoucou n’arrive plus à lui remonter le moral. Jusqu’au jour où le couvercle déborde et où elle prend la fuite…

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

La sexagénaire fait une fugue

Pour ses débuts en littérature adulte Fabienne Blanchut a réussi avec Maman ne répond plus! un roman drôle et enjoué autour d’une femme qui décide qu’à 62 ans, sa vie n’est pas finie, loin de là !

Isabelle, dite Zabou, fête ses 62 ans. Pour l’occasion toute la famille a fait le déplacement, ses enfants Louise et Benjamin, ses petits-enfants Paul, Léa et Clara, sa belle-mère Josy qui a 88 ans roule en Ferrari au bras d’un chauffeur qui affiche quelques décennies de moins, Nicoucou sa meilleure copine. Quant à Michel, son mari, il se fait un peu attendre, car il est parti faire un tour à vélo, sa passion qu’il essaie d’assouvir dès qu’il a un moment. En ce jour de fête, son moral n’est pas vraiment au beau fixe. «J’habite un charmant mais tout petit village de Haute-Savoie, J’étais mère au foyer et, depuis que Louise a fini ses études et quitté la maison, me voilà juste au foyer. Je remplis mes semaines avec quelques activités à droite, à gauche — la piscine avec Nicoucou, mes cours de flûte traversière, un peu de marche —, mais rien de transcendant n’est arrivé dans ma vie depuis des lustres…»
Alors pour se remonter le moral, elle pioche dans ses paquets de bonbons et pleure. Heureusement Nicoucou veille sur elle et la pousse à sortir, au cours de yoga, à l’aquagym, au restaurant. Sur ses entrefaites, Louise débarque et annonce vouloir passer quelques jours à la maison, persuadée que son mari la trompe. Elle qui se plaignait d’être seule a soudain de la compagnie.
Autant dire que les choses ne s’arrangent pas. Nicoucou part en Catalogne suivre un cours de yoga et Zabou prend le volant d’un énorme camping-car pour rejoindre les Pyrénées où elle suivra son mari qui rêve d’emprunter les mythiques étapes du Tour de France avant l’arrivée des coureurs. C’est à ce moment qu’elle craque: «À défaut de savoir ce que je veux, je sais ce que je ne veux pas. C’est déjà ça. Demain, j’enfilerai ma robe à pois pour encourager mon grimpeur de mari et endormir ses doutes, s’il en a, ce qui m’étonnerait. Je le regarderai partir, m’étant assurée qu’il ait à boire, à manger, son téléphone, ses cartes d’identité et bancaire dans son cycliste, puis je prendrai la tangente. Je ne sais pas pour où et pas vraiment pourquoi… Je n’ai jamais fugué de ma vie. Mes revendications ne sont pas encore très claires. J’ai juste besoin de me retrouver.» Et voilà Isabelle Fleurot, épouse Le Bihan, en route pour Toulouse, d’où elle va s’envoler…
On sent la plume allègre de Fabienne Blanchut, jusqu’ici connue pour sa centaine de livres jeunesse, s’amuser de cette fugue qui va permettre à Zabou de vivre quelques instants dont elle se souviendra longtemps. Avec une joyeuse insouciance, elle raconte ce besoin d’émancipation et cette douce euphorie qui gagne l’épouse et mère de famille depuis qu’elle a pris sa décision. Son refus de «l’obsolescence programmée des sentiments» fait en effet plaisir à lire. Avec un final éblouissant !

Maman ne répond plus !
Fabienne Blanchut
Éditions Marabout / La Belle Etoile
Premier roman
200 p., 17,90 €
EAN 9782501138628
Paru le 31/03/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement en Haute-Savoie, à Metz-Tessy et dans les environs, à Annecy et Genève. On y évoque aussi la Catalogne avec Barcelone et Sitges ainsi que les Pyrénées et Toulouse, la Bretagne et Vannes ainsi que l’Allemagne avec Hambourg et Buxtehude, sans oublier des souvenirs de voyages à Boulogne et Choisy-le-Roi et une escapade à Trouville, en passant par Paris.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
À 62 ans, Zabou s’apprête à célébrer son anniversaire. Pour l’occasion, tous ses proches sont réunis : Michel, son mari passionné (essentiellement de vélo), Louise et Benjamin, ses enfants attentifs (surtout à eux-mêmes), Paul, Léa et Clara, ses petits-enfants aimants (les biberons et les pistolets à eau) et Nicoucou, son amie fidèle (à ses tee-shirts voyants et à son franc-parler légendaire).
L’esprit a beau être à la fête, Zabou ne peut réfréner son envie de se réfugier dans le cellier pour pleurer et avaler des bonbons par poignées. Après des années à s’être consacrée aux autres, elle semble désormais tout juste bonne à accompagner son mari sur les routes du Tour de France et à garder les plus petits.
Et s’il était temps de rompre l’ennui? De se laisser embarquer par la douce folie de l’amitié? De fuguer pour mieux se retrouver?

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Les premières pages du livre
« Anniversaire, Groupon et Haribo
Alors, le prochain, ce sera quoi ? Fraise ou crocodile ? Ceci dit, les œufs au plat, c’est pas mal aussi…
— Maman, c’est nous !
Je sors la tête du cellier, où j’étais en train de terminer en cachette un paquet de bonbons. Presque prise la main dans le sac ! Louise, ma cadette, est dans l’entrée. S’agglutinent derrière elle Stéphane, mon gendre ronchon, et Paul, leur fils de deux ans et demi. Aussi vite que ses petites jambes potelées le lui permettent, il se précipite dans mes bras.
— ’yeux nifessère, mamie !
— Merci, mon lapin ! lui dis-je en l’embrassant, consciente qu’il doit répéter cette nouvelle phrase en boucle depuis au moins cinq jours.
Il a déjà gaffé hier, quand je suis allée le chercher à la crèche. Mais je n’ai rien dit, évidemment. Pauvre petit bonhomme… Difficile de garder un secret quand on est haut comme trois pommes !
— Bon anniversaire ! ajoutent en chœur Louise et Stéphane, ce qui me sort de mes pensées.
— Merci, merci !
— On est les premiers ? demande ma fille préférée (je n’en ai qu’une) pour la forme.
Oui, ils sont les premiers, comme d’habitude, mais je n’ai pas le temps de lui répondre car le téléphone sonne. Ça n’arrête pas depuis ce matin. Je décroche et leur fais signe d’aller s’installer dans le jardin. Cela fait bien quinze jours que le soleil s’est accroché sur un ciel bleu azur et que la température avoisine vingt-sept degrés. Plutôt sympathique, pour un mois de juin.
— Tu y as pensé ? C’est adorable ! Passe pour le café, on sera dehors. Les enfants seront là, oui… À tout à l’heure !
Je raccroche et rejoins le trio, qui s’est assis autour de la grande table de jardin, près du liquidambar que mon mari et moi avons planté à la naissance de Louise, il y a vingt-neuf ans. Ça non plus, ça ne me rajeunit pas. Stéphane joue avec son fils, et Louise picore dans le plat de crudités. Elle a jeté son dévolu sur les tomates cerises. À ce rythme-là, il n’y en aura bientôt plus pour personne, mais je laisse faire. À soixante-deux balais, j’ai décidé de devenir « zen ». Une résolution comme une autre…
— C’était Nicoucou, dis-je en m’asseyant avec eux. Elle passera pour le café.
— Super ! s’écrie Louise. Ça fait longtemps que je ne l’ai pas vue. Depuis l’enterrement de son mari, je crois.
— Huit mois déjà…
— Comment va-t-elle ?
— Ma foi, plutôt bien. Que Robert repose en paix, surtout. Mais la vie avec lui… ça n’a pas été une sinécure pour la pauvre Nicoucou. Loin de là ! Quel coureur c’était… Bref, passé un délai raisonnable d’apitoiement et de légitime tristesse, elle a tout d’une veuve joyeuse. Elle revit !
— De qui parles-tu ? demande la grosse voix de mon fils, Benjamin, qui me fait sursauter.
Il me prend dans ses bras, me soulève et me plante deux grosses bises sur les joues.
— Bon anniversaire, maman.
— Merci, mon grand. On parlait de Nicoucou.
Elle nous rejoindra plus tard.
— Chouette ! lance-t-il, visiblement ravi à l’idée de revoir ma copine.
Je m’aperçois qu’il me tient toujours en l’air, à la force de ses bras, la pointe de mes pieds touchant à peine le sol. Je lui donne une petite tape sur l’épaule.
— Repose-moi, Ben.
— Vos désirs sont des ordres, vénérable mère.
Vénérable ou pas, me revoilà sur le plancher des vaches. J’embrasse la timide Caroline, ma belle-fille, qui s’agrippe aux poignées du landau dans lequel dorment les jumelles Léa et Clara, quatre mois au compteur (les chanceuses). Je crois que ma bru a toujours eu un peu peur de notre famille et de ses « débordements » affectifs.
— Tiens, mais où est papa ? questionne soudain Louise.
— Papi boulot ? interroge le petit Paul en me tirant par la manche.
— Papi vélo, je lui réponds avec une pointe d’agacement qui n’échappe pas à mes enfants.
— Toujours aussi passionné, hein ? demande Benjamin avec amusement.
— Plus que jamais. Il ne fait que ça tous les week-ends. Et quand il ne pédale pas lui-même, il regarde les autres le faire à la télé…
À peine ai-je le temps de terminer ma phrase que je sens arriver un gros coup de blues. Je prétexte une cuisson à surveiller et file vers la cuisine, en espérant que personne n’aura la mauvaise idée de me suivre. Là, je bifurque en direction du cellier, bien décidée à en finir une fois pour toutes avec ce paquet de fraises chimiques entamé une heure plus tôt. Un plaisir coupable et gélatineux qui ne m’empêche pas de penser…
Aujourd’hui, j’ai soixante-deux ans. Je ne suis plus jeune et pas vraiment vieille… J’habite un charmant mais tout petit village de Haute-Savoie. J’étais mère au foyer et, depuis que Louise a fini ses études et quitté la maison, me voilà juste au foyer. Je remplis mes semaines avec quelques activités à droite, à gauche – la piscine avec Nicoucou, mes cours de flûte traversière, un peu de marche –, mais rien de transcendant n’est arrivé dans ma vie depuis des lustres… Ma famille est réunie dans notre jardin, et il manque Michel, mon mari depuis trente-huit ans, qui préfère la petite reine à la reine de la fête. Je crois que je suis sur la dangereuse pente de la déprime.
Dringggg ! Dringggg !
Encore le téléphone. Je n’ai pas le courage de répondre. Louise décroche. Deux minutes plus tard, elle m’appelle :
— Maman, téléphone pour toi ! C’est mamie !
Ma belle-mère. Manquait plus que ça. Je m’efforce de sourire à ma fille lorsqu’elle me tend le combiné.
— Allô, Josy ? Merci beaucoup… Oui, tout va bien. Ne vous pressez pas. Michel n’est pas encore là. Nous vous attendrons, de toute façon. Dites, rassurez-moi : vous êtes sur une aire de repos pour me…
Charmant. Elle m’a raccroché au nez. Josiane, dite Josy… Quatre-vingt-huit ans. Ma belle-mère. Riche héritière bretonne de producteurs de sel de Guérande. Conduit encore, et de préférence des voitures de sport. Se cougardise en sortant avec son comptable de quarante-deux ans, Geoffrey. Heureusement, mon anniversaire tombe pendant une période fiscalement « chaude », ce qui nous épargnera sa venue et donc sa gueule d’épagneul sous anxiolytiques.
Je m’aperçois soudain que Benjamin et Louise me regardent.
— Votre grand-mère aura un peu de retard.
— Elle téléphonait en conduisant ? demande Benjamin, qui est adjudant chez les sapeurs-pompiers.
— J’en ai peur…
— Elle sait combien il y a de personnes tuées sur les routes à cause de ce type de comportement ? s’emporte-t-il.
Ben n’a jamais rigolé avec la sécurité. Tout petit déjà, il était prêt à mettre ses méduses dans la baignoire pour ne pas déraper. Il envisage toujours le pire, et son métier n’arrange rien. Impuissante, je hausse les épaules. Louise tente de le calmer.
— Ça ne sert à rien de t’énerver alors qu’elle n’est pas là. Tu lui feras la leçon quand elle arrivera. Tu es le seul qu’elle écoute un peu.
— Tu parles… maugrée mon fils. Elle n’écoute plus personne depuis belle lurette.
Sur ces paroles, on ne peut plus vraies, la porte d’entrée s’ouvre. Michel. Soixante-sept ans. Mon mari. Cheveux argentés (encore fournis, Dieu merci), fossette au menton et joues rasées de près. Tenue de cycliste intégrale. Peau de chamois au fond du cycliste, justement, qui lui donne une démarche de cow-boy. Il est rouge et en nage. Un homme heureux. Ses premiers mots sont des mots d’amour :
— Deux cent sept bornes autour du lac ! J’ai explosé mon chrono et laissé loin derrière Claude et Alain.
— Bonjour, papa, dit Ben.
— Salut, p’pa, renchérit Louise.
— Papi-Papito, s’écrie Paul, qui arrive avec sa démarche chaloupée, suivi de son père.
— Po-Polo, répond mon mari, ce qui fait rire aux éclats notre petit-fils. Je file sous la douche. Je vous embrasse après. Louise, sors les merguez et les brochettes. Ben, tu n’as qu’à allumer le barbec’, j’ai tout préparé.
Il se déchausse et monte à l’étage.
— OK, soupire ma fille en prenant la direction de la cuisine.
— À vos ordres, chef ! réplique mon fils en singeant un salut militaire.
— Ordes, cef ! répète Paul, qui attrape son oncle par la main et sort avec lui par la porte-fenêtre du salon.
Et voilà. L’histoire de ma vie. Je me retrouve seule dans l’entrée. J’ai soixante-deux ans et je suis devenue invisible aux yeux de mon mari. J’en suis là de mes réflexions quand j’entends un klaxon tonitruant. Josiane. Ça ne peut être qu’elle. Je sors pour l’accueillir, et les bras m’en tombent : un jeune homme tout droit sorti d’un magazine sur papier glacé lui ouvre la portière d’une voiture rouge, sortie du même magazine. Je suis nulle en marques automobiles. Une voiture, ça doit juste m’emmener d’un point A à un point B. Dodoche ou bolide, c’est kif-kif. Mais là… Ma belle-mère a fait fort ! Elle savoure, je le lis dans son regard.
— Kevin, voici Zabou, ma belle-fille.
— Zabou, voici Kevin, mon chauffeur.
Elle lui pince la joue, et il rougit. J’imagine qu’il n’est pas que chauffeur, le Kevin. Je vais pour le saluer, mais le haut de son corps plonge à l’intérieur du monstre rouge. Quand il se redresse, il me tend un énorme bouquet qui me fait penser, j’ai honte de l’avouer, à une gerbe mortuaire.
— Très bel anniversaire, madame.
— Merci… Merci beaucoup, dis-je, en disparaissant derrière les fleurs. Appelez-moi Isabelle.
— Kevin reste, n’est-ce pas ? Je me suis dit que s’il y en avait pour huit, il y en aurait pour neuf, argumente Josiane.
— Grand-mère, tu vas… Waouh ! fait Ben en nous rejoignant, le souffle coupé.
— Bien ? Oui, merci, mon chéri, répond ma belle-mère à mon fils adoré.
— Stéph, Paul, venez voir ! crie Ben à l’intention de son beau-frère et de son neveu.
Là, il se passe des trucs de garçons que je ne comprendrai jamais. De deux à soixante-dix-sept ans, il semblerait que l’attraction de l’automobile opère.
— T’as vu ça, Louise ? s’anime Stéphane auprès de ma fille, qui nous rejoint à son tour. C’est la F12…
— Berlinetta… complète Louise.
J’en reste bouche bée : Louise s’y connaît en voitures. Ma petite fille aux poupées roses et aux dînettes interminables… Elle se tourne vers moi.
— Tu sais, c’est pour Paul que je me mets à la page. Il reconnaît déjà plein de marques et de modèles.
Nous sommes tous devant le garage quand Michel redescend. Il s’est changé – polo rouge (assorti à la voiture de sa mère, donc), short kaki. Il sent bon aussi. L’odeur boisée de cette eau de toilette que j’adore et qu’il porte depuis presque quarante ans…
— Eh bien, maman, tu ne te refuses rien ! dit-il à sa mère en l’embrassant.
— Tu parles de la Ferrari ou de Kevin ?
Mon mari réfléchit.
— Des deux, maman… des deux. Salut ! Moi, c’est Michel, dit-il en tendant une main à Kevin.
— Merci, monsieur, de m’inviter le jour de l’anniversaire de votre femme.
— L’anniv… ? De ma… ?
Grand blanc tandis que les voisins passent dans la rue en faisant mine de ne remarquer ni ma mine déconfite, ni la Ferrari de ma belle-mère, ni la famille attroupée tout autour.
— Papa ! grondent Louise et Benjamin. Tu n’as pas…
— C’est une blague ! Évidemment que je n’ai pas oublié !
L’air, un instant en suspens, circule à nouveau.
— Bon anniversaire, ma chérie, dit-il avant de m’embrasser bruyamment sur la bouche.
— Beurk ! fait Paul, sincèrement dégoûté, en se détournant.
Et, sur ce coup-là, je me dis qu’il n’a pas tout à fait tort.
De l’apéro au dessert, tout se passe sans problème. Puis vient le moment des cadeaux… Josiane s’excuse de n’avoir apporté que le bouquet et des bouteilles de champagne. Michel m’offre une paire de boucles d’oreilles en émeraude alors que je n’aime que les saphirs, mais il ne l’a jamais mémorisé. Je fais ce que je peux pour cacher ma déception. Paul m’a fait un très beau dessin. Je m’apprête à présent à ouvrir l’enveloppe que me tend Louise.
— De notre part à tous les quatre, précise Benjamin. J’espère que ça te plaira…
Je découvre un bon Groupon qui m’offre la possibilité de participer à un cours d’initiation au yoga avec la personne de mon choix. Michel s’empresse de me lancer un regard que je connais bien et qui signifie « Surtout, ne compte pas sur moi… », lorsque Nicoucou arrive par le jardin. Elle ouvre le petit portillon, entre et le referme soigneusement, comme on le fait depuis que Paul est né. Pimpante, ses cheveux roux flamboyant au soleil, elle me tend un cabas rempli de sucreries. Mon cadeau préféré.
— Hello, tout le monde !
— Salut, Nicoucou ! Ça me fait super plaisir de te voir, dit Louise en l’embrassant.
— Pareil, réplique Benjamin, qui la serre contre lui, toujours très tactile.
— Laissez-moi respirer ! rouspète Nicoucou, qui, en vrai, adore ça.
Elle remarque alors la présence de ma belle-mère et de son « chauffeur ».
— Bonjour, Josiane. Bonjour, jeune éphèbe… Tu as offert un sex-boy à Zabou pour son anniversaire ? interroge-t-elle mon mari en se tournant vers lui.
— Heu, non… Juste des boucles d’oreilles.
— C’est le mien, rétorque ma belle-mère, soudain très possessive, en posant une main bagousée sur la cuisse de Kevin.
— Sans blague ?! Chapeau, Josiane ! Et sinon, vous savez qu’une voiture de sport est garée devant chez vous ? poursuit Nicoucou.
— Oui, c’est la mienne aussi, réplique Miss Quatre-vingt-huit ans, qui n’est pas prête à céder la place.
— Josiane, vous êtes mon idole. Bon, allez, qui m’offre une coupette ?
Sept paires de mains se tendent. Ma copine Nicole est comme ça. Drôle, spontanée, fantasque. Tout ce que je ne serai jamais. Je cogite beaucoup trop, comme elle n’arrête pas de me le répéter. Elle fait l’unanimité, ce qui est loin d’être mon cas. Paraît que j’ai un drôle de caractère… Je tourne et retourne le bon-cadeau entre mes doigts en me demandant ce que je vais pouvoir en faire.
— J’ai trouvé, déclare Ben. Tu n’as qu’à y aller avec Nicoucou, à ton initiation au yoga.
— Une quoi ? s’étrangle Nicole, qui a déjà bien entamé sa coupette.
— Une initiation au yoga. C’est le cadeau de mes enfants, je soupire.
— Génial ! Il paraît qu’il existe soixante-quatre positions différentes aux noms pas possibles : la brouette, l’enclume, l’huître, le collier de Vénus… Mais ça ne va pas être un peu gênant, de faire ça ensemble ? me demande-t-elle, soudain timorée.
— Je crois que vous confondez avec le Kamasutra, corrige alors ma belle-mère, amusée.
Tout le monde éclate de rire, même moi. Il n’y a que Nicoucou pour réussir ce genre d’exploit. »

Extrait
« À défaut de savoir ce que je veux, je sais ce que je ne veux pas. C’est déjà ça. Demain, j’enfilerai ma robe à pois pour encourager mon grimpeur de mari et endormir ses doutes, s’il en a, ce qui m’étonnerait. Je le regarderai partir, m’étant assurée qu’il ait à boire, à manger, son téléphone, ses cartes d’identité et bancaire dans son cycliste, puis je prendrai la tangente. Je ne sais pas pour où et pas vraiment pourquoi… Je n’ai jamais fugué de ma vie. Mes revendications ne sont pas encore très claires. J’ai juste besoin de me retrouver. » p. 97

À propos de l’auteur
BLANCHUT_Fabienne1_©Franck_BeloncleFabienne Blanchut © Photo Franck Beloncle

Fabienne Blanchut est née à Grenoble en 1974 et vit depuis une quinzaine d’années à Bruxelles. Diplômée en Histoire (Maîtrise), en Sciences Sociales (DEA) et en Lettres Modernes option Audiovisuel à la Sorbonne (DESS), elle débute sa carrière au CSA avant d’être repérée par TF1 et de rejoindre le groupe. Très vite, elle se met à écrire des concepts d’émissions. Certains sont retenus. Encouragée, elle poursuit dans cette nouvelle voie, l’écriture, qu’elle mène en parallèle avec son activité de consultante pour la télévision et différentes sociétés de production. Publiée depuis 2005, Fabienne compte aujourd’hui plus de 100 albums jeunesse traduits dans 19 langues. Elle est notamment connue pour la collection Zoé, Princesse parfaite (Fleurus) dont les titres se sont vendus à près d’un million d’exemplaires et pour sa série Walter (Auzou) pour les tout-petits. Elle s’est lancée dans le roman pour adultes en 2021 avec Maman ne répond plus! (Source: lecteurs.com)

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Un enterrement et quatre saisons

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En deux mots
Quand son mari et grand amour meurt, Nathalie Prince se voit confrontée à une peine incommensurable mêlée aux contingences liées aux obsèques. Alors toutes les tracasseries administratives deviennent des monuments d’absurdité. Alors la vie d’après ne tient que par et pour leurs quatre enfants.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

«Il est mort, l’été, l’amour et le soleil»

Dans un récit bouleversant, Nathalie Prince raconte le décès de Christophe, son mari, son amour, son co-auteur. Aux obsèques vont succéder quatre saisons d’absurdités administratives, de vie de famille chamboulée, de tentative de reconstruction…

La vie réserve quelquefois de très mauvaises surprises. Prenez le couple Prince. Nathalie et Christophe se sont rencontrés sur les bancs de la faculté, se sont aimés et ne se sont plus quittés. Mieux, ils ont conjugué leur talent pour nous offrir des livres aussi différents que formidables. C’est sous le pseudonyme de Boris Dokmak que j’ai fait leur connaissance, sans imaginer que derrière Les Amazoniques, ce polar paru en 2015 qui mêlait aventure et trafics en forêt amazonienne se cachait un prof de philosophie.
Un petit mot de Nathalie dans Nietzsche au Paraguay a levé le mystère quatre ans plus tard. «Vous avez aimé Boris Dokmak. Vous le reconnaîtrez. Vous comprendrez assez vite que ce roman me pèse et me porte, et j’espère que vous aurez envie de vous y plonger…» Signé cette fois Christophe et Nathalie Prince, ce formidable roman racontait comment, en faisant des recherches sur la vie et l’œuvre de Friedrich Nietzsche, ils ont découvert que la sœur du philosophe allemand avait fait partie d’un groupe de colons bien décidés à créer une nouvelle Allemagne au Paraguay. Une histoire folle et très prenante. Un enterrement et quatre saisons vient subitement nous révéler que cette complicité ne verra pas naître de nouveau livre. Signé Nathalie Prince, il raconte la mort de Christophe, emporté par la maladie. Une issue qui devenait inéluctable, mais qui laisse derrière elle une épouse et quatre enfants désemparés. Avec beaucoup de pudeur, Nathalie raconte les derniers instants et les obsèques, ces moments cruels mêlés d’incongruité, ces préparatifs conçus dans un état second et ces mains tendues qui sont censées soulager mais ne font souvent que donner un écrin au chagrin. Elle dit aussi son amour absolu, tellement fort qu’il a besoin de vivre encore, de ne pas être pris sous une étouffante chape de plomb. «Tout tourne autour de la maladie, de la mort, de la douleur et de la tristesse de la vieillesse. Je ne veux plus les entendre. Je n’ai pas envie de rire, bien sûr, mais j’ai envie de parler d’autre chose, qu’on me serre fort et avec tendresse. Qu’on ne me propose pas de faire quelque chose pour moi. Qu’on fasse quelque chose pour moi. Qu’on pense à moi.»
Commence alors le premier jour du reste de sa vie, les saisons qui suivent cet hiver. Quand il faut jongler entre les difficultés des enfants, qui eux aussi ont du mal à gérer ce drame, et les courriers incompréhensibles des administrations, entre les profs dépassés et les services municipaux, entre le notaire et ses évaluations – ne ratez pas l’épisode du canon du siècle passé! – entre le tribunal et ses injonctions surréalistes et une réunion au sommet en mairie pour l’aménagement de la tombe du défunt. Des absurdités ponctuées aussi de moments de grâce comme la séance de course à pied où la rencontre avec sa fille le jour de la fête des pères.
Comme dans Avant que j’oublie, ce petit bijou signé Anne Pauly, on aura exploré ce curieux moment autour du deuil, ses surprises et ses moments forts, ses incompréhensions et ses aspects kafkaïens entre colère et compassion. Remercions Nathalie Prince pour ce livre qui aidera sans doute aussi tous ceux qui sont frappés par le deuil à relever la tête.

Un enterrement et quatre saisons
Nathalie Prince
Éditions Flammarion
Récit
272 p., 20 €
EAN 9782080236470
Paru le 3/02/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement au Mans et dans les environs.

Quand?
L’action se déroule de 2017 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Quand on a tout construit ensemble, quand tout vous a liés, quand on a cherché à ce point la joie et l’exclusivité amoureuse, comment continuer après la disparition de l’homme de sa vie? Sur quatre saisons, le deuil s’apprivoise à travers les petites et les grandes ironies de la vie. Ce sont ces infimes détails qui nous poussent à aller de l’avant.
Avec un ton mordant et un humour noir, Nathalie Prince nous fait rire de ce qu’elle traverse et partage sans ménagement le regard qu’elle pose sur les êtres et les choses. Pour le meilleur et pour le pire.
Drôle et bouleversant, Un enterrement et quatre saisons brosse le portrait d’un amour fou.

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Les premières pages du livre
« 30 décembre 2017,
premier jour du reste de ma vie

Derrière la porte
Il est 5 heures. La nuit est absolument noire. De l’encre. Du goudron. Un noir mat. Je ne me rappelle plus si dehors il pleut. Ou s’il y a du vent. Ou s’il fait froid. Oui, sûrement, il fait froid. Il ne peut pas en être autrement. Un froid glacial même. Un froid de début d’hiver.
La chambre est à peine éclairée. Ce n’est pas le clair de lune qui nous éclaire. Non. Ce n’est pas ça. Je me rappelle. C’est la lumière du couloir qui passe, un peu, sous la porte, et la veilleuse, qui fait un petit bruit détestable. Un bruit d’insecte mécanique. Un bruit de misère, aussi, un peu.
Alors je te vois et je te regarde.
Tu es tellement beau. Je ne me lasse pas de te toucher, de t’embrasser, de passer ma main sur ta tête. Tu es là, et je me remplis de toi.
Je me dis que quelqu’un pourrait rentrer, là, à tout instant, nous surprendre dans ces baisers, dans ces caresses. Dans mes chuchotements. Mais ce ne serait pas vraiment grave, n’est-ce pas ? On est comme ces amoureux qui se frottent sur les bancs publics, tout près, si près. Ces amoureux qui exhibent leur amour. Oui, après tout, cela ne serait pas grave du tout.
Je te chuchote que je t’aime et que je suis là, pour toujours. Je te chuchote que je voudrais que cet instant dure, se prolonge, s’éternise. Je voudrais toujours sentir ta peau sous mes doigts. J’entends le bruit des larmes sur l’oreiller. Un petit ploc mat et creux, un petit bruit de rien du tout, qui finit presque par disparaître, parce que, sur le tissu mouillé, les larmes s’écrasent en silence. Mais la petite tache d’eau salée s’agrandit.
On est comme dans une de ces nouvelles que je te lisais, le soir. On est dans une histoire d’amour fantastique de Gautier, de Poe ou de Rodenbach. Oui, voilà, je suis dans une de ces histoires. Ça ne peut pas être mon histoire. Je te regarde et je te lis. Je suis passée dans un conte cruel. Je lis Villiers de L’Isle-Adam. Je suis mise en abyme.
Je te récite le début de la nouvelle de Gautier, La Morte amoureuse : « Vous me demandez, frère, si j’ai aimé ; oui. Oui, j’ai aimé comme personne au monde n’a aimé, d’un amour insensé et furieux, si violent que je suis étonné qu’il n’ait pas fait éclater mon cœur. » C’est ce que dit le moine, Romuald, à l’un de ses frères en religion. Il lui parle pour lui dire de ne pas succomber à l’amour d’une femme, pour le mettre en garde. Mais il n’est pas crédible. Ses paroles se déversent sans pause, d’une traite, sans s’arrêter. En face de lui, l’autre n’a pas le temps d’en placer une. On ne l’entend pas. Et toi, d’ailleurs, tu ne dis rien non plus. Tu écoutes. Plein de silence.
Alors je reprends mon histoire. Tôt ou tard, Romuald devait dire son histoire. Comme je dois raconter la mienne. Il devait la faire sortir de lui. Parce que l’amour le brûle toujours. C’est un récit de la brûlure amoureuse. Il n’a plus Clarimonde, alors il la raconte. Un requiem, un chant d’amour. La seule chose qui lui reste, c’est la parole. Il faut ressusciter Clarimonde, lui offrir un tombeau. Un tombeau de mots. Qui dit que l’amour est plus fort que la mort, et qu’il finira par la vaincre.
Alors oui, c’est ce que je te raconte, là, maintenant, dans cette chambre blanche où manquent, sur les murs, des miroirs et des tableaux. Je lève les yeux. Je regarde la pièce autour de moi, à la lueur de la veilleuse qui clignote. J’ai un crochet dans le ventre. Tu le sais, ça ? Un putain de crochet qui ne me lâche pas. Un nid de douleur.
À quel moment dans ma tête je me dis que j’ai encore de la chance d’être avec toi ? Là, maintenant. Mais que tout va s’éteindre ! Pas les néons du couloir. Non, ceux-là, ils ne s’arrêteront jamais. Ils seront là pour d’autres couples qui se séparent, d’autres histoires qui s’arrêtent, d’autres ruptures indicibles. Non, ce qui va s’éteindre, ce sont ces moments de toi, ces caresses, cette douceur, ce temps suspendu. Je me serre contre toi. Tu deviens de plus en plus froid sous mes doigts. Je voudrais te réchauffer, mais en vrai, ça ne sert à rien. Tu ne bouges pas. Je voudrais enlever la nuit dans tes cheveux. Mais elle s’accroche. Alors je m’allonge sur ce petit lit qui fait un bruit métallique. Sur ces draps jaunes. Oh ce jaune ! Il me renvoie à ces sept années où je suis venue dans d’autres chambres, toutes pareilles, et toujours avec les mêmes draps jaunes. Et pourtant, enveloppée dans la laideur de cette chambre sans soleil, à côté de toi, je crois que je suis bien. Oui, quelqu’un pourrait entrer. Mais on s’en fout un peu, là, non ?

Alors j’ai eu une envie. Folle. Déplacée. Mais qui m’a submergée. Une envie de toi, de garder en moi cette image, pour qu’elle ne disparaisse pas de moi. Je n’ai pas assez confiance en moi. Je t’aime, cela est sûr, mais je sais que cette image va finir par disparaître. Vois-tu, quand je serai vieille. Mon corps va t’oublier. Ma mémoire va te trahir. Mais je ne la laisserai pas t’oublier. Je veux pouvoir te regarder sans relâche et quand je veux. Je fais ce que je veux. Je le fais parce que je le veux.
Alors, après avoir couvert ton visage de baisers et de larmes, après avoir bu ma honte, j’ai allumé la lumière de la chambre, une lumière inhumaine et barbare. Des néons d’hôpital. J’ai sorti mon portable de ma poche et j’ai fixé ta dernière image pour mon éternité. Pas de retouches. Toi à jamais suspendu dans le temps.
Je suis un monstre.
Je ne serai plus jamais la même.
Son herbe à soi : la concession
Il y a quelques années, mon neveu a offert à Anselme, mon fils aîné, un cadeau « original et personnalisé », un petit bout de terrain des Highlands écossais qui lui permettait en sa qualité de propriétaire de devenir Lord1. Un petit bout de terre de rien du tout : 0,093 m2 exactement, et la possibilité de savoir que l’on a son herbe à soi, son petit coin d’ailleurs, son utopie. Eh bien pour moi aussi, c’est fait, je l’ai, mon petit coin de terre. Pas très grand. Juste un mètre sur deux. Avec une terre bien noire dans un espace arboré, plutôt calme et tranquille. J’ai pris une concession « cinquantenaire », comme moi, qui vais sur mes cinquante ans, histoire de faire la paire. On verra où j’en suis dans cinquante années. Là, pour moi, c’est carrément de la science-fiction. Et puis, les quatre enfants en hériteront, en indivision, quand l’heure sera venue. Un mètre sur deux, c’est beaucoup plus qu’un pied carré à Glencoe Wood et puis l’avantage, pour moi, c’est que c’est tout droit, à moins d’un kilomètre de la maison. Pratique pour aller se balader… Ce lieu a reprogrammé mon centre de gravité. Le centre de gravité, appelé G, est le point d’application de la résultante des forces de pesanteur. Mon corps est dépendant de ce point. Il m’attire et m’enferme, bouleversant mes repères et mon équilibre. La loi de l’aimantation.
Et c’est quoi cet espace, au juste ? De la terre à peu près meuble… Je dis à peu près parce qu’on n’y ferait pas pousser des carottes ni même des radis. Il faudrait une terre plus sableuse, plus fine. Mais c’est quand même une terre correcte, qu’on peut émietter avec la main, sans trop de glaise ni de silex. Et autour de la terre, des petits graviers. Des petits graviers tout gris et tout moches, tout proches aussi, d’un autre petit rectangle de terre tout pareil au mien, mais qui, lui, déborde de fleurs coupées, de fleurs colorées, de fleurs qui embaument et avec des rubans partout et de toutes les couleurs, comme on mettrait sur une voiture pour aller à un mariage. Et puis après les fleurs, les petits cailloux, encore, et puis les fleurs, et plus tu remontes la petite allée, tout doucement, plus tu t’aperçois que les lots de terre d’un mètre sur deux font place à des plaques noires ou anthracite, bien propres, et qu’il y a de moins en moins de fleurs et de moins en moins de couleurs, et que les rubans disparaissent. Et puis, encore plus loin, il y a de la mousse sur les petits coins de terre, et des orties qu’il faudrait arracher, avec des vases qui ont fini par se détacher de leur socle, et qui n’attendent plus de fleurs. Et puis il y a ces mots qui vont par groupes de trois, toujours impairs : « À notre papa », « À notre ami », « À notre fils », des mots qui pleurent, emmurés dans le silence et dans le gris. Des mots par-ci et des mots par-là, des mots immobiles et inconsolables, posés là pour l’éternité. Enfin, du moins pour quelque cinquante ans ! Parce que quand il s’agit de sa mort, on a du mal à envisager plus loin que le bout des cinquante ans de la concession qu’on a signée. On signerait n’importe quoi à ce moment-là. Pour avoir ce petit lopin de terre qui nous appartient comme rien dans notre vie ne nous a appartenu. Ce petit monde de deux mètres carrés avec lequel on fera corps, un jour.
Mon amour, ce terrain est à nous. Tu as gravi les plus hautes montagnes et tu es arrivé au sommet. Et tu y es resté. Tu n’es pas redescendu dans la vallée, avec les vaches bariolées et les mouches bourdonnantes. Tu as fui l’universel reportage du monde et tu m’as bien plantée là. C’est vrai, je n’ai pas eu le courage de faire la balade avec toi, mais je viendrai te rejoindre aussi souvent que possible, demain dès l’aube ou peu s’en faut, parce que les grandes grilles du cimetière ne s’ouvrent pas si tôt !
Et un jour, je resterai avec toi.
Le lendemain ou le surlendemain,
je ne sais plus, ça va très vite
Chanter sous la pluie
J’arrive devant la petite église, sous une pluie battante. De l’eau qui coule du ciel, sans relâche. Un ciel triste, sans nuages. Un ciel qui est à l’unisson de mon cœur. Cent kilos mon cœur. J’arrive plus à le porter. Mais qu’est-ce que je fous ici ? Qu’est-ce que je viens faire dans le presbytère de l’église ? Pour aller voir un parfait inconnu… Mais qu’est-ce que tu m’obliges à faire ? J’espère au moins que ça te fait rigoler. Un truc qu’on va pas pouvoir partager… Quel délire ! Ça se bagarre dans ma tête : je dois le faire ? Pas le choix. Tu peux le faire. Tu le feras. Tiens, ça doit sûrement être lui. Pourquoi ils sont deux ?
— Bonjour, je suis Nathalie Prince.
— Oui, oui, bonjour, toutes nos condoléances, Nathalie. Nous sommes là pour vous aider, pour vous accompagner dans ce moment particulièrement difficile. Moi, c’est Michel et cette femme merveilleuse que vous voyez, c’est Murielle. Elle partage ma vie depuis cinquante ans. Je ne sais pas ce que je ferais sans elle. J’espère partir avant elle car, sans elle, je ne serais plus rien. Murielle sera là aussi pour vous. Nous aimons aider les gens et leur apporter le soutien nécessaire dans une telle épreuve.
Tu n’as rien trouvé de mieux que de me raconter ton mariage ? Je te rappelle que je viens parce que j’ai perdu mon mari. Que je suis veuve…
— Bien, merci. Et alors, concrètement, comment les choses vont-elles se passer ?
— Venez. Au bout du couloir. Installons-nous sur cette petite table. Allez-y, entrez. Nathalie, vous êtes dans la souffrance et nous allons vous tenir la main dans ce chemin de douleur. Venez, asseyez-vous.
La petite table ronde du presbytère est habillée d’une toile cirée aux couleurs d’automne, plutôt hideuse. Un peu collante. Avec un minuscule bouquet de fleurs en plastique. Waouh que c’est laid ! Une espèce de glycine décolorée attire le regard dans un coin triste de la pièce, la pièce la plus triste du monde, aux murs jaunâtres, avec ce couple dont la voix chante et m’implore de lui confier ma douleur. J’ai dû me tromper de porte… C’est ça, hein ? Évidemment, c’en est trop pour moi. Comment leur dire quoi que ce soit ? Je ne les connais pas. Ils se tiennent la main… Oh là là ! Ils me prennent tous les deux la main. En me souriant. En se souriant. Mais qu’est-ce que j’ai fait pour me retrouver dans une situation pareille ? Toute seule ? Comment sortir de là ? Ça te ferait bien marrer si t’étais là… Et j’aimerais bien prendre de la distance. Et prendre ta main, à toi. Nathalie, tu es forte. Il faut que tu le fasses. Tu le feras. Mais non, j’y arrive pas…
Michel se remet à parler, sans me lâcher la main. Je ne sais plus où me mettre…
— Pouvez-vous nous dire qui était Christophe ?
Mais pourquoi je leur dirais quoi que ce soit sur toi ?
J’essaie. Je respire. Je croise les bras pour me donner une contenance. Je vais forcément dire quelque chose. Quelque chose va sortir de moi… Mais quoi ? Je sens que ça vient.
— Mais en fait, pourquoi vous voulez le savoir ?
Pas vraiment la réponse qu’ils attendaient… Mais pourquoi je reste sur la défensive ? Pourquoi je les agresse ? Je suis sûre que si tu me vois, tu te marres… Calme le jeu. Redeviens sociable, Nathalie. Sans eux, personne pour faire la cérémonie. Tu voulais pas de curé. Tu dois faire avec ces deux-là. On refait pas les équipes. Allez, Nathalie, tente autre chose. Dis-leur ce qu’ils veulent entendre… Tu dois quand même en être capable ?
— Il était professeur de philosophie. Un excellent père, un mari fidèle, un…
Encore une pause. Je réfléchis. Le couple se regarde, espérant peut-être que je vais lâcher du lest, leur faire des confidences, me mettre à fondre en larmes et leur reprendre la main… Je me ressaisis.
— Si vous voulez mieux le connaître, c’est pour parler de lui, n’est-ce pas ?
— Oui, nous savons d’expérience que vous ne pourrez pas parler de Christophe le jour de la cérémonie. C’est beaucoup trop difficile. Je ferai moi-même le discours d’hommage au défunt. Je suis compétent en la matière. Nous avons fait des dizaines d’enterrements… Je parlerai pour vous, et je dirai qui était Christophe, ce qu’il a fait.
Silence.
Jamais de la vie il ne dira un mot. Il n’articulera pas une syllabe. Il n’ouvrira même pas la bouche. C’est mon mari.
— Écoutez… C’est moi qui le connaissais le mieux. J’étais son épouse. Je le connais depuis que j’ai dix-sept ans, et on ne s’est jamais quittés. Ça fait trente ans. C’est donc à moi de faire ce discours.
— Ce sera très dur. D’expérience, nous savons que vous n’y arriverez pas…
— J’y arriverai.
Je me crispe.
— Bon, de toute façon, vous nous donnerez au moins quelques éléments par écrit afin que je puisse me substituer à vous si vous craquez.
Craquer ? Ça veut dire quoi ? Comme une noix qu’on place dans un casse-noix et qu’on écrase ? Mais moi, je ne suis pas une noix ! Alors, je ne craque pas…
Silence, encore.
— D’accord, faisons comme cela, mais je sais que personne ne parlera à ma place… Et sûrement pas vous, pardonnez-moi, c’est un peu blessant. Pas vous qui ne le connaissiez pas…
Une pause. Qui me paraît durer deux heures. Les deux se regardent, étonnés que je ne leur lâche pas le morceau, que je reste droite sur ma chaise. Pas de larmes. Plus de larmes… Étonnés que je ne m’effondre pas…
Je reprends, pour casser ce silence et ces échanges de regards surréalistes :
— Combien de temps puis-je parler ? Un quart d’heure ?
Le couple se met à rire, carrément, avec un air entendu, le petit regard en travers, oblique, qui sépare. C’est comme si je leur avais dit que l’enterrement allait se dérouler sur la Lune…
— Non, non ! On vous arrête tout de suite ! Au bout de cinq minutes, les gens n’écouteront plus. Cinq minutes, vous avez cinq minutes. C’est déjà beaucoup trop. Les enfants pourront dire un mot aussi, s’ils le veulent. Y aurait-il quelqu’un d’autre qui voudrait parler ?
— Je ne sais pas. Je vous dirai. Je demanderai aux enfants…
— Bon, c’était le premier point. Il va falloir prévoir aussi les musiques. Une musique pour le début de la cérémonie et une musique pour la fin. Vous prévoyez deux CD. Bon, évidemment, du classique, pas de la variété…
— Oui, oui, ne vous inquiétez pas. Deux CD. Je vais y penser.
— Et il va falloir choisir les psaumes.
— Pourquoi faut-il des psaumes ? Je ne connais pas de psaumes.
— Tout est prévu, rassurez-vous, Nathalie. Nous vous présentons aujourd’hui une liste de chants et vous allez choisir. Cela rythmera la cérémonie…
— … mais je ne les connais pas !
— Vous avez tous les textes dans ce recueil, sauf deux parce que d’habitude on fait les enterrements à Saint-Aubin et là on va le faire à Saint-Amand, vu que Saint-Aubin est en travaux. Vous devez choisir parmi les textes que l’on propose dans l’église de Saint-Amand.
— OK. Mais ce sont des chansons, n’est-ce pas ? Comment ça va se passer ?
— Ma femme chantera les psaumes. A cappella, hein, Murielle ? Elle a une voix divine. Si vous n’arrivez pas à choisir, on va vous aider. On est là pour vous aider, Nathalie. Par exemple, le premier psaume, ça fait…
… Et Murielle, sans l’ombre d’une hésitation, entonne l’air d’une voix d’ange, et me dit les paroles et la musique pour que je puisse choisir à mon aise. Elle entonne TOUS les psaumes, avec le sourire, la voix parfois un peu fragile, mais sans hésitation… Elle ne s’arrête pas, et chante en annonçant le numéro du psaume… Et le troisième, ça fait ça… Elle chante dans cette petite salle triste à mourir, assise et les yeux en l’air, les coudes collés à la toile cirée et son mari posant sur elle des yeux débordants d’amour… Avec un petit air de sainte Thérèse. Et le septième, que j’aime beaucoup, voilà, ça fait ça… Et moi, éberluée, j’attends que tout cela s’achève.
Après un moment d’éternité, j’arrive à leur dire un truc sensé :
— Merci, oui vraiment vous avez une très belle voix. C’est agréable.
Lui m’interrompt :
— Ma femme a fait du chant pendant quarante ans et elle a accompagné plus de quatre-vingts enterrements, lance-t-il avec amour.
— Ah oui ? Bien… Alors le second chant me paraît plus accessible, plus simple. Si on pouvait couper le couplet sur la résurrection, ce serait parfait. Je ne veux pas colorer cet enterrement avec des croyances auxquelles je ne crois pas. Murielle, pensez-vous pouvoir couper ce couplet ?
— Oui, on ne me l’a jamais demandé. Je vais le récrire sans le couplet. C’est possible.
— Bon très bien. Ça ira très bien. Merci.
Michel reprend la parole, affamé et avide de toute cette organisation. Mais qu’est-ce qu’il peut bien trouver à faire ça ?
— Il va falloir encore choisir un évangile parmi ceux que je vous propose. Murielle lira l’Évangile et j’en ferai une glose. Vous me direz demain au plus tard quel texte je dois gloser.
— ?
— Parce que j’aurai un travail de préparation important à faire…
Là, c’est Murielle qui l’interrompt :
— Mon mari est autodidacte et écrivain. Il écrit des romans. Il a beaucoup de talent.
Je tente de balayer l’Évangile d’un revers de main…
— En fait, nous pourrions écarter ça aussi. Je ne tiens pas vraiment à ce genre de cérémonie ni à cet aspect religieux… et mon mari non plus, d’ailleurs, si je peux dire…
— Non, non, c’est très important. Vous choisissez un texte et, moi, je devrai l’expliquer en public.
Je jette un œil aux textes.
— Il y a de très longs textes et d’autres très courts, dis-je, prise au dépourvu.
— C’est pour cela que vous devez me prévenir au plus tôt… Il y a des évangiles que je connais mal. Je ne les ai pas encore tous expliqués…
— Ah oui, bien sûr. Celui-ci fait moins de dix lignes. Il me paraît mieux que les autres pour cette raison…
— Oui, en plus je le connais !
— Eh bien alors ce sera parfait…
Des blancs, des silences, des regards complices entre les deux époux viennent ponctuer cette scène bizarre à la Henry James. Haletant, l’homme enchaîne les questions.
— Et pour la mise en scène ? Vous voulez des bougies ? On fait le rituel de la croix ? Le lancer de fleurs sur le cercueil ?
— J’avoue ne pas savoir. Le moins possible. Il faut que ce soit quelque chose de très simple… Les bougies, oui. On va poser des bougies sur le cercueil. Cette cérémonie, je l’organise pour les enfants. On aurait pu aussi bien se retrouver tous au cimetière. Mais je sens que les enfants doivent avoir ce poids dans le cœur, ce souvenir, ces images, pour qu’ils puissent avancer. Je veux bien qu’ils viennent poser des bougies sur le cercueil. Je discuterai de cela avec eux. Ce sera bien.
— Nous avons presque tout vu. Murielle, tu as bien noté tes psaumes. Moi, j’ai mon évangile. Vous penserez aux musiques. Pas n’importe quoi bien sûr !
Non, mais est-ce que j’ai une tête à leur proposer n’importe quoi ?
— Oui, oui, ne vous inquiétez pas. Je vous remettrai tout cela demain.
— Vous avez encore, si vous le souhaitez, la possibilité de lire un poème, en fin de cérémonie, ou un texte de votre choix.
— Je choisis ce que je veux ?
— Oui, oui. Un texte qui pourrait apparaître comme un hommage à Christophe.
Là, ça se bouscule dans ma tête. Le temps défile. Une fulgurance. Le poème, j’ai tout de suite pensé à celui d’Éluard, sans titre, que j’ai expliqué devant toi, quand j’avais dix-sept ans, dans notre prépa lettres. Éluard me rend dingue parce qu’avec rien, il fait tout. C’était le début de notre prépa à Enghien-les-Bains, la prépa la plus cool de la région parisienne, et je devais faire un commentaire composé du poème :
Je fête l’essentiel je fête ta présence
Rien n’est passé la vie a des feuilles nouvelles
Les plus jeunes ruisseaux sortent dans l’herbe fraîche

Et comme nous aimons la chaleur il fait chaud
Les fruits abusent du soleil les couleurs brûlent
Puis l’automne courtise ardemment l’hiver vierge

L’homme ne mûrit pas il vieillit ses enfants
Ont le temps de vieillir avant qu’il ne soit mort
Et les enfants de ses enfants il les fait rire

Toi première et dernière tu n’as pas vieilli
Et pour illuminer mon amour et ma vie
Tu conserves ton cœur de belle femme nue.
Mais on ne doit jamais analyser ce que l’on aime. J’étais jeune. Très jeune. Dix-sept ans… Éluard, je l’adorais déjà. J’étais partie sur une explication à la fois torride et cosmique du poème. Partie très loin du texte, mais sans lâcher le texte. Mon commentaire était précis, mais détonnant. Et la classe avait été surprise… C’est quoi, ce délire ? Monsieur Lartichaux, notre professeur, enguirlandé de son écharpe rouge qui ne le quittait jamais, avait souligné qu’une telle interprétation, aussi personnelle, avait ses limites, et toi, tu rigolais dans la classe, avec ton copain Guillaume. Mais je n’avais pas dit mon dernier mot. J’avais défendu ma lecture, repris les éléments rigoureux de mon analyse et tenu tête autant qu’il était possible. Avec courage. Et apparemment sans réussite.
Deux choses alors s’étaient passées : toi, tu m’avais vue et cela m’avait plu. »

À propos de l’auteur

YL_LE MANS - NATHALIE PRINCE

Nathalie Prince © Photo Yvon Loué

Professeur à l’université du Mans, Nathalie Prince a publié plusieurs essais sur la littérature et, avec son mari Christophe Prince, un roman, Nietzsche au Paraguay (Flammarion, 2019). (Source: Éditions Flammarion)

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