Les monstres

ROUX_les_monstres  RL_hiver_2021  Logo_premier_roman  68_premieres_fois_logo_2019

Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots
David a encore quelques heures à passer en ville avant de rejoindre sa femme et ses enfants en vacances. Alice a encore une journée de cours avant de laisser ses élèves. Ils vont se retrouver lors d’un dîner-spectacle, dans une atmosphère très particulière. Et leur vie va Basculer…

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Les monstres sont parmi nous

Charles Roux se lance dans le roman avec un pavé de 600 pages qui, sous couvert d’une rencontre entre un cadre commercial et une prof, va explorer tout ce que notre société compte de monstres.

David s’apprête à rejoindre sa femme et ses enfants partis pour des vacances en bord de mer. Mais avant de prendre la route, il lui faudra passer encore une journée au sein de son entreprise. En attendant, il parcourt la ville qui est au cœur de l’actualité, «excité, amusé par l’odeur du sang dans l’air».
De son côté, Alice a laissé les copies de ses élèves pour l’argile de sa sculpture. Des «humanoïdes argileux» inertes, mais qui enflamment l’imagination.
Dominique s’est habillée et maquillée pour sortir, pour aller dans ce bar où elle ne devrait pas tarder à trouver un homme. En fin de compte, elle rentrera se coucher seule. Alors Dominique se dépouille de ses oripeaux et se roule dans ses draps. Elle est redevenue lui. Au réveil, ses poils ont poussé et ce qu’il incarnait la veille s’est évaporé.
Avant de commencer sa journée, Alice enfile un informe jogging, des baskets usées et part courir. L’occasion aussi de réfléchir à ce monstre invisible qui hante la ville. Lui vient alors à l’esprit l’image du golem, cet homme fait de terre, comme ses sculptures.
Dominique penche plutôt pour une mécanique savamment orchestrée. Comme des automates capables de ne jamais se fatiguer et de répandre la peur sur la ville.
David pencherait plutôt pour les zombies, ces monstres revenus de la mort et qui semblent être totalement décérébrés. Un peu comme tous ces travailleurs prisonniers d’un système auquel ils se soumettent aveuglement.
On l’aura compris, Dominique, Alice et David vont finir par se rencontrer. Cela va se passer «Chez Dominique» où se déroule une soirée très particulière dans un endroit qui ne l’est pas moins.
Charles Roux explore tous les aspects du monstre, de la pulsion individuelle au dessein collectif. Il creuse aussi la perception que chacun peut en avoir, entre fascination et répulsion. Comme ses personnages, le lecteur est appelé à se poser des questions dérangeantes. Jusqu’à quel point ne sommes-nous pas nous-mêmes monstrueux? Lorsque l’on joue avec le genre? Avec la fidélité d’un mariage? Avec la manière dont on traite ses élèves? Des questions que le roman met en scène dans une logique implacable, faisant entrer le surnaturel comme une évidence.
Sous l’œil de Dominique la sorcière, il va happer Alice et David et modifier leurs repères. La tension, introduite dès les premières pages avec ce danger qui plane sur la ville, tient tout au long des 600 pages. Et ce n’est pas la moindre des qualités de ce premier roman audacieux.

Les monstres
Charles Roux
Éditions Rivages
Roman
608 p., 23 €
EAN 9782743651909
Paru le 6/01/2021

Où?
Le roman est situé dans une ville-capitale jamais nommée.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Lors d’un dîner-spectacle, dans un restaurant tenu par une sorcière, au cœur d’une ville de béton sur laquelle plane une menace invisible, un homme et une femme se rencontrent.
Dans ce premier roman plein d’audace, conçu comme un cabinet de curiosités littéraires, Charles Roux explore, à travers un jeu subtil de métamorphoses et de travestissements, le fascinant mystère de l’identité.

68 premières fois
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Mes écrits d’un jour
Blog T Livres T Arts 
Les lectures de maman nature

Les autres critiques
Babelio 
Lecteurs.com
L’Humanité (Alain Nicolas)
ActuSF (entretien avec l’auteur)
Touche de culture (Cécile Reconneille)
Blog Fragments de lecture (Virginie Neufville)

Les premières pages du livre
« Monstre (français), monstruo (portugais), monstro (espagnol), mostro (italien), du latin monstrare, qui signifie montrer, indiquer.
Le monstre est ce que l’on montre du doigt parce qu’il se distingue du reste. Individu ou créature, il peut prendre des formes diverses. Différent des autres, il attire les regards qui peuvent être pleins d’admiration ou de terreur.

Vous passez la soirée seule. Une fois de plus, est-on tenté de dire. Dehors, la noirceur a enveloppé la ville qui résiste du mieux qu’elle peut, flambant d’un murmure lumineux. Dans les appartements, les salons aspergés du halo ronronnant de la télévision consument les lueurs qui montent des phares des voitures. Certains sortent, s’amusent et boivent. Ils discutent ou bien dansent, jusqu’au petit matin pour les plus braves.
Vous êtes plutôt encline à rester calfeutrée dans votre appartement. Derrière ces vitres, auprès du petit écran rassurant, vous vous protégez des ténèbres. Elles n’ont pas été apprivoisées, tout juste mises à distance, et vous êtes incapable de les affronter. La nuit ne vous a jamais appartenu.
Quand l’âge dictait ses folies et que les autres profitaient, vous, Alice, restiez sagement couchée. La porte de votre chambre est restée entrouverte sur ce couloir éternellement allumé, année après année. Les veilleuses en forme d’animaux se sont succédé, et certaines filles commençaient de perdre leur virginité alors que vous, Alice, aviez encore besoin de cette minuscule source d’espoir dans le noir, ce faisceau de lampe qui vous protégeait de l’obscurité venue vous étreindre.
Sur la table basse, planche de verre et armature de métal, se reflètent les murs du salon, se mélangent papiers et objets, sans autre ordonnancement que celui du hasard. Un stylo publicitaire côtoie un dessin d’enfant, un paquet de cigarettes copine avec un livre de poche. Quelques mouchoirs endormis dans leur emballage flirtent avec un bonbon abandonné et une petite cuillère sale. Les clés d’une voiture qu’on devine être une berline confortable, un numéro de téléphone griffonné au dos d’une enveloppe, un paquet de cartes à jouer en fin de vie, une figurine de super-héros et trois télécommandes complètent l’ensemble hétéroclite. Le magazine de décoration intérieure ainsi que le cactus ont été placés ici par choix, de même que deux coquillages élimés, souvenirs de vacances à la plage. Naufrage moderne sur une mer parfaitement plane et transparente.
De cette scène figée transpire la vie d’une famille, la tienne, David. Au-delà de ce qui s’est échoué là au fil des semaines, ce meuble contient une partie de ton histoire. Cette table basse a connu les soirées étudiantes, les moments de déprime et les succès célébrés. Elle t’a connu seul et accompagné, a vu défiler les copines avant de voir naître et grandir tes deux enfants. Elle a résisté aux assauts de ta femme qui voulait la remplacer, à ta marmaille qui l’a malmenée. Sur le panneau en verre, des devoirs ont été révisés et des joints ont été roulés. Des décisions ont été prises et des lignes ont été tracées, des verres renversés, de la nourriture répandue.
Malgré les années, son plateau de verre ne s’est jamais fissuré, à tel point qu’elle t’apparaît aujourd’hui presque incassable. Tu te demandes même si un coup de marteau viendrait à bout de cet épais alliage industriel. La vitre céderait, c’est certain. Le métal finirait par se tordre de douleur, mais il faudrait compter sur une brave résistance. Voilà bientôt vingt années qu’elle tient le coup. C’est une battante, une table basse fière et forte, pas le genre à lâcher facilement. Ces Suédois et leurs foutus meubles ont vraiment réussi leur coup : c’est ce que tu te dis en te marrant.
D’un geste sur l’interrupteur, tu plonges l’appartement dans l’obscurité. N’y subsistent plus que des points lumineux, diodes rouges, vertes et bleues disséminées dans l’atmosphère.
Votre cuisine est équipée d’appareils efficaces et d’une vaisselle sympathique. S’y asseoir pour prendre le petit déjeuner est un plaisir quotidien, peut-être même qu’il est tentant de parler de bonheur, pour autant qu’on puisse y goûter au quatrième étage d’un immeuble engoncé dans la ville. Celui-ci survit avec peine dans cette forêt de briques et d’étages, au milieu d’autres blocs de béton, coincé entre des ensembles disparates aux lignes dures et à la silhouette massive. Votre intérieur vous protège, résiste à l’écrasement des murs, au zébrage de ces rues et de ces croisements, à l’étouffement des milliers d’appartements qui l’encerclent. Il faut bien vivre quelque part : votre chemin vous a conduit là, en plein cœur d’une métropole du monde moderne.
Si tant de touristes veulent venir y passer leurs vacances, c’est que l’endroit vaut le coup, assurément. Devant ces intarissables flots d’êtres humains qui vont et qui viennent, vous trouvez refuge dans ce chez-vous qui a nécessité tant d’heures de décoration, un endroit où vous vous sentez bien. C’est une fable à laquelle vous tenez, et vous entretenez cette belle histoire autant que possible. Puisque à l’extérieur tout est fou et inquiétant, autant rester chez soi et s’y déclarer heureuse, quand bien même ce bien-être factice n’est qu’une vue de l’esprit.
Vous qualifiez les teintes de votre salon de personnelles. Un simple coup d’œil à travers les fenêtres de vos voisins vous ferait comprendre que vos goûts sont avant tout ceux de votre époque, qu’un jour les murs taupe, les accessoires sobres, les fauteuils recouverts de housses interchangeables et lavables en machine, les tableaux abstraits aux tons vifs seront jugés avec la même cruauté que les décors des années passées, ceux qui subsistent çà et là dans les résidences secondaires.
Tiens donc, voilà que vous levez les yeux au ciel. Vraiment ? Vous riez à la vue des carreaux marron et violets, des moquettes trop épaisses, des tonalités d’autrefois et des affiches ringardes ? Vous vous moquez de ces temps où la décoration avait emprunté des chemins excentriques ? Un peu de patience, Alice. Un jour ou l’autre, vous considérerez aussi durement votre époque. Vous trouverez ces appartements défraîchis et ces intérieurs vieillis.
Quant à l’éclairage vous n’avez pas lésiné, accumulant les lampes pour donner à l’ensemble une intimité modulable et tamisée. Il est humain, et on vous le pardonne volontiers, d’assurer que cela tient d’une volonté et non de la nécessité. La vérité est que vous avez peur du noir, et que les temps qui courent ravivent vos terreurs nocturnes.
Ce qui lui plaît dans la nuit tient, entre autres, aux désirs sauvages que chacun peut exprimer. Feutré, son choix s’est porté sur une tenue simple mais séduisante : un ensemble en cuir ajusté et sans motifs, noir évidemment. Le contrepoint du maquillage redonne un peu de fraîcheur à son visage. Les lèvres ont été délicatement soulignées, une ligne de front tracée sur une bataille blanche et poudrée.
Homme ou femme, peu importe : les apparences ne font pas tout dans l’obscurité. Pour s’y fondre, l’attitude est primordiale. Quand viennent les ténèbres, les repères se brouillent et les limites se déplacent, amenant les corps à se mouvoir autrement et les âmes à se révéler. En outre, depuis quelques semaines des événements en apparence isolés se sont constitués en une effroyable réalité : il y a dans la ville quelqu’un ou quelque chose qui sème la terreur.
Cela n’empêche personne de sortir, bien au contraire. Avec cette actualité, beaucoup rentrent dans la nuit avec d’autant plus d’ardeur. On prend des risques, on joue à se faire peur. Ce frisson a d’ailleurs pour corollaire une fierté obscène, comme s’il fallait se réjouir de cette particularité nouvelle qui a gagné l’endroit. La vie urbaine a conservé ses traits bruyants mais la violence latente a gagné en épaisseur. Chaque soir supplémentaire sans résoudre le mystère conforte l’excitation populaire.
Les meilleures heures arrivent, David, et tu sais très bien que tu ne vas rien en faire. C’est un rien presque organisé, un rien connu et répété, une occupation à laquelle tu t’adonnais il y a quelques années, un rituel personnel. Tu veux recommencer, goûter à cette enivrante errance.
Avant de refermer derrière toi la porte de l’appartement, tu jettes un œil sur ton royaume endormi. Dans le salon éclairé par la lumière du palier, les photos retracent le passé heureux de ta petite famille. C’est mignon comme tout, mais tu es incapable d’en profiter sereinement. Sur un coin de la table basse, toujours encombrée de mille et une choses, on peut voir ce que tu viens d’y laisser. Les bières que tu as sifflées, des miettes de tabac et de marijuana. Un résidu de poudre blanche. Par réflexe, tu portes la main à ton nez pour effacer les traces de tes conneries.
Tu humes l’air à la recherche d’une odeur particulière. L’absence de senteur en provenance de la cuisine se conjugue aux effluves rances d’une cigarette fumée à l’intérieur. Ta femme et tes enfants, comme d’habitude, sont partis un jour avant le début des vacances pour éviter les bouchons et arriver à bon port sans pleurs ni agacement. Tu les rejoindras dans quelques jours au bord de la mer. En attendant les retrouvailles, la soirée t’appartient.
Dans l’habitacle confortable tu prends place, savourant par avance les instants à venir. Tu hésites sur le choix de l’ambiance sonore pour accompagner ta dérive nocturne. Les idées de chansons ne manquent pas. Tu penches pour un des premiers albums d’un groupe oublié dont les membres, considérés à tort comme morts et enterrés depuis belle lurette, barbotent sans doute dans une piscine, les cheveux blancs et les instruments au repos. Pour planer, rien de mieux que ces riffs de guitare. Juste avant d’appuyer sur le bouton lecture, tu te ravises. La musique attendra, voilà un moment idéal pour écouter les informations à la radio.
L’actualité brûlante dicte le programme. Tu te réjouis d’avance de ce qui va être exposé et contredit, crié et répété, affirmé et questionné. La ville tremble, parcourue de peur et d’inquiétude. La situation ne t’effraie pas outre mesure, pas plus que la solitude du soir ne t’attriste. À l’abri derrière les vitres de la voiture, probablement aussi solides sinon plus que le verre de ta table basse, tu t’élances sur l’asphalte encore chaud. Ta main gauche tient le volant, la droite s’affaire à chercher la bonne fréquence et à régler le volume. Tu souris, excité par ta soirée.
Les phares des voitures zèbrent l’obscurité. Vous observez la ville depuis la fenêtre de votre salon, plissant les yeux pour distinguer l’horizon au-delà des papillons de nuit qui dansent devant les carreaux. Quelques rues, une place, un square recèlent ce mystère dont tous parlent avec autant d’inquiétude que d’excitation. Dans cette vaste urbanité se cache une nouvelle menace qui pointe quand la nuit tombe. Comme si vos propres craintes ne suffisaient pas.
Ne faites pas semblant d’ignorer, ne minorez pas. Vous avez peur du noir, c’est un fait. Vous n’avez pas su vous débarrasser de cette crainte et vous en éprouvez même une légère honte.
Dissimulée derrière cette fenêtre, il vous semble que rien ne pourra vous arriver. Il s’agit peut-être d’un espoir vain mais il faut bien vous y accrocher. Derrière vous, les meubles tremblent. Le tapis jauni scintille d’angoisse et la table frémit. Elle en sait plus que vous, Alice, car vous regardez dehors alors que c’est dedans qu’il faudrait chercher.
Vivre la nuit tient à un savant équilibre. Se faire trop remarquer apporte une pression supplémentaire, car pour exister il faut alors se montrer à la hauteur de ce qu’on a exposé. À l’inverse, se fondre dans la foule réduit l’individu, mangé par le nombre de ses semblables. Cela est aussi vrai le jour, mais quand le soleil disparaît les conséquences sont plus importantes. Les corps qui brillent attirent la lumière. Ceux qui n’ont pas su ou pas osé se distinguer deviendront d’innocentes mais réelles victimes. Multiples sont les façons de se faire piétiner, de l’indifférence à l’agression physique.
Avant de sortir, ses vêtements ont donc été soigneusement choisis et le maquillage appliqué avec d’autant plus d’attention. Le calme tranquille des intérieurs où l’on se prépare est maintenant derrière elle. La silhouette longiligne s’est faufilée dans la torpeur de la nuit.
Se frotter aux autres, voilà l’enjeu de sa soirée. Ses bottines effleurent le macadam, pour un peu ce squelette s’élèverait dans les airs. Port de tête altier mais regard sombre, démarche silencieuse. À un moment il faut bien se rendre à l’évidence : le chemin n’a pas pu être parcouru en vain. Se résoudre à rentrer dans la nuit, pour de bon.
Au détour d’une rue interminable qui semble appartenir à un décor, la silhouette de cuir s’arrête, inspire longuement avant d’affronter l’intérieur. Les ailes repliées, un demi-sourire aux lèvres, ce corps vêtu de noir s’engouffre dans un établissement plein de chaleur et de lumière, ampoule géante chauffée à blanc.
Vous observez les insectes virevoltant près de la fenêtre. Pourquoi donc sortent-ils la nuit s’ils sont attirés par la lumière ? La bêtise n’est que de la paresse, vous pourriez trouver la réponse à cette question. Vous le savez bien, puisque vous êtes professeur, Alice, et que vous répétez à longueur de journée à vos élèves que le savoir est à portée de main, pour celui ou celle qui veut bien s’en donner la peine. Vous dites mais vous ne faites pas. Qu’importe, cette interrogation restera un mystère de l’existence.
Vous les regardez s’agiter et vous vous demandez s’ils communiquent entre eux, et comment. Peut-être qu’ils chantent et qu’ils dansent. Qu’ils s’appellent et se supplient, se tournent autour et se séduisent. Toutes ces choses qu’accomplissent les gens de votre espèce, surtout le soir. Des comportements ordinaires pour vos semblables, mais vous n’êtes pas comme eux. Vous n’avez jamais été un papillon de nuit.
Les soirées ne vous amusent pas, pas plus aujourd’hui qu’avant, y compris à cet âge où, coincé entre deux mondes, on recherche les lumières sombres de la fête, les contours flous et les consommations artificielles. Vous avez été une jeune adulte réservée après avoir incarné une adolescente solitaire. Vous tenant à l’écart des excès, évitant les crises et les révoltes, vous êtes toujours restée bien sagement au milieu du chemin, sans jamais trop vous approcher des bords.
Ce n’est pas un manque de curiosité, dites-vous, c’est ainsi que vous êtes. Une fille calme. Vous auriez voulu devenir une autre mais vous n’avez pas su vous plonger dans ces rituels qui ont tant passionné vos camarades. Pour vous, le soir on reste chez soi, devant la télévision ou bien un livre à la main, des heures qu’il faut mettre à profit pour étudier. Vous regardez la nuit qui tombe avec effroi, alors vous cherchez des excuses. Les mécanismes de contrôle de la peur sont d’une sophistication étonnante, chez vous comme chez les autres. Vous faites tout votre possible pour éloigner ces vieilles craintes tenaces.
Lorsque vous étiez enfant, votre mère fermait les volets, qu’elle recouvrait ensuite d’une bonne épaisseur de tissu. Vous n’habitiez pas dans ces maisons aux fenêtres presque nues et baignées de la clarté lunaire, à peine pourvues d’un voilage transparent. Vous étouffiez quand les ouvertures de votre chambre se réduisaient ainsi. L’espace qu’on vous avait alloué devenait presque hermétique. Prise entre la peur du noir et l’inquiétude de l’enfermement, votre cœur s’emballait. Alors vous insistiez pour qu’on ne ferme pas la porte et qu’on laisse la veilleuse allumée.
Les lourds panneaux de bois ont été remplacés par des stores métalliques automatisés. Les rideaux ont quant à eux perduré, comme la lampe de chevet et la porte entrebâillée, héritages de ces années où vous préfériez ce stratagème à la construction d’une véritable intimité. Ces angoisses vous ont suivie et vous accompagnent encore, même à l’hôtel ou bien chez les autres.
Mettre la nuit à distance mais garder un chemin pour s’échapper. Ne pas laisser l’obscurité gagner. Ne pas être enfermée, se ménager une issue de secours.
Depuis l’entrée, la silhouette de cuir s’est faufilée jusqu’au comptoir, espérant y trouver ce qu’elle est venue chercher : de la drague directe et facile, de l’allumage nocturne, des blagues qui fusent et des reparties bien choisies. Ce soir, si la conversation s’engage, elle risque de tourner autour de ce qui fait l’actualité. Parce que ces nouvelles écrasent tout le reste et s’imposent.
Dans ce bar, les anonymes urbains ne font plus qu’un. Au lieu de profiter de la musique, ils partagent un unique sujet de discussion. On apostrophe son voisin, on intervient pour mettre son grain de sel, on confirme les propos de l’un ou bien on contredit un autre.
Pour bien faire et entretenir cette atmosphère étrange, le patron a branché les télévisions, d’ordinaire réservées aux retransmissions des matchs de football ou aux débats des élections.
Les écrans ressassent les informations multiples et contraires sur ce qui secoue la ville, faisant presque oublier le reste. L’économie n’est pas à l’arrêt mais passée au second plan. L’inflation peut attendre, les licenciements aussi. Un conflit armé ou un attentat terroriste n’auraient pas droit à plus d’égards. Tout le monde veut couvrir les événements mais comment anticiper l’évolution de la situation ? Comment filmer une guerre dont on ne sait où vont se dérouler les prochains combats ?
Loin d’être désemparés, les journalistes sillonnent la ville à l’affût de nouveaux indices, d’éléments oubliés. On questionne la police, on gratte pour savoir ce que signifient vraiment les dernières déclarations des autorités. Sommes-nous tout à fait certains qu’on ne nous cache rien ? Nous a-t-on tout révélé ?
On a dit ce qu’on savait, c’est-à-dire pas grand-chose. C’est encore le meilleur moyen de faire grandir la terreur.
Vous êtes devenue une femme et vos peurs ridicules n’ont pas disparu. Néanmoins, elles ont rapetissé et vous arrivez même à en rire. Vous vous moquez de vous-même et de vos habitudes. Vous contemplez encore la ville, vous sondez cet extérieur qui ne vous a jamais accueillie. Dans un instant, il sera l’heure d’en finir avec la nuit, d’appuyer sur le bouton magique. Les lamelles des volets descendront et se compresseront jusqu’à ce que les jointures soient parfaitement étanches, que rien ne puisse se faufiler entre elles. Il n’y aura alors pas la place pour le moindre rai de lumière, encore moins pour les yeux avides d’un cambrioleur. Prisonniers entre vitre et store, les insectes devront tenter de survivre et attendre le lendemain matin pour s’échapper.
Toutes ces précautions sont bien inutiles. Les éventuels rayons de lune ne vous empêcheraient pas de dormir, surtout quand l’ampoule située près de la tête de lit se consume toute la nuit. Quant aux voleurs, il leur faudrait bien du courage pour escalader les quatre étages par les balcons, d’autant plus qu’il n’y a rien à dérober chez vous, rien en tout cas qui vaille la peine de prendre un risque. Vos objets à la valeur marchande élevée se comptent sur les doigts d’une main mutilée. Bijoux fantaisie, télévision moyenne gamme, livres d’occasion, vêtements ordinaires : voilà à quoi se résument vos possessions.
Avant de vous barricader, vous vous laissez aller à un dernier instant de rêverie face à cette ville plongée dans la nuit. De ces bâtiments qui s’étalent, on devine les formes bétonnées qui crapahutent irrégulièrement à l’horizon. En bas, dans la rue, le flot de voitures s’est tari. Il reste un livreur ici, un couple là, des jeunes alcoolisés et une famille tassée dans un camion de déménagement. Des travailleurs acharnés qui n’ont pas tout à fait fini leur journée, des âmes solitaires qui n’ont pas peur d’affronter le noir. Vous vous demandez quelles sont ces vies qui zigzaguent entre feux et carrefours, qui se déplacent dans le dédale sans fin des couloirs de goudron, dans leurs habitacles modernes et renforcés. Les lumières blanches et rouges ressemblent à des lucioles agitées, qui freinent et qui accélèrent, qui roulent et qui s’arrêtent, qui s’échappent au loin après être venues sous votre fenêtre pour vous narguer. Ces gens-là vivent, pas vous.
D’habitude, vous vous perdez dans ce paysage urbain. Ce soir, le fil de votre errance mentale se révèle moins tranquille. Le vagabondage de votre esprit est perturbé par un élément nouveau, une coquetterie morbide dont s’est parée la ville. Elle s’est habillée avec naturel de la terreur de tous. Il vous semble que vos peurs usuelles sont magnifiées par cette crainte qui croît dans chaque foyer.
Vous laissez le store implacable s’abattre et remplir son rôle protecteur. Vous tirez le rideau. Vous vous retournez, et là, au milieu de votre salon, rien n’est plus inquiétant que ce qui vous contemple. Vous êtes immédiatement envahie par l’espoir stupide que cela se trouve bien dehors, au loin, en train de détruire ou de dévorer, n’importe quoi ou n’importe qui, n’importe où mais pas à l’intérieur de votre appartement.
Dans votre salon, Alice, vous voilà terrorisée par la forme humaine qui vous scrute avec obstination.
Entêtés, sûrs et certains du choix de leur destination, les touristes débarquent ici par poignées de mille, attirés par la réputation de cette capitale qui ne meurt jamais. Ils suivent un itinéraire recommandé qui les mène d’une église à un monument, d’un bâtiment à un autre, enchaînant points de vue et cartes postales, mitraillant des endroits déjà photographiés sous toutes les coutures.
Loin d’être éteints, les charmes de cette ville agissent toujours. Pourtant, perceptible et inexorable, le déclin la transforme lentement en métropole infréquentable. Pour l’instant, la fabuleuse cité d’autrefois peut encore se nourrir de son glorieux passé, resplendir aux yeux de ces étrangers qui la désirent sans se douter qu’ils seront déçus, forcément. Toi qui habites ici, David, tu sais que l’essentiel ne se trouve pas là, dans ces parcours fléchés sur des plans colorés. Ni dans une prouesse architecturale, ni dans le témoignage d’une époque dorée. Il n’y a rien à apprécier dans cette collection de quais, de ponts et de places. Rien et tout, car ce ne sont pas les détails qu’il faut approcher, mais l’ensemble qu’il faut embrasser.
Fuir les files d’attente, s’éloigner des foules, échapper au soleil de plomb qui attire les masses, refuser ces musées imposés par les guides comme des évidences. Ne pas s’épuiser à arpenter les trottoirs, ne pas chercher à cocher les attractions sur une liste. Ils disent qu’il faut voir ceci et puis cela, qu’il faut aller ici et ensuite là, qu’il faut faire comme ci et enfin comme ça. Ils passent à côté du véritable ensorcellement de cette ville, qui ne se laisse vraiment découvrir que de nuit.
Tu dis que cette métropole gagne à être parcourue quand les voitures sont garées et les embouteillages dispersés. Cette cité impose la magnificence de ses ténèbres à ceux qui veulent bien la transpercer de part en part, volant en main et étoiles imprimées sur la rétine. Si tu devais faire visiter cette ville, ta ville, David, tu baladerais le touriste en pleine nuit. Gloire aux chauffeurs de taxi qui profitent chaque soir des parfums sombres de l’urbanité, et qui connaissent la capitale ainsi : heureuse, noire et scintillante.
Tu es lancé dans une balade sans autre but que celui de t’imprégner de cette atmosphère. C’est en tout cas ce que tu te racontes. Tu aimes les histoires, et comme d’habitude tu es à la fois conteur et spectateur. Tu ralentis bien avant les feux rouges pour qu’ils repassent au vert avant d’avoir eu le temps d’arrêter ton véhicule, afin que la magie du mouvement opère, que le moteur murmure sans gronder, que les pneus frissonnent sans crisser. Tu admires les bâtiments, épies les gens et scrutes les appartements, surtout ceux où on s’agite encore. Tes yeux picorent ces fourmis lumineuses. Tu imagines des vies, tu leur devines des problèmes, tu leur inventes des échappatoires. Les couples s’embrassent, les intérieurs s’animent, les magasins crépitent. Autour de toi les monuments apparaissent et les scènes disparaissent : de nouvelles existences que ton imagination démultiplie.
La radio sert de bande-son à la nuit, la rendant plus inquiétante encore. En direct depuis l’endroit où a eu lieu le dernier événement, une journaliste dépêchée dans l’instant commente.
Elle dit choc et quartier habituellement calme. Elle continue, tension lourde et climat pesant. Elle conclut témoignages contradictoires et forces de l’ordre.
À ces mots, la régie relance. Parler de la police est toujours bon pour l’audience, c’est un terme magique qui fait tendre l’oreille. La jeune femme peut reprendre son souffle, relire ses fiches et répondre à la question de l’animateur.
Les enquêteurs, les indices, les mêmes blessures, le couple ensanglanté, et la sentence il est déjà trop tard.
Dans les profondeurs nocturnes, les ondes en ébullition ravivent les angoisses.
Plus fort que la radio, le cirque télévisuel a pris ses quartiers, au chaud et en studio. Il faut occuper le temps d’antenne et l’attention des cerveaux. Puisqu’on ne sait rien, on va faire en sorte qu’il y ait tout de même quelque chose à raconter. On pérore, on spécule. On filme les agissements passés, on interroge encore et encore les victimes, on tend le micro aux voisins qui ont tout entendu, même ceux qui dormaient sur leurs deux oreilles.
Lorsque la télévision est privée de direct, elle comble le vide en sollicitant n’importe qui sur n’importe quoi. On réunit un sociologue et un urgentiste, un représentant des forces de l’ordre et un élu local. Ceux-ci sont des semi-célébrités, ceux-là des semi-anonymes, ce qui revient au même. À cette bande hétéroclite, on ajoute une actrice de cinéma, pour la touche artistique et féminine, qui ne peut être assurée par la présentatrice. Cette dernière est trop occupée à jouer son rôle, une bassine d’huile à la main, prête à raviver le feu des débats.
L’audience se nourrit des désaccords : plus ça tranche, plus ça clashe, mieux c’est − pour tout le monde d’ailleurs. Pour le téléspectateur qui sort de son assoupissement, pour les publicités vantant les rasoirs dernier cri, les soupes maison comme autrefois ou les nouvelles voitures intelligentes, pour les starlettes ravies de ce passage dans la lumière.
Semant un peu plus la confusion dans les esprits, des informations écrites constellent l’écran. Des bandeaux déroulants clignotent. Les questions défilent et les rappels s’incrustent. On ne sait plus où donner de la tête mais le message est clair : alerte, urgence, important, attention, événement.
Au milieu du brouhaha du bar, inutile de chercher à comprendre ce qui se dit dans le poste : l’écran et ses zébrures textuelles suffisent. Conscient de la force de l’image, le patron a coupé le son de l’émission, préférant charger l’atmosphère des musiques habituelles de l’établissement, des titres coulants et pleins de la tension nocturne qui secoue la ville.
La silhouette de cuir ne tremble pas, elle porte même beaucoup d’intérêt à l’agitation du moment. Autorisation fugace d’un sourire amusé sur la situation. L’instant d’après, il lui faut reprendre contenance. Regard perdu, traits détendus. La nuit dans un bar, la solitude ne dure pas. Tôt ou tard, une proie va montrer le bout de son nez. Si le jeu sera facile, si la conversation va rester légère, si le moment aura un peu de valeur ? Il suffit de patienter.
Le bain de la terreur, voilà dans quoi ta ville est plongée, David. Tu devrais avoir peur pour ta femme et tes enfants. Mais ils sont loin d’ici, près d’un bord de mer bourgeois où ils ne risquent rien. Tu es un peu anxieux, à peine, juste en surface, là où les poils se dressent sur la peau. Et malgré toi tu es excité, amusé par l’odeur du sang dans l’air. Tu te réjouis que la vie reprenne tout son sens.
Tu rôdes d’un quartier à un autre, la radio en sourdine pour alimenter de messages subliminaux ton cortex en pleine activité. Tu parcours les rues dans lesquelles tu as traîné autrefois, pour un client ou une copine. Certaines avenues ne te disent rien, d’autres t’interpellent. Dans cette ville, David, tu es chez toi partout et nulle part. Tu as travaillé ici mais tu n’es jamais passé par là. Tu as habité à deux pas mais tu ne connais pas ce nouveau café. Tu as fréquenté ce bar mais tu as évité ce restaurant. Tu revois les visages de ces époques, tes rêves et tes espérances d’alors.
La nostalgie t’envahit, par bouffées ton passé rejaillit. Tu tentes de rattraper les possibilités échues, comme si la vie pouvait te proposer des secondes chances, des reset et des retours en arrière. Tu t’imagines partout où tu aurais pu être, avec qui et pour faire quoi. Tu aurais eu un autre travail et une autre vie, un autre appartement et une autre femme. Tu as fait des choix que tu ne regrettes pas mais tu aimerais avoir de nouveau le droit de lancer les dés, de prendre un autre chemin, de tenter une nouvelle aventure. Tu n’es plus toi-même, tu es tous ces toi qui n’ont jamais éclos, qui s’offraient à toi et que tu as refusés pour incarner celui que tu es devenu. Tu as abattu tant de cartes, pensant avec naïveté que tes décisions étaient rationnelles, mesurées, motivées, tes bifurcations professionnelles et personnelles maîtrisées. Leur seule logique était celle du hasard, l’obéissance à des impératifs physiologiques.
Les rues dans lesquelles tu engages ta berline activent ton système limbique. Tu croises des regards féminins qui t’invitent à descendre de voiture. Elles sont dehors et tu es dedans, et bien sûr se réveillent en toi l’instinct masculin et la folie sexuelle du gène reproducteur. Tu t’avises de ce changement, tu sais à la fois ce qu’il signifie et comment y remédier. Il te faut aller jouer un peu, pour de faux, sans pousser les choses jusqu’au bout. Il suffirait d’une proie, une seule, inoffensive, qui se laisserait draguer dans l’heure et que tu abandonnerais avant même qu’il se passe quelque chose.
Tu fais semblant de découvrir cette envie qui monte, alors que tu savais très bien ce qui arriverait en sortant seul dans la nuit, rempli de drogue et d’alcool. Tu veux te prouver que tu es encore en vie, que tes choix ne t’ont pas emmené dans un cul-de-sac, que des options sont encore ouvertes. Tu veux montrer au David qui est à l’intérieur que tu es encore beau et puissant, que tu peux séduire et convaincre.
Tu erres et tu te projettes dans ces hypothétiques trajectoires, et pourtant dans le même temps tu tentes de te convaincre que c’est idiot, que tu serais mieux chez toi, que tu as assez tourné, que c’est l’heure de rentrer. Tu paries la minute suivante sur le prochain visage de femme que tu croiseras. Si elle respire la possibilité d’une promesse, l’espoir d’une nuit volée à ton quotidien, l’image d’une discussion alcoolisée, inutile mais agréable, alors tu te gareras et tu iras à la rencontre de cette maîtresse en puissance.
Tu espères qu’elle sera belle et attirante et évidemment tu pries pour qu’elle soit vieille et laide. Tu voudrais tromper et rester fidèle. Tu es perdu, gagné par tes démons intérieurs.
− Elle prend quelque chose, la demoiselle ?
Le dernier mot est de trop mais c’est difficile d’en tenir rigueur au barman. Il faut le comprendre, il joue son rôle. Entre servir et séduire, la limite est si mince. Bien sûr qu’elle prend quelque chose ! Elle n’est pas venue jusqu’ici simplement pour goûter l’ambiance. Elle veut draguer et elle est ravie de constater que ses atours fonctionnent à merveille. La noirceur du cuir et la pâleur du fond de teint l’ont transformée en cygne noir.
Elle se laisse tenter par un de ces cocktails maison qui valent sans doute plus par leur nom que par leur contenu. Peu importe, car dans ces moments le verre n’est qu’un accessoire, un prolongement naturel du corps. La coupe est tenue du bout des doigts comme une manière de se raccrocher au décor, de montrer qu’on a sa place ici, qu’une rencontre est possible.
Il n’y a plus qu’à attendre désormais, que son verre soit servi et surtout qu’un homme approche. Cela ne devrait pas trop tarder. Dans un bar à moitié vide, dans une ville où il ne se passe jamais rien, un sacré morceau de patience serait requis. Ici, elle pourrait presque parier sur le temps qui va s’écouler avant qu’un soupirant frappe à la porte de son espace intime : cela va vite arriver. Les esprits sont échauffés par l’affluence, excités par l’alcool, encouragés par l’actualité. Sans être une de ces incontestables beautés qui reçoivent un assaut de propositions en quelques secondes, elle connaît la force de ses atouts. Impossible qu’elle reste seule très longtemps.
Contre la pesanteur de la solitude, l’écran remplit toujours sa fonction. Vous nourrissez l’idée d’en apprendre plus sur ce qui se trame en ce moment, c’est pourquoi le choix d’une chaîne d’info en continu vous a semblé évident. Vous êtes comme tous les autres, vous voulez savoir. La télévision est votre temple, et une nouvelle fois vous y pénétrez d’une simple pression sur la télécommande.
L’église, la vraie, vous n’y avez jamais mis les pieds, sauf bien sûr pour visiter les vieilles cathédrales, mais aucunement pour assister à quelque office que ce soit. Votre famille n’était pas pratiquante, et quand bien même elle l’aurait été, c’est à la synagogue que vous vous seriez rendue. Vous portez un regard dur sur ces croyances millénaires : vous enseignez l’histoire et connaissez les ravages que ces créations humaines ont engendrés. Néanmoins, tapi à l’intérieur de votre être, il reste un vieux fond rance de légendes tenaces, un folklore que vous n’avez jamais réussi à totalement évacuer.
Vous refusez de croire, pourtant une partie de vous doute encore. C’est mieux ainsi : c’est ce que vous vous dites pour vous convaincre de votre rationalité sérieuse mais pas obstinée. Vous vous pensez – à juste titre sans doute – différente des masses manipulées. Il ne vous viendrait jamais à l’idée d’écouter les conseils d’un rabbin, et le shabbat est à vos yeux un concept obsolète. Vous ne vous y êtes jamais astreinte et vous en êtes ravie. Vous comprenez bien l’idée de cette parenthèse offerte pour se ressourcer une fois par semaine, mais elle vous paraît tout de même bien obscure et en complet décalage avec votre époque. Vous ne vivez tout de même pas au fond du désert avec une caravane de chameaux à vos côtés !
Vous habitez la ville, c’est vendredi soir, et puisque vous ne sortez pas, il vous faut bien rester connectée au monde qui est le vôtre en regardant la télévision. Oui, convainquez-vous que vous êtes une femme douée de raison, un individu qui fait ses propres choix sans se référer à un ordre surnaturel et imaginaire. Pourtant vous suivez la foule moderne et faites grimper l’audience de l’émission qui aura ce soir un seul et unique sujet de discussion.
Penchée sur votre table de travail, vous avez mis de côté les copies des élèves et vos mains se concentrent sur ce qu’elles ont à faire. Depuis plusieurs semaines, vous vous adonnez distraitement à une activité artistique qui était enfouie dans les profondeurs de votre jeunesse. C’est une pratique ancestrale qui a certes perdu de sa superbe mais qui à vos yeux a conservé ses charmes. Vous ne nourrissez aucune autre ambition que celle de vous évader, à moins que ne subsiste dans votre inconscient le mythe tenace de la réalisation personnelle. Vous verrez bien, Alice.
Les invités du soir ont monté le ton, l’émission commence à prendre. On n’y a encore rien appris qu’on ne savait déjà, mais certaines répliques n’ont pas manqué de piquant, et quelques réactions indignées vous ont même arraché un éclat de rire. Quel beau spectacle que celui d’hommes et de femmes à la recherche d’un peu de lumière ! Prêts à vendre leur dignité en braillant plus fort que le voisin pour exister dans ce monde, ils mettent le paquet pour arriver à leurs fins. Ce qui se passe dans la capitale les inquiète autant qu’il les sert. Mystérieuse menace et promotion idéale. Tout le monde a un avis mais ces gens du petit écran se figurent que leur opinion a plus de poids, du fait de la résonance du studio auquel on leur a donné accès.
Vous ne voyez pas ces pantins s’agiter. Vous les écoutez, c’est bien suffisant. L’oreille tendue, vous ne perdez pas une miette des débats. Un élu, un syndicaliste ou une de ces figures qui se sentent obligées de parler pour les autres, envisage les récents événements comme un défi lancé à la société, l’occasion de se rassembler pour combattre le mal. On sent que l’imprécation religieuse n’est pas loin. Vous souriez et derrière vos fossettes se cache le pressentiment que tout cela risquerait de déraper, qu’avec ce prétexte-là on pourrait se laisser aller à des législations extrêmes. La terreur est mauvaise conseillère. Vous vous rassurez, on n’en arrivera pas là.
D’un pas léger, vous vous rendez à la cuisine. Du fait de la surface réduite de votre appartement, nul besoin de monter le volume à outrance. Vous pouvez continuer de suivre le programme alors que vous avez quitté la pièce.
Vous buvez. Encore et encore. Un grand verre d’eau fraîche. Un deuxième. La lourdeur du climat vous épuise. Point de chaleur mais une atmosphère écrasante. L’air colle à la peau. Pour bien faire il faudrait laisser les fenêtres ouvertes, mais c’est une option évidemment impensable.
Soudain, l’émission se tait, vous plongeant dans un silence inattendu. La télévision s’est éteinte. »

Extrait
« Vous regardez ces humanoïdes argileux et vous êtes parcourue d’une folle tension nerveuse. Sont-ils en terre et inertes ou bien faits de chair et de vie? Vous les touchez pour en avoir le cœur net. Le contact froid et cuireux ne laisse pas de doute. Dans ces statuettes immobiles, aucun battement, aucune vie. » p. 66

À propos de l’auteur
Après avoir rédigé des articles pour des magazines online, Charles Roux a écrit des nouvelles. Les monstres (2021) est son premier roman publié. (Source: Babelio)

Site internet de l’auteur 

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags
#lesmonstres #CharlesRoux #editionsrivages #hcdahlem #68premieresfois #premierroman #RentréeLittéraire2021 #litteraturefrancaise #litteraturecontemporaine #MardiConseil #rentréedhiver #RentréeLittéraireJanvier2021 #rentreelitteraire #rentree2021 #RL2021 #primoroman #roman #livre #lecture #books #blog #littérature #bloglitteraire #livre #roman #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livresaddict #lectrice #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #auteur #jaimelire #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #writer #reading #bookoftheday #instabook #Bookstagram #Book #Bookobsessed #bookshelf #Booklover #Bookaddict

Les orageuses

BURNIER_les_orageuses Logo_premier_roman  68_premieres_fois_logo_2019

Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots
Un groupe de filles, toutes victimes de harcèlement et de viol, décident de se venger et organisent des expéditions punitives auprès des coupables en constatant combien il est difficile de faire aboutir les actions en justice. Elles ont envie que la peur change de camp.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

La bande de filles qui s’attaque aux violeurs

Marcia Burnier fait une entrée fracassante en littérature. Avec Les orageuses, elle imagine une bande de filles décidées à se venger de violeurs et qui organisent des expéditions punitives. Mais peuvent-elles guérir le mal par le mal?

Mia souffre. Elle souffre physiquement, un douleur qui s’étend le long de son dos. Elle souffre surtout psychiquement, ayant accumulé des expériences traumatisantes fae aux harceleurs. Au fil des ans, en croisant des hommes menaçants, elle a appris à se protéger, comme dans ce train qui l’amène à Grenoble. Alors, elle rabat sa capuche et se recroqueville dans son siège.
Mais c’est une autre Mia qui débarque du train. Elle retrouve sa bande. Avec Nina, Lila, Inès, Leo et Louise, elle a organisé une expédition punitive. Les meufs vont faire payer cet homme qui a forcé l’une d’elle, tout détruire dans son appartement, taguer les murs, détruire son mobilier, le dépouiller de son ordinateur. Car il faut que la peur change de camp!
Cette peur qui a paralysé Lucie le soir de ses 28 ans, quand elle avait ramené un mec chez elle. «La tête qu’il avait fait quand elle lui avait demandé de ralentir, les insultes qui avaient commencé à pleuvoir tout d’un coup. Et surtout, la peur qui avait débarqué dans son ventre, quand elle avait compris ce qui allait se passer (…) Elle n’avait rien fait, pas même donné une gifle, et avait attendu que ça passe, quand elle avait compris que les non qu’elle opposait n’avaient plus de valeur, qu’ils étaient comme du silence.»
La vie de Lucie a basculé cette nuit-là. Elle avait ressenti dans sa propre chair tous les témoignages des jeunes filles qui passent dans son bureau d’assistante sociale et à qui elle dit de porter plainte sans y croire. «Elle a envie de leur dire de se trouver vite une famille, un cercle, parce qu’elles vont être seules face à ça, comme elle l’a été jusqu’à très récemment».
Ce cercle né un peu au hasard des rencontres, mais auquel elle peut désormais s’accrocher. Et dont elle partage les idées, ayant compris que la justice ne se rend pas au tribunal ou si peu. D’ailleurs Mia, qui assiste régulièrement aux audiences du tribunal correctionnel, tient le registre des affaires bâclées et même des décisions prises contre les victimes. C’est ce qui est arrivé à Leo. Alors, les filles ont décidé de prendre les choses en main et d’agir. Un agent immobilier, un tatoueur, un prof de sciences-po vont recevoir leur visite…
Marcia Burnier raconte ces expéditions punitives, dit aussi les souffrances des victimes, la forte sororité qui s’installe. Elle dit aussi le fossé entre la justice et les crimes commis. Son roman est un constat douloureux et un cri qu’il faut entendre. Toutes les dénonciations et les prises de conscience, toutes les paroles qui se libèrent ne feront pas bouger des dizaines d’années d’immobilisme. Le constat est aussi cruel que lucide, #meeto a aussi ses limites.

Les orageuses
Marcia Burnier
Éditions Cambourakis
Premier roman
EAN 9782366245189
Paru le 2/09/2020

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris, à Aubervilliers, à Grenoble et à Saint-Lunaire.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Depuis qu’elle avait revu Mia, l’histoire de vengeance, non, de “rendre justice”, lui trottait dans la tête. On dit pas vengeance, lui avait dit Mia, c’est pas la même chose, là on se répare, on se rend justice parce que personne d’autre n’est disposé à le faire. Lucie n’avait pas été très convaincue par le choix de mot, mais ça ne changeait pas grand-chose. En écoutant ces récits dans son bureau, son cœur s’emballe, elle aurait envie de crier, de diffuser à toute heure dans le pays un message qui dirait On vous retrouvera. Chacun d’entre vous. On sonnera à vos portes, on viendra à votre travail, chez vos parents, même des années après, même lorsque vous nous aurez oubliées, on sera là et on vous détruira. »
Un premier roman qui dépeint un gang de filles décidant un jour de reprendre comme elles peuvent le contrôle de leur vie.

68 premières fois
Blog La Bibliothèque de Delphine-Olympe

Blog Calliope Pétrichor

Les autres critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Blog Le Dévorateur 
Blog ça sent le book
Blog Mes pages versicolores 


Présentation du roman Les orageuses par Marcia Burnier © Production éditions Cambourakis

Les premières pages du livre
« PROLOGUE
Meuf, meuf, MEUF respire. Respire comme on t’a appris, ouvre ta cage thoracique, si allez, ouvre-la bien fort. Merde. Prends ton téléphone, allez, prends-le, arrête, mais ARRÊTE de trembler. Voilà, comme ça. Respire on a dit. T’arrête surtout pas de respirer. Regarde pas la traînée sur ton pull, regarde-la pas, on s’en fout si ça partira au lavage, au pire tu le jetteras, tu l’aimais même pas ce pull. Ton téléphone. Arrête de pleurer. Appelle. Rappelle. Rappelle encore une fois, elle t’en voudra pas. Tu vois elle décroche, elle est inquiète. Raconte-lui putain, t’appelles pas à cette heure-là pour savoir comment elle va. Crache. Parle-lui du couloir. Parle-lui de ses mains sales et de ton corps glacé. Explique-lui cette nuit de garde, les pas qui s’approchent, ton soupir, tant pis si c’est brouillon, écoute sa voix à l’autre bout du fil elle t’écoute, elle est totalement réveillée. Respire encore un peu. Ralentis. L’histoire est pas compliquée, rappelle-toi : il est venu à ton étage, cet étage à moitié vide, à l’heure où les gamines dorment toutes profondément. Il a discuté, c’est pas grave si tu te rappelles pas de quoi, probablement du dernier skinhead qu’il a tabassé, elle s’en fout tu vois bien. T’as soupiré, il t’agace depuis longtemps, tu le trouves inintéressant, presque stupide, tu l’évites toujours soigneusement. Tu ne te rappelles pas de quoi vous avez parlé, mais tu te rappelles qu’il a soudain essayé de t’embrasser, tu te rappelles ses mains qui serraient ton cou, elles étaient moites et tu t’es dit quoi, ah oui tu t’es dit qu’il transpirait de stress, que c’était bon signe, qu’il était peut-être pas habitué à faire ça. Mais t’as eu de moins en moins d’air, arrête de t’excuser, tu pouvais pas respirer, et t’as eu peur, évidemment que t’as eu peur. Il a gardé une seule main sur ton cou, et t’as senti son odeur, tu puais la peur, la sueur froide avait coulé le long de ton dos, de tes aisselles, tu pensais que tu voulais pas mourir dans ce foyer, tu voulais pas mourir à Épinay, c’est con putain comme si ça aurait rendu les choses plus agréables s’il t’avait étranglée au bord de la mer. Dis-lui ce dont tu te rappelles, raconte-lui le silence, pas un bruit, il n’a rien dit, putain le gars n’a pas parlé, toi non plus remarque, t’as pas crié, en même temps t’es con ou quoi, il t’étranglait, c’est possible de crier quand on peut pas respirer ? C’est pas le moment de googler ça, raconte-lui la suite.
C’est là que t’as compris, en vrai t’avais compris avant probablement, mais quand t’as senti sa main sur ton ventre qui descendait, t’as compris et tu l’as fixé, si rappelle-toi, tu l’as fixé avec toute la haine que tu pouvais trouver et t’as attendu. T’as attendu le bon moment. Respire. C’était pas de la tétanie, c’était de la stratégie. Écoute-la bordel, calme-toi. Sa main était déjà en train de te fouiller et t’as senti qu’il se relâchait, qu’il pensait que c’était acquis, et tu t’es débattue, t’as rien fait de ce qu’on avait appris mais tu l’as fait lâcher. Reprends le fil de l’histoire, t’arrête pas en chemin, t’es bientôt chez elle, faut juste que tu restes au téléphone. Regarde cette traînée sur ton pull, regarde comme elle est rouge, t’as pas rêvé, t’as rien inventé, regarde ton sang qui macule ta manche, décris-lui la beigne que tu t’es prise, comment ça c’est signe de défaite, c’est signe de gloire, t’es dehors, tu respires, tu tousses mais tu respires, t’es pas morte à Épinay et ça c’est une putain de victoire.
Mia ouvre sa porte, les yeux un peu endormis mais ses gestes sont réveillés, rassurants. Inès s’engouffre dans l’appartement, transie de froid, dans la panique elle a oublié son manteau au foyer. Elle s’engouffre dans les bras de Mia, elle blottit sa tête, elle fout du sang partout. Son cerveau enregistre, il comprend enfin que c’est fini, que le type est loin, qu’il est resté là-bas, dans son couloir silencieux et humide, et qu’elle, elle est dans le cou de son amie, au chaud. Elle voudrait un thé, elle voudrait une douche, elle voudrait autre chose que ces fringues, elle voudrait manger, elle voudrait ses bras. Inès voudrait arrêter de trembler. Mia la porte jusqu’à la salle de bains, et la tient pendant qu’elle enlève ses vêtements. Quand la fille glisse sous l’eau chaude, elle sent son corps abandonner. Elle sent ses larmes dégouliner, sa vessie lâcher, elle hoquette en vérifiant qu’elle arrive bien à respirer. Quand l’eau s’arrête de couler, Mia est là, elle la frotte avec une serviette. En la regardant éponger le sang, Inès sent soudain quelle est prête. Plus rien ne coule mis à part sa rage. Cette rage pulse, elle se déverse dans tout son corps. Elle fait crisser ses articulations, elle lui bloque le dos mais surtout elle lui fait relever les yeux. Mia la fixe:
— Tu veux faire quoi?
Comme bon nombre de ceux qui lui ressemblent, il est arrivé, s’est assis et, à peine son veston déboutonné, il a écarté les jambes jusqu’à ce qu’elles se serrent contre celles de Mia. Classique. Comme si leurs couilles allaient exploser si leurs cuisses ne faisaient pas un angle de 90°. Mia hésite à se lancer dans la bataille et pense à ce soir, à ce qu’elle va faire et ça lui redonne un peu d’énergie. Elle écarte les jambes à son tour, tranquillement, centimètre par centimètre, pour regagner un vague espace vital. Elle résiste comme elle peut, en tendant tous les muscles de ses jambes, en essayant de se concentrer sur le film qui démarre sur son ordinateur. C’est pour ça que Mia déteste les sièges à quatre dans le train, encore plus quand elle est contre la fenêtre, ça l’oppresse ces jambes partout qui la font se recroqueviller contre la vitre. Enfin, après cinq minutes de bataille silencieuse, elle sent les jambes inconnues battre en retraite, desserre les poings et retrouve un peu de place.
Elle pense avoir du répit, mais elle entend des éclats de voix plus loin dans le wagon. En levant les yeux, elle voit avec dépit qu’un groupe d’hommes revient très alcoolisé du wagon-bar. Ils sont joyeux, ils ont envie de rire, de faire la fête, et ça pourrait être un non-événement, ça ne déclenche probablement aucune réaction chez les autres passagers qui l’entourent, mais Mia a appris durement. Elle a appris ce que voulait dire un groupe d’hommes bourré dans un espace public, elle sait qu’ils sont les mêmes qui la chahutent quand elle passe tard le soir devant une terrasse trop bondée, les mêmes qui lui tendent le ventre et qui la font couper sa musique, sortir son téléphone, prétexter un appel urgent et changer de wagon quand ils débarquent en criant et en prenant de la place dans le métro après leur soirée d’intégration.
Dans ce train qui l’emmène à Grenoble, Mia n’arrive pas à se concentrer sur son écran, un début de douleur dans le dos l’empêche de se relâcher complètement, Elle tente de fermer son visage le plus possible, le temps que le groupe passe, elle voudrait devenir invisible, elle se tasse davantage dans son siège, ça ne sera pas la première fois qu’elle sera vue comme une meuf peu avenante. La douleur commence à se faire plus forte, elle sent le muscle qui entoure sa colonne vertébrale se tendre plus que la normale. Peut-être que tout simplement, son corps est fatigué d’avoir peur. À trente ans, bientôt trente-et-un, elle sait se défendre, lancer ses poings et donner de la voix, prendre un air vénère et se balader avec plein de choses dans les poches. À trente ans, elle a surtout peur la nuit quand elle est seule. Elle peste contre cette angoisse qui débarque quand la nuit tombe, quand elle recouvre tout, quelle rend les coins plus sombres et ses pas plus bruyants, les hommes menaçants et ses cris inaudibles.
Pendant un moment, elle avait pensé qu’elle allait bien, que c’était fini tout ça, derrière elle. Les crises d’angoisse dans le RER qui l’obligeaient à descendre parce qu’un mec parlait trop fort près d’elle, celles qui se déclenchaient dans le métro à dix heures du mat parce qu’un autre buvait une bière et que ça lui semblait menaçant, la panique dans la foule, en boîte, dans un concert, les stratagèmes pour rentrer le soir, les moments d’impuissance où elle avait dû demander à quelqu’un de rentrer avec elle ou encore les dizaines d’heures passées à planifier le retour de soirée pour que personne ne s’aperçoive de la panique. Mia avait arrêté de se réveiller la nuit, persuadée que quelqu’un était entré dans l’appartement, elle ne se levait plus à quatre heures du matin pour fermer portes et fenêtres à clé, en sueur et les pupilles dilatées. Elle avait même commencé à rentrer les soirs de semaine à minuit en métro, elle n’avait pas eu peur et s’était sentie libre, guérie, elle avait retrouvé sa liberté d’avant agrippée au couteau dans sa poche, le regard haut, comme si la rue lui appartenait, comme si l’espace était pour elle, rien qu’à elle.
Mais Mia n’est pas naïve, elle sait. Elle sait que les démons reviennent, même après des années, que la peur n’est pas très loin, et ça ne l’a pas tellement étonnée qu’hier soir, elle ait fait cette crise de panique en plein milieu d’Aubervilliers, dans une rue tranquille. Son vélo avait lâché, elle ne savait pas comment réparer un dérailleur, bien sûr on ne lui avait jamais appris, on n’apprend jamais aux filles des trucs qui servent à minuit. Elle n’arrivait plus à bouger, malgré les deux clés à molette dans son sac et la lacrymo qui auraient dû la rassurer, c’était comme ça, le cœur qui s’emballe, les paumes de mains moites et les membres paralysés. Elle avait un peu chialé dans le taxi qu’elle avait fini par prendre, tant pis pour la fin du mois, et puis avait pensé à Grenoble, à ce qu’elle allait y faire, et elle avait respiré d’un coup. »

Extraits
« Elle raconte le message reçu ce matin, le flash-back de la nuit d’anniversaire, les copains qui l’encourageaient à ne pas rentrer seule pour fêter ça, le mec ramené chez elle parce qu’il lui inspirait confiance, son visage de bébé qui n’aurait pas fait de mal à une mouche. La tête qu’il avait fait quand elle lui avait demandé de ralentir, les insultes qui avaient commencé à pleuvoir tout d’un coup. Et surtout, la peur qui avait débarqué dans son ventre, quand elle avait compris ce qui allait se passer. Elle raconte à Mia la maigre résistance, les négociations pour une capote comme un prétexte pour que tout s’arrête, l’impossibilité de bouger surtout. Elle lui dit tout ce dont elle a honte et quelle traîne avec elle depuis la soirée de ses vingt-huit ans. Elle n’avait rien fait, pas même donné une gifle, et avait attendu que ça passe, quand elle avait compris que les non qu’elle opposait n’avaient plus de valeur, qu’ils étaient comme du silence. Le mec avait même passé la nuit dans son lit pendant qu’elle tentait de bouger les bras, de sortir un son, elle s’était répétée allez lève-toi une demi-douzaine de fois sans que son corps lui réponde. » p. 40-41

« Tous les jours dans son bureau, elle voit défiler les violées mais les violeurs sont introuvables, ils sont même absents de l’imaginaire, les filles enceintes disent qu’il n’y a pas de père, sur le formulaire de l’organisme qui décide qui sera réfugié ou non, l’OFPRA, il n’y a pas de rubrique enfant d’un viol alors Lucie bricole, elle barre «union antérieure » et écrit en majuscules VIOL. Elle répète inlassablement que les filles peuvent porter plainte, mais elle n’y croit pas elle-même. Elle a envie de leur dire de se trouver vite une famille, un cercle, parce qu’elles vont être seules face à ça, comme elle l’a été jusqu’à très récemment, mais elle reste souriante, elle apporte des verres d’eau, elle dit qu’elle comprend en hochant la tête, elle apaise. Mais depuis qu’elle avait revu Mia, l’histoire de vengeance, non de rendre justice lui trottait dans la tête. » p. 50

À propos de l’auteur
BURNIER_Marcia_©DRMarcia Burnier © Photo DR

Marcia Burnier est une autrice franco-suisse de 33 ans. Elle a co-créé le zine littéraire féministe It’s Been Lovely but I have to Scream Now et a publié différents textes dans les revues Retard Magazine, Terrain vague et Art/iculation.
Née à Genève, elle a grandi dans les montagnes de Haute-Savoie. Elle a notamment suivi des études de photographie et cinéma à Lyon 2 et vit désormais à Paris, tout en restant profondément passionnée par les loups. Les Orageuses est son premier roman. (Source: Éditions Cambourakis)

Compte Linkedin de l’auteur
Page Facebook de l’auteur

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#lesorageuses #MarciaBurnier #editionscambourakis #hcdahlem #68premieresfois #premierroman #litteraturefrancaise #litteraturecontemporaine #roman #primoroman #RL2020 #livre #lecture #metoo #LGBT #books #blog #littérature #bloglitteraire #livre #roman #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livresaddict #lectrice #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #auteur #jaimelire #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #writer #reading #bookoftheday #instabook #Bookstagram #Book #Bookobsessed #bookshelf #Booklover #Bookaddict

Isola

VARENNE_isola  RL_hiver_2021

En deux mots
Isola se cherche. À mi-vie, elle continue à fuir… À fuir l’homme qu’elle a aimé, à fuir une mère qui l’a oubliée. Mais ne cherche-t-elle pas d’abord à fuir une jeunesse qui l’a traumatisée?

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Toutes les vies d’Isola

Dans Isola, un court roman, Joëlle Varenne dresse le portrait d’une femme qui choisit de fuir pour conjurer ses peurs. Jusqu’au jour où elle décide enfin d’affronter ses démons.

C’est la fin de l’été à Zadar. La fin des vacances et la fin d’un amour. Pour la narratrice de ce beau et bref roman, il faut laisser partir cet homme aux longues mains que la maladie a empêché de pouvoir jouer du piano, des «mains condamnées qui semblaient caresser des touches d’ivoire sur la jetée.» Encore quelques heures à l’attendre, à faire les cent pas le long de la jetée. Le retrouver pour mieux s’en séparer.
«C’est mon dernier soir dans une ville que j’aime et je ne te dis rien quand tu me demandes à quoi je pense. Tu te rapproches de moi, je résiste. Mes pensées résistent. Je pars demain, tu resteras.»
Fuir, mais pourquoi? Fuir pour ne pas penser à cette mère dont la vie s’étiole? Fuir ces hommes voraces qui s’attaquent à sa liberté? Depuis qu’elle est montée dans le taxi vers l’aéroport et tout au long de son voyage, elle se pose mille questions et fouille son passé. Les images de ces hommes qui rôdent autour de la fille qu’elle était la hantent. Des images et des gestes de prédateurs. Une expérience déstabilisante. «Comme une lave dévalant la pente noire d’une île, ces caillots de sang disparus dans les eaux anthracite de son enfance.»
Au chevet de Maman, elle se dit que maintenant il lui faut prendre sa vie en mains. Qu’elle restera désormais. Que cette promesse vaut autant pour sa mère que pour elle. Mais les habitudes ont la vie dure. Et la fuite est si facile…
C’est finalement sur une île – mais pouvait-il en être autrement quand on s’appelle Isola – qu’elle va trouver la force d’affronter son passé pour se construire un avenir.
Joëlle Varenne construit son roman à la manière d’un peintre pointilliste, par petites touches de couleurs qui, en s’éloignant de la toile, finissent par donner une image saisissante, attirante, étonnante. À la poésie de son écriture, on ajoutera une sensualité que la photo de Monica Vitti choisie pour la couverture reflète bien. Et l’ambiance de L’avventura n’est pas trop éloignée de ce récit non plus. L’amour qui se cherche, la passion et la déception, la fuite et le doute.

Isola
Joëlle Varenne
Médiapop Éditions
Roman
72 p., 10 €
EAN 9782491436223
Paru le 19/02/2021

Où?
Le roman est situé en France et dans différents pays qui ne sont pas précisément nommés, si ce n’est la ville de Zadar en Croatie. L’Italie y est aussi évoquée.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Isola avance avec une sensation d’ivresse, de vertige, et par moments s’approche du vide, des quelques centimètres pouvant lui arracher la vie. Elle reste là, assise. Elle se sent si peu de chose, si reconnaissante aussi. Elle pense à sa joie, l’impossibilité de partager cette joie. »
Solitaire d’île en île, Isola croise le fantôme de sa mère, un marin qui lit dans les rêves, une Pénélope derrière son comptoir. Cela se passe ailleurs, mais sait-on vraiment qui est l’étranger?
Faire de soi-même sa propre île, telle est la quête d’Isola. Une fuite éperdue qui semble ne jamais s’arrêter. À moins que la vie ne la rattrape.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Hublots, le blog de Philippe Annocque
Podcast Aligre fm (entretien avec Joëlle Varenne)

Les premières pages du livre
« Pâle septembre
C’est la fin de l’été, samedi soir. Étranger, étrangère partie sur un coup de tête, coup de cœur pour une ville à la résonance familière. Zadar, une incantation, un prolongement dans la nuit noire. Lointaine et mystérieuse.
So far…
La mer est couleur anthracite, changeante. Des silhouettes sont assises sur des marches, immobiles, face à la mer. Je marche le long du quai, j’entends les vagues amplifiées, des harmonies curieuses, liquides provenant de la terre. Dans l’obscurité naissante, j’aperçois d’étroites cavités parcourant le sol de la jetée. Le son s’en échappe, une mélodie orchestrée par le vent et les vagues.
Au chant de l’orgue marin, je me souviens.
Avant de te quitter, je devais t’annoncer mon absence.
Je ne savais comment te le dire, je redoutais ta réaction.
Un bateau passe avant de disparaître, emportant une foule vêtue de noir. Désormais, je suis seule sur le quai. Je m’éloigne quand tu avances dans ma direction. Je te regarde, mais tu continues et me dépasses.
Je t’appelle. Tu tournes rapidement la tête vers moi et me regardes. Nous restons interdits. À distance. Quelque chose se scelle. Nous ne trouvons rien à nous dire, trop. Nous nous ressemblons. Nos yeux se ressemblent. Une tristesse particulière, une fêlure familière. Nous marchons côte à côte le long du quai, nous enfonçant dans les ruelles de cette ville, ses contrastes, ses ruines à ciel ouvert côtoyant les terrains vagues. Un joyeux bordel de bois, carrosserie, jouets détruits. Des impacts de balles sont encore visibles sur les murs. Au détour d’une rue, un groupe d’hommes chante à une terrasse. Les yeux mi-clos au milieu des volutes de fumée. Nous prenons place à une table, face à face. Seule la litanie des hommes se confond avec nos regards.
Tu me parles de la maladie qui a condamné ton rêve de devenir pianiste. Comment tu l’as vécue. Fini par l’accepter. Cela fait trois mois que tu es parti, tu rentres chez toi, remontant la route de la soie à contresens. J’aime ta réserve, le soin que tu mets à répondre à mes questions. Tes yeux d’une profondeur rare, secrète, mais ce qui me trouble davantage, ce sont tes mains. Longues, aux gestes mesurés, ces mains condamnées qui semblaient caresser des touches d’ivoire sur la jetée.
Ce qui me manquait n’était pas le sexe,
mais des bras dans lesquels je pourrais m’abandonner.
Je me sentais vide et voulais que ces bras
emplissent ce vide pour oublier.
Tu me regardes intensément puis te détournes. Je me penche au-dessus de la table. Tu lèves les yeux vers moi. Je pose ma main sur le dos de la tienne, tu ne la retires
pas. Je ne veux pas m’en détacher mais quelque chose en moi cède. Tu te lèves, te rassois, donnes le nom de ton hôtel, d’une île que tu projettes de voir le lendemain et quittes la table. Je te regarde t’éloigner, ce n’est pas possible. Tu vas te retourner, je crois, mais tu ne le fais pas. Les yeux rivés sur la ruelle, je te vois disparaître.
*
Dimanche matin, les églises regorgent de fidèles. Je suis sortie de l’office. Mes épaules nues. Mes jambes nues. J’achète un voile à une mendiante. La nonne, montant la garde à l’entrée, me laisse finalement passer pour alimenter sa caisse. Ce n’est pas un office, mais un enterrement. On me regarde, assise là, au dernier rang. Les vieilles dames et les enfants regardent la fille cachée, illégitime, la femme de l’ombre qui a rendu l’âme. Vite, vite, vite. Je pars sur tes traces.
J’attends le bateau qui te ramène de l’île évoquée hier. C’est encore un lointain point dans la nuit, le temps de me dire, peut-être, c’est une connerie, pensant à ce que
tu vas dire, toi, l’homme aux doigts caressant les touches d’ivoire, quand tu me verras faire les cent pas en robe à pois, longeant sans cesse le quai comme les remparts de la ville, la nuit dernière et tout ce qu’ils vont dire les gens tandis que le bateau approche, je m’arrête. Vite, vite, vite, change de cadence, la distance rétrécit, le temps.
Un camion va percuter le suicidaire sur la voie, il ne s’est pas
égaré là, par hasard, il ne recule pas…
La cale s’ouvre. On jette une corde. Un équipier la rattrape, l’enroule sur une digue. Des silhouettes attendent le signal, comme moi, fébrile, en alerte tandis qu’un manœuvre hurle, se déchaîne. Le haut-parleur braille, les voyageurs marchent vers moi, me dépassent, se retrouvent, s’éloignent. Je cherche l’homme aux mains caressant les touches d’ivoire, j’envie les retardataires, l’enfant qui dort dans les bras de son père, je fixe la bouche géante, le vide.
Je me rue à ton hôtel. Je soliloque à propos d’un Anglais rencontré la veille à celle qui m’ouvre la porte quand tu apparais en haut des marches. Tu as reconnu ma voix,
aussi troublé que moi de te voir. Maintenant, je suis là. Je ne voudrais plus l’être. Mieux vaut s’abstenir de dire que je t’attendais sur le quai. Comment était l’île, je demande comme si de rien n’était. Tu n’y es pas allé. Comme moi, tu n’as pas trouvé le sommeil, tu as marché jusqu’à une plage. Ta peau est craquelée de trop de soleil. Nous arrivons là où nous nous sommes rencontrés la veille et quitte à tout perdre, je te dis t’avoir cherché et ma déception de ne pas t’avoir vu sur ce quai. Ce n’est
pas seulement ton rêve de pianiste que tu fuis. C’est la première fois que tu regardes une autre femme. Un besoin de toucher, de sentir, quand, dans une autre ville, une femme t’attend pour devenir mère. Tu l’aimes mais tu ne peux envisager de devenir Père.
*
Nous marchons sur un sentier traversant la forêt. Quelque chose dit que nous devons aller au bout, faire le tour de ce lac. La pluie fait ressortir les parfums de la terre humide, des arbres, des fruits écrasés à leurs pieds, faute d’être cueillis. La pluie s’intensifie, je cours vers le lac. J’entre dans le cercle, mes mains glissent, transcendent la terre. Tu me regardes du rivage, je me retourne et te fais signe de me rejoindre. Nos souffles se mêlent à perdre haleine.
De l’autre côté du lac, un sentier tombe à pic vers la mer. Des îles inhabitées se dessinent. Le ciel de porcelaine s’est fissuré et pleure sur des châteaux de pierre abandonnés sur la plage. Je pose la tête sur ton épaule, mon amant. Si un piano était sur ce rivage, je te demanderais de jouer. Tu hésiterais. Peu importe la technique, dirais-je. Après quelques notes mal assurées, tu plongerais tes doigts
sur les touches d’ivoire. Un Nocturne de Chopin. Cela s’accorderait avec la pluie. Cette pluie d’avant novembre. Cette incertitude du retour, de perte sans objet. Des rivières se déversent sur les vitres du bateau. Nous sommes ballottés l’un contre l’autre. Nous ne parlons pas du bus de nuit à prendre ni du lac. Nous devons nous séparer au port, courir récupérer nos affaires à nos hôtels et nous rejoindre à la gare routière. Tu tardes. J’hésite à monter dans le bus qui s’apprête à partir quand je t’aperçois. Je te vois soudain comme un poids, quelqu’un que je traîne derrière moi, traînerai toujours derrière moi. Pourtant, je t’attends et m’endors sur ton épaule, mon amant.
*
Au lever du jour dans une autre ville, un théâtre antique ouvre ses portes. Nous sommes seuls à l’intérieur, éclaboussés par la lumière entrant par les arches. Le ciel s’éclaircit. Nous goûtons à la ville, une ville ancienne qui s’éveille, un jour, encore. Une femme chante à sa fenêtre, un peigne à la main. Je regarde les façades, l’ocre devenant sable. L’homme avec qui je voyage et m’oublie des heures en plein jour dans une chambre à rideaux fermés.
C’est mon dernier jour de vacances. Une journée particulièrement chaude, ensoleillée. Nous marchons vers une plage. Tu me regardes partir au large, assis sur un rocher. Je disparais sans me retourner, sans te faire signe comme autrefois au lac avant de revenir m’étendre à tes côtés. Tu me regardes. Tu me regardes comme un homme regarde une femme quand je semble ne plus te voir, ne plus savoir. Une image remonte à la surface. Une île surgie de la mer, vue des hauteurs. Je me sens comme l’image d’une carte postale écornée. Sans origine, sans savoir par où commencer. Cette carte est toujours vierge dans mon sac. Écrire à son destinataire. J’en suis incapable.
*
Le soir, mon téléphone sonne. Je connais ce numéro mais ne réponds pas. Un signal retentit pour annoncer un message. Des musiciens chantent dans la rue comme le soir de notre rencontre. C’est mon dernier soir dans une ville que j’aime et je ne te dis rien quand tu me demandes à quoi je pense. Tu te rapproches de moi, je résiste. Mes pensées résistent. Je pars demain, tu resteras.
*
À l’aube, je suis réveillée par la sonnerie de mon téléphone. Je l’attrape sur la table de nuit et déchiffre un numéro. Inconnu. Oui, c’est bien moi. Je sors de la chambre et m’assois sur les marches de l’escalier. Je vais venir. Je ne suis pas là mais je vais venir. La conversation s’arrête. Je reviens dans la chambre, me recouche. Quelques secondes passent. Je ne suis pas sûre d’avoir compris. Je ressors dans le couloir et rappelle. Oui, on m’a bien appelée à l’instant pour venir au plus vite. Je vais venir.
Je raccroche. Dans la chambre, tu dors. Je sors. Je traverse une place déserte. L’avion ne décolle qu’à dix heures, si je pouvais avancer l’horaire. Étranger, étrangère, partie sur un coup de tête, coup de cœur pour une ville à la
résonance familière. Je repense à la carte postale dans mon sac et t’écris. Je pars.
Je commande un taxi à la réception de l’hôtel, j’informe de mon départ, seule, et règle la note. J’entre dans la chambre, tu n’y es pas. J’entends le robinet couler dans la salle de bains. Je me précipite pour ramasser mes affaires, tant pis si j’en oublie, je les abandonne, vite, vite, vite avant que tu ne sortes, que je ne sois forcée de t’expliquer, te raconter ce que je ne t’ai pas raconté, m’effondrer, je ne me suis pas encore effondrée, j’en ai peur et redoute que ce soit devant toi. Je laisse la carte postale sur le lit défait, dévale l’escalier, pourquoi le taxi n’est pas là? La peur que
tu descendes, me voies, me demandes pourquoi. Le taxi arrive, jure la réceptionniste, mais je cours déjà vers la sortie et m’écroule sur la banquette arrière du premier qui passe. Le conducteur ne dit rien du trajet. Encore une de ces filles qui part avec la bonne idée de tomber amoureuse d’un type qui ne l’aime pas. S’il savait…
*
Les comptoirs d’enregistrement sont encore fermés. Mon avion, pas annoncé. Il faut tuer le temps. Je reste prostrée. Le hall se remplit peu à peu. Des larmes silencieuses coulent sur mes joues. Je fuis les curieux, les enfants me montrant du doigt. Ce temps dont je dispose trop, pas assez. Mon téléphone sonne. Cette fois-ci, je décroche. Je n’ai pas pu répondre la veille, je n’ai pas vu ton appel, ma batterie m’a lâchée… Je mens, je sais que je mens. Je devance ta parole, d’éventuels reproches.
Avant de te quitter, je devais t’annoncer mon absence.
Je ne savais pas comment te le dire, je redoutais ta réaction.
Je vide mes poches, passe une porte, j’hésite à acheter des cigarettes, du chocolat, n’importe quoi. Touche le fond d’un café infect quand on appelle les passagers du vol M733. Vérification du passeport, je passe un sas, un couloir, m’assois près d’un hublot, ferme les yeux, vitesse, mon cœur se soulève. Je m’éloigne. Je repense à l’île, vue des hauteurs. Raz-de-marée dans les airs. Je me noie. Quelqu’un me tend un verre de vin. Une femme dans la quarantaine, très grande, très belle, assise à ma gauche, m’invite à trinquer avec elle. Sans un mot, elle vide son verre. Je fais de même, la remercie de ne rien me demander et de retourner à son magazine. Je regarde le tapis de nuages, étrangement calme.
*
Sur terre, ça s’agite. Je reste immobile, à contretemps, j’observe, séparée par une vitre. Impuissante. Je demande les urgences. La provinciale derrière son guichet n’en sait rien, jamais on ne lui a demandé ça. Mon cerveau est éteint. Je fais en sorte qu’il soit éteint. Ne comprends rien comme un automate allant d’un point à un autre. Me voilà sur le parking d’une gare sans souvenirs du trajet, d’avoir acheté un ticket de bus. Pas de taxi mais deux hommes chargeant le coffre d’un utilitaire que je prends en otage. Ils vont se débarrasser d’affaires chez Emmaüs avant d’aller donner un concert. J’embarque au milieu des chaises pliantes et assiettes dépareillées, la seule chose qui compte est d’avancer et à peine montée, je m’effondre. Ils m’offrent une banane, un sachet de biscuits en miettes, merci, je ne peux rien avaler. Désolés, ils ne peuvent m’emmener vers ma destination finale, il faut faire les balances pour le jazz, ce soir. D’autant plus gênée quand ils me demandent ce qu’il s’est passé. Je ne sais rien. Je les aide à décharger leur bordel en me demandant ce que je fous sur ce parking, maintenant. Heureusement, cela ne dure pas et ils me déposent sur le bord d’une nationale déserte. Les champs de colza m’agressent. Un camion s’arrête. Je fais semblant de ne pas voir les photos de filles nues dans la cabine, les cigarettes offertes et les compliments, j’ai l’air épuisée, dit le routier. Je décline l’invitation à m’étendre sur la couchette à l’arrière et lui demande de s’arrêter avant que ça déraille. Me revoilà sur la nationale. Un vieux beau s’arrête, gentil vieux beau dont je profite en le suppliant de m’emmener jusqu’au bout. Il fait un détour et me regarde avec tant de tendresse que j’en suis presque à l’aise. Il me dépose devant l’entrée du bâtiment. Tout est en travaux. Je ne suis jamais venue ici. La poussière vole, m’accable, je cours vers le hall, passe un couloir, un deuxième, demande où tu es. Salle de déchoquage. Jamais entendu ça.
*
Quand je t’aperçois derrière la fenêtre, je repense à toutes les fois où, avant de partir, j’ai jeté un œil à une autre fenêtre pour te voir, si c’était la dernière fois. Je passe entre une rangée de lits vides, de rideaux blancs. Je m’avance vers toi, je crois te reconnaître, tes mains cherchent, se débattent. Je m’arrête devant ton lit et je dis Maman. Au son de ma voix, tu tournes rapidement la tête vers moi et me regardes, tu attrapes ma main au bord du lit, la saisis, l’agrippes. Tu me souris. Ce sourire, je ne l’ai pas vu depuis si longtemps, je le reconnais. Mais tes yeux, je ne les reconnais pas. Une lueur étrange que je n’ai jamais vue chez toi, chez personne.
Un voile.
Tu t’accroches à moi comme si tu allais te noyer. Vite, vite, vite, tu te débats, je perds ton regard. Ta main, elle, garde toujours le contact. Elle m’enserre.
J’ai mal.
Je te parle. En vain. Je ne comprends pas ce que tu dis, ni ce que je dis. Je parle, demande pourquoi vite, vite, vite? Une suite d’actions logiques, mais tout est incohérent. Je caresse ton visage, toujours cette lueur dans tes yeux. Cette vitre. Je cherche à te retrouver derrière, retrouver le sourire. Trop souvent, je suis partie. Maintenant, je suis là, je ne partirai plus, je me le promets, te le promets.
Je suis là, reviens.
Mais tu ne reviens pas. »

Extraits
« Le soir, mon téléphone sonne. Je connais ce numéro mais ne réponds pas. Un signal retentit pour annoncer un message. Des musiciens chantent dans la rue comme le soir de notre rencontre. C’est mon dernier soir dans une ville que j’aime et je ne te dis rien quand tu me demandes à quoi je pense. Tu te rapproches de moi, je résiste. Mes pensées résistent. Je pars demain, tu resteras. » p. 17

« Isola avance avec une sensation d’ivresse, de vertige, et par moments s’approche du vide, des quelques centimètres pouvant lui arracher la vie. Elle reste là, assise. Elle se sent si peu de chose, si reconnaissante aussi. Elle pense à sa joie, l’impossibilité de partager cette joie. »

«Comme une lave dévalant la pente noire d’une île, ces caillots de sang disparus dans les eaux anthracite de son enfance.»

À propos de l’auteur
VARENNE_joelle_©DRJoëlle Varenne © Photo DR

Née en 1982, Joëlle Varenne a étudié le cinéma et le théâtre. Après la réalisation de courts-métrages et l’assistanat mise en scène, elle se consacre à l’écriture. Elle a publié un premier roman en 2019, Fårö, une nuit avec Ingmar Bergman (Balland), récit d’une rencontre avec le cinéaste. (Source: Médiapop Éditions)

Compte Linkedin de l’auteur 
Compte instagram de l’auteur 
Page Facebook de l’auteur 

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#Isola #JoelleVarenne #mediapopeditions #hcdahlem #roman #RentréeLittéraire2021 #litteraturefrancaise #litteraturecontemporaine #lundiLecture #LundiBlogs #rentréedhiver #RentréeLittéraireJanvier2021 #rentreelitteraire #rentree2021 #RL2021 #livre #lecture #books #blog #littérature #bloglitteraire #livre #roman #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livresaddict #lectrice #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #auteur #jaimelire #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #writer #reading #bookoftheday #instabook #Bookstagram #Book #Bookobsessed #bookshelf #Booklover #Bookaddict

Et la peur continue

PINGEOT_et-la-peur-continue  RL_2021

En deux mots
Lucie n’est pas bien dans sa peau, même si elle a toutes les apparences d’une vie réussie. Un bon métier, un mari aimant, deux enfants bien équilibrés. Alors d’où vient cette peur qui la ronge? Peut-être faut-il rechercher dans son enfance les origines du mal…

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Feel bad Book

Mazarine Pingeot poursuit son exploration des maux de nos sociétés en dressant le portrait d’une femme qui vit dans la peur. Une peur qui contamine sa famille, son travail, son pays. Un drame de notre temps.

Déjà dans son précédent roman, Se taire, Mazarine Pingeot confrontait une femme avec la difficulté d’exprimer sa souffrance, voire avec le déni de cette dernière. Mais cette fois la chose est beaucoup plus insidieuse. Car, à priori, Lucie a tout pour être heureuse. Dans le TGV Brest-Paris-Montparnasse qui ramène la famille après les vacances, elle pourrait se féliciter de l’amour que lui portent Vincent, son mari et leurs enfants, Mina et Augustin. Mais son imagination lui fait plutôt envisager que le train heurte à pleine vitesse un sanglier qui traverserait les voies. Ses idées noires viendraient-elles de la mauvaise nouvelle apprise quelques jours plus tôt par sa mère Violaine? Louis, son ami d’enfance est mort. «Mort seul, dans son appartement parisien, quand tout le monde était encore en vacances». Mort comme sa cousine Héloïse. Fini le trio formé durant leur enfance en Dordogne, fini le clan de l’été 1984. Ne reste que Lucas, le frère de Louis, le petit amoureux. Mais aux dernières nouvelles, il serait en Australie. D’où cette sensation de vide, de solitude, d’où cette peur qui, depuis les attentats, semble ne plus la quitter.
D’autant que Vincent est parti en mission au Yémen, la laissant «seule à porter ses enfants, sa maison, son travail…» Et justement, au travail ça ne va pas fort non plus. La moitié des rédacteurs et documentalistes ont été licenciés pendant l’été. Alors, malgré ses compétences reconnues, elle risque d’être emportée par la prochaine vague. Comment dans ces conditions rédiger sereinement les articles sur la physique quantique qu’on lui a demandés? Elle est en questionnement permanent. «elle n’est plus sûre de rien, ni même de sa colère».
Au fil des pages, Mazarine Pingeot détaille ce mal insidieux qui comme un serpent, se love autour de Lucie, l’empêchant de respirer, voire de penser. Les signes positifs s’effacent, les signes négatifs prennent de plus en plus de place. La spirale infernale semble sans fin. Et les solutions qui pourraient exister ne font qu’aggraver le problème. Les parents de Lucie pourraient garder les enfants durant l’été pour la décharger un peu. Sauf que sa mère «ne s’embarrasse pas d’enfants quand elle peut l’éviter.» Vincent pourrait être cette force sur laquelle elle va s’appuyer. Mais Vincent est maladroit, proposant à Lucie d’aller voir un psy. Qui ne pourrait que confirmer son mal-être.
Seule consolation, mais bien maigre, dans ce pays il semble bien que cette peur se soit installée durablement, notamment chez les femmes. Une peur archaïque, une peur viscérale. Voilà un premier feel bad book. Il ne devrait pas rester bien longtemps le seul de sa catégorie.

Et la peur continue
Mazarine Pingeot
Éditions Mialet Barrault
Roman
286 p., 20 €
EAN 9782080219886
Paru le 6/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris. On y évoque une maison en Dordogne, des vacances en Bretagne, un week-end dans le Cantal, à Saint-Chély-d’Apcher, sans oublier Bordeaux et la région.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Lucie a peur. De tout. Si le métro s’arrête entre deux stations, elle pense qu’elle va mourir. Elle craint, lorsqu’elle part travailler le matin, qu’une catastrophe ne survienne, la privant à jamais de revoir son mari et ses enfants. Pourtant, à quarante ans, elle est comblée par un métier qui la passionne et une vie de famille réussie. Mais la disparition brutale d’Héloïse, sa cousine sourde et muette qu’elle chérissait, et celle de Louis, son ami d’enfance, font affleurer un souvenir flou et pénible au goût d’essence et de boue.
Pour se libérer de ce mal étrange, Lucie devra revenir à la source de l’angoisse qui la saisit et l’empêche de vivre. Parce que, oui, la peur est tapie dans l’enfance, enfermée dans la cabane du pêcheur.
Dans ce roman envoûtant et d’une grande justesse, Mazarine Pingeot revient sur la fragilité des vies construites sur des marécages. Et la peur continue est un cri dans ce silence assourdissant.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Madame Figaro (Minh Tran Huy)

Les premières pages du livre
« Ses mains s’agitaient pour poser les questions que sa bouche ne pouvait formuler – muette depuis toujours –, auxquelles bien sûr je n’avais pas de réponses. J’étais dans la même situation qu’elle, sidérée que le jeu prenne d’autres allures. Il savait que lier les mains était la façon de la faire taire. Mais il avait aussi enfoncé quelque chose dans nos bouches. Fallait-il rire? Nos regards se cherchaient dans la pénombre. Fallait-il avoir peur? Nous n’étions sûres de rien, en attente, dans un temps suspendu, un temps qui n’existe plus pour personne.

La Marseillaise
Le train file. Rien ne peut l’arrêter. À moins qu’un sanglier et ses petits ne s’engagent sur les rails. Cognés de plein fouet par le TGV qui les démembrerait et les disperserait, dans un jaillissement de sang et d’organes. Une heure plus tard, des gendarmes prendraient le temps d’enlever, de vérifier, de nettoyer. Puis on repartirait soulagés. Le sanglier n’est pas une adolescente suicidaire, circulez.
Le train file, et l’imagination de Lucie ne peut pas en modifier le cours. Pas d’autre voie possible que celle du retour. Elle et Vincent, leurs enfants, Mina et Augustin, rentrent par le train 6199, en partance de Brest, terminus Paris-Montparnasse. La gare est encore en travaux. Quand ne le sera-t-elle plus ? Les travaux font partie de la gare, une gare finie n’existe pas; ouverture, bâches ou horizons, rien n’est définitif. Le train s’arrête et il faut descendre. On a cru, pendant trois heures, que la vie pourrait continuer ainsi, à regarder les paysages défiler, passif et actif, on a cru. Mais le train s’arrête et ne repartira qu’en arrière. Personne n’a envie de revenir en arrière. On descend. Forcément.
Les vacances, c’est fini.
L’enfant sur le quai de gare hurle La Marseillaise, tandis que les uns et les autres s’affairent à empaqueter et rassembler leurs bagages. Se regrouper et se presser vers les appartements non chauffés qui ont vécu la fin de l’été avant leurs occupants. Ceux-là ont profité des derniers beaux jours dans l’Ouest d’où arrive le train, tandis que la capitale a déjà subi sa mue météorologique.
L’enfant hurle et chante faux, il ressemble à Louis, l’ami d’enfance, dont elle a appris la mort quelques jours plus tôt. Un coup de fil de sa mère, Violaine, qui ne téléphone que pour les choses graves : Louis est mort. À l’avant-veille du retour. Mort seul, dans son appartement parisien, quand tout le monde était encore en vacances. Mort juste avant la rentrée, pour laisser aux uns et aux autres le soin d’empaqueter les dernières serviettes de bain. L’enfant chante, « Allons enfants de la patrie ! », il ressemble à Louis au même âge, ou peut-être à son frère, Lucas, sauf que Lucas ne se serait jamais donné en spectacle comme ça, plus doué en escamotage et disparition. Arlequin montre le visage qu’il choisit, parfois, il ne montre rien, il devient invisible.
Il hurle «Le jour de gloire est arrivé!» et lui rappelle ces garçons auxquels elle ne songeait plus depuis des années. Et qui semblent être partout maintenant qu’elle est assurée de ne plus les revoir. Louis mort. Lucas installé aux dernières nouvelles en Australie, suffisamment loin pour que les routes ne se recroisent pas, à part peut-être le jour de l’enterrement.
Elle observe chez l’enfant ce décalage entre une obstination sans doute liée à quelque projet mystérieux et imaginaire, et la situation de voyageurs fatigués, tendus vers un but qui les rend absents à eux-mêmes dans cet espace de transition. Ça la fait rire, tandis que Vincent lui passe les bagages, de la plateforme au quai, et que Mina et Augustin dansent sur leurs pieds, déjà avides de tout : une terre ferme et l’impatience est là. Un quai, et voilà que ça repart. Mais pour elle un quai est une fin.
Elle se sent en connivence avec ce petit échappé de la norme qui met mal à l’aise sa mère et ceux qui l’entourent l’enjoignent de se taire. La Marseillaise, franchement, c’est la honte. Elle aurait pu partir dans un fou rire lorsqu’elle se rend compte que c’est avec sa cousine qu’elle aurait voulu le partager, sans avoir à s’expliquer. Elles auraient regardé l’enfant de conserve, cet enfant aurait été Louis, aujourd’hui dans un cercueil exposé pour les derniers hommages, ou Lucas disparu depuis si longtemps, et même si sa cousine aurait été incapable de l’entendre – sourde et muette, de naissance –, elle aurait vu le visage crispé et têtu, le corps immobile et tendu vers ce chant, alors que les adultes le bousculent, lui crient dessus, que leurs traits montrent l’indignation, la suffocation. Puis elles auraient commencé à sourire, et cette ébauche serait aussitôt devenue, si leurs regards s’étaient alors croisés, un irrépressible tremblement qui n’aurait fait qu’attester une fois de plus leur absolue intimité, leur gémellité, presque. Et Louis, s’il s’en était aperçu, aurait ri avec elles, mais Lucas leur serait tombé dessus, des filles n’ont pas le droit de se moquer de lui, il pourrait les tuer. Lucas, le petit amoureux. Le garçon agile au corps souple et brun, au parfum fort, les yeux noirs qui voient partout.
Cette vision vient stopper net le rire montant.
L’inquiétude. Et le poids soudain du manque, l’impossibilité du fou rire dont la puissance venait d’être secrètement partagée. Mais on ne partage plus ce genre de chose avec un mort, avec quelqu’un qui a choisi de mourir, vous abandonnant les souvenirs et les habitudes communes, comme amputées et désormais désactivées.
Cela n’empêche pas le départ de la joie comme un départ de feu, il est seulement étouffé, retourné contre soi, brûlant l’intérieur sans rien laisser paraître. Héloïse, et maintenant Louis. La mort partout dans la capitale. Sa cousine, morte, son ami d’enfance, pas encore enterré. Elle reste seule. Les petits enfants sur le quai de gare se disent au revoir, mais c’est un adieu. L’arrachement.
Augustin et Mina la pressent, « Maman, dépêche-toi ! » Elle est à la traîne, elle veut rester avec l’enfant qui résiste, mais la foule l’emporte, la foule emporte toujours les résistances.
Dans le train, Augustin et Mina avaient fiché leurs écouteurs sur les oreilles. Communication impossible. Elle les a observés, concentrés sur un point ignoré d’elle, absents et présents à la fois ; elle aurait pu disparaître, ça n’aurait rien changé. Augustin, son ravissant petit garçon aux boucles brunes, dont la voix commençait à muer, dont la lèvre supérieure se recouvrait maintenant d’un duvet indécis. Le corps tiré en haut, sur les côtés, incertain de la direction à prendre, mal à l’aise. Mina, sa belle adolescente, le front couvert de petits boutons, qu’elle a voulu un jour masquer avec du fond de teint. C’est leur dernière dispute. Les yeux verts de Goran, son père. Mina n’a pas de souvenirs de ses parents ensemble. Ils se sont quittés quand elle était si petite. Vincent, concentré derrière ses lunettes, lisait les journaux pour se remettre dans le rythme des nouvelles, de la ville, de l’épuisement. Alors elle a regardé un film à son tour, un casque sur les oreilles, qui, au lieu de l’exclure, la rendait pareille aux autres. Et dans ce film qui a fini par les lui faire oublier, une enfant perd sa mère au cours des attentats de novembre 2015. Elle s’entraîne, s’est-elle dit alors, pour l’enterrement. Elle se met dans l’ambiance de la mort. Mais ira-t-elle ? Depuis combien de temps n’a-t-elle pas vu Louis ? Et Lucas. Les attentats n’ont rien à voir avec la mort de son ancien ami. Ni avec celle d’Héloïse. Elle se met dans l’ambiance. À partir de la deuxième partie, quand l’enfant, dure et silencieuse, éclate en sanglots pour un motif dérisoire, elle s’est mise à son tour à pleurer, se concentrant pour rester silencieuse. Ne pas essuyer les larmes coulant sur les joues ni renifler, les gens auraient regardé, elle serait devenue le clou du spectacle. Non merci ! La honte attend tapie partout où elle peut. Et Vincent, et Mina, et Augustin se seraient mis à la plaindre, eux qui espèrent la larme qui tarde à venir : mais tu as le droit de pleurer, maman ! Aucun d’entre eux n’a connu Louis. Ils se souviennent d’Héloïse mais les images s’effacent.
La honte l’escorte et joue à cache-cache, elle ne sait jamais quand elle va surgir, demeure vigilante. Alors regarder un film sur un ordinateur, des écouteurs sur les oreilles, et sortir de la bulle en exposant des larmes ? Plutôt mourir. On garde, on maintient, on protège. La fosse aux secrets est immense, elle accueille sans discrimination.
La honte est exponentielle, c’est comme ça qu’on finit par ne plus rien dire, par ne plus désirer, par ne plus savoir comment parler aux gens parce que les mots souvent trahissent, la honte devance les gestes, elle rend lâche. Elle est lâche. Quand le film s’est arrêté et qu’elle a fait semblant de se gratter le visage pour effacer les larmes plus fortes qu’elle, alors que se gratter pourrait à certains égards être bien plus honteux que sécher ses larmes, quand elle est descendue du train, qu’elle a vu l’enfant ressemblant à Louis, ou à Lucas peut-être, qu’elle a commencé à rire, puis qu’elle a pensé à sa cousine, elle a aussi songé aux enfants d’Héloïse, orphelins, qu’elle n’a pas vus depuis les obsèques, au mari, à sa famille, tranchée par une lame de rasoir. À Louis aussi qui attend son tour dans un cercueil en bois, et à leurs vacances, toujours achevées dans cette même gare, où les petits enfants se disent au revoir. L’arrachement. Gare Montparnasse, le début de la joie, le début de la peine, départ et arrivée, naissance et mort. Mais à l’époque la ligne 6 ne la ramenait nulle part, alors que là, ils seront quatre à brandir leur passe Navigo, quatre à emprunter la même rame, à sortir à la même station, à composer le code d’entrée et à monter les étages, quatre à vivre ensemble pour conjurer la solitude. L’abandon.
Devant les panneaux d’affichage, tandis que cinq militaires marchaient d’un même pas, treillis, gilet pare-balles et mitraillette à l’épaule, elle s’est demandé : Héloïse est-elle morte avant ou après les attentats ? Et cette question soudain est devenue fondamentale.
Avant, bien sûr. Si Héloïse avait vécu les attentats, elle serait peut-être vivante aujourd’hui. Elle se serait sentie entourée dans sa détresse, elle aurait pu communier dans la souffrance collective : tout ce qui pouvait la dissoudre dans du collectif était pour elle un pansement, un soulagement. Oublier qu’on a à disposition une volonté. Parce qu’on croit dur comme fer qu’on a une volonté. On y croit parce qu’on vous l’a répété. Un être sans volonté, c’est quelqu’un qui se laisse aller, quelqu’un qui s’écoute. Et quelqu’un qui s’écoute est un gros égoïste. On n’aimait pas trop les égoïstes par chez eux. On affûtait les enfants comme des couteaux, pour qu’ils partent sur le champ d’honneur la tête haute.
Pas de larmes, pas d’apitoiement. Pas de faiblesse.

L’enfant qu’on n’écoute pas, qui ressemble à Lucas ou à Louis, ou à elle-même, ce garçon a peut-être passé un été merveilleux avec d’autres enfants, loin de ses parents, loin de sa situation, dans une cabane ou un grenier. Il résiste sur son quai. Mais il va devoir la réintégrer, sa camisole, entre les murs sombres de son appartement où il pourra bien hurler à tue-tête La Marseillaise, et We Are the Champions, et encore God Save the Queen, pour ce que ça changera – personne ne l’entendra, comme sur ce quai de gare. Mais dans sa chambre, il y aura une raison objective à ce que personne ne l’entende : il n’y aura personne. Personne jusque tard dans la nuit. Il aura l’impression d’avoir passé son enfance seul. Cette impression sera diffuse, puisqu’il ne s’apercevra que beaucoup plus tard que tout cela n’était pas normal, que tout cela n’avait peut-être été qu’un autre tour de folie, la folie est toujours relative. La folie, c’est celle de l’autre. Comment imaginer que son enfance soit une grande folie ? Comment imaginer qu’il ne soit pas normal que des militaires hantent les gares et les centres commerciaux, l’œil à l’affût, les rangers cirées, et qu’à quelques mètres des adolescentes achètent des bijoux fantaisie chez Claire’s pour se photographier sur Snapchat et envoyer leur visage déformé par des filtres, yeux de chats, taches de rousseur, visage de dessin animé, tandis que des pédocriminels guettent leur apparition et likent en direct, parce qu’ils se sont fait accepter sous un profil « taillé pour » ? Des clochards sont attablés au Starbucks qui vend le café cinq euros et des goodies à l’effigie de la marque. On se damnerait pour ça, d’ailleurs on se photographie devant, et les militaires continuent leur tournée, dans le brouhaha et l’annonce du retard des trains, il est bon de s’éloigner, un homme dort par terre allongé dans son urine, une jeune fille, cheveux en crête et chien bâtard à ses côtés tend la main, il lui manque trois dents. Lucie pousse les enfants pour qu’ils avancent plus vite.
Ils se sont endormis dans le grand appartement glacé. Les draps sont humides, elle s’est dit : Mais pourquoi on n’a pas de bouillotte, pourquoi, quand un objet est indispensable, il manque ? Pourquoi rien ne peut nous réchauffer ? Elle n’a jamais utilisé de bouillotte. Mais à cet instant, elle imagine l’objet en caoutchouc, peut-être recouvert d’une peluche en forme de lapin ou de grenouille, une forme inadéquate, aucun lapin ni aucune grenouille n’est rectangulaire. Elle trouve contre les jambes de son mari un certain réconfort. Peu à peu, la chaleur revient à l’intérieur du lit. Il ne faut pas laisser dépasser un bras, une épaule, sans quoi le froid les attaque ; s’imaginer sur un radeau dans une eau infestée de piranhas, mais comment s’écrit « piranhas » ? Et pourquoi est-ce si compliqué ? des h, des y, ou rien de tout cela, comment vérifier alors qu’il ne faut pas sortir du lit sous peine d’être dévoré. Elle se blottit contre le corps de l’homme qui est le sien, mais quand celui-ci s’en écarte pour trouver une position plus confortable, elle s’entortille dans la couette, façon « nem ». C’est la rentrée. Ils ont réglé le réveil. Les enfants dorment. Un réveil qui va rythmer les jours. Et la valse de l’année, ce long tunnel où il faut survivre. Ce long tunnel… mais non, c’est fini tout ça, le long tunnel, les piranhas, dormir pour échapper, transpirer et dormir, ne pas se laisser dévorer. Penser à la Dordogne brûlante au cœur du mois d’août, le canoë orange qui remonte le courant jusqu’à la berge, les brasses coulées, une deux, une deux, ouvrir les yeux sous l’eau où tout est nuance de noir et de vert, vaincre les piranhas, frapper avec le plat de la rame encore et encore, ne pas laisser les souvenirs resurgir. Mais ils reviennent, par rafales ils reviennent, et il n’est pas sûr qu’elle puisse rassembler ses forces pour leur faire barrage.
Il la réveille à la fin du rêve, juste quand le générique de « fin du rêve » défile, sur des images de cette enfant qui parle à son doudou et fredonne des chansons. Les chansons portent la trace de sa mère, dont on ne sait rien, des chansons-traces-de-mère, des chansons-bouts-de-mère. Elle échange des rires avec sa cousine un peu plus âgée qu’elle, dans cette chambre où l’on peut voir le lit, le doudou et la chanson.
D’ailleurs, dans ce générique très sophistiqué, on observe les personnages sur des photos Polaroïd aux couleurs un peu passées, comme dans Grease. Défilent ainsi son doudou, un ours beige jeté sur le lit, puis sa chanson-trace-de-mère, un morceau rouge (peluche ? chiffon ? foulard ?) plus ou moins accroché à une fenêtre et se découpant sur la lumière extérieure, lumière tombante, une voix off dit alors sa « chanson-mère », et on peut sentir, dans le rêve, qu’il s’agit bien d’un personnage, et que sans doute là réside le mystère, le mystère de ses origines perdues.
Mais il la réveille.
C’est toujours comme ça avec les origines, on se réveille juste avant de savoir. Depuis combien de temps n’avait-elle pas rêvé d’Héloïse ? Était-ce elle ? Dans le rêve elle parlait et chantait. Pourtant pas de doute, elles étaient enfants et jouaient avec des chansons qui étaient des objets.

Danser sur les tombes
Trois jours plus tard, Lucie hésite à se rendre à l’enterrement de Louis. En apprenant la nouvelle, alors qu’elle commençait à ranger la maison en Bretagne, elle s’est dit : Ça fait beaucoup. Je n’irai pas. Elle était en colère. Puis le retour, Paris, les premiers jours d’école, l’excitation d’Augustin, les déceptions de Mina, les résolutions s’effritent. Elle ne sait plus pourquoi elle s’était dit : Non !
Pourtant, une chose est sûre, elle n’a pas envie de se retrouver aux côtés de ses parents comme une petite fille, et encore moins de voir leurs amis, tout l’Hôtel-Dieu, les collègues de Violaine et de Sophie, médecins, kiné, infirmières. Comme pour son enterrement à elle si elle devait sauter par la fenêtre, là, tout de suite. Mais est-ce une raison pour refuser un dernier au revoir ? Il y aura surtout des gens qu’elle ne connaît pas. Ceux de son âge, avec qui Louis vivait, des gens proches de lui qui partageaient un quotidien, des préoccupations communes. Elle n’a fait que croiser sa femme, n’a jamais vu ses enfants.
Quel rapport avec les vacances qui s’achèvent gare Montparnasse, et le quai de gare, Héloïse ? Quel rapport avec eux ? Le trio de la Dordogne ? La course de canoës orange, la brioche qui sort du four ? Qui saura qu’ils ont sauté par-dessus le muret pour plonger dans l’eau noire alors que les adultes dormaient ? Qu’ils ont volé des bonbons dans la cachette de grand-mère, et se sont embrassés pour jouer, pour essayer ? Aucun de ceux qui seront là.
La vie a passé depuis. Et s’est ouverte sur d’autres perspectives.
Toutes ses chemises noires sont au sale.
Si elle ne le voyait plus, c’est qu’il devait y avoir une raison. La vie d’abord, comme on dit « ah, la vie », qui comprend dans un grand fourre-tout les enfants, le travail, les nouveaux amis, les nouvelles priorités, le manque de temps, tout ce qui construit les regrets pour plus tard.
Elle fouille dans l’armoire, d’abord mollement, puis de plus en plus vite : des pois, du jaune, des dentelles, rien de noir. Ni tee-shirt ni même un sweat. Elle pourrait s’effondrer là, sur le sol de sa chambre. Elle n’ira pas.
Et puis peut-être l’humeur sombre de Louis, depuis tout-petit déjà, une humeur tumultueuse qui laissait peu accès à l’intimité, et quand « ah la vie » arrive, on ne fait plus tant d’effort.
Au Monoprix en bas de la maison, elle achète une chemise en Nylon. La matière qui fait transpirer. Elle n’a pas le temps pour les essayages. Trop grande pour elle. C’était un risque à prendre. Si la chemise est ample, moins de chance de transpirer, et ça peut être joli l’oversize, blousant, les pans rentrés dans un pantalon. Il se pourrait même qu’elle la remette à une autre occasion, rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme, mais là le doute s’immisce, ça ne fonctionne pas ! En quoi se transforme Louis ? C’est pourtant tellement plus clair que Pierre qui roule n’amasse pas mousse. À n’y rien comprendre.
Louis et Lucas, le petit amoureux, néanmoins plus âgé qu’eux de huit ans – un quasi-Dieu. Il y a des choses qu’on partage tellement qu’on préfère ne plus en parler. Louis, seul et tenu au silence, qui avait pourtant appris le langage des signes. Pas Lucas, non. Lucas se fichait d’eux. Lucas était à part. Un garçon à problèmes. Un presque adulte.
Elle n’a pas voulu que Vincent l’accompagne. Il a insisté, pour la forme, s’est-elle dit. Elle a refusé. Puisqu’elle n’avait pas l’intention d’y aller. S’en était vraiment persuadée. Vincent et Louis ne se sont jamais rencontrés.
Elle hésite à porter une veste. Il fait si lourd. Mais la chemise est légèrement transparente, à moins d’enfiler un débardeur en dessous. Le débardeur qu’elle n’a même pas encore sorti de la valise – ouverte comme éventrée sur le parquet de la chambre et qu’elle n’a pas eu le courage de vider. Elle préfère rester dans l’entre-deux. Avant, après. Ici, là-bas. La preuve qu’elle a bien fait : le débardeur est là, offert à son regard et à sa prise, comme un signe. Il voulait encore servir.
Vêtue d’un débardeur, d’une chemise et d’une veste, elle se rend en retard à la Coupole où doit avoir commencé la cérémonie. Elle ne tient pas à y assister complètement, a prévu de rester à la porte pour pouvoir repartir si besoin.
La salle est pleine, tout le monde n’a pas pu entrer. Elle se tient sur les marches avec d’autres, observe des dos, des crânes dégarnis, des cheveux poivre et sel, des boucles blondes surmontées d’un chapeau, des épaules affaissées, parfois un enfant perché dessus. Elle aimerait bien monter sur des épaules elle aussi pour voir. À la place, elle s’assoit sous le soleil féroce, entend des bribes, regarde le ciel, le visage rouge, le débardeur collé au torse.
Louis avait quarante-deux ans jusqu’à la semaine précédente, et peut-être les a-t-il encore, peut-être même les gardera-t-il jusqu’à la fin – la fin de quoi ? La sienne. La fin de ceux qui se souviendront de lui – il avait quarante-deux ans. À quarante-deux ans, on subit une autopsie. Dont les résultats seront tus. Les gens chuchotent, elle entend qu’ils parlent de ça.
Quand la foule reflue hors de la Coupole, elle repère les quatre enfants, dont le plus jeune, quatre ans, dans les bras de sa mère. Elle le devine parce que Sophie, la mère de Louis et de Lucas, est à leurs côtés, leur caresse la tête, échange avec la femme, grande, belle, qu’elle a croisée une fois dans un restaurant avec Louis. Elle observe les petits pour dénicher une ressemblance, un nez, un regard, un sourire, une expression, retrouver Louis en eux, à même leur visage. Et il est là, décomposé et dispersé, jamais entier. Il rôde, multipliant les traces d’une présence qu’il a voulu leur dérober. Elle l’a connu à leur âge, et c’est sans doute la seule de cette assemblée.
Inutile de faire semblant d’être myope, d’éviter les regards, la plupart des personnes lui sont inconnues. Elle n’a pas encore vu ses parents, et c’est tant mieux. Elle ne doute pas qu’ils soient tristes, mais retrouver d’un coup tous leurs anciens collègues doit quand même ressembler un peu à une fête.
Plus loin, Sophie salue tout le monde, la tête haute. « Non, Lucas n’a pas pu prendre l’avion, c’est trop loin / Mes condoléances Sophie / Oui, je pars le mois prochain en Australie / Mes condoléances Sophie / Peut-être que j’y resterai… / Mes condoléances Sophie / Mais les petits-enfants… / Mes condoléances Sophie / Je ne peux pas m’éloigner des petits-enfants… / Mes condoléances Sophie / Pas maintenant… / Mes condoléances Sophie / Je ne sais pas… Je ne sais pas ce que Louis aurait voulu. » Lui non plus, songe Lucie qui s’éloigne de la foule pour avoir une vision d’ensemble, et se cacher derrière une tombe, du nom de la famille Marceau, colonnes sculptées dans une pierre qui a vécu, elle est grise et striée par la pluie, recouverte de mousse. Il y a là des parents morts très âgés, et des enfants qui étaient également des parents, des dates tout à fait cohérentes.
S’il avait su quoi faire, il n’aurait pas choisi de les rassembler tous là, les anciens passagers de l’enfance et les autres, qu’elle ne connaît pas. Elle observe autour d’elle, à la recherche d’un repère : mais elle est bien la seule de cette époque-là. Perdue. Abandonnée au seuil de cette foule. Ses parents quelque part, qui doivent maintenant soutenir Sophie, le visage grave et froid, professionnels, la mort ils s’y connaissent, l’annoncer faisait partie de leur métier. Elle les cherche du regard, puis aperçoit son père. Sa mère ne doit pas être loin, il ne saurait s’en éloigner de plus d’un mètre, diminué depuis la retraite. On dit que c’est normal, son épuisement permanent ; c’est drôle comme pour des médecins le mot de dépression est tabou. Il y a même les parents d’Héloïse, son oncle et sa tante. L’angoisse se fraye un chemin. Éviter tous ces adultes devenus vieux qui enterrent leurs enfants. Ne devrait-elle pas être triste pour eux ? Des garçons courent entre les tombes. Ils jouent à chat. Se font reprendre. Sophie crie : « Laissez-les, ils ont bien le droit de s’amuser. » C’est la reine de ce jour. La reine tragique. Elle a tous les droits. Celui de faire danser les invités sur les tombes si elle le veut.
Lucie transpire de plus en plus. C’était inévitable. Le soleil frappe sur sa chemise, elle sent des gouttelettes se former sous ses aisselles, libres de couler le long des côtes, du ventre, s’arrêtant à la ceinture qui colle et rentre dans la peau. Heureusement qu’elle ne se rendra pas au pot chez Sophie, sous les toits, où le tarama a déjà dû fondre sur les mini-blinis, suintant l’huile de palme dans les assiettes en carton. Et ces photos encadrées au mur, de petits garçons bouclés sur un canoë orange, la peau brunie, le torse à l’air.
Elle s’éloigne. Ses pas la mènent au caveau d’Héloïse, à quelques allées de là. Un enterrement sous un ciel gris et lourd, un an plus tôt – quarante et un ans, deux enfants dont la dernière avait six ans. Un suicide franc : elle s’est pendue.
C’est cela que commence à contenir « ah la vie », des morts et des enterrements, et pas seulement de vieux parents qui peinent à partir. Il y a ses contemporains aussi, et des pans entiers de son enfance, qui disparaissent emportant les souvenirs. Elle-même en a si peu ; elle comptait sur eux pour les conserver. Ils l’abandonnent l’un après l’autre.
Elle n’est jamais revenue sur la tombe d’Héloïse. Et la colère monte quand elle s’en approche. La colère de les savoir tous les deux là, à quelques dizaines de mètres de distance, la laissant seule, comme si elle n’avait pas été assez seule dans sa vie, comme si elle méritait de leur survivre. Expulsée de cet âge, l’âge oublié, enterré, tapi, qui attend de sauter à la gorge, la bête féroce.
Elle ne doit pas s’attarder, sa famille pourrait avoir le désir de faire le détour par la sépulture fraîchement fleurie de leur nièce et de leur fille. Elle leur enverra un message pour leur dire qu’elle était là.
À travers les allées dallées où se cassent les talons, elle chantonne ses adieux : au revoir Louis, au revoir Héloïse. Ses jumeaux, d’une certaine manière. Héloïse avec qui elle parlait par signes que les autres ignoraient – la langue du secret, celle des mains, des doigts, des bras, la langue dansée qu’elle avait adoptée presque en même temps que celle qui s’entend. Héloïse était muette, et Lucie trouvait ça normal. Les autres faisaient tellement de bruit. Entre elles, il était naturel qu’elles aient un langage privé – partagé par quelques membres d’une secte à laquelle elle était fière d’appartenir : comprendre le langage des signes que parlaient des passants dans la rue était un privilège. Chaque fois, elle avait envie de les prévenir : je sais ce que vous dites ! Louis en connaissait les rudiments, à force. Ça l’amusait, mais elles pouvaient l’exclure en accélérant les gestes, selon qu’elles voulaient le punir ou non.
Ils formaient un clan silencieux, d’où fusaient parfois des rires, le clan de l’été 84. Au revoir Héloïse, au revoir Louis.
Le clan dissous par les années et les choix de vie.
Elle est la dernière à se rendre aux enterrements. La survivante. Mais elle est aussi une femme mariée, mère de deux enfants. C’est un statut concurrent, et qui lui convient mieux. Elle se presse pour récupérer Augustin à la sortie du collège, lui a promis de se tenir à l’écart, de l’attendre au coin de la rue, de ne pas se faire remarquer.
Mais dès qu’ils ont tourné au carrefour, loin des regards des collégiens, Augustin lui prend le bras et le serre. Il parle vite et chante presque.
« Il me faut un compas et un cahier à grands carreaux 96 pages.
— Mais on en a déjà acheté !
— Non ! C’est 120, il faut 96 pages !
— Quelle différence ? Je ne comprends pas ?
— C’est ce qu’ils ont demandé, sinon je vais me faire coller !
— OK ! OK ! On ne va pas prendre un tel risque pour quelques pages de trop ! »
Ils entrent au Monoprix. Matin, chemise noire – peine –, après-midi, fournitures scolaires – joie.
Quand il rentre, il range ses nouvelles affaires dans le bureau neuf de sa chambre. Elle le regarde faire, fascinée par tant d’application – de maniaquerie ? –, elle qui se rappelle soudain qu’elle a une valise à ranger. Mais elle entend une clé tourner dans la serrure : c’est Mina. Elle va à sa rencontre pour lui demander comment s’est passée la journée, si elle a vu de nouveaux professeurs, s’est fait de nouvelles copines. C’est le temps des commencements où tout mérite d’être raconté. Après, les discussions se tarissent. Lucie compte bien en profiter.
*
À la table du petit déjeuner Lucie et Vincent écoutent la radio tandis qu’ils font griller des tartines et les beurrent pour Mina et Augustin, l’une sous la douche, l’autre encore endormi.
Jacques Rovel, un écologiste de tendance radicale, explique qu’il n’y a pas de valeur supérieure à la vie, que la vie est l’aune de toutes les valeurs, la valeur des valeurs, mais pas forcément celle de l’homme. La Terre vaut mieux que lui.
Lucie s’agace, Lucie s’énerve.
« Il la connaît personnellement, la Terre ? Elle a quoi de mieux que l’homme ?
— Il est excessif, c’est vrai, mais peut-être qu’on est obligé d’être un peu excessif aujourd’hui pour faire entendre raison, réplique Vincent.
— Entendre raison, tu vois ! La raison, c’est pas la Terre, c’est l’homme qui l’a ! Comme si l’homme n’était pas l’aboutissement de toutes ces luttes pour surmonter les contraintes stupidement biologiques.
— Ne t’avise pas de dire ça à ton boulot, par les temps qui courent tu vas te faire tuer !
— À mon boulot, ils ont encore quelques notions scientifiques, j’espère ! J’espère qu’ils y croient ! Sinon qui ? »
Vincent sourit.
« Alors ça y est, tu n’es plus écolo ? »
Lucie hausse les épaules.
« Je suis allée à l’enterrement. »
Augustin entre dans la pièce, Vincent est pris de court.
« Pourquoi tu ne me l’as pas dit ?
— Pas eu le temps.
— Mais hier soir ? Cette nuit ? Ou même un texto !
— Je ne sais pas, il n’y a rien à en dire. »
Vincent se lève pour remplir le bol d’Augustin, qui s’adresse à sa mère : « T’es pour le réchauffement de la planète ? » Elle hésite, puis lui répond très sérieusement, connaissant l’engagement écologique de l’enfant de douze ans, par nature tyran, radical et révolutionnaire. « Je déteste autant les transhumanistes, parce qu’ils pensent la même chose – oubliant que son fils n’a sans doute encore jamais entendu parler de l’idéologie transhumaniste –, que la vie est la valeur suprême, et qu’il faut la préserver coûte que coûte, même si elle n’a aucun sens. Ils y ont pensé au sens de la vie avant d’essayer de la perpétuer ? » Augustin la regarde, sidéré, Vincent ronge son frein. « Pas la peine de t’énerver, maman », dit Mina qui déboule dans la pièce. Elle fait la grève du lycée un vendredi par mois. Mais personne n’insiste, ils sont tous au courant que la mort s’obstine en ce moment, et qu’elle doit avoir ses raisons. Lucie doit croire qu’il y a des raisons pour mourir supérieures aux raisons de continuer de vivre.
Dans la chambre, tandis qu’elle s’habille, Vincent lui dit : « Dès que tu te sens prête, tu peux en parler si tu veux. Je suis là. » Mais Lucie hausse les épaules. Parler de quoi?
«C’était avant.» Ainsi Lucie s’installe-t-elle dans une vie au futur antérieur, vue sous deux angles contemporains : le présent, et le futur qui viendrait le redessiner, lui assigner un nouveau sens. Elle se méfie du futur précisément pour cela : ni le passé ni le présent ne sont jamais fixes avec lui, ils peuvent changer à tout instant, et c’est très angoissant, ça, de ne pas savoir exactement sur quel mode vivre l’instant. Car elle n’aime pas se faire avoir. Non. Elle n’aimerait pas qu’on lui dise : de t’énerver, maman », dit Mina qui déboule dans la pièce. Elle fait la grève du lycée un vendredi par mois. Mais personne n’insiste, ils sont tous au courant que la mort s’obstine en ce moment, et qu’elle doit avoir ses raisons. Lucie doit croire qu’il y a des raisons pour mourir supérieures aux raisons de continuer de vivre.
Dans la chambre, tandis qu’elle s’habille, Vincent lui dit : « Dès que tu te sens prête, tu peux en parler si tu veux. Je suis là. » Mais Lucie hausse les épaules. Parler de quoi?
«C’était avant.» Ainsi Lucie s’installe-t-elle dans une vie au futur antérieur, vue sous deux angles contemporains : le présent, et le futur qui viendrait le redessiner, lui assigner un nouveau sens. Elle se méfie du futur précisément pour cela : ni le passé ni le présent ne sont jamais fixes avec lui, ils peuvent changer à tout instant, et c’est très angoissant, ça, de ne pas savoir exactement sur quel mode vivre l’instant. Car elle n’aime pas se faire avoir. Non. Elle n’aimerait pas qu’on lui dise : Tu te souviens avec quel soin tu as choisi les rideaux de ta chambre et tout ce que tu as projeté dans cette chambre, une vie enfin apaisée, sertie dans cet écrin de bois, une chambre presque luxueuse telle que tu n’aurais jamais pu la rêver. Et puis le rêve est advenu. Mais un jour, la chambre brûlerait, et le chat avec, et peut-être son mari, endormi, pas les enfants, non, cette vision-là n’est pas possible, il y a des choses que la pensée ne peut pas se figurer, il y a de la résistance à l’imagination. Son mari, elle l’aime, mais elle a déjà vécu sans lui.
Elle triche un peu avec l’imaginaire, elle va là où c’est encore possible.
Et ces flammes soudain obscurcissent son sentiment de bien-être tandis qu’elle boutonne son chemisier jusqu’au cou, et observe le dos nu de Vincent, ses muscles se mouvoir sous sa peau brune, appétissante ; ils ondulent comme frémit la surface de l’eau quand un poisson passe, invisible, elle peut les contempler des heures à son insu, car ce sont ces muscles-là qui la maintiennent captive et, comme les racines des arbres tropicaux enserrent les ruines des temples d’Angkor, elle voudrait qu’ils tissent autour d’elle, jusqu’à se confondre avec sa propre chair, une forteresse, ou à défaut un blockhaus.
Tout ce qu’elle pourrait perdre. Elle ne veut pas être dupe, elle sait tout ce qui peut arriver, elle voit le couteau se planter entre les omoplates, alors qu’il visite un camp de réfugiés dans un pays en guerre, sa peau couverte de plaies, se craqueler comme une terre trop sèche, elle reste sur ses gardes, le bonheur ne l’endormira pas, elle prévoit tout, comme dans une guerre tactique, ignorant néanmoins l’ennemi, sinon sous la forme de « tout ce qui peut arriver », son imagination est sans limites. »

Extraits
« C’est avec Héloïse qu’elle avait construit le premier foyer, l’originel, celui qu’incessamment on imite. La chambre rouge; les animaux des fables de La Fontaine au mur, toile de Jouy rouge et blanche; les deux lits jumeaux, barreaux en cuivre, draps brodés aux initiales de sa grand-mère. Après s’être brossé les dents dans le lavabo en faïence où seule l’eau froide coulait, puis les pieds dans le bidet – il y en avait dans chaque salle de bains – à l’aide d’une brosse souple pour enlever les grains de sable et petits cailloux ramenés des plages de la Dordogne, après avoir enfilé les chemises de nuit cousues par la grand-mère, elles ouvraient
grand les draps et commençaient par faire semblant de dormir pour éloigner les adultes. Une fois les lumières éteintes, des mains se cherchaient, c’était le signal. Lucie fouillait alors sous l’oreiller, entre le matelas et les barreaux en cuivre, la lampe de poche qui y était cachée. »

« Ses enfants qui grandissent et jouent aux jeux vidéo comme les autres, qui ont des notes et des bulletins en fin de trimestre, qui oublient de se laver ou prennent des douches brûlantes de deux heures, râlent souvent, mais parfois se lovent contre elle, des enfants au casque vissé sur les oreilles et qui ne lisent jamais, cultivent des amitiés, s’offusquent, mangent et dorment puis mangent puis dorment, ces êtres-là sont fiables, n’est-ce pas? Ils n’ont pas besoin d’elle. Ils sont des êtres humains conformes, qui parviendront à vivre, assurément. Elle doit pouvoir les imaginer loin d’elle, sans demander quand elle rentre, sans avoir besoin qu’elle fasse les courses, puis bouillir l’eau, sans attendre qu’elle demande si les devoirs sont terminés pour s’y mettre, sans entendre le signal de la nuit, extinction des feux et brossage de dents, pour transgresser cette pauvre loi. Indépendants, ils commencent à l’être, et si elle mourait à l’instant d’une crise cardiaque, là ce ne serait pas grave, non ils n’ont plus besoin d’elle et c’est tant mieux, elle peut se jeter par la fenêtre, avec la mouette hurlante, ce ne sera pas si grave. Pas si grave. » p.193

À propos de l’auteur
PINGEOT_Mazarine_©Pascal_ItoMazarine Pingeot © Photo Pascal Ito

Romancière, professeure de philosophie et scénariste, Mazarine Pingeot est l’auteure d’une douzaine de romans dont Bouche cousue, Bon petit soldat, Les Invasions quotidiennes, Magda et Se taire. (Source: Éditions Mialet Barrault)

Page Wikipédia de l’auteur 
Compte Twitter de l’auteur 

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#etlapeurcontinue #MazarinePingeot #editionsMialetBarrault #hcdahlem #roman #RentréeLittéraire2020 #litteraturefrancaise #litteraturecontemporaine #rentreelitteraire #rentree2020 #RL2020 #livre #lecture #books #blog #littérature #bloglitteraire #livre #roman #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livresaddict #lectrice #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #auteur #jaimelire #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #writer #reading #bookoftheday #instabook #Bookstagram #Book #Bookobsessed #bookshelf #Booklover #Bookaddict

Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur

LEE_ne_tirez_pas_sur_loiseau_moqueur_P

coup_de_coeur lete_en_poche  68_premieres_fois_logo_2019  Logo_premier_roman

Sélectionné par les « 68 premières fois »
En deux mots:
Cette chronique de la vie dans l’Alabama à la fin des années 1930 est racontée par une fillette qui vit avec son frère aîné, Jem et son père, Atticus. Avocat dans une petite ville où chacun épie son voisin, il est chargé de défendre un Noir accusé de viol. Le procès va bouleverser toute la communauté.

Ma note:
★★★★★ (coup de cœur, livre indispensable)

Ma chronique:

Un pur bonheur de lecture

Ce roman signé Harper Lee devenu un classique qui résonne fortement dans l’actualité de cette année et du mouvement black lives matter. Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur raconte la vie dans un village d’Alabama à travers le regard d’une petite fille.

En refermant ce magnifique roman, je ne peux que donner raison à Jean-Baptiste Andrea quand il écrit «Il y a quelque chose d’insaisissable dans ses pages, une humanité qui le rend universel, d’innocence et de gravité». Nous sommes à Maycomb, une bourgade imaginaire d’Alabama, au sein d’une famille Finch composée par Atticus, le père et de ses deux enfants, l’aîné Jeremy, dit Jem (13 ans) et la cadette, Jean Louise Finch (9 ans), qui préfère qu’on l’appelle Scout. C’est elle que choisit Harper Lee pour nous raconter la vie dans le Sud des États-Unis et c’est sans doute là ce qui rend le livre aussi fort. Avec le regard innocent et plein d’insouciance de la jeunesse, le récit est allègre, voire drôle, alors même que les thèmes abordés vont gagner en intensité dramatique. Mais au début du roman, le principal centre d’intérêt de Scout est le petit microcosme qu’elle croise sur les bancs de l’école où elle s’ennuie car elle sait déjà lire, ce qui a le don d’agacer sa maîtresse. Alors, elle observe ses congénères, se bagarre à l’occasion et se précipite sur les gâteaux de Calpurnia, leur cuisinière noire. Et organise des expéditions autour de la maison de Radley, ce voisin qui ne sort jamais, sauf peut-être la nuit. Encore un mystère à élucider pour l’intrépide Scout!
Avec Dill, son ami de vacances, elle explore tous les recoins de Maycomb et cherche à comprendre comment fonctionne ce monde aux règles parfois bien déroutantes dont son père est le garant.
Le roman d’initiation va alors trouver son point d’orgue lorsque l’on charge Atticus de défendre Tom Robinson, un noir accusé de viol. Le procès, dont l’issue ne fait guère de doute dans ce sud ségrégationniste où les «nègres» continuent d’être considérés comme des citoyens de seconde zone, va rassembler toute la communauté. Après le témoignage de Bob Ewell, le père de Mayella, la victime supposée de Tom Robinson, la chose semble être entendue. Mais Harper Lee, et c’est sans doute là son autre coup de génie, va déconstruire témoignage après témoignage une version trop parfaite pour être vraie. Restent les préjugés racistes, le pouvoir de la communauté blanche qui ne saurait être remis en cause. Il va falloir choisir entre la vérité et l’ordre établi, entre le maintien des inégalités – qui arrange bien les notables – et la justice.
Ce roman a été publié au moment où le combat pour les droits civiques s’intensifiait aux États-Unis et malheureusement, il n’a rien perdu de sa force et de son actualité aujourd’hui. Tom Robinson et George Floyd, même combat!
Lisez et faites lire ce livre qui est une ode à la tolérance mais aussi au courage et à l’intégrité, mais surtout parce qu’il vous offrira un bonheur de lecture rare.

Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur
Harper Lee
Éditions Le Livre de poche
Roman
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Isabelle Stoianov
446 p., 6,90 €
EAN 9782253115847
Paru le 23/08/2006
Édition originale parue en 1959 chez De Fallois

Où?
Le roman se déroule aux États-Unis, principalement en Alabama.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans une petite ville d’Alabama, à l’époque de la Grande Dépression, Atticus Finch élève seul ses deux enfants, Jem et Scout. Avocat intègre et rigoureux, il est commis d’office pour défendre un Noir accusé d’avoir violé une Blanche. Ce bref résumé peut expliquer pourquoi ce livre, publié en 1960 – au cœur de la lutte pour les droits civiques des Noirs aux États-Unis -, a connu un tel succès. Mais comment est-il devenu un livre culte dans le monde entier? C’est que, tout en situant son sujet en Alabama dans les années 1930, Harper Lee a écrit un roman universel sur l’enfance. Racontée par Scout avec beaucoup de drôlerie, cette histoire tient du conte, de la short story américaine et du roman initiatique.
Couronné par le prix Pulitzer en 1961, Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur s’est vendu à plus de 30 millions d’exemplaires dans le monde entier.

68 premières fois
Sélection anniversaire: le choix de Jean-Baptiste Andrea

Jean-Baptiste Andrea. Editions L'Iconoclaste. © vinciane verguethen/voyez-vous
Jean-Baptiste Andrea. Editions L’Iconoclaste. © vinciane verguethen/voyez-vous

Jean-Baptiste Andrea est né en 1971. Scénariste et réalisateur, il s’est révélé en tant qu’écrivain avec Ma reine (paru en 2017), qui a obtenu douze prix littéraires, dont le prix Femina des lycéens et le prix du Premier Roman. Avec Cent millions d’années et un jour, il a confirmé en 2019 son talent de prosateur hors-pair. (Source: Éditions L’Iconoclaste)

«Je ne sais pas quoi en dire, à part que ce livre m’a profondément marqué quand je l’ai lu. Il y a quelque chose d’insaisissable dans ses pages, une humanité qui le rend universel, d’innocence et de gravité. Accessoirement, j’adore l’idée d’une autrice qui n’a produit qu’un roman (j’ignore volontairement celui sorti à sa mort). Je me dis toujours qu’un écrivain a un certain nombre de livres en lui/elle et qu’il est inutile de se forcer à en faire plus. J’admire qu’elle ait su l’accepter. Mais tout ça, c’est du blabla, c’est un classique, c’est émouvant, c’est à lire!»

Les autres critiques
Babelio
Lecteurs.com
Page Wikipédia du roman
MAZE Magazine (Anaïs Dinarque)
Télérama (Nathalie Crom)
France Inter (Ça peut pas faire de mal – Guillaume Gallienne)
ELLE 
L’influx
Le livre de poche 
Le blog de passion de lecteur 
Blog Tenseki
Blog Chapitre 11
Blog Oubli mon ami 
Blog Des pages pour s’envoler 

Bande-annonce du film Du silence et des ombres – To Kill a Mockingbird, adaptation du roman Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur de Harper Lee réalisée par Robert Mulligan, Oscar du meilleur scénario.

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Mon frère Jem allait sur ses treize ans quand il se fit une vilaine fracture au coude mais, aussitôt sa blessure cicatrisée et apaisées ses craintes de ne jamais pouvoir jouer au football, il ne s’en préoccupa plus guère. Son bras gauche en resta un peu plus court que le droit ; quand il se tenait debout ou qu’il marchait, le dos de sa main formait un angle droit avec son corps, le pouce parallèle à la cuisse. Cependant, il s’en moquait, du moment qu’il pouvait faire une passe et renvoyer un ballon.
Bien des années plus tard, il nous arriva de discuter des événements qui avaient conduit à cet accident. Je maintenais que les Ewell en étaient entièrement responsables, mais Jem, de quatre ans mon aîné, prétendait que tout avait commencé avant, l’été où Dill se joignit à nous et nous mit en tête l’idée de faire sortir Boo Radley.
À quoi je répondais que s’il tenait à remonter aux origines de l’événement, tout avait vraiment commencé avec le général Andrew Jackson. Si celui-ci n’avait pas croqué les Creeks dans leurs criques, Simon Finch n’aurait jamais remonté l’Alabama et, dans ce cas, où serions-nous ? Beaucoup trop grands pour régler ce différend à coups de poing, nous consultions Atticus, et notre père disait que nous avions tous les deux raison.
En bons Sudistes, certains membres de notre famille déploraient de ne compter d’ancêtre officiel dans aucun des deux camps de la bataille d’Hastings. Nous devions nous rabattre sur Simon Finch, apothicaire de Cornouailles, trappeur à ses heures, dont la piété n’avait d’égale que l’avarice. Irrité par les persécutions qu’en Angleterre leurs frères plus libéraux faisaient subir à ceux qui se nommaient « méthodistes », dont lui-même se réclamait, Simon traversa l’Atlantique en direction de Philadelphie, pour continuer ensuite sur la Jamaïque puis remonter vers Mobile et, de là, jusqu’à St Stephens. Respectueux des critiques de John Wesley contre le flot de paroles suscitées par le commerce, il fit fortune en tant que médecin, finissant, néanmoins, par céder à la tentation de ne plus travailler pour la gloire de Dieu mais pour l’accumulation d’or et de coûteux équipages. Ayant aussi oublié les préceptes de son maître sur la possession de biens humains, il acheta trois esclaves et, avec leur aide, créa une propriété sur les rives de l’Alabama, à quelque soixante kilomètres en amont de St Stephens. Il ne remit les pieds qu’une fois dans cette ville, pour y trouver une femme, avec laquelle il fonda une lignée où le nombre des filles prédominait nettement. Il atteignit un âge canonique et mourut riche.
De père en fils, les hommes de la famille habitèrent la propriété, Finch’s Landing, et vécurent de la culture du coton. De dimensions modestes comparée aux petits empires qui l’entouraient, la plantation se suffisait pourtant à elle-même en produisant tous les ingrédients nécessaires à une vie autonome, à l’exception de la glace, de la farine de blé et des coupons de tissu, apportés par des péniches remontant de Mobile.
Simon eût considéré avec une fureur impuissante les troubles entre le Nord et le Sud qui dépouillèrent ses descendants de tous leurs biens à l’exception des terres. Néanmoins ils continuèrent à vivre de la terre jusqu’au XXe siècle, époque où mon père, Atticus Finch, se rendit à Montgomery pour y faire son droit, et son jeune frère à Boston pour y étudier la médecine. Leur sœur, Alexandra, fut la seule Finch à rester dans la plantation : elle épousa un homme taciturne qui passait le plus clair de son temps dans un hamac au bord de la rivière, à guetter les touches de ses lignes.
Lorsque mon père fut reçu au barreau, il installa son cabinet à Maycomb, chef-lieu du comté du même nom, à environ trente kilomètres à l’est de Finch’s Landing. Il occupait un bureau tellement petit, à l’intérieur du tribunal, qu’il put à peine y loger un porte-chapeaux, un crachoir, un échiquier et un code de l’Alabama flambant neuf. Ses deux premiers clients furent les deux derniers condamnés à la pendaison de la prison du comté. Atticus leur avait conseillé d’accepter la générosité de l’État qui leur permettait de plaider coupables de meurtre au second degré et de sauver ainsi leur tête, mais c’étaient des Haverford, nom devenu synonyme de crétin dans le comté de Maycomb. À cause d’un malentendu provoqué par la détention a priori injustifiée d’une jument, ils avaient commis l’imprudence de descendre le meilleur maréchal-ferrant de la ville devant trois témoins, et ils crurent pouvoir se défendre en affirmant que « ce salaud ne l’avait pas volé ». Ils persistèrent à plaider non coupables de meurtre au premier degré, aussi Atticus ne put-il faire grand-chose pour eux, si ce n’est d’assister à leur exécution, événement sans doute à l’origine de la profonde aversion de mon père envers le droit pénal.
Durant ses cinq premières années à Maycomb, il réduisit ses dépenses ; ensuite, pendant plusieurs années, il consacra ses économies aux études de son frère. John Hale Finch avait dix ans de moins que lui et opta pour la médecine en un temps où le coton ne rapportait plus assez pour valoir la peine d’être cultivé ; mais, après avoir placé oncle Jack sur les rails, Atticus tira des revenus convenables de la pratique du droit. Il se plaisait à Maycomb, chef-lieu du comté qui l’avait vu naître et grandir ; il en connaissait les habitants qui le connaissaient eux aussi et devait à Simon Finch de se retrouver lié, par le sang ou par mariage, avec à peu près toutes les familles de la ville.
Quand je vins au monde, Maycomb était déjà une vieille ville sur le déclin. Par temps de pluie, ses rues se transformaient en bourbiers rouges ; l’herbe poussait sur les trottoirs, le tribunal s’affaissait. Curieusement, il faisait plus chaud à l’époque : les chiens supportaient mal les journées d’été ; les mules efflanquées, attelées aux carrioles Hoover, chassaient les mouches à coups de queue à l’ombre étouffante des chênes verts sur la place. Les cols durs des hommes se ramollissaient dès neuf heures du matin. Les dames étaient en nage dès midi, après leur sieste de trois heures et, à la tombée de la nuit, ressemblaient à des gâteaux pour le thé, glacés de poudre et de transpiration.
Les gens se déplaçaient lentement alors. Ils traversaient la place d’un pas pesant, traînaient dans les magasins et devant les vitrines, prenaient leur temps pour tout. La journée semblait durer plus de vingt-quatre heures. On ne se pressait pas, car on n’avait nulle part où aller, rien à acheter et pas d’argent à dépenser, rien à voir au-delà des limites du comté de Maycomb. Pourtant, c’était une période de vague optimisme pour certains : le comté venait d’apprendre qu’il n’avait à avoir peur que de la peur elle-même.
Nous habitions la principale rue résidentielle, Atticus, Jem et moi, ainsi que Calpurnia, notre cuisinière. Jem et moi étions très satisfaits de notre père : il jouait avec nous, nous faisait la lecture et nous traitait avec un détachement courtois.
Calpurnia, c’était une autre histoire : toute en angles et en os, elle était myope et louchait, elle avait les mains larges comme des battoirs et deux fois plus dures. Elle passait son temps à me chasser de la cuisine, à me demander pourquoi j’étais incapable de me conduire aussi bien que Jem, alors qu’elle savait pertinemment qu’il était plus âgé que moi, à m’appeler pour rentrer à la maison quand je n’en avais pas envie. Nos algarades épiques s’achevaient toujours de la même manière : elle gagnait, parce qu’Atticus prenait toujours sa défense. Elle travaillait chez nous depuis la naissance de Jem et, d’aussi loin que je me souvienne, j’avais senti peser sur moi sa présence tyrannique.
J’avais deux ans à la mort de notre mère, aussi ne me manquait-elle pas. C’était une Graham, de Montgomery ; Atticus l’avait rencontrée lorsqu’il avait été élu pour la première fois à la Chambre des représentants de l’État. Il approchait la cinquantaine, il avait quinze ans de plus qu’elle. Jem fut le fruit de leur première année de mariage. Je naquis quatre ans plus tard et notre mère mourut d’une crise cardiaque deux ans après. Il paraît que c’était fréquent dans sa famille. Contrairement à moi, Jem en a souffert, je crois. Il se souvenait bien d’elle et parfois, en plein jeu, il poussait un long soupir et s’en allait jouer tout seul derrière le garage. Dans ces moments-là, je préférais ne pas l’ennuyer. »

Extraits
« Deux ères géologiques plus tard, nous entendîmes les chaussures d’Atticus racler les marches de la véranda. La porte grillagée claqua, il y eut une pause – il s’arrêta devant le porte-chapeaux dans l’entrée – et nous l’entendîmes appeler : « Jem ! », d’une voix glacée comme le vent d’hiver.
Il alluma le lustre du salon et nous trouva là, pétrifiés. Dans une main, il tenait mon bâton, dont le pompon jaune et sale traînait sur le tapis. Il tendait l’autre main, elle était pleine de boutons de camélias. Jem ! C’est toi qui as fait ça ?
– Oui, père.
– Pourquoi ?
– Parce que, répondit Jem doucement, elle a dit que tu défendais les nègres et la racaille.
– Et c’est pour cette raison que tu t’es conduit de la sorte ?
Jem remua les lèvres mais son « oui, père » fut inaudible.
– Mon garçon, je ne doute pas que tu sois agacé par les remarques des gens de ton âge sur le fait que, comme tu dis, je défende les nègres, mais faire une chose pareille à une vieille dame malade est inexcusable. Je te conseille fortement d’aller voir immédiatement Mrs Dubose et de lui parler. Reviens directement à la maison après.
Jem ne bougea pas.
– Je t’ai dit d’y aller !
Je suivis Jem quand il sortit.
– Reviens ici, toi ! me dit Atticus.
Je revins.
Atticus prit The Mobile Press et s’assit dans le fauteuil à bascule que Jem venait d’abandonner. Je ne comprenais absolument pas comment il pouvait rester là, à lire tranquillement le journal alors que son fils unique courait le risque d’être abattu par une relique de l’armée confédérée. (…)
– Ne te fais donc pas de souci pour lui. Je n’aurais jamais cru que ce serait Jem qui perdrait ainsi son calme pour cette affaire. Je pensais que ce serait toi qui me causerais le plus de souci.
Je dis que je ne voyais pas pourquoi nous devions absolument conserver notre sang-froid ; personne à l’école n’y était tenu. (…)
– Atticus, tu dois te tromper… ?
– Comment cela ?
– Eh bien, la plupart des gens semblent penser qu’ils ont raison et toi non…
– Ils ont tout à fait le droit de le penser et leurs opinions méritent le plus grand respect, dit Atticus, mais avant de vivre en paix avec les autres, je dois vivre en paix avec moi-même. La seule chose qui ne doive pas céder à la loi de la majorité est la conscience de l’individu. »

« Avant de vivre avec les autres, je dois vivre avec moi-même. La conscience est la seule chose qui ne doit pas s’adapter au vouloir de la majorité. »

« Je voudrais que tu comprennes ce qu’est le vrai courage. C’est savoir que tu pars battu d’avance, et malgré cela, agir quand même et tenir jusqu’au bout. »

« Vous ne comprenez jamais vraiment une personne tant que vous n’aurez pas considéré les choses de son point de vue… Jusqu’à ce que vous ayez grimpé à l’intérieur de sa peau et que vous y marchiez. »

« Atticus avait raison. Il avait dit un jour qu’on ne connaissait vraiment un homme que lorsqu’on se mettait dans sa peau. Nous eûmes la confirmation que l’imprévu pouvait surgir de partout. »

« (Mr Underwood) se contentait de dire que c’était un péché de tuer des infirmes, qu’ils soient debout, assis ou en train de s’évader. Il comparait la mort de Tom au massacre absurde des oiseaux chanteurs par les chasseurs et les enfants… »

« Atticus disait parfois que le meilleur moyen de vérifier si un témoin mentait ou disait la vérité consistait à l’écouter au lieu de le regarder. »

« Tirez sur tous les geais bleus que vous voudrez, si vous arrivez à les toucher, mas souvenez-vous que c’est un péché de tuer un oiseau moqueur. »

« Notre père ne faisait rien. Il n’était pas fermier ni garagiste ni quoi que ce soit susceptible de soulever l’admiration. Il ne faisait pas ce que faisaient les pères de nos camarades : il n’allait jamais à la chasse ni à la pêche, il ne jouait pas au poker, ne buvait pas, ne fumait pas. Il restait à lire au salon. Pour autant, il ne passait pas aussi aperçu que nous le souhaitions : cette année-là, l’école bourdonnait de discussions sur le fait qu’il allait défendre Tom Robinson et ce n’était jamais pour en dire du bien. On se donnait le mot: «Finch est l’ami des nègres! »

À propos de l’auteur
Nelle Harper Lee dite Harper Lee est une écrivaine américaine née le 28 avril 1926 à Monroeville dans l’Alabama et morte le 19 février 2016 dans la même ville.
Après ses études secondaires au lycée de Monroeville, Harper entre à la Faculté Huntingdon de Montgomery (Alabama) où elle reste un an avant d’entrer en Faculté de Droit. C’est là qu’elle commence à écrire pour quelques journaux étudiants, et qu’elle est pendant une année éditeur du journal satirique du campus Rammer-Jammer. Bien qu’elle n’obtienne pas de diplôme, elle part ensuite pour Oxford, puis revient s’installer à New York en 1950.Lee Harper travaille quelque temps à New York comme employée de bureau d’une compagnie aérienne, où elle se charge des réservations.
Mais bientôt elle décide de se lancer dans une carrière d’écrivain, avec le soutien moral et financier de ses amis. Truman Capote l’entraîne en 1959 dans l’écriture d’un roman sur un quadruple meurtre, qui va devenir De sang-froid. Elle l’accompagne à Holcomb (Kansas) pour l’aider dans ses recherches. Elle l’assiste pendant les entretiens, jouant notamment un rôle apaisant auprès de ceux qui étaient surpris de la personnalité excentrique de Capote. Capote la cite en la remerciant pour son « travail de secrétaire » et lui dédie le roman, ainsi qu’à son amant Jack Dunphy.
Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, paru en 1959, est un succès immédiat, et il est couronné par le Prix Pulitzer en 1961. Plaidoyer pour la justice, le roman paraît à l’époque où la reconnaissance des droits civiques des afro-américains, et notamment l’abolition de la discrimination de facto dans des établissements d’enseignement provoque des manifestations conservatrices violentes. Le roman est adapté au cinéma sous le titre Du Silence et des Ombres en 1962.
Lee Harper cesse ensuite de publier des romans. Quelques articles et essais paraissent sous sa signature, entre autres dans Vogue. Son silence et sa très grande discrétion depuis la parution de son unique livre alimentent les rumeurs, d’autant qu’elle aurait déclaré s’être mise à la rédaction d’un second roman, peu après Ne tirez pas sur l’oiseau-moqueur. Les bruits courent parmi ses admirateurs qu’elle aurait écrit plusieurs romans, sans en publier aucun, ou qu’elle aurait continué à publier sous un pseudonyme. (Source: Babelio)

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#netirezpasurloiseaumoqueur #HarperLee #lelivredepoche #hcdahlem #roman #68premieresfois #blackliversmatter #droitsciviques #livre #lecture #books #blog #littérature #bloglitteraire #livre #roman #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livresaddict #lectrice #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #auteur #jaimelire #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #primoroman #premierroman #coupdecoeur
#writer #reading #bookoftheday #instabook #Bookstagram #Book #Bookobsessed #bookshelf #Booklover #Bookaddict #livredepoche #litteratureamericaine

La certitude des pierres

BONNETTO_la-certitude-des_pierres

  RL2020

En deux mots:
Après un séjour en Afrique, Guillaume retrouve ses parents et son village où il décide de devenir berger. Mais ses moutons gênent les chasseurs qui entendent ne pas céder un pouce de leur terrain de jeu. Le conflit va petit à petit s’envenimer jusqu’à une lutte sans merci.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Les moutons de la discorde

Dans un roman rural construit comme une tragédie grecque, Jérôme Bonnetto nous entraîne dans un conflit entre un berger et des chasseurs. Et à une réflexion sur la place de l’autre au sein d’une communauté repliée sur elle-même.

Comme le fils prodigue, Guillaume Levasseur a choisi de partir pour découvrir le vaste monde, en travaillant notamment pour des ONG en Afrique. Le voici die retour à Ségurian, un petit village de montagne où il retrouve ses parents, Jacques et Catherine. «À aucun moment ils n’eurent l’idée de lui faire le moindre reproche. Guillaume était devenu un homme. Le verbe, surtout, avait changé. Il s’exprimait mieux, ses phrases coulaient dans une syntaxe ample que des mots précis et nuancés irisaient. Il était devenu un homme fin et fort tout à la fois.»
C’est là, dans ce village de 400 âmes qui «n’était pas un pays mais un jardin», qu’il entend s’installer en communion avec la nature et reprendre le métier de berger qui avait disparu au fil des ans.
Une initiative que les autochtones vont d’abord regarder avec indifférence avant de constater que ces moutons gênent leur loisir favori, la chasse. Désormais, ils sont entravés dans leurs battues, gênés par le troupeau. Guillaume sait qu’il a le droit avec lui et refuse de dégager. Mais que peut le droit face aux traditions solidement ancrées et à une histoire qui s’est cristallisée au fil des ans autour de la famille Anfosso? Leur entreprise de construction règne depuis des générations sur le village. Il suffit d’une visite au cimetière pour comprendre la manière dont la communauté fonctionne: «En dehors des Anfosso, on y trouvait quelques noms connus. Pastorelli, Casiraghi, Barral, Leonetti. Des familles bien de chez nous. Deux ou trois d’entre elles avaient fait les grandes guerres. On leur avait donné un emplacement à l’ombre sous des pierres lourdes et admirables. D’autres avaient défendu l’Algérie française. Allée principale, plein soleil. Chacun était à sa place et de la place, il y en avait pour tout le monde. Au fond dormait le caveau de la famille Levasseur. La pierre était lisse et fraîche, elle n’avait pas eu le temps de se polir, de faire des racines. On jurerait qu’elle sonne creux. Seulement une génération sous la terre. Une pièce rapportée, des estrangers, des messieurs de la ville comme on dit.»
Au fil des jours, le conflit s0envenime, les positions se figent. La Saint-Barthélemy, le jour de la fête du village célébrée 24 août, marquant le point d’orgue d’une guerre qui ne va pas restée larvée. Un mouton est retrouvé égorgé et il ne fait guère de doute sur l’origine de l’attaque. Mais Guillaume préfère minimiser l’affaire et se concentrer sur l’accroissement de son troupeau. «On continuait de se regarder de travers, des regards tendus comme une corde de pendu, mais – et c’était bien l’essentiel – on partageait la montagne, même si on le faisait un peu comme on séparerait le bon grain de l’ivraie. La vie poursuivait son cours.»
Construisant son roman comme une tragédie grecque, avec unité de lieu et même un chœur de femmes qui «s’ouvrait sur une étrange mélodie, tremblante, incertaine, comme le vol d’une chauve-souris en plein jour», Jérôme Bonnetto réussit à faire monter la tension page après page jusqu’à cet épilogue que l’on redoute. Ce roman est à la fois un traité de l’intolérance, une leçon sur les racines de la xénophobie et un conte cruel sur l’entêtement qui peut conduire au pire, mais c’est avant tout un bonheur de lecture.

La certitude des pierres
Jérôme Bonnetto
Éditions Inculte
Roman
192 p., 16,90 €
EAN 9782360840274
Paru le 8/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, dans un village de montagne baptisé Ségurian.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Ségurian, un village de montagne, quatre cents âmes, des chasseurs, des traditions. Guillaume Levasseur, un jeune homme idéaliste et déterminé, a décidé d’installer une bergerie dans ce coin reculé et paradisiaque. Un lieu où la nature domine et fait la loi. Accueilli comme une bête curieuse par les habitants du village, Guillaume travaille avec acharnement ; sa bergerie prend forme, une vie s’amorce.
Mais son troupeau pâture sur le territoire qui depuis toujours est dévolu à la chasse aux sangliers. Très vite, les désaccords vont devenir des tensions, les tensions des vexations, les vexations vont se transformer en violence.
La certitude des pierres est un texte tendu, minéral, qui sonde les âmes recroquevillées dans l’isolement, la monotonie des jours, l’hostilité de la montagne et de l’existence qu’elle engendre, la mesquinerie ordinaire et la peur de l’inconnu, de l’étranger.
D’une écriture puissante, ample, poétique, Jérôme Bonnetto nous donne à voir l’étroitesse d’esprit des hommes, l’énigme insondable de leurs rêves, et l’immensité de leur folie.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
La Cause littéraire (Cathy Garcia)
L’Espadon
Lireka, le blog
Blog Bonnes feuilles et mauvaise herbe
Blog Blacknovel 1
Blog Lire au lit
Blog sistoeurs.net

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Prologue
Le vent de Ségurian remonte le chemin Saint-Bernard et va se perdre tout en haut de la montagne, au-delà des forêts. C’est un vent tiède et amer comme sorti de la bouche d’une vieille, un souffle chargé de poussières de cyprès et d’olives séchées qui emporte avec lui les derniers rêves des habitants et les images interdites – les seins de la voisine guettés dans l’entrebâille -ment d’une porte, les rires des hommes à tête de chien, la dame blanche qui hante les bois. Dans sa course, il écarte ses bras et fait bruisser les feuillages des arbustes, les herbes folles, comme une rumeur. Partout sur les chemins, il efface les traces de pas.
Le village est plongé dans la torpeur, il est un corps suspendu, pour quelques instants encore, le temps de planter le décor.
On dort. Personne ne sait à qui appartient la nuit. Tout est gris-mauve et les chats ont des yeux de loup. La montagne le sait : bientôt, le disque solaire se reflétera dans la mer et la loi des hommes reprendra ses droits. Tout pourra recommencer.
On allume ici une lampe, là une cafetière, on fait glisser une savate, claquer l’élastique d’un slip. On avance à petits pas.
On a transpiré toute la nuit dans la mollesse des matelas, on s’est tourné et retourné en quête d’un peu de frais, pour quelques secondes à peine, puis on a retrouvé la chaleur froissée des draps. On en veut à l’autre d’être gras, de dégager toute cette moiteur, si bien qu’on a fini par le pousser un peu du talon, comme ça, en douce, pour gagner quelques centimètres.
La nuit peut être infernale par ici. On a cru que cette fois, on ne parviendrait pas à s’endormir, mais on a fini par y arriver, on a passé l’heure des braves, comme toujours, en bout de course, plus fatigué encore d’avoir lutté, les reins inondés de sueur tiède et la bouche sèche. Plus tard, on dira qu’il a fait chaud, juste pour lancer la conversation, mais on admet qu’on ne serait pas mieux dans le froid du Nord. On ne serait mieux nulle part ailleurs au fond. Inutile de chercher.
On est une race, un bois. La mesure se prend dans le ventre, on ne trouverait pas vraiment les mots pour bien l’expliquer. Ça se sent, voilà tout. C’est qu’on vient d’un pays à l’intérieur d’un autre pays comme la langue chante son accent local, son vocabulaire, une autre langue au fond de la langue, d’autres hommes parmi les hommes. C’est la terre qui décide ici, c’est elle qui trace les mêmes lignes sur les fronts, les mêmes cors aux pieds, les mêmes gestes. On est un bois, un bloc, une race.
On se comprend. On fait à notre idée. On a nos règles, les seules qui vaillent. Les autres peuvent passer, on les salue, de loin, comme ça. Du plus loin possible.
Les premiers rayons caressent la montagne. Chaque jour serait une naissance s’il n’y avait les hommes. Deux coups de chevrotine déchirent l’aube. Voilà, ça va commencer. Pas besoin de faire un dessin.

LA PREMIÈRE SAINT-BARTHÉLEMY
Il nous faut un homme, inconnu, avec un grand sac, un homme qui arrive par la route : le noir d’un point, d’une silhouette tout d’abord, longue, lointaine, puis un corps déjà, qui soulève un peu de poussière comme un petit nuage bas, puis un être, plus précis dans un savant contre-jour qui dessine le va-et-vient des cheveux au balancier de la marche, enfin un homme.
Il est grand, robuste. Il semble venir de loin. Il avance dans un frottement de jean, de cuir et de coton, arrangement naturel pour la mélodie légère des boucles métalliques du sac sur lesquelles rebondit une sorte de grigri africain. C’est la seule musique audible, juste suffisante pour égayer la marche.
On reste un peu avec lui, comme un ange invisible. On n’est pas si mal sur son épaule. On voit haut et bien. On écoute sa longue respiration que la barbe filtre. On s’en voudrait de fouiller dans ses poches ou d’ouvrir son sac. On saura bien assez tôt ce qu’il trimballe. Pour l’instant, il coupe la lumière prometteuse du matin.
Dans un virage s’esquisse à peine un petit chemin de terre. La pente est un peu plus rude par là, à l’écart de la route, et le soleil plus incisif, mais le chemin plus direct. Il n’est guère emprunté dorénavant et, malgré de longues années d’abandon, il résiste aux hautes herbes, comme si la terre, tellement foulée et refoulée, avait perdu toute vertu de fertilisation.
C’est ce chemin qu’il choisit, sans la moindre hésitation. Le village n’est plus qu’à un petit kilomètre, mais un kilomètre de rude montée en ligne presque droite. On aperçoit un ou deux lacets en contrebas des premières maisons, puis, tout là-haut, le clocher.
Le rythme de sa marche ne faiblit pas malgré la raideur de la pente. Par endroits, il pourrait presque toucher le sol simplement en tendant les bras. Son souffle s’accélère, raisonnablement. On ne perçoit pas de fatigue particulière. Parfois, les pierres roulent derrière lui, en entraînant d’autres au passage. Parfois, il prend appui sur une tige plus haute et plus solide que les autres, la serrant d’une main puissante. Parfois, les racines cèdent, alors il jette la tige dans les broussailles avant de s’agripper à une autre.
Il avance, mais c’est ici que l’on s’arrête. Le village est tout près. De dos, sa progression paraît encore plus rapide. Les herbes et le chemin au premier plan, il s’enfonce dans le cadre. On le devine désormais enroulant le dernier lacet. Puis sa tête disparaît.
C’était un 24 août. Guillaume Levasseur allait entrer dans le village.
C’était jour de fête. Comme tous les 24 août, on fêtait la Saint-Barthélemy et ce n’est pas rien.
Le 14 juillet, on faisait la fine bouche, on buvait un coup, on se couchait un peu plus tard, mais au fond on se préservait. Il y avait bien les enfants pour ouvrir de grands yeux devant le feu d’artifice, mais les anciens savaient que même les plus hautes fusées de la ville ne parviendraient jamais jusqu’au village. La révolution, on n’y était pas, on ne savait plus trop ce que ça signifiait. Il avait fallu trancher des têtes, on avait changé de salauds.
Le 24 août, c’était quand même autre chose. C’était la fête du Saint-Patron. Le reste du monde s’en contrefoutait et on adorait ça. Notre saint à nous. Bénédiction et protection. Ad vitam æternam, pour nous seuls.
Le 24 août, tout le village était sur la place jusqu’au petit jour. C’était chaque année la même musique, on n’aurait raté ça pour rien au monde. On y pensait longtemps à l’avance, dès les premières vapeurs de l’été, on se sentait bien quand la fête approchait, on se lançait des clins d’œil, on rejouait la partition des plus beaux millésimes, on élaborait sa propre mythologie, on fondait une nation.
C’est le 24 août qu’on était devenu homme, frère, amant, et fier surtout.
Même les jeunes de leur plus frêle maturité avaient mis deux trois sous de côté pour l’occasion. On tapait dans le cochon en porcelaine, on faisait les yeux doux à la grand-mère, on grattait ici et là, on prenait sur le permis de conduire s’il le fallait pour être à la hauteur et marquer l’histoire de son empreinte.
Le 24 août s’ouvraient les tiroirs, les penderies, parfois on tombait sur une vieille photo et on perdait un peu de temps dans la contemplation attendrie d’un autre soi déjà défunt. La Saint-Barthélemy était le mètre étalon de nos vies, l’arbre sur lequel on regardait passer les saisons. On oubliait toujours un peu trop combien on avait changé, mais on s’aimait bien au fond pour ce qu’on avait été dans ce qu’on était devenu. Puis on refermait la parenthèse et on finissait par se concentrer sur l’essentiel : trouver sa plus belle chemise, s’assurer qu’on rentrait toujours dans le pantalon. On sortait le sent-bon du fond de l’armoire, celui aux vertus magiques, on inondait le cou et les cheveux, on soulignait la raie sur le côté, on s’ajustait devant le miroir et on était prêt. »

Extraits
« Charles partageait avec Joseph l’entreprise de construction et il se pliait le plus souvent à ses décisions. C’était à son ombre qu’il avait poussé et, à Ségurian, l’ombre était un bien précieux. Parfois, Joseph emmenait son petit Emmanuel. Anfosso III. Mais Emmanuel n’aimait pas trop ça, aller au cimetière. L’idée de finir un jour sous la terre l’angoissait un peu, d’autant plus qu’on ne lui avait rien expliqué, on ne lui avait pas dit comment les choses émergent, passent et disparaissent. Il voyait la mort comme une punition. Et puis ce grand-père, il ne l’avait jamais connu. Qu’est-ce que ça pouvait bien lui faire d’avoir les mêmes yeux? Ces yeux en amande, c’était comme une signature, une légende sous une photo. Anfosso. Le cimetière de Ségurian offrait son traité de sociologie à qui savait le lire. En dehors des Anfosso, on y trouvait quelques noms connus. Pastorelli, Casiraghi, Barral, Leonetti. Des familles bien de chez nous. Deux ou trois d’entre elles avaient fait les grandes guerres. On leur avait donné un emplacement à l’ombre sous des pierres lourdes et admirables. D’autres avaient défendu l’Algérie française. Allée principale, plein soleil. Chacun était à sa place et de la place, il y en avait pour tout le monde. »

« Au fond dormait le caveau de la famille Levasseur. La pierre était lisse et fraîche, elle n’avait pas eu le temps de se polir, de faire des racines. On jurerait qu’elle sonne creux. Seulement une génération sous la terre. Une pièce rapportée, des estrangers, des messieurs de la ville comme on dit. Va falloir qu’ils fassent leurs preuves, les Levasseur. Va falloir me remplir ce caveau avant d’élever la voix, avant de faire les fiers, avant de touiller la soupe au pistou. C’est comme ça, c’est l’ordre des choses. Guillaume était arrivé au pays par la voie Levasseur, un chemin un peu biscornu. Après avoir travaillé toute leur vie en ville, Jacques et Catherine Levasseur avaient décidé de partir, de goûter un peu à la tranquillité des villages perchés, loin des fourmilières déshumanisées parce que la vraie vie, finalement, c’était là, dans un espace retiré, en dialogue avec la nature, avec d’authentiques échanges et du temps pour profiter de ces authentiques échanges. De l’humain avant tout. Ils avaient voulu transmettre ça à leur enfant, ce sens-là de l’existence. Il y avait un monde qu’on ne comprenait plus vraiment tout en bas, un monde qui s’atrophiait et qui n’allait pas tarder à se déchirer. Il valait mieux dé poser les armes. On voulait terminer en beauté, dans la quiétude. Ils avaient emménagé dans la maison du grand- oncle Levasseur, un original dont on savait peu de choses. Il avait fait le tour du monde et fini sa course. »

« Les retrouvailles avaient dépassé toutes les espérances de Jacques et Catherine. Ils s’embrassaient, ils riaient, ils se racontaient des histoires. Guillaume avait travaillé en Afrique pour une ONG . Il avait passé des mois à installer des mini stations d’épuration dans de petites villes, dans des villages reculés. Il avait été très occupé. La mission terminée, il s’était permis de voyager quelques semaines à travers le continent, puis il était rentré. On n’en saurait pas beaucoup plus pour l’instant. À aucun moment ils n’eurent l’idée de lui faire le moindre reproche. Guillaume était devenu un homme. Le verbe, surtout, avait changé. Il s’exprimait mieux, ses phrases coulaient dans une syntaxe ample que des mots précis et nuancés irisaient. Il était devenu un homme fin et fort tout à la fois. »

« La troisième Saint-Barthélemy
Des mois étaient passés, on ne savait trop comment. On faisait aller. L’hiver replie les âmes sur elles-mêmes, rétracte les envies comme les coins d’une vieille lettre jetée aux flammes. Le berger avait fini par oublier les chasseurs, petit à petit, il avait cessé d’attendre une explication concernant la mort du mouton. L’assurance avait refusé de rembourser sous prétexte qu’il fallait le collier du chien pour preuve du préjudice. Finalement, Guillaume s’était recentré sur son travail et il avait fait fructifier, c’était le moins que l’on puisse dire. Les premières rentrées d’argent avaient dépassé ses espérances. Son cheptel s’était très vite fait une place sur le marché. C’est qu’il faisait de la qualité, le berger, tout le monde le disait dans le métier. Il commençait déjà à se faire un nom. Il voulait réinvestir sans attendre. Il prospectait déjà en vue d’acquérir de nouvelles bêtes jusqu’à doubler dès l’été son troupeau. Il n’avait aucun besoin : un peu d’essence dans la moto, quelques pochettes de tabac à rouler et, pour la nourriture, il vivait encore, sans se l’être explicitement formulé, dans le giron de Catherine, sa mère, qui n’arrivait jamais les mains vides et laissait chaque jour des plats cuisinés ou abandonnait ici et là des boîtes, des fruits et des sacs gorgés de victuailles. Guillaume faisait semblant de s’en offusquer, il soufflait, refusait, s’énervait même. » p. 77

« Les chasseurs, eux, étaient restés sur leur coup d’éclat. Ils menaient un mouton à zéro, ce n’était déjà pas si mal. Parfois, au café, une allusion échappait, des oreilles se tendaient, Charles et Lucien souriaient, Joseph faisait les gros yeux, et puis on passait à autre chose. Il y avait du boulot au chantier. On continuait de se regarder de travers, des regards tendus comme une corde de pendu, mais – et c’était bien l’essentiel – on partageait la montagne, même si on le faisait un peu comme on séparerait le bon grain de l’ivraie. La vie poursuivait son cours. » P. 78

« Au village, Jeanne avait très vite senti qu’on lui réservait un traitement spécial. Elle faisait la queue comme tout le monde à l’épicerie ou à la poste et elle notait à chaque fois comme un voile, un masque qui tombait sur le visage des employés quand venait son tour. Le geste amical laissait place à un ton poli, presque à l’excès parfois, toujours gêné. Jeanne sentait bien ces choses-là, elle avait développé dans son métier un instinct particulier, une perspicacité, elle savait lire les disputes des parents dans les yeux des enfants. » P. 88

« Le chœur des femmes se répandait discrètement dans l’air comme on souffle sur la fleur de pissenlit des dictionnaires Larousse. Rome s’est faite avec le chœur des femmes et le corps des hommes. On a détruit Babylone par corps d’hommes soumis au chœur des femmes. C’était il y a longtemps et tout cela finirait bien par changer. Mais pas à Ségurian. Le berger, ses moutons et ses problèmes. Le chœur des femmes s’ouvrait sur une étrange mélodie, tremblante, in certaine, comme le vol d’une chauve-souris en plein jour. Puis le chant fuguait un peu plus bas. Pianissimo . On hésitait un peu, même les femmes de chasseurs va cillaient, surtout celles qui avaient une tendresse pour la tranquillité et les bêtes blessées, mais il faudrait bien s’accorder. Il y en avait une ou deux qui parlaient plus fort que les autres au bout de la rue, les solistes entraînaient le chœur. » P. 102

« Quand l’épaule de Joseph se déroba sous la rondelle de bois, saint Barthélemy bascula en avant et se brisa aux pieds du chasseur. La tête se sépara du corps et roula sur deux mètres en accrochant la poussière. Après l’éblouissement, Joseph se releva et la ramassa. Il crut voir alors se dessiner sur le saint plâtre un petit sourire en coin, un sourire de berger. » P. 117

À propos de l’auteur
Jérôme Bonnetto est né à Nice en 1977 il vit désormais à Prague où il enseigne le français. La certitude des pierres est son troisième roman. (Source : Éditions Inculte)

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#lacertitudedespierres #JeromeBonnetto #editionsinculte #hcdahlem #roman #livre #lecture #books #blog #littérature #bloglitteraire #livre #roman #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livresaddict #lectrice #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #auteur #jaimelire #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #RentréeLittéraire2020 #rentreelitteraire #rentree2020 #RL2020 #litteraturefrancaise #litteraturecontemporaine #lundiLecture #LundiBlogs #writer #reading #instabook #Bookstagram #bookoftheday #Book #Bookobsessed #bookshelf #Booklover #Bookaddict

La fille de l’Espagnole

SAINZ_BORGO_la_fille_de_lespagnole

 RL2020

Ouvrage figurant dans la sélection des 20 romans de la rentrée de la FNAC

En deux mots:
Après l’enterrement de sa mère, Adelaida Falćon se retrouve seule, chassée de son domicile par des «révolutionnaires». Elle trouve refuge chez la fille de l’Espagnole, qui vient d’être assassinée et tente de survivre et d’élaborer un plan pour fuir cette violence aveugle qui s’abat sur son pays.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Ce moment où tout peut basculer

Dans «La Fille de l’Espagnole», un premier roman saisissant, la journaliste Karina Sainz Borgo retrace le parcours d’une jeune femme qui essaie de sauver sa vie dans un Venezuela en proie au chaos.

Adelaida Falćon, la narratrice de ce roman qui vous prendra aux tripes, vient de perdre sa mère alors que le pays est en train de basculer dans le chaos. Le désordre est tel que même l’organisation de funérailles relève du tour de force. Quand Clara et Amelia, les sœurs de la défunte, doivent renoncer à assister aux obsèques en raison de l’insécurité croissante, elle comprend la gravité de la situation: «le monde, tel que je le connaissais, avait commencé à s’effondrer». Et de fait, la violence, la peur et la mort ne vont dès lors cesser de la hanter. Car, on l’aura compris, la mort de sa mère est une métaphore pour dire la mort d’un pays: «Je ne songeais qu’à ce moment où le soleil allait disparaitre, plongeant dans l’obscurité la colline où j’avais laissé ma mère toute seule. Alors je suis morte une seconde fois. Je n’ai jamais pu ressusciter les morts qui se sont accumulés dans ma biographie cet après-midi-là. Ce jour-là, je suis devenue ma seule et unique famille. Les dernières bribes d’une vie qu’on n’allait pas tarder à m’arracher, à coups de machette. A feu et à sang, comme tout dans cette ville.»
Construit sur une tension croissante, le roman va dès lors devenir un guide de survie. Au moment de regagner son appartement Adelaida se heurte à un groupe de femmes qui ont mis la main sur les lieux, y organisant leur trafic de marchandises. Elles lui refusent même le droit d’emporter quelques effets personnels et prennent un malin plaisir à déchirer devant elle les quelques livres qu’elle entendait conserver. En fuyant, elle voit la porte d’entrée d’une voisine entrouverte et trouve refuge dans le domicile chez Aurora Peralta, la fille de l’Espagnole qui gît là, assassinée. Après avoir cohabité avec ce cadavre, elle comprend qu’il va lui falloir s’en débarrasser. Une mission quasi impossible pour elle, surtout au cinquième étage d’un immeuble. Les émeutes qui s’intensifient dans la rue lui apporteront la solution. Mais n’en disons pas davantage, sinon pour souligner que cette scène est un parfait condensé de la folie qui s’est emparée d’un pays qui quelques années auparavant était calme et accueillant. Julia, originaire de Galice, n’avait pas hésité à émigrer et s’était fait au fil des années une jolie réputation de cuisinière hors-pair. Sa gargote, dans le quartier des immigrés, n’avait pas tardé à se faire une clientèle d’habitués.
Aujourd’hui, il va falloir tenter de faire le chemin inverse. Adelaida, qui a le même âge qu’Aurora va chercher à usurper son identité pour pouvoir gagner l’Espagne. Alors que les derniers amis et connaissances capables de l’aider disparaissent sans laisser de réel espoir : «Les Fils de la Révolution sont arrivés à leurs fins. Ils nous ont séparés de part et d’autre d’une ligne. Celui qui a quelque chose et celui qui n’a rien. Celui qui part et celui qui reste. Celui qui est fiable et celui qui est suspect. Ils ont érigé le reproche en une division supplémentaire dans une société qui n’en manquait pas. Je ne vivais pas bien, mais si j’étais sûre d’une chose, c’était que ça pouvait toujours être pire. Ne pas faire partie de la catégorie des moribonds me condamnait à me taire par décence.»
Cela peut paraître étrange, mais c’est bien un sentiment de culpabilité qui étreint Adelaida lorsqu’elle choisit l’exil, tout en comprenant que ce Venezuela «n’était pas une nation, c’était une machine à broyer.»
En cela Karina Sainz Borgo, que j’ai eu la chance de rencontrer, ressemble beaucoup à sa narratrice. Elle a quitté le Venezuela en 2006 et s’est installée à Madrid où elle est journaliste. Son roman, qu’elle aura porté une dizaine d’années avant de l’écrire, montre admirablement cette ambivalence l’instinct de survie et les racines qu’on aimerait préserver. S’il a déjà été traduit dans une vingtaine de pays, c’est non seulement en raison de sa force et de son habile construction – on aurait envie de recopier toutes les formules qui concluent les chapitres – mais c’est d’abord parce qu’il résonne avec tous les problèmes actuels et en particulier cette peur que soudain tout bascule dans un avenir incertain.
Les grands romans sont des vigies dans la tourmente, celui de Karina Sainz Borgo nous éclaire et nous appelle à la vigilance.

La Fille de l’Espagnole
[La hija de la Espanola]
Karina Sainz Borgo
Éditions Gallimard
Roman
Trad. de l’espagnol (Venezuela) par Stéphanie Decante
240 p., 20 €
EAN 9782072857355
Paru le 3/01/2020

Où?
Le roman se situe principalement au Venezuela, à Ocumare et à Caracas, puis se termine en Espagne, à Madrid.

Quand?
L’action n’est pas située dans le temps, disons qu’elle se déroule il y a quelques années, avec des souvenirs remontant quarante ans en arrière.

Ce qu’en dit l’éditeur
Adelaida Falcón vient d’enterrer sa mère lorsque de violentes manifestations éclatent à Caracas. L’immeuble où elle habite se retrouve au cœur des combats entre jeunes opposants et forces du gouvernement. Expulsée de son logement puis dépouillée de ses affaires au nom de la Révolution, Adelaida parvient à se réfugier chez une voisine, une jeune femme de son âge surnommée «la fille de l’Espagnole». Depuis cette cachette, elle va devoir apprendre à devenir (une) autre et à se battre, pour survivre dans une ville en ruine qui sombre dans la guerre civile.
Roman palpitant et d’une beauté féroce, le récit de cette femme seule sonne juste, comme une vérité, mais également comme un avertissement. Il nous parle depuis l’avenir, à la manière d’une dystopie, nous rappelant que notre monde peut s’effondrer à tout moment, qu’il est aussi fragile que nos souvenirs et nos espoirs.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com


(en espagnol) Biografía y literatura de Karina Sainz Borgo © Production Casa de América

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Nous avons enterré ma mère avec ses affaires : sa robe bleue, ses chaussures noires à talons plats et ses lunettes à double foyer. Impossible de faire nos adieux autrement. Impossible de dissocier cette tenue de son souvenir. Impossible de la rendre incomplète à la terre. Nous avons tout inhumé, parce que après sa mort il ne nous restait plus rien. Pas même la présence de l’une pour l’autre. Ce jour-là, nous nous sommes effondrées d’épuisement. Elle dans son cercueil en bois ; moi sur la chaise sans accoudoirs d’une chapelle en ruine, la seule disponible parmi les cinq ou six que j’ai cherchées pour organiser la veillée funèbre et que j’ai pu réserver pour trois heures seulement. Plus que de funérariums, la ville regorgeait de fours. Les gens y entraient et en sortaient comme ces pains qui se faisaient rares sur les étagères et pleuvaient dru dans notre mémoire quand la faim revenait.
Si je parle encore au pluriel de ce jour-là, c’est par habitude, parce que les années nous avaient soudées comme les lames d’une épée avec laquelle nous nous défendions. En rédigeant l’inscription pour sa tombe, j’ai compris que la mort commence dans le langage, dans cet acte d’arracher les êtres au présent pour les ancrer dans le passé, pour les réduire à des actions révolues qui ont commencé et fini dans un temps qui s’est éteint. Ce qui fut et ne sera plus. Telle était la vérité : ma mère n’existerait plus que conjuguée d’une autre manière. En l’inhumant, je mettais un terme à mon enfance de fille sans enfants. Dans cette ville à l’agonie, nous avions tout perdu, y compris les mots au temps présent.
Six personnes se sont rendues à la veillée funèbre. Ana a été la première. Elle est arrivée en traînant le pas, soutenue par Julio, son mari. Plus que marcher, Ana semblait traverser un tunnel obscur qui débouchait sur le monde que nous, les autres, habitions. Cela faisait des mois qu’elle suivait un traitement aux benzodiazépines. L’effet commençait à se dissiper. Elle avait à peine assez de gélules pour assurer la dose quotidienne. Comme le pain, l’alprazolam se faisait rare et le découragement se frayait un chemin avec la même force que le désespoir de ceux qui voyaient disparaître ce dont ils avaient besoin pour vivre : les personnes, les lieux, les amis, les souvenirs, la nourriture, le calme, la paix, la raison. « Perdre » était devenu un verbe égalisateur que les Fils de la Révolution brandissaient contre nous.
Ana et moi nous sommes connues à la faculté de lettres. Depuis lors, nous avons vécu nos enfers respectifs en synchronie. Et c’était le cas une fois de plus. Quand ma mère a été admise dans l’unité de soins palliatifs, les Fils de la Révolution ont arrêté Santiago, le frère d’Ana. Ce jour-là, des dizaines d’étudiants ont été appréhendés. Aucun n’a été épargné. Le dos à vif criblé de chevrotines, passés à tabac dans un coin ou violés avec le canon d’un fusil. Pour Santiago ce fut La Tombe, une combinaison des trois, savamment dosée.
Il a passé plus d’un mois dans cette prison creusée cinq étages sous terre. Isolé de tout bruit, sans fenêtres, privé de lumière naturelle et d’aération. La seule chose qu’on entendait, c’était le cliquetis des rails du métro au-dessus de nos têtes, avait dit un jour Santiago. Il occupait une des sept cellules alignées les unes à la suite des autres, si bien qu’il ne pouvait pas voir ni savoir qui d’autre était détenu en même temps que lui. Chaque geôle mesurait deux mètres sur trois. Sol et murs blancs. Tout comme le lit et les barreaux à travers lesquels on lui passait un plateau avec de la nourriture. On ne lui donnait jamais de couverts : s’il voulait manger, il devait le faire avec les mains.
Cela faisait des semaines qu’Ana n’avait aucune nouvelle de Santiago. Elle ne recevait même plus l’appel pour lequel elle payait toutes les semaines, pas plus que la piètre preuve de vie qui lui parvenait sous la forme de photos envoyées d’un téléphone auquel ne correspondait jamais le même numéro.
Nous ne savons pas s’il est vivant ou mort. Nous ne savons rien de lui, a confié Julio ce jour-là, à voix basse et en s’éloignant de la chaise sur laquelle Ana a regardé fixement ses pieds pendant trente minutes. Durant tout ce temps, elle s’est limitée à lever les yeux pour poser trois questions :
« À quelle heure sera enterrée Adelaida ?
— À deux heures et demie.
— Bien, murmura Ana. Où ça ?
— Au cimetière de la Guairita, dans le secteur historique. Maman a acheté cette concession il y a très longtemps. La vue est belle.
— Bien… – Ana semblait redoubler d’efforts, comme si concevoir ces quelques mots relevait d’une tâche de titan –. Veux-tu rester avec nous aujourd’hui, le temps que le plus dur soit passé ?
— Je prendrai la route pour Ocumare demain à la première heure ; je vais rendre visite à mes tantes et leur laisser quelques affaires, ai-je menti. Merci pour ta proposition. Pour toi aussi c’est une période difficile. Je le sais.
— Bien. »
Ana m’a embrassée sur la joue et est repartie. Qui voudrait partager le deuil des autres quand il sent se profiler le sien ?
María Jesús et Florencia, deux institutrices à la retraite avec lesquelles ma mère était restée en contact, sont arrivées. Elles m’ont présenté leurs condoléances et sont parties rapidement elles aussi, bien conscientes que rien de ce qu’elles pourraient dire n’adoucirait la mort d’une femme encore trop jeune pour disparaître. Elles sont reparties en pressant le pas, comme si elles essayaient de distancer la faucheuse avant qu’elle ne vienne les chercher à leur tour. Pas une seule couronne de fleurs au funérarium, excepté la mienne. Une composition d’œillets blancs qui recouvraient à peine la moitié du cercueil. »

Extraits
« Je n’ai jamais conçu notre famille comme une grande chose. La famille, c’était nous deux, ma mère et moi. Notre arbre généalogique commençait et s’achevait avec nous. À nous deux, nous formions une plante vivace, une sorte d’aloe vera qui pouvait pousser n’importe où. Nous étions petites et veinées, nervurées presque, peut-être pour ne pas souffrir quand on nous arrachait un morceau, voire toutes nos racines. Nous étions faites pour résister. Notre monde reposait sur l’équilibre que nous étions capables de conserver à nous deux. Le reste relevait de l’exceptionnel, de l’accessoire ; nous pouvions donc nous en passer : nous n’attendions rien de personne, nous nous suffisions l’une à l’autre. »

« Le seul mort que j’avais m’attachait à une terre qui expulsait les siens avec autant de force qu’elle les engloutissait. Ce n’était pas une nation, c’était une machine à broyer » p. 27

« Je ne songeais qu’à ce moment où le soleil allait disparaitre, plongeant dans l’obscurité la colline où j’avais laissé ma mère toute seule. Alors je suis morte une seconde fois. Je n’ai jamais pu ressusciter les morts qui se sont accumulés dans ma biographie cet après-midi-là. Ce jour-là, je suis devenue ma seule et unique famille. Les dernières bribes d’une vie qu’on n’allait pas tarder à m’arracher, à coups de machette. A feu et à sang, comme tout dans cette ville. p. 33

« Les Fils de la Révolution sont arrivés à leurs fins. Ils nous ont séparés de part et d’autre d’une ligne. Celui qui a quelque chose et celui qui n’a rien. Celui qui part et celui qui reste. Celui qui est fiable et celui qui est suspect. Ils ont érigé le reproche en une division supplémentaire dans une société qui n’en manquait pas. Je ne vivais pas bien, mais si j’étais sûre d’une chose, c’était que ça pouvait toujours être pire. Ne pas faire partie de la catégorie des moribonds me condamnait à me taire par décence. » p. 54

« J’ai regardé les assiettes, les pages arrachées, les gros doigts aux ongles écaillés, les tongs et le corsage de ma mère. J’ai levé le regard, qu’elle a soutenu avec délectation. J’avais encore un goût de métal dans la bouche. Je lui ai craché dessus.
Elle a essuyé son visage, imperturbable, et a sorti son revolver. La dernière chose dont je me souvienne, c’est le bruit du coup de crosse sur ma tête. » p. 87

« Dans la profonde solitude d’un parc plein de nymphes et d’arbres, quelque chose dans ce pays, de l’ordre de la déprédation, commençait à s’abattre sur nous.» p.106

« Ils envoyaient quelqu’un incapable de comprendre ce qu’il avait vu pour que dans sa voix blanche affleure la tache sombre de la mort.» p. 141

« J’ai compris ce jour là de quoi sont faits certains adieux. Les miens, de cette poignée de merde et de viscères, de ce littoral qui s’enfuyait, de ce pays pour lequel je ne pouvais pas verser une seule larme.» .p 221

« Toute mer est un bloc opératoire où un bistouri aiguisé sectionne celles et ceux qui prennent le risque de la traverser.» p. 226

À propos de l’auteur
Karina Sainz Borgo, née en 1982 à Caracas, est journaliste, blogueuse et romancière. Elle a quitté le Venezuela il y a une douzaine d’années et vit désormais en Madrid où elle collabore à différents médias espagnols et d’Amérique latine. La fille de l’Espagnole (La hija de la española, 2019) dont l’action se déroule à Caracas, est son premier roman. Il a fait sensation lors de la Foire du livre de Francfort en octobre 2018, les éditeurs d’une vingtaine de pays en ayant acquis les droits. (Source: Livres Hebdo / Babelio)

Page Instagram de l’auteur
Compte Twitter de l’auteur

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#lafilledelespagnole #KarinaSainzBorgo #editionsgallimard #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #blog #littérature #bloglittéraire #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2020 #Bloglitteraire #RL2020 #auteur #book #writer #reading #RentréeLittéraire2020 #coupdecoeur #litteratureetrangere #premierroman #Venezuela #VendrediLecture
#instabook #booklover #livrestagram #instalivres #bookstagram

Ceux qui partent

BENAMEUR_ceux_qui_parrttent
  RL_automne-2019  coup_de_coeur

 

En deux mots:
Emilia et son père Donato ont quitté l’Italie pour gagner l’Amérique. Mais avant de gagner cette «terre promise», ils vont devoir attendre le bon vouloir des autorités avec tous les migrants cantonnés Ellis Island. Entre crainte et espoir, leur destin se joue durant cette journée.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

«Émigrer, c’est espérer encore»

En retraçant le parcours de quelques émigrés partis pour New York en 1910, Jeanne Benameur réussit un formidable roman. Par sa force d’évocation, il nous confronte à «nos» migrants. Salutaire!

Un paquebot arrive en vue de New York. À son bord des centaines de personnes qui ont fait le choix de laisser derrière eux leur terre natale pour se construire un avenir meilleur dans ce Nouveau Monde. Parmi eux un père et sa fille venue de Vicence en Italie. Dans ses bagages Emilia a pensé à emporter ses pinceaux tandis que Donato, le comédien, a sauvé quelques costumes de scène, dérisoires témoignages de leur art. Durant la traversée, il a lu et relu L’Eneide dont les vers résonnent très fort au moment d’aborder l’ultime étape de leur périple, au moment de débarquer à Ellis Island, ce «centre de tri» pour tous les émigrés.
À leurs côtés, Esther, rescapée du génocide arménien et Gabor, Marucca et Mazio, un groupe de bohémiens pour qui New York ne devrait être qu’une escale vers l’Argentine. Les femmes vont d’un côté, les hommes de l’autre et l’attente, la longue attente commence avec son lot de tracasseries, d’incertitudes, de rumeurs.
Andrew Jónsson assiste à cet étrange ballet. Il a pris l’habitude de venir photographier ces personnes dont le regard est si riche, riche de leur passé et de leurs rêves.
Et alors que la nuit tombe, la tragédie va se nouer. Le voile noir de la mort s’étend

En retraçant cette page d’histoire, Jeanne Benameur nous confronte à l’actualité la plus brûlante, à cette question lancinante des migrants. Emilia, Donato, Esther et les autres étant autant de miroirs pointés sur ces autres candidats à l’exil qui tentent de gagner jour après jour les côtes européennes. Comment éprouver de l’empathie pour les uns et vouloir rejeter les autres? Comment juger les pratiques américaines de l’époque très dures et juger celles de l’Union européenne comme trop laxistes? Tous Ceux qui partent ne doivent-ils pas être logés à la même enseigne?
Quand Jeanne Benameur raconte les rêves et l’angoisse de toutes ces femmes et de tous ces hommes retenus sur Ellis Island, elle inscrit aussi son histoire à la suite de l’excellent Mur Méditerranée de Louis-Philippe Dalembert et du non moins bon La Mer à l’envers de Marie Darrieussecq. Ce faisant, elle prouve une fois encore la force de la littérature qui, par la fiction, éclaire l’actualité avec la distance nécessaire à la compréhension de ces déplacements de population. En laissant parler les faits et en prenant soin de laisser au lecteur le soin d’imaginer la suite.

Ceux qui partent
Jeanne Benameur
Éditions Actes Sud
Roman
336 p., 21 €
EAN 9782330124328
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule principalement à Ellis Island, aux portes de New York. On y évoque aussi les pays que les migrants ont fui, tels que l’Italie, l’Arménie ou l’Islande et une autre destination choisie, l’Argentine.

Quand?
L’action se situe un jour de 1910.

Ce qu’en dit l’éditeur
Tout ce que l’exil fissure peut ouvrir de nouveaux chemins. En cette année 1910, sur Ellis Island, aux portes de New York, ils sont une poignée à l’éprouver, chacun au creux de sa langue encore, comme dans le premier vêtement du monde.
Il y a Donato et sa fille Emilia, les lettrés italiens, Gabor, l’homme qui veut fuir son clan, Esther, l’Arménienne épargnée qui rêve d’inventer les nouvelles tenues des libres Américaines.
Retenus un jour et une nuit sur Ellis Island, les voilà confrontés à l’épreuve de l’attente. Ensemble. Leurs routes se mêlent, se dénouent ou se lient. Mais tout dans ce temps suspendu prend une intensité qui marquera leur vie entière.
Face à eux, Andrew Jónsson, New-Yorkais, père islandais, mère fière d’une ascendance qui remonte aux premiers pionniers. Dans l’objectif de son appareil, ce jeune photographe amateur tente de capter ce qui lui échappe depuis toujours, ce qui le relierait à ses ancêtres, émigrants eux aussi. Quelque chose que sa famille riche et oublieuse n’aborde jamais.
Avec lui, la ville-monde cosmopolite et ouverte à tous les progrès de ce XXe siècle qui débute.
L’exil comme l’accueil exigent de la vaillance. Ceux qui partent et ceux de New York n’en manquent pas. À chacun dans cette ronde nocturne, ce tourbillon d’énergies et de sensualité, de tenter de trouver la forme de son exil, d’inventer dans son propre corps les fondations de son nouveau pays. Et si la nuit était une langue, la seule langue universelle?

Ce qu’en dit l’auteur
Quand j’écris un roman, j’explore une question qui m’occupe tout entière. Pour Ceux qui partent, c’est ce que provoque l’exil, qu’il soit choisi ou pas. Ma famille, des deux côtés, vient d’ailleurs. Les racines françaises sont fraîches, elles datent de 1900. J’ai vécu moi-même l’exil lorsque j’avais cinq ans, quittant l’Algérie pour La Rochelle.
Après la mort de ma mère, fille d’Italiens émigrés, et ma visite d’Ellis Island, j’ai ressenti la nécessité impérieuse de reconsidérer ce moment si intense de la bascule dans le Nouveau Monde. Langue et corps affrontés au neuf. J’étais enfin prête pour ce travail.
Je suis partie en quête de la révolution dans les corps, dans les cœurs et dans les têtes de chacun des personnages car c’est bien dans cet ordre que les choses se font. La tête vient en dernier. On ne peut réfléchir sa condition nouvelle d’étranger qu’après. Le roman permet cela. Avec les mots, j’ai gagné la possibilité de donner corps au silence.
Sexes, âges, origines différentes. Aller avec chacun jusqu’au plus profond de soi. Cet intime de soi qu’il faut réussir à atteindre pour effectuer le passage vers l’ailleurs, vers le monde. Chaque vie alors comme une aventure à tenter, précieuse, imparfaite, unique. Chaque vie comme un poème.
J’ai choisi New York en 1910 car ce n’est pas encore la Première Guerre mondiale mais c’est le moment où l’Amérique commence à refermer les bras. Les émigrants ne sont plus aussi bienvenus que dix ans plus tôt. L’inquiétude est là. Et puis c’est une ville qui inaugure. Métro, gratte-ciels… Une ville où les femmes seraient plus libres que dans bien des pays d’Europe. Cette liberté, chacun dans le roman la cherche. Moi aussi, en écrivant.
Dans ce monde d’aujourd’hui qui peine à accueillir, notre seule vaillance est d’accepter de ne pas rester intacts. Les uns par les autres se transforment, découvrent en eux des espaces inexplorés, des forces et des fragilités insoupçonnées. C’est le temps des épreuves fertiles, des joies fulgurantes, des pertes consenties.
C’est un roman et c’est ma façon de vivre. J. B

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
RTL (Les livres ont la parole – Bernard Lehut) 
La Cause littéraire (Jean-François Mézil)
Blog Quatre sans quatre 
Blog Le coin lecture de Nath 
Blog Autour d’un livre 
Blog Sur la route de Jostein 
Blog Léa Touch Book 


Jeanne Benameur présente Ceux qui partent © Production éditions Actes Sud

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Ils prennent la pose, père et fille, sur le pont du grand paquebot qui vient d’accoster. Tout autour d’eux, une agitation fébrile. On rassemble sacs, ballots, valises. Toutes les vies empaquetées dans si peu.
Eux deux restent immobiles, face au photographe. Comme si rien de tout cela ne les concernait. Lui est grand, on voit qu’il a dû être massif dans sa jeunesse. Il a encore une large carrure et l’attitude de ceux qui se savent assez forts pour protéger. Son bras est passé autour des épaules de la jeune fille comme pour la contenir, pouvoir la soustraire
d’un geste à toute menace.
Elle, à sa façon de regarder loin devant, à l’élan du corps, buste tendu et pieds fermement posés sur le sol, on voit bien qu’elle n’a plus besoin de personne.
L’instant de cette photographie est suspendu. Dans quelques minutes ils vont rejoindre la foule des émigrants mais là, là, en cet instant précis, ils sont encore ceux qu’ils étaient avant. Et c’est cela qu’essaie de capter le jeune photographe. Toute leur vie, forte des habitudes et des certitudes menues qui font croire au mot toujours, les habite encore.
Est-ce pour bien s’imprégner, une dernière fois, de ce qu’ils ont été et ne seront plus, qu’ils ne cèdent pas à l’excitation de l’arrivée?
Le jeune photographe a été attiré par leur même mouvement, une façon de lever la tête vers le ciel, et de perdre leur regard très haut, dans le vol des oiseaux. C’était tellement insolite à ce moment-là, alors que tous les regards s’empêtraient dans les pieds et les ballots.
Ils ont accepté de poser pour lui. Il ne sait rien d’eux. On ne sait rien des vies de ceux qui débarquent un jour dans un pays. Rien. Lui, ce jeune homme plutôt timide d’ordinaire, prend toute son assurance ici. Il se fie à son œil. Il le laisse capter les choses ténues, la façon dont une main en tient une autre, ou dont un fichu est noué autour des épaules, un regard qui s’échappe. Et là, ces deux visages levés en même temps.
Il s’est habitué maintenant aux arrivées à Ellis Island. Il sait que la parole est contenue face aux étrangers, que chacun se blottit encore dans sa langue maternelle comme dans le premier vêtement du monde. La peau est livrée au ciel nouveau, à l’air nouveau. La parole, on la préserve.
Les émigrants parlent entre eux, seulement entre eux.
Le jeune photographe s’est exercé à quelques rudiments de ces langues lointaines d’Europe mais cela ne lui sert pas à grand-chose. Restent les regards, les gestes et ce que lui perçoit sourdement, lui dont les ancêtres un jour aussi ont débarqué dans cette Amérique, il y a bien plus longtemps. Lui qui est donc un “vrai Américain” et qui se demande ce que cela veut dire.
Après tout, ses ancêtres dont sa mère s’enorgueillit tant ont été pareils à tous ceux de ce jour brumeux de l’année 1910, là, devant lui. Ce jeune Américain ne connaît rien de la lignée de sa mère d’avant l’Amérique. Quant à son père, venu de son Islande natale à l’âge de dix ans, il ne raconte rien. Comme s’il avait honte de la vie d’avant, des privations et du froid glacial des hivers interminables d’Islande, le lot de tous les pêcheurs de misère. Il a fait fortune ici et épousé une vraie Américaine, descendante d’une fille embarquée avec ses parents sur le Mayflower, rien de moins. La chose était assez rare à l’époque pour être remarquée, on laissait plutôt les filles derrière, au pays, et on ne prenait que les garçons pour la traversée. Cette fille héroïque qui fit pas moins d’une dizaine d’enfants entre pour beaucoup dans l’orgueil insensé de sa mère. En deçà, on ne sait pas, on ne sait plus. On est devenu américain et cela suffit.
Mais voilà, à lui, Andrew Jónsson, cela ne suffit pas. La vie d’avant, il la cherche. Et dès qu’il peut déserter ses cours de droit, c’est ici, sur ces visages, dans la nudité de l’arrivée, qu’il guette quelque chose d’une vérité lointaine. Ici, les questions qui l’habitent prennent corps.
Où commence ce qu’on appelle “son pays”?
Dans quels confins des langues oubliées, perdues, prend racine ce qu’on nomme “sa langue”?
Et jusqu’à quand reste-t-on fils de, petit-fils de, descendant d’émigrés… Lui il sent résonner dans sa poitrine et dans ses rêves parfois les sonorités et les pas lointains de ceux qui, un jour, ont osé leur grand départ. Ceux dans les pas de qui il marche sans les connaître. Et il ne peut en parler à personne.
Il a la chance ce jour-là d’avoir pu monter sur le paquebot. D’ordinaire il n’y est pas admis. Les photographies se font sur Ellis Island. Et il y a déjà un photographe officiel sur place. Lui, il est juste un jeune étudiant, un amateur. La chance de plus, c’est d’avoir capté ces deux-là.
Eux deux sur le pont du bateau, la coque frémissante de toute l’agitation de l’arrivée après le lent voyage. Eux deux, ils ont quelque chose de singulier.
L’homme tient un livre de sa main restée libre. Ils sont vêtus avec élégance, sans ostentation. Ils n’ont pas enfilé manteaux et vestes sur couches de laines et tissus, comme le font tant d’émigrants. La jeune fille n’est pas enveloppée de châles aux broderies traditionnelles. Ils pourraient passer inaperçus, s’ils n’avaient pas ce front audacieux, ce regard fier où se lit tout ce qu’ils ont été. »

À propos de l’auteur
Entre le roman et la poésie, le travail de Jeanne Benameur se déploie et s’inscrit dans un rapport au monde et à l’être humain épris de liberté et de justesse.
Une œuvre essentiellement publiée chez Actes sud pour les romans. Dernièrement : Profanes (2013, grand prix du Roman RTL/Lire), Otages intimes (2015, prix Version Femina 2015, prix Libraires en Seine 2016) ou L’enfant qui (2017). (Source: Éditions Actes Sud)

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#ceuxquipartent #JeanneBenameur #editionsactessud #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2019 #RL2019 #RentréeLittéraire2019 #LitteratureFrancaise #LundiLecture

Le corps d’après

NOAR_le_corps_dapres
   RL_automne-2019  68_premieres_fois_logo_2019

 

Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Du sang, des larmes, de la souffrance… Ce n’est pas l’image traditionnelle d’un accouchement, mais c’est ce que vit la jeune femme qui vient d’accoucher et qui a choisi de nous livrer son histoire, sans fards et bien loin des clichés de la maternité et du «plus beau jour de la vie».

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

«De chair et d’os et de viscères»

Virginie Noar a choisi pour son début en littérature de nous dire ce que ressent vraiment une femme qui accouche, combien le rôle de mère est difficile et combien l’expression «ce n’est que du bonheur» est galvaudée. Édifiant!

Le test de Rorschach est probablement le test de personnalité le plus célèbre au monde. Inventé en 1921 par le psychiatre suisse Hermann Rorschach, il permet à partir de tâches d’encre de définir le profil psychologique des patients. Si je vous en parle en introduction à cette chronique, c’est parce la graphiste Élodie Campo a choisi l’une de ces tâches pour illustrer la couverture de ce roman. Choix judicieux, car il invite d’emblée le lecteur à imaginer, à interpréter… et à confronter cette image au titre énigmatique «Le corps d’après».
Même si, dès les premières lignes, qui décrivent une épisiotomie, on comprend que cet après est la période qui suit un accouchement. Et que nous sommes bien plus proches d’une tragédie que d’un hymne à la joie. À en croire l’équipe médicale, tout s’est bien passé, le bébé est là et les premiers tests sont concluants. Reste à faire place nette. Tout à l’air si simple. Le bonheur promis se heurte pourtant à une dure réalité: «tu claques des dents, tu voudrais dormir et qu’on t’arrache de ce corps étranger, là, tout de suite, ne jamais avoir vu cette étendue de sang qui macule la salle de bains étroite et virginale. Tu t’assieds sur la cuvette des toilettes parce que.
Ça virevolte. Tu ne peux plus. Tu as mal. Peur. Tu chuchotes « au secours ». Ça tourne. Ça virevolte. Tu tombes, de ce corps nu qui saigne sans s’arrêter. Mais tu n’es pas morte. Tu n’es pas morte.»
Toujours en vie, il faut alors tenter de se réapproprier ce corps «de chair et d’os et de viscères», d’apprivoiser la peur omniprésente, de croire que tout va s’arranger. Pour cela Virginie Noar choisit de revenir sur les épisodes précédents, de nous raconter comment tout a commencé et le plaisir qu’il y avait alors de faire l’amour et de s’abandonner. Il n’était pas question de tomber enceinte: «Ce n’était pas du tout prévu comme ça. On devait baiser, c’est tout, s’exténuer, glisser l’un contre l’autre, mouillés tremblants, le souffle court, se pénétrer, jouir puis soupirer, tout ça pour ne pas oublier qu’on était vivants et qu’on ne deviendrait jamais des gens morts, usés, aigris.»
Après le test de grossesse positif, elle nous raconte le parcours classique de la femme enceinte, libre et célébrée. «J’effectue des prises de sang, plein de prises de sang, j’organise et planifie des rendez-vous, je me rends aux cabinets d’échographie, j’écarte les jambes et remonte ma culotte, essuie mes cuisses et rabats la manche de mon pull-over, je n’omets pas Ies «merci au revoir à bientôt pour le prochain examen, je suis tellement heureuse», je signe des formulaires, cachette des enveloppes, je préviens la terre entière, surtout la CAF et la Sécu, c’est important. Et la bonne nouvelle, c’est que tout va bien. Tout est sous contrôle.»
Jolie formule pour cacher toutes les peurs de la naissance à venir et celles, encore plus terrifiantes face au nouveau-né.
Sylvie Le Bihan avait ouvert la voie au printemps. Dans son roman Amour propre elle s’interrogeait sur le statut de ces femmes qui refusent la maternité, qui revendiquent le droit de ne pas aimer les enfants. Virginie Noar lui emboîte en quelque sorte le pas en démystifiant la belle histoire que l’on nous vend sur la grossesse et la maternité. N’en reste pas moins un lien viscéral mis en exergue par une très belle formule: «Donner la vie, c’est rendre la mort possible en même temps. C’est terrifiant et merveilleux.»

Le corps d’après
Virginie Noar
Éditions François Bourin
Premier roman
256 p., 19 €
EAN 9791025204566
Paru le 22/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, sans davantage de précision.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
C’est le début. L’absence de sensations. Les inquiétudes irrationnelles. La peur que, soudain, tout s’arrête. Alors, stupéfier les joies dans le sillon des lendemains incertains. Ne pas s’amouracher d’un tubercule en formation, c’est bien trop ridicule et puis, sait-on jamais, il pourrait. Mourir. Je me sens coupable. D’un bonheur qui ne vient pas. Je me sens coupable. Des larmes insensées alors que je devrais sourire. Et puis, ce matin-là, j’entends. Entre les quatre murs silencieux qui ne voient pas le désordre alentour, j’entends. Le balbutiement de son cœur.
Le Corps d’après est le récit d’un enfantement, et d’une lutte. Contre les injonctions, le bonheur factice, le conformisme. Au bout du chemin, pourtant, jaillit la vie. Celle qu’on s’inventera, pied à pied, coûte que coûte. Pour que, peu à peu, après la naissance de l’enfant, advienne aussi une mère, femme enfin révélée à elle-même.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Slate (Thomas Messias)
Livres Hebdo (Alexiane Guchereau)


Virginie Noar présente son premier roman, Le corps d’après © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Mais tu n’es pas morte.
Les pieds immergés dans la mare de tes entrailles exfoliées, tu n’es pas morte, tu es bien vivante. De chair et d’os et de viscères.
Derrière la porte, elle est là, les paupières closes et l’insouciance au corps.
Elle t’attend, elle te manque; où est-elle? Elle flotte dans l’air et tes chevilles se noient.
Tu ne parviens pas à toucher, là. Ça ne cesse jamais de couler, tu ne sais que faire de cette serviette rêche et minuscule, blanche absurdité moquant l’ampleur de la tragédie. Ils ont cousu, là, entre tes jambes, à l’intérieur de toi béante, ils ont fait des points avec un fil et une aiguille, t’ont rapiécée, le geste las et l’âme ailleurs. Ils ont cousu ici et tu l’as senti, oh oui tu l’as bien senti, tu es déchirée dedans.
Ça tourne autour. Tes jambes vacillent, ton corps est faible et rompu, tu voudrais rentrer à la maison et dormir jusqu’à beaucoup. Tu as mal aux os, tu as mal au corps, tu as froid, tu frissonnes.
La sage-femme t’a laissée, là, sur le seuil de la porte. Elle t’a abandonnée et a dit «à tout à l’heure» d’une voix guillerette, comme si elle ne voyait pas dans tout ce corps éreinté que tu voulais la supplier de ne pas te laisser comme ça, vidée comme un poulet, dépecée, charcutée, mutilée.
En tremblant, tu fais couler un mince filet d’eau sur ce morceau de chair bleuie par les efforts, cette tranche de peau malade et gélatineuse qui se balance sous tes yeux et porte la mélancolie précoce du nourrisson qui n’y reviendra jamais.
Ton ventre. Tu n’as même pas pensé à le toucher une dernière fois et il n’en reste que sa peau flétrie. Tu es devenue un fruit passé, tu dois maintenant te laver, effacer les traces de l’Évènement, tout doit disparaître. Là-bas, derrière la porte, ils ont déjà dissimulé le sang la merde les larmes les cris, les draps ont été changés, la lumière a été tamisée, il ne reste que le bébé à la peau douce dans un pyjama de velours et un bonnet trop grand pour lui, un bracelet en plastique avec son prénom dessus, la layette et les publicités dedans. Tout est prêt pour que le monde accueille le nourrisson enfin extrait de la mère mais, tout de même, madame, lavez-vous la vulve, soyez présentable.
Où est-elle? Que fait-elle?
Lave-toi.
Tu as froid, tu pleures, tu suffoques dans ce réduit aseptisé mais tu sais aussi que c’est que du bonheur, c’est comme ça qu’ils disent tous: «quand ils déposent le bébé sur ton ventre vide, tu oublies tout». Pourquoi tu n’oublies pas tout, toi, hein?
Lave-toi.
Pourquoi tu pleurniches alors que ton bébé, là-bas, c’est que du bonheur?
Avec l’écume blanche du savon entre tes mains, tu effleures lentement ta poitrine et. Ton ventre. Flasque et las.
Prise de vertige, tu ne peux soudain réprimer le hoquet de dégoût qui jaillit de ta bouche. Tu regardes tes pieds, souillés de vomissures et de sang et tu entends «c’est que du bonheur» dans ta tête obstinée, cette petite tête capricieuse qui ne veut rien entendre de ce que disent les autres.
Et puis tu chancelles.
Tu voudrais pleurer, être vivante de larmes ou de cris peu importe, tu claques des dents, tu voudrais dormir et qu’on t’arrache de ce corps étranger, là, tout de suite, ne jamais avoir vu cette étendue de sang qui macule la salle de bains étroite et virginale. Tu t’assieds sur la cuvette des toilettes parce que.
Ça virevolte.
Tu ne peux plus. Tu as mal. Peur. Tu chuchotes «au secours».
Ça tourne. Ça virevolte.
Tu tombes, de ce corps nu qui saigne sans s’arrêter. Mais tu n’es pas morte.
Tu n’es pas morte. »

Extraits
« Pourtant, au début, au presque début, c’était juste une histoire d’odeur qui manquait à la vie pour qu’elle vaille la peine d’être vécue. Juste une odeur de sexe, de sueur et d’indécence frivole, comme des banalités à oublier une fois consommées. Ce n’était pas prévu que ça devienne une promesse de chagrin. Ce n’était pas du tout prévu comme ça. On devait baiser, c’est tout, s’exténuer, glisser l’un contre l’autre, mouillés tremblants, le souffle court, se pénétrer, jouir puis soupirer, tout ça pour ne pas oublier qu’on était vivants et qu’on ne deviendrait jamais des gens morts, usés, aigris. »

« J’effectue des prises de sang, plein de prises de sang, j’organise et planifie des rendez-vous, je me rends aux cabinets d’échographie, j’écarte les jambes et remonte ma culotte, essuie mes cuisses et rabats la manche de mon pull-over, je n’omets pas les «merci au revoir à bientôt pour le prochain examen, je suis tellement heureuse», je signe des formulaires, cachette des enveloppes, je préviens la terre entière, surtout la CAF et la Sécu, c’est important. Et la bonne nouvelle, c’est que tout va bien. Tout est sous contrôle.»

« Corps si souvent éprouvé est tout à coup devenu solaire. Il n’y a pas si longtemps, il n’y avait que l’épreuve de ma silhouette anguleuse et ma peau transpercée, creusée, mélangée aux corps étrangers pour me faire vivante. Désormais, je suis femme pleine, vivant la turgescence des épidermes comme l’avènement de ma féminité, une sorte de quintessence du sexuel féminin. Je me sens corps érotique, alors que jamais je n’ai pu être vraiment comblée de mon état “femelle”. Alors que toujours, j’ai été: genoux écorchés; enfant sage; démarche maladroite; enfant obéissante; peau basanée; fantasmes assassins; désirs refoulés. Corps encombré encombrant. Alors que toujours, j’ai été à l’inverse d’exister. »

À propos de l’auteur
Virginie Noar, pigiste et travailleuse sociale, a trente-cinq ans. Elle exerce dans un espace de rencontre parents-enfants. Le Corps d’après est son premier roman. Elle réside en Ardèche, à Joyeuse. (Source: Éditions François Bourin)

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#lecorpsdapres #VirginieNoar #editionsfrancoisbourin #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2019 #RL2019 #RentréeLittéraire2019 #LitteratureFrancaise #primoroman #premierroman #68premieresfois

#lundiLecture #MardiConseil #VendrediLecture

À nous regarder, ils s’habitueront

FLAGEUL_a_nous_regarder_ils_shabitueront

En deux mots:
Alice et Vincent vont bientôt être parents, mais leur bonheur se heurte à une grossesse difficile qui va entraîner une naissance prématurée. Commence alors une douloureuse attente. Le nouveau-né va-t-il s’en sortir?

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Ce bébé tant attendu, ce drame inattendu

Pour son cinquième roman Elsa Flageul a choisi de mettre en scène un couple dont l’enfant arrive prématurément, à sept mois. Un événement qui va bouleverser toute leur vie.

Certains romans vous touchent parce qu’ils font résonner en vous de fortes émotions, parce que vous retrouvez dans votre lecture des situations qui ont touché le plus intime de votre être. C’est le cas avec ce roman sensible et délicat qui m’a rappelé l’épisode le plus douloureux de ma vie, la perte d’un enfant deux jours après sa naissance. J’avoue avoir mis longtemps à me décider à le lire et si je vous en parle aujourd’hui, c’est parce qu’il m’a aidé. Et s’il est impossible de se préparer à un tel drame, il est essentiel de savoir que d’autres ont vécu des situations similaires et qu’ils s’en sont sortis.
Alice et Vincent se préparent à cet «heureux événement», imaginent leur rôle de parent, cherchent un prénom, pensent à l’aménagement de leur appartement. Se réjouissent. Jusqu’au jour où le drame survient, où Alice part aux urgences, deux mois avant le terme prévu de sa grossesse.
Avec beaucoup de pudeur, Elsa Flageul raconte la violence de la course contre la montre qui s’engage. Parce que les parents se retrouvent démunis, parce que le système hospitalier leur «prend» leur enfant, parce que dès lors il faut vivre l’angoisse au ventre. Parce qu’à partir de ce moment, leur vie a basculé. Pour toujours. Finie la vie d’avant, celle où ils étaient seuls, celle où ils n’avaient pas peur. Car «la peur, c’est comme le froid, ça vous glisse sous la peau, ça vous rentre sous les ongles, ça vous glace le sang, ça vous gèle les os, c’est tout le corps alors qui se met à trembler, à claquer des dents, et même quand l’atmosphère se réchauffe, le corps garde en lui le souvenir du tremblement, de l’effroi, comme une empreinte.»
La romancière montre aussi fort bien que si ce drame touche le père et le mère, chacun ne réagit pas de la même manière. L’histoire, le vécu est individuel. À tel point que l’on ne comprend plus son mari et sa femme, à tel point qu’il arrive souvent que le couple ne résiste pas à une telle déflagration. «On a beau faire, imaginer, préparer les mouchoirs, envisager les chutes, quand il [le malheur] vous tombe dessus, il est toujours plus lourd que ce que vous avez jamais pu porter.»
De belles pages racontent aussi combien l’entourage peut-être un facteur aggravant, souvent par maladresse. Parce que la famille, les amis ne savent pas non plus que faire, comment réagir. De ce point de vue aussi, ce roman éclaire les choses:
« Certains sont conscients de la situation, s’inquiètent, demandent à être rappelés, n’importe quand, même la nuit, formidables on vous dit. D’autres sont complètement à côté de la plaque, ils n’ont tout bonnement pas compris ou pas mesuré, un bébé est un bébé, on ne va pas chipoter non plus. Alors ils demandent à voir l’enfant, la merveille, la beauté, débitent sans s’en rendre compte ces mots banals que l’on dit lorsque l’enfant paraît et qui, sans le vouloir, sont si cruels aujourd’hui, si à côté : c’est que du bonheur, profitez bien, baisers à vous trois (eh oui maintenant vous êtes trois!!), plein de bisous à la jolie famille, il est magnifique c’est certain. Et des cœurs, et des fleurs. Certains réclament des photos que je ne leur envoie pas, ce n’est pas le bébé dragon, sondé et perfusé, qu’ils attendent. »
Les jours et les semaines qui suivent ne feront pas retomber la pression, bien au contraire. Maintenant, quand leur histoire est connue, qu’elle circule, ils doivent affronter la condescendance, la fausse solidarité, voire la curiosité morbide. Se débattre avec ces histoires censées rassurer et qui ne font que montrer le gouffre qui sépare ceux qui sont extérieurs à ce drame et ceux qui y sont plongés et que Alice décrit parfaitement: «Ce n’est pas maintenant. Ce n’est pas moi. La Vie n’est qu’une histoire de cas particuliers. Rien ne fait sens. Rien n’est juste. Rien ne se ressemble? Une vie, ça ne se mesure pas. Une vie, ça ne se compare pas.»

À nous regarder, ils s’habitueront
Elsa Flageul
Éditions Julliard
Roman
192 p., 18,50 €
EAN: 9782260032205
Paru le 3 janvier 2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Ils sonnent à l’interphone, s’annoncent, entrent, ouvrent leur casier fermé à clef, y déposent leurs sacs, leurs manteaux, se lavent soigneusement les mains au savon, pendant plusieurs secondes, chacun leur tour, sans parler, sèchent leurs mains avec du papier puis les passent sous une pompe géante de solution hydro-alcoolique, se les frictionnent longtemps, sèchent leurs mains avec du papier, enfilent chacun une blouse jaune transparente, Vincent attache celle d’Alice dans le dos, Alice attache celle de Vincent.
Ils ouvrent la porte qui sépare César du reste du monde. Chaque matin, après avoir accompli tout cela, Alice met la main sur la poignée de la porte, chaque matin elle prend une grande inspiration, ferme les yeux et dit tout bas: j’espère que la nuit s’est bien passée. Chaque matin.
En réalité chaque matin elle se demande: mon bébé est-il mort?»

Les critiques
Babelio
RTS – émission Versus lire (entretien avec d’Elsa Flageul)
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
Blog Cultur’elle (Caroline Doudet)
Blog L’Insatiable (Charlotte Milandri)
Blog BLABLABLAMIA 
Blog Carobookine
Blog Les livres de Joëlle 
Blog Agathe The Book

Incipit (Les premières pages du livre)
« Alice et Vincent entrent dans l’enceinte de l’hôpital. Le gardien à l’entrée fouille le sac d’Alice du bout des doigts, sans trop y croire, puis les laisse passer. Ils marchent côte à côte sans se parler, longent la pelouse famélique, la cafétéria de l’hôpital qui est si triste certains jours, si gaie aujourd’hui, on se demande bien pourquoi. Alice trouve même qu’il y a une bonne ambiance. Quelle drôle d’idée vraiment. Ils entrent dans le bâtiment principal, la maternité, il y a des familles et des enfants un peu partout. Un petit garçon en pyjama dort sur des chaises en plastique, sa mère parle très fort au téléphone en agitant les mains, ses bagues font un léger bruit métallique qu’Alice remarque. Ils prennent un premier ascenseur, puis un deuxième. Une femme enceinte entre avec eux en se dandinant péniblement, un homme la soutient par le bras, elle semble énorme et souffle en gémissant. Alice remarque que la fermeture Éclair de ses bottines n’est pas fermée parce que ses pieds sont trop gonflés. Elle a presque envie de dire bon courage à la femme enceinte mais elle n’ose pas. On ne dit pas ça aux femmes enceintes. On ne leur dit d’ailleurs rien de ce qui les attend, des mensonges oui, des belles images certainement, des sentiments faciles d’accord. Rien de la violence, rien de la peur, rien de la fatigue. Rien du combat. Alice et Vincent descendent au troisième étage, laissant la femme enceinte aux pieds d’éléphant à ses rêves de délivrance et de bébé dodu. Ils arrivent devant la porte du service de néonatalogie : ils sonnent à l’interphone, s’annoncent, entrent, ouvrent leur casier fermé à clef, y déposent leurs sacs, leurs manteaux, se lavent soigneusement les mains au savon, pendant plusieurs secondes, chacun leur tour, sans parler, sèchent leurs mains avec du papier puis les passent sous une pompe géante de solution hydroalcoolique, se les frictionnent longtemps, sèchent à nouveau leurs mains avec du papier, enfilent chacun une blouse jaune transparente, Vincent attache celle d’Alice dans le dos, Alice attache celle de Vincent dans le dos.
Et ils ouvrent la porte qui sépare leur bébé du reste du monde. Chaque matin, après avoir accompli tout cela, Alice met la main sur la poignée de la porte, chaque matin elle prend une grande inspiration, ferme les yeux et dit tout bas : j’espère que la nuit s’est bien passée. Chaque matin.
En réalité, chaque matin elle se demande: mon bébé est-il mort?

L’Arrivée
1. Journal d’Alice
J’ai appelé un taxi. Entre mes jambes ça coule, ça n’arrête pas de couler. J’ai mis un pantalon large pour que ça ne se voie pas et j’ai emporté une serviette de toilette pour mettre sous mes fesses, dans le taxi. Pour que le chauffeur ne s’aperçoive pas que j’ai perdu les eaux et que je peux accoucher à tout moment, ou presque. On m’a toujours raconté que les taxis refusaient de prendre les femmes enceintes qui étaient sur le point d’accoucher, pour des raisons d’assurance, à moins que ce ne soit plus simplement pour des questions de propreté, je ne sais plus. Je n’ai jamais su si c’était vrai mais je tente quand même de faire bonne figure devant ce chauffeur, pour qu’il ne sache pas combien l’heure est grave, qu’il ne me pose pas de questions, et que cette situation ne devienne pas réelle, tangible, concrète : je vais accoucher, mais je ne suis enceinte que de sept mois, je vais accoucher et mon bébé est trop petit, trop fragile. Je vais accoucher et c’est beaucoup trop tôt. De ça, je ne veux pas parler, je ne veux même pas l’envisager. J’en suis de toute façon incapable. Alors je fais bonne figure, je glisse discrètement la serviette sous mes fesses, il me parle de ce quartier, comme il a changé n’est-ce pas, avant c’était un vrai coupe-gorge ici, ces jolies maisons fleuries étaient des maisons d’ouvriers, il dit ouvrier avec un dégoût à peine dissimulé, cela me choque mais je ne dis rien, je n’ai pas la force de parler des bobos qui ont inondé ce quartier et dont je fais sans doute partie, ni du monde dans lequel on vit, le monde n’existe plus, les bobos n’existent plus, on est vendredi il est dix-neuf heures et le bébé que j’attends ne va peut-être jamais vivre. Pendant que le taxi traverse la Seine, je pleure en silence en observant tous ces gens qui vont quelque part, chez eux, au cinéma, au restaurant, à des dîners, une bouteille sous le bras, des gâteaux soigneusement emballés dans un carton avec une ficelle dorée, j’envie leur légèreté, moi qui semble être subitement passée de l’autre côté. Mais de quel côté s’agit-il ? Celui des gens qui ont un accident de voiture un samedi soir en rentrant d’un dîner entre amis un peu trop arrosé, des gens à qui l’on dit lors d’une banale visite médicale qu’il faut faire un scanner, une IRM, des analyses de sang plus poussées parce qu’il y a quelque chose qui cloche, mais qui cloche vraiment, celui des gens dont l’enfant en grandissant ne fixe jamais le regard et tout de même ce bébé ne tient pas sa tête, à plus de six mois. Le mauvais côté, l’autre pays, l’autre rive.
De cette autre rive, je regarde ces gens normaux, silhouettes de papier dont je ne sais rien et qui ont l’air d’avoir une vie parfaite, sans histoires, sans heurts, sans douleurs, une vie témoin comme il y a des maisons témoins. Sûr qu’ils ne voudraient pas être dans ma peau. Moi non plus d’ailleurs.

Alice est en salle de travail depuis plus d’une heure. Quand elle est arrivée aux urgences, elle a dit tout de suite qu’elle avait perdu les eaux, que c’était sûr. L’infirmier lui a répondu : on va voir ça, sur un ton qui laissait entendre que bon, s’il y avait quelqu’un qui savait, c’était lui et pas elle. Alice a insisté, elle avait quelque chose de mauvais dans le regard, de perdu. La peur rend méchant, parfois. L’infirmier a l’habitude, il n’a pas relevé. Puis il l’a auscultée avec un très grand coton-tige trempé dans une solution et immédiatement, le coton-tige est devenu noir. L’infirmier s’est tu, un peu étonné il faut dire, il ne l’avait pas vraiment prise au sérieux. Il y a tant de femmes qui viennent ici pour un oui pour un non, parce qu’elles ont peur, parce qu’elles ont besoin d’être rassurées. L’infirmier comprend ça, il ne juge pas. Enfin c’est ce qu’il dit. Parfois, il les trouve chiantes toutes ces bonnes femmes. Il les juge sans s’en rendre compte, avec la sévérité de celui qui ne sait pas, qui ne saura jamais et qui en garde fierté et amertume. Alice a vu le coton-tige devenir noir, on ne lui avait pas appris ça mais elle a compris : en médecine, le noir est la couleur du malheur, du sang séché, de la mort. Elle a compris.
Elle a appelé Vincent qui travaillait, qui ne savait pas, bizarrement elle ne lui avait rien dit encore, peur de sentir sa peur, peur que tout ça soit vrai. Elle pleurait, il ne comprenait pas, il lui a fait répéter plusieurs fois, il a dit j’arrive d’une façon un peu chevaleresque qui lui a plu. C’était la bonne façon de le dire, au bon moment. Après avoir raccroché, Alice a regretté de ne pas lui avoir demandé d’apporter la valise du bébé avec ses pyjamas, ses bodys, sa layette, toutes ces choses remplies de minuscules boutons-pression dont on ne sait à quoi ils servent, mais en fait c’était impossible : il n’y avait pas de valise, pas de pyjamas avec des baleineaux, des chimpanzés, des lionceaux, pas de bodys, pas de tétines, il n’y avait rien parce qu’ils n’avaient rien acheté, ils n’avaient pas eu le temps de le faire, ils regardaient même toutes ces choses avec une forme de fascination, se vantant presque de ne pas y toucher, les tailles, les couleurs, tout leur semblait trop loin, trop petit. Les pyjamas étaient des enveloppes vides dans lesquelles aucun enfant, même imaginaire, n’arrivait à se glisser. Ils n’étaient pas prêts. Ce bébé n’avait même pas de prénom. Bien sûr ils avaient quelques idées oui. Mais rien de décidé. C’était trop tôt.

Extraits
« Alice est sortie du bureau, elle a dit plusieurs fois merci, par réflexe. Elle sentait qu’elle aurait dû poser des questions pratiques, importantes, exprimer même une opinion sur ce transfert qu’elle n’avait pas su commenter, empotée qu’elle était. Aucun mot un peu savant n’était sorti de sa bouche. Si Vincent avait été là. Elle voulait lui parler, le voir, c’est à lui qu’elle a pensé en premier mais avec César ils étaient toujours à l’IRM, elle avait oublié l’IRM, les lésions cérébrales, les séquelles, tout ce à quoi Vincent lui interdit de penser, de formuler presque, pour une bonne raison: on ne se prémunit jamais contre le malheur, on a beau faire, imaginer, préparer les mouchoirs, envisager les chutes, quand il vous tombe dessus, il est toujours plus lourd que ce que vous avez jamais pu porter. » p. 95

« Ce soir pourtant, Alice dormira dans leur lit à Vincent et à elle, elle retrouvera leur vie d’avant, celle où ils étaient seuls, celle où ils n’avaient pas peur. Mais la peur, c’est comme le froid, ça vous glisse sous la peau, ça vous rentre sous les ongles, ça vous glace le sang, ça vous gèle les os, c’est tout le corps alors qui se met à trembler, à claquer des dents, et même quand l’atmosphère se réchauffe, le corps garde en lui le souvenir du tremblement, de l’effroi, comme une empreinte. Elle sait que leur vie d’avant n’existe plus, que l’absence de César est partout, même dans les endroits où il n’est encore jamais allé. » p. 119

« Certains sont conscients de la situation, s’inquiètent, demandent à être rappelés, n’importe quand, même la nuit, formidables on vous dit. D’autres sont complètement à côté de la plaque, ils n’ont tout bonnement pas compris ou pas mesuré, un bébé est un bébé, on ne va pas chipoter non plus. Alors ils demandent à voir l’enfant, la merveille, la beauté, débitent sans s’en rendre compte ces mots banals que l’on dit lorsque l’enfant paraît et qui, sans le vouloir, sont si cruels aujourd’hui, si à côté : c’est que du bonheur, profitez bien, baisers à vous trois (eh oui maintenant vous êtes trois!!), plein de bisous à la jolie famille, il est magnifique c’est certain. Et des cœurs, et des fleurs. Certains réclament des photos que je ne leur envoie pas, ce n’est pas le bébé dragon, sondé et perfusé, qu’ils attendent. » p. 126-127

En vérité, je voudrais qu’on nous foute la paix. C’est impossible de penser ça, impossible de le ressentir mais c’est pourtant le cas. Je ne supporte plus les anecdotes qui se veulent rassurantes : untel est né prématuré, il a aujourd’hui dix-huit ans et entre à Sciences Po, unetelle ne pesait qu’un kilo à la naissance et c’est aujourd’hui une grande fillette de dix ans qui fait du handball. Je m’en fous. Ce n’est pas notre histoire. Ce n’est pas César. Ce n’est pas maintenant. Ce n’est pas moi. La Vie n’est qu’une histoire de cas particuliers. Rien ne fait sens. Rien n’est juste. Rien ne se ressemble? Une vie, ça ne se mesure pas. Une vie, ça ne se compare pas. » p. 128

À propos de l’auteur
Avant de se lancer dans l’aventure romanesque, Elsa Flageul a d’abord étudié le cinéma et travaillé sur l’œuvre de Jacques Demy. Le cinéma garde une influence majeure sur son travail d’écrivain, caractérisé par un sens aigu de la musicalité et une écriture d’une grande délicatesse. Aux éditions Julliard, elle a déjà publié Madame Tabard n’est pas une femme (2011), J’étais la fille de François Mitterrand (2012), Les Araignées du soir (2013) et Les Mijaurées (2016). À nous regarder, ils s’habitueront est son cinquième roman. (Source: Éditions Julliard)

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

50 chroniques de livre

Badge Critiques à la Une

Challenge NetGalley France 2018

Badge Lecteur professionnel

Tags:
#anousregarderilsshabitueront #elsaflageul #editionsjulliard #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2019 #RL2019 #NetGalleyFrance #VendrediLecture