Comme à la guerre

BLANC-GRAS-comme-a_la_guerre

En deux mots:
Parcourir la planète pour écrire des récits de voyage savoureux n’empêche pas de ressentir une pointe d’angoisse au moment de devenir père, surtout quand le climat parisien – nous sommes au moment des attentats – n’est guère rassurant. Chronique douce-amère.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Le mari, la femme et l’enfant

Délaissant pour un temps le récit de voyage, Julien Blanc-Gras explore dans un savoureux roman les affres de la paternité post-attentats. Émouvant, drôle et un peu angoissant.

Nous avions laissé Julien Blanc-Gras naviguer à travers les icebergs, essayant de «Briser la glace» du côté du Groenland. Il nous revient dans une chronique douce-amère, en jeune père de famille. L’enfant naît le 8 janvier 2015 et les premières lignes du livre en donnent le ton: «Le jour de la naissance de mon fils, j’ai décidé d’aller bien, pour lui, pour nous, pour ne pas encombrer le monde avec un pessimisme de plus. Quelques mois plus tard, des attentats ont endeuillé notre pays. En meurtrissant la chair des uns, les terroristes visaient le cœur de tous. Mes quarante ans approchaient. J’en étais à la moitié de ma vie, je venais d’en créer une et la mort rôdait. L’Enfant articulait ses premières syllabes avec le mot guerre en fond sonore.»
Julien Blanc-Gras va alors nous confier le récit des premières années de ce petit bonhomme, entre angoisses existentielles, nouvelles habitudes à prendre, adaptation de son planning et progrès du bout de chou. Cette manuel à l’usage des futurs ou jeunes parents est à la fois joyeux et angoissé, drôle et sérieux, surprenant et très prévisible. Tout simplement à l’image de la vie.
Les trois personnages de cette chronique jouent leurs rôles à la perfection, devenant des sortes d’archétypes. Outre le père narrateur, ils s’appellent du reste «La Femme» et «L’enfant». Et on prend plaisir, comme dans La Vie mode d’emploi de Perec, à pénétrer dans leur appartement parisien pour y découvrir les scènes de la vie conjugale après l’arrivée d’un nouvel habitant: «J’ai servi un verre de chardonnay à la Femme pendant qu’elle déroulait sa journée de travail. Elle officiait dans la filiale culturelle d’une très grande entreprise et fréquentait de ce fait autant de costumes-cravates que de saltimbanques. Elle passait sa vie à courir entre les réunions PowerPoint infestées de requins et les cocktails d’avant-premières truffés de parasites mondains, slalomant dans le Tout-Paris avec son énergie de taureau et sa grâce de libellule pendant que j’écrivais des histoires, réelles ou fictives, chez nous, seul, vêtu de mon plus beau survêtement. Je l’écoutais d’une oreille, l’autre étant tendue vers notre progéniture. Dans son parc, l’Enfant repu poussait des couinements d’extase pure: il venait de se rendre compte qu’il avait un hochet entre les mains et il n’en revenait pas. L’émerveillement est contagieux. La Femme et moi redécouvrions l’étendue du pouvoir de la contemplation. L’horizon s’obscurcissait, mais nous avions une lumière sous les yeux.»
Habilement mené, ce récit plein de tendresse et d’optimisme mesuré – «Mon fils grandit dans un monde qui va mieux. Je lisais des ouvrages optimistes pour achever de m’en convaincre» – jette aussi un pont entre les générations. La sienne bien sûr, plutôt heureuse du côté de Gap, une époque où l’on découvrait le monde en lisant Tout l’univers, mais aussi celle de Marcel dont il a retrouvé les carnets de guerre et dont l’engagement et le récit viennent en contrepoint de ces journées où la menace pointe à nouveau.
Entre une contribution au recueil Nous sommes Charlie, «entre Jacques Attali et Victor Hugo», des voyages en Argentine, au Groenland, en Inde, aux États-Unis ou encore au Cameroun qui lui permettent d’adresser des cartes postales à message philosophique à son fils, nous découvrons les visites à la crèche ou au parc, les étapes de la socialisation et celles de l’acquisition du langage, la découverte du goût, des odeurs, du monde. C’est riche de ces mots d’enfant qui font fondre de plaisir, c’est tendre et d’une profonde sincérité. Avec quelques jolies formules, dont celle-ci qui conclura joliment cette chronique: «J’ai quarante ans, un enfant crie « joyeux anniversaire papa » et je suis éternel.»

Comme à la guerre
Julien Blanc-Gras
Éditions Stock
Roman
288 p., 19,50 €
EAN 9782234084407
Paru le 02/01/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris. On y évoque aussi des voyages aux quatre coins du globe, à Ushuaia en Argentine, à Asavakkit au Groenland, à Kanataka en Inde, à Bakou en Azerbaïdjan, à New York aux États-Unis, à Téhéran en Iran, à Yaoundé, Garoua, Bafia, Bangoulap au Cameroun ou encore aux Seychelles.

Quand?
L’action se situe de 2015 à 2018.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Le jour de la naissance de mon fils, j’ai décidé d’aller bien, pour lui, pour nous, pour ne pas encombrer le monde avec un pessimisme de plus. Quelques mois plus tard, des attentats ont endeuillé notre pays. J’en étais à la moitié de ma vie, je venais d’en créer une et la mort rôdait. L’Enfant articulait ses premières syllabes avec le mot guerre en fond sonore. Je n’allais pas laisser l’air du temps polluer mon bonheur.»
Roman d’une vie qui commence, manuel pour parents dépassés, réflexion sur la transmission, cette chronique de la paternité dans le Paris inquiet et résilient des années 2015-2018 réussit le tour de force de nous faire rire sur fond de
tragédie.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

BibliObs (Grégoire Leménager)
Blog Les chroniques de Mandor (entretien avec l’auteur)
Blog Sans connivence 
Blog Le Bouquinovore 


Julien Blanc-Gras présente Comme à la guerre © Production Hachette france

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Le jour de la naissance de mon fils, j’ai décidé d’aller bien, pour lui, pour nous, pour ne pas encombrer le monde avec un pessimisme de plus. Quelques mois plus tard, des attentats ont endeuillé notre pays. En meurtrissant la chair des uns, les terroristes visaient le cœur de tous. Mes quarante ans approchaient. J’en étais à la moitié de ma vie, je venais d’en créer une et la mort rôdait. L’Enfant articulait ses premières syllabes avec le mot guerre en fond sonore.
L’époque basculait, dans une douloureuse contraction de l’Histoire. Les contractions annoncent une nouvelle existence, une nouvelle ère. Pour moi, un chamboulement des priorités avec ce bébé dans les bras. Pour nous tous, une altération du quotidien avec cette menace dans la tête. Il fallait s’adapter aux événements, il fallait bien. Chacun se débrouillait à sa façon. J’étais déterminé à mettre en place les dispositifs nécessaires à l’accomplissement de mon objectif. Je n’allais pas laisser l’air du temps polluer mon bonheur.
Le kiosque avait été dévalisé de bon matin ; les quotidiens aux couvertures dramatiques s’étaient vendus comme des petits pains empoisonnés. Seul restait sur le présentoir un numéro de Courrier international, bouclé la semaine précédente et paré d’un titre qui sonnait comme une provocation
Un monde meilleur
Pris au dépourvu, j’ai d’abord émis un ricanement sarcastique – nous étions le 8 janvier 2015 – puis j’ai attrapé le magazine. Je l’ai regardé d’un air suspicieux avant de le poser sur le comptoir. La vendeuse m’a souri. Ce jour-là, tout le monde souriait d’un air gêné.
Je me suis installé dans le bistrot voisin, peuplé d’ouvriers du bâtiment buvant le demi de fin de journée et de trentenaires à barbe de trois jours en baskets blanches, penchés sur des écrans d’ordinateurs leur renvoyant un reflet qui aurait pu être le mien. Le patron m’a apporté un café en traînant les pieds. J’ai étalé le journal devant moi, prêt à m’y confronter. Alors, c’est quoi ces conneries de monde meilleur ? On pouvait passer des heures à établir la liste des choses qui n’allaient pas. C’était plus qu’un cerveau humain ne pouvait en supporter sans conclure à la destruction imminente de toute civilisation.
J’ai trempé un spéculoos dans ma tasse et une sentence lue à l’adolescence, peut-être déformée par les années, a surgi de ma mémoire. Notre génération est la seule qui a mieux vécu que ses parents et qui vivra mieux que ses enfants. Elle était tirée d’une bande dessinée où il était question d’humour scandaleux, d’aventures de presse, d’amitiés et de sexe. Des fragments autobiographiques hédonistes et nostalgiques, signés Wolinski. Le pauvre, une si belle vie pour mourir aussi mal.
Le vieil érotomane n’avait pas tort. À l’époque de mes parents, on grandissait avec les Beatles, le plein-emploi et la jouissance sans entraves.
À celle de mes grands-parents, on écoutait Tino Rossi, on n’avait pas le droit de folâtrer et on se faisait casser la gueule à la Seconde Guerre mondiale, ce mètre étalon du carnage. Pour ma génération comme pour les suivantes, les lendemains chantaient faux. L’avenir n’était pas une destination désirable. Nous pouvions aller partout sauf dans le futur. Nous avions des iPhone mais pas d’illusions. En relevant la tête pour porter la tasse à mes lèvres, mon regard a franchi la baie vitrée et s’est arrêté sur un graffiti qui n’était pas là la veille. Sur le mur jouxtant l’épicerie bio, on pouvait lire La rigolade est terminée.
Je me suis plongé dans le magazine pour y trouver des raisons d’être optimiste. Il y en a. La pauvreté recule, la démocratie progresse. Le niveau d’éducation a opéré un bond inimaginable lors des dernières décennies. La médecine fait des miracles. La mortalité infantile régresse, tout comme la maltraitance des mineurs. L’espérance de vie n’a jamais été aussi élevée. La violence est à son niveau historique le plus bas. Si l’on se fie aux chiffres, il n’y a jamais eu aussi peu de guerres, d’homicides, de criminalité. La planète Terre est une scène tragique, elle le restera, mais ses acteurs tiennent une forme inédite. Ce n’était pas facile à admettre en ces circonstances, pourtant les faits étaient là : les humains ne se sont jamais aussi bien portés.
Je rêvassais au futur sans trop savoir quoi en penser, tout en observant le parcours d’une feuille de marronnier portée par le vent depuis le parc des Buttes-Chaumont jusqu’aux trottoirs de l’avenue Simon-Bolivar. J’ai regardé le bulletin météo, il prévoyait l’arrivée d’une seconde dépression pour le lendemain. Dans sa combinaison verte, un agent d’entretien de la ville de Paris, dont le grand-père était peut-être griot à Tombouctou, a ramassé la feuille. Je devais acheter des couches.
L’heure tournait. C’est bien joli la poésie des feuilles mortes, l’état de l’humanité, tout ça, mais j’avais d’autres chats à fouetter, un enfant à récupérer à la crèche en l’occurrence. Il fallait que je m’occupe de la prochaine génération.
En sortant du bistrot, je suis passé devant la boulangerie tenue par une famille maghrébine, dont la vitrine arborait encore des décorations de Noël. Personne n’avait eu l’idée de caillasser l’établissement, les gens gardaient leur calme. (La veille, j’avais rejoint le rassemblement spontané sur la place de la République, des dizaines de milliers de personnes convergeaient pour communier dans une atmosphère de tristesse réconfortée par le nombre. Un unique individu avait cru bon de monter sur la statue pour déchirer un coran ; il avait été hué par la foule, qui faisait preuve de discernement, qualité rare pour une foule.)
J’ai remonté la rue Pradier jusqu’au Franprix. Un clochard m’a alpagué à la sortie. C’était un nouveau, salement abîmé, je ne l’avais jamais vu dans le quartier. Je lui ai donné ma monnaie en me demandant s’il était au courant pour l’attentat. Il devait s’en foutre, l’impact sur sa vie resterait limité.
Je me suis ensuite dirigé vers la crèche équipé d’un paquet de Pampers Baby-Dry taille 3, ignorant que, dans l’arrondissement voisin, un homme se dirigeait vers un supermarché casher équipé d’une kalachnikov, de deux pistolets-mitrailleurs Skorpion, de deux pistolets Tokarev et de quinze bâtons d’explosif. Le monde allait mieux, mais pas en bas de chez moi.

Extraits
« Mon petit,
Ceci est ta première carte postale d’Amérique du Sud. Je viens de débarquer à Ushuaia, Argentine, après une excursion maritime à travers les canaux de Patagonie qui m’a mené au cap Horn, le point le plus austral du continent. J’ai vu un très vieux monsieur avec une canne pleurer de joie au moment de poser le pied sur ce bout du bout du monde. Je crois qu’il avait rêvé de cette aventure toute sa vie. Tu vois, il n’y a pas d’âge pour faire des choses pour la première fois.
Embrasse maman de ma part.
Te quiero.
Papa »
« Mon fils grandit dans un monde qui va mieux. Je lisais des ouvrages optimistes pour achever de m’en convaincre
Les travaux de Steven Pinker, par exemple, s’avéraient revigorants. Le psychologue, linguiste et anthropologue à Harvard et au MIT (pas un hurluberlu donc) analysait les conditions du déclin de la violence par l’existence d’une «part d’ange en nous» (c’était le titre de son best-seller). Nous devenions meilleurs. La démonstration était appuyée par une masse de données impressionnante: les forces de la coopération gagnaient du terrain sur celles de l’affrontement. C’est notre nature même qui était en voie de pacification. Pinker rejoignait ainsi Jeremy Rifkin, prospectiviste américain conseillant moult gouvernements (pas un blaireau non plus) qui annonçait une civilisation de l’empathie en s’appuyant notamment sur la découverte des neurones miroirs en 2010 – ceux qui servent à vous faire ressentir les émotions des autres, vous font grimacer devant le spectacle de la douleur, pleurer au cinéma, rire avec les personnage d’un roman. Leur lecture transdisciplinaire de l’Histoire croisée avec les derniers apports des sciences biologiques et cognitives proposait «une vision radicalement neuve de la nature humaine»… »
« L’Enfant courait sur les pelouses du parc, les bras écartés pour imiter l’avion, en poussant de grands «meuh». S‘il refusait toujours de dire le mot vache, son vocabulaire s’était considérablement enrichi en quelques semaines. Il répétait tout. Il persistait à prononcer hibou «abou» mais articulait kangourou les doigts dans le nez (essayez, ce n’est pas si facile). D’ailleurs, il connaissait nez, tête, cou; il nommait les parties de son corps. Il comptait jusqu’à quatre, même s’il oubliait le trois. Il avait saisi la nuance entre pattes et pâtes. II répondait volontiers parsi (merci, en VF} quand on lui donnait une compote. Il balbutiait à ce soir quand on le déposait à la crèche. Il concevait le futur. Fini le temps du présent éternel.
Son mot favori restait bus. Curieusement, mon fils parisien parlait avec l’accent marseillais. Il prononçait zébreuh pour zèbre et Iuneuh pour lune. Il y avait des bugs inexpliqués chez cet enfant qui disait maman avec l’accent stéphanois et body en pakistanais. Mon petit citoyen du monde. »

À propos de l’auteur
Journaliste, romancier, globe-trotter, Julien Blanc-Gras est né en 1976 à Gap. Il est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages, dont Touriste et In utero. (Source : Éditions Stock)

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Redites-moi des choses tendres

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coup_de_coeur

En deux mots:
Le père, la mère, le garçon et la fille. Bref, la famille-type, bien sous tous rapports. Sauf que, à partir d’un courriel qui n’aurait jamais dû être envoyé, tout va partir à vau-l’eau. Un régal de comédie déjantée !

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Redites-moi des choses tendres
Soluto
Éditions du Rocher
Roman
504 p., 21,90 €
EAN : 9782268095158
Paru en septembre 2017

Où?
Le roman se déroule en France, principalement au Havre et en Haute-Normandie ainsi qu’à Berlin, sans oublier l’évocation des nombreux voyages de Barbara qui n’a «de cesse de vouloir élrgir son horizon».

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
C’est l’histoire d’un couple qui se sépare, d’une famille qui explose. Il y a un homme veule et une femme digne, des éperdus et des chairs à plaisir, des enfants manipulateurs. Il y a de l’amour, du sexe, de la violence, du désir, de la bêtise, du gâchis, des fuites, des trouilles bleues, du hasard taquin, des magasins de parfumerie, du skate-board, une poire de vitesse, des mensonges, un voyage, du chic et une boutique pour dame. Du tragique, des drôleries, de la fatalité.

Ce que j’en pense

Explosion jubilatoire

À bien y regarder, le mari volage et désabusé n’est pas le seul à avoir quelque chose à se reprocher. Son épouse et ses enfants ne sont pas en reste pour animer cette tragi-comédie qui va faire voler la famille en éclats.

Ce premier roman est sans aucun doute l’une des très belles surprises de la sélection des «68 premières fois». Ne soyez pas effrayé par les quelque 500 pages de ve volume, vous en redemanderez en le refermant tant les tribulations de cette famille en train d’exploser vont vous tenir en haleine.
Mais commençons par le commencement, première pièce de bravoure d’un livre qui va les accumuler. Eugène est seul et s’ennuie. Aussi décide-t-il de rédiger cette lettre de rupture qu’il rumine depuis bien longtemps. De dire à Barbara, son épouse enseignante partie à Berlin avec ses élèves, tout ce qu’il a sur le cœur. Et les griefs ne manquent pas: « Que nous reste-t-il de commun au bout de vingt ans de vie commune ? Rien ou presque. Nous échangeons vaguement sur Alice et Julien qui ont la délicatesse de ne pas trop nous contrarier. Nous évoquons en zigzag des factures à régler, la toiture qui fuit, le remplissage du réfrigérateur, les vacances qui se dupliquent implacablement à Saint-Brieuc, ta mère qui vieillit et mes promotions professionnelles qui n’arrivent jamais. Le quotidien nous a hachés menu. Nous nous confondons avec lui. Nous sommes devenus des tartines d’ennui. Notre union a perdu toute sa sève. »
Seulement voilà, au moment d’envoyer cette missive explosive il se dit que sa situation a aussi quelques avantages et que, partagé entre son travail chez LiberTel&Net et ses maîtresses Francine et Wendy, il aurait tort d’ajouter ainsi un nouveau stress à cette existence à laquelle il s’est somme toute habitué. Mauvaise manipulation ou acte manqué ? Quoiqu’il en soit, le message se retrouve dans la boîte des courriers envoyés!
Sauf que le destin, qui ne manque pas de malice, vient au secours du mari trop prompt: Barbara s’est fait voler son portable et n’a pas accès à sa boîte mail. Ouf!
Cependant Soluto est un as du rebondissement, un orfèvre du coup tordu. Quand un mail a été envoyé, il est quasiment impossible de le supprimer et il y a bien des façons d’accéder à sa messagerie. Eugène a beau s’escrimer sur le PC de son épouse, sa défaite s’annonce inéluctable.
Me voici à peine au début des aventures de cette famille qui va voler en éclats et je n’ai encore rien dit des autres membres. Pourtant, ils méritent tous le détour, car sous un vernis des plus respectables, ils ont tous leur part d’ombre.
Barbara, femme bafouée et insultée a aussi trompé son mari. Si à Berlin, elle repousse les assauts de son collègue Rémi, amoureux transi, elle ne restera pas pour autant une oie blanche, vidéo à l’appui.
Sa fille Alice a beau avoir de bons résultats scolaires et viser une classe d’hypokhâgne à Paris, elle cherche avant tout à fuir Le Havre et l’institution religieuse où sa mère enseigne pour goûter aux fruits défendus.
Son frère Julien n’a pour sa part pas attendu pour braver les interdits. On dira que la puberté n’y est pas étrangère.
Mais n’en disons pas plus de peur d’en dire trop et laissons à l’auteur – un démiurge – le soin de nous révéler comment il a imaginé cette formidable machine romanesque, en laissant les circonstances, le sort, le hasard, la poisse ou les dieux s’acharner sur les personnages avant de se retirer sur des ruines magnifiques : « Que tourne la boule! La Destinée est sans mémoire. La culpabilité ne l’entrave pas. Elle continue en toute impunité de rafñner ses tours afin de distraire les hommes. Cette scélérate agite les consciences, empoisonne les braves gens, lustre les puissants. Elle ne se lasse jamais d’envoyer des mails par erreur, de titiller les sexes assoupis, de mettre les cœurs en terrines. Elle tue les hommes sans souci de justice, se plaît à battre et droguer les enfants. La perfide sécrète ses névroses, attise les haines… » Et nous, on se régale!

68 premières fois
Blog Accroche Livres
Blog Mémo Émoi
Blog Zazy 

Les autres critiques:
Babelio
La Cause littéraire (Philipe Chauché)
Blog Encres vagabondes (Sylvie Lansade)


Soluto nous présente son premier roman Redites-moi des choses tendres © Production éditions du Rocher

Les premières pages du livre
« Mail d’Eugène à Barbara.
Objet : Quittons-nous enfin…
Mon tendre amour,
Lequel de nous deux est le plus fatigué? À nous voir ainsi installés dans notre vie, meurtris comme de vieilles poires tapées dans un panier, je me demande qui a fini par gâter l’autre. Côte à côte, face à face parfois, je ne te vois plus, tu ne me regardes pas, on ne s’inspire plus rien, ni désir, ni joie, ni peine, ni colère.
Nous sommes devenus tristes et ternes, fades et plats, routiniers, seuls et idiots, sans élan, pathétiques en un mot…. Comme je voudrais pouvoir te haïr.
Quittons-nous enfin.
Ce soir, Barbara, je prends le taureau par les cornes. Je profite, peut-être un peu lâchement, de ton éloignement, de ce voyage scolaire à Berlin, pour tenter de t’expliquer qu’il n’y a plus rien à attendre de nous. Je suis las. Las de toi, de ta voix qui grésille ou qui grince, de ta silhouette asséchée qui me frôle sans plus jamais me toucher, de tes craintes et de tes recommandations stupides. Le peu qu’il te reste à me raconter ne m’arrête plus, ne m’intéresse pas. Je subis ta parole, toujours la même, blanche et banale.
L’as-tu compris ? Nous n’avons plus rien à nous dire. Quand tu me parles trop longtemps, tu me désoles. Un sentiment d’impatience me saisit. Je ne parviens pas à trouver le moindre intérêt à tes sempiternelles platitudes. Si tu savais comme tes histoires d’élèves irrespectueux, de collègues en dépression, de syndicats amorphes m’ennuient ! Je préfère quand tu te tais, que tu t’absorbes en silence dans tes pensées, que tu corriges loin de moi tes copies insipides. J’aime encore plus quand tu brasses et coules jusqu’à plus soif dans ton bassin des Docks. Je n’aspire qu’à t’oublier. Dès que je ne te vois plus mon existence s’allège. Je me sens délesté. Parfois je voudrais que tu n’existes pas.
Oui, quittons-nous pour de bon. Afin que tu ne renaisses pas sans cesse à ma conscience, je tranche, par ce courrier fielleux, le lien effiloché qui nous emberlificote bien plus qu’il ne nous attache. N’y vois pas l’exaspération d’un moment. Tu sais, ce mail, je te l’écris mentalement depuis des mois, peut-être même depuis des années. »

Extrait
« Las et faible, il se mit à penser à sa maîtresse, à Wendy. Elle, au moins, serait contente de cette franche rupture si courageuse – il ne lui raconterait pas ses atermoiements le doigt hagard au-dessus de la souris. Depuis le temps qu’elle le taquinait pour qu’il quitte sa femme. Sans doute, tout à sa joie, le consolerait-elle. Il lui dirait qu’il avait trouvé la force de rompre dans ses beaux yeux, elle mordrait au bobard, il la prendrait debout dans l’arrière-boutique ! Oui, pour contrebalancer sa tension extrême, il avait envie de ça, tout de suite, ou d’un grand whisky, ou même des deux… »

À propos de l’auteur
Soluto vit au Havre. Redites-moi des choses tendres est son premier roman.
Il a publié un recueil de nouvelles au Dilettante en 2013, Glaces sans tain. (Source : Éditions du Rocher)

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Ma mère avait raison

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Voici trois bonnes raisons de lire ce livre:
1. Parce que j’ai découvert Alexandre Jardin avec son premier roman, Bille en tête (ce qui ne nous rajeunit pas, ni lui ni moi) et que, en plus de son œuvre, j’ai une affection particulière pour l’homme et pour ses engagements citoyens.

2. Parce que, après nous avoir proposé différents portraits de personnages de son entourage et notamment celui de son père, voilà le temps d’un hommage à sa mère, sous forme d’une lettre écrite « en larmes, afin qu’elle puisse la lire avant le grand départ, une lettre à son cœur. Toujours dire les choses tant qu’il en est encore temps – le sublime comme l’inaudible. La pudeur est une défaite. Soyons victorieux dans nos relations. »

3. Parce que ce livre lève le voile sur la personnalité, mais surtout l’œuvre de l’auteur du Zèbre. Comme l’explique si bien Catherine Schwaab dans Paris Match « c’est pour sa mère qu’Alexandre a toujours voulu épater la planète. Vivre plus fort, plus grand, plus haut. Loin de la morale et des valeurs bourgeoises, cette grande beauté se voulait entourée de supermans. »

Ma mère avait raison
Alexandre Jardin
Éditions Grasset
Roman
216 p., 18,50 €
EAN : 9782246863786
Paru en octobre 2017

Ce qu’en dit l’éditeur
Ce roman vrai est la pierre d’angle de la grande saga des Jardin. Après le portrait du père merveilleux (Le Zubial), du sombre grand-père (Des gens très bien), du clan bizarre et fantasque (Le roman des Jardin), voici l’histoire de la mère d’Alexandre. On y découvre une femme hors norme, qui ose tout, et qui s’impose comme l’antidote absolu de notre siècle timoré.
Elle est dans les yeux de son fils l’héroïne-née, la tisseuse d’aventures, l’inspiratrice des hommes, la source jaillissante de mille questions – elle est le roman-même.
Un roman qui questionne, affole, vivifie et rejoint la joie du fils. Mais la magicienne, hélas, n’est pas éternelle.
Certaines femmes, pourtant, ne devraient jamais mourir.

Les critiques
Babelio
Paris Match (Catherine Schwaab)
20 minutes (2 minutes pour choisir)


Olivia de Lamberterie présente Ma mère avait raison © Production Télé Matin

Les premières pages du livre
« Dans le mouvement de la vie, chacun évite le mur de ses peurs. Toi, tu l’as toujours défoncé avec joie, indiscipline et délicatesse.
Ton goût immodéré de la liberté, ton acharnement à aimer, à ne jamais tricher sur tes désirs, recouvrent une sorte d’austérité morale.
Les arrangements de l’existence, jouir avec parcimonie ou s’attarder dans des liaisons sinistrées, tu ne connais pas. En amour, tu déménages avant que l’usure ait eu sa part. Tu ne sais pas laisser battre ton cœur au ralenti. Avec toi, et dans tous les domaines, l’improbable rafle tout.
Jamais tu ne fus réductible aux usages en vigueur, ni aux idées convenables. Ton tiroir à axiomes est vide, ton armoire à principes brûlée depuis longtemps. À tous les égards, ta manière d’être a quelque chose d’exorbitant et d’effrayant.
Je t’ai toujours vue naviguer dans la grande instabilité, celle qui permet de déroger à la médiocrité, sans craindre les déconvenues, en les recherchant parfois. Ta vie t’associe au mot liberté. On ne savait trop ce que tu pulvérisais le plus vite, les préjugés ânonnés ou les emmerdeurs qui entravaient tes tribulations. Tes victoires, tu les as voulues mirifiques, tes catastrophes aussi complètes qu’il se pût. Ton talent fut d’exister avec une intensité à peine croyable quand tant d’autres s’économisent. Ton génie de la vie m’a ébloui, souvent révolté mais toujours fasciné.
Comment as-tu fait, maman, pour ne pas flamber au milieu de tes incendies du cœur ?
Je sais qu’il n’y a pas d’autre mort que l’absence d’amour. Mais j’ai peur comme jamais de ton grand départ, que tu quittes le flot des choses. L’heure approche, cataclysmique. J’ai une terreur paralysante de ne pas savoir faire face à la disparition de ton audace. Le manque, ça finit quand ?
Je sais que cette douleur sera trompeuse, que la relation réelle n’est jamais absente. Il n’est tout simplement pas possible d’évaporer l’amour fou. Tu es ma mère pour l’éternité. C’est bien l’unique réalité, même si cette vérité stable change de forme. Perdre l’autre et le fil d’un amour n’existe pas.
Mais j’ai affreusement peur de ton absence excessive, du big bang de ton silence.
Que tes avidités ne dérangent plus la vie que tu m’as donnée.
Que tu cesses d’effriter mes certitudes.
Que tes licences si déroutantes arrêtent d’amplifier les miennes. »

Extrait
« Alors je t’écris cette lettre d’amour en larmes que tu pourras lire avant le grand départ, cette lettre à ton cœur. Je t’écris ces pages violentes avec toute ma douceur et ma tristesse légère, des lignes tendres qui contien nent ma plus belle sauvagerie. Tu m’as fait ainsi: altruiste et guerrier, gentil et radical, incapable de mener une vie minuscule. Je n’ai, moi non plus, aucune dilection pour la frustration. Alors je vais tout te dire, parce que ce tout-là es t magnifique, ce tout hors des jugements imbéciles, éloigné des brocards classiques. Par toi, et par le père ensorcelé de culot que tu m’as choisi, j’ai appris que vivre c’est s’exposer, ne plus être taché de peur, et qu’il n’est pas d’autre solution que d’êtr e suprêmement vrai. Fût-ce en dépensant la plus incroyable violence.
Oh, que tu me manques déjà. Je ne veux pas me reposer de toi. Que j’aime l’inconfort extrême – ce moyen de transp ort efficace vers le bonheur – que tu m’as fait connaître. »

À propos de l’auteur
Alexandre Jardin est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages dont Le Zèbre, L’île des Gauchers, Fanfan. Avec ce nouveau roman, il retrouve sa « veine familiale » ( Le roman des Jardin, Des gens très bien, Le Zubial), et signale sa filiation avec Sacha Guitry (auteur d’un inoubliable Mon père avait raison). (Source : Éditions Grasset)

Site Wikipédia de l’auteur

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David Bowie n’est pas mort

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Voici trois bonnes raisons de lire ce livre:
1. Parce qu’il aura fallu attendre cinq ans depuis le prometteur premier roman de Sonia David Les petits succès sont un désastre pour découvrir un second opus.

2. Parce que Marine Stisi en résume si bien le propos lorsqu’elle écrit: « Sonia David, dans ce deuxième roman, traite avec une lucidité frappante et énormément de sincérité, la réalité du deuil et des ressentiments familiaux. Elle évoque sans gêne les questionnements et les doutes, les coups de gueule et la jalousie. David Bowie n’est pas mort est un livre qui se lit avec frénésie, presque d’une traite, et qui émeut tendrement sans discontinué. »

3. Parce que, comme l’auteur, nous avons tous un David Bowie, un chanteur ou une musique qui a bercé notre enfance et qui, presque inconsciemment, a tissé des liens avec notre histoire personnelle. David Bowie, c’est la madeleine de Proust de Sonia David.

David Bowie n’est pas mort
Sonia David
Éditions Robert Laffont
Roman
180 p., 17 €
EAN : 9782221200285
Paru en août 2017

Ce qu’en dit l’éditeur
« Ma mère est morte. Mon père est mort. David Bowie est mort. Ce ne sont pas uniquement de mauvaises nouvelles. »
À un an d’intervalle, Anne, Hélène et Émilie perdent leur mère, puis leur père. Entre les deux, David Bowie lui aussi disparaît. Dans l’enfance d’Hélène, la «soeur du milieu», le chanteur a eu une importance toute particulière, dont le souvenir soudain ressurgit. Alors, elle commence à raconter… Sur les thèmes inépuisables de la force et de la complexité des liens familiaux, de la place de chaque enfant dans sa fratrie, voici un roman d’une déconcertante et magnifique sincérité.

Les critiques
Babelio
Toute la culture (Marine Stisi)
Blog Anita et son book club 
Blog Les livres de Joëlle 
Blog Les facéties de Lucie 
Blog Les lectures d’Hatchi 


Sonia David présente David Bowie n’est pas mort. © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« Ma mère est morte le 23 mai 2015. Sans crier gare. Elle n’était ni malade ni franchement âgée, mais ni une ni deux, elle fait un AVC, et meurt, nous prenant tous de court, pour un peu on en rirait, quelle bonne blague ! D’autant que le surlendemain, nous devions déjeuner ensemble, et depuis quand la mort tient-elle d’excuse pour se soustraire à un déjeuner avec sa fille ?
Lorsque nous étions enfants, puis adolescentes, mes sœurs et moi, inlassablement elle nous répétait qu’elle se suiciderait à soixante ans. Depuis notre jeunesse nous l’écoutions, sans protester, ça faisait tellement loin. Et puis nous la comprenions : quel intérêt de vivre à un âge si avancé ?
Mais enfin elle a fini par l’atteindre, cet âge, voilà une quinzaine d’années. À l’époque, elle venait d’acheter un appartement, sujet de brûlante passion chez elle, chaque objet, chaque meuble, chaque tableau, chaque couleur, chaque matériau comme une attestation d’incontestable goût, comme une preuve d’elle-même au-dessus de la mêlée. Du coup, plus question de mourir, et certainement pas avant d’achever son nouveau grand œuvre, 95 mètres carrés dans le dixième arrondissement de Paris, rendez-vous compte, le parquet peint en noir mat, des bibliothèques en chêne brut, des trésors de famille, des lampes d’architecte, des trouvailles de brocantes, tout ça passé au filtre de ses métamorphoses, un coup de peinture, un détournement de fonction, l’art du dépareillé, inventer avec du pauvre, de l’imagination, de l’habileté. Ce sanctuaire du style, ensuite, il fallait bien entendu le faire visiter, convier les amateurs, et tout le monde – les admirateurs tiennent lieu de témoins, ils s’extasient, racontent, retiennent, imitent. Maman est entourée d’apôtres. À tout âge, c’est une bonne raison de vivre. Reste qu’une promesse est une promesse, et à quelques mois de son soixantième anniversaire, elle fait tout de même semblant de mourir. »

Extrait
« Notre père est alors au bloc opératoire. Elle [ma soeur] me dit « Je ne devrais pas évoquer ça, je ne peux le confier qu’à toi, mais parfois je me demande s’il ne vaudrait pas mieux qu’il ne se réveille pas ». Je me colle à elle, au plus près, parce que je suis d’accord. Et ce qui me désespère n’est pas que nous le pensions mais le fait que, sûrement, papa le pense aussi. Comment console-t-on quelqu’un de l’inconsolable, témoin de sa propre déchéance physique, humilié de ce manque d’autonomie qui n’en finit pas de l’empêcher d’être homme, et père ? Comment réconforter un mourant qui ne veut pas mourir? » (p. 99)

À propos de l’auteur
Sonia David, de son vrai nom Sonia Rachline, est journaliste, pour Vogue en particulier, et écrivain. Romancière dans l’âme, se choisir un pseudo pour son passage à la fiction s’est imposé comme une évidence. Les petits succès sont un désastre, son premier roman, est paru chez Robert Laffont en 2012. Son second, David Bowie n’est pas mort est paru en 2017. (Source: Éditions Robert Laffont)

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L’été en poche (11)

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L’origine de nos amours

En 2 mots
Un père tente d’expliquer à son fils que leur malédiction – leurs mariages sont voués à l’échec – est due à leur généalogie et au sang cubain qui coule dans leurs veines. Une belle histoire avec de subtiles digressions et un bel hommage d’un fils à son père. Pour découvrir une nouvelle facette, touchante, d’Erik Orsenna.

Ma note
etoileetoileetoileetoile (j’ai adoré)

Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes

L’avis de… Thierry Gandillot (Les Échos)
« On sourit, on rit, bien sûr, on s’émeut aussi au portrait plein d’amour et d’admiration pour ce père qui savait comme personne inventer des histoires. Car si les Arnoult ont hérité du gène des amours impossibles, ils sont aussi reçu celui du mentir vrai, exercice qui commence avec quatre mots : « Il était une fois » ».

Vidéo


«Le livre du jour», entretien de l’auteur avec Philippe Vallet. © Production France Info

L’origine de nos amours

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L’origine de nos amours
Erik Orsenna
Stock
Roman
288 p., 19 €
ISBN: 9782234078925
Paru en mars 2016

Où?
Le roman nous fait beaucoup voyager, principalement en France de l’île de Bréhat et ses alentours : Kerpont du Chien, La Moisie, Les Héaux, Passage de la Gaine, Morbic, Tout-L’Horloge, Saint-Riom, à la vallée de la Bièvre, de Lyon à Neuilly en passant par Quimper et Saint-Malo, sans oublier Montlhéry, Gif-sur-Yvette et Mœrnach ou encore Chartres, Cholet, Versailles, Saint-Germain et Parly II. Il serait en outre dommage d’oublier Saint-Florent dans cette liste. Enfin, les recherches généalogiques vont également nous conduire à la vieille ville de Trinidad, à Cuba.

Quand?
L’action se situe de nos jours, avec des retours en arrière jusqu’en 1838.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Un jour, je me suis remarié.
Le lendemain, mon père quittait son domicile. Entre les deux événements, personne dans la famille n’a fait le lien.
Et pourtant, mon frère est psychiatre.
J’avais ma petite idée mais j’ai préféré la garder pour moi. Mon père, je le connaissais mieux que personne. Pour une raison toute simple : nous avions divorcé ensemble. Lui de ma mère, moi de ma première femme. Lui le lundi, moi le mercredi, de la même fin juin 1975. Et rien ne rapproche plus qu’un divorce en commun. Alors je savais que les coups de tête n’étaient pas son genre. Il suivait des plans, toujours généreux dans leur objectif, mais le plus souvent déraisonnables. Cet été-là, nous avons commencé à parler d’amour, mon père et moi. Nous n’avons plus cessé. »

Ce que j’en pense
****
Le père et le fils se retrouvent dans leur refuge de l’île de Bréhat pour soigner une «maladie» commune : ils ont divorcé en même temps de leurs épouses respectives, en 1975. L’occasion d’un dialogue père-fils sur l’origine de leurs amours et… de leur malédiction.
Grâce aux digressions qui sont la marque de fabrique d’Erik Orsenna et dont l’érudition et la curiosité régalent ses lecteurs de livre en livre, cette conversation va être l’occasion d’en apprendre davantage sur les ingénieurs qui ont fait la gloire de la France, sur le rôle des amants dans les jouets, sur le vocabulaire de la voile. Sans oublier la méthode de la pêche à pied qui prouve, une fois encore, que le père d’Erik est bien un héros. Cette méthode soigne les bleus à l’âme et consiste à ramasser dans un petit panier tous les petits trésors que l’on peut amasser au fil des jours. Quand au bout d’une semaine ou d’un mois, on renverse son panier, on comprend que «les collections de bonheurs minuscules permettent de traverser les passes difficiles».
«C’est ainsi que me revint, d’abord timide puis déployée, la joie de vivre, ce très étrange sourire intérieur.» Un moteur indispensable à l’écrivain, déjà nourri «de mots, de scènes, d’intrigues et de rebondissements» par toute sa famille.
On comprend certes que «dans cet univers mouvant où toutes les vérités sont possibles et se contredisent» il soit bien difficile de bâtir un amour stable, mais avec un égoïsme non dissimulé, on se réjouit de ces drames familiaux à répétition. Car ils nous offrent ces plaisirs de lecture presque jubilatoires lorsque l’auteur nous entraîne sur les pas d’une famille presque normale : «Double origine : le Bordelais et la Haute-Loire. Rien de particulier. Les mariages durent. Les naissances et les morts s’enchaînent. Rien à signaler. (…) Tout se gâte quand l’un de nos ancêtres de la branche bordelaise, tailleur de son état, décide de partir pour Cuba.»
Voici donc Augustìn Arnoult sur la petite île des Caraïbes au début du XIXe siècle. À la terrasse du café situé sur la place principale, il ne sait plus où donner de la tête – à tel point qu’il sera obligé de consulter pour des problèmes vertébraux – s’il veut détailler tous ces corps somptueux qui s’offrent à lui. Il est pourtant jeune marié et ne peut imaginer dans cette occupation qu’une déformation professionnelle, une sorte de prospection de nouveaux clients.
C’est du moins ce que le père tente, dans un premier temps, d’expliquer à son fils. Mais l’écrivain (et le lecteur !) veulent en savoir plus sur cette généalogie qui a conduit via le grand père cubain né en 1860 à cette malédiction du mariage instable.
Habilement, Erik Orsenna nous fait patienter avant de nous en dire plus. Car son père disparaît. C’est la recette qu’il trouve pour conjurer le sort.
Dans son appartement, Eric (on notera que tout au long du récit, ce sont les vrais noms et prénoms qui sont utilisés) trouvera, outre le dossier généalogique, des dossiers soigneusement annotés et malheureusement peu fournis aux noms de chacune de ses compagnes successives. Catherine, la mère de ses enfants, puis Isabelle dont il fait des vœux pour cette fois, « ce soit la bonne».
On l’aura compris, il ne s’agit pas ici d’un guide matrimonial, bien bien plutôt d’un bel hommage d’un fils à son père, ce héros qui aura tout tenté pour faire le bonheur de sa progéniture. Voilà donc l’origine de l’amour filial.
Et c’est tellement bien que ‘on se réjouit du livre qui sera consacré à sa mère et qui est quasiment annoncé dans les dernières pages.

Autres critiques
Babelio
France Info (Le livre du jour – Philippe Vallet)
Le JDD (Ludovic Perrin)
Les Echos (Thierry Gandillot)
RTL (Laissez vous tenter – Bernard Lehut)
La Croix (Entretien avec Évelyne Montigny)

Les vingt premières pages du livre

Extrait
« Mon père est un héros. Personne ne m’arrachera du cœur cette conviction. D’accord, il ne fut pas résistant. D’accord, il ne fit sauter aucun train. D’accord, il s’est engagé un peu tard, alors que le Second Conflit Mondial venait de finir. Mais il avait signé le formulaire avant Hiroshima, avant Nagasaki. Qui pouvait prévoir le double champignon atomique ?
Il a donc failli devenir un soldat de grande valeur. Première preuve de sa nature de héros.
Passons à sa seconde gloire.
Soyons francs : il n’a pas évité seul la conflagration qui faillit plus tard éclater entre les États-Unis et la Russie soviétique, entre le « Monde libre » comme on disait encore et les « lendemains qui chantent », comme on n’osait déjà plus dire. Mais un jeune homme qui, en 1949, décide de reprendre une petite usine d’aimants, cet homme-là est, à l’évidence, un militant de la paix, un apôtre du Rapprochement général, un ennemi convaincu de la Guerre à toutes les températures, chaude ou froide.
Les aimants produits par cette minuscule usine servaient à fabriquer des jouets. Je vais vous expliquer. Soit une figurine de skieur. Vous lui collez sous les chaussures un morceau de métal. Vous le placez sur une étendue blanche parsemée de portes de slalom. Sous la piste se trouve l’aimant. Il vous suffit de le bouger pour entraîner le skieur. De même avec des modèles réduits de voitures ou de motos.
Mon père aurait-il consacré toutes ses forces aux aimants s’ils n’avaient contribué à égayer la jeunesse tout en lui apprenant que le mouvement, c’est la vie ?
Militaire, pacifiste, pédagogue, je vous avais prévenu : mon père fut un héros. » (p. 25)

A propos de l’auteur
Erik Orsenna est l’auteur de L’Exposition coloniale (prix Goncourt 1988), de Longtemps, de Madame Bâ et de Mali, ô Mali. Il a écrit aussi des petits précis de mondialisation, dont Voyage aux pays du coton (2006), et deux biographies, l’une consacrée au jardinier de Louis XIV, André Le Nôtre, Portrait d’un homme heureux (2000), et l’autre à Louis Pasteur, La Vie, la Mort, la Vie (2015). On lui doit également cinq contes célébrant la langue française dont La grammaire est une chanson douce (2001).
Entré à l’Académie française en 1998, il occupe, sans légitimité aucune, le siège de Louis Pasteur et d’Émile Littré. (Source : Editions Stock)

Site internet de l’auteur
Page Wikipédia de l’auteur

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Dis-moi oui

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Dis-moi oui
Brigitte Kernel
Flammarion
Roman
324 p., 19 €
ISBN: 9782081305069
Paru en janvier 2015

Où?
Le roman est composé de quatre parties, la première et la dernière se déroulant à Paris, notamment dans le quartier de Montmartre, la seconde à Montréal et le troisième à Las Vegas. On y évoque aussi le lac de Bouzey dans les Vosges et Nancy.

Quand?
L’action de déroule de nos jours, sur dix mois, allant de décembre à septembre de l’année suivante.

Ce qu’en dit l’éditeur
Après avoir hésité entre deux femmes, la narratrice de ce roman se retrouve confrontée à la question de la reconstruction de son couple. En amour, une seconde chance est-elle possible ?

Ce que j’en pense
***

Nous sommes à Paris en hiver. L’actualité est à l’image de la météo : « on ne parlait que de crise, licenciements, chômage, immobilier inabordable pour les jeunes, hausse des prix délirante, retraites qui n’existeraient plus si on continuait comme ça […] Allumer la radio devenait une épreuve, lire les colonnes économiques des journaux diffusait un sourde anxiété. L’amour avait dit une actrice à la télévision, l’amour, il ne reste que ça. »
Or justement, de ce côté là aussi les choses ne vont pas au mieux pour la narratrice. Elle veut mettre fin à sa relation avec Marie, dont elle pressent qu’elle ne mènera à rien tant leurs caractères sont opposés. De plus, elle n’a pas encore fait le deuil d’un premier amour. Mais Marie s’accroche. Elle ne veut pas de cette rupture et lance tous ses atouts sur la table. La carte de la compassion par exemple, qu’elle a déjà su jouer avec brio. Ou encore celle de la passion fusionnelle, qui ferait vaciller les partenaires les plus décidées. « Marie, un ouragan, un tsunami, un magma de colères, des bouderies à rebonds. » qui se nourrit même de la violence de l’autre pour assouvir son dessein. Marie qui, après s’être éloignée, contre-attaque de plus belle. Harcèle sans cesse sa partenaire, la couvrant de promesses.
Au milieu de cette vraie-fausse rupture, la maladie et la mort de son père, vient encore plus exacerber les tensions, mettre les nerfs à vif. Cette fois, c’en est trop. Un break est plus que nécessaire. Elle s’envole pour Montréal.
Brigitte Kernel a l’art de la construction romanesque. Elle partage cette année particulière en trois temps. Après l’hiver parisien, vient l’été québécois. A Montréal elle retrouve Léa et cet amour qu’elle s’est toujours refusée à croire terminé. Mais s’il suffisait de se retrouver pour que tout soit comme avant et pour que sa partenaire soit au diapason de ce que l’on ressent…
Commence alors un chassé-croisé patient qui conduira à un voyage improbable à Las Vegas, en août. Avec Léa et avec sa mère qu’elle retrouve dans cet univers de pacotille. Pourtant, c’est bien là que les masques tombent, que la douleur peut s’exprimer, que les comptes vont se régler : « Jamais ces dernières années tu ne t’es inquiétée de moi, de papa, de ce qu’Aimée pouvait me faire vivre en refusant de s’occuper de lui, me laissant tout à charge, allant même jusqu’à vouloir le mettre sous curatelle, le déménager de chez lui, cet espace où il ne cessait de sourire, serein, apaisé… »
Un roman vrai et sincère sur les épreuves qui jalonnent une vie, mais surtout sur la reconstruction après un drame, un échec. Bref, une belle bouffée d’oxygène !


Autres critiques

Babelio
Blog La XXVe heure
Les chroniques de Koryfée, par Karine Fléjo

Extrait

« J’observais Léa quand elle ne me regardait pas, elle me fixait quand je détournais les yeux. Son visage, dans la lumière de ce début d’été québécois, cette manière si particulière de baisser les paupières quand je la fixais, le minuscule grain de beauté qui trônait comme un diamant entre ses deux clavicules, c’était comme si tout nous était revenu. Sauf que nous n’étions plus ensemble. Sauf qu’elle n’avait plus confiance. Sauf qu’elle était toujours en colère. Sauf qu’elle avait, comme moi, perdu une dizaine de kilos. Sauf qu’elle ne supporterait pas que j’effleure le dessus de sa main. » (p. 116)

A propos de l’auteur
Productrice-animatrice d’émissions littéraires sur France Inter, Brigitte Kernel présente « Noctiluque » tous les dimanches soirs. Elle a déjà publié plusieurs romans, dont Autobiographie d’une tueuse, Tout sur elle ou Fais-moi oublier, chez Flammarion. (Source : Editions Flammarion)
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