Délit de gosse

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En deux mots:
Marie et Jeanne rêvent d’un enfant. Elles pourraient profiter d’un déplacement à Barcelone pour réaliser une insémination artificielle, mais comme elles préfèrent un «donneur» traditionnel, elles entendent profiter du mariage du frère de Jeanne pour parvenir à leurs fins. Une opération préparée dans le moindre détail.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Elle veut faire un bébé toute seule, ou presque

Isabel Ascencio a cherché le scénario parfait pour offrir un enfant à Jeanne et Marie. En nous détaillant le cadre, les personnages et l’action, elle s’empare avec malice de questions de société brûlantes.

Jeanne croise le regard Marie sur le tournage d’un film dans le vieux port de Barcelone. Une semaine plus tard, elles forment un couple. «Ces sept nuits, c’était moins une addition qu’une graine, avec tout le potentiel d’une vie dedans, et je me disais que nos corps encore poisseux d’amour au réveil faisaient un sacré bon terreau pour que ça lève. Il ne manquait plus que l’arrosage des jours… »
Avec le temps, leur union s’affermit, les projets prennent forme. Parmi ceux-ci l’idée de créer une famille, d’accueillir un enfant. À Barcelone justement, elles ne devraient pas rencontrer de problème particulier pour faire réaliser une insémination artificielle. Sauf que Jeanne-Élise Vaujours du Val a des principes et n’imagine pas une autre méthode que la «traditionnelle» pour parvenir à ses fins.
Tout le problème consiste alors à trouver un «donneur» docile qui ne posera pas de questions, qui ne saura rien du «vol de gamètes».
Un carton d’invitation va servir de déclic. Le petit frère de Jeanne se marie prochainement dans le Périgord où la famille est propriétaire d’un grand manoir. L’endroit et les circonstances idéales pour entraîner un noceur dans une alcôve.
En faisant de l’une de ses protagonistes une cinéaste, Isabel Ascencio a trouvé une manière très astucieuse de construire son scénario. Pour que le plan fonctionne, elle va devoir construire son story-board scène par scène, préparer les lieux, cadrer au plus près des acteurs. Ce qui nous vaut des descriptions très détaillées avec, comme sur un tournage, la confrontation du film imaginé avec la réalité du plateau.
Il faut gérer la météo, les impondérables du mariage – à commencer par le taux d0alcoolémie des différents invités – les humeurs et l’ego de la «victime», le polytechnicien François-Henri.
«La deuxième fois que Jeanne l’a entendu dire Polytechnique, elle a été traversée d’une pensée cocasse. L’X, elle s’est dit, c’est comme ça qu’on l’appellerait, le poseur de graine. Ni nom, ni visage, on ne pouvait pas concevoir circonstance plus faste.»
Bien entendu, je ne vais pas dévoiler ici l’issue de cette nuit de noces très particulière, mais j’aimerais souligner combien, pour reprendre la métaphore cinématographique, la plume d’Isabel Ascencio se déplace comme une caméra, qui joue avec les différents plans, du gros-plan au panoramique, réussissant même de jolis flash-backs pour nous faire comprendre d’où viennent les motivations, quel a été le parcours des protagonistes et comment, de John Ford à Almodovar, leur imaginaire s’est construit.
Une manière aussi subtile qu’incisive d’aborder les thèmes très actuels de la maternité, de la PMA, des enfants de couples homosexuels, de filiation, de la «famille idéale», mais aussi une belle histoire d’amour.

Délit de gosse
Isabel Ascencio
la brune au rouergue
Roman
224 p., 19,80 €
EAN 9782812617256
Paru le 03/01/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement dans un manoir situé en Périgord, mais aussi à Paris et à Brest. On y évoque aussi Barcelone et les îles de l’Océan indien, Rodrigues et Maurice, ainsi qu’un voyage depuis Port-Louis jusqu’en Bretagne, via le Cap Horn.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
C’est un scénario rocambolesque qu’elle a monté, Jeanne. Car depuis qu’elle veut un enfant avec Marie, elle n’imagine pas d’autre conception que la traditionnelle. Pas question d’envisager un aller-retour dans une clinique catalane ou toute procédure artisanale qui prétendrait se passer de copulation. Le lieu et la date ont été fixés : le mariage de son petit frère, en août, dans le parc du grand manoir familial en Périgord.
L’intrigue, les personnages, le décor, même les costumes, tout à fait l’objet d’un réglage minutieux, des mois à l’avance. Un parfait braquage de gamètes. Directement dans la gueule du loup.

Les critiques
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L’Humanité (Sophie Joubert)
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Blog Un brin de Syboulette

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Et puis il y a eu la noce.
Mon frère se marie, Marie, a dit Jeanne. Ernest.
La formule sonnait bizarre, se marie, Marie, comme si j’y étais pour quelque chose. Elle a posé le faire-part sur la table basse devant moi, ouvert en grand, un liséré noir sur l’enveloppe et on aurait pu croire à un avis de décès, pareil.
J’ai lu à haute voix le nom à droite, écrit en italique, Monsieur et Madame, ont l’honneur de, avec le patronyme de Jeanne dans son intégralité, largement étalé par l’excès de lettres et la police de caractères qu’ils avaient choisie.
Comme des diables sortis de leur boîte, d’autres prénoms me sont revenus dans le désordre, malgré le soin que Jeanne avait pris, la fois où elle me les avait donnés, de les crayonner à leur place précise sur l’arbre généalogique. J’avais eu l’impression qu’elle les piochait au jugé parmi les saints du calendrier pour les accoler ensuite aux trois ou quatre noms de la famille, les plus curieux, comme on fait quand on est gosse pour écouter comment ça sonne. D’un trait nerveux elle avait ensuite relié les ramifications de fratries issues de branches germaines. J’avais fini par lâcher, Tu plaisantes ? sans que ça l’arrête. Elle avait rempli l’espace entier de la feuille, depuis les arrières-grands oncles jusqu’à la petite patte griffonnée dans un coin en bas à droite, les six lettres de son prénom à elle qu’elle s’était appliquée à noter en pleins et déliés. Jeanne.
Ma famille, elle avait dit.
Puis elle avait repoussé loin au fond du tiroir de chevet la feuille qu’elle venait de noircir en disant, Laisse tomber, Marie.
Parce qu’aux gens de la famille de Jeanne, il faut le savoir, il n’a jamais été question que je sois présentée.
Jusqu’à ce jour du faire-part, leur façon de vivre au fond du Périgord ne m’était jamais parvenue que de loin, depuis un arrière-monde ténébreux à peine éclairé d’une constellation de frères et cousins avec qui Jeanne avait partagé les courses et l’excitation aux après-midi des fêtes patronales. Même parmi ceux-là, c’est à peine si je distinguais les proches des lointains, tous floutés dans un temps révolu dont Jeanne parlait peu, ou seulement pour dire des choses banales, que toutes les enfances laissent des regrets, sur un ton qui ne m’a jamais engagée à demander lesquels.
Les visites de son père à Paris revenaient à date fixe, des migrations saisonnières, l’une au début de mai, l’autre à la toute fin de novembre. Et ça tombait bien que je trouve à m’occuper hors de l’arrondissement durant les deux ou trois heures de temps où il régalait Jeanne à la brasserie d’en bas de chez nous, même table toujours, même angle de vue sur le boulevard au-dessus des moules-frites, et lui qui vieillissait juste ce qu’il fallait pour ne plus prétendre monter les quatre étages et risquer de mettre son nez dans nos affaires privées. Mais on ne sait jamais, disait Jeanne, on ne sait jamais. Dans le doute, je poussais mon linge dans un coin, vidais le dessus de mon bureau, bourrais les tiroirs de mes paperasses en cours, et j’étais gommée de la vie de Jeanne souvent bien avant que le train du père s’ébranle à l’autre bout du pays.
Pour les frères, c’était autre chose, des gens qui avaient regardé le monde à hauteur de môme avec elle, merveilles et injustices confondues, il m’a toujours semblé que de leur part à eux, Jeanne aurait pu s’attendre à des jugements moins coriaces.
Longtemps j’ai pensé qu’on allait en voir débarquer un, le jeunot par exemple, cet Ernest qui se mariait aujourd’hui. Qu’à traverser la capitale, il se serait souvenu un jour de sa sœur là-haut dans l’appartement haussmannien du quatorzième où la famille la logeait depuis le début de ses études, et qu’il aurait pris le risque de sonner sans s’être annoncé, tentant sa chance, même si on déplorait dans la famille qu’avec les tournages et les festivals il n’y eût jamais moyen d’attraper Jeanne chez elle.
Ce qu’il aurait pensé de mon pull de nuit jusqu’à mi-cuisse et de ma tête crépue penchée familièrement sur le petit-déjeuner de sa grande sœur, je me le suis aussi souvent demandé. Mais moi, c’est sûr que ça m’aurait fait quelque chose de le tenir une poignée d’heures près de nous, même un des aînés s’il avait fallu, avec son attaché-case et des bips d’homme d’affaires au fond des poches. Je sais l’émotion qui m’aurait traversée en le regardant boire son café versé au bec de notre cafetière, juste à l’imaginer au temps des genoux écorchés, accroupi contre l’épaule de Jeanne dans une arrière-cour de maison de famille et submergé du même chagrin qu’elle devant leur vieux chien mort.
Mais le jour du faire-part, ça ne s’était toujours pas trouvé.
Dans le Périgord, Jeanne avait dû y retourner cinq ou six fois peut-être, pas davantage depuis que j’avais pris mes quartiers chez elle. À Pâques à deux reprises, et trois hivers pour Noël, parce que Noël, c’était forcément là-bas, comme elle disait, avec un coup de menton dans le vide qui indiquait tout juste une direction. En plus de son ordinateur avec un scénario toujours à lire et annoter, elle avait chaque fois bouclé un balluchon léger, à peine de quoi tenir l’aller-retour. Par un accord tacite entre nous, je n’ai jamais prétendu l’accompagner.
Nos congés ensemble, on les passait plutôt dans le Finistère du côté de chez mon père à moi. Dès qu’on avait trois jours, on mettait le cap à l’ouest à la sortie du périphérique, et de Paris à Brest la route allait tout droit. Ça avait l’air de convenir à Jeanne pour seule visite de famille, ce père à moi planté sur sa fin de terre comme un vieux phare. Pour qu’on puisse profiter de la vue sur l’Atlantique aussi souvent qu’on voulait sans lui gâcher ses habitudes, il avait retapé au fond du jardin un vieux bungalow dont le bois bouffé d’humidité craquait péniblement sous le vent. Pas n’importe quel vent, commentait-il d’un ton de connaisseur chaque fois que ça soufflait un peu fort, un vrai marin celui-là, formé tout entier au large, qui venait directement sur nous sans s’être frotté à rien, à part les embruns et des ailes d’oiseaux.
Cette cabane bretonne, on ne pouvait pas rêver destination plus dépaysante pour Jeanne, et la rade aussi qu’on sillonnait dans nos cirés jusqu’au bout de l’arsenal, le nez gonflé d’iode et de goudron. En baissant les yeux sur les filets d’algues noires, elle n’en revenait pas de penser que le petit clapot qui les allongeait là, à nos pieds, fût déjà un bout d’océan. Elle s’est vite prise au mouvement des grues sur le port, un vrai ressourcement, et aux bourrasques pleines de mer qui secouaient l’ouest de la ville, même si après, quand on passait le goulet et le phare à bord du monocoque de mon père, la surface des eaux qui changeait d’humeur aussi vite que le ciel lui retournait les tripes. »

Extraits
« Dans les creux de silence, j’entendais la main de Jeanne brasser les pièces du puzzle au fond de sa mémoire. Elle venait encastrer le début de la zone herbeuse au dernier liseré brunâtre de bois, puis au milieu de l’herbe le tracé net des jaunets du bassin qui perçaient sur les eaux saumâtres, de larges ronds en pleine floraison d’août, et d’autres aussi, aux noms plus compliqués, nymphæa quelque chose, dont j’apprenais qu’en d’autres temps elle avait su diviser les rhizomes sous la direction experte du jardinier de la maison. Venait ensuite la petite barrière de bois qu’au jour de la réception on déroulerait sûrement autour de la margelle. À cause des enfants, disait-elle, qui courseraient comme toujours les canards. Et elle se taisait de nouveau, à la recherche des pièces encore manquantes pour joindre le bassin à l’escalier central devant la maison. Des minutes entières, les yeux partis au-delà de la fenêtre, elle arpentait cet espace intérieur sans lien aucun avec la fin de notre hiver parisien sur le boulevard, des vues d’été plus sombres de verdure, et le ciel bleu roi qu’on aurait là-bas, frotté à l’encre par l’ardeur du jour. »

« J’ai été longue à réaliser que pour Jeanne, ça n’était pas juste du cinéma, ce gosse, mais une poussière d’étoile levée très tôt dans son enfance, qu’elle portait chevillée à l’âme. Dans le Périgord, là-bas, où elle était née fille et l’unique de la fratrie, elle s’était vue destinée à la maternité par une sorte de pente naturelle, aussi irrésistible que celle des grands frères vers le commerce international et la chasse d’automne avec gibecière de cuir, bottes et chiens. Et comme pour sa mère, ses grands-mères, ses tantes, les grossesses s’étaient toujours attrapées plus vite qu’une rougeole, jamais elle n’avait anticipé qu’une fois arrivé, ça puisse virer au casse-tête. »

À propos de l’auteur
Née dans le Var en 1967, Isabel Ascencio enseigne la littérature dans le Jura. Elle est l’auteur de deux romans aux éditions Verticales, Drama Queen (2012) et Un poisson sans bicyclette (2014), ainsi que de deux autres publiés sous le nom d’Isabel Esteban, parus à la Cerisaie, Personne ne dort (2007) et Les Pieds de Sam (2008). (Source: Les Éditions du Rouergue)

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Les heures rouges

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En deux mots:
Quatre femmes, quatre destins: Roberta, une prof d’histoire qui a 42 ans veut à tout prix un enfant ; Mattie, son élève de quinze ans qui va se retrouver bêtement enceinte ; Susan, la mère de famille qui a tout sacrifié pour sa progéniture et Gin, la «sorcière» que l’on consulte en désespoir de cause. Quatre destins rassemblés par toutes les questions liées à la maternité.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Quatre femmes et quelques enfants

Dans un roman choral, Leni Zumas met en scène quatre femmes de Newville, Oregon. Quatre femmes aux destins fort différents, mais que la question de la maternité va lier et déchirer.

Newville est une petite bourgade de l’Oregon, au Nord-ouest des Etats-Unis. C’est dans ce coin de l’Amérique profonde que Leni Zumas a situé son nouveau roman et a choisi de nous retracer le combat de quatre femmes très différentes et pourtant reliées par un lien aussi invisible que fort. Gin, aussi appelée la guérisseuse, est une marginale, que l’on vient consulter parce que l’on craint les médecins et surtout le qu’en-dira-t-on, est peut-être en fin de compte la plus censée et la plus libre de toutes.
Car dans la bourgade les tensions s’exacerbent, en raison d’un amendement voté par le Congrès sur l’identité de la personne qui décrète le droit à la vie dès la conception, ce qui rend notamment l’avortement illégal et pose de graves problèmes s’agissant de PMA et de dons d’ovule et de sperme, le transfert d’embryons dans l’utérus étant désormais interdit.
Bien entendu, il s’agit d’une dystopie, mais on sait que dans les Etats-Unis de Trump une large fraction de la population se bat pour ce type de régression qui entend faire de la seule cellule familiale traditionnelle le seul et unique modèle acceptable.
Mais revenons à nos quatre femmes. Si Gin est une observatrice attentive du microcosme qui gravite autour d’elle, Roberta est directement concernée par la nouvelle législation. Cette prof d’histoire a en effet décidé de faire un bébé toute seule. À 42 ans son horloge biologique tourne et elle se dit que la prochaine fécondation in vitro sera sans doute la dernière. Tout en décrivant sa peine, son mal-être et son combat, Leni Zumas a eu la bonne idée d’entrecouper le récit avec des extraits de la biographie sur laquelle Roberta travaille et qui retrace la vie de l’exploratrice polaire Eivør Mínervudottír au XIXe siècle. Cette islandaise intrépide a aussi été victime de l’ostracisme et de la misogynie.
L’une des plus brillantes élèves de Roberta est Mattie. Quinze ans à peine et elle aussi en proie à un terrible dilemme. Sa première expérience sexuelle tourne au drame. Elle se retrouve enceinte et va éprouver toutes les peines du monde à avorter, le Canada ayant érigé un «mur rose» pour empêcher les Américaines de franchir la frontière pour avoir recours à une IVG.
Reste Susan, la mère de famille qui n’a, à priori, pas à se préoccuper de ces questions. Mais Leni Zumas est bien trop habile pour ne pas ajouter à ce panorama une femme bien sous tous rapports. Susan est mariée, mère de deux enfants qu’elle a choisi d’élever en mettant entre parenthèses sa carrière d’avocate. Mais le bilan est bien amer. Entre un mari et des enfants qui la délaissent, elle sombre dans la déprime et envisage le divorce et même le suicide.
Il faut d’abord lire ce beau roman comme un avertissement face à la montée d’un néo conservatisme qui viendrait mettre à mal les conquêtes si fragiles résultant d’années de luttes. La peur et la douleur qu’expriment ces femmes doit résonner auprès de tous les lecteurs comme un signal d’alarme.
Parce que c’est sans doute ce manque de vigilance qui a piégé toutes les femmes qui, comme Roberta, ont cru à « une comédie politique, une surenchère de la Chambre des représentants et du Sénat ligués avec le nouveau président amoureux des fœtus». Jusqu’au jour où la loi est passée…

Les heures rouges
Leni Zumas
Les Presses de la Cité
Roman
traduit de l’anglais (États-Unis) par Anne Rabinovitch
400 p., 21 €
EAN : 9782258146921
Paru le 16 août 2018

Où?
Le roman se déroule aux Etats-Unis, à Newville, du côté de Salem, Oregon.

Quand?
L’action se situe dans un futur plus ou moins proche.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Drôle, mordant, poétique, politique, alarmant, inspirant, Les Heures rouges révolutionne la fiction de notre époque.» Maggie Nelson (Une partie rouge, Les Argonautes)
États-Unis, demain. Avortement interdit, adoption et PMA pour les femmes seules sur le point de l’être aussi. Non loin de Salem, Oregon, dans un petit village de pêcheurs, cinq femmes voient leur destin se lier à l’aube de cette nouvelle ère. Roberta, professeure célibataire de quarante-deux ans, tente de concevoir un enfant et d’écrire la biographie d’Eivør, exploratrice islandaise du xixe. Des enfants, Susan en a, mais elle est lasse de sa vie de mère au foyer – de son renoncement à une carrière d’avocate, des jours qui passent et se ressemblent. Mattie, la meilleure élève de Ro, n’a pas peur de l’avenir : elle sera scientifique. Par curiosité, elle se laisse déshabiller à l’arrière d’une voiture… Et Gin. Gin la guérisseuse, Gin au passé meurtri, Gin la marginale à laquelle les hommes font un procès en sorcellerie parce qu’elle a voulu aider les femmes.

Les critiques
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Les premières pages du livre
« Née en 1841 dans une bergerie féroïenne,
L’exploratrice polaire fut élevée dans une ferme près de
Dans l’océan Atlantique, entre l’Écosse et l’Islande, sur une île où les moutons sont plus nombreux que les humains, la femme d’un berger mit au monde un enfant qui, une fois adulte, étudierait la banquise. Autrefois cet amas de glaces flottantes représentait un tel danger pour les bateaux que tout expert connaissant la personnalité de cette glace capable de prédire son comportement était précieux pour les compagnies et les gouvernements qui finançaient les expéditions polaires. En 1841, dans les îles Féroé, à l’intérieur d’une petite maison au toit de tourbe, sur un lit qui sentait la graisse de baleine, une mère qui avait mis au monde neuf enfants, dont cinq avaient survécu, donna naissance à l’exploratrice polaire Eivør Mínervudottír.

La biographe
Dans une pièce réservée aux femmes dont le corps est brisé, la biographe d’Eivør Mínervudottír attend son tour. Entre deux âges, elle a la peau blanche, des taches de rousseur, et porte un jogging. Avant d’être appelée à monter sur la table d’examen et à poser les pieds sur les étriers, à sentir une sonde explorer son vagin, à voir sur l’écran les images sombres de ses ovaires et de son utérus, la biographe passe en revue les alliances des autres patientes. Des pierres authentiques, de larges anneaux scintillants. Elles épousent le doigt de femmes dotées de canapés en cuir et de maris solvables, mais dont les cellules, les trompes et le sang faillissent à leur destin animal. Du moins c’est ce que la biographe aime à imaginer. Une histoire simple, facile, qui lui permet de ne pas penser à ce qui se passe dans la tête de ces femmes ou des maris qui les accompagnent parfois. L’infirmière Crabby a une perruque rose fluo et un corset à lanières en plastique qui dénude pratiquement tout son torse et expose son décolleté.
— Joyeux Halloween, explique-t-elle.
— À vous aussi, répond la biographe.
— Allons aspirer un peu de lignée.
— Pardon ?
— Anagramme de sang.
— Hmm, dit poliment la biographe. Crabby ne trouve pas la veine tout de suite. Elle doit la chercher, et ça fait mal. « Où es-tu passée, petite ? » demande-t-elle. Des mois de piqûres ont balafré et assombri le creux des coudes de la patiente. Heureusement, les manches longues sont de mise dans cette région du monde.
— Les Anglais sont revenus, n’est-ce pas ? dit Crabby.
— L’esprit vengeur.
— Eh bien, Roberta, le corps est une énigme. Ça y est… je te tiens. Le sang afflue dans le tube. Le prélèvement leur indiquera les taux d’hormone folliculostimulante, d’œstradiol et de progestérone fabriqués par le corps de la biographe. Il y a de bons et de mauvais chiffres. Crabby range le tube dans un support, à côté d’autres échantillons. Une demi-heure plus tard, quelqu’un frappe un coup à la porte de la salle d’examen – pour signaler sa venue, pas pour demander la permission d’entrer. L’homme qui pénètre dans la pièce porte des lunettes d’aviateur, un gilet et un pantalon de cuir, et une perruque noire bouclée sous un chapeau rond.
— Je suis le garçon de la bande, annonce le Dr Kalbfleisch.
— Waouh ! s’exclame la biographe, perturbée par ce nouveau look si sexy.
— Jetons un coup d’œil, vous voulez bien ? Il pose ses fesses gainées de cuir sur un tabouret, face aux cuisses ouvertes de la patiente, et laisse échapper un « oups » en retirant ses lunettes. Kalbfleisch a joué au football dans une université de la côte est, et il a encore un visage d’étudiant. Le teint doré, une piètre capacité d’écoute. Il sourit en énonçant des statistiques peu réjouissantes. L’infirmière tient le d’hormone folliculostimulante (14,3), à la température extérieure (13) et au nombre de fourmis par mètre carré de sol juste en dessous (87), et vous saurez quelles sont vos chances. D’avoir un enfant. Il fait claquer ses gants de latex en les enfilant.
— Très bien, Roberta, voyons ce qu’il en est. Sur une échelle de un à dix, dix étant la puanteur infecte d’un fromage trop fait et un, l’absence totale d’odeur, comment évaluerait-il le fumet émanant du vagin de la biographe ? En comparaison des autres vagins qui défilent jour après jour dans cette salle d’examen, des années de vagins, une foule de fantômes vulvaires ? Beaucoup de femmes ne se douchent pas avant de consulter, ou luttent contre une candidose, ou bien puent naturellement de l’entrejambe. Kalbfleisch a reniflé plus d’une fois des effluves musqués au cours de sa carrière. Il introduit la sonde échographique enduite d’un gel bleu fluo et l’appuie contre le col.
— La paroi est fine et lisse, dit-il. Quatre millimètres et demi. Exactement ce qu’il nous faut. Sur l’écran, la paroi utérine est un trait de craie blanche dans une masse obscure, si fin qu’il semble impossible à mesurer, mais Kalbfleisch est un professionnel qualifié, ses compétences inspirent une totale confiance à la biographe. Et justifient le montant des honoraires qu’elle lui verse – des sommes si énormes que les chiffres en paraissent virtuels, mythiques, ils n’ont aucun rapport avec votre compte en banque, car ils dépassent l’imagination. En tout cas, les revenus de la biographe n’y suffiront pas. Elle utilise des cartes de crédit. Le médecin passe aux ovaires, enfonçant et inclinant la sonde afin d’obtenir l’angle qu’il recherche.
— Voici le bon côté. Joli paquet de follicules… Les ovocytes eux-mêmes sont trop petits pour qu’on les distingue, même en agrandissant l’image, mais on peut compter leurs poches – les trous noirs sur l’écran grisâtre.
— Croisons les doigts, dit Kalbfleisch en retirant doucement la sonde. Docteur, j’ai vraiment un joli paquet de follicules ? Il recule sur le tabouret à roulettes, loin de l’entrecuisse de la patiente, et ôte ses gants.
— Pendant les derniers cycles – ce n’est pas elle qu’il regarde, mais son dossier –, vous avez pris du Clomid pour stimuler l’ovulation. Elle n’a pas besoin qu’il le lui rappelle.
— Malheureusement, le Clomid provoque aussi un rétrécissement de la paroi utérine, nous conseillons donc aux patientes de ne pas poursuivre le traitement pendant de longues périodes. Ce qui est votre cas. Attendez, de quoi s’agit-il ? Elle aurait dû le vérifier elle-même.
— Donc cette fois-ci nous allons essayer un protocole différent. Un autre médicament connu pour améliorer les chances de certaines patientes âgées au stade prégravide.
— Âgées ?
— Un terme clinique, c’est tout. Il ne lève pas les yeux de l’ordonnance qu’il est en train de rédiger.
— Elle vous expliquera le mode d’emploi et nous vous reverrons ici le neuvième jour. Il tend le dossier à l’infirmière, se lève et rajuste son pantalon en cuir avant de s’éloigner à grands pas. Connard – reyvarhol en féroïen. Crabby explique :
— Procurez-vous ces comprimés aujourd’hui et commencez à les prendre demain, à jeun. Chaque matin pendant dix jours de suite. Pendant cette période, il se peut que vos pertes vaginales dégagent une odeur désagréable.
— Génial, répond la biographe.
— Certaines femmes disent que cette odeur est très… euh, surprenante, continue l’infirmière. Mais quoi qu’il arrive, évitez la douche vaginale. Cela introduirait dans le canal des produits chimiques qui, s’ils franchissent la barrière du col, peuvent compromettre le pH de la cavité utérine. La biographe n’a jamais pratiqué la douche vaginale de sa vie et ne connaît personne qui l’ait fait.
— Des questions ? dit l’infirmière.
— À quoi sert – elle examine l’ordonnance en plissant les yeux – l’Ovutran ?
— À stimuler l’ovulation.
— Mais de quelle façon ?
— Il faudra le demander au médecin. Elle se plie à ces multiples intrusions dans son intimité sans comprendre le centième de ce qu’elle subit. Cela paraît brusquement effroyable. Comment peut-on élever un enfant seule si on ne sait pas ce qu’on inflige à son corps ?
— Je voudrais lui en parler maintenant, reprend-elle.
— Il est déjà avec une autre patiente. Le mieux, c’est d’appeler le cabinet.
— Mais je suis sur place. Ne pourrait-il… ou y a-t-il quelqu’un d’autre qui…
— Désolée, tout le monde est surchargé aujourd’hui. Halloween et tout ça.
— Quel rapport avec Halloween ?
— C’est une fête.
— Pas une fête nationale. Les banques sont ouvertes et le courrier est distribué.
— Vous devrez téléphoner au cabinet, énonce lentement Crabby, pesant ses mots. »

Extrait
« Deux ans plus tôt, le Congrès américain a ratifié l’amendement sur l’identité de la personne, qui accorde le droit constitutionnel à la vie, à la liberté et à la propriété à un oeuf dès l’instant de sa conception. L’avortement est aujourd’hui illégal dans les cinquante Etats. Les avorteurs peuvent être accusés de meurtre au second degré et les femmes désireuses d’avorter, de complicité de meurtre. La fécondation in vitro est également interdite au niveau fédéral, parce que l’amendement condamne le transfert d’embryons du laboratoire dans l’utérus (les embryons ne sont pas en mesure d’y consentir). » p. 42

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