Ce monde est tellement Beau

LAPAQUE_ce_monde_est_tellement-beau  RL_hiver_2021

En deux mots
La femme de Lazare a décidé de retourner chez sa mère, le temps de souffler. Pour le prof d’histoire-géo, c’est l’occasion de retrouver les collègues et amis, mais aussi de faire connaissance avec sa voisine Lucie. Des échanges qui vont lui ouvrir bien des perspectives et faire voir le monde avec un œil neuf.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Combattre toujours la laideur de l’Immonde

Sébastien Lapaque a trouvé auprès des amis et d’une voisine qui s’intéresse aux moineaux la recette pour regarder le monde différemment. Alors même que son couple part à vau-l’eau, il va trouver des raisons de s’enthousiasmer.

La vie de Lazare va basculer un jour de février. Béatrice, avec laquelle il partage sa vie depuis une quinzaine d’années, est partie quelques jours chez ses parents à La Rochelle. Seul, il regarde sa vie et le monde et comprend combien les valeurs sont faussées, combien nous vivons dans un Immonde. «Un monde qui n’en est plus un, un monde dont le visage est une absence de visage.»
En revenant de «ses emplettes» avec des œufs et des herbes pour préparer une belle omelette, il va croiser sa voisine et lui proposer de partager son repas. Mais Lucie va décliner l’invitation. Comme il va le raconter à son ami et confident Walter, ce n’est que le lendemain qu’ils feront plus ample connaissance. Qu’elle le suivra chez lui et s’endormira sur son canapé, non sans lui avoir révélé sa passion pour les moineaux, une espèce animale qui meurt en silence.
À la suite de ce premier échange, il va tomber dans «l’obsession amoureuse», même si ses camarades de poker, spécialistes des libellules ukrainiennes et des présentatrices de télévision lui ont bien expliqué combien ka chose était risquée.
À la question de Béatrice – Et maintenant? – il ne voit guère qu’une réponse, la séparation. Même s’il ne veut pas en prendre l’initiative. Car les années de vie commune semblent avoir figé une relation que ni la conseillère conjugale, ni l’acupuncture, ni même la procréation médicalement assistée n’ont pu empêcher de sombrer. Il faut dire que le travail de sape des beaux-parents aura été constant et payant.
Désormais, son nouvel horizon s’appelle Lucie. Converser avec elle lui permet de découvrir un autre monde, mais aussi de développer sa théorie de l’Immonde. «En rompant tout lien avec la réalité, l’univers sans regard qui s’était substitué à celui de la nature imposait aux individus de vivre sous le régime de la meute. Créé par l’artifice du commerce et du capitalisme, il se définissait par la rencontre de la technique, du collectif et de l’abstrait. Cette doublure qui enserrait la réalité pour la rendre inaccessible, c’était l’Immonde.»
Sébastien Lapaque passe alors ses journées au crible de sa théorie. Du football aux crises politiques, de l’éducation à la religion en passant par les questions environnementales, sans oublier l’amour, il nous propose une vision du monde différente. Ce monde est aussi tellement beau avec la musique de Bach, avec une partie de rugby épique, avec un livre de Shakespeare, un verre de romanée-conti et de nouveaux amis et même avec une promenade entre les tombes du cimetière Montparnasse avec Lucie. Cette femme qui a entraîné Lazare dans une lumière qu’il ne connaissait pas et qui, avec des accents à la Bernanos, a le pouvoir d’entrainer le lecteur vers la beauté.
«Othello, les oiseaux, son ton, son rire frais comme un ruisseau de printemps, son refus des assignations à résidence, son âme blottie en elle comme un petit enfant contre le sein de sa mère. J’ignorais ce qu’elle attendait de la vie, mais je savais ce qu’elle avait fait de moi.»

Ce monde est tellement beau
Sébastien Lapaque
Éditions Actes Sud
Roman
336 p., 21,80 €
EAN 9782330143800
Paru le 7/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris et aux environs. Les protagonistes viennent de où vont à Chartres, La Rochelle, à Bordeaux et Arcachon, en Lozère, à Brest et en Bretagne.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Les froides vacances de février vident Paris. Lazare sait-il seulement que l’absence de sa femme, Béatrice, en visite chez ses parents rochelais, cache un virage plus radical dans sa vie? Cet homme ordinaire a apprivoisé ses désillusions sans toutefois complètement renoncer à un peu de grandeur. Dans cette solitude qui ressemble d’abord à une permission, bientôt propice aux constats les plus glaçants de la lucidité, le voilà qui trouve un chemin inattendu vers la mer. Une version de lui-même qui saura «se glisser à l’intérieur des choses pour connaître leur douceur».
Sous notre blafard ciel contemporain, dans ce monde qui a vendu son âme au ricanement, Lazare aperçoit peu à peu la forme de sa propre résistance à cette dégringolade spirituelle – à travers la météorologie des visages amis, derrière le nom des nuages ou malgré la disparition des moineaux.
C’est un roman sur la camaraderie qui élargit le cœur, qui chevauche les idées heureuses et les profonds chagrins, où Sébastien Lapaque transcende la mélancolie et l’acuité du diagnostic pour nous offrir une épiphanie tendre et lumineuse. Avec lui c’est une forme d’envol que le lecteur tutoie.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
France Culture (Le réveil culturel – Tewfik Hakem)
Tendance-Ouest (Podcast Des bouquins dans les poches)


Sébastien Lapaque parle de son roman Ce monde est tellement beau © Production Actes Sud

Les premières pages du livre
« C’était un dimanche de février
Ce monde est tellement beau, cependant. Ses merveilles méritent d’être chantées par une voix profonde, ignorée, une voix forte et claire, pure et fraîche comme un ruisseau de printemps. La voix du cœur, oubliée. C’est cet accent singulier que je me suis obstiné à chercher au cours d’un épisode tourmenté du milieu de ma vie. Je tenais mon existence pour un relevé de comptes et il m’est apparu qu’elle pouvait devenir tout un poème. Au terme d’un long après-midi de l’âme, je me suis rappelé que la beauté du monde était une grâce. Elle fait tellement peu de bruit, elle coûte si peu cher : on s’en moque la plupart du temps. Les gens importants, les avantageux dont les grimaces s’affichent sur les écrans, les publicités colorées et la couverture des magazines, affectent l’extase et rient sans la remarquer. De quoi rient-ils ? D’eux-mêmes ou des autres ? On cherche une réponse. Les guerres, les famines, les tremblements de terre. Tout provoque la rigolade. Le monde entier est devenu un gigantesque éclat de rire. Étrange, ce hennissement sec et mécanique, sans liens véritables avec la vie. C’est un rire triste. À bien l’écouter, on entend qu’il sonne faux.
Ainsi la beauté du monde, cette faveur qui n’appelle pas le rire, mais l’émerveillement, est-elle devenue inaccessible aux riches de la terre. Ils aiment les privilèges, ce qu’il y a de plus cher ; elle est donnée, à portée de la main, capable instantanément de réenchanter l’univers. Ils veulent vivre cachés ; elle est placée en pleine lumière. Il suffit d’ouvrir les yeux pour la re¬¬trouver. Il y a cette nature délicate, que plus personne ne songe à contempler. Ces deux mésanges aux ailes bleues, que j’aperçois par la fenêtre tandis que j’écris ces lignes, la perfection du ciel d’hiver lorsqu’il est sans nuages ; un rayon de soleil suffit à rendre son bleu lumineux ; le froid de la nature, dans les premiers jours de février et le lent balancement des platanes, de part et d’autre du boulevard, quand le vent siffle en glissant au ras des trottoirs.
Ce monde est tellement beau. Il y a dans l’air cette froidure piquante, aiguë comme l’espérance, qui laisse deviner que tout peut toujours être réinventé ; une teinte rose sous les nuages dans un ciel fluorescent ; la paix de certains soirs, quand la nuit vient sur le monde ; l’étoile qui brille dans le ciel du matin, quand le jour se lève et que tout va refleurir ; le pressentiment qui tremble dans la mi-journée, à l’heure de la chaleur et de la faim, quand il faut redoubler de joie pour continuer sa route ; et toutes ces choses très simples : la glace fissurée sur l’étang gelé, un train qui file dans la campagne, les longs traits blancs dessinés dans le ciel par les avions long-courriers, l’asphalte mouillé après la pluie, la poussière de la route soulevée par le vent, le murmure de la mer. Tout passe, hélas, et nous passons sans ralentir. J’ai heureusement appris à glisser un carnet dans ma poche, à prendre des notes et à capter les détails. Beauté mon beau souci, a dit un poète. Ce monde n’est pas seulement beau dans les choses visibles. Il est beau dans celles qui sont invisibles. Après bien des rebuffades, de longues années de sotte indifférence et d’ignorance fort peu docte, j’ai appris à l’aimer au-delà de l’image. J’ai découvert sa beauté dans l’enfance, dans la vieillesse, dans la musique, dans l’humilité, dans le secret, dans la présence et dans l’attente. J’ai compris que ce monde était beau dans la douleur et dans le deuil, beau dans le passage du temps et dans les adieux sans espoir de retour. Tellement beau.
Il y a l’émotion que provoquent les retrouvailles avec des sen¬timents oubliés ; la part nouvelle que l’on peut donner à la tendresse ; la force des gestes de partage ; et la possibilité, jamais démentie, de la pitié, cette inclination fulgurante face au pauvre malheur des hommes, cet éclair d’amour dans le regard du riche, capable d’aplanir les routes, d’anéantir les contradictions, de faire cohabiter le loup et l’agneau, le léopard et le chevreau, le veau et le lionceau, d’abolir l’art de la guerre pour faire cohabiter les hommes en paix, sans troubles, chacun sous sa vigne et sous son figuier.

Tout à l’heure, je me suis promené sur le boulevard. Des fa¬¬milles entières dormaient dans des cartons, le malheur venu du monde entier avait échoué à nos portes.
“Monsieur, s’il vous plaît, une pièce pour manger.”
Lève les yeux, imbécile, regarde cette main qui se tend. Redeviens un homme.
Ce monde est tellement beau. La route a été longue pour m’en souvenir. Si j’avais su qu’il me suffisait de me tourner vers le ciel, de compter le nombre des étoiles et de donner à chacune son nom, je n’aurais pas attendu si longtemps pour le dire. J’ai appris à le faire en Bretagne, à l’occasion d’un séjour qui a révolutionné ma vie. Dans les grandes villes, les étoiles sont souvent dissimulées par une brume noirâtre, mais elles ne sont pas éteintes derrière l’épaisse chape de pollution. Vers minuit, au mois de février, on reconnaît le pentagone du Cocher, les trois feux alignés d’Orion, le W de Cassiopée. Les constellations n’ont pas bougé depuis l’époque où Ulysse, installé à la poupe de son navire, les scrutait dans l’antique et primitive nuit grecque. Et nous avons besoin d’ordinateurs pour être heureux. Mon Dieu, rendez-nous des caravelles, rendez-nous des navigations aventureuses et des océans sans limites !
Ce monde est tellement beau par ses couleurs sans nombre. Tellement beau par ses brusques orages et par ses soudaines éclaircies. Il est beau vu du ciel, en avion, et beau sous les mers, en plongée. Il est beau sous la neige et beau sous la pluie, beau les soirs d’or et les matins gris. Il est beau à la campagne, quand le ciel est violet au-dessus de la ligne d’horizon, beau en plein cœur du désert, où l’ombre est tiède sous les pierres, beau en haute montagne. Il est beau à l’embouchure des fleuves, beau en haut des falaises, beau dans les îles lointaines. Il est beau au coin de la rue, dans les plis sinueux des vieilles capitales. Il est beau où il y a du calcaire et beau où il y a du granit. Sa splendeur est sans limites. La route est longue, cependant, avant de pouvoir chanter à voix haute un alléluia. Une vie d’efforts n’y suffit pas toujours.
Voilà ce que je sais, maintenant, longtemps après tout ce qui s’est passé en 2014, une année commune qui commença un mercredi. Je ne vais pas raconter simplement pour que l’on sache. Je vais raconter pour me souvenir, faire revivre ceux que j’ai aimés et ceux qui sont partis, maintenant que je ne crois plus tout à fait à la mort.

Avant de retrouver les mots pour célébrer la splendeur du monde, je veux dire sans pudeur la laideur de cette terre vaste et sans lumière. Je songe d’ailleurs à un mot plus fort. Dégueulasserie. Le dictionnaire de synonymes et de mots de sens voisin posé devant moi propose saleté, honte, abjection, confusion, turpitude, indécence, infamie, vidure, vilenie ou rouerie. Et des images : boue, fange, ordure, gadoue, pourriture. Mais c’est dégueulasserie que je veux dire. Dégueulasse cette nouvelle lue dans le journal : “Trois personnes tuées à l’arme blanche à l’occasion du Mardi gras.” Dégueulasse encore la réaction du ministre de l’Intérieur : “Cet acte meurtrier a non seulement arraché leur vie à des innocents mais endeuillé les festivités.” Dégueulasses les images diffusées du soir au matin et du matin au soir sur toutes chaînes d’information du monde : “Un attentat suicide a fait 65 morts”, “L’artillerie a répliqué à des tirs de roquettes”, “Le gouvernement va licencier 15 000 fonctionnaires”, “À Wall Street, le S & P 500 a terminé l’année en hausse de 29 %”, “Grâce au marché asiatique, on vendra bientôt 100 millions de voitures neuves chaque année dans le monde”, “Le PDG de Google a annoncé que tout le monde posséderait bientôt un smartphone”. Dégueulasses les nouvelles entendues à la radio. Dégueulasses les choses vues dans la rue, au cœur des grandes villes, la profusion des uns, la misère des autres, et dégueulasses les choses entendues dans le secret des cabinets ministériels et les conseils d’administration des entreprises multinationales.
“Croyez-vous que cette guerre puisse être une bonne chose ?
— Pour nous ?
— Oui.
— Peut-être.
— Et cette épidémie ?
— On verra.”
Car sur ce monde tellement beau s’en est glissé un autre, un monde injuste, atroce, agité, capricieux, narcissique, infernal, cruel, infantile, cupide, un monde criblé par l’angoisse et par le malheur, un monde qui n’en est plus tout à fait un, un monde malade de l’avoir, un monde qui mérite un autre nom : l’Immonde.
Je me souviens parfaitement quel jour et dans quelles circonstances ces pensées me sont venues, sans que j’y songe vraiment, ni même que je le veuille, et de quelle manière ce mot atroce s’est imposé dans mon esprit, lorsque ses sept lettres se sont allumées une à une en capitales de feu au tréfonds de moi : l’immonde.

J’étais dans ma salle de bains. Après avoir pris une douche et m’être longuement savonné, j’étais en train de me raser. Je me vois encore dans le miroir, torse nu, la tignasse en bataille, les joues couvertes de mousse blanche. J’avais été saisi par une espèce de stupeur. L’homme qui se rase est un être songeur. Car que faire en se rasant à moins que l’on ne songe ? Le reste de la journée, le temps manque. Mais le matin, dans la salle de bains, la pensée vagabonde. Nous étions au milieu du mois de février, un dimanche, les vacances d’hiver avaient débuté la veille. Je n’ai pas d’enfants, hélas, mais j’enseigne l’histoire-géographie dans un lycée parisien, à proximité de la porte de Vanves. J’étais moi aussi en congé. Que faire pendant deux semaines ? Je ne sais pas skier, je ne possède pas de résidence au bord de l’eau et l’état de santé de mon compte en banque était un peu incertain. Je n’avais aucun projet, aucune idée pour occuper ce temps vide. Une collègue du lycée m’avait invité dans sa maison de l’île d’Yeu, mais la paresse m’avait retenu à Paris. Monter dans un train, puis dans un bus, puis dans un bateau était une affaire compliquée. Un autre collègue m’avait convié à une partie de poker dans la semaine, mais j’avais trop peu d’argent pour en perdre. C’était dommage car j’avais gardé le sens des combinaisons et le goût des cartes depuis l’époque lointaine où je jouais à la belote avec mon grand-père.
La veille, profitant d’un solde important de jours de congé, Béatrice avait pris le train à la gare Montparnasse pour retrouver ses parents, qui vivaient à La Rochelle. À l’époque, elle était contrôleuse de gestion dans une entreprise de travaux publics. Son truc à elle, c’était la flexibilité et la rentabilité. Diplômée d’une prestigieuse école de commerce, parlant l’anglais et l’allemand, elle gagnait confortablement sa vie, son patron l’adorait. Il la couvrait d’éloges et augmentait régulièrement son salaire. C’était intimidant d’être l’homme d’une telle femme. Je dis l’homme, et non le mari, car nous n’étions pas mariés, même si j’appelais toujours Béatrice “ma femme”, sans donner davantage de détails. C’était une affaire confuse dans mon esprit.
Car si nous n’étions pas mariés, nous avions prévu de le faire, les parents de Béatrice étaient au courant et même réjouis par cette perspective. Son père était un haut fonctionnaire à la retraite, un mariage dans les règles faisait partie de la panoplie sociale qu’il était censé affectionner. Je dis censé, parce que tout était devenu étrange, instable et insaisissable, dans les attachements de la bourgeoisie française, au début du XXIe siècle. La fraction supérieure de la classe moyenne – ou inférieure de l’élite, comme on voudra – donnait l’impression de ne plus vouloir ce qu’elle était censée vouloir et de ne plus croire ce qu’elle était censée croire. En vérité, c’était peut-être par ce courant d’indifférence que nous nous étions laissé entraîner, avec Béatrice. Après avoir fêté notre mariage à venir dans un restaurant du quartier des Invalides, nous n’avions entrepris aucune démarche auprès de l’état civil. Aucun de nous n’aurait pu dire pourquoi nous n’avions pas daigné nous donner cette peine. Ce n’était pas tant de papiers à remplir. Je n’avais rien contre les fêtes et Béatrice non plus. Un passage devant M. le maire ne m’aurait pas déplu. L’église, pourquoi pas ? Je trouvais du charme à la nef néo-mauresque de Saint-Pierre de Montrouge où nous nous serions promis fidélité, elle en robe blanche, moi en habit, même si cette église était lourde, comme tout ce que l’on avait construit à Paris sous Napoléon III.
Avec Béatrice, nous habitions dans le 14e arrondissement, à proximité de la porte d’Orléans, au premier étage d’un immeuble de pierre chauffé au gaz de ville, dans une rue dont le nom ne disait jamais rien à personne. Cela n’avait aucune importance. Lorsqu’on nous demandait où nous résidions, je répondais : “Alésia.” J’avais alors le goût des phrases courtes et des effets simples. J’ai bien changé depuis ce temps-là. J’aime me glisser à l’intérieur des choses pour connaître leur douceur.
Béatrice travaillait dans le 13e, près de la porte d’Ivry, en plein quartier chinois. Ça tombait bien, j’adorais les raviolis aux crevettes cuits à la vapeur servis dans des petits paniers en bambou. Lorsque je déjeunais avec elle dans le restaurant où nous avions nos habitudes, j’en commandais. Pour se rendre à son travail, Béatrice prenait le bus place d’Alésia et descendait à la station Patay-Tolbiac. Depuis qu’une ligne avait été ouverte sur le boulevard des Maréchaux, elle aurait pu utiliser le tramway, mais Béatrice n’aimait pas changer ses habitudes. Je me moque, mais je suis aussi maniaque qu’elle. À l’époque, je me rendais au lycée à pied, toujours par le boulevard Brune, et ni la pluie ni la neige n’auraient pu me faire changer d’itinéraire.
C’est le nom du boulevard Brune qui me faisait rêver. Il faut avoir été enfant dans la France de Valéry Giscard d’Estaing, avoir humé son parfum sucré et connu la télévision en noir et blanc, pour savoir mon ravissement. Les rêveurs comprendront. Lorsque nous participions à des jeux avec tirage au sort, c’était au bureau de poste de Paris-Brune que nous envoyions nos bulletins découpés dans des journaux ou sur des boîtes de corn-flakes. J’habitais en province, avec mes parents, et ce mot de Paris-Brune m’émerveillait. D’abord parce qu’il était associé dans mon esprit à une distribution des prix sans fin. Et sans doute parce que je l’entendais Paris-Brume et que je me figurais une espèce de palais enchanté étincelant dans les ténèbres. Au 105 du boulevard, le bâtiment de la Poste existe toujours, mais il a perdu de sa splendeur depuis que les Télégraphes et les Téléphones sont partis voir ailleurs. La façade est souvent décorée de calicots proclamant “Non aux suppressions d’emplois”, “Maintien des horaires de travail”, “Le service public, je l’aime, je le crie”.

Béatrice et moi n’avions pas d’enfants, mais nous logions dans un trois-pièces depuis notre installation ensemble, en 2003. Je ne peux pas l’oublier, c’était l’année de la canicule. Tout l’été, des affiches de la mairie de Paris nous avaient suppliés de prendre soin de nos voisins âgés. Heureusement, notre immeuble n’était habité que par des familles et par des étudiants, invisible peuple du quatrième étage qui vivait dans les chambres mansardées sous les toits. J’aimais bien notre appartement. Il y avait des tomettes sang de bœuf dans la cuisine, du parquet chêne blond brossé et vitrifié dans le salon et dans les chambres. Certains de nos amis déploraient que nous disposions seulement d’une place de parking extérieur avec un marquage au sol et non pas d’un box, mais cela n’importait guère, puisque nous ne possédions pas de voiture. Les gens pratiques sont fatigants, ils passent leur temps à vous faire des remarques saugrenues. Je ne me sentais pas à l’étroit. C’était grand chez nous, peut-être même trop, lorsque j’étais seul, je m’y perdais presque. En attendant l’enfant qui n’est jamais venu, nous aurions pu nous contenter d’un appartement de deux pièces. C’est Anne-Marie, la sœur aînée de Béatrice, qui avait insisté pour un trois-pièces. À l’époque où nous cherchions un logement, Anne-Marie nous suivait partout. Longtemps après toutes ces histoires, les rapports qu’entretenait Béatrice avec sa sœur continuent de me laisser perplexe. Elle ne lui accordait guère de valeur humaine ni de crédit intellectuel. À certains signes, il me semblait même qu’elle la méprisait. Mais Anne-Marie la subjuguait. C’est pourtant une fille assez furieuse, dans son genre. Dans les semaines qui avaient précédé notre installation avec Béatrice, on ne pouvait rien faire sans elle. Comme si la possibilité de notre harmonie la contrariait. Quand nous entrions dans une agence immobilière et que nous murmurions “Deux pièces”, elle s’écriait, “Non ! Trois”. “Quand on s’installe en couple, avait-elle expliqué à Béatrice, il faut chacun sa chambre, pour pouvoir s’isoler. Sinon, ça ne marche pas.”
Elle avait des phrases comme ça, Anne-Marie, et des calculs étranges. À l’entendre, il fallait compter vingt-cinq mètres carrés d’espace vital par personne, y compris pour le bébé à venir, sinon on étouffait au bout de trois mois. Moi, ça m’avait paru bizarre, ces évaluations et cette façon de penser à s’isoler au moment où on s’installait en couple. Et cet espace vital pour le bébé. Mais bon, j’avais cédé. Et le samedi 5 avril 2003, premier jour des vacances de Pâques, nous avions emménagé dans un trois-pièces de soixante-quinze mètres carrés – pas un mètre carré de plus, pas un de moins, nous n’avions pas fourni de copie du bail à Anne-Marie, mais elle avait semblé ravie – situé dans un immeuble au calme, avec salon-séjour, cuisine équipée, deux chambres, une salle de bains et un WC, ainsi que nous l’avait expliqué la dame de l’agence à qui j’avais trouvé des airs de ressemblance avec l’actrice d’une série alors en vogue, mais sans doute avais-je rêvé. Mon esprit bouillonnait, mon trouble était manifeste. J’avais vingt-neuf ans, c’était la première fois que je m’installais pour vivre en couple. Béatrice, elle, avait déjà une petite expérience de la vie conjugale. Lorsqu’elle était étudiante dans le Val-d’Oise, elle avait vécu avec un Danois, puis avec un Américain. Ses parents lui avaient acheté de la vaisselle et du linge de maison. Ils y croyaient. Mais le Viking de Béatrice était rentré dans le Jutland et son Mohican avait retrouvé le Connecticut. “Juste au moment où j’allais arrêter de prendre la pilule”, m’avait-elle expliqué pour souligner son désarroi. Plus tard, Béatrice s’était amourachée d’un analyste concepteur de systèmes d’information. C’était l’époque où elle achevait son troisième cycle de gestion financière. Elle avait eu son diplôme, elle était entrée dans la vie active. Il l’avait plaquée peu de temps après. Béatrice avait hésité à rentrer à La Rochelle. Là-bas, elle aurait peut-être épousé un camarade d’enfance. Qui sait. Je reste persuadé qu’elle a toujours regretté de ne pas l’avoir fait. C’était chez elle, La Rochelle. Dès qu’elle en avait l’occasion, elle sautait dans le train pour revoir son port, ses tours, ses falaises.

C’est ainsi que le deuxième jour des vacances d’hiver, quand m’est venue la révélation de l’Immonde, j’étais seul chez moi. La veille, j’avais regardé un film en noir et blanc plein de jeunes gens réinventant les jeux de l’amour et du hasard dans le Saint-Germain-des-Prés de l’après-guerre. C’était mon ami Walter qui m’avait prêté le DVD. Walter habite à Versailles, en bas de la rue de la Paroisse, près de la grille qui donne accès au parc du château. Walter est un garçon rond, qui ne s’en fait pas.
En consultant un calendrier, je pourrais dater avec précision le jour de l’Immonde, le jour où j’ai eu la révélation de l’Immonde. Je l’ai dit, c’était un dimanche. J’étais descendu pour acheter le journal et prendre mon petit-déjeuner à la brasserie Le Bouquet d’Alésia. Le ciel était couvert, mais il ne pleuvait pas et la température était clémente. C’était un dimanche de février, une journée à la fois douce et triste.
Est-ce que la lourde chape de gris au-dessus de Paris avait un rapport avec la révélation qui me fut faite ce jour-là ? Je voudrais m’en souvenir. C’est un jour important, le jour où tout a commencé à changer en moi. J’allais avoir quarante ans et les écailles me tombaient des yeux. Comme si j’avais découvert quelque chose qui m’avait été longtemps caché. Comme si le fonctionnement du monde moderne, qui dissimule si habilement son secret, m’était soudain apparu comme une évidence.
Ce rire de l’Immonde, ce hennissement diabolique dont on ne pouvait pas baisser le son. Ces ricanements sur tous les écrans, où le flot de larmes amères des uns provoquait un raz-de-marée de rire des autres. C’était la clef. Il fallait partir de ce rire et remonter à sa source, comme les géographes grecs ont jadis remonté le Nil depuis Alexandrie. Au bout du voyage attendait quelque chose de terrifiant, mais il était impossible de se défiler, puisque le coup de pistolet qui annonçait le départ avait retenti. L’Immonde ! À distance, il m’arrive de me demander si les choses n’avaient pas commencé à s’agiter dans mon esprit longtemps avant cette révélation, sans faire de bruit. Au lycée, je m’étais rapproché de collègues rangés dans la catégorie des intellectuels, ils étaient six ou sept, peut-être dix, pas plus. Les autres s’intéressaient davantage à leur crédit immobilier et à leur forfait de téléphonie mobile qu’aux idées générales. Après une longue période de paresse intellectuelle, ma curiosité s’était ranimée, comme l’appétit revient aux anorexiques. Je m’intéressais à la vie des hommes en société, à ses contrariétés et à ses progrès. Quelque chose s’était-il produit au tréfonds de moi-même, longtemps avant ce mois de février ? Ne pouvant pas répondre à cette question, je m’en tiens au dimanche de l’Immonde, au jour et à l’heure où le gloussement des ricaneurs m’est devenu insupportable.
À cet instant, j’ai compris que j’allais faire quelque chose, même si je ne savais pas encore quoi. C’était plus fort que moi. C’était de l’ordre du pressentiment physique et même de l’excitation sexuelle. Dans la rue, j’avais les tempes brûlantes et des picotements dans les mains. Pour un peu, j’aurais crié. Je n’avais pas pris de petit-déjeuner. C’est une liberté que je m’accordais lorsque Béatrice n’était pas à la maison. Et quelle liberté. Lorsque nous étions ensemble, cette infraction était impossible. Béatrice répétait que je mangeais mal, elle s’efforçait de me préparer des repas sains et équilibrés dont elle trouvait le secret dans des magazines. Depuis que mes analyses de sang avaient révélé que j’avais du cholestérol, elle m’avait interdit les œufs, alors que j’adorais les omelettes aux fines herbes. Je ne sais pas cuisiner, c’est le seul plat qui est à ma portée. Le matin, Béatrice me forçait à boire du thé, à avaler un bol de céréales et à croquer une pomme en m’appelant “Mon bébé”. Et moi je rêvais d’un grand café crème et d’une tartine beurrée au comptoir de la brasserie Le Bouquet d’Alésia. Je devais profiter des absences de ma femme pour assouvir cela.
Le dimanche de l’Immonde, je triomphais à l’idée de pouvoir commander un grand crème et une tartine beurrée pour mon petit-déjeuner et puis de me confectionner une omelette aux fines herbes pour le déjeuner. Chez le kiosquier, j’avais acheté le journal, et, comme d’habitude, j’avais d’abord regardé les résultats sportifs. Un athlète avait battu un record du monde. La veille, au parc des Princes, Paris avait encore gagné, mais Paris gagnait tout le temps. Mon excitation était telle que je n’arrivais pas à me concentrer. Il était neuf heures. Je devais avoir une tête effrayante, des yeux de criminel. J’étais descendu dans la rue comme on descend dans la foule pour tirer un coup de pistolet au hasard. L’Immonde ! J’avais hâte d’en parler à Walter. Ce garçon avait des théories sur tout. Pour une fois, le concept était le mien. Ce dimanche de février, j’avais trouvé la clef qui allait ouvrir tous les coffres-forts.
Mais il y a une chose que j’ignorais alors, en marche vers une étoile que je ne connaissais pas. Après avoir eu la révélation de l’Immonde, le surgissement, inattendu, dans mon existence privée de couleurs, de luminescences joyeuses et d’éclairs fraternels allait me permettre de me libérer de ses maléfices. Après avoir rompu avec le confort intellectuel de l’habitude, libéré, j’allais me mettre en route vers le Mystère des Mystères, dans un grand combat de tous les instants contre moi-même.

Une omelette de douze œufs
Dans le sac en plastique que je tenais à la main lorsque je suis rentré chez moi, le dimanche de l’Immonde, je soupesais avec jubilation la boîte de douze œufs frais achetée chez l’épicier. Une omelette de douze œufs. “Ça me rappelle l’Occupation”, aurait dit mon grand-père qui possédait un humour d’un type un peu particulier. Il n’avait pourtant pas fauté pendant les années terribles, papy. Il avait seize ans en 1940, j’ai conservé chez moi ses cahiers de lycéen dans les marges desquels il traçait de jolies petites croix de Lorraine à l’encre de Chine. Je ne dis pas que c’était un héros. Juste un Français de bon sens agacé par tout ce vert-de-gris, ces avis en allemand placardés sur les murs de sa ville, ces soldats qui beuglaient en boche.
“Je n’avais rien contre les Fridolins. Mais ils s’étaient installés chez nous sans que personne ne les ait invités”, m’expliquait-il des années plus tard. Un ami lui avait confectionné un laissez-passer. D’une germanophobie de bon goût, il en avait profité pour donner des coups de main aux réseaux de Résistance de l’Ouest et aux maquis de Bretagne. Il lisait Goethe et Heine, papy. Ein guter Mensch, in seinem dunklen Drange, ist sich des rechten Weges wohl bewusst. Parler allemand était l’obsession de sa génération. Leurs aînés s’étaient arrêtés à la Rhénanie. Eux juraient qu’ils iraient jusqu’au bout. À Berlin ! Papy me récitait la Lorelei. Ça lui avait peut-être servi pour amadouer l’occupant. Comme dans les films, certains eurent la chance de tomber entre les mains de nazis lettrés. Car en 1944, mon grand-père avait eu chaud. Mais je ne crois pas que ce furent ses lettres germaniques qui le sauvèrent. Plutôt la tournure des événements militaires. Au moment où il avait été arrêté par la Gestapo, le front allemand était enfoncé en Normandie et le dernier train partait pour l’Est.
Longtemps après, quand il évoquait ce temps-là, papy ne me parlait jamais de la frousse qu’il avait eue dans sa cellule. Enfermé avec un camarade de lycée, ils crurent pourtant qu’ils allaient y passer. Ils avaient même eu droit à la visite de l’aumônier. C’est ma mère qui m’a raconté toutes ces histoires. Car papy n’en disait jamais un mot. Lorsqu’on évoquait l’Occupation devant lui, il faisait mine d’en rire. Il se remémorait les omelettes géantes qu’il se confectionnait à la campagne, parce que le cochon avait été tué, les lapins transformés en civet, les vaches confisquées et qu’il n’y avait plus que cela à manger. “Une poule pond un œuf par jour. Six poules assurent donc une omelette de douze œufs tous les deux jours”, se souvenait-il.
Une omelette de douze œufs… C’est de lui que me venait ce goût. Heureusement que Béatrice n’était pas là. Pas à cause de l’Occupation, elle s’en moquait complètement. Comme moi, elle était née trente ans après la Libération, c’était comme si cette époque n’avait jamais existé. Je n’ai jamais su dans quel camp avait bricolé sa famille, à mon avis du côté des froussards, comme la plupart des Français, quelque chose leur en était resté, dans cette façon qu’ils avaient de négliger leur pays, de jurer que c’était mieux chez le voisin, un jour l’Allemagne, un autre l’Angleterre.
Je ne parlais jamais de cela avec Béatrice, elle était absolument indifférente à l’histoire de France. Ce qui l’inquiétait, c’était mon cholestérol. J’en avais, et du mauvais, par-dessus le marché. Je n’ai jamais su ce qui distinguait le bon du mauvais, mais le mien avait fait grimacer un médecin du cabinet de la place d’Alésia. Après avoir consulté mes analyses à travers les verres grossissants de ses lunettes demi-lunes, il avait sorti une brochure de son tiroir et m’avait conseillé de la lire attentivement. Après cela, il m’avait demandé ma carte Vitale et vingt-trois euros.
J’avais payé, j’avais quitté le cabinet médical et j’avais lu la brochure du docteur en buvant un express et en mangeant un croissant sur le comptoir du Bouquet d’Alésia. Le café, ça doit encore aller, mais il ne me semble pas que les croissants soient recommandés à ceux qui ont du mauvais cholestérol. À en croire les rédacteurs de la brochure, je devais me mettre au poisson cru, aux viandes maigres, aux graisses saines et au quinoa. Finies les omelettes de douze œufs frais. Au cas où je n’aurais pas pris les avertissements de l’Académie de médecine au sérieux, une dernière page détaillait les risques encourus : infarctus, accidents vasculaires, impuissance.
À l’époque je n’y avais pas pensé, mais j’y songeais, cependant que tout m’apparaissait dans une lumière neuve. L’impuissance, c’était une intimidation caractéristique de l’Immonde. Après avoir été excités comme des rats de laboratoire par la généralisation de la pornographie, nous étions menacés d’impuissance au cas où nous tenterions de nous soustraire aux commandements du Nouvel Ordre hygiéniste. C’était la même chose sur les paquets de cigarettes. “Fumer fait bander mou”, qu’on nous prévenait. Et cela n’empêchait pas de nous en vendre. Les boîtes d’œufs n’étaient pas encore bardées d’avertissements annonçant : “Les œufs tuent”, “Le jaune bouche les artères”, “Les omelettes provoquent des maladies cardiovasculaires”, “Les œufs au plat déclenchent le cancer des testicules”… J’y pensais ce matin en achetant mes œufs. J’avais également trouvé une botte de fines herbes pour arranger l’omelette à mon goût. Ça ne tuait personne, la ciboulette ? Allez savoir !
J’avais hésité devant le rayon où étaient présentées les bouteilles de vin, mais j’avais finalement opté pour une bouteille d’eau gazeuse fortement minéralisée, au rayon voisin, car je voulais garder l’esprit clair, enregistrer tout ce que j’entendais et tout ce que je voyais, bien réfléchir à ce qui était en train de se passer, ce dimanche de l’Immonde. À la brasserie, j’avais abandonné le journal sur le comptoir. C’était toujours la même histoire : le Premier ministre britannique expliquait le dynamisme de son pays par une intelligente politique de défiscalisation, un syndicat patronal réclamait une loi de modernisation de l’économie, la situation de la Grèce inquiétait les marchés financiers, le patron indien d’une écurie de formule 1 allait être jugé pour corruption, le vent allait souffler sur la moitié nord de la France et serait tempétueux sur la Manche, les constructeurs français d’automobiles misaient sur l’innovation pour reprendre pied sur le segment stratégique du haut de gamme, trois personnes avaient été tuées à l’arme blanche à Toulouse, deux autres à Grenoble, et une journaliste politique qui avait été la maîtresse du président de la République était en train d’écrire un chef-d’œuvre du mentir-vrai grâce auquel on allait connaître les secrets d’alcôve.
“La vérité ? Ça serait bien la première fois, s’était amusé le patron du Bouquet d’Alésia en me voyant lire l’article. J’achèterai ce livre à sa sortie.
— Tu perdras ton temps et ton argent, lui avais-je répondu.
— On ne sait jamais, on a parfois de bonnes surprises. J’aimerais bien savoir si c’est vrai, cette histoire de souterrain secret permettant de quitter l’Élysée la nuit.”
Un souterrain secret ! Et pourquoi pas des trolls avec des hallebardes, des nains avec des haches, des elfes avec des arcs longs et des gobelins avec des masses d’arme pour accompagner nuitamment le président de la République jusqu’au chevet de sa Belle au bois dormant ? Et des baguettes de fée, et des anneaux elfiques, et des pouvoirs magiques. La sous-culture des jeux vidéo faisait des ravages. »

Extraits
« Moi, je buvais toujours mon premier verre, à routes petites gorgées. À plusieurs reprises, j’y avais rajouté de la glace, à tel point qu’à la fin, il contenait davantage d’eau que de whisky. Ces histoires de quarante bâtons, de libellule ukrainienne, de présentatrice de télévision qui vous croquaient tout cru avaient pour moi quelque chose de totalement irréel. Pourtant, j’avais bien aimé lorsque Augustin avait expliqué à Frédéric qu’il ne fallait surtout pas tomber dans l’obsession amoureuse. Car c’était très exactement ce qui était en train de m’arriver avec Lucie. » p. 62

« — Tu appelles cela l’Immonde?
— Oui, l’Immonde. Le monde dans lequel nous vivons. Un monde qui n’en est plus un, un monde dont le visage est une absence de visage. »

« En buvant mon thé par petites gorgées, je songeais à formuler une théorie de l’Immonde. Il était à la fois obsédant et factice. En rompant tout lien avec la réalité, l’univers sans regard qui s’était substitué à celui de La nature imposait aux individus de vivre sous le régime de la meute. Créé par l’artifice da commerce et du capitalisme, il se définissait par la rencontre de la technique, du collectif et de l’abstrait. Cette doublure qui enserrait la réalité pour la rendre inaccessible, c’était l’Immonde. » p. 104

« Les yeux de Lucie dans les miens, mes yeux pris par les siens. Contre mon gré l’attrait de tes beaux yeux: il existait en français un vers qui disait cela quelque part. Le regard de l’un était devenu celui de l’autre. Désormais, c’était moi qui regardais. Je ne pouvais pas mentir ou me mentir. Au secret du monde et de la vie, j’avais longtemps été inattentif. Lucie m’avait entraîné dans une lumière que je ne connaissais pas. Othello, les oiseaux, son ton, son rire frais comme un ruisseau de printemps, son refus des assignations à résidence, son âme blottie en elle comme un petit enfant contre le sein de sa mère. J’ignorais ce qu’elle attendait de la vie, mais je savais ce qu’elle avait fait de moi. » p. 314

À propos de l’auteur
LAPAQUE_sebastien_DRSébastien Lapaque © Photo DR

Esprit libre d’une érudition gourmande et pyrotechnique, Sébastien Lapaque est une voix unique dans notre paysage littéraire. Il est écrivain, critique au Figaro Littéraire et chroniqueur à la Revue du Vin de France. Auteur de quatre romans parus chez Actes Sud (dont La Convergence des Alizés, 2012, et Théorie de la carte postale, 2014), il a également publié des essais, des chroniques et deux tomes d’un contre-journal (Au hasard et souvent, 2010, et Autrement et encore, 2013). Depuis Chez Marcel Lapierre (Stock, 2004) et Le Petit Lapaque des vins de copains (Actes Sud, 2006 et 2009), il a imposé sur le vin un discours non conformiste mêlant l’agriculture, la littérature, l’histoire et l’écologie et une qualification singulière de naturaliste.
Plus récemment, il publie Sermon de Saint Thomas d’Aquin aux enfants et aux robots (Stock, 2018). (Source: Éditions Actes Sud)

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Sale bourge

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En deux mots:
Pierre est condamné à quatre mois de prison avec sursis pour violences conjugales. Il va nous raconter comment il en est arrivé là, remontant le fil de son existence depuis son enfance au sein d’une famille nombreuse et bourgeoise jusqu’à ses 33 ans.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Maud, maux, maudit

Dans un premier roman choc Nicolas Rodier raconte la spirale infernale qui l’a conduit à être condamné pour violences conjugales. Aussi glaçant qu’éclairant, ce récit est aussi une plongée dans les névroses d’une famille bourgeoise.

Avouons-le, les raisons sont nombreuses pour passer à côté d’un roman formidable. Une couverture et un titre qui n’accrochent pas, une pile d’autres livres qui semblent à priori plus intéressants, un thème qui risque d’inviter à la déprime. Il suffit pourtant de lire les premières pages de Sale bourge pour se laisser prendre par ce premier roman et ne plus le lâcher: «À la sortie du tribunal, les gestes d’amants et de réconfort ont disparu. Je suis condamné à quatre mois de prison avec sursis pour violence conjugale, assortis d’une mise à l’épreuve de dix-huit mois et d’une injonction de soins. J’ai trente-trois ans.»
Le ton, le rythme et la construction du livre, associés à une écriture simple et sans fioritures, des mots justes et des chapitres courts – qui se limitent souvent à une anecdote marquante, à un souvenir fort – nous permettent de découvrir cet enfant
d’une famille de la grande bourgeoisie et de comprendre très vite combien le fait d’être bien-né ne va en rien lui offrir une vie de rêve. Car chez les Desmercier chacun se bat avec ses névroses, sans vraiment parvenir à les maîtriser.
Si bien que la violence, verbale mais aussi physique, va très vite accompagner le quotidien de Pierre, l’aîné des six enfants. Un peu comme dans un film de Chabrol, qui a si bien su explorer les failles de la bourgeoisie, on voit la caméra s’arrêter dans un décor superbe, nous sommes sur la Côte d’Émeraude durant les vacances d’été, et se rapprocher d’un petit garçon resté seul à table devant des carottes râpées qu’il ne veut pas manger, trouvant la vinaigrette trop acide. Alors que les cousins et le reste de la famille sont à la plage, il n’aura pas le droit de se lever avant d’avoir fini. Il résistera plusieurs heures avant de renoncer pour ne pas que ses cousins le retrouvent comme ils l’avaient quitté. Il faut savoir se tenir.
Dès lors tout le roman va jouer sur ce contraste saisissant entre les apparences et la violence, entre les tensions qui vont s’exacerber et le parcours si joliment balisé, depuis le lycée privé jusqu’aux grandes écoles, de Versailles à Saint-Cloud, de Ville d’Avray aux meilleurs arrondissements parisiens. Un poids dont il est difficile de s’affranchir. Pierre va essayer de se rebeller, essaiera la drogue et l’alcool, avant de retrouver le droit chemin.
Mais son mal-être persiste. Il cherche sa voie et décide d’arrêter ses études de droit pour s’inscrire en philosophie à la Sorbonne. Une expérience qui là encore fera long feu.
Reste la rencontre avec Maud. C’est avec elle que l’horizon s’élargit et que le roman bascule. L’amour sera-t-il plus fort que l’emprise familiale? En s’engageant dans une nouvelle histoire, peut-on effacer les traces de l’ancienne? Bien sûr, on a envie d’y croire, même si on sait depuis la première page que ce Sale bourge va mal finir.
Nicolas Rodier, retenez bien ce nom. Il pourrait bien refaire parler de lui !

Sale bourge
Nicolas Rodier
Éditions Flammarion
Premier roman
224 p., 17 €
EAN 9782081511514
Paru le 19/08/2020

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris et en région parisienne, à Versailles, Ville-d’Avray, Rueil-Malmaison, Saint-Cloud, Fontainebleau, Saint-Germain-en-Laye. On y évoque aussi des vacances et voyages à Saint-Cast-le-Guildo, à Marnay près de Cluny en passant par Serrières et Dompierre-les-Ormes, à Beauchère en Sologne, en Normandie ou encore à Anglet ainsi qu’à Rome.

Quand?
L’action se déroule de 1883 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Pierre passe la journée en garde à vue après que sa toute jeune femme a porté plainte contre lui pour violences conjugales. Pierre a frappé, lui aussi, comme il a été frappé, enfant. Pierre n’a donc pas échappé à sa « bonne éducation » : élevé à Versailles, il est le fils aîné d’une famille nombreuse où la certitude d’être au-dessus des autres et toujours dans son bon droit autorise toutes les violences, physiques comme symboliques. Pierre avait pourtant essayé, lui qu’on jugeait trop sensible, trop velléitaire, si peu « famille », de résister aux mots d’ordre et aux coups.
Comment en est-il arrivé là ? C’est en replongeant dans son enfance et son adolescence qu’il va tenter de comprendre ce qui s’est joué, intimement et socialement, dans cette famille de « privilégiés ».
Dans ce premier roman à vif, Nicolas Rodier met en scène la famille comme un jeu de construction dont il faut détourner les règles pour sortir gagnant.

Les autres critiques
Babelio
Lecteurs.com
Franceinfo Culture (Laurence Houot)
En Attendant Nadeau (Pierre Benetti)
Podcast RFI (Maud Charlet)
Livres Hebdo (Alexiane Guchereau)
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Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
Blog Vagabondage autour de soi 
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Nicolas Rodier présente son premier roman, Sale bourge © Production Éditions Flammarion

Les premières pages du livre
« À la sortie du tribunal, les gestes d’amants et de réconfort ont disparu.
Je suis condamné à quatre mois de prison avec sursis pour violence conjugale, assortis d’une mise à l’épreuve de dix-huit mois et d’une injonction de soins.
J’ai trente-trois ans.

ENFANCE (1983-1994)
Je suis assis dehors, dans le jardin, devant mon assiette. Ma mère est à côté de moi, bronzée, en maillot de bain. Nous sommes en vacances à Saint-Cast-le-Guildo, j’ai sept ans, nous avons quitté Versailles il y a quinze jours, il fait très chaud – des guêpes rôdent autour de nous.
Je ne veux pas manger mes carottes râpées – la vinaigrette est trop acide pour moi.
Les autres – mes cousins, les enfants de Françoise, la grande sœur de ma mère – sont déjà partis à la plage pour se baigner, faire du bateau, je reste là. Je dois terminer mon assiette mais je n’y parviens pas. Chaque fois que j’approche la fourchette de ma bouche, je sens un regard, une pression, et j’ai envie de tout recracher, de vomir. J’ai les larmes aux yeux mais ma mère ne veut pas céder. Chaque fois que je refuse d’avaler une bouchée ou que je recrache mes carottes râpées, elle me gifle. Une fois sur deux, elle me hurle dessus. Une gifle avec les cris, une gifle sans les cris. Au bout d’une demi-heure, elle me tire par les cheveux et m’écrase la tête dans mon assiette – j’ai déjà vu mon oncle faire ça avec l’un de mes cousins ; lorsque Geoffroy s’était relevé, il avait du sang sur le front, le coup avait brisé l’assiette.
Je sens la vinaigrette et les carottes râpées dans mes cheveux, sur mes paupières. J’ai envie de pleurer mais je me retiens. C’est la même chose que la semaine dernière lorsqu’elle m’a forcé à prendre mon comprimé de Clamoxyl avec quelques gorgées d’eau seulement. Je ne suis pas arrivé à le mettre dans ma bouche, comme un grand, je n’ai pas réussi à l’avaler, il est resté plusieurs fois coincé dans ma gorge et j’ai eu peur de mourir étranglé alors que ma mère me criait : « Tu vas l’avaler ! »
Mais ce jour-là, à Saint-Cast, je décide de résister. Je ne céderai pas. Et je tiens. Je résiste. Elle a beau me gifler, je serre les poings. Une heure passe, deux heures, trois heures, quatre heures. Je vais gagner. Mais vers dix-huit heures, en entendant les premières voitures revenir de la plage, je craque: l’idée que les autres puissent me voir encore à table m’est insoutenable. Je me soumets. Je finis mon assiette. Je mange mes carottes râpées et même si mon dégoût est immense, je ressens un soulagement car les autres ne verront pas la méchanceté ni la folie de ma mère.
Juste à côté de moi, je l’entends dire : « Eh bien, tu vois, quand tu veux. »
Quelques secondes après, elle ajoute : « Ça ne servait à rien de faire autant d’histoires. Il y a d’autres moyens d’attirer l’attention sur toi, tu sais, Pierre. »
Le soir, elle vient me dire bonsoir dans mon lit. Elle me prend contre elle et me dit qu’elle m’aime. Je l’écoute, je la serre dans mes bras et lui réponds: «Moi aussi, je t’aime, maman.»
À Saint-Cast, toutes les familles ont une Peugeot 505 sept places. La même que celle des « Arabes » que nous croisons sur les aires d’autoroute. L’été, il y a autant d’enfants dans leurs voitures que dans les nôtres. Nous sommes des familles nombreuses.
À la plage de Pen Guen, les gens parlent de bateaux, de rugby, de propriétés, de messes et de camps scouts. Toute la journée, tout le temps. Personne ne parle de jeux vidéo ni de dessins animés. Tous les hommes portent un maillot de bain bleu foncé ou rouge. La plupart des femmes, un maillot de bain une pièce. Beaucoup d’entre elles ont des veines étranges sur les jambes ; ma sœur dit que ce sont des varices. Ma mère, elle, a les jambes fines et porte un maillot deux pièces. Elle a les cheveux courts et bouclés ; ils deviennent presque blonds pendant l’été.
L’après-midi, le soleil tape. Nous allons pêcher des crabes avec des épuisettes dans les rochers. Nous devons faire attention aux vipères. Le fils d’une amie d’enfance de Françoise est mort l’été dernier, mordu par une vipère dans les rochers près de Saint-Malo. Il avait neuf ans. Nous avons du mal à croire à cette histoire. Nous rêvons tous d’avoir des sandales en plastique qui vont dans l’eau pour aller dans les rochers, mais c’est interdit, ce n’est pas distingué.
Je soulève une pierre, les crevettes fusent. Les algues me dégoûtent. Mon cousin les prend à pleines mains et me les envoie dans le dos. Une bagarre commence. Je ne sais pas me battre. Puis Bénédicte, ma sœur cadette, vient nous chercher avec la fille aînée de Françoise ; ce sont toujours les filles qui nous disent l’heure à laquelle nous devons rentrer.
À la maison, nous mettons nos crabes dans la bassine bleue, celle qui sert à rincer nos maillots.
Mais Françoise arrive et nous ordonne de jeter tout ça à la poubelle. Ce n’est pas l’heure de jouer de toute façon – nous devons mettre le couvert. « Dépêchez-vous ! » crie-t-elle.
Le dernier soir des vacances, nous allons acheter des glaces. Ma tante refuse que nous prenions un parfum qu’elle n’aime pas ou qu’elle juge trop plouc. Je trouve ça injuste. Elle me regarde droit dans les yeux : « Tu préfères peut-être passer tes vacances au centre aéré avec les Noirs et les Arabes de la cité Périchaux ? »
Ma mère m’attrape la main, elle me tire par le bras – elle me fait presque mal.
« Tu veux quel parfum ? »
Je ne sais pas si c’est un piège. Elle est très énervée. « Tu peux prendre ce que tu veux. » J’hésite entre Malabar et Schtroumpf. Je prends les deux et demande un cornet maison. Ma mère accepte. Lorsque je me tourne vers mes cousins, ma tante est furieuse ; elle remet son serre-tête.
Une heure plus tard, nous retrouvons des amis de ma tante et de mon oncle dans une autre maison. Une dizaine de personnes sont dans le jardin, assises autour de la table. Paul-François, debout, fait un sketch de Michel Leeb. « Dis donc, dis donc, ce ne sont pas mes luu-nettes, ce sont mes naaa-riiines ! » Il fait des grands gestes et mime le singe. Tout le monde éclate de rire et s’enthousiasme : Paul-François imite très bien l’accent noir.
Paul-Étienne, le fils de Paul-François (son grand-père s’appelle Paul-André – c’est ainsi, de génération en génération), qui a deux ans de plus que moi, raconte lui aussi beaucoup de blagues. « Quelle est la deuxième langue parlée à Marseille ? » Nous hésitons : « L’arabe ? » « Non ! s’écrie-t-il. Le français ! » Et il continue : « Un Américain, un Arabe et un Français sont dans un avion… Au milieu du vol, il y a une explosion. L’un des réacteurs ne fonctionne plus. Le pilote dit aux passagers de réduire le poids au maximum. L’Américain, aussitôt, jette des dollars et dit: « J’en ai plein dans mon pays. » L’Arabe jette des barils de pétrole; il en a plein dans son pays. Le Français, lui, tout d’un coup, jette l’Arabe par-dessus bord. L’Américain le regarde, très étonné. “Bah quoi, j’en ai plein dans mon pays !” lui répond le Français. » Paul-Étienne ne tient plus en place. Son visage rougit. Je l’observe. Il transpire tellement il rit.
Nous passons la fin de nos vacances en Bourgogne à Marnay, près de Cluny, dans la propriété appartenant à la famille de ma mère. Nous sommes invités à passer un après-midi dans le château des Saint-Antoine, à Dompierre-les-Ormes.
Sur le trajet se trouve Serrières, un village que ma mère déteste. Petite, elle y a vécu chez Georges, son oncle, les pires Noëls de sa vie. Elle nous parle de Claude, son cousin, le fils de Georges, qui s’est suicidé à dix-huit ans avec un fusil de chasse alors qu’il était en première année de médecine. Elle était très attachée à lui. Elle évoque ensuite son père, la seule figure gentille de son enfance. Il s’est marié avec bonne-maman, notre grand-mère, en mai 1939, quelques mois avant la guerre. Elle nous parle de la captivité de bon-papa, de l’attente de bonne-maman à Fontainebleau pendant près de cinq ans, puis de leur vie, à Lyon, rue Vauban. Elle se remémore son enfance, la couleur des murs, des tapis, ses premières années d’école à Sainte-Marie. Puis, soudain, elle parle de sa naissance. Elle n’aurait jamais dû survivre, nous explique-t-elle. Il n’y a qu’une infirmière qui a cru en elle, Annie, et qui l’a soignée pendant six mois à l’hôpital. Les médecins ont dit à notre grand-mère de ne pas venir trop souvent pour ne pas trop s’attacher. Notre grand-père était alors au Maroc pour un projet de chantier – il travaillait dans une entreprise de matériaux de construction, chez Lafarge. C’était quelqu’un d’extraordinaire, insiste-t-elle, il a toujours été de son côté, il lui manque beaucoup. Ils ont déménagé à Paris lorsqu’elle avait dix ans. Bonne-maman a écrasé bon-papa toute sa vie – elle a même refusé qu’il fasse de la photo pendant son temps libre, elle lui a interdit d’aménager une chambre noire dans le cagibi de l’appartement de la rue de Passy.
Elle avait quinze ans quand bon-papa est mort, nous rappelle-t-elle, comme chaque fois qu’elle nous parle de lui. Il avait quarante-sept ans. Une crise cardiaque. Je songe à la photo de lui tenant ma mère enfant sur ses genoux, posée sur la commode du salon dans notre appartement à Versailles. Ma mère a les larmes aux yeux. Je me dis que notre grand-père aurait pu nous protéger. J’ai de la peine pour elle. Nous arrivons au château des Saint-Antoine, à Dompierre-les-Ormes.
Lorsque nous passons la grille, elle pleure.
Au retour, dans la voiture, elle nous dit que plus tard, même si elle adore cette maison, c’est Françoise qui reprendra Marnay, que c’est comme ça.
À Marnay, lorsque mes cousins se disputent ou désobéissent, ma tante les frappe avec une cravache de dressage – elle fait entre un mètre vingt et un mètre cinquante. Ma mère, elle, pour nous frapper, utilise une cravache normale, une de celles que nous prenons lorsque nous montons à cheval au club hippique de La Chaume.
Tous les étés, à Marnay, nous invitons au moins trois fois le prêtre de la paroisse à déjeuner. C’est un privilège, peu de familles ont cette chance.
Dans le parc, mes cousins adorent faire des cabanes et des constructions. Ils ont en permanence un Opinel dans leur poche. Ils reviennent chaque fois les cheveux sales et les mains pleines de terre.
En moyenne, nous prenons un bain par semaine à Marnay. Nous avons les ongles noirs.
En comptant tous les enfants, et les amis de mon oncle et ma tante, nous sommes toujours entre vingt et vingt-cinq personnes dans la maison. Des activités mondaines sont organisées – tout le monde adore ça : tournois de tennis, soirées à l’Union de Bourgogne, randonnées, chasses au trésor, rallyes automobile à thème, etc.
Nous sommes tellement nombreux qu’il y a rarement assez de pain pour tout le monde au petit déjeuner. Tout ce qui est bon, cher ou en quantité limitée est réservé exclusivement aux adultes.
Mon père, lui, vient rarement à Marnay. Il préfère prendre ses jours de congé lorsque nous sommes à Beauchère, en Sologne, dans la propriété appartenant à la famille de sa mère. D’après lui, pour ma tante Françoise, Marnay est une obsession. Pour moi, tout est triste et ancien dans cette maison. Je n’aime pas les vacances dans ce lieu.
Le dimanche, à Versailles, après la messe, ma grand-mère maternelle, bonne-maman, vient déjeuner chez nous. Mon père l’attend sur le seuil et l’accueille toujours avec la même blague : « Bonjour, ma mère, vous me reconnaissez ? Hubert Desmercier, capitaine des sapeurs-pompiers de Versailles. »
Ma grand-mère rit. Mon père fait une courbette et lui baise la main. Elle retire son manteau.
Ma grand-mère est fière d’avoir autant de petits-enfants – dix –, avec seulement deux filles.
Quand elle entre dans le salon, elle fait souvent la même réflexion : « Franchement, votre parquet, je ne m’y fais pas. On a beau dire, le moderne, ça n’a pas le même cachet que l’ancien. Quand vous comparez avec celui de mon appartement, rue de Passy… »
Ma grand-mère porte toujours des chaussures à talons, des vêtements élégants et des boucles d’oreilles.
Après le repas, elle regarde mon père s’endormir sur le canapé. Elle l’admire. « Il travaille beaucoup votre père, vous savez, beaucoup », nous dit-elle. Puis elle nous répète inlassablement, comme tous les dimanches : « Les polytechniciens embauchent des polytechniciens ; les centraliens, des centraliens. Demandez à votre père (mais il dort, bonne-maman, il dort…), pour les écoles de commerce, c’est pareil: les HEC embauchent des HEC, et les ESSEC, des ESSEC. Que voulez-vous? Alors oui, pendant deux ans, la prépa, c’est dur, mais après, on est tranquille toute sa vie! »
Bonne-maman n’est jamais allée à l’école. Sa sœur aînée est morte de la tuberculose à deux ans. « À cause de ça, nous explique-t-elle, je n’ai jamais eu le droit d’aller à l’école ni de m’amuser, je n’ai jamais eu le droit de faire quoi que ce soit. Pas de patin à glace en hiver! Pas de baignade en été! Je n’avais le droit qu’à une seule chose: faire du piano! Mon père ne disait rien. La seule fois où j’ai eu le malheur de jouer à tape-tape la balle, dans le dos de maman, la balle a glissé sur sa chaussure et je me suis reçu une de ces paires de claques ! La balle a effleuré sa chaussure, et vlan ! Je m’en souviens comme si c’était hier. J’ai eu la joue rouge pendant tout l’après-midi. Maman était furieuse. »
Elle remet ensuite ses boucles d’oreilles et se lève. Mon père l’attend dans l’entrée, les cheveux ébouriffés – il vient de finir sa sieste, il bâille, ses lunettes sont de travers.
Ma grand-mère continue – elle parle maintenant de bon-papa, notre grand-père : « Henri aurait dû faire une troisième année. S’il l’avait faite, il aurait eu Polytechnique. Ne pas avoir fait une troisième année, c’est l’erreur de sa vie, l’erreur de sa vie. Son frère, Georges, disait la même chose. Tout le monde disait la même chose. Il aurait dû faire une troisième année, Hubert. Il était fait pour Polytechnique. »
Mon père acquiesce. Ma mère s’agace: «Combien de fois, maman, je vous ai dit que je ne voulais plus vous entendre parler de Georges ! Vous ne pouvez pas vous en empêcher?»
Ma grand-mère répond, cinglante: «Je crois qu’à mon âge, je n’ai plus d’ordre à recevoir.»
Quelques minutes après qu’elle est partie, mon père reproche à ma mère d’être excessive. Ma mère l’invective aussitôt, avec virulence : « Tu ne vas pas t’y mettre, toi aussi ! » Mon père lève les yeux au ciel. Elle le foudroie du regard. Mon père fulmine, il serre les dents. Elle prend son manteau et claque la porte de l’appartement.
Bénédicte, ma sœur cadette, qui a essayé de retenir ma mère, s’énerve contre mon père. « On ne doit pas parler de Georges devant maman ! Elle l’a déjà dit plein de fois ! » Mon père se met à tourner en rond, il respire bruyamment, son visage se contracte, il a des tics nerveux, ferme ses poings, puis, d’un coup, retenant son souffle, se rue vers le placard au fond du couloir où il range ses chaussures et commence à les trier frénétiquement. « Mais pourquoi j’ai épousé cette connasse… Elle est incapable de se contrôler ! » Il la traite ensuite de dégénérée et d’hystérique.
Bénédicte attrape Augustin, notre petit frère âgé de trois ans, et l’emmène dans sa chambre. Élise, qui vient de naître, dort dans son berceau. Olivier, mon frère cadet, s’assoit dans le couloir et se met à pleurer. Mon père ne le voit pas. Je vais le consoler.

Lorsque ma mère revient, avec les yeux rouges et des gâteaux achetés à la boulangerie Durand – la seule ouverte le dimanche –, Bénédicte, Olivier et Augustin lui sautent au cou. Je reste dans ma chambre.
Le matin, la plupart du temps, c’est notre père qui nous emmène à l’école. Il salue toujours les mêmes personnes, habillées et coiffées comme lui, en costume-cravate. Il porte souvent un imperméable beige et des mocassins en cuir. »

Extrait
« Elle continue à me regarder droit dans les yeux et entame la liste de toutes les choses qu’elle regrette d’avoir faites et me demande pardon pour les coups, les claques, la violence chronique, l’instabilité émotionnelle, l’insécurité, le poids qu’elle a fait peser sur moi, sur nous, le regret infini qu’elle a de ne pas avoir pris les choses en main plus tôt, et la souffrance que c’est encore, pour elle, tous les jours, d’avoir été la mère qu’elle a été.
Je ressens une émotion impossible à accueillir. J’ai envie de lui dire que ce n’est pas de sa faute, que ce n’est pas grave, mais en même temps ma vie est tellement douloureuse parfois.
«Tu sais, j’ai accumulé beaucoup d’’injustices en moi, poursuit-elle. Beaucoup de colère. Et je n’avais pas assez de repères. Avec bonne-maman, Georges, le suicide de Claude. La mort de papa. On ne pouvait pas parler de ces choses-là à l’époque, il n’y avait pas vraiment d’aide. »
Je suis dans un état de confusion totale.
«Alors, quand on souffre, soit on est dans le rejet, soit on s’attache à ce qui nous est le plus accessible, à ce qu’on nous a inculqué. Et parfois, on reste entre les deux.»
Je me sens entièrement démuni. Ma mère, dans un instinct de protection peut-être, cherche à prendre ma main.
J’ai les larmes aux yeux. Je la repousse. C’est trop difficile pour moi.
«Pierre…»
Elle se rapproche de moi, pose sa main sur la mienne. » p. 203-204

À propos de l’auteur
Nicolas RodierNicolas Rodier © Astrid di Crollalanza

Nicolas Rodier est né en 1982 à Paris où il vit. Sale bourge est son premier roman. (Source: Éditions Flammarion)

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Cela aussi sera réinventé

CARPENTIER_c ela_aussi_sera_reinvente  RL2020

En deux mots:
La guerre fait rage entre l’armée de l’OTAN et les «nomades décontextualisés», sans oublier quelques groupes sauvages essayant eux aussi de survivre sur une planète quasi invivable. Mieux organisés et mieux équipés, les nomades vont prendre le pouvoir, mais leur avenir n’en demeure pas moins très incertain.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Quand la planète sera devenue invivable

Christophe Carpentier a imaginé une dystopie qui imagine que la vie sur terre, après un dérèglement climatique qui n’a cessé de s’amplifier, va devenir de plus en plus difficile. Comment dès lors s’inventer un avenir?

C’est au moment où le maréchal de l’OTAN Von Greimstedt rend les armes à Dacia, la représentante des Nomades Décontextualisés (ND) que s’ouvre cette dystopie. La planète est alors dans un état terrifiant. Imaginez que pour survivre, il est essentiel de se déplacer, car la terre est brûlée et n’est plus cultivable, les vents – en particulier Le Vent Obscurcissant numéro 7 qui est le plus dense et le plus meurtrier – sont chargés de particules toxiques, l’eau doit être filtrée et des groupes sans foi ni loi peuvent vous agresser à tout moment. La mobilité aura donc finalement permis aux ND de survivre, d’agréger de plus en plus de personnes et de prendre le pouvoir. Car ils ont mis au point les outils permettant de faire face à ce climat totalement déréglé, aux cyclones surnuméraires et aux champs magnétiques chamboulés. Après avoir constaté «l’étendue des dégâts, tant au niveau géostratégique que dans le cœur de l’Homme», il va maintenant falloir répondre à la seule question qui se pose désormais: peut-on construire un avenir dans un tel monde?
Dans la seconde partie du livre Claire Kraft va tenter de relever ce défi, refaire l’histoire et imaginer à quoi pourrait ressembler ce monde à construire, tenter de théoriser la vie passée, présente et future sur cette terre. Son mari va d’abord la soutenir dans ses réflexions et son projet, avant de la lâcher et de se désolidariser pour rejoindre la vision que défend son fils Harold.
Christophe Carpentier a choisi d’opposer deux visions que l’on peut appeler pour simplifier, la vision masculine et la vision féminine, car France Stein, l’épouse d’Harold, va se rapprocher de sa belle-mère. Claire et France vont choisir de bâtir «sur les contours d’une vérité ancienne et fragile» et vont s’évertuer de l’améliorer. En modernisant les outils et les moyens, à commencer par le système de production d’énergie nomade, la batterie VN 1, mise au point par Tobias Jetzitzak. Ce dernier va choisir d’accompagner France dans un périple risqué. Il va du reste s’achever tragiquement.
C’est alors au tour d’Harold, qui s’était jusque-là opposé à sa mère, de prendre le relais, et de tenter de ne pas répéter les erreurs commises. Et de ne pas donner raison à sa mère qui le voyait «multiplier les coups d’éclat et instaurer une impression de chaos institutionnel qui sera un leurre, car au final, tout ceci débouchera sur une accentuation de la soumission des citoyens à l’égard de l’État».
Le pari peut-il être gagné? C’est tout l’enjeu de cette dystopie qui creuse une thématique déjà abordée par Louise Browaeys avec La dislocation et Pierre Ducrozet avec Le grand vertige. Des romans qui sont autant de pistes de réflexion sur les enjeux écologiques et environnementaux et dont je prends le pari qu’ils constitueront désormais une veine qui va continuer à être exploitée par les romanciers.

Cela aussi sera réinventé
Christophe Carpentier
Éditions Au Diable Vauvert
Roman
272 p., 18 €
EAN 9791030703627
Paru le 10/09/2020

Où?
Le roman se déroule sur l’ensemble de la planète.

Quand?
L’action se situe dans un futur plus ou moins proche.

Ce qu’en dit l’éditeur
IMAGINER L’AVENIR N’EST PLUS UN PASSE-TEMPS ANODIN. C’EST DEVENU UN JEU RISQUÉ.
«L’Accablement Climatique est devenu un agent mortifère au service de la Décontextualisation Nomade. Il n’y a pas une parcelle de terrain planétaire qui ne porte pas, soit les stigmates géologiques des cataclysmes en cours d’amplification, soit les stigmates psychologiques des populations sinistrées peinant à cohabiter avec le souvenir de leur vie passée.»
Deux siècles après, nés pour réconcilier le biologique et l’éthique, les Nomades Décontextualisés ont transformé le monde en un lieu où les singularités et les affects n’existent plus. Claire Kraft va le découvrir à ses dépens.
Quelque part entre Gibson et Koltès, une magnifique dystopie philosophique et politique ancrée dans l’actualité.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Le littéraire.com (Darren Bryte)
Blog Just a Word (Nicolas Winter)
Blog Quoi de neuf sur ma pile?

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« L’effondrement du maréchal de l’OTAN Kleist Von Greimstedt est palpable à la façon qu’a son regard de superposer sur chaque objet et chaque être une pulsation de rejet de la réalité. Vouloir que tout soit autrement et ne pas voir son vœu exaucé vide de sa substance première son métier de commander, à qui, à quoi ? Parallèlement au contexte géopolitique mondial en plein bouleversement, c’est sa propre individualité d’officier qui est en train de se déliter. Même le respect hiérarchique sonne pour lui comme un folklore ironique. Lorsqu’il parle à ses hommes – de plus en plus rarement –, il redoute d’entendre le claquement des bottes au garde-à-vous, tout comme enfant il redoutait d’entendre la main de son père gifler sa joue.
Le campement de la 4e division d’infanterie situé en périphérie de Tbilissi-la-calcinée tient en équilibre sur les bases vermoulues de la dignité militaire, alors il se peut que la caravane de nomades décontextualisés en approche soit une bénédiction à ne pas gaspiller. Dacia connaît les ordres que ce maréchal accablé a reçus de longue date : ne pas tenter d’enrôler les nomades décontextualisés, laisser passer leur frêle caravane, ne surtout pas entamer un dialogue prétendument constructif avec eux, ne pas les laisser établir leur camp de base à côté du vôtre. Et pourtant, c’est lui qui a demandé à recevoir Dacia dans son bureau, tant il mourait d’envie de la rencontrer au moins une fois.
Lorsqu’elle entre, il ne la salue pas, il reste figé devant la fenêtre à regarder s’abattre des rafales de vent gorgé de sable asiatique.
Dacia. — Depuis combien d’années n’avons-nous pas vu le soleil ? Six, je crois. Lorsque je ferme les yeux, je parviens à le faire apparaître sous forme d’un artefact mélancolique, mais je sais que je ne dois pas me contenter de si peu. Même les oiseaux carnassiers de Stymphale ne tiendraient pas dix secondes dans pareille tempête.
Elle pose son masque filtrant sur le bureau, et sans souci de coquetterie, elle s’époussette les cheveux.
Le maréchal. — Il n’y a que quand elle est invisible et muette que j’arrive à supporter mon armée ou ce qu’il en reste. Le V.O. numéro 7 brouille toutes les transmissions, ça fait une éternité qu’on ne reçoit plus d’ordre de mission. Pour occuper mes hommes, j’en envoie certains en éclaireurs, reliés les uns aux autres par une corde. Certaines cordées reviennent, d’autres pas. Je ne cherche même pas à savoir si elles se sont égarées ou si elles ont déserté, je continue d’en envoyer, comme si mon rôle finalement était de leur laisser le choix de revenir ou pas.
Dacia. — Si tu veux te faire pardonner d’avoir cru trop longtemps à l’ancien système, alors libère-les de leur serment, et fais en sorte qu’ils ne soient pas considérés comme des déserteurs par tes supérieurs.
Ne pouvant supporter l’idée qu’elle se rapproche de lui, il fait trois pas en diagonale vers le coin opposé de la pièce.
Dacia. — Je ne mords pas.
Le maréchal. — On dit que ton verbe est viral et plus contagieux que le typhus.
Dacia. — Et pourtant tu as demandé à me rencontrer.
Le maréchal. — Nomades décontextualisés, c’est plutôt long comme appellation. J’ai essayé de tourner ça en ridicule autrefois, mais sans jamais y parvenir. Sans doute parce que vous avez fait vos preuves niveau ténacité et intégrité.
Dacia. — Pourquoi as-tu demandé à me rencontrer quand tu as appris que notre caravane campait à proximité ? Pour que je t’aide à sauter le pas comme je l’ai fait avec le général Joussovski ?
Le maréchal. — Ainsi ce que dit la rumeur est vrai, le cruel Tatar a déposé les armes et a intégré vos rangs ?
Dacia. — Il s’est rendu avec les miettes de son armée qui pèsent juste un peu plus lourd que tes miettes à toi. Je dis qu’il s’est rendu, mais une armée ne se rend pas à qui ne la combat pas. Nous sommes juste de passage, nous vous frôlons, lentement, très lentement, à en être provocants, je l’avoue, et nous attendons de voir ce que cette proximité déclenchera en chacun de vous, pauvres soldats perdus dans une guerre sans dignité, comme la majorité des guerres d’ailleurs. (Elle fait mine de nettoyer la vitre avec le plat de sa main, comme si ça pouvait changer quoi que ce soit à la purée de pois qui sévit dehors). Notre caravane suit les couloirs idéologiques qui frémissent encore de-ci de-là, et absorbe les âmes égarées promptes à se réinventer. Quant à Joussovski, il est mort il y a quelques jours quand on a été attaqués par des chiens errants affamés. Certains disent avoir vu un grizzli cohabitant avec la meute l’attraper comme une poupée de chiffon et l’emmener dans son antre. En tous les cas on n’a pas retrouvé sa dépouille.
Le silence qui suit vaut pour un hommage posthume.
Le maréchal. — Ce serait une belle mort, tué par un grizzli affamé, aussi perdu que nous tous dans ce merdier sans nom.
Dacia. — Il y a neuf ans, alors que j’approchais de Karlsruhe où je savais qu’un camp de base de nomades me permettrait de me procurer le dernier modèle de cyclo-dynamo VN 17, je marchais au cœur de la Schwarzwald quand un nuage de sauterelles mexicaines a soudain noirci le ciel. Ces saloperies ont mis cinq jours à nettoyer ma zone, dévorant non seulement les feuilles mais les branches les plus tendres de toutes les espèces d’arbres existantes, cinq jours d’un bourdonnement glouton atroce, cinq jours durant lesquels j’ai dû creuser un trou et m’enfouir sous terre pour ne plus entendre leurs mandibules déchiqueter la forêt. Le sable rend fou, mais il le fait en silence et sans véritable voracité. Pour rien au monde je ne souhaiterais recroiser cette colonie qui, dit-on, circule en mode hold-up organisés tout autour de la Terre ; et parfois, oui, je remercie le Vent Obscurcissant numéro 7 d’être assez opaque et inhospitalier pour la repousser loin de moi.
Le maréchal. — Mais au moins des sauterelles bien grassouillettes, ça se mange, le sable non. Car pour dire vrai, ce qui rend ta caravane aussi attrayante, ce sont vos serres portatives qui vous permettent d’éviter les carences métaboliques qui ravagent toutes les armées du monde.
Dacia. — La nourriture est un bon aimant en effet. Chacune de nos tentes recèle à l’abri des rafales de sable des petits potagers sous serre comme il y en avait jadis dans nos campagnes florissantes.
Le maréchal. — On dit aussi que sans cette nourriture, vos convictions primaires ne suffiraient pas à appâter les pauvres hères qui cherchent leur salut dans les ruines.
Dacia secoue la tête d’un air désolé : « Finalement tu es bien moins digne que ton rival tatar. Je te signale que nous ne sommes responsables d’aucune des ruines qui dessinent la figure accablée du monde. Quant à nos convictions, tu les qualifies de primaires, mais as-tu seulement idée du courage qu’il faut pour frapper à la porte d’une maison et demander à ses occupants, non seulement de partager le peu qu’ils ont réussi à sauver du chaos, mais de tout abandonner sous prétexte que tout appartient à tout le monde selon un protocole d’utilisation temporaire et universelle de la réalité ? As-tu jamais tenté pareille expérience ? Depuis combien d’années n’as-tu pas injecté de la nouveauté dans ta grille de valeurs réactionnaires ? »
Le militaire de carrière souhaitait cette discussion, sans quoi il aurait refusé de recevoir Dacia, mais pourtant il l’alimente du bout des lèvres, en se crispant de tout son être.
Le maréchal. — J’avoue ne plus avoir du monde une représentation très claire. Les satellites de l’OTAN ne parviennent plus à percer l’épaisse couche de sable stagnant, et nous mourons littéralement de faim. Le ravitaillement maritime fait défaut depuis plusieurs semaines déjà. Le mois dernier, après avoir attendu en vain un énième hypothétique largage aérien de rations et de jerricans d’eau, j’ai donné l’ordre de reculer autant que possible dans le sens opposé à ce V. O. dans l’idée de regagner notre camp de base de Vintimille, mais devant la puissance des rafales on a dû renoncer et s’enterrer dans des tranchées.
Dacia. — D’après mes coursiers, l’Italie est à feu et à sang, en proie à une pression tellurique qui plie littéralement le talon de la botte en quatre. Plus au nord, la centrale nucléaire française de Marcoule a explosé sous l’impact d’une faille sismique transalpine. Remercie le ciel de n’être pas arrivé là-bas, c’eût été pour mieux y mourir.
Le maréchal. — Tout cela ressemble à une malédiction antique.
Dacia. — Mon pauvre, il s’agit seulement de la conséquence prévisible mais non anticipée de notre violence à l’égard de la planète. L’équation tient à ces deux invariables-là: Excès = Sanctions.
Sachant qu’il ne s’en offusquera pas, elle se comporte comme si elle occupait dans la hiérarchie militaire un rang égal au sien. Ainsi s’assied-elle sur son fauteuil, ainsi fouille-t-elle dans les tiroirs, comme si les jeux étaient faits, comme si en somme la mascarade du rapport de force entre nations et armées était de l’histoire ancienne : «Ce qu’il faut à des soldats en manque de repères idéologiques comme les tiens, c’est un confort aussi élevé qu’à la maison, niveau distractions, or tu es dans l’incapacité de procurer une telle chose à tes hommes. Moi, je peux vous offrir des idées nouvelles, de l’eau et des légumes. Pour ça, il te suffit de leur donner l’ordre de déposer les armes et d’intégrer ma caravane. »
Elle sort d’un des tiroirs du bureau un recueil de poèmes de Goethe. Ne lisant pas l’allemand, elle le repose mais fixe le portrait du maître: «Que te conseillerait de faire cet illustre poète, sachant que l’art n’a jamais empêché l’humanité de sombrer dans la folie?»
Le maréchal. — Il y a longtemps que la poésie ne sert plus qu’à colmater mes fissures intérieures, elle n’est plus l’inspiratrice qu’elle fut jadis. (Il bâille, mais de nervosité.) Dire que c’est votre pacifisme qui va finir par triompher de toutes les armées de la terre. Chapeau bas madame.
Dacia. — Le pacifisme n’a pas besoin de technologies pour gagner ses batailles. Mais, puisqu’il s’agit d’être honnête avec toi, sache que notre pacifisme sans l’aide du climat n’aurait pas pu triompher de vous. Alors bien sûr, on peut élever le débat ou pas concernant l’origine providentielle de ces Vents Obscurcissants, de ces cyclones surnuméraires et de ces champs magnétiques chamboulés qui, unis les uns aux autres, foutent un sacré bordel au cœur de votre génie militaire, mais le mieux à faire est de constater l’étendue des dégâts, tant au niveau géostratégique que dans le cœur de l’Homme.
Le maréchal consent à se rapprocher d’elle, preuve que son choix est fait : « Tu as à peu près mon âge, la cinquantaine ? (Elle acquiesce, dubitative.) On dit que tu n’as jamais connu tes parents, et que tu n’es jamais restée plus d’une semaine au même endroit, on dit aussi que tu n’as jamais connu l’amour, que tu es vierge comme Marie la mère du Christ, que tu vis telle une nonne, on dit que tu refuses d’être considérée comme un leader, on dit que tu es la mère de toutes les filles et la fille de toutes les mères, on dit que tu es le fils de tous les pères et le père de tous les fils, on dit qu’aucune barrière ne te résiste, on dit que toutes les frontières s’ouvrent devant ton verbe, on dit que les matons de sept prisons ont ouvert la porte de ta cellule pour te remettre en liberté, on dit que depuis tes trois ans et demi tu te confesses chaque jour par écrit durant une heure entière. Est-ce que tout ceci est vrai ? »
Dacia. — Tout ceci n’est vrai que parce que c’est transposable, à la lettre de tes mots près et au gramme de mes os près, à mes dizaines de milliers de frères et sœurs nomades disséminés sur ce qu’il reste du globe, mais également à toi et à tes hommes, sans exception. »

Extraits
« Dacia est ainsi la rescapée de trois caravanes dans lesquelles elle s’est embarquée depuis que les villes ont cessé d’être sûres et qu’indépendamment de sa nature théorique la marche est devenue le moyen de survie le plus pertinent. La première caravane l’a emmenée de Chartres à Coblence où une coulée de boue provoquée par une crue phénoménale du Rhin emporta la quasi-totalité de ses compagnons de route; la seconde caravane l’a emmenée de Hambourg à Helsinki où elle fut exterminée par l’assaut d’une communauté de familles cannibalisées dans la plus pure tradition du chaosmos joycien; la troisième caravane l’a emmenée de Riga à la périphérie de Varsovie où ce sont cette fois des réfugiés climatiques japonais qui les ont attaqués et leur ont dérobé leurs équipements de survie.
Elle qui, en refermant il y a trente-cinq ans la grille du camp de base de Janville, rêvait d’atteindre la Muraille de Chine, sait que jamais elle ne parviendra vivante aussi loin, tant il est impossible de tenir un cap personnel lorsque votre tâche de nomade prédicateur est d’accueillir toute personne dont vous entendez au lointain des signes de détresse.
À quoi servirait-il de foncer tout droit sans se soucier des autres dans le but d‘atteindre un point géographique idéalisé? » p. 27-28

Votre mode de vie est obsolète parce qu’il ne tient pas assez compte de votre développement intérieur. Considérez-moi comme un modèle corrigé de celui que vous avez trop longtemps incarné. Il n’y a rien en moi dont mon fils, mon mari ou mes amis pourraient se sentir honteux. Je suis un modèle humain entièrement recyclable dans les rêves des futures générations. Aucune de mes pensées, aucun de mes actes ne polluera la conscience du monde et encore moins son inconscient. je n’ai rien de choquant ni de regrettable, et ne produirai rien de tel aussi longue sera ma vie. Je suis posée sur terre comme sur les contours d’une vérité ancienne et fragile que je m’évertue à faire mienne, sans autre intention que de l’améliorer. » p. 66-67

« (Silence méditatif.) Ta mère dit qu’il est déjà trop tard. Que nos mobilisations pour la justice sociale, contre la xénophobie ou pour la neutralité carbone appartiennent à un passé révolu. Que l’espoir est devenu le principal moteur de l’aggravation des choses. Qu’en proie à l’Accablement Climatique, nous courberons bientôt tous l’échine, et que le sourire à nos lèvres sera totalement inédit.
Harold. – Maman baigne dans un océan de symbolisme qui ne sert que ses intérêts. Toi et moi, nous avons opté pour le vocabulaire de l’implication solidaire, or ce sont là deux langues étrangères l’une à l’autre.
Raphaël. – Ta mère dit que les activistes dans notre genre vont multiplier les coups d’éclat et instaurer une impression de chaos institutionnel qui sera un leurre, car au final, tout ceci débouchera sur une accentuation de la soumission des citoyens à l’égard de l’État.
Harold. – Ta femme dit n’importe quoi, papa.
Raphaël. – Selon elle, la recrudescence de l’activisme militant sera motivée par l’intuition inconsciente que tout est irrémédiablement perdu. Elle dit aussi que cette action dans la désespérance est le propre de l’Accablement Climatique. Elle dit enfin que nous sommes tous des hamsters dans une roue. » p. 92-93

À propos de l’auteur
CARPENTIER-christophe_©RobertoFrankenbergChristophe Carpentier © Photo Roberto Frankenberg

Christophe Carpentier est né en 1968. Il a publié plusieurs romans, dont l’ambitieux Mur de Planck aux éditions P.O.L. Cela aussi sera réinventé est son premier roman au Diable vauvert. (Source: Éditions au Diable vauvert)

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Et toujours les forêts

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  RL2020  coup_de_coeur

Sélectionné pour le Prix RTL-LiRE 2020

En deux mots:
Corentin se retrouve seul après une catastrophe qui a détruit la planète. Errant dans un monde sans vie, il veut croire qu’Augustine, qui vivait dans une grande forêt, a survécu. Alors qu’il prend la route, il se demande si le mot avenir à encore un sens, s’il reste quelque chose à construire.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

La vie et rien d’autre

Le paradoxe avec Sandrine Collette, c’est que plus elle s’éloigne du roman noir et plus ses histoires sont noires. À l’image de la planète que retrouve Corentin après LA catastrophe. S’ouvrent alors des perspectives vertigineuses. Un grand roman!

Il s’appelle Corentin et sa jeunesse aurait pu être un enfer. Car c’est peu dire qu’il n’était pas souhaité. Son père a fui et sa mère veut se débarrasser de ce mioche qui va toutefois finir par naître. Alors Marie se retourne vers Augustine, 76 ans, vivant seule dans la maison des forêts. «Chez Augustine tout était froid, désuet, silencieux» et le petit Corentin, qui pleure tous les soirs, ne rêve qu’au retour de de sa mère. Mais le temps passe. «Corentin ne reverrait jamais Marie».
Et si la vieille femme fait peur à l’enfant, d’étranges liens vont finir par se tisser entre eux. Elle l’aide à faire ses devoirs et veut qu’il réussisse. Elle lui apprend les plantes et les étoiles, elle l’encourage à le quitter pour aller étudier dans la grande ville. Il promet de revenir la voir. Promesse tenue, même si les voyages tendent à s’espacer plus longuement.
Car, outre les études, il y a les fêtes. Des fêtes qui «les sauvaient en même temps qu’elles les éloignaient du monde» et qu’il organisait avec des amis dans les catacombes. Une initiative qui leur sauvera la vie quand la terre se mettra à trembler.
«Ce fut la fin du monde et ils n’en surent rien.»
Trop curieux de savoir ce qui s’était passé, les premiers à vouloir regagner la surface mourront. Quand Corentin émerge, il ne trouve qu’une étendue calcinée, vitrifiée. Un monde en noir et blanc où règne un silence pesant. Pour ne pas sombrer dans le désespoir, il cherche de quoi manger et boire et à trouver un abri. Il a alors envie de croire qu’il n’est pas le seul survivant et qu’il va finir par croiser d’autres humains.
Quand la pluie se met à tomber, il exulte. L’eau, c’est la vie. L’eau c’est la promesse d’un avenir. Sauf que cette eau est toxique et qu’il a tout juste le temps de s’abriter pour ne pas être brûlé à son tour.
On le voit, Sandrine Collette n’a pas lésiné sur les moyens pour placer son personnage dans un récit terrifiant, même si on ne saura rien de cette catastrophe. Mais elle a aussi compris, comme Robinson sur son île déserte, qu’il ne peut vivre que si d’autres yeux le voient. Il ne reste un homme que parmi les hommes. C’est pourquoi il part vers la forêt, celle où il a passé son enfance, celle où il espère retrouver Augustine. Sur la route un chien va lui prouver qu’il n’est pas seul. Un petit chien aveugle avec lequel il va désormais avancer. Pour retrouver non seulement Augustine, mais aussi cette humanité envolée en quelques minutes.
Bien davantage qu’une fable écologique, c’est à une leçon philosophique qui nous est proposée ici. Comment un homme peut-il se comporter dans tel monde. Qu’est ce qui est juste? Pourquoi faut-il continuer à avancer? Que valent toutes les choses richesses accumulées au fil des années? Où est le progrès?
Et si le roman n’apporte pas les réponses, il pose les bonnes questions et va nous offrir, au fil des pages autant de surprises que de sujets de réflexion. Après Les larmes noires sur la terre et Juste après la vague, Sandrine Collette poursuit avec maestria son exploration de l’âme humaine dans des circonstances extrêmes et nous offre un grand roman. Précipitez-vous toutes affaires cessantes!

Et toujours les forêts
Sandrine Collette
Éditions JC Lattès
Roman
334 p., 20 €
EAN 9782709666152
Paru le 2/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, dans un territoire forestier puis à Paris et enfin sur une aire géographique qui n’est plus définie.

Quand?
L’action se situe dans un avenir post-apocalyptique plus ou moins proche.

Ce qu’en dit l’éditeur
Corentin, personne n’en voulait. Ni son père envolé, ni les commères dont les rumeurs abreuvent le village, ni surtout sa mère, qui rêve de s’en débarrasser. Traîné de foyer en foyer, son enfance est une errance. Jusqu’au jour où sa mère l’abandonne à Augustine, l’une des vieilles du hameau. Au creux de la vallée des Forêts, ce territoire hostile où habite l’aïeule, une vie recommence.
À la grande ville où le propulsent ses études, Corentin plonge sans retenue dans les lumières et la fête permanente. Autour de lui, le monde brûle. La chaleur n’en finit pas d’assécher la terre. Les ruisseaux de son enfance ont tari depuis longtemps ; les arbres perdent leurs feuilles au mois de juin. Quelque chose se prépare. La nuit où tout implose, Corentin survit miraculeusement, caché au fond des catacombes. Revenu à la surface dans un univers dévasté, il est seul. Humains ou bêtes : il ne reste rien. Guidé par l’espoir insensé de retrouver la vieille Augustine, Corentin prend le long chemin des Forêts. Une quête éperdue, arrachée à ses entrailles, avec pour obsession la renaissance d’un monde désert, et la certitude que rien ne s’arrête jamais complètement.

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INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Les vieilles l’avaient dit, elles qui voyaient tout: une vie qui commençait comme ça, ça ne pouvait rien donner de bon.
Les vieilles ignoraient alors à quel point elles avaient raison, et ce que cette petite existence qui s’était mise à pousser là où on n’en voulait pas connaîtrait de malheur et de désastre. Bien au-delà d’elle-même : ce serait le monde qui chavirerait. Mais cela, personne ne le savait encore.
À cet instant, c’était impossible à deviner.
À cet instant, ce n’était que rumeurs de vieilles femmes, et seuls le lendemain et le surlendemain leur importaient, et le qu’en-dira-t-on, parce que le village bruissait, palpitait, causait sans relâche. Elles, parce qu’elles avaient senti le vent mauvais, elles avaient décidé de fermer leurs oreilles, fermer leur bouche enfin, comme si cela pouvait suffire. Ce n’étaient, au fond, que de très petits soucis, qui ne méritaient pas qu’on en fasse de longs bavardages.
D’ailleurs, au moment où le grand chaos, le vrai, arriverait, les vieilles ne s’y trouveraient sans doute plus pour en parler.
Mais en attendant, elle, elle était là.
Elle s’était accrochée au fond des entrailles de Marie. Comme on dit des bêtes à la campagne, vaches ou brebis ou juments, elle avait pris. Par hasard peut-être, par malchance sûrement, enfin voilà, à présent, il faudrait faire avec.
Marie ne savait même pas d’où elle venait.
Cette petite existence maudite.
*
Marie tenant son gros ventre entre ses mains, les cheveux collés par la sueur malgré la fraîcheur de la nuit.
Marie qui n’y pensait plus, à ce qui avait grandi à l’intérieur de ses tripes, tant les Forêts l’épouvantaient à cet instant. Parce que les vieilles ne l’avaient pas ratée : elles l’avaient relâchée au milieu des ténèbres, au milieu des arbres, à l’exact mi-chemin entre le jour d’avant et celui d’après.
Elles l’avaient relâchée, elles avaient ouvert la porte de la maison décrépie noyée dans les bois noirs, elles l’avaient poussée sur le seuil. Dehors, on ne voyait rien. Une nuit d’encre. Une nuit d’ogre. Elles avaient dit: Va!
Cette porte ouverte, pour la première fois depuis six mois.
Marie avait regardé les vieilles, Alice et Augustine – comme on regarde des folles. Les grands-mères de Jérémie et de Marc. Races de chiens, de dingues, tous.
Marie, elle, ne comprenait plus. Elle avait peur.
Et puis son ventre, tout rond tout lourd.
Elle avait secoué la tête en suppliant.
Aller où?
Mais qu’en avaient-elles à faire, les vieilles?
Six mois enfermée dans une chambre aux volets clos, et Marie retrouvait la liberté en pleine nuit, avec ses dix ou quinze kilos de l’enfant à venir – Marie qui avait reculé à l’intérieur de la pièce.
Alors les grands-mères l’avaient chassée à coups de balai, jusqu’à ce qu’elles puissent refermer la porte sur elle.
Jusqu’à ce que Marie s’éloigne, parce qu’elle le savait : cette porte ne s’ouvrirait plus que pour du malheur.
Il n’y avait pas de lune cette nuit-là.
Même la route minuscule qu’elle suivait hébétée, Marie la distinguait à peine. Parfois elle se prenait les pieds dans une herbe ou dans une ronce, elle tombait à genoux. Elle se relevait en pleurant, une main griffée par les orties, l’autre sur le macadam encore tiède. Elle les passait sous son ventre et se hissait à nouveau debout, à nouveau tremblante. À nouveau aveugle.
Aucune voiture ne passerait avant des heures.
Juste les arbres, avec leurs branches immenses déjetées tels des bras disloqués, et le vent qui faisait des sons étranges, des chuintements, des murmures, des menaces.
Juste les silhouettes étouffantes des châtaigniers et des hêtres au-dessus d’elle, refermées en une voûte infranchissable, leurs racines comme des pièges, leurs oiseaux et leurs insectes réveillés par les sanglots de Marie qui la frôlaient en s’enfuyant dans des bruits mécontents.
Juste les Forêts.
*
Les Forêts n’avaient jamais aimé Marie.
Elles ne la guideraient pas.
Elles ne l’aideraient pas.
*
Marie non plus ne les aimait pas. Elle, c’était la ville, les lumières, une fête permanente. Quand elle avait rencontré Jérémie, elle l’avait arraché à ce territoire envoûtant et mouillé qu’elle détestait. Elle avait fait semblant d’ignorer l’emprise des Forêts sur ceux qui y étaient nés. C’étaient des histoires de bonnes femmes, pensait-elle. Cela ne valait rien face à sa volonté à elle, ses promesses, ses cheveux ondulant dans le vent.
Les Forêts: un pays d’hommes et de vieilles femmes.
Qu’il n’y ait pas de place pour elle – elle s’en moquait. Elle partirait.
Mais pas seule.
Voilà, elle avait emmené Jérémie.
Elle l’avait séparé de sa terre et de ses amis, de sa grand-mère Alice, de son histoire. Rien à foutre.
Et dur comme fer, elle croyait s’être débarrassée de ce pays. Elle croyait que le sort se commande, que la terre trempée n’attache pas forcément sous les chaussures. Elle avait fait jurer à Jérémie de ne pas y remettre les pieds – il avait juré.
Et puis.
Il était revenu un jour, pour un congé, pour une fin de semaine. Pour toujours enfin. Les Forêts l’avaient rappelé comme on siffle un clébard. Il avait accouru la langue pendante et les yeux ravis.
Peut-être était-ce cela que Marie ne lui avait jamais pardonné.
C’était sûr, même.
Ces Forêts maudites.
Marie continuait à marcher sous les arbres ; elle se retournait parfois, comme si les vieilles l’avaient suivie pour la reprendre, la peur la faisait frissonner. Elle entendait son souffle rauquer dans sa gorge et dans sa tête.
Tout plutôt que le bruissement des bois obscurs.
Mal au ventre.
Elle avait cogné sa peau tendue.
Arrête hein.
Elle haïssait cette protubérance qui faisait partie d’elle et qu’elle avait essayé d’arracher en vain, cette excroissance qui ne s’en irait qu’avec l’accouchement, à cause d’Alice et d’Augustine, les grands-mères de ces petits-fils minables, qui l’avaient séquestrée pendant six mois.
Vous n’allez pas faire ça? Putain, vous n’allez pas faire ça?
Six mois.
Pendant les premiers temps de son enfermement, Marie avait pris d’assaut les murs de la chambre, le ventre en avant pour le cogner plus fort, pour que l’enfant passe. Elle l’imaginait comme une sorte d’écureuil perché sur ses organes, qu’un choc un peu plus vif ou un peu de travers finirait bien par faire tomber. Mais le petit – puisqu’il s’avérerait être un petit – s’était accroché tel le vent à une branche fragile ; au bout de quelques semaines, Marie s’était rendue à l’évidence, elle avait compté les jours terribles, il naîtrait, elle n’avait plus d’espoir.
Emprisonnée, Marie, cloîtrée dans une chambre obscure, pour tout ce qu’elle avait abîmé, brisé, anéanti en allant promener ses fesses ailleurs. Pour lui apprendre, pour lui gâcher la vie qu’elle avait gâchée à Jérémie et à Marc – disaient-elles.
Jérémie et Marc, c’était comme les doigts de la main, avant.
Avant Marie.
Celle qui avait fait parler le village entier – une vingtaine de culs-terreux collés à son histoire, à son scandale.
Celle par qui le malheur.
*
Terrifiée par la noirceur des Forêts, par les bruits inconnus de l’air et des bêtes invisibles – elle s’encourageait à voix basse.
La nuit n’en finissait pas. Ses jambes ne voulaient plus porter, plus marcher. Ses yeux exorbités cherchaient une voiture. Une lumière. Quelqu’un.
Son gros bide trop lourd.
*
Au début, elle était amoureuse de Jérémie bien sûr. Elle ne voyait que lui. Elle l’avait épousé. Trop vite. Une année avait passé, et deux, et encore une troisième. C’était long. Elle avait tellement envie de s’amuser.
S’amuser? Même pas.
Le vrai mot, c’était : vivre.
Jérémie, c’était comme un petit chien. Il était toujours là. Marie s’était lassée.
L’été, rompant la promesse qu’il avait faite, ils se retrouvaient
aux Forêts tous les deux. Puis très vite, histoire de chasser l’ennui, tous les trois : avec Marc, l’ami d’enfance de Jérémie.
Chez les grands-mères des garçons – les vieilles salopes, rectifia Marie en silence.
D’accord, quand Jérémie était retourné travailler à la fin des vacances, elle avait couché avec Marc. Cela avait duré deux ou trois mois. C’était une belle arrière-saison. Jérémie venait le week-end, disait que Marie avait besoin de repos, besoin de s’égayer. Voilà, c’était une distraction.
Alors, est-ce que c’était si mal – est-ce que cela valait les hurlements, les coups, les déchirements qui avaient suivi; la bagarre qui avait laissé Jérémie et Marc pantelants, sanguinolents, brouillés à vie.
Jérémie avait claqué la portière de la voiture, il était reparti comme un fou. Il avait abandonné Marie chez la vieille Alice. Elle ne s’inquiétait pas. Elle savait qu’il reviendrait le lendemain – et pas fier. Elle attendait ses excuses. Elle préparait aussi l’explication, car il y en aurait forcément une. Cela lui avait pris une partie de la nuit, et elle n’aurait jamais l’occasion de s’en servir, car Jérémie n’était pas revenu.
Il s’était tué sur la route ce soir-là. Un mauvais virage, là où se tiennent ces immenses platanes qui ne pardonnent pas. Un coup de malchance.
Sa faute à elle – c’est ce qu’avait crié Alice derrière la porte de sa chambre.
*
Marie, elle ne pensait qu’à une chose: partir de là.
Elle se savait enceinte depuis peu. Il fallait qu’elle avorte.
Marc ne répondait à aucun de ses appels. Plus tard, elle apprendrait qu’il avait quitté les Forêts à la nouvelle de la mort de Jérémie. Parti où ? Même sa grand-mère l’ignorait. Il avait seulement dit que ce serait pour toujours.
Marie s’en moquait pas mal. Elle ne s’était pas demandé de qui était la petite saloperie qui lui poussait d’un coup dans le ventre.
Ça ne comptait pas.
Elle voulait juste s’en débarrasser.
Oui bien.
S’il n’y avait pas eu les grands-mères pour l’en empêcher.
Pour crier, derrière la porte verrouillée, qu’elle le porterait jusqu’au bout, son môme, et que toute sa vie, il serait là pour lui rappeler.
*
Marie se traînait dans la nuit sans pouvoir s’arrêter de pleurer. Elle finissait par ne plus avoir peur des Forêts, elle n’avait plus la force.
C’était la fin de l’été, il faisait tiède.
D’autres fois, cela l’aurait amusée de marcher en pleine obscurité en tenant la main à Jérémie – ou à Marc, n’importe lequel, pour la différence qu’il y avait. Ils auraient ouvert leurs mains à la brise, ils auraient écouté la chouette qui hululait même si Marie s’en foutait, ils auraient fait la course dans le noir. Ils auraient inventé des noms aux silhouettes des arbres géants, des noms rien qu’à eux, pour un monde rien qu’à eux.
Tout cela avait volé en éclats.
Elle s’enfuyait des Forêts, son ventre était douloureux, elle ne devait plus le frapper. Il fallait seulement marcher encore et encore. Trouver une voiture qui l’emmènerait à la ville. Après, elle ne savait pas. Après, c’était trop loin. Avec trop de questions.
Parce que ça serait quoi, la vie d’après – ça serait quoi d’être une mère, murmurait une petite voix à l’intérieur, mais ça non, ah non surtout pas, là-dessus les vieilles n’auraient pas gagné, elle le jurait. Elle n’allait pas l’aimer, ce mioche, elle le dégagerait quelque part et elle irait conquérir son paradis à elle, son existence de rêve, elle la méritait, elle l’avait payée d’avance. Un môme, au fond, cela pouvait s’effacer comme un trait de craie sur un tableau. Il suffisait d’un bon chiffon. »

À propos de l’auteur
Sandrine Collette vit dans le Morvan. Elle est notamment l’auteure de Des nœuds d’acier, Il reste la poussière, et Les larmes noires sur la terre, couronnés par de nombreux prix. (Source : Éditions JC Lattès)

Page Wikipédia de l’auteur https://fr.wikipedia.org/wiki/Sandrine_Collette
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Nietzsche au Paraguay

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En deux mots:
Élisabeth Nietzsche suit son mari, le Docteur Förster dans son projet de créer une nouvelle Allemagne au Paraguay. Alors qu’elle s’enfonce dans une jungle pleine dangers avec un groupe de colons, son frère va basculer dans la démence. Deux parcours reliés par une étonnante correspondance.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Le rêve fou de la Nueva Germania

Durant leurs recherches sur la vie et l’œuvre de Friedrich Nietzsche, Nathalie et Christophe Prince ont découvert que sa sœur faisait partie d’un groupe de colons décidés à créer une nouvelle Allemagne au Paraguay. Quel roman!

Quand en mai 2015, j’ai découvert «Les Amazoniques», j’ai été emballé par ce thriller efficace, mais aussi par les autres dimensions de l’ouvrage, grand roman d’aventure qui nous entraîne dans la forêt amazonienne, espionnage et réflexion sur la pureté des peuples et sur leur droit de vivre selon leur culture et reportage. Si je vous en reparle ici, c’est que sous le pseudonyme de Boris Dokmak (l’auteur de La Femme qui valait trois milliards) se cachait Christophe Prince, un agrégé de philosophie décédé en 2017. Dans une postface éclairante Nathalie Prince nous raconte la genèse de ce roman signé de leurs deux noms. Nietzsche était leur passion commune : «On est entrés dans sa biographie quand on était professeurs. On est entrés dans sa tête.» Ensemble, ils ont accumulé un peu tout ce qui se rapporte au philosophe et à son œuvre. Des textes «oubliés, perdus, retrouvés, empilés, surlignés» jusqu’à ces dernières lettres qui racontent l’exil d’Élisabeth Förster-Nietzsche au Paraguay. «L’histoire est romanesque, et elle est vraie: la sœur de Nietzsche s’embarque en 1886 avec son mari pour aller fonder une colonie allemande au cœur du Paraguay.»
On imagine combien l’auteur des Amazoniques a trouvé matière à roman dans cette histoire, à commencer par répondre à une question évidente: que diable était-elle allée faire dans cette galère, avec les vinchucas et les Indiens?
La réponse nous offre un voyage sur les pas d’une communauté menée par un illuminé rêvant de créer une nouvelle Allemagne, un peuple à la race pure. À l’aube du XXe siècle, son utopie annonce des jours autrement plus funestes. Mais n’anticipons pas. Un petit groupe d’hommes et de femmes ont choisi de suivre le couple Förster-Nietzsche. Mais avant de pouvoir poser la première pierre de leur Nueva Germania, ils vont se rendre compte combien l’environnement qu’ils ont choisi leur est hostile. À l’image de la scène d’ouverture couleur rouge sang, ils vont devoir surmonter les attaques des tribus qui peuplent cette jungle, supporter l’humidité et les maladies et se frayer un chemin dans une nature aussi luxuriante que dangereuse. Mais pour l’heure, ils restent persuadés qu’ils braveront les obstacles et feront des immenses terres qui leur ont été concédées un vrai paradis.
Friedrich Nietzsche, de son côté, combat d’autres démons. La folie qui va le gagner ne l’empêche pas d’être lucide dans la correspondance qu’il entretient avec sa sœur, espérant que tous les antisémites puissent les rejoindre pour libérer ainsi l’Europe de leur idéologie nauséabonde. Et s’il affirme «Toi et moi ne serons plus jamais frère et sœur», ils va poursuivre ses échanges épistolaires jusqu’au crépuscule de sa raison.
En ne se concentrant pas sur le Paraguay et en mettant en parallèle la vie d’Élisabeth et de Friedrich, Nathalie et Christophe Prince montrent à la fois combien les deux mondes sont éloignés et combien la folie peut gagner l’un et l’autre.
Si cette Nouvelle Germanie est – au moins sur le papier – riche de promesses, les difficultés ne vont cesser de s’accumuler. Le fossé entre les discours exaltés de Förster – «nous constituons une société unique, à la fois ambitieuse et enthousiaste, fondée sur la fraternité» – et leurs ressources qui fondent comme neige au soleil, ne va cesser de se creuser. La misère, puis la détresse et le dénuement auront raison de ce rêve, non sans avoir auparavant englouti de nouveaux colons.
L’aventurier Virginio Miramontes, qui a échappé à la mort, pressent l’issue de cette épopée. «Mais il n’y avait face à lui qu’une montagne de surdité et d’orgueil. Pas seulement Förster, mais sa femme, la Nietzsche! Affreuse épouse, affreuse sœur, affreuse femme, obtuse et arrogante, instillée dans le sang de son homme comme un venin lent.» Un venin lent qui va devenir une peste brune et donner à ce roman, sous couvert d’aventures en Amérique du Sud, une vraie densité. Une belle réussite!

Nietzsche au Paraguay
Christophe Prince
Nathalie Prince
Éditions Flammarion
Roman
384 p., 19,90 €
EAN 9782081427549
Paru le 13/02/2019

Où?
Le roman se déroule principalement au Paraguay, mais également en Suisse et en Italie.

Quand?
L’action se situe en 1886 et les années suivantes.

Ce qu’en dit l’éditeur
Paraguay, 1886. Virginio Miramontes, un aventurier solitaire, est recueilli en pleine jungle dans une étrange colonie peuplée d’une poignée de familles allemandes.
C’est le projet fou d’Élisabeth Nietzsche, sœur du célèbre philosophe, et de son mari, le lugubre docteur Förster. Tous deux rêvent de créer dans ces terres vierges une nouvelle Allemagne digne de l’utopie aryenne balbutiante.
Antisémitisme délirant, plans d’expansion démesurés, cultures et commerces impossibles… Rien ne marche comme prévu, et la Nueva Germania court au désastre. La maladie rôde, la faim guette, la violence s’installe. Perdue dans ce microcosme entouré de barbelés, Élisabeth tient à son frère la chronique fantasmée de leur succès, passant ses jours à attendre les lettres de Nietzsche. Nietzsche au Paraguay révèle une face cachée de l’Histoire, celle d’une illusion folle, présage des massacres nazis un demi-siècle plus tard.

Les critiques
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Nathalie Prince présente Nietzsche au Paraguay © Production éditions Flammarion

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Journal de bord du capitaine Virginio Miramontes
30 avril 1888.
Aujourd’hui, rien ; je veux dire, «rien à signaler» comme dit Pedro. Néant absolu. Mais nous devons absolument rester vigilants. Pluie toute la journée.
[Dernière page du journal de bord du capitaine Virginio Miramontes.]

Rouge
Rouge. Du rouge partout: rouge sur le nez, dans les yeux, rouge sur les lèvres, un rouge avec un sale goût de terre.
Et la tête qui cogne.
— Pedro ?
Et la tête qui saigne. Il sent des bestioles qui lui escaladent le visage pour s’agglutiner sur le front et le haut du crâne, là où pisse le sang : moustiques, fourmis noires, mouches, cloportes, ils font la queue, c’est la curée, ils se battent pour lui siphonner la cervelle. Mais d’où viennent-ils ? Sa main pèse cent livres, impossible de la bouger, sinon il se mettrait des claques et ferait de la bouillie de tous ces vautours. Ses paupières aussi sont lourdes.
Ne pas s’endormir.
Il rouvre les yeux: rouge la rivière, et rouges les arbres… Ne pas s’endormir. Quand ils ont attaqué, ces salauds jappaient comme des chacals, des chacals morts de faim. «Yap-yap!» et «youp-youp», et bis et re-bis: il les entendait plutôt qu’il ne les voyait. Les lances, les flèches jaillissaient des arbustes, dans tous les sens, et tombaient comme une pluie d’été autour d’eux, sur la rivière, sur la pirogue, faisant percussion, sur Pedro aussi, sur Francisco et sur Julio, et sur lui-même. Mon Dieu, qu’elle est lourde cette fichue lance! La pointe fichée profondément dans son flanc droit. Il la tâte : du bois de quebracho, un bois lourd comme l’acier. Du coin de l’œil, il peut apercevoir sa hampe sombre dressée vers le ciel, et les longues plumes qui la parent. Rouges, les plumes. Ouaip, des chacals! Des semaines qu’il leur court après, et il n’en a même pas vu un seul. Des fantômes, ces types.
Rouge, le ciel. La douleur devient insupportable, cuisante.
Elle le cloue sur place, au fond de cette pirogue, dans cette mare d’eau mêlée de sang, le sien, mais celui de Pedro aussi, de Francisco et de Julio.
La douleur, la lance, il a l’impression qu’une armée de singes le halent depuis la berge! Des blessures, il en a eu son lot. Bataille de Tuyuti, en 1866: une balle lui a traversé l’épaule, lui explosant l’omoplate; bataille d’Abay, hiver 1868 : une balle de mousquet lui sectionne l’annulaire de la main gauche; et à Lomas Valentina, quelques jours après, des débris d’un obus manquent de lui sectionner la jambe droite. Il en conserve une légère claudication, et des rhumatismes de vieillard. Mais aucune de ces blessures ne lui a tiré de tels tourments.
— Pedro?
Crucifié, planté contre la pirogue comme une figure de proue, le visage tourné d’un quart vers la berge qui glisse doucement devant lui, il ne parvient pas à distinguer l’arrière de la pirogue. Pedro est-il encore là? Derrière lui? Il ne l’entend pas. Il ne l’entend plus. Francisco, lui, est parti ; il est tombé dans l’eau boueuse de la rivière dès le début de l’assaut, hérissé d’une demi-douzaine de flèches tel un saint Sébastien en son martyre. Il a plongé vers le fond immédiatement, tête la première, pas un mot, pas une plainte: une pierre. À son tour, Julio a hurlé, il a gémi et crié à chacune des flèches qui le touchaient: d’abord au cou, traversé de part en part, puis aux bras, dans le bide et finalement dans l’œil, et il s’est tu alors, basculant doucement par-dessus bord et s’en allant en aval du fleuve: un vieux tronc sec. La rivière, tout autour d’eux, a viré au rouge foncé, dessinant des veines et des marbrures cerise dans l’eau boueuse.
— Pedro?
Pedro, le fidèle Pedro. Il se souvient de ses cris, des cris rageurs puis des cris étranglés, mais rien d’autre. Est-il mort? Agonise-t-il à quelques centimètres de lui sans qu’il le sache?
Quant à lui, dès le début de l’attaque il a plongé dans le fond de la pirogue, pour se protéger d’abord, et pour sortir son Henry, ensuite. Une seule balle sortant du long canon acier de cet engin peut tuer un puma; il a entendu parler de bison abattu d’un seul coup à une lieue de distance.
Mais pas eu le temps de le charger que cette saloperie de lance, bois noir et pointe en pierre nouée par des fils de chanvre, le perforait. Tout de suite, le souffle coupé, et une douleur intense, lourde, granitique qui l’a écrasé vers le fond du bateau, les mains crispées sur le fusil impuissant qui plongeait dans la rivière. Il a senti sur ses mains l’eau froide, puis le canon du fusil s’enfoncer dans la vase.
Alors il a poussé sur la crosse, de tout son poids, jouant au gondolier, poussant encore, et la pirogue s’est éloignée de la berge et des jajapeos de ces chacals pour glisser dans un courant plus rapide. Ça les a sauvés. Ça l’a sauvé. »

Extraits
« Nice, 10 avril 1887, veille de Pâques
Mon cher Lama,
Une omission d’abord. Dans ma dernière lettre, j’avais oublié de te dire quelques mots de la musique de Parsifal. Le chevalier au cygne! Tu t’étonnes? Eh bien oui, j’en ai entendu le prélude. Où? À Monte-Carlo! Très bizarre! Je ne puis y repenser sans un bouleversement intérieur tant je me suis senti l’âme élevée et saine. Le plus grand bienfait qui m’ait été accordé depuis longtemps.
La puissance et la rigueur du sentiment, indescriptible. Je ne connais rien qui saisisse le christianisme à une telle profondeur et qui porte si âprement à la compassion. Totalement sublime et ému. L’écho musical de l’infini, le sens du tragique, de la souffrance et de la grandeur de la souffrance, la passion du mystère, la nuit du monde qui est aussi minuit et lumière éternelle. Wagner a-t-il jamais fait mieux? […] Je suis content d’avoir de tes nouvelles, de savoir que ton installation au Paraguay se passe si bien et qu’on t’accueille comme une grande dame.
Ton Fritz »

« 3 décembre 1887 – Sucre, Bolivie.
Nous sommes enfin à Sucre, la «cuidad de la plata» (ville de l’argent), ou «choquechaca», le «pont d’or» en quechua : le pont vers la fortune ! Sucre, ville pauvre, sale et puante, sans route ni lumière, sans pension ou auberge digne de ce nom, sans hôtel du gouverneur, ni théâtre, sans transport autre que des vieilles mules et une dizaine de carrioles, ville terreuse, et rose lorsque le soleil se couche, en fin d’après-midi, derrière Churuquella et Sisasica, les deux hautes montagnes qui la cernent. Pentland, lorsqu’il était encore délégué régional du bureau de La Connaissance des Temps, a placé Sucre par 19° 03’ de latitude S et 64° 24’ 10’’ de longitude O Greenwich, ainsi qu’à près de 3 000 mètres d’altitude. Mais ses mesures sont sérieusement contestées. En attendant de nouvelles observations, il apparaît que la position exacte de Sucre, la plus grande ville de Bolivie, reste inconnue. Sacré point de départ. La forêt est là, derrière les montagnes, tout autour, c’est-à-dire l’inconnu, ou presque. Là-bas, les hauts plateaux nous attendent.»

«Il faut comprendre ce qu’était la Nouvelle Germanie. La misère y était permanente et la détresse multiple: les maladies, la vermine, l’humidité, le dénuement, l’isolement, la crétinerie du couple Förster, leurs entêtements moraux et politiques, les Indiens, la faim et l’interdiction de manger de la viande, de faire appel à une quelconque aide extérieure, l’angoisse omniprésente… Seul Virginio, par sa clairvoyance et sa compassion, a deviné l’inéluctable désastre. Seul, il l’évoquait. Mais il n’y avait face à lui qu’une montagne de surdité et d’orgueil. Pas seulement Förster, mais sa femme, la Nietzsche! Affreuse épouse, affreuse sœur, affreuse femme, obtuse et arrogante, instillée dans le sang de son homme comme un venin lent. Pas seulement le docteur et son épouse, mais les colons qui, à quelques exceptions près, ont commencé à se méfier de lui, de son esprit critique, de sa liberté, qu’ils enviaient, ils ont commencé à parler dans son dos, à le surveiller, à médire, à lui inventer une légende de démon cruel et sensuel, à l’isoler, ils ont parlé de la bannir, pire peut-être. »

« L’histoire de la sœur nous intriguait: les dernières lettres de Nietzsche faisant état de l’emménagement d’Élisabeth au Paraguay et du succès qu’elle exhibe, nous nous demandions ce que diable elle était allée faire dans cette galère, avec les vinchucas et les Indiens. L’histoire est romanesque, et elle est vraie: la sœur de Nietzsche s’embarque en 1886 avec son mari pour aller fonder une colonie allemande au cœur du Paraguay. On a accumulé les archives, les articles consacrés à sa vie, on a retrouvé des images des colons et de la propriété des Förster, des bribes, des souvenirs, des colonnes de journaux… »

À propos de l’auteur
Christophe Prince, professeur agrégé de philosophie, a publié sous le pseudonyme de Boris Dokmak deux romans, dont un polar très remarqué, La femme qui valait trois milliards (Ring, 2013). Il est décédé en 2017. (Source : Éditions Flammarion)
Nathalie Prince est Professeure de Littérature Générale et Comparée à le Mans Université. Ses thèmes de recherche sont littérature et théorie des genres (littérature fantastique, littérature de jeunesse) ; Histoire des idées et des représentations décadentes autour de 1900 et Poétique du personnage. (Source: universités d’Angers et du Mans)

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Sélectionné pour le « Prix Orange du livre 2019 »

En deux mots:
Tom meurt d’un accident de montagne, laissant derrière lui Emily et son enfant. Après une période difficile qui a failli l’emporter, elle reprend petit à petit pied et tente de se construire un avenir. Lors d’un voyage en Australie, elle fera une rencontre décisive.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

L’escalade vers le bonheur

Après avoir retracé son expérience d’alpiniste dans «À la verticale de soi», Stéphanie Bodet se lance avec le même bonheur dans le roman. Et nous donne envie d’«Habiter le monde».

Emily a connu Tom Eliadec alors qu’elle était en terminale au lycée de Nemours. Et plus ce garçon taiseux qui ne s’intéressait pas aux filles la fuyait et plus il la fascinait. Car la passion quasi exclusive de Tom, c’est l’escalade. Aussi se décide-t-elle à l’accompagner sur les rochers de Fontainebleau où il s’entraine. Mais à peine le premier baiser est-il échangé qu’il lui annonce qu’il va partir pour Chamonix et devenir guide. Là-bas, il va très vite devenir «ET», l’alpiniste le plus rapide du monde. Et être rejoint par Emily. «L’épouse du héros», comme Paris-Match l’avait nommée, va suivre son ascension, le voir prendre toujours plus de risques et… chuter mortellement.
Un drame qu’elle va avoir de la peine à surmonter. «À chaque pas, elle butait sur l’absence. Le soleil la révoltait. Il n’avait pas cessé de briller depuis sa mort. Il fallait fuir.»
Après avoir choisi le Sud et les contreforts de la Sainte-Baume, elle va choisir de trouver un peu de réconfort auprès de sa famille. Guillaume, son frère parfumeur, l’accueille chez lui. Avec lui, elle va pouvoir se raccrocher à ses souvenirs d’enfance, se rapprocher de son père dont l’essentiel du temps est consacré à accompagner son épouse, dont la «maladie invisible» l’éloigne tous les jours davantage de lui. Mais cette mère qui n’a plus sa tête et ce père si dévoué font du bien à Emily.
Si elle retrouve l’envie d’avancer, c’est aussi parce qu’elle porte un enfant et qu’elle a envie d’avancer avec lui dans la vie.
Elle va s’installer à Paris pour y étudier et y travailler. Les concierges de son immeuble, Georges Dubois et son épouse Fatou, vont devenir des amis proches et lui proposer de garder Lucie pour lui offrir du temps pour elle.
Une autre rencontre va lui permettre de trouver du travail. Elle croise Juliette, qui faisait partie de l’équipe de Paris-Match, et qui lui propose de prendre une place laissée vacante dans la rédaction du blog de déco du magazine Your home. Très vite, elle va s’imposer avec ses articles rose bonbon.
Entourée de ses amis, elle reprend goût à la vie, constate que Lucie grandit avec les mêmes envies de grimper que son père qu’elle n’a pas connu. C’est alors qu’on va lui confier un reportage en Australie où elle devra notamment réaliser un entretien avec Mark, un architecte d’intérieur.
Dans ce roman des rencontres et des liens qui se nouent entre des personnes qui jusqu’alors ne se connaissaient pas, Stéphanie Bodet va choisir les antipodes, le dernier rivage, pour rassembler Mark et Emily. Une rencontre d’autant plus féconde que les circonstances vont leur permettent d’échanger longuement, de se trouver de nombreux points communs. Aussi c’est avec un pincement au cœur qu’Emily regagne la France.
Commence alors un échange épistolaire dans lequel chacun va de plus en plus se dévoiler. Je vous laisser découvrir les derniers rebondissements et l’épilogue de cette quête qui, j’en suis persuadé, vous emportera à votre tour.
La plume allègre, la construction très classique mais ponctuée de scènes fortes en émotions alternant avec quelques épisodes cocasses, des personnages attachants et une philosophie de vie lumineuse donnent en effet envie d’«habiter le monde».

Habiter le monde
Stéphanie Bodet
Éditions Gallimard / L’Arpenteur
Roman
288 p., 21 €
EAN 9782072821226
Paru le 17/01/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Nemours puis dans les Alpes, du côté de Chamonix et d’Éourres, sur la Côte d’Azur, à Gémenos sur les contreforts de la Sainte-Baume, à Paris et en région parisienne, à Larchant, à Tours, à Cruas-Meyse, ainsi qu’en Australie, de Sydney à la Tasmanie.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Un soir, alors qu’elle escaladait sans assurance une paroi des calanques plus raide et plus haute que les autres, elle avait soudain réalisé l’absurdité de la chose. Le rocher était friable. Elle se mettait bêtement en danger. Si une prise cassait, elle rebondirait le long de la paroi et disparaîtrait dans la mer. Elle réalisa que, depuis son départ, elle avait inconsciemment cherché à imiter Tom, à rejouer sa vie, en empruntant une voie qui n’était pas la sienne.
Cette prise de conscience l’amena à ralentir, à s’extraire d’un rythme devenu frénétique et aveugle, pour faire face au vide et à l’absence.»
À la mort de Tom, Emily repart en quête de l’essentiel pour ne pas perdre pied. Son enfant, sa famille, des amis qui l’aiment et la soutiennent lui permettent de retrouver goût à la vie et de développer une nouvelle manière d’appréhender le monde. Sa rencontre avec Mark, un célèbre architecte d’intérieur qui s’interroge sur le sens de son travail, et, comme elle, porte en lui une fêlure, fera ressortir le meilleur de chacun d’eux.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Libération (Fabrice Drouzy)
Le Temps (Estelle Lucien – Portrait de l’auteur réalisé en 2017)
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Elle attendait cet appel depuis si longtemps…
Comme si son esprit avait anticipé chacune des paroles du gendarme du PGHM, lui délivrant un message qu’elle connaissait depuis toujours. Elle s’apprêtait à donner la réplique d’une tragédie qu’elle avait répétée durant des nuits. Impression d’entrer en scène, lorsqu’elle avait répondu au pauvre homme chargé de lui apprendre la terrible nouvelle :
— J’attendais ce coup de téléphone depuis des années.
Avant de raccrocher. Effondrée.
Et lucide.
Car elle savait. Elle avait toujours su. Et pourtant… Souffle coupé, cœur emmuré, elle s’était assise par terre, hébétée. Les mains vides, ouvertes sur ses genoux. Rien ne lui restait plus.
Rien, songea-t-elle.
Son mental anesthésié repassait le message en boucle. Tom avait disparu. Tom était tombé. Son funambule qui se riait du vertige, et courait sur les arêtes comme un chamois, avait fait un faux pas…
Une cordée l’avait vu dévaler la face de 800 mètres avant de disparaître au fond de la rimaye. Les secouristes l’avaient localisé mais ils n’avaient pas eu de « chance », comme l’avait expliqué le capitaine. À l’instant où l’un d’eux avait aperçu son corps au fond de la crevasse, en équilibre sur la petite vire qui avait arrêté sa chute, le pont de neige s’était brusquement effondré, et Tom avait plongé dans les entrailles du glacier, profondeurs insondables.
Son corps allait dériver dans la glace vive, porté par d’obscurs courants, pendant des décennies, et peut-être refaire un jour surface, des kilomètres plus bas…
La montagne le lui avait pris. C’était écrit. Elle lui avait tout enlevé, même sa mort. C’est à elle seule qu’il appartenait, qu’il avait toujours appartenu.
*
Ce matin-là, lorsque la sonnerie du téléphone retentit une nouvelle fois dans le mazot, elle sentit qu’elle devait fuir. Échapper aux interviews des journalistes friands de couvrir la disparition du « héros », « l’extraterrestre des Alpes », « l’alpiniste invincible».
L’idée de jouer les veuves glorieuses lui fichait la nausée. C’était une question de survie. Hormis le vieux Jean, elle n’avait personne ici pour la protéger. Elle réalisa soudain à quel point elle avait été seule. À quel point elle était seule.
Sa vie avec Thomas l’avait éloignée du monde, de sa famille et de ses amis d’autrefois. Ils avaient dérivé l’un et l’autre sur des îlots séparés par un océan de malentendus, croyant vivre pourtant sur une même terre.
Ce matin, son minuscule îlot de paix et de sécurité achevait de sombrer. Il fallait partir, prendre la route. Et vite !
Avec des gestes d’automate, elle jeta pêle-mêle quelques vêtements et son matériel de montagne dans son sac à dos. Prit son réchaud, son duvet et le matelas gonflable qu’elle utilisait pour camper.
Elle se demandait, sans bien comprendre, d’où lui venait cette force, cet élan en dépit de la douleur.
Après la cérémonie, elle était restée prostrée trois jours durant sur le tapis, sans bouger, sans presque manger. Lorsque l’épuisement la saisissait, elle s’endormait, priant pour que le sommeil l’ensevelisse, lui épargne l’horreur du réveil. Ouvrir les yeux, c’était faire face à l’absence.
Un ami, amputé des orteils à cause de gelures, avait tenté, un jour, de lui expliquer l’élancement lancinant du membre fantôme. Cette partie du corps qui a cessé d’exister sur le plan physique et qui continue pourtant à vivre d’une vie invisible, à faire souffrir malgré l’absence. C’était ce qu’elle ressentait à chaque heure du jour, une douleur d’âme fantôme.
Réfugiée la nuit dans le vieux pull de Tom, elle revoyait son regard étrange, couleur de glace, traversé de rares éclats de tendresse, qui n’en avaient été que plus précieux à ses yeux. Elle pleurait son amour de jeunesse, regrettant ce qu’il était devenu. Mais pouvait-il en être autrement ?
Elle revit leurs escapades en fourgon, leurs nuits de bivouac sous les étoiles en chaussettes trouées, cette époque bénie où leur jeunesse insouciante savait vivre de peu. Riches de tout ce qu’ils ne possédaient pas : les agendas, les sponsors et les réseaux sociaux… Cette époque où la seule joie d’être les guidait.
Pourtant, ce matin-là, en se rappelant l’homme ardent et passionné, elle sécha soudain ses larmes.
Il l’avait aimée mais la montagne l’avait bientôt remplacée. C’était son véritable amour. Elle ne pouvait pas lutter. Elle avait toujours su qu’il en serait ainsi. »

Extraits
« Elle s’était prise au jeu de l’escalade. Elle ressentait à son tour ces sensations exaltantes qu’il évoquait. Oser pousser sur des appuis de pied infimes, avoir la foi, y croire en tentant des mouvements risqués, apprendre à échouer, ne pas se résigner, et recommencer. Inlassablement. Cette discipline lui offrait une vitalité et une confiance nouvelles. Elle sentait que ce qu’elle apprenait sur les pierres de Fontainebleau lui servirait toute sa vie. L’avenir s’éclairait ! »

« Sous les mains et les lèvres de Tom, Emily avait découvert les contours de son corps. Un corps très différent de ce corps d’adolescente qui l’avait habillée, au sortir de l’enfance, d’un sentiment de disgrâce. Elle n’avait eu que peu d’amitié pour lui jusqu’alors. Ses cuisses n’étaient pas aussi fuselées qu’elle l’aurait souhaité. Ses hanches et sa poitrine arrondies ne correspondaient pas à l’idéal qu’elle se faisait d’un corps de femme. Elle admirait les silhouettes androgynes. Lorsqu’elle lui avait avoué ses complexes enfantins, Tom avait ri de bon cœur. »

À propos de l’auteur
Stéphanie Bodet est née en 1976. Vainqueur de la Coupe du Monde d’Escalade de bloc en 1999, elle partage sa passion des voyages verticaux avec son compagnon Arnaud Petit.
Du Pakistan aux États-Unis, en passant par le Venezuela, le Maroc ou la Patagonie, elle parcourt la planète à la recherche des parois les plus vertigineuses.
Un an après l’ascension de la mythique paroi du Salto Angel, 979 m de dévers, Stéphanie est devenue, en 2007, la troisième femme à gravir intégralement en libre et en tête, El Capitan, au Yosemite. Auteur de Salto Angel et À la verticale de soi, un récit autobiographique (Éditions Paulsen), elle publie Habiter le monde, son premier roman, en 2019. (Source: Babelio, Wikipédia, site internet de Stéphanie Bodet)

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Les amochés

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En deux mots:
Abdel vit reclus dans un lieu-dit avec un couple de voisins. Son amie vient de le quitter et des phénomènes étranges apparaissent. Il va alors falloir qu’il se frotte aux autres, qu’il sorte de sa tanière pour redonner du sens à sa vie. Entreprise plus difficile qu’il ne croit.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

L’ermite des temps modernes

Nan Aurousseau revient avec un roman noir dans lequel il rassemble beaucoup de son vécu pour nous livre avec «Les Amochés» une fable cruelle sur la vie à la marge de la société.

Pour les vieux ours mal léchés comme Abdel Ramdankétif, la situation géographique de Montaigu-le-Fré est une sorte de paradis. Ce lieu-dit ne compte désormais que trois habitants, Jacky et Monette, «des gens d’ici depuis plusieurs générations, des taiseux, durs à la peine, tenaces à l’usure et toujours actifs, été comme hiver» et le narrateur qui a choisi de rester là après la mort de ses parents. Cette vie d’ermite lui convient très bien. Il a un toit, se nourrit de peu et peut consacrer le reste de son temps à parcourir la région, aux livres qui tapissent son intérieur et à l’écriture.
«Il y avait une quatrième personne mais elle a fait sa valise la semaine dernière. Elle se nommait Chris et c’était ma femme. Ma femme, c’est un bien grand mot, une amie clandestine, une passagère du vent, serait plus approprié. Elle est restée trois mois en tout, mai, juin, tout juillet et un peu début août.»
Du coup Abdel est déprimé, car Chris «est une très belle femme de trente-huit ans, mère allemande, père marocain. Elle a un visage de chatte égyptienne. J’en suis tombé raide amoureux dès le premier baiser et cela n’a fait qu’empirer de mois en mois.»
Quand il se lève, il voit l’eau suinter des miroirs, n’a plus d’électricité et ne croise personne. Les Jacky semblent avoir disparu. Il décide alors de se rendre à la ville de M. pour signaler ce curieux phénomène. En route les choses demeurent tout aussi mystérieuses. Les voitures sont vides et tous les habitants semblent s’être évaporés.
La première personne qu’il rencontre est le serveur du café où il a l’habitude de prendre un verre, mais ce dernier ne lui est pas d’une aide très précieuse. Il ne veut pas d’histoires. Abdel va alors chercher de l’aide au commissariat, vide, à l’hôpital, vide et chez Chris dont l’appartement est lui aussi vide. Sandra et Laure, deux magnifiques jeunes femmes, croisent sa route et, après s’être méfiés de lui, décident de l’accompagner avant de disparaître.
N’était-ce qu’un mauvais rêve? Ou faut-il croire ces théories qu’il a découvert au fil de ses lectures, celle des «centrales nucléaires, des nœuds telluriques et tout ce merdier, la toile d’araignée atomique…»
Nan Aurousseau sait parfaitement jouer des codes du fantastique pour déstabiliser son lecteur, avant de la rattraper par un nouveau rebondissement. Et si Abdel avait tenté de maquiller un viol derrière une histoire rocambolesque? Toujours est-il que Sandra porte plainte et que notre ermite se retrouve aux mains de la police qui a pu le localiser via facebook : sur Facebook où des photos d’une fête du pain ont été postées et où il apparaît : «Mlle Sandra Planche vous a reconnu et elle est venue porter plainte contre vous. Voilà, vous savez tout. Je vais vous signifier votre garde à vue.»
Même s’il est persuadé de son innocence et sûr qu’elle va pouvoir être démontrée assez vite, il passe par la case prison. « On dit que pour bien connaître son pays il faut passer par ses prisons. J’avais en permanence sous les yeux une population gravement amochée, des cassos à la pelle, des marginaux, des drogués, des gens incultes au dernier degré, des analphabètes, beaucoup, des alcooliques, des jeunes au bord de la démence, des cas psy. »
Notre homme, qui avait lu tous les sages de l’Antiquité et tous les philosophes modernes va apprendre beaucoup derrière les quatre murs de sa cellule. Avant de voler vers un épilogue tout aussi surprenant.
Un roman âpre et dur, mais aussi centré sur les quelques règles essentielles. Une sorte de viatique pour temps difficiles.

Les amochés
Nan Aurousseau
Éditions Buchet-Chastel
Roman
336 p., 18 €
EAN : 9782283031193
Paru le 3 janvier 2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement dans le hameau de Montaigu-le-Fré, isolé en montagne. On y évoque aussi Paris, Marseille, et les alentours d’Amsterdam.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Après une vie de bâton de chaise et de nombreuses errances, Abdel Ramdankétif se retire dans le village de montagne où ses parents étaient venus vivre quand ils étaient arrivés en France. Tout a bien changé en quelques décennies : ses parents sont morts, et le village est quasi abandonné…
Seuls, Jacky et Monette, un couple de voisins, survivent à la manière de vieux sages. Abdel s’est installé là, loin des hommes et de la modernité dont il se contrefout. À la fête annuelle du village, il a même rencontré Chris, une psychiatre de la ville la plus proche. Leur histoire d’amour a duré trois mois.
Peu après la rupture qui a mis notre homme k.o., un évènement surnaturel se produit qui va conduire Abdel Ramdankétif au bord de la folie et le mêler aux histoires gratinées d’une étrange famille.
Observateur attentif du genre humain, Nan Aurousseau, dans ce nouveau roman noir, explore, avec un regard non dénué d’humour, une certaine province française –avec ses pauvretés et ses amochés.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« C’est un bruit qui m’a tiré du sommeil ce matin. Quelque chose a frappé la vitre du Velux. Un choc sourd. Cela m’a réveillé brusquement. Le réveil marquait onze heures. Il s’était arrêté la veille j’ai supposé. Manque de piles je me suis dit. D’après la lumière il était plus tard que d’habitude. Je me lève tous les jours vers six heures. Ici il n’y a jamais de bruit le matin, le vent parfois fait grincer des tôles, battre un volet, agite la toile du parasol sur la terrasse si bien qu’on se croirait dans un bateau, mais pour le reste c’est le silence absolu. Non seulement le village est tout petit mais en plus il est abandonné. Tout le monde est parti, soit pour le cimetière, soit à M., en ville, soixante kilomètres plus loin. Ici on est en plein désert médical. C’est pour ça qu’ils partent les vieux. Pas de travail non plus. Il y a une cinquantaine d’années le village était vivant, les gens travaillaient à la ferme et puis il y a eu cette idée de barrage sur la rivière initiée par des industriels de l’électricité. Tous les villages devaient être noyés et le barrage fournir du courant à toutes les grandes agglomérations de la région mais on ne sait toujours pas pourquoi en cinquante ans le projet ne s’est jamais concrétisé. Cela dit l’État avait dépensé des millions et des millions pour racheter les biens et tous les gens avaient vendu au prix fort et s’étaient tirés ailleurs. Mes parents ont tenu bon contre les propositions de l’Administration et deux ou trois autres personnes aussi. Mon père il y croyait pas au barrage, ma mère non plus. Ils n’en voulaient pas. Ils ont subi pas mal d’intimidations d’après ce qu’on m’en a dit plus tard. J’étais gamin, ça me passait dessus comme l’eau sur les plumes d’un canard. Finalement le village est devenu un hameau plein de ruines et les gens des bourgs voisins venaient chercher les poutres des maisons effondrées pour se chauffer l’hiver, les dalles des seuils pour mettre devant chez eux, les linteaux en chêne. Tout est parti comme ça et Montaigu-le-Fré est devenu un petit lieu-dit avec cinq habitants. Quand je me suis de nouveau installé ici, après la mort de mes parents, il n’y avait plus que les Jacky. Moi ça ne me gêne pas. Je suis bien ici. La maison qui fait face à la mienne est en ruine. Les propriétaires sont morts de vieillesse ou de maladies. Une voiture datant de Mathusalem est restée devant le perron. Elle est entièrement rouillée et envahie par les ronces qui ont brisé le pare-brise et toutes les vitres.
Oui, tous morts. Cancers pour la plupart. Sur la gauche il y a une autre maison complètement à l’abandon mais encore avec sa toiture qui se crève un peu plus chaque hiver. Squattés par les souris et les araignées, les vieux meubles y pourrissent paisiblement en sirotant le temps qui passe. Plus bas, après le chemin d’exploitation, il y a le Jacky et sa femme Monette. Ce sont des gens d’ici depuis plusieurs générations, des taiseux, durs à la peine, tenaces à l’usure et toujours actifs, été comme hiver.
«Faut bien s’occuper des bêtes.»
Voilà la formule sacrée. Et le bois aussi parce que Jacky est menuisier. Il va chercher des palettes avec sa camionnette et fabrique du petit bois à longueur d’année. Il le met en sac et le vend sur le marché tous les samedis. Il y avait une quatrième personne mais elle a fait sa valise la semaine dernière. Elle se nommait Chris et c’était ma femme. Ma femme, c’est un bien grand mot, une amie clandestine, une passagère du vent, serait plus approprié. Elle est restée trois mois en tout, mai, juin, tout juillet et un peu début août.
– Les femmes elles y tiennent pas ici.
Signé Jacky.
– Et Monette alors?
– C’est une exception.
Chris n’en était pas une il faut croire. J’y avais cru pourtant. Elle aussi j’espère et puis le rythme a fait le reste. Un rythme bien trop lent, une routine absolue, peu de repères dans la journée, pas de bavardages inutiles. Et aussi gros point noir : pas de téléphone, les portables ne passent pas. Zone blanche. C’est mortel ça la zone blanche pour une femme habituée à vivre en ville. Pour situer la région disons que c’est au sud de l’impossible et assez près d’ailleurs. Montaigu-le-Fré, le lieu-dit où j’habite, est à 1642 mètres d’altitude, à flanc de montagne, tout près du col de Cerfroide, dans un creux, en adret, entre deux monts qui s’érodent. Très chaud en été, trop froid en hiver. Cerfroide veut dire qu’on a trouvé là, au Moyen Âge, un cerf roide, raide en français d’aujourd’hui, raide de froid parce qu’il gèle à mort en hiver et qu’on se retrouve parfois isolé pendant plusieurs semaines par la neige. »

Extraits
« Jacky et sa femme Monette. Ce sont des gens d’ici depuis plusieurs générations, des taiseux, durs à la peine, tenaces à l’usure et toujours actifs, été comme hiver. « Faut bien s’occuper des bêtes. » Voilà la formule sacrée. Et le bois aussi parce que Jacky est menuisier. Il va chercher des palettes avec sa camionnette et fabrique du petit bois à longueur d’année. Il le met en sac et le vend sur le marché tous les samedis. Il y avait une quatrième personne mais elle a fait sa valise la semaine dernière. Elle se nommait Chris et c’était ma femme. Ma femme, c’est un bien grand mot, une amie clandestine, une passagère du vent, serait plus approprié. Elle est restée trois mois en tout, mai, juin, tout juillet et un peu début août. »

« Elle était psy dans un HP à M. Elle fréquentait des malades mentaux toute l’année et ça ne devait pas être marrant comme métier. Enfin ça collait parfaitement entre nous, si bien qu’à la fin de la journée elle a pris l’initiative de m’embrasser et tout s’est embrasé. Chris c’est une très belle femme de trente-huit ans, mère allemande, père marocain. Elle a un visage de chatte égyptienne. J’en suis tombé raide amoureux dès le premier baiser et cela n’a fait qu’empirer de mois en mois.
Ce soir-là elle est restée chez moi pour dormir et on a fait l’amour toute la nuit. Elle m’a dit qu’elle n’avait pas fait l’amour depuis trois ans. Que ses patients lui prenaient tout son temps, qu’elle s’investissait totalement dans son boulot à l’hôpital. Moi j’étais en pleine forme, je bandais et rebandais à la demande. Elle était très libre et on a fait plein de trucs. Après, avant de s’endormir elle m’a dit une phrase du genre: «Je pensais pas que tu serais si inventif.»
C’était le printemps. Elle est restée trois jours pleins et elle est repartie dans un état second. Je n’ai plus eu de nouvelles pendant presque un mois. »

« Je n’avais jamais terminé le roman, j’en avais ébauché le plan avec beaucoup de difficulté. Pourtant c’était un bon départ et je connaissais la phrase de Racine : « Quand mon plan est fait ma pièce est écrite. » Eh bien mon plan était fait mais je n’avais jamais écrit le roman. C’est pour ça que je ne croyais plus aux « super-idées pour écrire un roman ». Je tenais mon journal et c’était déjà assez difficile. Il fait aujourd’hui environ mille deux cents pages. Il contient la recette du börtchi, le couscous lapon, et j’y raconte pourquoi les frites, inventées il y a très très longtemps au Tibet, ne sont arrivées qu’au XIXe siècle en Belgique. »

« On dit que pour bien connaître son pays il faut passer par ses prisons. J’avais en permanence sous les yeux une population gravement amochée, des cassos à la pelle, des marginaux, des drogués, des gens incultes au dernier degré, des analphabètes, beaucoup, des alcooliques, des jeunes au bord de la démence, des cas psy. Quand j’allais à la bibliothèque j’y étais seul. Un détenu s’en occupait. Il essayait de motiver les jeunes mais il n’y parvenait pas. On avait reçu la visite d’un écrivain, un ex-détenu qui s’en était sorti grâce à l’écriture. Le bibliothécaire avait tout fait pour qu’il ait un peu de monde mais nous n’étions que trois lors de sa venue. Il était resté stoïque, nous avait parlé de son livre avec enthousiasme. Quand le détenu l’avait sorti des rayonnages pour en lire des extraits l’écrivain avait été déçu. Il manquait la moitié de la couverture cartonnée. Il ne comprenait pas pourquoi les détenus avaient abîmé son livre.
– Les filtres monsieur, les bouts de carton, pour les joints…
À part moi les deux autres, des jeunes qu’on avait presque sortis de force de leur cellule, dormaient sur leur chaise. »

À propos de l’auteur
Nan Aurousseau a passé son enfance dans le XXe à Paris. A 18 ans, il est condamné à 6 ans de prison pour braquage. En 2005, paraît Bleu de chauffe – roman où il raconte sa vie. Il publie désormais chez Buchet/Chastel. (Source : Éditions Buchet/Chastel)

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Hâte-toi de vivre!

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En deux mots:
Après un accident, Léo se retrouve sur un lit d’hôpital. Pour l’aider à se reconstruire, elle va pouvoir compter sur sa grand-mère Lina, dont le fantôme l’accompagne désormais et entend lui prodiguer ses conseils avisés.

Ma note:
★★★ (bien aimé)
Ma chronique:

Madame et son fantôme

Lauréate du Mazarine Book Day, Laure Rollier nous offre un roman aussi joyeux qu’entraînant sur les pas d’une trentenaire obligée de revoir ses priorités après un accident de voiture.

J’emprunte à Hélène Harbonnier, journaliste à la Voix du Nord, la formule qui résume le mieux ce joli roman : «un pavé de bonnes ondes, qui se déguste comme une sucrerie». La journaliste qui s’est penchée sur la vogue des romans «feel good», trouverait en effet sans aucune peine le point commun entre Hâte-toi de vivre et Il est grand temps de rallumer les étoiles de Virginie Grimaldi, À la lumière du petit matin d’Agnès Martin-Lugand ou encore Dans le murmure des feuilles qui dansent d’Agnès Ledig: tous ces livres (re)donnent le moral aux lecteurs en propageant une philosophie optimiste, un peu comme un manuel de développement personnel enrobé dans une bonne histoire.
Dans le cas de Laure Rollier, on pourrait même dire que la présence du livre dans les rayons des librairies est en elle-même déjà une première preuve que le volontarisme et l’envie de réussir peuvent déplacer des montagnes.
Elle est en effet la première lauréate du Mazarine Book Day. Cette initiative originale, sorte de speed-dating pour nouveaux auteurs, permet à chacun de venir présenter son livre en un maximum de dix minutes à un jury composé de l’éditeur, d’un libraire et d’un blogueur et d’avoir un retour argumenté.
La troisième édition vient du reste d’avoir lieu avec quelque 140 participants et en présence de Laure Rollier.
Mais venons-en au livre et à Léo, la narratrice, qui est professeur de philosophie dans un lycée du Sud-Ouest. L’existence qu’elle mène est celle de beaucoup de femmes, essayant de gérer au mieux un agenda chargé. Dès les premières pages, on comprend que ce n’est pas chose facile, car elle est déjà en retard. Mauvais conseiller, le stress va la mener à la catastrophe. Elle ne voit pas le bus qui arrive et termine… sur un lit d’hôpital.
Le choc du réveil s’accompagne d’une évidence et d’une surprise. Il va lui falloir retisser le fil de sa vie et revoir ses priorités, mais elle pourra bénéficier des conseils d’un fantôme, celui de sa grand-mère qui partage désormais son quotidien et qui entend la remettre sur de bons rails. Une jolie trouvaille, très romanesque, que cette voix de l’au-delà, mais si elle est tout sauf diplomate. Mais après tout, c’est en mettant les pieds dans le plat et en regardant la réalité telle qu’elle est – et non telle que Léo aimerait qu’elle soit – que l’on peut reconstruire une vie. Entre les amis qu’il va falloir trier, les amours qui méritent une réévaluation et la famille qui recèle un secret qui fausse son jugement, la jeune fille va pouvoir dresser un bilan critique et, au fil des pages, tracer les contours d’une vie choisie et non subie, avec ce qu’il faut de rebondissements.
Le récit est alerte, le style enlevé. Autour de Léo, les personnages de Lina, la grand-mère, de Louise la colocataire, de l’ami Juju et de sa fille Tess sont parfaitement campés et apportent leur pierre à l’édifice. C’est plein d’humour et cela se déguste effectivement comme un bonbon acidulé. Et après tout, il n’y a pas de mal à se faire du bien !

Hâte-toi de vivre
Laure Rollier
Éditions Mazarine
Roman
220 p., 17 €
EAN : 9782863744789
Paru le 21 février 2018

 

Ce qu’en dit l’éditeur
« 7 h 52. Collision. Accident de voiture.
À son réveil à l’hôpital, Léo, jeune professeure de philosophie âgée de trente ans, se retrouve nez à nez avec Mamie Lina, qui n’est autre que sa grand-mère décédée. Personnage haut en couleurs à l’humour cinglant qui donne son avis sur tout – sans qu’on le lui ait demandé –, celle-ci s’immisce dans la vie quotidienne hésitante de Léo et de ses amis Louise et Juju, à un moment décisif de leur vie. Par ses interventions intempestives, cette grand-mère pas comme les autres chamboule tout sur son passage. Mais en confrontant Léo à ses peurs et à ces secrets qui hantent toute famille, elle fait à sa petite-fille le plus beau cadeau: le courage de saisir la vie à pleine main – et de donner une chance au bonheur. »

Les critiques
Babelio
Blog Carobookine
La VIDA Magazine
Le Petit bleu d’Agen
Le blog d’eirenamg
Romanthé – un blog littéraire décalé
Blog Malénia dans ses livres
Blog Des livres et des coquelicots

Les premières pages du livre:
La musique d’Hotel California se lance sur mon téléphone…
6 h 35. C’est trop tôt. Cinq minutes encore. Pas plus.
7 h 10. Merde ! C’est trop tard, là ! Qu’est-ce qu’il a encore, cet iPhone ? J’avais mis le rappel pourtant, j’en suis sûre. C’est quand même incroyable qu’on vous vende des appareils qui coûtent deux bras et qu’ils ne soient pas fichus de fonctionner correctement. Parce que, maintenant, je le déverrouille et j’entends bien le cliquetis – il n’était donc pas en silencieux. Si j’ai le temps, je m’arrêterai chez Juju pour qu’il regarde ce qui a merdé.
7 h 20. Faites-nous penser à faire un procès à Apple. À ma mauvaise foi et à moi.
— Léo, je te dépose ?
— Non, non, je me lève juste, Louloune ! Je suis super à la bourre, je prends ma voiture ! rétorqué-je à ma colocataire en étouffant un bâillement.
— OK à plus, me répond Louise depuis le salon, juste avant de sortir en claquant bruyamment la porte d’entrée.
Je n’aime pas ça. Être en retard, je veux dire. Mais il est hors de question que j’attaque la journée sans mon intraveineuse de caféine… Putain, il est déjà 7 h 35. J’hallucine. J’ai cours à 8 heures. Autant se rendre tout de suite à l’évidence : comme je ne voyage pas avec Air Force One, je n’y serai jamais. Quel jour on est ? Jeudi… Je commence par les Littéraires. En plus.
J’aurais peut-être mieux fait de supplier ma colocataire de m’attendre, quitte à enfiler mes chaussures dans la voiture. Tandis que les minutes défilent, je me bats avec le tube de dentifrice, puis c’est au tour de mes cheveux de rester coincés dans la brosse. Plus on essaie de faire les choses rapidement, plus la vie nous balance des bâtons dans les roues, non ?
Dans le miroir de l’entrée, je jette un rapide coup d’œil sur l’étendue des dégâts et de mes cernes. Le mascara a fait ce qu’il a pu, mais il n’est pas chirurgien. Je vais devoir me résoudre à sortir comme cela, l’horloge tourne et je ne peux pas me permettre de remettre les pieds dans la salle de bain. Même si je l’entends m’appeler depuis l’étage.
Mes clés ? Qu’ai-je encore fait de mes clés ? En temps normal, je suis déjà en train de râler contre les parents qui se garent sur le parking des professeurs. Bouge-toi un peu, Léo ! Sur le mur de notre salon, l’horloge géante mi-suédoise, mi-taiwanaise se fout de ma gueule avec ses longs bras qui font la course entre eux.
Où est mon portable ? Il faut que j’appelle Louise, elle doit être arrivée au lycée! Elle !
— Louloune, tu peux t’arrêter à la «Vie scolaire» prévenir que je serai en retard? dis-je d’une traite dans le maudit téléphone tout en enfilant mes Converse.
— Genre, combien de retard? me questionne ma colocataire. Mais bouge, con!
— Quoi ?
— Non, je parle à Luc Alphand devant, le mec, il slalome avec les feux! Je l’entends râler comme j’en ai l’habitude.
— Dix minutes, quinze max. Qu’ils ne se barrent pas, les gosses, j’arrive, OK?
— OK, fait-elle tandis que le klaxon me transperce un tympan.
— Et arrête de répondre en conduisant!
— Alors arrête de m’appeler. Elle me raccroche au nez. »

Extrait
« 7 h 52. Cela devrait passer, le temps de me garer, 8 h 10, au pire, je suis devant la salle. À la radio, Manu raconte qu’il a entendu parler d’un mec qui n’a jamais pissé debout de sa vie. Jamais. Il trouve ça hallucinant, moi aussi. Le monde est peuplé de gens étranges. Mais qu’est-ce que…
7 h 53. BAM.
Je sens mon estomac monter irrémédiablement dans ma gorge. J’ai la nausée. Et cette odeur âcre qui me brûle les yeux. J’entends la ceinture enfoncer ma clavicule dans un craquement. Je suis sonnée par l’uppercut que l’airbag fait subir à mon nez. Il fait froid, j’ai froid. Manu ne parle plus. Mes oreilles sifflent tellement que je pourrais hurler. Toujours cette odeur âcre. Je ne comprends plus rien, je ne sais plus où je suis, j’ai mal. Je porte ma main à mon nez, elle est inondée de sang. Je découvre à ce moment le bus face à moi que je n’avais pas vu avant. Je distingue, malgré mes paupières de plus en plus lourdes, des gens courir vers moi. J’ai froid. J’ai sommeil. Je m’endors. »

À propos de l’auteur
Laure Rollier est auteure, blogueuse, caricaturiste et vit dans le Sud Ouest de la France avec ses trois enfants. Après avoir publié un recueil de poésie en 2015, Laure se consacre entièrement à ses activités artistiques et littéraires. En 2016, elle décide de publier son premier roman Ce que tu ne sais pas sur son blog dans le but de récolter des fonds pour la recherche contre le cancer, sa priorité. Parallèlement, Laure travaille sur des caricatures, principalement sur le thème de la petite enfance, la maternité et la grossesse pour des magazines et blogs français. Lauréate du Mazarine Book Day, son «vrai» premier roman Hâte-toi de vivre paraît en 2018 chez Mazarine. (Source : ensemble maintenant)

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Et moi je vis toujours

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En deux mots:
L’Histoire, le monde tel qu’il fût, tel qu’il est et peut être même quelques pistes pour deviner ce qu’il va devenir, voilà le modeste résumé de l’ultime roman de Jean d’Ormesson avec lequel on se régale à chaque page.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

L’Histoire sans lui

Pour son dernier roman, Jean d’Ormesson réécrit l’Histoire du monde à sa façon, érudite, exaltante, pétillante. Champagne!

« Tantôt homme, tantôt femme, je suis, vous l’avez déjà deviné, je suis l’espèce humaine et son histoire dans le temps. Ma voix n’est pas ma voix, c’est la voix de chacun, la voix des milliers, des millions, des milliards de créatures qui, par un miracle sans nom, sont passées par cette vie. Je suis partout. Et je ne peux pas être partout. Je vole d’époque en époque, je procède par sondages, je livre mes souvenirs. » Le narrateur omniscient de ce superbe roman commence par jeter un œil hors de la caverne où il se reposait pour nous parler de sa vie, de l’invention du feu qui va bouleverser sa façon de voir le monde, de se déplacer, de se nourrir mais aussi ses relations avec les autres. « Longtemps je m’étais déplacé de bas en haut et de haut en bas. Maintenant je marchais droit devant moi, la tête haute, impatient et curieux. Le soleil n’en finissait pas de se lever devant nous. Je découvrais avec ahurissement, avec admiration un monde nouveau dont je n’avais aucune idée: des peuples, des langues, des villes, des religions, des philosophes et des rois. »
C’est ainsi que de fil en aiguille, d’un continent et d’une époque à l’autre Jean d’Ormesson va nous livrer un époustouflant récit, côtoyant aussi bien Alexandre le Grand que Napoléon, des bords du Nil à ceux du Tibre, de Christophe Colomb à Robespierre, du long de la Muraille de Chine aux baraquements d’Auschwitz.
Et moi je vis toujours est un régal de tous les instants, tellement riche qu’on aimerait cocher chaque page, pouvoir réciter tant de passages savoureux, histoire de s’approprier un peu de l’esprit aussi brillant qu’espiègle de cet immortel qui a décidé, ultime pied de nez de l’académicien facétieux, qu’après tout cette immortalité n’était pas faite pour lui, qu’il lui fallait bien un jour aller voir si tout ce qui se dit sur «l’autre côté» avait un semblant de vérité.
S’il nous fait partager son érudition, il nous sert aussi de guide à Vérone: « allez donc à Vérone. Vous y prendrez un repas de rêve aux Dodici Apostoli, vous irez voir les portes de bronze de l’église San Zeno, vous admirerez dans l’église Sant Anastasia le tableau de Pisanello – Saint Georges délivrant la princesse de Tréhizonde – où brille la croupe d’un cheval blanc. Et vous vous promènerez sur le Ponte Pietra où flotte encore au-dessus de l’Adige, le souvenir de Dietrich von Bern. » Bien entendu, il n’oublie pas Venise et ses merveilles, à commencer par les vénitiennes: « J’ai été gondolier à Venise. Je m’appelais alors Marcantonio. Je dois l’avouer: je ramais fort, je chantais assez bien et j’étais plutôt joli garçon. Je promenais de temps en temps sur la lagune la fille d’une de ces familles hautaines de Venise: Bianca Cappello. J’ai eu de la chance: elle est tombée amoureuse de moi. Elle habitait un palais sur le Grand Canal. J’avais un petit logement à San Pietro di Castello, derrière l’Arsenal. Elle avait seize ans. J’en avais dix-neuf. Elle n’avait pas froid aux yeux. »
On passe du coq à l’âne, si je puis dire, que l’on passe des grandes idées aux grands sentiments, du principal au trivial.
Reste la plume virevolante d’un auteur qui parvient à nous faire partager sa jubilation, allant même jusqu’à se mettre dans la peau du Jean d’Ormesson imité par Laurent Gerra en affirmant qu’il a bien connu les auteurs dont il nous présente les œuvres: « J’avais connu beaucoup de monde. J’étais jeune encore. Je n’étais plus un enfant. Tout m’amusait : je m’amusais moi-même. Une occupation nouvelle était entrée dans ma vie : je me mettais à lire. Sinon déjà à Athènes, du moins un peu plus tard, à Rome et à Byzance, je lisais Platon, Sophocle, Hérodote, Thucydide. Je les ai connus. Je peux vous l’assurer: ils ont existé. Ce ne sont pas des inventions de savants fous ou de poètes exaltés. Le talent, le génie se promenaient à l’ombre de l’Acropole: Athènes était alors le centre et la gloire du monde connu. »
Iconoclaste et facétieux, l’ex pilier du Figaro s’amuse à s’imaginer communiste, à trouver la Révolution inévitable et, par un raccourci audcieux, à y mêler sa belle Vénitienne: « Ce n’est ni une invention scientifique ou technique, ni une œuvre d’art, ni un ouvrage de l’esprit. C’est un bouleversement, une idée, une explosion collective. On s’est beaucoup demandé si elle aurait pu être évitée. C’est de nouveau l’histoire de la brioche de Bianca Cappello. La Révolution était nécessaire et inéluctable puisqu’elle a eu lieu. Il n’existe pas de plan B à mon parcours torrentiel. Il n’y a pas d’alternative. À chaque instant, dans la grandeur et la petitesse, dans la justice et la vanité, dans l’enthousiasme et dans l’horreur, ce qui est fait est fait et ne pouvait pas ne pas être fait. La Révolution vient de loin, elle a mûri, elle a été longuement préparée. Elle devient inévitable. Comme l’avait prévu Voltaire, elle éclate comme une grenade. » Et la déflagration est telle qu’elle secoue le monde sur bien des années, emportant dans son sillage bien des rêves de liberté, d’égalité et de fraternité. C’est une chose étrange à la fin du livre que de constater combien Jean d’Ormesson nous manque déjà.

Et moi je vis toujours
Jean d’Ormesson
Éditions Gallimard
Roman
288 p., 19 €
EAN : 9782072744303
Paru le 11 janvier 2018

Ce qu’en dit l’éditeur
Il n’y a qu’un seul roman – et nous en sommes à la fois les auteurs et les personnages : l’Histoire. Tout le reste est imitation, copie, fragments épars, balbutiements. C’est l’Histoire que revisite ce roman-monde où, tantôt homme, tantôt femme, le narrateur vole d’époque en époque et ressuscite sous nos yeux l’aventure des hommes et leurs grandes découvertes.
Vivant de cueillette et de chasse dans une nature encore vierge, il parvient, après des millénaires de marche, sur les bords du Nil où se développent l’agriculture et l’écriture. Tour à tour africain, sumérien, troyen, ami d’Achille et d’Ulysse, citoyen romain, juif errant, il salue l’invention de l’imprimerie, la découverte du Nouveau Monde, la Révolution de 1789, les progrès de la science. Marin, servante dans une taverne sur la montagne Sainte-Geneviève, valet d’un grand peintre ou d’un astronome, maîtresse d’un empereur, il est chez lui à Jérusalem, à Byzance, à Venise, à New York.
Cette vaste entreprise d’exploration et d’admiration finit par dessiner en creux, avec ironie et gaieté, une sorte d’autobiographie intellectuelle de l’auteur.

Les critiques
Babelio
France Info (entretien avec la Héloïse d’Ormesson)
Huffingtonpost.fr 
Marie Claire (Katia Fache-Cadoret)
Vanity Fair (Pierrick Geais)
Le littéraire.com (Jean-Paul Gavard-Perret)
Radio RCF (Christophe Henning)
Ouest-France (Florence Pitard)
L’Echo Républicain (Muriel Mingau)
TV5 / AFP (Alain Jean-Robert)
La Provence (Jean-Rémi Barland)
Valeurs Actuelles (François Kasbi)

Les premières pages du livre:
« Le maître du feu et l’homme au loup
Longtemps, j’ai erré dans une forêt obscure. J’étais presque seul. Peu de voisins, pas d’amis. Pour ainsi dire pas de parents. J’ai à peine connu ma mère qui m’avait donné son lait. Je n’ai guère eu le temps de m’attacher à elle. Mon père n’était jamais là. Il se promenait, il courait les filles, il se battait, il chassait. Il a, lui aussi, disparu assez vite. À vingt ans, j’imagine, ou peut-être à vingt-cinq. Qui le dira ? Pour moi au moins, le mythe du père ne signifiait pas grand-chose. Ma famille était peu nombreuse. Je n’avais personne à qui me confier. Je parlais très peu. Surtout quand j’avais mal, quand j’avais faim ou soif, quand j’avais envie de quelque chose. Je me servais de très peu de mots. Autant que je me souvienne de ma lointaine enfance, je ne pensais à rien. À survivre seulement. Je tenais à la vie. Elle était dure. Dans une nature encore vierge où il n’était question ni de ville, ni d’usines, ni de cette chose merveilleuse, compliquée et pourrie que vous appelez civilisation, je me défendais déjà plutôt bien. J’étais habile et fort. J’aimais jouer. Je grimpais dans les arbres où je construisais des cabanes.
Un oncle ou un grand-père de trente ou trente-cinq ans, qui me paraissait très âgé, qui avait sans doute aimé ma mère et qui, je n’en sais rien, était peut-être mon père, avait pris soin de moi avant de mourir très vieux deux ou trois ans plus tard. C’est lui qui m’a nourri. De fruits, de dattes, de poissons pêchés dans le lac ou dans la rivière, de débris de gazelles abandonnées par les hyènes. Il me protégeait aussi. Des buffles, des rhinocéros, des crocodiles, des lions. J’avais peur des serpents. Il en avait apprivoisé un qu’il gavait de mouches et d’insectes et qu’il faisait danser à coups de sifflet. Il sifflait très bien. Il exprimait en sifflant ses sentiments et ses craintes. Il était très gai. Il vivait sous un gros rocher, dans une caverne où il m’avait recueilli. Je l’aimais.
Je me rappelle très bien ma première émotion d’enfant. J’ai toujours beaucoup dormi. J’aimais dormir. Je me couchais dans la grotte avec le jour, je me levais avec le jour. Une nuit, je ne sais plus trop pour quelle raison, par curiosité peut-être (j’étais déjà curieux) ou peut-être un cauchemar, je me suis levé sans bruit et je me suis glissé hors de la caverne. Il faisait nuit noire. Bien enveloppé dans ma peau de chacal ou de gazelle, je me suis assis par terre, les yeux grands ouverts. Soudain, au fond d’une éclaircie au coeur de la grande forêt, une lueur apparut. À une vitesse incroyable, le soleil se levait. Je poussai un cri. J’avais déjà compris que des forces mystérieuses étaient à l’oeuvre dans le ciel. »

Extrait
« Depuis le temps que nous nous connaissons, vous l’aurez remarqué plus d’une fois: plus souvent que la duchesse de Guermantes, plus souvent que la Sanseverina ou mon amie Nane chère à Toulet, plus souvent que toutes nos héroïnes de roman, j’ai beaucoup changé de vêtements. J’ai porté la tunique, la toge, la cuirasse, le voile, le pourpoint, les hauts-de-chausse, le frac, le froc, le complet veston, la dentelle, la mousseline, la jaquette, le corset, la cotte, la cotte d’armes ou de mailles, la salopette, le heaume, le haubert, le vertugadin, le jean, la crinoline, la soutane. Je me mettais à enfiler la blouse du médecin, de l’infirmière, de la pharmacienne, du laborantin, du technicien. Longtemps traitée par l’indifférence, par le stoïcisme, par le mépris, la santé devient une de vos préoccupations majeures, la clé et le but de la politique et de la science. Les précurseurs, les fondateurs, il était encore possible de les distinguer. Impossible de suivre la médecine et la science dans leurs aventures sans fin et dans leur développement. Elles m’envahissent tout entière. Elles se confondent avec moi comme je m’étais confondue jadis avec les conquérants, les peintres ou les poètes. Vous savez ce que je fais, ce que je n’ai cessé de faire ? Je change. Comme l’univers, la vie, le temps, je change et je reste la même. Je suis toujours là, et vous ne me reconnaissez pas. »

Site Wikipédia de l’auteur

Hommage national à Jean d’Ormesson, éloge funèbre d’Emmanuel Macron © Production France Télévisions

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Monsieur Origami

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Monsieur Origami
Jean-Marc Céci
Gallimard
Roman
160 p., 15 €
EAN : 9782070197729
Paru en août 2016

Où?
Le roman se déroule principalement au Japon, à Higashi Chichibu, puis en Italie dans une ville de Toscane qui n’est pas nommée.

Quand?
L’action se situe à notre époque.

Ce qu’en dit l’éditeur
À l’âge de vingt ans, le jeune Kurogiku tombe amoureux d’une femme qu’il n’a fait qu’entrevoir et quitte le Japon pour la retrouver. Arrivé en Toscane, il s’installe dans une ruine isolée où il mènera quarante ans durant une vie d’ermite, adonné à l’art du washi, papier artisanal japonais, dans lequel il plie des origamis. Un jour, Casparo, un jeune horloger, arrive chez Kurogiku, devenu Monsieur Origami. Il a le projet de fabriquer une montre complexe avec toutes les mesures du temps disponibles. Son arrivée bouscule l’apparente tranquillité de Monsieur Origami et le confronte à son passé. Les deux hommes sortiront transformés de cette rencontre.
Ce roman, d’un dépouillement extrême, allie profondeur et légèreté, philosophie et silence. Il fait voir ce qui n’est pas montré, entendre ce qui n’est pas prononcé. D’une précision documentaire parfaite, il a l’intensité d’un conte, la beauté d’un origami.

Ce que j’en pense 
Cet OVNI littéraire – on ne peut pas vraiment parler de roman – se déguste comme une gourmandise, avec un plaisir intense et avec l’envie d’en reprendre une fois terminé. C’est que Jean-Marc Ceci a trouvé une forme de littérature très originale, à la fois proche du haïku par sa construction codifiée et du bréviaire zen par sa philosophie. Pour le résumer, on pourrait se reporter à la page 20 :
« Maître Kurogiku quitte le Japon à l’âge de vingt ans.
Avant de partir, son père l’invite au chadò, la cérémonie traditionnelle du thé.
Il lui donne un bout de papier plié.
Un origami.
Il représente une grue. »
Si on prend soin de déplier cette page vingt, on y retrouvera tout le livre. On saura que Kurogiku est Maître dans l’art de fabriquer du papier à partir du kòzo, le mûrier à papier, papier appelé washi qui sert à la confection des origamis ; on comprendra que c’est à cause du visage d’une Italienne rencontrée dans son village qu’il décidera de partir ; que c’est un déchirement pour son père de voir s’envoler son fils ; qu’il va alors lui confier ce qu’il a du plus précieux.
Après avoir appris tout cela, on peut à nouveau déplier toutes ces histoires pour en découvrir d’autres aspects.
On retrouvera alors trois plants de kòzo dans les bagages de Maître Kurogiku ; on apprendra tout de la manière de fabriquer le washi ; on découvrira les règles de l’origami. Des règles simples qui rendent «l’exercice de l’art compliqué». Le déchirement y est, par exemple, interdit ; qu’il existe une légende autour de la grue en origami.
On l’aura compris, ce récit peut, en se dépliant encore plusieurs fois, révéler encore bien davantage. Nous entraînant vers la tragédie d’Hiroshima, vers la culpabilité d’un père, vers des rencontres au bout d’un long voyage, vers la façon d’apprendre et de transmettre, vers une philosophie qui nous expliquent que «les êtres et les choses appartiennent à ceux qui s’en occupent.», qu’«on ne peut comprendre où l’on va si l’on se sait d’où l’on vient.» et que cette quête peut prendre toute une vie.
En dépliant ce livre, prenez bien soin de goûter à chaque page. Attardez-vous nous seulement à la quête de Maître Kurogiku, mais aussi à celle de son père, de son ami horloger qui aimerait rassembler en une montre tout le temps, d’Elsa qui les accompagne. En fouillant un peu, vous verrez alors un nouveau prodige : de nouvelles connaissances, d’autres émotions apparaissent… accompagnées d’une furieuse envie de relire encore chaque page, de repartir sur les pas de Monsieur Origami. Un livre magnifique de simplicité et de profondeur.

68 premières fois
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Les livres de Joëlle
Blog Les carnets d’Eimelle
Le blog du petit carré jaune (Sabine Faulmeyer)
Blog de Passiondelecteur (Olivier Bihl)

Autres critiques
Babelio 
BibliObs (Jérôme Garcin)
Blog Lire au lit
Blog de Gilles Pudlowski 

Extrait
« Maître Kurogiku a un métier.
À soixante ans, il fabrique du washi, puis il le vend.
Le washi est un papier japonais dont les secrets de fabrication se transmettent de génération en génération depuis le VIIIe siècle.
À vrai dire, avant de le vendre, il sélectionne quelques feuilles de sa production. Les plus belles. Pour son utilisation personnelle.
Le reste, il s’en sépare et le vend.
Washi signifie : papier de la paix et de l’harmonie.
Il est formé de deux kanji.
Le premier kanji 和 signifie paix, harmonie.
Par extension, ce kanji est utilisé pour désigner tout ce qui provient du Japon.
Le second kanji 紙 signifie papier.
Maître Kurogiku quitte le Japon à l’âge de vingt ans.
Avant de partir, son père l’invite au chadō, la cérémonie traditionnelle du thé.
Il lui donne un bout de papier plié.
Un origami.
Il représente une grue.» (p. 18-20)

A propos de l’auteur
Jean-Marc Ceci, né en 1977, a la double nationalité italienne et belge. Marié, père de deux ans, il est théoricien du droit, de formation universitaire de juriste, et vit actuellement au sud de la Belgique. (Source : Livres Hebdo)

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