Milwaukee Blues

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  RL-automne-2021 coup_de_coeur

Lauréat du Prix littéraire Patrimoines de la Banque Privée BPE
Finaliste du prix Landerneau des lecteurs et du Prix FNAC 2021
En lice pour le Prix Goncourt et le Goncourt des Lycéens 2021

En deux mots
Si l’épicier pakistanais avait su qu’ il condamnait à mort le jeune homme qu’il avait cru voir avec un faux billet, il n’aurait jamais composé le 9-1-1. Emmett est appréhendé quelques minutes plus tard par la police de Milwaukee et mourra étouffé. Ses proches vont alors tour à tour prendre la parole pour retracer son parcours.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Combien faudra-t-il de morts… ?

Au lieu de devenir un symbole du rêve américain, Emmett va devenir la victime d’un système ségrégationniste et raciste. En s’emparant d’une histoire à la George Floyd, Louis-Philippe Dalembert raconte l’Amérique déchirée qu’il a rencontré à Milwaukee.

Après Mur Méditerranée qui traitait de la question des migrants à travers le parcours de trois femmes, Louis-Philippe Dalembert continue à s’appuyer sur l’actualité la plus brûlante pour construire ses romans. Dans Milwaukee Blues il est question d’un homme noir appréhendé par la police et qui mourra étouffé malgré ses appels à l’aide. Si le décès de George Floyd est encore présent dans toutes les mémoires, le romancier transpose l’histoire à Milwaukee, ville moyenne du Wisconsin, à 150 kilomètres de Chicago.
Le premier personnage à prendre la parole dans ce roman choral est l’épicier pakistanais qui a pris contact avec la police après avoir cru voir un faux billet dans les mains de l’homme qui, quelques minutes plus tard, sera la victime d’une interpellation musclée qui lui coûtera la vie. Est-il encore utile d’ajouter qu’il regrette amèrement son geste et que désormais un sentiment de culpabilité l’habite.
Construit autour de ce choc initial qui, comme le souffle d’une explosion, va se propager et frapper au fur et à mesure des zones concentriques de plus en plus larges, le roman va nous faire connaître au fil des chapitres les relations qu’entretenaient les différents protagonistes et la façon dont ils ont reçu l’annonce de du décès d’Emmett.
Après l’épicier, c’est à sa mère de prendre la parole, celle qui lui conseillait de raser les murs pour éviter les ennuis, puis à son amie d’enfance, son épouse, son coach sportif qui entendait en faire un footballeur professionnel, son institutrice qui, en découvrant le fait divers se demande «ça ne s’arrêtera donc jamais?», sa fiancée, son ami dealer ou encore la pasteure de son quartier qui organisera une marche en son hommage et qui finira par dégénérer.
Autant de témoignages qui permettent de reconstituer la vie de ce jeune noir, de cette énième victime d’un système qui, même s’il ne veut pas l’avouer, comporte en son sein des racistes avérés. Et ce depuis des décennies. Le prénom d’Emmett, choisi par l’auteur, fait d’ailleurs référence à Emmett Till, un jeune noir lynché à mort en 1955 et qui tend à prouver que depuis des décennies rien n’a vraiment changé.
Car l’histoire aurait pu être bien différente. Né dans le quartier noir de Franklin Heights, il aurait même pu être le symbole du rêve américain, réussir à sortir de la misère sociale et s’élever au rang de héros. Car cette grande tige s’est vite avérée douée pour le football américain. Repéré par un coach, il réussira à intégrer une équipe universitaire avec l’ambition de se faire remarquer par les équipes professionnelles et de faire drafter. Mais ce challenge va le pousser à vouloir en faire toujours plus, jusqu’à ce que son rêve se brise.
Louis-Philippe Dalembert, qui a enseigné à l’Université Wisconsin-Milwaukee, met la littérature au service d’une réalité qu’il a pu côtoyer de près. L’Amérique qu’il dépeint, à l’ère Trump, est un pays qui reste marqué par la discrimination, la ségrégation et le racisme. Mais son message va bien au-delà de cette époque et de ce pays. Les images qu’il convoque sont autant de piqûres de rappel, autant d’appels à la raison, au vivre ensemble, à la tolérance, à l’humanité qui devrait être le fondement de toute société.

Calendrier des rencontres avec l’auteur

Milwaukee Blues
Louis-Philippe Dalembert
Sabine Wespieser Éditeur
Roman
276 p., 21 €
EAN 9782848054131
Paru le 26/08/2021

Où?
Le roman est situé aux États-Unis, principalement à Milwaukee dans le Wisconsin.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Depuis qu’il a composé le nine one one, le gérant pakistanais de la supérette de Franklin Heights, un quartier au nord de Milwaukee, ne dort plus : ses cauchemars sont habités de visages noirs hurlant « Je ne peux plus respirer ». Jamais il n’aurait dû appeler le numéro d’urgence pour un billet de banque suspect. Mais il est trop tard, et les médias du monde entier ne cessent de lui rappeler la mort effroyable de son client de passage, étouffé par le genou d’un policier.
Le meurtre de George Floyd en mai 2020 a inspiré à Louis-Philippe Dalembert l’écriture de cet ample et bouleversant roman. Mais c’est la vie de son héros, une figure imaginaire prénommée Emmett – comme Emmett Till, un adolescent assassiné par des racistes du Sud en 1955 –, qu’il va mettre en scène, la vie d’un gamin des ghettos noirs que son talent pour le football américain promettait à un riche avenir.
Son ancienne institutrice et ses amis d’enfance se souviennent d’un bon petit élevé seul par une mère très pieuse, et qui filait droit, tout à sa passion pour le ballon ovale. Plus tard, son coach à l’université où il a obtenu une bourse, de même que sa fiancée de l’époque, sont frappés par le manque d’assurance de ce grand garçon timide, pourtant devenu la star du campus. Tout lui sourit, jusqu’à un accident qui l’immobilise quelques mois… Son coach, qui le traite comme un fils, lui conseille de redoubler, mais Emmett préfère tenter la Draft, la sélection par une franchise professionnelle. L’échec fait alors basculer son destin, et c’est un homme voué à collectionner les petits boulots, toujours harassé, qui des années plus tard reviendra dans sa ville natale, jusqu’au drame sur lequel s’ouvre le roman.
La force de ce livre, c’est de brosser de façon poignante et tendre le portrait d’un homme ordinaire que sa mort terrifiante a sorti du lot. Avec la verve et l’humour qui lui sont coutumiers, l’écrivain nous le rend aimable et familier, tout en affirmant, par la voix de Ma Robinson, l’ex-gardienne de prison devenue pasteure, sa foi dans une humanité meilleure.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Goodbook.fr
Actualitté (Victor de Sepausy)
Blog Mediapart (Fréderic L’Helgoualch)
Benzinemag (Alain Marciano)
Reforme.net (Isabelle Wagner)
Blog Pamolico
Revue de presse proposée par les éditions Sabine Wespieser


Louis-Philippe Dalembert présente Milwaukee Blues © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« FRANKLIN, LES ANNÉES D’ENFANCE

NINE-ONE-ONE
Je n’aurais jamais dû composer ce foutu numéro. Si je pouvais, je supprimerais définitivement le 9 et le 1 du cadran de mon smartphone. Comme un cyclone, ou une inondation, raye du jour au lendemain un village entier de la carte du monde. J’aurais une application spéciale avec un clavier sans ces chiffres. Je suis prêt à la payer un bras, s’il le faut. Cela dit, si c’était possible, ça le serait partout ailleurs, sauf ici. Pour les résidents de ce pays, le « nine-one-one » est une référence incontournable. Un peu à l’image de notre supérette pour les habitants de ce bout de Franklin Heights. Le prolongement naturel des doigts, au moindre pet de travers : une prise de bec entre conjoints, un gosse qui en a marre de ses parents, un passant inconnu qui marche tête baissée ou rase trop les murs, un clochard qui confond une bouche d’incendie avec une pissotière, le type bodybuildé qui a oublié de ramasser la crotte de son caniche… sans évoquer des problèmes beaucoup plus graves, genre le mec bourré ou « cracké » qui tabasse sa gonzesse – parfois, c’est l’inverse, mais c’est plus rare –, avant qu’elle ne se mette à crier sa peine aux oreilles des voisins ; ou le prédateur pervers qui course un enfant en plein jour… Toutes ces choses dont on cause à longueur de journée à la télé ou sur le Net. Qui te forcent à espionner tes gosses, à fouiller dans leur téléphone, à être sur leur dos H 24, de peur qu’ils ne se fassent violer puis massacrer, ou l’inverse. Bref, à leur pomper l’air et à faire d’eux les névrosés de demain, dont une grosse part du salaire atterrira en liquide et sans facture dans la poche d’un psy.
Dieu seul sait pourtant s’il y en a, des problèmes, dans cette ville. Elle a beau être la plus grande de l’État, elle n’en est pas moins paumée. Même si ceux qui ont un peu de blé se la pètent avec leurs clubs privés, leur opéra… et leur fichu accent du Wisconsin, qu’ils peinent à cacher aux oreilles du reste du pays. Suffit qu’ils soient fatigués ou qu’ils aient un petit coup de champagne dans le nez, et ils perdent leurs grands airs, te bouffent une voyelle dans un mot, « M’waukee », traînent trop sur une autre, « baygel » au lieu de « baggle ». J’aurais mieux fait de me barrer depuis longtemps. Quand mes potes, après le lycée, ont voulu monter à Chicago, la métropole la plus proche, pour y poursuivre leurs études. Les universités de là-bas sont bien meilleures que celles d’ici, en tout cas mieux cotées sur le marché du travail. Pour la plupart des copains, c’était juste un prétexte car, au bout du compte, ils n’ont jamais mis ne serait-ce que la pointe d’un orteil à l’université. Faute de thune, peut-être. Dans ce foutu pays d’Amérique, même quand c’est une fac publique, ça n’a jamais de « public » que le nom. À la sortie, tu peux te retrouver endetté pour une, voire deux générations. Comme si t’avais acheté une putain de baraque.
Aux dernières nouvelles, tous ces potes, ou presque, vivotent de job en job. À quoi bon partir si c’est pour aller faire ailleurs le même boulot de chiottes qu’en restant chez toi ? Comme ce cousin qui a fini par monter une supérette à Evanston, dans la banlieue nord de Chicago, où un habitant sur trois est haïtien, enfin presque, alors qu’il aurait suffi de reprendre celle de ses parents ici. Au fond, ces mecs avaient juste envie de changer d’horizon. Respirer un autre air, où tout semble possible. Où les rêves les plus fous sont permis, voire encouragés. C’est la grande force de ce pays. C’est pas comme au Pakistan où, enfant puis adolescent, j’ai passé deux étés avec mes vieux. Ici, il y a toujours un endroit où aller planter sa tente pour essayer de changer son rêve en réalité. Même si, à l’arrivée, tu te fais carotter par plus malin que toi, que tu crèves la gueule ouverte, sans jamais y parvenir. Au moins, tu meurs avec l’espoir en étendard. Il n’y a pas pire que crever sans espoir.

C’est sûr, j’aurais dû mettre les voiles avec mes potes. Pousser même une tête jusqu’à New York, comme les plus entreprenants du groupe. Histoire de bien creuser la distance avec tout ça, laisser les choses derrière soi. Ça peut être salutaire, parfois, de tirer une croix franche sur le passé. Enfin, façon de parler, car les croix et nous, vous savez. Au final, je suis resté enterré dans ce trou. Sans un diplôme en poche, j’ai échoué à la supérette de mon oncle, à la place du cousin parti à Chicago. Qu’est-ce que j’aurais pu faire d’autre ? À part crever la dalle, ou vivre aux crochets de mes vieux, avec cette fille qui est tombée tout de suite en cloque et qui n’a rien trouvé de mieux que de me pondre deux mioches coup sur coup. Elle refuse de prendre la pilule, comme toutes ces femmes incapables d’aligner deux mots sans se mettre à parler de religion. Du coup, le soir, dans le lit, t’as beau avoir la trique, eh bien, tu as peur de l’approcher. Quand enfin tu prends ton courage en main, tu y vas en tremblant. Des fois qu’elle retombe enceinte. Ça ferait une bouche de plus à nourrir, et toutes les dépenses que ça implique jusqu’à la fin du lycée, si le gosse ne s’est pas perdu en route. L’Oncle Sam ne fait pas de cadeau. Je ne veux pas d’une flopée de mômes, moi, comme on voit chez les Noirs et les Hispaniques. Ça multiplie les problèmes pour les gens comme nous, qui n’ont pas un crédit illimité à la banque.
J’aurais dû écouter mon cousin, monter à Chicago avec lui et notre bande de potes. Je n’aurais pas eu à composer ce foutu « nine-one-one ». Je n’aurais pas passé toutes ces nuits sans sommeil. Après la première, je croyais que je n’y aurais plus repensé. Du moins, ça se serait atténué, quitte à revenir une fois de temps en temps ; et j’aurais dormi huit heures d’affilée, quitte à être réveillé par mes propres ronflements, comme ça pouvait m’arriver avant. Mais non. C’est même plutôt le contraire. Ça empire au fil des nuits. J’en suis arrivé à ne plus pouvoir fermer l’œil du tout. Je peux me casser le cul au boulot toute la journée, la nuit venue, je ne m’écroule pas au lit pour autant. Les rares fois où j’y arrive, c’est pour me précipiter dans un trou sans fond, sans aucune saillie dans la paroi où m’agripper. En vrai, ça dure quelques minutes. Dans le sommeil, ça paraît une éternité. Et tout le long, une meute de visages noirs accompagne ma chute, en hurlant : « Je ne peux pas respirer ! Je ne peux pas respirer ! Je ne peux pas… » Je me réveille en sursaut et en sueur. Je manque d’air. J’étouffe moi aussi. Je me précipite vers la fenêtre, je l’ouvre à toute volée sans pouvoir néanmoins respirer. Il faut plusieurs minutes avant que mon cœur ne retrouve un rythme à peu près supportable pour quelqu’un de normal comme moi.
L’imam à qui j’en ai parlé, en quête d’un peu de réconfort, m’a dit que j’avais fait le bon choix. « The right thing. C’est la loi. » Tu es obligé d’appeler la police quand tu suspectes un client de t’avoir fourgué un billet contrefait. Autrement, c’est toi qui trinques. Ça peut t’amener à la case prison. Il l’a dit avec d’autres mots, précieux et contrôlés, qui sont ceux des hommes de foi, mais ça revient au même. N’empêche, c’est moi qui ai composé ce foutu numéro. Par réflexe. Le prolongement de nos doigts, je vous dis. Un peu par lâcheté aussi. Par les temps qui courent, il ne fait pas bon pour un musulman d’avoir affaire aux flics. Même pour une histoire de faux billets. Ils auront vite fait de t’accuser de blanchir de l’argent pour financer des activités terroristes, Daech et autres organisations pas en odeur de sainteté, dont tu ignorais jusqu’au nom avant qu’ils ne te gueulent dessus, voire pire, en garde à vue et te foutent la trouille de ta vie. Alors, j’ai composé le « nine-one-one ». D’ailleurs, je ne sais toujours pas si ce foutu billet était faux pour de vrai, ou pas. Les flics l’ont embarqué avec le type. Comme pièce à conviction, qu’ils ont dit. Et personne n’a payé le paquet de cigarettes que l’autre a acheté.

Quand j’ai composé ce fichu numéro, je n’ai pas cafté tout de suite que le type était noir. J’ai juste dit qu’il était grand et baraqué. Avec un début de calvitie au sommet du crâne. Je m’en suis rendu compte quand il s’est baissé pour ramasser le billet qui était tombé par terre. Il aurait été blanc, ou comme nous, il l’aurait peut-être camouflée avec un rabat de mèche. C’est le type de calvitie qu’on peut masquer facile, sauf si on a les cheveux en laine crépue comme lui. J’ai aussi signalé la couleur des vêtements. Un tee-shirt noir, qu’il portait ample, et un jean délavé. Pas ceux à la mode, qu’on te vend une blinde, avec des trous partout. Celui-ci, ça se voyait, s’était délavé avec le temps. Il avait dû en faire, des guerres. Ou son propriétaire y tenait beaucoup. Ou il n’avait pas les moyens de s’offrir un pantalon neuf. Allez savoir. Il chaussait aussi des bottines mastoc beiges, pareilles à celles que les ouvriers portent sur les chantiers, avec un embout renforcé pour se protéger les orteils de la chute d’objets lourds. Il devait avoir entre quarante et cinquante piges. Difficile pour moi d’être plus précis. Je ne sais jamais dire l’âge pour les Noirs et les Asiatiques. Les Blancs, c’est facile : la trentaine à peine passée, ils en paraissent cinquante. Le gars aurait été pakistanais, ç’aurait été plus simple. J’ai grandi avec, vous comprenez ?
La dame à l’autre bout de la ligne avait une voix plus stressante que rassurante. Elle a insisté. De quel type était l’homme ? J’ai très bien compris ce qu’elle voulait savoir, mais j’ai fait semblant de ne pas comprendre. J’ai pris d’instinct l’accent paki. Je suis imbattable à ce jeu. Avec les potes, on charriait souvent les parents, venus de là-bas comme les miens, pour se venger de leurs punitions. J’ai donc pris l’accent paki, alors que je suis né ici. C’est pour ne pas avoir d’ennuis, si vous voyez ce que je veux dire. Ni avec les flics, ni avec les gars du quartier, qui m’auraient traité de balance et gratifié, après, du traitement qui va avec. C’était une porte de sortie. On n’est jamais trop prudent. Je pourrais toujours dire que je n’avais pas bien compris. Pourtant, j’avais capté, et comment. Mais j’ai fait semblant que non. Je lui ai donné d’autres détails. La taille, la corpulence. Le type et la couleur des vêtements, des trucs comme ça. Je crois même lui avoir refilé la marque du jean. Les godasses d’ouvrier du bâtiment. Mais elle a insisté, en me brusquant. Elle n’avait pas que ça à fiche. Avec mon accent, elle n’a plus pris de gants. Elle a commencé à me menacer, et tout. Il s’agissait d’un délit grave, passible de poursuites judiciaires. Je risquais au minimum une lourde amende pour dérangement intempestif de la police, il y a d’autres administrés en danger qui ont vraiment besoin d’aide, quelque chose dans le genre, vous voyez ?
En tant qu’Oriental, musulman qui pis est, on n’est pas dupe de ce qui se passe entre la police et les Noirs. Quand tu vois la barbe de ton copain en feu, mieux vaut prendre les devants et mettre la tienne à la trempe. C’est un proverbe que j’ai ramené de la bouche des Haïtiens de Chicago, le temps que je suis resté là-bas, dans leur quartier. Mais tant que ça ne te touche pas, tu la fermes, pour ne pas t’attirer d’emmerdes. Vous voyez ce que je veux dire ? Je n’allais pas leur livrer le gars pieds et poings liés. C’est la loi du quartier : ne jamais balancer aux flics. Celle-là, pour le coup, elle n’est pas écrite. Alors, quand la dame a insisté à l’autre bout du fil, en m’engueulant presque, avec cette intonation criarde du parler d’ici qui t’amène à gueuler sans même t’en rendre compte, j’ai pris la tangente une nouvelle fois. J’ai dit que le type semblait un peu éméché, mais qu’il n’était pas agressif. Il était même souriant. Il avait échangé quelques mots avec une cliente présente à la supérette, comme s’ils se connaissaient depuis toujours.
Personnellement, c’est la première fois que je le voyais. Je connais pourtant la plupart des clients, ils habitent tous le quartier. Comme personne ne s’aventure ici, à moins d’être un touriste, il n’y en a pas d’autres. À force, j’ai fini par connaître la plupart d’entre eux, et aussi la famille : la mère, le père, quand il y en a, les enfants… On commente souvent la météo et l’actualité sportive : les Bucks, les Brewers, même les Packers de Green Bay. Il nous arrive de rigoler ensemble. Celle qui me fait le plus marrer, c’est Ma Robinson, une ex-matonne devenue pasteure, à la retraite. Elle a une de ces dégaines. Ce que j’aime, mais grave, c’est quand l’ancienne gardienne de prison reprend le dessus sur la révérende. Elle te sort alors de ces mots salés, qui ne doivent pas figurer beaucoup dans la Bible. Enfin, j’imagine. Car je n’ai pas lu d’autres livres sacrés, à part le Coran. Et encore, quelques passages quand, adolescent, il fallait faire plaisir à l’imam et à mes vieux. Bref, elle a dû en apprendre de bonnes en taule. À propos de prison, j’ai aussi bavardé quelques fois avec Stokely, une autre figure historique du quartier, avec Ma Robinson et Authie. Dix ans de cabane derrière lui. Depuis, il s’est rangé et tente d’apprendre aux jeunes comment y échapper. Avec Authie, vaut mieux pas qu’ils se croisent, ces deux-là. Ils se tirent la tronche en permanence ; ça dure depuis un bail, à ce qu’il paraît. Si l’un se trouve déjà dans la supérette, l’autre reste à l’extérieur tant qu’il n’est pas sorti, avant de rentrer à son tour.

Tout ça pour dire que le gars, je ne l’avais jamais vu. Je n’ai même pas fait le lien avec sa mère, que j’avais dû croiser une ou deux fois. Lui, n’avait pas mis les pieds à la supérette avant. Je m’en serais souvenu sinon. C’est peut-être à cause des deux années que j’ai passées chez les Haïtiens, à Chicago. J’avais fini par partir, en fait. Avec ma femme et les deux gosses. C’était trop tentant, … »

À propos de l’auteur
DALEMBERT_Louis-Philippe_DRLouis-Philippe Dalembert © Photo DR

Louis-Philippe Dalembert est né à Port-au-Prince et vit à Paris. Depuis 1993, il publie chez divers éditeurs, en France et en Haïti, des nouvelles, de la poésie – notamment aux éditions Bruno Doucey –, des essais et des romans. Ses romans paraissent désormais chez Sabine Wespieser éditeur: Avant que les ombres s’effacent (2017) a remporté le prix Orange du Livre et le prix France Bleu/Page des libraires; Mur Méditerranée, paru en août 2019, a été lauréat du prix de la Langue française, des prix Goncourt de la Suisse et de la Pologne et finaliste du prix Goncourt des lycéens. Son nouveau roman, Milwaukee Blues, a paru pour la rentrée littéraire 2021.
Pensionnaire de la Villa Médicis (1994-1995), écrivain en résidence à Jérusalem et à Berlin, l’auteur a été professeur invité dans de nombreuses universités américaines, notamment à l’université Wisconsin-Milwaukee. Pour y séjourner régulièrement depuis les années 1980, il connaît bien les États-Unis où, comme nombre de Haïtiens, vit une partie de sa famille. Il a été titulaire de la Chaire d’écrivain en résidence du Centre d’écriture et de rhétorique de Sciences Po pour le premier semestre 2021. (Source: Éditions Sabine Wespieser)

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Ne t’arrête pas de courir

PALAIN_ne_tarrete_pas_de_courir RL-automne-2021 coup_de_coeur

Lauréat du Prix Blu Jean-Marc Roberts 2021 et du Prix du roman News 2021
En lice pour le Prix Renaudot, Prix de Flore Prix des Inrockuptibles et Prix du Roman des étudiants France Culture / Télérama

En deux mots
Par une coupure de presse Mathieu Palain découvre l’histoire de Toumany Coulibaly, champion d’athlétisme incarcéré après un cambriolage effectué le soir même de son sacre. Le journaliste décide alors de lui écrire. Le champion va accepter de lui raconter son histoire.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Le champion est en prison

S’il n’avait donné le titre de Sale gosse à son premier roman, Mathieu Palain aurait pu le donner à ce second qui retrace le parcours de Toumany Coulibaly, champion de France du 400 m et cambrioleur. Une rencontre bouleversante, une histoire édifiante.

«Quand j’ai commencé à m’intéresser à Toumany Coulibaly, j’étais en immersion à Auxerre, dans un service de la protection judiciaire de la jeunesse, pour un boulot d’enquête qui, je ne le savais pas encore, allait devenir un roman. Mon quotidien consistait à suivre des éducateurs en prise avec des gamins qui ne vont pas bien. Des écorchés vifs, qui saignent et lèchent leurs plaies. Des gosses en dépression qui se débattent dans leur adolescence en essayant de rester vivants. J’ai passé six mois à leur contact.» Si Mathieu Palain revient sur Sale gosse, son premier – et excellent ¬– roman, dès les premières pages de son second opus, c’est à la fois pour nous en confier la genèse et pour nous signifier la continuité de son travail. Il s’intéresse, aux marges de la société, à ces jeunes qui ont sombré, à ces histoires qui remplissent les rubriques des faits divers.
Cette fois, il s’agit de Toumany Coulibaly, un nom dont les férus d’athlétisme ont entendu parler, car ce jeune homme a réussi des performances de valeur internationale sur 400 m. En apprenant qu’il a été incarcéré à Fleury-Mérogis, Mathieu Palain décide de lui écrire et propose de le rencontrer. Le rendez-vous mettra de longs mois à se concrétiser, mais dès lors les deux hommes vont échanger régulièrement. Toumany va autoriser son interlocuteur à prendre des notes et à raconter son histoire.
Elle commence dans les années 80, quand son père Mamadou «entend parler de Montreuil, une ville bénie aux portes de Paris qui aurait déjà accueilli plus de dix mille Maliens. Une fois qu’il s’est niché dans vos tripes, l’appel d’une vie meilleure est irrésistible. Il part. Ses deux femmes le rejoignent après qu’il a trouvé un poste d’éboueur à la mairie de Paris.»
Quand Toumany naît, le 6 janvier 1988, il prend place au sein d’une fratrie qui se compose de 17 frères et sœurs qui bien vite quitte la Seine-Saint-Denis pour emménager à Vigneux-sur-Seine. C’est là qu’il grandit, c’est là qu’il commet ses premiers larcins. Une manière de s’affirmer, de faire plaisir, mais aussi de combattre ce qu’il considère comme une injustice. Bien entendu son père ne voit pas les choses de la même façon et n’hésite pas à l’envoyer au Mali où il doit ronger son frein. À son retour pourtant, les choses ne s’arrangent pas, loin de là. Pris dans la spirale de la délinquance, il prend part à des cambriolages et est régulièrement condamné par la justice lorsqu’il se fait attraper. Car Toumany court vite, très vite même. Repéré pour ses qualités athlétiques, il ne va pas tarder à s’imposer sur le tour de piste où il améliore régulièrement son record jusqu’à descendre sous les 46 secondes.
Il intègre alors l’équipe de Patricia Girard, médaillée olympique sur 100 m haies et désormais coach intraitable. Aux portes de l’équipe de France, il est toutefois rattrapé par son casier judiciaire. Imbroglios, galères et problèmes ne vont pourtant pas l’empêcher de devenir champion de France. Sauf que quelques heures après le podium, il est pris par la police en flagrant délit de cambriolage. Et cette fois, c’est la case prison qui va l’empêcher de réaliser son rêve, de participer aux J.O. de Rio.
Quand Mathieu Palain le retrouve, il garde son rêve et aimerait tant que ses quatre enfants, Ethan, Kylian et Tina, enfants de sa femme Rita, et de son fils, Tiago, fils né d’une autre femme le voient courir en 2024 à Paris. Une ambition qui va tarauder l’enquêteur qui n’aura de cesse de vouloir apporter une réponse à cette question en allant voir les psys, les entraineurs, les journalistes. En se mettant lui aussi à courir jusqu’à vouloir défier son champion.
S’il faut lire ce livre, c’est certes pour ce récit, mais c’est aussi pour la force dégagée par cette rencontre, par ce qu’elle apporte aux deux hommes. Mais ce témoignage est aussi un réquisitoire contre la justice qui oublie d’être juste et contre cet univers carcéral malheureusement fort justement décrié. Quand un détenu fait tous les efforts que l’on attend de lui et n’obtient rien en échange, quand toute l’administration est complice d’un système mafieux, alors on ne peut que se révolter. Et souhaiter que ce petit ruisseau finira par une grande rivière.

Ne t’arrête pas de courir
Mathieu Palain
Éditions de l’iconoclaste
Roman
422 p., 31 €
EAN 9782378802394
Paru le 19/08/2021

Où?
Le roman est situé en France, à Paris, Montreuil, Évry, Ris-Orangis, Corbeil, Grigny, Vigneux-sur-Seine, Fleury-Mérogis, Réau, Montgeron, Fresnes. Une partie se déroule au Mali, à Bamako et Bandiougoula.

Quand?
L’action se déroule des années 1980 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
L’énigme d’un homme, champion le jour, voyou la nuit. Un face-à-face exceptionnel entre l’auteur et son sujet.
De chaque côté du parloir de la prison, deux hommes se font face pendant deux ans, tous les mercredis. L’un, Mathieu Palain, est devenu journaliste et écrivain, alors qu’il rêvait d’une carrière de footballeur. L’autre, Toumany Coulibaly, cinquième d’une famille malienne de dix-huit enfants, est à la fois un athlète hors norme et un cambrioleur en série. Quelques heures après avoir décroché un titre de champion de France du 400 mètres, il a passé une cagoule pour s’attaquer à une boutique de téléphonie.
Au fil des mois, les deux jeunes trentenaires deviennent amis. Ils ont grandi dans la même banlieue sud de Paris. Ils auraient pu devenir camarades de classe ou complices de jeux. Mathieu tente d’éclaircir « l’énigme Coulibaly », sa double vie et son talent fracassé, en rencontrant des proches. Il rêve qu’il s’en sorte, qu’au bout de sa course, il se retrouve un destin.
Tout sonne vrai, juste et authentique dans ce livre. Mathieu Palain a posé ses tripes sur la table pour nous raconter ce face-à-face bouleversant. Quand la vraie vie devient de la grande littérature.
La révélation d’un auteur qui dépeint avec talent une France urbaine, ultra-réaliste et contemporaine.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Goodbook.fr
Franceinfo Culture (Anne-Marie Revol)
RTBF (podcast Week end Première – L’invité)
Quotidien (conseil de lecture de la brigade)
Blog Mémo Émoi
Blog Squirelito
Blog La page qui marque


Mathieu Palain et Toumany Coulibaly © 28 Minutes – ARTE TV

Les premières pages du livre
« Maintenant je connais ça par cœur, mais la première fois j’ai failli rater le parloir. J’avais pris mes dispositions, pourtant. Je m’étais couché tôt, j’avais mis un réveil. Seulement j’avais oublié la voiture. J’ai une bagnole en fin de vie, un Nissan qui pollue trop et à la jauge d’essence capricieuse. Même en panne sèche sur la bande d’arrêt d’urgence, elle persiste à indiquer les trois quarts du plein, alors comme cela m’est arrivé un paquet de fois et que je n’éprouve aucun plaisir à poireauter le long d’une nationale en attendant la dépanneuse, j’essaye de lui donner à boire régulièrement. Il était sept heures quand j’ai quitté la station-service de la porte de Montreuil, je m’en souviens parce que le mec à la radio annonçait les titres du journal. Je me suis dit, t’as de la marge. Puis j’ai vu toutes ces voitures à l’arrêt sur le périphérique, leurs feux traçant un fleuve rouge vif dans la nuit. Un accident. J’avais pas le droit d’être en retard. Même d’une minute. Vous ne répondez pas à l’appel, pas de parloir, tant pis pour vous. Il m’a fallu une heure et quart pour faire quarante kilomètres. Je me suis garé n’importe comment devant la prison et j’ai couru à l’accueil en espérant y trouver du monde. C’était le cas. Ça sentait le café là-dedans. La télé était branchée sur M6 Boutique, des filles en brassière faisaient de leur mieux pour nous vendre une ceinture qui donne le ventre plat. Je transpirais. J’ai à peine eu le temps de laisser mon portable au casier que le surveillant a lancé à travers la salle : « Parloir de 8 h 45 ! »
On était seize. Des mères, des sœurs, des compagnes et des sacs de linge au bout des doigts. J’étais le seul mec. En rang d’oignons, on a suivi le surveillant jusqu’à une porte blindée, il nous a fait attendre une minute dans le vent et la porte s’est ouverte. Il faisait chaud à l’intérieur, on s’y est engouffrés comme dans un bus en hiver. Il n’y avait rien dans cette salle, à part un portique de sécurité et un tapis roulant à rayons X. Le surveillant nous appelait un par un. Vous sonnez, vous enlevez un truc – ceinture, collier, paire de bottes. Trois échecs sous le portique et vous rentrez chez vous, parloir annulé. Ça a été mon tour, le surveillant a dit : « Famille Coulibaly », et je me suis avancé, sentant sur moi le regard de ces femmes qui pensaient, ce petit Blanc, là, il s’appelle Coulibaly ? J’ai ôté ma veste. À gauche, il y avait une vitre sans tain, que le surveillant a fixé un instant avant de me laisser franchir le tourniquet. Ensuite, il a fallu traverser la cour d’honneur. Les cellules étaient là. J’ai cherché une silhouette à la fenêtre mais il était trop tôt, ou bien il faisait trop froid, je n’ai rien vu derrière les barreaux. Tout me semblait très blanc. Sans les murs d’enceinte, les miradors et les rangées de barbelés, on aurait pu croire à un hôpital. Au-dessus de nos têtes, il y avait une immense toile d’araignée. Des câbles antiaériens, installés après l’évasion de Rédoine Faïd, le braqueur. Ses complices avaient découpé la porte à la disqueuse avant de l’extraire du parloir en menaçant tout le monde à la kalachnikov. Un hélicoptère les attendait. C’était il y a huit mois. Depuis, Faïd a été repris.

Les femmes déposent leurs colis à une surveillante derrière un comptoir et on refait l’appel pour recevoir un numéro de cabine. « Coulibaly, la 24. » Un surveillant m’ouvre une porte repeinte en mauve, au bout d’un couloir, et je me retrouve seul devant trois chaises en plastique et une table bancale. Voilà à quoi ressemble un parloir. Je me place au milieu, en écartant les bras je touche les murs des deux côtés. Je suis de taille moyenne, 1 mètre 74, et comme je n’ai pas des bras d’orang-outan, je dirais que la pièce fait à peu près ça de large, 1 mètre 74. Au mur, il y a un bouton rouge et un hygiaphone. Le bouton rouge, je suppose qu’on appuie dessus quand les choses dégénèrent, quand des petites amies qui n’en peuvent plus d’attendre viennent un jour dire qu’elles n’en peuvent plus, justement, et qu’elles refusent de perdre leur temps. Voilà, c’est la dernière fois. Une claque part, ça gueule, la femme en danger presse le bouton rouge et les surveillants déboulent. Le type est ceinturé, il hurle à la mort dans le couloir, sa voix chargée d’insultes s’éloigne dans les étages tandis que sa femme hoquette, le souffle court, se disant au fond d’elle, c’est bon, c’est fini.
Je l’ignorais mais l’établissement venait de vivre une histoire similaire. Alertés par des bruits suspects, les surveillants avaient déclenché l’alarme et trouvé le détenu qui sautait à pieds joints sur la tête de sa compagne. Quand en garde à vue on lui demanda pourquoi il avait fait ça, il répondit : « Elle m’a trompé. » La jeune femme, vingt-sept ans, avait été transportée à l’hôpital dans un état grave.
Il y a plus de sept cents détenus à Réau, sans compter le personnel et les surveillants, pourtant c’était comme si j’étais seul dans le bâtiment. Le silence était parfait. J’avais installé une chaise en face de la mienne, à une distance que j’estimais raisonnable pour une discussion, et continué d’attendre, seul dans cet espace si vide que le regard n’accroche nulle part. J’étais là pour visiter quelqu’un que je ne connaissais pas, et je me demandais ce qu’on allait bien pouvoir se dire. Je suppose que ça arrive avant un rendez-vous galant, ce genre de stress, on espère que l’alchimie va prendre, mais on prépare quand même deux ou trois sujets de conversation, au cas où. Ça me paraît loin, maintenant, mais à un moment, dans le silence de cette pièce froide, la question m’a violemment percuté : « Qu’est-ce que tu fais là ? »

J’étais tombé sur un article qui commençait ainsi : « C’est l’histoire d’un athlète sacré champion de France du 400 mètres qui a choisi de gâcher son talent et sa vie. Toumany Coulibaly, 30 ans, comparaissait à nouveau devant le tribunal correctionnel d’Évry pour une tentative de cambriolage. Le coureur est actuellement en détention pour des faits similaires. »
J’ignore si c’est parce que ça parlait de sport ou de ce coin de l’Essonne où j’avais grandi, mais ça m’a intéressé. Plus loin dans l’article, le jeune homme était cité à l’audience, demandant à la presse de ne plus écrire sur ses affaires, car le plus âgé de ses quatre enfants avait appris à lire et ça lui ferait mal d’apprendre que son père n’est pas seulement un champion, mais aussi un voleur multirécidiviste. Bien sûr, les journalistes s’étaient moqués de lui, et dans Le Parisien on avait eu droit au détail de son « palmarès judiciaire » : treize condamnations, que des vols et des cambriolages. J’ai cherché d’autres articles et je suis tombé sur cette info que j’ai eu beaucoup de mal à croire : le 22 février 2015, quelques heures après avoir remporté le titre de champion de France du 400 mètres, Toumany Coulibaly ne sabre pas le champagne. Il ne fête pas l’événement avec sa femme et ses enfants au restaurant. Non, il pose sa médaille sur la table de la cuisine, attrape une cagoule et rejoint quatre complices pour cambrioler une boutique de téléphones portables.

Sa première incarcération remonte à 2007. On avait dix-neuf ans en 2007. Je veux dire lui et moi, puisqu’on a six mois d’écart. Je marchais chaque matin de mon immeuble jusqu’à la gare de Ris-Orangis et me tapais une heure de RER pour rejoindre la fac, à Paris. Je voulais devenir journaliste, j’avais échoué dans le sport et j’avais pas de plan B. Lui dormait à la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis, bâtiment D3, à cinq minutes de chez moi. J’ai regardé à nouveau sa photo dans le journal. Il est en tenue de compétition, cuissard et débardeur. Il se mord la lèvre supérieure, fronce les sourcils et regarde loin devant. Il a l’air d’un type inquiet, sur le point d’envisager la fuite.
Quand j’ai commencé à m’intéresser à Toumany Coulibaly, j’étais en immersion à Auxerre, dans un service de la protection judiciaire de la jeunesse, pour un boulot d’enquête qui, je ne le savais pas encore, allait devenir un roman. Mon quotidien consistait à suivre des éducateurs en prise avec des gamins qui ne vont pas bien. Des écorchés vifs, qui saignent et lèchent leurs plaies. Des gosses en dépression qui se débattent dans leur adolescence en essayant de rester vivants. J’ai passé six mois à leur contact. Je n’en suis pas sorti en expert de la délinquance, loin de là. Disons qu’on m’a fait prendre conscience de principes importants, comme de ne pas laisser tomber un jeune qui a passé sa vie à être abandonné. Peut-être ai-je été influencé par cette expérience. Peut-être pas. Toujours est-il qu’après avoir lu tout ce que je pouvais lire sur Toumany Coulibaly, et alors qu’il exprimait très clairement son désir de ne plus avoir affaire à des journalistes, j’ai décidé de lui écrire.
Toumany Coulibaly
Allée des Thuyas
94260 Fresnes

Cher monsieur Coulibaly,
On a le même âge, on a quasiment grandi au même endroit (Ris-Orangis pour moi) et, si on se croisait, dehors on se tutoierait sûrement, mais on ne se connaît pas, alors je vais dire « vous ».
Mon père était sprinteur à Montgeron, petit, trapu, explosif, il jaillissait des blocks, mais ses jambes courtes l’handicapaient ensuite, il perdait en vitesse. Il était spécialiste du 60 mètres. Le 100, pour lui, c’était déjà trop long. Il n’est jamais devenu champion de France mais il a un record en 7,2 secondes qui n’est pas dégueulasse.
Moi, je ne suis même pas vraiment rapide – je joue 6 au foot, le type qui court longtemps –, mais je sais que le tour de piste est la pire des distances. Il faut être à fond tout en gérant l’effort. Rester en fréquence mais ne pas s’asphyxier. Accepter le lactique sans tétaniser. C’est un sport de chien qui vous fait vomir à l’entraînement et n’offre rien à part des souvenirs et des coupes qui prennent la poussière. On n’y gagne pas sa vie.
Je m’appelle Mathieu Palain. Je suis journaliste. Je ne veux pas vous faire chier. Je sais simplement, parce que j’ai passé ma vie à Ris, Évry, Grigny, Corbeil, qu’il y a des choses que les journalistes ne peuvent pas comprendre. Disiz La Peste a fait une chanson là-dessus, le « Banlieusard Syndrome ». Une histoire de spirale du mec de tess, le truc qui fait qu’on a beau chercher à s’enfuir, le quartier nous rattrape.
Je sais que ce n’est pas facile, et que s’entraîner dans une promenade à Fresnes est un non-sens. Mais j’aimerais vous rencontrer. Je ne suis pas psychologue, mais je pense que je comprends.

Je signais de mon nom, ajoutant mon adresse et mon numéro de portable.
Et puis rien. Le silence.
Je me suis d’abord dit que j’avais fait erreur, il n’était peut-être pas à Fresnes. Puis j’ai compris qu’il faisait ce qu’il avait promis de faire : ne plus parler aux journalistes.
Un an a passé.
Et puis, alors que je sortais de quinze jours de vacances sans connexion, j’ai rallumé mon portable et découvert un texto, reçu d’un numéro inconnu :
« Salut Mathieu c’est Toumany. »
Il m’a fallu un moment.
« Toumany Coulibaly ? »
Il répondit immédiatement.
« Oui c’est bien moi. Le sprinteur. »
« Vous avez reçu ma lettre ? Je suis à l’étranger avec très peu de réseau, seriez-vous d’accord pour se voir ? »
Je ne sais pas pourquoi, je l’imaginais dehors.
« Oui très bien reçue. Je l’ai conservée. Je ne suis plus à Fresnes mais toujours incarcéré à Réau. On peut reprendre contact à votre retour, pas de soucis. »
«Ah, Réau?»
«Oui… comme j’ai pris un certain nombre d’années de prison, j’ai été transféré en centre de détention.»
«Vous arrivez à vous entraîner?»
«Oh oui je m’entraîne très très dur. Je n’ai jamais lâché le sport. Depuis le premier jour de mon incarcération, je m’entraîne sans relâche. Je cours autour d’un grand terrain de foot en synthétique qui fait deux cent cinquante mètres. J’y ai accès tous les jours, pareil pour la musculation, je cours en promenade aussi. Le week-end, je fais du renforcement. Et d’autres sports aussi : de la boxe pour le cardio, volley pour la détente, yoga pour la gestion de mon souffle, j’ai repris mes études et obtenu mon BTS de comptabilité en juin dernier. Et je me soigne à travers les psys.»
«Tout ça ! C’est dingue. Vous pensez que je pourrais obtenir un parloir?»
«Oui, je ne dépends plus du juge, vous y aurez droit, je vous envoie les démarches à faire.»
Voilà comment je me suis retrouvé ce mercredi aux alentours de 8 h 45, à patienter dans une cabine de parloir du centre pénitentiaire du Sud Francilien.

Le silence vous apprend à entendre l’imperceptible. Une voix d’homme, le cliquetis d’un trousseau de clés, le « poc, poc » des chaussures de sécurité. Je tire sur mon jean, je me lève et reste là, les bras ballants, à attendre que la porte s’ouvre. Toumany Coulibaly entre en baissant la tête. Il est plus costaud que je le pensais. Un surveillant referme derrière lui. On se serre la main. Il sourit.
— Merci pour votre lettre. Je la relis souvent.
— Pourquoi m’avoir répondu un an après ? je demande.
— Je vous avais écrit bien avant mais vous m’aviez pas répondu. C’était un texto qui disait « Merci pour la lettre », un truc comme ça. J’avais pas mis mon nom, vous avez pas dû comprendre que ça venait de moi.
Je n’ai aucun souvenir d’un tel message.
— Comment ça va ?
— Très bien. Les jours passent vite, je subis pas du tout ma peine.
— Vous pouvez sortir de cellule ? Vous faites quoi de vos journées ?
— Je suis tout le temps dehors. C’est un autre monde, par rapport à Fresnes. Là-bas, on est les uns sur les autres, cellules fermées, tu sors que pour la douche ou la promenade, ça n’a rien à voir. Ici, on m’a confié le poste de monteur vidéo, je fais des petits films, des reportages…
— C’est-à-dire ?
— J’ai un pied, une caméra, et je filme ce qui se passe dans la prison. Par exemple, cet après-midi, je dois monter un reportage sur Paris-Roubaix, la course de vélo. Des détenus l’ont faite un jour avant les pros.
— Vous les avez filmés ? Comme à la télé ?
Je l’imaginais sur une moto à l’arrière du peloton, une caméra à l’épaule, à avaler de la boue et de la poussière, à avoir mal au cul à la fin de la journée, à cause des pavés.
Il rit.
— J’aurais bien aimé. Non, j’ai récupéré les images et je vais faire le montage. Tous mes reportages, je les diffuse sur la chaîne interne.
— Qui les regarde ?
— Les détenus. Ils ont la télé, il suffit qu’ils se branchent sur la 80 et ils voient ce que je fais.
— Du coup, vous vous baladez avec votre caméra et vous filmez ce que vous voulez ?
— C’est ça. Enfin, ça doit quand même être validé par la direction, donc y a des endroits que je peux pas filmer. Les murs, les grillages, tout ce qui pourrait servir à une évasion. À part ça, ils me laissent tranquille. En ce moment, on tourne un long-métrage.
— Un film de cinéma ?
— Un quatre-vingt-dix minutes. L’histoire d’un boxeur incarcéré. Je joue le rôle principal, c’est pour ça, j’ai poussé de la fonte comme un débile ces derniers temps, mais il fallait que je me fasse un corps de boxeur : les bras, les abdos, tout ça.
Par réflexe, il gonfle le buste, dévoilant les muscles épais qui s’échappent des manches de son t-shirt.
— Je suis lourd, là. 88 kilos, c’est n’importe quoi.
Il a l’air en pleine santé.
— Vous mesurez combien ? je demande.
— 1 mètre 92. Mon poids de forme, c’est 82 kilos. Après le tournage, je reprendrai la course sérieusement parce que sur 400 mètres, quand t’en peux plus et que la respiration se met à siffler, tu les sens les kilos en trop.
L’espace d’un instant, je n’ai pas su quoi répondre. J’ai repensé aux sujets de conversation qu’on prépare en cas de blanc.
— Vous gagnez un peu d’argent ? Comment faites-vous pour cantiner ?
Ah, au fait, oubliez les séries américaines. La cantine n’a rien à voir avec un réfectoire où les détenus en pyjama orange se battent à la fourchette. Chez nous, la gamelle est servie en cellule. On mange sur son lit en regardant la télé. Non, la cantine c’est le magasin général, l’épicerie au coin de la rue, l’endroit où vous achetez tout et n’importe quoi : un ventilateur, des baskets, une paire de chaussettes, de la confiture, du Nutella, une console de jeux, des plaques pour cuisiner… Ça n’a l’air de rien dehors, mais en taule, c’est vital.
— Je bosse à l’atelier. En ce moment, on trie des prospectus. Le tarif, c’est 3 euros les mille fascicules. Si tu carbures bien, tu peux te faire 39 euros. Avant, quand j’étais à Fresnes, je travaillais pas. Y a trop de candidats là-bas, ils donnent la priorité à ceux qu’ont pas de soutien, les indigents qui touchent jamais de mandat, qu’ont personne dehors, pas de femme, pas d’amis.
— Votre femme, elle vient vous voir ?
— Chaque semaine, ouais. Y a qu’elle qu’a un permis. Et toi.
Ça m’a détendu de l’entendre passer au tutoiement.
— T’as des frères et sœurs ?
Il sourit à nouveau.
— On est dix-huit chez nous. Famille malienne. J’ai deux mères. Dix-sept frères et sœurs.

J’ai pensé à Will Hunting, ce film où Matt Damon joue un surdoué avec un casier long comme le bras. Il passe son temps à se battre, fait la navette entre le tribunal et la prison, et un jour il rencontre cette fille – Minnie Driver –, une grosse tête de Harvard qui doit bûcher pour réussir parce que, contrairement à lui, elle n’a pas de génie. Ils sortent ensemble, ça se passe comme dans un rêve, sauf qu’au bout d’un moment la fille se rend compte qu’il ne lui a rien confié de vraiment personnel, alors elle lance, parce qu’il est de Boston-Sud et que c’est bourré de catholiques irlandais par là-bas :
« Alors, t’as plein de frères et sœurs ? »
Il est un peu surpris par la question, mais il acquiesce.
« Combien ? elle demande.
— Tu me croirais pas si je te le disais. »
Elle hausse les sourcils.
« Quoi, attends, cinq ? sept ? huit ?
— J’ai douze grands frères. »
Elle crie presque :
« Tu te fous de ma gueule !
— Je le jure devant Dieu. Je suis le treizième, le chanceux.
— Tu te souviens de leurs prénoms ?
— Hein ? C’est mes frères, bien sûr que je me souviens de leurs prénoms.
— Prouve-le. »
Sans la quitter des yeux, il débite à toute vitesse :
« Marky, Ricky, Jimmy, Terry, Mikey, Davy, Timmy, Tony, Joey, Robby, Johnny et Brian.
— Encore.
— Marky, Ricky, Jimmy, Terry, Mikey, Davy, Timmy, Tony, Joey, Robby, Johnny et Brian. »
Elle s’en veut d’avoir douté. Elle dit :
« J’aimerais les rencontrer », et il souffle en retour :
« Bien sûr, ouais, faudra faire ça… »
Plus tard dans le film, on apprend que Matt Damon n’a pas de frères, qu’il a été abandonné, ballotté de famille d’accueil en famille d’accueil et que les cicatrices qui marquent ses jambes ne sont pas les stigmates d’une chute à vélo mais les traces laissées par les coups de couteau et les mégots qu’on éteignait sur sa peau. On se dit alors qu’il part en vrille pour de bonnes raisons.
Je revivais cette scène quand Toumany a dégainé ses dix-sept frères et sœurs.
— Ils n’ont pas de permis pour venir ici ? je demande.
— Non. J’ai coupé les ponts avec tout le monde, les potes aussi. Je veux pas qu’ils viennent. Faut que je me recentre sur moi-même. On fait pas du neuf avec du vieux.
Pour la première fois, il y avait quelque chose de grave dans sa voix.
— Et tes enfants ? T’as des enfants, non ?
Je savais qu’il en avait quatre.
— J’ai trois enfants, Ethan, Kylian et Tina, avec ma femme, Rita, et un fils, Tiago, avec une autre femme. Les trois premiers viennent une fois par mois. Tiago, ça fait trois ans que je l’ai pas vu.
— Comment ils le vivent ? Je veux dire, ça là, ton incarcération ?
Il se passe une main sur le visage.
— Pendant longtemps, je leur ai pas dit que j’étais en prison. Avec leur mère, on disait que j’étais en stage, que je pouvais pas rentrer à la maison, et ils y croyaient. Ils venaient ici, ils pensaient que c’était un genre de centre d’entraînement et que leur père cravachait pour devenir un champion. Mon plus grand, Ethan, il a dix ans maintenant, j’ai dit à Rita, l’année prochaine, c’est le collège, faut lui dire. Moi, à son âge, je prenais le RER seul, tu m’aurais pas fait avaler ces conneries, mais elle m’a dit c’est pas la même éducation, pas la même génération, alors on a attendu. Puis elle est tombée sur l’historique de l’ordinateur et elle a vu qu’il avait tapé « Toumany Coulibaly » dans Google. Là, y a pas de secret, tu fais ça, toutes mes affaires ressortent.
— Alors ?
— Alors je lui ai dit la vérité. Il a pas pleuré. Il a réagi comme moi dans ce genre de situation, il a souri. Je sais que je l’ai énormément déçu.
— Elle date de quand, cette annonce ?
— La semaine dernière. C’est dur, mais il faut le faire. Tina, elle a trois ans, elle dit : « Samedi on va chez papa ! », ça me fend le cœur. C’est pas chez papa, c’est la prison.
Il prend une profonde inspiration.
— J’ai peur que mes actes se répercutent sur mes enfants. Je veux pas comprendre qu’il est trop tard le jour où j’irai voir mon fils au parloir. Ou quand ma fille me dira « Papa, il m’a trompé, je suis enceinte, je lâche l’école… » parce que je pourrai m’en prendre qu’à moi-même.
J’avais pas de montre. Je me disais que ça devait bientôt faire une heure, quand le surveillant s’est pointé à la porte. Il l’a entrouverte et a lancé « Fin de parloir », avant de poursuivre vers la cabine d’à côté. Toumany s’est levé, il a souri à nouveau, un vrai sourire, et m’a tendu la main.
— À bientôt.

Une fois dehors, j’avais peur d’oublier ce qu’on venait de se dire, alors j’ai roulé juste assez pour quitter le parking sous vidéosurveillance, je me suis garé le long de la voie rapide et j’ai pris des notes. C’était pas hyper confortable, alors j’ai appelé un contact à la direction de l’administration pénitentiaire pour savoir si, en tant que journaliste, je pouvais demander un permis spécial pour mener mes interviews proprement, avec un dictaphone ou un bloc-notes, au moins.
— Je serais toi, il m’a dit, je ferais pas ça. Non seulement ils te fileront pas l’autorisation, mais en plus ils vont te sucrer le parloir. Si tu demandes à faire un vague reportage sur « le sport en détention », ils seront partants, ils te trouveront une prison, un moniteur de sport motivé pour te parler, ça, y a aucun souci. Mais aller voir un mec bien précis pour l’interroger sur sa vie, ça leur plaira pas.
— Pourquoi ?
— Parce que ça starifie un détenu. Ça crée des jalousies. Donc pour éviter de foutre la merde en détention, ils te diront non.

En raccrochant, j’ai remarqué que la prison était encore à un jet de pierre. Par la vitre passager, je voyais le toit du mirador dépasser de la cime des peupliers. Il devait y avoir des gardes armés à l’intérieur, mais j’ai eu beau plisser les yeux, de là où j’étais, il m’était impossible de distinguer qui que ce soit. J’ai remis le contact.
Sur le retour, j’ai reçu un message.
« Yo, merci à toi de t’être déplacé. Ça me fait énormément plaisir. Franchement, j’aurais pas cru, mais le courant passe bien. T’as dû remarquer que je parle énormément. »
J’ai eu envie de revenir. J’avais d’un coup plein de questions.

La semaine suivante, j’avais un petit crayon dans la poche arrière de mon jean, avec des feuilles vierges pliées en quatre. Je savais que ça sonnerait pas au portique. Au parloir, j’ai demandé à Toumany si ça le dérangeait que je prenne des notes, il m’a dit non, vas-y, sans problème, et je me suis mis à gratter. Je risquais probablement pas grand-chose, mais le simple fait de cacher ces trucs me rendait nerveux. Il y a un hublot dans la porte qui permet aux surveillants de voir ce qu’il se passe depuis le couloir. Ils restent pas là à scruter vos faits et gestes – tous les couples font l’amour –, mais ils jettent quand même un œil de temps en temps. Ça me stressait de voir leurs silhouettes passer à travers le couloir. J’ai rangé mon crayon et je m’en suis tenu à la mémoire et au carnet dans la voiture.

Depuis le début, il y avait un truc que je pigeais pas : où avait-il trouvé un iPhone ?
— Je l’ai acheté ici. 500 euros. Tout le monde a un téléphone. Sans ça, tu subis vraiment.
— Qui les fait entrer ?
— Des détenus. Des surveillants. Un vieil iPhone comme le mien, ils le touchent autour de 80 euros dehors, mais à l’intérieur, ça se vend facile 500. À Fresnes, c’était 1 000 euros.
— Et tu t’es jamais fait repérer ?
— Non. Mais c’est réglo, si tu les fais pas chier, les surveillants te laissent tranquille. Ça fait bientôt trois ans que je suis incarcéré, j’ai eu deux fouilles. La dernière, j’étais au téléphone quand le gardien s’est annoncé à la porte, j’ai juste eu le temps de cacher le portable, il a fait un tour rapide, RAS, il est ressorti.
— Mais ils savent que vous avez des portables ?
— Bien sûr qu’ils savent. Je te dis, si tu te tiens à carreau, il t’arrivera rien. Tu te souviens de la chaleur, la semaine dernière ? On faisait des pompes avec des potes dans le couloir. J’étais en train de filmer quand le surveillant est arrivé. Il a rigolé. On le voit se marrer sur la vidéo.
— Ça fait trois ans que t’es là… Ta fin de peine, elle est pour quand ?
— Octobre 2023.
On était en 2019. Ça me semblait si loin. Je me suis retenu de lâcher « désolé ».

Pour des vols sans violence, normalement vous prenez trois ans, vous faites dix-huit mois et vous sortez. Le truc, c’est que Toumany avait tellement d’affaires… J’étais incapable d’expliquer l’enchevêtrement de ses condamnations, mais il en avait assez pour se retrouver avec une peine de braqueur à main armée.
— T’as encore été jugé le mois dernier, non ?
— Ils m’ont rajouté deux ans ferme. Pour le Carrefour de Vigneux.
— C’est quoi l’histoire ?
Il sourit. Il a l’air gêné mais je crois pas qu’il le soit.
— J’avais arrangé le coup avec le vigile pour un cambriolage. Il devait me sortir les plans du magasin, me donner les emplacements des caméras, débrancher l’alarme. On avait rendez-vous. Je le sentais pas, mais j’y suis allé quand même. Quand je suis arrivé, la police m’attendait. Je venais de me faire opérer des genoux, les points étaient frais, je pouvais pas courir, je me suis fait serrer.
— Pourquoi t’y es allé si tu le sentais pas ?
Il hausse les épaules.
— Je sais pas. J’avais besoin de fric. J’étais en rééducation à Clairefontaine, je voyais les footballeurs débarquer en Ferrari, en Lamborghini, et moi j’étais là, avec mon survêt de l’équipe de France, pas un euro en poche, j’avais même pas de quoi payer le kiné.
— C’était combien ?
— 60 euros la séance… Ma femme a essayé de me retenir, je la revois dans l’appartement, me barrer la porte d’entrée, je lui disais « Laisse-moi y aller », elle gueulait et tout, mais j’ai rien voulu savoir. J’en pouvais plus, je devais de l’argent à trop de monde, je volais à l’étalage pour que mes gosses aient des couches sur les fesses, je piquais des boîtes de thon, je payais plus mes amendes, c’était trop.
— Elle a réagi comment, ta femme, quand elle a su que t’étais en garde à vue ?
Il ajuste sa posture. La chaise fait un bruit de plastique.
— Ma femme ? il répète. Ma femme, je lui fais perdre son temps. Elle comprend pas pourquoi je suis comme ça. Elle m’avait envoyé chez Kiabi acheter des fringues pour la petite, je suis revenu avec une robe à 35 euros pour un bébé de trois semaines. Elle m’a hurlé dessus : « J’habille pas mes enfants avec des vêtements volés ! Va les rapporter ! »
Il rit.
— J’avais même pas volé la bonne couleur.
Je ris aussi.
— Et tes parents, ils en pensent quoi ?
— Ma mère, elle prie. Elle dit : « Toumany, tu dois voir l’imam. Tu as la main qui vole. » Voilà, c’est pas moi, c’est ma main. Encore hier, je l’ai eue au téléphone, elle me l’a ressorti.
Il souffle.
— Tu sais, on me voit comme un mec solide, mental d’acier et tout, mais je suis pas si fort. Parfois, je dirais même que je suis faible.
Je ne dis rien. Je l’observe. Il respire.
— J’ai fait des trucs dont j’ai vachement honte. Des vols à l’arraché.
— Des sacs à main ?
Je l’imaginais avec ses 88 kilos de muscle, traîner une vieille dame sur le trottoir pour un sac Chanel. Ça collait pas. J’arrivais pas à mettre son visage sur le corps du type qui ferait un truc pareil.
— J’ai posé une question à une fille, une blonde, sur le quai du RER, elle m’a envoyé chier. Son téléphone a sonné devant moi, elle a décroché, je lui ai arraché. Je l’ai entendue crier « Au voleur ! », j’ai couru tout ce que j’ai pu mais en sautant les tourniquets, j’ai pris une trop grande impulsion, ma tête a heurté un truc dans le plafond et je suis tombé K.-O. Quand je suis revenu à moi, un grand rebeu me maintenait au sol. Il devait bosser dans le bâtiment, il avait des mains épaisses, le genre qui attrape des tuiles gelées sur les chantiers. Il me tenait d’un bras, de l’autre il m’a mis une gifle de cow-boy. Je me suis mis à pleurer. J’ai dit que j’étais malien, que j’avais pas de papiers, il m’a fait la leçon, comme quoi c’était à cause de mecs comme moi que nous, les immigrés, on avait une sale image. Là-dessus, il m’a remis une gifle aussi forte que la première, il a pris le portable et l’a rendu à la fille. Avant de partir, il m’a lancé : « T’as de la chance d’être tombé sur moi. Les keufs, ils te renvoient au bled à la nage ! »
— T’as peur de rechuter ? Je veux dire, ce genre d’histoire, ça pourrait encore arriver ?
— J’ai trente et un ans. Je peux pas répéter les mêmes conneries à l’infini, faut que j’avance. Des pulsions, des tentations, j’en aurai jusqu’à la fin de ma vie. Mais je veux plus céder à la facilité. Je veux plus de ça, là, la prison, mes enfants au parloir… Ça va être dur. Il me faudra un suivi à vie. Je suis pas encore guéri.
Il a l’air sincère.
— Et le sport, t’y crois encore ?
À ce moment de l’histoire, j’avais besoin d’entendre qu’il n’avait pas lâché.
— Je m’entraîne pour ça, pour revenir. Mon objectif, c’est les Jeux olympiques à Paris en 2024.
J’essaye de prendre un ton raisonnable :
— T’es de 1988, comme moi. On aura trente-six ans en 2024. Tu penses pas que tu seras cramé ?
— J’en sais rien, faudra juger sur place. Mais je m’entraîne dur, je cours, je mange bien, je dors à 22 heures, j’ai jamais bu, jamais fumé, je suis pas abîmé.
J’avais envie de croire à cette histoire : le type aux oubliettes qui revient quand on le croit mort. Ça arrive dans les livres, au cinéma. Mais l’athlétisme est un sport cruel, qui exige le meilleur de vous-même. À 90 % de vos capacités, oubliez, vous allez vous ridiculiser.

Quand il a reçu ma lettre, Toumany était à la maison d’arrêt de Fresnes, un édifice en meulière qui sentait probablement la peinture à son inauguration en 1898, mais qui a du mal avec le progrès : 200 % d’occupation, des punaises de lit, des champignons, des rats qui couinent en dévalant les coursives. Les cours de promenade consistent en un couloir vétuste aux murs si hauts qu’on ne peut espérer le soleil qu’au zénith. Plusieurs tribunaux les ont jugées « attentatoires à la dignité humaine » mais Toumany n’a rien d’autre pour courir alors il slalome entre les détenus, trouve une foulée correcte et avale les 21 kilomètres d’un semi-marathon dans une cour de quinze mètres de long. Pour ne pas avoir à compter les tours, il est autorisé à porter une montre GPS qui lui indique l’allure et les kilomètres. Au bout d’une heure trente, la montre sonne l’arrivée. Toumany ralentit, marche, lève les bras une minute et remonte s’étirer en cellule. C’était il y a longtemps. Il entamait sa peine. Il aurait pu se dire, j’en ai pour cinq ans, minimum, je peux lever le pied, j’affronterai la souffrance quand l’horizon sera dégagé. Mais non.

— À quoi tu penses quand tu cours comme ça, au milieu des détenus ? je demande.
— À la foule. Au speaker dans le stade, aux concurrents que j’aperçois dans les coins. Je pense à ça quand je cours, plus du tout à la prison.
Le surveillant met un tour de clé, dit « C’est l’heure » d’une voix monocorde et reste dans l’embrasure, à attendre qu’on se dise au revoir. Toumany me serre la main. Je sens un papier dans ma paume. Je ferme le poing. Ils sortent, me laissant seul dans le silence. J’ouvre la main. C’est une feuille d’écolier, avec une marge et des grands carreaux, pleine de phrases au stylo bille. Je fais un tour sur moi-même pour vérifier qu’il n’y a pas de caméra, fourre la feuille dans ma poche et attends d’être à l’abri dans mon vieux Nissan, au bord de la voie rapide.
C’est une longue lettre. Je l’ai lue deux fois. Je n’ai pas pu prendre de notes à chaud, je l’ai rangée et j’ai roulé d’une traite jusqu’à la maison. Le lendemain, au petit déjeuner, Adèle a demandé ce qu’il y avait dedans. Elle a éteint la radio et je lui ai lue à voix haute. Quand j’ai relevé la tête, elle pleurait en silence au-dessus de son thé.

Qui suis-je ?

Je suis insaisissable.
Derrière mon sourire et mes attitudes gentilles, il ne faut surtout pas qu’on gratte trop le vernis parce que je crois que je suis un monstre sans CŒUR.
Je veux toujours faire bonne impression. Le regard des autres est important, je veux tellement plaire que je ne dis jamais NON. Même si je sais que ça va me mettre dans des histoires. Mais jamais je ne me battrais. Je n’aime pas la violence et je suis LÂCHE.
Les autres le savent vite et profitent de mes faiblesses.
Je suis drôle, souriant, gentil et très IMMATURE mais dans le fond, je pense surtout à moi.
Je suis MANIPULATEUR, hyper MENTEUR et pas si gentil que ça. Il est difficile de me faire CONFIANCE, je ne suis pas si FIABLE.
En fait, j’ai un aspect positif en apparence mais assez négatif derrière. J’aime avoir un ascendant sur les autres même si je suis quelqu’un de solitaire qui n’a besoin de personne et déteste demander de l’aide.
Je ne m’intéresse aux autres que si c’est bon pour moi. J’abuse souvent de la culpabilisation avec mon entourage. Ce qui fait de moi quelqu’un de NARCISSIQUE.
QUI SUIS-JE ?
Je ne sais pas trop à part que je suis un VOLEUR avec des pulsions incontrôlables.
Je suis MENTEUR et MANIPULATEUR mais derrière tout ça je suis très TIMIDE.
Je DÉTRUIS tout ce que je CONSTRUIS. Au fond de moi je rêve et j’ai ENVIE DE RÉUSSIR mais je me rends compte trop TARD que je n’y arriverai pas.
J’aime mes ENFANTS et je VEUX devenir MEILLEUR pour MOI, pour EUX et le MONDE ENTIER.

À la fin, il signe d’un dessin étrange, très enfantin. Un bonhomme souriant, les cheveux dressés en pics.

Je ne savais pas quoi penser. Par texto, je lui écris :
« J’ai lu en sortant, j’ai été surpris. Je pense que tu es trop sévère avec toi-même. »
« C’est exactement, mais exactement au mot près ce que me dit la psy : trop dur avec moi-même. Elle pense que je me trompe. Mais je me juge au regard de mes actes. »
Ce titre en rouge. Ces majuscules. Il y avait quelque chose qui me dérangeait et pendant quelques jours je n’ai pas su l’identifier. Puis j’ai aligné les mots sur une feuille : CULPABILISATION, MENTEUR, MANIPULATEUR, NARCISSIQUE, IMMATURE, LÂCHE. C’était du jargon d’expert psychiatre. Il a connu tellement d’instructions, tellement de procès, de juges, de psys, il a lu tellement de rapports qu’il a fini par s’emparer des termes que les experts ont collé sur son cas. Il y croit sans doute quand il affirme « je suis un manipulateur narcissique », mais qu’est-ce que ça veut dire ?
Dans ma lettre, j’affirmais pompeusement : « Je ne suis pas psychologue, mais je pense que je comprends. » C’était un mensonge. J’avais beau avoir le même âge, avoir grandi au même endroit, savoir qu’il existe des forces invisibles qui vous ramènent sans cesse aux problèmes du quartier, il y avait plein de choses que je ne saisissais pas chez lui. Je n’étais plus sûr de rien.
Je voulais qu’il change. Qu’il s’en sorte. Qu’il arrête de voler et qu’il devienne champion olympique du 400 mètres. Je rêvais. Je refusais de voir une réalité que pourtant il ne me cachait pas. Je savais qu’à son arrivée à Réau, le gradé l’avait convoqué dans son bureau. Pour blaguer, il avait lancé : « Oh là là, planquez tout, voilà Coulibaly ! » Les surveillants avaient ri, Toumany s’était assis et le gradé avait déroulé son speech : « Vous avez du talent, vous êtes intelligent, vous n’avez rien à faire en prison, vous devriez être dehors à défendre la France dans les grandes compétitions… » et pendant qu’il parlait, Toumany passait son bureau en revue en se disant, il faut que je lui pique un truc. Vingt minutes plus tard, il avait une télécommande universelle dans la poche. Il n’avait aucune idée de ce qu’il allait en faire, elle ne lui servait à rien. Il a fini par la donner à un détenu qui en avait assez de se lever pour changer de chaîne sur sa télé.
J’aurais pu en conclure qu’il était irrécupérable. Mais un camé doit toucher le fond pour rebondir. Connaître l’overdose, la cure, la rechute, la cure, la rechute… C’est en moyenne après le septième séjour en désintox qu’on décroche vraiment de la dope. Le tout, c’est d’y croire.
J’avais envie d’y croire. »

Extrait
« Mamadou entend parler de Montreuil, une ville bénie aux portes de Paris qui aurait déjà accueilli plus de dix mille Maliens. Une fois qu’il s’est niché dans vos tripes, l’appel d’une vie meilleure est irrésistible. Il part. Ses deux femmes le rejoignent après qu’il a trouvé un poste d’éboueur à la mairie de Paris. Toumany naît le 6 janvier 1988, à Montreuil, donc, mais il a peu de souvenirs de ses années en Seine-Saint-Denis. Il est encore petit quand les Coulibaly emménagent trente kilomètres plus au sud, à Vigneux-sur-Seine. Au rez-de-chaussée d’un immeuble bas. Cité de la Croix-Blanche. Taux de chômage: 52%.
Disons que l’histoire commence là.
Toumany est le cinquième de la fratrie. Il a une mère, Mina, qu’il appelle Maman, et une autre, Bintou, qu’il appelle Matoutou. Elles pourraient se jalouser, mais il n’y en a pas une pour lancer: «Comment tu parles à mon fils?» puisque les dix-huit gosses sont les leurs à toutes les deux. Dix-huit naissances, cela implique d’être toujours enceinte, d’avoir sans cesse un bébé dans les bras, une couche à changer, un sein à donner. Les rôles sont bien définis, Mamadou étant le seul à gagner sa vie, il occupe le sommet de la pyramide. Les enfants lui parlent peu car on ne s’adresse pas au chef pour ne rien dire. Mamadou ne participe pas aux corvées, à part la tasse qu’il lave après avoir bu son thé, seul dans la cuisine, à quatre heures du matin, avant de marcher jusqu’à la gare… » p. 42-43-44

À propos de l’auteur
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Mathieu Palain © Photo Céline Nieszawer

Remarqué pour ses talents de portraitiste dans la revue XXI, Mathieu Palain a publié son premier roman, Sale Gosse en 2019, qui a été un succès critique et public. Avec Ne t’arrête pas de courir, il affirme son goût pour une littérature du réel, dans la lignée des journalistes écrivains. Il a 32 ans. (Source: Éditions de L’Iconoclaste)

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La fille qu’on appelle

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Ouvrage retenu dans la première sélection du Prix Goncourt et du Prix Goncourt des Lycéens

En deux mots
Laura revient vivre auprès de son père, dans un port breton. Ce dernier, chauffeur du maire, propose à sa fille de rencontrer l’édile pour qu’il lui donne un coup de main pour trouver un logement. Quentin Le Bars va accepter de l’aider en échange de faveurs sexuelles. Parviendra-t-elle à mettre le prédateur au pas ?

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Le maire, son chauffeur et sa fille

Dans son nouveau roman construit comme une mécanique implacable Tanguy Viel raconte l’histoire d’une jeune fille abusée par un homme de pouvoir. Un drame d’une brûlante actualité.

C’est un roman malheureusement très actuel. C’est un roman sur le pouvoir, la domination, l’emprise, la manipulation. C’est un roman d’hommes forts. À moins que ce ne soit l’inverse, au bout du compte. Car Tanguy Viel a compris que si le cœur des hommes dans ce coin de Bretagne est en granit, alors il peut se fissurer jusqu’à exploser.
Partie à Rennes, Laura revient auprès de son père dans la petite ville côtière où elle a grandi. Maxime Le Corre, dit Max, est une gloire locale, champion de France de boxe, il a eu une carrière exceptionnellement longue, puisqu’à quarante ans, il continue à enfiler les gants. Quentin Le Bars, le maire de la commune en a fait son chauffeur, lui permettant ainsi de s’afficher avec «son» champion.
Le troisième homme de ce roman est Franck Bellec, le gérant du casino. Un endroit que l’on peut considérer comme «une succursale de la mairie, là où se prenaient des décisions plus importantes qu’au conseil municipal, au point que certains avaient surnommé l’endroit le ministère des finances, et Bellec le grand argentier de la ville.»
Mais rembobinons le film. Car le roman commence au commissariat, au moment où la police prend la déposition de Laura. C’est au fil de son interrogatoire que le lecteur va faire la connaissance de ces trois hommes et de la victime dont la beauté n’a cessé d’attirer les convoitises. Repérée a seize ans par un photographe, elle a été engagée comme mannequin pour des campagnes de publicité, mais aussi pour des photos destinées à des revues de charme.
Aux policiers, Laura confie que c’est sur les conseils de son père Max qu’elle est allé voir son patron pour lui demander de lui trouver un logement, que ce dernier lui a promis de faire son possible avant de solliciter Bellec pour qu’il la loge dans son casino et lui trouve un emploi de serveuse.
En fait, le plan du maire est bien rôdé et les rôles parfaitement répartis. Le Bars a ses habitudes ici. Il vient au casino pour abuser de sa nouvelle protégée, pour assouvir ses besoins sexuels. Et accessoirement pour se prouver que son emprise reste puissante. Ne voit-on pas en lui un futur ministre?
La seule qui ne ferme pas les yeux face à ce manège est la compagne de Bellec qui tente d’avertir Max que la personne que son patron vient régulièrement voir n’est autre que sa propre fille. Mais l’engrenage tourne à pleine vitesse et ce n’est pas ce petit grain de sable qui viendra l’enrayer.
Grâce à une construction tout de virtuosité, le lecteur comprend dès les premières pages que Laura a porté plainte, mais le suspense n’en reste pas moins entier quant à l’issue d’une affaire encore trop banale. Jouant sur les codes du polar, sur une atmosphère à la Simenon, Tanguy Viel parvient à donner à ses personnages une très forte densité, si bien que le lecteur comprend parfaitement leur psychologie, leur fonctionnement. Ajoutons que dans ce jeu de pouvoir la dimension politique sourd de toutes les pages. Le pot de terre peut-il avoir sa chance face au pot de fer ? Le combat mené ici n’est-il pas le combat de trop?

La fille qu’on appelle
Tanguy Viel
Éditions de Minuit
Roman
186 p., 16 €
EAN 9782707347329
Paru le 2/09/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement en Bretagne, dans une ville côtière qui n’est pas nommée. On y évoque aussi Rennes et Paris.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Quand il n’est pas sur un ring à boxer, Max Le Corre est chauffeur pour le maire de la ville. Il est surtout le père de Laura qui, du haut de ses vingt ans, a décidé de revenir vivre avec lui. Alors Max se dit que ce serait une bonne idée si le maire pouvait l’aider à trouver un logement.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Goodbook.fr
Pages des libraires (Entretien mené par Emmanuelle George, Librairie Gwalarn à Lannion)
Diacritik (Johan Faerber)
En Attendant Nadeau (Norbert Czarny)
RTS (entretien mené par Sylvie Tanette)
Bulles de culture
Blog shangols


Entretien avec Tanguy Viel à propos de La fille qu’on appelle © Production Librest

Les premières pages du livre
« Personne ne lui a demandé comment elle était habillée ce matin-là mais elle a tenu à le préciser, qu’elle n’avait pas autre chose à se mettre que des baskets blanches mais savoir quelle robe ou jean siérait à l’occasion, idem du rouge brillant qui couvrirait ses lèvres, elle y pensait depuis l’aube. Elle, assise à la terrasse de l’Univers, sur la grande place piétonne au cœur de la vieille ville, derrière elle on pouvait lire en très grosses lettres sur le haut mur de pierres les mots HÔTEL DE VILLE, plus haut encore le drapeau tricolore comme un garde endormi reposant dans l’air tiède. Bientôt elle franchirait le grand porche et traverserait la cour pavée qui mène au château, anciennement le château donc, puisque depuis longtemps transformé en mairie, et quoique pour elle, dirait-elle, c’était la même chose : qu’elle ait rendez-vous avec le maire de la ville ou le seigneur du village, dans sa tête ça ne faisait pas de différence – même fébrilité, même cœur un peu tendu d’entrer là, dans le grand hall où elle pénétrerait pour la première fois, presque surprise d’en voir s’ouvrir les portes électriques à son approche, comme si elle s’était attendue à voir un pont-levis s’abaisser au-dessus des douves, et qu’à la place d’un vigile en vêtements noirs, elle avait eu affaire à un soldat en cotte de mailles. Dans cette ville, c’est comme ça, on dirait que les siècles d’histoire ont glissé sur les pierres sans jamais les changer, pas même la mer qui deux fois par jour les attaque et puis deux fois par jour aussi renonce et se retire, battue, comme un chien la queue basse.
Elle, assise toujours à la terrasse de l’Univers, bien sûr elle était en avance, le temps d’un café et puis de lire Ouest-France, ou non pas lire vraiment mais parcourir les titres et les photos couleur, et puis quand même s’attarder sur la page des sports, parce que cherchant s’il n’y avait pas un article sur son boxeur de père – lui qui du haut de ses quarante ans venait de remporter son trente-cinquième combat et dont la presse locale ne cessait de célébrer la longévité pour ne pas dire, plus encore, la renaissance – renaissance, oui, c’est le mot qu’ils employaient à loisir depuis que Max Le Corre était revenu en haut de l’affiche, tandis qu’un temps il en avait disparu –, alors elle aura souri sans doute en regardant l’énième photo de lui les bras levés sur un ring, le gros titre au-dessus qui se projetait vers l’avenir, disant « Marchera-t-il encore sur l’eau ? ». Puis, regardant l’heure sur son téléphone, elle a refermé le journal, posé deux euros dans la coupelle devant elle et s’est levée. Dans la grande vitre du café elle s’est estimée une dernière fois, certaine, dira-t-elle plus tard, qu’elle avait fait le bon choix, cette veste en cuir noir qui laissait voir ses hanches, dessous la robe en laine un peu ajustée, le vent à peine qui en effleurait la maille quand elle tirait dessus.
Oui, a-t-elle dit aux policiers, ça peut vous surprendre mais je me suis dit que j’avais fait le bon choix, ça et les baskets blanches qu’on a toutes à vingt ans, de sorte qu’on n’aurait pas pu deviner si j’étais étudiante ou infirmière ou je ne sais pas, la fille qu’on appelle.
La fille qu’on appelle ? a demandé l’un d’eux.
Oui, ce n’est pas comme ça qu’on dit ? Call-girl ? Et elle a ri nerveusement d’avoir dit ça, call-girl, sans que ça fasse sourire ni l’un ni l’autre des deux flics, les bras croisés pour l’un, l’autre plus avancé vers elle, mais l’un comme l’autre à l’affût de chaque mot qu’elle employait et qu’ils semblaient peser comme des fruits exotiques sur une balance alimentaire.
Et puis donc elle a repris son récit, qu’au vigile à l’entrée de la mairie elle avait demandé où se trouvait le cabinet du maire sans savoir que lui, le vigile, en resterait de marbre, indiquant d’un simple mouvement de tête le grand comptoir au fond du hall, laissant traîner presque machinalement ses yeux de haut en bas sur sa silhouette à elle. À cela elle était habituée : que le regard des hommes vînt s’effranger sur elle, elle n’y faisait plus attention depuis longtemps, pour cette bonne raison que par mille occurrences déjà, elle avait fait l’expérience de son attrait, à cause de sa grande taille peut-être ou bien de sa peau métisse, en tout cas depuis longtemps elle le savait, indifférente au charme qu’elle exerçait – ce jour-là ni plus ni moins qu’un autre, sa robe ajustée donc qui ne couvrait pas ses genoux, aux pieds ses baskets blanches qui ne l’étaient plus vraiment, à cause du cuir usé qui en couvrait la surface.
À l’accueil aussi elle a répété qu’elle avait rendez-vous avec le maire, regrettant que personne ne lui demande le motif de sa visite, à quoi elle aurait répondu que c’était personnel – c’est vrai, dit-elle, j’aurais bien aimé qu’on me le demande, juste pour répondre : C’est personnel. Mais pas même en haut du grand escalier de pierre qu’on lui a indiqué, pas même la chétive secrétaire postée à l’entrée du bureau comme un vieux garde-barrière, personne ne lui demanderait la raison de sa visite – accusant quant à elle, la secrétaire, ce qu’il fallait de réprobation ou de jalousie en la dévisageant, si on peut dire ce mot-là, dévisager, quand le regard cette fois tombe comme une guillotine de la tête jusqu’aux pieds.
Elle a soupiré un peu, ladite secrétaire, comme une gouvernante dans une grande maison qui se serait réservé le droit de juger qui ses maîtres recevaient, et puis elle a daigné se lever, a entrouvert la lourde porte de bois dont elle semblait garder l’entrée et, passant la tête dans l’ouverture, elle a dit : Votre rendez-vous est arrivé. Laura aussi l’a entendue, la voix masculine qui répondait : Ah oui merci, en même temps que la vieille secrétaire invitait la jeune fille à se faufiler à son tour dans l’ouverture, c’est-à-dire dans le passage volontairement étroit qu’elle avait laissé entre la porte et le mur, comme si elle, la plus jeune des deux, avait dû forcer le passage pour entrer, en tout cas c’est cette impression qui devait rester gravée en elle pour longtemps, oui, quelque chose comme ça, elle a dit, que c’est moi qui suis entrée et non pas elle qui m’a ouvert. Mais je vous jure que s’il avait fallu la pousser, a-t-elle ajouté, je l’aurais fait.
Et peut-être à cause du regard soudain sourcilleux des policiers qui lui faisaient face, elle a cru bon d’ajouter : Je vous rappelle que j’ai grandi près des rings.
Et sûrement ils eurent le sentiment que dans cette phrase se logeait une partie de son histoire, avec elle toute la rugosité de l’enfance, en même temps qu’elle laissait déjà entendre quel fossé la séparait de l’autre, le type à l’immense bureau, que rien, ni l’accueil froid de la secrétaire ni la taille démesurée de la pièce, ne venait rapprocher de son monde à elle.
Non, rien du tout, a-t-elle dit encore aux policiers, dans un monde normal on n’aurait jamais dû se rencontrer.
Un monde normal… mais qu’est-ce que vous appelez un monde normal ? ils ont demandé.
Je ne sais pas… Un monde où chacun reste à sa place.
Et comme elle essayait de se représenter ce monde-là, normal et fixe, où chacun comme une figurine mécanique aurait eu son aire maximale de mouvement, ses yeux étaient venus se perdre dans le tissu bleu de la veste en face d’elle, et laissant s’échapper par-devers elle cette pensée surgie des profondeurs, elle a dit :
Mon père avait l’air d’y tenir tellement.

Peut-être il aurait fallu commencer par lui, le boxeur, quand je ne saurais pas dire lequel des deux, de Max ou de Laura, justifie plus que l’autre ce récit, mais je sais que sans lui, c’est sûr, elle n’aurait jamais franchi le seuil de l’hôtel de ville, encore moins serait entrée comme une fleur à peine ouverte dans le bureau du maire, pour la bonne raison que c’est lui, son père, qui avait sollicité ce rendez-vous, insisté d’abord auprès d’elle, insisté ensuite auprès du maire lui-même, puisqu’il en était le chauffeur. Depuis trois ans maintenant qu’il le conduisait à travers la ville, ils commençaient à se connaître – lui, le maire, de dix ans peut-être l’aîné de son chauffeur, celui-là dont le sourire quotidien lui parvenait à travers le rétroviseur, ou pas vraiment le sourire mais le plissement toujours inquiet de ses yeux qui cherchaient son attention à lui, l’homme à l’arrière toujours, qui si souvent n’y prêtait pas attention, regardant seulement dehors le lent défilement des façades ou bien des vitrines lumineuses, comme si parce qu’il était maire de la ville, il se devait d’effleurer du regard tous les immeubles, toutes les silhouettes sur les trottoirs, comme si elles lui appartenaient. Et d’avoir été réélu quelques mois plus tôt, d’avoir pour ainsi dire écrasé ses adversaires à l’entame de son second mandat, sûrement ça n’avait pas contribué au développement d’une humilité qu’il n’avait jamais eue à l’excès – à tout le moins n’en avait jamais fait une valeur cardinale, plus propre à voir dans sa réussite l’incarnation même de sa ténacité, celle-là sous laquelle sourdaient des mots comme « courage » ou « mérite » ou « travail » qu’il introduisait à l’envi dans mille discours prononcés partout ces six dernières années, sur les chantiers inaugurés ou les plateaux de télévision, sans qu’on puisse mesurer ce qui dedans relevait de la foi militante ou bien de l’autoportrait, mais à travers lesquels, en revanche, on le sentait lorgner depuis longtemps bien plus loin que ses seuls auditeurs, espérant que l’écho s’en fasse entendre jusqu’à Paris, où déjà les rumeurs bruissaient qu’il pourrait être ministre. Et pour qui en avait le visage chaque jour dans son rétroviseur, il n’était pas besoin d’un traité de physiognomonie pour que cette même ardeur ou détermination apparaisse là, sous les sourcils noirs, épais et pourtant presque doux, contrastant plus encore alors avec ce regard froid et ferme de tous les gens de pouvoir. En trois ans Max avait appris à en traquer les nuances et les failles, ou plutôt non, pas les failles, mais les ouvertures sciemment laissées, s’il est vrai que le pouvoir, ce n’est pas dans la raideur qu’il se fonde, mais à l’endroit calculé de ses inflexions, comme un syndrome de Stockholm appliqué heure par heure, quand chaque entorse faite à l’austérité fait naître dans l’œil soumis de l’interlocuteur la brèche de fausse tendresse où s’engouffrer. Et de ce que je crois savoir, Maxime Le Corre à cette aune était un bon client, du genre de cheval reconnaissant dès qu’on relâche le mors, à quoi s’ajoutait la dette qu’il se sentait avoir, puisque c’était lui, le même maire, qui l’avait recruté, en ce temps où Max était, comme on dit, dans le creux de la vague. Puisque donc il y eut cela dans la vie de Max : une vague d’abord qui l’avait porté sur sa crête comme un surfeur gracieux avant de l’en faire redescendre dans l’ombre cylindrique et de plus en plus noire, de sorte que des années plus tard remontaient encore à la surface de sa mémoire, comme en ombres chinoises sur le pare-brise taché d’embruns, aussi bien les lumineuses années où il avait vécu de ses talents de boxeur que celles plus sombres qui étaient venues comme un ciel d’orage les recouvrir. Et sur elles, les sombres années, il espérait avoir posé pour longtemps un drap de laine épaisse qu’il éviterait de soulever, à cause de toute cette nuit sans boxe qu’il avait traversée, de quand la lumière des rings s’était éteinte, intermittente comme elle sait être, pire qu’un phare sur une côte. Cela, tous les boxeurs le savent, que le ring fait comme un phare dont sur le pont du bateau on compte les éclats pour estimer le danger, 18et qu’alors il arriva qu’il ne le vît pas, le danger, et se laissât drosser sur les rochers, ainsi qu’il advient en boxe plus qu’en tout autre sport : que les clairs- obscurs d’une carrière y sont plus saisissants qu’une peinture du Caravage. Alors qu’il soit seulement remonté sur un ring et qu’il y boxe à nouveau comme à ses plus beaux jours, il n’en revenait encore pas quand il croisait sa propre silhouette sur les panneaux de la ville, grandes affiches qui poussaient comme des arbres le long des quatre-voies et annonçaient le gala du 5 avril prochain, où sur fond de lumières étoilées se détachaient les corps photographiés des deux boxeurs, les poings dressés à hauteur du visage et tous muscles bandés – lui, le crâne rasé et les sourcils tendus déjà vers la victoire, semblant défier la ville entière de sa colère ou de sa force contenue, écrit dessous en lettres de feu « Le Corre vs Costa : le grand défi ». Et qui aurait regardé alternativement l’affiche puis cet homme au volant de la berline municipale se serait dit que oui, c’était bien lui, Max Le Corre, le même nez dévié, les mêmes paupières écrasées par les coups, la même peau luisante sur le crâne, le même qui d’ici quelques semaines s’en irait défier l’autre figure locale qui lui avait depuis longtemps volé la vedette. Ça se rapproche, a dit le maire. Dans deux mois à cette heure-ci, a dit Max, je serai sur la balance. Ce n’est pas le moment de prendre du poids, a fait remarquer le maire. »

Extrait
« Alors Franck silencieux avait déjà compris, déjà interprété le «par ailleurs», non comme une carte maîtresse que l’autre s’apprêtait à abattre sur la table, mais le simple rappel que leurs deux destins étaient assez liés pour qu’il ne puisse se désolidariser comme ça, à savoir: ce que tout le monde savait, que le bureau de Bellec n’était rien d’autre qu’une succursale de la mairie, là où se prenaient des décisions plus importantes qu’au conseil municipal, au point que certains avaient surnommé l’endroit le «ministère des finances», et Bellec le grand argentier de la ville. En un sens, il était cela, Franck Bellec, un trésorier de premier ordre, au point que pas un maire ni un banquier ni je ne sais quelle huile locale n’aurait fait l’économie de ses visites au prince – quelquefois, oui, on l’appelait le prince, et c’était une affaire entendue par tous que le pouvoir dans cette ville avait deux lieux et deux visages, celui du maire et celui de Bellec et qu’alors dans ce « par ailleurs » qui résonnait encore aux oreilles de Franck, Le Bars n’avait fait que rappeler ce qu’ils étaient l’un pour l’autre: deux araignées dont les toiles se seraient emmêlées il y a si longtemps qu’elles ne pouvaient plus distinguer de quelle glande salivaire était tissé le fil qui les tenait ensemble, étant les obligés l’un de l’autre, comme s’ils s’étaient adoubés mutuellement, dans cette sorte de vassalité tordue et pour ainsi dire bijective que seuls les gens de pouvoir savent entretenir des vies entières, capables en souriant de qualifier cela du beau nom d’amitié. » p. 49-50

À propos de l’auteur
VIEL_Tanguy_©Nadine_MichauTanguy Viel © Photo Nadine Michau

Tanguy Viel est né en 1973 à Brest. Il publie son premier roman Le Black Note en 1998 aux Éditions de Minuit qui feront paraître Cinéma (1999), L’Absolue perfection du crime (2001), Insoupçonnable (2006), Paris-Brest (2009), La Disparition de Jim Sullivan (2013) et en janvier 2017 Article 353 du code pénal, Grand prix RTL Lire. (Source: Éditions de Minuit)

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La maison de Bretagne

SIZUN_la_maison_de_bretagne  RL_2021

En deux mots:
Claire part en Bretagne pour finaliser la vente de la maison de famille. En arrivant, une surprise de taille l’attend: un cadavre! Pour les besoins de l’enquête, elle prolonge son séjour et va aller de découverte en découverte. De quoi bouleverser ses plans.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

«C’était juste une triste et belle histoire»

Dans La maison de Bretagne où elle revient, Claire va être confrontée à un mort et à ses souvenirs. Dans son nouveau roman, Marie Sizun découvre une douloureuse histoire familiale.

Il aura suffi d’un coup de fil de l’agence immobilière rappelant qu’il faudrait faire des travaux dans la maison qu’elle loue aux vacanciers pour décider Claire, la narratrice à la mettre en vente. Et la voilà partie en direction de la Bretagne, sur cette route des vacances et des jolis souvenirs. Quand son père était au volant. Ce père artiste-peintre parti en 1980 en Argentine et qui n’en est jamais revenu, mort accidentellement sur une route perdue à quelque 35 ans, six ans après son départ. Ce père qui lui manque tant qu’elle l’imagine quelquefois présent. Comme lorsqu’elle pénètre dans le manoir et qu’elle voit une silhouette sur le lit. Mais le moment de stupéfaction passé, elle doit se rendre à l’évidence. C’est un cadavre qui gît là!
À l’arrivée de la police, elle comprend que son séjour va se prolonger. Pas parce qu’elle doit rester à la disposition des enquêteurs, mais parce que les scellés sur la porte du mort et plus encore, le reportage dans Le Télégramme ne sont pas de nature à favoriser une vente. Et puis, il y a ce choc émotionnel, cet « ébranlement nerveux » qui a ravivé sa mémoire: «Il avait suffi que je revienne dans cette maison, et, surtout, qu’il y ait eu le choc dont parlait le jeune journaliste pour que la machine à souvenirs se remette en marche. Non, je n’avais jamais vraiment oublié. C’était là, en moi, profondément ancré.»
Reviennent alors les images des grands parents qui ont acheté la maison et dont le souvenir reste très vivace, notamment de Berthe qui avait choisi de s’installer là et posé les jalons de la «maison des veuves», comme les habitants de l’île ont appelé la maison. Car Albert et Anne-Marie, les parents, ont certes passé de nombreuses années de vacances ici, mais depuis ce jour d’août où Albert est parti avec prendre le bus puis le train jusqu’à Paris, Anne-Marie s’est retrouvée seule avec ses filles Armelle et Claire, si différentes l’une de l’autre. «Armelle, petite sauvage qui ne ressemblais, sombre de cheveux et de teint et d’âme, ni à ton père, si blond, si léger, ni à ta mère, cette rousse à la peau blanche, au verbe et à l’esprit froids. Armelle dont on pouvait se demander d’où elle venait…» et qui, outre l’indifférence de son père avant son départ deviendra la souffre-douleur de sa sœur. Comment s’étonner alors du délitement progressif de la famille.
Marie Sizun dit avec une écriture simple et limpide les tourments qui hantent Claire, déroule avec les souvenirs de ces étés boulevard de l’Océan les secrets de famille. Et s’interroge durant cette semaine en Bretagne sur la force des sentiments, la permanence des rancœurs, la possible rédemption. C’est le cœur «atténué, adouci, relativisé» qu’elle reprendra la route.
«C’était juste une triste et belle histoire. C’était la nôtre.»

La maison de Bretagne
Marie Sizun
Éditions Arléa
Roman
264 p., 20 €
EAN 9782363082428
Paru le 7/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, à Paris mais principalement sur l’île-Tudy, près de Pont-l’Abbé, en face de Loctudy et Bénodet. On y évoque aussi la route vers la Bretagne qui passe par Le Mans, Laval et Quimper.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Décidée à vendre la maison du Finistère, où depuis l’enfance, elle passait ses vacances en famille, parce que restée seule, elle n’en a plus l’usage, et surtout parce que les souvenirs qu’elle garde de ce temps sont loin d’être heureux, Claire prend un congé d’une semaine de son bureau parisien pour régler l’affaire. Elle se rend sur place en voiture un dimanche d’octobre. Arrivée chez elle, une bien mauvaise surprise l’attend. Son projet va en être bouleversé. Cela pourrait être le début d’un roman policier. Il n’en est rien ou presque. L’enquête à laquelle la narratrice se voit soumise n’est que prétexte à une remontée des souvenirs attachés à cette maison autrement dramatique pour elle.
Et si, à près de cinquante ans, elle faisait enfin le point sur elle-même et les siens ?
Dans La Maison de Bretagne, Marie Sizun reprend le fil de sa trajectoire littéraire et retrouve le thème dans lequel elle excelle : les histoires de famille. Il suffit d’une maison, lieu de souvenirs s’il en est, pour que le passé non réglé refasse surface. L’énigme d’une mère, l’absence d’un père, les rapports houleux avec une sœur, voici la manière vivante de ce livre. Mais comme son titre l’indique, c’est aussi une déclaration d’amour à la Bretagne, à ses ciels chahutés et sa lumière grandiose, à l’ambiance hors du temps de ce village du bout des terres, face à l’Océan, où le sentiment de familiarité se mêle à l’étrangeté due à une longue absence.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com 
Le Télégramme (Jean Bothorel) 
Le Blog de Pierre Ahnne 
Bretagne Actuelle (Pierre Tanguy) 
Fréquence protestante (Points de suspension – Terray-Latour) 

Les premières pages du livre
« Ce qui m’a décidée, finalement, c’est le message de l’agent immobilier qui depuis la mort de maman, il y a six ans, s’occupe pour moi de louer la maison de Bretagne à des vacanciers. Il m’informait que des locataires s’étaient encore plaints de l’inconfort, qu’il y avait des réparations urgentes à faire, sinon des travaux de plus grande envergure, que ça ne pouvait plus attendre, même en baissant le loyer. «Vous comprenez, madame Werner, les gens qui viennent sur l’Île en vacances, vu la nouvelle cote de l’endroit, ils sont plus exigeants!» Je comprenais. Je savais. J’étais bien consciente du problème. Mais tout ça m’ennuie. Il est hors de question pour moi de me mettre à rénover cette maison. Pour toutes les raisons, matérielles, mais aussi affectives. Surtout affectives. Oui, on peut employer ce terme, je crois. Il faut la vendre, cette baraque! Elle en a trop vu. Sans plus attendre. Je l’ai dit à cet homme et lui ai annoncé que j’arrivais. Que je serais là le dimanche 5 octobre. Que je le verrais le 6. Et J’ai pris un rendez-vous chez le notaire pour le 7.
Qu’est-ce qui m’a soudain pris de vouloir en finir avec cette histoire, quelle brusque rage? La colère plus que la tristesse accumulée depuis des années. Avec la tristesse, on sursoit ; avec la colère non. Moi qui avais si longtemps attendu, par négligence, par lâcheté, cette fois, tout à coup, il fallait que ce soit fait.
J’ai pris huit jours au bureau. Dans un premier temps ça suffirait. Je partirais dimanche. Et je serais de retour le dimanche suivant. «Tu n’auras pas beau temps, m’ont dit, le sourire en coin, mes collègues d’AXA assurances, la météo annonce qu’il pleut en Bretagne!» Comme si j’allais faire du tourisme!
Tout de même, ça m’a fait drôle, ce dimanche après-midi, de reprendre l’autoroute à la porte d’Italie. Comme avant. À chaque début des vacances d’autrefois. De retrouver ce paysage de banlieue, les panneaux indicateurs, le moment où il ne faut pas se tromper de voie, la droite pour Chartres, la gauche pour le Mans. J’ai souri au rappel de mes errances coutumières. Ma maudite étourderie, Acte manqué, sans doute. Mais aujourd’hui j’étais de bonne humeur en mettant dans le coffre ma petite valise. Après tout je me souviens de certains départs presque heureux.
Il y avait longtemps que je n’avais pas pris la route. Quand il me faut aller loin, je préfère le train. La voiture, c’est pour Paris, en certaines circonstances — rares, je sors si peu! —, et pour la banlieue quand le bureau m’y envoie. Mais, cette fois, avec tous les petits trajets à prévoir entre l’Île, Quimper et Pont-L’Abbé, pour rencontrer notaires et agents immobiliers, il me fallait ma voiture. Avec elle je me sentirais moins seule, moins nue. Pourtant, retourner là-bas, quelle perspective!
De toute façon, me disais-je, tout en conduisant à ma manière précautionneuse — ma mère se moquait assez de ma lenteur au volant —, je ne verrai personne. Et personne ne me verra : quel inconnu s’intéresserait à cette blonde fanée, d’un âge incertain? Quarante ans? Quarante-cinq? Cinquante? Célibataire endurcie? Vieille fille? Et qui, parmi les familiers, me reconnaitrait, se rappellerait la jeune femme effacée qui venait pourtant sur l’Île été après été depuis si longtemps et qu’on avait connue enfant? « Mais si, la fille de la maison des veuves! Les veuves ?
Tu sais bien, les femmes de la petite maison du boulevard de l’Océan! Cette drôle de maison avant d’arriver à la Pointe?» Oui, c’est peut-être cela qu’ils diraient, ceux de l’Île. Cette maison bizarre, pas comme les autres. Pas soignée, Pas belle. Différente des villas voisines. S’ils l’appelaient la maison des veuves, c’était sans méchanceté. Ça voulait seulement dire que, dans cette maison-là, il n’y avait pas d’homme. Ou plutôt qu’il n’y en avait plus. La seule veuve véritable, en fait, c’était ma grand-mère.
Boulevard de l’Océan! Curieuse, cette dénomination de boulevard sur une si petite île, fût-ce une presqu’île! La municipalité en est tellement fière, de cette belle rue qui longe la mer, dominant la plage dont elle est séparée par un muret, coupé de quatre petits escaliers pour descendre sur le sable. C’est la promenade locale : le dimanche, les habitants y déambulent, et, tout l’été, les touristes. Courte – à peine deux cents mètres -, mais assez large pour que les voitures s’y garent en épi, côté océan. De l’autre se dressent, serrées les unes contre les autres, les habitations : des villas pour la plupart, des maisons bourgeoises, et tout au bout, avant la Pointe, de plus modestes demeures, placées un peu en retrait, comme des dents irrégulières. La nôtre en fait partie.
Sur la route, ce dimanche d’octobre, il n’y avait personne. J’arriverais en fin d’après-midi. J’avais bien fait de partir tôt.
Il s’est mis à pleuvoir et je ne pouvais m’empêcher d’évoquer des voyages plus gais, sous le soleil de juillet, avec maman et ma sœur. On était toujours heureuses de partir, même si arrivées là-bas, à la maison, au bout d’un jour ou deux, l’euphorie décroissait, les rancœurs renaissaient. La mélancolie, la tristesse reprenaient leurs droits.
Oui, je me souvenais de ces départs en vacances d’autrefois, avec ma mère et Armelle; et bien plus lointainement, quand mon père était encore là, de voyages à quatre, lui, ma mère, les deux filles. J’étais alors une enfant. Mais comme je me les rappelle, ces voyages-là. Ce bonheur-là. Celui d’être la préférée. La reine en somme. Avec moi, mon père se montrait toujours très gai, alors qu’il ignorait sa femme, qui, le visage tourné vers la vitre, semblait ne pas s’en apercevoir. J’étais assise derrière, juste dans le dos de mon père, souvent un bras passé autour de son cou. J’aimais lui parler à l’oreille, jouer avec ses courts cheveux blonds toujours en désordre.
Nous rions ensemble, lui et moi, sans nous soucier des autres. J’étais trop jeune pour sentir l’étrangeté de la situation. Quand il est parti, j’avais dix ans. Ma petite sœur, elle, n’en avait que cinq. Un bébé, en somme; pour lui une quantité négligeable. Il avait, je crois, quand elle est née, à peine remarqué son existence.
Ce qu’il était drôle, mon père! Sur la route des vacances, mais aussi à la maison, rue Lecourbe quand il venait faire un saut à l’appartement depuis l’atelier de la rue de Vaugirard. On ne savait jamais à quelle heure il serait là, interrompant la toile en cours pour venir attraper un déjeuner ou un dîner avec ou sans nous. J’espérais toujours le trouver en rentrant de l’école. Quand ça arrivait — mais c’était rare —, quel bonheur! Je repérais tout de suite son sac dans l’entrée: «Ah Papa! Où tu es?, je criais à l’aveugle avant même de l’avoir vu, tu restes, au moins?» Cette angoisse, toujours, qu’il s’en aille. Il accourait, me prenait dans ses bras, parlant de tout, de rien, de gens qu’il avait rencontrés, d’artistes dont l’atelier était voisin du sien, et il les imitait, mimant leur attitude, reproduisant leur langage. Je riais. Et comme il riait avec moi! Mais, de son travail, il ne disait rien. Avec les petits enfants, on ne parle pas de ces choses. Je savais juste qu’il était peintre. Que c’était un artiste. Le soir il rentrait tard ; quelquefois pas du tout. Pourtant, quand il était là, il n’oubliait jamais de venir m’embrasser, même si je dormais. Je pouvais avoir sept ans la première fois qu’il m’a emmené à son atelier. Il m’a montré ses tableaux, J’ai trouvé ça tellement beau que, dans l’enthousiasme, je lui ai déclaré que, moi aussi, plus tard, je ferais de la peinture! « Vraiment ?», a-t-il fait en riant, Mais pour mol c’était sérieux, Moment de rêve. Inoubliable.
Trois ans plus tard, il partait. Une exposition à Buenos Aires, une proposition inespérée, disait-il. Il devait rester là-bas une année. On ne l’a jamais revu. Jamais eu de nouvelles. Si, une fois, au début : il a envoyé de l’argent. Sans un mot pour accompagner le mandat. Puis rien pendant presque six ans, jusqu’à l’annonce officielle de sa mort accidentelle, sur une route perdue, là-bas, en Argentine. Il n’avait pas trente-cinq ans.
L’atelier de la rue de Vaugirard a été liquidé. À la maison, dès le départ de son mari, maman avait fait disparaître tout ce qu’il pouvait rester du souvenir de l’homme et du peintre. Mais, moi, je ne l’oubliais pas. Impossible de l’oublier. Bien plus tard, quand il s’est agi pour moi de faire des études, j’ai parlé de peinture. Ma mère, éludant, m’a conseillé le droit. « Pour que tu saches te défendre, disait-elle. Et puis ça te donnera un métier. Un vrai.» Tout maman, ces mots-là. »

Extraits
« Pourquoi est-ce que je me suis mise à évoquer ces moments-là, si douloureux? Comme si l’ébranlement nerveux de la veille avait mis en marche une mémoire que le temps avait essayé d’endormir. Il avait suffi que je revienne dans cette maison, et, surtout, qu’il y ait eu le choc dont parlait le jeune journaliste pour que la machine à souvenirs se remette en marche. Non, je n’avais jamais vraiment oublié. C’était là, en moi, profondément ancré. » p. 72

« Armelle, ma sœur, mon enfant terrible, ma victime, mon bourreau! I fallait donc venir ici pour remuer le vieux chagrin! Et que ce soit par l’entremise de cet homme si étranger à ce que nous sommes, à ce que nous avons vécu!
Armelle, petite sœur si étrangère à la famille où tu étais arrivée de si surprenante façon! Armelle si différente de moi, de nous; Armelle, petite sauvage qui ne ressemblais, sombre de cheveux et de teint et d’âme, ni à ton père, si blond, si léger, ni à ta mère, cette rousse à la peau blanche, au verbe et à l’esprit froids. Armelle dont on pouvait se demander d’où elle venait…
Armelle, détruite, perdue, et maintenant si curieusement réapparue! » p. 114

À propos de l’auteur
SIZUN_Marie_©DRMarie Sizun © Photo DR

Marie Sizun est née en 1940. Elle a été professeur de lettres en France puis en Allemagne et en Belgique. Elle vit à Paris depuis 2001 mais revient régulièrement en Bretagne où elle aime écrire. En 2008 elle a reçu le grand Prix littéraire des Lectrices de ELLE, et celui du Télégramme, pour La Femme de l’Allemand ; en 2013 le Prix des Bibliothèques pour Tous ainsi que le Prix Exbrayat, pour Un léger déplacement ; en 2017 le Prix Bretagne pour La Gouvernante suédoise. Après Vous n’avez pas vu Violette? elle publie La Maison de Bretagne (2021). (Source: Éditions Arléa)

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Là où nous dansions

PERRIGNON_la-ou-nous-dansions  RL_2021  coup_de_coeur

Sélectionné pour le Prix RTL-Lire 2021

En deux mots:
De 1935, quand a été décidé la construction du quartier du Brewster Douglass Project à Detroit à 2013, quand commence sa démolition, plusieurs générations de noirs américains vont se succéder dans cet endroit devenu le symbole d’une ville qui se déclarera en faillite.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Detroit, grandeur et décadence

En retraçant, de sa construction à sa démolition, la vie d’un quartier de Detroit, Judith Perrignon nous offre bien davantage qu’une tranche de vie américaine. Ici, le capitalisme triomphant se double d’une violence économique, les rêves d’émancipation se heurtent au racisme.

«Peut-être que cette ville n’est plus qu’une vieille histoire, un roman américain démodé, et je suis dedans, prêt à être écrasé quand on refermera. CLAC!» Nous sommes le 8 août 2013, le jour où les autorités lancent les travaux de démolition du Brewster Project, quartier emblématique de Detroit où ne logent plus que des animaux qui ont trouvé refuge dans les ruines. Quelquefois, les aigles sont dérangés par des intrus venus leur livrer un cadavre, comme celui de ce «Frat Boy», à qui la police essaie de donner une identité. Ira a grandi là, est devenu flic, et peut aujourd’hui raconter la ville de l’automobile, sa grandeur et sa décadence, jusqu’à la bankruptcy, la faillite.
Une histoire qui commence le 9 septembre 1935, lorsque Joséphine Gomon débarque du train présidentiel avec Eleanor Roosevelt. L’épouse du président et la responsable des constructions viennent annoncer le remplacement des taudis par un ensemble d’immeubles en dur, un projet destiné à concrétiser la promesse du président d’offrir un toit à tous, peu importe la couleur de peau.
C’est là que les ouvriers des usines automobiles vont pouvoir emménager avec leurs familles, c’est là que des générations vont pouvoir rêver à un avenir meilleur. C’est aussi là que, au début des années 1960, des talents musicaux vont éclore: The Miracles, Martha and the Vandellas, The Marvelettes, Mary Wells, The Contours, Marvin Gaye, The Supremes. Tous ou presque signeront dans l’usine à tubes qu’est la Motown de Berry Gordy. Un petit prodige aveugle attend son tour, Stevie Wonder. Au comptoir d’un Coney Island Patty Smith rencontre Fred Smith… Mais c’est sans aucun doute l’histoire de Diana Ross qui symbolise au mieux le drame de Détroit. Dès que la réussite pointe le bout du nez, on renie ses origines et ses amies Florence Ballard, Betty McGlown-Travis _ avec lesquelles elle avait formé son premier groupe, The Primettes et Mary Wilson ou encore Betty Travis, on efface autant que faire ses peut ses racines.
Ira connaît mieux que personne ce vieil eldorado. Il va être le témoin de l’histoire de ce quartier, va le voir se transformer au fil des ans et se dégrader «comme dans chaque rue de cette ville pleine d’ombres et de fantômes qui s’agitent sur les trottoirs aujourd’hui défoncés du passé».
Avec sa collègue Sarah, spécialisée dans la reconnaissance des corps, il va tenter de retrouver qui est ce Frat Boy et qui sont ses assassins. Une enquête que l’on peut voir comme un symbole que Judith Perrignon, en journaliste talentueuse, a pris soin de solidement documenter. Les remerciements à la fin du roman à Ira Todd et Sarah Krebs, membres de la police de Detroit, venant confirmer son travail très minutieux qui a sans doute commencé avec la lecture d’un fait divers relatant la mort du graffeur français connu sous le nom de Zoo Project.
Roman sur les rêves et les espoirs, Là où nous dansions est d’abord le roman de la violence économique, d’un combat inégal qui, à l’image des bulldozers qui ont rasé le Brewster Project, entend faire sombrer dans l’oubli des milliers d’âmes.

Playlist


The Supremes The 25 best songs


The Miracles Greatest hits


Matha and the Vandellas The Definitive Collection


The Marvelettes Please Mr. Postman


Mary Wells Greatest hits


The contours The very best of


Marvin Gaye Best songs of all time

Là où nous dansions
Judith Perrignon
Éditions Rivages
352 p., 20 €
EAN: 9782743651695
Paru le 6/01/2021

Où?
Le roman est situé aux États-Unis, à Detroit dans le Michigan.

Quand?
L’action se déroule de 1935 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Detroit, 2013. Ira, flic d’élite, contemple les ruines du Brewster Douglass Project où s’est déroulée son enfance. Tant d’espoirs et de talents avaient germé entre ces murs qu’on démolit. Tout n’est plus que silence sous un ciel où planent les rapaces. Il y a quelques jours, on y a découvert un corps – un de plus.
Pour trouver les coupables, on peut traverser la rue ou remonter le cours de l’Histoire. Quand a débuté le démantèlement de la ville, l’abandon de ses habitants ?
La prose puissante de Judith Perrignon croise ici les voix, les époques, les regards, l’histoire d’une ville combative, fière et musicale que le racisme et la violence économique ont brisée.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
LiRE – Le magazine littéraireFrance Inter – Popopop (Antoine de Caunes)
Blog Froggy’s delight 

Les premières pages du livre
« 8 août 2013
J’ai vu l’aigle à tête blanche tourner au-dessus du Project, l’autre jour. L’immeuble où j’ai grandi est devenu l’abri des rapaces. Il y a tout ce qu’il faut là-haut, dans les étages, vêtements déchirés, fauteuils défoncés, cloisons affaissées, fils arrachés, télés renversées, capotes usées, tout le reliquat, toutes les fibres de nos vies pour tisser le nid de notre emblème national.
Mâle et femelle le fabriquent ensemble.
C’est écrit dans cette vieille encyclopédie que j’ai entre les mains.
Ils l’installent près d’une étendue d’eau, sur une falaise, un buisson ou dans un arbre. Faudrait peut-être ajouter qu’une bonne vieille dalle de béton à l’abandon près d’une rivière peut aussi faire l’affaire.
Mais ce livre est trop ancien pour avoir envisagé notre déclin.
C’est pour ça que je viens ici, chez John King. Des étagères de bois remplies jusqu’à la gueule, des bouquins d’occasion à l’infini sur quatre étages, écrits par de plus optimistes que nous. D’ordinaire, je fréquente le rayon des polars, c’est plein d’histoires plus compliquées à résoudre que les miennes, mais aujourd’hui j’ai pris la travée d’en face, la numéro 7, j’ai tiré la ficelle du néon au plafond, et j’ai regardé les titres sur les tranches : Oiseaux du monde, Oiseaux du désert, Oiseaux des villes et des villages, Oiseaux américains en couleur, Oiseaux du Canada et du nord des États-Unis. J’ai choisi celui-là.
Reprenons.
La reproduction se déroule d’avril à août. Les couples se reforment chaque année pour la parade nuptiale, ils s’accrochent par les serres, ils tournoient en plein ciel, se laissent tomber et se séparent juste avant de toucher le sol. Les deux partenaires sont fidèles l’un à l’autre tout au long de leur vie.
Tout au long de leur vie !
Valent mieux que nous, les aigles.
Je me rappelle des cris qui s’échappaient de la cour, de maman qui soupirait,
Le point faible ici, c’est les pères.
Le mien compris. On habitait au deuxième étage de la tour 303. Appartement 2046.
Ça n’a plus beaucoup d’importance, les numéros. Comme les fenêtres d’ailleurs, il n’y en a plus depuis longtemps. Les oiseaux entrent sans se demander si c’était là une cuisine ou une chambre, c’est chez eux, c’est l’été, ils pondent. Pendant que d’autres tuent. On a trouvé un corps, là-bas, au pied des tours, la semaine dernière. Une balle en pleine tête.
Et moi, vieux flic d’élite de la ville, je suis là, le cul posé sur des caisses entre deux étagères de chez John King, à traquer les habitudes de l’aigle à tête blanche dans un bouquin poussiéreux. Il n’a pourtant commis aucun crime, à part s’être posé chez nous quand tout le monde a fini par partir.
Ce matin, le maire a enfilé son costume, puis son long manteau tout droit sorti des années 1950. Étrange, cette façon qu’il a de vouloir ressembler à un lieutenant de Luther King. Il est trop tard. Un conseiller d’Obama était à ses côtés. C’est pas si mal. Le gouvernement fédéral lâche six millions de dollars pour raser le Brewster Project. Alors « 3, 2, 1, let’s go ! » ont décompté le maire et le type de Washington dans le micro. Les mauvaises herbes caressaient doucement les ourlets de leur pantalon. J’ai vu ça à la télé. Puis la mâchoire d’une pelleteuse s’est abattue sur le toit d’un vieux condo de deux étages qui semblait en carton. Quelques journalistes filmaient avec leur téléphone. Le maire a dit,
– C’en est fini du Brewster Project, paradis des criminels.
Il n’a pas mentionné le corps retrouvé l’autre jour. Les journalistes ne l’ont pas évoqué. Ça ne nous surprend plus. Nos habitudes nous rongent. Moi le premier. J’ai envoyé en taule trop de copains d’enfance. J’ai pensé à Tim en regardant la pelleteuse. Il a grandi au-dessus de chez moi. Est-ce qu’il a vu la démolition depuis sa cellule ? Il me le racontera peut-être un de ces jours dans une de ses lettres. Il m’écrit. Il ne m’en veut pas de l’avoir coincé, il me remercierait presque.
Ça a été tellement simple ce jour-là. Avec les collègues, il niait tout en bloc, se murait dans le silence. Moi, il m’a tout de suite reconnu, même s’il y avait un moment qu’on s’était perdus de vue.
Ira ! il a dit.
Ouais, Tim, ça fait un bail. J’aurais préféré te revoir ailleurs.
Je lui ai parlé du bon vieux temps au Project, on a ri de nos virées, de l’ascenseur qui tombait en panne, on s’est remémoré quelques noms, et je ne sais pas pourquoi il s’est rappelé cette fois où ma mère l’avait embarqué avec nous à la bibliothèque municipale sur Woodward Avenue. Elle nous y conduisait tous les dimanches, moi et mes frangins, à l’heure des enfants. Ça faisait une bonne marche depuis le Project, deux miles pas plus, mais qui semblait contenir des siècles, nous mener vers d’étranges faveurs. Une fois arrivés, c’était comme si un château nous ouvrait ses lourdes portes cuivrées, laissait des gosses noirs et minuscules traîner leurs pieds sur son marbre et grimper ses massifs escaliers de pierre. Tim s’en est souvenu dans mon bureau trente ans plus tard. Au bout d’un quart d’heure à discuter, je lui ai tendu une cigarette.
Tu veux me dire la vérité ? je lui ai demandé.
Oui. Parce que ta mère m’a traité comme un être humain.
Et je l’ai revu dans la bibliothèque qui se baladait la nuque en arrière, ce n’était pas les livres qu’il regardait, c’était les plafonds sculptés, les fresques et les fenêtres si hautes, les colonnes que nos deux bras ne pouvaient pas enlacer, et qui soutenaient l’autre versant du monde.
Il m’a avoué dix-huit meurtres. Dix-huit. Avec dans le regard quelque chose de familier. Tim, quoi. Devenu tueur à gages. Alors, moi, je surveille les oiseaux.
Le livre dit que l’aigle recherche les zones les plus sauvages, qu’il ne vit pas à moins d’un kilomètre des zones les plus faiblement peuplées par l’homme. C’est dire l’ambiance par ici.
Aux infos ce matin encore, c’était comme un chœur d’église. Ou comme le lancement de je ne sais quelle guerre dont notre grand pays a le secret. Bankruptcy ! Ils n’ont plus que ce mot-là à la bouche. Detroit vient d’être déclarée en faillite, ça fait les titres dans tout le pays, même à l’étranger. La belle affaire ! Oh, mon Dieu, ça y est ! Le frisson de la crise, de la rouille, du crime, de l’effondrement. Mais quoi ? Tout ça c’est bon pour ceux qui vivent loin d’ici. Nous autres, toutes races confondues, je veux dire hommes et animaux, ça fait longtemps qu’on l’a compris. C’est sauvage, Detroit. L’aigle à tête blanche est en ville. On a aussi repéré un félin bien trop grand pour être un chat dans les quartiers est, la semaine dernière. Bankruptcy, ça alors ! Quelle surprise ! C’est un mot d’ordre ou une prière ? Cette ville, depuis qu’elle respire mal, c’est comme un corps malade mis en quarantaine, un héros national qui a mal tourné et s’en va sans avoir remboursé ses dettes. Ils veulent récupérer leur fric. C’est ça leur mise en faillite. Récupérer la ville surtout. Ils ont nommé un manager. Quant au maire et au gouvernement, c’est-à-dire ceux qu’on a élus, ils n’ont qu’à se charger des ruines et du nettoyage.
Il a du temps, l’oiseau. Qu’il ponde. La démolition va être longue. La pelleteuse a commencé par les immeubles de deux étages, après ce sera la tranche des trois étages. Pour nos tours, il faudra de l’explosif. Elles vont donc nous narguer encore quelques mois. Elles seront toujours là, quand l’aigle, sa femelle et leur portée migreront vers le sud. Toujours là, sous la neige de février. Elles sont têtues. Un vrai distributeur à incendies et à junkies. Le maire a dit, Nous n’oublierons jamais ce que le Brewster Project a représenté pour tant de gens ici. Moi, ça me laisse de marbre. Et je suis bien content que ma mère ne soit plus de ce monde.
Elle aurait pleuré.
Mais elle serait heureuse de me voir chez John King, parmi les bouquins. C’est bien ici, c’est même mieux que la bibliothèque municipale sur Woodward, il n’y a rien qui t’écrase, rien de savant, c’est nous, notre poussière, nos parquets usés, nos vieilles bibles, nos grands et nos mauvais écrivains, nos musiciens, nos vedettes, nos stars, nos animaux, nos recettes de cuisine. 15 dollars, l’encyclopédie des oiseaux d’Amérique du Nord. Je la prends, elle est belle, avec son tissu délavé et ses gravures à chaque page. Je redescends. Les livres débordent jusque dans l’escalier. Y a aussi quelques croûtes, des peintres du dimanche qui ont tenté un portrait de Hendrix ou de Kennedy. C’est notre grenier, John King. Aucun système informatique n’a répertorié ce qui est ici. Faut chercher, suivre les étiquettes, les genres, les tranches alphabétiques, tout est écrit à la main. Nos vies, nos rêves, nos cauchemars sont dans ces milliers de livres.
Pietro est derrière la caisse aujourd’hui. Il m’offre son sourire réservé aux habitués. Il me fait l’effet d’une marguerite, tant il est grand, fin, pâle. J’ai déjà mon billet de 20 dollars en main que j’aperçois les beaux visages de Diane, Mary et Flo sur la pile des livres fraîchement arrivés et pas encore triés, à côté de lui. Elles n’ont pas vingt ans. Le regard brillant. Elles sourient, l’air de me dire, Ira, ne t’en va pas sans nous, Ira, emporte-nous ! Surtout Flo. Elle demande toujours plus, Flo. Diane regarde ailleurs. Mary est assise entre elles deux comme toujours. Je feuillette les premières pages. Chapitre I : Trois filles du Project.
O.K., les filles ! Je vous embarque, on a grandi ensemble. Je prends les oiseaux et vous. Que le meilleur gagne ! Mais promettez-moi de me faire rire, pas de me faire chialer. Nous n’avons pas vu nos parents en pleine parade amoureuse tournoyer dans le ciel, nous les avons même rarement vus ensemble et nos appartements n’étaient pas les plus beaux nids d’Amérique du Nord, mais vous êtes devenues des stars et moi un flic couvert de récompenses. Dans sa dernière lettre, Tim m’a écrit, Les copains sont fiers de toi.
Je lâche 32 dollars à Pietro qui semble plutôt surpris de mes choix mais se passe de commentaire. C’est trop long à expliquer, il le sait bien. Je sors. L’immense gant peint sur la façade extérieure s’écaille sans disparaître. Ici, il y a bien longtemps, on fabriquait des protections industrielles, des tenues d’ouvrier et de pompier. Maintenant on lit. Peut-être bien que cette ville n’est plus qu’une vieille histoire, un roman américain démodé, et je suis dedans, prêt à être écrasé quand on le refermera. CLAC !

9 septembre 1935
Il est presque 7 heures et demie ce matin-là quand le train ralentit en gare de Detroit. Il fait déjà grand jour. Le manteau mou que Josephine Gomon a enfilé sur sa longue robe couleur crème lui glisse sur les épaules, ne demandant qu’à tomber, trop lourd, trop chaud, mais elle le rajuste quand le train freine devant elle. Qu’il lui semble nu, terne comme une salle de spectacle un jour de fermeture. C’est le train du président mais sans le président, sans fanion, sans but électoral, sans fanfare pour l’accueillir. Un ruban délavé et poussiéreux court le long de la plateforme arrière. La portière s’ouvre, Eleanor Roosevelt apparaît, souriante, elle fait signe à Josephine Gomon de la rejoindre, laquelle s’exécute, saluant à peine les trois collaborateurs qui l’ont accompagnée. Et le train redémarre aussitôt, train fantôme, inscrit sur aucun panneau, deux wagons noirs derrière une locomotive crachant sa fumée présidentielle, ni plus blanche ni plus épaisse qu’une autre, abritant la première dame et la responsable du logement public de la ville. On dirait que deux bonnes femmes viennent de détourner la diligence.
– C’est enfin le grand jour, se réjouit Josephine en se débarrassant de son manteau sur le dossier d’un fauteuil. C’est formidable que vous puissiez utiliser ce train pour venir, je le revois passer par ici il y a trois ans, quel succès ! Quelle foule !
– Eh oui, chère Josephine ! Franklin et sa petite équipe de conseillers feraient n’importe quoi pour ne pas m’avoir dans leurs pattes à Washington. Je veux le train ? J’ai le train ! Jusqu’en Chine si je veux ! Pourvu que je sois loin ! Installez-vous et prenez un peu de thé.
– Appelez-moi Jo, comme tout le monde.
– Pour être franche, je préfère Josephine. Cette façon qu’on a de tout raccourcir… Et puis le jour où vous serez élue maire de cette ville, il faut que l’on entende clairement sonner votre nom. Jo-se-phi-ne. Que l’on sache qu’une femme a été élue maire d’une des plus belles et des plus grandes villes américaines.
– Ne vous faites aucune illusion sur mon destin politique !
– Ce que nous allons faire aujourd’hui portera ses fruits et vous pourrez vous en prévaloir à l’avenir !
– Ce sera pire encore ! J’aurai contre moi la sainte alliance des Églises et des propriétaires fonciers ! Vous savez d’ailleurs que le juge fédéral a choisi de statuer aujourd’hui sur la réquisition des terrains ? Les propriétaires et leurs avocats sont déchaînés alors qu’on leur a proposé plus que ça ne vaut !
– Nous aurions doublé la mise que ça n’aurait rien changé. C’est la nature même des logements que nous voulons construire qu’ils n’acceptent pas. Mais on va tenir.
Elles rient, moins sûres de leurs prédictions que de leurs beaux rôles, tandis que leur chignon se relâche doucement dans leur nuque. Sans qu’elles s’en aperçoivent, leurs visages face à face se répètent dans un miroir accroché de l’autre côté du wagon, ainsi que la théière, les deux tasses au bord argenté, et quelques pages de notes posées entre elles. Elles rient du haut de cet âge qui ne vous commande plus de séduire, ni de vous faire épouser, puis d’enfanter. C’est fait, c’est derrière elles, avec beaucoup d’enfants et plus ou moins de bonheur. Elles n’ignorent rien de la vie, de la société, elles n’en détestent pas les obstacles, au contraire, ils décuplent leur énergie, l’ampleur de leurs mouvements.
– Et tous ces gens dont on va raser les maisons, comment les relogerez-vous en attendant ? demande la première dame
– Nous y travaillons, ce sera du provisoire, mais de toute façon plus confortable que leurs taudis actuels. Vous verrez, Eleanor, comme la foule est impatiente de vous entendre annoncer la construction de ces nouveaux appartements.
– Hall ne cesse de me dire la même chose !
– Votre frère nous est d’un précieux concours. Il n’est pas comme tous ces contrôleurs de gestion ordinaires. Il est tellement… comme vous en somme ! Audacieux ! Progressiste !
– Nous sommes pourtant les enfants d’une vieille famille, soupire la première dame évasive.
Josephine Gomon la regarde qui réduit en morceaux un gâteau dont elle ne picore que quelques miettes. Eleanor est née Roosevelt. Elle forme depuis longtemps, avec son mari qui est aussi son cousin, un attelage plus politique que conjugal. Elle écrit, elle parle, elle aime qu’on dise qu’elle en fait trop, qu’on s’offusque de ses pantalons et de ses knickers, comme pour perpétuer le trouble qu’elle devina très jeune dans le regard de sa mère qui ne la trouvait pas belle. Elle s’en fit un compagnon plutôt qu’un ennemi. Sans le dégoût maternel, elle ne serait sans doute pas dans ce train qui traverse discrètement les plaines du Michigan juste après le lever du jour.
Une heure plus tard, il ralentit en gare de Jackson sous l’œil de quelques badauds abasourdis. Les deux femmes en descendent et s’engouffrent dans une voiture direction Grass Lake. Après quelques kilomètres de route aux courbes douces et bordées d’arbres, les voilà devant un cottage de bois blanc. Hall est en short devant le portail pour accueillir les visiteuses. Il embrasse sa sœur Eleanor sans faire de manière, et, sans prêter attention aux quelques journalistes et photographes qui rôdent depuis l’aube, entraîne ses invitées vers l’intérieur. Les volets sont à peine entrouverts, sans doute pour préserver la fraîcheur, mais Eleanor ne peut s’empêcher d’y voir les signes d’une maison moins habitée, désertée par les fêtes et les soirées que Hall aimait tant donner. Son deuxième mariage bat de l’aile à son tour. Et les petits vaisseaux sanguins qui rampent dans les yeux de Hall trahissent la compagnie de l’alcool. Eleanor l’observe sous ses paupières tombantes. Cela fait si longtemps maintenant qu’ils forment une fratrie d’orphelins, depuis toujours presque, puisqu’elle avait dix ans et lui trois quand leur père est mort, deux ans après leur mère. Il avait fait jurer à sa fille aînée de veiller sur son petit frère. Elle a tenu son rôle, accompagné Hall tel un chaperon lors de son premier jour à l’université, approuvé son mariage, puis son divorce. Elle a toujours guetté en lui les démangeaisons d’une enfance gâchée, se demandant sans cesse pourquoi d’une même histoire, d’un même socle familial, certains glissent vers une irrémédiable tristesse, tandis que d’autres, au contraire, accélèrent et s’échappent. Au moins Hall avait-il fait le choix d’être bavard et volubile. Silencieux, elle aurait peut-être fini par s’en éloigner.
– Tu verras, dit-il à sa sœur avec un brin d’excitation dans la voix, Detroit saura t’accueillir, c’est une ville pour toi !
Il leur suggère de s’installer à l’ombre sur l’une des terrasses. Le jardin bruisse du chant des oiseaux et sent l’herbe fraîchement coupée. Hall commande des citronnades et du café à son majordome, puis jette dédaigneusement le Detroit Free Press du jour sur la table.
– Ça ne leur plaît pas, notre plan de logements publics flambant neufs pour les Noirs de la ville. Aujourd’hui, ils se contentent de donner le programme de ton déplacement en bas de la page 8 ! Mais demain, ils seront bien obligés de te mettre en Une.
– J’ai l’habitude, soupire Eleanor.
– Mais tu vas voir la foule. Les Blancs ! Puis les Noirs ! Ils t’attendent ! Les vrais travailleurs, en tout cas. Il y a trois ans, soixante mille gars défilaient en chantant L’Internationale sur Woodward Avenue. Pas commun en Amérique ! N’est-ce pas, Jo ? Et tu connais les chiffres des dernières législatives à Detroit. Une écrasante victoire démocrate alors que la population crève littéralement de faim depuis six ans. Les gens en bavent ici, mais ils prient le saint New Deal ! Ils savent que l’État-providence des Roosevelt sera plus efficace que le Bon Dieu ou Henry Ford pour leur apporter des chaussures neuves ou du poulet frit.
Hall parle des Roosevelt au pluriel. Le président est à la fois son cousin et son beau-frère, et il y a déjà eu l’oncle Theodore à la Maison-Blanche. C’est comme une toile familiale où il a sa place, un rôle, surtout aujourd’hui.
– D’ailleurs Johns, l’avocat des propriétaires qui refusent de céder leur terrain pour le Brewster Project, tu l’as entendu, Eleanor ? reprend-il. Il est vent debout mais il est prudent, il ne dit jamais de mal de toi, tu es trop populaire. Il dit juste que des socialistes te manipulent et se servent de toi qui as si bonne réputation, bla bla bla…
– Ça aussi, j’ai l’habitude.
– Et… Et… Attends un peu ! Je reprends le journal tellement c’est savoureux ! « Et spécialement ici dans le Michigan qui a la réputation d’être truffé de rêveurs qui prolongent la crise en attaquant le droit de propriété et le marché » !
– On est bien d’accord ? On annonce à la presse que le gouvernement fédéral débloque six millions de dollars pour construire les premières habitations et qu’ensuite la ville prendra le relais ? demande Eleanor, soudain soucieuse de l’heure qui tourne et d’un discours encore à peaufiner.
– Oui, Eleanor, bientôt la ville prendra le relais des fonds fédéraux. Henry Ford va même lui accorder un prêt.
– Je croyais qu’il détestait notre New Deal ?!
– Oh oui ! ajoute Josephine, il le hait profondément. Mais je me suis chargée de lui expliquer que si ce n’était pas lui qui prêtait, des banquiers de New York se feraient un plaisir d’endetter sa chère ville, et y prendraient le pouvoir. Faut juste lui parler dans sa langue.
– Et puis, ajoute Hall, avouons que tout le monde y trouve son compte. Il arrive chaque jour en ville par le train tellement de négros venus du Sud pour trouver du travail, que beaucoup de gens préfèrent que le gouvernement les loge, plutôt que de les voir s’installer à côté de chez eux. Chacun son territoire !
L’ombre recule sur la terrasse de ce cottage bourgeois où l’on croit pouvoir atténuer la misère des hommes. Hall relit le discours de sa sœur, lui fait ajouter quelques chiffres, un risque de tuberculose sept fois plus élevé dans les taudis noirs, une mortalité infantile deux fois et demie plus importante, puis il est temps de ramasser les papiers sur la table. Eleanor s’éclipse dans les étages. Elle en revient vingt minutes plus tard, le chignon resserré, et vêtue d’une tunique de soie colorée aux manches bordées de fourrure. Josephine la félicite et lui assure que les femmes de Detroit apprécieront la modernité de sa tenue. Il est 11 heures lorsqu’elles repartent. Hall promet de les rejoindre très vite.
– Je ne veux pas rater ça !
Et c’est vrai. Une clameur s’élève sur Michigan Avenue quand la voiture de Mrs. Roosevelt apparaît au coin de Telegraph Street, escortée de motos à l’avant et à l’arrière. La première dame se redresse, agite la main, geste banal des dirigeants en tournée. Tout semble calme et bien réglé. Mais la tension est palpable. »

Extrait
« Ça fait si longtemps que dure ce paisible carnage, La ville rétrécit, on le sait bien. Un quart de la population est parti ces dix dernières années, Le vide avance, il mange consciencieusement cette vieille frimeuse et besogneuse qu’a été Detroit, qui se vantait d’avoir édifié le plus haut building, la plus grande gare, le plus grand magasin au monde, Pourquoi se mesurer à lui? Ce qui compte, c’est ce qu’on fera ce soir, où on va atterrir, dans quel bar, dans quel lit, devant quel film. Sarah et Jeff sont sur le canapé, une pizza de chez Supino est posée sur la table, qu’ils mangeront tout à l’heure, Les rayons du soleil couchant leur font du bien. Jeff s’est servi un whisky. Sarah lui a raconté ce qui s’est passé, l’erreur commise. Merde, a-t-il dit les dents serrées. Puis rien. Parce qu’il y a comme ça des gestes simples qui ruinent tout. Parce qu’il déteste cette histoire. »

À propos de l’auteur

PORTRAITS

Judith Perrignon © Photo Frédéric Studien

Judith Perrignon est journaliste et romancière. Elle a notamment publié Les Faibles et les Forts (Stock, 2013) et Victor Hugo vient de mourir (L’Iconoclaste, 2015). (Source: Éditions Rivages)

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Requiem pour une apache

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En deux mots:
L’hôtel tenu par Jésus est menacé de fermeture. Mais les clients solidaires décident de ne pas se laisser faire. Ils ont beau être tous des cabossés de la vie, ils n’en font pas moins preuve d’une belle énergie et d’une solidarité sans failles. Le combat continue…

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

L’hôtel des cabossés de la vie

Avec Requiem pour une apache Gilles Marchand confirme son grand talent en nous offrant une fable poétique et politique autour d’un hôtel menacé de fermeture et défendu par ses pensionnaires.

Fable poétique et politique, ce nouveau roman de Gilles Marchand vient confirmer la place à part qu’occupe le romancier dans le paysage de la littérature française contemporaine. Son écriture très originale, empreinte de poésie, d’humour et de fantaisie n’est pas sans rappeler Boris Vian. Une bouche sans personne et Un funambule sur le sable, ses deux premiers romans écrits en solo, ont en commun avec Requiem pour une apache de nous offrir toute une galerie de personnages auxquels on va très vite s’attacher, à commencer par Jolene.
Quand cette caissière de supermarché pousse la porte de l’hôtel tenu par Jésus, elle vient de perdre son travail, mais pas son énergie. Et si, dès le titre, le lecteur est prévenu que cette apache aura droit à un requiem, on aura droit d’abord à un joyeux combat mené par une troupe de cabossés de la vie riches d’une profonde humanité. Au pays des utopies il n’y a pas de vaine bataille!
Au cet de cet «établissement qui ne respirait pas le grand luxe», les clients ont établi des règles de vie commune proches d’une phalanstère et se retrouvent, par exemple, dans la grande salle «tous les soirs, été comme hiver, du lundi au dimanche». L’occasion de faire plus ample connaissance avec cette troupe hétéroclite.
Commençons par Wild Elo, le pseudonyme du narrateur qui avait connu son heure de gloire dans les années 1970. «Les gens débordaient d’amour et de drogue, on militait, on draguait et on chantait. Sur scène une véritable communion avec les spectateurs.» Mais désormais son public a déserté les salles et il est classé au rang des ringards, ce qui ne l’empêche pas de composer et de se produire dans la grande salle. Autour de lui, Marie-Claire, une représentante en encyclopédies qui continue à croire en sa mission alors qu’à l’heure d’internet plus personne ne semble vouloir s’encombrer de ces lourds volumes. Et que dire de ce couple passé par la case prison et qui rêve d’une gloire à la Bonnie et Clyde. Pour ce faire, ils ne cessent de raconter leurs exploits passés. Pour faire bonne mesure, on ajoutera un ancien catcheur. Antonin, Marcel, Joséphine et les autres vont se battre pour leur hôtel menacé de fermeture et leur dignité, tout en se livrant à de superbes digressions qui, avec un humour teinté de mélancolie, vont nous enrichir de dizaine d’histoires… Celle du contrôleur du service de gaz faisant figure de running gag. Mais n’en disons pas davantage!
Sur une bande son signée des Beatles, des Doors ou encore de Dolly Parton, Gilles Marchand réussit à faire rimer nostalgie et poésie, humanité et combativité, amitié et solidarité. Autrement dit, voilà le roman idéal en ces temps troublés.

Requiem pour une apache
Gilles Marchand
Éditions Aux Forges de Vulcain
Roman
Traduit de l’anglais (États-Unis) par
410 p., 20 €
EAN 9782373050905
Paru le 21/08/2020

Où?
Le roman se déroule en France, dans une ville qui n’est pas précisément située.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
La sortie de Requiem pour une apache de Gilles Marchand marque les dix ans des éditions Aux forges de Vulcain. Dix ans, pour une maison d’édition, c’est peu, mais c’est assez pour mesurer le chemin parcouru et je ne pouvais rêver d’un texte plus symbolique pour cette date. Car une grande partie du chemin qu’ont parcouru les forges de Vulcain l’a été grâce à Gilles. Je l’ai rencontré au salon du livre 2015. Il avait aimé un roman des forges, et lu un entretien où j’expliquais comment je travaillais. Il avait un manuscrit sous le coude. Plusieurs personnes lui avaient dit : c’est un bon texte, mais quelque chose, dedans, ne fonctionne pas. Il me l’a confié, me disant que je semblais être la bonne personne pour l’épauler. Je lis le texte et lui demande de me dire ce qu’il a voulu raconter avec ce roman. Et là, il me raconte une histoire qui me touche et m’émeut, et je lui dis, ce n’est pas l’histoire que j’ai lue. Il sourit, reprend son manuscrit, revient quelques semaines après. Le texte était désormais parfait. C’était Une bouche sans personne. Ce roman fut comme l’occasion d’une renaissance pour les forges. Elena Vieillard, notre graphiste, réinventa, pour ce livre, nos couvertures. Et ces nouvelles couvertures plurent. Et ce beau texte, dans ce nouvel écrin, plut. Je dois beaucoup à Gilles, car il a eu du succès (c’est utile le succès, cela permet d’atteindre nos dix ans !), mais aussi parce qu’il m’a permis d’établir, une règle, la règle des forges, de ne pas publier que des textes, mais de publier aussi des personnes, de les encourager à aspirer à l’idéal, puis de les aider à atteindre cet idéal, titre à titre, en construisant une œuvre. Requiem pour une apache est le troisième roman de Gilles Marchand, c’est un livre manifeste pour les forges, une ode à l’amitié, à la solidarité, à l’idéalisme et au réalisme, un texte poétique et politique. C’est un texte qui dit beaucoup de notre époque et de notre destin collectif. Dans Une bouche sans personne, Gilles explorait ce qui reste en nous de notre passé, dans Un funambule sur le sable il montrait le sort fait à une personne différente. Dans Requiem pour une apache, on retrouve son humour, sa mélancolie, mais son écriture prend une amplitude nouvelle, en dressant un grand portrait des invisibles, de celles et ceux qui font tourner la société. Trois romans : le passé, le présent, et désormais: l’avenir.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Mémo Émoi
Blog Domi C Lire
Blog Carobookine

Les premières pages du livre
https://www.actualitte.com/premiers-chapitres/extrait/requiem-pour-une-apache-gilles-marchand/7562
« Il aurait fallu commencer par le début mais le début, on l’a oublié. Ça a démarré bien avant nous. Et bien avant elle.
Rome ne s’est pas faite en un jour, la légende de Jolene non plus. On la présente aujourd’hui comme la meneuse d’une troupe d’insurgés. Plutôt que d’insurgés, ça tenait davantage d’une cour des Miracles contemporaine accueillant les trop maigres, les trop gros, les trop petits ou trop grands, les trop ceci ou trop cela, les roux, les Arabes, les Noirs et les Chinois.
Mais cette histoire n’aurait certainement jamais existé si les termes utilisés avaient été ceux-là. Parce que ce n’est pas les « Chinois », les « Arabes » ou les « trop gros » qu’on les appelait… Dans la réalité, elle était entourée par les chinetoques, les bougnoules et les bamboulas, les youpins, les gros tas et les boudins, les sacs d’os, les Poil de carotte, les nabots et les avortons, les salopes et les pétasses, les gouines et les pédés, les garçons manqués, les efféminés, les ploucs et les bouseux, les mongoliens et les débiles, les crânes d’œuf et les Queue-de-rat, les rastaquouères, les bâtards, les anciens taulards, les nouveaux crevards et les néoclochards, les boiteux, les bigleux, les neuneus, les peureux, les pas sérieux. Les vieux. Ceux qu’on ne veut plus, les rebuts de la société, les inutiles. Ceux qui n’ont plus rien à nous apprendre, qu’on n’écoute plus, qu’on ne veut plus entendre. Les pas comme il faut, les mal élevés, les malhabiles, les mal finis, les mal foutus, les malades, les bancals. Les sourdingues, les doux dingues et les baltringues.
Tous ceux qui prennent trop de place, qui ne rapportent pas assez d’argent, qui ne sont pas faits du bon bois, pas du bon moule, qui n’ont pas la taille standard. Entrée des artistes, sortie à l’hospice. Et sans un bruit. On ne veut pas vous entendre, on ne veut pas vous voir, on veut vous oublier. Surtout vous oublier. Faire semblant que vous n’existez pas, que vous n’avez jamais existé, que vous n’existerez jamais.
Cette drôle de troupe avait fini par rassembler tous ceux qui avaient, un jour ou l’autre, été insultés pour ce qu’ils représentaient. Jolene leur a donné une voix. La sienne.

1
On a écrit beaucoup de choses sur elle, on l’a comparée à Marianne et à Louise Michel, on en a fait une espèce d’héroïne née pour défendre la veuve et l’opprimé ou, selon le point de vue, une dangereuse anarchiste prête à embrocher du bourgeois.
La Jolene que j’ai fréquentée tenait des deux.
Mais de loin.
Nous sommes une petite dizaine de personnes à l’avoir connue de près. Certes, sur une courte période : quelques semaines à peine qui nous ont marqués à jamais.

Jolene.
C’est nous qui avions choisi son surnom.
Elle apparaissait, mettait une pièce dans le juke-box et la chanson de Dolly Parton résonnait dans toute la salle. Jolene. Un prénom d’ailleurs pour une inconnue venue d’ailleurs.
Jolene. Assez grande, brune, pantalon large, gros pull en laine, lunettes aux verres épais, une pièce sur le comptoir pour un café ou une bière selon l’heure. Pas une parole inutile, pas un sourire qui ne sert à rien. Mais un s’il vous plaît et un merci.
Jolene, un surnom qui ne plaisante pas. Après tout, dans sa chanson, Dolly Parton la supplie de lui laisser son homme. « Allez Jolene, tu peux prendre celui que tu veux, on le sait bien, celui-ci, moi je l’aime, alors laisse-le-moi. » L’histoire ne dit pas si Jolene part avec sa proie ou pas, mais Dolly n’avait pas l’air très sûre de son coup, ce qui peut se comprendre vu les circonstances : elle aurait écrit cette chanson pour garder son mari, qui fantasmait sur une jeune et séduisante employée de banque.
Notre Jolene ne ressemblait pas à l’idée qu’on se fait d’une employée de banque. Elle n’était ni jeune ni séduisante.
On a écrit qu’elle était d’une beauté incroyable. Cela fait partie des inventions qui ont commencé à circuler dans les semaines qui ont suivi les événements. Je sais bien comment la légende fonctionne. On exige de nos héros qu’ils soient beaux. Je ne sais pas dans quelle mesure c’est légitime. On a dit qu’elle était grande, qu’elle était blonde, qu’elle avait de grands yeux bleus, une poitrine arrogante. Oui, « une poitrine arrogante ». C’était la manière élégante que le journaliste avait trouvée pour signifier qu’elle avait des gros seins. Parce qu’il est tout à fait évident que cet élément anatomique était primordial. Quitte à avoir une héroïne, autant qu’elle ait des seins arrogants et des jambes interminables.
Mais non.
Des rondeurs, des lunettes, un nez qui n’avait rien d’aquilin. Mal coiffée. Vraiment mal coiffée et non « savamment mal coiffée ». Pas de quoi faire rêver un directeur de casting, pas de quoi mouler un buste de Marianne d’hôtel de ville.
Je ne blâme pas les journalistes : nous avons tous fini par la trouver belle. Si l’un de nous devait la décrire aujourd’hui, il parlerait de son allure, de son accent, de la manière qu’elle avait de se tenir droite face à ceux qui se mettaient en travers de sa route. Elle nous impressionnait tous et nous avons fini par la trouver belle. Si un jour une actrice devait incarner son rôle, la production imposerait certainement une de ces vedettes au physique irréprochable. Ce serait un mauvais choix. On passerait à côté du personnage. C’est dans l’épreuve qu’elle s’est transformée, transfigurée. Elle était le produit d’une lutte. C’est comme si elle avait été éteinte et s’était allumée d’un coup d’un seul.
Elle ne se confiait pas facilement. Elle était comme une bête méfiante qu’il a fallu apprivoiser. À moins que ce ne soit elle qui nous ait apprivoisés. On ne sait jamais qui apprivoise qui.
Au cours de ces semaines, elle s’est livrée par bribes, peu convaincue de l’intérêt de son passé. J’ai pu reconstituer cette petite vie semblable à des milliers d’autres. Elle la trouvait sans importance et s’excusait presque de me raconter ça.
Pour elle, l’Histoire c’était pour les Vercingétorix ou les Napoléon, enfin les gens connus et surtout les hommes. Et aussi un peu Jeanne d’Arc. Jolene, elle venait de nulle part et avait eu une vie de rien. Comme ses parents, comme ses voisins, comme les gens de son quartier, comme tout le monde ou presque.
Elle était fille unique, c’était bien assez pour ses parents. Ils le lui avaient souvent répété. C’était pas méchant, c’était leur manière de gonfler les joues et de souffler, une façon de dire qu’ils étaient fatigués. Sa mère était femme de ménage, elle partait tôt le matin et rentrait tard le soir, épuisée, moulue. Elle se plaignait de son dos, elle se plaignait de ses genoux, elle se plaignait de ne jamais prendre de vacances, elle se plaignait de ne rien comprendre aux devoirs de sa fille, elle se plaignait de son mari qui ne l’aidait pas dans ses tâches domestiques.
Ils vivaient au cinquième étage d’un immeuble décrépit dont on avait du mal à imaginer qu’il ait pu un jour être neuf. Les murs s’écaillaient, la rambarde de l’escalier tremblait, les fenêtres se fendaient, les cafards se marraient. Ce n’était pas sale, ce n’était même pas insalubre. C’était vieux. Tout simplement vieux. Ils rêvaient parfois de partir loin. Vers le sud, toujours vers le sud. À cause de Nino Ferrer. La mère de Jolene adorait son Sud qui ressemblait à la Louisiane et à l’Italie. Elle ne connaissait ni la Louisiane ni l’Italie, mais elle faisait confiance à Nino. C’était également le surnom qu’elle avait donné à son mari.
Lui était peintre en bâtiment. Et pas n’importe quel bâtiment. La tour Eiffel. De quoi en boucher un coin à pas mal de monde et surtout aux copines et aux copains de Jolene : « Mon père, il peint la tour Eiffel, alors ta gueule. » Certainement la phrase qu’elle a le plus prononcée durant son enfance. Surtout à partir du moment où le père en question a commencé à boire. « Il boit peut-être, mais il peint la tour Eiffel, alors ta gueule. » Il n’y avait rien à répondre à cela. Il peignait la tour Eiffel. Alors ta gueule. Il n’y avait pas tant de monde que ça qui pouvait se vanter d’être monté là-haut, d’avoir sorti un pot de peinture et un pinceau et d’avoir passé une couche ou deux sur la dame de Fer. Alors ta gueule. C’est vrai que parfois, il buvait un peu trop, c’est vrai également qu’il ne marchait pas toujours droit, mais là-haut, dans le ciel, là, plus haut que les oiseaux, il peignait comme un as, alors ta gueule. Il se levait plus tôt que tout le monde, il traversait la ville, on lui donnait une corde et il escaladait, il emmerdait personne, il faisait pas d’histoires, il avait pas le vertige, il peignait un pilier, un autre, un autre et encore un autre, et il montait. Parce que la tour Eiffel, elle mesure plus de trois cent vingt mètres, alors ta gueule avec tes réflexions comme quoi le père de Jolene y marchait pas bien droit.
Il marchait peut-être pas bien droit mais il marchait haut.
Et il aimait sa fille. Mal, mais il l’aimait.
Il lui racontait des histoires de tour Eiffel et de peinture. Elle était incollable sur le fer puddlé et l’oxydation, elle disait que sans sa peinture la Tour s’effondrerait… Le seul moment de gloire de sa scolarité eut lieu au cours d’un exposé sur la tour Eiffel. Elle avait expliqué qu’il y avait trois nuances de couleurs – de la plus claire, en haut, à la plus sombre, en bas – pour des raisons de perspective, même si elle n’avait pas bien compris le mot. Elle avait raconté à la classe que là-haut ça bougeait sévère et qu’il ne fallait pas avoir peur parce qu’on était bien obligé de la repeindre, la Tour. À la main, toujours à la main, Eiffel, il était très fort pour construire des tours mais il n’avait pas inventé de machine pour les repeindre. Faut dire qu’il comptait la démolir, c’est peut-être pour ça. On avait même changé de couleur, au début elle n’était pas comme ça, elle était « rouge Venise ». La mère de Jolene, c’était sa couleur préférée, elle ne voyait pas trop à quoi ça pouvait ressembler, mais Venise c’était non seulement dans le Sud mais en plus en Italie, alors, pour Nino, elle avait décidé que c’était celle-là sa préférée. Son père, il estimait que la tour Eiffel, elle n’avait rien à voir avec l’Italie, alors il ne voyait pas pourquoi elle aurait une couleur italienne et puis le Nino, il commençait à l’emmerder à coller des rêves impossibles à sa femme. Lui, celle qu’il préférait c’était la « rouge-brun », la première couche qu’il y avait posée. C’était en 1954. Après ils sont passés au « brun tour Eiffel », c’était en 1968 et il n’y travaillait déjà plus. S’il avait eu la possibilité de choisir, il aurait carrément tenté autre chose, pourquoi pas couleur argent ou carrément en or, quelque chose entre Versailles, le Grand Palais et la quincaillerie du coin de la rue qui avait des inox rutilants.
Quand elle parlait de son père, Jolene avait les larmes aux yeux. Je crois bien que c’étaient les rares occasions où je la voyais le regard humide.
« C’était pas vraiment un exposé, tu sais. Personne m’avait rien demandé. C’était le maître qui voulait qu’on apprenne la poésie de Maurice Carême :
Mais oui je suis une girafe,
M’a raconté la tour Eiffel,
Et si ma tête est dans le ciel,
C’est pour mieux brouter les nuages,
Car ils me rendent éternelle.

« Me souviens plus de la suite, mais je me souviens que je trouvais ça complètement débile. Je crois bien que c’est pour ça que j’ai pris la parole pour dire que le p’tit père Carême, il était bien gentil mais que, pour qu’elle broute les nuages, la girafe, il fallait qu’il y ait une armée de peintres pour s’en occuper. Mon père, il disait qu’y avait qu’Apollinaire qui savait parler de la tour Eiffel : “Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin.” C’était peut-être parce que le livre s’appelait Alcools que c’était son préféré, j’ai jamais trop su. »
Mais cette armée a fini par renvoyer un de ses soldats à la maison. Même harnachés, même avec les filets de protection, on préférait que les ouvriers soient sobres. Et le père de Jolene, ça commençait à se voir qu’il biberonnait du matin au soir. Un jour, il est rentré du travail ivre mort. On voulait plus de lui sur la Tour, on voulait plus de lui dans l’entreprise, on voulait plus de lui. Il a pris une bouteille de vin rouge, l’a bue au goulot, assis sur le canapé. Sa femme lui disait de pas se mettre dans cet état, qu’il allait retrouver du travail, qu’il devait y avoir une erreur, qu’il connaissait la Tour comme personne et qu’il savait même le truc de la perspective et des couleurs claires et foncées. Mais il a rien voulu savoir. Il a fini sa bouteille. Et une autre.
Le lendemain, il a recommencé. Jusque-là personne ne l’avait vraiment considéré comme un alcoolique. C’était pas tellement un mot qu’était utilisé dans le quartier. On disait qu’il buvait. Un peu comme tout le monde, en somme. Et puis il peignait la tour Eiffel, alors ta gueule. Sauf que là, il ne la peignait plus. Mais alors plus du tout. Il n’avait plus de boulot, plus de pinceau, plus de pot avec de la peinture rouge-brun à l’intérieur. Et il traînait toute la journée au café du coin où son ardoise s’allongeait et où il n’était pas toujours aimable.
Le soir, il n’était plus en état de raconter des histoires de tour Eiffel à Jolene. Il n’était plus en état de rien. Il se couchait et ronflait. Parfois il faisait un scandale, mais on ne comprenait plus très bien tous ses mots parce que sa bouche était toute pâteuse et les consonnes le fatiguaient.
Contrairement à ce que certains ont raconté par la suite, Jolene n’a jamais été battue par son père. Cela ne fait pas pour autant d’elle une enfant gâtée, mais son père n’a jamais levé la main ni sur elle ni sur sa mère. Il buvait, il chancelait, il en voulait à la terre entière, mais il ne frappait personne. Il crachait des postillons lourdement chargés en alcool, ça c’est exact. Et Jolene ne pouvait plus dire qu’il peignait la tour Eiffel. Il ne peignait plus rien.
Sa santé s’est très vite dégradée. Il toussait, se cognait, tombait, avait du mal à respirer. Un médecin est venu plusieurs fois, mais il ne pouvait rien faire. « Faut arrêter de boire. » Mais il n’avait pas envie d’arrêter de boire, il avait toujours bu. « Parce qu’en France, on boit, monsieur, et qu’ici on est en France. Si j’étais américain, je boirais du Coca-Cola et je mâcherais des chewing-gums mais je suis français, alors je bois du vin rouge. » Le médecin hochait la tête, il avait l’habitude. C’était une sorte de tradition dans le quartier. Il faisait le tour des foies tous les jours et continuait à expliquer à chacun que le vin rouge avait beau être une belle tradition bien de chez nous, il nous tuait à coup sûr si on faisait pas gaffe. Peut-être que le message serait mieux passé si lui-même n’avait pas empesté l’alcool du matin au soir. Mais il les aimait ses patients, alors il fallait bien trinquer. « À votre santé. » Il faisait ce qu’il pouvait.
Un matin, Nino ne s’est pas réveillé. Pourtant, il respirait encore et Jolene a tout essayé, elle lui a parlé de la tour Eiffel, lui a récité par cœur sa poésie de Maurice Carême, plusieurs fois. Et elle a prié Marie et Jésus en leur demandant de réveiller son papa. Mais ou la ligne était occupée ou ils aimaient pas Maurice Carême, ce qu’elle pouvait bien comprendre, ou alors ils voulaient le punir à cause du vin rouge, toujours est-il qu’il ne se réveillait pas. Le médecin est revenu et a dit qu’il fallait l’amener à l’hôpital.
«C’était pas joli ce qui s’est passé à l’hôpital. Il a même pas pu dire au revoir.»
Jolene avait eu les yeux vides en prononçant cette phrase. Ils avaient séché.
« On est rentrées avec maman. Elle s’est occupée des papiers. Et on a jeté les bouteilles vides et les pleines. Y en avait partout, dans la cuisine, sous le lit, dans les placards. Au pied du fauteuil, même dans ma chambre. On a passé une semaine à pleurer, tout le temps. Je suis pas allée à l’école. Je voulais pas qu’on se moque de mon père et j’étais en colère.
« Lorsque j’y suis retournée, j’étais prête à me battre, vraiment, je crois même que je le voulais, que j’attendais que ça, que quelqu’un ose traiter mon père d’alcoolique. Mais il s’est rien passé. Rien de rien. Le maître a été gentil avec moi, il m’a dit que si j’avais besoin de quelque chose, je devais lui dire. Moi, je savais pas de quoi je pouvais avoir besoin à part mon papa. Les autres enfants, ils disaient rien, je crois qu’ils m’évitaient et ça m’a coupé l’envie de me battre, mais j’étais quand même en colère. J’ai fini l’année comme ça, sans rien faire. J’allais en classe, j’attendais que ça passe et je rentrais chez moi le soir, tous les soirs. J’avais pas envie de me faire des amies, de toute façon, j’en avais jamais vraiment eu. C’était pas grave, j’attendais d’avoir l’âge de trouver un boulot.
«Je suis allée sur sa tombe, mais il était pas plus bavard que Jésus ou Marie. Alors je comprenais pas bien pourquoi on l’avait mis là. Je me sentais obligée d’y aller au moins une fois par semaine et il se passait jamais rien. C’est pour ça que j’aime pas les cimetières, ça crée des obligations et ça sert à rien. On a pas le droit d’abandonner nos morts alors que c’est eux qui nous ont abandonnés.»

2
Elle a continué à aller à l’école, laissant passer le temps, sans amis ni ennemis. On la laissait tranquille parce qu’on ne savait pas trop quoi en faire et qu’elle n’était pas très aimable. On ne l’invitait pas aux anniversaires, on la choisissait en dernier lorsqu’il fallait former des équipes en cours de sport ou pour la préparation d’un exposé et on avait toujours peur qu’elle se mette en colère.
Elle a fini par devenir transparente, comme une ombre vaguement menaçante que l’on préfère ignorer.
Arrivée au collège, nouvel établissement, nouveaux camarades, mais rien à faire, le regard ne s’accrochait pas sur elle. Ni les autres élèves ni les professeurs ne semblaient savoir qui elle était. Lorsqu’ils faisaient l’appel, les enseignants levaient la tête comme s’ils la découvraient pour la première fois… et l’oubliaient jusqu’à l’appel suivant. Ses résultats n’étaient pas bons, elle n’était douée en rien. Le français la berçait, les mathématiques l’endormaient, l’histoire-géo la somnolait, le sport la sportait mal.
On lui avait proposé de redoubler, elle n’avait pas d’avis. Sa mère non plus. On lui avait conseillé de prendre des cours de soutien. Elle n’avait pas d’avis. Sa mère non plus. C’était trop cher, alors elle avait redoublé. Cela n’avait rien changé. L’année suivante n’avait pas été meilleure et elles n’avaient toujours pas les moyens de payer un professeur en dehors de l’école.
Sa mère pleurait. Tous les soirs, elle pleurait et elle écoutait Nino Ferrer et elle repleurait. Elle disait que c’était pas juste qu’on lui ait volé son Nino à elle avant qu’il l’amène dans le Sud. Jolene, elle, savait bien que son père n’aurait pas aimé le Sud. Il n’y a pas de tour Eiffel dans le Sud. Tout juste une tour de Pise, et elle est même pas droite. Et toute blanche. Cela dit, c’est vrai que le blanc c’est salissant et qu’elle aurait besoin d’un petit coup de frais. Mais c’était pas pareil, pas la même échelle, il n’y aurait jamais de « blanc tour de Pise ».
Son père avait voulu qu’elle fasse des études. C’était très bien de monter en haut de la tour Eiffel, mais il espérait mieux pour sa fille. Il ne savait pas exactement ce qu’elle pourrait devenir mais au minimum vendeuse et puis un jour pourquoi pas avoir sa propre boutique. Il lui avait fait réciter ses tables des centaines de fois. Tous les soirs, une table. Il fallait qu’elle sache compter tout et tout le temps. Combien de pommes dans le saladier ? Et si j’en enlève une ? Et si j’en coupe une en quatre et que j’en laisse juste un quartier ? Y a pas à dire, ça lui a bien servi pour sa caisse. Au début, elle faisait tous les comptes de tête. Mais ça ne plaisait pas aux clients. Et encore moins au patron. Trop de risques d’erreurs. Et puis les machines, elles sont là pour ça, alors ça ne servait à rien de s’esquinter le cerveau, fallait l’économiser.
Alors elle l’a économisé, son cerveau. À force de l’économiser, on finit par perdre le mode d’emploi, on ne sait plus bien le rallumer, on ne sait plus bien dans quel sens ça se tient.

3
Si Jolene était déjà perdue, si sa présence même ressemblait davantage à une absence, il y avait quelque chose en elle qui refusait de s’éteindre. L’orgueil d’être la fille d’un peintre de la tour Eiffel ne l’avait pas quittée. Elle ne cherchait plus à griffer, mais sa colère n’avait pas disparu et surgissait sans qu’elle y prenne garde. Pour un détail, la remarque en trop, le petit geste indélicat ou le mauvais regard. Elle s’était battue à deux ou trois reprises. « Pour des broutilles. » Pour exister.
Alors qu’elle marchait dans la rue, elle avait entendu quelqu’un qui se moquait d’elle, de son pull ou de son blouson, elle ne s’en souvenait plus. « Ils étaient trois. Deux filles et un garçon, habillés bien à la mode comme il faut. Et moi je passais, j’avais rien demandé, je demandais jamais rien, je m’en foutais d’eux, je les avais même pas vus. Là, ils me demandent si je suis bien dans mes sacs à patates. Je me suis arrêtée parce que j’étais pas habituée à ce qu’on me parle dans la rue. Pourquoi ils me parlaient de mes habits alors que même moi j’avais pas d’avis sur mes vêtements ? Je leur ai demandé de répéter et ils m’ont traitée de boudin. C’est le mec qui a dit ça. Pour faire le malin devant ses copines, je pense. Alors je lui ai donné une gifle. Ils l’avaient pas vue venir, j’ai cru que le mec allait pleurer. Les deux filles aussi, elles sont restées sans voix mais elles continuaient à mâcher leurs chewing-gums très fort. Alors je les ai giflées aussi. Paf. Paf. Une chacune. Alors on s’est battus. Ils étaient pas très forts, mais ils étaient trois. Ils m’ont bien dérouillée. J’ai pas regretté. »
Elle s’était fait renvoyer de son collège à cause de cela. Une histoire de crêpage de chignon qui n’avait pas sa place dans cet établissement, selon la notification du proviseur. La fille avec qui elle en était venue aux mains n’avait pas eu de comptes à rendre. Ses parents étaient venus la défendre, expliquant que ce n’était pas le genre de leur fille d’agir de la sorte. Jolene n’avait pas de genre alors on l’avait déclarée coupable. Elle ne s’était pas défendue, elle s’en moquait. Cet établissement ou un autre, dans le fond, ça ne changeait pas grand-chose.
Elle parvenait la plupart du temps à contenir cette colère. Pour la bonne et simple raison qu’elle fuyait tout contact humain. Ses contemporains ne s’intéressaient pas à elle, et elle le leur rendait bien. Dans son deuxième collège comme au cours des années suivantes, elle ne dérogea pas à sa règle : sitôt sa tâche achevée, elle rentrait chez elle.
Elle n’avait pas d’amies, pas de meilleure copine. Pas de petit copain. Elle ne désirait ni les uns ni les autres. C’est ce qu’elle m’a dit et je crois qu’elle était sincère. Elle était sur la défensive, tout le temps. Parfois un peu paranoïaque. Elle se sentait mal aimée. Et à force de se sentir mal aimée, elle finit par le devenir. On n’aime pas ceux qui restent en retrait, on les croit snobs ou sournois, on se méfie d’eux.
Jolene, avec ses pulls informes, ses jupes mal taillées et ses grosses lunettes, n’était pas la fille la plus élégante du collège. Et comme elle n’était pas non plus la plus drôle, ni la plus intelligente, ni la plus sympa, ni la plus branchée, ni la plus quoi que ce soit, on avait fini par se moquer d’elle. Elle avait eu droit à quelques surnoms désobligeants. En cours de sport, on l’avait comparée à Oliver Hardy. C’était la seule fois où elle avait pleuré en public. « J’ai pas pu empêcher mes larmes de monter. Je l’avais pas vue venir, celle-là. Et si j’ai pleuré, c’était pas tellement à cause de l’allusion à mon poids, en plus, j’étais pas si grosse, juste un peu ronde. C’était parce qu’on me comparait à un homme, comme si j’étais trop moche pour être comparée à une femme. »
Je me souviens que lorsqu’elle m’a raconté cette histoire, ça m’a fait penser à Janis Joplin, profondément meurtrie lorsqu’elle avait été élue « le mec le plus moche » de son lycée. Jolene s’était promis de ne plus se laisser insulter publiquement. La colère est revenue après les larmes.

4
Jolene ne s’était jamais remise de la mort de son père. Elle avait l’impression que sa vie n’aurait dorénavant plus d’intérêt.
Le collège était obligatoire, alors elle y retournait, matin après matin.
Elle s’asseyait et attendait. Elle séchait les cours de sport dans la mesure du possible.
Le soir, elle se pressait pour rentrer chez elle, ressortait faire quelques courses, la plupart du temps des pâtes ou du riz. Puis elle commençait les tâches ménagères pour épargner un peu de labeur à sa mère. Quand celle-ci rentrait, elles se mettaient à table silencieusement. Pas même le tic-tac d’une horloge pour perturber la chape qui s’était posée sur leur appartement.
À la fin du repas, sa mère se levait, se penchait sur le tourne-disque et mettait Le Sud. Les larmes montaient jusqu’à ses yeux, se hissaient jusqu’à ses paupières et basculaient sur ses joues. Chaque soir le même morceau, chaque soir le même chemin de larmes.
Jolene filait dans sa chambre, elle ne supportait plus Nino Ferrer ni les larmes maternelles. Elle s’allongeait sur son lit et regardait le plafond. Il ne s’y passait rien, elle ne pensait à rien, n’écoutait rien, ne voyait rien, ne sentait rien. Comme Tommy dans la comédie musicale des Who.
De temps à autre, elle se redressait, boxait son oreiller et reprenait sa position.
Elle se réveillait le lendemain, tout habillée, sans savoir si elle avait fermé les yeux ou pas. Sa mère était dans le salon et l’électrophone tournait dans le vide en crachant.
Une tartine, un bol de café, des dents à brosser, une douche et une nouvelle journée sans paroles. L’électrophone faisait des étirements, sachant que quelques heures plus tard il allait réattaquer une nuit de Sud.
Quatorze ans, quinze ans : rien.
Seize ans. Le lycée n’était plus obligatoire, mais Jolene n’avait rien d’autre à faire, alors elle y allait. Au moins, à l’école on n’écoutait pas Nino Ferrer.
Dix-sept ans. Les professeurs ne la reconnaissaient toujours pas et s’étonnaient encore de sa présence lorsqu’ils lui remettaient sa copie. Elle était une énigme pour tout le monde. Personne n’aurait su la décrire, elle n’était pas sur les photos de classe – elle n’aimait pas ça –, ne participait à aucune fête, ne parlait jamais à personne. Elle n’était pas sauvage, elle était absente, perdue quelque part entre la tombe de son père et la tour Eiffel.
Et puis un jour sa mère est arrivée avec un homme. « Voici Albert. » Et c’était tout.
Un prénom et rien d’autre. Seulement un prénom un peu vieillot. Albert et sa valise. Elle n’avait jamais entendu parler de lui et le voilà qui s’installait. Sa mère ne s’est pas justifiée, ne lui a jamais dit comment elle l’avait rencontré. Un matin, en faisant couler son café, elle a murmuré « et il nous aide pour le loyer, bien entendu ».
Ils ne se sont pas mariés, ne se sont pas disputés, ne se sont pas vraiment aimés. Il était là, un père remplaçant. Il était ouvrier, ses mains étaient noires et calleuses, de belles mains. Une grosse moustache parfumée au tabac. Un mégot sans arrêt fiché au coin des lèvres. On pouvait penser qu’il avait toujours été là. Ils ont acheté une télé et ont fini par former une famille plus ou moins modèle. Pas le meilleur modèle, mais un modèle qui a une assiette pleine et des vêtements propres presque tous les jours. Alors, ça allait.
Pour Jolene, ça n’allait pas tellement. L’Albert, elle a jamais pu le sentir. « L’aimait pas Nino Ferrer. » Elle aurait pu en faire un allié, mais Jolene ne voulait pas trahir sa mère. Que celle-ci remplace Le Sud par un poste de télévision était un renoncement qu’elle ne pouvait pas accepter. Elle avait perdu son père, elle ne voulait pas perdre sa mère. Elle lui a fait la guerre. Elle éteignait la télévision, mettait Nino à fond, claquait les portes, répondait mal, devenait grossière et reclaquait les portes. C’était sa première rébellion. Elle n’a pas duré. Peut-être que sa mère était plus attachée à Albert qu’elle ne l’avait envisagé : un matin, elle lui a dit qu’elle avait une semaine pour trouver un boulot et un appartement. Elle n’avait pas dix-huit ans.
Le ciel est tombé et lui a rebondi une bonne dizaine de fois sur le crâne. Forcément, ça lui a fait mal. Elle est allée se coucher, comme tous les soirs, en regardant le plafond, tout habillée. Le sommeil n’est pas venu. Alors, elle a boxé son oreiller, pris un sac et mis quelques vêtements dedans. Elle est sortie dans la nuit sans dire au revoir. Elle n’a pas claqué la porte.

5
Une nuit sur un banc lui a suffi pour comprendre qu’il lui fallait rapidement trouver un métier. Elle avait exclu la possibilité de devenir femme de ménage, rapport à son père qui avait rêvé d’une autre profession, d’un autre standing pour elle.
Il avait insisté pour que sa fille fasse des études, pour lui éviter d’avoir à faire des ménages. Il avait détesté que sa femme astique le sol des autres. « J’ai rien contre la propreté, mais j’aime autant que chacun s’occupe de la sienne. »
Il n’avait pas aimé savoir sa femme dans la crasse des autres, pliée en deux à ramasser une poussière qui ne lui avait jamais appartenu. Il n’avait pas aimé qu’on la voie faire le ménage des autres, ça lui avait donné l’impression qu’il n’était pas capable de subvenir aux besoins de son foyer. Mais peindre la tour Eiffel, ça ne lui avait pas rapporté assez, même en passant plusieurs couches. Elle avait bien été obligée de s’y coller. Elle allait loin et elle rentrait tard.
Alors Jolene a fait la tournée des cafés, des restaurants. Elle était jeune, elle avait de l’énergie à revendre. Elle ne souriait pas ou pas assez. On le lui a reproché. Fallait qu’elle fasse un effort de présentation, de sourire, de joliesse. C’est pas une tenue, mademoiselle, pourriez mettre une jupe et un chemisier un peu soigné. On l’a traitée de plouc et de souillon, on n’avait pas de place pour elle, on n’était pas la cantine des PTT. Elle a traîné sur les marchés, on y est moins regardant. Sa stature, son embonpoint rassuraient même plutôt les clients. Elle a vendu des légumes, pour dépanner. Elle a vendu du fromage, pour dépanner. Elle a vendu du saucisson, pour dépanner. Elle était toujours là pour dépanner. On ne la gardait jamais. Il y avait mieux qu’elle sur le marché de l’emploi. Ou on oubliait de la rappeler. Elle n’était pas très bavarde, pas très agréable à vivre. Elle ne savait pas faire, elle manquait de technique. Elle était polie mais taiseuse. Elle marmonnait plus qu’elle ne parlait, elle ne s’imposait jamais, restait en retrait, faisait ce qu’on lui demandait, et ce n’était pas assez.
Elle s’est levée aux aurores, s’est couchée tard, s’est usé les semelles et les genoux, s’est brisé le dos, a eu trop froid l’hiver et trop chaud l’été, s’est fait insulter quand elle n’allait pas assez vite, s’est pris quelques mains aux fesses, a eu droit aux plaisanteries graveleuses des fêtards noctambules qu’elle croisait au petit matin.
Elle ne s’est jamais posé de questions sur la vie qu’elle aurait rêvé d’avoir parce qu’à cette époque Jolene n’avait pas de rêves. Elle avait un loyer à payer, et c’était tout. Elle avançait au jour le jour sans faire d’histoires. Elle avait bien vu que les rêves de Louisiane et d’Italie de sa mère ne l’avaient menée nulle part. Elle bossait du côté de la porte de Clignancourt, c’était pas vers le sud et c’était tant mieux. Et si t’es pas contente c’est le même tarif, ma bonne dame, si tu veux pas le boulot je le refile à quelqu’un d’autre. Des filles qu’ont la dalle, c’est pas ce qui manque.
Jolene ravalait sa salive et faisait ce qu’elle avait à faire. Le soir, elle s’allongeait sur son matelas – elle avait trouvé une chambre de bonne pas trop chère et plus ou moins salubre – et regardait le plafond en attendant de trouver un sommeil qui n’était pas du genre à arriver trop en retard.
Parfois, elle rendait visite à la tour Eiffel. Elle avait bien essayé d’intégrer l’équipe des peintres. Et pas uniquement pour dire « Ta gueule » à ses copains. Elle n’avait pas de copains, de… »

À propos de l’auteur
Gilles Marchand est né en 1976 à Bordeaux. Batteur dans un groupe de rock, il se tourne vers l’écriture de nouvelles en 2010. Son premier roman, Le Roman de Bolaño en 2015 aux éditions du Sonneur, est écrit en collaboration avec Éric Bonnargent, et suscite l’enthousiasme des libraires et des lecteurs du romancier Roberto Bolaño.
C’est avec son premier roman solo qu’il rencontre un grand succès: Une bouche sans personne est publié en 2016. D’abord sélectionné parmi les «Talents à suivre» par les libraires de Cultura, il remporte le prix Libr’à Nous, le Coup de cœur des lycéens du Prix Prince Pierre de Monaco en 2017 et le prix du meilleur roman francophone Points Seuil en 2018.
Son deuxième roman, Un funambule sur le sable, publié en 2017, est un succès et impose cet écrivain original, qui mêle réalisme magique et humanisme, comme l’héritier de Boris Vian, Romain Gary et Georges Perec.
En 2018, il recueille les nouvelles qu’il a publiées dans divers collectifs aux éditions Antidata au sein d’un seul volume, qu’il étoffe d’inédits: Des mirages plein les poches. Ces textes reçoivent le prix du premier recueil de nouvelles de la Société des Gens de Lettres. En 2020, il revient au roman avec Requiem pour une apache. (Source: Éditions Aux Forges de Vulcain)

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Retour à Martha’s Vineyard

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En deux mots:
L’amitié entre Teddy, Lincoln et Mickey s’est nouée en 1969 sur le campus, alors qu’ils étaient étudiants. En 2015, ils se retrouvent pour un week-end à Martha’s Vineyard où Lincoln possède une maison qu’il s’apprête à vendre. Des retrouvailles qui vont permettre de suivre leurs itinéraires et de faire la lumière sur un lourd secret.

Ma note:
★★★★★ (coup de cœur, livre indispensable)

Ma chronique:

La disparition de Jacy Calloway

Avec Retour à Martha’s Vineyard Richard Russo a réussi un chef d’œuvre. En orchestrant les retrouvailles de trois étudiants près d’un demi-siècle après leur rencontre, il nous offre une superbe plongée dans l’Amérique des années Vietnam à nos jours. C’est splendide!

Comme Les Trois mousquetaires, ils sont quatre à se retrouver en 1969 sur le campus de Minerva College: Mickey, Lincoln et Teddy ainsi que la belle Jacy, dont ils sont tous trois secrètement amoureux. C’est le moment de leur vie où ils se construisent un avenir et où ils doivent prouver à leur famille qu’ils ont bien mérité leur bourse, que le rêve américain est toujours possible quand on vient d’une famille modeste. Pour compléter leur revenu, ils travaillent comme serveurs dans une sororité du campus de cette université du Connecticut. En fait, ce ne sont pas leurs résultats universitaires qui les inquiètent, mais le tirage au sort décidé par l’administration Nixon et qui fixe l’ordre de conscription pour rejoindre les troupes combattantes au Vietnam.
Alors, en attendant de savoir à quelle sauce ils vont être mangés, ils font la fête et passent quelques jours à Martha’s Vineyard, à l’invitation de Lincoln. Sur cette île, surtout connue comme résidence d’été de la jet set américaine et des présidents des États-Unis, il profitent de la maison que les parents de Lincoln louent aux touristes. Un cadre enchanteur qui va servir de toile de fond à un drame: c’est là qu’en 1971 Jacy va disparaître sans laisser de traces…
Richard Russo a choisi de commencer son roman en 2015, au moment où les trois amis, âgés de soixante-six ans, se retrouvent à Martha’s Vineyard, sans doute pour la dernière fois. Car Lincoln, devenu agent immobilier du côté de Las Vegas, a l’intention de vendre la demeure où il ne vient plus guère et qui a besoin d’être entièrement rénovée. Teddy est devenu éditeur et s’est installé à Syracuse, tandis que Mickey, musicien et ingénieur du son, est venu de Cape Cod, tout à côté. Le roman va dès lors osciller entre ces deux époques, offrant au lecteur de découvrir au fur et à mesure comment le temps s’est écoulé pour les uns et pour les autres, comment un demi-siècle plus tôt, sans qu’ils s’en rendent vraiment compte, leur vie a basculé. Avec maestria l’auteur déroule les existences, sonde les âmes et tente de lever les secrets soigneusement enfouis. Derrière les anciennes rivalités, la jalousie et les convoitises, il va conduire le lecteur vers la résolution de ce drame qui, comme un bon polar, va accrocher le lecteur. Mais ce qui fait la force du livre et le rend incontournable à mon sens, c’est la façon dont l’auteur raconte les années qui passent, les illusions qui s’évanouissent, les rêves avec lesquels il faut composer au fur et à mesure qu’apparaissent les premières rides. Et, derrière la mélancolie, les belles traces laissées par des sentiments que les années n’ont pas érodés. Où quand le vague à l’âme laisse place à l’amitié la plus solide. C’est étincelant de beauté et de vérité.

Retour à Martha’s Vineyard
Richard Russo
Éditions Quai voltaire
Roman
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean Esch
384 p., 24 €
EAN 9791037105196
Paru le 27/08/2020

Où?
Le roman se déroule aux États-Unis, principalement à Chilmark sur l’île de Martha’s Vineyard dans le Massachussetts. On y évoque aussi Minerva, l’université du Connecticut, Las Vegas, Syracuse, Cape Cod ainsi qu’une fuite au Canada.


Pour avoir une petite idée de l’endroit où se déroule l’action, voici le film proposé par une agence immobilière de Martha’s Vineyard (villa située 71 South Water à Edgartown)

Quand?
L’action se situe alternativement de 1969 à 1971 et en 2015.

Ce qu’en dit l’éditeur
Le 1er décembre 1969, Teddy, Lincoln et Mickey, étudiants boursiers dans une fac huppée de la côte Est, voient leur destin se jouer en direct à la télévision alors qu’ils assistent, comme des millions d’Américains, au tirage au sort qui déterminera l’ordre d’appel au service militaire de la guerre du Vietnam. Un an et demi plus tard, diplôme en poche, ils passent un dernier week-end ensemble à Martha’s Vineyard, dans la maison de vacances de Lincoln, en compagnie de Jacy, le quatrième mousquetaire, l’amie dont ils sont tous les trois fous amoureux.
Septembre 2015. Lincoln s’apprête à vendre la maison, et les trois amis se retrouvent à nouveau sur l’île. À bord du ferry déjà, les souvenirs affluent dans la mémoire de Lincoln, le «beau gosse» devenu agent immobilier et père de famille, dans celle de Teddy, éditeur universitaire toujours en proie à ses crises d’angoisse, et dans celle de Mickey, la forte tête, rockeur invétéré qui débarque sur sa Harley. Parmi ces souvenirs, celui de Jacy, mystérieusement disparue après leur week-end de 1971. Qu’est-il advenu d’elle? Qui était-elle réellement? Lequel d’entre eux avait sa préférence? Les trois sexagénaires, sirotant des bloody-mary sur la terrasse où, à l’époque, ils buvaient de la bière en écoutant Creedence, rouvrent l’enquête qui n’avait pas abouti alors, faute d’éléments. Et ne peuvent s’empêcher de se demander si tout n’était pas joué d’avance.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Les Échos (Philippe Chevilley)
A voir A lire (Cécile Peronnet)
La cause littéraire (Sylvie Ferrando)
Blog Des pages et des îles 
Blog Lettres d’Irlande et d’ailleurs
Blog Les livres de Joëlle 
Fragments de lecture… Les chroniques littéraires de Virginie Neufville

Les premières pages du livre
PROLOGUE
Les trois vieux amis débarquent sur l’île en ordre inversé, du plus éloigné au plus proche. Lincoln, agent immobilier, a pratiquement traversé tout le pays depuis Las Vegas. Teddy, éditeur indépendant, a fait le voyage depuis Syracuse. Mickey, musicien et ingénieur du son, est venu de Cape Cod, tout à côté. Tous les trois sont âgés de soixante-six ans et ont fait leurs études dans la même petite université de lettres et sciences humaines du Connecticut, où ils ont travaillé comme serveurs dans une sororité du campus. Les autres serveurs, membres d’une fraternité pour la plupart, affirmaient être là par choix, parce que les Theta étaient canon, mais Lincoln, Teddy et Mickey étaient boursiers et y travaillaient pour des raisons financières plus ou moins impérieuses. Lincoln, aussi séduisant que les serveurs des fraternités, avait été immédiatement estampillé « beau gosse », ce qui lui avait valu de revêtir une veste blanche qui grattait et de servir les filles dans la grande salle à manger de la sororité. Teddy, qui avait travaillé dans un restaurant durant ses deux dernières années de lycée, avait été nommé aide-cuisinier, chargé de préparer les salades, de remuer les sauces et de dresser les hors-d’œuvre et les desserts. Et Mickey ? Les filles l’avaient regardé et aussitôt escorté jusqu’à l’évier où s’empilait une montagne de vaisselle sale, à côté d’un grand carton rempli de tampons à récurer. Voilà pour leur première année de fac. En dernière année, Lincoln, passé serveur en chef, avait pu offrir à ses deux amis des postes dans la salle à manger. Teddy, qui en avait marre de la cuisine, s’était empressé d’accepter, mais Mickey doutait qu’il y ait une veste assez grande pour lui. Et puis, plutôt que de faire des simagrées aux pimbêches, il préférait rester esclave en cuisine, où il était maître à bord.
Quarante-quatre ans plus tard, alors qu’ils convergeaient vers cette île, tous les trois se félicitaient de l’enseignement qu’ils avaient reçu à Minerva, où les étudiants étaient peu nombreux par classe et les professeurs disponibles et attentifs. Rien en apparence ne la distinguait des autres universités de la fin des années soixante et du début des années soixante-dix. Les garçons portaient les cheveux longs, des jeans délavés et des T-shirts psychédéliques. Dans les chambres des résidences, les étudiants fumaient de l’herbe, dont ils masquaient l’odeur avec de l’encens ; ils écoutaient les Doors et Buffalo Springfield. Parce que c’était la mode. La guerre, pour la majorité d’entre eux, paraissait une chose lointaine, qui se déroulait en Asie du Sud-Est, à Berkeley et à la télé, mais pas sur la côte du Connecticut. Les éditoriaux du Minerva Echo déploraient l’absence de véritable activisme. « Nothing’s happening here », affirmait l’un d’eux, détournant les fameuses paroles de la chanson. «Why that is ain’t exactly clear.»
Sur le campus, aucun endroit n’était moins rebelle que la résidence des Theta. Mis à part quelques filles qui fumaient des joints et ne portaient pas de soutien-gorge, la sororité était une bulle protectrice. Malgré tout, c’est là, bien plus que dans les cours, que le monde réel commença à se dévoiler, de manière assez visible pour que même des garçons de dix-neuf ans, comme Lincoln, Teddy et Mickey, ne puissent l’ignorer. Si les voitures garées à l’arrière de la résidence des Theta faisaient de l’ombre à celles des étudiants garées ailleurs sur le campus, elles en faisaient aussi à celles des enseignants. Le plus étonnant, pour les jeunes gens issus de familles plus modestes, c’est que les propriétaires de ces voitures ne s’estimaient pas particulièrement chanceux de faire leurs études à Minerva, ni même d’avoir des parents capables de payer les frais d’inscription faramineux. Minerva était le prolongement naturel des dix-huit premières années de leur vie. En vérité, pour beaucoup, ce n’était qu’un pis-aller, et ils passaient leur première année à surmonter leur déception de ne pas avoir été admis à Wesleyan, à Williams ou dans l’une des universités de l’Ivy League. S’ils étaient conscients du niveau requis pour être admis dans ces institutions d’élite, ils étaient habitués à ce que d’autres facteurs entrent en ligne de compte, des choses que l’on ne pouvait ni évoquer ni quantifier, mais qui ouvraient les portes par magie. Minerva faisait l’affaire malgré tout. L’important, à leurs yeux, était d’avoir réussi à s’introduire dans la résidence des Theta. Sans ça, autant aller à l’Université du Connecticut.
Le 1er décembre 1969, le soir de la première conscription par tirage au sort dans tout le pays, Lincoln convainquit la responsable de la sororité d’avancer le dîner d’une demi-heure afin que les serveurs puissent se rassembler autour d’un minuscule téléviseur en noir et blanc, à l’office, là où ils prenaient leurs repas. L’ambiance, au début du moins, était étonnamment gaie, sachant que leur destin était en jeu. Sur les huit serveurs, c’est la date de naissance de Mickey qui sortit en premier, 9e sur 366 possibilités, ce qui incita ses camarades à se lancer dans une interprétation de « O, Canada », qui aurait produit plus d’effet s’ils avaient connu autre chose que les deux premiers mots de la chanson. Le suivant des trois amis à voir sa date de naissance tirée au sort fut Lincoln : 189e ; mieux, mais pas hors de danger, et impossible de bâtir des projets.
À mesure que le tirage au sort se poursuivait – implacable succession de dates, semblable à un roulement de tambour : 1er avril, 23 septembre, 21 septembre –, l’ambiance s’assombrissait dans la salle. Quelques instants plus tôt, alors qu’ils servaient le dîner des filles, ils étaient tous dans le même bateau ; désormais, leurs dates de naissance leur conféraient des destins différents, et l’un après l’autre, ils s’en allèrent retrouver leur chambre ou leur studio, d’où ils appelleraient leurs parents et leur petite amie, avec qui ils évoqueraient le tournant que venait de prendre leur vie, pour le meilleur ou pour le pire. Leur réussite aux examens et leur popularité étaient brusquement devenues insignifiantes. Quand la date de naissance de Teddy sortit enfin, il ne restait que Lincoln, Mickey et lui à l’office. Farouchement opposé à la guerre, Teddy avait annoncé à ses amis, plus tôt dans la journée, qu’il n’attachait aucune importance à cette loterie, puisque de toute façon il s’enfuirait au Canada ou irait en prison plutôt que d’être incorporé. Naturellement, ce n’était pas tout à fait vrai. Il n’avait aucune envie de s’exiler au Canada et le moment venu, il n’était pas certain d’avoir le courage d’aller en prison en signe de protestation. Distrait par ces réflexions, alors qu’il ne restait qu’une vingtaine de dates de naissance à annoncer, il était convaincu que la sienne était déjà sortie sans qu’il s’en rende compte, peut-être pendant qu’il tripotait les antennes en forme d’oreilles de lapin du téléviseur. Mais non, le résultat tomba : 322e sur 366. Risque nul. En éteignant le téléviseur, il s’aperçut que sa main tremblait.
Ils estimaient avoir une douzaine d’amies parmi les Theta, mais seule Jacy Calloway, dont ils étaient tous les trois amoureux, attendait devant l’entrée de service de la sororité lorsqu’ils émergèrent enfin dans l’obscurité glaciale. Quand Mickey lui annonça, avec son grand sourire idiot, qu’il était bon pour un séjour en Asie du Sud-Est, elle descendit du capot de la voiture sur lequel elle était assise, enfouit son visage contre son torse, l’étreignit et dit, dans sa chemise : « Les enfoirés. » Lincoln et Teddy, plus chanceux ce soir-là – un soir où rien d’autre que la chance, pas même l’argent ou l’intelligence, ne comptait –, éprouvèrent malgré tout un vif sentiment de jalousie en voyant la fille de leurs rêves communs dans les bras de Mickey. Qu’importe si, dérangeante vérité, elle était déjà fiancée à un autre garçon. Comme si la chance de Mickey, durant cet instant fugace, comptait davantage que la courte paille qu’il avait tirée à peine une heure avant. Quand sa date de naissance avait été annoncée, Lincoln et Teddy avaient eu le sentiment d’être témoins d’une injustice : deux ans plus tôt, il avait suffi d’un seul regard aux responsables de la sororité pour lui assigner la tâche la plus merdique, et lorsque Mickey se présenterait à ses supérieurs, il serait jaugé au premier coup d’œil et envoyé illico au front : une cible de choix pour un sniper.
Pourtant, à cet instant, en le voyant enlacer Jacy, ils n’en revenaient pas qu’il puisse être aussi verni. C’est ce qui s’appelle la jeunesse.

LINCOLN était originaire de l’Arizona où son père était actionnaire minoritaire d’un petit gisement de cuivre presque épuisé. Sa mère venait de Wellesley ; elle était l’unique enfant d’une famille autrefois aisée même s’il lui faudrait attendre la mort de ses parents dans un accident de voiture, alors qu’elle était en dernière année à Minerva College, pour apprendre qu’il ne restait plus grand-chose de cette fortune. Toute autre fille qu’elle aurait sans doute éprouvé du ressentiment en voyant la fortune familiale aussi réduite une fois les dettes remboursées, mais Trudy ne pensait qu’à son chagrin. Fille solitaire et discrète qui se liait difficilement, elle se retrouva seule au monde, sans amour ni espoir à quoi se rattacher, terrifiée à l’idée qu’un drame puisse la frapper aussi soudainement qu’il avait frappé ses parents. Comment expliquer, sinon, sa décision d’épouser Wolfgang Amadeus (W. A.) Moser, un petit homme dominateur, dont le trait de caractère principal était la certitude absolue d’avoir toujours raison au sujet de tout et n’importe quoi.
Mais Trudy n’était pas la seule qu’il avait réussi à embobiner. Jusqu’à l’âge de seize ans, Lincoln croyait réellement que son père, dont la personnalité XXL offrait un contraste saisissant avec sa taille, avait fait une fleur à sa mère en l’épousant. Ni séduisante ni repoussante, elle semblait s’effacer en société, à telle enseigne que les gens étaient incapables ensuite de dire si elle était présente ou pas. Elle désapprouvait très rarement, même en douceur, ce que disait ou faisait son mari, y compris au retour de leur lune de miel lorsqu’il l’informa que, bien entendu, elle devait renoncer à la foi catholique pour rejoindre la secte de chrétiens fondamentalistes à laquelle il appartenait. Quand elle avait accepté sa demande en mariage, elle avait supposé qu’ils vivraient dans la petite ville de Dunbar, dans le désert, là où se trouvait la mine Moser ; mais elle avait également supposé qu’ils partiraient en vacances de temps à autre, sinon en Nouvelle-Angleterre – que son mari ne se cachait pas de détester –, au moins en Californie, seulement il s’avéra qu’il n’aimait pas la côte Ouest non plus. Son credo, lui expliqua-t-il, était qu’il fallait « apprendre à aimer ce qu’on avait », ce qui, dans sa bouche, semblait vouloir dire Dunbar et lui-même.
Pour Trudy, rien à Dunbar ni chez l’homme qu’elle avait épousé ne ressemblait à ce qu’elle avait connu. Dans cette ville chaude, plate et poussiéreuse, on pratiquait la ségrégation sans aucun scrupule : les Blancs d’un côté de la voie ferrée, au sens propre, et de l’autre les « Mexicains » comme on les appelait, y compris ceux qui résidaient légalement dans ce pays depuis plus d’un siècle. Dunbar, une ville sans intérêt aux yeux de Trudy, semblait pourtant offrir tout ce dont W.A. (Dub-Yay pour ses amis) avait besoin : la maison dans laquelle ils vivaient, l’église qu’ils fréquentaient et le country club miteux où il jouait au golf. Sous son toit, il régnait en maître, sa parole avait force de loi. Trudy, dont les parents avaient eu pour habitude de débattre, s’étonna de découvrir que son mariage allait obéir à d’autres règles. Mariés depuis plusieurs années quand Lincoln vint au monde, ils avaient peut-être discuté, à l’occasion, de la manière dont les choses devaient se dérouler – W.A. soumettant peu à peu Trudy à sa volonté –, mais Lincoln avait l’impression que même si sa mère avait été surprise par sa nouvelle vie, elle l’avait acceptée dès qu’elle avait posé un pied à Dunbar. La première fois qu’il l’avait vue camper sur ses positions, se souvenait-il, c’était au moment où il avait dû choisir une université. Dub-Yay voulait envoyer son fils à l’Université d’Arizona, comme lui, mais Trudy, qui était partie vivre chez une tante célibataire à Tucson après la mort de ses parents, et qui avait passé son diplôme là-bas, était bien décidée à ce que son fils fasse ses études dans l’Est. Non pas dans une grande université, mais dans une petite fac de lettres et sciences humaines comme Minerva, qu’elle avait quittée un semestre avant l’obtention de son diplôme.
La dispute débuta à table, pendant le dîner, lorsque son père déclara de sa voix haut perchée : « Tu sais bien, n’est-ce pas, que pour qu’une telle chose se produise, il faudrait me passer sur le corps ? » Paroles destinées à mettre fin à la conversation ; Lincoln fut surpris de voir sur le visage de sa mère une expression qu’il ne connaissait pas et qui semblait suggérer qu’elle envisageait la mort de son mari avec sang-froid, sans se laisser démonter. « Il n’empêche », dit-elle, et c’est sur ces mots que la conversation prit temporairement fin. Celle-ci reprit un peu plus tard dans la chambre de ses parents. Même s’ils parlaient tout bas, Lincoln les entendit remettre ça à travers la fine cloison qui séparait sa chambre de la leur, et la discussion se poursuivit longtemps après l’heure à laquelle son père, qui partait tôt à la mine, s’endormait généralement. Elle n’était pas encore finie quand Lincoln sombra dans les bras de Morphée.
Le lendemain matin, une fois son père parti au travail, les yeux à moitié fermés à cause du manque de sommeil et d’une dispute conjugale inhabituelle, Lincoln resta au lit à gamberger. Quelle mouche avait piqué sa mère ? Pourquoi avait-elle choisi de livrer cette bataille ? Il était très heureux d’aller à l’Université d’Arizona. Son père y avait étudié et plusieurs de ses camarades de classe y étudieraient aussi, si bien qu’il ne serait pas seul. Après la minuscule Dunbar, il avait hâte de découvrir la vie à Tucson, une grande ville. Et s’il avait le mal du pays, il pourrait facilement revenir à Dunbar pour le week-end. Deux ou trois garçons de sa classe avaient choisi des universités californiennes, mais aucun ne partait dans l’Est. Comment sa mère pouvait-elle croire qu’il aurait envie de se retrouver à l’autre bout du pays, où il ne connaissait personne ? Et aller en cours avec des élèves qui arrivaient tous de lycées privés huppés ? Peu importe. Sa mère était sûrement revenue à la raison après qu’il s’était endormi et avait compris qu’il était vain de s’opposer à son père sur ce sujet comme sur tout autre sujet d’importance. Nul doute que l’ordre avait été restauré.
Aussi fut-il à nouveau surpris de trouver sa mère en train de fredonner un air joyeux dans la cuisine, et nullement penaude de ce qui s’était passé la veille au soir. Elle était encore en peignoir et pantoufles, comme souvent le matin, mais chose étonnante, elle paraissait de bonne humeur comme si elle s’apprêtait à entreprendre un voyage tant attendu, vers une destination exotique. Tout cela était extrêmement déconcertant.
« Je pense que papa a raison », lui dit Lincoln en versant des céréales dans un bol.
Sa mère cessa de fredonner et le regarda droit dans les yeux.
« C’est pas nouveau. »
Cette réponse lui coupa la chique. À croire que sa mère et son père se disputaient en permanence et que Lincoln prenait toujours le parti de son père. En vérité, la dispute de la veille était la seule dont il se souvenait. Et voilà que sa mère se préparait à un autre combat, contre lui cette fois. « À quoi bon dépenser autant d’argent ? » reprit-il en essayant d’adopter un ton raisonnable et impartial, pendant qu’il versait du lait sur ses céréales et attrapait une cuillère dans le tiroir. Il avait l’intention de manger debout, appuyé contre le plan de travail, comme il en avait l’habitude.
« Assieds-toi, ordonna-t-elle. Il y a des choses que tu ne comprends pas et il est grand temps d’y remédier. »
Sa mère prit l’escabeau glissé entre le réfrigérateur et le plan de travail et grimpa sur la marche la plus haute. Ce qu’elle cherchait se trouvait sur la dernière étagère du placard, tout au fond. Lincoln la regardait d’un air étonné et, avouons-le, un peu effrayé. Avait-elle caché quelque chose là-haut, pour que son père ne le trouve pas ? Quoi donc ? Une sorte de classeur, ou peut-être un album de photos, un objet secret qui mettrait en lumière ce qu’il ne comprenait pas ? Mais non. Elle cherchait une bouteille de whisky. Comme il était toujours appuyé contre le plan de travail, elle la lui tendit.
« Maman ? » dit-il car il était sept heures du matin et, soyons sérieux, qui était cette femme bizarre ? Qu’avait-elle fait de sa mère ?
« Assieds-toi », répéta-t-elle, et cette fois, il obéit volontiers car il avait les jambes en coton. Il la regarda verser une dose de liquide ambré dans son café. Après avoir pris place en face de lui, elle posa la bouteille sur la table, comme pour indiquer qu’elle n’en avait pas encore fini avec elle. Lincoln s’attendait presque à ce qu’elle lui en propose. Au lieu de cela, elle le regarda fixement jusqu’à ce que, pour une raison quelconque, il éprouve un sentiment de culpabilité et plonge le nez dans son bol de céréales détrempées.
L’idée générale était la suivante : il y avait plusieurs choses que Lincoln ignorait à propos de leurs vies, à commencer par la mine. Certes, il savait qu’elle périclitait, et que le prix du cuivre avait chuté. Chaque année il y avait de plus en plus de licenciements et les mineurs avaient menacé, une fois de plus, de se syndiquer, comme si cela avait une chance de se produire dans l’Arizona. Tôt ou tard, la mine fermerait et les existences de tous ses hommes s’en trouveraient chamboulées. Rien de nouveau. Non, la nouveauté, c’était que leurs existences pouvaient être chamboulées elles aussi. D’ailleurs, elles l’étaient déjà. Tous ces « petits plus », ces choses qu’ils possédaient, contrairement à leurs voisins – la piscine enterrée, le jardinier, l’appartenance au country club, une nouvelle voiture chaque année – c’était grâce à elle, expliqua-t-elle, à l’argent qu’elle avait apporté en se mariant.
« Mais je pensais…
— Je sais, le coupa-t-elle. Tu vas devoir apprendre à penser différemment. À partir de maintenant. »
La veille au soir, son père avait tenté, comme toujours, d’imposer sa loi. Il refusait de financer les études de son fils dans une partie du pays dont il méprisait le snobisme et l’élitisme. Il en reviendrait transformé, ce serait une saleté de démocrate, ou pire : un de ces manifestants aux cheveux longs qui protestaient contre la guerre au Vietnam et qu’on voyait à la télé tous les soirs. Une formation dans une université, privée, de lettres et sciences humaines, là-bas dans l’Est, leur coûterait cinq fois plus cher qu’une formation « tout à fait correcte » ici dans l’Arizona. À quoi sa mère avait répondu qu’il avait tort – il n’en revenait pas ! –, ça ne coûterait pas cinq mais dix fois plus cher. Elle avait téléphoné au bureau des admissions de Minerva College et parlait en connaissance de cause. Mais la question du coût ne le concernait pas, étant donné qu’elle avait l’intention de financer ces études. Sans compter, avait-elle renchéri – elle avait renchéri ! –, qu’elle espérait bien que son fils irait manifester contre cette guerre stupide et immorale et, pour finir, si Lincoln votait démocrate, il ne serait pas le seul dans leur famille réduite. Et voilà.
Lincoln, malgré toute l’affection qu’il vouait à sa mère, répugnait à accepter la réalité de cette révélation d’ordre économique, surtout parce qu’elle faisait apparaître son père sous un jour défavorable. Si elle était, elle et non pas lui, à l’origine de ces « petits plus » dont ils avaient profité pendant si longtemps, pourquoi son père lui avait-il laissé croire qu’ils ne devaient ce confort relatif qu’à lui seul, W. A. Moser ? D’autre part, ce nouveau récit maternel ne collait pas avec ce qu’on lui racontait depuis l’enfance : autrement dit que la famille de sa mère avait été riche à une époque mais que le décès de ses parents avait fait apparaître un château de cartes financier – de mauvais investissements, masqués par des emprunts imprévoyants et des actifs en baisse sans cesse hypothéqués. Et qu’une fois leur fortune dilapidée, ils avaient continué à mener grand train : vacances d’été à Cape Cod, coûteux séjours aux Caraïbes en hiver et virées en Europe chaque fois que l’envie leur en prenait. Fêtards et gros buveurs, sans doute étaient-ils ivres le soir de l’accident. En fait, ils ressemblaient… pourquoi le nier… aux Kennedy. Aux yeux de son père, il s’agissait d’un conte moral sur des individus décadents et stupides, venus d’un coin du pays peuplé de snobs arrogants, des individus qui ne connaissaient pas la signification du labeur et qui avaient eu ce qu’ils méritaient depuis des lustres. Son père n’avait pas été jusqu’à affirmer qu’il avait sauvé la mère de Lincoln d’une vie dissolue, mais l’allusion était là, à portée de main. Sa mère était-elle en train de lui dire que ce récit familial, incontesté pendant si longtemps, était un mensonge ?
Pas entièrement, concéda-t-elle, mais ce n’était pas toute la vérité. Oui, ses parents avaient été imprévoyants, et quand la poussière financière était retombée, il n’était plus rien resté de la fortune familiale, à l’exception d’une petite maison située à Chilmark, sur l’île de Martha’s Vineyard, sauvée des créanciers et dont elle hérita le jour de ses vingt et un ans. Pourquoi Lincoln n’avait-il jamais entendu parler de cette maison ? Parce que son père, lorsqu’il avait appris son existence, peu de temps après le mariage, avait voulu la vendre, par pure méchanceté, affirmait sa mère, afin de la couper un peu plus de son passé et, ainsi, la rendre encore plus dépendante de lui. Pour la première fois, elle avait refusé de lui obéir et son intransigeance sur ce point avait si profondément surpris et perturbé W. A. Moser qu’il avait toujours refusé, par méchanceté là encore, de se rendre dans cette maison. Cette obstination était la raison pour laquelle la maison avait été louée, chaque année à un prix de plus en plus élevé à mesure que l’île gagnait en popularité, et cet argent avait été placé sur un compte rémunéré dans lequel ils piochaient de temps à autre pour financer tous ces « petits plus ». Aujourd’hui, sa mère avait l’intention d’utiliser ce qui restait pour assurer l’éducation de Lincoln.
Ah, la maison de Chilmark. Quand elle était petite, lui raconta-t-elle, les yeux embués à l’évocation de ce souvenir, c’était l’endroit qu’elle aimait le plus au monde. Ils débarquaient sur l’île pour le Memorial Day1, et ne rentraient à Wellesley qu’au Labor Day2. Sa mère et elle n’en bougeaient plus et son père les rejoignait le week-end. Des fêtes étaient alors organisées – oui, Lincoln, c’étaient des gens qui buvaient, riaient et s’amusaient – au cours desquelles les invités s’entassaient sur la minuscule terrasse qui, du haut d’une colline, dominait l’Atlantique. Les amis de ses parents étaient aux petits soins pour elle et même si ça manquait d’enfants, elle s’en moquait puisque pendant trois longs mois elle avait sa mère pour elle seule. Tout l’été, elles marchaient pieds nus ; leurs vies étaient remplies d’air salé, de draps qui sentaient le propre et de mouettes qui tournoyaient dans le ciel. Le parquet était couvert de sable et tout le monde s’en fichait. Pas une seule fois durant tout le séjour ils n’allaient à l’église, et personne ne laissait entendre que c’était un péché car ce n’en était pas un. C’était… l’été.
C’est dans l’espoir que Lincoln éprouve un jour les mêmes sentiments à l’égard de la maison de Chilmark, qu’elle avait déjà pris toutes les dispositions afin que ce soit lui, et non son père, qui en hérite. Il devait seulement lui promettre qu’il ne la vendrait jamais, sauf en cas d’absolue nécessité, et que s’il était obligé de s’en séparer, il ne partagerait pas le fruit de la vente avec son père qui remettrait cet argent à son église. Renoncer à sa foi était une chose, mais il n’était pas question de permettre à Dub-Yay de financer une bande de foutus manipulateurs de serpents, pas avec son argent.
Il fallut à sa mère presque la matinée entière et plusieurs cafés arrosés de whisky pour transmettre ces nouvelles informations à son fils qui l’écoutait bouche bée, le cœur brisé, tout son univers ayant été violemment chamboulé. Quand elle se tut enfin, elle se leva, tituba, s’exclama « Oh là ! » et dut se retenir à la table avant de déposer le bol de céréales de Lincoln et sa tasse de café dans l’évier, en annonçant qu’elle allait faire une petite sieste. Elle dormait encore quand Dub-Yay rentra de la mine ce soir-là, et quand il la réveilla pour savoir si le dîner était prêt, elle lui répondit de le préparer lui-même. Lincoln avait rangé la bouteille de whisky dans le placard, mais son père sembla deviner ce qui s’était passé. De retour dans la cuisine, il considéra son fils, poussa un long soupir et demanda : « Mexicain ? » Il n’y avait que quatre restaurants à Dunbar, dont trois mexicains. Ayant opté pour leur restaurant préféré, ils mangèrent des chiles rellenos dans un silence religieux, interrompu à une seule reprise, par son père qui déclara : « Ta mère est une femme bien », comme s’il voulait que cela soit consigné officiellement.
Peu à peu, la situation revint à la normale, ou du moins « normale » pour les Moser. La mère de Lincoln, après avoir momentanément retrouvé la parole, redevint muette et soumise, ce dont Lincoln se félicitait. Il avait des amis qui vivaient dans des foyers où régnait la discorde. En définitive, il pensait avoir toutes les raisons de s’estimer chanceux. D’abord, il venait d’hériter d’une propriété. Ensuite, malgré la charge financière que cela représentait pour ses parents, il était fort probable qu’il parte l’année prochaine étudier dans une université huppée de la côte Est, ce qui n’était jamais arrivé à un habitant de Dunbar. Il s’agissait d’envisager cela comme une aventure. N’empêche qu’il avait été profondément secoué en entendant sa mère lui révéler la réalité de leur existence. La terre s’était muée en sable sous ses pieds, et ses parents, les deux personnes les plus importantes dans sa vie, étaient devenus des inconnus. Avec le temps, il reprendrait confiance, mais il resterait méfiant.

TEDDY NOVAK, fils unique lui aussi, avait grandi dans le Midwest, auprès de ses parents, deux professeurs d’anglais débordés. Il savait qu’ils l’aimaient car ils le lui disaient chaque fois qu’il leur posait la question, mais il avait parfois l’impression que leurs vies étaient déjà pleines d’enfants avant sa venue au monde, et qu’ils l’avaient vu comme le trouble-fête qui allait tout chambouler. Ils passaient leur temps à corriger des devoirs et à préparer des cours, et quand Teddy les interrompait dans ces activités, il lisait sur leurs visages l’expression de questions muettes, du genre : Pourquoi c’est toujours moi que tu interroges et jamais ton père ? ou Ce n’est pas au tour de ta mère ? La dernière fois, c’était moi.
Enfant, Teddy avait été petit, frêle et peu sportif. Il aimait l’idée de faire du sport, mais chaque fois qu’il s’essayait au baseball, au football et même à la balle au prisonnier, il rentrait immanquablement chez lui en boitant, couvert de bleus et épuisé, les doigts formant des angles bizarres. Il n’y pouvait rien. Son père était grand, mais squelettique, un être humain fait de coudes, de genoux et de peau fine. Sa pomme d’Adam semblait avoir été empruntée à un homme beaucoup plus costaud, et ses vêtements ne lui allaient jamais. Quand ses manches de chemise avaient la bonne longueur, le col aurait pu accueillir un deuxième cou ; et quand le col était bien ajusté, les manches s’arrêtaient entre le coude et le poignet. En pantalon, il faisait un 28 de tour de taille et un 34 d’entrejambes, si bien qu’il fallait lui en fabriquer sur mesure. Au milieu de son front poussait une luxuriante touffe de cheveux rêches, entourée de larges douves de peau pâle et marbrée. Pas étonnant que ses élèves l’appellent Ichabod, sans que personne ne sache si ce surnom provenait de son physique ou de son penchant particulier pour « La légende de Sleepy Hollow », le premier texte que rencontraient les étudiants du cours de littérature qui avait fait sa renommée : La Mentalité américaine. Ce que préférait le père de Teddy dans cette histoire, c’était qu’on pouvait toujours compter sur les étudiants pour passer à côté du sujet. Il pouvait alors tout leur expliquer. Ils aimaient l’élément fantastique du Cavalier sans tête, et lorsqu’ils comprenaient qu’il n’avait rien de surnaturel, ils étaient déçus. Néanmoins, ils trouvaient la fin – Brom Bones, personnage typiquement américain, triomphait et Ichabod Crane, cet instituteur prétentieux, devait quitter la ville, ridiculisé – extrêmement réjouissante. Il fallait déployer de gros efforts pour les convaincre que ce récit était en vérité une charge contre l’anti-intellectualisme, que Washington Irving jugeait indissociable de la mentalité américaine. En se méprenant sur le sens et le but de cette histoire, ses étudiants devenaient malgré eux les dindons de la farce, c’était du moins ce qu’affirmait le père de Teddy. Les plus difficiles à convaincre étaient les athlètes du lycée qui, naturellement, s’identifiaient à Brom Bones, costaud et beau garçon, sûr de lui, cossard et idiot, qui séduisait la plus jolie fille de la ville, comme eux séduisaient les cheerleaders. Où était la satire là-dedans ? Pour eux, cette histoire parlait de sélection naturelle. Et s’il s’agissait d’une satire, le père de Teddy – cet homme ridicule – n’était pas le bon messager. Les athlètes estimaient qu’il méritait un sort semblable à celui d’Ichabod Crane.
La mère de Teddy elle aussi était grande, dégingandée et osseuse, et quand son mari et elle se tenaient côte à côte, on les prenait souvent pour le frère et la sœur, parfois même pour des jumeaux. Sa particularité physique la plus prononcée était un sternum proéminent qu’elle tapotait en permanence, comme si les brûlures d’estomac étaient ses compagnes constantes et chroniques. Quand les gens la voyaient faire ce geste, ils s’écartaient souvent, de crainte que la chose qu’elle tentait de dompter jaillisse soudainement. Mais pire que tout pour Teddy, ses parents avaient fini par se voir exactement comme on les voyait, alors que l’existence même de Teddy suggérait que cela n’avait pas toujours été le cas. Conscients de ne pas être gâtés physiquement, ils semblaient puiser du réconfort dans leur sensibilité supérieure, leur capacité à formuler avec un formidable dédain leurs opinions tranchées, soit exactement, hélas, le don qui avait causé la perte de ce pauvre Ichabod Crane.
Dès son plus jeune âge, Teddy sentit qu’il était différent des autres enfants, et il accepta son lot de solitude sans se plaindre. « Ils ne t’aiment pas parce que tu es intelligent », lui expliquèrent ses parents, bien qu’il ne leur ait jamais dit qu’il ne se sentait pas aimé, mais plutôt à part, comme si un mode d’emploi de la vie des jeunes garçons avait été distribué à tous, sauf à lui. Parce que, trop souvent, il finissait par se blesser quand il essayait de se comporter comme eux, il préférait rester chez lui, à lire des livres, ce qui réjouissait ses parents, peu enclins à lui courir après ou à se demander où il pouvait être. « Il adore lire », expliquaient-ils aux autres parents, impressionnés par les résultats de Teddy. Aimait-il réellement lire ? Teddy n’en était pas certain. Ses parents étaient fiers de ne pas posséder de téléviseur, et en l’absence de camarades, c’était le seul moyen de se distraire. Certes, il préférait lire plutôt que de se fouler la cheville ou de se casser un doigt, mais cela ne faisait pas de la lecture une passion. Sa mère et son père attendaient avec impatience le jour où ils pourraient prendre leur retraite, cesser de corriger des devoirs et se consacrer à la lecture, alors que Teddy espérait qu’une nouvelle activité se présenterait tôt ou tard, dont il pourrait profiter sans risquer de se blesser. En attendant, il lisait.
Au cours de son année de troisième, une chose étrange se produisit : une poussée de croissance inattendue le fit grandir d’une vingtaine de centimètres et grossir d’une dizaine de kilos. Voilà que du jour au lendemain, il mesurait une tête de plus que son père et était plus large d’épaules. Plus étonnant encore, il découvrit qu’il était un basketteur fluide et élégant. En première, il était capable de réaliser des dunks – contrairement à ses coéquipiers – et ses tirs en suspension étaient presque impossibles à contrer du fait de sa taille. Recruté dans l’équipe du lycée, il devint le meilleur marqueur, jusqu’à ce que la nouvelle se répande qu’il n’aimait pas la castagne. Si on le bousculait, il reculait, et un coup de coude bien placé le décourageait de pénétrer dans la raquette, où on lui demandait pourtant de se tenir. Tout cela faisait tellement enrager son coach qu’il qualifiait de lâcheté le tir en suspension de Teddy, dont l’équipe avait pourtant besoin pour marquer de douze à quinze points par match. « Rentre-leur dedans ! » hurlait-il à Teddy planté en tête de raquette, attendant patiemment l’occasion de tirer. « Sois un homme, espèce de mauviette ! » Voyant que Teddy était toujours peu enclin à « leur rentrer dedans », le coach chargea un de ses coéquipiers de le rudoyer à l’entraînement, avec l’espoir de l’endurcir. Nelson faisait une tête de moins que lui, mais il était bâti comme un char d’assaut et prenait un immense plaisir à envoyer valdinguer Teddy quand ils répétaient des combinaisons. Lorsque Teddy se plaignait que Nelson avait commis une faute sur lui, le coach aboyait : « Fais-en autant ! » Évidemment, Teddy refusait.
De fait, Nelson aimait tellement jouer les durs qu’il prit l’habitude d’enfoncer les côtes de Teddy à coups d’épaule, dans les couloirs du lycée, entre les cours. Projeté contre les casiers, il éparpillait ses livres par terre. « Brom Bones ! » s’exclama son père, qui confondait la vie et la littérature, quand Teddy lui raconta ce qui se passait. Pour son père, la solution était évidente : quitter l’équipe et rejeter ainsi le stéréotype du mâle américain présenté sous les traits d’un sportif sans cervelle. Teddy ne voyait pas les choses de la même façon. Il aimait le basket et il voulait le pratiquer comme le sport sans contact qu’il devait être, selon lui. Il voulait recevoir le ballon en tête de raquette, tromper le défenseur grâce à une feinte d’épaule, pivoter et réaliser son tir en suspension. Dans sa jeune existence, il ne connaissait rien d’aussi parfait que le bruit que produisait le ballon en traversant le filet sans toucher le cercle.
Sa carrière de joueur prit fin de manière prévisible, mais si Teddy avait pu la prévoir, sans doute aurait-il suivi le conseil de son père et arrêté de jouer, du jour au lendemain. Un après-midi, à l’entraînement, alors qu’il sautait pour récupérer un ballon au rebond, Nelson le déséquilibra en l’air et Teddy tomba lourdement sur le coccyx. La conséquence, une légère fracture d’une vertèbre, aurait pu être beaucoup plus grave d’après les médecins. Quoi qu’il en soit, il resta sur le banc jusqu’à la fin de la saison. Parmi les dizaines de livres qu’il lut, péniblement, durant sa convalescence, ce printemps et cet été-là, figurait La Nuit privée d’étoiles de Thomas Merton, un ouvrage qui, pour une raison inconnue, lui procura la même sensation qu’un tir en suspension réussi. Quand il l’eut terminé, il demanda à ses parents, qui n’étaient pas croyants ni l’un ni l’autre, s’il pouvait se rendre à l’église. Leur réponse, caractéristique, fut qu’ils n’y voyaient pas d’objection, du moment qu’il ne comptait pas sur eux pour l’accompagner. Le dimanche matin était consacré à la lecture du New York Times.
Merton étant un moine trappiste, Teddy se tourna d’abord vers l’Église catholique, mais il tomba sur un prêtre que son père aurait immédiatement identifié comme un anti-intellectuel, un abruti à vrai dire, aussi éloigné de l’idéal monastique qu’on pouvait l’imaginer, alors Teddy testa ensuite l’Église unitarienne, une rue plus loin. Là, le pasteur était une femme qui avait étudié à Princeton. Elle lui rappelait ses parents par de nombreux côtés, si ce n’est qu’elle semblait s’intéresser réellement à lui. Elle était mignonne, pas du tout anguleuse, et bien entendu, Teddy succomba. Toujours sous l’influence de Merton, il s’efforça de conserver la pureté de cet amour, mais presque chaque soir il s’endormait en imaginant ce que cachaient cette robe et cette étole, ce que n’aurait certainement pas fait Merton. Aussi fut-il à la fois abattu et soulagé quand cette femme fut mutée dans une autre paroisse.
En terminale, Teddy reçut l’autorisation de reprendre le basket, mais il ne se présenta pas à l’entraînement, ce qui incita le coach à murmurer tapette chaque fois qu’ils se croisaient dans un couloir. À moins que ce soit gonzesse, Teddy n’en était pas sûr. À son grand étonnement, il s’aperçut qu’il se fichait de ce que le coach pensait de lui. Quoique, pas tant que ça, en vérité, car cet été-là, avant que Teddy parte pour Minerva, le coach était parvenu à se sectionner l’extrémité de ce qu’il appelait son « doigt à chatte » en tentant de déloger une branche coincée entre les lames et le cadre de sa tondeuse sans avoir au préalable coupé le moteur, et Teddy, en l’apprenant, ne put s’empêcher de sourire, non sans éprouver un sentiment de culpabilité. Il avait rédigé sa dissertation d’admission à la fac sur Merton et il pressentait que le moine ne se serait pas réjoui de la souffrance d’un autre être humain, pas plus qu’il n’aurait passé de longues nuits à imaginer ce qu’une jolie femme pasteur unitarienne cachait sous ses vêtements sacerdotaux. D’un autre côté, Merton n’avait jamais rencontré le pasteur en question, et il était réputé pour avoir mené une vie dissolue avant sa conversion. Rien par ailleurs ne permettait de supposer que Dieu n’avait pas le sens de l’humour. Il ne se mêlait a priori pas des affaires des hommes, et ne les obligeait pas à se comporter de telle ou telle manière, mais Teddy était certain qu’Il avait dû bien rigoler quand le coach avait perdu le bout de son « doigt à chatte ».

MICKEY GIRARDI venait d’un quartier ouvrier, brutal, de West Haven, dans le Connecticut, célèbre pour ses bodybuilders, ses Harley et ses rassemblements ethniques festifs. Ses parents étaient irlandais et italien, son père ouvrier du bâtiment, sa mère secrétaire dans une compagnie d’assurances ; l’un et l’autre étaient de fervents partisans de l’assimilation. Ils aimaient sortir le drapeau et pas seulement le 4 juillet. Ancien combattant de la Seconde Guerre mondiale, son père aurait pu profiter des avantages du G.I. Bill, mais il connaissait un type susceptible de le faire entrer dans le syndicat des tuyauteurs, et cela lui avait semblé préférable. Mickey était le plus jeune de huit enfants, l’unique garçon, et à bien des égards, il était pourri gâté : on achetait des vêtements rien que pour lui et dès le début, il eut droit à sa propre chambre. Certes, elle avait les dimensions d’un placard, et alors ? La maison familiale était vaste, par la force des choses, mais modeste et à trois rues seulement de la plage, un atout formidable en été quand la brise fraîche soufflait du large. En revanche, lorsque le vent changeait de direction, le vacarme de l’autoroute toute proche était tel qu’on avait l’impression de vivre juste en dessous. Le dimanche soir, obligation pour tous de rester à la maison. Spaghettis à la saucisse, aux boulettes et à l’échine de porc braisée dans la sauce tomate. Recette de la mère de Michael Sr., transmise à contrecœur à sa belle-fille irlandaise, en omettant toutefois un ou deux ingrédients pour le principe. La famille d’abord, l’Amérique ensuite (ou peut-être l’inverse ces temps-ci, avec tous ces beatniks crasseux qui agitaient leurs pancartes idiotes en faveur de la paix), tout le reste arrivait en troisième position, loin derrière.
Pour Mickey, la musique occupait la place numéro un. Son premier boulot avait été de balayer le magasin de musique du centre commercial où il était tombé amoureux d’une Fender Stratocaster en vitrine. Un ampli avait suivi. À treize ans, il jouait dans un groupe. À seize ans, il se faufilait en douce dans les bars louches de New Haven où il côtoyait des types plus âgés dont les petites amies ne portaient pas de soutien-gorge et semblaient prendre plaisir à le faire savoir en se penchant devant Mickey, lequel raconterait plus tard à Lincoln et Teddy, en plaisantant, qu’il n’avait pas débandé durant toute l’année 1965. « Si je te surprends en train de te droguer, l’avertit son père, tu seras le premier gamin d’Amérique tabassé à mort avec une Fenson.
— Fender, rectifia Mickey.
— Apporte-la-moi, petit malin. On va faire ça maintenant. On gagnera du temps. »
Aller à l’université était à peu près la dernière chose que Mickey désirait sur terre. Au lycée, il avait toujours oscillé entre médiocre et nul, mais toutes ses sœurs étaient allées, ou allaient, à l’université, et sa mère n’en attendait pas moins de lui. Étudier dans un community college3 et vivre à la maison, tel était le plan de M. Décontract, comme le surnommait sa mère. Partisan du moindre effort, Mickey pensait qu’elle avait raison. Il n’était pas excessivement ambitieux, et il ne voyait pas quel mal il y avait à rester à West Haven. Ses sœurs ayant quitté la maison, il y avait de la place à revendre, sauf les dimanches et pendant les vacances.
Hélas, même pour entrer dans un community college, il fallait passer un test, ce que fit Mickey un samedi matin. Ne voulant pas décevoir sa mère en étant le seul élève recalé à l’examen d’entrée d’un community college, il avait décliné une proposition de concert la veille au soir pour s’offrir une bonne nuit de sommeil. Il ne perdait rien à essayer, pour une fois. Les droits d’inscription n’étaient pas très élevés, et il se ferait bien voir de son père s’il parvenait à empocher quelques dollars pour participer à l’achat des livres et aux frais.
Le jour où les résultats de l’examen arrivèrent, sa mère sortit accueillir son père sur le seuil de la maison. « Regarde ça, dit-elle en montrant les notes de leur fils, parmi les meilleurs. Cet enfant est un génie. »
Mickey étant le seul enfant présent dans la pièce, son père regarda autour de lui pour vérifier qu’il n’y en avait pas un autre caché quelque part.
« Quel enfant ?
— Lui. Ton fils. »
Son père se gratta la tête.
« Celui-là ?
— Oui. Notre Michael. »
Son père examina les résultats. Il regarda sa femme, il regarda Mickey, puis sa femme de nouveau.
« OK, dit-il finalement. Qui est le père ? Je me suis toujours posé la question. »
Le lendemain, Michael Sr. essayait encore de comprendre.
« Viens faire un tour avec moi », dit-il en refermant sa paluche sur l’épaule de Mickey. Quand ils arrivèrent au bout de la rue, à l’abri des oreilles indiscrètes, il dit : « Bon, allez, crache le morceau. Je te promets de ne pas me mettre en colère. Qui tu as trouvé pour passer cet examen à ta place ? »
Mickey sentit son œil gauche tressauter.
« Tu sais quoi, papa ?
— Attention à ce que tu vas dire, l’avertit son père.
— Va te faire foutre », dit Mickey pour aller au bout de sa pensée.
Michael Sr. s’arrêta et leva les mains au ciel. « Je t’avais prévenu. » Et il asséna une taloche à son fils, sur l’arrière du crâne, suffisamment forte pour lui faire venir les larmes aux yeux. « Aide-moi, j’ai besoin de comprendre. Tu es en train de me dire que tu n’as pas triché à cet examen ? »
Mickey acquiesça.
« Tu es en train de me dire que tu es intelligent.
— Je ne te dis rien du tout.
— Tu es en train de me dire que pendant tout ce temps tu aurais pu réussir à l’école et rendre ta mère fière de toi ? »
Mickey sentit que cette façon de voir les choses ôtait un peu d’éclat à son examen presque parfait. Il haussa les épaules.
« Quelle idée on a eue ? demanda son père, semblant s’adresser à lui-même plus qu’à son fils. On réussissait si bien avec les filles.
— Désolé, dit Mickey.
— Maintenant, écoute-moi. Je vais t’expliquer ce qui va se passer. Tu vas aller à l’université. Et tu vas réussir. Inutile de discuter. Ou bien tu rends ta mère fière de toi, ou bien tu ne rentres plus à la maison. »
Mickey commença à protester, pour s’apercevoir qu’il n’en avait pas forcément envie. Lui-même essayait encore d’assimiler ce résultat remarquable et il commençait à voir plus loin que le community college. Lorsque la nouvelle se répandit au lycée de West Haven, plusieurs de ses anciens professeurs l’apostrophèrent dans les couloirs : « Alors, qu’est-ce qu’on te disait ? » Et au lieu de s’opposer aux ordres de son père, il lui dit : « Je peux faire des études de musique ? »
Son père regarda le ciel, puis son fils.
« Pourquoi faut-il toujours que tu tires sur la corde ?
— Autrement dit, je peux m’inscrire en musique ?
— Vas-y, soupira Michael Sr. Fais des études de Fenson si tu veux, je m’en fiche. »
Mickey faillit le reprendre, mais son père n’avait pas tort : il fallait toujours qu’il tire sur la corde.

QUELLES ÉTAIENT LES CHANCES pour que ces trois-là se retrouvent dans la même résidence pour étudiants de première année à Minerva College, sur la côte du Connecticut ? Alors qu’il suffit d’arracher un seul fil de la trame de la destinée humaine pour que tout s’effiloche. D’un autre côté, les choses ont tendance à s’effilocher quoi qu’il arrive.

1. Célébré le dernier lundi du mois de mai, le Memorial Day rend hommage aux soldats morts au combat, toutes guerres confondues.
2. Le Labor Day, la fête du Travail, est célébré le premier lundi de septembre.
3. Établissement public offrant une formation universitaire en deux ans.

Extrait
« Mais ce n’était pas tout. Il sentait qu’il avait autre chose à régler ici, une chose dont la nature exacte lui échappait, maïs qui avait l’air de concerner ses amis. Car à peine avait-il envisagé de venir sur l’île qu’il avait invité Teddy et Mickey à le rejoindre. Et s’ils étaient réunis ici tous les trois, comment Jacy ne serait-elle pas là, elle aussi, au moins par la pensée? C’était sa présence fantomatique qui rendait inévitable le parallèle entre ce week-end et celui du Memorial Day en 1971.
Qui avait eu l’idée du premier week-end? Lincoln s’étonne de ne pas s’en rappeler: Était-ce une suggestion de sa mère ? Trudy se réjouissait toujours d’accueillir son fils avec ses amis, alors oui, peut-être. Ou bien s’’agissait-il d’une décision collective ? A l’approche de la fin de leurs études, ils avaient compris que tout était sur le point de changer. » p. 103

À propos de l’auteur
RUSSO_Richard_©DRRichard Russo © Photo DR

Richard Russo est né en 1949 aux États-Unis. Après avoir longtemps enseigné la littérature à l’université, il se consacre à l’écriture de romans et de scénarios. Un homme presque parfait avait été adapté au cinéma avec Paul Newman en 1994, et Le Déclin de l’empire Whiting a été, lui aussi, porté à l’écran en 2005. (Source: Éditions de la Table Ronde)

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Le Dit du Mistral

MAK-BOUCHARD_le_dit_du_mistral  RL2020 Logo_premier_roman coup_de_coeur  

Prix Première Plume 2020

En deux mots:
Après un orage, la découverte de tessons de poteries sous un mur écroulé va entraîner le narrateur et son voisin à faire des fouilles et mettre à jour une fontaine romaine et pousser les hommes à poursuivre leurs recherche sur l’Histoire et les légendes du Lubéron.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Le mistral gagnant

Olivier Mak-Bouchard a réussi un formidable premier roman qui met le Lubéron en vedette, mêle des fouilles archéologiques aux mythes qui ont façonné cette terre et débouche sur une amitié forte. Bonheur de lecture garanti!

Paraphrasant Georges Brassens, on peut écrire que la plus belle découverte que le narrateur de ce somptueux roman a pu faire, il la doit au mauvais temps, à Jupiter. Elle lui tomba d’un ciel d’orage.
Car c’est à la suite d’une pluie violente que le mur de pierres sèches, entre sa propriété et celle de son voisin, a été emporté, mettant à jour de curieux tessons de poteries. Ne doutant pas qu’il s’agit de vestiges archéologiques, Monsieur Sécaillat – en vieux sage – propose de reconstruire le mur et d’oublier leur découverte, de peur de voir sa tranquillité perturbée par l’arrivée de hordes d’archéologues. Son voisin, fonctionnaire dans un lycée de L’Isle-sur-la-Sorgue, arrive toutefois à le persuader de poursuivre les fouilles de façon clandestine. La curiosité étant la plus forte, les archéologues amateurs se mettent au travail et finissent par déterrer des trompettes en terre cuite.
Creuser la terre et trier les tessons a aussi la vertu de rapprocher les deux voisins qui jusque-là s’étaient plutôt évités. Car ils vont tenter d’en savoir davantage sur leurs découvertes, essayer de dater précisément les objets, comprendre à quoi peuvent bien servir ces trompettes. Des recherches sur internet, une visite au musée et déjà les hypothèses, qu’ils discutent autour d’un verre ou d’un repas, vont les exciter. Et quand soudain ils voient apparaître le visage d’une femme sculptée dans une large plaque de calcaire, ils ont l’impression d’avoir une nouvelle amie dans leur vie. Qu’il leur faudra bien partager avec leurs épouses. Si Madame Sécaillat, atteinte de la maladie d’Alzheimer, ne saisit pas forcément l’importance de cette découverte, l’épouse du narrateur – de retour d’un voyage au Japon – va juger leur comportement irresponsable. Sans pour autant trouver comment régler la question. D’autant qu’une source a jailli et que son eau semble avoir des effets très bénéfiques…
Olivier Mak-Bouchard, en mêlant habilement l’Histoire et les légendes, en ajoutant quelques touches de fantastique à son récit, réussit un livre captivant qui chante ce pays comme les grands auteurs de la région dont il s’est nourri: Alphonse Daudet, Jean Giono, Frédéric Mistral, Henri Bosco ou Marcel Pagnol. Ce faisant, il nous fait partager son amour immodéré pour cette terre si riche en mythes et légendes, mais aussi forte d’un passé dont on devient le témoin privilégié. Un peu comme Le Hussard, un chat qui est l’observateur privilégié de la relation privilégiée qui se noue ici.
Des quatre éléments qui ont façonné la géographie du Lubéron aux éléphants d’Hannibal qui l’ont traversée, de la chèvre d’or qui s’est battue vaillamment jusqu’à ce mistral qui dure trois, six ou neuf jours et peut rendre fou, on se laisse porter avec bonheur par les parfums et les couleurs, la poésie du lieu et l’enthousiasme d’un auteur qui, comme sa femme-calcaire, est doté de pouvoirs magiques!

Le Dit du mistral
Olivier Mak-Bouchard
Éditions Le Tripode
Roman
360 p., 19 €
EAN 9782370552396
Paru le 20/08/2020

Où?
Le roman se déroule en France, dans le Lubéron
MAK-BOUCHARD_ledit_du_mistral_carteCarte réalisée d’après un croquis de l’auteur © Éditions Le Tripode

Quand?
L’action se situe de nos jours, mais on remonte jusqu’aux origines de la création.

Ce qu’en dit l’éditeur
Après une nuit de violent orage, un homme voit toquer à la porte de sa maison de campagne Monsieur Sécaillat, le vieux paysan d’à-côté. Qu’est-ce qui a pu pousser ce voisin secret, bourru, généralement si avare de paroles, à venir jusqu’à lui ? L’homme lui apporte la réponse en le conduisant dans leur champ mitoyen: emporté par la pluie violente et la terre gorgée d’eau, un pan entier d’un ancien mur de pierres sèches s’est éboulé. Or, au milieu des décombres et de la glaise, surgissent par endroits de mystérieux éclats de poterie. Intrigués par leur découverte, les deux hommes vont décider de mener une fouille clandestine, sans se douter que cette décision va chambouler leur vie.
S’il se nourrit des œuvres de Giono et de Bosco, Le Dit du Mistral n’est pas un livre comme les autres. C’est le début d’un voyage, un roman sur l’amitié, la transmission, sur ce que nous ont légué les générations anciennes et ce que nous voulons léguer à celles à venir. C’est un récit sur le refus d’oublier, une invitation à la vie où s’entremêlent histoires, légendes et rêves. C’est une fenêtre ouverte sans bruit sur les terres de Provence, la photographie d’un univers, un télescope aimanté par les dieux.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
La République des livres (Pierre Assouline)
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog La bibliothèque de Delphine-Olympe
Blog La Viduité 


L’équipe du Tripode présente Le Dit du mistral d’Olivier Mak-Bouchard. © Production Le Tripode

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« PROLOGUE
Quan lou vent coumenco, vento très jour, siès ou noun.
(Le vent dure trois, six ou neuf jours.)
Si le lecteur veut comprendre comment toute cette histoire a pu arriver, il ne doit pas avoir peur de remonter dans le temps. S’il se limitait au réel qui baigne chacune de ses journées, il risquerait de ne pas saisir le fin mot de tout ce qui va suivre, ou pire encore, de ne pas y croire du tout. Il comprendrait à la rigueur le comment, mais le pourquoi lui échapperait. Il serait comme un de ces touristes qui, les jours de crue du Calavon, n’en croient pas leurs yeux et se demandent comment un si petit rataillon peut se transformer en quelques heures en fleuve Amazone, aussi large que violent. Les Anciens lui diront que forcément, c’est lié au relief du pays : une cuvette, une vallis clausa1 en entonnoir dont le Calavon est l’unique réceptacle en temps de pluie, vous comprenez.
Oui, si le lecteur veut vraiment comprendre, il doit remonter jusqu’à la création du monde. Pas celle que tout le monde connaît, mais bien celle des légendes du coin, celle que l’on raconte aux enfants d’ici pour qu’ils s’endorment.
*
Les légendes prétendent qu’au matin du septième jour, le bon Dieu était fatigué de son labeur et décida de se reposer. Il s’assit au soleil et, caressant sa barbe blanche, contempla son œuvre : la croûte terrestre, la voûte du ciel et des étoiles, la nature embryonnante, l’homme et la femme. Il n’était pas mécontent de lui, mais il n’était pas complètement satisfait non plus : il avait l’impression qu’il manquait quelque chose. Il avait besoin d’une cerise sur le gâteau, d’une touche finale avec un peu plus de gueule que les simples Adam et Ève. Il fit venir les Quatre Éléments, et leur dit qu’il voulait mettre un petit bout de paradis en ce bas-monde. Pour cela il comptait sur eux.
« Après tout le travail de cette semaine, je suis vanné, je n’ai plus d’idées. Chacun d’entre vous doit me faire un cadeau, un cadeau à la fois utile et sublime, que je mettrai dans cette région où nous voilà réunis. »
L’Eau, l’Air, la Terre et le Feu se regardèrent en chiens de faïence, se demandant bien ce qu’ils allaient pouvoir répondre.
« Pourquoi ne demandez-vous pas à Adam et Ève ? Après tout, ce sont eux, les joyaux de la Création », questionna l’Air, un tantinet narquois.
« Oui, oui, justement, je me demande si je ne me suis pas un peu loupé, là-dessus. Mais allez ouste, la Terre, c’est toi qui as été créée la première, c’est toi qui t’y colles. Tu as quoi dans ta besace ? »
La Terre se leva, bien ennuyée, regardant ses pieds et fouillant dans ses poches. Elle chercha une bonne minute, puis regarda le bon Dieu, le sourire aux lèvres, heureuse de la trouvaille qui venait de germer en elle.
« Moi, j’offre le calcaire. Ça n’a l’air de rien, ça n’est pas du marbre ou du diamant, mais c’est du solide. C’est blanc comme la neige, ça se met en strate tout seul si bien que pas besoin de tailler, ça fait de belles pierres plates naturellement. Avec le calcaire, les paysans pourront faire des murs à flanc de collines, et cultiver en terrasse. Les bergers pourront en faire des bories, pour s’abriter lorsque la nuit arrive ou quand l’orage surgit. »
Le silence se fit, comme dans une salle de classe à la fin d’une récitation, quand les élèves attendent l’appréciation du professeur. Le bon Dieu passa ses doigts dans sa barbe, la lissant sur le fil de ses pensées.
« Oui, le calcaire, c’est pas mal, c’est utile. Mais en termes de magnificence, c’est tout de même un peu blancasse. Voyons ce que les trois autres ont trouvé. Le Feu, à ton tour, qu’est-ce que tu peux faire à partir de ça, vas-y, on t’écoute. »
Le Feu se leva d’un coup, impatient de montrer ce qu’il avait préparé pendant que la Terre passait à la casserole. Il toussota pour s’éclaircir la voix, et prit la parole.
« Moi, je vais prendre ces strates de calcaire, et je vais faire courir de belles flammes tout du long. Le blanc, je le prends et je le fracasse, je l’expose à toutes les couleurs que mes flammes peuvent avoir. De la flammichette du briquet jusqu’à la torchère du pin qui crame, je donnerai au calcaire le pourpre et l’écarlate, le jaune topaze et le rubis, le vert luciole et le bleu pétrole, et tout ça en falaises, en à-pics, et en cheminées de fée. Moi, j’offre le plus beau des cadeaux : l’ocre. »
« Eh bien en voilà, de la magnificence ! Bon, je garde l’idée, ça m’a l’air très bien. Allez, l’Eau, maintenant, c’est à toi, montre-moi ce que tu as en réserve. »
L’Eau se leva, jetant des regards fuyants de tous les côtés, faisant son possible pour éviter de croiser les yeux du bon Dieu. Elle ne disait rien et restait silencieuse.
« Allez ouste, on n’a pas toute la journée », dit le bon Dieu.
« Je n’ai rien », répondit l’Eau.
« Allez, arrête ton cinéma. Montre-nous ce que tu as », dit un ton plus haut le bon Dieu.
« Mais puisque je vous dis que je n’ai rien trouvé, se mit à pleurnicher l’Eau. J’ai beau chercher, tout ce que j’ai ne convient pas. C’est le problème avec ce pays : il n’y a pas d’eau. La mer ? Elle est à deux heures de là, et si je la fais monter, vous pouvez dire adieu aux calanques. De la pluie ? Il suffit que je fasse tomber quelques gouttes pour délayer votre calcaire, pour délaver vos ocres. Et de toute manière, comment voulez-vous que je fasse venir la pluie ? Avec ce soleil, vous croyez que la raïsse2, elle vient par l’opération du Saint-Esprit ? Chaque année, ça va être la même chose, sécheresse sur sécheresse, rien en été, et pas beaucoup en hiver. Puisque je vous dis que je n’ai rien. Il y a bien la rosée du matin, mais en termes de magnificence, la rosée, ça pourra repasser. Quand je dis que je n’ai rien, ça veut dire que je n’ai rien de rien. »
Le bon Dieu est sévère, mais il est aussi miséricordieux. Il comprit que l’Eau avait vraiment cherché, qu’elle n’avait vraiment rien trouvé, et qu’il valait mieux ne pas continuer à la faire bisquer.
« Bon, bon, ce n’est pas la peine non plus de se mettre dans ces états-là. On va réfléchir et trouver une solution ensemble. Je suis sûr qu’on va trouver quelque chose de très bien. »
Les autres Éléments, assis à l’ombre d’un figuier, se regardèrent, de l’envie plein les yeux : le bon Dieu répondait à la place de l’Eau, elle avait bien de la chance. Ils se disaient que c’était injuste, mais pas un n’ouvrit la bouche, et chacun regarda ses pieds.
« Bon, alors, montre-moi ce que tu as déjà dans la région. On a le lac de Sainte-Croix, mais ce n’est pas franchement la porte à côté. On a le Rhône et la Durance, aussi, mais ce n’est pas non plus tout près. Non, il nous faut quelque chose du coin, que les gens trouveront ici et pas ailleurs. Le Rhône, ils peuvent le voir à Lyon, et la Durance, ils peuvent la voir à Sisteron. Qu’est-ce que tu as comme rivière autour de la montagne à proprement parler ? »
« J’ai beaucoup de petites choses, mais rien de bien gros : l’Aiguebelle, l’Aiguebrun, la Dôa, le Rimayon, la Sénancole… Beaucoup de cailloux et des trous d’eau par-ci par-là. Quand je vous dis qu’il n’y a rien, je n’invente pas, j’ai déjà cherché. »
« Ma foi, c’est justement parce qu’il n’y a rien qu’il doit bien y avoir une solution. La nature est comme moi : elle a horreur du vide. Elle cache sa beauté dans sa simplicité. Ces cailloux et ces trous d’eau, ils doivent bien se jeter quelque part ?
« Non, soit ils retournent direct dans la nappe, soit ils se perdent dans la plaine », dit d’un ton résigné l’Eau.
« Eh bien à partir d’aujourd’hui je veux que chaque goutte qui tombe du ciel entre cette montagne et la montagne de Lure aille dans tous ces rimaillons, et que tous ces rimaillons aillent dans une seule et même rivière. Cette rivière, ce sera le Calavon. Insignifiant chaque jour de l’année, il se réveillera les jours de gros orage, grossira autant qu’un fleuve, et arrachera tout sur son passage. Ses flots seront alors belliqueux, et emporteront tout jusqu’à la mer, les agneaux comme les serpents. Le Calavon rappellera aux habitants du coin, au moins une fois par an, que la nature reprend toujours ses droits ; et que s’ils peuvent se croire au paradis ici, un rien pourra les en priver », dit le bon Dieu.
Il fit une pause. Il réfléchissait à la tournure que prenaient les événements et ne semblait pas mécontent. Dans un sursaut, il se rappela qu’il y en avait un qui n’était pas passé, celui-là même qui regardait ses pieds avec beaucoup d’attention.
« L’Air, c’est à toi. Attention, tu as eu le temps de préparer, je serai exigeant. »
L’Air prit la parole à reculons, comme si on venait de le surprendre en train de préparer un mauvais coup. Il parlait d’une voix sourde, qu’on avait du mal à entendre.
« Moi j’ai regardé dans ma besace ce que j’avais en stock. Je prends ma rose des vents, et je vois qu’on a déjà de beaux zefs dans cette région. Venant du nord, on a la Tramontane, qui nettoie tout de la montagne jusqu’à la mer. De l’est, on a le Levant, aussi doux qu’il est humide. De l’ouest, on a le Narboune, qui amène l’hiver après l’automne et le ramène d’où il vient au printemps. Au sud, on a le Sirocco, qui se coltine quand même toute la mer Méditerranée pour faire le trait d’union entre les sables du Sahara et ici. »
Le bon Dieu le coupa tout net.
« Eh oh, tu te stoppes, là. Je ne t’ai pas appelé pour que tu me fasses l’inventaire des stocks et me décrives par le menu tout ce qui existe déjà, je le connais mieux que toi. Passe directement au prochain chapitre. »
« J’allais y venir. Je vous présente mon petit dernier, qui vient de naître dans une grotte près de Burzet. C’est mon caganis3 : je l’ai appelé Mistral. Vous vouliez de la magnificence, vous ne serez pas déçu : c’est un enfant terrible, un petit malpoli qui peut dépasser les cent kilomètres par heure en rafale. Il a une personnalité à décorner les bœufs, toujours à faire les quatre cents coups. Les gens vont l’adorer ou le détester, mais je peux vous dire qu’ils s’en souviendront et qu’il marquera les esprits. Il va déshabiller la région, la pénétrer jusqu’au corps, lui enlever son capèu4 de nuages les jours de mauvais temps. Si des nuages s’accumulent au-dessus du Mourre Nègre, le Mistral se mettra à souffler pour les faire déguerpir : moi, avec lui, j’offre un ciel toujours bleu, une lumière radieuse, et des couleurs chatoyantes. »
« C’est pas une mauvaise idée, en effet, ce ciel toujours bleu. Ça rendra le calcaire plus blanc et les ocres plus rouges. Ça me plaît », jugea le bon Dieu.
Le silence se fit. Lissant sa barbe, le bon Dieu regardait dans le vide comme si une toile invisible y attendait la touche finale. L’Eau, la Terre, l’Air et le Feu ne mouftaient pas, bien contents que le bon Dieu ne leur demande plus rien, et attendaient la suite.
« Oui, mais bon, il y a un détail qui me tracasse, reprit le bon Dieu. Dis-moi, l’Air, avec ton Mistral qui va souffler tous les jours, n’y a-t-il pas un risque que les gens d’en dessous deviennent complètement fadas ? S’il est aussi terrible que tu le dis, il ne saura pas s’arrêter et tout cela finira mal. »
L’Air ne répondit rien, accusant le coup. Le bon Dieu avait marqué un point, et l’Élément se triturait les méninges. Au bout d’une petite minute, il reprit la parole :
« Vous avez raison, je n’avais pas pensé à cela. Tout est question d’éducation : il faut savoir fixer des règles aux enfants, surtout aux plus terribles. Je vous propose ceci. Le Mistral pourra souffler aussi fort qu’il le souhaite, mais seulement par tranches successives de trois jours. Un, trois, six ou neuf, pas plus.
Je m’explique : si des nuages font mine de s’installer en haut du Mourre Nègre, s’ils commencent à y déployer leurs volutes, alors le Mistral aura le droit de souffler. Il pourra souffler, mais attention, gentiment. Les gens l’appelleront alors le mistralet. Si les nuages n’ont pas disparu au bout d’un jour, alors le Mistral aura le droit de souffler plus fort jusqu’à la fin du troisième jour. Quand je dis plus fort, je veux dire par bourrasques et rafales. Les gens l’appelleront alors le rauba-capèu5, car il enlèvera les capes sur les épaules, et les chapeaux vissés sur les têtes. Si, à la fin de ces trois jours, les nuages sont toujours là, alors il aura le droit d’y aller franco pour trois jours supplémentaires. Les gens l’appelleront le mistralas : il sera fort et méchant, obligeant les gens à rester chez eux, les volets clos, le temps qu’il fasse la sale besogne. Si, à la fin de ces six jours au total, le beau temps complet n’est toujours pas revenu, alors le Mistral pourra souffler de toutes ses forces, il aura carte blanche sur les cumulus pour trois jours de plus. Le ciel bleu devra impérativement être revenu au bout de ces neuf jours. Et les gens appelleront alors le Mistral par son titre de noblesse, son nom à rallonge, celui qu’on annonce dans les antichambres et qui retourne les portières : le broufouniè-de-mistrau6.
Un, trois, six ou neuf : le Mistral devra compter ses jours, il fera comme ça et pas autrement. »
Le bon Dieu ne répondit rien, approuvant en silence. Les Quatre Éléments le regardaient, et le voyaient en train de faire tourne et retourne dans sa tête.
« Parfait, parfait. Là, je crois qu’on commence à tenir quelque chose. Oui, avec cette règle du trois, six, ou neuf, je pense qu’on tient le bon bout. Avec ce calcaire, cette ocre, ce Calavon et maintenant ce Mistral, oui, ça commence à prendre forme », réfléchit-il à voix haute.
« Que le Luberon soit », ordonna le Créateur.
Et le Luberon fut.

1 Vallée close.
2 Pluie.
3 Dernier-né.
4 Chapeau.
5 Rebrousse-chapeau.
6 Voix de tempête.

1. LOU GRAN CARRI Y LOU PITCHO CARRI
J’éteignis les phares et sortis de la voiture. C’est toujours un moment particulier : les lumières des phares ne vous montrent que l’obscurité, et vous n’entendez pas les bruits de la nuit. La portière ouverte, c’est un nouveau monde qui se révèle, comme lorsque l’on met un masque et que l’on plonge la tête sous l’eau. Il fait plus frais. Vous ne voyez pas la montagne tout de suite, vos yeux ne font pas encore la différence entre le noir étoilé et le noir océan du massif. Une à une, les étoiles timides se dévoilent. La lune fait apparaître les sommets puis les crêtes, et la masse du Luberon se laisse enfin deviner. On ne le voit pas vraiment, mais on sent qu’il est tout autour, avec ses bruits qui ressemblent à des murmures, ses taillis profonds qui résistent au regard, ses bêtes que l’on devine de sortie pour profiter de la fraîcheur. C’est angoissant : l’obscurité et le silence cachent mal tout ce qui est là, qui épie, aux aguets, mais qui demeure invisible.
Je reste deux ou trois minutes accoudé à la voiture, pour apprécier la présence du mont. En journée c’est différent : il y a les rendez-vous qui n’attendent pas, le cagnard1 qui assomme, la lumière qui fait plisser les yeux. Là, c’est mon heure de solitude, une rivière noire que l’on traverse en abandonnant sur l’autre rive les problèmes de la journée.
Enfin, solitude, c’est beaucoup dire : c’est toujours à cet instant que le Hussard vient tournicoter dans mes jambes.
Le Hussard est arrivé dans ma vie dans des conditions assez surprenantes. Il y avait au fond du jardin un vieux J7, bourré de ronces et de mauvaises herbes. Un samedi matin, le téléphone sonne, c’est monsieur Sécaillat, notre voisin du bout du chemin.
« Je vais porter à la déchetterie toute une remorque de cochonneries, et si ça vous dit, j’en profite pour embarquer aussi votre J7. »
J’ai hésité : ce camion datait de mon grand-père, qui s’en servait pour charger les cagettes le jour du marché, avec moi par-dessus. Malgré les ronces et les mauvaises herbes, il était une part de mon héritage. Je répondis non, ma femme Blanche dit oui au nom de la lutte contre le tétanos, et le vieux J7 partit.
Nous regardions l’épave disparaître avec monsieur Sécaillat dans le virage lorsque le Hussard apparut, remontant notre chemin bordé de chênes-kermès. J’ai demandé plus tard à monsieur Sécaillat s’il avait aperçu ce chat quand il remorquait le J7, il me répondit que non, et que d’ailleurs il ne l’avait jamais vu dans le coin. Il s’en serait souvenu : le Hussard est un gros chat tout blanc, à l’exception de ses pattes qui sont noires, des coussinets jusqu’aux genoux. C’est pourquoi nous l’avons appelé le Hussard : on aurait dit un chasseur alpin pourvu de grandes bottes de cuir noir, et longeant le mur de la Peste. Toujours est-il que, ce jour-là, de son pas cadencé et martial, le Hussard remonta notre chemin, nous doubla sans coup férir, et s’avança jusqu’à notre porte d’entrée. Il nous attendit sur le paillasson, fier de son nouveau titre qu’il nous restait à apprendre : maître des lieux.
Donc, comme à son habitude, le Hussard vint tournicoter autour de moi à ma sortie de la voiture. Si les chats ne sont pas aussi réputés pour leur fidélité que leurs cousins canins, le Hussard est une exception qui confirme la règle. Je me suis toujours demandé comment il fait pour être là quand je rentre, fidèle au poste. Je n’ai pas d’horaires fixes, il m’arrive de rentrer tard. J’imagine qu’au coucher du soleil, l’animal doit surveiller notre chemin depuis un trou de garrigue, à l’affût du ronron du moteur.
Après quelques tournicotis, le Hussard mit officiellement fin aux retrouvailles et se dirigea vers la maison, en ouvrant la route. Je ne m’en plains pas. Mes yeux ne sont toujours pas habitués à l’obscurité, et mon sherpa félin m’aide à éviter quelques racines traîtresses. Nous remontons ensemble un bout de chemin dans le noir, passant à côté du petit bassin. Les crapauds s’y appellent toute la nuit pour ne jamais se voir : ils se taisent quelques instants, à notre passage, pour reprendre de plus belle sitôt que nous les avons dépassés.
Blanche rentre du travail après moi, ce qui me laisse le temps de mettre la table et de préparer le souper. Ce soir, ce sera croque-monsieur avec une salade de concombres, histoire que ce soit pas trop estoufadou2. L’ouverture du frigidaire devient un moment de grande hypocrisie. Je regarde ce qu’il y a et me demande quoi faire, tandis que le Hussard fait des pieds et des mains devant. Il sait pourtant très bien qu’il n’aura rien : je mets un point d’honneur à ne lui donner à manger qu’une fois le repas terminé. C’est mon père qui m’a appris cela, les hommes d’abord, les bêtes ensuite. S’il voyait la place que prend le Hussard sur le canapé du salon, il se retournerait dans sa tombe.
Ma femme rentra et on passa à table. Elle adore les croque-monsieur et ne raffole pas des concombres, ce qui fait une bonne moyenne. Le Hussard trônait comme à son habitude en face de la table, pattes en avant et yeux fermés. Il ne faut pas se fier à son faux air de sphinx désintéressé. L’animal est toujours prêt à bondir au moindre bout de jambon tombé par terre. Ma femme prit le dernier croque-monsieur et me laissa finir la salade. Je l’écoutais me raconter sa journée tout en sauçant le fond du saladier avec un quignon de pain. C’est un usage hérité de mon enfance que je n’ai pas abandonné au fil des années : si tu as tout mangé, tu as le droit de saucer le plat. Ce privilège était l’objet d’âpres négociations avec mes deux frères, Franck et Andréas. Moi, je suis celui du milieu, la pire des positions. L’aîné a une autorité naturelle, donnant son avis sur tout, tandis que le plus jeune ne manque jamais de revendiquer son statut auprès des autorités parentales. Autrement dit, je n’ai pas eu souvent dans mon enfance l’occasion de saucer les plats et il me faut rattraper depuis le temps perdu.
Ensuite, un pacte de non-agression divise les tâches ménagères : à moi la cuisine, à Blanche la vaisselle. Un avenant m’attribue le ravitaillement du Hussard. Je pris le reste du jambon, sortis une boîte de thon, mixai le tout dans sa gamelle, et ouvris la porte-fenêtre de la terrasse. En hiver, le Hussard mange dans la cuisine et dort dans le garage, dans un panier juché sur la tondeuse à gazon, dont on ne se sert jamais. En été, il mange et dort à l’extérieur.
Après lui avoir donné sa pâtée, je restai dehors, à écouter les murmures nocturnes. La nuit étincelait : des serpents d’étoiles ondulaient dans le noir de l’océan, leurs écailles ricochaient en constellations ésotériques. Je n’ai jamais été très fort pour lire les astres. Je suis myope comme une taupe, et plus simplement je n’y connais rien. Franck et Andréas se battaient au sujet de Cassiopée, et c’est tout juste si j’arrivais à voir l’étoile du berger. Ce soir je réussis à aller jusqu’au bout de mes possibilités : je reconnus la Grande Ourse et la Petite Ourse. Je fermai les volets, laissant le Hussard à son dîner.

2. LE HUSSARD SOUS L’ORAGE
Ce n’est pas le tonnerre qui me fit ouvrir les yeux, mais le bruit de la pluie. Blanche dormait toujours, l’orage ne l’avait pas réveillée. La pluie faisait un bruit cadencé, intense et régulier. Je me levai en essayant de ne pas déranger ma femme et descendis dans la cuisine. La pluie s’en donnait à cœur joie : malgré la nuit noire, on pouvait voir de grosses gouttes lessiver notre baie vitrée. On entendait le tonnerre gronder au loin, sans voir d’éclairs toutefois. L’orage avait l’air d’être sur Caseneuve et se rapprochait. À travers le bruit de la pluie, les pins couinaient sous l’effet du vent, et les vieilles tuiles s’agitaient. Je n’avais pas peur, mais regarder la pluie tomber est différent de sentir un orage passer sur le coin de votre tête. C’est comme faire le guet en temps de paix ou en temps de guerre.
Soudain un éclair illumina la nuit. Il fit une formidable photographie en noir et blanc de quelques secondes, sitôt apparue sitôt disparue. L’éclair avait révélé le jardin et la piscine, et le mur de pierres sèches qui nous séparait de chez monsieur Sécaillat. Pendant une fraction de seconde apparut distinctement la silhouette du Hussard, marchant de profil sur une des terrasses du champ de cerisiers. L’obscurité revint et avec elle un grand étonnement. Je ne m’attendais pas à voir le Hussard gambader sous la pluie par une telle nuit. Je l’imaginai plutôt en train de dormir dans le garage, où il peut rentrer par un vieux soupirail éventré.
J’ouvris la porte-fenêtre et tentai de l’appeler sans réveiller Blanche, mais la pluie doucha ma tentative. Je commençai à douter de ma vision au fur et à mesure que l’impression de l’image diminuait sur mes rétines et que l’obscurité revenait. Je n’en étais plus sûr du tout. Ce ne devait pas être le Hussard, mais simplement l’ombre de pierres. Je restai encore un instant accoudé à la baie vitrée, guettant un nouvel éclair pour en avoir le cœur net. Mais l’orage filait maintenant sur Saint-Saturnin et les grondements se firent de plus en plus lointains.
Je n’étais pas prêt pour autant à aller me recoucher. La vision me trottait dans la tête, et se faufilait à chaque fois sous le rideau de mes paupières quand je fermai les yeux. Il me fallait quelque chose de chaud de toute façon : le contrecoup de la chaleur de l’après-midi comme l’orage avaient rendu le fond de l’air plutôt frais. Un bout de fièvre n’était pas loin et risquait de pointer le bout de son nez demain matin. Un aïgo boulido1 m’aiderait à faire faux bond à la maladie. Mon grand-père s’en faisait un tous les dimanches soir : ça le requinquait pour la semaine qui arrivait, et « qu’a de sauvi din soun jardin a pas besoun de médecin2», disait-il.
Je pris six gousses d’ail dans le garde-manger, les coupai en petits bouts puis les écrasai à la cuillère. Je les fis bouillir pendant une vingtaine de minutes, avec du sel, de l’huile d’olive, de la sauge et deux feuilles de laurier. La vapeur d’eau passait sur mon visage et se chargeait petit à petit des vertus de l’ail et de la sauge. L’eau perdait sa couleur transparente. Je coupai le feu, laissai reposer un instant puis m’en versai une grosse tasse.
J’ouvris la porte-fenêtre de la cuisine, et allai sur la terrasse avec mon aïgo boulido. L’orage avait laissé son odeur avant de partir. L’ozone nocturne vous fouettait comme l’iode au bord de l’océan : on avait envie de respirer à pleins poumons pour s’imprégner de ce bien-être alchimique. Je pensais déjà à la satisfaction que j’aurais le lendemain matin, en tapant sur la citerne en fer, de bas en haut, et au son si caractéristique qui signale le niveau d’eau. Je sortis une chaise longue de dessous l’auvent, et commençai à siroter à petites gorgées.
J’appelai à voix basse le Hussard, lançant des « pitchi pitchi » dans le noir. Peine perdue, il était aux abonnés absents. Il n’y avait pas un bruit. Les criquets, les grillons, les grenouilles et même le vent ne disaient rien, comme s’ils avaient peur de faire revenir l’orage, tels des écoliers attendant leur instituteur malade.
*
Au matin, la pluie tombait toujours. C’était un samedi, l’alarme de mon réveil était débranchée. Comme pour chaque grasse matinée, je me réveillai plusieurs fois, me rendormant un peu plus tard. La première fois vous vous dites qu’il est encore tôt, qu’il doit faire encore nuit, et que c’est pour ça que la pluie ne s’est pas arrêtée. La deuxième fois vous n’êtes pas sûr de bien entendre : c’est un bruit léger, un crachin, rien de plus. La fois suivante, la lumière se fait de plus en plus insistante à travers les volets, et vous devez vous rendre à l’évidence, ce sera une journée foutue, il pleut.
Deux sentiments se battaient en duel sur mon oreiller. La triste idée que la météo allait gâcher le samedi, et la surprise : en cette fin d’été, si les orages de chaleur ne sont pas rares, ils sont en revanche très courts. Mais il fallait bien se lever. Il ne me restait plus qu’à regarder la pluie avec une tasse de café.
Nous sommes des inconditionnels du café à l’italienne. En semaine, je ne fais pas le difficile, je bois chaque matin le jus de chaussette préparé au travail. Je suis lent à démarrer, et il m’aide à connecter mes neurones. Le week-end, c’est différent : finie la perfusion de caféine, bonjour l’expresso. Nous avons une cafetière Moka, celle à huit faces et en aluminium. Il nous a fallu du temps pour l’apprivoiser. Même après toutes ces années, le tire-boyaux n’est jamais bien loin. Cette fois-ci, le résultat était à la hauteur des espérances. Je m’en versai une petite tasse, y ajoutai du sucre avec une petite cuillère en fer-blanc.
Blanche était déjà debout, travaillant sur son ordinateur. Je commençai à boire, accoudé à une fenêtre de la salle à manger. De gros nuages allant du gris au noir tutoyaient les cimes du Luberon, donnant à la montagne de sinistres versants. Ce n’est qu’au bout de quelques minutes que me revint la photographie en noir et blanc de la veille, celle du Hussard gambadant sur le mur de pierres au milieu des éclairs. Je n’y avais pas pensé jusque-là.
« Tu as vu le Hussard ce matin ? »
« Oui, il tambourinait à la porte du garage quand je me suis levée. »
« Il est toujours là ou bien il est sorti ? »
« Par ce temps, tu rigoles ? Il roupille sur le fauteuil du salon. D’ailleurs, tu as raison, il faut le surveiller, il va pisser en catimini comme la dernière fois. Tu n’as qu’à le faire sortir. »
Il était là, roulé en boule sur son fauteuil habituel. Je le caressai du bout de l’ongle entre les deux sourcils, passai entre les deux oreilles puis remontai tout le long de l’échine. Il s’étira, poussant du bout de ses pattes des soucis invisibles. Je lui demandai où il avait passé la nuit, et si c’était bien lui qui s’amusait à faire la farandole entre les éclairs dans le champ de monsieur Sécaillat. Il ouvrit les yeux, et me jeta un regard courroucé, celui des gens que l’on dérange pendant la sieste. Je le mis sur mes genoux pour faire la paix et il se mit à ronronner.
J’allumai notre vieux transistor et écoutai Radio France Vaucluse égrener les nouvelles du matin. L’orage avait fait de gros dégâts, les services publics avaient fort à faire. Vers Cadenet, un glissement de terrain avait balayé un bout de route. À Apt, le Calavon faisait des siennes : il enflait d’heure en heure et promettait de déborder en milieu d’après-midi. La fourrière avait embarqué les véhicules des imprudents qui étaient encore garés sur les rives. La mairie avait donné un numéro vert pour obtenir des renseignements. Le présentateur passa aux résultats sportifs.
Je ne l’écoutai plus, bercé par les ronrons du Hussard et me demandant ce que le Calavon allait déterrer cette fois-ci. Aux dernières crues, le torrent avait mis au jour, un peu plus loin dans la vallée, vers Lumières, les ruines d’un tombeau du néolithique. C’était surprenant : si les vestiges gallo-romains étaient nombreux à Apta Julia, Apt la Romaine, les traces d’un passé encore plus ancien le long de la via Domitia étaient plus rares. Je n’ai jamais pris le temps d’aller voir ce tombeau, qui avait fait pourtant la une de la presse locale. C’était à l’endroit exact où, trente ans plus tôt, mon père nous avait emmenés avec mes frères un matin observer les castors du Calavon. À ce niveau, le plat de la plaine oblige le torrent à faire de vastes méandres, idéaux pour leurs barrages. Nous en avions vu trois en train de s’affairer dans le froid matinal. On avait été marqués par leurs incisives et leurs queues plates : sitôt le travail terminé, ils se retournaient et consolidaient à grands coups de queue leurs constructions hydrauliques. Je les regardai, agrippé aux jambes de mon père, et l’imaginant dans son atelier, éternel bricoleur rangeant ses outils et disant d’un ton satisfait : « Ce qui est fait n’est plus à faire. »
Sa voix résonnait toujours dans ma tête lorsque l’on frappa à la porte. Comme nous n’attendions personne, je me demandai qui cela pouvait bien être. Je poussai doucement le Hussard vers le rebord du fauteuil, et allai ouvrir. Quelle ne fut pas ma surprise en découvrant sur mon paillasson, trempé comme une soupe, monsieur Sécaillat.
« Venez, y a quelque chose qu’y faut que je vous montre », m’annonça-t-il calmement.

1 Ail bouilli.
2 Qui a de la sauge dans son jardin, n’a pas besoin de médecin.

3. PAR LES COLLINES ÉTRUSQUES
Mon voisin marchait vite : il essayait de passer entre les gouttes, ou bien était pressé de montrer sa trouvaille. J’avais du mal à le suivre, glissant sur les cailloux mouillés et perdant l’équilibre tous les deux pas. Je n’étais pas habillé pour aller sous la pluie. J’avais pris mon ciré, héritage d’une semaine de vacances au mont Saint-Michel, l’avais passé sur mon polo et mon bermuda. J’avais cherché sans succès mes bottes jaunes. Elles aussi dataient des grandes marées du mont Saint-Michel. Ne pouvant mettre la main dessus, j’avais pris en désespoir de cause mes claquettes et avais emboîté le pas à monsieur Sécaillat.
On ne se disait rien : je marchai, cinq ou six mètres derrière lui, faisant mon possible pour garder bonne figure. Il descendit le long du chemin, tourna à droite à l’intersection, comme pour remonter chez lui. À mi-parcours, il bifurqua et coupa à travers le champ qui séparait son mas du nôtre. Il y faisait pousser des cerisiers, et quelques amandiers en bordure. On y voyait passer des sangliers qui descendaient du Luberon pour aller boire dans l’eau du Calavon à la tombée du jour. Monsieur Sécaillat remonta la pente jusqu’au mur de la première terrasse, le longea sur une vingtaine de mètres et s’arrêta brusquement. Pas la peine de lui demander pourquoi : le mur était éboulé sur quatre ou cinq mètres. Les pierres avaient roulé entre les troncs des cerisiers, en arrachant un au passage.
J’étais un peu remonté contre mon voisin. Certes, c’était impressionnant, et j’étais désolé pour son cerisier, mais ce n’était pas non plus la fin du monde, loin de là. Il n’y avait pas de quoi venir me déranger et me faire rincer jusqu’aux os. Peut-être espérait-il un coup de main pour remonter son mur. Cela faisait bien dix ans que j’avais développé une passion pour les murs en pierres sèches, et que j’occupais mes étés à aménager notre terrain en construisant des murets. Monsieur Sécaillat aurait pu attendre le lendemain pour me passer un coup de fil, cela aurait été du pareil au même. Je tournai mon regard vers lui et m’apprêtai à lui dire le fond de ma pensée lorsqu’il leva le bras sans mot dire et pointa du doigt quelque chose dans les éboulis.
Ce n’étaient pas juste des éboulis. Il n’y avait pas que de la terre, des racines et des cailloux. À travers tout ce micmac, on pouvait apercevoir autre chose, et cette autre chose n’avait pas échappé à son vieux regard de paysan. Il y avait des cailloux qui n’en étaient pas, des tessons de terre cuite, des bouts de poterie. Poussé par la curiosité et sachant déjà que je violai une scène de crime, j’escaladai à quatre pattes les gravats.
C’est à ce moment précis que tout a commencé. Un tartempion n’aurait pas fait ce pas fatidique. Interloqué, il se serait retourné vers monsieur Sécaillat, les bras ballants. Pas moi. Et peut-être que monsieur Sécaillat l’avait deviné, pour venir toquer à ma porte par ce jour pluvieux.
J’ai bondi sur ces éboulis, cherchant parmi les mottes de terre comme un chien autour des racines de chêne à la saison des truffes. Je passai d’une motte à l’autre, découvrant des trésors là où il n’y avait que des racines, repoussant des pierres là où il y avait Dieu sait quoi. J’entendais César, ou bien encore Pline, à chaque goutte de pluie qui s’écrasait sur mon ciré.
Un long bout de terre cuite vert olive sortait d’une motte. Raclant la terre mouillée avec mes ongles, je me demandai ce que cela pouvait bien être : un bout d’amphore, de lampe à huile ou que sais-je encore. Je repoussai ce qui restait de terre autour, et imaginai la dernière fois qu’un homme l’avait manipulé. Qu’avait-il pensé, qu’avait-il dit ?
Monsieur Sécaillat me rejoignit et, observant ma trouvaille, sourit d’un air interrogateur. Il me tira par la manche et me proposa de remonter chez lui, sous-entendant qu’on allait en discuter. Comme un enfant qui veut rester encore au Corso, je le suivis en regardant l’amas d’éboulis, rêvant déjà d’en découvrir un peu plus.
On suivit le mur de terrasse jusqu’à retomber sur le chemin qui menait à son mas. Il me fit entrer par la porte de son garage, qui était restée grande ouverte. Il pendit nos deux imperméables à un clou dans son atelier puis me fit monter à l’étage, là où lui et sa femme habitaient. Il y avait dans la cuisine une énorme table en bois massif. Une douzaine de personnes pouvaient y tenir, elle avait dû voir bien des soupers. Du café restait dans la cafetière, mais il était froid. Monsieur Sécaillat remplit deux petites tasses à ras bord, et les mit une minute au four à micro-ondes. Ni lui ni moi ne parlions, attendant que la sonnerie de l’appareil lance le début de la conversation.
« Il faut appeler lundi à la mairie et leur dire que vous avez trouvé des trucs au fond du champ. Ils sauront vers qui nous diriger. Ils vont nous envoyer des gens de la sous-préfecture, à moins que ce ne soit le conservateur du musée qui vienne directement… » commençai-je.
« C’est hors de question », me coupa monsieur Sécaillat.
Silence.
« Qu’est-ce qui est hors de question ? Vous ne voulez pas que le gars du musée vienne ? Je le connais bien, c’est monsieur Gardiol. Il est très sympa. J’ai fait un stage avec lui quand j’étais au collège. »
« Lui ou un autre, c’est pareil. Il est hors de question qu’ils viennent faire des fouilles ici. On sait quand ça commence, on ne sait pas quand ça finit. On ne sait jamais quand ça va finir. Suffit qu’ils trouvent le bout de la moustache de Vercingétorix et l’État vous fout dehors. J’ai pas envie qu’ils se mettent à creuser des trous partout et de ne plus pouvoir aller dans mes cerisiers pendant dix ans ou plus. »
« Et qu’est-ce que vous allez faire alors ? »
« Dès que c’est sec, un coup de tractopelle là-dessus, et après je reconstruis le mur. Si vous pouvez m’aider à le faire avec les pierres, tant mieux, c’est plus joli, sinon, trois coups de parpaings et on n’en parle plus. »
*
Deux heures de débat supplémentaires n’avaient pas changé grand-chose. Son opinion était faite, et insister n’aurait servi qu’à envenimer les choses. L’heure du déjeuner était largement dépassée et il était temps pour moi de partir. Sa femme était atteinte de la maladie d’Alzheimer. Elle ne sortait plus beaucoup. Monsieur Sécaillat devait la faire manger. Il me raccompagna au garage, me tendit mon ciré puis me serra la main. La pluie s’était arrêtée, et il faisait grand beau. À contrecœur je retournai à la maison : fou saupre mettre l’aiguo per lou valat1
Peu importe que monsieur Sécaillat ne s’intéresse pas à l’Histoire, peu importe le caractère illégal de ce qu’il comptait faire. Sa réaction provenait de quelque chose de profond et d’ancré en lui. Cela touchait à sa terre, à ce champ qu’il avait parcouru dans un sens puis dans l’autre, en plein cagnard comme en plein hiver. Le simple fait que l’État ou qui que ce soit d’autre puisse s’arroger la propriété de son sol était hors de question. Le priver de son lopin de terre était comme lui couper un bras.
Pour une raison que j’ignore, je n’ai rien dit à Blanche en rentrant. Elle m’avait demandé à mon retour ce que monsieur Sécaillat voulait, et j’avais maugréé une excuse bidon avant d’aller m’enfermer dans mon bureau après le repas. Je n’avais pas très faim, un reste de poulet fut vite expédié.
L’après-midi se révéla maussade, partagée entre la chute d’adrénaline et un sentiment de frustration. Se trouvait peut-être sous les cerisiers de monsieur Sécaillat une villa, une tombe, ou même un temple, qui sait. Au dix-septième siècle, la charrue d’un paysan avait heurté un gros caillou dans un champ sur la colline des Tourettes. Le gros caillou n’en était pas un : de forme rectangulaire, il était parcouru d’une longue inscription. Le curé de la paroisse la déchiffra : c’était du latin. Il la consigna dans les registres de la paroisse :
Borysthène l’alain, impérial cheval de chasse, qui par la plaine, par les marais et par les collines étrusques savait si bien voler, qu’aucun sanglier, quand il chassait les sangliers de Pannonie, de sa dent étincelante de blanc n’osa le blesser, de sa bouche éclabousser de salive l’extrémité de sa queue. Mais dans la force de sa jeunesse, comme il arrive souvent, en pleine possession de ses moyens, il a atteint son dernier jour. Il repose ici dans la terre.
L’évêque fit faire des recherches supplémentaires et l’on découvrit plus d’éléments dans un volume de Dion Cassius. Au cours d’une partie de chasse dans le sud de la Gaule, l’empereur Hadrien avait perdu son cheval préféré, Borysthène. Il lui avait fait ériger un mausolée et avait composé lui-même l’épitaphe, cette même épitaphe que le paysan avait retrouvée des siècles plus tard. Malheureusement, ni la stèle ni le lieu précis de la découverte n’avaient réussi à surnager jusqu’à nos jours, si bien que personne ne savait où était enterré ce brave Borysthène. Peut-être le paysan, apeuré par le tintamarre du curé, avait-il refusé de divulguer l’endroit exact de sa découverte, préférant que les

Extrait
« Coucou chéri,
Kono-Hana était la fille du dieu des montagnes, Oho-Yama. Symbole de la délicate vie terrestre, elle est souvent associée au bourgeon de cerisier, le sakura, qui représente la renaissance de la vie immaculée après un long hiver. Elle avait rencontré au bord de l’eau son futur mari Ninigi, le fils du dieu soleil. Il avait demandé sa main à son père, qui avait refusé. Il lui aurait proposé au contraire sa première fille, Iwa-Naga, la princesse roche, qui était moins belle, mais qui était beaucoup plus stable, beaucoup plus posée. Le dieu des montagnes souligna que les humains seraient fragiles et éphémères, comme le sont les pétales de cerisier. Ninigi refusa tout de même, et devant son insistance, Oho-Yama finit par céder et donna la main de sa seconde fille. Kono-Hana tomba enceinte très rapidement: le lendemain de son mariage, elle annonça à Ninigi qu’elle attendait en effet un heureux événement. Ninigi fut pris de doutes: était-il vraiment le père, n’avait-il pas été joué dans l’histoire? Kono-Hana fut offusquée par les doutes de son épouse et eut recours à une solution extrême pour défendre son honneur. Elle s’enferma dans la maison de maternité et, toutes portes closes, y mit le feu, proclamant que si ses enfants étaient bien de Ninigi, alors ils vivraient. S ’ils étaient d ’une liaison adultère, alors ils périraient dans les flammes. »

À propos de l’auteur
MAK-BOUCHARD_Olivier_©DROlivier Mak-Bouchard © Photo DR

Olivier Mak-Bouchard a grandi dans le Luberon. Il vit désormais à San Francisco. Le Dit du Mistral est son premier roman. (Source: Éditions Le Tripode)

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Elise ou la vraie vie

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Son frère ayant quitté Bordeaux pour Paris, Élise Letellier se décide à le suivre et va travailler avec lui en usine. C’est là qu’elle rencontre Arezki et tombe amoureuse de lui. Mais de nombreux obstacles parsèment leur route vers le bonheur, à commencer par le conflit algérien.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

https://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_d%27Alg%C3%A9rie
https://fr.wikipedia.org/wiki/Marie-Jos%C3%A9_Nat
https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89lise_ou_la_Vraie_Vie_(film)

Ma chronique:

L’amour impossible de la Bordelaise et de l’Algérien

Prix Femina 1967, Élise ou la vraie vie n’a pas pris une ride. Ce beau et fort roman de Claire Etcherelli est certes ancré dans le conflit algérien, mais cette histoire d’amour contrarié est aussi universelle que celle de Roméo et Juliette.

Comme c’est le cas de nombreux grands livres, Élise ou la vraie vie peut se lire à différents niveaux qui viennent se compléter et donner à l’œuvre sa force et sa densité. Commençons par l’arrière-fond historique. Nous sommes au moment de la Guerre d’Algérie qui, entre 1954 et 1962, a embrasé les deux côtés de la Méditerranée. Car si les autorités françaises de l’époque ont longtemps ne pas voulu parler de Guerre, les tensions croissantes et surtout l’exportation du conflit dans la métropole ont installé un climat de peur et poussé à des exactions et à des rafles dans les milieux nationalistes algériens. Entre le Front de libération nationale (FLN) et l’Organisation armée secrète (OAS), il n’y aura très vite aucune possibilité de dialogue, mais une liste de morts que ne va cesser de s’allonger et laisser, comme avec les cadavres retirés du Métro Charonne, une trainée sanglante et peu glorieuse.
C’est donc dans ce contexte qu’Élise Letellier décide de quitter Bordeaux pour «monter à Paris». Dans la capitale, elle rejoint son frère Lucien et accepte de travailler chez Citroën avec lui. Ici foin de misérabilisme, la dure condition du travail à la chaîne est décrite simplement, sans faire dans l’emphase, mais en soulignant aussi les difficultés de la cohabitation avec les immigrés appelés en renfort pour compléter une main d’œuvre alors difficile à trouver. Parmi ces derniers Élise croise le regard d’Arezki l’Algérien. Leur histoire d’amour aura ce côté tragique et universel des grandes passions contrariées et, pour ceux qui comme moi ont vu l’adaptation au cinéma de Michel Drach avant de lire le livre, les yeux de Marie-Josée Nat. Si le contexte les pousse à garder leur liaison secrète, ils ne peuvent fermer les yeux devant le racisme qui gangrène la France d’alors. Et la xénophobie qui continue à faire des ravages de nos jours, y compris dans les rangs de la police qui fait alors la chasse aux «Nordaf» sans discernement, persuadés que leur couleur de peau est déjà la preuve de leur crime.
Comme le souligne la romancière Anaïs Llobet, qui garde ce roman comme un talisman, c’est «avec une écriture toute dans la retenue, une économie des mots» que Claire Etcherelli parvient à donner une puissance inégalée à son roman. Sur les pas d’Élise et d’Arezki, on ne peut qu’être saisi par l’émotion et partagé ces sentiments d’injustice, d’impuissance et de révolte qu’ils vivent alors dans leur chair. Jusqu’à cet épilogue qui ne peut qu’être tragique.

Élise ou la vraie vie
Claire Etcherelli
Éditions Folio Gallimard (n° 939)
Roman
288 p., 7,50 €
EAN 9782070369393
Paru le 5/01/1973

Où?
Le roman se déroule en France, à Bordeaux, puis Paris et banlieue. On y évoque aussi l’Algérie.

Quand?
L’action se situe entre 1954 et 1962.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Un concert fracassant envahit la rue. « Les pompiers », pensai-je. Arezki n’avait pas bougé. Les voitures devaient se suivre, le hurlement s’amplifia, se prolongea sinistrement et s’arrêta sous la fenêtre. Arezki me lâcha. Je venais de comprendre. La police. Je commençai à trembler. Je n’avais pas peur mais je tremblais tout de même. Je n’arrêtais plus de trembler : les sirènes, les freins, le bruit sec des portières et le froid, – je le sentais maintenant – le froid de la chambre.»

68 premières fois
Sélection anniversaire: le choix d’Anaïs Llobet

LLOBET_Anais_©DR
Anaïs Llobet est journaliste. En poste à Moscou pendant cinq ans, elle a suivi l’actualité russe et effectué plusieurs séjours en Tchétchénie, où elle a couvert notamment la persécution d’homosexuels par le pouvoir local. Elle est l’auteure de deux romans: Les Mains lâchées (2016) et Des hommes couleur de ciel (2019).

«Un premier roman qui date de 1967, avec une écriture toute dans la retenue, une économie des mots, de grands dénouements cachés dans des phrases toutes simples. Claire Etcherelli fait confiance à son lecteur pour saisir les non-dits, lire les silences, retenir sa respiration lorsqu’il le faut. En tant que jeune écrivaine, je garde ce roman au plus proche de moi, et je relis souvent ce talisman lorsque je doute, notamment lorsque notre époque de grands bavards me déroute.»

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Page Wikipédia du roman
Blog Lecture écriture (Jean Prévost)
Blog Calliope Pétrichor 


Archives de l’INA et interview de Marie-José Nat lors du tournage de Élise ou la vraie vie © Production INA

Extraits
« La pendule de la porte de Choisy marquait la demie. Arezki était déjà dans la file, mais un peu à l’écart. J’allai vers lui. Il me fit un signe. Je compris et me plaçai derrière lui sans mot dire. Lucien arriva. Il ne me vit pas et je fis semblant de ne pas le voir. Il alluma une cigarette, et comme il tenait l’allumette près de son visage, j’en saisis le profil desséché, noir de barbe, osseux.
Nous montâmes dans la même fournée. Impossible de reculer, il m’aurait vue. J’allai vers l’avant, prenant soin de ne pas me retourner. Arezki m’ignora. À la Porte de Vincennes où beaucoup de gens descendirent, je me rapprochai de lui. Il me demanda où je désirais descendre afin que nous puissions marcher un peu. Je dis : « A la Porte de Montreuil. » J’avais repéré les soirs précédents une rue grouillante où, me semblait-il, nous nous perdrions aisément.
Il descendit et je le suivis. Lucien m’avait-il vue ? Cette supposition me gêna. Nous traversâmes, et, contemplant deux cafés mitoyens, Arezki demanda :
— On boit un thé chaud ?
— Si vous voulez.
Il y avait beaucoup de monde et beaucoup de bruit. Les banquettes semblaient toutes occupées. Arezki s’avança dans la deuxième salle. Je l’attendis près du comptoir. Quelques consommateurs me dévisagèrent, je sentais leurs yeux et je devinais leurs pensées. Arezki réapparut. En le regardant s’avancer, j’eus un choc. Mon Dieu, qu’il avait l’air arabe !… Certains, à la chaîne, pouvaient prêter à confusion avec leur peau claire et leurs cheveux châtains. Ce soir-là, Arezki ne portait pas de chemise mais un tricot noir ou marron qui l’assombrissait davantage. Une panique me saisit. J’aurais voulu être dehors, dans la foule de la rue.
— Pas de place. Ça ne fait rien, nous allons boire au comptoir. Venez là.
Il me poussa dans l’angle.
— Un thé ?
— Oui.
— Moi aussi.
Un garçon nous servit prestement. Je soufflai sur ma tasse pour avaler plus vite. Dans la glace, derrière le percolateur, je vis un homme coiffé de la casquette des employés du métro qui me dévisageait. Il se tourna vers son voisin qui repliait un journal.
— Moi, dit-il, très fort, j’y foutrais une bombe atomique sur l’Algérie.
Il me regarda de nouveau, l’air satisfait. Son voisin n’était pas d’accord. Il préconisait :
— …foutre tous les ratons qui sont en France dans des camps.
J’eus peur qu’Arezki réagît. Je le regardai à la dérobée, il restait calme, apparemment.
— Il paraît qu’on va nous mettre en équipes, me dit-il.
Sa voix était assurée. Il tenait l’information de Gilles et m’en détailla les avantages et les inconvénients. Je me détendis. Je lui posai beaucoup de questions, et, pendant qu’il y répondait, j’écoutais ce que les gens disaient autour de nous. Et j’eus l’impression qu’en me répondant, il suivait la conversation des autres.
Quand je passai devant lui pour sortir, l’homme qui voulait lancer une bombe atomique fit un pas vers moi. Par chance, Arezki me précédait. Il ne vit rien. Je m’écartai sans protester et le retrouvai dehors avec la sensation d’avoir échappé à un péril.
La rue d’Avron s’étendait, scintillante à l’infini. Pendant quelques minutes, les étalages nous absorbèrent.
— Alors, me demanda-t-il ironiquement, comment allez-vous ?
— Mais je vais bien.
— Vous aviez l’air malheureuse ces derniers jours. Vous n’avez pas été malade ? »
Tu peux badiner, Arezki. Tu es là. Ce soir, je n’évoque pas ton visage. C’est bien toi, présent. […] C’est un moment privilégié, suspendu irréellement au-dessus de nos vies comme le sont les guirlandes accrochées dans cette rue. Ne parler que pour dire des phrases légères qui nous feront sourire.
— Il faut m’excuser pour ces derniers jours, j’étais occupé. Des parents sont arrivés chez moi.
— J’ai cru que vous étiez fâché. Vous ne me disiez ni bonjour ni bonsoir.
Il proteste. Il m’adressait un signe de tête chaque matin. Et puis, est-ce si important ? Il faudrait, dit-il, choisir un jour, un endroit fixes pour nous rencontrer.
J’approuve. Les boutiques s’espacent, la rue d’Avron scintille moins, et là-bas, devant nous, elle est sombre, à peine éclairée. Nous traversons. Arezki tient mon bras, puis passe le sien derrière moi et pose sa main sur mon épaule.
— Je suis assez occupé ces jours-ci. Mais le lundi, par exemple… Votre frère est monté derrière nous. Vous l’avez vu ?
— Je l’ai vu.
— Élise, dit-il, si on se disait tu ?
Je lui répondis que je vais essayer, mais que je crains de ne pas savoir.
— Le seul homme que je peux tutoyer est Lucien.
— C’est ça, dit-il moqueusement, elle va encore me parler de son frère…
Pendant notre première promenade, je ne lui ai, remarque-t-il, parlé que de Lucien.
— Je me suis demandé si tu étais vraiment sa sœur. Où pourrions-nous nous retrouver lundi prochain ?
— Mais je ne connais pas Paris.
— Ce quartier n’est pas bon, déclare-t-il.
Et il me fait faire demi-tour. Nous remontons vers les lumières.
— Choisissez vous-même et vous me le direz lundi matin.
— Où ? à la chaîne devant les autres ?
— Pourquoi pas ? Les autres se parlent. Gilles me parle, Daubat.…
— Tu oublies que je suis un Algérien.
— Oui, je l’oublie.
Arezki me serre, me secoue.
— Répète. C’est vrai ? Tu l’oublies ?
Ses yeux me fouillent.
—Oui, mais vous le savez bien. Je ne peux pas être raciste.
— Ça, je le sais. Je pensais plutôt, au contraire, à cause de Lucien et des gens comme ça, que c’était un peu l’exotisme, le mystère. Il y a un an…
Nous reprenons notre marche et il me tient à nouveau par l’épaule.
— … j’ai connu une femme. Je l’ai… oui, aimée. Elle lisait tous les jours dans son journal un feuilleton en images, ça s’appelait « La passion du Maure ». Et ça lui était monté à la tête. Elle mêlait ça avec les souvenirs de son père qui avait été clandestin pendant la guerre contre les Allemands. » p. 155-159
« On s’occupait beaucoup de moi. J’avais quarante-cinq minutes à attendre. Je pris une rue transversale, au hasard. Elle aboutissait à un grand terrain vague au fond duquel s’élevaient plusieurs immeubles neufs.
À huit heures moins le quart, je revins au bureau d’embauche. Quelques hommes, des étrangers pour la plupart, attendaient déjà. Ils me regardèrent curieusement. À huit heures, un gardien à casquette ouvrit la porte et la referma vivement derrière lui.
– Qu’est-ce que tu veux ? demanda-t-il à l’un des hommes qui s’appuyaient contre le mur.
– Pour l’embauche.
– II n’y a pas d’embauche, dit-il en secouant la tête. Rien.
– Ah oui ?
Sceptique, l’homme ne bougea pas.
– On n’embauche pas, répéta le gardien.
Les hommes remuèrent un peu les jambes, mais restèrent devant la porte.
– C’est marqué sur le journal, dit quelqu’un.
Le gardien s’approcha et lui cria dans la figure :
– Tu sais lire, écrire, compter ?
Ils commencèrent à s’écarter de la porte, lentement, comme à regret. L’un d’eux parlait, en arabe sans doute, et le nom Citroën revenait souvent. Alors, ils se dispersèrent et franchirent le portail.
– C’est pour quoi ? questionna le gardien en se tournant vers moi.
Il me regarda des cheveux aux chaussures.
– Je dois m’inscrire. Monsieur Gilles…
– C’est pour l’embauche ?
– Oui, dis-je intimidée.
– Allez-y.
Et il m’ouvrit la porte vitrée.
Dans le bureau, quatre femmes écrivaient. Je fus interrogée : j’expliquai. Une des femmes téléphona, me fit asseoir et je commençai à remplir les papiers qu’elle me tendit.
– Vous savez que ce n’est pas pour les bureaux, dit-elle, quand elle lut ma fiche.
– Oui, oui.
– Bien. Vous sortez, vous traversez la rue, c’est la porte en face marquée  » Service social « , deuxième étage, contrôle médical pour la visite.
Dans la salle d’attente, nous étions cinq, quatre hommes et moi. Une grande pancarte disait « Défense de fumer » et c’était imprimé, en dessous, en lettres arabes. L’attente dura deux heures. À la fin, l’un des hommes assis près de moi alluma une cigarette. Le docteur arriva, suivi d’une secrétaire qui tenait nos fiches. La visite était rapide. Le docteur interrogeait, la secrétaire notait les réponses. Il me posa des questions gênantes, n’insista pas quand il vit ma rougeur et me dit de lui montrer mes jambes, car j’allais travailler debout. « La radio », annonça la secrétaire. En retirant mon tricot je défis ma coiffure, mais il n’y avait pas de glace pour la rajuster. L’Algérien qui me précédait se fit rappeler à l’ordre par le docteur. Il bougeait devant l’appareil.
– Tu t’appelles comment ? Répète ? C’est bien compliqué à dire. Tu t’appelles Mohammed ? et il se mit à rire. Tous les Arabes s’appellent Mohammed. Ça va, bon pour le service. Au suivant. Ah, c’est une suivante…
Quand il eut terminé, il me prit à part.
– Pourquoi n’avez-vous pas demandé un emploi dans les bureaux ? Vous savez où vous allez ? Vous allez à la chaîne, avec tout un tas d’étranger, beaucoup d’Algériens. Vous ne pourrez pas y rester. Vous êtes trop bien pour ça. Voyez l’assistante et ce qu’elle peut faire pour vous.
Le gardien nous attendait. Il lut nos fiches. La mienne portait: atelier 76. Nous montâmes par un énorme ascenseur jusqu’au deuxième étage. Là, une femme, qui triait de petites pièces, interpella le gardien.
– Il y en a beaucoup aujourd’hui ?
– Cinq, dit-il.
Je la fixai et j’aurais aimé qu’elle me sourît. Mais elle regardait à travers moi.
– Ici, c’est vous, me dit le gardien.
Gilles venait vers nous. Il portait une blouse blanche et me fit signe de la suivre. Un ronflement me parvenait et je commençai à trembler. Gilles ouvrit le battant d’une lourde porte et me laissa le passage. Je m’arrêtai et le regardai. Il dit quelque chose, mais je ne pouvais plus l’entendre, j’étais dans l’atelier 76. Les machines, les marteaux, les outils, les moteurs de la chaîne, les scies mêlaient leurs bruits infernaux et ce vacarme insupportable, fait de grondements, de sifflements, de sons aigus, déchirants pour l’oreille, me sembla tellement inhumain que je crus qu’il s’agissait d’un accident, que ces bruits ne s’accordant pas ensemble, certains allaient cesser. Gilles vit mon étonnement.
– C’est le bruit ! cria-t-il dans mon oreille.
Il n’en paraissait pas gêné. L’atelier 76 était immense. Nous avançâmes, enjambant des chariots et des caisses, et quand nous arrivâmes devant les rangées des machines où travaillaient un grand nombre d’hommes, un hurlement s’éleva, se prolongea, repris, me sembla-t-il, par tous les ouvriers de l’atelier.
Gilles sourit et se pencha vers moi.
– N’ayez pas peur. C’est pour vous. Chaque fois qu’une femme rentre ici, c’est comme ça.
Je baissai la tête et marchai, accompagnée par cette espèce de « ah » rugissant qui s’élevait maintenant de partout.
À ma droite, un serpent de voitures avançait lentement, mais je n’osais regarder.
– Attendez, cria Gilles.
Il pénétra dans une cage vitrée construite au milieu de l’atelier et ressortit très vite, accompagné d’un homme jeune et impeccablement propre.
– Monsieur Bernier, votre chef d’équipe.
– C’est la sœur de Letellier ! hurla-t-il.
L’homme me fit un signe de tête.
– Avez-vous une blouse ?
Je fis non.
– Allez quand même au vestiaire. Bernier vous y conduira, vous déposerez votre manteau. Seulement, vous allez vous salir. Vous n’avez pas non plus de sandales ?
Il parut contrarié.
Pendant que nous parlions, les cris avaient cessé. Ils reprirent quand je passai en compagnie de Bernier. Je m’appliquai à regarder devant moi.
– ils en ont pour trois jours, me souffla Bernier. Le gardien avait sur lui la clé du vestiaire. C’était toujours fermé, à cause des vols, m’expliqua Bernier. J’y posai à la hâte mon manteau et mon sac. Le vestiaire était noir, éclairé seulement par deux lucarnes grillagées. Il baignait dans une odeur d’urine et d’artichaut.
Nous rentrâmes. Bernier me conduisit tout au fond de l’atelier, dans la partie qui donnait sur le boulevard, éclairée par de larges carreaux peints en blancs et grattés à certains endroits, par les ouvriers sans doute.
– C’est la chaîne, dit Bernier avec fierté.
Il me fit grimper sur une sorte de banc fait de lattes de bois. Des voitures passaient lentement et des hommes s’affairaient à l’intérieur. Je compris que Bernier me parlait. Je n’entendais pas et je m’excusai.
– Ce n’est rien, dit-il, vous vous habituerez. Seulement, vous allez vous salir.
II appela un homme qui vint près de nous.
Voilà, c’est mademoiselle Letellier, la sœur du grand qui est là-bas. Tu la prends avec toi au contrôle pendant deux ou trois jours.
– Ah bon ? C’est les femmes, maintenant, qui vont contrôler ?
De mauvais gré, il me fit signe de le suivre et nous traversâmes la chaîne entre deux voitures. II y avait peu d’espace. Déséquilibrée par le mouvement, je trébuchai et me retins à lui. Il grogna. Il n’était plus très jeune et portait des lunettes.
– On va remonter un peu la chaîne, dit-il.
Elle descendait sinueusement, en pente douce, portant sur son ventre des voitures bien amarrées dans lesquelles entraient et sortaient des hommes pressés. Le bruit, le mouvement, la trépidation des lattes de bois, les allées et venues des hommes, l’odeur d’essence, m’étourdirent et me suffoquèrent.
– Je m’appelle Daubat. Et vous c’est comment déjà ? Ah oui, Letellier.
– Vous connaissez mon frère ?
– Évidemment je le connais. C’est le grand là-bas. Regardez.
Il me tira vers la gauche et tendit son doigt en direction des machines.

« À six heures, il reste encore un peu de jour, mais les lampadaires des boulevards brûlent déjà. J’avance lentement, respirant à fond l’air de la rue comme pour y retrouver une vague odeur de mer. Je vais rentrer, m’étendre, glisser le traversin sous mes chevilles. Me coucher… J’achèterai n’importe quoi, des fruits, du pain, et le journal. Il y a déjà trente personnes devant moi qui attendent le même autobus. Certains ne s’arrêtent pas, d’autres prennent deux voyageurs et repartent. Quand je serai dans le refuge, je pourrai m’adosser, ce sera moins fatigant. Sur la plate-forme de l’autobus, coincée entre des hommes, je ne vois que des vestes, des épaules, et je me laisse un peu aller contre les dos moelleux. Les secousses de l’autobus me font penser à la chaîne. On avance à son rythme. J’ai mal aux jambes, au dos, à la tête. Mon corps est devenu immense, ma tête énorme, mes jambes démesurées et mon cerveau minuscule. Deux étages encore et voici le lit. Je me délivre de mes vêtements. C’est bon. Se laver, ai-je toujours dit à Lucien, ça délasse, ça tonifie, ça débarbouille l’âme. Pourtant, ce soir, je cède au premier désir, me coucher. Je me laverai tout à l’heure. Allongée, je souffre moins des jambes. Je les regarde, et je vois sous la peau de petits tressaillements nerveux. Je laisse tomber le journal et je vois mes bas, leur talon noir qui me rappelle le roulement de la chaîne. Demain, je les laverai. Ce soir, j’ai trop mal. Et sommeil. Et puis je me réveille, la lumière brûle, je suis sur le lit ; à côté de moi sont restées deux peaux de bananes. Je ne dormirai plus. En somnolant, je rêverai que je suis sur la chaîne; j’entendrai le bruit des moteurs, je sentirai dans mes jambes le tremblement de la fatigue, j’imaginerai que je trébuche, que je dérape et je m’éveillerai en sursaut. »

« J’avais cinquante minutes d’irréalité. Je m’enfermais pour cinquante minutes avec des phrases, des mots, des images. Un lambeau de brume, une déchirure du ciel les exhumaient de ma mémoire. Pendant cinquante minutes, je me dérobais. La vraie vie, mon frère, je te retiens ! Cinquante minutes de douceur qui n’est que rêve. Mortel réveil, porte de Choisy. Une odeur d’usine avant même d’y pénétrer. Trois minutes de vestiaire et des heures de chaîne. La chaîne, ô le mot juste… Attachés à nos places. Sans comprendre et sans voir. Et dépendant les uns des autres. Mais la fraternité, ce sera pour tout à l’heure. Je rêve à l’automne, à la chasse, aux chiens fous. Lucien appelle cet état : la romanesquerie. Seulement, lui, il a Anna ; entre la graisse et le cambouis, la peinture au goudron et la sueur fétide, se glisse l’espérance faite amour, faite chair… Autrefois, il y a quelques mois, était Dieu. Ici, je le cherche, c’est donc que je l’ai perdu. L’approche des êtres m’a éloignée de lui. Un grand feu invisible. Tant d’êtres nouveaux sont entrés dans mon champ et si vite ; le feu a éclaté en mille langues et je me suis mise à aimer les êtres.»

À propos de l’auteur
Claire Etcherelli est née à Bordeaux en 1934. Son père mort à la guerre, elle est élevée par sa mère et son grand-père paternel. Elle a surtout vécu à Bordeaux, au pays Basque et à Paris. Issue d’un milieu très modeste, elle obtient une bourse afin de poursuivre ses études. Elle vient s’installer à Paris, mais le manque d’argent la contraint à travailler en usine à la chaîne, pendant deux ans. De cette expérience Claire Etcherelli retient l’image d’un environnement éprouvant et obsédant, qu’elle décrit dans son premier roman Élise ou la vraie vie (1967). Le roman, qui obtient le prix Femina en 1967, conte l’amour tragique d’une Française et d’un travailleur immigré, mais élabore aussi une réflexion sur la guerre d’Algérie et ses conséquences sociales. Le roman a été traduit en anglais et plusieurs autres langues. Élise ou la vraie vie a été portée à l’écran par Michel Drach en 1970. (Source: berlol.net)

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Fin de siècle

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  RL2020

En deux mots:
Un assassinat cruel dans une villa de luxe sur le riviera française, l’arrivée d’un monstre marin sur une plage du Portugal, un touriste de l’espace parti pour effectuer le plus grand saut en parachute au monde: le cocktail de ce roman est joyeusement foutraque.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

L’oisiveté est la mère de tous les vices

Polar déjanté, dystopie cruelle et regard incisif sur une société d’ultrariches oisifs et prêts à tout: «Fin de siècle» est un délire férocement angoissant!

Cela commence comme dans un thriller bien noir, avec un crime particulièrement cruel. Nous sommes dans une villa de luxe de la riviera française, à Roquebrune-Cap-Martin, au milieu de la nuit. Un homme s’y introduit et à l’aide d’un long couteau attaque la femme qui avait quitté sa chambre pour s’assurer qu’il n’y avait pas de rôdeur chez elle. Son œuvre achevée, il est tranquillement rentré chez lui en Italie voisine.
Et alors que le lecteur s’imagine suivre l’enquête sur ce crime sordide, on change totalement de registre.
Sur une plage du Portugal vient de s’échouer une espèce rare et pour tout dire que l’on croyait disparue depuis longtemps, un mégalodon. Ce requin géant est de dimension hors-norme et attire plusieurs centaines de curieux. C’est au moment où les autorités décident de faire exploser le cadavre à la dynamite pour libérer la plage que l’attaque se produit. Une dizaine d’autres prédateurs terrifiants surgissent de l’océan et font un carnage parmi les badauds. On apprendra plus tard que les gigantesques herses construites pour bloquer ces monstres hors de Méditerranée ont cédé.
Sébastien Gendron passe allègrement du roman noir à la science-fiction, d’une histoire à l’autre. Au Congo, on s’apprête à envoyer une fusée à quelque 88000 km de la terre pour réaliser le plus grand saut en parachute de l’histoire de l’humanité, tandis que des trafiquants s’apprêtent à voler des œuvres d’art d’une valeur inestimable pour les « transformer » suivant les désirs du commanditaire qui s’ennuie dans sa propriété et s’interroge sur la visite de la police, enquêtant sur le meurtre sanglant de sa voisine.
Vous suivez toujours?
Alors que la chasse aux monstres marins s’organise pour rendre la Méditerranée à la navigation aux pêcheurs et aux touristes, Claude Carven, le touriste de l’espace s’apprête à faire son grand saut. Quant aux enquêteurs, ils sont confrontés à des phénomènes étranges, à des accidents mystérieux.
Ah, j’allais oublier de vous parler de ces happy few qui se sont réunis sur des fauteuils flottants au large de la Crète pour assister à une projection sur grand écran du film de Steven Spielberg Les dents de la mer. Je vous laisse deviner leur sort…
Oubliez toute logique, ne cherchez pas la clé de l’énigme. Si vous vous laissez entrainer dans ce roman délirant, vous passerez un bon moment. Si votre esprit cartésien n’adhère pas à cette construction, laissez tomber! Sébastien Gendron jette à la fois une ironie mordante et un humour féroce dans la bataille, même si l’avenir qu’il nous promet a tout du cauchemar, de la… série noire!

Fin de siècle
Sébastien Gendron
Gallimard Série noire
Thriller
240 p., 19 €
EAN 9782072867682
Paru le 12/03/2020

Où?
Le roman se déroule en France, à Roquebrune-Cap-Martin et tout au long de la Côte méditerranéenne, à Praia de Brito en Algarve, à Ilebo en RDC, à Alassio en Italie, à Motril en Espagne, au large de l’île de Dia en Crète, à Mar del Plata en Argentine et au-dessus de nos têtes.

Quand?
L’action se situe dans quelques années, entre 2022 et 2024.

Ce qu’en dit l’éditeur
2024, Bassin méditerranéen : depuis une dizaine d’années, les ultra-riches se sont concentrés là, le seul endroit où ne sévissent pas les mégalodons, ces requins géants revenus, de façon inexplicable, du fond des âges et des océans. À Gibraltar et à Port Saïd, on a construit deux herses immenses. Depuis, le bassin est clos, sans danger. Alors que le reste du monde tente de survivre, ici, c’est luxe, calme et volupté pour une grosse poignée de privilégiés. Mais voilà! l’entreprise publique qui gérait les herses vient d’être vendue à un fonds de pension canadien. L’entretien laisse à désirer, la grille de Gibraltar vient de céder, le carnage se profile…

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
France Inter (Le polar sonne toujours deux fois – Michel Abescat)
Blog Nyctalopes
Blog Encore du noir

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Preghero
Villa Stellar, Roquebrune-Cap-Martin, France
43°45’7.20 »N / 7°29’8.57 »E
Élév. 35 m.
Alors qu’elle baisse la tête pour considérer le pot de Ben & Jerry’s Blondie Brownie qui lui échappe des mains, Perdita Baron a le temps d’apercevoir ce bout de lame crantée qui lui surgit du plexus. Une seconde plus tôt, un violent coup de poing entre les omoplates lui a fait lâcher sa crème glacée. Deux secondes plus tard, alors que la lame crantée disparaît et qu’un peu de sang commence à couler vers son nombril, elle a le temps de penser que celui qui se tient derrière a fait le nécessaire pour la conduire jusqu’à la cuisine. Force est de constater qu’elle a parfaitement suivi la manœuvre.
À l’horloge lumineuse du four, il est 0:53 am. Il ne reste plus à la jeune femme que dix minutes à vivre.
À 0:50 am, Perdita Baron lisait paisiblement dans son lit, au premier étage de la villa Stellar. Le roman lui plaisait parce qu’il narrait à la première personne l’histoire d’une fille comme elle. Une fille qui s’était faite toute seule en bouffant son pain noir avec hargne et détermination. À seulement 22 ans, cette fille avait mis le monde à ses pieds. Comment ? Tout simplement en racontant son expérience dans un livre de 248 pages. Quatre cent cinquante mille e-books téléchargés sur Amazon, et puis juste après, les éditions Doubleday lui avait offert 4 millions de dollars d’avance pour l’achat des droits. Ce roman s’est déjà écoulé à quelque 12 millions d’exemplaires aux États-Unis et vient de se vendre à prix d’or à la foire de Francfort pour être traduit dans une vingtaine de langues. Une success story comme Perdita les aime.
Perdita lisait donc quand elle a entendu, en bas, la porte d’entrée s’ouvrir et se fermer. Elle a immédiatement songé à Scott parce qu’elle ne voyait pas très bien qui d’autre que lui pouvait rentrer à cette heure dans sa propre maison. Mais après coup, elle s’est souvenue que Scott se trouvait à Istanbul. Voilà pourquoi elle est sortie du lit, a chaussé ses mules et est descendue voir de quoi il retournait, non sans s’être équipée au préalable du Sig Sauer que Scott lui a offert le mois dernier après la perte du Colt qu’il lui avait offert le mois précédent. La présence au creux de sa main de cette arme au métal teinté de rose la rassure. À tel point qu’elle ne prend même pas la peine d’allumer la lumière pour descendre l’escalier. En arrivant au salon, elle actionne néanmoins l’interrupteur avec une légère appréhension. La pièce est déserte, la porte d’entrée fermée, la clenche mise, la chaîne de sécurité en place. Perdita se dirige vers la cuisine, allume la rampe de LED au-dessus du plan de travail et, ne constatant rien d’anormal là non plus, elle s’apprête à éteindre. C’est à cet instant qu’un violent claquement la fait sursauter.
Elle braque aussitôt l’arme droit devant elle et avance à pas de loup jusqu’à la porte-fenêtre qui donne sur la terrasse. Elle en est certaine, ça vient de dehors. Combien de fois a-t-elle exigé de Scott qu’il lui achète un chien. N’importe quel chien, mais un méchant, de ceux qu’on attache dans le jardin, au bout d’une chaîne de dix mètres et qui aboient après les ombres. Alors qu’elle arrive à la porte-fenêtre, une forme jaillit et frappe à toute volée le chambranle en aluminium. Perdita recule sous le choc et il s’en faut de peu qu’elle ne fasse feu. La sécurité de l’arme étant mise, elle ne peut presser la queue de détente. Fort heureusement du reste, puisqu’il ne s’agit que d’un volet qui bat au vent. Décidément, cette villa part en capilotade.
Pour calmer son cœur battant, Perdita pose le Sig Sauer sur la console de la cuisine et va fouiller le réfrigérateur. Ne trouvant rien d’appétissant dans les rayonnages, elle ouvre le congélateur. Le bonheur est là, tout auréolé de son petit brouillard givré. Elle opte pour un pot de Blondie Brownie et referme. De l’homme de haute taille, vêtu de noir et cagoulé qui se tient à cet instant à quelques mètres d’elle, Perdita ne voit rien puisqu’elle s’enfuit dans la direction opposée, à la recherche d’une cuillère.
Il s’appelle Marcello Celentano, il est né trente-trois ans plus tôt à Pise, il vit toujours chez sa mère dans une cité en banlieue lointaine d’Alassio, à 85 kilomètres de là, sur la côte ligure. Il a pris goût à la torture dès son plus jeune âge, puis, quand il en a eu la force, il a commencé à tuer. Dans sa main droite, il tient un couteau de chasse United Cutlery UC311, 30 centimètres de lame en acier inoxydable AUS-6 double denture, manche en ABS renforcé, 39,90 euros, livré avec son étui ceinture en nylon.
Perdita Baron ouvre le tiroir des couverts. Le mécanisme est de si bonne qualité qu’il n’émet qu’un petit chuintement. Petit chuintement que Marcello Celentano met à profit pour la rejoindre sans attirer son attention. D’un coup sec allant du haut vers le bas, il frappe la jeune femme entre les omoplates. La lame ripe un peu sur les vertèbres, mais avec ses 490 grammes, l’arme possède un excellent taux de pénétration. Marcello a, de plus, déporté tout son poids dans ce geste si bien qu’il transperce la cage thoracique de part en part sans trop d’efforts. Perdita ouvre la bouche pour laisser échapper un souffle alors que le pot de Ben & Jerry choit sur ses mules. Lorsque la lame ressort elle a la sensation que ses jambes ne la portent plus et elle s’effondre sur le sol en béton ciré en happant l’air comme un nouveau-né. De là où elle se trouve, Perdita Baron a une vision de l’espace penchée à 25°. Elle aperçoit son assassin qui s’écarte de quelques mètres et retire tranquillement le sac qu’il porte sur ses épaules. Elle voit son propre sang dégouttant de la lame du couteau, posé à côté de son Sig Sauer sur le plan de travail, ainsi que ce minuscule filet de chair, peut-être un tendon, pris dans les dents du crantage. Elle a envie de vomir. Elle ferme les yeux. Elle les rouvre quand elle entend la musique. Devant elle, l’homme vient d’installer un de ces petits baffles portatifs tant prisés par les adolescents. En sortent les mesures d’une chanson qu’elle connaît très bien. Mais le titre lui échappe.
Lorsque le type revient à la charge, la soulève et la force à se tenir à genoux, c’est bizarrement la pochette du disque qu’elle revoit d’abord. Un 33 tours qui appartenait à son père. Quand la lame du couteau lui perfore l’intestin, la photo du chanteur assis sur le dossier d’un banc, figé dans un mouvement un peu swing, claquant des doigts, la bouche tordue comme s’il chantait, avec en arrière-plan le turquoise d’une piscine, resurgit d’un coup. Le tueur vient de remonter la lame d’un coup sec à travers les organes. La nuisette de Perdita se déchire, découvrant des seins magnifiques. Elle sent un goût de métal dans la gorge. Le titre du morceau apparaît alors devant ses yeux comme l’un de ces écrans au néon de Times Square : « Pregherò ». Oui, c’est ça. C’est « Pregherò ». L’adaptation italienne du standard de Ben E. King « Stand by me » chanté par… par…
Au rythme de la basse, le tueur retire le couteau dont la lame a gagné à présent les amygdales de sa victime. C’est le moment critique où l’hémorragie va envahir les poumons, il doit faire vite s’il veut qu’elle vive jusqu’à la toute fin. La jeune femme perd de plus en plus de tonus musculaire. Elle se tasse sur ses fesses. Il la maintient par les cheveux, le temps de la contourner. Il s’accroupit derrière elle, passe ses mains de part et d’autre de sa poitrine et plonge ses doigts dans la plaie longiligne qui va du pubis jusqu’à la mâchoire inférieure. Là, il s’accroche au sternum, plante son genou entre les omoplates et tire d’un coup sec vers l’arrière. Le tablier intercostal s’ouvre comme un cageot de bois qu’on éventre.
Adriano Celentano. C’est ça !
La cage thoracique se fend en deux. Perdita baisse lentement la tête et constate que c’est la première fois qu’elle voit son cœur. Il est là, à quelques centimètres de ses yeux, en train de battre. Ça lui revient. Son père l’a giflée quand il a découvert qu’elle avait écouté ce disque sans sa permission. Elle avait été envoyée dans sa chambre. Ça n’est pas son père qui vient de s’agenouiller en face d’elle, mais elle sait que cet homme aussi est là pour la punir. De la pire des façons. Il avait une cagoule mais il vient de l’enlever. Comme le font les méchants dans les films quand ils veulent signifier à leur otage que c’est fini pour lui.
Il est moche. Il sue. Il est un peu gras. À bien des égards, il lui fait penser à Scott. Scott qui se laisse aller depuis combien de temps maintenant ? Quelque part c’est rassurant : gras comme il est devenu, ça serait surprenant qu’il ait une maîtresse. Cela dit, ça n’est même pas sûr, vu tout le fric qu’il possède.
Le type lui parle.
Elle entend juste Adriano Celentano hurler dans le petit baffle :
Io t’amo, t’amo, t’amo
O-o-oh !
Questo è il primo segno
Che dà
La tua fede nel Signor
Nel Signor
La fede è il più bel dono
Che il Signore ci dà
Per vedere lui
E allor…

La main de l’homme est gantée. Elle est certaine que ça n’est pas du cuir. Peut-être du latex, comme un gant de nettoyage, mais noir et lustré. Il écarte les doigts et les passe devant ses yeux. Il lui parle. Il lui dit qu’il va lui briser le cœur. Ça elle l’entend parfaitement bien parce que ça lui rappelle ce qu’elle éprouvait quand elle écoutait ce disque, gamine. Elle ne comprenait rien à l’italien, mais ça semblait tellement douloureux ce que chantait cette voix qu’elle en pleurait, persuadée qu’une femme avait brisé le cœur de ce chanteur. Ça résonnait tellement bien avec le chagrin qu’elle-même vivait depuis que Jean-Pierre Leroy l’avait quittée parce qu’elle avait refusé qu’il lui touche les seins.
Perdita Baron ressent quelque chose. Au tout début, c’est incompréhensible parce que depuis quelques instants, à part son cerveau qui fonctionne comme un serveur Internet, elle s’est totalement oubliée, n’est plus qu’une sorte de pensée qui s’agite à l’intérieur d’une boîte. Et puis ça lui revient, un souvenir d’il y a longtemps. Moins longtemps que « Pregherò » mais longtemps quand même. La douleur. Oui, voilà, c’est ça. Un truc lui fait horriblement mal et son esprit met un temps impossible à le traduire. Elle rouvre les yeux, elle a envie de crier, mais c’est déjà trop tard. Marcello Celentano vient de lui écraser le cœur. La dernière vision qu’elle emporte dans la mort, c’est celle de ces deux mains noires entre les doigts desquelles glisse une viande sanguinolente. Et la voix de cet homme assis sur un banc, au bord d’une piscine, qui s’éloigne :
O-o-oh !
Questo è il primo segno
Che dà
La tua fede nel Signor
Nel signor,… »

Extraits
« Et dans le sillage de ces grands oiseaux sont arrivés les premiers mégalodons.
Résultat : on ne peut plus sortir en mer depuis que ces saloperies hantent les océans. Leurs mâchoires sont si puissantes qu’ils peuvent broyer la double coque du plus imposant des tankers.
Fini la pêche.
Fini les régates.
Fini le commerce maritime.
Les grands pétroleurs font beaucoup moins les malins. Une fois les premières marées noires passées, les mers sont rapidement devenues plus propres, la poiscaille a proliféré. Pour le plus grand plaisir des climatosceptiques, on n’a jamais atteint les niveaux alarmants de montées des eaux que prédisaient les climato-anxieux. Tout ça au détriment des usages industriels et commerciaux des eaux du globe.
Voilà où l’on en est en ce mois de juin 2022. La planète n’a jamais été aussi bleue. Depuis l’espace, on dirait que Poséidon y a récemment jeté un bloc de Canard WC.
Sur la praia de Brito, la charge est prête mais les pompiers ont un sérieux problème. Ils ont réussi à ouvrir la gueule de la femelle mégalodon à l’aide du cric de la jeep. C’est effrayant. »

« Centre aérospatial de l’Union africaine
Ilebo – province du Kasaï – RDC
4°19’01.18 »S / 20°34’11.09 »E
Élév. 384 m.
— Tu te rends compte du chemin accompli quand même ?
— …
— Tu le vois bien. Non ? Regarde l’écran.
— …
— Vas-y, lève les yeux et regarde.
— …
— Claude, je te parle ! Regarde et vois ce que nous avons construit tous les deux.
— …
Aristide Meka peut bien insister encore et encore, c’est non! Claude Carven ne veut pas lever la tête, pas plus que regarder l’écran de contrôle. Et puis quoi encore ! Ça fait deux semaines qu’il voit ce pas de tir apparaître dans des rêves qui finissent tous en cauchemar. Aristide qui appuie sur le bouton d’allumage des moteurs, les trois réacteurs Rolls-Royce du lanceur qui crachent des flammes, le décompte qui résonne dans tous les haut-parleurs de la base et « Final Countdown » d’Europe qui démarre au moment où la fusée quitte le sol. Et c’est là que tout vire. Trop lourd, le lanceur retombe. Le choc fissure les tuyères, le kérosène en ébullition s’échappe de partout et s’enflamme aussitôt. Une boule de feu perfore les trois étages de l’engin jusqu’à ce tout petit habitacle au sommet qui ressemble à un gland : un habitacle bourré d’électronique, au centre duquel Claude Carven est harnaché, prêt à griller comme une chipolata dans sa gaine de boyaux. Alors non, Claude Carven ne veut pas lever les yeux vers cette fusée qui, dans quelques heures à peine, l’arrachera à l’attraction terrestre si tout va bien, le propulsera à 88 kilomètres de la Terre si tout va bien. Et si tout va bien encore, il ouvrira le sas et sautera. Et deviendra ainsi le premier homme à chuter depuis la mésosphère, explosant ainsi tous les records établis jusqu’ici. D’ailleurs, le programme se nomme Mésosphère 1, c’est écrit en lettres rouge sang sur toute la longueur de la carlingue du lanceur dressé là-bas comme un monstrueux pénis entre les tours de son pas de tir. »

À propos de l’auteur
Né en 1970 à Talence, Sébastien Gendron a passé sa jeunesse dans le Bordelais. Après une licence d’études cinématographiques, il se retrouve tour à tour livreur de pizzas, manœuvre, télévendeur de listes de mariage avant de devenir assistant réalisateur puis réalisateur. En 2008, il publie Le Tri sélectif des ordures, premier opus des aventures de Dick Lapelouse (Pocket 2014), suivi d’une dizaine de romans noirs. Il est aussi réalisateur, scénaristes et chroniqueur. Il puise tour à tour son inspiration chez les Monty Python, le cinéma américain des années 1970, les livres de Jean Echenoz, Jean-Patrick Manchette, Jean-Bernard Pouy, Tim Dorsey, Jim Thompson et Philippe Djian. Soit un univers unique aux accents volontiers loufoques. Il a publié Road Tripes (2013) puis La revalorisation des déchets (2015) aux éditions Albin Michel. Il écrit également pour la jeunesse. (Source: Albin Michel)

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