Légère

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En deux mots
Annabelle a 16 ans. Elle vit en Belgique avec sa mère Violette et son petit frère Noé. Son père la voit le week-end. Une routine bousculée le jour où elle décide de perdre du poids, de contrôler son alimentation. Car très vite elle bascule dans l’excès.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Maigre à faire peur

Dans ce premier roman Marie Claes raconte comment une adolescente décide subitement de perdre du poids et s’engage dans une spirale infernale. Un roman choc qui est aussi une réflexion sur la maîtrise du corps.

C’est arrivé comme une révélation pour Annabelle, 16 ans, à tel point qu’elle peut dater exactement le moment. Ce moment où elle a décidé de surveiller son alimentation, de réduire les portions, de bannir la viande. Les choses se sont alors mises en place sans problème majeur. Il y a certes eu l’épisode de la crêpe, lorsqu’il a fallu accepter de la prendre pour ne pas éveiller les soupçons. Et ce jour où avec les copines, elle a partagé un paquet de cookies. Après il a bien fallu compenser cet afflux de calories. Mais, maintenant qu’elle a ses fiches, qu’elle peut comptabiliser ses calories, tout semble sous contrôle, même si Violette, sa mère, commence à s’alarmer.
C’est la remarque de sa tante qui l’a convaincue que les choses prenaient un tournant dangereux. Oui, elle avait maigri, oui elle flottait désormais dans ses vêtements. Il est donc temps de reprendre les choses en main. Et cela tombe bien, Noël approche. Mais les promesses de réveillon, de cuisiner ensemble de bons repas, de déguster les bons petits plats s’évanouissent derrière la volonté d’Annabelle.
À la colère, il faut maintenant essayer de substituer une solution. Peut-être qu’un psy pourra éclairer la situation? Rébellion, rejet de la mère et absence d’un pénis compensatoire: un discours qui ne le la convainc pas. Alors elle se tourne vers la nutritionniste. Qui l’affole avec ses statistiques et son classement des troubles de l’alimentation. Reste peut-être l’explication génétique, qui a l’avantage de n’être la faute de personne. Mais passé le constat, que faire? D’autant qu’Annabelle persiste et signe, semble se complaire dans sa recherche des limites, maintenant que la bascule a franchi la barrière des 40 kilos. Après 39, où est la prochaine limite de ce jeu mortifère?
Marie Claes montre avec beaucoup d’à-propos comment la maîtrise de l’esprit sur le corps fonctionne, comment on peut imposer à son estomac de se restreindre, comment un entraînement quotidien peut avoir raison de fonctions que l’on dit vitales. Mais le tour de force de ce premier roman, c’est de s’attarder sur le chemin inverse. Comment peut-on revenir à une sorte de normalité? Comment un corps habitué à l’ascétisme réagit-il quand on veut transformer le métabolisme désormais installé? S’il n’est pas facile de maigrir, il est plus difficile encore de renier un pacte qui prône la maîtrise «pour son bien». Bien entendu, la pression sociale, incarnée par l’entourage et par les médecins, joue son rôle. Mais revenir dans le moule, c’est aussi perdre sa singularité. De ce conflit de cette quête, Marie Claes parvient à installer un récit tendu, à l’issue incertaine. À moins qu’un événement fortuit ne vienne remettre en cause les certitudes les plus ancrées… Alors peut-être Annabelle reprendra-t-elle du poil de la bête.

Légère
Marie Claes
Éditions Autrement
Premier roman
192 p., 16,90 €
EAN 9782080269621
Paru le 5/01/2022

Où?
Le roman est situé en Belgique, principalement à Blevin.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
À 16 ans, Annabelle mène une vie tranquille avec sa mère et son jeune frère, à Blevin, petite commune belge sans histoires. Un jour cependant, l’adolescente est frappée par une révélation : il faut manger différemment, sans viande, sans gras, sans sucre. Et surtout, manger moins. Beaucoup moins. Se « purifier » de toute cette nourriture néfaste et superflue et ainsi, réparer le monde.
Violette, démunie devant le délire de sa fille, se débat comme elle peut pour détourner Annabelle de son raisonnement fou.
Avec son écriture à la fois simple et fulgurante, ironique parfois, poétique souvent, Marie Claes excelle à nous mettre dans la peau de cette mère et de cette jeune fille. Elle met au jour les mécanismes par lesquels une adolescente tombe dans l’anorexie comme on arrive à une conclusion évidente.
Sans jugement, sans pathos, Légère expose la lente déliquescence du corps d’Annabelle, son désir de contrôle devant un monde sur lequel elle n’a aucune prise. Un corps devenu dégoût, un monde devenu insoutenable. Consumer l’un pour réparer l’autre. Une logique aussi insensée qu’implacable.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Le carnet et les instants (Camille Tonelli)
Wukali (Émile Cougut)
Blog froggy’s delight

Les premières pages du livre
« C’est tombé en elle comme un boulet de canon, un dieu lui est apparu peut-être, a pointé un doigt vers elle et le lui a ordonné. C’est devenu sa raison d’être, ah voilà je sais je comprends ce que c’est d’être là, et pourquoi ne l’ai-je pas su jusqu’alors, et il y a sa vie d’avant et sa vie de maintenant, la vie où elle erre et la vie où elle sait. Elle ne s’imposera plus jamais ni l’ignorance, ni la médiocrité. Elle sillonnera en elle pour laver les ordures, les pourritures du monde.
Elle dit : c’est tombé en moi, un jour, comme si elle avait perdu l’origine. Le monde vient à elle comme le vent et elle n’est pas responsable de l’impératif qui l’a, un jour, écrasée de présence.
C’est venu à elle très soudainement un soir en se couchant, elle peut dater le jour exact et mettre en mots la certitude : c’est autrement qu’il faut manger. C’est sans sucre. C’est sans gras. C’est moins. C’est au plus près de l’essence des choses. L’appel a été si fort et l’aventure si attractive qu’elle a obtempéré, ça doit avoir quelque chose à faire avec l’intuition et on ne plaisante pas avec ces choses-là. L’épreuve d’une journée à se nourrir exclusivement selon cet état d’esprit lui a été tant agréable qu’elle a comparé l’événement à une révélation. Depuis, elle s’applique à classer les aliments selon qu’ils sont essentiels ou superflus, en conséquence de quoi il lui a semblé tout à fait évident d’éliminer la viande, inutilement riche, vous suivez la réflexion.
Les végétariens disent non c’est faux, c’est politique avant tout, elle est d’accord avec ça, mais les statistiques sont sans appel : chez les gens instruits et pas spécialement religieux, la proportion d’individus la plus friande du bannissement animal, c’est la tranche des jeunes filles qui veulent perdre du poids. Peut-être bien, d’ailleurs, que tout progrès politique est avant tout hautement individuel. Une affaire de conscience, qu’elle a souvent mauvaise.
C’est profondément excitant, cette nouveauté, ce régime alimentaire socialement reconnu, cette manière de vivre qui va de l’avant, vers un horizon de santé, de réussite et d’immortalité. Non, pas seulement pour elle, la réussite, la santé et l’immortalité, pour ses parents aussi, son frère, tous au regard devenu triste et résigné. Quelque chose à faire, en attente du retour de l’ordinaire, c’est tout ce qu’elle demande. Rien de bien méchant, il faut parfois éliminer ce qui nous encombre, c’est une manière d’aller de l’avant et la plupart des gens s’adonnent bien à de grands nettoyages de printemps. Prendre soin de ce qu’elle mange est une première étape et, à ce stade, l’activité est déjà grisante : Annabelle est emplie de l’énergie d’un feu. D’ici quelques semaines, c’est son corps qui en cueillera les lauriers. Elle savoure le ralliement de sa mère à sa cause, mais il ne s’agit pas d’une permission : quelle qu’ait été sa réponse, elle aurait mené sa tâche à bien.
Sa tâche ? Non, elle ne doit plus porter ce nom, c’est bien plus que cela : elle mène une quête, exploratrice assoiffée de vérité et enivrée par l’aventure. À peine ose-t elle entrevoir ce qu’elle trouvera au bout du chemin qu’elle suffoque d’excitation.
Elle n’a plus envie de manger de viande parce qu’elle se sentirait mieux, voilà tout. Oh, que personne ne s’en fasse, si elle développe des carences, elle fera marche arrière et on n’en fera pas toute une affaire.
Donnée quelques semaines plus tard, l’information aurait suscité la vigilance du ventre noué et des sourcils froncés pour tenir à l’œil le corps qui se dérobe. Ce soir de septembre, il a été question de bouder un peu parce que c’est du chipot dans la préparation des plats, puis sa mère a haussé les épaules et, sans autre espèce d’embarras, ça s’est terminé comme ça.
Ça l’a gonflée à bloc, fait exploser ses ambitions, cette petite victoire, comme une déflagration, alors le reste de la soirée a été productif : elle a composé dans sa tête le menu précis et pondéré des ingrédients qu’elle mangerait pour chaque repas de la semaine à venir, ce faisant elle n’aurait plus à s’en préoccuper et pourrait parer aux éventuels débordements. Tout est question d’organisation et cet adage rassurant chez elle favorise le sommeil.
Mais l’organisation, elle le découvre à ses dépens dès le lendemain matin, affronte la volonté d’autrui. Cette découverte crée un précédent et creuse un gouffre sous ses pieds, qui désormais menacera sans cesse de la précipiter. Elle termine de s’habiller lorsqu’elle renifle une odeur de crêpes. Son pouls s’accélère légèrement et elle s’entend respirer plus fort. Ses sens ne peuvent la tromper. Sa mère est en train de cuisiner de grand matin, événement peu habituel mais néanmoins déjà vu : une fois par mois peut-être, il lui prend des envies intempestives de petit déjeuner original et luxueux. Systématiquement, ça dégénère en crêpes, oui : en crêpes.
Le gouffre se fend. Si elle mange déjà ne serait-ce qu’une seule crêpe, avant même d’avoir commencé à suivre son menu, c’est tout son planning qui va foutre le camp. Elle s’en veut de ne pas avoir pris en compte cet imprévu. Elle aurait dû être plus rigoureuse et faire entrer dans ses calculs ce genre de variable / ça ne sert à rien de planifier si chaque jour comporte des exceptions / tout ça n’est vraiment pas sérieux.
Bon, là maintenant, elle ne peut pas refuser une crêpe, tout le monde le prendrait mal. Une crêpe n’a jamais tué personne, il y a un peu de beurre autour mais dedans il n’y a rien de grave, pas même du sucre dans la pâte, elle n’a qu’à en prendre une, une seule, la recouvrir du moins de sucre possible et ça ne changera pas grand-chose, pas vrai ? Ok elle va faire ça, elle réajustera son menu après coup. Commencer en douceur n’est d’ailleurs pas plus mal dès lors qu’elle a également pris le pli de faire passer le dix-heures à la trappe. Ce jour, une crêpe lui permettra de tenir jusqu’à midi sans trop d’efforts, le temps que son organisme s’habitue au changement. Impuissante, elle ramasse son sac et descend mollement l’escalier.
Dépêche-toi, sa mère lance, une poêle à la main, tu faisais quoi ? Tu n’auras pas le temps de manger beaucoup avant de partir. Un vague sursaut de soulagement envahit Annabelle. N’aurait-elle donc pas le temps de manger la crêpe annoncée et pourrait-elle en conséquence attraper une banane dans le panier à fruits, je file, je la mangerai sur la route ? Ses joues reprennent un peu de couleurs. Elle aurait dû traîner davantage encore avant de descendre l’escalier. Violette continue, c’est rien, je t’en prépare une et tu la prends avec toi, tu la mangeras sur la route. Allez, c’est l’heure de partir – et elle la lui fourre dans les mains.
Figée au sol avec l’impression qu’elle ne pourrait jamais plus en décoller les pieds, la voix de sa mère lui parvenant comme un bourdonnement lointain, Annabelle n’a pas le choix et est soudain engloutie par une réalité qui ne comporte pas d’alternative immédiate à celle de manger une crêpe bien plus sucrée que prévu. Elle quitte la maison dans le matin frais, claque la porte et lève son regard vers le lointain. Ses pieds la portent machinalement tandis qu’en tout son corps elle sent gronder la révolte.
Parce que non, en fait, ce sera non, tout simplement. Parce que la réalité, Annabelle le garantit soudain avec aplomb et jouissance, n’est rien devant le pouvoir de sa volonté. La réalité, c’est très simple, elle ploie devant sa liberté, qui lui fait mordre la poussière. Alors passé le coin de la rue, Annabelle gagne la poubelle qu’elle connaît sur la gauche du chemin. La crêpe, dans sa main, est encore chaude et a l’odeur d’une mère y ayant mis tout son cœur. Coupable, Annabelle murmure pardon tout bas, sans savoir si elle s’adresse à sa mère ou à la crêpe elle-même. Elle a conscience d’alourdir le mal en ce monde si elle se débarrasse d’une crêpe animée de si bonnes intentions, mais elle est déjà en retard / elle se rattrapera après / elle trouvera d’autres solutions à l’avenir / pour l’instant c’est ça qu’elle doit faire. Elle jette un regard derrière son épaule, puis la crêpe dans la poubelle, sèchement sûrement rapidement et elle presse le pas vers l’école. Elle n’oubliera pas, en rentrant, de dire à sa mère combien la crêpe était bonne.
Ainsi a-t elle tiré une leçon qui ne la quittera plus : il y a un gouffre sous ses pieds, parfois il s’ouvre, elle tombe et elle remonte. Chaque jour désormais, il sera question de s’en tenir au plan à la lettre. Le monde autour la forcera parfois à s’en éloigner pour lui faire mal, auquel cas la panique la liquéfiera sur place. Ça prendra l’allure d’un sort à conjurer, une bande de sorciers qui la traquera dans la nuit jusqu’à la faire manger, de force les joues écartées et la nourriture qu’on enfonce, enfonce, enfonce, mais elle leur échappera.

En moyenne, les mannequins ont 20 % de masse corporelle en moins que les gens normaux. Grosso modo, les adolescents adoptent des conduites mimétiques : de leurs congénères, de leurs modèles, de leurs fantasmes. Alors forcément, lorsqu’il a été question, au lycée Jorgensen, d’organiser un défilé de mode, sa mère a cru qu’elle était tombée dans le panneau.
Ce n’est pas qu’elle est au-dessus de si basses préoccupations, c’est simplement que depuis qu’il prend de l’ampleur, le corps est un dégoût, alors franchement, aucune raison de vouloir jouer les starlettes impures et à moitié nues. Quand elle a découvert l’annonce du défilé sur le panneau d’affichage de l’école, elle est allée s’enfermer dans les toilettes. La joie de ses camarades a allumé en elle un feu qui à présent lui brûle puissamment les entrailles et fissure ses murs branlants. Tout le jour durant, elle a continué d’abriter une forme d’écœurement pour tous les élèves de l’école réunis, tandis qu’elle fortifiait ses contours pour échapper à l’attaque, en son monde, d’une pratique si triste et si moche.
Ça a mis la puce à l’oreille de sa mère, cette histoire de défilé de plus en plus grandiose, que les élèves voyaient comme l’événement du siècle. Il fallait mettre le holà, prévenir des dangers potentiels de ce genre d’activité qui implique le corps fragile comme le sable à l’âge de sa fille. Il y a eu un sermon à table, le poing crispé autour de la fourchette et le cri au bord de la gorge, pendant que sa fille mâchouillait distraitement une pomme de terre qu’elle a mis un temps infini à avaler.
C’est à-dire que ça n’a pas été difficile à remarquer, une ado qui, du jour au lendemain, commence par bannir le beurre sous le fromage ou la confiture comme si de rien, poursuit en signalant qu’elle veut une assiette moins pleine, elle a pris un gros goûter c’est pour ça, et enfin décrète que le goûter lui-même n’est pas un vrai repas, oui on peut franchement s’en passer. Une ado, aussi, qui remplit sa gourde à n’en plus finir, elle a soif elle dit, d’accord mais c’est beaucoup d’eau, et ce ne serait pas du tout parce que ça coupe la faim. N’empêche que Violette a repéré le manège et que ça la fiche peu à peu dans l’inconfort, comme être mal assis sur sa chaise ou loger dans une chambre légèrement trop froide. C’est inquiétant à observer, ce jeûne progressif et prolongé, ce jeu avec des allumettes, on n’a pas du tout envie de le voir dérailler. Ça devait pourtant bien arriver à un moment, elle sait que c’est familier. Elle encaisse l’idée qu’est venu le temps, pour sa fille, de mettre son corps grandissant à l’épreuve du miroir, comme l’ont fait tant d’autres avant elle.
C’est angoissant parce qu’elle est mère, mais ça pourrait ne pas durer.
Dans un coin de sa tête, elle décide de garder l’affaire à l’œil.
En dépit des inquiétudes de Violette, les semaines suivantes, pour Annabelle, sont délectables. Selon une courbe de progression des plus précises et des plus satisfaisantes, elle voit chaque jour ses efforts récompensés. Elle réalise pleinement qu’elle le doit, d’une part, aux connaissances qu’elle a de plus en plus pointues des rouages de l’alimentation et, d’autre part, à l’organisation exemplaire avec laquelle elle est parvenue à mettre sur pied un système très efficace. Sa fierté est à son comble. Elle en est majestueusement convaincue : personne n’en sait autant qu’elle sur les techniques de perte de poids, elle n’a rien à envier aux meilleurs diététiciens du monde et c’est auprès d’elle que quiconque souhaitant aller mieux trouverait les conseils les plus remarquables. Ah comme elle veut le leur dire, à tous ceux qui doutent, qu’elle sait comment faire, qu’elle peut généreusement leur venir en aide, qu’elle a trouvé la solution. Si par contre le monde veut rester derrière, elle s’en fout comme de l’an quarante : elle, elle sait où aller.
La quantification de ses repas, mise en place avec plus de sérieux pour éviter que se reproduise ce qu’elle a sévèrement nommé « l’imprévu de la crêpe », est maintenant consignée dans un carnet soigneusement caché sous son oreiller. Le programme, parfois, court jusqu’à deux semaines.

Une femme doit, dit-on, consommer 2 000 kcal par jour. Ce chiffre, dit-on également, peut varier selon l’âge et l’activité physique. D’abord, il serait complètement faux d’assimiler son âge adolescent à celui d’une femme davantage qu’à celui d’une enfant et elle ne laisserait personne le décider pour elle. Ensuite, il est évident qu’elle doit faire du sport, se contenter de modifier son alimentation seulement équivaudrait à ne pas mettre toutes les chances de son côté, or il faut tout donner au même moment pour ne pas perdre de temps. Les pompes et exercices abdominaux du soir sont devenus un rituel d’endormissement, elle ne s’arrête qu’au moment de sentir dans sa chair la brûlure de la matière disparue, il faut la voir fondre pour dormir en paix. Si elle a constaté qu’elle s’épuise à une vitesse qui lui semble élevée, le phénomène ne l’inquiète pas outre mesure. Après tout, chacun a ses faiblesses et, bien que l’idée lui ait traversé l’esprit, elle refuse de croire que l’épuisement physique ait un quelconque rapport avec ses nouveaux projets alimentaires (comment serait-ce possible, puisque ce qu’elle fait est pour un mieux ?). Il est donc inutile de considérer cette activité physique quotidienne comme une pratique sportive intensive nécessitant d’adapter les calories alimentaires à sa faisabilité : il est normal de la faire et elle n’est pas capable de surdoser.
Le chiffre de 2 000 lui paraît donc tout à fait adaptable à la baisse, l’objectif étant en outre de sculpter une silhouette plus acceptable pour son mètre soixante-cinq, elle peut tabler sur du, quoi, 1700 kcal, 1600 dans les bons jours, oui, c’est une bonne moyenne. Pour ça, il faut connaître avec précision l’apport énergétique de chaque aliment et elle s’est beaucoup appliquée dans ses recherches. Elle sait maintenant qu’elle peut toujours y aller sur les fruits et les légumes. Elle ne mange plus de viande, ce problème-là est résolu. Ceux qui, coriaces, lui cassent le plus la tête, ce sont les féculents, ceux-là, il faut en manger le moins possible parce qu’ils sont les plus riches, alors qu’en même temps, ils permettent de tenir longtemps sans avoir faim. Il faut déployer une assiduité exemplaire dans la quantification des repas pour en manger le moins possible, mais le plus régulièrement possible. L’idéal est de ne pas dépasser trois cents ou quatre cents grammes par jour.
Comment s’assurer de l’exacte quantité ? Au début, elle a eu la brillante idée de recourir à une balance, qu’elle a subtilisée à la cuisine avec une série d’ingrédients (pain, pommes de terre, paquets de pâtes, de riz, etc.). Elle a remonté le tout dans sa chambre et entrepris de peser chacun des groupes pour scrupuleusement coucher le résultat sur une série de fiches. Une fois l’opération terminée, elle a pourtant brusquement été saisie de panique : le riz et les pâtes n’ont sans doute pas le même poids une fois qu’ils sont gorgés d’eau, d’ailleurs ils gonflent et leur apparence n’est plus la même, comment va-t elle se figurer le poids de chaque portion sans savoir quel volume elle est censée occuper dans l’assiette quand les aliments sont cuits ? Elle est restée hébétée quelques minutes, un paquet de pâtes dans une main, de riz dans l’autre, son cerveau tournant frénétiquement pour réfléchir à la situation.
Une seule solution : cuire les féculents les uns après les autres, recalculer leur poids et recommencer les fiches à partir des aliments cuits. Elle a caché le tout pour vivre une fin de journée des plus ordinaires, quoiqu’habitée par une certaine nervosité. Elle a attendu que la maison s’endorme et, sur la pointe des pieds, est descendue jusqu’à la cuisine. Armée d’une lampe de poche pour ne pas diffuser de lumière trop vive qui aurait réveillé les autres, elle a entrepris de plonger les féculents dans l’eau bouillante.
Si tout s’est bien terminé (elle a maintenant les données qu’il lui faut), elle n’est pas prête à recommencer l’expédition : elle a angoissé à chaque seconde à l’idée que quelqu’un descende, malgré ses précautions pour ne réveiller personne, et la trouve dans le noir, au milieu des casseroles, en train de cuire et de peser des pâtes et du riz. Elle aurait été bien en peine de justifier son comportement.
Pourtant, c’est le comble, elle sait tout le sens de son labeur. Elle se demande souvent pourquoi personne avant elle n’a jamais pris la peine de peser sa nourriture pour être sûr de ne pas en manger plus qu’il en faut, cela semble pourtant capital, non ? Personne, au fond, n’a la légitimité de la juger : ce qu’elle fait est juste. Simplement, les autres ne la comprennent pas et n’ont pas encore découvert ce qu’elle a découvert, je suis ce que je mange, et elle refuse de n’être qu’un amas de cochonneries, qui peut accepter ça ? Qui tarde à réaliser qu’il est plus pur de manger une fraise sans sucre ou une salade sans vinaigrette ? Elle n’y peut rien si elle sait des choses que d’autres ignorent, néanmoins elle voit bien que son comportement est à la marge et un franc-tireur avance tête baissée pour ne pas être vu, c’est ainsi depuis la nuit des temps.
Elle a donc terminé la cuisson nocturne dans la précipitation, les mains moites et le cœur battant à tout rompre. Ensuite elle a pêle-mêle rangé le tout en veillant toutefois à ce qu’aucun indice ne la trahisse et est remontée dans sa chambre en courant, ses précieuses fiches signalétiques serrées entre les mains. Elle a planqué le carnet, s’est recouchée et a mis très longtemps à se calmer et à s’endormir.
Sa stratégie est gagnante parce que personne ne remarque rien. Pour sûr, les gens se disent qu’elle paraît plus en forme, plus enjouée, que quelque chose est différent chez elle mais que ces changements lui vont bien, qu’un je-ne-sais-quoi de fort émane d’elle à présent, ou plutôt, que celle qui en vaut la peine est enfin de retour, qu’elle a fait resurgir quelque chose d’amoindri, comme un tournesol recroquevillé en attente du soleil. Elle l’imagine sans peine, on le clamera, Annabelle est d’une maigreur sans pareille mais elle est rayonnante, vous ne trouvez pas ? Un hiver a été trop long et elle en sort vaillamment, ça demande des efforts mais il faut ce qu’il faut. Elle a besoin de mettre de l’ordre, sinon elle ne parviendra pas à retrouver le soleil. Il faut peut-être tout nettoyer pour accueillir sa renaissance.
Pour nettoyer, elle y va, profitant de ce que personne n’a compris son manège. Prétextant constipation sur constipation, elle dit avoir besoin de pruneaux qu’elle mange tous les jours pour favoriser le transit, et elle se vide et se vide encore. »

À propos de l’auteur

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Marie Claes © Photo DR

Née à Bruxelles en 1991, Marie Claes a enseigné la philosophie avant de devenir libraire. Légère est son premier roman. (Source: Éditions Autrement)

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L’été en poche (12): Le Prix

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En 2 mots:
En ce 10 décembre 1946, Otto Hahn est à Stockholm en compagnie de son épouse pour assister à la remise de son Prix Nobel de chimie. Alors qu’il se prépare, Lise Meitner, qui a travaillé avec lui durant des dizaine d’années, vient lui rendre visite pour qu’il rende des comptes. En imaginant ce huis-clos intense, étouffant, étincelant, Cyril Gely fait bien plus qu’éclairer un point d’histoire. Il nous offre une tragédie classique de très haute volée.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Le prix
Cyril Gely
Éditions Points Poche
Roman
192 p., 6,60 €
EAN 9782757881484
Paru le 13/02/2020

Les premières lignes
« Nul ne sait ce que nous réserve le passé.
Cette phrase, Hahn l’a en tête depuis qu’il est éveillé. Il ne saurait dire pourquoi. Elle est venue, d’un coup, alors qu’il ouvrait les yeux. Les mots ont semblé danser un instant face à lui, puis ont envahi son cerveau. Impossible de se rendormir. Depuis, Hahn est à la fenêtre – qu’il a ouverte.
La lumière perce à peine à travers le ciel gris. Juste assez pour distinguer l’opéra et, face à lui, le palais royal de Stockholm. Dans l’autre chambre, Edith dort toujours. Les trottoirs sont recouverts de neige. Le toit des maisons aussi. Un étrange silence assourdit la ville. Hahn ne ressent pas le froid mordant qui lui saute au visage. Il ne l’a jamais ressenti. Même enfant, sa mère courait sans relâche derrière lui pour le couvrir. Hahn regarde sa montre, il est sept heures quarante-trois, et c’est la journée la plus importante de sa vie.
Le Comité lui a réservé une suite au Grand Hôtel. La suite 301, au troisième étage. Une large porte donne sur une entrée quelque peu étroite, où sont exposés plusieurs portraits. Puis un salon immense avec deux chambres de chaque côté. Celle de Hahn est à gauche. Edith dort encore dans celle de droite. Au-dessus du canapé en cuir, un tableau de William Turner, Tempête de neige en mer.
On pourrait croire que ce tableau a été placé sur ce mur exprès. Ce n’est pas impossible, mais rien ne le prouve non plus. Nous y reviendrons en temps utile.
Hahn a saisi les trois feuilles posées sur son bureau. Son écriture est distinguée, tranchante, sans ratures. Il relit pour la énième fois le discours qu’il a écrit. Ce discours, il le connaît par cœur. Mais ce matin, à la pâle lumière du jour, Hahn a besoin de se rassurer.
Ses lèvres se mettent à bouger. Les mots qu’il susurre à peine sont en anglais – langue que Hahn maîtrise parfaitement. Dans sa jeunesse, il a étudié à Londres et Montréal, avec Ramsay et Rutherford. Il parle de l’Allemagne meurtrie, de la malheureuse Allemagne, d’abord oppressée par les nazis, et maintenant par les Alliés. Il certifie que les scientifiques allemands n’ont pas souscrit au régime hitlérien. Et ajoute enfin qu’il ne faut pas juger trop durement la jeunesse de son pays. Comment pouvait-elle se faire une idée ? Sans radio étrangère, sans presse libre ? Nous avons tous été opprimés pendant douze ans, il est temps de tourner la page.
Soudain, Hahn a étrangement froid. Il ferme la fenêtre et passe la robe de chambre étendue au pied de son lit. Une douleur aiguë lui traverse l’estomac. Hahn glisse jusqu’à la salle de bains et verse un peu d’eau de mélisse dans un verre. Il boit, espérant que cela fera passer l’inflammation. Trop de nourriture, d’alcool, de café. Trop de stress, aussi. Depuis leur arrivée à Stockholm, mercredi dernier, il y a près d’une semaine, les Hahn n’ont pas eu un soir pour eux. Dîners, banquets, agapes, soupers. Ils ont mangé comme quinze ! En Allemagne, il n’y a rien. Ici, les magasins regorgent de nourriture. L’avantage d’être un pays neutre. La contrepartie est ce goût légèrement citronné de l’eau de mélisse. Otto Hahn a une maudite indigestion. »

L’avis de… Manon Botticelli (Culture Box, France Télévisions)
« Près de 70 ans après le Nobel d’Otto Hahn, Cyril Gely remet son prix à Lise Meitner, sans qui la fission nucléaire n’aurait sans doute pas été découverte. Son roman, la réhabilitation passionnante d’une grande physicienne, évoque évidemment en filigrane toutes ces grandes scientifiques restées dans l’ombre. »

Vidéo


La chronique de Gérard Collard. © Production GriffeNoireTV

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Trop beau

HEIDSIECK_trop_beau
  RL2020

En deux mots:
Marco a un problème, il est trop beau. Ce qui est censé être une qualité le handicape fortement puisqu’il est licencié à trois reprises. Alors il décide de sa battre pour faire reconnaître cette ségrégation. Un pari qui est loin d’être gagné.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Les malheurs du trop beau Marco

Dans une tragi-comédie fort bien documentée, Emmanuelle Heidsieck raconte les déboires d’un homme trop beau pour être honnête. Un roman qui est aussi une réflexion piquante sur la judiciarisation croissante de notre société.

À priori Marco Bueli a tout pour réussir. Sorti ingénieur de l’école polytechnique de Lausanne, il trouve rapidement un emploi. Mais son expérience professionnelle va être courte durée, tous comme les suivantes. Trois licenciements consécutifs qui le poussent à réagir. Car il a cerné les causes du mal, il est trop beau! La preuve? «La première fois, sa supérieure hiérarchique lui a fait des avances. Elle était séduisante, il a cédé, il a fini par avoir une aventure avec elle. Elle avait un petit côté Pénélope Cruz. Elle semblait très accrochée. Ce n’était pas du harcèlement, elle lui plaisait. Naturellement, elle était mariée. Cela ne se termine jamais bien ce style d’histoires dans l’entreprise. C’est toujours le subordonné qui trinque. Licencié pour motif personnel.» Du coup, il a voulu changer d’univers et, sur le conseil de son oncle, s’est orienté vers une banque privée. Mais cette fois le poste n’était pas fait pour lui. L’erreur de casting étant dû à une chef des RH qui a succombé à ses beaux yeux. Le troisième fois, au sein de la direction Stratégie et Développement du groupe Daym, il a été victime de la jalousie de ses collègues qui n’ont cessé de la harceler jusqu’à ce qu’il cède la place. Un triple échec qu’il entend ne pas laisser sans suites et engage le combat sur le terrain juridique.
Après tout, il n’est pas le seul dans son cas et peut s’appuyer sur de nombreux cas similaires, notamment aux États-Unis où, plus qu’en France, on n’hésite pas à porter plainte pour à peu près tout et n’importe quoi et réclamer des millions de dommages et intérêts. En portant l’affaire devant les prud’hommes, il veut se persuader que la «discrimination fondée sur l’apparence physique» fera jurisprudence.
Tout le sel du récit tient ici aux références à des faits divers, des livres, des séries télévisées et des films et mêmes des contes dont on peut imaginer comment un juge pourra traiter l’argument.
Et à propos d’arguments, la seconde partie du roman, baptisée «Making-of», va pouvoir les détailler et en tester la pertinence à travers un groupe de parole qui, comme un chœur de tragédie grecque, va servir ici de caisse de résonnance avant un épilogue dont je vous laisse goûter la teneur et découvrir si les «Trop beaux» auront gain de cause.
Emmanuelle Heidsieck a le style efficace, sans fioritures, l’ironie mordante et un ton moderne, mâtiné d’anglicismes. Autrement dit, le texte colle parfaitement au propos pour le plus grand plaisir du lecteur.

Trop beau
Emmanuelle Heidsieck
Éditions du Faubourg
Roman
120 p., 15 €
EAN 9782491241001
Paru le 16/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris. On évoque aussi la Suisse et Lausanne.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Cette histoire pourrait être intitulée Les Malheurs de Marco Bueli . Qu’on se rende compte: trois licenciements à 36 ans quand on est issu d’une grande école d’ingénieur! Il faut dire qu’il a tout pour agacer, faire des envieux, car cet homme est beau, très beau. Mais il est fatigué de faire des sourires, de séduire malgré lui et de finir par se faire avoir. Marco a décidé de se défendre et d’aller en justice pour discrimination liée à l’apparence physique. Après tout, les Américains ont montré la voie et la législation française le permet.
Croyez-le, sa beauté ne l’a pas aidé dans sa carrière, il a souffert. À travers le personnage du sublime Marco Bueli et de sa détermination à obtenir réparation, ce roman dépeint ironiquement les excès d’une politique de lutte contre les discriminations qui permet, aujourd’hui, à tout un chacun de se considérer comme victime, légitime à se plaindre. Dans la continuité de ses précédents romans, Emmanuelle Heidsieck pointe ici avec acuité le démantèlement du modèle social français face à la montée de l’individualisme. La concurrence des plaintes entre les discriminés de tous ordres n’annonce-t-elle pas la dislocation de la société?

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Libération (Alexandra Schwartzbrod)
Les Inrocks (Gérard Lefort)
Avoir à lire (Cécile Peronnet)
Blog L’Or des livres 
Le blog de Pierre Assante 
Blog Au fil des livres 


Emmanuelle Heidsieck présente Trop beau © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« PLAINTE EN JUSTICE
On a le droit de se plaindre? On peut en vouloir à la terre entière? C’est cela dont il parlait? La rage? Je la sens qui vient. J’en ai assez de faire des sourires. Je peux parler de lassitude? Je peux dire que ce n’est pas un fait exprès? Je n’y suis pour rien. C’est de naissance. Et pourquoi? Je n’en ai aucune idée. Personne n’en a aucune idée. Personne ne s’est d’ailleurs jamais posé la question. Mes parents m’ont accueilli comme une bénédiction, ont remercié le Ciel, les fées, ont fini par considérer que ce cadeau venait les récompenser. De quoi? On ne sait pas. Parce que vous croyez que c’est un cadeau? Ce serait une chance! Mais on la paye combien? Pendant combien de mois, combien d’années? Ad Vitam. C’est cela, la vérité. Vous ne savez rien de ce que l’on vit, rien de ce que l’on subit quand, par le plus grand des hasards, on attire tous les regards, quand on est, je vais finir par le dire, quand on est beau. Ma tante Inès, je m’en souviendrai toujours, a dit un soir en parlant de Villepin qu’il était d’une trop grande beauté. « C’est mauvais en politique, cela n’est pas passé », a-t-elle dit. « Nous, on a pu penser que son discours de l’ONU était un grand moment, glorieux, mais la presse anglaise l’a éreinté en le traitant de bellâtre. C’est mauvais. » C’est ce que disait tante Inès. « La mort de Gérard Philipe? Non, cela n’a rien à voir avec son physique, quoique… » m’a-t-elle dit. Quoique! Un cancer du foie à trente-six ans. Quoique ! Vous voyez le soupçon absurde, il faut l’entendre. C’est le sort du jeune premier. Elle racontait que sa mère, médecin des dispensaires antituberculeux de l’Oise dans l’Entre-deux-guerres, disait souvent : « Ce sont les plus beaux types qui attrapent la tuberculose. » Elle en a vu pendant vingt-cinq ans… elle en a vu… les plus beaux types. C’est tout, elle ne donnait pas d’explication. Il fallait voir ma tante affirmer des choses pareilles à son sublime neveu de trente-deux ans. Le mettre en garde, le chercher, lui prédire la peste. Il fallait rester détaché, penser qu’elle déraillait, lui garder son affection. C’est mauvais. Les bronches, les poumons. Vous ne pouvez pas comprendre.
(Je croyais qu’elle était moche madame Pompidou, elle était pas mal, en fait)
Pardon, une pensée m’a traversé, je reprends, je reprends. Bien. Donc. Est-ce qu’on peut dire qu’on n’a rien demandé? Ce n’est pas la peine, ce regard narquois. Justement, je veux dire la difficulté, je sais très bien que cela peut paraître insensé, mais pour une fois, pour la première fois depuis que je suis né, je veux dire. Écoutez-moi. Personne ne m’a jamais écouté. De toute façon, je n’ai pas osé. On reste silencieux, avec sa veine, son don de la nature. On a intégré très vite, à deux ans, c’est fini, on a compris que l’on devait se taire. Qui pourrait bien s’intéresser à ce que l’on peut ressentir? À trois ans, on teste, on reteste, on rereteste, encore et toujours le même succès. Après, c’est bien ancré, ça marche, l’institutrice, le copain, la grand-mère, je ne parle pas des parents, ils planent, toujours en contact avec les fées, ils croient aux miracles, ils méritent ce présent. La vie est bonne avec eux. Ils sont radieux. C’est marquant, ce n’est pas neutre. C’est une vie étrange. Aujourd’hui, je prends mon courage à deux mains, je me lance. Oui, tant de facilité, c’est perturbant pour nous autres. Depuis tout ce temps – j’ai trente-six ans –, depuis toujours, être adulé. Vous ne pouvez-vous figurer les multiples dangers. Le plus grand? C’est de sourire sans réfléchir. Personne ne peut y résister, c’est un chef-d’œuvre que l’on éclaire, la bonne lumière. Rosalind le dit si bien : Cécélia chérie, tu ne sais pas comme il est dur d’être… ce que je suis. Si je baisse la voix, les yeux ou que je lâche mon mouchoir dans un bal, mon cavalier m’appelle au téléphone tous les jours de la semaine. Que de malentendus… Le sourire doit être maîtrisé, rarement utilisé, avec précaution, intention. Savez-vous ce que cela nous fait d’être présenté? Tiens, Lola, je te présente Marco, Camille, je te présente Marco, Samia, je te présente Marco, Marie, je te présente Marco, Luce, je te présente Marco, Thelma, je te présente Marco, Anne-Laure, je te présente…
Ne pas trop sourire, ne pas trop sourire. Savez-vous ce que c’est d’avoir grandi, d’avoir eu quatorze ans, d’avoir eu seize ans, les premières sorties, d’avoir eu vingt ans en prépa, dans les bars, les fêtes, les dîners? Clac, d’un regard, on repart avec celle que tous convoitaient, clac on décide de repartir sans elle et la voilà désespérée. »

Extraits
« Un groupe qui se penche sur les discriminations subies par les gens comme nous et envisage la beauté comme un critère aussi valable qu’un autre. Elle détermine et façonne les vies, elle n’est pas choisie, elle n’est pas le résultat d’une volonté. Avant de me lancer dans l’aventure, j’étais au plus bas. Trois licenciements, vous imaginez? Major de promotion de l’École polytechnique de Lausanne et trois
licenciements. Le groupe de parole, je ne vais pas vous raconter, c’est très spécial, il faut le vivre. Le seul lieu où l’on n’est pas considéré comme des enfants gâtés. Ce n’est pas comme une thérapie avec un psy. On a développé des thèmes: la jalousie que l’on suscite, les effets dans le monde du travail, la violence du vieillissement. Après, avec ceux du groupe, on est liés, pour l’éternité. On dit des choses incroyables, il y a des sanglots, de l’émotion.
Vous ne mesurez pas la richesse de l’expérience. C’est pour cela que vous me voyez déterminé. Je suis fort, je suis incroyablement décidé. Je vais vous faire réfléchir.
Je vais parvenir à modifier vos pensées, à bousculer vos certitudes. Les discriminations en raison de l’apparence physique sont une réalité. Vous vous devez d’en tenir compte. Sur d’autres portes, j’ai vu marqué « typés-noirsarabes-basanés », j’ai vu « femmes », j’ai vu « seniors », j’ai vu « handicapés », j’ai vu « anorexie-obésité », j’ai vu « chauves-crépus », j’ai vu « arrestations au faciès », j’ai vu « étrangers », j’ai vu « travestis-transsexuels », j’ai vu « voilées », j’ai vu « quartiers-cités », j’ai vu « grandes- trop grandes », j’ai vu « chirurgie-lifting-Botox », j’ai vu « trop vieux », j’ai vu « délégués syndicaux », j’ai vu
«salariés protégés», j’ai vu «gros culs», non qu’est-ce que je dis, je n’ai pas vu «gros culs».» p. 19

« Je vous lis ce témoignage d’une attachée de presse de trente-trois ans, Anne, une bombe. Question : Quel est l’impact de votre physique sur votre vie professionnelle? Réponse: Cela me nuit. Dès que je change de poste, je dois toujours prouver que je ne suis pas complètement décérébrée. Je n’invente rien. Catherine Millet le pense aussi: Pour l’esprit commun, on ne peut pas tout avoir et il est entendu qu’une personne qui a la beauté ne saurait avoir en même temps l’intelligence. – J’ai moi-même partagé cet esprit commun… J’ai manqué d’ambition ; sans renoncer à lire Claudel, Balzac et Lamartine, j’aurais dû me faire refaire
le nez. On ne peut plus clair. Et que dites-vous donc des sarcasmes qui ont accompagné la nomination, il y a quelques années, de ce trentenaire à la tête d’un grand média? N’est-ce pas dégradant d’avoir suggéré qu’il n’avait pas la formation, l’aptitude, le profil? N’est-ce pas condamnable d’avoir laissé entendre que c’est sa beauté, une beauté à couper le souffle, qui expliquait la décision? Il aurait fait chavirer un ministre. Il faut s’y arrêter. C’est un exercice. Imaginez seulement que le poste ait été attribué à un quinqua, bedonnant et rougeaud. Qui donc serait allé lui reprocher son IEP de province? Ça va? Vous commencez à me suivre? Il y a quelque chose d’imparable, non? » p. 31

« Beauty Pays, c’est le titre de l’ouvrage de l’Américain Daniel Hamermesh, professeur d’Université. L’économie de la beauté, aux États-Unis, est une matière, une science enseignée, elle se nomme «pulchronomics». On étudie les liens de causalité physique-rentabilité. Nous sommes au service des actionnaires, nos traits parfaits gonflent leurs chiffres d’affaires. Comment ne pas s’indigner? Le cours de bourse d’une société est en partie corrélé à la beauté de son PDG. C’est ce que révèle l’étude de deux chercheurs du Wisconsin qui ont examiné l’effet beauté-cotation de six-cent-soixante-dix-sept dirigeants, via leur site anaface.com, créé pour définir, en toute objectivité, l’indice d’attractivité faciale. Comment ne pas protester? Laissez-nous tranquilles. Ne faites pas d’argent avec nos nez, nos jambes, nos fesses, nos narines, nos fossettes, nos mentons. Ce n’est pas humain. Entendez-le, par pitié, par pitié. » p. 35

« La première fois, sa supérieure hiérarchique lui a fait des avances. Elle était séduisante, il a cédé, il a fini par avoir une aventure avec elle. Elle avait un petit côté Pénélope Cruz. Elle semblait très accrochée. Ce n’était pas du harcèlement, elle lui plaisait. Naturellement, elle était mariée. Cela ne se termine jamais bien ce style d’histoires dans l’entreprise. C’est toujours le subordonné qui trinque. Licencié pour motif personnel. » p. 54

À propos de l’auteur
Emmanuelle Heidsieck est une romancière qui mêle la fiction littéraire aux questions politiques et sociales. Elle décrit, souvent de façon grinçante, des héros se débattant dans un monde qui tourne de moins en moins rond. Elle a également publié des nouvelles et a participé à des ouvrages collectifs, en particulier Les Jours heureux, sur le démantèlement du programme du Conseil national de la Résistance. Elle a été membre du comité d’administration de la Société des Gens de Lettres (SGDL) de 2015 à 2019. Plusieurs de ses œuvres ont été adaptées à la radio (France Culture) ou au théâtre. (Source: Éditions du Faubourg)

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Le Prix

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Sélectionné pour le « Prix Orange du livre 2019 »

En deux mots:
En ce 10 décembre 1946, Otto Hahn est à Stockholm en compagnie de son épouse pour assister à la remise de son Prix Nobel de chimie. Alors qu’il se préparer Lise Meitner, qui a travaillé avec lui durant des dizaine d’années vient lui rendre visite pour lui demander des comptes. Commence alors un huis-clos intense, étouffant, étincelant.

Ma note:
★★★★★ (coup de cœur, livre indispensable)

Ma chronique:

Huis-clos à Stockholm

En imaginant le huis-clos entre Otto Hahn, Prix Nobel de chimie et son ex-collaboratrice Lise Meitner, Cyril Gely fait bien plus qu’éclairer un point d’histoire. Il nous offre une tragédie classique de très haute volée.

Et si le plus beau des romans n’en était pas un? Et si une fois encore la réalité dépassait la fiction? Avec «Le Prix» Cyril Gely a construit une petite merveille à partir de personnages ayant réellement existé, les scientifiques Otto Hahn et Lise Meitner. Si, au fil du récit, le lecteur va découvrir les grandes lignes de leurs biographies respectives, c’est avant tout leur rencontre dans un hôtel de Stockholm le 10 décembre 1946 qui va faire de ce récit une tragédie digne des classiques tels qu’énoncés par Boileau en 1674 dans L’Art poétique:
« Qu’en un lieu, qu’en un jour, un seul fait accompli
Tienne jusqu’à la fin le théâtre rempli. »
Si le deux chercheurs se retrouvent dans la capitale suédoise, c’est parce qu’Otto Hahn vient y réceptionner le Prix Nobel qui lui a été décerné deux ans plus tôt pour sa découverte sur la fission nucléaire. De fission, c’est-à-dire de l’éclatement d’un noyau instable en deux noyaux plus légers, il va en être beaucoup question dans ce huis-clos, au moins au sens symbolique. Car Otto et Lise ont travaillé ensemble durant plus de trente ans, après leur rencontre en 1907 à l’Institut de chimie de l’université de Berlin. C’est conjointement qu’ils mèneront leurs recherches et publierons jusqu’au 12 juillet 1938. Une complicité de tous les instants, même s’il n’est pas question d’amour. «Ensemble, ils faisaient des merveilles», comme lorsqu’ils interprétaient la Mélodie hongroise de Schubert.
Mais le poids de l’Histoire vient mettre un terme brutal à cette relation. Après l’Anschluss, Lise l’Autrichienne devient citoyenne allemande et sa religion juive devient alors un fardeau de plus en plus pesant. Lise doit fuir et tenter de gagner la Suède via les Pays-Bas.
Otto et Lise vont pouvoir échanger quelques lettres, faire le point sur leurs recherches. Car ils sont proches du but: «La solution, ils la tenaient. Ils l’avaient sur le bout de la langue, encore un mois ou deux, et ils allaient la révéler au monde entier.»
Mais au moment de conclure leurs travaux, Otto publiera seul l’article qui lui vaudra le Nobel.
Lise n’est pas venue le féliciter, mais demander des comptes. Passe encore qu’elle ne soit pas associée à cette distinction, mais pourquoi – maintenant que la Seconde Guerre mondiale a pris fin – ne mentionne-t-il même pas le nom de la physicienne dans son discours?
Une accusation qui fait sortir l’Allemand de ses gonds: «Je t’ai sauvée la vie, j’ai pris des risques, je t’ai confié la bague de ma mère. Et toi, tu reviens huit ans plus tard, avec des allégations pleines de fiel! Si tu n’étais pas Lise Meitner, si nous n’avions pas en commun plus de trente années de travaux, il y a longtemps que je t’aurais mise dehors! »
Mais la physicienne a du répondant. Des arguments tout aussi percutants. Jamais l’adage «derrière chaque grand homme, se cache une femme» n’a paru plus pertinent. Car il semble bien que sans Lise, Otto ne serait pas dans cet hôtel, se préparant à recevoir la plus belle des récompenses pour un scientifique. Pour faire bonne mesure, on ajoutera la collaboration avec le régime nazi à cet «oubli».
Cyril Gely, qui a derrière lui de grands succès au théâtre et comme scénariste, nous offre des dialogues ciselés, une tension dramatique qui va crescendo jusqu’à l’épilogue, sans oublier quelques clins d’œil allant vers le Vaudeville quand on apprend, par exemple, que l’épouse d’Otto loge dans la chambre contigüe et que la porte peut s’ouvrir à chaque instant.
Subtilement, les arguments de l’un et de l’autre vont se confronter, donnant au lecteur tous les éléments pour se forger une opinion. Le fruit de la passion commune est mûr au moment d’enfiler le smoking pour rejoindre la grande réception. À vous de le cueillir. Et de savourer avec moi ce chef d’œuvre, car cette confrontation pose des questions qui n’ont pas perdu de leur acuité aujourd’hui. De l’antisémitisme latent à la place des femmes dans la société, de la résistance face à un pouvoir inique à la responsabilité des scientifiques quant à l’usage qui sera fait de leur découverte.

Le prix
Cyril Gely
Éditions Albin Michel
Roman
224 p., 19 €
EAN 9782226437105
Paru le 02/01/2019

Où?
Le roman se déroule principalement en Suède, à Stockholm. On y évoque l’Allemagne, à Berlin, à Göttingen, Hechingen et Tailfingen ainsi que la fuite de Lise à Stockholm via les Pays-Bas.

Quand?
L’action se situe en 1946.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Huit ans qu’elle attendait cette entrevue, qu’elle l’imaginait jour après jour. Elle avec Hahn. Elle contre Hahn. Huit ans. Et ce jour est enfin arrivé. »
Le 10 décembre 1946, au Grand Hôtel de Stockholm, Otto Hahn attend de recevoir le prix Nobel de chimie. Peu avant l’heure, il est rejoint dans sa suite par Lise Meitner, son ancienne collaboratrice avec laquelle il a travaillé plus de trente ans. Mais Lise ne vient pas le féliciter. Elle vient régler ses comptes.
Dans ce huis clos implacable, Cyril Gely, l’auteur de la pièce de théâtre Diplomatie (adaptée à l’écran par Volker Schlöndorff et récompensée par le César de la meilleure adaptation), confronte la vérité de deux scientifiques aux prises avec l’Histoire.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
France Bleu (émission Les livres – Sylvie Thomas)
Blog Les mots chocolat 
Blog L’animal lecteur
Le blog de Squirelito

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Nul ne sait ce que nous réserve le passé.
Cette phrase, Hahn l’a en tête depuis qu’il est éveillé. Il ne saurait dire pourquoi. Elle est venue, d’un coup, alors qu’il ouvrait les yeux. Les mots ont semblé danser un instant face à lui, puis ont envahi son cerveau. Impossible de se rendormir. Depuis, Hahn est à la fenêtre – qu’il a ouverte.
La lumière perce à peine à travers le ciel gris. Juste assez pour distinguer l’opéra et, face à lui, le palais royal de Stockholm. Dans l’autre chambre, Edith dort toujours. Les trottoirs sont recouverts de neige. Le toit des maisons aussi. Un étrange silence assourdit la ville. Hahn ne ressent pas le froid mordant qui lui saute au visage. Il ne l’a jamais ressenti. Même enfant, sa mère courait sans relâche derrière lui pour le couvrir. Hahn regarde sa montre, il est sept heures quarante-trois, et c’est la journée la plus importante de sa vie.
Le Comité lui a réservé une suite au Grand Hôtel. La suite 301, au troisième étage. Une large porte donne sur une entrée quelque peu étroite, où sont exposés plusieurs portraits. Puis un salon immense avec deux chambres de chaque côté. Celle de Hahn est à gauche. Edith dort encore dans celle de droite. Au-dessus du canapé en cuir, un tableau de William Turner, Tempête de neige en mer.
On pourrait croire que ce tableau a été placé sur ce mur exprès. Ce n’est pas impossible, mais rien ne le prouve non plus. Nous y reviendrons en temps utile.
Hahn a saisi les trois feuilles posées sur son bureau. Son écriture est distinguée, tranchante, sans ratures. Il relit pour la énième fois le discours qu’il a écrit. Ce discours, il le connaît par cœur. Mais ce matin, à la pâle lumière du jour, Hahn a besoin de se rassurer.
Ses lèvres se mettent à bouger. Les mots qu’il susurre à peine sont en anglais – langue que Hahn maîtrise parfaitement. Dans sa jeunesse, il a étudié à Londres et Montréal, avec Ramsay et Rutherford. Il parle de l’Allemagne meurtrie, de la malheureuse Allemagne, d’abord oppressée par les nazis, et maintenant par les Alliés. Il certifie que les scientifiques allemands n’ont pas souscrit au régime hitlérien. Et ajoute enfin qu’il ne faut pas juger trop durement la jeunesse de son pays. Comment pouvait-elle se faire une idée ? Sans radio étrangère, sans presse libre ? Nous avons tous été opprimés pendant douze ans, il est temps de tourner la page.
Soudain, Hahn a étrangement froid. Il ferme la fenêtre et passe la robe de chambre étendue au pied de son lit. Une douleur aiguë lui traverse l’estomac. Hahn glisse jusqu’à la salle de bains et verse un peu d’eau de mélisse dans un verre. Il boit, espérant que cela fera passer l’inflammation. Trop de nourriture, d’alcool, de café. Trop de stress, aussi. Depuis leur arrivée à Stockholm, mercredi dernier, il y a près d’une semaine, les Hahn n’ont pas eu un soir pour eux. Dîners, banquets, agapes, soupers. Ils ont mangé comme quinze ! En Allemagne, il n’y a rien. Ici, les magasins regorgent de nourriture. L’avantage d’être un pays neutre. La contrepartie est ce goût légèrement citronné de l’eau de mélisse. Otto Hahn a une maudite indigestion. »

Extraits
« Lorsque Edith ouvre les yeux, sa première pensée est pour Lise. Ça fait si longtemps que les deux femmes ne se sont pas vues. Huit ans. Edith se souvient parfaitement de la date. Le 12 juillet 1938. Un siècle, un millénaire. Elle a du mal à comprendre son silence. Si pendant la guerre s’écrire ou se voir pouvait être compliqué, ça l’est moins depuis la chute de Berlin, en mai 1945. À la même date, pratiquement jour pour jour, Hahn était enlevé par des soldats anglais.
Edith se lève péniblement. Ses mains tremblent. Elle prend appui sur la table de chevet. Elle sait déjà que ce ne sera pas une bonne journée. Une ombre noire passe devant son visage. Edith la chasse d’un revers de main. Mais l’ombre revient. C’est toujours ainsi les mauvais jours. Mieux vaut ne pas lutter. Edith l’a compris au fil des années, c’est pourquoi elle éteint sa lumière et reste couchée.
Dans la pénombre, les souvenirs jaillissent. Ceux de la nuit du 12 juillet 1938. Et ceux d’avant. Jamais ceux d’après. Comme si cette date mémorable marquait, pour Edith, une frontière. Non entre le bien et le mal, mais plutôt entre l’insouciance et l’inquiétude. C’est depuis cette nuit-là qu’elle fait chambre à part avec Otto. »

« À eux trois, ils formaient un atome. Le noyau était composé d’Otto et de Lise, l’un proton, l’autre neutron. Edith était l’électron qui tournait autour – qui tournait sans jamais espérer s’en approcher un jour. »

« Hahn aimerait être ailleurs. A Göttingen, à Berlin, à dix mille kilomètres de Stockholm! Lise patiente. Elle n’a pas encore déplacé toutes ses pièces sur l’échiquier. Elle distingue à peine son vieil ami face à elle, et l’entend tout juste respirer. Mais si la lumière jaillissait soudain dans la pièce, elle sait que son visage porterait les traces de son affrontement. Quelques cernes plus profonds sous les yeux, les bajoues légèrement plus flasques. Hahn n’est pas un dieu. Ce n’est qu’un homme que Lise veut démettre de son piédestal ».

À propos de l’auteur
Cyril Gely est romancier, auteur de théâtre à succès – plusieurs fois nommé aux Molière pour Signé Dumas (Francis Perrin/Thierry Frémont), Diplomatie (Niels Arestrup/André Dussollier) – et scénariste (Chocolat de Roschdy Zem avec Omar Sy et James Thierrée). Il a reçu le Grand Prix du jeune théâtre de l’Académie Française, le Prix du Scénario au festival International de Shanghai et le César 2015 de la Meilleure adaptation pour Diplomatie, réalisé par Volker Schlöndorf. (Source : Éditions Albin Michel)

Site Wikipédia de l’auteur

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La vraie vie

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En deux mots:
La narratrice grandit au sein d’une famille dirigée par un père violent. Avec son petit frère Gilles, ils essaient de l’éviter autant que faire se peut. Mais un accident violent traumatise Gilles et va pousser sa sœur à tenter de trouver une solution pour lui redonner le goût de vivre.

Ma note:
★★★★★ (coup de cœur, livre indispensable)

Ma chronique:

La nuit du chasseur

Adeline Dieudonné marquera cette rentrée littéraire 2018. Car outre le succès public et les nombreux prix venus couronner La vraie vie, elle prend d’emblée place parmi les plumes qui comptent dans la littérature francophone contemporaine.

L’inventaire est impressionnant. Il n’y a quasiment pas un média – télévision, radio et presse écrite – qui ne se soit penché sur le premier roman d’Adeline Dieudonné pour en souligner les qualités. J’en viens du reste à me demander s’il est bien utile pour le modeste blogueur que je suis de poursuivre la série d’éloges, car j’ai moi aussi succombé aux charmes de «La vraie vie» et à cette histoire digne du Stephen King de «Misery».
Du coup, ma chronique sera un collage qui rendra par la même occasion hommage aux plumes qui ont analysé ce formidable suspense. Comme l’écrit Jérôme Garcin dans L’Obs, le livre s’ouvre «par le spectacle mortifère d’une faune empaillée dont le totem est une défense d’éléphant: félins, cerfs, daguets, sangliers, gnous, oryx, impalas, hyènes, tous tués par le père, un viandard éthylique en tenue militaire, qui les expose comme autant de trophées dans une pièce muséale de son pavillon d’une sinistre banlieue belge.» Un père violent et prédateur, «un homme immense, avec des épaules larges, une carrure d’équarrisseur. Des mains de géant. Des mains qui auraient pu décapiter un poussin comme on décapsule une bouteille de Coca.»
En face de lui, une ombre comme le dit Laurence Houot sur Culturebox: «Une femme maigre, avec des long cheveux mous (…) La famille redoute ses accès de colère froide, qui finissent toujours par s’abattre sur la mère.»
Reste la narratrice, 11 ans, et son petit frère Gilles. Ils tentent de s’en sortir, se livrant à leurs jeux dans la casse auto, en rendant visite à une voisine conteuse, en attendant le marchand de glace. Jusqu’au jour où ce dernier est victime d’un grave accident, la bombe de crème chantilly lui explosant au visage.
C’est Frédérique Roussel qui nous livre la suite dans Libération: «Des images cauchemardesques ont envahi les jeunes têtes. Le frère de 8 ans a une réaction de repli autistique et se délecte désormais de torture animale. Elle, elle est déterminée à le sauver du monstre qui l’a investi, jusqu’à imaginer construire une machine à voyager dans le temps pour revenir juste avant la scène du glacier.»
La narratrice se souvient de «Retour vers le futur», mais pour reproduire ce bond dans le passé, elle a besoin d’en savoir plus. Les cours du professeur Pavlović vont l’aider à progresser et à devenir une championne de la physique quantique.
Mais Gilles s’est rapproché de son père pendant ce temps, s’est inscrit au club de tir et a pris ses distances avec sa sœur qui, comme sa mère va devenir une proie lors d’une partie de chasse mémorable.
Pascal Blondiau dans «Le carnet et les instants», résume parfaitement combien «cette histoire de révolte, de résilience, de rage à vivre la vraie vie» nous est servie «dans un registre narratif pur, extrêmement visuel et sensible, d’une clarté et d’une efficacité absolue, soutenue par des métaphores cinglantes». Et laissons la conclusion à Alexandre Fillon dans Sud-Ouest Dimanche : Une chose est certaine, Adeline Dieudonné arrive parfaitement à prendre son lecteur en otage et à le surprendre du début à la fin. Il y a quelque chose de Joyce Carol Oates chez elle. L’avenir lui appartient.»

La vraie vie
Adeline Dieudonné
Éditions L’Iconoclaste
Roman
270 p., 17 €
EAN : 9782378800239
Paru le 29 août 2018

Où?
Le roman se déroule dans un endroit qui n’est pas précisé.

Quand?
L’action se situe à notre époque.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un roman initiatique drôle et acide. Le manuel de survie d’une guerrière en milieu hostile. La fureur de vivre.
Chez eux, il y a quatre chambres. Celle du frère, la sienne, celle des parents. Et celle des cadavres. Le père est chasseur de gros gibier. Un prédateur en puissance. La mère est transparente, amibe craintive, soumise à ses humeurs.
Avec son frère, Gilles, elle tente de déjouer ce quotidien saumâtre. Ils jouent dans les carcasses des voitures de la casse en attendant la petite musique qui annoncera l’arrivée du marchand de glaces. Mais un jour, un violent accident vient faire bégayer le présent. Et rien ne sera plus jamais comme avant.
LA POÉTIQUE DU CAUCHEMAR
La Vraie Vie est un roman initiatique détonant où le réel vacille. De la plume drôle, acide et sans concession d’Adeline Dieudonné jaillissent des fulgurances. Elle campe des personnages sauvages, entiers. Un univers à la fois sombre et sensuel dont on ne sort pas indemne.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Libération (Frédérique Roussel)
BibliObs (Jérôme Garcin)
La Croix (Jeanne Ferney)
Télérama (Christiane Ferniot)
Culturebox (Laurence Houot)
Actualitté (Béatrice Courau)
Le carnet et les instants (Pascal Blondiau)
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
Blog Les lectures du mouton (Virginie Vertigo)
Blog Enfin livre! (Nicole Volle)


Adeline Dieudonné présente La vraie vie à La Grande Librairie © Production France Télévisions

Les premières pages du livre
« À la maison, il y avait quatre chambres. La mienne, celle de mon petit frère Gilles, celle de mes parents et celle des cadavres.
Des daguets, des sangliers, des cerfs. Et puis des têtes d’antilopes, de toutes les sortes et de toutes les tailles, springboks, impalas, gnous, oryx, kobus… Quelques zèbres amputés du corps. Sur une estrade, un lion entier, les crocs serrés autour du cou d’une petite gazelle.
Et dans un coin, il y avait la hyène.
Tout empaillée qu’elle était, elle vivait, j’en étais certaine, et elle se délectait de l’effroi qu’elle provoquait dans chaque regard qui rencontrait le sien. Aux murs, dans des cadres, mon père posait, fier, son fusil à la main, sur des animaux morts. Il avait toujours la même pose, un pied sur la bête, un poing sur la hanche et l’autre main qui brandissait l’arme en signe de victoire, ce qui le faisait davantage ressembler à un milicien rebelle shooté à l’adrénaline du génocide qu’à un père de famille.
La pièce maîtresse de sa collection, sa plus grande fierté, c’était une défense d’éléphant. Un soir, je l’avais entendu raconter à ma mère que ce qui avait été le plus difficile, ça n’avait pas été de tuer l’éléphant. Non. Tuer la bête était aussi simple que d’abattre une vache dans un couloir de métro. La vraie difficulté avait consisté à entrer en contact avec les braconniers et à échapper à la surveillance des gardes-chasse. Et puis prélever les défenses sur la carcasse encore chaude. C’était une sacrée boucherie. Tout ça lui avait coûté une petite fortune. Je crois que c’est pour ça qu’il était si fier de son trophée. C’était tellement cher de tuer un éléphant qu’il avait dû partager les frais avec un autre type. Ils étaient repartis chacun avec une défense.
Moi, j’aimais bien caresser l’ivoire. C’était doux et grand. Mais je devais le faire en cachette de mon père. Il nous interdisait d’entrer dans la chambre des cadavres.
C’était un homme immense, avec des épaules larges, une carrure d’équarrisseur. Des mains de géant. Des mains qui auraient pu décapiter un poussin comme on décapsule une bouteille de Coca. En dehors de la chasse, mon père avait deux passions dans la vie : la télé et le whisky. Et quand il n’était pas en train de chercher des animaux à tuer aux quatre coins de la planète, il branchait la télé sur des enceintes qui avaient coûté le prix d’une petite voiture, une bouteille de Glenfiddich à la main. Il faisait celui qui parlait à ma mère, mais, en réalité, on aurait pu la remplacer par un ficus, il n’aurait pas vu la différence.
Ma mère, elle avait peur de mon père.
Et je crois que, si on exclut son obsession pour le jardinage et pour les chèvres miniatures, c’est à peu près tout ce que je peux dire à son sujet. C’était une femme maigre, avec de longs cheveux mous. Je ne sais pas si elle existait avant de le rencontrer. J’imagine que oui. Elle devait ressembler à une forme de vie primitive, unicellulaire, vaguement translucide. Une amibe. Un ectoplasme, un endoplasme, un noyau et une vacuole digestive. Et avec les années au contact de mon père, ce pas-grand-chose s’était peu à peu rempli de crainte. »

Extraits
« Il y a vachement, vachement longtemps, pas très loin d’ici, sur une montagne disparue, vivait un couple de dragons gigantesques. Ces deux-là s’aimaient si fort que la nuit ils chantaient des chants étranges et très jolis, comme seuls les dragons peuvent le faire. Mais ça faisait peur aux hommes de la plaine. Et ils n’arrivaient plus à dormir. Une nuit, alors que les deux amoureux s’étaient assoupis, rassasiés de leurs chants, ils étaient venus, ces crétins d’hommes, avec des torches et des fourches, sur la pointe des pieds, et ils avaient tué la femelle. Le mâle, fou de chagrin, avait carbonisé la plaine peuplée d’hommes, de femmes et d’enfants. Tout le monde était mort. Puis, il avait donné de grands coups de griffe dans la terre. Et ça avait creusé des vallées. Depuis, la végétation a repoussé, des hommes sont revenus, mais les traces de griffes sont restées. »
Les bois et les champs alentour étaient parsemés de cicatrices, plus ou moins profondes.
Cette histoire faisait peur à Gilles.
Le soir, il venait parfois se blottir dans mon lit parce qu’il croyait entendre le chant du dragon. Je lui expliquais que c’était juste une histoire, que les dragons n’existaient pas. Que Monica racontait ça parce qu’elle aimait bien les légendes, mais que tout n’était pas vrai. Au fond de moi-même, il y avait quand même un léger doute qui se baladait. Et j’appréhendais toujours de voir mon père rentrer d’une de ses chasses avec un trophée de dragon femelle. Mais, pour rassurer Gilles, je faisais la grande et je chuchotais : « Les histoires, elles servent à mettre dedans tout ce qui nous fait peur, comme ça on est sûr que ça n’arrive pas dans la vraie vie. » p. 16-17

« Le vieux s’est penché pour faire un joli tourbillon de crème sur ma glace. Ses yeux bleus grand ouverts, bien concentrés sur la spirale nuageuse, le siphon contre sa joue, le geste gracieux, précis. Sa main si proche de son visage. Au moment où il est arrivé au sommet de la petite montagne de crème, au moment où le doigt s’apprêtait à relâcher sa pression, au moment où le vieux se préparait à se redresser, le siphon a explosé. Boum.
Je me souviens du bruit. C’est le bruit qui m’a terrifiée en tout premier. Il a percuté chaque mur du Démo. Mon cœur a manqué deux battements. Ça a dû s’entendre jusqu’au fond du bois des Petits Pendus, jusqu’à la maison de Monica.
Puis j’ai vu le visage du vieux monsieur gentil. Le siphon était rentré dedans, comme une voiture dans la façade d’une maison. Il en manquait la moitié. Son crâne chauve est resté intact. Son visage, c’était un mélange de viande et d’os. Avec juste un œil dans son orbite. Je l’ai bien vu. J’ai eu le temps. Il a eu l’air surpris, l’œil. Le vieux est resté debout deux secondes, comme si son corps avait eu besoin de ce temps pour réaliser qu’il était maintenant surmonté d’un visage en viande. Puis il s’est effondré.
Ça ressemblait à une blague. J’ai même pu entendre un rire. Ça n’était pas un rire réel, ça ne venait pas de moi non plus. Je crois que c’était la mort. Ou le destin. Ou quelque chose comme ça, un truc bien plus grand que moi. Une force surnaturelle, qui décide de tout et qui se sentait d’humeur taquine ce jour-là. Elle avait décidé de rire un peu avec le visage du vieux.
Après, je ne me souviens plus très bien. J’ai crié. Des gens sont arrivés. Ils ont crié. Mon père est arrivé. Gilles ne bougeait plus. Ses grands yeux écarquillés, sa petite bouche ouverte, sa main crispée sur son cornet de glace vanille-fraise. Un homme a vomi du melon avec du jambon de Parme. L’ambulance est arrivée, puis le corbillard. » p. 34-35-36

« Je me suis souvenue d’un film que j’avais vu un jour, dans lequel un scientifique un peu fou inventait une machine à remonter le temps. Il utilisait une voiture toute bricolée avec plein de fils partout, il fallait rouler très vite, mais il y parvenait. Alors j’ai décidé que moi aussi j’allais inventer une machine et que je voyagerais dans le temps et que je remettrais de l’ordre dans tout ça.
À partir de ce moment-là, ma vie ne m’est plus apparue que comme une branche ratée de la réalité, un brouillon destiné à être réécrit, et tout m’a semblé plus supportable. » p. 50

« Quand toute sa rage a eu fini de se déverser sur le type, il a regardé son poing plein de sang, l’air perplexe, se demandant si c’était le sien. Le type était incrusté dans son divan, comme un lapin dans l’asphalte d’une route de campagne. Du sang coulait de sa bouche pour aller se mélanger aux autres taches sur son tee-shirt. Dans les yeux de Gilles, j’ai vu la vermine exulter devant ce spectacle. Elle s’est remise à copuler, coloniser, dévaster le peu de terres encore fertiles et vivantes dans la tête de mon petit frère. » p. 84

« Il a dit « bon les enfants vous avez votre matériel? »
On a tous répondu « Oui ! »
« Ce soir, vous allez participer à votre première traque. La traque c’est… »
On aurait dit qu’il évoquait le souvenir d’une histoire d’amour.
C’est le moment où le lien se tisse entre vous et la bête. Un lien unique. Vous verrez que c’est la bête qui décide. À un moment, elle s’offre à vous parce que vous avez été le plus fort. Elle capitule. Et c’est là que vous tirez. Ça demande de la patience. Il faut harceler votre proie jusqu’à ce qu’elle décide qu’elle préfère la mort. Vous allez comprendre que ce qui vous guide vers cotre proie, ce ne sont pas vos yeux ni vos oreilles. C’est votre instinct de chasseur. Votre âme entre en communion avec celle de la bête et vous n’avez plus qu’à laisser vos pas vous mener à elle, calmement, sans vous presser. Si vous êtes de vrais tueurs, ça devrait être facile.
Cette nuit, il n’y aura pas de mise à mort. Juste la traque. Et la proie sera … » p.179

À propos de l’auteur
Adeline Dieudonné est née en 1982. Elle habite Bruxelles. Dramaturge et nouvelliste, elle a remporté grâce à sa première nouvelle, Amarula, le Grand Prix du concours de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Elle a publié une nouvelle, Seule dans le noir aux éditions Lamiroy, et une pièce de théâtre, Bonobo Moussaka, en 2017. La Vraie Vie est son premier roman. (Source : Éditions de l’Iconoclaste)

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